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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>"Portraits Littéraires, Tome I"</title>
+ <meta name="author" content="C.-A. Sainte-Beuve">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13594 ***</div>
+
+<h1>PORTRAITS
+LITTÉRAIRES</h1>
+<h2>TOME I</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h4>PAR</h4>
+<h2>C.-A. SAINTE-BEUVE</h2>
+<h3>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</h3><br>
+
+<p class="milieu">Nouvelle Édition revue et corrigée.</p>
+
+<p class="milieu">1862</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>BOILEAU, PIERRE CORNEILLE,
+LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU,
+LE BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRÉ CHÉNIER,
+GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBÉ PRÉVOST,
+M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPÈRE,
+BAYLE, LA BRUYÈRE, MILLEVOYE,
+CHARLES NODIER.</p>
+
+<p>«Chaque publication de ces volumes de critique est
+une manière pour moi de liquider en quelque sorte
+le passé, de mettre ordre à mes affaires littéraires.»
+C'est ce que je disais dans une dernière édition de ces
+portraits, et j'ai tâché de m'en souvenir ici. Bien que
+ce ne soit qu'une édition nouvelle à laquelle un choix
+sévère a présidé, j'ai fait en sorte qu'elle parût à certains
+égards véritablement augmentée. En parlant ainsi,
+j'entends bien n'en pas séparer le volume intitulé:
+<i>Portraits de Femmes</i>, qu'on a jugé plus commode d'isoler
+et d'assortir en une même suite, mais qui fait partie
+intégrante de ce que j'appelle ma présente liquidation.
+Les portraits des morts seuls ont trouvé place dans ces
+volumes; ç'a été un moyen de rendre la ressemblance
+de plus en plus fidèle. J'ai ajouté çà et là bien des
+petites notes et corrigé quelques erreurs. C'est à quoi
+les réimpressions surtout sont bonnes; les auteurs en
+devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire littéraire
+prête tant aux inadvertances par les particularités
+dont elle abonde! Le docteur Boileau, frère du
+satirique, a écrit en latin un petit traité sur les bévues
+des auteurs illustres; et, en les relevant, on assure
+qu'il en a commis à son tour. J'ai fait de plus en plus
+mon possible pour éviter de trop grossir cette liste
+fatale, où les grands noms qui y figurent ne peuvent
+servir d'excuse qu'à eux-mêmes. «L'histoire littéraire
+est une mer sans rivage,» avait coutume de dire
+M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par
+conséquent ses écueils, ses ennuis. Mais il faut vite
+ajouter qu'au milieu même des soins infinis et minutieux
+qu'elle suppose, elle porte avec elle sa douceur
+et sa récompense.</p>
+
+<p>Septembre 1843.</p>
+
+<h3>BOILEAU<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="upper">1</sup></a></h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Cet article fut le premier du premier numéro de la <i>Revue de
+Paris</i> qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez légère
+de <i>Littérature ancienne</i>, que le spirituel directeur (M. Véron) avait pris
+sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? ces
+modèles toujours présents, venir les ranger parmi les <i>anciens</i>! Quinze
+ans après, M. Cousin, à propos de Pascal, posait en principe, au sein
+de l'Académie, qu'il était temps de traiter les auteurs du siècle de
+Louis XIV comme des <i>anciens</i>; et l'Académie applaudissait.&mdash;Il est
+vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entré méthodiquement
+dans cette voie, on s'est mis à appliquer aux oeuvres du XVIIe siècle
+tous les procédés de la critique comme l'entendaient les anciens grammairiens.
+On s'est attaché à fixer le texte de chaque auteur; on en a
+dressé des lexiques. Je ne blâme pas ces soins; bien loin de là, je les
+honore, et j'en profite; le moment en était venu sans doute; mais l'opiniâtreté
+du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop souvent la
+vivacité de l'impression littéraire, et tient lieu du goût. On creuse, on
+pioche à fond chaque coin et recoin du XVIIe siècle. Est-on arrivé,
+pour cela, à le sentir, à le goûter avec plus de justesse ou de délicatesse
+qu'auparavant?</blockquote>
+
+
+<p>Depuis plus d'un siècle que Boileau est mort, de longues
+et continuelles querelles se sont élevées à son sujet. Tandis
+que la postérité acceptait, avec des acclamations unanimes,
+la gloire des Corneille, des Molière, des Racine, des La Fontaine,
+on discutait sans cesse, on revisait avec une singulière
+rigueur les titres de Boileau au génie poétique; et il n'a
+guère tenu à Fontenelle, à d'Alembert, à Helvétius, à Condillac,
+à Marmontel, et par instants à Voltaire lui-même, que
+cette grande renommée classique ne fût entamée. On sait le
+motif de presque toutes les hostilités et les antipathies d'alors:
+c'est que Boileau n'était pas <i>sensible</i>; on invoquait là-dessus
+certaine anecdote, plus que suspecte, insérée à <i>l'Année
+littéraire</i>, et reproduite par Helvétius; et comme au dix-huitième
+siècle le <i>sentiment</i> se mêlait à tout, à une description
+de Saint-Lambert, à un conte de Crébillon fils, ou à l'histoire
+philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les philosophes
+et les géomètres avaient pris Boileau en grande aversion<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.
+Pourtant, malgré leurs épigrammes et leurs demi-sourires,
+sa renommée littéraire résista et se consolida de
+jour en jour. Le <i>Poète du bon sens</i>, le <i>législateur de notre
+Parnasse</i> garda son rang suprême. Le mot de Voltaire, <i>Ne disons
+pas de mal de Nicolas, cela porte malheur</i>, fit fortune et passa
+en proverbe; les idées positives du XVIIIe siècle et la philosophie
+condillacienne, en triomphant, semblèrent marquer d'un
+sceau plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique
+et du plus correct des poëtes. Mais ce fut surtout lorsqu'une
+école nouvelle s'éleva en littérature, lorsque certains
+esprits, bien peu nombreux d'abord, commencèrent de
+mettre en avant des théories inusitées et les appliquèrent
+dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations on
+revint de toutes parts à Boileau comme à un ancêtre illustre
+et qu'on se rallia à son nom dans chaque mêlée. Les académies
+proposèrent à l'envi son éloge: les éditions de ses
+oeuvres se multiplièrent; des commentateurs distingués,
+MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, l'environnèrent
+des assortiments de leur goût et de leur érudition; M. Daunou
+en particulier, ce vénérable représentant de la littérature
+et de la philosophie du XVIIIe siècle, rangea autour de Boileau,
+avec une sorte de piété, tous les faits, tous les jugements,
+toutes les apologies qui se rattachent à cette grande
+cause littéraire et philosophique. Mais, cette fois, le concert
+de si dignes efforts n'a pas suffisamment protégé Boileau
+contre ces idées nouvelles, d'abord obscures et décriées, mais
+croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont plus
+en effet, comme au XVIIIe siècle, de piquantes épigrammes et
+des personnalités moqueuses; c'est une forte et sérieuse attaque
+contre les principes et le fond même de la poétique de
+Boileau; c'est un examen tout littéraire de ses inventions et
+de son style, un interrogatoire sévère sur les qualités de
+poëte qui étaient ou n'étaient pas en lui. Les épigrammes
+même ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre lui
+en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais goût
+de les répéter. Nous n'aurons pas de peine à nous les interdire
+dans le petit nombre de pages que nous allons lui consacrer.
+Nous ne chercherons pas non plus à instruire un procès
+régulier et à prononcer des conclusions définitives. Ce sera
+assez pour nous de causer librement de Boileau avec nos lecteurs,
+de l'étudier dans son intimité, de l'envisager en détail
+selon notre point de vue et les idées de notre siècle, passant
+tour à tour de l'homme à l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au
+poëte de Louis le Grand, n'éludant pas à la rencontre les graves
+questions d'art et de style, les éclaircissant peut-être
+quelquefois sans prétendre jamais les résoudre. Il est bon, à
+chaque époque littéraire nouvelle, de repasser en son esprit
+et de revivifier les idées qui sont représentées par certains
+noms devenus sacramentels, dût-on n'y rien changer, à peu
+près comme à chaque nouveau règne on refrappe monnaie et
+on rajeunit l'effigie sans altérer le poids.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Rien ne saurait mieux donner idée du degré de défaveur que la
+réputation de Boileau encourait à un certain moment, que de voir
+dans l'excellent recueil intitulé <i>l'Esprit des Journaux</i> (mars 1785,
+page 243) le passage suivant d'un article sur l'<i>Épître en vers</i>, adressé
+de Montpellier aux rédacteurs du journal; ce passage, à mon sens, par
+son incidence même et son hasard tout naturel, exprime mieux l'état
+de l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: «Boileau,
+est-il dit, qui vint ensuite (après Regnier), mit dans ce qu'il écrivit
+en ce genre <i>la raison en vers harmonieux et pleins d'images</i>: c'est
+du plus célèbre poëte de ce siècle que nous avons emprunté ce jugement
+sur les Épîtres de Boileau, parce qu'une infinité de personnes
+dont l'autorité n'est point à mépriser, affectant aujourd'hui d'en
+juger plus défavorablement, nous avons craint, en nous élevant
+contre leur opinion, de mettre nos erreurs à la place des leurs.»
+Que de précautions pour oser louer!</blockquote>
+
+<p>De nos jours, une haute et philosophique méthode s'est
+introduite dans toutes les branches de l'histoire. Quand il
+s'agit de juger la vie, les actions, les écrits d'un homme célèbre,
+on commence par bien examiner et décrire l'époque
+qui précéda sa venue, la société qui le reçut dans son sein,
+le mouvement général imprimé aux esprits; on reconnaît et
+l'on dispose, par avance, la grande scène où le personnage
+doit jouer son rôle; du moment qu'il intervient, tous les développements
+de sa force, tous les obstacles, tous les contrecoups
+sont prévus, expliqués, justifiés; et de ce spectacle
+harmonieux il résulte par degrés, dans l'âme du lecteur, une
+satisfaction pacifique où se repose l'intelligence. Cette méthode
+ne triomphe jamais avec une évidence plus entière et
+plus éclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'état,
+les conquérants, les théologiens, les philosophes; mais quand
+elle s'applique aux poètes et aux artistes, qui sont souvent
+des gens de retraite et de solitude, les exceptions deviennent
+plus fréquentes et il est besoin de prendre garde. Tandis que
+dans les ordres d'idées différents, en politique, en religion,
+en philosophie, chaque homme, chaque oeuvre tient son rang,
+et que tout fait bruit et nombre, le médiocre à côté du passable,
+et le passable à côté de l'excellent, dans l'art il n'y a
+que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici peut
+toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice
+du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et légitimes
+raisonnements sur les races ou les époques prosaïques; mais
+il plaira à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie, ou qu'un
+autre jour André Chénier naisse et meure au XVIIIe siècle.
+Sans doute ces aptitudes singulières, ces facultés merveilleuses
+reçues en naissant se coordonnent toujours tôt ou
+tard avec le siècle dans lequel elles sont jetées et en subissent
+dès inflexions durables. Mais pourtant ici l'initiative humaine
+est en première ligne et moins sujette aux causes
+générales; l'énergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire,
+s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas à l'artiste,
+pour accomplir sa destinée, de se créer un asile obscur dans
+ce grand mouvement d'alentour, de trouver quelque part un
+coin oublié, où il puisse en paix tisser sa toile ou faire son
+miel? Il me semble donc que lorsqu'on parle d'un artiste et
+d'un poëte, surtout d'un poëte qui ne représente pas toute
+une époque, il est mieux de ne pas compliquer dès l'abord
+son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en
+tenir, en commençant, au caractère privé, aux liaisons domestiques,
+et de suivre l'individu de près dans sa destinée
+intérieure, sauf ensuite, quand on le connaîtra bien, à le traduire
+au grand jour, et à le confronter avec son siècle. C'est
+ce que nous ferons simplement pour Boileau.</p>
+
+<p><i>Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats</i> (1636), comme il le
+dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau passa son enfance
+et sa première jeunesse rue de Harlay (ou peut-être rue
+de Jérusalem), dans une maison du temps d'Henri IV, et eut
+à loisir sous les yeux le spectacle de la vie bourgeoise et de
+la vie de palais. Il perdit sa mère en bas âge; la famille
+était nombreuse et son père très-occupé; le jeune enfant se
+trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa
+santé en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il
+remarquait tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait
+pas la tournure d'esprit rêveuse et que son jeune âge n'était
+pas environné de tendresse, il s'accoutuma de bonne heure à
+voir les choses avec sens, sévérité et brusquerie mordante.
+On le mit bientôt au collège, où il achevait sa quatrième,
+lorsqu'il fut attaqué de la pierre; il fallut le tailler, et l'opération
+faite en apparence avec succès lui laissa cependant
+pour le reste de sa vie une très-grande incommodité. Au collège,
+Boileau lisait, outre les auteurs classiques, beaucoup de
+poëmes modernes, de romans, et, bien qu'il composât lui-même,
+selon l'usage des rhétoriciens, d'assez mauvaises tragédies,
+son goût et son talent pour les vers étaient déjà reconnus
+de ses maîtres. En sortant de philosophie, il fut mis
+au droit; son père mort, il continua de demeurer chez son
+frère Jérôme qui avait hérité de la charge de greffier, se fit
+recevoir avocat, et bientôt, las de la chicane, il s'essaya à la
+théologie sans plus de goût ni de succès. Il n'y obtint qu'un
+bénéfice de 800 livres qu'il résigna après quelques années de
+jouissance, au profit, dit-on, de la demoiselle Marie Poncher
+de Bretouville qu'il avait aimée et qui se faisait religieuse.
+A part cet attachement, qu'on a même révoqué en doute, il
+ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort passionnée,
+et lui-même convient qu'il est <i>très-peu voluptueux</i>.
+Ce petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premières
+années de sa vie nous mènent jusqu'en 1660, époque
+où il débute dans le monde littéraire par la publication de
+ses premières satires.</p>
+
+<p>Les circonstances extérieures étant données, l'état politique
+et social étant connu, on conçoit quelle dut être sur une
+nature comme celle de Boileau l'influence de cette première
+éducation, de ces habitudes domestiques et de tout cet intérieur.
+Rien de tendre, rien de maternel autour de cette enfance
+infirme et stérile; rien pour elle de bien inspirant ni
+de bien sympathique dans toutes ces conversations de chicane
+auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui
+enlève et fasse qu'on s'écrie avec Ducis: «Oh! que toutes
+ces pauvres maisons bourgeoises rient à mon coeur!» Sans
+doute à une époque d'analyse et de retour sur soi-même,
+une âme d'enfant rêveur eût tiré parti de cette gêne et de ce
+refoulement; mais il n'y fallait pas songer alors, et d'ailleurs
+l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. Il y avait bien, il
+est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; déjà
+Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poésie de
+ces moeurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche;
+mais Boileau avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété
+dans son sourire, qui lui interdisait les débauches d'esprit
+de ses devanciers. Et puis les moeurs avaient perdu en
+saillie depuis que la régularité d'Henri IV avait passé dessus:
+Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet hautement
+poétique et religieux des monuments d'alentour sur
+une jeune vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle,
+comment y penser en ce temps-là? Le sens du moyen-âge
+était complètement perdu; l'âme seule d'un Milton pouvait
+en retrouver quelque chose, et Boileau ne voyait guère
+dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin. Aussi
+que sort-il tout à coup, et pour premier essai, de cette verve
+de vingt-quatre ans, de cette existence de poëte si longtemps
+misérable et comprimée? Ce n'est ni la pieuse et sublime
+mélancolie du <i>Penseroso</i> s'égarant de nuit, tout en larmes,
+sous les cloîtres gothiques et les arceaux solitaires; ni une
+charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur les orgies nocturnes,
+les allées obscures et les escaliers en limaçon de la
+Cité; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin
+du feu, comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est
+<i>Damon, ce grand auteur</i>, qui fait ses adieux à la ville, d'après
+Juvénal; c'est une autre satire sur les embarras des rues de
+Paris; c'est encore une raillerie fine et saine des mauvais rimeurs
+qui fourmillaient alors et avaient usurpé une grande
+réputation à la ville et à la cour. Le frère de Gilles Boileau
+débutait, comme son caustique aîné, par prendre à partie les
+Cotin et les Ménage. Pour verve unique, il avait <i>la haine des
+sots livres</i>.</p>
+
+<p>Nous venons de dire que le sens du moyen-âge était déjà
+perdu depuis longtemps; il n'avait pas survécu en France au
+XVIe siècle; l'invasion grecque et romaine de la Renaissance
+l'avait étouffé. Toutefois, en attendant que cette grande et
+longue décadence du moyen-âge fût menée à terme, ce qui
+n'arriva qu'à la fin du XVIIIe siècle, en attendant que l'ère
+véritablement moderne commençât pour la société et pour
+l'art en particulier, la France, à peine reposée des agitations
+de la Ligue et de la Fronde, se créait lentement une littérature,
+une poésie, tardive sans doute et quelque peu artificielle,
+mais d'un mélange habilement fondu, originale dans
+son imitation, et belle encore au déclin de la société dont
+elle décorait la ruine. Le drame mis à part, on peut considérer
+Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du
+mouvement poétique qui se produisit durant les deux derniers
+siècles, aux sommités et à la surface de la société française.
+Ils se distinguent tous les deux par une forte dose d'esprit
+critique et par une opposition sans pitié contre leurs devanciers
+immédiats. Malherbe est inexorable pour Ronsard, Des
+Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour Colletet,
+Ménage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout
+celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'équité;
+pourtant, même quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne
+l'ont jamais qu'à la manière un peu vulgaire du bon sens,
+c'est-à-dire sans portée, sans principes, avec des vues incomplètes,
+insuffisantes. Ce sont des médecins empiriques; ils
+s'attaquent à des vices réels, mais extérieurs, à des symptômes
+d'une poésie déjà corrompue au fond; et, pour la régénérer,
+ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard
+et Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent détestables,
+ils en concluent qu'il n'y a de vrai goût, de poésie
+véritable, que chez les anciens; ils négligent, ils ignorent, ils
+suppriment tout net les grands rénovateurs de l'art au moyen-âge;
+ils en jugent à l'aveugle par quelques pointes de Pétrarque,
+par quelques concetti du Tasse auxquels s'étaient attachés
+les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis XIII.
+Et lorsque dans leurs idées de réforme, ils ont décidé de revenir
+à l'antiquité grecque et romaine, toujours fidèles à cette
+logique incomplète du bon sens qui n'ose pousser au bout
+des choses, ils se tiennent aux Romains de préférence aux
+Grecs; et le siècle d'Auguste leur présente au premier aspect
+le type absolu du beau. Au reste, ces incertitudes et ces
+inconséquences étaient inévitables en un siècle épisodique,
+sous un règne en quelque sorte accidentel, et qui ne plongeait
+profondément ni dans le passé ni dans l'avenir. Alors
+les arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la même
+sphère et d'être ramenés sans cesse au centre commun de
+leurs rayons, se tenaient isolés chacun à son extrémité et
+n'agissaient qu'à la surface. Perrault, Mansart, Lulli, Le Brun,
+Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, dans la manière
+et le procédé, des traits généraux de ressemblance, ne
+s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnés
+qu'ils étaient dans le technique et le métier. Aux époques
+vraiment <i>palingénésiques</i>, c'est tout le contraire; Phidias
+qu'Homère inspire suppléerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna
+commente Pétrarque ou Dante avec son crayon; Chateaubriand
+comprend Bonaparte. Revenons à Boileau. Il eût
+été trop dur d'appliquer à lui seul des observations qui tombent
+sur tout son siècle, mais auxquelles il a nécessairement grande
+part en qualité de poëte critique et de législateur littéraire.</p>
+
+<p>C'est là en effet le rôle et la position que prend Boileau par
+ses premiers essais. Dès 1664, c'est-à-dire à l'âge de vingt-huit
+ans, nous le voyons intimement lié avec tout ce que la
+littérature du temps a de plus illustre, avec La Fontaine et
+Molière déjà célèbres, avec Racine dont il devient le guide
+et le conseiller. Les dîners de la rue du Vieux-Colombier s'arrangent
+pour chaque semaine, et Boileau y tient le dé de
+la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de
+M. de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de
+Sévigné, connaît les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne,
+et partout ses décisions en matière de goût font loi.
+Présenté à la cour en 1669, il est nommé historiographe en
+1677; à cette époque, par la publication de presque toutes
+ses satires et ses épîtres, de son <i>Art poétique</i> et des quatre
+premiers chants du <i>Lutrin</i>, il avait atteint le plus haut degré
+de sa réputation.</p>
+
+<p>Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nommé historiographe; on peut dire que sa carrière littéraire se termine à
+cet âge. En effet, durant les quinze années qui suivent, jusqu'en
+1693, il ne publia que les deux derniers chants du <i>Lutrin</i>;
+et jusqu'à la fin de sa vie (1711), c'est-à-dire pendant
+dix-huit autres années, il ne fit plus que la satire <i>sur les
+Femmes, l'Ode à Namur</i>, les épîtres <i>à ses Vers, à Antoine, et
+sur l'Amour de Dieu</i>, les satires <i>sur l'Homme</i> et <i>sur l'Équivoque</i>.
+Cherchons dans la vie privée de Boileau l'explication
+de ces irrégularités, et tirons-en quelques conséquences sur
+la qualité de son talent.</p>
+
+<p>Pendant le temps de sa renommée croissante, Boileau avait
+continué de loger chez son frère le greffier Jérôme. Cet intérieur
+devait être assez peu agréable au poëte, car la femme
+de Jérôme était, à ce qu'il paraît, grondeuse et revêche. Mais
+les distractions du monde ne permettaient guère alors à Boileau
+de se ressentir des chicanes domestiques qui troublaient
+le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il logea
+quelques années chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais
+bientôt, après avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre
+et d'Alsace, il put acheter avec les libéralités du roi une
+petite maison à Auteuil, et on l'y trouve installé dès 1687. Sa
+santé d'ailleurs, toujours si délicate, s'était dérangée de nouveau;
+il éprouvait une extinction de voix et une surdité qui
+lui interdisaient le monde et la cour. C'est en suivant Boileau
+dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend à le mieux connaître;
+c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas alors,
+durant près de trente ans, livré à lui-même, faible de corps,
+mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on
+peut juger avec plus de vérité et de certitude ses productions
+antérieures et assigner les limites de ses facultés. Eh bien! le
+dirons-nous? chose étrange, inouïe! pendant ce long séjour
+aux champs, en proie aux infirmités du corps qui, laissant
+l'âme entière, la disposent à la tristesse et à la rêverie, pas
+un mot de conversation, pas une ligne de correspondance,
+pas un vers qui trahisse chez Boileau une émotion tendre, un
+sentiment naïf et vrai de la nature et de la campagne<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Afin d'être juste, il ne faut pourtant pas oublier que quelques
+années auparavant (1677), dans l'Épître à M. de Lamoignon, le poëte
+avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile près La
+Roche-Guyon, où il était allé passer l'été chez son neveu Dongois.
+Il y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraîches délices des
+champs, les divers détails du paysage; c'est là qu'il est question de
+gaules <i>non plantés</i>,
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et de noyers souvent du passant insultés.</p>
+ </div> </div>
+
+Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux, sont
+rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec l'Age.&mdash;Puisque
+nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer
+encore que la fontaine <i>Polycrècne</i>, dont il est question dans la même
+épître et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville, fontaine
+chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du temps,
+Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de <i>fontaine
+de Boileau</i>. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le bassin
+a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir ci-après
+l'épître en vers sur ce sujet.)</blockquote>
+
+
+<p>Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette
+vive et profonde intelligence des choses naturelles, de s'en
+aller bien loin, au delà des mers, parcourant les contrées
+aimées du soleil et la patrie des citronniers, se balançant
+tout le soir dans une gondole, à Venise ou à Baïa, aux pieds
+d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit:
+voyez Horace, comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit
+champ, d'une petite source d'eau vive, et d'un peu de bois
+au-dessus, <i>et paulùm sylvae super his foret</i>; voyez La Fontaine,
+comme il aime s'asseoir et s'oublier de longues heures sous
+un chêne; comme il entend à merveille les bois, les eaux, les
+prés, les garennes et les lapins broutant le thym et la rosée,
+les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et leurs basses-cours.
+Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil,
+comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants
+et les revers de coteaux! «J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il
+à l'un de ses amis, dans les plaines de bruyères, et
+quelquefois entre des buissons qui sont couverts de fleurs
+et qui chantent.» Rien de tout cela chez Boileau. Que fait-il
+donc à Auteuil? Il y soigne sa santé, il y traite ses amis
+Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y
+cause, après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Cotin,
+Charpentier ou Perrault, comme Nicole causait théologie sous
+les admirables ombrages de Port-Royal; il écrit à Racine de
+vouloir bien le rappeler au souvenir du roi et de madame de
+Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, qu'il <i>y hasarde
+des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume blanche
+que le roi a sur son chapeau</i>; les jours de verve, il rêve et récite
+aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namùr.
+Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse <i>épître
+à Antoine</i>: encore ce bon jardinier y est-il transformé en <i>gouverneur</i>
+du jardin; il ne <i>plante</i> pas, mais <i>dirige</i> l'if et le
+<i>chèvre-feuil</i>, et <i>exerce</i> sur les espaliers <i>l'art de
+la Quintinie</i>; il y avait
+même à Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses
+infirmités augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et
+Racine lui sont enlevés. Disons, à la louange de l'homme bon,
+dont en ce moment nous jugeons le talent avec une attention
+sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié plus qu'à toute
+autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et adressée à
+M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce
+passage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance
+de Boileau: «Il me semble, monsieur, que voilà une
+longue lettre. Mais quoi? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui
+à Auteuil m'a comme transporté à Reims, où je
+me suis imaginé que je vous entretenois dans votre jardin,
+et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous
+ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu
+velut somnium surgentis.» Aux infirmités de l'âge se joignirent
+encore un procès désagréable à soutenir, et le sentiment
+des malheurs publics. Boileau, depuis la mort de Racine, ne
+remit pas les pieds à Versailles; il jugeait tristement les choses
+et les hommes; et même, en matière de goût, la décadence
+lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à regretter le
+temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine à concevoir,
+c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison
+d'Auteuil et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame,
+chez le chanoine Lenoir, son confesseur. Le principal
+motif fut la piété sans doute, comme le dit le Nécrologe de
+Port-Royal; mais l'économie y entra aussi pour quelque
+chose, car il ne haïssait pas l'argent<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. La vieillesse du poëte
+historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du
+Monarque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Cizeron-Rival, d'après Brossette, <i>Récréations littéraires</i>.</blockquote>
+
+<p>On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion
+sur Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve
+ce titre aux êtres fortement doués d'imagination et d'âme:
+son <i>Lutrin</i> toutefois nous révèle un talent capable d'invention,
+et surtout des beautés pittoresques de détail. Boileau,
+selon nous, est un esprit sensé et fin, poli et mordant, peu
+fécond; d'une agréable brusquerie; religieux observateur du
+vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction savante,
+d'un enjouement ingénieux; l'oracle de la cour et des lettrés
+d'alors; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de
+Bussy, à M. Daguesseau et à madame de Sévigné, à M. Arnauld
+et à madame de Maintenon, pour imposer aux jeunes
+courtisans, pour agréer aux vieux, pour être estimé de tous
+honnête homme et d'un mérite solide. C'est le <i>poète-auteur</i>,
+sachant converser et vivre<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, mais véridique, irascible à l'idée
+du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois
+par sentiment d'équité littéraire à une sorte d'attendrissement
+moral et de rayonnement lumineux, comme dans son Épître
+à Racine<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Celui-ci représente très-bien le côté tendre et
+passionné de Louis XIV et de sa cour; Boileau en représente
+non moins parfaitement la gravité soutenue, le bon sens probe
+relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et la poétique
+de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion,
+la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les
+arts du temps: c'est le même mélange de sens droit et d'insuffisance,
+de vues provisoirement justes, mais peu décisives.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Voir l'agréable conversation entre Despréaux, Racine, M. Daguesseau,
+l'abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et publiée
+par Adry, à la fin de son édition de la <i>Princesse de Clèves</i> (1807).&mdash;Le
+fait est que Boileau, de bonne heure en possession du sceptre, passa
+la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir tête à tout venant:
+«Il est heureux comme un roi (écrivait Racine, 1698), dans sa
+solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle ainsi, parce
+qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel écot, et souvent
+deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres.
+Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour moi,
+j'aurois cent fois vendu la maison.» Ce qui pourtant explique qu'à
+la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «La raison, dit Vauvenargues, n'était pas en Boileau distincte
+du sentiment.» Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot)
+ajoute: «C'était, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se sentait
+saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; c'était
+en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais
+sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant
+comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à
+la choquer.» Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous
+dit-il, dès quinze ans, <i>la haine</i> d'un sot livre, lui faisait <i>bénir</i> son
+siècle après <i>Phèdre</i>.</blockquote>
+
+<p>Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances,
+comme Pussort le code, avec des idées de détail. Brossette le
+comparait à M. Domat qui restaura la raison dans la jurisprudence.
+Racine lui écrivait du camp près de Namur: «La vérité
+est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux,
+embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées
+avec une infinité de tours et de retours, autant
+presque qu'il y a de rues à Paris.» Boileau répondait d'Auteuil,
+en parlant de la Satire des Femmes qui l'occupait alors:
+«C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions,
+qui sont, à mon sens, le plus difficile chef-d'oeuvre de la
+poésie.» Boileau faisait le vers à la Vauban; les transitions
+valent les circonvallations; la grande guerre n'était pas encore
+inventée. Son Épître sur le passage du Rhin est tout à
+fait un tableau de Van der Meulen. On a appelé Boileau le
+janséniste de notre poésie; <i>janséniste</i> est un peu fort, <i>gallican</i>
+serait plus vrai. En effet, la théorie poétique de Boileau ressemble
+souvent à la théorie religieuse des évêques de 1682;
+sage en application, peu conséquente aux principes. C'est surtout
+dans la querelle des anciens et des modernes et dans la
+polémique avec Perrault, que se trahit cette infirmité propre
+à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère
+une multitude de mots bas, et <i>les mots bas</i>, selon Longin
+et Boileau, <i>sont autant de marques honteuses qui flétrissent
+l'expression</i>. Jaloux de défendre Homère, Boileau, au lieu
+d'accueillir bravement la critique de Perrault et d'en décorer
+son poëte à titre d'éloge, au lieu d'oser admettre que la cour
+d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette de langage
+que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce
+que Longin, qui reproche des termes bas à plusieurs auteurs
+et à Hérodote en particulier, ne parle pas d'Homère: preuve
+évidente que les oeuvres de ce poëte ne renferment point un
+seul terme bas, et que toutes ses expressions sont nobles. Mais
+voilà que, dans un petit traité, Denis d'Halicarnasse, pour
+montrer que la beauté du style consiste principalement dans
+l'arrangement des mots, a cité l'endroit de l'Odyssée où, à
+l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient pas et
+remuent la queue; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien
+ici l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément;
+car, dit-il, la plupart des mots employés sont <i>très-vils</i> et
+<i>très-bas</i>.
+Racine lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse,
+et vite il la communique à Boileau qui niait les termes
+prétendus vils et bas, reprochés par Perrault à Homère: «J'ai
+fait réflexion, lui écrit Racine, qu'au lieu de dire que le mot
+d'âne est en grec un mot très-noble, vous pourriez vous
+contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et
+qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce
+<i>très-noble</i> me paraît un peu trop fort.» C'est là qu'en
+étaient ces grands hommes en fait de théorie et de critique
+littéraire. Un autre jour, il y eut devant Louis XIV une vive
+discussion à propos de l'expression <i>rebrousser chemin</i>, que le
+roi désapprouvait comme basse, et que condamnaient à l'envi
+tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau seul, conseillé
+de son bon sens, osa défendre l'expression; mais il la
+défendit bien moins comme nette et franche en elle-même
+que comme reçue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas
+et d'Ablancourt l'avaient employée.</p>
+
+<p>Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application
+qu'il en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le
+juger, que pousser sur ce point l'idée générale tant de fois
+énoncée dans cet article. Le style de Boileau, en effet, est
+sensé, soutenu, élégant et grave; mais cette gravité va quelquefois
+jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la fatigue,
+ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers
+et plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers
+la manie des périphrases, dont nous avons vu sous Delille le
+grotesque triomphe; car quel misérable progrès de versification,
+comme dit M. Émile Deschamps, qu'un logogriphe en
+huit alexandrins, dont le mot est <i>chiendent</i> ou <i>carotte</i>? «Je
+me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La
+Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes
+ouvrages qu'il estimait davantage, c'étaient ceux où je
+loue le roi d'avoir établi la manufacture des points de
+France à la place des points de Venise. Les voici: c'est dans
+la première épître à Sa Majesté:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles</p>
+<p>Que payoit à leur art le luxe de nos villes.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces
+vers laborieusement élégants de Boileau à tous les autres; à
+ce prix, les siens propres, si francs et si naïfs d'expression,
+n'eussent guère rien valu. «Croiriez-vous, dit encore Boileau
+dans la môme lettre en parlant de sa dixième Épître, croiriez-vous
+qu'un des endroits où tous ceux à qui je l'ai
+récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre
+chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je
+ne dois plus prétendre à l'approbation publique? cela est
+dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici, afin
+que vous me mandiez si vous les approuvez:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,</p>
+<p>Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue,</p>
+<p>A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants</p>
+<p>Onze lustres complets surchargés de deux ans.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée
+dans ces vers.» Cela rappelle cette autre hardiesse avec
+laquelle dans l'Ode à Namur, Boileau parle <i>de la plume blanche
+que le roi a sur son chapeau</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. En général, Boileau, en
+écrivant, attachait trop de prix aux petites choses: sa théorie
+du style, celle de Racine lui-même, n'était guère supérieure
+aux idées que professait le bon Rollin. «On ne m'a pas fort
+accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau
+à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que
+c'est une des choses de ma façon dont je m'applaudis le
+plus, et que je ne crois pas avoir rien dit de plus gracieux
+que:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>A ses jeux innocents enfant associé,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Rompit de ses beaux jours le fil trop délié,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fut le premier démon qui m'inspira des vers.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> «Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le <i>Boloeana</i>,
+d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie, et son dernier
+commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs
+vers d'anciens poëtes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir
+parlé le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit
+d'en avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.»
+(RACINE fils, <i>Mémoires</i> sur la vie de son père.)</blockquote>
+
+<p>«C'est à vous à en juger.» Nous estimons ces vers fort bons
+sans doute, mais non pas si merveilleux que Boileau semble
+le croire. Dans une lettre à Brossette, on lit encore ce curieux
+passage: «L'autre objection que vous me faites est sur ce
+vers de ma Poétique:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Vous croyez que</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Du Styx, de l'Achéron peindre les noirs torrents,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en
+cela l'oreille un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment
+poëte ne me fera jamais cette difficulté, parce que <i>de Styx
+et d'Achéron</i> est beaucoup plus soutenu que <i>du Styx, de
+l'Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire</i> seroit
+bien plus noble dans un vers, que <i>sur les bords fameux de la
+Seine et de la Loire</i>. Mais ces agréments sont des mystères
+qu'Apollon n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement
+initiés dans son art.» La remarque est juste, mais l'expression
+est bien forte. Où en serions-nous, bon Dieu! si en ces
+sortes de choses gisait la poésie avec tous ses <i>mystères</i>? Chez
+Boileau, cette timidité du bon sens, déjà signalée, fait que la
+métaphore est bien souvent douteuse, incohérente, trop tôt
+arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue
+et comme à pleins bords.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le François, né malin, forma le vaudeville,</p>
+<p>Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,</p>
+<p>Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Qu'est-ce, je le demande, qu'un <i>indiscret</i> qui <i>passe de bouche
+en bouche</i> et <i>s'accroît en marchant</i>? Ailleurs Boileau dira:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>comme si l'on <i>attachait</i> avec des <i>ressorts</i>; des <i>ressorts poussent,
+mettent en jeu</i>, mais <i>n'attachent</i> pas. Il appellera
+Alexandre <i>ce fougueux l'Angeli</i>, comme si l'Angeli, fou de roi,
+était réellement un fou privé de raison; il fera <i>monter la trop
+courte beauté sur des patins</i>, comme si une <i>beauté</i> pouvait être
+<i>longue</i> ou <i>courte</i>. Encore un coup, chez Boileau la métaphore
+évidemment ne surgit presque jamais une, entière, indivisible
+et tout armée: il la compose, il l'achève à plusieurs reprises;
+il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la trace des soudures<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.
+A cela près, et nos réserves une fois posées, personne
+plus que nous ne rend hommage à cette multitude de
+traits fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette
+moquerie tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie
+mêlée d'agrément et de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes
+pages de Boileau<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Il nous est impossible pourtant de ne
+pas préférer le style de Regnier ou de Molière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera des
+modifications apportées à cette théorie trop absolue que je donnais ici
+de la métaphore. La métaphore, je suis venu à le reconnaître, n'a pas
+besoin, pour être légitime et belle, d'être si complètement armée de
+pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matérielle si soutenue
+jusque dans le moindre détail. S'adressant à l'esprit et faite avant tout
+pour lui figurer l'idée, elle peut sur quelques points laisser l'idée elle-même
+apparaître dans les intervalles de l'image. Ce défaut de cuirasse,
+en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il
+suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit la
+beauté de l'image employée, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une
+image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a affaire. Il en est de la perfection
+métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle
+il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit n'en
+est jamais dupe. Il y a même de l'élégance vraie et du gallicisme dans
+l'incomplet de certaines métaphores.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Dans son éloge de Despréaux (<i>Hist. de l'Acad. des Inscript.</i>),
+M. de Boze a dit très-judicieusement: «Nous croyons qu'il est inutile
+de vouloir donner au public une idée plus particulière des Satires
+de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà?
+Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations,
+combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait
+naître dans notre langue! et de la nôtre, combien en ont-elles fait
+passer dans celle des étrangers! Il y a peu de livres qui aient plus
+agréablement exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement
+point qu'il fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes
+les copies et toutes les éditions en étoient perdues.»</blockquote>
+
+<p>Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin
+de tant de détours pour énoncer sur Boileau une opinion si
+peu neuve et que bien des gens partagent au fond, nous rappellerons
+qu'en tout ceci nous n'avons prétendu rien inventer;
+que nous avons seulement voulu rafraîchir en notre
+esprit les idées que le nom de Boileau réveille, remettre ce
+célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses mérites
+et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à
+la fois et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur
+d'un code poétique abrogé.</p>
+
+<p>Avril 1829.</p>
+
+<br>
+
+<p>Comme correctif à cet article critique, on demande la permission
+d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de
+quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux
+statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit
+maintenant de faire remarquer qu'en écrivant <i>les Larmes de Racine</i> et
+<i>la Fontaine de Boileau</i>, il a témoigné, très-incomplètement sans doute,
+de son admiration sincère pour ces deux poëtes, mais qu'en cela même
+il a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains
+de ses accusateurs.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA FONTAINE DE BOILEAU<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="upper">10</sup></a></h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Il est indispensable, en lisant la pièce qui suit, d'avoir présente
+à la mémoire l'Épître VI de Boileau à M. de Lamoignon, dans laquelle
+il parle de Bâville et de la vie qu'on y mène.</blockquote>
+<br>
+
+<p class="milieu">ÉPÎTRE<br>
+
+A MADAME LA COMTESSE MOLÉ.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans les jours d'autrefois qui n'a chanté Bâville?</p>
+<p>Quand septembre apparu délivrait de la ville</p>
+<p>Le grave Parlement assis depuis dix mois,</p>
+<p>Bâville se peuplait des hôtes de son choix,</p>
+<p>Et, pour mieux animer son illustre retraite,</p>
+<p>Lamoignon conviait et savant et poëte.</p>
+<p>Guy Patin accourait, et d'un éclat soudain</p>
+<p>Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin,</p>
+<p>Soit que, du vieux Sénat l'âme tout occupée,</p>
+<p>Il poignardât César en proclamant Pompée,</p>
+<p>Soit que de l'antimoine il contât quelque tour.</p>
+<p>Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour,</p>
+<p>Sans zèle et passion causait de toute chose,</p>
+<p>Des enfants de Japhet, ou même d'une rose.</p>
+<p>Déjà plein du sujet qu'il allait méditant,</p>
+<p>Rapin<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> vantait le parc et célébrait l'étang.</p>
+<p>Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces</p>
+<p>L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi,</p>
+<p>Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi,</p>
+<p>Que j'en parle avec goût, avec respect suprême,</p>
+<p>Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom</p>
+<p>N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon,</p>
+<p>J'ai visité les lieux, et la tour, et l'allée</p>
+<p>Où des fâcheux ta muse épiait la volée;</p>
+<p>Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;</p>
+<p>La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas,</p>
+<p>La fontaine en tes vers <i>Polycrène</i> épanchée,</p>
+<p>Que le vieux villageois nomme aussi <i>la Rachée</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>,</p>
+<p>Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,</p>
+<p>Chacun salue encor <i>Fontaine de Boileau</i>.</p>
+<p>Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,</p>
+<p>Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne,</p>
+<p>Nous allions, repassant par ton même chemin</p>
+<p>Et le reconnaissant, ton Épître à la main.</p>
+<p>Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire.</p>
+<p>Épris du flot sacré, je me disais d'y boire:</p>
+<p>Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu</p>
+<p>Avaient fait un lavoir de la source du dieu,</p>
+<p>Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde</p>
+<p>Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde.</p>
+<p>Mes guides cependant, d'une commune voix,</p>
+<p>Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,</p>
+<p>Hautes cimes longtemps à l'entour respectées,</p>
+<p>Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées.</p>
+<p>Malheur à qui, docile au cupide intérêt,</p>
+<p>Déshonore le front d'une antique forêt,</p>
+<p>Ou dépouille à plaisir la colline prochaine!</p>
+<p>Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Était-ce donc présage, ô noble Despréaux,</p>
+<p>Que la hache tombant sur ces arbres si beaux</p>
+<p>Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse?</p>
+<p>Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,</p>
+<p>Et que, reverdissant en plus d'une saison,</p>
+<p>On finit, à son tour, par joncher le gazon,</p>
+<p>Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,</p>
+<p>Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?</p>
+<p>Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir.</p>
+<p>Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir,</p>
+<p>De lui marquer du doigt la limite tracée,</p>
+<p>De lui dire où le goût modérait la pensée,</p>
+<p>Où s'arrêtait à point l'art dans le naturel,</p>
+<p>Et la dose de sens, d'agrément et de sel,</p>
+<p>Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres</p>
+<p>Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres,</p>
+<p>Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs,</p>
+<p>Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs.</p>
+<p>Si le même conseil préside aux beaux ouvrages,</p>
+<p>La forme du talent varie avec les âges,</p>
+<p>Et c'est un nouvel art que dans le goût présent</p>
+<p>D'offrir l'éternel fond antique et renaissant.</p>
+<p>Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée</p>
+<p>Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée,</p>
+<p>Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins,</p>
+<p>Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?</p>
+<p>J'aime ces questions, cette vue inquiète,</p>
+<p>Audace du critique et presque du poëte.</p>
+<p>Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu</p>
+<p>Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu.</p>
+<p>Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire;</p>
+<p>Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire:</p>
+<p>Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;</p>
+<p>Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.</p>
+<p>Il faudrait bien les suivre, ô Boileau, pour leur dire</p>
+<p>Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire,</p>
+<p>Et qui diffère tant, même en plein carrefour,</p>
+<p>Du son rauque et menteur des trompettes du jour.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans l'époque, à la fois magnifique et décente,</p>
+<p>Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,</p>
+<p>Le vrai goût dominant, sur quelques points borné,</p>
+<p>Chassait du moins le faux autre part confiné;</p>
+<p>Celui-ci hors du centre usait ses représailles;</p>
+<p>Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles,</p>
+<p>Et, s'il l'avait osé, son impudent essor</p>
+<p>Se fût brisé du coup sur le balustre d'or.</p>
+<p>Pour nous, c'est autrement: par un confus mélange</p>
+<p>Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange.</p>
+<p>Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery:</p>
+<p>Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri?</p>
+<p>Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte;</p>
+<p>L'esprit descend, dit-on:&mdash;la sottise remonte;</p>
+<p>Tel même qu'on admire en a sa goutte au front,</p>
+<p>Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.</p>
+<p>Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre,</p>
+<p>Aller droit à l'auteur sous le masque du livre,</p>
+<p>Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer,</p>
+<p>Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?</p>
+<p>Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose</p>
+<p>Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose,</p>
+<p>Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis</p>
+<p>En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis.</p>
+<p>Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,</p>
+<p>J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde</p>
+<p>A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:</p>
+<p>Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;</p>
+<p>A Bâville aussi bien on t'en eût vu sourire,</p>
+<p>Et tu tâchais plutôt d'en détourner le cours,</p>
+<p>Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,</p>
+<p>De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,</p>
+<p>Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,</p>
+<p>Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur,</p>
+<p>Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine,</p>
+<p>Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,</p>
+<p>Nous foulions lentement ces doux prés arrosés,</p>
+<p>Nous perdions le sentier dans les endroits boisés,</p>
+<p>Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive:</p>
+<p>Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive?</p>
+<p>A trop presser son doute, on se trompe souvent;</p>
+<p>Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant</p>
+<p>Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,</p>
+<p>Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:</p>
+<p>On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs;</p>
+<p>Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.</p>
+<p>Et riant, conversant de rien, de toute chose,</p>
+<p>Retenant la pensée au calme qui repose,</p>
+<p>On voyait le soleil vers le couchant rougir,</p>
+<p>Des saules <i>non plantés</i> les ombres s'élargir,</p>
+<p>Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre</p>
+<p>S'éclairer les vergers en salles de verdure,</p>
+<p>Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau,</p>
+<p>Nous eûmes retrouvé la route du château,</p>
+<p>Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue</p>
+<p>Nous offrit du plus loin une enfant accourue<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>,</p>
+<p>Jeune fille demain en sa tendre saison,</p>
+<p>Orgueil et cher appui de l'antique maison,</p>
+<p>Fleur de tout un passé majestueux et grave,</p>
+<p>Rejeton précieux où plus d'un nom se grave,</p>
+<p>Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs,</p>
+<p>Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,</p>
+<p>Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête,</p>
+<p>Après les jours chargés de gloire et de tempête,</p>
+<p>Porte légèrement tout ce poids des aïeux,</p>
+<p>Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Au château du Marais, ce 22 août 1843.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Auteur du poème latin des <i>Jardins</i>: voir au livre III un morceau
+sur Bâville, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet, <i>Poésies</i>
+latines et <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Une <i>rachée</i>: on appelle ainsi les rejetons nés de la racine après
+qu'on a coupé le tronc. Les ormes qui ombrageaient autrefois la fontaine
+avaient probablement été coupés pour repousser en <i>rachée</i>: de là le nom.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mademoiselle de Champlâtreux, depuis duchesse d'Ayen.</blockquote>
+
+<br>
+
+<p>Pour compléter enfin la série de mes <i>rétractations</i> ou <i>retouches</i> sur
+Despréaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI
+des <i>Causeries du Lundi</i> et qui a été reproduit en tête d'une édition
+même de Boileau; et puis encore le chapitre à lui consacré au tome V
+de <i>Port-Royal</i>. Êtes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>PIERRE CORNEILLE</h3>
+
+<p>En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce
+me semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la
+fois plus féconde en enseignements de toute espèce, que les
+biographies bien faites des grands hommes: non pas ces biographies
+minces et sèches, ces notices exiguës et précieuses,
+où l'écrivain a la pensée de briller, et dont chaque paragraphe
+est effilé en épigramme; mais de larges, copieuses, et parfois
+même diffuses histoires de l'homme et de ses oeuvres:
+entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses
+aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme
+il a dû faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs
+domestiques aussi avant que l'on peut; le rattacher par tous
+les côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes
+de chaque jour, dont les grands hommes ne dépendent pas
+moins que nous autres, fond véritable sur lequel ils ont pied,
+d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils retombent
+sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur
+caractère complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se
+plaisent fort à ces excellents livres. Walter Scott déclare,
+pour son compte, qu'il ne sait point de plus intéressant
+ouvrage en toute la littérature anglaise que l'histoire du
+docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons
+aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos
+jours, les grands hommes dans les lettres, quand bien même,
+par leurs mémoires ou leurs confessions poétiques, ils seraient
+moins empressés d'aller au-devant des révélations personnelles,
+pourraient encore mourir, fort certains de ne point
+manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et de biographes.
+Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous
+venons à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des
+débuts de nos grands écrivains et poëtes du dix-septième
+siècle, c'est à grand'peine que nous découvrons quelques traditions
+peu authentiques, quelques anecdotes douteuses, dispersées
+dans les <i>Ana</i>. La littérature et la poésie d'alors étaient
+peu personnelles; les auteurs n'entretenaient guère le public
+de leurs propres sentiments ni de leurs propres affaires; les
+biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que l'histoire
+d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur
+critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond
+du poëte. D'ailleurs, comme en ce temps les réputations
+étaient lentes à se faire, et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité,
+ce n'était que bien plus tard encore, et dans la vieillesse
+du grand homme, que quelque admirateur empressé de son
+génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait de penser à sa
+biographie; ou encore cet historien était quelque parent pieux
+et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse
+de son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis
+Racine pour son père. De là, dans l'histoire de Corneille par
+son neveu, dans celle de Racine par son fils, mille ignorances,
+mille inexactitudes qui sautent aux yeux, et en particulier
+une légèreté courante sur les premières années littéraires, qui
+sont pourtant les plus décisives.</p>
+
+<p>Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que
+dans le fort de sa gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais
+pu s'en passer, et la chose nous paraît si simple, que souvent
+on ne s'inquiète pas le moins du monde de s'expliquer comment
+cela est advenu; de même que, lorsqu'on le connaît dès
+l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire ce
+qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le
+regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait
+le plus d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent
+souvent à fortifier cette double illusion par leur façon
+d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, ils s'effacent, se taisent,
+éludent l'attention et n'affectent aucun rang, parce qu'ils
+n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le temps
+n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux,
+ils rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire
+rudes et amers; ils ne racontent pas volontiers leur propre
+formation, pas plus que le Nil n'étale ses sources. Or, cependant,
+le point essentiel dans une vie de grand écrivain, de
+grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et analyser tout
+l'homme au moment où, par un concours plus ou moins lent
+ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se
+sont accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier
+chef-d'oeuvre. Si vous comprenez le poëte à ce moment critique,
+si vous dénouez ce noeud auquel tout en lui se liera
+désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, la clef de cet
+anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui
+rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle,
+à son existence première, obscure, refoulée, solitaire,
+et dont plus d'une fois il voudrait dévorer la mémoire, alors
+on peut dire de vous que vous possédez à fond et que vous
+savez votre poëte; vous avez franchi avec lui les régions ténébreuses,
+comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes de l'accompagner
+sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses
+autres merveilles. De <i>René</i> au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand,
+des premières <i>Méditations</i> à tout ce que pourra
+créer jamais M. de Lamartine, d'<i>Andromaque</i> à <i>Athalie</i>, du
+<i>Cid</i> à <i>Nicomède</i>, l'initiation est facile: on tient à la main le fil
+conducteur, il ne s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau
+moment pour le critique comme pour le poëte que celui où
+l'un et l'autre peuvent, chacun dans un juste sens, s'écrier
+avec cet ancien: <i>Je l'ai trouvé!</i> Le poëte trouve la région où
+son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique
+trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est
+aussi à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en
+marbre aux yeux l'idée du poëte, pouvait toujours choisir
+l'instant où le poëte se ressemble le plus à lui-même, nul
+doute qu'il ne le saisît au jour et à l'heure où le premier
+rayon de gloire vient illuminer ce front puissant et sombre.
+A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis quelque
+temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse,
+en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater,
+est tout d'un coup tiré de lui-même au bruit des
+acclamations, et s'épanouit à l'aurore d'un triomphe. Avec
+les années, il deviendra peut-être plus calme, plus reposé,
+plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté d'expression, et se
+fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui: la fraîcheur
+du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme
+prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou
+du moins plus machinale aura remplacé la première attitude
+si libre et si vive. Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait,
+le critique biographe, qui a sous la main toute la vie et tous
+les instants de son auteur, doit à plus forte raison le faire; il
+doit réaliser par son analyse sagace et pénétrante ce que l'artiste
+figurerait divinement sous forme de symbole. La statue
+une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il
+n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications
+dans les développements successifs de la vie du poëte, comme
+en une série de bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie,
+mi-partie poétique et mi-partie critique, est fort claire; mais
+je la crois fort vraie, et tant que les biographes des grands
+poëtes ne l'auront pas présente à l'esprit, ils feront des livres
+utiles, exacts, estimables sans doute, mais non des oeuvres de
+haute critique et d'art; ils rassembleront des anecdotes, détermineront
+des dates, exposeront des querelles littéraires:
+ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et d'y
+souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires;
+ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres
+du dieu.</p>
+
+<p>Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application
+à l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de
+publier M. Taschereau sur Pierre Corneille<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Dans cette histoire,
+aussi bien que dans celle de Molière, M. Taschereau a
+eu pour but de recueillir et de lier tout ce qui nous est resté
+de traditions sur la vie de ces illustres auteurs, de fixer la
+chronologie de leurs pièces, et de raconter les débats dont
+elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce assez volontiers
+à la prétention littéraire de juger les oeuvres, de caractériser
+le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux conclusions
+que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont
+clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne
+s'efforce point d'y suppléer par les suppositions circonspectes
+et les inductions légitimes d'une critique sagement conjecturale;
+mais il passe outre, et s'empresse d'arriver à des faits
+nouveaux: de là chez lui des intervalles et des lacunes que
+l'esprit du lecteur est involontairement provoqué à combler.
+Les vies complètes, poétiques, pittoresques, <i>vivantes</i> en un
+mot, de Corneille et de Molière, restent à faire; mais à
+M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec
+une scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en
+quelque sorte, les matériaux longtemps épars. Pour nous,
+dans le petit nombre d'idées que nous essaierons d'avancer
+sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup au travail de
+son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre qui
+nous les a suggérées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'<i>Histoire de
+la Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille</i>, par M. Jules Taschereau.</blockquote>
+
+<p>L'état général de la littérature au moment où un nouvel
+auteur y débute, l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur,
+et le génie propre que lui a départi la nature, voilà trois influences
+qu'il importe de démêler dans son premier chef-d'oeuvre
+pour faire à chacune sa part, et déterminer nettement
+ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand Corneille, né
+en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent commencer
+à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un
+peu loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province,
+trois grands noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement
+célèbres, lui apparurent avant tous les autres, savoir: Ronsard,
+Malherbe et Théophile. Ronsard, mort depuis longtemps,
+mais encore en possession d'une renommée immense, et représentant
+la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais
+déjà vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à
+côté de Ronsard par ceux qui ne regardaient pas de si près
+aux détails des querelles littéraires; Théophile enfin, jeune,
+aventureux, ardent, et par l'éclat de ses débuts semblant promettre
+d'égaler ses devanciers dans un prochain avenir.
+Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par un seul
+homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait
+même pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement
+le <i>poëte dramatique</i> par excellence. Sa dictature allait cesser,
+il est vrai; Théophile, par sa tragédie de <i>Pyrame et Thisbé</i>, y
+avait déjà porté coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près
+d'arriver à la scène. Mais toutes ces réputations à peine naissantes,
+qui faisaient l'entretien précieux des ruelles à la mode,
+cette foule de beaux esprits de second et de troisième ordre,
+qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous de Maynard
+et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui
+vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de
+la rumeur publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy,
+composaient donc à peu près sa littérature moderne. Élevé
+d'ailleurs au collége des jésuites, il y avait puisé une connaissance
+suffisante de l'antiquité; mais les études du barreau,
+auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa vingt et
+unième année, en 1627, durent retarder le développement
+de ses goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans
+admettre ici l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle,
+et surtout sa conclusion spirituellement ridicule, que
+c'est à cet amour qu'on doit le grand Corneille, il est certain,
+de l'aveu même de notre auteur, que cette première passion
+lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne nous semble
+même pas impossible que quelque circonstance particulière
+de son aventure l'ait excité à composer <i>Mélite</i>, quoiqu'on ait
+peine à voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion
+était, à ce qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui
+devint madame Du Pont en épousant un maître des comptes
+de cette ville. Parfaitement belle et spirituelle, connue de
+Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas qu'elle ait jamais
+répondu à son amour respectueux autrement que par une indulgente
+amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois;
+mais le génie croissant du poëte se contenait mal
+dans les madrigaux, les sonnets et les pièces galantes par lesquels
+il avait commencé. Il s'y trouvait <i>en prison</i>, et sentait
+que <i>pour produire il avait besoin de la clef des champs. Cent
+vers lui coûtaient moins</i>, disait-il, <i>que deux mots de chanson</i>.
+Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame contribuèrent
+sans doute à l'y encourager. Il fit <i>Mélite</i>, qu'il envoya au
+vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva <i>une assez jolie
+farce</i>, et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen
+pour Paris, en 1629, pour assister au succès de sa pièce.</p>
+
+<p>Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille
+est sans contredit sa passion, et le caractère original de
+l'homme s'y révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide
+en paroles; assez gauche, mais fort sincère et respectueux
+en amour, Corneille adore une femme auprès de
+laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné quelque
+espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un
+malheur qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais
+succès ne l'aigrit pas contre sa <i>belle inhumaine</i>, comme
+il l'appelle:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je me trouve toujours en état de l'aimer;</p>
+<p>Je me sens tout ému quand je l'entends nommer;</p>
+<p>. . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>. . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Et, toute mon amour en elle consommée,</p>
+<p>Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.</p>
+<p>Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur</p>
+<p>N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir,
+gardien de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour
+lui permettre d'épouser une autre femme; et alors il commence
+une vie bourgeoise et de ménage, dont nul écart ne le
+distraira au milieu des licences du monde comique auquel il
+se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je
+crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre,
+une naïveté attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et
+ses amours, une vertueuse gaucherie pleine de droiture et
+de candeur comme je l'aime dans le vicaire de Wakefield; et
+je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on veut, à y rêver
+tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il s'agit du
+grand Corneille<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies diverses de
+Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de <i>Marie Stuart</i>,
+sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend le vieux Corneille,
+un peu amoureux, mais encore plus glorieux et grondeur:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>STANCES.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Marquise, si mon visage</p>
+<p>A quelques traits un peu vieux,</p>
+<p>Souvenez-vous qu'à mon âge</p>
+<p>Vous ne vaudrez guère mieux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le temps aux plus belles choses</p>
+<p>Se plaît à faire un affront,</p>
+<p>Et saura faner vos roses</p>
+<p>Comme il a ridé mon front.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le même cours des planètes</p>
+<p>Règle nos jours et nos nuits:</p>
+<p>On m'a vu ce que vous êtes,</p>
+<p>Vous serez ce que je suis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cependant j'ai quelques charmes</p>
+<p>Qui sont assez éclatants</p>
+<p>Pour n'avoir pas trop d'alarmes</p>
+<p>De ces ravages du temps.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous en avez qu'on adore;</p>
+<p>Mais ceux que vous méprisez</p>
+<p>Pourroient bien durer encore</p>
+<p>Quand ceux-là seront usés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ils pourroient sauver la gloire</p>
+<p>Des yeux qui me semblent doux,</p>
+<p>Et dans mille ans faire croire</p>
+<p>Ce qu'il me plaira de vous.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chez cette race nouvelle</p>
+<p>Où j'aurai quelque crédit</p>
+<p>Vous ne passerez pour belle</p>
+<p>Qu'autant que je l'aurai dit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pensez-y, belle marquise,</p>
+<p>Quoiqu'un grison fasse effroi,</p>
+<p>Il vaut bien qu'on le courtise,</p>
+<p>Quand il est fait comme moi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe
+seul et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il
+avait affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.</blockquote>
+
+
+<p>Depuis 1620, époque où Corneille vint pour la première fois
+à Paris, jusqu'en 1636, où il fit représenter <i>le Cid</i>, il acheva
+réellement son éducation littéraire, qui n'avait été qu'ébauchée
+en province. Il se mit en relation avec les beaux esprits
+et les poëtes du temps, surtout avec ceux de son âge, Mairet,
+Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait ignoré jusque-là, que
+Ronsard était un peu passé de mode, et que Malherbe, mort
+depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que Théophile,
+mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait déçu
+les espérances, que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par
+les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en était plus à beaucoup
+près l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une
+troupe de jeunes rivaux le jugeaient assez lestement et se
+disputaient son héritage. Corneille apprit surtout qu'il y avait
+des règles dont il ne s'était pas douté à Rouen, et qui agitaient
+vivement les cervelles à Paris: de rester durant les
+cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou de n'être
+pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les réguliers
+faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants.
+Mairet tenait pour; Claveret se déclarait contre: Rotrou
+s'en souciait peu; Scudery en discourait emphatiquement.
+Dans les diverses pièces qu'il composa en cet espace de cinq
+années, Corneille s'attacha à connaître à fond les habitudes
+du théâtre et à consulter le goût du public; nous n'essaierons
+pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il fut vite agréé de
+la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se l'attacha
+comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et
+l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou
+une de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul
+esprit de rivalité ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille,
+Rotrou l'avait pourtant précédé au théâtre, et, au début,
+l'avait aidé de quelques conseils. Corneille s'en montra
+reconnaissant au point de donner à son jeune ami le nom
+touchant de <i>père</i>; et certes s'il nous fallait indiquer, dans cette
+période de sa vie, le trait le plus caractéristique de son génie
+et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié tendrement
+filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période
+précédente, ç'avait été son pur et respectueux amour pour la
+femme dont nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous,
+plus de présage de grandeur sublime que dans <i>Mélite, Clitandre,
+la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place
+Royale, l'Illusion,</i> et pour le moins autant que dans <i>Médée</i>.</p>
+
+<p>Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à
+Rouen. Dans l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons,
+ancien secrétaire des commandements de la reine-mère, qui
+s'y était retiré dans sa vieillesse: «Monsieur, lui dit le vieillard
+après les premières félicitations, le genre de comique
+que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire
+passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui,
+traités dans notre goût par des mains comme les vôtres,
+produiraient de grands effets. Apprenez leur langue, elle est
+aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et, jusqu'à
+ce que vous soyez en état de lire par vous-même, de
+vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro.» Ce
+fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et
+dès qu'il eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il
+s'y sentit à l'aise comme en une patrie. Génie loyal, plein
+d'honneur et de moralité, marchant la tête haute, il devait
+se prendre d'une affection soudaine et profonde pour les héros
+chevaleresques de cette brave nation. Son impétueuse
+chaleur de coeur, sa sincérité d'enfant, son dévouement inviolable
+en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa
+religion du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement
+grave et sentencieux, beau de fierté et de prud'homie, tout
+le disposait fortement au genre espagnol; il l'embrassa avec
+ferveur, l'accommoda, sans trop s'en rendre compte, au goût
+de sa nation et de son siècle, et s'y créa une originalité unique
+au milieu de toutes les imitations banales qu'on en faisait
+autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement
+progressive, comme dans ses précédentes comédies.
+Aveugle et rapide en son instinct, il porte du premier coup
+la main au sublime, au glorieux, au pathétique, comme à des
+choses familières, et les produit en un langage superbe et
+simple que tout le monde comprend, et qui n'appartient qu'à
+lui<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Au sortir de la première représentation du <i>Cid</i>, notre
+théâtre est véritablement fondé; la France possède tout entier
+le grand Corneille; et le poëte triomphant, qui, à l'exemple
+de ses héros, parle hautement de lui-même comme il en
+pense, a droit de s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements
+de ses admirateurs et au désespoir de ses envieux:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.</p>
+<p>Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;</p>
+<p>J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;</p>
+<p>Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,</p>
+<p>Ne les va point quêter de réduit en réduit.</p>
+<p>Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre;</p>
+<p>Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre.</p>
+<p>Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,</p>
+<p>J'arrache quelquefois des applaudissements;</p>
+<p>Là, content du succès que le mérite donne,</p>
+<p>Par d'illustres avis je n'éblouis personne.</p>
+<p>Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,</p>
+<p>Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;</p>
+<p>Par leur seule beauté ma plume est estimée;</p>
+<p>Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,</p>
+<p>Et pense toutefois n'avoir point de rival</p>
+<p>A qui je fasse tort en le traitant d'égal<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> J'insiste sur le style; le fond du <i>Cid</i> est tout
+pris à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux
+<i>Cids,</i> remarquait, comme différence, l'abrégé fréquent, rapide, que Corneille avait fait
+des scènes plus développées de l'original: «Chez Corneille, ajoutait-il,
+on dirait que tous les personnages <i>travaillent à l'heure</i>, tant ils sont
+pressés de faire le plus de choses dans le moins de temps!» Corneille
+sentait son public français.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous.</p>
+<p>Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.</blockquote>
+
+
+<p>L'éclatant succès du <i>Cid</i> et l'orgueil bien légitime qu'en
+ressentit et qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui
+tous ses rivaux de la veille et tous les auteurs de tragédies,
+depuis Claveret jusqu'à Richelieu. Nous n'insisterons pas ici
+sur les détails de cette querelle, qui est un des endroits les
+mieux éclaircis de notre histoire littéraire. L'effet que produisit
+sur le poëte ce déchaînement de la critique fut tel
+qu'on peut le conclure d'après le caractère de son talent et
+de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur,
+instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque
+dénué des qualités moyennes qui accompagnent et secondent
+si efficacement dans le poëte le don supérieur et divin. Il
+n'était ni adroit, ni habile aux détails, avait le jugement peu
+délicat, le goût peu sûr, le tact assez obtus, et se rendait mal
+compte de ses procédés d'artiste; il se piquait pourtant d'y
+entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie et
+son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens,
+qui ne manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire
+mille efforts, surtout s'il y était provoqué, pour se guinder
+jusqu'à ce génie, pour l'embrasser, le comprendre et le régenter.
+Si Corneille était venu plus tôt, avant l'Académie et
+Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par exemple, sans
+doute il n'eût été exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de méprises;
+peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres
+énormités que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns
+de ses plus mauvais passages; mais du moins ses chutes
+alors eussent été uniquement selon la nature et la pente de
+son génie; et quand il se serait relevé, quand il aurait entrevu
+le beau, le grand, le sublime, et s'y serait précipité comme
+en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui le bagage
+des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits empêchements
+à un plus large et vaste essor. La querelle du <i>Cid</i>,
+en l'arrêtant dès son premier pas, en le forçant de revenir
+sur lui-même et de confronter son oeuvre avec les règles, lui
+dérangea pour l'avenir cette croissance prolongée et pleine de
+hasards, cette sorte de végétation sourde et puissante à laquelle
+la nature semblait l'avoir destiné. Il s'effaroucha, il
+s'indigna d'abord des chicanes de la critique; mais il réfléchit
+beaucoup intérieurement aux règles et préceptes qu'on lui
+imposait, et il finit par s'y accommoder et par y croire. Les
+dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe du <i>Cid</i> le ramenèrent
+à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau
+qu'en 1639, <i>Horace</i> et <i>Cinna</i> en main. Quitter l'Espagne dès
+l'instant qu'il y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette
+glorieuse victoire du <i>Cid</i>, et renoncer de gaieté de coeur à tant
+de héros magnanimes qui lui tendaient les bras, mais tourner
+à côté et s'attaquer à une <i>Rome castillane</i>, sur la foi de
+Lucain et de Sénèque, ces Espagnols, bourgeois sous Néron,
+c'était pour Corneille ne pas profiter de tous ses avantages et
+mal interpréter la voix de son génie au moment où elle venait
+de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait
+pas moins les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne.
+Outre les galanteries amoureuses et les beaux sentiments de
+rigueur qu'on prêtait à ces vieux républicains, on avait une
+occasion, en les produisant sur la scène, d'appliquer les
+maximes d'état et tout ce jargon politique et diplomatique
+qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naudé, et auquel Richelieu
+avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire
+à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son
+erreur même il sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons
+pas dans les divers succès qui marquèrent sa carrière durant
+ses quinze plus belles années. <i>Polyeucte, Pompée, le Menteur,
+Rodogune, Héraclius, Don Sanche</i> et <i>Nicomède</i> en sont les signes
+durables. Il rentra dans l'imitation espagnole par <i>le Menteur</i>,
+comédie dont il faut admirer bien moins le comique (Corneille
+n'y entendait rien) que l'<i>imbroglio</i>, le mouvement et
+la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan par <i>Héraclius</i>,
+surtout par <i>Nicomède</i> et <i>Don Sanche</i>, ces deux admirables
+créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en
+pleine Fronde, et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque
+et d'ironie familière, soulevaient mille allusions
+malignes ou généreuses, et arrachaient d'universels applaudissements.
+Ce fut pourtant peu après ces triomphes, qu'en
+1653, affligé du mauvais succès de <i>Pertharite</i>, et touché peut-être
+de sentiments et de remords chrétiens, Corneille résolut
+de renoncer au théâtre. Il avait quarante-sept ans; il venait
+de traduire en vers les premiers chapitres de l'<i>Imitation de
+Jésus-Christ</i>, et voulait consacrer désormais son reste de verve
+à des sujets pieux.</p>
+
+<p>Corneille s'était marié dès 1640; et, malgré ses fréquents
+voyages à Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille.
+Son frère Thomas et lui avaient épousé les deux soeurs, et
+logeaient dans deux maisons contiguës. Tous deux soignaient
+leur mère veuve. Pierre avait six enfants; et comme alors
+les pièces de théâtre rapportaient plus aux comédiens qu'aux
+auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux pour surveiller
+ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa nombreuse
+famille. Sa nomination à l'Académie française n'est
+que de 1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger
+de manière à passer à Paris la plus grande partie de l'année;
+mais il ne paraît pas qu'il l'ait fait. Il ne vint s'établir
+dans la capitale qu'en 1662, et jusque-là il ne retira guère
+les avantages que procure aux académiciens l'assiduité aux
+séances. Les moeurs littéraires du temps ne ressemblaient
+pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule
+d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs.
+Corneille, en tête d'<i>Horace</i>, dit qu'<i>il a l'honneur d'être
+à Son Éminence</i>; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie
+avait <i>l'honneur d'être à M. le Chancelier</i>; c'est ainsi qu'Attale dit
+à la reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît
+pas: <i>Cet homme est-il à vous?</i> Les gentilshommes alors se vantaient
+d'être les <i>domestiques</i> d'un prince ou d'un seigneur. Tout
+ceci nous mène à expliquer et à excuser dans notre illustre
+poëte ces singulières dédicaces à Richelieu, à Montauron,
+à Mazarin, à Fouquet, qui ont si mal à propos scandalisé Voltaire,
+et que M. Taschereau a réduites fort judicieusement à
+leur véritable valeur. Vers la même époque, en Angleterre,
+les auteurs n'étaient pas en condition meilleure et on trouve
+là-dessus de curieux détails dans les <i>Vies des poëtes</i> par Johnson
+et les Mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance
+de Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre
+où le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri
+plus de compliments que d'écus. Ces moeurs subsistaient encore
+du temps de Corneille; et quand même elles auraient
+commencé à passer d'usage, sa pauvreté et ses charges de
+famille l'eussent empêché de s'en affranchir. Sans doute il en
+souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque part
+<i>ce je ne sais quoi d'abaissement secret</i>, auquel un noble coeur
+a peine à descendre; mais, chez lui, la nécessité était plus
+forte que les délicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de
+son sublime et de son pathétique, avait peu d'adresse et de
+tact. Il portait dans les relations de la vie quelque chose de
+gauche et de provincial; son discours de réception à l'Académie,
+par exemple, est un chef-d'oeuvre de mauvais goût, de
+plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut juger
+de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes,
+et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua
+de mesure et de convenance; il insista lourdement là où
+il devait glisser; lui, pareil au fond à ses héros, entier par
+l'âme, mais brisé par le sort, il se baissa trop cette fois pour
+saluer, et frappa la terre de son noble front. Qu'y faire? Il y
+avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du vieil <i>Horace</i>, quelque
+partie de la nature débonnaire de <i>Pertharite</i> et de <i>Prusias</i>;
+lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans
+songer à la plaisanterie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! ne me brouillez pas avec <i>le Cardinal</i>!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que
+de l'en blâmer.</p>
+
+<p>Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la
+scène. Pure illusion! Cette retraite, si elle avait été possible,
+aurait sans doute mieux valu pour son repos, et peut-être
+aussi pour sa gloire; mais il n'avait pas un de ces tempéraments
+poétiques qui s'imposent à volonté une continence de
+quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc d'un
+encouragement et d'une libéralité de Fouquet, pour le rentraîner
+sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en
+1674, déclinant de jour en jour au milieu de mécomptes
+sans nombre et de cruelles amertumes. Avant de
+dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous arrêterons
+pour résumer les principaux traits de son génie et de
+son oeuvre.</p>
+
+<p>La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de
+fantaisie que se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni
+la sévérité exactement régulière à laquelle Racine s'est assujetti.
+S'il avait osé, s'il était venu avant d'Aubignac, Mairet,
+Chapelain, il se serait, je pense, fort peu soucié de graduer
+et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de concentrer ses effets
+sur un même point de l'espace et de la durée; il aurait procédé
+au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son intrigue,
+changeant de lieu selon sa commodité, s'attardant en
+chemin, et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle
+jusqu'au mariage ou à la mort. Au milieu de cette confusion
+se seraient détachées çà et là de belles scènes, d'admirables
+groupes; car Corneille entend fort bien le groupe, et, aux
+moments essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages.
+Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement
+par une parole mâle et brève, les contraste par des
+reparties tranchées, et présente à l'oeil du spectateur des
+masses d'une savante structure. Mais il n'avait pas le génie
+assez artiste pour étendre au drame entier cette configuration
+concentrique qu'il a réalisée par places; et, d'autre part, sa
+fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se créer une
+forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non
+moins réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous
+l'admirons dans quelques pièces de Shakspeare, comme les
+Schlegel l'admirent dans Calderon. Ajoutez à ces imperfections
+naturelles l'influence d'une poétique superficielle et méticuleuse,
+dont Corneille s'inquiétait outre mesure, et vous
+aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, d'indécis et d'incomplètement
+calculé dans l'ordonnance de ses tragédies. Ses
+<i>Discours</i> et ses <i>Examens</i> nous donnent sur ce sujet mille détails,
+où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit du
+grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de
+lieu le tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: <i>Oh! que
+vous me gênez!</i> et avec quel soin il cherche à la réconcilier
+avec la <i>bienséance</i>. Il n'y parvient pas toujours. <i>Pauline vient
+jusque dans une antichambre pour trouver Sévère dont elle devrait
+attendre la visite dans son cabinet.</i> Pompée semble s'écarter
+un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque,
+sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui jusqu'au sein
+d'une ville où celui-ci est le maître; <i>mais il était impossible
+de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée.</i>
+Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action se
+passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait
+Corneille pour éluder la règle: «C'étoit que ces deux lieux
+n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun
+des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général
+où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome;
+Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper l'auditeur
+qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des
+lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse
+et critique, dont il y a peu qui soient capables,
+la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient
+représenter.» Il se félicite presque comme un enfant de
+la complexité d'<i>Héraclius</i>, et que <i>ce poëme soit si embarrassé
+qu'il demande une merveilleuse attention.</i> Ce qu'il nous fait
+surtout remarquer dans <i>Othon</i>, <i>c'est qu'on n'a point encore
+vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure
+aucun.</i></p>
+
+<p>Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants,
+tout en dehors, hauts de tête et nobles de coeur. Nourris
+la plupart dans une discipline austère, ils ont sans cesse à la
+bouche des maximes auxquelles ils rangent leur vie; et
+comme ils ne s'en écartent jamais, on n'a pas de peine à les
+saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est presque le contraire
+des personnages de Shakspeare et des caractères humains en
+cette vie. La moralité de ses héros est sans tache: comme
+pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire
+et on les honore; aux endroits pathétiques, ils ont des
+accents sublimes qui enlèvent et font pleurer; mais ses rivaux
+et ses maris ont quelquefois une teinte de ridicule: ainsi don
+Sanche dans <i>le Cid</i>, ainsi Prusias et Pertharite. Ses tyrans et
+ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses héros, méchants
+d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle action,
+il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner
+subitement à la vertu: tels Grimoald et Arsinoé. Les hommes
+de Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent
+sur l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent
+à haute voix avec eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a
+du Normand. Auguste, Pompée et autres ont dû étudier la
+dialectique à Salamanque, et lire Aristote d'après les Arabes.
+Ses héroïnes, ses <i>adorables furies</i>, se ressemblent presque
+toutes: leur amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort
+plus de la tête que du coeur. On sent que Corneille connaissait
+peu les femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans
+Chimène et dans Pauline cette vertueuse puissance de sacrifice,
+que lui-même avait pratiquée en sa jeunesse. Chose singulière!
+depuis sa rentrée au théâtre en 1659, et dans les
+pièces nombreuses de sa décadence, <i>Attila, Bérénice, Pulchérie,
+Suréna</i>, Corneille eut la manie de mêler l'amour à
+tout, comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès
+de Quinault et de Racine l'entraînassent sur ce terrain, et
+qu'il voulût en remontrer à ces <i>doucereux</i>, comme il les appelait.
+Il avait fini par se figurer qu'il avait été en son temps
+bien autrement galant et amoureux que ces jeunes perruques
+blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la tête
+comme un vieux berger.</p>
+
+<p>Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon
+gré. Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point
+comme sur d'autres une souveraine injustice et une assez
+grande ignorance des vraies origines de notre langue. Il reproche
+à tout moment à son auteur de n'avoir ni grâce, ni
+élégance, ni clarté: il mesure, plume en main, la hauteur des
+métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve gigantesques.
+Il retourne et déguise en prose ces phrases altières et
+sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande
+si c'est là écrire et parler <i>français</i>. Il appelle grossièrement
+<i>solécisme</i> ce qu'il devrait qualifier d'<i>idiotisme</i>, et qui manque
+si complètement à la langue étroite, symétrique, écourtée, et
+à <i>la française</i>, du XVIIIe siècle. On se souvient des magnifiques
+vers de l'<i>Épître à Ariste</i>, dans lesquels Corneille se glorifie
+lui-même après le triomphe du <i>Cid</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Voltaire a osé dire de cette belle épître: «Elle paraît écrite
+entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans
+finesse, sans élégance, sans imagination; mais on y voit de
+la facilité et de la naïveté.» Prusias, en parlant de son fils
+Nicomède que les victoires ont exalté, s'écrie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes</p>
+<p>Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Voltaire met en note: «<i>Des têtes au-dessus des bras</i>, il n'était
+plus permis d'écrire ainsi en 1657.» Il serait certes piquant
+de lire quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées
+Voltaire. Pour nous, le style de Corneille nous semble avec
+ses négligences une des plus grandes manières du siècle qui
+eut Molière et Bossuet. La touche du poëte est rude, sévère
+et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à un statuaire
+qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques portraits,
+n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui,
+pétrissant ainsi son oeuvre, lui donne un suprême caractère
+de vie avec mille accidents heurtés qui l'accompagnent et
+l'achèvent; mais cela est incorrect, cela n'est pas lisse ni <i>propre</i>,
+comme on dit. Il y a peu de peinture et de couleur dans
+le style de Corneille; il est chaud plutôt qu'éclatant; il tourne
+volontiers à l'abstrait, et l'imagination y cède à la pensée et
+au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes d'état,
+aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles
+de Démosthène, de Pascal et de César.</p>
+
+<p>En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes
+parties et ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres,
+nus, rugueux, tristes et monotones par le tronc, et garnis de
+rameaux et de sombre verdure seulement à leur sommet. Ils
+sont forts, puissants, gigantesques, peu touffus; une sève
+abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni ombrage,
+ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dépouillent tôt, et vivent
+longtemps à demi dépouillés. Même après que leur front
+chauve a livré ses feuilles au vent d'automne, leur nature
+vivace jette encore par endroits des rameaux perdus et de
+vertes poussées. Quand ils vont mourir, ils ressemblent par
+leurs craquements et leurs gémissements à ce tronc chargé
+d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée.</p>
+
+<p>Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses
+ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à
+pièce et dont le coeur est long à mourir. Il avait mis toute sa
+vie et toute son âme au théâtre. Hors de là il valait peu:
+brusque, lourd, taciturne et mélancolique, son grand front
+ridé ne s'illuminait, son oeil terne et voilé n'étincelait, sa voix
+sèche et sans grâce ne prenait de l'accent, que lorsqu'il parlait
+du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas causer,
+tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de
+La Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sévigné que
+pour leur lire ses pièces. Il devint de plus en plus chagrin et
+morose avec les ans. Les succès de ses jeunes rivaux l'importunaient;
+il s'en montrait affligé et noblement jaloux, comme
+un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand Racine eut parodié
+par la bouche de l'<i>Intimé</i> ce vers du <i>Cid</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement:
+«Ne tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner
+en ridicule les vers des gens?» Une fois il s'adresse à
+Louis XIV qui a fait représenter à Versailles <i>Sertorius, Oedipe</i>
+et <i>Rodogune</i>; il implore la même faveur pour <i>Othon, Pulchérie,
+Suréna</i>, et croit qu'un seul regard du maître les tirerait
+du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé de démence
+et lisant <i>Oedipe</i> pour réponse; puis il ajoute:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres</p>
+<p>Font encor quelque peine aux modernes illustres,</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,</p>
+<p>Je n'aurai pas longtemps à les importuner.</p>
+<p>Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre:</p>
+<p>C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;</p>
+<p>Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir,</p>
+<p>Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Une autre fois, il disait à Chevreau: «J'ai pris congé du
+théâtre, et ma poésie s'en est allée avec mes dents.» Corneille
+avait perdu deux de ses enfants, deux fils, et sa pauvreté
+avait peine à produire les autres. Un retard dans le
+payement de sa pension le laissa presque en détresse à son lit
+de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand
+vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre
+1684, rue d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday
+était arrière-petite-fille d'une des filles de Pierre Corneille<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> D'autres font d'elle seulement une arrière-petite-nièce du grand
+tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur cette généalogie.
+J'ai suivi M. Taschereau.&mdash;Voir, comme développement
+particulier sur Corneille et sur <i>Polyeucte</i>, mon <i>Port-Royal</i>,
+tome I, liv. I, chap. VI.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA FONTAINE</h3>
+
+<p>Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener
+l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs
+pacifiques de littérature et de poésie, nous ne nous sommes
+nullement imposé la loi, comme certaines gens peu charitables
+ou mal instruits voudraient le faire croire, de mettre en
+avant à toute force des idées soi-disant nouvelles, de contrarier
+sans relâche les opinions reçues, de réformer, de casser les
+jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des réputations
+et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convînt
+jamais à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre?
+Le nôtre est plus simple: nous avons quelques principes
+d'art et de critique littéraire, que nous essayons d'appliquer,
+sans violence toutefois et à l'amiable, aux auteurs
+illustres des deux siècles précédents. D'ailleurs, l'impression
+qu'une dernière et plus fraîche lecture a laissée en nous, impression
+pure, franche, aussi prompte et naïve que possible,
+voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre
+causerie; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste,
+à l'estime pour Boileau, à l'admiration pour madame
+de Sévigné, Mathurin Régnier et d'autres encore; aujourd'hui,
+c'est le tour de La Fontaine<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>. En revenant sur lui après
+tant de panégyristes et de biographes, après les travaux de
+M. Walckenaer en particulier, nous nous condamnons à n'en
+rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire au plus
+que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment
+parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages
+d'une critique désarmée et pleine d'amour. Mais ces
+redites pourtant, dût la forme seule les rajeunir, ne nous ont
+pas semblé inutiles, ne serait-ce que pour montrer que nous
+aussi, le dernier venu et le plus obscur, nous savons au
+besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos devanciers
+dans la carrière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Dans l'ordre premier où parurent successivement plusieurs de
+ces articles en 1829, ceux de <i>J.-B. Rousseau</i> et de <i>Régnier</i> avaient précédé en date celui de <i>La Fontaine</i>. Quant à l'article sur <i>madame de
+Sévigné</i>, il appartient de droit à celui de nos volumes qui, dans la
+présente collection, est particulièrement consacré aux femmes; il en
+fait le début.</blockquote>
+
+<p>Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loué La Fontaine avec
+une ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de
+son siècle, qui était bien moins connu d'eux que de nous.
+Le XVIIIe siècle, en effet, n'a su naturellement de l'époque de
+Louis XIV que la partie qui s'est continuée et qui a prévalu
+sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné tout un autre côté,
+par lequel le dernier règne regardait les précédents, côté qui
+certes n'est pas le moins original, et que Saint-Simon nous
+dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui jusqu'ici
+ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige
+glorieux et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils
+bien plutôt restituer à cette mémorable époque un caractère
+de grandeur et de puissance qu'on ne soupçonnait pas,
+et devoir la réhabiliter hautement dans l'opinion, par les endroits
+mêmes qui détruisent les préjugés d'une admiration
+superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos jugements
+sur le siècle de Louis XIV, comme il en a été de nos
+diverses façons de voir touchant les choses de la Grèce et du
+moyen âge. D'abord, par exemple, on étudiait peu ou du
+moins on entendait mal le théâtre grec; on l'admirait pour
+des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand, y jetant un coup
+d'oeil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on estimait
+indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la
+légère: témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant
+mieux, comme a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer
+précisément pour n'avoir pas ces qualités de fausse noblesse
+et de continuelle dignité qu'on avait cru y voir d'abord, et que
+plus tard on avait été désappointé de n'y pas trouver. C'est
+aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le moyen âge, la
+chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et d'<i>opéra</i>
+rêvé par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, ont succédé
+des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le
+premier arrangement romanesque; puis ces études, de plus
+en plus fortes et intelligentes, ont rencontré au fond un âge
+non plus d'or, mais de fer, et pourtant merveilleux encore:
+de simples prêtres et des moines plus hauts et plus puissants
+que les rois, des barons gigantesques dont les grands ossements
+et les armures énormes nous effraient; un art de granit et de
+pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi
+la monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente
+et fastueuse régularité qu'y afficha le monarque et que célébra
+Voltaire, puis trahie dans son infirmité réelle par les Mémoires
+de Dangeau, de la princesse Palatine, et rapetissée à dessein
+par Lemontey, nous reparaît chez Saint-Simon vaste, encombrée
+et flottante, dans une confusion qui n'est pas sans grandeur
+et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus
+inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude
+conserve de formes et de mouvements, même après que
+l'esprit et le sens des choses ont disparu; déjà sujette au bon
+plaisir despotique, mais mal disciplinée encore à l'étiquette
+suprême qui finira par triompher. Or, ceci bien posé, il est
+aisé de rétablir en leur vraie place et de voir en leur vrai
+jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite
+ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme
+du maître. Sans cette connaissance générale, on court
+risque de les considérer trop à part, et comme des êtres
+étranges et accidentels. C'est ce que les critiques du dernier
+siècle n'ont pas évité en parlant de La Fontaine: ils l'ont
+trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils lui ont supposé
+une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était besoin,
+eu égard à ses oeuvres, et l'ont imaginé <i>bonhomme</i> et <i>fablier</i>
+outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer
+Racine et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière
+et apparente de l'époque, et en sont la plus pure expression
+Littéraire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne,
+pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait
+D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort légers.</blockquote>
+
+<p>Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général
+de leur siècle, n'en conservent pas moins une individualité
+profonde et indélébile: Molière en est le plus éclatant
+exemple. Il en est d'autres qui, sans aller dans le sens de ce
+mouvement général, et en montrant par conséquent une certaine
+originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils ne paraissent,
+bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre
+dans la manière qui les distingue de leurs contemporains une
+grande part d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant
+contraste qu'ils nous offrent avec ce qui les entoure, il
+faut savoir reconnaître et rabattre ce qui revient de droit à
+leurs devanciers. C'est parmi les hommes de cet ordre que
+nous rangeons La Fontaine: nous l'avons déjà dit ailleurs<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>,
+il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des poëtes
+du XVIe siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Voir à la fin de ce volume un article du <i>Globe</i>,
+15 septembre 1827, on cette idée sur La Fontaine est développée. J'en ai
+aussi parlé en ce sens dans le <i>Tableau de la Poésie française au
+XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Né, en 1621, à Château-Thierry en Champagne, il reçut une
+éducation fort négligée, et donna de bonne heure des preuves
+de son extrême facilité à se laisser aller dans la vie et à obéir
+aux impressions du moment. Un chanoine de Soissons lui
+ayant prêté un jour quelques livres de piété, le jeune La Fontaine
+se crut du penchant pour l'état ecclésiastique, et entra
+au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le
+mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts.
+Mais La Fontaine, avec son caractère naturel d'oubliance
+et de paresse, s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il
+n'avait eu ni charge ni femme. Il n'était pourtant pas encore
+poète, ou du moins il ignorait qu'il le fût. Le hasard le mit
+sur la voie. Un officier qui se trouvait en quartier d'hiver
+à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de Malherbe
+dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que direz-vous, races futures, etc.,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer
+des odes: il en fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais
+un de ses parents, nommé Pintrel, et son camarade de collége,
+Maucroix, le détournèrent de ce genre et l'engagèrent à étudier
+les anciens. C'est aussi vers ce temps qu'il dut se mettre
+à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poëtes du XVIe siècle,
+véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette époque.
+Il publia, en 1654, une traduction en vers de <i>l'Eunuque</i> de
+Térence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et
+substitut de Fouquet, emmena le poëte à Paris pour le présenter
+au surintendant.</p>
+
+<p>Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de La
+Fontaine. Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une
+pension de mille francs, à condition qu'il en acquitterait
+chaque quartier par une pièce de vers, ballade ou madrigal,
+dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec <i>le Songe de Vaux</i>,
+sont les premières productions originales que nous ayons de
+La Fontaine: elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à
+celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de
+Sarasin et de Voiture, et le <i>je ne sais quoi</i> de mollesse et de
+rêverie voluptueuse qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur,
+y perce bien déjà, mais y est encore trop chargé de
+fadeurs et de bel esprit. Le poëte de Fouquet fut accueilli,
+dès son début, comme un des ornements les plus délicats de
+cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. Il
+était fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et
+particulièrement dans un monde privé; sa conversation, abandonnée
+et naïve, s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse,
+et ses distractions savaient fort bien s'arrêter à temps pour
+n'être qu'un charme de plus: il était certainement moins
+<i>bonhomme</i> en société que le grand Corneille. Les femmes, le
+rien-faire et le sommeil se partageaient tour à tour ses hommages
+et ses voeux. Il en convenait agréablement; il s'en vantait
+même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses
+goûts avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant
+seulement sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec
+lui: il y portait un tour affectueux et de bon ton familier; il
+s'y livrait en homme qui oublie tout le reste, et en prenait au
+sérieux ou en déroulait avec badinage les moindres caprices.
+Son goût déclaré pour le beau sexe ne rendait son commerce
+dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient bien. La
+Fontaine, en effet, comme Regnier son prédécesseur, aimait
+avant tout <i>les amours faciles et de peu de défense</i>. Tandis qu'il
+adressait à genoux, aux <i>Iris</i>, aux <i>Climènes</i> et aux déesses, de
+respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il
+avait cru lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des
+plaisirs moins mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre
+en patience. Parmi ses bonnes fortunes à son arrivée dans la
+capitale, on cite la célèbre Claudine, troisième femme de
+Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; Colletet épousait
+toujours ses servantes. Notre poëte visitait souvent le bon
+vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et
+courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs
+du XVIe siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus
+d'utiles conseils et lui révéler des richesses dont il profita.
+Pendant les six premières années de son séjour à Paris, et
+jusqu'à la chute de Fouquet, La Fontaine produisit peu; il
+s'abandonna tout entier au bonheur de cette vie d'enchantement
+et de fête, aux délices d'une société choisie qui goûtait
+son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles;
+mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur
+ces entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin,
+ayant demandé au poëte des contes en vers, il s'empressa de
+la satisfaire, et le premier recueil des Contes parut en 1664:
+La Fontaine avait quarante-trois ans. On a cherché à expliquer
+un début si tardif dans un génie si facile, et certains
+critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des
+études <i>secrètes</i>, à une éducation laborieuse et prolongée. En
+vérité, bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de
+cultiver à ses moments de loisir son talent, depuis le jour où
+l'ode de Malherbe le lui révéla, j'aime beaucoup mieux croire
+à sa paresse, à son sommeil, à ses distractions, à tout ce qu'on
+voudra de naïf et d'oublieux en lui, qu'admettre cet ennuyeux
+noviciat auquel il se serait condamné. Génie instinctif, insouciant,
+volage et toujours livré au courant des circonstances,
+on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour le connaître
+et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine
+de Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire;
+un officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poëte;
+Pintrel et Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui
+rêve Quintilien et raffole de Platon en attendant Baruch.
+Fouquet lui commande dizains et ballades, il en fait; madame
+de Bouillon, des contes, et il est conteur; un autre jour
+ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme
+du <i>Quinquina</i> pour madame de Bouillon encore, un opéra de
+<i>Daphné</i> pour Lulli, <i>la Captivité de saint Malc</i> à la requête
+de MM. de Port-Royal; ou bien ce seront des lettres, de longues
+lettres négligées et fleuries, mêlées de vers et de prose,
+à sa femme, à M. de Maucroix, à Saint-Évremond, aux Conti,
+aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en demanderont. La
+Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa
+fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'à
+l'âge de quarante ans il en parut moins prodigue que plus
+tard, c'est que les occasions lui manquaient en province, et
+que sa paresse avait besoin d'être surmontée par une douce
+violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut rencontré le genre qui
+lui convenait le mieux, celui du <i>conte</i> et de la <i>fable</i>, il était
+tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte d'effusion, et qu'il
+y revînt de lui-même à plusieurs reprises, par penchant
+comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait
+un peu sur lui-même; il se piquait de beaucoup de correction
+et de labeur, et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix,
+et que Boileau et Racine lui achevèrent, s'accordait
+assez mal avec la tournure de ses oeuvres. Mais cette légère
+inconséquence, qui lui est commune avec d'autres grands
+esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez lui, et
+elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur
+la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre
+poëte de nos jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine
+pour sa bonhomie aiguisée de malice, et qui a, comme lui, la
+gloire d'être créateur inimitable dans un genre qu'on croyait
+usé, le même poëte populaire qui, dans ce moment d'émotion
+politique, est rendu, après une trop longue captivité, a
+ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que
+vers quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles
+chansons. Mais, pour lui, les causes du retard nous semblent
+différentes, et les jours du silence ont été tout autrement employés.
+Jeté jeune et sans éducation régulière au milieu
+d'une littérature compassée et d'une poésie sans âme, il a dû
+hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager maintes
+fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies,
+et, en un mot, brûler bien des vers avant d'entrer en plein
+dans le genre unique que les circonstances ouvrirent à son
+coeur de citoyen. Béranger, comme tous les grands poëtes de
+ce temps, même les plus instinctifs, a su parfaitement ce qu'il
+faisait et pourquoi il le faisait: un art délicat et savant se
+cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous ses inspirations
+les plus ferventes; honneur en soit à lui! mais cela
+n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine.</p>
+
+<p>Ce qu'est La Fontaine dans le <i>conte</i>, tout le monde le sait;
+ce qu'il est dans la <i>fable</i>, on le sait aussi, on le sent; mais il
+est moins aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y
+sont trompés; ils ont mis en action, selon le précepte, des
+animaux, des arbres, des hommes, ont caché un sens fin, une
+morale saine sous ces petits drames, et se sont étonnés ensuite
+d'être jugés si inférieurs à leur illustre devancier: c'est
+que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte les
+premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se
+tient davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à
+fait à l'aise dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement
+à son esprit que l'élégie ou le conte. Lorsque le second
+recueil parut, contenant cinq livres, depuis le sixième jusqu'au
+onzième inclusivement, les contemporains se récrièrent
+comme ils font toujours, et le mirent fort au-dessous du premier.
+C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au complet
+la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini évidemment
+par y voir surtout un cadre commode à pensées, à
+sentiments, à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y
+est plus toujours l'essentiel comme auparavant; la moralité
+de quatrain y vient au bout par un reste d'habitude; mais la
+fable, plus libre en son cours, tourne et dérive, tantôt à l'élégie
+et à l'idylle, tantôt à l'épître et au conte: c'est une
+anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la poésie,
+un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de
+plainte rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poëte personnel
+et rêveur avant André Chénier. Il se met volontiers
+dans ses vers, et nous entretient de lui, de son âme, de ses
+caprices et de ses faiblesses. Son accent respire d'ordinaire la
+malice, la gaieté, et le conteur grivois nous rit du coin de
+l'oeil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il a des tons qui
+viennent du coeur et une tendresse mélancolique qui le rapproche
+des poëtes de notre âge. Ceux du XVIe siècle avaient
+bien eu déjà quelque avant-goût de rêverie; mais elle manquait
+chez eux d'inspiration individuelle, et ressemblait trop
+à un lieu-commun uniforme, d'après Pétrarque et Bembe.
+La Fontaine lui rendit un caractère primitif d'expression vive
+et discrète; il la débarrassa de tout ce qu'elle pouvait avoir
+contracté de banal ou de sensuel; Platon, par ce côté, lui fut
+bon à quelque chose comme il l'avait été à Pétrarque; et
+quand le poëte s'écrie dans une de ses fables délicieuses:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?</p>
+<p>Ai-je passé le temps d'aimer?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>ce mot <i>charme</i>, ainsi employé en un sens indéfini et tout
+métaphysique, marque en poésie française un progrès nouveau
+qu'ont relevé et poursuivi plus tard André Chénier et ses
+successeurs. Ami de la retraite, de la solitude, et peintre des
+champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers du XVIe siècle
+l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs fidèles
+qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces plaines
+immenses de blés où se promène de grand matin le maître,
+et où l'allouette cache son nid; ces bruyères et ces buissons
+où fourmille tout un petit monde; ces jolies garennes, dont
+les hôtes étourdis font la cour à l'aurore dans la rosée et parfument
+de thym leur banquet, c'est la Beauce, la Sologne, la
+Champagne, la Picardie; j'en reconnais les fermes avec leurs
+mares, avec les basses-cours et les colombiers; La Fontaine
+avait bien observé ces pays, sinon en maître des eaux-et-forêts,
+du moins en poëte; il y était né, il y avait vécu longtemps,
+et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il retournait
+chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter
+son bien et le vendre en détail; car <i>Jean</i>, comme on sait,
+<i>mangeait le fonds avec le revenu.</i></p>
+
+<p>Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la
+mort soudaine de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme
+qu'il remplissait auprès d'elle, madame de La Sablière
+le recueillit dans sa maison et l'y soigna pendant plus de vingt
+ans. Abandonné dans ses moeurs, perdu de fortune, n'ayant
+plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son talent une
+inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les
+auspices d'une femme aimable, au sein d'une société spirituelle
+et de bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance.
+Il sentit vivement le prix de ce bienfait; et cette inviolable
+amitié, familière à la fois et respectueuse, que la mort seule
+put rompre, est un des sentiments naturels qu'il réussit le
+mieux à exprimer. Aux pieds de madame de La Sablière et
+des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les respectant,
+sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté
+et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins
+en moins scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir.
+Sa vie, ainsi ordonnée dans son désordre, devint double,
+et il en fit deux parts: l'une, élégante, animée, spirituelle,
+au grand jour, bercée entre les jeux de la poésie, et les illusions
+du coeur; l'autre, obscure et honteuse, il faut le dire,
+et livrée à ces égarements prolongés des sens que la jeunesse
+embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice au
+front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait
+La Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions
+humaines et de faiblesses selon le monde; mais lorsque
+l'infidélité du marquis de La Fare lui eut laissé le coeur libre
+et vide, elle sentit que nul autre que Dieu ne pouvait désormais
+le remplir, et elle consacra ses dernières années aux
+pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette conversion,
+aussi sincère qu'éclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine
+en fut touché comme d'un exemple à suivre; sa fragilité
+et d'autres liaisons qu'il contracta vers cette époque le
+détournèrent, et ce ne fut que dix ans après, quand la mort
+de madame de La Sablière lui eut donné un second et solennel
+avertissement, que cette bonne pensée germa en lui pour n'en
+plus sortir. Mais, dès 1684, nous avons de lui un admirable
+<i>Discours en vers</i>, qu'il lut le jour de sa réception à l'Académie
+française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui
+expose avec candeur l'état de son âme:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,</p>
+<p>J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens:</p>
+<p>Les pensers amusants, les vagues entretiens,</p>
+<p>Vains enfants du loisir, délices chimériques,</p>
+<p>Les romans et le jeu, peste des républiques,</p>
+<p>Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,</p>
+<p>Ridicule fureur qui se moque des lois,</p>
+<p>Cent autres passions des sages condamnées,</p>
+<p>Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.</p>
+<p>L'usage des vrais biens réparerait ces maux;</p>
+<p>Je le sais, et je cours encore à des biens faux.</p>
+<p>. . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent;</p>
+<p>Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:</p>
+<p>Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard;</p>
+<p>Car qui sait les moments prescrits à son départ?</p>
+<p>Quels qu'ils soient, ils sont courts...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction
+religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste
+de coup d'oeil amoureux vers ces <i>chimériques délices</i> dont on
+est mal détaché. Et puis une simplicité d'exagération s'y
+mêle: les romans et le jeu qui ont égaré le pécheur sont la
+<i>peste des républiques, une fureur qui se moque des lois.</i> Et plus
+loin:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que me servent ces vers avec soin composés?</p>
+<p>N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?</p>
+<p>C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,</p>
+<p>Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre;</p>
+<p>Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans:</p>
+<p>Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.</p>
+<p>Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;</p>
+<p>Votre réponse est prête, il me semble l'entendre:</p>
+<p>C'est jouir des vrais biens avec tranquillité,</p>
+<p>Faire usage du temps et de l'oisiveté,</p>
+<p>S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême,</p>
+<p>Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même,</p>
+<p>Bannir le fol amour et les voeux impuissants,</p>
+<p>Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la
+vertu trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où <i>les
+Phyllis</i> se placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître
+un sourire dans une larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu
+<i>le Dieu des bonnes gens</i>? il lui en aurait moins coûté pour se
+convertir.</p>
+
+<p>Au premier abord, et à ne juger que par les oeuvres, l'art
+et le travail paraissent tenir peu de place chez La Fontaine,
+et si l'attention de la critique n'avait été éveillée sur ce point
+par quelques mots de ses préfaces et par quelques témoignages
+contemporains, on n'eût jamais songé probablement à
+en faire l'objet d'une question. Mais le poëte <i>confesse</i>, en tête
+de <i>Psyché</i>, que <i>la prose lui coûte autant que les vers</i>. Dans une
+de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se plaint de
+<i>fabriquer à force de temps</i> des vers moins sensés que la prose
+du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures
+et de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés
+plusieurs fois, et souvent avec des corrections heureuses.
+Par exemple, on a retrouvé, tout entière de sa main, une
+première ébauche de la fable intitulée <i>le Renard, les Mouches
+et le Hérisson</i>; et, en la comparant à celle qu'il a fait imprimer,
+on voit que les deux versions n'ont de commun que
+deux vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il
+apporte aux errata: «Il s'est glissé, dit-il en tête de son second
+recueil, quelques fautes dans l'impression. J'en ai fait
+faire un errata; mais ce sont de légers remèdes pour un
+défaut considérable. Si on veut avoir quelque plaisir de la
+lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger
+ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles
+sont marquées par chaque errata, aussi bien pour les deux
+premières parties que pour les dernières.» Que conclure
+de toutes ces preuves? Que La Fontaine était de l'école de
+Boileau et de Racine en poésie; qu'il suivait les mêmes procédés
+de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement
+ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait
+en face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne
+le croirais pas. Mais il avait, comme tout poëte, ses secrets,
+ses finesses, sa correction relative; il s'en souciait peu ou point
+dans ses lettres en vers; peu encore, mais davantage, dans
+ses contes; il y visait tout à fait dans ses fables. Sa paresse
+lui grossissait la peine, et il aimait à s'en plaindre par manie.
+La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les modernes Italiens
+et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en traduction:
+il s'en glorifie à tout propos:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;</p>
+<p>Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse;</p>
+<p>Je le dis aux rochers, etc...</p>
+<p>Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse;</p>
+<p>Plein de Machiavel, entêté de Bocace,</p>
+<p>J'en parle si souvent qu'on en est étourdi;</p>
+<p>J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop
+singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes.
+Il a écrit dans sa Vie d'Ésope: «Comme Planudes
+vivoit dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à
+Ésope ne devoit pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savoit
+par tradition ce qu'il a laissé.» En écrivant ceci, il oubliait
+que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le Phrygien et
+celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec
+ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis-le-Grand.
+Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre
+les modernes, et à l'honneur de Quintilien en particulier, il
+en revient à Platon, son thème favori, et déclare qu'on ne
+pourrait trouver entre les sages modernes un seul approchant
+de ce grand philosophe, tandis que</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on
+n'imaginerait jamais:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... l'ode, qui baisse un peu,</p>
+<p>Veut de la patience, et nos gens ont du feu.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>D'ailleurs, en cette remarquable épître, il proteste contre
+l'imitation servile des anciens, et cherche à exposer de
+quelle nature est la sienne. Nous conseillons aux curieux de
+comparer ce passage avec la fin de la deuxième épître d'André
+Chénier; l'idée au fond est la même, mais on verra, en
+comparant l'une et l'autre expression, toute la différence profonde
+qui sépare un poëte artiste comme Chénier, d'avec un
+poëte d'instinct comme La Fontaine.</p>
+
+<p>Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poëtes, excepté
+Molière et peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de
+Ronsard, de Régnier, de Malherbe, de Boileau, de Racine et
+d'André Chénier, l'est aussi de La Fontaine: lorsqu'on a parcouru
+ses divers mérites, il faut ajouter que c'est encore par
+le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière au contraire, chez
+Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention sans
+doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit
+le fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle
+est trop connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye
+d'y revenir. Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre
+une proportion assez grande de fadeurs galantes et de faux
+goût pastoral, que nous blâmerions dans Saint-Évremond et
+Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en effet ces fadeurs
+et ce faux goût n'en sont plus, du moment qu'ils ont
+passé sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis
+de tout le charme d'alentour. La Fontaine manque un
+peu de souffle et de suite dans ses compositions; il a, chemin
+faisant, des distractions fréquentes qui font fuir son style et
+dévier sa pensée; ses vers délicieux, en découlant comme un
+ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se tiennent
+plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de
+cette manière comme de toutes celles des hommes de génie:
+ce qui autre part serait indifférent ou mauvais, y devient un
+trait de caractère ou une grâce piquante.</p>
+
+<p>La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine
+n'eut pas le courage d'imiter, avait laissé notre poëte
+assez désoeuvré et solitaire. Il continuait de loger chez cette
+dame; mais elle ne réunissait plus la même compagnie
+qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour visiter
+des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se
+livra, pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et
+de MM. de Vendôme dont on sait les moeurs, et que, sans
+rien perdre au fond du côté de l'esprit, il exposa aux regards
+de tous une vieillesse cynique et dissolue, mal déguisée sous
+les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et ses vrais amis
+s'affligeaient de ces déréglements sans excuse; l'austère Boileau
+avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à
+l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin,
+reçut de la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait:
+«J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre;
+on n'en jouit guère à Paris; sa tête est bien affoiblie. C'est
+le destin des poëtes: le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je
+doute qu'il y ait du philtre amoureux pour La Fontaine, il
+n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la
+dépense.» La tête de La Fontaine ne baissait pas comme
+le croyait Ninon; mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et
+des sales amours n'est que trop vrai: il touchait souvent de
+l'abbé de Chaulieu des gratifications dont il faisait un singulier
+et triste usage. Par bonheur, une jeune femme riche et
+belle, madame d'Hervart, s'attacha au poëte, lui offrit l'attrait
+de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de
+prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame,
+elle recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au
+dernier moment. C'est chez elle que l'auteur de <i>Joconde</i>,
+touché enfin de repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta
+plus. Les détails de cette pénitence sont touchants; La Fontaine
+la consacra publiquement par une traduction du <i>Dies
+irae</i>, qu'il lut à l'Académie, et il avait formé le dessein de
+paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le
+refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter
+que cette tâche, tant de fois essayée par des poëtes repentants,
+eût été possible à La Fontaine ou même à tout autre
+d'alors. A cette époque de croyances régnantes et traditionnelles,
+c'étaient les sens d'ordinaire, et non la raison, qui
+égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on n'avait
+point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété
+sèche; on ne s'était pas attardé longuement dans les régions
+du doute; on ne s'était pas senti maintes fois défaillir
+à la poursuite de la vérité. Les sens charmaient l'âme pour
+eux-mêmes, et non comme une distraction étourdissante
+et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on
+avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la
+vérité suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal,
+un oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on
+n'était pas, comme de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au
+sein d'une foi vaguement renaissante, par des doutes effrayants,
+d'éternelles obscurités et un abîme sans cesse ouvert:&mdash;je
+me trompe; il y eut un homme alors qui éprouva
+tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'était
+Pascal.</p>
+
+<p>Septembre 1829.</p>
+
+<br>
+
+<p>J'écrivais ceci la même année, la même saison où je composais le
+recueil de Poésies, <i>les Consolations</i>, c'est-à-dire dans une veine prononcée
+de sensibilité religieuse. Depuis j'ai encore écrit sur La Fontaine
+quelques pages qui se trouvent au tome VII des <i>Causeries du
+Lundi</i>, et j'ai essayé d'y répondre aux dédains que M. de Lamartine
+avait prodigués à ce charmant poëte. Au reste, si La Fontaine, dans ces
+dernières années, a été bien légèrement traité par un grand poëte qui
+s'est lui-même jugé par là, il a été étudié, approfondi par de savants
+critiques, et si approfondi même qu'il est sorti d'entre leurs mains
+comme transformé. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui à ce
+jugement de La Bruyère dans son Discours de réception à l'Académie:
+«Un autre, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu,
+le tour et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade
+aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits
+sujets jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'écrire,
+toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au
+delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.»&mdash;Voir
+aussi le joli thème latin de Fénelon à l'usage du duc de Bourgogne sur
+la mort de La Fontaine, <i>in Fontani mortem</i>. Tout y est indiqué, même
+le <i>molle atque facetum</i>, qui n'est autre que notre chère rêverie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>RACINE</h3>
+
+
+<br><br>
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment
+des genres, et sans faire acception de leur nature lyrique,
+épique ou dramatique, peuvent se rapporter à deux familles
+glorieuses qui, depuis bien des siècles, s'entremêlent et se
+détrônent tour à tour, se disputent la prééminence en renommée,
+et entre lesquelles, selon les temps, l'admiration
+des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes primitifs,
+fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils
+de leurs oeuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare,
+sont quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent,
+toujours opposés aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement
+éducables et perfectibles, des époques moyennes.
+Horace, Virgile, le Tasse, sont les chefs les plus brillants de
+cette famille secondaire, réputée, et avec raison, inférieure à
+son aînée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, plus
+accessible et plus chérie. Parmi nous, Corneille et Molière
+s'en détachent par plus d'un côté; Boileau et Racine y appartiennent
+tout à fait et la décorent, surtout Racine, le plus
+merveilleux, le plus accompli en ce genre, le plus vénéré de
+nos poëtes. C'est le propre des écrivains de cet ordre d'avoir
+pour eux la presque unanimité des suffrages, tandis que leurs
+illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux en mérite, les dominent
+même en gloire, sont à chaque siècle remis en question
+par une certaine classe de critiques. Cette différence de
+renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents.
+Les uns véritablement prédestinés et divins, naissent avec
+leur lot, ne s'occupent guère à le grossir grain à grain en
+cette vie, mais le dispensent avec profusion et comme à
+pleines mains en leurs oeuvres; car leur trésor est inépuisable
+au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter ni se rendre compte
+de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à chaque
+heure de veille sur eux-mêmes; ils ne retournent pas la tête
+en arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont
+parcourue et calculer celle qui leur reste; mais ils marchent
+à grandes journées sans se lasser ni se contenter jamais. Des
+changement secrets s'accomplissent en eux, au sein de leur
+génie, et quelquefois le transforment; ils subissent ces changements
+comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider artificiellement,
+pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses
+cheveux blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou
+l'arbre les changements de couleur de ses feuilles aux diverses
+saisons; et, procédant ainsi d'après de grandes lois intérieures
+et une puissante donnée originelle, ils arrivent à laisser
+trace de leur force en des oeuvres sublimes, monumentales,
+d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente
+comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupées d'accidents,
+hérissées de cimes, creusées de profondeurs: voilà pour les
+uns. Les autres ont besoin de naître en des circonstances
+propices, d'être cultivés par l'éducation et de mûrir au soleil;
+ils se développent lentement, sciemment, se fécondent par
+l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art. Ils montent par
+degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas au but
+du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie
+comme un palais auquel on ajouterait chaque année une
+assise; ils ont de longues heures de réflexion et de silence
+durant lesquelles ils s'arrêtent pour réviser leur plan et délibérer:
+aussi l'édifice, si jamais il se termine, est-il d'une
+conception savante, noble, lucide, admirable, d'une harmonie
+qui d'abord saisit l'oeil, et d'une exécution achevée. Pour le
+comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans peine et
+monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées par
+laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque
+très-fine et très-juste du Père Tournemire, on n'admire
+jamais dans un auteur que les qualités dont on a le germe et
+la racine en soi. D'où il suit que, dans les ouvrages des esprits
+supérieurs, il est un degré relatif où chaque esprit inférieur
+s'élève, mais qu'il ne franchit pas, et d'où il juge l'ensemble
+comme il peut. C'est presque comme pour les familles de
+plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent jamais
+une certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles
+d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixé à une certaine limite.
+Que si maintenant, à la hauteur relative où telle famille
+d'esprits peut s'élever dans l'intelligence d'un poëme, il ne se
+rencontre pas une qualité correspondante qui soit comme une
+pierre où mettre le pied, comme une plate-forme d'où l'on
+contemple tout le paysage, s'il y a là un roc à pic, un torrent,
+un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits qui n'auront
+trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la
+colombe de l'arche, sans même rapporter le rameau d'olivier.&mdash;Je
+suis à Versailles, du côté du jardin, et je monte le grand
+escalier; l'haleine me manque au milieu et je m'arrête; mais
+du moins je vois de là en face de moi la ligne du château, ses
+ailes, et j'en apprécie déjà la régularité, tandis que si je gravis
+sur les bords du Rhin quelque sentier tournant qui grimpe à
+un donjon gothique, et que je m'arrête d'épuisement à mi-côte,
+il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, un
+arbre, un buisson, me dérobe la vue tout entière<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. C'est là
+l'image vraie des deux poésies. La poésie racinienne est
+construite de telle sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des
+degrés et des points d'appui avec perspective pour les infirmes:
+l'oeuvre de Shakspeare a l'accès plus rude, et l'oeil ne l'embrasse
+pas de tout point; nous savons de fort honnêtes gens
+qui ont sué pour y aborder, et qui, après s'être heurté la vue
+sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont revenus en
+jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là-haut; mais, à peine
+redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait
+de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune
+aux pauvres gens que ne l'était à Boileau celle de
+Montlhéry:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,</p>
+<p>Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,</p>
+<p>Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,</p>
+<p>Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies <i>à pic</i>, ne
+prêtent pas pied à divers degrés aux esprits inférieurs, ils en portent
+un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences d'élévation
+entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous confondus
+dans la plaine au même niveau de terre.</blockquote>
+
+<p>Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry
+et l'oeuvre de Shakspeare, et nous essaierons de monter, après
+tant d'autres adorateurs, quelques-uns des degrés, glissants
+désormais à force d'être usés, qui mènent au temple en marbre
+de Racine.</p>
+
+<p>Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès
+l'âge le plus tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des
+eaux-et-forêts à Villers-Cotterets, et son père, contrôleur du
+grenier à sel de la Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle
+de temps l'un de l'autre. Âgé de quatre ans, il fut confié aux
+soins de son grand-père maternel, qui le mit très-jeune au
+Collége à Beauvais; et après la mort du vieillard, il passa à
+Port-Royal-des-Champs, où sa grand'mère et une de ses
+tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers
+détails intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance
+du poëte. L'illustre solitaire Antoine Le Maître l'avait pris en
+amitié singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée,
+et qu'il lui écrivait dans une des persécutions, combien
+il lui recommande d'être docile et de bien soigner, durant
+son absence, ses onze volumes de saint Chrysostome. Le <i>petit</i>
+<i>Racine</i> en vint rapidement à lire tous les auteurs grecs dans
+le texte; il en faisait des extraits, les annotait de sa main, les
+apprenait par coeur. C'était tour à tour Plutarque, <i>le Banquet</i>
+de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues,
+<i>Théagène et Chariclée</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Il décelait déjà sa nature discrète, innocente
+et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la
+main (et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes
+dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent
+naissant s'exerçait dès lors à traduire en vers français les
+hymnes touchantes du Bréviaire, qu'il a retravaillées depuis;
+mais il se complaisait surtout à célébrer Port-Royal, le
+paysage, l'étang, les jardins et les prairies. Ces productions
+de jeunesse que nous possédons attestent un sentiment vrai
+sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et
+de la couleur; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques
+endroits comme un écho lointain, comme un prélude
+confus des choeurs mélodieux d'<i>Esther</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je vois ce cloître vénérable,</p>
+<p>Ces beaux lieux du Ciel bien aimés,</p>
+<p>Qui de cent temples animés</p>
+<p>Cachent la richesse adorable.</p>
+<p>C'est dans ce chaste paradis</p>
+<p>Que règne, en un trône de lis,</p>
+<p> La Virginité sainte;</p>
+<p>C'est là que mille anges mortels</p>
+<p> D'une éternelle plainte</p>
+<p>Gémissent au pied des autels.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sacrés palais de l'innocence,</p>
+<p>Astres vivants, choeurs glorieux,</p>
+<p>Qui faites voir de nouveaux cieux</p>
+<p>Dans ces demeures du silence,</p>
+<p>Non, ma plume n'entreprend pas</p>
+<p>De tracer ici vos combats,</p>
+<p> Vos jeûnes et vos veilles;</p>
+<p>Il faut, pour en bien révérer</p>
+<p> Les augustes merveilles,</p>
+<p>Et les taire et les adorer.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes d'une
+traduction de <i>Paul et Virginie</i> en grec moderne (Firmin Didot, 1841),
+a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore inaperçues,
+du roman de <i>Théagène et Chariclée</i>, dans l'oeuvre de Racine.
+Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux,<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage
+où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le
+bûcher ou <i>foyer</i>, se sent lui-même au coeur un <i>foyer</i> de chagrin plus
+cuisant: je traduis à peu près; les curieux peuvent chercher le passage:
+Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté,
+et il n'a eu garde de l'omettre dans <i>Andromaque</i>. Héliodore est le premier
+coupable; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime, s'il
+était vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à
+Racine le germe d'une des plus belles scènes, dans <i>Andromaque</i> également.
+M. Ampère, dans un article sur Amyot, avait déjà cru saisir des
+analogies de ce genre. Mais je m'en tiens au <i>brûlé de plus de feux</i>:
+c'est une fort jolie trouvaille.</blockquote>
+
+<p>Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire
+sa logique au collége d'Harcourt à Paris. Les impressions
+pieuses et sévères qu'il avait reçues de ses premiers maîtres
+s'affaiblirent par degrés dans le monde nouveau où il se
+trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes gens aimables et
+dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine qu'il connut
+dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de
+poésie, de romans et de théâtre. Il faisait des sonnets galants
+en se cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient
+lettres sur lettres, avec menaces d'anathème. On le
+voit, dès 1660, en relation avec les comédiens du Marais au
+sujet d'une pièce que nous ne connaissons pas. Son ode aux
+<i>Nymphes de la Seine</i> pour le mariage du roi était remise à
+Chapelain, qui la recevait <i>avec la plus grande bonté du monde</i>,
+et, <i>tout malade qu'il était, la retenait trois jours, y faisant des
+remarques par écrit</i>: la plus considérable de ces remarques
+portait sur les <i>Tritons</i>, qui n'ont jamais logé dans les fleuves,
+mais seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la
+protection de Chapelain et une gratification de Colbert. Son
+cousin Vitart, intendant du château de Chevreuse, l'y envoya
+une fois pour surveiller en sa place les ouvriers maçons, vitriers,
+menuisiers. Le poëte est déjà tellement habitué au
+tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en
+exil; il y date ses lettres de <i>Babylone</i>; il raconte qu'il va au
+cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire,
+et qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute:
+«Je lis des vers, je tâche d'en faire; je lis les aventures de
+l'Arioste, et je ne suis pas moi-même sans aventures.»
+Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses maîtres, le voyant
+ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour l'en tirer.
+On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le
+décida à partir pour Uzès en Languedoc, chez un de ses
+oncles maternels, chanoine régulier de Sainte-Geneviève,
+avec espérance d'un bénéfice. Le voilà donc pendant tout
+l'hiver de 1661, le printemps et l'été de 1662, à Uzès; tout en
+noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour complaire
+au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler;
+fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés
+des environs, à cause de son oncle, et consulté par tous les
+poëtes et les amoureux de province sur leurs vers, à cause
+de sa petite renommée parisienne et de son ode célèbre <i>sur
+la Paix</i>; d'ailleurs sortant peu, s'ennuyant beaucoup dans une
+ville dont tous les habitants lui semblaient durs et intéressés
+comme des <i>baillis</i>; se comparant à Ovide au bord du Pont-Euxin,
+et ne craignant rien tant que d'altérer et de corrompre
+dans le patois du Midi cet excellent et vrai français, cette
+pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon,
+Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit
+que médiocrement: «Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse,
+et que les rochers y fussent un peu moins fréquents,
+on le prendroit pour un vrai pays de Cythère;» mais ces
+rochers l'importunent; la chaleur l'étouffe, et les cigales lui
+gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi violentes et
+portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de réflexion
+et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même
+éprouver le besoin de composer. Ses lettres à l'abbé Le Vasseur
+sont froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et
+légèrement railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui
+s'épanouira dans <i>Bérénice</i> y perce de toutes parts; ce ne sont
+que citations italiennes et qu'allusions galantes; pas une crudité
+comme il en échappe entre jeunes gens, pas un détail
+ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque dans la plus
+étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui
+d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La
+Fontaine ces phrases qui donnent à penser: «Toutes les femmes
+y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une façon qui est
+la plus naturelle du monde; et pour ce qui est de leur
+personne,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Color verus, corpus solidum et succi plenum;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me
+donner garde, je ne veux pas en parler davantage; aussi
+bien ce seroit profaner la maison d'un bénéficier comme
+celle où je suis, que d'y faire de longs discours sur cette
+matière: <i>Domus mea, domus orationis</i>. C'est pourquoi vous
+devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout.
+On m'a dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout-à-fait, il
+faut du moins que je sois muet; car, voyez-vous, il faut
+être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec
+vous et avec les autres loups vos compères.» Mais ses habitudes
+naturellement chastes et réservées prévalurent, quand
+il ne fut plus entraîné par des compagnons de plaisir; et
+quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une
+insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que, Dieu merci,
+sa liberté était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il
+remporterait son coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait
+apporté; et là-dessus il raconte un danger récent auquel sa
+faiblesse a heureusement échappé. Ce passage est assez peu
+connu, et jette assez de jour dans l'âme de Racine, pour devoir
+être cité tout au long: «Il y a ici une demoiselle fort bien faite
+et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais vue
+qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort
+belle; son teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux,
+grands et d'un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se
+découvre assez librement dans ce pays, fort blanc. J'en
+avois toujours quelque idée assez tendre et assez approchante
+d'une inclination; mais je ne la voyois qu'à l'église:
+car, comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et
+plus que mon cousin ne me l'avoit recommandé. Enfin
+je voulus voir si je n'étois point trompé dans l'idée que
+j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort honnête. Je
+m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis là m'est
+arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein
+que de voir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc
+indifféremment; mais sitôt que j'ouvris la bouche et que
+je l'envisageai, je pensai demeurer interdit. Je trouvai sur
+son visage de certaines bigarrures, comme si elle eût relevé
+de maladie; et cela me fit bien changer mes idées. Néanmoins
+je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort
+doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut
+que je l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe
+pour fort belle dans la ville, et je connois beaucoup de
+jeunes gens qui soupirent pour elle du fond de leur coeur.
+Elle passe même pour une des plus sages et des plus enjouées.
+Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit
+du moins à me délivrer de quelque commencement d'inquiétude;
+car je m'étudie maintenant à vivre un peu plus
+raisonnablement, et à ne me pas laisser emporter à toutes
+sortes d'objets. Je commence mon noviciat...» Racine avait
+alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et l'enfance de
+coeur qui éclatent dans son récit marquent le point de départ
+d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude,
+jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion
+dans <i>Phèdre</i>. Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il
+s'ennuya d'attendre un bénéfice qu'on lui promettait toujours;
+et, laissant là les chanoines et la province, il revint à Paris,
+où son ode de <i>la Renommée aux Muses</i> lui valut une nouvelle
+gratification, son entrée à la cour, et d'être connu de Despréaux
+et de Molière. <i>La Thébaïde</i> suivit de près. Jusque-là,
+Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des
+amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et, dès
+ce moment, sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts,
+dont sa sensibilité irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se
+décourager. La tragédie d'<i>Alexandre</i> le brouilla avec Molière
+et avec Corneille; avec Molière, parce qu'il lui retira l'ouvrage
+pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne; avec Corneille,
+parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme, après
+avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent
+pour la poésie en général, mais non pour le théâtre. Aux représentations
+les partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le
+succès. Les uns disaient que Taxile n'était point assez honnête
+homme; les autres, qu'il ne méritait point sa perte; les uns,
+qu'Alexandre n'était point assez amoureux; les autres, qu'il
+ne venait sur la scène que pour parler d'amour. Lorsque parut
+<i>Andromaque</i>, on reprocha à Pyrrhus un reste de férocité; on
+l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était une
+conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout
+d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap; à quoi Racine
+répondait fort judicieusement: «Aristote, bien éloigné de
+nous demander des héros parfaits, veut au contraire que
+les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur
+fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à
+fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils
+soient extrêmement bons, parce que la punition d'un
+homme de bien exciteroit plus l'indignation que la pitié du
+spectateur, ni qu'ils soient méchants avec excès, parce qu'on
+n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une
+bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse,
+et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les
+fasse plaindre sans les faire détester.» J'insiste sur ce point,
+parce que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable
+originalité dramatique consistent précisément dans cette
+réduction des personnages héroïques à des proportions plus
+humaines, plus naturelles, et dans cette analyse délicate des
+plus secrètes nuances du sentiment et de la passion. Ce qui
+distingue Racine, avant tout, dans la composition du style
+comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison
+ininterrompue des idées et des sentiments; c'est que chez lui
+tout est rempli sans vide et motivé sans réplique, et que
+jamais il n'y a lieu d'être surpris de ces changements brusques,
+de ces retours sans intermédiaire, de ces <i>volte-faces</i>
+subites, dont Corneille a fait souvent abus dans le jeu de ses
+caractères et dans la marche de ses drames. Nous sommes
+pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout l'avantage
+au théâtre soit du côté de Racine; mais, lorsqu'il parut,
+toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux
+accommodée au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses,
+où rien ne brillait qu'en nuances, et dont, pour tout
+dire, la chronique amoureuse, ouverte par une La Vallière,
+devait se clore par une Maintenon. Il resterait toujours à savoir
+si ce procédé attentif et curieux, employé à l'exclusion
+de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et
+pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en,
+à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie,
+ne réclamait pas un drame plus agité, plus orageux, plus
+<i>transportant</i>, pour parler comme madame de Sévigné, et qui
+s'en tenait volontiers à <i>Bérénice</i>, en attendant <i>Phèdre</i>,
+le chef-d'oeuvre
+du genre. Cette pièce de <i>Bérénice</i> fut commandée à
+Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait à la
+cour les nouveaux poëtes, et qui joua cette fois à Corneille le
+mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec
+son jeune rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère,
+défendait Racine contre la cohue des auteurs, le relevait
+de ses découragements passagers, et l'excitait, à force de
+sévérité, à des progrès sans relâche. Ce contrôle journalier de
+Boileau eût été funeste assurément à un auteur de libre
+génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante, à
+Molière, à La Fontaine, par exemple; il ne put être que profitable
+à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques
+pointes à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction
+et d'élégance continue, où celui-ci le maintint et l'affermit.
+Je crois donc que Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait
+d'avoir appris à Racine <i>à faire difficilement des vers faciles</i>;
+mais il allait un peu loin, si, comme on l'assure, il lui donnait
+pour précepte <i>de faire ordinairement le second vers avant le
+premier</i>.</p>
+
+<p>Depuis <i>Andromaque</i>, qui parut en 1667, jusqu'à <i>Phèdre</i>,
+dont le triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on
+sait comment Racine les remplit. Animé par la jeunesse et
+l'amour de la gloire, aiguillonné à la fois par ses admirateurs
+et ses envieux, il se livra tout entier au développement de son
+génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à propos
+d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança
+une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles.
+A force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu
+un bénéfice, et le privilège de la première édition d'<i>Andromaque</i>
+est accordé au sieur Racine, prieur de l'Épinai. Un régulier
+lui disputa ce prieuré; un procès s'ensuivit, auquel
+personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se désista, en se
+vengeant des juges par la comédie des <i>Plaideurs</i> qu'on dirait
+écrite par Molière, admirable farce dont la manière décèle
+un coin inaperçu du poëte, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais,
+Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret
+entre Chapelle et La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un
+grand fonds d'étude, s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites
+à la cour, l'Académie à partir de 1673, et peut-être
+aussi, comme on l'en a soupçonné, quelques tendres faiblesses
+au théâtre, cette confusion de dégoûts, de plaisirs et de gloire,
+retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans, c'est-à-dire
+jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier chrétiennement
+et se convertir.</p>
+
+<p>Sans doute ses deux dernières pièces, <i>Iphigénie</i> et <i>Phèdre</i>,
+avaient excité contre l'auteur un redoublement d'orage: tous
+les auteurs siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands
+seigneurs surannés et les débris des <i>précieuses</i>, Boyer, Leclerc,
+Coras, Perrin, Pradon, j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt,
+surtout dans le cas présent le duc de Nevers, madame
+Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient ameutés sans
+pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient pu
+inquiéter le poëte: mais enfin ses pièces avaient triomphé;
+le public s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau,
+qui ne flattait jamais, même en amitié, décernait au vainqueur
+une magnifique épître, et <i>bénissait</i> et proclamait <i>fortuné</i> le
+siècle qui voyait naître, <i>ces pompeuses merveilles</i>. C'était donc
+moins que jamais pour Racine le moment de quitter la scène
+où retentissait son nom; il y avait lieu pour lui à l'enivrement,
+bien plus qu'au désappointement littéraire: aussi sa
+résolution fut-elle tout-à-fait pure de ces bouderies mesquines
+auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps,
+et le premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et
+des sens étant dissipée, le souvenir de son enfance, de ses
+maîtres, de sa tante religieuse à Port-Royal, avait ressaisi le
+coeur de Racine; et la comparaison involontaire qui s'établissait
+en lui entre sa paisible satisfaction d'autrefois et sa
+gloire présente, si amère et si troublée, ne pouvait que le
+ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée secrète
+qui le travaillait perce déjà dans la préface de <i>Phèdre</i>, et dut
+le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il
+fit de cette <i>douleur vertueuse</i> d'une âme qui maudit le mal et
+s'y livre. Son propre coeur lui expliquait celui de <i>Phèdre</i>; et
+si l'on suppose, comme il est assez vraisemblable, que ce qui
+le retenait malgré lui au théâtre était quelque attache amoureuse
+dont il avait peine à se dépouiller, la ressemblance devient
+plus intime et peut aider à faire comprendre tout ce
+qu'il a mis en cette circonstance de déchirant, de réellement
+senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les combats
+de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de <i>Phèdre</i>
+est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même
+de le reconnaître, et ainsi fut presque vérifié le mot
+de l'auteur «qui espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier
+la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur
+piété et par leur doctrine.» Toutefois, en s'enfonçant davantage
+dans ses réflexions de réforme, Racine jugea qu'il était
+plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et il
+en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria,
+se réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique,
+à ses devoirs de père; et, comme le roi le nomma à
+cette époque historiographe ainsi que Boileau, il ne négligea
+pas non plus ses devoirs d'historien: à cet effet, il commença
+par faire un espèce d'extrait du traité de Lucien <i>sur la Manière
+d'écrire l'histoire</i>, et s'appliqua à la lecture de Mézerai, de
+Vittorio Siri et autres.</p>
+
+<p>D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs
+et les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer
+les qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de
+prévoir ce qu'il a pu atteindre, et en même temps ce qui a
+dû lui manquer. Un grand art de combinaison, un calcul
+exact d'agencement, une construction lente et successive,
+plutôt que cette force de conception, simple et féconde, qui
+agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour
+de plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques;
+de la présence d'esprit dans les moindres détails; une
+singulière adresse à ne dévider qu'un seul fil à la fois; de
+l'habileté pour élaguer plutôt que la puissance pour étreindre;
+une science ingénieuse d'introduire et d'éconduire ses personnages;
+parfois la situation capitale éludée, soit par un récit
+pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus
+embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent
+ni d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents
+peu commodes supprimés; et pourtant rien de trop nu
+ni de trop monotone, mais deux ou trois nuances assorties
+sur un fond simple;&mdash;puis, au milieu de tout cela, une passion
+qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà gonflé,
+mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant
+blanchi d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on
+descendait à son style et à l'harmonie de sa versification, on
+y suivrait des beautés du même ordre restreintes aux mêmes
+limites, et des variations de ton mélodieuses sans doute, mais
+dans l'échelle d'une seule octave. Quelques remarques, à
+propos de <i>Britannicus</i>, préciseront notre pensée et la justifieront
+si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu téméraire.
+Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par
+lequel il échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses
+gouverneurs. Dans Tacite, Britannicus est un jeune homme
+de quatorze à quinze ans, doux, spirituel et triste. Un jour,
+au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le rendre ridicule, le
+força de chanter; Britannicus se mit à chanter une chanson,
+dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si précaire
+et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au
+lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés
+qu'à l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient
+marqué hautement leur compassion. Pour Néron, tout pur
+de sang qu'il est encore, son naturel féroce gronde depuis
+longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de se déchaîner;
+il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La
+débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence
+de sa future victime; il néglige son épouse Octavie
+pour la courtisane Acté. Sénèque a prêté son ministère à
+cette honteuse intrigue; Agrippine s'est révoltée d'abord, puis
+a fini par embrasser son fils et par lui offrir sa maison pour
+les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur, nièce et
+veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des
+affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper
+avec le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois
+personnages principaux au moment où Racine commence sa
+pièce. Qu'a-t-il fait? Il est allé d'abord au plus simple, il a
+trié ses acteurs; Burrhus l'a dispensé de Sénèque, et Narcisse
+de Pallas. Othon et Sénécion, <i>jeunes voluptueux</i> qui perdent
+le prince, sont à peine nommés dans un endroit. Il rapporte
+dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: <i>Quae,
+cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus
+Pallantem</i>, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine,
+car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que
+je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie
+n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort
+de Britannicus.» Et malgré ce dessein formel de l'auteur,
+le caractère d'Agrippine n'est exprimé qu'imparfaitement:
+comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus odieux vices
+sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu
+réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse;
+il n'est plus guère question de ses adultères et de ses
+meurtres qu'en allusion, à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire
+dans Tacite. Enfin, à la place d'Acté, intervient la romanesque
+Junie. Néron amoureux n'est plus que le rival
+passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre disparaissent,
+ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que
+dire du dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée
+sous la protection du peuple, comme si le peuple protégeait
+quelqu'un sous Néron? Mais ce qu'on a droit surtout de
+reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux yeux la scène
+du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire; quelqu'un
+de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la
+coutume, tant on est en garde contre un crime: mais Néron
+a tout prévu; le breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y
+verser de l'eau froide pour le rafraîchir, et c'est cette eau
+froide qu'on a eu le soin d'empoisonner. L'effet est soudain;
+ce poison tue sur l'heure, et Locuste a été chargée de le préparer
+tel, sous la menace du supplice. Soit dédain pour ces
+circonstances, soit difficulté de les exprimer en vers, Racine
+les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à rendre
+l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il
+y réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a
+rabattu de la brièveté incisive, de la concision éclatante de
+Tacite. Trop souvent, lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il
+traduit la Bible, Racine se fraie une route entre les qualités
+extrêmes des originaux, et garde prudemment le milieu de
+la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on voit le précipice.
+Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui concerne
+la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement
+à Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron,
+s'écrie que d'un côté l'on entendra <i>la fille de Germanicus</i>, et
+de l'autre <i>le fils d'Aenobarbus</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,</p>
+<p>Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même,</p>
+<p>Partagent à mes yeux l'autorité suprême.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Or Tacite dit: <i>Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus
+Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria
+lingua, generis humani regimen expostulantes</i>. Racine a évidemment
+reculé devant l'énergique insulte de <i>maître d'école</i>
+adressée à Sénèque et celle de <i>manchot</i> et de <i>mutilé</i> adressée à
+Burrhus, et son Agrippine n'accuse pas ces pédagogues de
+vouloir <i>régenter</i> le monde. En général, tous les défauts du
+style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a
+trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en
+deçà du mieux.</p>
+
+<p><i>Britannicus, Phèdre, Athalie</i>, tragédie romaine, grecque et
+biblique, ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine
+et sous lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre.
+Nous nous sommes déjà expliqué sur notre admiration
+pour <i>Phèdre</i>; pourtant, on ne peut se le dissimuler
+aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les moeurs
+grecques que <i>Britannicus</i> dans les moeurs romaines. Hippolyte
+amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur,
+favori de Diane, que Néron amoureux au Néron de Tacite;
+Phèdre reine mère et régente pour son fils, à la mort supposée
+de son époux, compense amplement Junie protégée par le
+peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse beaucoup
+sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le
+sens supérieur des traditions mythologiques que possédaient
+si profondément Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui
+on embrasse tout un ordre de choses; le paysage, la religion,
+les rites, les souvenirs de famille, constituent un fond de
+réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine tout ce qui
+n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste
+Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée,
+laissent à peine trace dans notre mémoire. A y regarder de
+près, ce sont, entre les traditions contradictoires, des efforts
+de conciliation ingénieux, mais peu faits pour éclairer: Racine
+admet d'une part la version de Plutarque, qui suppose
+que Thésée, au lieu de descendre aux enfers, avait été simplement
+retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait
+voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre
+part il fait dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge;
+dans Racine, <i>Vénus tout entière à sa proie attachée</i> n'est
+qu'une admirable métaphore. Racine a quelquefois laissé à
+Euripide des détails de couleur qui eussent été aussi des traits
+de passion:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!</p>
+<p>Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,</p>
+<p>Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est
+beaucoup plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer
+à l'eau pure des fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers;
+puis elle s'écrie qu'on la conduise sur la montagne, dans les
+forêts de pins, où les chiens chassent le cerf, et qu'elle veut
+lancer le dard thessalien; enfin elle désire l'arène sacrée de
+Limna, où s'exercent les coursiers rapides: et la nourrice
+qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: «Quelle
+est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure
+sur la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant
+vous voilà éprise du gymnase et des exercices des chevaux!
+Il faut envoyer consulter l'oracle...» Au troisième
+acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort, arrive, et
+quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre
+ne trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je ne dois désormais songer qu'à me cacher;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel,
+voila la tête d'Agamemnon.</p>
+
+<p>Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec
+Corneille que Racine avait un bien plus grand talent pour la
+poésie en général que pour le théâtre en particulier, et à
+soupçonner que, s'il fut dramatique en son temps, c'est que
+son temps n'était qu'à cette mesure de dramatique; mais que
+probablement, s'il avait vécu de nos jours, son génie se serait
+de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite, de
+ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa
+maturité la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture.
+Corneille aussi essaya pendant quelques années de renoncer
+au théâtre; mais, quoique déjà sur le déclin, il n'y
+put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. Rien de cette impatience
+ni de cette difficulté à se contenir ne paraît avoir
+troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de
+Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou
+trois discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques
+hymnes d'église. Madame de Maintenon le tira de son inaction
+vers 1688, en lui demandant une pièce pour Saint-Cyr: de là
+le réveil en sursaut de Racine, à l'âge de quarante-huit ans;
+une nouvelle et immense carrière parcourue en deux pas:
+<i>Esther</i> pour son coup d'essai, <i>Athalie</i> pour son coup de maître.
+Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents
+des autres, ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine?
+n'échappent-ils pas aux critiques générales que nous avons
+hasardées sur son oeuvre?</p>
+
+<p>Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son
+aise que dans les sujets grecs et romains. Nourri des livres
+sacrés, partageant les croyances du peuple de Dieu, il se tient
+strictement au récit de l'Écriture, ne se croit pas obligé de
+mêler l'autorité d'Aristote à l'action, ni surtout de placer au
+coeur de son drame une intrigue amoureuse (et l'amour est
+de toutes les choses humaines celle qui, s'appuyant sur une
+base éternelle, varie le plus dans ses formes selon les temps,
+et par conséquent induit le plus en erreur le poëte). Toutefois,
+malgré la parenté des religions et la communauté de
+certaines croyances, il y a dans le judaïsme un élément à
+part, intime, primitif, oriental, qu'il importe de saisir et de
+mettre en saillie, sous peine d'être pâle et infidèle, même
+avec un air d'exactitude: et cet élément radical, si bien compris
+de Bossuet dans sa <i>Politique sacrée</i>, de M. de Maistre en
+tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art,
+n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait
+l'ancien Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour
+guide vers Samuel que saint Paul. Commençons par l'architecture
+du temple dans <i>Athalie</i>: chez les Hébreux, tout était
+figure, symbole, et l'importance des formes se rattachait à
+l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans Racine
+ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre,
+en cèdre, revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de
+palmes; je suis dans le vestibule, et je ne vois pas les deux
+fameuses colonnes de bronze de dix-huit coudées de haut,
+qui se nomment, l'une <i>Jachin</i>, l'autre <i>Booz</i>; je ne vois ni la
+mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni les lions; je ne
+devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois d'olivier,
+hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes.
+La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me
+sens déjà moins disposé à admettre le <i>sacrifice de sang</i> et
+l'immolation par le couteau sacré, que si le poëte m'avait
+transporté dans ce temple colossal où Salomon, le premier
+jour, égorgea pour hosties pacifiques vingt-deux mille boeufs
+et cent vingt mille brebis. Des reproches analogues peuvent
+s'adresser aux caractères et aux discours des personnages.
+L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être opposée
+au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans
+cela, n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes;
+j'aurais voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs
+de Baal,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>. . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux,</p>
+<p>Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux;</p>
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Où, sans lever jamais leurs têtes colossales,</p>
+<p>Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,</p>
+<p>Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit
+plus terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre
+d'un Dieu de colère. Quand il arme les lévites, et qu'il
+leur rappelle que leurs ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois
+massacré leurs frères («Voici ce que dit le Seigneur, Dieu
+d'Israël: «Que chaque homme place son glaive sur sa cuisse,
+et que chacun tue son frère, son ami, et celui qui lui
+est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que
+Moïse avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases
+évasives:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites</p>
+<p>Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël</p>
+<p>Rendit dans le désert un culte criminel,</p>
+<p>De leurs plus chers parents saintement homicides,</p>
+<p>Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,</p>
+<p>Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur</p>
+<p>D'être seuls employés aux autels du Seigneur?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>En somme, <i>Athalie</i> est une oeuvre imposante d'ensemble, et
+par beaucoup d'endroits magnifique, mais non pas si complète
+ni si désespérante qu'on a bien voulu croire. Racine n'y
+a pas pénétré l'essence même de la poésie hébraïque orientale<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>;
+il y marche sans cesse avec précaution entre le naïf
+du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit soigneusement
+l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis</p>
+<p>Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante;</p>
+<p>Les bords éblouissants de sa robe flottante</p>
+<p> Remplissaient le sacré parvis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des séraphins debout sur des marches d'ivoire</p>
+<p>Se voilaient devant lui de six ailes de feux;</p>
+<p>Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux:</p>
+<p>Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!</p>
+<p> Toute la terre est pleine de sa gloire!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> De la <i>poésie</i>, c'est possible; mais de la <i>religion</i>, certes, il en avait
+pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à modifier aujourd'hui dans
+mon premier jugement; il a commencé à me paraître moins juste,
+quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu comme dans un miroir
+grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au complet dans
+mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à en tirer
+les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue autrefois!
+Il nous paraissait qu'<i>Athalie</i> aurait été plus belle, s'il y avait
+eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc.
+Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le
+vrai sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.&mdash;Peu
+de décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu
+invisible en ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête,
+entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement,
+dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire était
+vide. C'était un dicton populaire, en parlant des Juifs, que
+«<i>Nil praeter nubes et coeli numen adorant</i>.»</blockquote>
+
+<p>Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie
+voluptueux:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ainsi qu'on choisit une rose</p>
+<p>Dans les guirlandes de Sarons,</p>
+<p>Choisissez une vierge éclose</p>
+<p>Parmi les lis de vos vallons:</p>
+<p>Enivrez-vous de son haleine,</p>
+<p>Écartez ses tresses d'ébène,</p>
+<p>Goûtez les fruits de sa beauté.</p>
+<p>Vivez, aimez, c'est la sagesse:</p>
+<p>Hors le plaisir et la tendresse,</p>
+<p>Tout est mensonge et vanité.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il ne dirait pas davantage:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O tombeau! vous êtes mon père;</p>
+<p>Et je dis aux vers de la terre:</p>
+<p>Vous êtes ma mère et mes soeurs.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>L'avouerai-je? <i>Esther</i>, avec ses douceurs charmantes et ses
+aimables peintures, <i>Esther</i>, moins dramatique qu'<i>Athalie</i>, et
+qui vise moins haut, me semble plus complète en soi, et ne
+laisser rien à désirer. Il est vrai que ce gracieux épisode de
+la Bible s'encadre entre deux événements étranges, dont Racine
+se garde de dire un seul mot, à savoir le somptueux
+festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le
+massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura
+deux jours entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther.
+A cela près, ou plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux
+poëme, si parfait d'ensemble, si rempli de pudeur, de
+soupirs et d'onction pieuse, me semble le fruit le plus naturel
+qu'ait porté le génie de Racine. C'est l'épanchement le plus
+pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme tendre qui
+ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se noyer
+dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait:
+«Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur
+Lalie.» Vers ce même temps, il composa pour Saint-Cyr
+quatre cantiques spirituels qui sont au nombre de ses plus
+beaux ouvrages. Il y en a deux d'après saint Paul que Racine
+traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible, c'est-à-dire en
+l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en l'affaiblissant
+quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé plus loin
+cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit
+dernières années qui suivirent <i>Athalie</i>, il n'ait pas fini par
+jeter avec originalité quelques-uns des sentiments personnels,
+tendres, passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains
+passages des lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade
+de Hollande, font rêver une poésie intérieure et pénétrante
+qu'il n'a épanchée nulle part, dont il a contenu en lui, durant
+des années, les délices incessamment prêtes à déborder, ou
+qu'il a seulement répandue dans la prière, aux pieds de Dieu,
+avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui faisait
+partie de la <i>littérature</i>, se distinguait tellement de la <i>vie</i> que
+rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait
+pas de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques,
+aux sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on
+avait élevé une muraille infranchissable entre les <i>Muses</i> et soi.
+Au reste, comme nul sentiment profond n'est stérile en nous,
+il arrivait que cette poésie <i>rentrée</i> et sans issue était dans la
+vie comme un parfum secret qui se mêlait aux moindres actions,
+aux moindres paroles, y transpirait par une voie insensible,
+et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de
+vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui
+la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et
+lancé dans le monde, lettres simples et paternelles, écrites au
+coin du feu, à côté de la mère, au milieu des six autres enfants,
+empreintes à chaque ligne d'une tendresse grave et
+d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le style, les
+conseils d'éviter les <i>répétitions de mots</i> et les <i>locutions de la
+Gazette de Hollande</i>, se mêlent naïvement aux préceptes de
+conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu
+quelque raison d'attribuer l'heureux succès de votre voyage,
+par un si mauvais temps, aux prières qu'on a faites pour
+vous. Je compte les miennes pour rien; mais votre mère et
+vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu qu'il vous préservât
+de tout accident, et on faisoit la même chose à Port-Royal.»
+Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous
+étiez dans la <i>Gazette de Hollande</i>: si je l'avois su, je l'aurois
+fait acheter pour la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient
+devenu un homme de conséquence.» On voit que
+madame Racine songeait toujours à son fils absent, et que,
+chaque fois qu'on servait quelque chose d'<i>un peu bon</i> sur la
+table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit
+volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de
+Bonnac, apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on
+l'accabla de questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes:
+«Mais je n'ai osé, écrit l'excellent père, lui demander
+si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la
+réponse ne fût pas telle que je l'aurois souhaitée.» L'événement
+domestique le plus important des dernières années
+de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette,
+âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et
+en raconte les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à
+Port-Royal dont elle était abbesse<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>; il n'avait cessé de <i>sangloter</i>
+pendant tout l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors
+d'amour, des effusions inexprimables s'échappaient par
+ces sanglots; c'était comme l'huile versée du vase de Marie.
+Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler. Avec cette facilité
+excessive aux émotions, et cette sensibilité plus vive, plus inquiète
+de jour en jour, on explique l'effet mortel que causa
+à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua;
+mais il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal
+de poésie: seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue
+avait dégénéré en une sorte d'hydropisie lente qui
+dissolvait ses humeurs et le livrait sans ressort au moindre
+choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième année, vénéré
+et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il faut le
+dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée
+plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique,
+les Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste
+et les Racine fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce
+temps jusqu'au nôtre, et à travers toutes les variations de goût,
+la renommée de Racine a subsisté sans atteinte et a constamment
+reçu des hommages unanimes, justes au fond et mérités
+en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu intelligents
+dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé du droit
+de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à l'imitation
+par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait
+le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa
+vie, de quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et
+chérir comme ami de coeur.</p>
+
+<p>Décembre 1829.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine fit
+profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis
+longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine,
+vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants Mémoires,
+et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de
+vêture.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un
+genre qui l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme
+les nôtres, où les proportions du drame doivent être si différentes
+de ce qu'elles étaient alors, qu'aurait-il fait? Eût-il
+également tenté le théâtre? Son génie, naturellement recueilli
+et paisible, eût-il suffi à cette intensité d'action que réclame
+notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans les moeurs et
+dans les caractères qui devient indispensable après une
+époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure
+qui donne à tout cela un sens, et fait de l'action autre chose
+qu'un <i>imbroglio</i>, de la couleur historique autre chose qu'un
+<i>badigeonnage</i>? Eût-il été de force et d'humeur à mener toutes
+ces parties de front, à les maintenir en présence et en harmonie,
+à les unir, à les enchaîner sous une forme indissoluble
+et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des passions?
+N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa
+nature de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces
+embarras étrangers dans lesquels elle aurait pu se perdre
+comme dans le sable, en s'y versant; de la faire rentrer en
+son lit pour n'en plus sortir, et de suivre solitaire le cours
+harmonieux de cette grande et belle élégie, dont <i>Esther</i> et
+<i>Bérénice</i> sont les plus limpides, les plus transparents réservoirs?
+C'est là une délicate question, sur laquelle on ne peut
+exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle
+n'a rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne,
+dans son discours de réception à l'Académie, déclare qu'il
+admire Molière bien plus comme philosophe que comme
+poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. Étienne, et
+dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à
+aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel
+auteur des <i>Deux Gendres</i> de vouloir renverser l'autel du plus
+grand maître de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir
+renverser Racine que de déclarer qu'on préfère chez lui la
+poésie pure au drame, et qu'on est tenté de le rapporter à la
+famille des génies lyriques, des chantres élégiaques et pieux,
+dont la mission ici-bas est de célébrer l'<i>amour</i> (en prenant
+<i>amour</i> dans le même sens que Dante et Platon)?</p>
+
+<p>Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui
+nous a surtout confirmé dans notre opinion, c'est le silence
+de Racine et la disposition d'esprit qu'il marqua durant les
+longues années de sa retraite. Les facultés innées qu'on a
+exercées beaucoup et qu'on arrête brusquement au milieu de
+la carrière, après les premiers instants donnés au délassement
+et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le genre
+de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à
+l'âme qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique
+pas son objet et nous livre à tout le vague de l'<i>ennui</i>. Bientôt
+l'inquiétude se décide; la faculté sans aliment s'<i>affame</i>, pour
+ainsi dire; elle crie au dedans de nous: c'est comme un coursier
+généreux qui hennit dans l'étable et demande l'arène; on
+n'y peut tenir, et tous les projets de retraite sont oubliés.
+Qu'on se figure, par exemple, à la place de Racine, au sein
+du même loisir, quelqu'un de ces génies incontestablement
+dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. Oh!
+les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du
+poète va fermenter et se remplir! comme chaque idée,
+chaque sentiment va revêtir à ses yeux un masque, un personnage,
+et marcher à ses côtés! que de générations spontanées
+vont éclore de toutes parts et lever la tête sur cette eau dormante!
+que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses
+rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui
+parleront comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La
+reine Mab descendra en char et se posera sur ce front endormi.
+Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou Dorine, Chérubin
+ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et empressés,
+s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille
+côtés pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs
+amants séparés, à leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront
+devant lui, comme dans l'Élysée antique le devin
+Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait les âmes des héros
+qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par groupes,
+ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et,
+dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière
+du jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières
+et se perdant dans le taillis; Juliette au balcon tendant
+les bras à Roméo; l'ingénue Agnès à son balcon aussi, et rendant
+à son amant salut pour salut du matin au soir; la moqueuse
+Suzanne et la belle comtesse habillant le page; que
+sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces apparitions
+enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du sein
+de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera,
+tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui.
+Chacun reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais,
+comme un joueur excité par l'abstinence, tentera de nouveau
+avec fureur les chances et la folie des intrigues. Scott, plus insouciant
+peut-être, et comme un voyageur simplement curieux
+qui a déjà vu beaucoup de siècles et de pays, mais qui
+n'est pas las encore, se remettra en marche au risque de
+repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière,
+penseur profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même
+et d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un
+comique plus grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare
+redoublera de grâce, de fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille
+enfin (car il est de cette famille), Corneille couvert de
+cicatrices, épuisé, mais infatigable et sans relâche comme ses
+héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès dont parle
+Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir,
+Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes
+espagnoles et ses drapeaux déchirés.</p>
+
+<p>Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur
+ressembla jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce
+qu'il avait quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie,
+des apparitions charmantes qui remuaient, comme autrefois,
+son coeur? Ce serait faire injure à son génie. Mais ces créations
+mêmes vers lesquelles un doux penchant dut le rentraîner
+d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice au long voile,
+ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit tombante,
+sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient,
+comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande?
+Où voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup
+de l'<i>Élégie à la voix gémissante</i>;</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars,</p>
+<p>Belle, levant au ciel ses humides regards?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces
+formes attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles
+longtemps à repasser dans ses songes? Pour moi, je ne le crois
+point. Il fut prompt à les dissiper et à les oublier: ses affections
+bientôt allèrent toutes ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal,
+alors persécuté, et se complaisait délicieusement dans
+ses souvenirs d'enfance: «En effet, dit-il, il n'y avoit point
+de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal.
+Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la
+piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les
+louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en
+même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques,
+la solitude des parloirs, le peu d'empressement
+des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de
+curiosité pour savoir les choses du monde et même les
+affaires de leurs proches; en un mot, une entière indifférence
+pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien
+les personnes qui connoissoient l'intérieur de ce monastère
+y trouvoient-elles de nouveaux sujets d'édification!
+Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour pour
+la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche,
+une prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois
+les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience
+dans les soeurs, nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance
+toujours prompte et le commandement toujours raisonnable.»
+Et vers le même temps il écrivait à son fils: «M. de
+Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité, de
+quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant,
+c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je
+veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse
+refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce
+qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit très-glorieux pour elle de
+mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra
+la mort de plus près, elle changera de langage comme font
+d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers
+quand ils se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui
+m'apprit hier cette particularité dont elle étoit effrayée, et
+qu'elle a sue, comme je crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.»
+Et dans une autre lettre: «Le pauvre M. Boyer est
+mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai, en passant,
+que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé,
+qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé
+à la comédie, très-repentante de sa vie passée, mais
+surtout fort affligée de mourir: du moins M. Despréaux
+me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Auteuil, qui l'assista
+à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans la maison
+d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.»
+On a besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que
+Racine voulait faire indirectement la leçon à son fils, et condamner
+ses propres erreurs dans la personne de celle qui en
+avait été l'objet. Mais, même en tenant compte de l'intention,
+on peut conclure hardiment, après avoir lu et comparé ces
+passages, que les sentiments du poëte ne prenaient plus la
+forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui
+était depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait
+toute son âme; il y puisait le calme, il y rapportait ses
+prières; il était plein des gémissements de cette maison
+affligée, quand il fit entendre, pour l'heureuse maison de
+Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs d'<i>Esther</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. En un
+mot, c'était la disposition lyrique qui prévalait évidemment
+dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut d'épanchement
+convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons
+parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique,
+à ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect
+profond et un sincère amour, a essayé de retracer l'état
+intérieur de cette belle âme dans une pièce de vers qu'il ne
+nous est pas permis de louer, mais que nous insérons ici
+comme achevant de mettre en lumière notre point de vue critique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère des
+Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai
+1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait
+été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là,
+ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le
+prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus tard,
+surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le chargé
+d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes d'adoucissement
+près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou
+tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à ces
+démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.</blockquote>
+<br>
+
+<p>LES LARMES DE RACINE.</p>
+
+<p>Racine, qui veut pleurer, viendra à la
+profession de la soeur Lalie.<br>
+
+(MADAME DE MAINTENON.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Jean Racine, le grand poëte,</p>
+<p>Le poëte aimant et pieux,</p>
+<p>Après que sa lyre muette</p>
+<p>Se fut voilée à tous les yeux,</p>
+<p>Renonçant à la gloire humaine,</p>
+<p>S'il sentait en son âme pleine</p>
+<p>Le flot contenu murmurer,</p>
+<p>Ne savait que fondre en prière,</p>
+<p>Pencher l'urne dans la poussière</p>
+<p>Aux pieds du Seigneur, et pleurer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme un coeur pur de jeune fille</p>
+<p>Qui coule et déborde en secret,</p>
+<p>A chaque peine de famille,</p>
+<p>Au moindre bonheur, il pleurait;</p>
+<p>A voir pleurer sa fille aînée;</p>
+<p>A voir sa table couronnée</p>
+<p>D'enfants, et lui-même au déclin;</p>
+<p>A sentir les inquiétudes</p>
+<p>De père, tout causant d'études,</p>
+<p>Les soirs d'hiver, avec Rollin;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou si dans la sainte patrie,</p>
+<p>Berceau de ses rêves touchants,</p>
+<p>Il s'égarait par la prairie</p>
+<p>Au fond de Port-Royal-des-Champs;</p>
+<p>S'il revoyait du cloître austère</p>
+<p>Les longs murs, l'étang solitaire,</p>
+<p>Il pleurait comme un exilé;</p>
+<p>Pour lui, pleurer avait des charmes.</p>
+<p>Le jour que mourait dans les larmes</p>
+<p>Ou La Fontaine ou Champmeslé<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Surtout ces pleurs avec délices</p>
+<p>En ruisseaux d'amour s'écoulaient,</p>
+<p>Chaque fois que sous des cilices</p>
+<p>Des fronts de seize ans se voilaient;</p>
+<p>Chaque fois que des jeunes filles,</p>
+<p>Le jour de leurs voeux, sous les grilles</p>
+<p>S'en allaient aux yeux des parents,</p>
+<p>Et foulant leurs bouquets de fête,</p>
+<p>Livrant les cheveux de leur tête,</p>
+<p>Épanchaient leur âme à torrents.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lui-même il dut payer sa dette;</p>
+<p>Au temple il porta son agneau;</p>
+<p>Dieu marquant sa fille cadette,</p>
+<p>La dota du mystique anneau.</p>
+<p>Au pied de l'autel avancée,</p>
+<p>La douce et blanche fiancée</p>
+<p>Attendait le divin Époux;</p>
+<p>Mais, sans voir la cérémonie,</p>
+<p>Parmi l'encens et l'harmonie</p>
+<p>Sanglotait le père à genoux<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Il est permis de supposer, malgré ce qu'on a vu plus haut, que
+le poëte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et quelques
+prières.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chérie, qui se fit
+religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers fort
+touchante, où il décrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives de
+ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel;
+<i>Vie de Lope de Vega</i>). Mais Racine ne put que pleurer.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,</p>
+<p>Pareils à ceux qu'en sa ferveur</p>
+<p>Madeleine la pécheresse</p>
+<p>Répandit aux pieds du Sauveur;</p>
+<p>Pareils aux flots de parfum rare</p>
+<p>Qu'en pleurant la soeur de Lazare</p>
+<p>De ses longs cheveux essuya;</p>
+<p>Pleurs abondants comme les vôtres,</p>
+<p>O le plus tendre des apôtres,</p>
+<p>Avant le jour d'Alleluia!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Prière confuse et muette,</p>
+<p>Effusion de saints désirs,</p>
+<p>Quel luth se fera l'interprète</p>
+<p>De ces sanglots, de ces soupirs?</p>
+<p>Qui démêlera le mystère</p>
+<p>De ce coeur qui ne peut se taire,</p>
+<p>Et qui pourtant n'a point de voix?</p>
+<p>Qui dira le sens des murmures</p>
+<p>Qu'éveille à travers les ramures</p>
+<p>Le vent d'automne dans les bois?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'était une offrande avec plainte,</p>
+<p>Comme Abraham en sut offrir;</p>
+<p>C'était une dernière étreinte</p>
+<p>Pour l'enfant qu'on a vu nourrir;</p>
+<p>C'était un retour sur lui-même,</p>
+<p>Pécheur relevé d'anathème,</p>
+<p>Et sur les erreurs du passé;</p>
+<p>Un cri vers le Juge sublime,</p>
+<p>Pour qu'en faveur de la victime</p>
+<p>Tout le reste fût effacé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'était un rêve d'innocence,</p>
+<p>Et qui le faisait sangloter,</p>
+<p>De penser que, dès son enfance,</p>
+<p>Il aurait pu ne pas quitter</p>
+<p>Port-Royal et son doux rivage,</p>
+<p>Son vallon calme dans l'orage,</p>
+<p>Refuge propice aux devoirs;</p>
+<p>Ses châtaigniers aux larges ombres,</p>
+<p>Au dedans les corridors sombres,</p>
+<p>La solitude des parloirs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! si, les yeux mouillés encore,</p>
+<p>Ressaisissant son luth dormant,</p>
+<p>Il n'a pas dit, à voix sonore,</p>
+<p>Ce qu'il sentait en ce moment;</p>
+<p>S'il n'a pas raconté, poëte,</p>
+<p>Son âme pudique et discrète,</p>
+<p>Son holocauste et ses combats,</p>
+<p>Le Maître qui tient la balance</p>
+<p>N'a compris que mieux son silence:</p>
+<p>O mortels, ne le blâmez pas!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Celui qu'invoquent nos prières</p>
+<p>Ne fait pas descendre les pleurs</p>
+<p>Pour étinceler aux paupières,</p>
+<p>Ainsi que la rosée aux fleurs;</p>
+<p>Il ne fait pas sous son haleine</p>
+<p>Palpiter la poitrine humaine,</p>
+<p>Pour en tirer d'aimables sons;</p>
+<p>Mais sa rosée est fécondante;</p>
+<p>Mais son haleine, immense, ardente,</p>
+<p>Travaille à fondre nos glaçons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'importent ces chants qu'on exhale,</p>
+<p>Ces harpes autour du saint lieu;</p>
+<p>Que notre voix soit la cymbale</p>
+<p>Marchant devant l'arche de Dieu;</p>
+<p>Si l'âme, trop tôt consolée,</p>
+<p>Comme une veuve non voilée</p>
+<p>Dissipe ce qu'il faut sentir;</p>
+<p>Si le coupable prend le change,</p>
+<p>Et tout ce qu'il paye en louange,</p>
+<p>S'il le retranche au repentir?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent
+point étrangers à l'âme de Racine. Dans un très-beau cantique
+<i>sur la Charité</i>, imité de saint Paul, il dit lui-même, en
+des termes assez semblables, et dont notre ami paraît s'être
+souvenu:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>En vain je parlerais le langage des Anges,</p>
+<p> En vain, mon Dieu, de tes louanges</p>
+<p> Je remplirois tout l'univers:</p>
+<p> Sans amour ma gloire n'égale</p>
+<p> Que la gloire de la cymbale,</p>
+<p> Qui d'un vain bruit frappe les airs.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Si maintenant l'on m'objecte que cette théorie conjecturale
+serait admissible peut-être si Racine n'avait pas fait <i>Athalie</i>,
+mais qu'<i>Athalie</i> seule répond victorieusement à tout et révèle
+dans le poëte un génie essentiellement dramatique, je répliquerai
+à mon tour qu'en admirant beaucoup <i>Athalie</i>, je ne
+lui reconnais point tant de portée; que la quantité d'élévation,
+d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne me paraît pas
+du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le haut
+lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et
+qu'à mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez
+Racine des qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement
+sa tendresse habituelle.</p>
+
+<p>L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera
+involontairement aux mêmes conclusions sur la nature
+et la vocation de son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style
+dramatique? C'est quelque chose de simple, de familier, de
+vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se brise, qui monte et redescend,
+qui change sans effort en passant d'un personnage à
+l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments
+de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis
+l'ironie s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue
+ressemble à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés.
+Les gestes, les inflexions de voix et les sinuosités du discours
+sont en parfaite harmonie; les hasards naturels, les
+particularités journalières d'une conversation qui s'anime, se
+reproduisent en leur lieu. Auguste est assis avec Cinna dans
+son cabinet et lui parle longuement; chaque fois que Cinna
+veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la
+main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu
+de Talma, c'était tout le style dramatique mis en dehors et
+traduit aux yeux.&mdash;Les personnages du drame, vivant de la
+vie réelle comme tout le monde, doivent en rappeler à chaque
+instant les détails et les habitudes. <i>Hier, aujourd'hui, demain</i>,
+sont des mots très-significatifs pour eux. Les plus chers souvenirs
+dont se nourrit leur passion favorite leur apparaissent
+au complet avec une singulière vivacité dans les moindres
+circonstances. Il leur échappe souvent de dire: <i>Tel jour, à
+telle heure, en tel endroit</i>. L'amour dont une âme est pleine,
+et qui cherche un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure,
+en tire des images, des comparaisons sans nombre, en fait
+jaillir des sources imprévues de tendresse. Juliette, au balcon,
+croit entendre le chant de l'alouette, et presse son jeune
+époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le rossignol
+qu'on entend, afin de rester encore.</p>
+
+<p>La douleur est superstitieuse; l'âme, en ses moments extrêmes,
+a de singuliers retours; elle semble, avant de quitter
+cette vie, s'y rattacher à plaisir par les fils les plus déliés et
+les plus fragiles. Desdemona, émue du vague pressentiment de
+sa fin, revient toujours, sans savoir pourquoi, à <i>une chanson de
+Saule</i> que lui chantait dans son enfance une vieille esclave
+qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique même, grâce aux
+détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la réalité, ne
+fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement à l'effet dramatique.</p>
+
+<p>Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au
+style du drame; mais sans se mettre exprès à décrire, sans
+étaler sa toile pour peindre, il est tel mot de pure causerie
+qui, jeté comme au hasard, va nous donner la couleur des
+lieux et préciser d'avance le théâtre où se déploiera la passion.
+Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth; il en
+trouve le site agréable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a
+des nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau:
+preuve, dit-il, que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde
+en traits pareils; les tragiques grecs en offriraient
+également. Racine n'en a jamais.</p>
+
+<p>Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte
+assez uniforme d'élégance et de poésie; rien ne s'y détache
+particulièrement. Le procédé en est d'ordinaire analytique et
+abstrait; chaque personnage principal, au lieu de répandre
+sa passion au dehors en ne faisant qu'un avec elle, regarde le
+plus souvent cette passion au dedans de lui-même, et la raconte
+par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde
+intérieur, au sein de ce <i>moi</i>, comme disent les philosophes:
+de là une manière générale d'exposition et de récit qui suppose
+toujours dans chaque héros ou chaque héroïne un certain
+loisir pour s'examiner préalablement; de là encore tout
+un ordre d'images délicates, et un tendre coloris de demi-jour,
+emprunté à une savante métaphysique du coeur; mais
+peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous ramènent
+à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine
+élude les détails, les dédaigne, et quand elle voudrait y
+atteindre, elle semble impuissante à les saisir. Il y a dans
+<i>Bajazet</i> un passage, entre autres, fort admiré de Voltaire:
+Acomat explique à Osmin comment, malgré les défenses rigoureuses
+du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et s'aimer:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle</p>
+<p>De la more d'Amurat fit courir la nouvelle.</p>
+<p>La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer,</p>
+<p>Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.</p>
+<p>Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent;</p>
+<p>De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent:</p>
+<p>Et les dons achevant d'ébranler leur devoir,</p>
+<p>Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Au lieu d'une explication nette et circonstanciée de la rencontre,
+comme tout cela est touché avec précaution! comme
+le mot propre est habilement évincé! <i>les esclaves tremblèrent!
+les gardes se troublèrent!</i> Que d'efforts en pure perte! que
+d'élégances déplacées dans la bouche sévère du
+grand-vizir!&mdash;Monime
+a voulu s'étrangler avec son bandeau, ou, comme
+dit Racine, <i>faire un affreux lien d'un sacré diadème</i>; elle
+apostrophe
+ce diadème en vers enchanteurs que je me garderai
+bien de blâmer. Je noterai seulement que, dans la colère et le
+mépris dont elle accable ce <i>fatal tissu</i>, elle ne l'ose nommer
+qu'en termes généraux et avec d'exquises injures. Il résulte
+de cette perpétuelle nécessité de noblesse et d'élégance que
+s'impose le poëte, que lorsqu'il en vient à quelques-unes de
+ces parties de transition qu'il est impossible de relever et d'ennoblir,
+son vers inévitablement déroge, et peut alors sembler
+prosaïque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort
+s'est amusé à noter dans <i>Esther</i> le petit nombre de vers
+qu'il croit entachés de prosaïsme. Au reste, Racine a tellement
+pris garde à ce genre de reproche, qu'au risque de
+violer les convenances dramatiques, il a su prêter des paroles
+pompeuses ou fleuries à ses personnages les plus subalternes
+comme à ses héros les plus achevés. Il traite ses confidentes
+sur le même pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi
+majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a déjà remarqué
+que, dans Euripide, le vieillard qui tient la place
+d'Arcas
+n'a qu'un langage simple, non figuré, conforme à sa
+condition d'esclave: «Pourquoi donc sortir de votre tente, ô
+roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est assoupi
+dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé
+la sentinelle qui veille sur les retranchements?» Et c'est
+Agamemnon qui dit: «Hélas! on n'entend ni le chant des
+oiseaux, ni le bruit de la mer; le silence règne sur l'Euripe.»
+Dans Racine au contraire, Arcas prend les devants en poésie,
+et il est le premier à s'écrier:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le
+désordre d'une nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau,
+écrire une lettre et l'effacer, y imprimer le cachet et le
+rompre, jeter à terre ses tablettes et verser un torrent de
+larmes. Racine fils avoue avec candeur qu'on peut regretter
+dans l'Iphigénie française cette vive peinture de l'Agamemnon
+grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans l'intérieur
+de la tente du héros, et de nommer certaines choses de la vie
+par leur nom<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Euripide d'ailleurs ne s'était pas fait faute, on le voit, de quelques
+anachronismes de moeurs et de moyens. On n'écrivait pas de lettres
+au siège de Troie; il n'est jamais question d'écriture dans Homère;
+mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'à
+l'exactitude historique.</blockquote>
+
+<p>Le procédé continu d'analyse dont Racine fait usage, l'élégance
+merveilleuse dont il revêt ses pensées, l'allure un peu
+solennelle et arrondie de sa phrase, la mélodie cadencée de
+ses vers, tout contribue à rendre son style tout à fait distinct
+de la plupart des styles franchement et purement dramatiques.
+Talma, qui, dans ses dernières années, en était venu à
+donner à ses rôles, surtout à ceux que lui fournissait Corneille,
+une simplicité d'action, une familiarité saisissante et sublime,
+l'aurait vainement essayé pour les héros de Racine; il eût
+même été coupable de briser la déclamation soutenue de
+leur discours, et de ramener à la causerie ce beau vers un peu
+chanté. Est-ce à dire pourtant que le caractère dramatique
+manque entièrement à cette manière de faire parler des personnages?
+Loin de notre pensée un tel blasphème! Le style
+de Racine convient à ravir au genre de drame qu'il exprime,
+et nous offre un composé parfait des mêmes qualités heureuses.
+Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton;
+dans cet idéal complet de délicatesse et de grâce, Monime, en
+vérité, aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation
+douce et choisie, d'un charme croissant, une confidence
+pénétrante et pleine d'émotion, comme on se figure
+qu'en pouvait suggérer au poëte le commerce paisible de
+cette société où une femme écrivait <i>la Princesse de Clèves</i>;
+c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mêle à
+tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir,
+dans chaque larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe
+brusquement des tableaux de Rubens à ceux de M. Ingres,
+comme on a l'oeil rempli de l'éclatante variété pittoresque du
+grand maître flamand, on ne voit d'abord dans l'artiste français
+qu'un ton assez uniforme, une teinte diffuse de pâle et
+douce lumière. Mais qu'on approche de plus près et qu'on
+observe avec soin: mille nuances fines vont éclore sous le
+regard; mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond
+et serré; on ne peut plus en détacher ses yeux. C'est le
+cas de Racine lorsqu'on vient à lui en quittant Molière ou
+Shakspeare: il demande alors plus que jamais à être regardé
+de très-près et longtemps; ainsi seulement on surprendra les
+secrets de sa manière: ainsi, dans l'atmosphère du sentiment
+principal qui fait le fond de chaque tragédie, on verra se dessiner
+et se mouvoir les divers caractères avec leurs traits personnels;
+ainsi, les différences d'accentuation, fugitives et
+ténues, deviendront saisissables, et prêteront une sorte de vérité
+relative au langage de chacun; on saura avec précision
+jusqu'à quel point Racine est dramatique, et dans quel sens
+il ne l'est pas.</p>
+
+<p>Racine a fait <i>les Plaideurs</i>; et, dans cette admirable farce,
+il a tellement atteint du premier coup le vrai style de la comédie,
+qu'on peut s'étonner qu'il s'en soit tenu à cet essai.
+Comment n'a-t-il pas deviné, se dit involontairement la critique
+questionneuse de nos jours, que l'emploi de ce style
+sincèrement dramatique, qu'il venait de dérober à Molière,
+n'était pas limité à la comédie; que la passion la plus sérieuse
+pouvait s'en servir et l'élever jusqu'à elle? Comment ne s'est-il
+pas rappelé que le style de Corneille, en bien des endroits
+pathétiques, ne diffère pas essentiellement de celui de Molière?
+il ne s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de réforme
+dramatique qui se poursuit maintenant sous nos yeux eût été
+dès lors accomplie.&mdash;C'est que, sans doute, dans la tragédie
+telle qu'il la concevait, Racine n'avait nullement besoin de ce
+franc et libre langage; c'est que <i>les Plaideurs</i> ne furent jamais
+qu'une débauche de table, un accident de cabaret dans sa vie
+littéraire; c'est que d'invincibles préjugés s'opposent toujours
+à ces fusions si simples que combine à son aise la critique
+après deux siècles. Du temps de Racine, Fénelon, son ami,
+son admirateur, et qui semble un de ses parents les plus
+proches par le génie, écrivait de Molière: «En pensant bien,
+il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcées
+et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la
+plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une
+multitude de métaphores qui approchent du galimatias.
+J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple,
+l'<i>Avare</i> est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers:
+il est vrai que la versification françoise l'a gêné; il est vrai
+même qu'il a mieux réussi pour les vers dans l'<i>Amphitryon</i>,
+où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais en
+général il me paroît, jusque dans sa prose, ne parler point
+assez simplement pour exprimer toutes les passions.» Il faut
+se souvenir que l'auteur de cet étrange jugement avait la manière
+d'écrire la plus antipathique à Molière qui se puisse
+imaginer. Il était doux, fleuri, agréablement subtil, épris des
+antiques chimères, doué des signes gracieux de l'avenir; et sa
+prose, <i>encor qu'un peu traînante</i>, ne ressemblait pas mal à ces
+beaux vieillards divins dont il nous parle souvent, à longue
+barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un bâton
+d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers
+un temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il
+énonçait à coup sûr, dans cette lettre à l'Académie, l'opinion
+de plus d'un esprit délicat, de plus d'un académicien de son
+temps, et Racine lui-même se serait probablement entendu
+avec lui pour critiquer sur beaucoup de points la diction de Molière.</p>
+
+<p>La sienne est scrupuleuse, irréprochable, et tout l'éloge
+qu'on a coutume de faire du style de Racine en général doit
+s'appliquer sans réserve à sa diction. Nul n'a su mieux que
+lui la valeur des mots, le pouvoir de leur position et de
+leurs alliances, l'art des transitions, <i>ce chef-d'oeuvre le plus
+difficile de la poésie</i>, comme lui disait Boileau; on peut voir
+là-dessus leur correspondance. En se tenant à un vocabulaire
+un peu restreint, Racine a multiplié les combinaisons
+et les ressources. On remarquera que dans ses tours
+il conserve par moments des traces légères d'une langue
+antérieure à la sienne, et je trouve pour mon compte un
+charme infini à ces idiotismes trop peu nombreux qui lui
+ont valu d'être souligné quelquefois par les critiques du dernier
+siècle.</p>
+
+<p>En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice,
+ce me semble, à traiter Racine autrement que tous
+les vrais poëtes de génie, à lui demander ce qu'il n'a pas, à
+ne pas le prendre pour ce qu'il est, à ne pas accepter, en le
+jugeant, les conditions de sa nature. Son style est complet en
+soi, aussi complet que son drame lui-même; ce style est le
+produit d'une organisation rare et flexible, modifiée par une
+éducation continuelle et par une multitude de circonstances
+sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant qu'aucun
+autre, et à force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie,
+marqué au coin d'une individualité distincte, et nous retrace
+presque partout le profil noble, tendre et mélancolique de
+l'homme avec la date du temps. D'où il résulte aussi que vouloir
+ériger ce style en <i>style-modèle</i>, le professer à tout propos
+et en toute occurrence, y rapporter toutes les autres manières
+comme à un type invariable, c'est bien peu le comprendre et
+l'admirer bien superficiellement, c'est le renfermer tout
+entier dans ses qualités de grammaire et de diction. Nous
+croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en déclarant
+le style de Racine, comme celui de La Fontaine et
+de Bossuet, digne sans doute d'une éternelle étude, mais
+impossible, mais inutile à imiter, et surtout d'une forme
+peu applicable au drame nouveau, précisément parce qu'il
+nous paraît si bien approprié à un genre de tragédie qui
+n'est plus.</p>
+
+<p>Janvier 1830.</p>
+<br>
+
+<p>SUR LA REPRISE DE BÉRÉNICE<br>
+AU THÉÂTRE-FRANÇAIS.<br>
+
+(Janvier 1844.)</p>
+
+<br><br>
+
+
+<p>Il y avait quelque hardiesse à revenir de nos jours à <i>Bérénice</i>,
+et cette hardiesse pourtant, à la bien prendre, était de
+celles qui doivent réussir. On peut considérer même que le
+moment présent et propice était tout trouvé. Le goût a des
+flux et des reflux bizarres; ce sont des courants qu'il faut
+suivre et qu'il ne faut pas craindre d'épuiser. Après Moscow
+et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de Stendhal,
+<i>Iphigénie en Aulide</i> devait sembler une bien moins bonne tragédie
+et un peu tiède; il voulait dire qu'après les grandes
+scènes et les émotions terribles de nos révolutions et de nos
+guerres, il y avait urgence d'introduire sur le théâtre un peu
+plus de mouvement et d'intérêt présent. Mais aujourd'hui,
+après tant de bouleversements qui ont eu lieu sur la scène,
+et de telles tentatives aventureuses dont on paraît un peu
+lassé, <i>Iphigénie</i> redevient de mise, elle reprend à son tour
+toute sa vivacité et son coloris charmant. On en a tant vu,
+qu'un peu de langueur même repose, rafraîchit et fait l'effet
+plutôt de ranimer. Après les drames compliqués qui ont mis
+en oeuvre tant de machines, l'extrême simplicité retrouve des
+chances de plaire; après <i>la Tour de Nesle</i> et <i>les Mystères de
+Paris</i> (je les range parmi les drames à machines), c'est bien
+le moins qu'on essaie d'<i>Ariane</i> et de <i>Bérénice</i>.</p>
+
+<p>Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux
+de l'oeuvre de Racine, <i>Bérénice</i> a droit de compter pour beaucoup.
+Certes, nous n'irons pas l'élever au nombre de ses
+chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre et la suite où ceux-ci viennent
+se ranger. Un homme de talent qui a particulièrement
+étudié Racine, et qui s'y connaît à fond en matière dramatique,
+classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragédies du
+grand poëte: <i>Athalie</i>, <i>Iphigénie</i>, <i>Andromaque</i>, <i>Phèdre</i> et <i>Britannicus</i>.
+Je crois même qu'à titre de pièce achevée et accomplie,
+de tragédie parfaite offrant le groupe dans toute sa
+beauté, il mettait <i>Iphigénie</i> au-dessus des autres, et la qualifiait
+le chef-d'oeuvre de l'art sur notre théâtre. Mais, quoi
+qu'il en soit, la hauteur d'<i>Athalie</i> compense et emporte tout.
+<i>Bérénice</i> ne saurait se citer auprès de ces cinq productions
+hors de pair; elle ne soutiendrait même pas le parallèle avec
+les autres pièces relativement secondaires, telles que
+<i>Mithridate</i>
+et <i>Bajazet</i>, et pourtant elle a sa grâce bien particulière,
+son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages de tout
+grand auteur ceux qu'il a faits selon son goût propre et son
+faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porté à
+un idéal supérieur. <i>Bérénice</i>, bien que commandée par Madame,
+me semble tout à fait dans le goût secret et selon la
+pente naturelle de Racine; c'est du Racine pur, un peu
+faible si l'on veut, du Racine qui s'abandonne, qui oublie
+Boileau, qui pense surtout à la Champmeslé, et compose une
+musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau,
+apprenant que Racine s'était engagé à traiter ce sujet sur la
+demande de la duchesse d'Orléans, s'écria: «Si je m'y étais
+trouvé, je l'aurais bien empêché de donner sa parole.» Mais
+on assure aussi que Racine aimait mieux cette pièce que ses
+autres tragédies, qu'il avait pour elle cette prédilection que
+Corneille portait à son <i>Attila</i>. Je n'admets qu'à demi la similitude,
+mais je crois volontiers à la prédilection. Cela devait
+être. <i>Bérénice</i>, chez lui, c'est la veine secrète, là veine du
+milieu.</p>
+
+<p>On a quelquefois regretté que Racine n'eût pas fait d'élégies;
+mais qu'est-ce donc dans ses pièces que ces rôles délicats,
+parfois un peu pâles comme Aricie, bien souvent
+passionnés et enchanteurs, Atalide, Monime, et surtout Bérénice?</p>
+
+<p><i>Bérénice</i> peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse
+dans l'oeuvre de Racine, comme la Champmeslé le fut
+dans sa vie.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses
+qu'elles semblent par exception, revinssent trop souvent;
+elles affecteraient l'oeuvre entière d'une teinte trop particulière
+et qui aurait sa monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations
+qu'il doit consulter, qu'il doit suivre, qu'il doit
+diriger et aussi réprimer mainte fois. Dans l'ordre poétique
+comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix de l'effort,
+de la lutte et de la constance; l'idéal habite les hauts sommets.
+On oublie trop de nos jours ce devoir imposé au talent;
+sous prétexte de <i>lyrisme</i>, chacun s'abandonne à sa pente, et
+l'on n'atteint pas à l'oeuvre dernière dont on eût été capable.
+Aux époques tout à fait saines et excellentes, les choses ne se
+pratiquent pas ainsi. Ce n'est pas contrarier son talent et aller
+contre Minerve que de se resserrer, de se restreindre sur
+quelques points, de viser à s'élever et à s'agrandir sur certains
+autres. Dans le beau siècle dont nous parlons, ce devoir
+rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se personnifiait
+dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon
+que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement
+en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à
+temps dans la personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte;
+il n'y a plus moyen de l'oublier ni de l'éluder. Molière,
+le grand comique, était sujet à se répandre et à se distraire
+dans les délicieuses mais surabondantes bouffonneries des
+Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y attarder
+trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort.
+Despréaux, c'est-à-dire la conscience littéraire, éleva la voix,
+et l'on eut à son moment <i>le Misanthrope</i>. Ainsi de La Fontaine,
+qu'il fallut tirer de ses dizains et de ses contes où il se
+complaisait si aisément, pour l'appliquer à ses fables et lui
+faire porter ses plus beaux fruits. Ainsi de Racine lui-même
+qui, au sortir des douceurs premières, s'élevait à Burrhus et
+aspirait à <i>Phèdre</i>. Il retomba cette fois, il fit <i>Bérénice</i> sans Boileau,
+comme il s'était caché, enfant, de ses maîtres pour lire
+le roman d'Héliodore.</p>
+
+<p>Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour nous de surprendre
+la fibre à nu et de pénétrer en ce point le plus reculé
+du coeur. Une personne, un talent, ne sont pas bien connus à
+fond, tant qu'on n'a pas touché ce point-là. De même qu'on
+dit qu'il faut passer tout un été à Naples et un hiver à Saint-Pétersbourg,
+de même, quand on aborde Racine, il faut aller
+franchement jusqu'à <i>Bérénice</i>.</p>
+
+<p>La pièce se donna pour la première fois sur le théâtre de
+l'hôtel de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord
+plus de trente représentations, un succès de larmes, des brochures
+critiques pour et contre, des parodies bouffonnes au
+Théâtre-Italien, enfin tout ce qui constitue les honneurs de la
+vogue. On lit partout l'anecdote de son origine, l'ordre de
+Madame, ce duel poétique et galant de Racine et de Corneille,
+la défaite de ce dernier. Mais indépendamment des circonstances
+particulières qui favorisèrent le premier succès, et sur
+lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaître que Racine
+a su tirer d'un sujet si simple une pièce d'un intérêt durable,
+puisque toutes les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontré un
+acteur et une actrice dignes de ces rôles de Titus et de Bérénice,
+le public a retrouvé les applaudissements et les larmes.
+Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux années de Voltaire.
+En août 1724, la reprise de <i>Bérénice</i> à la Comédie-Française
+fut extrêmement goûtée. Mademoiselle Le Couvreur, Quinault
+l'aîné et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rôles qu'avaient
+autrefois remplis mademoiselle de Champmeslé, Floridor, et
+le mari de la Champmeslé. Les mêmes acteurs redonnèrent
+moins heureusement la pièce en 1728. Mais surtout la tradition
+a conservé un vif souvenir du triomphe de mademoiselle
+Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie d'expression
+dans le personnage de cette reine attendrissante, que le
+factionnaire même, placé sur la scène, laissa, dit-on, tomber
+son arme et pleura<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. <i>Bérénice</i> reparut encore trois fois en
+décembre 1782 et janvier 1783; ce fut son dernier soupir
+au XVIIIe siècle<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Avant la reprise actuelle, elle avait été représentée
+en dernier lieu le 7 et le 13 février 1807, c'est-à-dire
+il y a trente-sept ans. Mademoiselle George jouait Bérénice,
+Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pièce ne fut
+donnée alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire
+avait cessé, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous
+dit: «Il est constant que <i>Bérénice</i> n'a point fait pleurer à
+cette représentation, mais qu'elle a fait bâiller; toutes les
+dissertations littéraires ne sauraient détruire un fait aussi notoire.»
+Talma pourtant goûtait ce rôle d'Antiochus ou celui
+de Titus, tel qu'il le concevait, et il en disait, ainsi que de
+Nicomède, que c'étaient de ces rôles à jouer deux fois par an,
+donnant à entendre par là que ce ton modéré, et assez loin
+du haut tragique, détend et repose<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. La reprise d'aujourd'hui
+a réussi; on n'est pas tout à fait revenu aux larmes,
+mais on accorde de vrais applaudissements. Jean-Jacques a
+raconté qu'il assista un jour à une représentation de <i>Bérénice</i>
+avec d'Alembert, et que la pièce leur fit à tous deux un
+plaisir <i>auquel ils s'attendaient peu</i>. Il y a eu de cette agréable
+surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; à la
+lecture, on n'y voit guère qu'une ravissante élégie; à la représentation,
+quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent,
+et l'intérêt, sans aller jamais au comble, ne languit pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Il y eut cinq représentations coup sur coup dans la seconde
+quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservés des recettes
+ne répondent pas tout à fait à cette haute renommée de succès.
+Il faut croire à ce succès pourtant, d'après l'impression qui en est
+restée; La Harpe, dans le chapitre de son <i>Cours de Littérature</i> où il
+juge l'oeuvre, se plaît à rappeler le nom de Gaussin comme inséparable
+de celui de Bérénice.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>L'Année littéraire</i> (1783, tome I, page 137) constate un certain
+succès et en parle comme nous le ferions nous-même, en l'opposant
+aux succès plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, quelques années
+après, un retour de <i>Bérénice</i> par mademoiselle Desgarcins. J'en
+entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rôles étaient
+même déjà distribués entre mademoiselle Duchesnois, Talma et Lafon.
+Talma aurait joué Titus; mais les choses en restèrent là. On ne conçoit
+pas, en effet, que la représentation eût été possible sous l'Empire
+après le <i>divorce</i>; on y aurait vu trop d'allusions.</blockquote>
+
+
+<p>Érudits comme nous le sommes devenus et occupés de la
+couleur historique, il y a pour nous, dans la représentation
+actuelle de <i>Bérénice</i>, un intérêt d'étude et de souvenir. Voilà
+donc une de ces pièces qui charmaient et enlevaient la jeune
+cour de Louis XIV à son heure la plus brillante, et l'on s'en
+demande les raisons, et, tout en jouissant du charme quelque
+peu amolli des vers, on se reporte aux allusions d'autrefois.
+Elles étaient nombreuses dans <i>Bérénice</i>, elles s'y croisaient en
+mille reflets, et il y a plaisir à croire les deviner encore. Voltaire,
+avec son tact rapide, a très-bien indiqué la plus essentielle
+et la plus voisine de l'inspiration première. «Henriette
+d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine
+et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de
+Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur
+l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet, et
+en cela elle ne se trompait pas; mais elle avait encore un intérêt
+secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre:
+elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps
+pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour elle.
+Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble
+dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soeur
+mirent un frein à leurs désirs; mais il resta toujours
+dans leurs coeurs une inclination secrète, toujours chère à l'un
+et à l'autre. Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir développés
+sur la scène autant pour sa consolation que pour son
+amusement.» On sait en effet, par l'intéressante histoire qu'a
+tracée d'elle madame de La Fayette, combien Madame et son
+royal beau-frère s'étaient aimés dans cette nuance aimable
+qui laisse la limite confuse et qui prête surtout au rêve, à la
+poésie. L'adorable princesse qui put dire à son lit de mort
+à Monsieur: <i>Je ne vous ai jamais manqué</i>, aimait pourtant à se
+jouer dans les mille trames gracieuses qui se compliquaient
+autour d'elle, et à s'enchanter du récit de ce qu'elle inspirait.
+Racine, un peu plus que Corneille sans doute, dut pénétrer
+dans ses arrière-pensées; il est permis pourtant de
+croire que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les
+révélations posthumes était beaucoup plus recouvert dans
+le moment même, et qu'en acceptant le sujet d'une si belle
+main, le poëte ne sut pas au juste combien l'intention tenait
+au coeur. Ses allusions, à lui, paraissent s'être plutôt reportées
+au souvenir déjà éloigné de Marie de Mancini, laquelle,
+dix années auparavant, avait pu dire au jeune roi à la
+veille de la rupture: <i>Ah! Sire, vous êtes roi; vous pleurez! et
+je pars!</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!</p>
+<p>.............................................</p>
+<p>...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:</p>
+<p>Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il y avait dans le rapport général des situations, dans une rupture
+également motivée sur les devoirs souverains et sur l'inviolable
+majesté du rang, assez de points de ressemblance
+pour captiver à l'antique histoire une cour si spirituelle, si
+empressée, et avant tout idolâtre de son roi. Mais d'autres
+lueurs, d'autres reflets rapides et non pas les moins touchants,
+venaient en quelque sorte se jouer à la traverse. Lorsqu'en
+effet on représenta, en novembre 1670, la pièce désirée et
+inspirée par Madame, cette princesse si chère à tous n'existait
+plus depuis quelques mois; <i>Madame était morte!</i> Or qu'on
+veuille songer à tout ce qu'ajoutait son souvenir à l'oeuvre où
+sa pensée était entrée pour une si grande part. Les sentiments
+discrets qu'elle avait nourris circulaient déjà plus librement,
+trahis par la mort; ils s'échappaient comme en vagues éclairs
+sur cette trame si fine; son âme aimable y respirait; les allusions
+devenaient, pour ainsi dire, à double fond. Tendresse,
+délicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait
+tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce règne de La
+Vallière.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu
+pour les apprécier. Je relisais l'autre jour la brochure de
+M. Guillaume de Schlegel, dans laquelle il compare la <i>Phèdre</i>
+de Racine et celle d'Euripide; il y exprime admirablement le
+genre de beauté de celle-ci, ce caractère chaste et sacré de
+l'Hippolyte, qu'il assimile avec grandeur au Méléagre et à
+l'Apollon antiques. Mais cette intelligence attentive, cette élévation
+pénétrante qui s'applique si bien à démontrer, à reconstituer
+à nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grèce, l'éloquent
+critique ne daigne pas en faire usage à notre égard, et il nous
+en laisse le soin sous prétexte d'incompétence, mais en réalité
+comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphère. D'autres
+que lui, d'éminents et ingénieux critiques que chacun sait,
+ont à leur tour repris la tâche et réparé la brèche avec honneur.
+Sans doute la tragédie française, si l'on excepte <i>Polyeucte</i>
+et <i>Athalie</i>, n'est pas exactement du même ordre que
+l'antique; celle-ci égale la beauté et l'austérité de la statuaire;
+elle nous apparaît debout après des siècles, et à travers toutes
+les mutilations, dans une attitude unique, immortelle. Notre
+tragédie, à nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un <i>cran</i> plus bas;
+elle s'attaque particulièrement au coeur et à ses sentiments
+délicats et déliés jusqu'au sein de la passion; elle s'encadre
+avec la société, non plus avec le temple; elle vit à l'infini sur
+des luttes, sur des scrupules intérieurs nés du christianisme
+ou de la chevalerie, et dès longtemps élaborés par une élite
+polie et galante. Mais là aussi se retrouvent la vérité, l'élévation,
+un genre de beauté; seulement il s'agit presque d'un art
+différent. Ce n'est plus au groupe de la statuaire antique et à
+cette première grandeur qu'on a affaire; ce sont plutôt des
+tableaux finis qu'il s'agit, même à distance, de voir dans leur
+cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquité non
+moins que M. de Schlegel, et par les parties également augustes,
+M. Quatremère de Quincy, a fait comprendre à merveille
+que les statues, les objets d'art de la Grèce, rangés et
+classés dans nos musées, n'avaient ni tout leur prix ni leur
+vrai sens; que, voués avant tout à une destination publique
+et le plus souvent sacrée, c'était dans cet encadrement primitif
+qu'il fallait les replacer en idée et les concevoir. Pourquoi
+l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au même
+effort équitable pour apprécier convenablement des oeuvres
+moins hautes sans doute, plus délicates souvent, sociales au
+plus haut degré, et qu'il suffit de reculer légèrement dans un
+passé encore peu lointain, pour y ressaisir toutes les justesses
+et toutes les grâces? Si jamais pièce réclama à bon droit chez
+le spectateur ce jeu quelque peu complaisant de l'imagination
+et du souvenir, c'est à coup sûr <i>Bérénice</i>; mais cette complaisance
+n'exige pas un effort bien pénible, et l'on n'a pas
+trop à se plaindre, après tout, d'être simplement obligé, pour
+subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles
+années d'un grand règne, des <i>nuits enflammées</i> et des <i>festons</i> où
+les chiffres mystérieux s'entrelaçaient. Quel moment en effet
+dans une société que celui où des sentiments si nobles, si délicats,
+disons même si subtils, et qui courraient presque risque
+de nous échapper aujourd'hui, étaient saisis unanimement
+par un cercle avide qu'ils occupaient aussitôt et passionnaient!
+<i>Bérénice</i> est de ces oeuvres qui honorent bien moins un poëte
+qu'une époque.</p>
+
+<p>Mme de La Fayette, qui était de ce cercle, et au premier
+rang, a écrit d'<i>Esther</i>, cette autre tragédie commandée bien
+plus tard, cette autre Juive aimable et qui correspond dans
+l'ordre religieux à sa première soeur, que c'était une <i>comédie
+de couvent</i>. J'accepte le mot sans défaveur, et je dirai à mon
+tour de <i>Bérénice</i> que c'est moins une tragédie qu'une comédie
+de coeur, une comédie-roman, contemporaine de <i>Zayde</i>, et
+qui allait donner le ton à <i>la Princesse de Clèves</i>:</p>
+
+<p>Dans l'exquise préface qu'il a mise à sa pièce, Racine
+rapproche son héroïne de Didon et voit de la ressemblance
+entre elles, sauf le poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne
+me fait pas tout à fait l'impression de Didon; la nuance est
+plus douce, on sent dès l'abord, et malgré toutes les menaces,
+qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle pâlira dans l'absence,
+elle s'en ira lentement mourir de son ennui. L'Ariane
+de Thomas Corneille me rend bien plus le désespoir de Didon.
+Bérénice, qui est si peu Juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire
+résignée: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera
+peut-être quelque disciple des apôtres qui lui indiquera le
+chemin de la Croix.</p>
+
+<p>Bérénice entre en scène comme aurait fait La Vallière, si
+elle eût osé; elle entre le coeur tout plein de son amour, empressée
+de se dérober à la foule des courtisans, ne pensant
+qu'à l'objet aimé, n'aimant en lui que lui-même. Elle a besoin
+d'en parler à quelqu'un, d'épancher sa reconnaissance, de
+répéter en cent façons dans ses discours ce nom adoré de Titus
+en y mariant le sien. Pourtant, dès qu'Antiochus s'est enhardi
+à parler pour son propre compte, elle sait l'arrêter d'une
+parole vibrante et fière: on sort du ton de l'élégie; la note
+tragique se fait sentir.</p>
+
+<p>Je ne sais à quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre
+des genres, tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux,
+mais qui sont le soupir et la plainte de tous les coeurs bien
+touchés:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculté de soumission
+et de silence; on serait tenté de sourire à l'entendre tout
+d'abord s'exhaler:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Je me suis tu cinq ans,</p>
+<p>Madame, et vais encor me taire plus longtemps.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Pourtant il échappe aux inconvénients de sa position par sa
+noblesse et sa délicatesse constante; tout <i>roi de Comagène</i>
+qu'il est, il ne tombe jamais dans le ridicule de ce <i>roi de Naxe</i>,
+le pis-aller d'Ariane. J'entends remarquer qu'il remplit exactement
+le même rôle que Ralph dans <i>Indiana</i>. Après tout, en
+cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois personnages,
+Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie et de
+tristesse, suffirait à sa gloire:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais les allusions perpétuelles, au temps de la représentation
+première, et tous les genres d'intérêt venaient aboutir à
+ce personnage impérial de Titus et converger à son front
+comme les rayons du diadème. C'est par lui et par sa lutte
+sérieuse que le poëte remettait son oeuvre sur le pied tragique,
+et prétendait corriger ce que le reste de la pièce pouvait
+avoir de trop amollissant: «Ce n'est point une nécessité,
+disait-il en répondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il
+y ait du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que
+l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques,
+que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de
+cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.»
+Geoffroy, qui cite ce passage dans son feuilleton sur <i>Bérénice</i>,
+s'en fait une arme contre ceux qu'il appelle les <i>voltairiens</i> en
+tragédie, et qu'il représente comme altérés de sang et et de carnage
+dramatique. Hélas! ce sont les voltairiens aujourd'hui
+(s'il en était encore dans ce sens-là) qui se rangeraient du
+côté de Geoffroy et que nous aurions peine à en distinguer.
+Titus donc exprime en lui le caractère tragique, en ce sens
+qu'il soutient une lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout
+naturel et vulgaire; qu'il a le haut sentiment de la dignité
+souveraine et de ce qu'on doit à ce rang de maître des
+humains. Au fond il n'a jamais hésité, pas plus qu'un héros
+n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur.
+On est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on
+marche toujours. Il est vrai qu'on peut, au premier abord,
+opposer que ce Titus, non plus qu'Énée de qui il tient, n'est
+assez passionnément amoureux; que, s'il l'était davantage, il
+céderait peut-être. Mais non: Racine, revenant ici, dans le
+dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de la
+tragédie, a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de
+l'âme à travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun
+doute sur ce qui demeure impossible:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>En quelque extrémité que vous m'ayez réduit,</p>
+<p>Ma gloire inexorable à toute heure me suit;</p>
+<p>Sans cesse elle présente à mon âme étonnée</p>
+<p>L'empire incompatible avec notre hyménée,</p>
+<p>Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits,</p>
+<p>Je dois vous épouser encor moins que jamais.</p>
+<p>Oui, madame, et je dois moins encore vous dire</p>
+<p>Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire,</p>
+<p>De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,</p>
+<p>Soupirer avec vous au bout de l'univers.</p>
+<p>Vous-même rougiriez de ma lâche conduite...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Voilà le langage d'une grande âme à celle qui peut l'entendre.
+Ainsi c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui
+s'oppose au bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint
+de soutenir que Titus serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire
+à l'amour, et s'il allait vivre avec Bérénice dans quelque
+coin du monde, après avoir pris congé des Romains: <i>une
+chaumière et son coeur!</i> Geoffroy remarque avec raison que
+Titus serait sifflé, s'il agissait ainsi au théâtre, «et Rousseau,
+ajoute-t-il, mérite de l'être pour avoir consigné cette opinion
+dans un livre de philosophie.» Tout se tient en morale: c'est
+pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion
+de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jean-Jacques
+a gâté certaines de ses plus belles pages par je ne sais
+quoi de choquant et de vulgaire qui se retrouve dans sa vie,
+et que l'amant de madame de Warens, le mari de Thérèse,
+n'a pas résisté à nous retracer complaisamment des situations
+dignes d'oubli.</p>
+
+<p>Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de
+<i>Bérénice</i> pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq
+actes, et qu'on ne s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la
+réflexion. Chaque acte est, à peu de chose près, le même qui
+recommence; un des amoureux, dès qu'il est trop en peine,
+fait chercher l'autre:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>A-t-on vu de ma part le roi de Comagène?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Quand un plus long discours hâterait trop l'action, on s'arrête,
+on sort sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quoi? me quitter sitôt! et ne me dire rien!</p>
+<p>. . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font
+aller la pièce et en établissent l'économie concordent parfaitement
+et se confondent avec les plus secrets ressorts de l'âme
+dans de pareilles situations. L'utilité ne se distingue pas de la
+vérité même. De loin il est difficile d'apercevoir dans <i>Bérénice</i>
+cette sorte d'architecture tragique qui fait que telle scène se
+dessine hautement et se détache au regard. La grande scène
+voulue au troisième acte ne produit point ici de péripétie proprement
+dite, car nous savons tout dès le second acte, et il
+n'eût tenu qu'à Bérénice de le comprendre comme nous. J'ai
+vu deux fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir,
+sans recourir au volume, il m'est presque impossible de distinguer
+nettement un acte de l'autre par quelque scène bien
+tranchée. S'il fallait exprimer l'ordre de structure employé
+ici, je dirais que c'est simplement une longue galerie en cinq
+appartements ou compartiments, et le tout revêtu de peintures
+et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe insensiblement
+de l'une à l'autre sans trop se rendre compte du
+chemin. Cette nature d'intérêt, ce me semble, doit suffire;
+on ne sent jamais d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit
+de rappeler en sa préface que la véritable invention consiste à
+faire quelque chose de rien; ici ce <i>rien</i>, c'est tout simplement
+le coeur humain, dont il a traduit les moindres mouvements
+et développé les alternatives inépuisables. La lutte du coeur
+plutôt que celle des faits, tel est en général le champ de la
+tragédie française en son beau moment, et voilà pourquoi elle
+fait surtout l'éloge, à mon sens, du goût de la société qui savait
+s'y plaire.</p>
+
+<p>L'idée de reprendre <i>Bérénice</i> devait venir du moment que
+mademoiselle Rachel était là; et qu'à défaut de rôles modernes,
+elle continuait à nous rendre tant de ces douces émotions
+d'une scène qui élève et ennoblit. Si redonner de la nouveauté
+à Racine était une conquête, il ne fallait pas craindre
+d'aller jusqu'au bout, et, après avoir fait son entrée dans ces
+grands rôles qui sont comme les capitales de l'empire, il y avait
+à se loger encore plus au coeur: <i>Bérénice</i>, quand il s'agit de
+Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maître.
+Mademoiselle Rachel a complètement réussi. Les difficultés
+du rôle étaient réelles: Bérénice est un personnage
+tendre; le plus racinien possible, le plus opposé aux héroïnes
+et aux <i>adorables furies</i> de Corneille; c'est une élégie; Mademoiselle
+Gaussin y avait surtout triomphé à l'aide d'une mélodie
+perpétuelle et de cette musique; de ces <i>larmes dans la
+voix</i>, dont l'expression a d'abord été trouvée pour elle par La
+Harpe lui-même. Après <i>Ariane</i>, après <i>Phèdre</i>, mademoiselle
+Rachel nous avait accoutumés à tout attendre, et à ne pas
+élever d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si
+j'osais me permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement
+qu'elle soit une grande actrice, c'est combien elle est
+une personne distinguée. Le monde tout d'abord ne s'y est
+pas mépris, et il l'a surtout adoptée à ce titre de distinction
+d'esprit et d'intelligence. Elle est née telle. Ce caractère se
+retrouve à chaque instant dans ses rôles; elle les choisit, elle
+les compose, elle les proportionne à son usage, à ses moyens
+physiques. Avec tous les dons qu'elle a reçus, si sur quelque
+point il pouvait y avoir défaut, l'intelligence supérieure intervient
+à temps et achève. Ainsi a-t-elle fait pour Bérénice.
+Un organe pur, encore vibrant et à la fois attendri, un naturel,
+une beauté continue de diction, une décence tout antique
+de pose, de gestes, de draperies, ce goût suprême et
+discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment
+nés pour le diadème, ce sont là les traits charmants sous lesquels
+Bérénice nous est apparue; et lorsqu'au dernier acte,
+pendant le grand discours de Titus, elle reste appuyée sur le
+bras du fauteuil, la tête comme abîmée de douleur, puis lorsqu'à
+la fin elle se relève lentement, au débat des deux princes,
+et prend, elle aussi, sa résolution magnanime, la majesté
+tragique se retrouve alors, se déclare autant qu'il sied et
+comme l'a entendu le poëte; l'idéal de la situation est devant
+nous.&mdash;Beauvallet, on lui doit cette justice, a fort bien rendu
+le rôle de Titus; de son organe accentué, trop accentué, on
+le sait, il a du moins marqué le coin essentiel du rôle, et
+maintenu le côté toujours présent de la dignité impériale.
+Quant à l'Antiochus, il est suffisant.&mdash;Ainsi, pour conclure,
+nous devons à mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir,
+mais aussi l'honneur d'avoir goûté <i>Bérénice</i>, et il ne tient qu'à
+nous, grâce à elle, de nous donner pour plus amateurs de la
+belle et classique poésie en 1844 qu'on ne l'était en 1807.
+Nous en demandons bien pardon aux voltairiens de ce
+temps-là.</p>
+
+<p>15 janvier 1844.</p>
+
+<br>
+
+<p>Pour compléter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que
+j'en ai dit plus tard dans une étude reprise à fond et développée, au
+tome V de <i>Port-Royal</i> (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de désaccord
+qu'on ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de
+la maturité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU</h3>
+
+
+<p>Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgrâces
+et survivait à ce qu'on a bien voulu appeler <i>son siècle</i>. Les
+grands écrivains comme les grands généraux avaient presque
+tous disparu. On perdait des batailles en Flandre; on donnait
+droit de préséance aux bâtards légitimés sur les ducs; on
+applaudissait Campistron. C'est précisément alors, si l'on en
+croit un bruit assez généralement répandu depuis une centaine
+d'années, que commença de briller un poëte illustre,
+<i>notre grand lyrique</i>, comme disent encore quelques-uns. Né
+en 1669 ou 70 à Paris, d'un père cordonnier, qu'il renia plus
+tard, ou qu'au moins il aurait certainement troqué très-volontiers
+contre un autre, Jean-Baptiste Rousseau se sentit de
+bonne heure l'envie de sortir d'une si basse condition. On ne
+sait trop comment se passèrent ses premières années; il s'est
+bien gardé d'en parler jamais, et il paraît s'être expressément
+interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'était
+mal imiter Horace pour le début. Rousseau se destinait pourtant
+à la poésie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et
+chagrin, et reçut de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua
+auprès de grands seigneurs qui le protégèrent, le baron
+de Breteuil, Bonrepeaux, Chamillart, Tallard, et fut même
+attaché à ce dernier dans l'ambassade d'Angleterre. Il avait
+vu à Londres Saint-Évremond; à Paris, il était des familiers
+du <i>Temple</i>, des habitués du café <i>Laurens</i>; il s'essayait au
+théâtre par de froides comédies; il paraphrasait les psaumes
+que le maréchal de Noailles lui commandait pour la cour, et
+composait pour la ville d'obscènes épigrammes, qu'il appelait
+les <i>Gloria Patri</i> de ses psaumes. Son existence littéraire,
+comme on voit, ne laissait pas de devenir considérable: il
+était membre de l'Académie des Inscriptions; l'opinion le
+désignait pour l'Académie française, comme héritier présomptif
+de Boileau. En un mot, tout annonçait à J.-B. Rousseau
+qu'il allait, durant quelques années, tenir un des premiers
+rangs, le premier rang peut-être!... dans les cercles
+littéraires, entre La Motte, Crébillon, La Fosse, Duché, La
+Grange-Chancel, Saurin, de l'Académie des Sciences, et autres.
+Tout cela se passait vers 1710.</p>
+
+<p>Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, et comme il le dit
+lui-même avec une élégance parfaite, il s'était <i>accoquiné à la
+hantise</i> du café Laurens; c'était rue Dauphine, non loin du
+Théâtre-Français, qui de la rue Guénégaud avait passé dans
+celle des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Les établissements
+de l'espèce des <i>cafés</i> ne dataient guère que de ces années-là,
+et remplaçaient avantageusement pour les auteurs et gens de
+lettres le cabaret, où s'étaient encore enivrés sans vergogne
+Chapelle et Boileau. Le café n'avait pas passé de mode, malgré
+la prédiction de madame de Sévigné; bien au contraire, il
+devait exercer une assez grande influence sur le XVIIIe siècle,
+sur cette époque si vive et si hardie, nerveuse, irritable, toute
+de saillies, de conversations, de verve artificielle, d'enthousiasme
+après quatre heures du soir; j'en prends à témoin
+Voltaire et son amour du Moka. Ce café de la veuve <i>Laurens</i>
+était donc une espèce de café <i>Procope</i> du temps; on y
+politiquait;
+on y jugeait la pièce nouvelle; on s'y récitait à l'oreille
+l'épigramme de Gacon sur <i>l'Athénaïs</i> de La Grange-Chancel,
+le huitain de La Grange en réponse aux critiques de M. Le
+Noble; on y comparait la musique de Lulli et celle de Campra.
+Or, Rousseau, après quelques essais lyriques peu goûtés,
+avait donné en 1696, au Théâtre-Français, la comédie du
+<i>Flatteur</i>, qui n'avait eu qu'un demi-succès, et en 1700, <i>le
+Capricieux</i>, qui réussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrâce
+aux habitués du café et les chansonna dans de grossiers couplets
+à rimes riches, ce qui le fit aussitôt reconnaître. On peut
+juger du scandale. Rousseau se <i>désaccoquina</i> du café et
+désavoua
+les couplets dans le monde; mais on en parlait toujours;
+de temps à autre de nouveaux couplets clandestins se
+retrouvaient sur les tables, sous les portes; cette petite guerre
+dura dix ans et ouvrit le siècle. Enfin, en 1710, quelques derniers
+couplets, si infâmes qu'on doit les croire fabriqués à
+dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble à
+l'indignation. Rousseau, non content de s'en laver, les imputa
+à Saurin; de là procès en diffamation et en calomnie,
+arrêt du Parlement en 1712, et bannissement de Rousseau à
+perpétuité hors du royaume.</p>
+
+<p>Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que
+fût alors le noviciat des poëtes, son éducation lyrique devait
+être achevée. Il avait déjà composé quelques odes, et sa haine
+contre La Motte, qui en composait aussi, n'avait pas peu contribué,
+sans doute, à déterminer sa vocation laborieuse et tardive.
+Qu'est-ce donc qu'un poëte lyrique? Avec sa nature
+d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il prétendre à
+l'être? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710?</p>
+
+<p>Un poëte lyrique, c'est une âme à nu qui passe et chante
+au milieu du monde; et selon les temps, et les souffles divers,
+et les divers tons où elle est montée, cette âme peut rendre
+bien des espèces de sons. Tantôt, flottant entre un passé gigantesque
+et un éblouissant avenir, égarée comme une harpe
+sous la main de Dieu, l'âme du prophète exhalera les gémissements
+d'une époque qui finit, d'une loi qui s'éteint, et saluera
+avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et
+le char vivant d'Emmanuel; tantôt, à des époques moins
+hautes, mais belles encore et plus purement humaines, quand
+les rois sont héros ou fils de héros, quand les demi-dieux ne
+sont morts que d'hier, quand la force et la vertu ne sont toujours
+qu'une même chose, et que le plus adroit à la lutte, le
+plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus sage
+et le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable prêtre comme
+le statuaire, décernera au milieu d'une solennelle harmonie
+les louanges des vainqueurs; il dira les noms des coursiers
+et s'ils sont de race généreuse; il parlera des aïeux et des
+fondateurs de villes, et réclamera les couronnes, les coupes
+ciselées et les trépieds d'or. Il sera lyrique aussi, bien qu'avec
+moins de grandeur et de gloire, celui qui, vivant dans les
+loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans, chantera les
+délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui viendront
+parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et à toutes les époques
+de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin
+des orages politiques, en saisira par quelque côté le sens profond,
+la loi sublime, et répondra à chaque accident aveugle
+par un écho intelligent et sonore; ou quiconque, en ces jours
+de révolution et d'ébranlement, se recueillera en lui-même
+et s'y fera un monde à part, un monde poétique de sentiments
+et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste
+ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou
+enfer; ceux-là encore seront lyriques, et prendront place
+entre le petit nombre dont se souvient l'humanité et dont
+elle adore les noms. Nous voilà bien loin de Jean-Baptiste;
+il n'a rien été de tout cela. Fils honteux de son père, sans
+enfance, vain, malicieux, clandestin, obscène en propos, de
+vie équivoque, ballotté des cafés aux antichambres, il eût été
+bon peut-être à donner quelques jolies chansons au <i>Temple</i>,
+s'il avait eu plus de sensibilité, de naturel et de mollesse.
+On lui a fait honneur, et Chaulieu l'a félicité agréablement,
+d'avoir refusé une place dans les Fermes, que lui offrait le
+ministre Chamillart; mais ce refus nous semble moins tenir
+à des principes d'honorable indépendance, qu'au goût qu'avait
+Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littéraires.
+Sans dire positivement qu'il fût un malhonnête homme, sans
+trancher ici la question restée indécise des derniers couplets,
+on peut affirmer que ce fut un coeur bas, un caractère louche,
+tracassier, né pour la domesticité des grands seigneurs;
+avec cela, nul génie, peu d'esprit, tout en métier. Quand il
+eut quitté la France en 1712, et durant les trente années
+<i>dignes de pitié</i> qui succédèrent aux trente années <i>dignes d'envie</i>,
+Rousseau, successivement protégé du comte du Luc, du
+prince Eugène, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-même
+pour mériter ces faveurs dont il vivait et rétablir sa
+réputation compromise. Dans l'insignifiante correspondance
+qu'il entretenait avec d'Olivet, Brossette, Des Fontaines et
+M. Boutet, on remarque un grand étalage de principes religieux,
+moraux, et un caractère anti-philosophique très-prononcé.
+En supposant cette conversion sincère, on s'étonne
+que Rousseau n'ait pas plus tiré parti pour sa poésie de cette
+nature de sentiments; c'était peut-être en effet la seule corde
+lyrique qui fût capable de vibrer en ces temps-là. Les événements
+extérieurs dégoûtaient par leur petitesse et leur pauvreté;
+la guerre se faisait misérablement et même sans l'éclat
+des désastres; les querelles religieuses étaient sottes, criardes,
+sans éloquence, quoique persécutrices; les moeurs, infâmes
+et platement hideuses: c'était une société et un trône sourdement
+en proie aux vers et à la pourriture. Ce qu'il y avait
+de plus clair, c'est que l'ordre ancien dépérissait, que la religion
+était en péril, et qu'on se précipitait dans un avenir
+mauvais et fatal. Voilà ce que sentaient et disaient du moins
+les partisans et les débris du dernier règne, M. Daguesseau et
+Racine fils par exemple. Or, sans faire d'hypothèse gratuite,
+sans demander aux hommes plus que leur siècle ne comporte,
+on conçoit, ce me semble, dans cette atmosphère de
+souvenirs et d'affections, une âme tendre, chaste, austère,
+effrayée de la contagion croissante et du débordement philosophique,
+fidèle au culte de la monarchie de Louis XIV,
+assez éclairée pour dégager la religion du jansénisme, et cette
+âme, alarmée, avant l'orage, de pressentiments douloureux,
+et gémissant avec une douceur triste; quelque chose en un
+mot comme Louis Racine, d'aussi honnête, et de plus fort en
+talent et en lumières. Rousseau manqua à cette mission, dont
+il n'était pas digne. Il avait reçu comme une lettre morte les
+traditions du règne qui finissait; il s'y attacha obstinément;
+ses antipathies littéraires et sa jalousie contre les talents rivaux
+l'y repoussèrent chaque jour de plus en plus; il tint
+pour le dernier siècle, parce que le <i>petit Arouet</i> était du nouveau.
+Dans les poésies à la mode, il était bien plus choqué
+des mauvaises rimes que du mauvais goût et des mauvais
+principes. De la sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passé
+non plus que du présent; son esprit était le plus terne des
+miroirs; rien ne s'y peignait, il ne réfléchit rien; sans originalité,
+sans vue intime ou même finement superficielle, sans
+vivacité de souvenirs, aussi loin des choeurs d'<i>Esther</i> que des
+vers datés de Philisbourg, tenant tout juste au siècle de Louis XIV
+par l'<i>Ode sur Namur</i>, ce fut le moins lyrique de tous les hommes
+à la moins lyrique de toutes les époques.</p>
+
+<p>Avec un auteur aussi peu naïf que Jean-Baptiste, chez qui
+tout vient de labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile
+de rechercher, avant l'examen des oeuvres, quelles furent les
+idées d'après lesquelles il se dirigea, et de constater sa critique
+et sa poétique. Deux mots suffiront. Le bon Brossette, ce
+personnage excellent mais banal, un des dévots empressés de
+feu Despréaux, espèce de courtier littéraire, qui caressait les
+illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et faire
+collection de leurs lettres, s'était lourdement avisé, en écrivant
+à Rousseau, de lui signaler, comme une découverte,
+dans l'<i>Ode à la Fortune</i>, un passage qui semblait imité de
+Lucrèce. Là-dessus Rousseau lui répondit: «Il est vrai, monsieur,
+et vous l'avez bien remarqué, que j'ai eu en vue le
+passage de Lucrèce, <i>quò magis in dubiis</i>, etc., dans la strophe
+que vous me citez de mon <i>Ode à la Fortune</i>; et je
+vous avoue, puisque vous approuvez la manière dont je me
+suis approprié la pensée de cet ancien, que je m'en sais
+meilleur gré que si j'en étois l'auteur, par la raison que
+c'est l'expression seule qui fait le poëte, et non la pensée,
+qui appartient au philosophe et à l'orateur, comme à lui.»
+L'aveu est formel; on conçoit maintenant que Saurin ait dit
+qu'il ne regardait Rousseau que comme <i>le premier entre les
+plagiaires</i>. Les jugements et les lectures de Rousseau répondaient
+à une aussi forte poétique; c'est de finesse surtout qu'il
+manque. Il aime et admire Regnier, mais il le range après
+Malherbe, et trouve qu'<i>il ne lui a manqué que le bonheur de
+naître sous le règne de Louis le Grand</i>. Il appelle Gresset un <i>génie
+supérieur</i>, et ne le chicane que sur ses rimes: Des Fontaines
+se croit obligé de l'avertir que c'est aller un peu trop loin. Il
+ne voit rien <i>de plus élevé ni de plus rempli de fureur et de sublime</i>
+que les vers de Duché, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à
+propos de M. de Monchesnay: «Je ne connois que lui (<i>M. de
+Monchesnay!</i>) présentement (1716), qui sache faire des vers
+marqués au bon coin.» Au même moment, il traite l'auteur
+du <i>Diable boiteux</i> comme un faquin du plus bas étage:
+«L'auteur,
+écrit-il, ne pouvoit mieux faire que s'associer avec
+des danseurs de corde: son génie est dans sa véritable
+sphère.» Réfugié à Bruxelles en 1724, il prie son ami
+l'abbé d'Olivet de lui envoyer un paquet de tragédies; en
+voici la liste: elle serait plus complète et plus piquante, si
+Rotrou ne s'y trouvait pas:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Venceslas</i>, de Rotrou;</p>
+<p><i>Cléopâtre</i>, de La Chapelle;</p>
+<p><i>Géta</i>, de Péchantré;</p>
+<p><i>Andronic</i>, <i>Tiridate</i>, de Campistron;</p>
+<p><i>Polyxène</i>, <i>Manlius</i>, <i>Thésée</i>, de La Fosse;</p>
+<p><i>Absalon</i>, de Duché.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je me suis trompé en disant que Rousseau ne s'inquiétait
+jamais de l'idée; il a fait une ode <i>sur les Divinités poétiques</i>,
+dans laquelle est exposé en style barbare un système d'allégorisation
+qui ne va à rien moins qu'à mettre Bellone pour la
+guerre, Tisiphone pour la peur. Le plus plaisant, c'est
+que pour cette démonstration <i>esthétique</i>, comme on dirait
+aujourd'hui, il s'est imaginé de recourir à l'ombre d'Alcée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcée</p>
+<p>Qui me la découvre à l'instant,</p>
+<p>Et qui déjà, d'un oeil content,</p>
+<p>Dévoile à ma vue empressée</p>
+<p>Ces déités d'adoption,</p>
+<p>Synonymes de la pensée,</p>
+<p>Symboles de l'abstraction.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Alcée se met donc à chanter en ces termes:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Des sociétés temporelles</p>
+<p>Le premier lien est la voix,</p>
+<p>Qu'en divers sons l'homme, à son choix,</p>
+<p>Modifie et fléchit pour elles;</p>
+<p>Signes communs et naturels,</p>
+<p>Où les âmes incorporelles</p>
+<p>Se tracent aux sens corporels.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Rousseau avait probablement attrapé ces lambeaux de
+métaphysique, sinon dans le commerce d'Alcée, du moins
+dans les livres ou les conversations de son ami M. de Crousaz.
+Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on ne croirait. Ses
+odes en sont chamarrées; et ses <i>allégories</i>, qu'il estimait
+autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en
+oeuvre et le résultat direct du système.</p>
+
+<p>Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres
+de Jean-Baptiste: nous laisserons de côté son théâtre, et
+puisque nous avons nommé ses <i>allégories</i>, nous les frapperons
+tout d'abord. Le fantastique au XVIIIe siècle, en France,
+avait dégénéré dans tous les arts. De brillant, de gracieux,
+de grotesque ou de terrible qu'il était au Moyen-Age et à la
+Renaissance, il était devenu froid, lourd et superficiel; on le
+tourmentait comme une énigme, parce qu'on ne l'entendait
+plus à demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre chose
+qu'une folle réminiscence, une charmante étourderie, un caprice
+étincelant, quelquefois un effroyable éclair sur un front
+serein; c'est un jeu à la surface dont l'invisible ressort gît au
+plus profond de l'âme de la Muse. Que les faciles et soudains
+mouvements de cette âme se ralentissent et se perdent; que
+ce jeu de physionomie devienne calculé et de pure convenance;
+qu'on sourie, qu'on éclate, qu'on grimace, qu'on fasse
+la folle à tout propos, et voilà la Muse devenue une femme à
+la mode, sotte, minaudière, insupportable; c'est à peu près
+ce qui arriva de l'art au XVIIIe siècle. Le fantastique surtout,
+cette portion la plus délicate et la plus insaisissable, y fut
+méconnu et défiguré. On eut les Amours de Boucher; on eut
+des <i>oves</i> et des <i>volutes</i>, au lieu d'acanthes et d'arabesques de
+toutes formes: on eut <i>les Bijoux indiscrets</i>, les métamorphoses
+de <i>la Pucelle</i>, <i>l'Écumoir</i>, <i>le Sopha</i>, et ces contes de Voisenon
+où des hommes et des femmes sont changés en anneaux
+ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu
+la grâce frivole d'Hamilton; mais on n'était pas moins éloigné
+alors de l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange.
+On peut rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau,
+qu'à la moins fantastique de toutes les époques, il a
+été le moins fantastique de tous les hommes. Ses allégories
+sont jugées tout d'une voix: baroques, métaphysiques, sophistiquées,
+sèches, inextricables, nul défaut n'y manque.
+Nous renvoyons à <i>Torticolis</i>, à <i>la Grotte de Merlin</i>, au <i>Masque
+de Laverne</i>, à <i>Morosophie</i>; lise et comprenne qui pourra! Le
+style est d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on
+croirait forgé à l'enclume de Chapelain; on ne sait pas où les
+prendre, et j'en dirais volontiers, comme Saint-Simon de
+M. Pussort, que c'est un <i>fagot d'épines</i>.</p>
+
+<p>Mais les odes, mais les cantates, voilà les vrais titres, les
+titres immortels de Rousseau à la gloire! Patience, nous y
+arrivons.&mdash;Les odes sont, ou sacrées, ou politiques, ou personnelles.
+Quand on a lu la Bible, quand on a comparé au
+texte des prophètes les paraphrases de Jean-Baptiste, on
+s'étonne peu qu'en taillant dans ce sublime éternel, il en ait
+quelquefois détaché en lambeaux du grave et du noble; et
+l'on admire bien plutôt qu'il ait si souvent affaibli, méconnu,
+remplacé les beautés suprêmes qu'il avait sous la main. A
+prendre en effet la plus renommée de ses imitations, celle du
+Cantique d'Ézéchias, qu'y voit-on? Ici, la critique de détail
+est indispensable, et j'en demande pardon au lecteur. Rousseau
+dit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai vu mes tristes journées</p>
+<p>Décliner vers leur penchant;</p>
+<p>Au midi de mes années</p>
+<p>Je touchois à mon couchant.</p>
+<p>La Mort déployant ses ailes</p>
+<p>Couvroit d'ombres éternelles</p>
+<p>La clarté dont je jouis,</p>
+<p>Et dans cette nuit funeste</p>
+<p>Je cherchois en vain le reste</p>
+<p>De mes jours évanouis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Grand Dieu, votre main réclame</p>
+<p>Les dons que j'en ai reçus;</p>
+<p>Elle vient couper la trame</p>
+<p>Des jours qu'elle m'a tissus:</p>
+<p>Mon dernier soleil se lève,</p>
+<p>Et votre souffle m'enlève</p>
+<p>De la terre des vivants,</p>
+<p>Comme la feuille séchée,</p>
+<p>Qui, de sa tige arrachée,</p>
+<p>Devient le jouet des vents.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les quatre premiers vers de la première strophe sont bien,
+et les six derniers passables grâce à l'harmonie, quoiqu'un
+peu vides et chargés de mots; mais il fallait tenir compte du
+verset si touchant d'Isaïe: «Hélas! ai-je dit, je ne verrai
+donc plus le Seigneur, le Seigneur dans le séjour des
+vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec moi
+la terre!» Ne plus voir les autres hommes, ses frères en
+douleurs, voilà ce qui afflige surtout le mourant. La seconde
+strophe est faible et commune, excepté les trois vers du milieu;
+à la place de cette <i>trame</i> usée qu'on voit partout, il y
+a dans le texte: «Le tissu de ma vie a été tranché comme la
+trame du tisserand.» Qu'est devenu ce tisserand auquel
+est comparé le Seigneur? Au lieu de la <i>feuille séchée</i>, le texte
+donne: «Mon pèlerinage est fini; il a été emporté comme la
+tente du pasteur.» Qu'est devenue cette tente du désert,
+disparue du soir au matin, et si pareille à la vie? Et plus
+loin:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Comme un lion plein de rage</p>
+<p>Le mal a brisé mes os;</p>
+<p>Le tombeau m'ouvre un passage</p>
+<p>Dans ses lugubres cachots.</p>
+<p>Victime foible et tremblante,</p>
+<p>A cette image sanglante</p>
+<p>Je soupire nuit et jour,</p>
+<p>Et, dans ma crainte mortelle,</p>
+<p>Je suis comme l'hirondelle</p>
+<p>Sous la griffe du vautour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne
+lisait dans le texte: «Je criais vers vous comme les petits de
+l'hirondelle, et je gémissais comme la colombe.» On voit
+que Rousseau a précisément laissé de côté ce qu'il y a de
+plus neuf et de plus marqué dans l'original. Et pourtant il
+aurait dû, ce semble, comprendre la force de ce cantique si
+rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-être
+coupable, que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait
+besoin de retrouver le reste de ses jours pour se repentir et
+pleurer. De notre temps, auprès de nous, un grand poëte
+s'est inspiré aussi du Cantique d'Ézéchias; lui aussi il a
+demandé grâce sous la verge de Dieu, et s'est écrié en gémissant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tous les jours sont à toi: que t'importe leur nombre?</p>
+<p>Tu dis: le temps se hâte, ou revient sur ses pas.</p>
+<p>Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre</p>
+<p>Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser;
+qu'on relise la quatorzième des <i>secondes Méditations</i>; qu'on
+relise en même temps dans les <i>premières</i> le dithyrambe intitulé
+<i>Poésie sacrée</i>, et qu'on le compare avec l'<i>Épode</i> du premier
+livre de Jean-Baptiste.</p>
+
+<p>L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en
+partage la faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre.
+La naissance du duc de Bretagne, la mort du prince de
+Conti, la guerre civile des Suisses en 1712, l'armement des
+Turcs contre Venise en 1715<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, la bataille même de Péterwaradin,
+tout cela eut dans le temps plus ou moins d'importance,
+mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité.
+Le poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme,
+se provoquer au délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de
+l'entendre, à la mort du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme
+de ses regrets:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée,</p>
+<p>De ce prince chéri déplore le trépas,</p>
+<p>Approchez, et voyez quelle est la destinée</p>
+<p> Des grandeurs d'ici-bas.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes chrétiens
+au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux des
+Croisades:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>.....................................</p>
+<p>Et des vents du midi la dévorante haleine</p>
+<p> N'a consumé qu'à peine</p>
+<p>Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+<p>De nos jours, si féconds en grands événements et en grands
+hommes, il en est advenu tout autrement. De simples naissances,
+de simples morts de princes et de rois ont été d'éclatantes
+leçons, de merveilleux compléments de fortune, des
+chutes ou des résurrections d'antiques dynasties, de magnifiques
+symboles des destinées sociales. De telles choses ont
+suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a été
+véritablement fondée en France; <i>les Funérailles de Louis XVIII</i>
+en sont le chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme
+extérieur et de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques,
+pour tâcher d'en réchauffer les sujets: il a porté ces
+habitudes d'écolier jusque dans les pièces les plus personnelles
+et, pour ainsi dire, les plus domestiques. Le comte du
+Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est touché; il
+veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence,
+rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants;
+mais Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une
+ode à Hiéron, roi de Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques
+par son coursier Phérénicus, n'a pu recevoir le prix
+en personne pour cause de maladie. Là les digressions mythologiques
+sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles et
+à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche
+d'en reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous
+faire croire qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée;
+mais tout cet attirail convenu de <i>regard furieux</i>, de
+<i>ministre terrible</i>, de <i>souffle invincible</i>, de <i>tête échevelée</i>, de
+<i>sainte manie</i>, d'<i>assaut victorieux</i>, de <i>joug impérieux</i>, ne trompe
+pas le lecteur, et le soi-disant inspiré ressemble trop à ces
+faux braves qui, après s'être frotté le visage et ébouriffé la
+perruque, se prétendent échappés avec honneur d'une rencontre
+périlleuse. Puis vient la comparaison avec Orphée et la
+prière aux trois soeurs filandières pour le comte du Luc; on
+y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe,
+d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette
+fois comme Pluton, a jugées tout à fait <i>dignes d'Orphée</i>. Par
+malheur, ce qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée
+nous raconte que</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle</p>
+<p>La terre ne fit naître un plus parfait modèle</p>
+<p> Entre les dieux mortels</p>
+ </div> </div>
+
+<p>que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poëte avec
+l'abeille, vers la fin de la pièce, est empruntée et affaiblie
+d'Horace. Quant à l'harmonie tant vantée de ce simulacre
+d'ode, elle n'est que celle du mètre que Rousseau emploie,
+qu'il n'a pas inventé, et dont il ne tire jamais tout le parti
+possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient aux strophes
+de Malherbe; il n'a pas le génie de construction rythmique.
+S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dépens du
+sens et de la précision; la rime ne lui donne jamais l'image,
+comme il arrive aux vrais poëtes; mais elle l'induit en dépense
+d'épithètes et de périphrases. Félicitons-le pourtant
+d'avoir, avec Piron, La Faye, et quelques autres, protesté
+contre les déplorables violations de forme prêchées par La
+Motte et autorisées par Voltaire<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> La plus belle ode que l'on doive à J.-B. Rousseau est peut-être
+encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pièce lyrique du
+genre en est l'épitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre à vérifier
+ce propos du malin: <i>Faute d'idée, il allait faire une ode!</i></blockquote>
+
+<p>Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine
+réputation; celle de <i>Circé</i>, en particulier, passe pour un beau
+morceau de poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement
+comparable pour l'harmonie à un choeur médiocre
+de <i>libretto</i>. Nul rhythme, nulle science même dans ces petits
+vers si célèbres, et où fourmillent les banalités de <i>redoutable</i>,
+<i>formidable</i>, <i>effroyable</i>, de <i>terreur</i>, <i>fureur</i> et <i>horreur</i>. Le
+caractère de la magicienne est aussi celui d'une <i>Circé</i> ou d'une
+<i>Médée</i> d'opéra; elle ne ressemble pas même à Calypso, et ne
+sort pas des fadaises et des frénésies dont Quinault a donné
+recette. Jean-Baptiste avait probablement oublié de relire le
+dixième livre de l'<i>Odyssée</i>, ou même, s'il l'avait relu, il y aurait
+saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des
+époques et des poésies, et s'il mêlait sans scrupule Orphée et
+Protée avec le comte de Luc, Flore et Cérès avec le comte de
+Zinzindorf, il n'hésitait pas non plus à madrigaliser l'antiquité,
+et à marier Danchet et Homère. Depuis qu'on a <i>le Mendiant</i>
+et <i>l'Aveugle</i> d'André Chénier, on comprend ce que
+pourrait être une <i>Circé</i>, et il n'est plus permis de citer celle
+de Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.</p>
+
+<p>Pour écrire avec génie, il faut penser avec génie; pour
+bien écrire, il suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination
+et de goût. Boileau en est la preuve: il imite, il traduit,
+il arrange à chaque instant les idées et les expressions des
+anciens; mais tous ces larcins divers sont artistement reçus
+et disposés sur un fond commun qui lui est propre: son style
+a une couleur, une texture; Boileau est bon écrivain en vers.
+Le style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et
+ne forme pas une seule et même trame. Cette strophe commence
+avec éclat, puis finit en détonnant; cette métaphore
+qui promettait avorte; cette image est brillante, mais jure au
+milieu de son entourage terne, comme de l'argent plaqué sur
+de l'étain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent tantôt
+à Platon, tantôt à Pindare, tantôt même à Boileau et à Racine:
+Rousseau s'en est emparé comme un rhétoricien fait d'une
+bonne expression qu'il place à toute force dans le prochain
+discours. Ce qui est bien de lui, c'est le prosaïque, le commun,
+la déclamation à vide, ou encore le mauvais goût,
+comme les <i>livrées de Vertumne</i> et les <i>haleines qui fondent
+l'écorce des eaux</i>. A vrai dire, le style de Rousseau n'existe
+pas.</p>
+
+<p>Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincère;
+nous la préciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un
+jeune homme de vingt ans, inconnu, nous arrivait un matin
+d'Auxerre ou de Rouen avec un manuscrit contenant le
+<i>Cantique d'Ézéchias</i>, l'<i>Ode au comte du Luc</i> et la <i>Cantate de
+Circé</i>, ou l'équivalent, après avoir jeté un coup d'oeil sur les
+trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins
+on penserait à part soi: «Ce jeune homme n'est pas dénué
+d'habitude pour les vers; il a déjà dû en brûler beaucoup;
+il sent assez bien l'harmonie de détail, mais sa strophe est
+pesante et son vers symétrique. Son style a de la gravité,
+quelque noblesse, mais peu d'images, peu de consistance,
+nulle originalité; il y a de beaux traits, mais ils sont pris.
+Le pire, c'est que l'auteur manque d'idées et qu'il se traîne
+pour en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler
+beaucoup, car, le génie n'y étant pas, il ne fera passablement
+qu'à force d'étude.» Et là-dessus, tout haut on l'encouragerait
+fort, et tout bas on n'en espérerait rien.</p>
+
+<p>Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguisé une
+trentaine d'épigrammes en style marotique, assez obscènes et
+laborieusement naïves; c'est à peu près ce qui reste aussi de
+Mellin de Saint-Gelais<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> «... Mellin de Saint-Gelais dont les poésies sont fastidieuses
+à la mort, à dix ou douze épigrammes près, qui sont véritablement
+excellentes.» (Lettre de Rousseau à Brossette, du 25 janvier 1718).
+Mais Rousseau fait le bon apôtre quand il dit (29 janvier 1716): «Il
+y a des choses dont les libertins même un peu raisonnables ne sauroient
+rire, et la liberté de l'épigramme doit avoir des bornes.
+Marot et Saint-Gelais ne les ont point passées... S'ils ont badiné
+aux dépens des religieux, ils n'ont point ri aux dépens de la
+religion.» (Voir, si l'on veut s'édifier là-dessus, mon <i>Tableau de la
+Poésie française au XVIe siècle</i>, 1843, page 37.)</blockquote>
+
+<p>Mêlé toute sa vie aux querelles littéraires, salué, comme
+Crébillon, du nom de <i>grand</i> par Des Fontaines, Le Franc et
+la faction anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa réputation
+à mesure que la gloire de son rival s'était affermie et
+que les principes philosophiques avaient triomphé; il avait
+été même assez sévèrement apprécié par la Harpe et Le Brun.
+Mais, depuis qu'au commencement de ce siècle d'ardents et
+généreux athlètes ont rouvert l'arène lyrique et l'ont remplie
+de luttes encore inouïes, cet instinct bas et envieux, qui est
+de toutes les époques, a ramené Rousseau en avant sur la
+scène littéraire, comme adversaire de nos jeunes contemporains:
+on a redoré sa vieille gloire et recousu son drapeau.
+Gacon, de nos jours, se fût réconcilié avec lui, et l'eût appelé
+<i>notre grand lyrique</i>. C'est cette tactique peu digne, quoique
+éternelle, qui a provoqué dans cet article notre sévérité franche
+et sans réserve. Si nous avions trouvé le nom de Jean-Baptiste
+sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous
+serions gardé d'y porter si rudement la main; ses malheurs
+seuls nous eussent désarmé tout d'abord, et nous l'eussions
+laissé sans trouble à son rang, non loin de Piron, de Gresset et
+de tant d'autres, qui certes le valaient bien.</p>
+
+<p>Juin 1829.</p>
+
+<br>
+
+<p>Cet article, dont le ton n'est pas celui des précédents ni des suivants,
+et dont l'auteur aujourd'hui désavoue entièrement l'amertume blessante,
+a été reproduit ici comme pamphlet propre à donner idée du
+paroxysme littéraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier
+le fond de notre jugement sur les odes, qui n'est guère après
+tout que celui qu'a porté Vauvenargues (<i>Je ne sais si Rousseau a surpassé
+Horace et Pindare dans ses odes: s'il les a surpassés, j'en conclus
+que l'ode est un mauvais genre, etc., etc.</i>), il nous semble injuste et
+dur, en y réfléchissant, de ne pas prendre en considération ces trente
+dernières années de sa vie, où Rousseau montra jusqu'au bout de la
+constance et une honorable fermeté à ne pas vouloir rentrer dans sa
+patrie par grâce, sans jugement et réhabilitation. Quels qu'aient été
+sa conduite secrète, ses nouveaux tracas à l'étranger, sa brouille avec
+le prince Eugène, etc., etc., il demeura digne à l'article du bannissement.
+Sa correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine
+fils, Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties
+qui recommandent son goût et qui tendent à relever son caractère.
+Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant écrits depuis cette
+date fatale) semblent même s'inspirer du sentiment énergique qu'il a
+de sa propre innocence: «<i>Mais de ces langues diffamantes Dieu saura
+venger l'innocent</i>, etc.,» et plusieurs semblables endroits. Il est fâcheux
+que, non content de protester pour lui, il ait persisté à incriminer les
+autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'<i>Éloge de Rollin</i>
+par de Boze). A le juger impartialement, on conçoit que l'abbé d'Olivet
+et d'autres contemporains de mérite, sous l'influence et l'illusion de
+l'amitié, aient pu dire, en parlant de lui, <i>l'illustre malheureux</i>. On
+doit désirer (sans toutefois en être bien certain) qu'ils aient plus raison
+que Lenglet-Dufresnoy dans ses <i>Pièces curieuses sur Rousseau</i>.&mdash;Contradiction
+des jugements humains, même chez les plus compétents!
+la première fois que j'eus l'honneur d'être présenté à M. de Chateaubriand,
+il me reprit tout d'abord sur cet article; la première fois que
+j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en félicita.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LE BRUN</h3>
+
+<p>Vers l'époque où J.-B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs
+des odes composées au jour le jour, sans unité d'inspiration,
+et que n'animait ni l'esprit du siècle nouveau ni
+celui du siècle passé, en 1729, à l'hôtel de Conti, naissait d'un
+des serviteurs du prince un poëte qui devait bientôt consacrer
+aux idées d'avenir, à la philosophie, à la liberté, à la
+nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et que le
+temps ne brisera pas. C'est une remarque à faire qu'aux approches
+des grandes crises politiques et au milieu des sociétés
+en dissolution, sont souvent jetées d'avance, et comme
+par une ébauche anticipée, quelques âmes douées vivement
+des trois ou quatre idées qui ne tarderont pas à se dégager et
+qui prévaudront dans l'ordre nouveau. Mais en même temps,
+chez ces individus de nature fortement originale, ces idées
+précoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si
+c'est dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme
+en sera nue, sèche et aride, comme tout ce qui vient avant la
+saison. Ces hommes auront grand mépris de leur siècle, de sa
+mesquinerie, de sa corruption, de son mauvais goût. Ils aspireront
+à quelque chose de mieux, au simple, au grand, au
+vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre; ils voudront
+le tirer d'eux-mêmes; ils le demanderont à l'avenir,
+au passé, et se feront antiques pour se rajeunir; puis les
+choses iront toujours, les temps s'accompliront, la société
+mûrira, et lorsque éclatera la crise, elle les trouvera déjà
+vieux, usés, presque en cendres; elle en tirera des étincelles,
+et achèvera de les dévorer. Ils auront été malheureux, âcres,
+moroses, peut-être violents et coupables. Il faudra les plaindre,
+et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps
+et de la leur. Ce sont des espèces de victimes publiques, des
+Prométhées dont le foie est rongé par une fatalité intestine;
+tout l'enfantement de la société retentit en eux, et les déchire;
+ils souffrent et meurent du mal dont l'humanité, qui
+ne meurt pas, guérit, et dont elle sort régénérée. Tels furent,
+ce me semble, au dernier siècle, Alfieri en Italie, et Le Brun
+en France.</p>
+
+<p>Né dans un rang inférieur, sans fortune et à la charge d'un
+grand seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux nécessités de
+sa condition. Il mérita vite la faveur du prince de Conti par
+des éloges entremêlés de conseils et de maximes philosophiques.
+A la fois secrétaire des commandements et poëte lyrique,
+il releva le mieux qu'il put la dépendance de sa vie par
+l'audace de sa pensée, et il s'habitua de bonne heure à garder
+pour l'ode, ou même pour l'épigramme, cette verdeur franche
+et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi,
+plus tard, bien qu'il conservât au fond l'indépendance intérieure
+qu'il avait annoncée dès ses premières années, on le
+voit toujours au service de quelqu'un. Ses habitudes de domesticité
+trouvent moyen de se concilier avec sa nature énergique.
+Au prince de Conti succèdent le comte de Vaudreuil et
+M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; et pourtant,
+au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure
+ce qu'il a été tout d'abord, méprisant les bassesses du temps,
+vivant d'avenir, <i>effréné de gloire</i>, plein de sa mission de poëte,
+croyant en son génie, rachetant une action plate par une belle
+ode, ou se vengeant d'une ode contre son coeur par une épigramme
+sanglante. Sa vie littéraire présente aussi la même
+continuité de principes, avec beaucoup de taches et de mauvais
+endroits. Élève de Louis Racine, qui lui avait légué le
+culte du grand siècle et celui de l'antiquité, nourri dans l'admiration
+de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique,
+il était simple que Le Brun s'accommodât peu des
+moeurs et des goûts frivoles qui l'environnaient; qu'il se séparât
+de la cohue moqueuse et raisonneuse des beaux-esprits
+à la mode; qu'il enveloppât dans une égale aversion Saint-Lambert
+et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhière et Dorat,
+Lemierre et Colardeau, et que, forcé de vivre des bienfaits
+d'un prince, il se passât du moins d'un patron littéraire.
+Certes il y avait, pour un poëte comme Le Brun, un beau
+rôle à remplir au XVIIIe siècle. Lui-même en a compris toute
+la noblesse; il y a constamment visé, et en a plus d'une fois
+dessiné les principaux traits. C'eût été d'abord de vivre à part,
+loin des coteries et des salons patentés, dans le silence du cabinet
+ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès
+du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour
+une postérité indéfinie; c'eût été d'ignorer les tracasseries et
+les petites guerres jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois
+ou quatre grands hommes, d'admirer sincèrement, et à leur
+prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques et Voltaire, sans
+épouser leurs arrière-pensées ni les antipathies de leurs
+sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il
+vînt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent,
+et s'appelassent-ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce
+que concevait Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains
+moments; mais il fut loin d'y atteindre. Caustique et irascible,
+il se montra souvent injuste par vengeance ou mauvaise
+humeur. Au lieu de négliger simplement les salons littéraires
+et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberté à son
+génie et à sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure
+et en masse. Il se délectait à la satire, et décochait ses
+traits à Gilbert ou à Beaumarchais aussi volontiers qu'à La
+Harpe lui-même. Une fois, par sa <i>Wasprie</i>, il compromit
+étrangement sa chasteté lyrique, en se prenant au collet avec
+Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite ne fut souvent
+ni sans dignité ni sans courage. La noble façon dont il adressa
+mademoiselle Corneille à Voltaire, la respectueuse indépendance
+qu'il maintint en face de ce monarque du siècle, le
+soin qu'il mit toujours à se distinguer de ses plats courtisans,
+l'amitié pour Buffon, qu'il professait devant lui, ce sont là des
+traits qui honorent une vie d'homme de lettres. Le Brun aimait
+les grandes existences à part: celle de Buffon dut le
+séduire, et c'était encore un idéal qu'il eût probablement
+aimé à réaliser pour lui-même. Peut-être, si la fortune lui
+eût permis d'y arriver, s'il eût pu se fonder ainsi, loin d'un
+monde où il se sentait déplacé, une vie grande, simple, auguste;
+s'il avait eu sa tour solitaire au milieu de son parc,
+ses vastes et majestueuses allées, pour y déclamer en paix et
+y raturer à loisir son poëme de <i>la Nature</i>; si rien autour de
+lui n'avait froissé son âme hautaine et irritable, peut-être toutes
+ces boutades de conduite, toutes ces sorties colériques
+d'amour-propre eussent-elles complètement disparu: l'on
+n'eût pu lui reprocher, comme à Buffon, que beaucoup de
+morgue et une excessive plénitude de lui-même. Mais Le Brun
+fut longtemps aux prises avec la gêne et les chagrins domestiques.
+Son procès avec sa femme que le prince de Conti lui
+avait séduite<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>, la banqueroute du prince de Guémené, puis la
+Révolution, tout s'opposa à ce qu'il consolidât jamais son existence.
+Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du
+besoin grâce aux bienfaits du Gouvernement<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>, il s'était logé
+dans les combles du Palais-Royal, pour y trouver le calme
+nécessaire à la correction de ses odes; c'était là sa tour de
+Montbar. Une servante mégère, qu'il avait épousée, lui en
+faisait souvent une prison. A une telle âme, dans une pareille
+vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> On alla jusqu'à dire qu'il l'avait vendue au prince, et, chose
+fâcheuse pour le caractère de Le Brun, plusieurs ont pu le croire.&mdash;Voir
+son élégie infamante à <i>Némésis</i>, où il trouve moyen de flétrir d'un
+seul coup sa <i>mère</i>, sa <i>soeur</i> et sa <i>femme</i>! Une telle élégie est unique
+dans son genre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Le Brun dut ses bienfaits à son talent sans doute, à sa renommée
+lyrique, mais par malheur aussi à sa méchanceté satirique que
+le pouvoir achetait de sa servilité. On cite une épigramme contre Carnot,
+lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandée à
+Le Brun et payée d'une pension.</blockquote>
+
+<p>Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense,
+presque partout incomplet. Quelques hautes pensées,
+qui n'ont jamais quitté le poëte depuis son enfance jusqu'à
+sa mort, dominent toutes ses belles odes, s'y reproduisent
+sans cesse, et, à travers la diversité des circonstances où il les
+composa, leur impriment un caractère marquant d'unité.
+Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine,
+royauté du génie, telles sont les sources fécondes et retentissantes
+auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne
+heure, et comme par un instinct de sa mission future, il s'est
+pénétré du rôle de Tyrtée, et il gourmande déjà nos défaites
+sous Contades, Soubise et Clermont, comme plus tard il célébrera
+le <i>naufrage victorieux</i> du <i>Vengeur</i> et Marengo. Au sortir
+des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythère
+et d'Amathonte, dont il s'est tant moqué, mais dont il aurait
+dû se garder davantage, il se réfugie au sein de la nature,
+comme en un temple majestueux où il respire et se déploie
+plus à l'aise; il la voit peu et sait peu la retracer sous les
+couleurs aimables et fraîches dont elle se peint autour de lui;
+il préfère la contempler face à face dans ses soleils, ses volcans,
+ses tremblements de terre, ses comètes échevelées, et
+plonge avec Buffon à travers les déserts des temps. Quant à la
+liberté, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons
+de l'hôtel de Conti, sous Louis XV, il s'écrie avec une douleur
+de citoyen:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les Anténors vendent l'empire,</p>
+<p>Thaïs l'achète d'un sourire;</p>
+<p>L'or paie, absout les attentats.</p>
+<p>Partout, à la cour, à l'armée,</p>
+<p>Règne un dédain de renommée</p>
+<p>Qui fait la chute des États;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées
+du ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles,
+auxquels ses chants furent trop mêlés<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>, et dont il n'eut pas
+le courage de se séparer hautement, il exhale dans le silence
+cette ode touchante, dont le début, imité d'un psaume, ressemble
+à quelque chanson de Béranger:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Prends les ailes de la colombe,</p>
+<p>Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne les a
+pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an III; on
+y lit:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste!</p>
+<p>Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,</p>
+<p>Reine que nous donna la colère céleste,</p>
+<p>Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les transcrive.
+Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait pourtant fait
+un quatrain de remercîment qui finissait ainsi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,</p>
+<p> Coulez pour la reconnaissance!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et
+sembla directement la provoquer.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Purgeons le sol des patriotes,</p>
+<p>Par les rois encore infecté:</p>
+<p>La terre de la liberté</p>
+<p>Rejette les os des despotes.</p>
+<p>De ces monstres divinisés</p>
+<p><i>Que tous les cercueils soient brisés!</i></p>
+<p>Que leur mémoire soit flétrie!</p>
+<p>Et qu'avec leurs mânes errants</p>
+<p>Sortent du sein de la patrie</p>
+<p><i>Les cadavres de ces tyrans!</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait
+pas de peindre Marat. Ces <i>Rois de la lyre et du savant pinceau</i>, qu'avait
+chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié
+sainte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> De religion à proprement parler, et de rien qui y ressemble,
+Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps. Il était
+là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une édition
+de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la <i>Captivité de
+saint Malc</i>: «Ce petit poëme, <i>quoique le sujet en soit pieux</i>, est rempli
+d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»</blockquote>
+
+<p>Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique
+et marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en
+images éblouissantes et sublimes. Si Corneille en personne se
+fût adressé à Voltaire, il n'eût pas, certes, plus dignement
+parlé que Le Brun ne l'a fait en son nom. Il faut voir encore
+comme en toute occasion le poëte a conscience de lui-même,
+comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité sincère, du
+milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la justice
+des âges:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ceux dont le présent est l'idole</p>
+<p>Ne laissent point de souvenir;</p>
+<p>Dans un succès vain et frivole</p>
+<p>Ils ont usé leur avenir.</p>
+<p>Amants des roses passagères,</p>
+<p>Ils ont les grâces mensongères</p>
+<p>Et le sort des rapides fleurs.</p>
+<p>Leur plus long règne est d'une aurore;</p>
+<p>Mais le temps rajeunit encore</p>
+<p>L'antique laurier des neuf Soeurs.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Après cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous
+sera permis d'insister sur ses défauts. Le principal, le plus
+grave selon nous, celui qui gâte jusqu'à ses plus belles pages,
+est un défaut tout systématique et calculé. Il avait beaucoup
+médité sur la langue poétique, et pensait qu'elle devait être
+radicalement distincte de la prose. En cela, il avait fort raison,
+et le procédé si vanté de Voltaire, d'écrire les vers sous
+forme de prose pour juger s'ils sont bons, ne mène qu'à faire
+des vers prosaïques, comme le sont, au reste, trop souvent
+ceux de Voltaire. Mais, à force de méditer sur les prérogatives
+de la poésie, Le Brun en était venu à envisager les <i>hardiesses</i>
+comme une qualité à part, indépendante du mouvement
+des idées et de la marche du style, une sorte de beauté
+mystique touchant à l'essence même de l'ode; de là, chez lui,
+un souci perpétuel des <i>hardiesses</i>, un accouplement forcé des
+termes les plus disparates, un placage extérieur de métaphores;
+de là, surtout vers la fin, un abus intolérable de la
+Majuscule, une minutieuse personnification de tous les substantifs,
+qui reporte involontairement le lecteur au culte de
+la déesse Raison et à ces temps d'apothéose pour toutes les
+vertus et pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire à un
+poëte de nos jours singulièrement spirituel, que Le Brun
+était</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fougueux comme Pindare... et plus mythologique<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> En fait de mythologie, rien n'égale chez Le Brun la strophe
+suivante, tirée de l'ode sur <i>le triomphe de nos Paysages</i>, et que Charles
+Nodier aime à citer avec sourire:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La colline qui vers le pôle</p>
+<p>Borne nos fertiles marais,</p>
+<p>Occupe les enfants d'Éole</p>
+<p>A broyer les dons de Cérès.</p>
+<p>Vanvres que chérit Galatée</p>
+<p>Sait du lait d'Io, d'Amalthée</p>
+<p>Épaissir les flots écumeux;</p>
+<p>Et Sèvres, d'une pure argile,</p>
+<p>Compose l'albâtre fragile</p>
+<p>Où Moka nous verse ses feux.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses <i>moulins à
+vent</i>; de l'autre côté, Vanvres, son <i>beurre</i> et <i>ses fromages</i>; et la <i>porcelaine</i>
+de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur
+du journal <i>le Modérateur</i> (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup
+de vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux,
+l'Aristarque, n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été
+aussi beau, il aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas
+un écolier qui n'en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques,
+de ces veines bizarres.</blockquote>
+
+<p>A part ce défaut, qui chez Le Brun avait dégénéré en une
+espèce de tic, son style, son procédé et sa manière le rapprochent
+beaucoup d'Alfieri et du peintre David, auxquels il
+ne nous paraît nullement inférieur. C'est également quelque
+chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec et de décharné,
+de grec et d'académique, un retour laborieux vers le
+simple et le vrai. D'un côté comme de l'autre, c'est avant tout
+une protestation contre le mauvais goût régnant, une gageure
+d'échapper aux fades pastorales et aux opéras langoureux,
+aux Amours de Boucher et aux abbés de Watteau, aux
+descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués de Bernis.
+L'accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de
+Le Brun, lors même que ce talent s'abandonne le plus à sa
+pente. Ses odes républicaines, excepté celle du <i>Vengeur</i>, semblent
+à bon droit communes, sèches et glapissantes; elles ne
+lui furent peut-être pas pour cela moins énergiquement inspirées
+par les circonstances. C'est qu'avec beaucoup d'imagination
+il est naturellement peu coloriste, et qu'il a besoin,
+pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par
+un soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie.
+Son pinceau maigre, quoique étincelant, joue d'ordinaire
+sur un fond abstrait; il ne prend guère de splendeur
+large que lorsque le poëte songe à Buffon et retrace d'après
+lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna à
+Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à
+satiété, que l'illustre auteur des <i>Époques</i> possédait à un haut
+degré, en vertu de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte
+qu'il recopia ses <i>Époques</i> jusqu'à dix-huit fois. Le Brun
+faisait ainsi de ses odes. Il passa une moitié de sa vie à les
+remanier la plume en main, à en trier les brouillons, à les
+remettre au net et à en préparer une édition qui ne vint pas.
+Une note, placée en tête de la première publication du <i>Vengeur</i>,
+nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que
+le poëte a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en
+très-peu de jours et <i>presque d'un seul jet</i>. Si Le Brun avait eu
+plus de temps, il aurait peut-être trouvé moyen de la gâter.</p>
+
+<p>En se déclarant contre le mauvais goût du temps par ses
+épigrammes et par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en
+rester pur lui-même. Sans aucune sensibilité, sans aucune
+disposition rêveuse et tendre, il aimait ardemment les femmes,
+probablement à la manière de Buffon, quoiqu'en seigneur
+moins suzerain et avec plus de galanterie. De là mille billets
+en vers à propos de rien, et, pêle-mêle avec ses odes, une
+prodigieuse quantité d'<i>Eglés</i>, de <i>Zirphés</i>, de <i>Delphires</i>, de
+<i>Céphises</i>, de <i>Zélis</i>, et de <i>Zelmis</i>. Tantôt c'est un <i>persiflage doux
+et honnête à une jeune coquette très-aimable et très-vaine qui
+m'appelait son berger dans ses lettres, et qui prétendait à tous
+les talents et à tous les coeurs</i>; tantôt ce sont des vers fugitifs
+<i>sur ce que M. de Voltaire, bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille
+et de Varicour, les a mariées toutes deux, après les avoir
+célébrées dans ses vers</i>. Enfin, vers le temps d'Arcole et de
+Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa fameuse
+querelle avec Legouvé, sur la question de savoir <i>si l'encre
+sied ou ne sied pas aux doigts de rose</i>.</p>
+
+<p>Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c'est
+pour nous une occasion de parler d'André Chénier, dont le
+nom est sur nos lèvres depuis le commencement de cet article,
+et auquel nous aspirons, comme à une source vive et
+fraîche dans la brûlante aridité du désert. En 1763, Le Brun,
+âgé de trente-quatre ans, adressait à l'Académie de La Rochelle
+un discours sur Tibulle, où on lit ce passage: «Peut-être
+qu'au moment où j'écris, tel auteur, vraiment animé
+du désir de la gloire et dédaignant de se prêter à des succès
+frivoles, compose dans le silence de son cabinet un de
+ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne sont
+pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes
+et des alcôves, et dont tout l'avenir parlera, parce
+que les grands du jour n'en diront rien à leurs petits soupers.»
+André Chénier fut cet homme; il était né en 1762,
+un an précisément avant la prédiction de Le Brun. Vingt ans
+plus tard, on trouve les deux poëtes unis entre eux par l'amitié
+et même par les goûts, malgré la différence des âges. Les
+détails de cette société charmante, où vivaient ensemble, vers
+1782, Lebrun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier
+de Pange, MM. de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs
+de Paris, avec des excursions fréquentes d'où l'on rapportait
+matière aux élégies du matin et aux confidences du
+soir, tout cela est resté couvert d'un voile mystérieux, grâce
+à l'insouciance et à la discrétion des éditeurs. On devine
+pourtant et l'on rêve à plaisir ce petit monde heureux, d'après
+quelques épîtres réciproques et quelques vers épars:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,</p>
+<p>Ces vieilles amitiés de l'enfance première,</p>
+<p>Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain,</p>
+<p>Jadis au châtiment nous présentions la main;</p>
+<p>Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes;</p>
+<p>De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime:</p>
+<p>Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois,</p>
+<p>A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,</p>
+<p>Prête une oreille amie et cependant sévère.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le Brun dut aimer dès l'abord, chez le jeune André, un
+sentiment exquis et profond de l'antique, une âme modeste,
+candide, indépendante, faite pour l'étude et la retraite; il
+n'avait vu en Gilbert que le <i>corbeau du Pinde</i>, il en vit dans
+Chénier le cygne. Un goût vif des plaisirs les unissait encore.
+Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a célébrée sous
+le nom d'Adélaïde se rapportent précisément au temps dont
+nous parlons. Chénier, dans une délicieuse épître, dit à sa
+Muse qu'il envoie au logis de son ami:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... Là, ta course fidèle</p>
+<p>Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle;</p>
+<p>S'il est ainsi, respecte un moment précieux;</p>
+<p>Sinon, tu peux entrer...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et il ajoute sur lui-même:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude,</p>
+<p>Adoucissent un peu ma triste solitude.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Tous deux ont chanté leurs plaisirs et leurs peines d'amour
+en des élégies qui sont, à coup sûr, les plus remarquables du
+temps<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Mais la victoire reste tout entière du côté d'André
+Chénier. L'élégie de Le Brun est sèche, nerveuse, vengeresse,
+déjà sur le retour, savante dans le goût de Properce et de
+Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut pas toujours
+le fade et le commun moderne. L'élégie d'André Chénier est
+molle, fraîche, blonde, gracieusement éplorée, voluptueuse
+avec une teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité.
+La nature de France, les bords de la Seine, les îles de la
+Marne, tout ce paysage riant et varié d'alentour se mire en sa
+poésie comme en un beau fleuve; on sent qu'il vient de Grèce,
+qu'il y est né, qu'il en est plein: mais ses souvenirs d'un autre
+ciel se lient harmonieusement avec son émotion présente, et
+ne font que l'éclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux rayon.
+Cette charmante mythologie que le XVIIe siècle avait défigurée
+en l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose,
+il la rajeunit avec un art admirable; il la fond
+merveilleusement dans la couleur de ses tableaux, dans ses
+analyses de coeur, et autant qu'il le faut seulement pour élever
+les moeurs d'alors à la poésie et à l'idéal. Mais, par malheur,
+cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La Révolution,
+qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite
+société choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun,
+qui partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se
+trouva emporté bien loin du sage André. On souffre à penser
+quel refroidissement, sans doute même quelle aigreur, dut
+succéder à l'amitié fraternelle des premiers temps. Ici tout
+renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survécut
+treize années à son jeune ami, n'en a parlé depuis en aucun
+endroit; il n'a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire,
+tandis que chaque jour, à chaque heure, il aurait dû
+s'écrier avec larmes: «J'ai connu un poëte, et il est mort,
+et vous l'avez laissé tuer, et vous l'oubliez!» Il est à
+craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques
+n'aient aigri son coeur, et que l'échafaud d'André ne soit
+venu ayant la réconciliation. Pour moi, j'ai peine à croire
+qu'il ne fût pas au nombre de ceux dont l'infortuné poëte a
+dit avec un reproche mêlé de tendresse:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chérie</p>
+<p> Un mot à travers ces barreaux</p>
+<p>Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;</p>
+<p> De l'or peut-être à mes bourreaux...</p>
+<p>Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.</p>
+<p> Vivez, amis; vivez contents.</p>
+<p>En dépit de Bavus soyez lents à me suivre.</p>
+<p> Peut-être en de plus heureux temps</p>
+<p>J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,</p>
+<p> Détourné mes regards distraits;</p>
+<p>A mon tour aujourd'hui mon malheur importune:</p>
+<p> Vivez, amis, vivez en paix<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Au livre second des odes de Le Brun, la quinzième <i>A un jeune
+Ami</i> s'adresse évidemment à André:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Souviens-toi des moeurs de Byzance;</p>
+<p>Digne de ton berceau, maîtrise la beauté!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composée au moment
+d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes
+(1787 probablement).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de conjecturer
+qu'en écrivant les vers suivants (voir l'édition d'Eugène Renduel),
+Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé dans son
+admiration première pour Le Brun:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire,</p>
+<p>J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire;</p>
+<p>Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents</p>
+<p>Soient les seuls en effet où germent les talents.</p>
+<p>Un mortel peut toucher une lyre sublime,</p>
+<p>Et n'avoir qu'un coeur faible, étroit, pusillanime,</p>
+<p>Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,</p>
+<p>Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc.</p>
+<p class="i2"></div></div></blockquote>
+
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne
+sera pas séparée de celle d'André Chénier. On se souviendra
+qu'il l'aima longtemps, qu'il le prédit, qu'il le goûta en un
+siècle de peu de poésie, et qu'il sentit du premier coup que
+ce jeune homme faisait ce que lui-même aurait voulu faire.
+On lui tiendra compte de ses efforts, de ses veilles, de sa poursuite
+infatigable de la gloire, de la tradition lyrique qu'il
+soutint avec éclat, de cette flamme intérieure enfin, qui ne
+lui échappait que par accès, et qui minait sa vie. On verra en
+lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au
+hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà
+resplendi l'aurore.</p>
+
+<p>Juillet 1829.</p>
+
+<p>(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des
+<i>Causeries du Lundi</i>)</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>MATHURIN REGNIER<br>
+ET<br>
+ANDRÉ CHÉNIER</h3>
+
+
+<p>Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement
+à antithèses, un parallèle académique que nous prétendons
+faire. En accouplant deux hommes si éloignés par le temps
+où ils ont vécu, si différents par le genre et la nature de
+leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de tirer quelques
+étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil quelques
+reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue
+essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et
+parce que, des deux idées poétiques dont ils sont les types
+admirables, l'une, sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et
+en est le complément. Une voix pure, mélodieuse et savante,
+un front noble et triste, le génie rayonnant de jeunesse, et,
+parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté dans toute sa fraîcheur
+et sa décence; la nature dans ses fontaines et ses ombrages;
+une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire;
+le beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation
+brusque, franche et à saillies; nulle préoccupation d'art,
+nul <i>quant-à-soi</i>; une bouche de satyre aimant encore mieux
+rire que mordre; de la rondeur, du bon sens; une malice
+exquise, par instants une amère éloquence; des récits enfumés
+de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en>
+guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard;
+en un mot, du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on
+peut se figurer en gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de
+nos deux principaux siècles littéraires, il leur tourne le dos
+et regarde le seizième; il y tend la main aux aïeux gaulois,
+à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même qu'André
+Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques,
+tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes
+nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en
+1782, année ou commencèrent les premiers chants d'André
+Chénier, je ne vois, en exceptant les dramatiques, de poëte
+parent de ces deux grands hommes que La Fontaine, qui en
+est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc de
+plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs
+rapports ces deux figures originales, à physionomie presque
+contraire, qui se tiennent debout en sens inverse, chacune à
+un isthme de notre littérature centrale, et, comblant l'espace
+et la durée qui les séparent, de les adosser l'une à l'autre, de
+les joindre ensemble par la pensée, comme le Janus de notre
+poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en différences et en contrastes
+que se passera toute cette comparaison: Regnier et Chénier
+ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de leurs
+époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second
+plus en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux
+règles artificielles qu'on subit autour d'eux. Le caractère de
+leur style et l'allure de leurs vers sont les mêmes, et abondent
+en qualités pareilles; Chénier a retrouvé par instinct et
+étude ce que Regnier faisait de tradition et sans dessein; ils
+sont uniques en ce mérite, et notre jeune école chercherait
+vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire
+en vers.</p>
+
+
+<p>Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance,
+en Grèce; tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance.
+Tonsuré de bonne heure, élevé dans le jeu de paume et le
+tripot de son père qui aimait la table et le plaisir, Regnier
+dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les premiers préceptes
+de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques bénéfices
+qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité
+de chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement;
+mais, comme Rabelais avait fait, il y attaqua de
+préférence les choses par le côté de la raillerie. A son retour,
+il reprit, plus que jamais, son train de vie qu'il n'avait guère
+interrompu en terre papale, et mourut de débauche avant
+quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une Grecque
+brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais
+il y rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc,
+où il fut élevé; et lorsque plus tard, entré au collège de
+Navarre, il apprit la plus belle des langues, il semblait,
+comme a dit M. Villemain, se souvenir des jeux de son
+enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans Angoumois,
+puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta
+amèrement sa chère indépendance, et n'eut pas de repos
+qu'il ne l'eût reconquise. Après plusieurs voyages, retiré aux
+environs de Paris, il commençait une vie heureuse dans
+laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en plus sur
+les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec candeur,
+s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et
+au prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le
+front en poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les
+guerres civiles, s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux
+compagnon au sein de l'ordre rétabli par Henri IV.</p>
+
+<p>Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées
+auxquelles d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le
+génie, l'art, l'amour, la vie proprement dite, nous verrons
+comme elles se sont révélées aux deux hommes que nous
+étudions en ce moment, et sous quelle face ils ont tenté de
+les reproduire. Et d'abord, à commencer par Dieu, <i>ab Jove
+principium</i>, nous trouvons, et avec regret, que cette magnifique
+et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle
+la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît
+même pas pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et
+s'en passent, voilà tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni
+l'un ni l'autre, pour arriver, au sortir des plaisirs, à cette
+philosophie supérieure qui relève et console. La corde de
+Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et sensuels, ils
+me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un
+Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à
+Palès, à Vénus, aux Muses<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>; un Alcibiade candide et modeste,
+nourri de poésie, d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive
+et tendre; mais, tout en s'attristant à l'aspect de la mort, il ne
+s'élève pas au-dessus des croyances de Tibulle et d'Horace:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,</p>
+<p>Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.</p>
+<p>Je ne veux point, couvert d'un funèbre <i>linceuil</i>,</p>
+<p>Que les pontifes saints autour de mon cercueil,</p>
+<p>Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,</p>
+<p>De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,</p>
+<p>Et sous des murs sacrés aillent ensevelir</p>
+<p>Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même temps
+où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art grec
+et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André
+Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant
+cet admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais
+à lui; la place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes
+et ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune <i>Tarentine</i> y
+appartient exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.&mdash;La
+poésie d'André Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la
+lyre de tout cet art de marbre retrouvé.»</blockquote>
+
+<p>Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés
+riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa
+majesté éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux
+grèves de l'Océan. Pourtant l'émotion religieuse que ces
+grands spectacles excitent en son âme ne la fait jamais se
+fondre en prière <i>sous le poids de l'infini</i>. C'est une émotion
+religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce et Buffon
+pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable d'en
+ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une
+physique savante lui en a dévoilé; ce sont <i>les mondes roulant
+dans les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes,
+leurs distances</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;</p>
+<p>Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.</p>
+<p>Dans l'éternel concert je me place avec eux;</p>
+<p>En moi leurs doubles lois agissent et respirent;</p>
+<p>Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:</p>
+<p>Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense
+et se matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il
+ne lui arrive jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les
+étoiles, des <i>fleurs divines qui jonchent les parvis du saint lieu</i>,
+des âmes heureuses qui respirent un air plus pur, et qui parlent,
+durant les nuits, un mystérieux langage aux âmes
+humaines. Je lis, à ce propos, dans un ouvrage inédit, le
+passage suivant, qui revient à ma pensée et la complète:</p>
+
+<p>«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère
+André Chénier: cela se conçoit. André Chénier, s'il vivait,
+devrait comprendre bien mieux Lamartine qu'il n'est compris
+de lui. La poésie d'André Chénier n'a point de religion
+ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage dont
+Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et
+d'une immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses
+blés, ses vignes, ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais
+le ciel est au-dessus, avec son azur qui change à chaque
+heure du jour, avec ses horizons indécis, ses <i>ondoyantes
+lueurs du matin et du soir</i>, et la nuit, avec ses fleurs d'or,
+<i>dont le lis est jaloux</i>. Il est vrai que du milieu du paysage,
+tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon,
+on jouit du ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que
+l'oeil humain, du haut des nuages, l'oeil d'Élie sur son
+char, ne verrait en bas la terre que comme une masse un
+peu confuse. Il est vrai encore que le paysage réfléchit le
+ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que
+dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit
+pas les images projetées de la terre. Mais, après tout, le
+ciel est toujours le ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.»
+Ajoutez, pour être juste, que le ciel qu'on voit du
+milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y réfléchit, est
+un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la terre
+aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute
+confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre
+pour ainsi dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs,
+et idéalisée par la distance.</p>
+
+<p>Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux
+que Chénier. Sa profession ecclésiastique donne aux écarts de
+sa conduite un caractère plus sérieux, et en apparence plus
+significatif. On peut se demander si son libertinage ne s'appuyait
+pas d'une impiété systématique, et s'il n'avait pas
+appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en
+Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans
+ses voyages de grands spectacles naturels, ne paraît guère
+s'en être ému. La campagne, le silence, la solitude et tout ce
+qui ramène plus aisément l'âme à elle-même et à Dieu, font
+place, en ses vers, au fracas des rues de Paris, à l'odeur des
+tavernes et des cuisines, aux allées infectes des plus misérables
+taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché
+qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des
+sentiments pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques
+sonnets, un fragment de poème sacré et des stances en
+font témoignage. Il est vrai que c'est par ses douleurs physiques
+et par les aiguillons de ses maux qu'il semble surtout
+amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de sa
+vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les
+femmes, toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent
+rien à désirer:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,</p>
+<p>Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,</p>
+<p>Je me laisse emporter à mes flames communes,</p>
+<p>Et cours souz divers vents de diverses fortunes.</p>
+<p>Ravy de tous objects, j'ayme si vivement</p>
+<p>Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.</p>
+<p>De toute eslection mon ame est despourveue,</p>
+<p>Et nul object certain ne limite ma veue.</p>
+<p>Toute femme m'agrée...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ennemi déclaré de ce qu'il appelle <i>l'honneur</i>, c'est-à-dire de
+la délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'<i>estre</i> au <i>parestre</i>,
+il se contente <i>d'un amour facile et de peu de défense</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,</p>
+<p>C'est aymer en souci le travail et la peine,</p>
+<p>C'est nourrir son amour de respect et de soin.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument
+les <i>Jeannetons</i> aux <i>Climènes</i>. Regnier pense que le même
+feu qui anime le grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse,
+et il ne serait nullement fâché que, chez lui, la poésie
+laissât tout à l'amour. On dirait qu'il ne fait des vers qu'à son
+corps défendant; sa verve l'importune, et il ne cède au génie
+qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du moins, en
+décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner!
+on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,</p>
+<p>Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle,</p>
+<p>Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,</p>
+<p>Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,</p>
+<p>Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne,</p>
+<p>Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,</p>
+<p>Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs,</p>
+<p>Dore le Scorpion de ses belles couleurs;</p>
+<p>C'est alors que la verve insolemment m'outrage,</p>
+<p>Que la raison forcée obéit à la rage.</p>
+<p>Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,</p>
+<p>Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il
+est,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>S'égayer au repos que la campagne donne,</p>
+<p>Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,</p>
+<p>D'un bon mot fait rire, en si belle saison,</p>
+<p>Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de
+place dans les idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et
+si quelque grammairien chicaneur le poussait sur ce terrain,
+il savait s'y défendre en maître, témoin sa belle satire neuvième
+contre Malherbe et les puristes. Il y flétrit avec une
+colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins, ces
+<i>regratteurs de mots</i>, qui prisent un style plutôt pour ce qui
+lui manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait
+d'un génie véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il
+se peint tout entier dans ce vers d'inspiration:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les nonchalances sont ses plus grands artifices.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Déjà il avait dit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La verve quelquefois s'égaye en la licence.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance
+de la vie, dans l'expression des moeurs et des personnages,
+dans la peinture des intérieurs; ses satires sont une
+galerie d'admirables portraits flamands. Son poëte, son pédant,
+son fat, son docteur, ont trop de saillie pour s'oublier
+jamais, une fois connus. Sa fameuse <i>Macette</i>, qui est la petite-fille
+de <i>Patelin</i> et l'aïeule de <i>Tartufe</i>, montre jusqu'où le génie
+de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée. Dans ce
+chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation,
+les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit
+et des circonstances les plus minutieusement décrites de la vie
+réelle. Et comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait
+rendu Regnier à de plus chastes délicatesses d'amour, il nous
+y parle, en vers dignes de Chénier, de</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... la belle en qui j'ai la pensée</p>
+<p>D'un doux imaginer si doucement blessée,</p>
+<p>Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps,</p>
+<p>Nous rendons en amour jaloux les plus contents.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier
+appelle <i>les douces faiblesses</i>, il ne composait pas avec les
+vices. Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à
+la cour et avec les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.</p>
+
+<p>André de Chénier aima les femmes non moins vivement que
+Regnier, et d'un amour non moins sensuel, mais avec des
+différences qui tiennent à son siècle et à sa nature. Ce sont
+des Phrynés sans doute, du moins pour la plupart, mais galantes
+et de haut ton; non plus des <i>Alizons</i> ou des <i>Jeannes</i>
+vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir
+de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante,
+et Julie au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est
+complète et durera jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le
+savait! Qu'est-ce donc que cette Camille si sévère? Mais,
+dans l'une des nuits précédentes, son amant ne l'a-t-il pas surprise
+elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les femmes
+d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes
+grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à
+elles que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur
+à l'étude, à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part
+dans une prose énergique trop peu connue<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>, choqué de voir
+les lettres si prosternées et le genre humain ne pas songer
+à relever sa tête, je me livrai souvent aux distractions et
+aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse: mais, toujours
+dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de
+l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par
+moi-même, toujours soutenu par mes amis, je sentis que
+mes vers et ma prose, goûtés ou non, seraient mis au rang
+du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a flétris.
+Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des passions, et
+même dans les instants où la dure nécessité a interrompu
+mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites,
+et chez moi, en voyage, le long des rues dans les promenades,
+méditant toujours sur l'espoir, peut-être insensé, de
+voir renaître les bonnes disciplines, et cherchant à la fois
+dans les histoires et dans la nature des choses <i>les causes et
+les effets de la perfection et de la décadence des lettres</i>, j'ai cru
+qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif
+ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions
+sur ces matières.» André Chénier nous a dit le secret de
+son âme: sa vie ne fut pas une vie de plaisir, mais d'art, et
+tendait à se purifier de plus en plus. Il avait bien pu, dans
+un moment d'amoureuse ivresse et de découragement moral,
+écrire à de Pange:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sans les dons de Vénus quelle serait la vie?</p>
+<p>Dès l'instant où Vénus me doit être ravie,</p>
+<p>Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les effets de la
+perfection et de la décadence des lettres. (<i>Édit.</i> de M. Robert.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une imitation et
+une traduction des fragments divers qui nous restent de l'élégiaque
+Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.</blockquote>
+
+<p>Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où
+fuiraient loin de lui <i>les jours couronnés de rose</i>; il rêvait, aux
+bords de la Marne, quelque retraite indépendante et pure,
+quelque <i>saint loisir</i>, où les beaux-arts, la poésie, la peinture
+(car il peignait volontiers), le consoleraient des voluptés perdues,
+et où l'entoureraient un petit nombre d'amis de son
+choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur l'amitié et y
+portait des idées sages, des principes sûrs, applicables en tous
+les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me
+lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est
+honorable d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que
+d'autres circonstances ou d'autres idées ont fait agir et
+penser autrement que moi. L'amitié et la conversation
+familière exigent au moins une conformité de principes:
+sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles,
+et produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir
+que mes amis auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours
+eu dessein d'écrire m'eût été amer...»</p>
+
+<p>Suivant André Chénier, <i>l'art ne fait que des vers, le coeur seul
+est poète</i>; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux
+heures de calme et de paresse, d'amasser par des études
+exquises <i>l'or et la soie</i> qui devaient <i>passer en ses vers</i>. Lui-même
+nous a dévoilé tous les ingénieux secrets de sa manière
+dans son poème de <i>l'Invention</i>, et dans la seconde de ses épîtres,
+qui est, à la bien prendre, une admirable satire. L'analyse
+la plus fine, les préceptes de composition les plus intimes,
+s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de
+grâce, y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant.
+Sur ce terrain critique et didactique, il laisse bien loin derrière
+lui Boileau et le prosaïsme ordinaire de ses axiomes.
+Nous n'insisterons ici que sur un point. Chénier se rattache
+de préférence aux Grecs, de même que Regnier aux Latins et
+aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on le sait,
+la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur
+qu'on ne l'a voulu établir depuis:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La nature dicta vingt genres opposés,</p>
+<p>D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés.</p>
+<p>Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,</p>
+<p>N'aurait osé d'un autre envahir les limites;</p>
+<p>Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,</p>
+<p>N'aurait point de Marot associé le ton.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité
+de leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles
+scènes, non pas une belle pièce. Il ne croyait point, par
+exemple, qu'on pût, dans une même élégie, débuter dans le
+ton de Regnier, monter par degrés, passer par nuances à
+l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère,
+pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour.
+Son talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans
+la durée d'une même rêverie, plus d'une corde et plus d'un
+ton. Ses émotions rapides, qui toutes sont diverses, et toutes
+furent vraies un moment, rident tour à tour la surface de
+son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les vagues au
+ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse
+jeune et légère à l'harmonieuse cigale, <i>amante des buissons,
+qui,</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De rameaux en rameaux tour à tour reposée,</p>
+<p>D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée,</p>
+<p>S'égaie...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et s'il est triste, <i>si sa main imprudente a tari son trésor</i>, si sa
+maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le <i>seuil inexorable</i>, une visite
+d'ami, un sourire de <i>blanche voisine</i>, un livre entr'ouvert, un
+rien le distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec
+une légèreté négligente:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et
+de délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur
+alors percera avant dans son âme et en armera toutes les
+puissances! Comme son ïambe vengeur nous montrera d'un
+vers à l'autre <i>les enfants, les vierges aux belles couleurs</i> qui
+venaient de parer et de baiser l'agneau, <i>le mangeant s'il est
+tendre</i>, et passera des fleurs et des rubans de la fête aux <i>crocs
+sanglants du charnier populaire!</i> Comme alors surtout il aurait
+besoin de lie et de fange pour y <i>pétrir</i> tous ces <i>bourreaux barbouilleurs
+de lois!</i> Mais, avant cette formidable époque<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>,
+Chénier ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid
+dans l'art, ou du moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons
+un remarquable exemple où évidemment ce scrupule nuisit à
+son génie, et où la touche de Regnier lui fit faute. Notre
+poète, cédant à des considérations de fortune et de famille,
+s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa
+dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts
+l'y assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu
+d'une société aristocratique, il regrettait la France et les
+coeurs qu'il y avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.
+C'est alors qu'un soir, après avoir assez mal dîné à
+<i>Covent-Garden</i>, dans <i>Hood's tavern</i>, comme il était de trop
+bonne heure pour se présenter en aucune société, il se mit,
+au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte et simple,
+tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il souffrait,
+et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation;
+que la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux
+un grand mal encore plus qu'un grand plaisir; car ils s'y
+exaspèrent, <i>ils y ruminent leur fiel</i>, ou, s'ils finissent par se
+résigner, c'est découragement et faiblesse, c'est impuissance
+d'en appeler <i>des injustes institutions humaines à la sainte nature
+primitive</i>; c'est, en un mot, à la façon <i>des morts qui s'accoutument
+à porter la pierre de leur tombe, parce qu'ils ne peuvent
+la soulever</i>;&mdash;que cette fatale résignation rend dur, farouche,
+sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en
+préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux <i>politesses hautaines</i>
+de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté
+de ces grands pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement
+pour leurs pareils; il raille en eux cette <i>sensibilité distinctive</i>
+que Gilbert avait déjà flétrie, et il termine en ces
+mots cette confidence de lui-même à lui-même: «Allons,
+voilà une heure et demie de tuée; je m'en vais. Je ne sais
+plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi. Il
+n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et
+je suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce
+morceau de ma triste et pensive jeunesse.» Oui, certes,
+Chénier relut plus d'une fois ces pages touchantes, et lui <i>qui
+refeuilletait sans cesse et son âme et sa vie</i>, il dut, à des heures
+plus heureuses, se reporter avec larmes aux ennuis passés de
+son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses oeuvres
+les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai
+trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et
+du même temps que le morceau de prose; puis, en regardant
+de plus près, l'idylle intitulée <i>Liberté</i> m'est revenue à la
+pensée, et j'ai compris que ce berger aux noirs cheveux
+épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils, qui traîne après
+lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents pierreux,
+ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte,
+abhorre les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse
+la plainte du blond chevrier et maudit toute consolation,
+parce qu'il est esclave; j'ai compris que ce berger-là n'était
+autre que la poétique et idéale personnification du souvenir
+de Londres, et de l'espèce de servitude qu'y avait subie André;
+et je me suis demandé alors, tout en admirant du profond de
+mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas
+encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en
+scène; qu'il eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans
+sa prose naïve; qu'il se fût montré à nous dans cette taverne
+enfumée, entouré de mangeurs et d'indifférents, accoudé sur
+sa table, et rêvant,&mdash;rêvant à la patrie absente, aux parents,
+aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus jeune et de
+plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de
+la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où
+elle nous prosterne, à toute cette haute métaphysique de la
+souffrance;&mdash;pourquoi non?&mdash;puis, revenu à terre et rentré
+dans la vie réelle, qu'il eût buriné en traits d'une empreinte
+ineffaçable ces grands qui l'écrasaient et croyaient
+l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, l'heure de
+sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir vers
+l'avenir, et son <i>forsan et hoec olim</i>? Ou, s'il lui déplaisait de
+remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son
+souvenir dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là,
+dix autres scènes du même genre qu'il pouvait choisir et
+retracer<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut parcourir
+le <i>Journal de Paris</i> de 90 et 91; sa signature s'y retrouve fréquemment,
+et d'ailleurs sa marque est assez sensible.&mdash;Relire aussi
+comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même
+temps, l'admirable ode: <i>O Versailles, ô bois, ô portiques!</i> etc., etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant ce séjour
+à Londres, comme les fonctions d'<i>attaché</i> n'avaient rien de bien
+actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint d'abord de
+toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de La Luzerne
+trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la Notice et
+l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être à Londres
+en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en maudissait le
+séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse. J'avais supposé
+aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à l'ambassade d'Angleterre
+aux approches de la Révolution et dès 1788. Mais les indications
+données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent peu exactes: une
+Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).</blockquote>
+
+<p>Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà
+dit, sont un parfait modèle de ce que notre langue permet
+au génie s'exprimant en vers, et ici nous n'avons plus besoin
+de séparer nos éloges. Chez l'un comme chez l'autre,
+même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe et
+même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe
+en pleine végétation, avec tous ses embranchements
+de relatifs et d'incidences entre-croisées ou pendantes; même
+profusion d'irrégularités heureuses et familières, d'idiotismes
+qui sentent leur fruit, grâces et ornements inexplicables
+qu'ont sottement émondés les grammairiens, les rhéteurs
+et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil
+à suivre l'idée courante sous la transparence des images, et
+à ne pas la laisser fuir, dans son court trajet de telle figure
+à telle autre; même art prodigieux enfin à mener à extrémité
+une métaphore, à la pousser de tranchée en tranchée,
+et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout ce qu'elle
+contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre, à la
+chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences d'alentour,
+jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand
+fleuve. Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et
+dans Chénier, elle nous semble, à peu de chose près, la
+meilleure possible, à savoir, curieuse sans recherche et facile
+sans relâchement, tour à tour oublieuse et attentive, et tempérant
+les agréments sévères par les grâces négligeantes. Sur
+ce point, ils sont l'un et l'autre bien supérieurs à La Fontaine,
+chez qui la forme rythmique manque presque entièrement
+et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence.</p>
+
+<p>Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons
+conclure de ce long parallèle que nous aurions pu prolonger
+encore; lequel d'André Chénier ou de Regnier nous
+préférons, lequel mérite la palme, à notre gré; nous laisserons
+au lecteur le soin de décider ces questions et autres pareilles,
+si bon lui semble. Voici seulement une réflexion pratique
+qui découle naturellement de ce qui précède, et que
+nous lui soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en
+ouvre une autre. Regnier résume en lui bon nombre de nos
+trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il y a dans son génie toute
+une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie joviale, qui
+tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être reproduite
+de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie
+d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y
+a chez lui des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs
+ont ajoutées ou ajouteront. Tous deux, complets en
+eux-mêmes et en leur lieu, nous laissent aujourd'hui quelque
+chose à désirer. Or il arrive que chacun d'eux possède précisément
+une des principales qualités qu'on regrette chez
+l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les <i>extases
+choisies</i>; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante
+de la réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec
+art, ils tendent ainsi à se compléter réciproquement. Sans
+doute, s'il fallait se décider entre leurs deux points de vue
+pris à part, et opter pour l'un à l'exclusion de l'autre, le type
+d'André Chénier pur se concevrait encore mieux maintenant
+que le type pur de Regnier; il est même tel esprit noble et
+délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé,
+entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance,
+et qui aurait difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant,
+et sans vouloir ériger notre opinion en précepte, il nous
+semble que comme en ce bas monde, même pour les rêveries
+les plus idéales, les plus fraîches et les plus dorées, toujours
+le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on fasse et
+où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses entraves
+et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous
+excite à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs,
+il est bon de ne pas l'omettre tout à fait, et de lui donner
+quelque trace en nos oeuvres comme elle a trace en nos âmes.
+Il nous semble, en un mot, et pour revenir à l'objet de cet
+article, que la touche de Regnier, par exemple, ne serait
+point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer
+et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains
+poèmes de sentiment, à la manière d'André Chénier.</p>
+
+<p>Août 1829.</p>
+
+<p>Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené
+à m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le <i>Tableau
+de la Poésie française au XVIe siècle</i>; j'en ai reparlé, non sans complaisance
+et après une nouvelle lecture, dans l'<i>Introduction</i> au recueil
+des <i>Poètes français</i> (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>QUELQUES DOCUMENTS<br>
+INÉDITS<br>
+SUR ANDRÉ CHÉNIER<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="upper">49</sup></a></h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève et
+complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que vérifier
+notre premier idéal.</blockquote>
+
+<p>Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition
+d'André Chénier a paru; depuis ce temps, il semble que tout
+a été dit sur lui; sa réputation est faite; ses oeuvres, lues et
+relues, n'ont pas seulement charmé, elles ont servi de base à
+des théories plus ou moins ingénieuses ou subtiles, qui elles-mêmes
+ont déjà subi leur épreuve, qui ont triomphé par un
+côté vrai et ont été rabattues aux endroits contestables. En
+fait de raisonnement et d'<i>esthétique</i>, nous ne recommencerions
+donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons
+dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais
+il se trouve qu'une circonstance favorable nous met à même
+d'introduire sur son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire
+quelque chose de positif.</p>
+
+<p>L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu,
+M. Gabriel de Chénier, nous ont permis de rechercher et de
+transcrire ce qui nous a paru convenable dans le précieux
+résidu de manuscrits qu'il possède; c'est à lui donc que nous
+devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet de travail
+d'André, d'être entré dans cet <i>atelier du fondeur</i> dont il nous
+parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir
+sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il
+n'avait semblé jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour
+aujourd'hui un nouveau petit affluent à cette pure gloire!</p>
+
+<p>Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur
+et la reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche,
+dans son édition de 1819, a fait des manuscrits tout l'usage
+qui était possible et désirable alors; en choisissant, en élaguant
+avec goût, en étant sobre surtout de fragments et d'ébauches,
+il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans son
+intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de
+1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites
+pièces, de simples restes qui avaient été négligés d'abord:
+c'est ce genre de travail que nous venons poursuivre, sans
+croire encore l'épuiser. Il en est un peu avec les manuscrits
+d'André Chénier comme avec le panier de cerises de madame
+de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les meilleures
+restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.</p>
+
+<p>La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits
+porte sur les poèmes inachevés: <i>Suzanne</i>, <i>Hermès</i>, <i>l'Amérique</i>.
+On a publié dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les
+canevas en prose du poème de <i>Suzanne</i>. Je m'attacherai ici
+particulièrement au poème d'<i>Hermès</i>, le plus philosophique de
+ceux que méditait André, et celui par lequel il se rattache le
+plus directement à l'idée de son siècle.</p>
+
+<p>André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît,
+avant 89, comme le poète surtout de l'art pur et des
+plaisirs, comme l'homme de la Grèce antique et de l'élégie.
+Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de
+danger où il se jeta si généreusement à la lutte, il vécût un
+peu en dehors des idées, des prédications favorites de son
+temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats
+et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur
+et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que
+de le juger un artiste si désintéressé; et l'<i>Hermès</i> nous le
+montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle,
+à sa manière, que pouvaient l'être Haynal ou Diderot.</p>
+
+<p>La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme,
+ou le panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra
+l'appeler; elle a eu ses philosophes, et même ses poëtes en
+prose, Boulanger, Buffon; elle devait provoquer son Lucrèce.
+Cela est si vrai, et c'était tellement le mouvement et la pente
+d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 et dans les
+années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du
+même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme
+sur la nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après
+Buffon; Fontanes, dans sa première jeunesse, s'y essayait
+sérieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un
+surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est d'une réelle
+beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et,
+par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était
+bien digne de produire un vrai poëme didactique dans le
+grand sens.</p>
+
+<p>Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent
+brusquement avec ce qu'elles promettaient, et
+abîmèrent les projets ou les hommes; les trois <i>Hermès</i> manquèrent:
+la poésie du XVIIIe siècle n'eut pas son Buffon. Delille
+ne fit que rimer gentiment les <i>trois Règnes</i>.</p>
+
+<p>Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs
+à son <i>Hermès</i>, sont marqués en marge d'un delta; un
+chiffre, ou l'une des trois premières lettres de l'alphabet grec,
+indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou
+le fragment. Le poëme devait avoir trois chants, à ce qu'il
+semble: le premier sur l'origine de la terre, la formation des
+animaux, de l'homme; le second sur l'homme en particulier,
+le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs
+depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine
+des religions; le troisième sur la société politique, la
+constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout
+devait se clore par un exposé du système du monde selon la
+science la plus avancée.</p>
+
+<p>Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier
+chant et le caractérisent:</p>
+
+<p>«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème
+métaphorique d'un grand animal qui vit, se meut et
+est sujet à des changements, des révolutions, des fièvres, des
+dérangements dans la circulation de son sang.»</p>
+
+<p>«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description
+de toutes les espèces animales et végétales naissant; et, au
+printemps, la terre <i>proegnans</i>; et, dans les chaleurs de l'été,
+toutes les espèces animales et végétales se livrant aux feux de
+l'amour et transmettant à leur postérité les semences de vie
+confiées à leurs entrailles.»</p>
+
+<p>Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que la terre est nubile et brûle d'être mère,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>devait être imité de celui de Virgile au livre II des <i>Géorgiques</i>:
+<i>Tum Pater omnipotens</i>, etc., etc., quand Jupiter</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout
+faits, qui attendent leur place.</p>
+
+<p>C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes
+les espèces à qui la nature ou les plaisirs (<i>per Veneris res</i>) ont
+ouvert les portes de la vie.»</p>
+
+<p>«Traduire quelque part, se dit-il, le <i>magnum crescendi
+immissis certamen habenis</i>.»</p>
+
+<p>Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des
+atomes, ou, comme il les appelle, des <i>organes secrets vivants</i>,
+dont l'infinité constitue</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'Océan éternel où bouillonne la vie.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours
+en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils
+passent de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se
+travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec
+le vase où ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un
+végétal: ils en sont la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce
+végétal est mangé par quelque animal; alors ils se transforment
+en sang et en cette substance qui produira un autre
+animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce
+qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.</p>
+
+<p>«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs
+périrent par plusieurs causes à développer. Alors d'autres
+corps organisés (car les <i>organes vivants secrets</i> meuvent les
+végétaux, <i>minéraux</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a> et tout) héritèrent de la quantité
+d'atomes de vie qui étaient entrés dans la composition de celles
+qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs débris.»</p>
+
+<p>Qu'une élégie à Camille ou l'ode <i>à la Jeune Captive</i> soient
+plus flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois
+bien; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater
+la profondeur, la portée poétique aussi. En retournant à Empédocle,
+André est de plus ici le contemporain et comme le
+disciple de Lamarck et de Cabanis<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> C'est peut-être <i>animaux</i> qu'il a voulu dire; mais je copie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi mêlé
+à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui,
+par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, fut comme
+l'André Chénier de la science; et, dans la liste des jeunes illustres
+diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers: Vauvenargues, Barnave,
+André, Hoche et Bichat.</blockquote>
+
+<p>Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par
+l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second
+chant. Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition
+pure, et ce qui se rapporte à cette partie du poème,
+dans ses papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant
+([Greek: deisidaimonia]). Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait
+pas mené plus loin ses projets; il n'aurait en rien échappé,
+malgré toute sa nouveauté de style, au lieu commun d'alentour,
+et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de
+d'Holbach ou de l'<i>Essai sur les Préjugés</i>:</p>
+
+<p>«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un
+ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient
+regardés comme une vengeance céleste...</p>
+
+<p>«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes
+terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu,
+les démons... Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit,
+regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des
+dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions
+prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-à-dire des climats.
+Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorité
+changent le caractère. De là souvent un peuple qui aime
+à rire ne voit que diable et qu'enfer.»</p>
+
+<p>Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer:
+«Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne
+pas oublier ce que partout on a appelé les jugements de Dieu,
+les fers rouges, l'eau bouillante, les combats particuliers. Que
+d'hommes dans tous les pays ont été immolés pour un éclat
+de tonnerre ou telle autre cause!...</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Partout sur des autels j'entends mugir Apis,</p>
+<p>Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions
+puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux,
+ont souvent été produits par une idée sans fondement, une
+rêverie, un vain fantôme,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons</p>
+<p>La cavale agitée erre dans les vallons,</p>
+<p>Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire,</p>
+<p>Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il
+aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions
+d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du
+moment qu'on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement
+dans sa secrète pensée:</p>
+
+<p>«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et
+des apologues des sages (expliquer cela comme Lucrèce au
+livre III). C'est ainsi que l'on fit tels et tels dogmes, tels et
+tels dieux... mystères... initiations. Le peuple prit au propre
+ce qui était dit au figuré. C'est ici qu'il faut traduire une belle
+comparaison du poëte Lucile, conservée par Lactance (Inst.
+div., liv. I, ch. xxii):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena</p>
+<p>Vivere et esse homines, sic istic (<i>pour</i> isti) omnia ficta</p>
+<p>Vera putant<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son
+procès à lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les
+enfants sont plus excusables que les hommes faits: <i>Illi enim
+simulacra homines putant esse, hi Deos</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux et
+croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent
+pour vérités toutes les chimères.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les
+autres les prennent pour des Dieux.»&mdash;L'opposition entre ces pensées
+d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal,
+s'offre naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir
+songé, et sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore:
+«Mais quoi? tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous
+plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source
+d'erreur bien ordinaire: beaucoup d'hommes, invinciblement attachés
+aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété, à prouver
+aux autres un système avant de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent:
+Ce système, je ne veux point l'examiner pour moi. Il est vrai, il est
+incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut que je le démontre.&mdash;Alors,
+plus ils ont d'esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont
+habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer les sophismes,
+à tordre et défigurer tous les faits pour en étayer leur échafaudage...
+Et pour ne citer qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair
+que, dans tout ce qui regarde la métaphysique et la religion, Pascal
+n'a jamais suivi une autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair
+pour nous aujourd'hui que pour André, qui ne voyait Pascal que dans
+l'atmosphère d'alors, et, pour ainsi dire, à travers Condorcet.&mdash;Dans
+les fragments de mémoires manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup
+vécu avec des amis de notre poète, je trouve cette note isolée et
+sans autre explication: «André Chénier était athée avec délices.»</blockquote>
+
+<p>Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un
+Pline l'Ancien, le tableau des premières misères, des égarements
+et des anarchies de l'humanité commençante. Les déluges,
+qu'il s'était d'abord proposé de mettre dans le premier
+chant, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans
+celui-ci:</p>
+
+<p>«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La
+mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par
+l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et velus inventa est in montibus anchora summis.</p>
+<p>(<i>Ovide</i>, Mét., liv. XV.)</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La ville d'<i>Ancyre</i> fut fondée sur une montagne où l'on trouva
+une ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés
+au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus
+de son niveau, les membres des grands animaux primitifs
+errant au gré des ondes, et leurs os, déposés en amas immenses
+sur les côtes des continents. Il ne voyait dans les
+pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les
+habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et
+fuyaient, sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué,
+par quelque chose d'analogue peut-être, la base impie de la
+religion des Éthiopiens et le voeu présumé de son fondateur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude</p>
+<p>Un peuple tout entier peut se faire une étude,</p>
+<p>L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants</p>
+<p>Blasphémer de concert les augustes présents.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie
+civilisation trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées!
+«Que de générations, l'une sur l'autre entassées,
+dont l'amas</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sur les temps écoulés invisible et flottant</p>
+<p>A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer
+l'humanité. Et ici se serait placée probablement son étude de
+l'homme, l'analyse des sens et des passions, la connaissance
+approfondie de notre être, tout le parti enfin qu'en pourront
+tirer bientôt les habiles et les sages. Dans l'explication du
+mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois.</p>
+
+<p>André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV
+de Lucrèce, eût été le disciple exact de Locke, de Condillac
+et de Bonnet: ses notes, à cet égard, ne laissent aucun doute.
+Il eût insisté sur les langues, sur les mots: «rapides Protées,
+dit-il, ils revêtent la teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent
+et étalent toutes les moindres de nos pensées, comme
+un prisme fait les couleurs.»</p>
+
+<p>Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste
+profond se déclare et se termine souvent en poëte:</p>
+
+<p>«Les mêmes passions générales forment la constitution
+générale des hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution
+particulière des individus, et prenant le cours que
+leur indique une éducation vicieuse ou autre, produisent le
+crime ou la vertu, la lumière ou la nuit. Ce sont mêmes
+plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; dans l'une
+elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu
+aigrit la plus douce liqueur.»</p>
+
+<p>«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Assis au centre obscur de cette forêt sombre</p>
+<p>Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,</p>
+<p>Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part</p>
+<p>Nous y pouvons au loin plonger un long regard.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au
+carrefour du labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le
+poète n'est pas immobile longtemps:</p>
+
+<p>«En poursuivant dans toutes les actions humaines les
+causes que j'y ai assignées, souvent je perds le fil, mais je le
+retrouve:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante,</p>
+<p>A grands cris élancée, une meute pressante,</p>
+<p>Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants,</p>
+<p>D'un agile chevreuil suit les pas odorants.</p>
+<p>L'animal, pour tromper leur course suspendue,</p>
+<p>Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue.</p>
+<p>Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts</p>
+<p>Leur narine inquiète interroge les airs,</p>
+<p>Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,</p>
+<p>Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la
+brusquerie du début nous représente assez bien André en
+personne, causant:</p>
+
+<p>«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles
+ont avec lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas
+de projets comme s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui
+a usé la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne
+voudrait pas que la jeunesse l'usât à son tour. Il crie: Tout
+est vanité!&mdash;Oui, tout est vain sans doute, et cette manie,
+cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré toi
+lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que
+tout le reste.»</p>
+
+<p>«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose
+naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du
+fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi. Le
+monde est une branloire perpétuelle, dit Montaigne (à cette
+occasion, les conquérants, les bouleversements successifs des
+invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne font
+attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes:
+il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses
+que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle
+manière, il appelle un accident un bien; affecté de telle autre
+manière, il l'appellera un mal. La chose est pourtant la
+même, et rien n'a changé que lui.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et si le bien existe, il doit seul exister!»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence
+de chacun, sans commentaire. André Chénier rentrerait ici
+dans le système de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir
+Dieu; mais comme il s'en abstient absolument, il faut convenir
+que cette morale va plutôt à l'éthique de Spinosa, de
+même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie
+zoologique de Lamarck.</p>
+
+<p>Le poëte se proposait de clore le morceau des sens par le
+développement de cette idée: «Si quelques individus, quelques
+générations, quelques peuples, donnent dans un vice ou
+dans une erreur, cela n'empêche que l'âme et le jugement
+du genre humain tout entier ne soient portés à la vertu et à
+la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un
+moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et
+ne s'en redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand
+une longue habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus;
+cela fournit un autre emblème:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>. . . . Trahitur pars longa catenae (<i>Perse</i>)<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p>
+<p>. . . . . . . .Et traîne</p>
+<p>Encore après ses pas la moitié de sa chaîne.»</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, après de
+violents efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout après lui.</blockquote>
+
+<p>Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion
+utile qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation
+enfin, sous l'influence des illustres sages, des Orphée,
+des Numa, auxquels le poëte assimilait Moïse. Les fragments,
+déjà imprimés, de l'<i>Hermès</i>, se rapportent plus particulièrement
+à ce chant final: aussi je n'ai que peu à en dire.</p>
+
+<p>«Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un
+tout indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout;
+il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poëtes
+chaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'à son
+poids; mais quand tout cela est arrangé, chacun est un tout
+à part, et en même temps une partie du grand tout. Chaque
+monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre.
+Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent
+à une loi commune et forment l'univers...</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant,</p>
+<p>Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,</p>
+<p>Ne gardent point eux-même une immobile place:</p>
+<p>Chacun avec son monde emporté dans l'espace,</p>
+<p>Ils cheminent eux-même: un invincible poids</p>
+<p>Les courbe sous le joug d'infatigables lois,</p>
+<p>Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,</p>
+<p>Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi
+ce troisième chant à la description de l'ordre dans la société
+d'abord, puis à l'exposé de l'ordre dans le système du monde,
+qui devenait l'idéal réfléchissant et suprême.</p>
+
+<p>Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre:
+«On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savants,
+qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante
+des comètes.»</p>
+
+<p>Il se promettait encore de «comparer les premiers hommes
+civilisés, qui vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants
+privés qu'on envoie apprivoiser les farouches; et par quels
+moyens ces derniers.»&mdash;Hasard charmant! l'auteur du <i>Génie
+du Christianisme</i>, celui même à qui l'on a dû de connaître
+d'abord l'étoile poétique d'André et <i>la Jeune Captive</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, a
+rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il nous
+a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves
+en pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient
+de saints cantiques: «Les néophytes répétaient les airs, dit-il,
+comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets
+de l'oiseleur les oiseaux sauvages.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> M. de Chateaubriand tenait cette pièce de madame de Beaumont,
+soeur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché à
+l'ambassade d'Angleterre: elle-même avait directement connu le poëte.&mdash;La
+pièce de <i>la Jeune Captive</i> avait été déjà publiée dans <i>la Décade</i>
+le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poëte; mais
+elle y était restée comme enfouie.</blockquote>
+
+<p>Le poëte, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement
+de la découverte du Nouveau-Monde: «O Destins,
+hâtez-vous d'amener ce grand jour qui... qui...; mais non,
+Destins, éloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive
+jamais!» Et il aurait flétri les horreurs qui suivirent la
+conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et triomphé
+avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Des derniers Africains le Cap noir des Tempêtes!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On a l'épilogue de l'<i>Hermès</i> presque achevé: toute la pensée
+philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O mon fils, mon <i>Hermès</i>, ma plus belle espérance;</p>
+<p>O fruit des longs travaux de ma persévérance,</p>
+<p>Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,</p>
+<p>Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents;</p>
+<p>Confident de ma joie et remède à mes peines;</p>
+<p>Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,</p>
+<p>Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,</p>
+<p>O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?</p>
+<p>Une mère longtemps se cache ses alarmes;</p>
+<p>Elle-même à son fils veut attacher ses armes:</p>
+<p>Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras</p>
+<p>Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.</p>
+<p>Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère?</p>
+<p>Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père</p>
+<p>Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux,</p>
+<p>Tu pouvais sans péril, disciple curieux,</p>
+<p>Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive</p>
+<p>Donner un libre essor à ta langue naïve.</p>
+<p>Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant,</p>
+<p>Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant.</p>
+<p>De la vérité sainte il déteste l'approche;</p>
+<p>Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,</p>
+<p>Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,</p>
+<p>Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir.</p>
+<p>Mais la vérité seule est une, est éternelle;</p>
+<p>Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle</p>
+<p>Change avec lui: pour lui les humains sont constants,</p>
+<p>Et roulent de mensonge en mensonge flottants...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplée: «Mais
+quand le temps aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui
+sur le faîte, et que plusieurs siècles se seront écoulés
+l'un sur l'autre dans l'oubli, avec tout l'attirail des préjugés
+qui appartiennent à chacun d'eux, pour faire place à des siècles
+nouveaux et à des erreurs nouvelles...</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le français ne sera dans ce monde nouveau</p>
+<p>Qu'une écriture antique et non plus un langage;</p>
+<p>Oh! si tu vis encore, alors peut-être un sage,</p>
+<p>Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé,</p>
+<p>Te retrouvant poudreux, obscur, demi rongé,</p>
+<p>Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:</p>
+<p>Il verra si du moins tes feuilles innocentes</p>
+<p>Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris</p>
+<p>Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>alors, peut-être... on verra si... et si, en écrivant, j'ai connu
+d'autre passion</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que l'amour des humains et de la vérité!»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la
+philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l'entière inspiration
+de l'<i>Hermès</i>. En somme, on y découvre André sous
+un jour assez nouveau, ce me semble, et à un degré de passion
+philosophique et de prosélytisme sérieux auquel rien
+n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais j'ai hâte
+d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec
+lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée
+gracieuse.</p>
+
+<p>Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et
+des esquisses d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière
+à un triage complet; j'y ai glané rapidement, mais non
+sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, c'est de ne conserver
+aucun doute sur la manière de travailler d'André; c'est d'assister
+à la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les
+moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait.
+Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la
+poésie française, sur des idées ou des sentiments modernes:
+tel fut son voeu constant, son but réfléchi; tout l'atteste. <i>Je
+veux qu'on imite les anciens</i>, a-t-il écrit en tête d'un petit fragment
+du poème d'Oppien sur <i>la Chasse</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>; il ne fait pas autre
+chose; il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait
+fait sous Racine et Boileau; il y revient comme un jet d'eau
+à sa source, et par delà le Louis XIV: sans trop s'en douter,
+et avec plus de goût, il tente de nouveau l'oeuvre de Ronsard<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.
+Les <i>Analecta</i> de Brunck, qui avaient paru en 1776, et
+qui contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis,
+de simple, même de mignard ou de sauvage, devinrent
+la lecture la plus habituelle d'André; c'était son livre de chevet
+et son bréviaire. C'est de là qu'il a tiré sa jolie épigramme
+traduite d'Évenus de Paros:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc.<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et cette autre épigramme d'Anyté:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc.<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>qu'il imite en même temps d'Argentarius. La petite épitaphe
+qui commence par ce vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Léonidas de Tarente. En
+comparant et en suivant de près ce qu'il rend avec fidélité,
+ce qu'il élude, ce qu'il rachète, on voit combien il était pénétré
+de ces grâces. Ses papiers sont couverts de projets d'imitations
+semblables. En lisant une épigramme de Platon sur
+Pan qui joue de la flûte, il en remarque le dernier vers où il
+est question des <i>Nymphes hydriades</i>; je ne connaissais pas
+encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se propose de
+ne pas s'en tenir là avec elles. Il copie de sa main une épigramme
+de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressée
+aux <i>Nymphes hamadryades</i> par un certain Cléonyme qui
+leur dédie des statues dans un lieu planté de pins. Ainsi il va
+quêtant partout son butin choisi. Tantôt, ce sont deux vers
+d'une petite idylle de Méléagre sur le printemps:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle,</p>
+<p>Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>tantôt, c'est un seul vers de Bion (Épithalame d'Achille et de
+Déidamie):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et les baisers secrets et les lits clandestins;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>il les traduit exactement et se promet bien de les enchâsser
+quelque part un jour<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>. Il guettait de l'oeil, comme une
+tendre proie, les excellents vers de Denys le géographe, où
+celui-ci peint les femmes de Lydie dans leurs danses en l'honneur
+de Bacchus, et les jeunes filles qui sautent et bondissent
+<i>comme des faons nouvellement allaités</i>,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... Lacte mero mentes perculsa novellas;</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>et les vents, frémissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines
+leurs tuniques élégantes</i>. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite
+dans laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages
+d'un pâtre; chez André, c'eût été une contre-partie probablement;
+on aurait vu une fille des champs raillant un <i>beau</i>
+de la ville, et lui disant: Allez, vous préférez</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aux belles de nos champs vos belles citadines.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le
+poète suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe
+et le rappelant de la chasse, tentait aussi André et il
+en devait mettre une imitation dans la bouche d'une femme.
+Mais voici quelques projets plus esquissés sur lesquels nous
+l'entendrons lui-même:</p>
+
+<p>«Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces
+mendiants charlatans qui demandaient pour la Mère des
+Dieux, et aussi de ceux qui, à Rhodes, mendiaient pour la
+corneille et pour l'hirondelle; et traduire les deux jolies
+chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et
+qu'Athénée a conservées.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Édition de 1833, tome II, page 319.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> M. Patin, dans sa leçon d'ouverture publiée le 16 décembre 1838
+(<i>Revue de Paris</i>), a rapproché exactement la tentative de Chénier de
+l'oeuvre d'Horace chez les Latins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Édition de 1833, tome II, page 344.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, page 344.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, page 327.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> A mesure qu'il en augmente son trésor, il n'est pas toujours sûr
+de ne pas les avoir employés déjà: «Je crois, dit-il en un endroit,
+avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me souvenir où.»</blockquote>
+
+<p>Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces <i>noëls</i>
+de l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque
+dans la poésie chinoise, à peine connue de son temps; il regrette
+qu'un missionnaire habile n'ait pas traduit en entier
+le <i>Chi-King</i>, le livre des vers, ou du moins ce qui en reste.
+Deux pièces, citées dans le treizième volume de la grande
+Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient surtout
+charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève les
+paroles suivantes: «Un frère pleure son frère avec des larmes
+véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la
+pointe d'un rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre,
+il lui procurera un tombeau.»</p>
+
+<p>«Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao,
+2,350 ans avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons
+que les Grecs appellent <i>scholies</i>: Quand le soleil commence
+sa course, je me mets au travail; et quand il descend
+sous l'horizon, je me laisse tomber dans les bras du sommeil.
+Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon
+champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l'Empereur?»</p>
+
+<p>Et il se promet bien de la traduire dans ses <i>Bucoliques</i>.
+Ainsi tout lui servait à ses fins ingénieuses; il extrayait de
+partout la Grèce.</p>
+
+<p>Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes
+riantes que je trouve parmi les autres et sans plus d'indication?
+«O ver luisant lumineux,... petite étoile terrestre,...
+ne te retire point encore.... prête-moi la clarté de ta lampe
+pour aller trouver ma mie qui m'attend dans le bois!»</p>
+
+<p>Pindare, cité par Plutarque au <i>Traité de l'Adresse et de l'Instinct
+des Animaux</i>, s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles
+à la musique; André voulait encadrer l'image ainsi:
+«On peut faire un petit <i>quadro</i> d'un jeune enfant assis sur
+le bord de la mer, sous un joli paysage. Il jouera sur deux
+flûtes:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades,</p>
+<p>Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades,</p>
+<p>Répètent des amours. . . . . . . . . . . . .</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et les dauphins accourent vers lui.» En attendant, il avait
+traduit, ou plutôt développé, les vers de Pindare:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Comme, aux jours de l'été, quand d'un ciel calme et pur</p>
+<p>Sur la vague aplanie étincelle l'azur,</p>
+<p>Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,</p>
+<p>S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage</p>
+<p>Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons</p>
+<p>Vient égayer les mers de ses vives chansons;</p>
+<p>Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+ </div> </div>
+
+<p>André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette
+expression: <i>j'en pourrai faire un</i> QUADRO; cela paraît vouloir
+dire un petit tableau peint; car il était peintre aussi, comme
+il nous l'a appris dans une élégie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tantôt de mon pinceau les timides essais</p>
+<p>Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu,
+sous l'ombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins
+arrivant aux sons de sa double flûte divine! En l'indiquant,
+j'y vois comme un défi que quelqu'un de nos jeunes
+peintres relèvera<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Peut-être aussi le poëte n'emploie-t-il, en certains cas, cette
+expression de <i>Quadro</i> que métaphoriquement et par allusion à son petit
+cadre poétique.</blockquote>
+
+<p>Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède
+exposée au bord des flots, qui appelle la muse d'André: il
+cite et transcrit les admirables vers de Manilius à ce sujet,
+au Ve livre des <i>Astronomiques</i>; ce supplice d'où la grâce et la
+pudeur n'ont pas disparu, ce charmant visage confus, allant
+chercher une blanche épaule qui le dérobe:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis</p>
+<p>Molliter ipsa suae custos est sola figurae.</p>
+<p>Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos</p>
+<p>Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.</p>
+<p>Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède
+à la troisième personne que le poëte lui adresse brusquement
+ces vers: <i>Te circum</i>, etc., sans la nommer en aucune
+façon. «C'est tout cela, ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur
+met les alcyons volants autour de <i>vous, infortunée
+Princesse</i>. Cela ôte de la grâce.» Je ne crois pas abuser du
+lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète d'André<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la diction
+poétique: «La huitième épigramme de Théocrite est belle (Épitaphe
+de Cléonice); elle finit ainsi: Malheureux Cléonice, sous le propre coucher
+des Pléiades, <i>cum Pleiadibus, occidisti</i>. Il faut la traduire et rendre
+l'opposition de paroles... la mer t'a reçu avec elles (les Pléiades).»</blockquote>
+
+<p><i>Nina, ou la Folle par amour</i>, ce touchant drame de Marsollier,
+fut représentée, pour la première fois, en 1786; André
+Chénier put y assister; il dut être ému aux tendres sons de la
+romance de Dalayrac:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand le bien-aimé reviendra</p>
+<p>Près de sa languissante amie, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et
+justifier le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de
+Nina, transporté en Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho
+des rimes de la romance:</p>
+
+<p>«La jeune fille qu'on appelait <i>la Belle de Scio</i>... Son amant
+mourut... elle devint folle... Elle courait les montagnes (la
+peindre d'une manière antique).&mdash;(J'en pourrai, un jour,
+faire un tableau, un <i>quadro</i>)... et, longtemps après elle, on
+chantait cette chanson faite par elle dans sa folie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.</p>
+<p>Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute.</p>
+<p>Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;</p>
+<p>Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et, comme <i>post-scriptum</i>, il indique en anglais la chanson
+du quatrième acte d'<i>Hamlet</i> que chante Ophélia dans sa
+folie: avide et pure abeille, il se réserve de pétrir tout cela
+ensemble<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> André était comme La Fontaine, qui disait:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution,
+m'a raconté qu'un jour, particulièrement, il l'avait entendu causer
+avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans
+l'esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et d'éloquence.
+Cette étude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, s'il
+en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de Regnier.</blockquote>
+
+<p>Fidèle à l'antique, il ne l'était pas moins à la nature; si, en
+imitant les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux,
+souvent, lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement
+observé lui-même. On sait le joli fragment:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,</p>
+<p>Le soir remplis de lait trente vases d'argile.</p>
+<p>Crains la génisse pourpre, au farouche regard...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le
+manuscrit: vu <i>et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792 et
+écrit à Gournay le lendemain</i>. Ainsi le poète se rafraîchissait
+aux images de la nature, à la veille du 10 août<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> On se plaît à ces moindres détails sur les grands poëtes aimés.
+A la fin de l'idylle intitulée <i>la Liberté</i>, entre le chevrier et le berger,
+on lit sur le manuscrit: <i>Commencée le vendredi au soir 10, et finie le
+dimanche au soir 12 mars 1787</i>. La pièce a un peu plus de cent cinquante
+vers. On a là une juste mesure de la verve d'exécution
+d'André: elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu
+avare des poëtes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.</blockquote>
+
+<p>Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se
+peuvent compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes
+de prose qu'on avait négligées; je les rétablis ici dans leur
+ensemble.</p>
+
+
+<p class="milieu">LES COLOMBES.</p>
+
+<p>Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin
+jaloux de leurs caresses, chante ainsi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,</p>
+<p>Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.</p>
+<p>Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,</p>
+<p>Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.</p>
+<p>Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,</p>
+<p>Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.</p>
+<p>L'une a dit à sa soeur:&mdash;Ma soeur...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,</p>
+<p>De ce réduit peut-être ignorent les détours;</p>
+<p>Viens...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec
+s'entrelacera dans le tien.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...</p>
+<p>L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine</p>
+<p>Coule dans ce bosquet...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs
+cris... Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y
+baignerons notre tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton
+plumage.&mdash;Elles vont, elles se promènent en roucoulant au
+bord de l'eau; elles boivent, se baignent, mangent; puis, sur
+un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se polissent leur
+plumage l'une à l'autre).</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,</p>
+<p>Dit<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes!</p>
+<p>Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux;</p>
+<p>Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,</p>
+<p>Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,</p>
+<p>Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;</p>
+<p>Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,</p>
+<p>Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.»</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement?
+ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais
+plutôt, mais ce n'est pas bien clair.</blockquote>
+
+<p>L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également
+cette épitaphe d'un amant ou d'un époux, que je reproduis,
+en y ajoutant les lignes de prose qui éclairent le dessein
+du poëte:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mes mânes à Clytie.&mdash;Adieu, Clytie, adieu.</p>
+<p>Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu?</p>
+<p>Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?</p>
+<p>Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,</p>
+<p>Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi,</p>
+<p>Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,</p>
+<p>D'Élysée à mon coeur la paix devient amère,</p>
+<p>Et la terre à mes os ne sera plus légère.</p>
+<p>Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin</p>
+<p>Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,</p>
+<p>Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée;</p>
+<p>C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,</p>
+<p>Et sur ta bouche encore aime à se reposer.</p>
+<p>Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier,
+en voici une: Un voyageur, en passant sur un chemin,
+entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance, il voit au
+bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée, tout en
+pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la
+pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du
+voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend
+des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe
+en disant: O jeune infortunée... (quelque chose de tendre et
+d'antique); puis il remonte à cheval, et s'en va la tête penchée
+et mélancoliquement, il s'en va</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pensant à son épouse et craignant de mourir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille
+ce qu'il a vu le matin.)</p>
+
+<p>Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite
+entière, une perle retrouvée, <i>la jeune Locrienne</i>, vrai pendant
+de <i>la jeune Tarentine</i>. A son brusque début, on l'a pu prendre
+pour un fragment, et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais
+André aime ces entrées en matière imprévues, dramatiques;
+c'est la jeune Locrienne qui achève de chanter:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;</p>
+<p>Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue</p>
+<p>Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!</p>
+<p>Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?»</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous aimions sa naïve et riante folie.</p>
+<p>Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,</p>
+<p>Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé,</p>
+<p>Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé</p>
+<p>Du muet de Samos qu'admire Métaponte,</p>
+<p>Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?</p>
+<p>Des moeurs saintes jadis furent votre trésor.</p>
+<p>Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,</p>
+<p>Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.</p>
+<p>Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères</p>
+<p>De ce berger sacré que Minerve autrefois</p>
+<p>Daignait former en songe à vous donner des lois?»</p>
+<p>Disant ces mots, il sort... Elle était interdite;</p>
+<p>Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite;</p>
+<p>Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus,</p>
+<p>Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus.</p>
+<p>Un jeune Thurien<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>, aussi beau qu'elle est belle</p>
+<p>(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:</p>
+<p>Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier</p>
+<p>Le grave Pythagore et son grave écolier.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Thurii</i>, colonie grecque fondée aux environs de
+Sybaris, dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.</blockquote>
+
+<p>Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle,
+pour la forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un
+brusque reproche que le poëte se suppose adressé par la
+bouche de ses adversaires, et auquel il répond soudain en
+l'interrompant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées</p>
+<p> Serpentent des fleuves de fiel.»</p>
+<p>J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,</p>
+<p> Cueilli le poétique miel:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;</p>
+<p> Dans tous mes vers on pourra voir</p>
+<p>Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.</p>
+<p> Frustré d'un amoureux espoir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe</p>
+<p> Immole un beau-père menteur;</p>
+<p>Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe</p>
+<p> Que j'apprête un lacet vengeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.</p>
+<p> La patrie allume ma voix;</p>
+<p>La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,</p>
+<p> Et mes fureurs servent les lois.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,</p>
+<p> Le feu, le fer, arment mes mains;</p>
+<p>Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses,</p>
+<p> C'est donner la vie aux humains.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations
+et de mots grecs substitués aux mots français correspondants,
+mais que la rime rend possibles à retrouver, on arrive
+à lire cet autre ïambe écrit pendant les fêtes théâtrales de la
+Révolution après le 10 août; l'excès des précautions indique
+déjà l'approche de la Terreur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,</p>
+<p> Il nie, il jure sur l'autel;</p>
+<p>Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,</p>
+<p> A nos turpitudes célèbres,</p>
+<p>Nous voulons attacher un éclat immortel.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De l'oubli taciturne et de son onde noire</p>
+<p> Nous savons détourner le cours.</p>
+<p>Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire;</p>
+<p> Nos forfaits, notre unique histoire,</p>
+<p>Parent de nos cités les brillants carrefours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O gardes de Louis, sous les voûtes royales</p>
+<p> Par nos ménades déchirés,</p>
+<p>Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,</p>
+<p> Orné nos portes triomphales,</p>
+<p>Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,</p>
+<p> Cruel même dans son repos,</p>
+<p>Vient sourire aux succès de sa rage farouche,</p>
+<p> Et, la soif encore à la bouche,</p>
+<p>Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence</p>
+<p> Dignes de notre liberté,</p>
+<p>Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,</p>
+<p> Dignes de l'atroce démence</p>
+<p>Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la
+double flûte aux dauphins accourus, nous avons touché tous
+les tons. C'est peut-être au lendemain même de ce dernier
+ïambe rutilant, que le poëte, en quelque secret voyage à Versailles,
+adressait cette ode heureuse à Fanny:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mai de moins de roses, l'automne</p>
+<p>De moins de pampres se couronne,</p>
+<p>Moins d'épis flottent en moissons,</p>
+<p>Que sur mes lèvres, sur ma lyre,</p>
+<p>Fanny, tes regards, ton sourire,</p>
+<p>Ne font éclore de chansons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les secrets pensers de mon âme</p>
+<p>Sortent en paroles de flamme,</p>
+<p>A ton nom doucement émus:</p>
+<p>Ainsi la nacre industrieuse</p>
+<p>Jette sa perle précieuse,</p>
+<p>Honneur des sultanes d'Ormuz.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi, sur son mûrier fertile,</p>
+<p>Le ver du Cathay mêle et file</p>
+<p>Sa trame étincelante d'or.</p>
+<p>Viens, mes Muses pour ta parure</p>
+<p>De leur soie immortelle et pure</p>
+<p>Versent un plus riche trésor.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les perles de la poésie</p>
+<p>Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,</p>
+<p>D'un collier le brillant contour.</p>
+<p>Viens, Fanny: que ma main suspende</p>
+<p>Sur ton sein cette noble offrande...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il
+n'y manque qu'un seul vers, et possible à deviner; je me
+figure qu'à cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix
+qui lui dit <i>Viens</i>, Fanny s'est approchée en effet, que la main
+du poëte va poser sur son sein nu le collier de poésie, mais
+que tout d'un coup les regards se troublent, se confondent,
+que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie, ou plutôt
+murmure en finissant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tes bras sont le collier d'amour<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Ou peut-être plus simplement:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ton sein est le trône d'amour!</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+<p>Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de
+glanures que je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour
+tous, ce me semble, que, maintenant que la gloire de Chénier
+est établie et permet, sur son compte, d'oser tout désirer, il
+y a lieu véritablement à une édition plus complète et définitive
+de ses oeuvres, où l'on profiterait des travaux antérieurs
+en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet <i>idéal</i> d'édition
+pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut, le
+classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus
+grand classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je
+suis aujourd'hui dans les esquisses et les projets d'idylle et
+d'élégie, je veux esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois
+mon idylle. En tête donc se verrait, pour la première
+fois, le portrait d'André d'après le précieux tableau que possède
+M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de faire graver,
+pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on
+recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants
+sur André, à commencer par les courtes, mais consacrantes
+paroles, dans lesquelles l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>
+l'a tout d'abord révélé à la France, comme dans</p>
+
+
+
+<p>l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la notice que M. de Latouche
+a mise dans l'édition de 1819, et d'autres morceaux
+écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous
+que d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait
+pas omettre quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois
+au <i>Globe</i> sur le portrait, une lettre de M. de Latour sur une
+édition de Malherbe annotée en marge par André (<i>Revue de
+Paris</i> 1834), le jugement porté ici même (<i>Revue des Deux
+Mondes</i>) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il se peut,
+détachées du poétique épisode de <i>Stello</i> par M. de Vigny. On
+traiterait, en un mot, André comme un <i>ancien</i>, sur lequel on
+ne sait que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement
+et curieusement tous les jugements, les indices et témoignages.
+Il y aurait à compléter peut-être, sur plusieurs points,
+les renseignements biographiques; quelques personnes qui
+ont connu André vivent encore; son neveu, M. Gabriel de
+Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a conservé
+des traditions de famille bien précises. Une note qu'il
+me communique m'apprend quelques particularités de plus
+sur la mère des Chénier, cette spirituelle et belle Grecque,
+qui marqua à jamais aux mers de Byzance l'étoile d'André.
+Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle était propre soeur (chose
+piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il se trouve ainsi
+qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de
+M. Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après
+coup, un pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique,
+idéal, rêveur, le culte chaste de la muse au sein des doctes
+vallées: mais n'y aurait-il rien, dans celui que nous connaissons,
+de la vivacité, des hardiesses et des ressources quelque
+peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui parurent vers
+la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en bon
+langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels
+princes de la parole athénienne?</p>
+
+<p>Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait
+bon d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire
+des manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde),
+et qui devient presque douteux à l'égard d'André, comme s'il
+était véritablement un ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques
+admirateurs du poëte, un bruit, que l'édition de 1833
+semble avoir consacré; on a parlé de trois portefeuilles, dans
+lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par ordre de progrès
+et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles
+se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier,
+le plus misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces
+belles choses. J'ai toujours eu peine à me figurer cela. L'examen
+des manuscrits restants m'a rendu cette supposition de
+plus en plus difficile à concevoir. Je trouve, en effet, sans
+sortir du résidu que nous possédons, les diverses manières
+des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle intitulée
+<i>la Liberté</i> s'y trouve d'abord dans un simple canevas
+de prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de
+l'heure où elle fut commencée et achevée. La préface que le
+poëte aurait esquissée pour le portefeuille perdu, et qui a
+été introduite pour la première fois dans l'édition de 1833
+(tome I, page 23), prouverait au plus un projet de choix et
+de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref,
+je me borne à dire, sur <i>les trois portefeuilles</i>, que je ne les ai
+jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est
+moins que jamais mon impression de croire aux autres, et
+que j'ai en cela pour garant l'opinion formelle de M. G. de
+Chénier, dépositaire des traditions de famille, et témoin des
+premiers dépouillements. Je tiens de lui une note détaillée
+sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, très-peu jaloux
+de contredire. André Chénier voulait ressusciter la Grèce;
+pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un
+manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre
+amis, des guerres de commentateurs: ce serait pousser trop
+loin la Renaissance<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé d'un
+curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter, ainsi
+que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas, en
+fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris avec
+goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce de
+toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir épiloguer
+après coup là-dessus.</blockquote>
+
+<p>Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui
+devrait former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par
+la difficulté d'exécution, la fera, je le crains, longtemps
+attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait
+nécessaire, l'indication complète des diverses et multiples
+imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le goût d'un
+Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait
+besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune
+amour moderne que nous avons porté à André. On ne se
+figure pas jusqu'où André a poussé l'imitation, l'a compliquée,
+l'a condensée; il a dit dans une belle épître:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,</p>
+<p>Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages</p>
+<p>Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,</p>
+<p>Il s'admire et se plaît de se voir si savant.</p>
+<p>Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître</p>
+<p>Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.</p>
+<p>Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant</p>
+<p>La couture invisible et qui va serpentant,</p>
+<p>Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été <i>vers
+lui</i>, et lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses
+coutures qu'il nous a révélées çà et là: <i>junctura callidus
+acri</i>. Quand il n'a l'air que de traduire un morceau
+d'Euripide sur Médée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,</p>
+<p>Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau;
+il se souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il,
+autrefois traduits étant au collége. A tout moment, chez
+lui, on rencontre ainsi de ces réminiscences à triple fond, de
+ces imitations à triple <i>suture</i>. Son Bacchus, <i>Viens, ô divin
+Bacchus, ô jeune Thyonée!</i> est un composé du Bacchus des
+<i>Métamorphoses</i>, de celui des <i>Noces de Thétis et de Pélée</i>; le
+Silène de Virgile s'y ajoute à la fin<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>. Quand on relit un auteur
+ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les
+imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais si Plutus revient, de sa source dorée,</p>
+<p>Conduire dans mes mains quelque veine égarée,</p>
+<p>A mes signes, du fond de son appartement,</p>
+<p>Si ma blanche voisine a souri mollement...,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>je croyais n'avoir affaire qu'à Horace:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nunc et latentis proditor intimo</p>
+<p>Gratus puellae risus ab angulo;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... Visa est si forte pecunia, sive</p>
+<p>Candida vicini subrisit molle puella,</p>
+<p>Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,</p>
+<p>Au visage de vierge, au front ceint de vendange,</p>
+<p>Qui dompte et fait courber sous son char gémissant</p>
+<p>Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de
+l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...</p>
+<p>Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide;</p>
+<p>Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide,</p>
+<p>Fleurs...</p>
+<p>Syrinx parle et respire aux lèvres du berger...</p>
+<p>Et le dormir suave au bord d'une fontaine...</p>
+<p>Et la blanche brebis de laine appesantie...,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse prochaine
+de quelque sot,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+
+
+<p>On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du <i>Mendiant</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>il est traduit des <i>Noces de Thétis et de Pélée</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Queis permulsa domus jucundo risit odore.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce
+poëme entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme
+le poëme mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est
+plus Catulle; on est en plein Lucrèce:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sur leurs bases d'argent, des formes animées</p>
+<p>Élèvent dans leurs mains des torches enflammées...</p>
+<p>Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes</p>
+<p>Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique
+d'Homère (<i>Odyssée</i>, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents
+à la fois.&mdash;Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux
+couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble
+Phèdre a dit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit</p>
+<p>Fons prima multos: rara mens intelligit</p>
+<p>Quod <i>interiore</i> condidit cura <i>angulo</i>;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et Chénier:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>. . . . . . L'inventeur est celui...</p>
+<p>Qui, <i>fouillant</i> des objets les plus <i>sombres retraites</i>,</p>
+<p>Étale et fait briller leurs richesses secrètes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction
+du prosaïque <i>interior angulus</i>, et <i>fouillant</i> pour <i>intelligit</i>?&mdash;On a un
+échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.</p>
+
+<p>Au sein de cette future édition difficile, mais possible,
+d'André Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté
+les profils un peu évanouis de tant de poëtes antiques;
+on ferait passer devant soi toutes les fines questions de la
+poétique française; on les agiterait à loisir. Il y aurait là,
+peut-être, une gloire de commentateur à saisir encore; on
+ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord d'un
+charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe.
+Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie
+qu'on ne franchira pas, c'est là le train de la vie.</p>
+
+<p>Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes
+querelles politiques et de formidables assauts, à ce qu'on
+assure<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>, de croire intéresser le monde avec ces débris de
+mélodie, de pensée et d'étude, uniquement propres à faire
+mieux connaître un poëte, un homme, lequel, après tout,
+vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour voulu,
+à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre
+sur la brèche sociale, et mourir?</p>
+
+<p>1er Février 1839.</p>
+<br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> C'était le moment de ce qu'on a appelé la <i>Coalition</i>, dans laquelle
+les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le vrai gouvernement
+parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère et à le
+vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était assez
+fondée et de force à résister au contre-coup.</blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>GEORGE FARCY<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="upper">72</sup></a></h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de
+Farcy, publié chez M. Hachette (1831).</blockquote>
+
+<p>La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes
+nouveaux, elle a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si
+prompte, si spontanée, si confuse, si populaire, elle a été si
+exclusivement l'oeuvre des masses, l'exploit de la jeunesse,
+qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà connus le temps
+d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières heures,
+et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire
+ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y
+est rallié un peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom
+a dû s'en retirer trop tôt. Consultez les listes des héroïques
+victimes; pas une illustration, ni dans la science, ni dans les
+lettres, ni dans les armes, pas une gloire antérieure; c'était
+bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de vrais jeunes
+hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs.
+Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et
+encore combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée!
+comme il disparaissait timidement dans le bruit et l'éclat de
+tant de noms contemporains! comme il avait besoin de travaux
+et d'années pour signifier aux yeux du public ce que
+l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une
+telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie
+plus longue n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée
+de notre ami que pour la couronner.</p>
+
+<p>Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le
+croyons, sa vocation était ailleurs: son goût, ses études, son
+talent original, les conseils de ses amis les plus influents, le
+portaient vers la philosophie; il semblait né pour soutenir
+et continuer avec indépendance le mouvement spiritualiste
+émané de l'École normale. Il n'avait traversé la poésie qu'en
+courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et
+comme on traverse certains pays et certaines passions. Au
+moment où les forces de son esprit plus rassis et plus mûr
+se rassemblaient sur l'objet auquel il était éminemment propre
+et qui allait devenir l'étude de sa vie, la Providence
+nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves inachevés, ces soupirs
+exhalés çà et là dans la solitude, le long des grandes routes,
+au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de l'Atlantique;
+ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait
+vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec
+quelque fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni,
+quelques-uns de ces mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne
+dit pas; ces essais un peu pâles et indécis où sont pourtant
+épars tous les traits de son âme, nous les publions comme
+ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la
+poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps
+à tous ceux qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer
+indifférent à la patrie.</p>
+
+<p>Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800,
+d'une extraction honnête, mais fort obscure. Enfant unique,
+il avait quinze mois lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa
+grand'mère le recueillit et le fit élever. On le mit de bonne
+heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques;
+il y commença ses études, et lorsqu'il fut assez
+avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont
+l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses
+études terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait
+lorsque l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution
+en 1822.</p>
+
+<p>Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la
+vie de l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort
+claire et fort simple; il étudia beaucoup, se distingua dans
+ses classes, se concilia l'amitié de ses condisciples et de ses
+maîtres; il allait deux fois le jour au collège; il sortait
+probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines
+pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il fit
+régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années;
+mais ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il
+désirait secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait
+le monde, la nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments
+que la puberté excitée et comprimée éveille avec elle;
+mais son jeune espoir, ses vastes pensées de voyages, d'ambition,
+d'amour; mais son voeu le plus intime, son point
+sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, mais
+son coeur, qui nous le dira?</p>
+
+<p>Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de
+sauvagerie; une douceur habituelle qu'interrompait parfois
+quelque chose de nerveux, de pétulant, de fugitif; le commerce
+très-agréable et assez prompt, l'intimité très-difficile
+et jamais absolue; une répugnance marquée à vous entretenir
+de lui-même, de sa propre vie, de ses propres sensations,
+à remonter en causant et à se complaire familièrement dans
+ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs,
+comme s'il n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille,
+comme s'il n'y avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et
+de fleuri dans son enfance; une ardeur inquiète, déjà fatiguée,
+se manifestant par du mouvement plutôt que par des
+rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur libre,
+franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait
+d'un chamois ou d'un oiseau <a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>; mais avec cela un coeur
+d'homme ouvert à l'attendrissement et capable au besoin de
+stoïcisme: un front pudique comme celui d'une jeune fille,
+et d'abord rougissant aisément; l'adoration du beau, de
+l'honnête; l'indignation généreuse contre le mal; sa narine
+s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de dédain; puis
+un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise, un
+nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît
+Farcy au sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de
+sa vie monotone, beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il
+s'était donné à lui-même, à côté de l'éducation classique
+qu'il avait reçue, une éducation morale plus intérieure et
+toute solitaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on l'eût pris
+pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche (<i>Vallée-aux-Loups</i>).
+Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout Farcy au physique et
+résume les plus minutieuses descriptions qu'on pourrait faire de lui:
+Écossais de physionomie et aussi de philosophie, c'est juste cela.</blockquote>
+
+<p>L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer,
+près de son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se
+disposa à poursuivre les études philosophiques vers lesquelles
+il se sentait appelé. Mais le régime déplorable qui asservissait
+l'instruction publique ne laissait aux jeunes hommes libéraux
+et indépendants aucun espoir prochain de trouver place,
+même aux rangs les plus modestes. Une éducation particulière
+chez une noble dame russe se présenta, avec tous les
+avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes;
+Farcy accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde,
+le voir de près dans son éclat, dans les séductions de son opulence,
+respirer les parfums des robes de femmes, ouïr les
+musiques des concerts, s'ébattre sous l'ombrage des parcs; il
+vit, il eut tout cela, mais non en spectateur libre et oisif,
+non sur ce pied complet d'égalité qu'il aurait voulu, et il en
+souffrait amèrement. C'était là une arrière-pensée poignante
+que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de la mère<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a> ne
+put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint
+durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule
+assez grossi et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je
+trouve, dans des notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée,
+mais bien vive, du sentiment de fierté qui l'ulcérait:
+«Que me parlez-vous de joie? Oh! voyez, voyez mon âme
+encore marquée des flétrissantes empreintes de l'esclavage,
+voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes
+n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre...
+Ah! j'ai dédaigné de plus douces chaînes; je veux être
+libre. J'aime mieux vivre avec dignité et tristesse que de
+trouver des joies factices dans l'esclavage et le mépris de
+moi-même.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> La belle madame de Narischkin.</blockquote>
+
+<p>Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur
+(1825) qu'il publia une traduction du troisième volume
+des <i>Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain</i>, par
+Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'après les conseils de
+M. Cousin, était précédé d'une introduction dans laquelle
+Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait avec précision
+divers points délicats de psychologie. Il donna aussi quelques
+articles littéraires au <i>Globe</i> dans les premiers temps de sa
+fondation.</p>
+
+<p>Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de
+lui-même; il a de quoi se suffire durant quelques années, il
+part; tout froissé encore du contact de la société, c'est la
+nature qu'il cherche, c'est la terre que tout poëte, que tout
+savant, que tout chrétien, que tout amant désire: c'est l'Italie.
+Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de voir et de sentir, de
+s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur des lieux,
+de l'aspect général des villes et des campagnes, de se pénétrer
+de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme
+harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là,
+peu de choses l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la
+société moderne ne l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre.
+A Rome, son impression fut particulière. Ce qu'il en aima
+seulement, ce fut ce sublime silence de mort quand on en
+approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien
+ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de
+brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb
+sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques
+dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome
+moderne ne remplit pas son attente; son goût simple et pur
+repoussait les colifichets: «Décidément, écrivait-il, je ne suis
+pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, ni des cardinaux,
+ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de
+la bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait
+pas là assez d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on
+en pût faire un séjour de prédilection. Mais Naples, Naples, à
+la bonne heure! Non pas la ville même, trop souvent les chaleurs
+y accablent, et les gens y révoltent: «Quel peuple abandonné
+dans ses allures, dans ses paroles, dans ses moeurs!
+Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait
+les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie
+pour refaire leur santé doivent porter leurs projets de sagesse
+ailleurs<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.» Mais le golfe, la mer, les îles, c'était
+bien là pour lui le pays enchanté où l'on demeure et où l'on
+oublie. Combien de fois, sur ce rivage admirable, appuyé
+contre une colonne, et la vague se brisant amoureusement à
+ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, ce
+charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation
+éthérée de tout son être, si divinement décrite par
+Chateaubriand au cinquième livre des <i>Martyrs</i>! Ischia, qu'a
+chantée Lamartine, fut encore le lieu qu'il préféra entre tous
+ces lieux. Il s'y établit, et y passa la saison des chaleurs. La
+solitude, la poésie, l'amitié, un peu d'amour sans doute, y
+remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre français, d'un
+caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et bien franc,
+se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux se
+convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses
+croquis, l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir.
+Farcy restait une bonne partie du jour dans un bois d'orangers,
+relisant Pétrarque, André Chénier, Byron; songeant
+à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait vue chez son
+hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable,
+quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois
+l'idéal comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Combien de fois, près du rivage</p>
+<p>Où Nisida dort sur les mers,</p>
+<p>La beauté crédule ou volage</p>
+<p>Accourut à nos doux concerts!</p>
+<p>Combien de fois la barque errante</p>
+<p>Berça sur l'onde transparente</p>
+<p>Deux couples par l'amour conduits,</p>
+<p>Tandis qu'une déesse amie</p>
+<p>Jetait sur la vague endormie</p>
+<p>Le voile parfumé des nuits!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples,
+mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le <i>miscet</i> règne;
+c'est l'<i>honos</i> qui n'est pas resté.</blockquote>
+
+<p>En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant
+pas de lettre d'introduction auprès de son illustre compatriote,
+il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d'y
+joindre un petit billet <i>qu'il fit le plus cavalier possible</i>, comme
+il l'écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poëte ne
+crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien humble et bien
+vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragèrent
+Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa
+donc plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia;
+il les envoyait en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il
+avait eu pour maître à l'École normale, réclamant de lui un
+avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il
+disait, <i>des critiques antiques avec le mot propre sans périphrase</i>.
+Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de Farcy nous
+semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit
+d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en
+quelque sorte épuisée avant la production: on y trouve peu
+d'éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s'exhale pas, son
+style ne rayonne pas; mais le sentiment qui l'inspire est profond,
+continu, élevé; la faculté philosophique s'y manifeste
+avec largeur et mouvement. L'impression qui résulte de ces
+vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un stoïcisme
+triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant
+une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée
+à un ami victime de l'amour; elle est sublime de gravité
+tendre et d'accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à madame
+O'R...., alors enceinte, on remarquera une strophe qui
+ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est celle où le poëte,
+s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa mère,
+s'écrie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,</p>
+<p>N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance,</p>
+<p>Épuisé les faveurs d'un climat enchanté;</p>
+<p>Comme au sein de l'artiste une sublime image,</p>
+<p>N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge?</p>
+<p> N'es-tu pas fils de la beauté?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il
+le sentit lui-même de bonne heure et mieux que personne; il
+aimait vivement la poésie, mais il savait surtout qu'on doit
+ou y exceller ou s'en abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il
+à M. Viguier, que mes vers fussent de ceux dont on
+dit: <i>Mais cela n'est pas mal en vérité!</i> et qu'on laisse là pour
+passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le début,
+à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement
+de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette
+époque: il avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais
+ce dernier ayant été obligé par des raisons privées de retourner
+en France, Farcy ajourna son projet. Ses économies d'ailleurs
+tiraient à leur fin. L'ambition de faire fortune, pour
+contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa au point
+de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort coûteuse
+avec un homme qui le leurra de promesses et finalement
+l'abusa<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin
+de l'année 1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours,
+et ne vit qu'à peine ses amis, pour éviter leurs conseils et
+remontrances, puis partit en Angleterre, d'où il s'embarqua
+pour le Brésil. Nous le retrouvons à Paris en avril 1829. Tout
+ce que ses amis surent alors, c'est que cette année d'absence
+s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, et que
+sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus
+qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante
+maxime: «Si tu veux que ton secret reste caché, ne le dis à
+personne; car pourquoi un autre serait-il plus discret que
+toi-même dans tes affaires? Ta confidence est déjà pour
+lui un mauvais exemple et une excuse.» Et encore: «Ne
+nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait plaindre
+se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un
+journal qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux
+sur cette année de solitude et d'épreuves:</p>
+
+<p>«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire <i>George
+et Mary</i>, sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le
+dimanche matin; il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est
+de là que j'ai adressé mes derniers adieux à mes amis de
+France. J'ai encore éprouvé une fois combien les émotions,
+dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, sont rares
+pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions
+solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec
+autant d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour
+une promenade d'un mille: il en a été de même de la
+France, mais il n'en a pas été de même de l'Italie: c'est là
+que j'ai joui pour la première fois de mon indépendance,
+c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et d'esprit. Et
+cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces!
+Ai-je mérité ma liberté?&mdash;Quand je pense que je n'avais
+déjà plus alors que des réminiscences d'enthousiasme, que
+je regrettais la vivacité et la fraîcheur de mes sensations et
+de mes pensées d'autrefois! Était-ce seulement que les enfants
+s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus sévère
+avec moi-même?&mdash;Mais la pureté d'âme, mais les croyances
+encore naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce
+qu'ils ne reposent sur rien, c'en était déjà fait pour moi. Je
+ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, et jouir seul,
+parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur à faire partager
+à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que des
+jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et
+ne pas croître dans la vie, c'est déchoir.&mdash;Et cependant, du
+moins, tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour
+me ranimer; tout me faisait fête dans la nature; c'était
+vraiment un concert de la terre, des cieux, de la mer, des
+forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui
+me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et
+quand je croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon
+tour, par un travail et par un succès égal à mes forces et au
+ton du choeur qui m'environnait, j'étais heureux;&mdash;oui,
+j'étais heureux, quoique seul; heureux par la nature et
+avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la
+moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement
+dans cette félicité. La peur de quelque dépense
+m'a retenu, et la vanité, et pis encore, m'ont emporté plus
+d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir en roi de ce que
+j'avais sous les yeux.&mdash;La société?...&mdash;moi qui ne vaux rien
+que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être
+plus jamais rien que la solitude et <i>le sombre plaisir d'un
+coeur mélancolique</i>.&mdash;Mais il faudrait des événements et des
+sentiments pour appuyer cela; il faudrait au moins des
+études sérieuses pour me rendre témoignage à moi-même.
+Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et c'est pourquoi
+il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce
+qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien
+marqué assez profondément au fond de mon âme, et il me
+reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni
+m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce secret parfum
+lui-même s'évaporera-t-il?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les <i>Tablettes universelles</i>
+en 1823 et qui fonda ensuite le journal <i>le Temps</i>.</blockquote>
+
+<p>Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation,
+son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude
+du ciel, tout contribuait à développer démesurément
+chez lui son habitude de rêverie sans objet et sans résultat.</p>
+
+<p>«29 <i>juillet</i>.&mdash;Encore dix jours au plus, j'espère, et nous
+serons à Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies
+jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle.
+De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation
+solitaire. Je puis maintenant passer la moitié d'une
+belle nuit, seul, à rêver en me promenant, sans songer que
+la nuit est le temps du retour à la chambre et du repos,
+sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure.
+C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que
+l'âge, en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera
+cette disposition. Il me semble que c'est une des
+plus favorables à qui veut occuper son esprit. La pensée
+arrive alors, non plus seulement comme vérité, mais comme
+sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans
+tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les sens;
+et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à
+goutte sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais
+rien qui doive être plus doux que de se promener à
+cette heure-là avec une femme aimée.» Pauvre Farcy!
+voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne un démenti
+à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus,
+avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans
+les plus doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa
+solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manqué d'abord qu'une
+femme aimée, pour entrer en pleine possession de la vie et
+pour s'apprivoiser parmi les hommes.</p>
+
+<p>«29 <i>novembre, Rio-Janeiro</i>.&mdash;Que n'ai-je écouté ma répugnance
+à m'engager avec une personne dont je connaissais
+les fautes antérieures, et qui, du côté du caractère, me
+semblait plus habile qu'estimable! Mais l'amour de m'enrichir
+m'a séduit. En voyant ses relations rétablies sur le pied
+de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus distingués,
+j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et
+de la pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai
+craint que ce ne fût que l'ennui de me déranger qui me
+déconseillât cette démarche. Je me suis dit qu'il fallait
+s'habituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes;
+qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un homme
+d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement
+au succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à
+la vie solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère
+impatient jusqu'à condescendre aux désirs souvent capricieux
+d'un homme que j'estimais au-dessous de moi en tout,
+excepté dans un talent équivoque de faire fortune. Si je
+m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce sous les
+yeux, où je vivais avec Molière (<i>le philhellène</i>), avec qui j'aimerais
+mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre.
+Eh bien! cet argent que je me suis refusé d'une part, je
+l'ai dépensé de l'autre inutilement, ennuyeusement, à
+voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous mes goûts, l'espoir
+assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, par là
+encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce
+faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me
+préparer de grands éloges de la part de la prudence humaine,
+et, l'événement arrivé, il se trouve que je n'ai fait
+qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux mille lieues
+de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de recourir
+à la pitié des autres, en leur présentant pour titre
+à leur confiance une histoire qui ressemble à un roman
+très-invraisemblable;&mdash;et, pour terminer peut-être ma
+peine et cette plate comédie, un duel qui m'arrive pour
+demain avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le
+monde, qui m'a insulté grossièrement en public, sans que
+je lui en eusse donné le moindre motif;&mdash;convaincu que
+le duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et
+ne pouvant m'y soustraire;&mdash;ne sachant, si je suis blessé,
+où trouver mille reis pour me faire traiter, ayant ainsi en
+perspective la misère extrême, et peut-être la mort ou l'hôpital;&mdash;et
+cependant, <i>content et aimé des Dieux</i>.&mdash;Je dois
+avouer pourtant que je ne sais comment ils (<i>les Dieux</i>)
+prendront cette dernière folie. <i>Je ne sais</i>, oui, c'est le seul
+mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché
+de bonne foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y
+a pas au fond tant de mal dans cette démarche que beaucoup
+le disent, puisqu'il n'est pas clair comme le jour
+qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler,
+de calomnier, et même d'être adultère (quoique la
+chose soit aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains
+cas). Je conclus donc que, pour un coeur droit qui se
+présentera devant eux avec cette ignorance pour excuse,
+ils se serviront de l'axiome de nos juges de la justice humaine:
+<i>Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus
+doux</i>; transportant ici le doute, comme il convient à des
+Dieux, de l'esprit des juges à celui de l'accusé.»</p>
+
+<p>L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de
+Farcy), l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en
+sortir, grâce à l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La
+Rochefoucauld et Pontois, qui allèrent au-devant de sa pudeur.
+Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance
+que nous sommes heureux de consigner ici.</p>
+
+<p>De retour en France, Farcy était désormais un homme
+achevé: il avait l'expérience du monde, il avait connu la
+misère, il avait visité et senti la nature; les illusions ne le
+tentaient plus; son caractère était mûr par tous les points;
+et la conscience qu'il eut d'abord de cette dernière métamorphose
+de son être lui donnait une sorte d'aisance au dehors
+dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout
+devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les
+autres, où mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec
+moi en toutes manières, où mes pensées et mes sentiments
+ne sont plus seulement des rêves de jeune homme auxquels
+on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on néglige sans
+façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi
+même, tout prend dans mes rapports avec les autres un
+caractère plus positif; sans entrer dans les affaires, je ne
+me défie plus de mes idées ou de mes sentiments, je ne les
+renferme plus en moi; je dis aux uns que je les désapprouve,
+aux autres que je les aime; toutes mes questions
+demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre
+dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres,
+etc.»</p>
+
+<p>En même temps que cette défiance excessive de lui-même
+faisait place à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans
+les jugements et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement
+et la timidité, cédait chez lui à une vue des choses
+plus calme, plus étendue et plus bienveillante. Les élans généreux
+ne lui manquaient jamais; il était toujours capable
+de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait moins
+promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments
+et entrait plus avant dans les raisons. Souvent,
+quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait,
+dans ses causeries abandonnées, à lui épancher quelque chose
+de son impartialité intelligente, il lui arrivait de rencontrer
+à l'improviste dans l'âme de Farcy je ne sais quel endroit
+sensible, pétulant, récalcitrant, par où cette nature, douce
+et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était comme un
+coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilité
+à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en
+jour chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout
+comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prématurée,
+à Vauvenargues, et plusieurs de ses pensées morales semblent
+écrites en prose par André Chénier:</p>
+
+<p>«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre
+dans ses jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux
+et timide dans ses actions.</p>
+
+<p>«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le
+monde; ses actions et ses paroles sont sans conséquence.</p>
+
+<p>«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître
+et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramène
+tout, par désir d'unité, par élan de pensée, par ignorance,
+au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne
+au lieu d'observer, il est logicien intraitable; le droit
+non-seulement domine, mais opprime le fait.</p>
+
+<p>«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout
+intérêt son droit, toute action son explication et presque
+son excuse.</p>
+
+<p>«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide
+et de contemplatif dans les premières années de la jeunesse;
+on est un peu plus avant dans le secret des Dieux;
+on sent qu'on a à vivre pour soi, pour son bien-être, son
+plaisir, pour le développement de toutes ses facultés, et
+non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on
+vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes,
+et non seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort
+contraire, de l'action et de la réaction, remplace la
+conception de l'idée abstraite et subtile, et morte pour ainsi
+dire, puisqu'elle n'est pas incarnée dans le monde... On va,
+on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a vécu, et l'on
+se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes
+nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements
+d'autrefois nous revient à l'esprit avec honte; on laisse
+désormais pour le monde le temps faire ce qu'il a fait pour
+nous, c'est-à-dire éclairer les esprits, modérer les passions.»</p>
+
+<p>Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans
+l'Université; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait
+donné qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement
+de philosophie dans l'institution de M. Morin, à Fontenay-aux-Roses;
+il s'y rendait deux fois par semaine, et le reste
+du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et
+des nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire
+était alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries.
+Farcy regarda tout et n'épousa rien inconsidérément.
+Dans les arts et la poésie, il recherchait le beau, le passionné,
+le sincère, et faisait la plus grande part à ce qui venait de
+l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, il adoptait les
+idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait
+avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité
+humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des
+opinions qu'il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait
+dans la solitude, il les aimait, il les révérait sans doute,
+mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait
+se conserver en leur présence une liberté digne et ingénue,
+aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit
+nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au <i>Globe</i>, le
+morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire apprécier
+l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son
+indépendance personnelle.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se
+sentait inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant,
+c'était l'amour; cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées
+du tropique, il avait soupçonné devoir être si doux; cet
+amour dont il n'avait guère eu en Italie que les délices sensuelles,
+et dont son âme, qui avait tout anticipé, regrettait
+amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. Il écrivait
+dans une note:</p>
+
+<p>«Je rends grâces â Dieu;</p>
+
+<p>«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;</p>
+
+<p>«De ce qu'il m'a fait Français;</p>
+
+<p>«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le
+contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de
+caractère.</p>
+
+<p>«Je me plains du sort,</p>
+
+<p>«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.</p>
+
+<p>«Je me plains de moi-même,</p>
+
+<p>«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma
+pudeur naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»</p>
+
+<p>Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas
+rejeté ta pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour
+dans ton âme! Mais chez toi la pudeur de l'adolescence, qui
+avait trop aisément cédé par le côté sensuel, s'était comme
+infiltrée et développée outre mesure dans l'esprit, et, au lieu
+de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au
+lieu de ces rapides étincelles du regard,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Qui d'un désir craintif font rougir la beauté<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en
+répugnance à oser, en promptitude à se décourager et à se
+troubler devant la beauté superbe. Non, tu n'avais pas tué
+l'amour dans ton coeur; tu en étais plutôt resté au premier,
+au timide et novice amour; mais sans la fraîcheur naïve, sans
+l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le mystère; avec
+la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri ou
+vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité
+judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés
+et les suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient
+plus, comme à dix-neuf ans, l'être unique de la vapeur d'une
+émanation lumineuse et odorante; ce n'était pas l'amour, c'était
+l'harmonie de tes facultés et de leur développement que
+tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui de bien
+des hommes de notre âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Lamartine.</blockquote>
+
+<p>Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce
+qu'il savait en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments
+devait cesser dans son âme, et qu'il était temps enfin d'avoir
+une passion, un amour. La tête, chez lui, sollicitait le coeur;
+et il se portait en secret un défi, il se faisait une gageure
+d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une femme connue
+par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa
+beauté<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force
+de soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât
+trop obscurément, soit que la préoccupation de cette femme
+distinguée fût ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy
+un amant malheureux. Pourtant il l'était, quoique moins
+profondément qu'il n'eût fallu pour que cela fût une passion.
+Voici quelques vers commencés que nous trouvons dans ses
+papiers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle,</p>
+<p>Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle,</p>
+<p>Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs,</p>
+<p>Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,</p>
+<p>Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire,</p>
+<p> L'oeil fier et non voilé de pleurs;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,</p>
+<p>Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière,</p>
+<p>La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;</p>
+<p>Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre,</p>
+<p>Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre</p>
+<p> Des voeux qu'on murmure plus bas;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Thérèse, pour longtemps adieu!.....</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a chantée,
+et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.</blockquote>
+
+<p>La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été
+crayonnée en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense,
+pour l'éclat et le mouvement; ils auraient retranché peut-être
+à la fermeté et à la concision.</p>
+
+<p>«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de
+dominer que d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance,
+comme le courage et le génie;</p>
+
+<p>«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit;
+qui rêvez d'amour comme un autre de combats et de gloire,
+l'oeil fier et jamais humide;</p>
+
+<p>«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure
+de ses hommages, ne cherche personne; que nul penser
+secret ne vient distraire, que nul espoir n'excite, que nul
+regret n'abat;</p>
+
+<p>«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain
+auprès de vous de ce que votre coeur ne saurait me donner,
+et je ne veux pas de ce qu'il m'offre;</p>
+
+<p>«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte
+pas d'autre place; je ne veux pas flatter votre orgueil par
+mes ardeurs comme par mes respects.</p>
+
+<p>«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles,
+à ce partage si nombreux; je sais mal, auprès de la beauté,
+séparer l'amitié de l'amour; j'irai chercher ailleurs ce que
+je chercherais vainement auprès de vous.</p>
+
+<p>«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être
+celui que d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront
+mes souvenirs; une autre image charmera mes tristesses
+rêveuses, et je ne verrai plus vos lèvres dédaigneuses
+et vos yeux qui ne regardent pas.</p>
+
+<p>«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux
+lieux où la nature accueillera l'automne de ma vie,
+jusqu'aux temps où mon coeur sera paisible, où mes yeux
+seront distraits auprès de vous! Adieu jusques à nos vieux
+jours!»</p>
+
+<p>Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante
+se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont
+elle aurait marqué le plus vif et le plus aimable moment.
+Quoi qu'il en soit, le tableau que Farcy a tracé de souvenir
+est un chef-d'oeuvre de délicatesse, d'attendrissement gracieux,
+de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique:
+Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas conté
+autrement.</p>
+
+<p>«19 <i>juin</i>.&mdash;Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de
+rougeur; elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain,
+tandis que ses lèvres se contractaient, agitées par la colère.
+Elle retomba sur le divan, à demi assise, à demi couchée,
+appuyant sa tête sur une main, tandis que l'autre était fort
+occupée à ramener les plis de sa robe.&mdash;Ghérard jeta les
+yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en
+confusion. Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la
+cheminée, ému et inquiet. Après un moment de silence:
+«Hélène, lui dit-il d'une voix troublée, je vous ai affligée, et
+pourtant je vous jure...»&mdash;«Moi, monsieur? non, vous ne
+m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur
+moi.»&mdash;«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler
+ainsi, je l'avoue; mais pardonnez-moi...»&mdash;«Vous pardonner!...
+Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon, et
+j'ai déjà oublié vos paroles.»</p>
+
+<p>«Ghérard s'approcha vivement d'elle:&mdash;«Hélène, lui
+dit-il en cherchant à s'emparer de sa main: pour un mot
+dont je me repens...»&mdash;«Laissez-moi, lui dit-elle en
+retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne vous
+suffit-il pas d'une injure?»</p>
+
+<p>«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant
+son front dans ses mains, puis tout à coup se retourna, les
+yeux humides de larmes; il se jeta à ses pieds, et ses mains
+s'avançaient vers elle, de sorte qu'il la serrait presque dans
+ses bras.</p>
+
+<p>«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui,
+je suis rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela,
+je vous défie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitié de
+moi, vous qui êtes si bonne, Hélène, qui réconciliez ceux
+qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se défendait faiblement:
+«Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des reproches,
+punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui,
+vous devez me châtier comme un enfant grossier. Hélène,
+dit-il en osant poser son visage sur ses genoux, si vous me
+frappez, alors je croirai qu'après m'avoir puni, vous me
+pardonnez.»</p>
+
+<p>«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les
+genoux d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine.
+Il était là, tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit
+pas la force de l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et
+l'abaissa vers son visage; puis sa tête s'abaissa elle-même
+avec sa main: elle sourit doucement en le voyant ainsi
+penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en se
+laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le
+tableau commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard,
+au lieu de sa main, elle posa ses lèvres.</p>
+
+<p>«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait
+fait, et cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient
+enlacée. Le coeur de Ghérard nageait dans la joie, et
+ses yeux rayonnants allaient chercher les yeux d'Hélène
+sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle amie, lui
+dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais baisé
+la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever
+ma pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle
+était plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit à
+ses lèvres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait
+reçu.</p>
+
+<p>«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux
+Ghérard, pour dissiper le trouble qu'il avait causé, commença
+à l'entretenir de ses projets pour le lendemain,
+auxquels il voulait l'associer.&mdash;«Ghérard, lui dit-elle
+après un long silence, ces folies d'aujourd'hui, oubliez-les,
+je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»&mdash;«Ah!
+dit Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie!
+Mais vous, oh! promettez-moi que cet instant passé, vous
+ne vous en souviendrez pas pour me faire expier à force
+de froideur et de réserve un bonheur si grand. Et moi, ma
+belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère pour
+que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.»</p>
+
+<p>«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez
+donc sage.» Et Ghérard le lui jura, en baisant sa main
+qu'il pressa sur son coeur.»</p>
+
+<p>Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué
+une petite maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de
+Fontenay-aux-Roses où l'appelaient ses occupations. Cette
+convenance, la douceur du lieu, le voisinage des bois, l'amitié
+de quelques habitants du vallon, peut-être aussi le souvenir
+des noms célèbres qui ont passé là, les parfums poétiques
+que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout
+lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse
+vie. Il réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte
+de ses amis avait laissé échapper autrefois en parcourant ce
+joli paysage:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!</p>
+<p>Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre</p>
+<p>Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé,</p>
+<p>Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé!</p>
+<p>Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille;</p>
+<p>Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille;</p>
+<p>Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;</p>
+<p>Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;</p>
+<p>Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes;</p>
+<p>Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes</p>
+<p>Au vert doux et touffu des endroits non frayés,</p>
+<p>Et grimpant au sommet le long des flancs rayés;</p>
+<p>Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules</p>
+<p>Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules</p>
+<p>Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;</p>
+<p>De petits horizons nuancés de rougeurs;</p>
+<p>De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages</p>
+<p>Entrevus d'assez loin à travers des feuillages;</p>
+<p>Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,</p>
+<p>Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,</p>
+<p>Vivre sans souvenir!.........</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait
+de jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées
+des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées.
+La politique active et quotidienne ne l'occupait que médiocrement,
+et sans doute, la veille des Ordonnances, il en était
+encore à ses méditations métaphysiques et morales, ou à
+quelque lecture, comme celle des <i>Harmonies</i>, dans laquelle il
+se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement
+ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont
+empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment
+sublime:</p>
+
+<p>«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter
+lui-même sa statue pour son tombeau, et chacun de
+nos actes est un des traits dont se forme notre image. C'est
+à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent,
+d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons
+seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards.
+Du reste, pourvu que les formes en soient nobles et pures,
+il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane
+chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»</p>
+
+<p>«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici
+pour obéir à ses saints commandements.»</p>
+
+<p>«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans
+l'amitié<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par Jean-Jacques
+au livre IV de l'<i>Émile</i>.</blockquote>
+
+<p>«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général
+des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il
+a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est
+mort victime des dissensions civiles.»</p>
+
+<p>Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui
+revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des
+Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des
+héroïques battements de son coeur. Le mercredi, vers les
+deux heures après midi, à la nouvelle du combat, il arrivait
+à Paris, rue d'Enfer, chez son ami Colin, qui se trouvait alors
+en Angleterre. Il alla droit à une panoplie d'armes rares suspendue
+dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un sabre,
+d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir
+et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera,
+madame, lui répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme
+ni enfants, nous ne bougeons pas?» Et il sortit pour parcourir
+la ville. L'aspect du mouvement lui parut d'abord plus
+incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques amis: les
+conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du
+<i>Globe</i>, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot,
+où M. Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les
+troupes royales occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut
+passer la nuit dans l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe,
+sa crainte était le manque de direction; il cherchait les chefs
+du mouvement, des noms signalés, et il n'en trouvait pas. Il
+revint le jeudi de grand matin à la ville, par le faubourg et
+la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin
+faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au
+coeur et aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara
+de M. Magnin en disant: «Pour moi, je vais reprendre mon
+fusil que j'ai laissé ici près, et me battre.» Il revit pourtant
+dans la matinée M. Cousin, qui voulut le retenir à la mairie
+du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel il dit cette
+parole d'une magnanime équité: «Voici des événements
+dont, plus que personne, nous profiterons; c'est donc à
+nous d'y prendre part et d'y aider<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.» Il se porta avec les
+attaquants vers le Louvre, du côté du Carrousel; les soldats
+royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut
+d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré;
+Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan
+et de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint
+de haut en bas d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non,
+comme on l'a fait, à la porte de l'hôtel de Nantes, que devrait
+être placée la pierre funéraire consacrée à sa mémoire.
+Farcy survécut près de deux heures à sa blessure. M. Littré,
+son ami, qui combattait au même rang et aux pieds duquel il
+tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans
+la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément
+M. Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais
+l'art n'y pouvait rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute
+sa présence d'esprit. M. Loyson lui demanda s'il désirait faire
+appeler quelque parent, quelque ami; Farcy dit qu'il ne désirait
+personne; et comme M. Loyson insistait, le mourant
+nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut
+pas informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un
+bruit plus violent qui se faisait dans la rue, il parut craindre
+que le peuple n'eût le dessous et ne fût refoulé; on le rassura;
+ce furent ses dernières paroles; il mourut calme et
+grave, recueilli en lui-même, sans ivresse comme sans regret.
+(29 juillet 1830.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime,
+dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut
+du camp (<i>Iliade</i>, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous
+honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes
+d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et
+à quel titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine,
+riche en vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui
+il nous faut faire tête au premier rang des Lyciens, et
+nous lancer au feu de la mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres
+dise, etc., etc...» Pour Farcy les avantages à conquérir avaient
+certes moins de splendeur, et le grand <i>domaine</i>, c'eût été une chaire.
+Mais plus le prix reste bourgeois, et plus est noble l'héroïsme, ou,
+pour l'appeler par son vrai nom, plus est pur le sentiment du devoir.</blockquote>
+
+<p>Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans
+la partie du cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs
+personnes, et entre autres M. Guigniaut, prononcèrent
+de touchants adieux.</p>
+
+<p>Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la
+noble victime; ils lui ont élevé un monument funéraire qui
+devra être replacé au véritable endroit de sa chute. M. Colin
+a vivement reproduit ses traits sur la toile. M. Cousin lui a
+dédié sa traduction des <i>Lois</i> de Platon, se souvenant que
+Farcy était mort en combattant pour les <i>lois</i>. Et nous, nous
+publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu Farcy
+et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et Brizeux,
+ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde d'omettre
+dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M. Deschamps:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que ne suis-je couché dans un tombeau profond,</p>
+<p>Percé comme Farcy d'une balle de plomb,</p>
+<p>Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie,</p>
+<p>Sans troubles ni remords également suivie!</p>
+<p>Lui qui, lorsque j'étais dans l'<i>île Procida</i>,</p>
+<p>Sur le bord de la mer un matin m'aborda,</p>
+<p>Me parla de Paris, de nos amis de France,</p>
+<p>De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...</p>
+<p>Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,</p>
+<p>Lut dans André Chénier: <i>O Sminthée Apollon!</i></p>
+<p>Et quand il eut fini cette belle lecture,</p>
+<p>Ému par le climat et la douce nature,</p>
+<p>Se leva brusquement, et me tendant la main,</p>
+<p>Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>M. Brizeux a dit:</p>
+
+<p>A LA MÉMOIRE DE GEORGE FARCY.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Il adorait</p>
+<p>La France, la Poésie et la Philosophie.</p>
+<p> Que la patrie conserve son nom!</p>
+<p> (Victor Cousin.)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître,</p>
+<p>Toi que si jeune encore on citait comme un maître.</p>
+<p>Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais,</p>
+<p>Attentif à cacher l'or pur que tu gardais!</p>
+<p>Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,</p>
+<p>Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,</p>
+<p>Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;</p>
+<p>Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,</p>
+<p>Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,</p>
+<p>Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre!</p>
+<p>Ainsi tu te plaisais à secouer la main</p>
+<p>Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.</p>
+<p>Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,</p>
+<p>Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.</p>
+<p>Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré</p>
+<p>Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré;</p>
+<p>Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres</p>
+<p>Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+<p>Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre
+propre nom, disons-le avec sincérité, le sentiment que nous
+inspire la mémoire de Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire;
+en songeant à la mort de notre ami, nous serions tenté
+plutôt de l'envier. Que ferait-il aujourd'hui, s'il vivait? que
+penserait-il? que sentirait-il? Ah! certes, il serait encore le
+même, loyal, solitaire, indépendant, ne jurant par aucun
+parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au lieu de
+professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans
+un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie
+modeste, ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions
+de moins, et ce désappointement pénible que le régime héritier
+de la Révolution de Juillet fait éprouver à toutes les âmes
+amoureuses d'idées et d'honneur<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Il aurait foi moins que
+jamais aux hommes; et, sans désespérer des progrès d'avenir,
+il serait triste et dégoûté dans le présent. Son stoïcisme
+se serait réfugié encore plus avant dans la contemplation
+silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le passionner,
+ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que
+sous le côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait
+en sage, avec modération; mais cela seul est
+déjà trop: la tiédeur s'ensuit à la longue; fatigué d'enthousiasme,
+une sorte d'ironie involontaire, comme chez beaucoup
+d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec l'âge:
+il a mieux fait de bien mourir!&mdash;Disons seulement, en
+usant d'un mot du choeur antique: «Ah! si les belles et
+bonnes âmes comme la sienne pouvaient avoir deux jeunesses<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais pas
+écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des
+hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré
+ses mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle
+qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant.
+On est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque,
+faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne
+se retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions
+lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus
+généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes.
+La littérature me consola.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Euripide, <i>Hercules furens</i> (édit. de Boissonade, v. 648).</blockquote>
+
+<p>Juin 1831.</p>
+
+<p>NOTE.&mdash;Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de
+M. Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une
+note qui me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait
+bien voulu s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge <i>Joseph
+Delorme</i> et <i>les Consolation</i>, d'une manière psychologique et morale
+qui est à lui. Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore,
+et il est à la fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici:</p>
+
+<blockquote><p>«Dans le premier ouvrage (dans <i>Joseph Delorme</i>), dit-il, c'était une
+âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens
+qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps
+délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison
+continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et
+une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès
+de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur
+audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une
+heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes
+bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire,
+et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.</p>
+
+<p>«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements
+d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent
+le poëte.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui (dans <i>les Consolations</i>) il sort de sa débauche et de
+son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble
+à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement.
+Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec
+tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient
+la paix et la joie.</p>
+
+<p>«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse:
+c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses
+impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant
+beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et
+pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-être:
+aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.</p>
+
+<p>«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour.
+L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne
+le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art
+noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que
+n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme
+et de sa vie habituelle.&mdash;Il comprend tout, aspire à tout, et n'est
+maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments
+et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand
+nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit
+ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement
+naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans
+ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible
+qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (<i>Lear</i>, etc),
+qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.</p>
+
+<p>«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera
+avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme,
+les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses
+membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence
+morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement
+du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse,
+mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse.
+Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va
+plus mal au poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à
+qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.</p>
+
+<p>«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais
+il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par
+l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans
+sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste;
+il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui le gêne,
+où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective.
+Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable
+encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et
+d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre,
+la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est
+étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de la
+nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses tableaux
+manquent d'air et de lointains fuyants.</p>
+
+<p>«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est
+le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si
+je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité
+à l'élan vers Dieu.</p>
+
+<p>«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»</p></blockquote>
+
+<p>Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui
+fait suite immédiatement aux <i>Consolations</i> et à <i>Joseph Delorme</i>, et qui
+n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments
+dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait
+avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer
+sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points
+confirmé.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>DIDEROT</h3>
+
+<p>J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations,
+les pensées, tous les détails du caractère, des moeurs, de la
+biographie, en un mot, des grands écrivains; surtout quand
+cette biographie comparée n'existe pas déjà rédigée par un
+autre, et qu'on a pour son propre compte à la construire, à la
+composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec
+les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie,
+on le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser
+devant soi; c'est presque comme si l'on passait quinze jours à
+la campagne à faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott,
+de Goethe; seulement on est plus à l'aise avec son modèle,
+et le tête-à-tête, en même temps qu'il exige un peu plus d'attention,
+comporte beaucoup plus de familiarité. Chaque trait
+s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette
+physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque
+étoile qui apparaît successivement sous le regard et vient luire
+à son point dans la trame d'une belle nuit. Au type vague,
+abstrait, général, qu'une première vue avait embrassé, se
+mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise,
+de plus en plus accentuée et vivement scintillante; on
+sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, le moment
+où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la
+gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se
+cache en vain sous les cheveux déjà clair-semés,&mdash;à ce moment
+l'analyse disparaît dans la création, le portrait parle et
+vit, on a trouvé l'homme. Il y a plaisir en tout temps à ces
+sortes d'études secrètes, et il y aura toujours place pour les
+productions qu'un sentiment vif et pur en saura tirer. Toujours,
+nous le croyons, le goût et l'art donneront de l'à-propos
+et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les
+plus individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte
+de la nature et de la vie, elles sont marquées de ce
+sceau unique de diamant, dont l'empreinte se reconnaît tout
+d'abord, qui se transmet inaltérable et imperfectible à travers
+les siècles, et qu'on essayerait vainement d'expliquer ou de
+contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, et font
+tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences s'agrandissent
+et accumulent; les philosophies s'épuisent; et
+cependant la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de
+l'homme, si le temps et les barbares ne l'ont pas perdue en
+chemin, brille encore aussi pure aujourd'hui qu'à l'heure
+de sa naissance. On peut découvrir demain toute l'Égypte et
+toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en tenter
+de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus ni
+moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les
+philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs
+et leurs gouffres souvent insondables; qu'importe?
+elle, la perle limpide et une fois née, se voit fixe au haut de
+son rocher, sur le rivage, dominant cet océan qui remue et
+varie sans cesse; plus humide, plus cristalline, plus radieuse
+au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut pas dire au
+moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour ne
+soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux,
+ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant
+de la philosophie, de la science et des révolutions d'alentour.
+Oh! pour cela, non; chaque océan donne ses perles,
+chaque climat les mûrit diversement et les colore; les coquillages
+du golfe Persique ne sont pas ceux de l'Islande. Seulement
+l'art, dans la force de génération qui lui est propre,
+a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à
+un moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne
+varie pas avec les niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec
+les vagues; qui ne se mesure ni au poids ni à la brasse, et
+qui, au sein des courants les plus mobiles, organise une certaine
+quantité de touts, grands et petits, dont les plus choisis
+et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, n'y
+peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir
+les artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen
+pour eux de produire quelque chose; peu ou beaucoup,
+l'essentiel est que ce <i>quelque chose</i> soit le mieux, et porte en
+soi, précieusement gravée à l'un des coins, la marque éternelle.
+Voilà ce que nous avions besoin de nous dire avant de
+nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse
+de l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé;
+il nous a semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde
+et ce qui s'y remue encore, un portrait de Regnier, de Boileau,
+de La Fontaine, d'André Chénier, de l'un de ces hommes
+dont les pareils restent de tout temps fort rares, ne serait pas
+plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un an; et en nous
+prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en le suivant
+de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire,
+en l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y
+avons gagné du moins, outre la connaissance d'un grand
+homme de plus, d'oublier pendant quelques jours l'affligeant
+spectacle de la société environnante, tant de misère et de
+turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si dévorant
+égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées
+ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment
+de patrie qui se perd et que rien de plus large ne remplace,
+la religion retombée dans l'arène d'où elle a le monde
+à reconquérir, et l'avenir de plus en plus nébuleux, recélant
+un rivage qui n'apparaît pas encore.</p>
+
+<p>Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot.
+L'oeuvre de destruction commençait alors à s'entamer au vif
+dans la théorie philosophique et politique; la tâche, malgré
+les difficultés du moment, semblait fort simple; les obstacles
+étaient bien tranchés, et l'on se portait à l'assaut avec un
+concert admirable et des espérances à la fois prochaines et
+infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous les hommes
+du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus complétement
+l'insurrection philosophique avec ses caractères les
+plus larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique,
+et la laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais
+en philosophie il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du
+siècle, le théoricien dirigeant par excellence. Jean-Jacques
+était spiritualiste, et par moments une espèce de calviniste
+socinien: il niait les arts, les sciences, l'industrie, la perfectibilité,
+et par toutes ces faces heurtait son siècle plutôt qu'il ne
+le réfléchissait. Il faisait, à plusieurs égards, exception dans
+cette société libertine, matérialiste et éblouie de ses propres
+lumières. D'Alembert était prudent, circonspect, sobre et
+frugal de doctrine, faible et timide de caractère, sceptique en
+tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles, une
+pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de
+Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion
+sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement
+des discours, et lâchait la vérité et l'erreur à pleines
+mains. Buffon ne manquait pas de foi en lui-même et en ses
+idées, mais il ne les prodiguait pas; il les élaborait à part, et
+ne les émettait que par intervalles, sous une forme pompeuse
+dont la magnificence était à ses yeux le mérite triomphant.
+Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été prodigue
+d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le
+déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de
+verve, en dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma
+foi! il ne se faisait pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa
+perruque, comme l'abbé Galiani, et de la suspendre au dos
+d'un fauteuil. Condillac, si vanté depuis sa mort pour ses
+subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas au coeur de
+son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le
+mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par
+quelques hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince
+étoffe. En somme, on s'occupait peu de lui; il n'avait guère
+d'influence. Il mourut dans l'isolement, atteint d'une sorte
+de marasme causé par l'oubli. Juger la philosophie du
+XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider d'avance à la
+voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée.
+Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela.
+Cabanis et M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par
+précaution oratoire, sur leur filiation avec Condillac, se rattachent
+bien plus directement, pour les solutions métaphysiques
+d'origine et de fin, de substance et de cause, pour les
+solutions physiologiques d'organisation et de sensibilité, à
+Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est précisément
+muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son
+siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable,
+d'une aptitude d'action si merveilleuse, et philosophe pratique
+en ce sens, il s'inquiéta peu de construire ou même
+d'embrasser toute la théorie métaphysique d'alors; il se
+tenait au plus clair, il courait au plus pressé, il visait au plus
+droit, ne perdant aucun de ses coups, harcelant de loin les
+hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses flèches
+sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla
+même jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à
+l'aide desquels la chimie et la physiologie cherchaient à
+éclairer les mystères de l'organisation. Après la Théodicée
+de Leibnitz, les anguilles de Needham lui paraissaient une
+des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La faculté philosophique
+du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser
+en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus
+sérieuse que Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins
+effilé que Condillac; il lui fallait plus d'abondance, de source
+vive et d'élévation solide que dans Buffon, plus d'ampleur et
+de décision fervente que chez d'Alembert, une sympathie
+enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, que
+Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche
+et fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant
+en son sein, les transformant presque au hasard par une
+force spontanée et confuse; moule vaste et bouillonnant où
+tout se fond, où tout se broie, où tout fermente; capacité la
+plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité active, dévorante
+à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce qui y
+tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme
+et aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas
+qu'il démonte et décrit, aux creusets de d'Holbach et de
+Rouelle, aux considérations de Bordeu; disséquant, s'il le
+veut, l'homme et ses sens aussi dextrement que Condillac,
+dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se brise,
+puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de
+la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique
+quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes
+et lumineuses que Malebranche ou Leibnitz auraient
+pu signer avec orgueil s'ils n'eussent été chrétiens<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>; esprit
+d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, alternant du fait
+à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon jusque
+dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et
+auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie,
+qu'un rayon divin, un <i>fiat lux</i>, une idée régulatrice,
+un Dieu<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>Chrétiens?</i> cela est plus vrai de Malebranche que de Leibnitz.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature telle
+que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, simple et
+majestueuse, bonne et sublime, <i>mais sans aucun principe dominant,
+sans maître et sans Dieu</i>.</blockquote>
+
+<p>Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider
+à l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des
+penseurs, celui qui avait puissance pour les organiser en
+volontaires, les rallier librement, les exalter, par son entrain
+chaleureux, dans la conspiration contre l'ordre encore subsistant.
+Entre Voltaire, Buffon, Rousseau et d'Holbach, entre
+les chimistes et les beaux-esprits, entre les géomètres, les
+mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et les artistes,
+sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût
+ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien.
+C'était lui qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun
+isolément, qui les appréciait de meilleure grâce, et les
+portait le plus complaisamment dans son coeur; qui, avec le
+moins de personnalité et de <i>quant-à-soi</i>, se transportait le plus
+volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien propre à être
+le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue à
+l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux
+et de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu
+chauve, le front vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu
+ou humide d'une grosse larme, le cou nu et, comme il l'a dit,
+<i>débraillé, le dos bon et rond</i>, les bras tendus vers l'avenir;
+mélange de grandeur et de trivialité, d'emphase et de naturel,
+d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; tel
+qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je
+me le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant
+dignement ces hommes d'action qui ont avec lui un air
+de famille, ces chefs d'un ascendant sans morgue, d'un héroïsme
+souillé d'impur, glorieux malgré leurs vices, gigantesques
+dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie: Mirabeau,
+Danton, Kléber.</p>
+
+<p>Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un
+père coutelier. Depuis deux cents ans cette profession se
+transmettait par héritage dans la famille avec les humbles
+vertus, la piété, le sens et l'honneur des vieux temps. Le jeune
+Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique,
+pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de
+bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides
+progrès. Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance,
+qu'il aimait à se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs
+endroits de ses écrits, laissèrent dans sa sensibilité de
+profondes empreintes. En 1760, au Grandval, chez le baron
+d'Holbach, partagé entre la société la plus séduisante et les
+travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour l'Encyclopédie,
+ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit
+avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa
+<i>triste et tortueuse compatriote</i>, la Marne, qu'il retrouvait là,
+sous ses yeux, au pied des coteaux de Chenevières et de Champigny;
+son coeur nageait dans les souvenirs, et il écrivait à
+son amie, mademoiselle Voland: «Un des moments les plus
+doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, et je m'en
+souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver
+du collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés,
+et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait décernées,
+et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé
+passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son
+ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est
+une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui
+pleure!» Madame de Vandeul, fille unique et si chérie de
+Diderot, nous a laissé quelques anecdotes sur l'enfance de
+son père, que nous ne répéterons pas, et qui toutes attestent
+la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté facile de
+cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier
+entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une <i>famille</i>,
+une famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement,
+de s'y être rattaché toujours avec effusion, cordialité
+et bonheur. Philosophe à la mode et personnage célèbre,
+il eut toujours son bon père <i>le forgeron</i>, comme il disait, son
+frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère petite fille Angélique;
+il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut satisfait
+que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser
+son vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez
+Jean-Jacques, d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon,
+ou ce même M. de Grimm, ou M. Arouet de Voltaire.</p>
+
+<p>Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une
+veine d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on
+essaya même un jour de l'enlever de Langres pour disposer
+de lui plus à l'aise. Ce petit événement décida son père à l'amener
+à Paris, où il le plaça au collège d'Harcourt. Le jeune
+Diderot s'y montra bon écolier et surtout excellent camarade.
+On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent plus d'une
+fois alors au cabaret à six sous par tête<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Ses études finies,
+il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote,
+pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien
+vite. Ce dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui
+sentait le besoin de brider, de mater par l'étude un naturel
+aussi passionné, et qui le pressait de faire choix d'un état
+quelconque ou de rentrer sous le toit paternel. Mais le jeune
+Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation irrésistible
+l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce
+bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa
+famille (quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles),
+logé dans un taudis, dînant toujours à six sous, le
+voilà qui tente de se fonder une existence d'indépendance et
+d'étude; la géométrie et le grec le passionnent, et il rêve la
+gloire du théâtre. En attendant, tous les genres de travaux
+qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de journaliste,
+comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi
+c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six
+sermons pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il
+essaya de se faire le précepteur particulier des fils d'un riche
+financier, mais cette vie d'assujettissement lui devint insupportable
+au bout de trois mois. Sa plus sûre ressource était de
+donner des leçons de mathématiques: il apprenait lui-même
+tout en montrant aux autres. C'est plaisir de retrouver, dans
+<i>le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise</i> avec laquelle
+il se promenait <i>au Luxembourg en été, dans l'allée des Soupirs</i>,
+et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris, <i>en
+manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière
+avec du fil blanc</i>. Lui qui regretta plus tard si éloquemment
+<i>sa vieille robe de chambre</i>, combien davantage ne dut-il
+pas regretter cette redingote de peluche qui lui eût retracé
+toute sa vie de jeunesse, de misère et d'épreuves! Comme il
+l'aurait fièrement suspendue dans son cabinet décoré d'un
+luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste titre, en
+voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me rappelle
+mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon
+coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma
+porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me
+trouve la même affabilité; je l'écoute, je le conseille, je le
+plains. Mon âme ne s'est point endurcie, ma tête ne s'est
+point relevée; mon dos est bon et rond comme ci-devant.
+C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité;
+mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore
+Agi.» Et que n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de
+peluche s'était trouvée précisément la même qu'il portait ce
+jour de mardi gras où, tombé au plus bas de la détresse,
+épuisé de marche, défaillant d'inanition, secouru par la pitié
+d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait un sou vaillant,
+de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner plutôt que
+d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> Diderot, dans l'avertissement qui précède l'<i>Addition à la Lettre
+sur les Sourds et Muets</i>, déclare qu'<i>il n'a jamais eu l'honneur de voir
+M. l'abbé de Bernis</i>; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot n'était pas
+censé auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe scrupuleux,
+que l'anecdote des joyeux dîners à six sous par tête entre le philosophe
+adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour cela
+moins authentique.</blockquote>
+
+<p>Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient
+pas ce qu'on pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il
+fait à mademoiselle Voland (t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut
+de bonne heure pour les faciles et dangereux plaisirs. Ce
+jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent, dont la plume
+acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son
+propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des
+petits madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois
+quarts sans honte; ce jeune homme échappa à la corruption
+du vice, et, dans l'âge le plus furieux, parvint à sauver les
+trésors de ses sens et les illusions de son coeur. Il dut ce bienfait
+à l'amour. La jeune fille qu'il aima était une demoiselle
+déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement avec sa
+mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine,
+la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa
+malgré les remontrances économiques de la mère; seulement
+il contracta ce mariage en secret, pour éviter l'opposition
+de sa propre famille, que trompaient sur son compte de
+faux rapports. Jean-Jacques, dans ses <i>Confessions</i>, a jugé fort
+dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère
+de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux
+compagnes de grands hommes, il paraît en effet que, bonne
+femme au fond, madame Diderot était d'un caractère tracassier,
+d'un esprit commun, d'une éducation vulgaire, incapable
+de comprendre son mari et de suffire à ses affections.
+Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa, disparurent
+alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle
+jusqu'à quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut.
+Après une de ses premières couches, il expédia la mère et
+sans doute aussi le nourrisson à Langres, près de sa famille,
+pour forcer la réconciliation. Ce moyen pathétique réussit, et
+toutes les préventions qui avaient duré des années s'évanouirent
+en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de nouvelles
+charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages
+des libraires, quelques ouvrages anglais, une <i>Histoire de la
+Grèce</i>, un <i>Dictionnaire de Médecine</i>, et méditant déjà l'Encyclopédie,
+Diderot se désenchanta bien promptement de cette
+femme, pour laquelle il avait si pesamment grevé son avenir.
+Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix années, mademoiselle
+Voland, la seule digne de son choix, durant toute
+la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame
+de Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans
+des liaisons étroites qui devinrent comme le tissu même de
+son existence intérieure. Madame de Puisieux fut la première:
+coquette et aux expédients, elle ajouta aux embarras de
+Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'<i>Essai sur le Mérite
+et la Vertu</i>, qu'il fit les <i>Pensées philosophiques</i>, l'<i>Interprétation
+de la Nature</i>, la <i>Lettre sur les Aveugles</i>, et les <i>Bijoux indiscrets</i>,
+offrande mieux assortie et moins sévère. Madame Diderot,
+négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés;
+elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se
+rattacha plus tard à son domestique que par l'éducation de sa
+fille. On comprendra, d'après de telles circonstances, comment
+celui des philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le
+mieux la moralité de la famille, qui cultiva le plus pieusement
+les relations de père, de fils, de frère, eut en même
+temps une si fragile idée de la sainteté du mariage, qui est
+pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément sous
+quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le
+<i>Supplément au Voyage de Bougainville</i>: «Rien te paraît-il
+plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui
+est en nous, qui commande une constance qui n'y peut
+être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle en les
+enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité qui
+borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu;
+qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair
+à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous
+des antres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui
+tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une
+pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de
+Diderot, et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve
+et contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments
+si disproportionnés avec le mérite véritable des personnes.
+Son premier, son plus violent amour, l'enchaîna pour
+jamais à une femme qui n'avait aucune convenance réelle
+avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut aussi passionnée
+qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, piquant,
+agréable, mais coeur égoïste et sec<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. Enfin la plus violente
+admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur
+fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de
+son poëte, espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de
+l'athéisme. Femme, ami, disciple, Diderot se méprit donc
+dans ses choix; La Fontaine n'eût pas été plus malencontreux
+que lui; au reste, à part le chapitre de sa femme, il ne semble
+guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses méprises.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> Ceci est trop sévère pour Grimm; je suis revenu, depuis, à de
+meilleures idées sur son compte, en l'étudiant de près.</blockquote>
+
+<p>Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des
+temps où elles peuvent se faire jour, est comptable, par-devant
+son siècle et l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins
+généraux de l'époque et qui aide à la marche du progrès.
+Quels que soient ses goûts particuliers, ses caprices, son
+humeur de paresse ou ses fantaisies de hors-d'oeuvre, il doit
+à la société un monument public, sous peine de rejeter sa
+mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par l'<i>Esprit
+des Lois</i>, Rousseau par l'<i>Émile</i> et la <i>Contrat social</i>, Buffon par
+l'<i>Histoire naturelle</i>, Voltaire par tout l'ensemble de ses travaux,
+ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en
+vertu de laquelle il se consacre à l'avancement des hommes;
+Diderot, quoi qu'on en ait dit légèrement, n'y a pas non plus
+manqué<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>. On lui accorde de reste les fantaisies humoristes,
+les boutades d'une saillie incomparable, les chaudes esquisses,
+les riches prêts à fonds perdu dans les ouvrages et
+sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, des
+causeries, des contes, les <i>petits-papiers</i>, comme il les appelait,
+c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les
+femmes, <i>la Religieuse</i>, madame de La Pommeraie, mademoiselle
+La Chaux, madame de La Carlière, les héritiers du curé
+de Thivet;&mdash;ce que nous tenons ici à lui maintenir, c'est son
+titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie! Ce ne
+devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée
+du Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation
+de librairie. Diderot féconda l'idée première et conçut hardiment
+un répertoire universel de la connaissance humaine
+à son époque. Il mit vingt-cinq ans à l'exécuter. Il fut à l'intérieur
+la pierre angulaire et vivante de cette construction
+collective, et aussi le point de mire de toutes les persécutions,
+de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y
+était attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface
+ingénieuse a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne
+lisent que les préfaces, la gloire éminente de l'ensemble, déserta
+au beau milieu de l'entreprise, laissant Diderot se débattre
+contre l'acharnement des dévots, la pusillanimité des
+libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction. Grâce à sa
+prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses connaissances,
+à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans
+la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour
+de lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet
+édifice audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière:
+si l'on cherche le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il
+faut y lire. Diderot savait mieux que personne les défauts de
+son oeuvre; il se les exagérait même, eut égard au temps, et
+se croyant né pour les arts, pour la géométrie, pour le théâtre,
+il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans une
+affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût
+admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne
+le nie pas; mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient
+alors, une grande révolution, comme il l'a lui-même remarqué<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>,
+s'accomplissant dans les sciences, qui descendaient
+de la haute géométrie et de la contemplation métaphysique
+pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à l'histoire de
+la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie; de
+plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de
+leur but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique
+ou d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions
+générales, il était difficile à Diderot de faire un plus
+utile, un plus digne et mémorable emploi de sa faculté puissante
+qu'en la vouant à l'Encyclopédie. Il servit et précipita,
+par cette oeuvre civilisatrice, la révolution qu'il avait signalée
+dans les sciences. Je sais d'ailleurs quels reproches sévères et
+réversibles sur tout le siècle doivent tempérer ces éloges, et
+j'y souscris entièrement; mais l'esprit antireligieux qui présida
+à l'Encyclopédie et à toute la philosophie d'alors ne saurait
+être exclusivement jugé de notre point de vue d'aujourd'hui,
+sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en
+reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, <i>Écrasons l'infâme!</i>
+tout décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même
+à être analysé et interprété. Avant de reprocher à la
+philosophie de n'avoir pas compris le vrai et durable christianisme,
+l'intime et réelle doctrine catholique, il convient
+de se souvenir que le dépôt en était alors confié, d'une part
+aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux jansénistes
+farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les parlements,
+pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine
+sur la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question,
+leurs tortures, et qu'ils réalisaient pour les hérétiques,
+dans les culs de basse-fosse des cachots, l'abîme effrayant de
+Pascal. C'était là l'<i>infâme</i> qui, tous les jours, calomniait auprès
+des philosophes le christianisme dont elle usurpait le
+nom; l'<i>infâme</i> en vérité, que la philosophie est parvenue à
+<i>écraser</i> dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune.
+Diderot, dès ses premières <i>Pensées philosophiques</i>, paraît surtout
+choqué de cet aspect tyrannique et capricieusement farouche,
+que la doctrine de Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au
+Dieu chrétien; et c'est au nom de l'humanité méconnue et
+d'une sainte commisération pour ses semblables qu'il aborde la
+critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de s'arrêter.
+Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point
+de départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie
+ne fut donc pas un monument pacifique, une tour
+silencieuse de cloître avec des savants et des penseurs de toute
+espèce distribués à chaque étage. Elle ne fut pas une pyramide
+de granit à base immobile; elle n'eut rien de ces harmonieuses
+et pures constructions de l'art, qui montent avec
+lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et
+béni. On l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une
+de ces tours de guerre, de ces machines de siége, mais
+énormes, gigantesques, merveilleuses, comme en décrit
+Polybe, comme en imagine le Tasse. L'arbre pacifique de
+Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y a des parties
+ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments
+cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas
+en terre: l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais
+qu'importe? pour appliquer ici un mot éloquent de Diderot
+lui-même, «la statue de l'architecte restera debout au milieu
+des ruines, et la pierre qui se détachera de la montagne
+ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont
+pas d'argile.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> C'est une rétractation partielle, une rectification de ce que j'avais
+écrit précédemment dans un article du <i>Globe</i>, dont je reproduis
+ici le début:<br>
+
+<p>«Il y a dans <i>Werther</i> un passage qui m'a toujours frappé par son
+admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe
+au milieu de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues
+inégales, aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent
+d'honnêtes propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui,
+soigneux de leurs jardins potagers ou de leurs plates-bandes de
+tulipes, craignent toujours que le fleuve ne déborde au temps des
+grandes eaux et ne détruise leur petit bien-être; ils s'entendent
+donc pour lui pratiquer des saignées à droite et à gauche, pour lui
+creuser des fossés, des rigoles; et les plus habiles profitent même
+de ces eaux détournées pour arroser leur héritage, et s'en font des
+viviers et des étangs à leur fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive
+et intéressée de tous les hommes de bon sens et d'esprit
+contre l'homme d'un génie supérieur n'apparaît peut-être dans aucun
+cas particulier avec plus d'évidence que dans les relations de
+Diderot avec ses contemporains. On était dans un siècle d'analyse
+et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer aux idées en
+décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés, dans lesquels
+les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale et
+de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus vrai,
+que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à
+quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En
+vain les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau,
+tentèrent de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques;
+ou bien ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies
+de rêveurs sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient
+malgré eux, à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient,
+le battaient en brèche, au lieu de rien construire. Voltaire
+seul comprit ce qui était et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit
+et fit tout ce qu'il voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui,
+n'ayant pas cette tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre
+sur lui de s'isoler comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute
+sa vie dans une position fausse, dans une distraction permanente,
+et dispersa ses immenses facultés sous toutes les formes et par tous
+les pores. Assez semblable au fleuve dont parle Werther, le courant
+principal, si profond, si abondant en lui-même, disparut presque
+au milieu de toutes les saignées et de tous les canaux par lesquels
+on le détourna. La gêne et le besoin, une singulière facilité de
+caractère, une excessive prodigalité de vie et de conversation, la
+camaraderie encyclopédique et philosophique, tout cela soutira
+continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste des génies de
+cette époque. Grimm, dans sa <i>Correspondance littéraire</i>, d'Holbach
+dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son <i>Histoire des deux
+Indes</i>, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de ce
+grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était par
+nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se
+laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et
+se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant
+intellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à
+penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire
+à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal,
+dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans
+des notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie
+le plus synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument.</p>
+
+<p>«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme
+un esprit unique et substantiel est empreint en tous ces fragments
+épars, le lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec
+sympathie, amour et admiration, recompose aisément ce qui est
+jeté dans un désordre apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et
+finit par embrasser d'un coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par
+saisir tous les traits de cette figure forte, bienveillante et hardie,
+colorée par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au
+coeur chaud, la plus allemande de toutes nos têtes, et dans laquelle
+il entre du Goethe, du Kant et du Schiller tout ensemble.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Interprétation de la Nature</i>.</blockquote>
+
+<p>L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments
+avec une déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient
+trop cruellement pris au mot, se réduit le plus souvent à la
+négation d'un Dieu méchant et vengeur, d'un Dieu fait à
+l'image des bourreaux de Calas et de La Barre. Diderot est
+revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée sous les
+formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt,
+comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie,
+c'est un jeune Mexicain qui, las de son travail, se promène
+un jour au bord du grand Océan; il voit une planche qui d'un
+bout trempe dans l'eau et de l'autre pose sur le rivage; il s'y
+couche, et, bercé par la vague, rasant du regard l'espace infini,
+les contes de sa vieille grand'mère sur je ne sais quelle
+contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux lui
+repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire,
+et cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie,
+la planche se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà
+le jeune raisonneur embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine
+eau. Un doute s'élève alors dans son esprit: s'il s'était trompé
+en ne croyant pas! si sa grand'mère avait eu raison! Eh bien!
+ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il touche à la plage
+inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le reçoit à
+l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu
+pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou
+bien ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux
+et se complaire à le traîner durant une éternité sur le
+rivage<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>?&mdash;Tantôt, comme dans une lettre à mademoiselle
+Voland, c'est un moine, galant homme et point du tout enfroqué,
+avec qui son ami Damilaville l'a fait dîner. On parla
+de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des plus puissantes
+affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je;
+non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que
+c'est; c'est un secret heureusement ignoré, même des
+enfants.» Puis continuant, j'ajoutai: «Les premières années
+que je passai à Paris avaient été fort peu réglées; ma conduite
+suffisait de reste pour irriter mon père, sans qu'il fût
+besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait
+pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit?
+L'occasion d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point.
+Je partis plein de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il
+me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous
+pleurerions tous les deux, et que tout serait oublié. Je
+pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à mon religieux
+s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante
+lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que
+j'aurais trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?&mdash;Au
+contraire.&mdash;Et s'il y en avait eu mille?&mdash;Ah! Comment
+maltraiter un enfant qui revient de si loin?&mdash;Et s'il avait
+été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...» En disant
+ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon
+religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> On lit au tome second des <i>Essais</i> de Nicole: «... En considérant
+avec effroi ces démarches téméraires et vagabondes de la
+plupart des hommes, qui les mènent à la mort éternelle, je m'imagine
+de voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés
+qu'un nuage épais empêche de voir, et environnée d'un torrent de
+feu qui reçoit tous ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous
+les chemins et tous les sentiers se terminent à ces précipices, à l'exception
+d'un seul, mais très-étroit et très-difficile à reconnoître,
+qui aboutit à un pont par lequel on évite le torrent de feu et l'on
+arrive à un lieu de sûreté et de lumière... Il y a dans cette île un
+nombre infini d'hommes à qui l'on commande de marcher incessamment.
+Un vent impétueux les presse et ne leur permet pas de retarder.
+On les avertit seulement que tous les chemins n'ont pour
+fin que le précipice; qu'il n'y en a qu'un seul où ils se puissent
+sauver, et que cet unique chemin est très-difficile à remarquer.
+Mais, nonobstant ces avertissements, ces misérables, sans songer à
+chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils le
+connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne
+s'occupent que du soin de leur équipage, du désir de commander
+aux compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de
+quelque divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils
+arrivent insensiblement vers le bord du précipice, d'où ils sont
+emportés dans ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en
+a seulement un très-petit nombre de sages qui cherchent avec soin
+ce sentier, et qui, l'ayant découvert, y marchent avec grande circonspection,
+et, trouvant ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent
+enfin à un lieu de sûreté et de repos.» L'image de Nicole
+n'est pas consolante; au chapitre V du traité <i>de la Crainte de Dieu</i>, on
+peut chercher une autre scène de <i>carnage spirituel</i>, dans laquelle n'éclate
+pas moins ce qu'on a droit d'appeler le <i>terrorisme de la Grâce</i>:
+on conçoit que Diderot ait trouvé ces doctrines funestes à l'humanité,
+et qu'il ait voulu faire à son tour, sous image d'île et d'océan, une
+contre-partie au tableau de Nicole.&mdash;Il y a aussi dans Pascal une
+comparaison du monde avec une île déserte, et les hommes y sont également
+de <i>misérables égarés</i>.</blockquote>
+
+<p>Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine
+des choses dans l'<i>Interprétation de la Nature</i>, sous le
+couvert de Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus
+nettement encore dans l'<i>Entretien avec d'Alembert</i> et le <i>Rêve</i>
+singulier qu'il prête à ce philosophe. Il nous suffira de dire
+que son matérialisme n'est pas un mécanisme géométrique
+et aride, mais un vitalisme confus, fécond et puissant, une
+fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque
+dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste
+toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des
+physiologistes, la même que Cabanis a depuis si éloquemment
+exprimée. A la manière dont Diderot sentait la nature extérieure,
+la nature pour ainsi dire <i>naturelle</i>, celle que les expériences
+des savants n'ont pas encore torturée et falsifiée, les
+bois, les eaux, la douceur des champs, l'harmonie du ciel et
+les impressions qui en arrivent au coeur, il devait être profondément
+religieux par organisation, car nul n'était plus
+sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement,
+cette vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers
+obscure, flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui,
+recelée au sein des germes, circulant dans les courants de
+l'air, ondoyant sur les cimes des forêts, s'exhalant avec les
+bouffées des brises; il ne la rassemblait pas vers un centre, il
+ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux d'une Providence
+ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage qu'il
+composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir,
+l'<i>Essai sur la Vie de Sénèque</i>, il s'est plu à traduire le
+passage suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration:
+«S'il s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée
+d'arbres antiques, dont les cimes montent aux nues et dont
+les rameaux entrelacés vous dérobent l'aspect du ciel, cette
+hauteur démesurée, ce silence profond, ces masses d'ombre
+que la distance épaissit et rend continues, tant de signes
+ne vous <i>intiment</i>-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est
+Diderot qui souligne le mot <i>intimer</i>. Je suis heureux de
+trouver dans le même ouvrage un jugement sur La Mettrie,
+qui marque chez Diderot un peu d'oubli peut-être de ses propres
+excès cyniques et philosophiques, mais aussi un dégoût
+amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et corrupteur.
+J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas <i>les
+premières idées des vrais fondements de la morale</i>, «de cet arbre
+immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines
+pénètrent jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la
+décence, la politesse, les vertus les plus légères, s'il en est
+de telles, sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on
+déshonore en l'en dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle
+qu'il eut un jour sur la vertu avec Helvétius et Saurin;
+il en fait à mademoiselle Voland un récit charmant, qui est un
+miroir en raccourci de l'inconséquence du siècle. Ces messieurs
+niaient le sens moral inné, le motif essentiel et désintéressé
+de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant,
+ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces
+honnêtes gens se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les
+choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient
+de combattre, et à faire eux-mêmes la réfutation de leur
+opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée.»
+Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des
+principes de notre ami se perd; il distingue deux morales,
+une à l'usage des souverains.» Toutes ces idées excellentes
+sur la vertu, la morale et la nature, lui revinrent sans doute
+plus fortes que jamais dans le recueillement et l'espèce de
+solitude qu'il tâcha de se procurer durant les années souffrantes
+de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient morts,
+les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient
+souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il
+préférait la robe de chambre et sa bibliothèque du cinquième
+sous les tuiles, au coin de la rue Taranne et de celle de Saint-Benoît;
+il lisait toujours, méditait beaucoup et soignait avec
+délices l'éducation de sa fille. Sa vie bienfaisante, pleine de
+bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être d'un grand
+apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains
+moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux
+père: «Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de
+la raison; mais je trouve que ma tête repose plus doucement
+encore sur celui de la religion et des lois.»&mdash;Il mourut
+en juillet 1784<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors à ses
+débuts, publia dans quelque almanach littéraire le récit d'une <i>visite</i>
+qu'il avait faite au philosophe, récit piquant, un peu burlesque, où les
+qualités naïves de l'original sont prises en caricature. Diderot s'en
+montra très-mécontent. Garat présageait par ce trait son talent de
+plume, mais aussi sa légèreté morale. Cette <i>visite chez Diderot</i>, qu'on
+peut lire recueillie par M. Auguis dans ses <i>Révélations indiscrètes du
+XVIIIe siècle</i>, est peut-être le premier exemple en notre littérature du
+style <i>à la Janin</i>; dans ce genre de charge fine, l'échantillon de Garat
+reste charmant.</blockquote>
+
+<p>Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute
+sa théorie du drame n'a guère de valeur que comme démenti
+donné au convenu, au faux goût, à l'éternelle mythologie de
+l'époque, comme rappel à la vérité des moeurs, à la réalité
+des sentiments, à l'observation de la nature; il échoua dès
+qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le préoccupa
+outre mesure; il y subordonna le reste, et en général,
+dans toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources
+propres et la circonscription des beaux-arts; il concevait
+trop le drame en moraliste, la statuaire et la peinture
+en littérateur; le style essentiel, l'exécution mystérieuse, la
+touche sacrée, ce je ne sais quoi d'accompli, d'achevé, qui est
+à la fois l'indispensable, ce <i>sine qua non</i> de confection dans
+chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à l'adresse de la
+postérité,&mdash;sans doute ce coin précieux lui a échappé souvent;
+il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt
+avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces
+éblouissements d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer
+que pour Térence, pour Richardson et pour Greuze:
+voilà les défauts. Mais aussi que de verve, que de raison dans
+les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, de ce
+qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique
+dans ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête,
+amoureuse, jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son
+auteur dès qu'elle y prend goût! comme elle le suit, l'enveloppe,
+le développe, le choie et l'adore! Et, tout optimiste
+qu'elle est et un peu sujette à l'engouement, ne la croyez pas
+dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur des <i>Saisons</i>, à
+M. de Saint-Lambert, <i>qui, entre les gens de lettres, est une des
+peaux les plus sensibles</i> (nous dirions aujourd'hui <i>un des
+épidermes</i>); à M. de La Harpe, qui a <i>du nombre, de l'éloquence,
+du style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte
+au-dessous de la mamelle gauche</i>,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>... Quod laeva in parte mamillae</i></p>
+<p><i>Nil salit Arcadico juveni...</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>JUV.</p>
+
+<p>Demandez à l'abbé Raynal, <i>qui serait sur la ligne de M. de La
+Harpe, s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de
+goût</i>; au digne, au sage et honnête Thomas enfin, qui, à
+l'opposé du même M. de La Harpe, <i>met tout en montagnes,
+comme l'autre met tout en plaines</i>, et qui, en écrivant <i>sur les
+femmes</i>, a trouvé moyen de composer <i>un si bon, un si estimable
+livre, mais un livre qui n'a pas de sexe</i>.</p>
+
+<p>En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la
+source la plus abondante et la plus vive du talent de Diderot
+comme artiste. Ses meilleurs morceaux, les plus délicieux
+d'entre ses <i>petits papiers</i>, sont certainement ceux où il les
+met en scène, où il raconte les abandons, les perfidies, les
+ruses dont elles sont complices ou victimes, leur puissance
+d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il peint quelque
+coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été mêlées.
+Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides,
+entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans
+affectation, des circonstances les plus familières, et comme
+venant d'un homme qui a de bonne heure vécu de la vie de
+tous les jours, et qui a senti l'âme et la poésie dessous. De
+telles scènes, de tels portraits ne s'analysent pas. Omettant
+les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont
+pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle
+Jodin, jeune actrice dont il connaissait la famille, et
+dont il essaya de diriger la conduite et le talent par des conseils
+aussi attentifs que désintéressés. C'est un admirable
+petit cours de morale pratique, sensée et indulgente; c'est
+de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je dirais presque
+de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et franche
+personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place
+de Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour
+être sage), Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes,
+des conseils mieux pris dans le réel, dans le possible,
+dans l'humanité; et certes il ne les eût pas assaisonnés de
+maximes plus saines, d'indications plus fines sur l'art du
+comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées pour
+la première fois en 1821, présageaient dignement celles à
+mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui.
+Ici Diderot se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses
+moeurs, la tournure secrète de ses idées et de ses désirs; ce
+qu'il était dans la maturité de l'âge et de la pensée; sa sensibilité
+intarissable au sein des plus arides occupations et sous
+les paquets d'épreuves de l'<i>Encyclopédie</i>; ses affectueux
+retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville
+natale, de la maison paternelle et des <i>vordes</i> sauvages où
+s'ébattait son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne
+avec peu d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et
+de lectures; et puis, au milieu de cette société charmante, à
+laquelle il se laisse aller tout en la jugeant, les figures sans
+nombre, gracieuses ou grimaçantes, les épisodes tendres ou
+bouffons qui ressortent et se croisent dans ses récits; madame
+d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon bleu
+au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en
+camisole, aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au
+ton moqueur et discordant, près de sa moitié au fin sourire;
+l'abbé Galiani, <i>trésor dans les jours pluvieux</i>, meuble si indispensable
+que <i>tout le monde voudrait en avoir un à la campagne,
+si on en faisait chez les tabletiers</i>; l'incomparable portrait
+d'<i>Uranie</i>, de cette belle et auguste madame Legendre, la plus
+vertueuse des coquettes, la plus désespérante des femmes qui
+disent: Je vous aime;&mdash;un franc parler sur les personnages
+célèbres; Voltaire, <i>ce méchant et extraordinaire enfant des
+Délices</i>, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui <i>verra
+toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation,
+qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête,
+car il n'est que le second dans tous les genres</i>; Rousseau, cet
+être incohérent, <i>excessif, tournant perpétuellement autour d'une
+capucinière où il se fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté
+de l'athéisme au baptême des cloches</i>;&mdash;c'en est assez, je crois,
+pour indiquer que Diderot, homme, moraliste, peintre et critique,
+se montre à nu dans cette Correspondance, si heureusement
+conservée, si à propos offerte à l'admiration
+empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos
+paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une
+image déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons
+bien vite les lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons
+pas dit assez ou que nous en avons trop dit<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. Nous leur
+rappellerons en même temps, comme dédommagement et
+comme excuse, un article sur la prose du grand écrivain,
+inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a> qui
+ont le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de
+Diderot, pour la verve chaude et féconde, le génie facile,
+abondant, passionné, le charme sans fin des causeries et la
+bonté prodigue du caractère.</p>
+
+<p>Juin 1831.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> On peut voir aussi deux articles détaillés sur cette Correspondance
+dans <i>le Globe</i>, 20 septembre et 5 octobre 1830.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> M. Ch. Nodier (<i>Revue de Paris</i>).</blockquote>
+
+
+<p>J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII
+des <i>Causeries du Lundi</i>.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>L'ABBÉ PRÉVOST</h3>
+
+
+<p>On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent
+sur nous les bibliothèques, où sont entassés les travaux
+de tant de générations défuntes, à l'effet d'un cimetière
+peuplé de tombes. Cela ne nous a jamais semblé plus vrai
+que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité vague ou un
+labeur trop empressé, mais guidé par une intention particulière
+d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété
+studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet
+de notre étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion,
+est un de ces morts fameux et si rares dont la parole
+remplit les temps, l'effet ne saurait être ce que nous disons;
+l'autel alors nous apparaît trop lumineux; il s'en échappe
+incessamment un puissant éclat qui chasse bien loin la langueur
+des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de
+vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître
+en nous un sentiment d'espèce si délicate; l'impression
+qu'elle cause n'a rien que de stérile, et ressemble à de la
+fatigue ou à de la pitié. Mais ce qui nous donne à songer plus
+particulièrement et ce qui suggère à notre esprit mille pensées
+d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un de
+ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la
+mémoire desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se
+joignent; dont quelque production toujours debout reçoit
+encore un vif rayon qui semble mieux éclairer la poussière et
+l'obscurité de tout le reste; c'est quand nous touchons à l'une
+de ces renommées recommandables et jadis brillantes, comme
+il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles aujourd'hui, dans
+leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et à demi
+couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre
+de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur
+venue, l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité
+des choses humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites
+glorieusement, conservent ce privilège éternel de ne
+pas vieillir, ce sort un peu sombre, mais fatal, est commun à
+tout ce qui porte dans l'ordre des lettres le titre de talent et
+même celui de génie. Les admirations contemporaines les
+plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent rien contre;
+la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre résistance,
+ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le
+grand poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire
+où les générations dont il fut le charme et l'âme, cédant
+la scène à d'autres, lui-même il passe de la bouche ardente
+et confuse des hommes à l'indifférence, non pas ingrate, mais
+respectueuse, qui, le plus souvent, est la dernière consécration
+des monuments accomplis. Sans doute quelques pèlerins du
+génie, comme Byron les appelle, viennent encore et jusqu'à
+la fin se succéderont alentour; mais la société en masse s'est
+portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte part
+de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà
+dans l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est
+pas sans tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit
+qu'on l'applique à d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il
+nous laisse sans amertume. Il n'a rien, à le bien prendre, qui
+soit capable d'irriter ou de décourager; c'est un des mille
+côtés de la loi universelle. Ne nous y appesantissons jamais que
+pour combattre en nous l'amour du bruit, l'exagération de
+notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis par
+là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à
+un calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui
+nous fasse tout goûter selon la mesure, nous permette une
+justice clairvoyante, dégagée des préoccupations superbes, et,
+en sauvant nos productions sincères des changeantes saillies
+du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous établisse
+dans la situation intime la meilleure pour y épancher le plus
+de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments
+humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou
+moins neuves et durables, les âges futurs verront se confirmer
+à chaque épreuve l'éternelle jeunesse.</p>
+
+<p>Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost,
+et nous croyons que c'est une de celles qui, de nos
+jours, lui viendraient le plus naturellement à lui-même, s'il
+pouvait se contempler dans le passé. Non pas que, durant le
+cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait jamais positivement
+obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé,
+éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle
+la gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse,
+et posséda les honneurs du talent, sans monter jusqu'au
+génie. Ce fut pourtant, si l'on parle un instant avec lui la
+langue vaguement complaisante de Louis XIV, ce fut, à tout
+prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir étendu et
+lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également
+propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé
+pour les grâces du style et la vivacité des peintures,
+et dont les productions, à peine écloses, faisaient, disait-on
+alors, <i>les délices des coeurs sensibles et des belles imaginations</i>.
+Ses romans, en effet, avaient un cours prodigieux; on les
+contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les continuait
+sous son nom, ce qui est arrivé pour le <i>Cléveland</i>; les libraires
+demandaient <i>du l'abbé Prévost</i>, comme précédemment du
+Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance,
+et ses oeuvres, y compris <i>le Pour et Contre</i> et l'<i>Histoire
+générale des Voyages</i>, vont beaucoup au delà de cent volumes.
+De tous ces estimables travaux, parmi lesquels on compte une
+bonne part de créations, que reste-t-il dont on se souvienne
+et qu'on relise? Si dans notre jeunesse nous nous sommes
+trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de famille,
+nous avons pu lire <i>Cléveland</i>, <i>le Doyen de Killerine</i>, les <i>Mémoires
+d'un Homme de qualité</i>, que nous recommandaient nos
+oncles ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre,
+on les estime sur parole, on ne les lit pas. Que si par hasard
+on les ouvre, on ne va presque jamais jusqu'à la fin, pas plus
+que pour l'<i>Astrée</i> ou pour <i>Clélie</i>; la manière en est déjà trop
+loin de notre goût, et rebute par son développement, au lieu
+de prendre; il n'y a que <i>Manon Lescaut</i> qui réussisse toujours
+dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur sans fard
+soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour de
+bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément
+que les innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés,
+dont il a semé ses écrits, soutient à jamais son nom au-dessus
+du flux des années, et le classe de pair, en lieu sûr, à côté de
+l'élite des écrivains et des inventeurs. Heureux ceux qui,
+comme lui, ont eu un jour, une semaine, un mois dans leur
+vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant, leur
+timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et
+de clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un
+fruit rapide leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction
+de tous les astres intérieurs; où, en un mot, par une
+oeuvre de dimension quelconque, mais complète, ils se sont
+élevés d'un jet à l'idéal d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre
+dans <i>Paul et Virginie</i>, Benjamin Constant par son
+<i>Adolphe</i>, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite toujours si
+on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé admirable,
+au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire
+que, sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et
+monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait
+confusément à distance<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>. L'abbé Prévost, sous cet
+aspect, n'a rien à envier à tous ces hommes. Avec infiniment
+moins d'ambition qu'aucun, il a son point sur lequel il est
+autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais, et, en
+dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui
+en éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son
+propre sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui
+connaît. Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible
+peut-être et par trop simple de métaphysique et de nuances;
+mais quand l'assaisonnement moderne se sera évaporé, quand
+l'enluminure fatigante aura pâli, cette fille incompréhensible
+se retrouvera la même, plus fraîche seulement par le contraste.
+L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le calme,
+comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion
+par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume,
+en cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans
+tous les temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera
+pas, ou qu'il n'atteindra du moins que quand, le goût des
+choses saines étant épuisé, il n'y aura plus de regret à mourir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> J'écrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce léger
+M. de Loménie (qui n'est qu'un écho de son monde), d'avoir attendu
+la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensée à son
+sujet, ne m'ont pas bien lu. Béranger, au contraire, avait fort remarqué
+ce passage, et il s'amusait quelquefois à taquiner M. de Chateaubriand
+sur ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.</blockquote>
+
+<p>Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup
+d'oeil, à cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé
+rapide d'une oeuvre, il y a, jusque dans son sein, des curiosités
+plus scrupuleuses et plus patientes qui éprouvent le besoin
+d'insister davantage, de revenir à la connaissance des portions
+disparues, et de retrouver épars dans l'ensemble, plus mélangés
+sans doute mais aussi plus étalés, la plupart des mérites
+dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la
+continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque
+sorte, l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu
+le plus brillant échantillon, mais un échantillon, après tout,
+qui tient étroitement au reste, et n'en est d'ordinaire qu'un
+accident mieux venu. C'est ce que nous tâchons de faire aujourd'hui
+pour l'abbé Prévost. Un attrait tout particulier, dès
+qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à désirer de
+l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse
+décente de son langage, laissent transpirer à son insu une
+sensibilité intérieure profondément tendre, et, sous la généralité
+de sa morale et la multiplicité de ses récits, il est aisé de
+saisir les traces personnelles d'une expérience bien douloureuse.
+Sa vie, en effet, fut pour lui le premier de ses romans
+et comme la matière de tous les autres. Il naquit, sur la fin
+du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin dans l'Artois, d'une
+honnête famille et même noble; son père était procureur du
+roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études
+chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler
+sa rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort
+à cause des rares talents qu'il produisit de bonne heure, et
+les jésuites l'avaient déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour
+(il avait seize ans), les idées de monde l'ayant assailli, il quitta
+tout pour s'engager en qualité de simple volontaire. La dernière
+guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les emplois à l'armée
+étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance, commune
+à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières
+occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite
+en réponse à ceux qui calomniaient cette partie de sa vie, «il
+n'étoit pas si disgracié du côté de la naissance et de la fortune
+qu'il ne pût espérer de faire heureusement son chemin.»
+Las pourtant d'attendre, et la guerre d'ailleurs finissant, il
+retourna à La Flèche chez les pères jésuites, qui le reçurent
+avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au point de
+s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa,
+en l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est
+pas conservée. Mais une nouvelle inconstance le saisit, et,
+sortant encore une fois de la retraite, il reprit le métier des
+armes <i>avec plus du distinction</i>, dit-il, <i>et d'agrément</i>, avec quelque
+grade par conséquent, lieutenance ou autre. Les détails
+manquent sur cette époque critique de sa vie<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. On n'a
+qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui
+révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les
+orages de sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent,
+dit-il (à ce métier des armes); vif et sensible au plaisir,
+j'avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la
+sagesse demandoit bien des précautions qui m'échappèrent.
+Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de vingt
+à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui
+a composé le <i>Cléveland</i> trente-cinq ou trente-six. La malheureuse
+fin d'un engagement trop tendre me conduisit
+enfin au <i>tombeau</i>: c'est le nom que je donne à l'Ordre respectable
+où j'allai m'ensevelir, et où je demeurai quelque
+temps si bien mort, que mes parents et mes amis ignorèrent
+ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il
+parle, et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ,
+est celui des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur;
+il y resta cinq ou six ans dans les pratiques religieuses
+et dans l'assiduité de l'étude; nous le verrons plus tard en
+sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop maniable aux
+impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle était du
+nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle
+aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de
+son propre fonds et avait développé en elle, par l'excellente
+éducation qu'elle avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats
+et pieux, capables, ce semble, à volonté, de l'honorer
+parmi les hommes ou de la sanctifier dans la retraite, et elle
+ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre de ces partis; elle
+en essayait continuellement tour à tour; la fragilité se perpétuait
+sous les remords; le monde, ses plaisirs, la variété
+de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses liaisons,
+devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des
+tentations irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une
+autre part, aucun de ces biens ne parvenait à le remplir au
+moment de la jouissance. Le repentir alors et une sorte d'irritation
+croissante contre un ennemi toujours victorieux le rejetaient
+au premier choc dans des partis extrêmes dont l'austérité
+ne tardait pas à mollir; et, après une lutte nouvelle,
+en un sens contraire au précédent, il retombait encore de la
+cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment
+d'une lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de
+son entrée chez les bénédictins; elle se rapporte au temps
+de son séjour à Saint-Ouen, vers 1721. Il y touche cet état
+moral de son âme en traits ingénus et suaves qui marquent
+assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la foiblesse de mon
+coeur, et je sens de quelle importance il est pour son repos
+de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le laisseraient
+dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je
+veux être heureux dans la religion, que je conserve dans
+toute sa force l'impression de grâce qui m'y a amené; il
+faut que je veille sans cesse à éloigner tout ce qui pourroit
+l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous les jours de quoi je
+redeviendrois capable, si je perdois un moment de vue la
+grande règle, ou même si je regardois avec la moindre
+complaisance certaines images qui ne se présentent que
+trop souvent à mon esprit, et qui n'auroient encore que trop
+de force pour me séduire, quoiqu'elles soient à demi effacées.
+Qu'on a de peine, mon cher frère, à reprendre un peu
+de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa foiblesse;
+et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a
+trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> Le biographe de l'édition de 1810, qui est le même que celui
+de l'édition de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a publié
+les <i>Pensées de l'abbé Prévost</i> en 1764, et qui lui-même s'en était tenu
+aux explications insérées dans le nombre 47 du <i>Pour et Contre</i>.&mdash;On
+a imprimé dans je ne sais quel livre <i>d'Ana</i>, que Prévost étant tombé
+amoureux d'une dame, à Hesdin probablement, son père, qui voyait
+cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir à la porte de la dame pour
+morigéner son fils au passage, et que celui-ci, dans la rapidité du
+mouvement qu'il fit pour s'échapper, heurta si violemment son père
+que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas là une calomnie
+atroce, c'est un conte, et Prévost a bien assez de catastrophes
+dans sa vie sans celle-là. (Voir dans la <i>Décade philosophique</i> du 20 thermidor
+an XI une lettre de M. L. Prévost d'Exiles, qui dément et réfute
+péremptoirement cette anecdote sur son grand-oncle).</blockquote>
+
+<p>L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle
+de félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent
+longtemps pour lui des erreurs trop vives, c'était un mélange
+d'étude et de monde, de religion et d'honnête plaisir, dont il
+s'est plu en beaucoup d'occasions à flatter le tableau. Une
+fois engagé dans des liens indissolubles, il tâcha que toute
+image trop émouvante et trop propice aux désirs fût soigneusement
+bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir
+était la mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui,
+en plus d'un endroit des <i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> et
+de <i>Cléveland</i>, sur ces promenades méditatives, ces saintes lectures
+dans la solitude, au milieu des bois et des fontaines,
+une abbaye toujours dans le fond; sur ces conversations morales
+entre amis, <i>qu'Horace et Boileau ont marquées</i>, nous dit-il,
+<i>comme un des plus beaux traits dont ils composent la vie heureuse</i>.
+Son christianisme est doux et tempéré, on le voit;
+accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui
+<i>ordonne à la fois la pratique de la morale et la croyance des
+mystères</i>, d'ailleurs nullement farouche, fondé sur la Grâce et
+sur l'amour, fleuri d'atticisme, ayant passé par le noviciat
+des jésuites et s'en étant dégagé avec candeur, bien qu'avec
+un souvenir toujours reconnaissant. Gresset, dans plusieurs
+morceaux de ses épîtres, nous en donnerait quelque idée que
+Prévost certainement ne désavouerait pas:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me
+reproche de n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non
+plus que sur quelques autres, a été inspiré de cet esprit de
+piété solide dans son Épître à l'abbé Renaudot. L'admirable
+caractère de Tiberge, dans <i>Manon Lescaut</i>, en offre en action
+toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du milieu
+des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles
+qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant
+à cette sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir
+les fruits dès l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre
+penchant pour ses premiers maîtres, et les impressions qu'il
+avait reçues d'eux ne le quitteront jamais. Il est possible, à la
+rigueur, que la philosophie, alors commençante, l'ait séduit
+un moment dans l'intervalle de sa sortie de La Flèche à son
+entrée chez les bénédictins, et que le personnage de Cléveland
+représente quelques souvenirs personnels de cette
+époque. Mais au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse,
+altérée des sources supérieures, encline à la spiritualité,
+largement crédule à l'invisible; une intelligence de la
+famille de Malebranche en métaphysique; une de ces âmes
+qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, <i>se portent d'une ardeur
+étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour
+elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans
+mesure</i>, et s'en croient empêchées par les <i>ténèbres des sens</i> et
+le poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique
+en entrant chez les bénédictins: seulement il compta trop
+sur ses forces, ou peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup,
+il se hâta de s'interdire solennellement toute récidive de défaillance.
+Le sacrifice une fois consommé, la conscience lucide
+lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce coeur si vif étoit
+encore brûlant sous la cendre. La perte de ma liberté m'affligea
+jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma
+consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude;
+mes livres étoient mes amis fidèles, <i>mais ils étoient
+morts comme moi!</i>»</p>
+
+<p>L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des
+douceurs, mais mélancoliques et toujours uniformes; ce
+genre d'étude surtout, héritage démembré des Mabillon, austère,
+interminable, monotone comme une pénitence, sans
+mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire uniquement
+à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y
+était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières
+plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les
+diverses maisons de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il
+eut une polémique à son avantage avec un jésuite appelé Le
+Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en approfondissant la
+théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur retiré de la
+cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier roman;
+à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux
+et aux Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue
+merveilleuse; enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale
+de l'Ordre, où on l'appliqua en dernier lieu au <i>Gallia
+Christiana</i>, dont un volume presque entier, dit-on, est de lui.
+Il commença dès lors, selon toute apparence, à rédiger les
+<i>Mémoires d'un Homme de qualité</i>, et en même temps, par la
+multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir, il
+faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement,
+qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées,
+dont le cours le détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent
+à solliciter de Rome sa translation dans une branche
+moins rigide de l'Ordre; ce fut pour Cluny qu'il s'arrêta. Il
+obtint sa demande; le bref devait être fulminé par l'évêque
+d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand
+matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs
+des lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue
+qu'il avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut
+pas fulminé, et sa position de déserteur devint tellement
+fausse qu'il n'y vit d'autre issue qu'une fuite en Hollande. Le
+général de la congrégation tenta bien une démarche amicale
+pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà parti, n'en fut
+pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en accepter
+toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude,
+propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs
+et d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient
+amassées en lui dans le silence, il saisit sa plume facile et
+courante pour ne la plus abandonner; et par ses romans, ses
+compilations, ses traductions, ses journaux, ses histoires, il
+s'ouvrit rapidement une large place dans le monde littéraire.
+Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente et un
+ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années,
+tant en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps
+de son exil, nous voyons paraître de lui les <i>Mémoires d'un
+Homme de qualité</i>, un volume traduit de l'<i>Histoire universelle</i>
+du président de Thou, une <i>Histoire métallique du royaume des
+Pays-Bas</i>, également traduite. <i>Cléveland</i> vint ensuite, puis
+<i>Manon</i>, et <i>le Pour et Contre</i>, dont la publication commencée
+en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en
+France lorsqu'il publia <i>le Doyen de Killerine</i>, en 1735. Comme
+ceci n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général
+des nombreux écrits de notre auteur, nous ne nous
+arrêterons qu'à ceux qui nous aideront à le peindre.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> nous semblent sans
+contredit, et <i>Manon</i> à part, <i>Manon</i> qui n'en est du reste qu'un
+charmant épisode par post-scriptum,&mdash;nous semblent le
+plus naturel, le plus franc, le mieux conservé des romans de
+l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore blasé sur le romanesque
+et l'imaginaire, il se tient davantage à ce qu'il a
+senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans
+postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables
+et se prend à des personnages d'outre-mer, qu'il
+affuble de caractères hybrides et dont la vraisemblance, contestable
+dès lors, ne supporte pas un coup d'oeil aujourd'hui,
+dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en perfection,
+et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne
+société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique
+que préfère Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et
+la licence, qui se faisaient jour à tout instant sous ces beaux
+dehors, n'y ont aucune place. J'omets toujours <i>Manon</i> et son
+Paris du temps du <i>Système</i>, son Paris de vice et de boue, où
+toutes les ordures sont entassées, quoique d'occasion seulement,
+remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein de
+les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même
+reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le
+monde honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui,
+après l'avoir certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du
+fond de la province et des cloîtres; c'est le monde délicat,
+galant et plein d'honneur, tel que Louis XIV aurait voulu le
+fixer, comme Boileau et Racine nous en ont décoré l'idéal,
+qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient souvent;
+où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue.
+Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au
+pathétique, et s'enchante aisément. Son roman,&mdash;oui, son
+roman, nonobstant la fille de joie et l'escroc que vous en
+connaissez, procède en ligne assez directe de l'<i>Astrée</i>, de la
+<i>Clélie</i> et de ceux de madame de La Fayette. De composition et
+d'art dans le cours de son premier ouvrage, non plus que
+dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis raconte
+ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté
+d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure;
+nulle proportion de plans; une lumière volontiers égale; un
+style délicieux, rapide, distribué au hasard, quoique avec un
+instinct de goût inaperçu; enjambant les routes, les intervalles,
+les préambules, tout ce que nous décririons aujourd'hui;
+voyageant par les paysages en carrosse bien roulant et
+les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau, sur
+<i>une infinité de cordages et d'instruments de mer</i>, sans désirer
+ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire,
+s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de
+coeur, renouvelées à profusion, et dont les plus touchantes ne
+sont pas même encadrées. L'ouvrage se partage nettement
+en deux parts: l'auteur, voyant que la première avait réussi,
+y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est la plus courte,
+après avoir moralisé au début sur les grandes passions, les
+avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé
+d'y saisir un dessein particulier de la Providence pour des
+fins inconnues, le marquis raconte les malheurs de son père,
+les siens propres, ses voyages en Angleterre, en Allemagne,
+sa captivité en Turquie<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>, la mort de sa chère Sélima, qu'il
+y avait épousée et avec laquelle il était venu à Rome. C'est
+l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait dire avec un
+accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent
+porter le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont
+une douceur infinie pour une personne mortellement affligée<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.» Jeté par ce désespoir au sein de la religion,
+dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le marquis en
+est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc de...,
+qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages.
+Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et
+l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de
+Renoncour, le jeune sous le titre de marquis de Rosemont.
+Les conseils du Mentor à son élève, son souci continuel et
+respectueux pour <i>la gloire de cet aimable marquis</i>; ce qu'il lui
+recommande et lui permet de lecture, le <i>Télémaque</i>, <i>la Princesse
+de Clèves</i>; pourquoi il lui défend la langue espagnole;
+son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux
+grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une <i>passion
+comme chez un suppôt d'université</i>; les éclaircissements
+qu'il lui donne sur les inclinations des sexes et les bizarreries
+du coeur, tous ces détails ont dans le roman une saveur inexprimable
+qui, pour le sentiment des moeurs et du ton d'alors,
+fait plus, et à moins de frais, que ne pourraient nos flots de
+couleur locale. L'amour du marquis pour dona Diana, l'assassinat
+de cette beauté et surtout le mariage au lit de mort,
+sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez
+à celui de <i>Bérénice</i> en tragédie. Après le voyage d'Espagne et
+de Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de
+Renoncour rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux
+neveux, les fils d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse
+<i>turquerie</i>, jetée au travers de nos gentilshommes français, ne
+cause qu'autant de surprise qu'il convient. Arrivé à terre, le
+digne gouverneur rejoint son beau-frère lui-même, et les
+voilà se racontant leurs destinées mutuelles depuis la séparation.
+Il y est parlé, entre autres particularités, d'une certaine
+Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté,
+d'être, en l'épousant, <i>une des plus heureuses personnes de
+l'Asie</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>. Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de
+Renoncour, il se trouve que le plus charmant des deux est
+une nièce qu'on avait déguisée de la sorte pour la sûreté du
+voyage; mais le marquis, si triste de la mort de sa Diana, n'a
+pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer son
+jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la
+mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages
+sont oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et
+d'un laisser-aller qui par instants fait sourire; l'amour leur
+naît subitement d'un clin d'oeil comme chez des oisifs et des
+âmes inoccupées; ils ont des songes merveilleux; ils donnent
+ou reçoivent des coups d'épée avec une incroyable promptitude;
+ils guérissent par des poudres et des huiles secrètes;
+ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès
+de douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de
+ce temps-là que le romancier nous a quelque peu arrangée à
+sa manière. Le jeune Rosemont dans le plus haut rang, le
+chevalier des Grieux jusque dans la dernière abjection, conservent
+les caractères essentiels de ce type et le réalisent également
+sous ses revers les plus opposés. Le premier, malgré
+ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien
+involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu
+d'un Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et
+un assassinat de peu de conséquence, demeure sans contredit
+le plus prévenant par sa bonne mine et le plus honnête
+des infortunés. La démarcation entre les deux marquis, entre
+le marquis simple homme de qualité et le marquis fils de duc,
+est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans
+toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour
+quand son élève veut épouser sa nièce, les représentations
+qu'il adresse à la pauvre enfant, en lui disant du jeune
+homme: <i>Avez-vous oublié ce qu'il est né?</i> son recours en désespoir
+de cause au père du marquis, au noble duc, qui reçoit
+l'affaire comme si elle lui semblait par trop impossible, et
+l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à nos yeux
+le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus
+piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient
+aucune intention de malice sous sa plume indulgente.
+Il en faut dire autant de l'inclination du vieux marquis pour la
+belle milady R... Prévost n'a voulu que rendre son héros perplexe
+et intéressant: le comique s'y est glissé à son insu, mais
+un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité, que le respect
+domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il s'en
+mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Pendant qu'il est captif en Turquie, son maître Salem veut le
+convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrétien, s'élève
+contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait
+le raisonnement que voici: «Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup
+se communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoître à eux
+que par des figures. La première loi, qui fut celle des Juifs, en est
+remplie. Il ne leur proposoit, pour motif et pour récompense de la
+vertu, que des plaisirs charnels et des félicités grossières. La loi des
+chrétiens, qui a suivi celle des Juifs, étoit beaucoup plus parfaite,
+parce qu'elle donnoit tout à l'esprit, qui est sans contredit
+au-dessus
+du corps... C'est un second état par lequel ce Dieu bon a voulu faire
+passer les hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls
+biens du corps, comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels,
+comme dans l'Évangile des chrétiens, c'est la félicité du corps
+et de l'esprit que l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables
+croyants.» Il est curieux que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost,
+ait conçu une manière d'union des lois juive et chrétienne au sein de
+la loi musulmane, par un raisonnement tout pareil à celui qui vient
+d'être si hardiment développé de nos jours dans le saint-simonisme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aïssé
+(1728): «Il y
+a ici un nouveau livre intitulé <i>Mémoires d'un Homme de qualité retiré
+du monde</i>. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 pages
+en fondant en larmes.» Ce n'est que de la première partie des
+<i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> que peut parler mademoiselle Aïssé;
+190 pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Il est question dans la <i>Cléopâtre</i> de La Calprenède d'une grande
+dame que Tiridate sauve à la nage, au moment où elle se noyait près
+du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve être <i>une des plus importantes
+personnes de la terre</i>.</blockquote>
+
+<p>J'aime beaucoup moins le <i>Cléveland</i> que les <i>Mémoires d'un
+Homme de qualité</i>: dans le temps on avait peut-être un autre
+avis; aujourd'hui les invraisemblances et les chimères en rendent
+la lecture presque aussi fade que celle d'<i>Amadis</i>. Nous
+ne pouvons revenir à cette géographie fabuleuse, à cette nature
+de <i>Pyrame et Thisbé</i>, vaguement remplie de rochers, de
+grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les raisonnements
+philosophiques d'une haute mélancolie que se font
+en plusieurs endroits Cléveland et le comte de Clarendon.
+L'examen à peu près psychologique, auquel s'applique le
+héros au début du livre sixième, nous montre la droiture
+lumineuse, l'élévation sereine des idées, compatibles avec les
+conséquences pratiques les plus arides et les plus amères.
+L'impuissance de la philosophie solitaire en face des maux
+réels y est vivement mise à nu, et la tentative de suicide par
+où finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement
+cette moralité plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a dû
+alors le sembler à son auteur. Quant au <i>Doyen de Killerine</i>,
+le dernier en date des trois grands romans de Prévost, c'est
+une lecture qui, bien qu'elle languisse parfois et se prolonge
+sans discrétion, reste en somme infiniment agréable, si l'on y
+met un peu de complaisance. Ce bon doyen de Killerine, passablement
+ridicule à la manière d'Abraham Adams, avec ses
+deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front,
+tuteur cordial et embarrassé de ses frères et de sa jolie soeur,
+me fait l'effet d'une poule qui, par mégarde, a couvé de petits
+canards; il est sans cesse occupé d'aller de Dublin à Paris
+pour ramener l'un ou l'autre qui s'écarte et se lance sur le
+grand étang du monde. Ce genre de vie, auquel il est si peu
+propre, l'engage au milieu des situations les plus amusantes
+pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de boudoir
+où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque, remplissant
+un rôle de femme dans un rendez-vous de nuit, il
+reçoit, à son corps défendant, les baisers passionnés de
+l'amant qui n'y voit goutte. L'abbé Desfontaines, dans ses
+<i>Observations sur les Écrits modernes</i>, parmi de justes critiques
+du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est montré
+de trop sévère humeur contre l'excellent doyen, en le traitant
+de personnage plat et d'homme aussi insupportable au
+lecteur qu'à sa famille. Pour sa famille, je ne répondrais pas
+qu'il l'amusât constamment; mais nous qui ne sommes pas
+amoureux, le moyen de lui en vouloir quand il nous dit:
+«Je lui prouvai par un raisonnement sans réplique que ce
+qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable, fidélité
+nécessaire, étoient autant de chimères que la religion
+et l'ordre même de la nature ne connoissoient pas dans un
+sens si badin?» Malgré les démonstrations du doyen, les
+passions de tous ces jolis couples allaient toujours et se compliquaient
+follement; l'aimable Rose, dans sa logique de
+coeur, ne soutenait pas moins à son frère Patrice qu'en dépit
+du sort qui le séparait de son amante, ils étaient, lui et elle,
+dignes d'envie, <i>et que des peines causées par la fidélité et la tendresse
+méritaient le nom du plus charmant bonheur</i>. Au reste, <i>le
+Doyen de Killerine</i> est peut-être de tous les romans de Prévost
+celui où se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne
+compose pas avec une idée ni suivant un but; il se laisse
+porter à des événements qui s'entremêlent selon l'occurrence,
+et aux divers sentiments qui, là-dessus, serpentent comme
+les rivières aux contours des vallées. Chez lui, le plan des
+surfaces décide tout; un flot pousse l'autre; le phénomène
+domine; rien n'est conçu par masse, rien n'est assis ni organisé.</p>
+
+<p><i>Le Pour et Contre</i>, «ouvrage périodique d'un goût nouveau,
+dans lequel on s'explique librement sur ce qui peut
+intéresser la curiosité du public en matière de sciences,
+d'arts, de livres, etc., etc., sans prendre aucun parti et sans
+offenser personne,» demeura consciencieusement fidèle à
+son titre. Il ressemble pour la forme aux journaux anglais
+d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et de
+soigné, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur.
+Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de
+Lefebvre-de-Saint-Marc, continuateur de Prévost, ne doivent
+pas être mis sur son compte. La littérature anglaise y est
+jugée fort au long dans la personne des plus célèbres écrivains;
+on y lit des notices détaillées sur Roscommon,
+Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes
+et copieuses de Shakspeare; une traduction du <i>Marc-Antoine</i>
+de Dryden, et d'une comédie de Steele. Prévost avait
+étudié sur les lieux, et admirait sans réserve l'Angleterre, ses
+moeurs, sa politique, ses femmes et son théâtre. Les ouvrages,
+alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin, de Crébillon
+fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure
+qu'ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours
+sur un fonds de bienveillance; on sent quelle préférence
+secrète il accordait aux anciens, à D'Urfé, même à mademoiselle
+de Scudéry, et quel regret il nourrissait de <i>ces romans
+étendus, de ces composés enchanteurs</i>; mais il n'y a trace nulle
+part de susceptibilité littéraire ni de jalousie de métier. Il ne
+craint pas même à l'occasion (générosité que l'on aura peine
+à croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux
+ses confrères, <i>le Mercure de France</i> et <i>le Verdun</i>. En
+retour, quand Prévost a eu à parler de lui-même et de ses
+propres livres, il l'a fait de bonne grâce, et ne s'est pas chicané
+sur les éloges. Je trouve, dans le nombre 36, tome III,
+un compte rendu de <i>Manon Lescaut</i> qui se termine ainsi:
+«.... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le lecteur et lui
+inspirer de la compassion par rapport aux funestes disgrâces
+qui arrivent à cette fille corrompue!... Au reste, le caractère
+de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis
+rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation,
+ni réflexions sophistiques; c'est la nature même qui écrit.
+Qu'un auteur empesé et fardé paroît fade en comparaison!
+Celui-ci ne court point après l'esprit ou plutôt après ce
+qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un style laconiquement
+constipé, mais un style coulant, plein et expressif. Ce n'est
+partout que peintures et sentiments, mais des peintures
+vraies et des sentiments naturels<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>.» Une ou deux fois
+Prévost fut appelé sur le terrain de la défense personnelle, et
+il s'en tira toujours avec dignité et mesure. Attaqué par un
+jésuite du <i>Journal de Trévoux</i> au sujet d'un article sur
+Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites sentirent
+leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva avec
+plus de verdeur les calomnies de l'abbé Lenglet-Dufresnoy;
+mais sa justification morale l'exigeait, et on doit à cette nécessité
+heureuse quelques-unes des explications dont nous
+avons fait usage sur les événements de sa vie. Ce que nous
+n'avons pas mentionné encore et ce qui résulte, quoique plus
+vaguement, du même passage, c'est que, depuis son séjour
+en Hollande, Prévost n'avait pas été guéri de cette inclination
+à la tendresse d'où tant de souffrances lui étaient venues.
+Sa figure, dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle
+protestante d'une haute naissance, qui voulait l'épouser.
+<i>Pour se soustraire à cette passion indiscrète</i>, ajoute son biographe
+de 1764, Prévost passa en Angleterre; mais comme
+il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on a droit de
+conjecturer qu'il ne se défendait qu'à demi contre une si
+furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accusé de s'être
+laissé enlever par une belle: Prévost répondit que de tels
+enlèvements n'allaient qu'aux <i>Médor</i> et aux <i>Renaud</i>, et il
+exposa en manière de réfutation le portrait suivant, tracé de
+lui par lui-même: «Ce <i>Médor</i>, si chéri des belles, est un
+homme de trente-sept à trente-huit ans, qui porte sur son
+visage et dans son humeur les traces de ses anciens chagrins;
+qui passe quelquefois des semaines entières dans son
+cabinet, et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à
+l'étude; qui cherche rarement les occasions de se réjouir;
+qui résiste même à celles qui lui sont offertes, et qui préfère
+une heure d'entretien avec un ami de bon sens à tout
+ce qu'on appelle <i>plaisirs du monde</i> et passe-temps agréables:
+civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation,
+mais peu galant; d'une humeur douce, mais mélancolique;
+sobre enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis
+peint fidèlement, sans examiner si ce portrait flatte mon
+amour-propre ou s'il le blesse.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> On remarque, il est vrai, dans ce <i>nombre</i> une circonstance qui
+semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y
+parle, deux pages plus loin, de la <i>Bibliothèque des Romans</i> de Gordon
+de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas
+tout à fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacré à une
+défense personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais on doit
+croire que Prévost, alors en Angleterre, ne parla la première fois de
+la <i>Bibliothèque des Romans</i> que d'après quelques renseignements et
+sans l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'éloge, qui ne
+dément pas la paternité présumée, ce numéro où il est question de
+<i>Manon Lescaut</i> fait partie d'une série dont Prévost s'est avoué le rédacteur.
+Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas écrit ainsi, sans plus
+de façon, des articles d'éloges sur ses propres romans?</blockquote>
+
+<p><i>Le Pour et Contre</i> nous offre aussi une foule d'anecdotes du
+jour, de faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de
+romans; l'histoire de dona Maria et la vie du duc de Riperda
+sont les plus remarquables. Un savant Anglais, M. Hooker,
+s'était plu, dans un journal de son pays, à développer une
+comparaison ingénieuse de l'antique retraite de Cassiodore
+avec l'<i>Arcadie</i> de Philippe Sydney et le pays de Forez au
+temps de Céladon. Cassiodore déjà vieux, comme on sait, et
+dégoûté de la cour par la disgrâce de Boëce, se retira au
+monastère de Viviers, qu'il avait bâti dans une de ses terres,
+et s'y livra avec ses religieux à l'étude des anciens manuscrits,
+surtout à celle des saintes Lettres, à la culture de la
+terre et à l'exercice de la piété. Prévost s'étend avec complaisance
+sur les douceurs de cette vie commune et diverse;
+c'est évidemment son idéal qu'il retrouve dans ce monastère
+de Cassiodore; c'est son Saint-Germain-des-Prés, son La Flèche,
+mais avec bien autrement de soleil, d'aisance et d'agréments.
+Et quant à la ressemblance avec l'<i>Arcadie</i> et le pays
+de Céladon, que l'écrivain anglais signale avec quelque malice,
+lui, il ne s'en effarouche aucunement, car il est persuadé,
+dit-il, «que dans l'<i>Arcadie</i> et dans le pays de Forez,
+avec des principes de justice et de charité, tels que la fiction
+les y représente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose
+aux habitants, il ne leur manquoit que les idées de
+religion plus justes pour en faire des gens très-agréables
+au Ciel<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> On peut lire à ce sujet une gracieuse lettre de Mademoiselle,
+cousine de Louis XIV, à madame de Motteville, où elle trace à son tour
+un plan de solitude divertissante qui se ressent également de l'<i>Astrée</i>,
+et qui d'ailleurs fait un parfait pendant à l'idéal de Prévost d'après
+Cassiodore, par un couvent de carmélites qu'elle exige dans le voisinage.</blockquote>
+
+<p>Après six années d'exil environ, Prévost eut la permission
+de rentrer en France sous l'habit ecclésiastique séculier. Le
+cardinal de Bissy qui l'avait connu à Saint-Germain, et le
+prince de Conti, le protégèrent efficacement; ce dernier le
+nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la vie paisible, et
+désormais au-dessus du besoin, Prévost, jeune encore, partagea
+son temps entre la composition de nombreux ouvrages
+et les soins de la société brillante où il se délassait. Le travail
+d'écrire lui était devenu si familier que ce n'en était plus un
+pour lui: il pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre
+une conversation. Nous devons dire que les écrits volumineux
+dont est remplie la dernière moitié de sa carrière se ressentent
+de cette facilité extrême dégénérée en habitude. Que
+ce soit une compilation, un roman, une traduction de Richardson,
+de Hume ou de Cicéron qu'il entreprenne; que ce soit
+une <i>Histoire de Guillaume-le-Conquérant</i> ou une <i>Histoire des
+Voyages</i>, c'est le même style agréable, mais fluidement monotone,
+qui court toujours et trop vite pour se teindre de la
+variété des sujets. Toute différence s'efface, toute inégalité se
+nivelle, tout relief se polit et se fond dans cette veine rapide
+d'une invariable élégance. Nous ne signalerons, entre les productions
+dernières de sa prolixité, que l'<i>Histoire d'une Grecque
+moderne</i>, joli roman dont l'idée est aussi délicate qu'indéterminée.
+Une jeune Grecque d'abord vouée au sérail, puis
+rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa maîtresse,
+résistant à l'amour de son libérateur, et n'étant peut-être
+pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce <i>peut-être</i>
+surtout, adroitement ménagé, que rien ne tranche, que
+la démonstration environne, effleure à tout moment et ne
+parvient jamais à saisir; il y avait là matière à une oeuvre
+charmante et subtile dans le goût de Crébillon fils: celle de
+Prévost, quoique gracieuse, est un peu trop exécutée au hasard<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.
+Prévost vivait ainsi, heureux d'une étude facile, d'un
+monde choisi et du calme des sens, quand un léger service
+de correction de feuilles rendu à un chroniqueur satirique le
+compromit sans qu'il y eût songé, et l'envoya encore faire
+un tour à Bruxelles. Cette disgrâce inattendue fut de courte
+durée et ne lui valut que de nouveaux protecteurs. A son retour,
+il reprit sa place chez le prince de Conti, qui l'occupa
+aux matériaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier
+Daguesseau, de son côté, le chargea de rédiger l'<i>Histoire générale
+des Voyages</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>. Son désintéressement au milieu de ces
+sources de faveur et même de richesse ne se démentit pas;
+il se refusait aux combinaisons qui lui eussent été le plus
+fructueuses; il abandonnait les profits à son libraire, avec qui
+on a remarqué (je le crois bien) qu'il vécut toujours en très-bonne
+intelligence. Je crains même que, comme quelques
+gens de lettres trop faciles et abandonnés, il ne se soit mis à
+la merci du spéculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une
+vache et deux poules lui suffisaient<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>. Une petite maison
+qu'il avait achetée à Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa
+perspective d'avenir ici-bas, l'horizon borné et riant auquel
+il méditait de confiner sa vieillesse. Il s'y rendait un jour seul
+par la forêt (23 novembre 1763), quand une soudaine attaque
+d'apoplexie l'étendit à terre sans connaissance. Des paysans
+survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant
+mort, un chirurgien ignorant procéda sur l'heure à l'ouverture.
+Prévost, réveillé par le scalpel, ne recouvra le sentiment
+que pour expirer dans d'affreuses douleurs. On trouva
+chez lui un petit papier, écrit de sa main, qui contenait ces
+mots:</p>
+
+<p>Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans
+ma retraite:</p>
+
+<p>1° L'un de raisonnement:&mdash;la Religion prouvée par ce
+qu'il y a de plus certain dans les connaissances humaines;
+méthode historique et philosophique qui entraîne la ruine des
+objections;</p>
+
+<p>2° L'autre historique:&mdash;histoire de la conduite de Dieu
+pour le soutien de la foi depuis l'origine du Christianisme;</p>
+
+<p>3° Le troisième de morale:&mdash;l'esprit de la Religion dans
+l'ordre de la société.</p>
+
+<p>Ainsi se termina, par une catastrophe digne du <i>Cléveland</i>,
+cette vie romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature
+à la génération pâlissante, mais noble encore, qui suivit
+immédiatement et acheva l'époque de Louis XIV. C'est un
+écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe, un <i>l'abbé Fleury</i> dans le
+roman; c'est le contemporain de Le Sage, de Racine fils, de
+madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de
+Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres
+et de sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne
+s'en inquiète pas; pour tout musicien, elle a le mélodieux
+Rameau. Du fond de ce déclin paisible, Prévost se détache
+plus vivement qu'aucun autre. Antérieur par sa manière au
+règne de l'analyse et de la philosophie, il ne copie pourtant
+pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un formidable
+prédécesseur; son genre est une invention aussi originale
+que naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants
+de l'un et de l'autre siècle, la gloire qu'il se développe
+ne rappelle que lui. Il ressuscite avec ampleur, après
+Louis XIV, après cette précieuse élaboration de goût et de
+sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de Scudery avaient
+prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle encore
+trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint
+souvent et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature
+humaine; il tient dans la série des peintres du coeur et des
+moralistes aimables une place d'où il ne pourrait disparaître
+sans qu'on aperçût un grand vide.</p>
+
+<p>Septembre 1831.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De Launay)
+à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que
+vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aïssé en a
+donné l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois
+ou quatre ans quand on l'amena en France.» Mademoiselle Aïssé,
+mademoiselle De Launay, l'abbé Prévost, trois modèles contemporains
+des sentiments les plus naturels dans la plus agréable diction!</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait précédemment
+donné à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers
+volumes de <i>Cléveland</i> que sous la condition expresse que Cléveland se
+ferait catholique au dernier volume.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Jean-Jacques, dont c'était aussi le voeu, mais qui ne s'y tenait
+pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l'abbé Prévost
+chez leur ami commun Mussard, à Passy; il en parle dans ses <i>Confessions</i>
+(partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret pour les
+moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les amis
+distingués que s'était faits l'excellent Mussard: «A leur tête, dit-il,
+je mets l'abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont
+le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait
+rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages.» Il est
+permis de croire que l'abbé Prévost avait eu autrefois ce <i>coloris</i> de
+conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.</blockquote>
+
+<br>
+
+<p>Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre:
+<i>L'Abbé Prévost et les Bénédictins</i>, dans les <i>Derniers Portraits</i>; et, dans
+le tome IX des <i>Causeries du Lundi</i>, celle qui a pour titre: <i>Le Buste
+de l'abbé Prévost</i>.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>M. ANDRIEUX</h3>
+
+
+<p>M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus
+dignes d'une génération littéraire qui eut bien son prix et sa
+gloire. Né à Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et
+aussi attique de langue que s'il était né à Reims, à Château-Thierry
+ou à deux pas de la Sainte-Chapelle. Ayant achevé ses
+études et son droit à Paris avant la Révolution, il s'essaya,
+durant ses instants de loisir, à composer pour le théâtre. Ami
+de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de sensibilité
+coulante et facile que le premier, avec bien moins de saillie
+et de jet naturel que le second, mais plus sagace, <i>emunctae
+naris</i>, plus nourri de l'antiquité, avec plus de critique enfin et
+de goût que tous deux, il préluda par <i>Anaximandre</i>, bluette
+grecque, de ce grec un peu <i>dix-huitième siècle</i>, qu'<i>Anacharsis</i>
+avait mis à la mode; en 1787, il prit tout à fait rang par les
+<i>Étourdis</i>, le plus aimable et le plus vif de ses ouvrages dramatiques<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>.
+Mais le véritable rôle de M. Andrieux, sa véritable
+spécialité, au milieu de cette gaie et douce amitié qui
+l'unissait à Ducis, Collin et Picard, c'était d'être leur juge,
+leur conseiller intime, leur Despréaux familier et charmant,
+l'arbitre des grâces et des élégances dans cette petite réunion,
+héritière des traditions du grand siècle et des souvenirs du
+souper d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait rayé de l'ongle un
+mot, une pensée, une faute de grammaire ou de vraisemblance,
+il n'y avait rien à redire; Collin obéissait; le vieux
+Ducis regrettait que Thomas eût manqué d'un si indispensable
+censeur, et il l'invoquait pour lui-même en vers grondants
+et mâles qui rappellent assez la veine de Corneille:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai besoin du censeur implacable, endurci,</p>
+<p>Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi;</p>
+<p>C'est à toi de régler ma fougue impétueuse,</p>
+<p>De contenir mes bonds sous une bride heureuse,</p>
+<p>Et de voir sans péril, asservi sous ta loi,</p>
+<p>Mon génie, encor vert, galoper devant toi.</p>
+<p>Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide,</p>
+<p>Imposer à ma muse une marche timide.</p>
+<p>Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser,</p>
+<p>Sachant marcher son pas, sache aussi s'élancer.</p>
+<p>Loin de nous le mesquin, l'étroit et le servile!</p>
+<p>Ainsi, comme à Collin, tu pourras m'être utile.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> Un jour il disait à propos de Suard: «Sa préface de La Bruyère,
+c'est son Cid.» On peut retourner cet agréable mot. Le Cid d'Andrieux,
+ce sont ses <i>Étourdis</i>; il y laissa presque tout son aiguillon.</blockquote>
+
+<p>C'était en général à la diction que se bornait cette surveillance
+de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce
+temps les questions plus élevées et plus fondamentales de
+l'<i>art</i>, comme on dit; quelques maximes générales, quelques
+préceptes de tradition suffisaient; mais on savait alors en diction,
+en fait de vrai et légitime langage, mille particularités
+et nuances qui vont se perdant et s'oubliant chaque jour dans
+une confusion, inévitable peut-être, mais certainement fâcheuse.
+M. Andrieux était maître consommé pour l'appréciation
+de ces nuances, pour le discernement et la pratique de
+cette synonymie française la plus exquise. C'est ce qui fait
+que, bien que très-court et très-mince de fond, son joli conte
+du <i>Meunier de Sans-Souci</i> demeure un chef-d'oeuvre, un pendant
+au <i>Roi d'Yvetot</i> de Béranger, un brin de thym à côté
+du brin de serpolet. On voit dans une pièce fugitive à son ami
+Deschamps, auteur de <i>la Revanche forcée</i>, quelle différence
+essentielle l'habile connaisseur établit entre Grécourt et Chaulieu,
+et même entre Bernis et Grécourt. Si ces distinctions,
+que nous sentons à peine aujourd'hui, nous faisaient sourire,
+comme microscopiques et insignifiantes, ne nous en vantons
+pas trop! Les <i>à-peu-près</i>, dont on ne se rend plus compte,
+sont un symptôme invariable de décadence en littérature. Je
+crois bien qu'on s'occupe d'idées plus larges, de théories plus
+radicales et plus absolues; mais il en est peut-être à ce sujet
+des littératures qui se décomposent, comme des corps organiques
+en dissolution, lesquels donnent alors accès en eux
+par tous les pores aux éléments généraux, l'air, la lumière, la
+chaleur: ces corps humains et vivants étaient mieux portants,
+à coup sûr, quand ils avaient assez de loisir et de discernement
+pour songer surtout à la décence de la démarche, aux
+parfums des cheveux, aux nuances du teint et à la beauté
+des ongles.</p>
+
+<p>Dans les changements proposés pour <i>Polyeucte</i> et <i>Nicomêde</i>,
+et où il ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots,
+M. Andrieux se montre comme aux pieds du grand Corneille
+et lui demandant la permission d'ôter, en soufflant, quelques
+grains de poussière à son beau cothurne. Cette image piquante
+nous offre le critique respectueux et minutieux dans ses proportions
+vraies, et le doux air d'espièglerie qui s'y mêle n'y
+messied pas.</p>
+
+<p>M. Andrieux avait donc reçu en naissant un grain de notre
+sel attique, une goutte de miel de notre Hymette, et il les a
+mis sobrement à profit, il les a sagement ménagés jusqu'au
+bout. Il était érudit, studieux avec friandise, intimement
+versé dans Horace, dont il donnait d'agréables et familières
+traductions, sachant tant soit peu le grec, et par conséquent
+beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son
+temps: car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas
+du tout, et, quelques années plus tard, la génération littéraire
+suivante, dite <i>littérature de l'Empire</i>, et dont était M. de Jouy,
+sut à peine le latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de
+commun avec l'Allemagne que d'être né dans la capitale alsacienne,
+et qui faisait fi de tout ce qui était germanique, avait
+moins de répugnance pour la littérature anglaise, et il la posséda,
+comme avait fait Suard, par le côté d'Addison, de Pope,
+de Goldsmith, et des moralistes ou poëtes du siècle de la reine
+Anne.</p>
+
+<p>À partir de 1814, M. Andrieux professa au Collége de
+France, comme, depuis plusieurs années déjà, il professait à
+l'intérieur de l'École Polytechnique, et ses cours publics, fort
+suivis et fort aimés de la jeunesse, devinrent son occupation
+favorite, son bonheur et toute sa vie. Nous serions peu à
+même d'en parler au long, les ayant trop inégalement entendus,
+et rien d'ailleurs n'en ayant été imprimé jusqu'ici. Mais
+ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M. Andrieux
+y déploya dans un cadre plus général les qualités précieuses
+de critique, de finesse délicate, de malice inoffensive
+et ingénieuse, qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont
+ses amis particuliers avaient joui. Sincèrement bonhomme,
+quoiqu'il affectât un peu cette ressemblance avec La Fontaine,
+fertile en anecdotes choisies et bien dites, causeur toujours
+écouté <a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>, moralisant beaucoup, et rajeunissant par le
+ton ou l'à-propos les vérités et les conseils qui, sur ses lèvres,
+n'étaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent
+qui pouvait sembler de médiocre haleine, ce que bien des
+talents plus forts ont trouvé trop long et trop lourd; il a fourni
+une carrière non interrompue de dix-huit années de professorat;
+et, comme il le disait lui-même à sa dernière leçon, il
+est mort presque sur la brèche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> On sait le joli mot de M. Villemain à propos de cette voix faible
+de M. Andrieux, qui n'était qu'un filet et qu'un souffle: «Il se fait
+entendre à force de se faire écouter.»</blockquote>
+
+<p>Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur
+comique; il avait du bon comédien; il lisait en perfection,
+avec un art infini, il jouait et dialoguait ses lectures.
+Avec son filet de voix, avec une mimique qui n'était qu'à lui,
+il tenait son auditoire en suspens, il excellait à mettre en
+scène et comme en action de petits préceptes, de jolis riens
+qui ne s'imprimeraient pas.</p>
+
+<p>Dans les querelles littéraires qui s'étaient élevées durant les
+dernières années, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait être
+douteuse; cette opinion lui était dictée par ses antécédents,
+ses souvenirs, la nature de son goût, les qualités qu'il avait,
+et aussi par l'absence de celles qu'il n'avait pas; mais sa
+bienveillance naturelle ne s'altérait jamais, même en s'aiguisant
+de malice; il embrassait peu les innovations, il raillait
+de sa vois fine les novateurs, mais comme il aurait raillé
+M. Poinsinet, en homme de grâce et d'urbanité; point de gros
+mot ni de tonnerre.</p>
+
+<p>M. Andrieux est resté fidèle, toute sa vie, aux doctrines philosophiques
+et politiques de sa jeunesse. Il mêlait volontiers à
+son enseignement des préceptes évangéliques qui rappelaient
+la manière morale de Bernardin de Saint-Pierre: il prêchait
+l'amour des hommes et l'indulgence, comme il convenait à
+l'ami de Collin l'optimiste, du bon Ducis, et au peintre d'Helvétius.
+Politiquement, M. Andrieux a fait preuve d'une constante
+fermeté qui ne s'est jamais démentie, soit au fort de la
+Révolution où il se maintint par d'excès, soit au sein du Tribunal
+où il lutta contre l'usurpation despotique et mérita
+d'être éliminé, soit enfin durant le cours entier de la Restauration;
+sa délicatesse un peu frêle et son aménité extrême
+furent toujours exemptes de transactions et de faiblesse sur
+ce chapitre du patriotisme et des principes de 89 <a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>. En
+somme, ce fut un honorable caractère, et plus fort peut-être
+que son talent; mais ce talent lui-même était rare. M. Andrieux
+avait reçu un don peu abondant, mais distingué et
+précieux; il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son
+nom restera dans la littérature française, tant qu'un sens net
+s'attachera au mot de <i>goût</i>.</p>
+
+<p>17 mai 1833.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Il écrivait à M. Parent-Réal, son ancien collègue au Tribunal,
+le 20 novembre 1831: «Nous avons vu quarante ans de révolutions:
+pensez-vous que nous soyons à la fin? Nous avons vu aussi tous les
+gouvernements qui se sont succédé l'un après l'autre, être aveugles,
+égoïstes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils tombés....
+<i>interea patitar justus</i>: la pauvre nation, victime innocente, est
+livrée, comme Prométhée, au bec éternel des vautours.» Ces
+phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le discours,
+si judicieux d'ailleurs, qu'il prononça à l'Académie française, en venant y
+succéder à l'aimable auteur des <i>Étourdis</i>: «M. Andrieux est
+mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes d'esprit
+et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande considération,
+content de son siècle, content de voir la Révolution française
+triomphante sans désordres et sans excès.» M. Andrieux, à
+tort ou à raison, était moins optimiste que son spirituel panégyriste
+ne l'a cru.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>M. JOUFFROY</h3>
+
+
+<p>Il y a une génération qui, née tout à la fin du dernier siècle,
+encore enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est émancipée
+et a pris la robe virile au milieu des orages de 1814 et
+1815. Cette génération dont l'âge actuel est environ quarante
+ans, et dont la presque totalité lutta, sous la Restauration,
+contre l'ancien régime politique et religieux, occupe aujourd'hui
+les affaires, les Chambres, les Académies, les sommités
+du pouvoir ou de la science. La Révolution de 1830, à laquelle
+cette génération avait tant poussé par sa lutte des quinze années,
+s'est faite en grande partie pour elle, et a été le signal
+de son avénement. Le gros de la génération dont il s'agit
+constituait, par un mélange d'idées voltairiennes, bonapartistes
+et semi-républicaines, ce qu'on appelait le libéralisme.
+Mais il y avait une élite qui, sortant de ce niveau de bon
+sens, de préjugés et de passions, s'inquiétait du fond des
+choses et du terme, aspirait à fonder, à achever avec quelque
+élément nouveau ce que nos pères n'avaient pu qu'entreprendre
+avec l'inexpérience des commencements. Dans l'appréciation
+philosophique de l'homme, dans la vue des temps
+et de l'histoire, cette jeune élite éclairée se croyait, non sans
+apparence de raison, supérieure à ses adversaires d'abord,
+et aussi à ses pères qui avaient défailli ou s'étaient rétrécis
+et aigris à la tâche. Le plus philosophe et le plus réfléchi de
+tous, dans une de ces pages merveilleuses qui s'échappent
+brillamment du sein prophétique de la jeunesse et qui sont
+comme un programme idéal qu'on ne remplit jamais,&mdash;le
+plus calme, le plus lumineux esprit de cette élite écrivait en
+1823<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>: «Une génération nouvelle s'élève qui a pris naissance
+au sein du scepticisme dans le temps où les deux
+partis avaient la parole. Elle a écouté et elle a compris...
+Et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères et senti le vide
+de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait pressentir à
+eux: ils s'attachent à cette perspective ravissante avec
+enthousiasme, avec conviction, avec résolution... Supérieurs à
+tout ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni
+par le fanatisme renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance
+qui couvre la société... Ils ont le sentiment de leur mission
+et l'intelligence de leur époque; ils comprennent ce que
+leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans corrompus
+n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution,
+et ils le savent parce qu'ils sont venus à propos.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> L'article, écrit en 1823, n'a été publié qu'en 1825, dans <i>le
+Globe</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans le morceau (<i>Comment les Dogmes finissent</i>) dont nous
+pourrions citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le
+plus explicite et le plus général assurément qui ait formulé
+les espérances de la jeune élite persécutée, M. Jouffroy envisageait
+le dogme religieux, ce semble, encore plus que le
+dogme politique; il annonçait en termes expressifs la religion
+philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui ne
+s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du
+saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables
+travaux historiques, appliqués soit au Moyen-Age par
+M. Thierry, soit à l'époque moderne par M. Thiers, marquaient
+et justifiaient en plusieurs points ces prétentions de la génération
+nouvelle, qui visait à expliquer et à dominer le passé,
+et qui comptait faire l'avenir. <i>Le Globe</i>, fondé en 1824, vint
+opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par son
+vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre
+des travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés
+sans cela. Sur la masse constitutionnelle et libérale, fonds
+estimable mais assez peu éclairé de l'Opposition, il s'organisa
+donc une élite nombreuse et variée, une brillante école
+à plusieurs nuances; philosophie, histoire, critique, essai
+d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée avait
+ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien
+que sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération
+un peu plus récente, et, à d'autres égards, trop différente
+de celle que nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il
+en soit, vers la fin de la Restauration, et grâce aux travaux et
+aux luttes enhardies de cette jeunesse déjà en pleine virilité,
+le spectacle de la société française était mouvant et beau: les
+espérances accrues s'étaient à la fois précisées davantage;
+elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce premier
+mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient,
+en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir
+restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour
+qu'il y eût place encore à de vastes projets, à d'héroïques
+pressentiments. On allait à une révolution, on se le disait;
+on gravissait une colline inégale, sans voir au juste où était
+le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut de ce sommet,
+et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là
+l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à
+coup sûr, ce qu'on verrait alors, même au prix des périls,
+serait grand et consolant. On accomplirait la dernière moitié
+de la tâche, on appliquerait la vérité et la justice, on rajeunirait
+le monde. Les pères avaient dû mourir dans le désert,
+on serait la génération qui touche au but et qui arrive. Tandis
+qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le dernier
+sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi au
+détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut
+l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion.
+Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner
+la vue, lorsque l'étonnement et le tumulte de la victoire
+furent calmés, quand la poussière tomba peu à peu et que
+le soleil qu'on avait d'abord devant soi eut cessé de remplir
+les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de plaine, une
+plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière
+colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment
+comme dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée,
+déconcertée, éparse. Plusieurs qu'on réputait des meilleurs
+firent comme la masse, et prétendirent qu'elle faisait
+bien. Il devint clair, à ceux qui avaient espéré mieux, que ce
+ne serait pas cette génération si pleine de promesses et tant
+flattée par elle-même, qui arriverait.</p>
+
+<p>Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social
+qu'elle présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre;
+mais on reconnaît même que la plupart, détournés
+ou découragés depuis lors, ne donneront pas tout ce qu'ils
+pourraient du moins d'oeuvres individuelles et de monuments
+de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués, remarquables;
+mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne
+et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs
+du premier mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber
+les autres et puisse devenir le signe représentatif, par
+excellence, de sa génération: soit que, dans ces partages des
+grandes renommées aux dépens des moyennes, il se glisse
+toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que
+les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet
+parmi ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement
+parler, un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les
+circonstances et dans l'atmosphère de cette période du siècle
+quelque chose qui intercepte et atténue ce qui, en d'autres
+temps, eût été du vrai génie.</p>
+
+<p>Cependant, si de plus près, et sans se borner aux résultats
+extérieurs qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidèlement,
+on examine et l'on étudie en eux-mêmes les esprits
+distingués<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a> dont nous parlons, que de talents heureux, originaux!
+quelle promptitude, quelle ouverture de pensée!
+quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors
+supérieurs à leur oeuvre, à leur action! On se demande ce
+qui les arrête, pourquoi ils ne sont ni plus féconds, eux si
+faciles, ni plus certains, eux autrefois si ardents; on se pose,
+comme une énigme, ces belles intelligences en partie infructueuses.
+Mais parmi celles qui méritent le plus l'étude et qui
+appellent longtemps le regard par l'étendue, la sérénité et
+une sorte de froideur, au premier aspect, immobile, apparaît
+surtout M. Jouffroy, celui-là même dont nous avons signalé
+le premier manifeste éloquent. Dans une génération où chacun
+presque possède à un haut degré la facilité de saisir et
+de comprendre ce qui s'offre, son caractère distinctif, à lui
+par-dessus tous, est encore la compréhension, l'intelligence.
+S'il est exact, comme il le dit quelque part, que l'air que
+nous respirons sache douer au berceau les esprits distingués
+de notre siècle, de celle de toutes les qualités qui est la plus
+difficile et la moins commune, de <i>l'étendue</i>, il faut croire que,
+sur la montagne du Jura où il est né, un air plus vif, un ciel
+plus vaste et plus clair, ont de bonne heure reculé l'horizon
+et fait un spectacle spacieux dans son âme comme dans sa
+Prunelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Le mot <i>distingué</i>, qui revient fréquemment dans cet article et
+qui s'applique si bien à la génération qu'on y représente, a commencé
+d'être pris dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, à partir de la fin
+du XVIIe siècle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au vieux Saint-Évremond:
+«S'il (<i>votre recommandé</i>) est amoureux du mérite qu'on
+appelle ici <i>distingué</i>, peut-être que votre souhait sera rempli; car
+tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.»
+Il paraît toutefois que ce mot <i>distingué</i> pris absolument, et sans être
+déterminé par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'était pas
+encore pleinement autorisé à la fin du XVIIIe siècle. Je trouve dans
+l'<i>Esprit des Journaux</i>, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre là-dessus,
+tirée du <i>Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand à
+mademoiselle Émilie d'Ursel, âgée de cinq ans</i>. Dans des observations
+qui suivent, on répond fort bien à ce <i>gentilhomme flamand</i>, un peu
+puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des écrits
+ces mots <i>aventuriers</i> dont parle La Bruyère, qui font fortune quelque
+temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit;
+et à propos de <i>distingué</i> tout court qui choquait alors beaucoup de
+gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par
+d'assez bonnes raisons: «On parle d'un peintre et on dit que c'est
+un homme <i>distingué</i>: on sait bien que ce doit être par ses tableaux;
+pourquoi sera-t-on obligé de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbé Delille
+est un homme de lettres <i>distingué</i>, est-il quelque Français qui
+s'avise de me demander par quoi?
+
+<p>«Pourquoi ne dirait-on pas un homme <i>distingué</i>, absolument,
+comme on dit un homme <i>supérieur</i>? car ce dernier indique une
+relation même plus immédiate. Dans toutes les langues, et surtout
+dans les plus belles, les mots qui n'ont été employés d'abord qu'avec
+des régimes s'en séparent ensuite et conservent un sens très-précis,
+très-clair, même en restant tout seuls.»&mdash;Nous recommandons
+humblement cette note au Dictionnaire de l'Académie française.</p></blockquote>
+
+<p>L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce
+qu'elle a de large, de profond et de recueilli, de parfaitement
+net et clarifié, voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy,
+et qui se déclare à la première observation, soit qu'on
+juge le philosophe sur ses pages lentes et pleines, soit qu'on
+assiste au développement continu et régulier de sa parole. Je
+comparerais cette intelligence à un miroir presque plan, très-légèrement
+concave, qui a la faculté de s'égaler aux objets
+devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous
+sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces
+miroirs à facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant
+en saillie qu'une étroite portion de l'objet à la
+fois; ce n'est pas de ces miroirs ardents, trop concentriques,
+d'où naît bientôt la flamme. Car il y a aussi des intelligences
+trop vives, trop impatientes en présence de l'objet. Elles ne
+se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles l'absorbent ou
+vont au-devant, elles font irruption au travers et y laissent
+d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde,
+est sujet à cette manière. Chez lui, l'<i>acies</i>, le <i>celeritas ingenii</i>
+l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de
+longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut
+nul ennui des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois
+aussi, semble bien lent.</p>
+
+<p>A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter
+de deux manières. Tout esprit est plus ou moins armé,
+en présence des idées, du bouclier ou miroir de la réflexion,
+et du glaive de l'invention, de l'action pénétrante et remuante:
+réfléchir et oser. Le génie consiste dans l'alliance
+proportionnée des deux moyens, avec la prédominance d'oser.
+M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première
+période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse
+et ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait
+avec mille éclairs, quand il tranchait cette périlleuse question,
+<i>Comment les Dogmes finissent</i>. Mais depuis lors, et par une loi
+naturelle aux esprits, laquelle a reçu chez lui une application
+plus prompte, c'est dans le miroir, dans l'intelligence et l'exposition
+des choses, qu'il s'est par degrés replié et qu'il se
+déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir en son sein est
+devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais, d'une
+sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de
+Nantua dans ses montagnes.</p>
+
+<p>Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur
+imprime une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au
+lieu de la chaleur naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire
+que l'intelligence exclusivement étalée décolore le monde,
+en refroidit le tableau et est trop sujette à le réfléchir par les
+aspects analogues à elle-même, par les pures abstractions et
+idées qui s'en détachent comme des ombres.</p>
+
+<p>Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne
+pas tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas
+suffisamment certains points de la réalité, même dans la
+sphère de l'esprit. Le tranchant, par exemple, et la pointe de
+ce glaive de volonté et de pensée pénétrante dont nous avons
+parlé, se réfléchissent assez peu et tiennent dans l'intelligence
+contemplative moins de place qu'ils n'ont réellement de valeur
+et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir agi
+beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le
+glaive devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de
+place à distance a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée,
+Or, M. Jouffroy, dans ses lucides et placides représentations
+d'intelligence, en est venu souvent à ne pas tenir compte de
+l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes par les
+hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un
+génie individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales
+l'atteint peu. Il est trop question avec lui, au point de
+vue où il se place, de se croiser les bras et de regarder,&mdash;avec
+lui qui, à l'heure la plus ardente de sa jeunesse, peignant
+la noble élite dont il faisait partie, écrivait: «L'espérance
+des nouveaux jours est en eux; ils en sont les apôtres
+prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut
+du monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt,
+par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la
+force des choses, ces deux images impérissables de la Divinité,
+sans lesquelles le monde ne saurait aller longtemps,
+se sont emparées de leurs coeurs pour revivre par eux et
+pour rajeunir l'humanité.»</p>
+
+<p>Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme
+que nous nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences
+si supérieures à leur action et à leur oeuvre. Quand
+nous avons dit qu'il y a dans l'atmosphère de cette période
+du siècle quelque chose qui coupe et atténue des talents, capables
+en d'autres époques de monter au génie, et quand
+M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque
+chose qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains,
+qu'un même fait diversement exprimé; car cette étendue si
+précoce, cette intelligence ouverte et traversée, qui se laisse,
+faire et accueille tour à tour ou à la fois toutes choses, est
+l'inverse de la concentration nécessaire au génie, qui, si
+élargi qu'il soit, tient toujours de l'allure du glaive.</p>
+
+<p>Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre
+l'homme, et nous n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie,
+de son rôle dans la science, de la méthode qu'il y
+apporte, et des résultats dont il peut l'avoir enrichie. C'est
+que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits réguliers sur
+lesquels notre incompétence est grande; d'autres les traiteront
+ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable
+article<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>, a entamé, avec le philosophe et le psychologiste,
+une discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le
+Chevalier<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a> a fait également. Et puis, nous l'avouerons,
+comme science, la philosophie nous affecte de moins en
+moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble et nécessaire
+exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer
+pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie
+est perpétuellement à recommencer pour chaque
+génération depuis trois mille ans, et elle est bonne en cela;
+c'est une exploration vers les hauts lieux, loin des objets
+voisins qui offusquent; elle replace sur nos têtes à leur vrai
+point les questions éternelles, mais elle ne les résout et ne
+les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités de
+détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin;
+mais dans la prétention principale qui la constitue, et qui
+s'adresse à l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas.
+Aussi je lui dirai à peu près comme Paul-Louis Courier disait
+de l'histoire: «Pourvu que ce soit exprimé à merveille, et
+qu'il y ait bien des vérités, de saines et précieuses observations
+de détail, il m'est égal à bord de quel système et à la
+suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est
+donc pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode
+des faits de conscience, le continuateur de Stewart et
+de Reid, celui qui, avec son modeste ami M. Damiron, s'est
+installé à demeure dans la psychologie d'abord conquise,
+sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin, et qui y
+règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé,
+ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons
+en M. Jouffroy<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>; c'est l'homme seulement que
+nous voulons de lui, l'écrivain, le penseur, une des figures
+intéressantes et assez mystérieuses qui nous reviennent inévitablement
+dans le cercle de notre époque, un personnage
+qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude contemplative,
+une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> <i>Revue encyclopédique</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> <i>Revue du Progrès social</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai de la
+psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à part un
+certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on en
+peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur et
+ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à recommencer
+pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur à
+la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord
+d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans
+l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son illusion
+est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment d'observation contemplative;
+car, s'il veut tirer le poisson hors de l'eau, s'il agite sa
+ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson, c'est sa propre
+image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre ébranlement,
+tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir n'est déjà
+plus.</blockquote>
+
+<p>M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets
+près de Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille
+ancienne et patriarcale de cultivateurs. Son grand-père, qui
+vécut tard, et dont la jeunesse s'était passée en quelque
+charge de l'ancien régime, avait conservé beaucoup de solennité,
+une grandeur polie et presque seigneuriale dans les
+manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et
+du père de M. Jouffroy restèrent <i>indivis</i>, malgré l'absence de
+l'oncle qui était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit
+ses premières études à Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil
+oncle prêtre; de là il partit pour Dijon, où il suivit le collége
+sans y être renfermé, lisant beaucoup à part des cours, et se
+formant avec indépendance. Il avait un goût marqué pour
+les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de
+l'École Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut
+frappé de son savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille,
+ses manières simples et franches, une sorte de rudesse âpre
+qu'il n'avait pas dépouillée, tout en lui accusait ce type vierge
+d'un enfant des montagnes, et qui était fier d'en être; ses
+camarades lui donnèrent le sobriquet de <i>Sicambre</i>. Ses premiers
+essais à l'École attestaient une lecture immense, et
+particulièrement des études historiques très-nourries. Un
+grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de
+l'École; les élèves provinciaux, entrés l'année précédente,
+MM. Dubois, Albrand aîné, Cayx, etc., s'étaient mis en devoir
+de lutter avec les élèves parisiens, jusque-là en possession
+des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, Bautain, Albrand
+jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer en
+bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour
+eux à des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution
+de 1814 pour qu'une spécialité philosophique pût
+être créée au sein de l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière
+et Boyer-Collard n'avaient professé qu'à la Faculté des
+Lettres, mais aucun enseignement philosophique approprié
+ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en 1814, l'honneur
+de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent ses
+premiers disciples.</p>
+
+<p>Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré
+sa vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la
+philosophie; je me le suis demandé toutes les fois que j'ai
+lu des pages historiques ou descriptives où sa plume excelle,
+toutes les fois que je l'ai entendu traiter de l'Art et du Beau
+avec une délicatesse si sentie et une expansion qui semble
+augmentée par l'absence, <i>ripae ulterioris amore</i>, ou enfin lorsqu'en
+certains jours tristes, au milieu des matières qu'il déduit
+avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de
+l'âme sous cette logique, et un regret profond dans son regard
+d'exilé. Mais non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la
+seule philosophie l'emploi de toutes ses facultés cachées, si
+quelques portions pittoresques ou passionnées restent chez
+lui en souffrance, il n'est pas moins fait évidemment pour
+cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous osons
+percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le
+génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination
+platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait
+à son gré les horizons. Un rude sacrifice s'est accompli
+en lui; il a fait pour le bien, il a pris sa science au sérieux
+et a voulu que rien de téméraire et de hasardé n'y restât.
+La réserve a empiété de jour en jour sur l'audace. En proie
+durant quinze années à cet inquiétant problème de la destinée
+humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses
+conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est
+calmé, mais il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse,
+mais quelque chose en lui a regretté la flamme, et
+son regard paraît souffrant. Nous disons qu'il a eu tort pour
+sa gloire, mais c'est un rare mérite moral que de faire ainsi;
+toute sagesse ici-bas est plus ou moins une contrition.</p>
+
+<p>Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans
+les rangs des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce
+qui signifie tout simplement que ces jeunes philosophes n'étaient
+pas bonapartistes, et qu'ils acceptaient la Restauration
+comme plus favorable à la pensée que l'Empire. Dans un article
+de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo Ortis, inséré au
+<i>Courrier Français</i> en 1819, je trouve exprimé à nu, et avec
+une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition
+aux conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer
+l'épée que pour défendre ou conquérir son indépendance.
+S'il attaque ses voisins pour les soumettre à son pouvoir,
+il se déshonore; s'il envahit leur territoire sous le prétexte
+d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se trompe lui-même.
+Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir,
+est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la
+plus injuste.</p>
+
+<p>«L'amour de la liberté commença la Révolution française;
+l'Europe, désavouant la politique de ses rois, nous accordait
+son estime et son admiration. Mais bientôt les applaudissements
+cessèrent. La justice avait été foulée aux pieds
+par les factions; la liberté devait périr avec elle: aussi ne la
+revit-on plus. Le nom seul subsista quelques années, pour
+accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir
+d'instrument à l'établissement du despotisme.</p>
+
+<p>«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue,
+et l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée
+française devait être plantée sur la frontière délivrée, pour
+avertir l'Europe de notre justice. On la promena en Allemagne,
+en Hollande, en Suisse, en Italie. Elle fit partout de
+funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, mais
+on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.»</p>
+
+<p>Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il
+ne le sentait pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une
+première invasion et à la menace d'une seconde. Ses craintes
+réalisées, et dans toute l'amertume du rôle de vaincu, il reprit
+avec ses amis les études philosophiques; un sentiment
+exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils
+étaient dans leur période stoïque, dans cette période de
+Fichte, par où passent d'abord toutes les âmes vertueuses.
+M. Jouffroy gagna le doctorat avec deux thèses remarquables,
+l'une sur <i>le Beau et le Sublime</i>, et l'autre sur <i>la Causalité</i>. A
+partir de 1816, il devint maître de conférences à l'École, et
+fut en même temps attaché au collège Bourbon jusqu'en 1822,
+époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École, le destitua
+aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de
+l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements
+avec ses amis dispersés en province, avec
+MM. Damiron et Dubois particulièrement, qu'on avait envoyés
+à Falaise, et ensuite avec ce dernier, à Limoges. C'étaient
+souvent des saillies d'imagination philosophique, non
+pas sur un tel point spécial et borné, mais sur l'ensemble des
+choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle des
+planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre
+en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura
+le plus aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu
+l'homme qui plus tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a
+pu s'empêcher de lancer ses ingénieux et hardis paradoxes
+sur <i>le Sommeil</i>, et qui consacre plusieurs leçons de son cours
+à la question de <i>la vie antérieure</i>. C'étaient encore, dans cette
+correspondance, des retours de désir vers le pays natal, vers
+la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin de peindre
+à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels
+dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines,
+la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les
+murmures et les balancements de nos sapins, le vêtement
+de brouillard que chaque matin ils prennent, et la funèbre
+obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans la tempête, les
+tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous
+de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent
+au plus haut de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim
+et de froid, tandis que les familles s'assemblent au bruit
+des toits ébranlés, et prient Dieu pour le voyageur? O mon
+pays que je regrette, quand vous reverrai-je?»</p>
+
+<p>En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré,
+et toute sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois,
+qui, placé alors à Besançon, et lui-même atteint de cruelles
+douleurs et pertes domestiques, y cherchait un allégement
+dans l'entretien de l'amitié et dans les impressions pacifiantes
+d'une majestueuse nature. M. Dubois a écrit et a bien voulu
+nous lire un récit de cette époque de sa vie où son âme et
+celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel
+morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où
+revivent à côté des circonstances individuelles les émotions
+religieuses et politiques d'alors, serait la révélation biographique
+la plus directe, tant sur les deux amis que sur toute
+la génération d'élite à laquelle ils appartiennent. Mais il faut
+se borner à une pâle idée. Après avoir reconnu et salué le
+toit patriarcal, le bois de sapins en face, à gauche, qui projette
+en montant ses <i>funèbres ombres</i>, avoir foulé la mousse
+épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être assis
+derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le
+berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis
+de se donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les
+revoir et de les montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;&mdash;car
+c'était tout au plus si ce dernier les avait, en venant,
+aperçues de loin à l'horizon dans la brume, et comme un
+ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami un matin,
+dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les
+prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle
+est le point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa
+source. En montant par un certain versant et par des sentiers
+bien choisis, on arrive au plus haut sans rien découvrir,
+et, au dernier pas exactement qui vous porte au plateau du
+sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M. Dubois,
+à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes
+les Alpes, comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul
+jet!» L'amphithéâtre glorieux encadrant le pays de Vaud,
+le miroir du Léman, dans un coin la Savoie rabaissée au pied
+du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel que la plume,
+quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la vapeur
+et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières,
+voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus
+familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en
+jouissant de l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il
+reportait son regard avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant,
+et tantôt sur le visage ébloui; il était comme satisfait
+de sa lente démonstration si magnifiquement couronnée, il
+était satisfait de sa montagne. A quelques pas en avant, un
+pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton, semblait
+aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe
+en fut vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que
+voilà toutes les mêmes impressions que dans les nôtres.»&mdash;Les
+images nombreuses et si belles dans la bouche de
+M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de cette
+rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant
+discours sur <i>la Destinée humaine</i>: «Le pâtre rêve comme
+nous à cette infinie création dont il n'est qu'un fragment;
+il se sent comme nous perdu dans cette chaîne d'êtres dont
+les extrémités lui échappent; entre lui et les animaux qu'il
+garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui arrive
+de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux,
+il n'y aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son
+propre droit, de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie
+d'infirme et de bornée, il a l'audace de poser au Créateur
+cette haute et mélancolique question: Pourquoi m'as-tu
+fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?» Dans ses
+leçons sur <i>le Beau</i>, qui par malheur n'ont été nulle part recueillies,
+M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée:
+«Tout parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le
+minéral le plus informe vit d'une vie sourde, et nous parle
+un langage mystérieux; et ce langage, le pâtre, dans sa
+solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant et plus que le savant
+et le philosophe, autant que le poëte!»</p>
+
+<p>Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet,
+M. Jouffroy s'étant adressé au pâtre pour le choix d'un certain
+sentier, le pâtre, sans sortir de son silence, fit signe du
+bâton et rentra dans son immobilité. Avant de savoir que
+M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur la Dôle,
+qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa contemplation
+avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse
+une forme de tableau si en rapport et si harmonieuse,
+je me l'étais souvent figuré, en effet, sur un plateau élevé
+des montagnes, avec moins de soleil, il est vrai, avec un horizon
+moins meublé de réalités et d'images, bien qu'avec autant
+d'air dans les cieux. A propos de son cours sur <i>la Destinée
+humaine</i>, où il semblait n'indiquer qu'à peine aux jeunes
+âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors
+lui entendre nommer, on disait dans un article du <i>Globe</i> de
+décembre 1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement
+amoureux du désert et de la nuit, il demeure
+immobile et debout sur son tertre sans verdure; mais du
+geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse à ses
+pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au
+bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.»</p>
+
+<p>Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne;
+s'il envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement
+les lieux, c'est par masses et formes générales, sans scrupule
+des détails, et avec une sorte de vérité ou d'illusion toujours
+majestueuse. «Les événements, a-t-il dit quelque part, sont
+si absolument déterminés par les idées, et les idées se
+succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la
+seule chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de
+se croiser les bras et de regarder s'accomplir des révolutions
+auxquelles les hommes peuvent si peu.» Voilà tout
+entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, regarder,
+assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade
+sur la Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de
+M. Jouffroy. Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de
+la sorte son Sinaï dans sa jeunesse, sa mystérieuse montagne
+où la destinée s'est comme offerte aux yeux, mieux éclairée
+seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul ne le sait que
+nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres,
+n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment
+envolé.</p>
+
+<p>Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter
+la scène, de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait
+là un vieux capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard,
+révolutionnaire de vieille souche et grand lecteur de
+Voltaire. Comme il redescendait le premier dans le sentier
+indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir peine à se détacher
+du sommet et se retourner encore, il les gourmandait
+de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce
+capitaine voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe
+le bon sens goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf
+et profond.</p>
+
+<p>Quelquefois, à travers leurs courses de la journée, il arrivait
+aux deux amis de passer à diverses reprises la frontière;
+ils se sentaient plus libres alors, soulagés du poids que le
+régime de ce temps imposait aux nobles âmes, et ils entonnaient
+de concert <i>la Marseillaise</i>, comme un défi et une espérance.
+Le soir, quand ils trouvaient des feux presque éteints,
+qu'avaient allumés les bergers, ils s'asseyaient auprès, et
+M. Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer,
+se rappelait les irruptions des Barbares, lesquels, comme des
+brassées de bois vert, la Providence avait jetés de temps à
+autre dans le foyer expirant des civilisations. Nul, s'il l'avait
+voulu, n'aurait eu plus que lui, au service de sa pensée, de
+ces grandes images agrestes et naturelles.</p>
+
+<p>En 1821, de retour à Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercèrent
+l'un sur l'autre une influence continue fort vive:
+M. Jouffroy initiait philosophiquement son ami qui n'avait
+pas, jusque-là, secoué tout à fait l'autorité en matière religieuse;
+M. Dubois entrecoupait par ses élans politiques ce
+qu'aurait eu de trop métaphysique et spéculatif le cours d'idées
+du philosophe. Leur santé à tous deux s'était fort altérée.
+M. Jouffroy acquit dès lors cette constitution plus nerveuse
+et cette délicatesse fine de complexion, si d'accord avec son
+âme, mais que quelque chose de plus robuste avait dissimulée.
+M. Cousin s'était engagé dans le carbonarisme et y poussait
+avec prosélytisme; après quelque hésitation, les deux
+amis y entrèrent, mais par M. Augustin Thierry, dans une
+vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin,
+Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquèrent à aucune des démonstrations
+civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand
+et à celui de Camille Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitué;
+M. Dubois l'était déjà. En 1823, notre philosophe écrivait
+dans la solitude cet article, <i>Comment les Dogmes finissent</i>, où
+éclatent la vertu et la foi frémissantes sous la persécution, où
+retentit dans le langage de la philosophie comme un écho
+sacré des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais élevé à une
+plus grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulée;
+depuis il s'est épanché, étendu, élargi, en descendant
+à la manière des fleuves, dont le flot peut s'accroître, mais ne
+regagne plus le niveau de la source.&mdash;En septembre 1824,
+<i>le Globe</i> fut fondé.</p>
+
+<p>Il semble aujourd'hui, à ouïr certaines gens, que <i>le Globe</i>
+n'eût pour but que de faire arriver plus commodément au
+pouvoir messieurs les doctrinaires grands et petits, après
+avoir passé six longues années à s'encenser les uns les autres.
+Peu de mots remettront à leur place ces ignorances et
+ces injures. M. Dubois, destitué, traduisait la Chronique de
+Flodoard pour la collection de M. Guizot, écrivait quelques
+articles aux <i>Tablettes universelles</i>, qui trop tôt manquèrent,
+se dévorait enfin dans l'intimité d'hommes fervents, étouffés
+comme lui, et dans les conversations brûlantes de chaque
+jour. M. Leroux, qui, après d'excellentes études faites à Rennes
+au même collège que M. Dubois, et avant de prendre rang
+comme une des natures de penseur les plus puissantes et les
+plus ubéreuses d'aujourd'hui, était simplement ouvrier typographe,
+M. Leroux avait imaginé, avec M. Lachevardière,
+imprimeur, d'entreprendre un journal utile, composé d'extraits
+de littérature étrangère, d'analyses des principaux
+voyages et de faits curieux et instructifs rassemblés avec
+choix. Il communiqua son cadre d'essai à M. Dubois, qui jugea
+que, dans cette simple idée de magasin à l'anglaise, il
+n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter
+une portion de doctrine, y introduire les questions de liberté
+littéraire, se poser contre la littérature impériale, et,
+sans songer à la politique puisqu'on était en pleine Censure,
+fonder du moins une critique nouvelle et philosophique. Des
+deux idées combinées de MM. Leroux et Dubois, naquit <i>le
+Globe</i>; mais celle de M. Dubois, bien que venue à l'occasion
+de l'autre, était évidemment l'idée active, saillante et nécessaire;
+aussi imprima-t-il au <i>Globe</i> le caractère de sa propre
+physionomie. M. Leroux y maintint toutefois sur le second
+plan l'exécution de son projet; et toute cette matière de
+voyages, de faits étrangers, de particularités scientifiques,
+qui occupa longtemps les premières pages du <i>Globe</i> avant
+l'invasion de la politique quotidienne, était ménagée par lui.
+Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M. Leroux
+ne se fit d'ailleurs au <i>Globe</i>, jusqu'en 1830, qu'une position
+bien inférieure à ses rares mérites et à sa portée d'esprit;
+par modestie, par fierté, cachant des convictions entières
+sous une bonhomie qu'on aurait dû forcer, il s'effaça
+trop; quatre ou cinq morceaux de fonds qu'il se décida à y
+écrire frappèrent beaucoup, mais ne l'y assirent pas au rang
+qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matériel du journal, mais en
+fait d'idées il y passa toujours plus ou moins pour un rêveur.
+Ses opinions, afin de prévaloir, avaient besoin d'arriver par
+M. Dubois<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la maintenons,
+bien que nos sentiments et nos jugements à l'égard de M. Leroux
+aient changé à mesure qu'il changeait lui-même. Ce n'est plus
+de sa modestie qu'il semblerait à propos de venir parler aujourd'hui.
+Lui aussi il est entré à pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet
+Océan Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son détroit de Magellan.
+Nous l'avions connu et aimé homme <i>distingué</i>, nous l'abandonnons
+révélateur et prophète. Mais nous irions jusqu'à regretter de l'avoir
+connu et loué, quand nous le voyons provoquer l'outrage, à propos de
+Jouffroy mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux
+de cet homme excellent, quand nous le voyons déverser l'amertume
+sur l'irréprochable et intègre M. Damiron; et tout cela parce que
+M. Leroux veut faire de Jouffroy son <i>précurseur</i> comme il a fait de
+M. Cousin son <i>Antechrist</i>.&mdash;Qu'il nous suffise de répéter ici que,
+nonobstant toutes les variations subséquentes, cet historique du <i>Globe</i>
+reste d'une parfaite exactitude.</blockquote>
+
+<p>M. Dubois s'était donc mis à l'oeuvre en septembre 1824,
+secondé de M. Leroux, et moyennant les avances financières
+de M. Lachevardière. MM. Jouffroy et Damiron, ses amis intimes,
+ne pouvaient lui manquer. M. Trognon travailla aussi
+dès les premiers numéros. Comme il y avait exposition de
+peinture au début, M. Thiers se chargea d'en rendre compte;
+sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien
+depuis au journal. M. Mérimée donna quelque chose d'abord,
+mais ne continua pas sa collaboration. Quelques jeunes gens,
+élèves distingués de MM. Jouffroy et Damiron, entrèrent de
+bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et Duchâtel, qui n'étaient
+pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers. Ils connaissaient
+les doctrinaires sans doute, ils étaient liés, ainsi
+que leurs maîtres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-être
+de loin avec M. Royer-Collard; personne dans cette réunion
+commençante n'en était aux préjugés brutaux et aux
+déclamations ineptes du <i>Constitutionnel</i>; mais par M. Dubois,
+âme du journal, un vif sentiment révolutionnaire et girondin
+se tenait en garde; et, dès que la Censure fut levée, cette
+pointe généreuse perça en toute occasion. M. de Rémusat, le
+plus doctrinaire assurément des rédacteurs du <i>Globe</i> par la
+subtilité de son esprit, par ses habitudes et ses liens de
+société, ne toucha longtemps que des sujets de pure littérature
+et de poésie; ce qu'il faisait avec une souplesse bien
+élégante. M. Duvergier de Hauranne n'avait pas à un moindre
+degré la préoccupation littéraire, et son zèle spirituel s'attaquait,
+dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et d'Irlande, à
+des points délicats de la controverse romantique. Ce n'est
+guère à M. Magnin toujours net et progressif, ou à M. Ampère
+survenu plus tard et adonné aux excursions studieuses, qu'on
+imputera un rôle dans la prétendue ligue. <i>Le Globe</i> n'a pas
+été fondé et n'a pas grandi sous le patronage des doctrinaires,
+c'est-à-dire des trois ou quatre hommes éminents à qui s'adressait
+alors ce nom. La bourse de M. Lachevardière, l'idée
+de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voilà les données
+primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs,
+des proscrits de l'Université, ce furent les vrais fondateurs;
+la génération des salons qui s'y joignit ensuite n'étouffa
+jamais l'autre.</p>
+
+<p>Le public, qui aime à faire le moins de frais possible en
+renommée, et qui est dur à accepter des noms nouveaux,
+voyant <i>le Globe</i> surgir, tenta d'en expliquer le succès, et presque
+le talent, par l'influence invisible et suprême de quelques
+personnages souvent cités. Ces personnages étaient sans
+doute bienveillants au <i>Globe</i>, mais cette bienveillance, tempérée
+de blâme fréquent ou même d'épigrammes légères, ne
+justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financièrement,
+lorsqu'en 1828, <i>le Globe</i> devenant tout à fait politique, M. Lachevardière
+retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les
+doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au
+cautionnement; mais c'était un simple placement de fonds
+sans enjeu. Du reste, occupés de leurs propres travaux, ces
+messieurs n'ont jamais contribué de leur plume à l'illustration
+du journal; une seule fois, s'il m'en souvient, M. Guizot
+écrivit une colonne officieuse sur un tableau de M. Gérard;
+peut-être a-t-il récidivé pour quelque autre cas analogue,
+mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article;
+M. de Broglie n'y a jamais écrit. Les prétendus patrons hantaient
+si peu ce lieu-là, qu'il a été possible à l'un des rédacteurs
+assidus de n'avoir pas, une seule fois durant les six ans,
+l'honneur d'y rencontrer leur visage. La verdeur de certains
+articles allait, de temps à autre, éveiller leur sévérité et raviver
+les nuances. M. Royer-Collard réprouva hautement
+l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamné,
+quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-même, bien
+que plus rapproché du journal par son âge et par ses amis,
+s'en séparait crûment dans la conversation; il ne répondait
+pas de ses disciples, il censurait leur marche, et savait marquer
+plus d'un défaut avec quelque trait de cette verve incomparable
+qu'on lui pardonne toujours, et que <i>le Globe</i> ne
+lui paya jamais qu'en respects.</p>
+
+<p>Si l'on examine enfin l'allure et le langage du <i>Globe</i> depuis
+qu'il devint expressément politique, c'est-à-dire sous les ministères
+Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse,
+une fermeté de ton qu'aucun organe de l'opposition d'alors
+n'a surpassées. Le ministère Martignac y fut attaqué de bonne
+heure avec une exigence dont MM. de Rémusat, Duchâtel et
+Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui de s'étonner.
+La question des Jésuites et de la liberté absolue d'enseignement
+prêta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois,
+à une controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque
+pour le moment, mais du moins aussi peu doctrinaire
+que possible. M. de Rémusat, qui traita presque seul la
+politique des derniers mois avant Juillet, durant la prison de
+M. Dubois, ne détourna pas un seul instant le journal de la
+ligne extrême où il était lancé; vers cette fin de la lutte,
+toutes les pensées n'en faisaient qu'une pour la délivrance,
+il semblait même qu'il y eût dans cette rédaction du <i>Globe</i>
+des vues et des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs.
+Quand M. Thiers, au début du <i>National</i>, développait sa théorie
+constitutionnelle, et venait professer Delorme comme résumé
+de son Histoire de la Révolution, ces articles ingénieux
+étaient regardés comme de purs jeux de forme et des fictions
+un peu vaines au prix de la grande question populaire et sociale;
+et ce n'était pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi,
+c'était M. Duchâtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence
+marquée, division au <i>Globe</i> en quelque matière, cette dissidence
+portait, le dirai-je? sur la question dite romantique.
+L'école romantique des poëtes ne put jamais faire irruption
+au <i>Globe</i>, et le gagner comme organe à elle; mais elle y avait
+des alliés et des intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui
+qui écrit ces lignes, penchaient plus ou moins du côté novateur
+en poésie; MM. Dubois, Duvergier, de Rémusat, et l'ensemble
+de la rédaction, étaient en méfiance, quoique généralement
+bienveillants. Tous ces petits mouvements intérieurs
+se dessinèrent avec feu à l'occasion du drame de <i>Hernani</i>,
+qui eut pour résultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hélas!
+rapprochement littéraire, union politique, tout cela manqua
+bientôt.</p>
+
+<p>Au <i>Globe</i>, M. Jouffroy tint une grande place; il était le philosophe
+généralisateur, le dogmatique par excellence, de
+même que M. Damiron était le psychologue analyste et sagace,
+de même que M. Dubois était le politique ému et acéré,
+le critique chaleureux. Indépendamment des articles recueillis
+dans le volume des <i>Mélanges</i>, M. Jouffroy en a écrit plusieurs
+sur des sujets d'histoire ou de géographie, et y a porté
+sa large manière. Il cherchait à tirer des antécédents historiques,
+des conditions géographiques et de l'esprit religieux
+des peuples, la loi de leur mouvement et de leur destinée.
+Les résultats les plus généraux de ses méditations à ce sujet
+sont consignés dans deux leçons d'un cours particulier professé
+par lui en 1826 (<i>de l'État actuel de l'Humanité</i>). Il ne
+s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion
+active et stimulante, l'appel à l'énergie morale d'un chacun;
+il n'y imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe,
+le calme et le quiétisme brahmanique aux assistants
+éclairés, sous peine de déchéance aveugle et de fatuité. Au
+contraire, il y marquait l'initiative à la civilisation chrétienne,
+et le devoir d'agir à chacun de ses membres; il y disait avec
+plainte: «Comment aurions-nous des hommes politiques,
+des hommes d'État, quand les questions dont la solution
+réfléchie peut seule les former ne sont pas même poses,
+pas même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail;
+quand, au lieu de regarder à l'horizon, ils regardent
+à leurs pieds; quand, au lieu d'étudier l'avenir du monde,
+et dans cet avenir celui de l'Europe, et dans celui de l'Europe
+la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils ne
+s'occupent que des détails du ménage national?... Nous ne
+concevons pas que tant de gens de conscience se jettent
+dans les affaires politiques, et poussent le char de notre
+fortune dans un sens ou clans un autre, avant d'avoir songé
+à se poser ces grandes questions.... Je sais que la marche
+de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé son
+avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques
+hommes: mais ce que nous ne pouvons empêcher ni
+faire, nous pouvons du moins le retarder ou le précipiter
+par notre mauvaise ou bonne conduite. Dans les larges cadres
+de la destinée que la Providence a faite au monde,
+il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le
+dévouement des héros et l'égoïsme des lâches.»</p>
+
+<p>C'était dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré,
+à l'ouverture d'un des cours particuliers auxquels le confinait
+l'interdiction universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi.
+Ces cours privés étaient fort recherchés; quelques esprits
+déjà mûrs, des camarades du maître, des médecins depuis
+célèbres, une élite studieuse des salons, plusieurs représentants
+de la jeune et future pairie, composaient l'auditoire
+ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement était
+petit, et une réunion plus apparente serait aisément devenue
+suspecte avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement,
+à ces prédications de la philosophie; on y arrivait
+comme avec ferveur et discrétion; il semblait qu'on y vînt
+puiser à une science nouvelle et défendue, qu'on y anticipât
+quelque chose de la foi épurée de l'avenir. Quand les quinze
+ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que la clef
+avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers
+coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé
+à la cheminée, commençait presque à voix basse, et après un
+long silence. La figure, la personne même de M. Jouffroy est
+une de celles qui frappent le plus au premier aspect, par je
+ne sais quoi de mélancolique, de réservé, qui fait naître l'idée
+involontaire d'un mystérieux et noble inconnu. Il commençait
+donc à parler; il parlait du Beau, ou du Bien moral, ou
+de l'immortalité de l'âme; ces jours-là, son teint plus affaibli,
+sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son regard,
+ajoutaient dans les esprits aux réminiscences idéales
+du <i>Phédon</i>. Son accent, après la première moitié assez monotone,
+s'élevait et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait
+ou se remplissait de rayons. Son éloquence déployée
+prolongeait l'heure et ne pouvait se résoudre à finir. Le jour
+qui baissait agrandissait la scène; on ne sortait que croyant
+et pénétré, et en se félicitant des germes reçus. Depuis qu'il
+professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on attendait
+de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement
+privé, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant
+d'alors<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Voir, si l'on veut, dans les poésies de Joseph Delorme deux
+pièces adressées à M. Jouffroy, qui n'y est pas nommé, l'une à M***:
+<i>O vous qui lorsque seul</i>, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: <i>Le Soir
+de la Jeunesse</i>. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que cette
+dernière pièce a été également inspirée par lui.&mdash;Dans une dernière
+édition de <i>Joseph Delorme</i> (1861), on peut lire (page 299) une lettre
+de Jouffroy adressée à l'auteur; il s'était en partie reconnu.</blockquote>
+
+<p>M. Jouffroy en était, en ces années-là, à cette période heureuse
+où luit l'étoile de la jeunesse, à la période de nouveauté
+et d'invention; il se sentait, à l'égard de chaque vérité successive,
+dans la fraîcheur d'un premier amour; depuis, il se
+répète, il se souvient, il développe. Le malheur a voulu
+qu'avec sa facilité de parler et son indolence d'écrire, il ait
+improvisé ses leçons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle
+part été fixées dans leur verve délicate et leur vivacité naissante.
+M. Jouffroy se détermine malaisément à écrire, bien
+qu'une fois à l'oeuvre sa plume jouisse de tant d'abondance.
+Il n'a publié d'original que la préface en tête des <i>Esquisses
+morales</i> de Stewart, et ses articles, la plupart recueillis dans
+les <i>Mélanges</i>: l'introduction promise des Oeuvres de Reid n'a
+pas paru. Philosophe et démonstrateur éloquent encore plus
+qu'écrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste, convie
+peu M. Jouffroy; il souffre évidemment et retarde le plus
+possible de s'y emprisonner; il la déborde toujours. La lutte
+étroite, la joute de la pensée et du style ne lui va pas. Il ne
+s'applique point à la fermeté de Pascal; sa forme, à lui, quand
+il lui en faut une, est belle et ample, mais lâchée, comme on
+dit.</p>
+
+<p>Saint Jérôme appelle quelque part saint Hilaire, évêque de
+Poitiers, <i>le Rhône de l'éloquence gauloise</i>. M. Jouffroy serait
+bien plutôt une Loire épanouie qu'un Rhône impétueux,
+comme elle lent, large, inégalement profond, noyant démesurément
+ses rives.</p>
+
+<p>M. Jouffroy, entré à la Chambre depuis deux ans, a montré
+peu d'inclination pour la politique, et s'est à peine efforcé
+d'y réussir. On le conçoit; dans ses habitudes de pensée et
+de parole, il a besoin d'espace et de temps pour se dérouler,
+et de silence en face de lui. Il avait contre son début, dans
+cette assemblée assez vulgaire, d'être suspect de métaphysique
+dès le moindre préambule. Et pourtant la parole, hardiment
+prise en deux ou trois occasions, eût vaincu ce préjugé;
+M. Jouffroy aurait eu beau jeu à entamer la question
+européenne selon ses idées de tout temps, à tracer le rôle
+obligé de la France, et à flétrir pour le coup la politique <i>de
+ménage</i> à laquelle on l'assujettit: il n'en a rien fait, soit que
+l'humeur contemplative ait prédominé et l'ait découragé de
+l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si ouverte à
+entendre, il ait souri sur son banc avec dédain<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> M. Jouffroy, depuis, s'est décidé à parler, et il l'a fait avec le
+succès que nous présagions, bien que dans un sens un peu différent de
+celui qui nous semblait probable à cette date de décembre 1833, et
+que nous eussions préféré.</blockquote>
+
+<p>Car, malgré tout le progrès de la disposition contemplative,
+il y a en M. Jouffroy le côté dédaigneux, ironique, l'ancien
+côté actif refoulé, qui se fait sentir amèrement par retours,
+et qui tranche, comme un éclair, sur un grand fonds de calme
+et d'ennui. Il y a le vieil homme, qui fut sévère au passé,
+hostile aux révélations, l'adversaire railleur du baron d'Eckstein,
+le philosophe qui ignore et supprime ce qui le gêne,
+comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie
+du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier
+mouvement susceptible et chatouilleux, la lèvre qui
+s'amincit et se pince, une rougeur rapide à une joue qui
+soudain pâlit.</p>
+
+<p>Mais il y a tout aussitôt et très-habituellement le côté bon,
+plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode
+aux intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe
+presque outrageux, vous démontre au long des clartés et sait
+y démêler de nouvelles finesses; une disposition humaine et
+morale, une bienveillance qui prend intérêt, qui ne se dégoûte
+ni ne s'émousse plus. L'idée de devoir préside à cette
+noble partie de l'âme que nous peignons; si le premier mouvement
+s'échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours.</p>
+
+<p>Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'espérer
+de M. Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne
+pouvons nous empêcher de lui demander, parce qu'il nous
+y semble admirablement propre, bien que ce soit hors de sa
+ligne apparente. On a reproché à quelques endroits de sa
+psychologie de tenir du roman; nous sommes persuadé qu'un
+roman de lui, un vrai roman, serait un trésor de psychologie
+profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine par
+là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus
+durable; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls
+ont vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a
+déjà projeté), ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie
+réelle, qui consiste, selon nous, en observations détachées
+plutôt qu'en système; ce serait un refuge brillant pour toutes
+les facultés poétiques de sa nature qui n'ont pas donné. Je la
+vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce <i>Woldemar</i> non
+subtil, bien supérieur à l'autre de Jacobi. L'exposition serait
+lente, spacieuse, aérée, comme celles de l'Américain dont
+l'auteur a tant aimé la prairie et les mers<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>. Il y aurait dès
+l'abord des pâturages inclinés et de ces tableaux de moeurs
+antiques que savent les hommes des hautes terres. Les personnages
+surviendraient dans cette région avec harmonie et
+beauté. Le héros, l'amant, flotterait de la passion à la philosophie,
+et on le suivrait pas à pas dans ses défaillances touchantes
+et dans ses reprises généreuses. Comme l'amitié,
+comme l'amour naissant qui s'y cache, se revêtiraient d'un
+coloris sans fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs
+mystères par des aspects aplanis! Comme les pâles et arides
+intervalles s'étendraient avec tristesse jusqu'au sein des vertes
+années! Que la lutte serait longue, marquée de sacrifice, et
+que le triomphe du devoir coûterait de pleurs silencieux!
+Allez, osez, ô Vous dont le drame est déjà consommé au dedans; remontez un jour en idée cette Dôle avec votre ami
+vieilli; et là, non plus par le soleil du matin, mais à l'heure
+plus solennelle du couchant, reposez devant nous le mélancolique
+problème des destinées; au terme de vos récits abondants
+et sous une forme qui se grave, montrez-nous le sommet
+de la vie, la dernière vue de l'expérience, la masse au
+loin qui gagne et se déploie, l'individu qui souffre comme
+toujours, et le divin, l'inconsolé désir ici-bas du poëte, de
+l'amant et du sage!</p>
+
+<p>Décembre 1833.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Fenimore Cooper.</blockquote>
+
+<br>
+
+<p>M. Jouffroy, que nous tâchions ainsi de peindre avec un soin et des
+couleurs où se mêlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant à
+tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu après,
+un volume posthume de <i>Nouveaux Mélanges philosophiques</i>; la haine et
+l'esprit de parti s'en emparèrent. Les funérailles de l'honnête homme
+et du sage furent célébrées par des querelles furieuses; l'infamie des
+insultes particulières aux gazettes ecclésiastiques n'y manqua pas. Un
+penseur mélancolique a dit: «Tenons-nous bien, ne mourons pas;
+car, sitôt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine,
+servira de marchepied à quelqu'un pour se faire voir et pérorer.
+Trop heureux si, derrière notre pierre, le lâche et le méchant ne
+s'abritent pas pour lancer leurs flèches, comme Pâris caché derrière
+le tombeau d'Ilus!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>M. AMPÈRE</h3>
+
+
+<p>Le vrai savant, l'<i>inventeur</i>, dans les lois de l'univers et dans
+les choses naturelles, en venant au monde est doué d'une organisation
+particulière comme le poëte, le musicien. Sa qualité
+dominante, en apparence moins spéciale, parce qu'elle appartient
+plus ou moins à tous les hommes et surtout à un certain
+âge de la vie où le besoin d'apprendre et de découvrir nous
+possède, lui est propre par le degré d'intensité, de sagacité,
+d'étendue. Chercher la cause et la raison des choses, trouver
+leurs lois, le tente, et là où d'autres passent avec indifférence
+ou se laissent bercer dans la contemplation par le sentiment,
+il est poussé à voir au delà et il pénètre. Noble faculté qui,
+à ce degré de développement, appelle et subordonne à elle
+toutes les passions de l'être et ses autres puissances! On en a
+eu, à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du nôtre, de
+grands et sublimes exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et
+tant d'autres à des rangs voisins, ont excellé dans cette faculté
+de trouver les rapports élevés et difficiles des choses cachées,
+de les poursuivre profondément, de les coordonner,
+de les rendre. Ils ont à l'envi reculé les bornes du connu et
+repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle
+part peut-être cette faculté de l'intelligence avide, cet appétit
+du savoir et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a
+été plus en saillie, plus à nu et dans un exemple mieux démontrable
+que chez M. Ampère qu'il est permis de nommer
+tout à côté d'eux, tant pour la portée de toutes les idées que
+pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces autres
+hommes éminents que j'ai cités, une volonté froide et supérieure
+dirigeait la recherche, l'arrêtait à temps, l'appesantissait
+sur des points médités, et, comme il arrivait trop souvent,
+la suspendait pour se détourner à des emplois moindres.
+Chez M. Ampère, l'idée même était maîtresse. Sa brusque
+invasion, son accroissement irrésistible, le besoin de la saisir,
+de la presser dans tous ses enchaînements, de l'approfondir
+en tous ses points, entraînaient ce cerveau puissant auquel la
+volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est le
+triomphe, le surcroît, si l'on veut, et l'indiscrétion de l'idée
+savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne
+ou s'y confond. L'imagination, l'art ingénieux et compliqué,
+la ruse des moyens, l'ardeur même de coeur, y passent et
+l'augmentent. Quand une idée possède cet esprit inventeur,
+il n'entend plus à rien autre chose, et il va au bout dans tous
+les sens de cette idée comme après une proie, ou plutôt elle
+va au bout en lui, se conduisant elle-même, et c'est lui qui
+est la proie. Si M. Ampère avait eu plus de cette volonté suivie,
+de ce caractère régulier, et, on peut le dire, plus ou
+moins ironique, positif et sec, dont étaient munis les hommes
+que nous avons nommés, il ne nous donnerait pas un tel spectacle,
+et, en lui reconnaissant plus de conduite d'esprit et
+d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant en quête,
+le chercheur de causes aussi à nu.</p>
+
+<p>Il est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si grande
+et de sa science irrassasiable, il y a, grâce à cette vocation
+imposée, à cette direction impérieuse qu'il subit et ne se
+donne pas, il y a tous les instincts primitifs et les passions de
+coeur conservées, la sensibilité que s'était de bonne heure
+trop retranchée la froideur des autres, restée chez lui entière,
+les croyances morales toujours émues, la naïveté, et de plus
+en plus jusqu'au bout, à travers les fortes spéculations, une
+inexpérience craintive, une enfance, qui ne semblent point
+de notre temps, et toutes sortes de contrastes.</p>
+
+<p>Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge
+et Cuvier, ce sont, par exemple, leurs prétentions ou leurs
+qualités d'hommes d'État, d'hommes politiques influents, ce
+sont les titres et les dignités dont ils recouvrent et quelquefois
+affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne me trompe, des <i>distractions</i>
+aussi et des <i>absences</i> de ce génie, et, qui pis est,
+volontaires. Chez M. Ampère, les contrastes sont sans doute
+d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est
+qu'ici la vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses
+également y paraissent, elles restent plus naïves et
+comme touchantes, laissant subsister l'entière vénération
+dans le sourire.</p>
+
+<p>Deux parts sont à faire dans l'histoire des savants: le côté
+sévère, proprement historique, qui comprend leurs découvertes
+positives et ce qu'ils ont ajouté d'essentiel au monument
+de la connaissance humaine, et puis leur esprit en lui-même
+et l'anecdote de leur vie. La solide part de la vie scientifique
+de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge bien compétent,
+M. Littré<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>, nous avons donc à faire connaître, s'il
+se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine,
+dans sa formation active, son étendue, ses digressions
+et ses mélanges, à dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes
+d'esprit, ses richesses d'âme, et à fixer les principaux
+traits de sa physionomie dans cette élite de la famille humaine
+dont il est un des fils glorieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> L'article de M. Littré suivait immédiatement le nôtre dans la
+<i>Revue des Deux Mondes</i>.</blockquote>
+
+<p>André-Marie Ampère naquit à Lyon le 20 janvier 1775. Son
+père, négociant retiré, homme assez instruit, l'éleva lui-même
+au village de Polémieux<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>, où se passèrent de nombreuses
+années. Dans ce pays sauvage, montueux, séparé des
+routes, l'enfant grandissait, libre sous son père, et apprenait
+tout presque de lui-même. Les combinaisons mathématiques
+l'occupèrent de bonne heure; et, dans la convalescence d'une
+maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux
+d'un biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé
+de lui enseigner le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition
+singulière pour les mathématiques, il la favorisa, procurant
+à l'enfant les livres nécessaires, et ajournant l'étude approfondie
+du latin à un âge plus avancé. Le jeune Ampère connaissait
+déjà toute la partie élémentaire des mathématiques
+et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le besoin
+de pousser au delà le fit aller un jour à Lyon avec son père.
+M. l'abbé Daburon (depuis inspecteur général des études) vit
+entrer alors dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant
+son fils de onze à douze ans, très-petit pour son âge.
+M. Ampère demanda pour son fils les ouvrages d'Euler et de
+Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils étaient en latin:
+sur quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le latin; et
+le père dit: «Je les expliquerai à mon fils»; et M. Daburon
+ajouta: «Mais c'est le calcul différentiel qu'on y emploie, le
+savez-vous?» Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon
+lui offrit de lui donner quelques leçons, et cela se fit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> Un document précis, qui nous est fourni depuis, le fait naître
+à ce village de Polémieux; M. Ampère s'était dit toujours né à Lyon.</blockquote>
+
+<p>Vers ce temps, à défaut de l'emploi des infiniment petits,
+l'enfant avait de lui-même cherché, m'a-t-on dit, une solution
+du problème des tangentes par une méthode qui se rapprochait
+de celle qu'on appelle méthode des limites. Je renvoie
+le propos, dans ses termes mêmes, aux géomètres.</p>
+
+<p>Les soins de M. Daburon tirèrent le jeune émule de Pascal
+de son embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En
+même temps un ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succès
+de botanique, lui en inspirait le goût, et le guidait pour
+les premières connaissances. Le monde naturel, visible, si vivant
+et si riche en ces belles contrées, s'ouvrait à lui dans
+ses secrets, comme le monde de l'espace et des nombres. Il
+lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres, particulièrement
+l'Encyclopédie, d'un bout à l'autre. Rien n'échappait à sa
+curiosité d'intelligence; et une fois qu'il avait conçu, rien ne
+sortait plus de sa mémoire. Il savait donc et il sut toujours,
+entre autres choses, tout ce que l'Encyclopédie contenait, y
+compris le blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette
+universalité de connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin.
+S'il débuta par savoir au complet l'Encyclopédie du XVIIIe siècle,
+il resta encyclopédique toute sa vie. Nous le verrons, en
+1804, combiner une refonte générale des connaissances humaines;
+et ses derniers travaux sont un plan d'encyclopédie
+nouvelle.</p>
+
+<p>Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y
+gagna en vigueur et en originalité; il apprit tout à son heure
+et à sa fantaisie, et il n'y prit aucune habitude de discipline.</p>
+
+<p>Fit-il des vers dès ce temps-là, ou n'est-ce qu'un peu plus
+tard? Quoi qu'il en soit, les mathématiques, jusqu'en 93, l'occupèrent
+surtout. A dix-huit ans, il étudiait la <i>Mécanique
+analytique</i> de Lagrange, dont il avait refait presque tous les
+calculs; et il a répété souvent qu'il savait alors autant de mathématiques
+qu'il en a jamais su.</p>
+
+<p>La Révolution de 89, en éclatant, avait retenti jusqu'à l'âme
+du studieux mais impétueux jeune homme, et il en avait
+accepté l'augure avec transport. Il y avait, se plaisait-il à dire
+quelquefois, trois événements qui avaient eu un grand empire,
+un empire décisif sur sa vie: l'un était la lecture de l'Éloge
+de Descartes par Thomas, lecture à laquelle il devait son
+premier sentiment d'enthousiasme pour les sciences physiques
+et philosophiques. Le second événement était sa première
+communion qui détermina en lui le sentiment religieux et
+catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaçable. Enfin il
+comptait pour le troisième de ces événements décisifs la prise
+de la Bastille, qui avait développé et exalté d'abord son sentiment
+libéral. Ce sentiment, bien modifié ensuite, et par son
+premier mariage dans une famille royaliste et dévote, et plus
+tard par ses retours sincères à la soumission religieuse et ses
+ménagements forcés sous la Restauration, s'est pourtant
+maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe et
+dans son essence. M. Ampère, par sa foi et son espoir constant
+en la pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est
+resté vraiment de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait
+et faisait faute, son intelligence gardait son audace. Il eut
+foi, toujours et de plus en plus, et avec coeur, à la civilisation,
+à ses bienfaits, à la science infatigable en marche vers <i>les
+dernières limites, s'il en est, des progrès de l'esprit humain</i><a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>.
+Il disait donc vrai en comptant pour beaucoup chez lui le sentiment
+<i>libéral</i> que le premier éclat de tonnerre de 89 avait
+Enflammé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> Préface de l'<i>Essai sur la Philosophie des
+Sciences</i>.</blockquote>
+
+<p>D'illustres savants, que j'ai nommés déjà, et dont on a relevé
+fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi
+jusqu'au bout, et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux,
+le goût, l'amour des sciences et de leurs progrès; mais,
+notons-le, c'était celui des sciences purement mathématiques,
+physiques et naturelles. M. Ampère, différent d'eux et plus
+libéral en ceci, n'omettait jamais, dans son zèle de savant, la
+pensée morale et civilisatrice, et, en ayant espoir aux résultats,
+il croyait surtout et toujours à l'âme de la science.</p>
+
+<p>En même temps que, déjà jeune homme, les livres, les
+idées et les événements l'occupaient ainsi, les affections morales
+ne cessaient pas d'être toutes-puissantes sur son coeur.
+Toute sa vie il sentit le besoin de l'amitié, d'une communication
+expansive, active, et de chaque instant: il lui fallait
+verser sa pensée et en trouver l'écho autour de lui. De ses
+deux soeurs, il perdit l'aînée, qui avait eu beaucoup d'action
+sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilité dans des vers
+composés longtemps après. Ce fut une grande douleur. Mais
+la calamité de novembre 93 surpassa tout. Son père était juge
+de paix à Lyon avant le siége, et pendant le siége il avait continué
+de l'être, tandis que la femme et les enfants étaient
+restés à la campagne. Après la prise de la ville, on lui fit un
+crime d'avoir conservé ses fonctions; on le traduisit au tribunal
+révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous les yeux la
+lettre touchante, et vraiment sublime de simplicité, dans laquelle
+il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une
+pièce de plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité
+courageuse et l'élévation pure de l'âme humaine en ces
+extrémités. Je cite quelques passages religieusement, et sans
+y altérer un mot:</p>
+
+<blockquote><p>
+«J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un
+baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret
+d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus
+cruelle séparation, une patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai tant à
+coeur la prospérité. Je désire que ma mort soit le sceau d'une réconciliation
+générale entre tous nos frères. Je la pardonne à ceux qui s'en
+réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée, et à ceux qui l'ont ordonnée.
+J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, dont je suis une des
+plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur le peu de biens qui nous
+suffisait, grâce à la sage économie et à notre frugalité, qui fut ta vertu
+favorite.... Après ma confiance en l'Éternel, dans le sein duquel j'espère
+que ce qui restera de moi sera porté, ma plus douce consolation
+est que tu chériras ma mémoire autant que tu m'as été chère. Ce retour
+m'est dû. Si du séjour de l'Éternité, où notre chère fille m'a précédé,
+il m'était donné de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que
+mes chers enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils
+jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant
+les yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nos
+coeurs l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre nature!...
+Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais en sorte
+qu'elle l'ignore; <i>quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui</i>.
+Tant que tu les posséderas et qu'ils te posséderont, embrassez-vous en
+mémoire de moi: je vous laisse à tous mon coeur.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Suivent quelques soins d'économie domestique, quelques
+avis de restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique
+probité; le tout signé en ces mots: <i>J.-J. Ampère, époux, père,
+ami, et citoyen toujours fidèle</i>. Ainsi mourut, avec résignation,
+avec grandeur, et s'exprimant presque comme Jean-Jacques
+eût pu faire, cet homme simple, ce négociant retiré, ce juge
+de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants illustres,
+comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de
+la Révolution, dévorés par elle, mais pieux jusqu'au bout, et
+ne la maudissant pas!</p>
+
+<p>Parmi ses notes dernières et ses instructions d'économie à
+sa femme, je trouve encore ces lignes expressives, qui se
+rapportent à ce fils de qui il attendait tout: «Il s'en faut
+beaucoup, ma chère amie, que je te laisse riche, et même une
+aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à ma mauvaise conduite
+ni à aucune dissipation. Ma plus grande dépense a été
+l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre
+fils ne pouvait se passer pour son instruction; mais cette dépense
+même était une sage économie, puisqu'il n'a jamais
+eu d'autre maître que lui-même.»</p>
+
+<p>Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa
+douleur ou plutôt sa stupeur suspendit et opprima pendant
+quelque temps toutes ses facultés. Il était tombé dans une espèce
+d'idiotisme, et passait sa journée à faire de petits tas de
+sable, sans que plus rien de savant s'y traçât. Il ne sortit de
+son état morne que par la botanique, cette science innocente
+dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques sur ce
+sujet lui tombèrent un jour sous la main, et le remirent sur
+la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme,
+un entraînement sans bornes; car rien ne s'ébranlait
+à demi dans cet esprit aux pentes rapides. Vers ce même
+temps, par une coïncidence heureuse, un <i>Corpus poetarum
+latinorum</i>, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers d'Horace
+dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui révéla
+la muse latine. C'était l'ode à Licinius et cette strophe:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Saepius ventis agitatur ingens</p>
+<p>Pinus, et celsae graviore casu</p>
+<p>Decidunt turres, feriuntque summos</p>
+<p> Fulmina montes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il se remit dès lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux
+poëtes les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce goût,
+cette science des poëtes se mêla passionnément à sa botanique,
+et devint comme un chant perpétuel avec lequel il accompagnait
+ses courses vagabondes. Il errait tout le jour par
+les bois et les campagnes, herborisant, récitant aux vents des
+vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui endormait
+ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il
+rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait
+dans un petit jardin, observant l'ordre des familles
+naturelles. Ces années de 94 à 97 furent toutes poétiques,
+comme celles qui avaient précédé avaient été principalement
+adonnées à la géométrie et aux mathématiques. Nous
+le verrons bientôt revenir à ces dernières sciences, y joignant
+physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour
+de longues années, à l'idéologie, à la métaphysique, jusqu'à
+ce que la physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et
+pour sa gloire: singulière alternance de facultés et de produits
+dans cette intelligence féconde, qui s'enrichit et se bouleverse,
+se retrouve et s'accroît incessamment.</p>
+
+<p>Celui qui, à dix-huit ans, avait lu la <i>Mécanique analytique</i>
+de Lagrange, récitait donc à vingt ans les poëtes, se berçait
+du rhythme latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait
+même à composer des vers dans cette dernière langue. Il entamait
+aussi le grec. Il y a une description célèbre du cheval
+chez Homère, Virgile et le Tasse<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>: il aimait à la réciter
+successivement dans les trois langues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Homère, Iliade, VI; Virgile, Énéide, XI; et le Tasse, probablement
+Jérusalem délivrée, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin de
+sa prison, est comparé au coursier belliqueux qui rompt ses liens.</blockquote>
+
+<p>Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait
+en ces moments toute une nouvelle existence dont il s'enivrait.
+Circonstance piquante et qui est bien de lui! cette nature
+qu'il aimait et qu'il parcourait en tous sens alors avec
+ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il ne la voyait
+pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut levé seulement
+plus tard. Il était myope, et il vint jusqu'à un certain
+âge sans porter de lunettes ni se douter de la différence.
+C'est un jour, dans l'île Barbe, que, M. Ballanche lui ayant
+mis des lunettes sans trop de dessein, un cri d'admiration lui
+échappa comme à une seconde vue tout d'un coup révélée:
+il contemplait pour la première fois la nature dans ses couleurs
+distinctes et ses horizons, comme il est donné à la prunelle
+humaine.</p>
+
+<p>Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour
+le jeune Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves
+sans nombre dans les papiers de tous genres amassés devant
+nous et qui nous sont confiés, trésor d'un fils. Il écrivit
+beaucoup de vers français et ébaucha une multitude de
+poëmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons,
+madrigaux, charades, etc. Je trouve des scènes écrites d'une
+tragédie d'<i>Agis</i>, des fragments, des projets d'une tragédie de
+<i>Conradin</i>, d'une <i>Iphigénie en Tauride</i>..., d'une autre pièce où
+paraissaient Carbon et Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien
+et Titus; un morceau d'un poëme moral sur la vie;
+des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante; une ébauche
+de poëme sur les sciences naturelles; un commencement
+assez long d'une grande épopée intitulée <i>l'Américide</i>, dont le
+héros était Christophe Colomb. Chacun de ces commencements,
+d'ordinaire, forme deux ou trois feuillets de sa grosse
+écriture d'écolier, de cette écriture qui avait comme peur
+sans cesse de ne pas être assez lisible; et la tirade s'arrête
+brusquement, coupée le plus souvent par des <i>x</i> et <i>y</i>, par la
+<i>formule générale pour former immédiatement toutes les puissances
+d'un polynôme quelconque</i>: je ne fais que copier. Vers
+ce temps, il construisait aussi une espèce de langue philosophique
+dans laquelle il fit des vers; mais on a là-dessus trop
+peu de données pour en parler. Ce qu'il faut seulement conclure
+de cet amas de vers et de prose où manque, non pas la
+facilité, mais l'art, ce que prouve cette littérature poétique,
+blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, l'exubérance
+et inquiétude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans,
+dont la direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement
+s'essayait sur tous les points et ne se faisait jour sur
+aucun. Mais un sentiment supérieur, le sentiment le plus cher
+et le plus universel de la jeunesse, manquait encore, et le
+coeur allait éclater.</p>
+
+<p>Je trouve sur une feuille, dès longtemps jaunie, ces lignes
+tracées. En les transcrivant, je ne me permets point d'en altérer
+un seul mot, non plus que pour toutes les citations qui
+suivront. Le jeune homme disait:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Parvenu à l'âge où les lois me rendaient maître de moi-même,
+mon coeur soupirait tout bas de l'être encore. Libre et insensible jusqu'à
+cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. Élevé dans une solitude
+presque entière, l'étude et la lecture, qui avaient fait si longtemps mes
+plus chères délices, me laissaient tomber dans une apathie que je n'avais
+jamais ressentie, et le cri de la nature répandait dans mon âme une
+inquiétude vague et insupportable. Un jour que je me promenais après
+le coucher du soleil, le long d'un ruisseau solitaire...»
+</p></blockquote>
+
+<p>Le fragment s'arrête brusquement ici. Que vit-il le long de
+ce ruisseau? Un autre cahier complet de souvenirs ne nous
+laisse point en doute, et sous le titre: <i>Amorum</i>, contient, jour
+par jour, toute une histoire naïve de ses sentiments, de son
+amour, de son mariage, et va jusqu'à la mort de l'objet aimé.
+Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant, pourquoi n'en
+serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu chargé de
+pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans
+le monde des nombres, il a été un énergique adolescent: la
+jeunesse aussi l'a touché, en passant, de son auréole; il a
+aimé, il a pu plaire; et tout cela, avec les ans, s'était recouvert,
+s'était oublié; il se serait peut-être étonné comme nous,
+s'il avait retrouvé, en cherchant quelque mémoire de géométrie,
+ce journal de son coeur, ce cahier d'<i>Amorum</i> enseveli.</p>
+
+<p>Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire
+Primerose et du pasteur Walter, revenez à notre mémoire
+pour faire accompagnement naturel et pour sourire avec
+nous à cette autre jeunesse! Si Euler ou Haller ont aimé, s'ils
+avaient écrit dans un registre leurs journées d'alors, n'auraient-ils
+pas souvent dit ainsi?</p>
+
+<blockquote><p>
+Dimanche, 10 avril (96).&mdash;Je l'ai vue pour la première fois.</p>
+
+<p>Samedi, 20 août.&mdash;Je suis allé chez elle, et on m'y a prêté les
+<i>Novelle morali</i> de Soave.</p>
+
+<p>... Samedi, 3 septembre.&mdash;M. Couppier étant parti la veille, je
+suis allé rendre les <i>Novelle morali</i>; on m'a donné à choisir dans la
+bibliothèque; j'ai pris madame Des Houlières, je suis resté un moment
+seul avec elle.</p>
+
+<p>Dimanche, 4.&mdash;J'ai accompagné les deux soeurs après la messe, et
+j'ai rapporté le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle serait
+seule, sa mère et sa soeur partant le mercredi.</p>
+
+<p>... Vendredi, 16.&mdash;Je fus rendre le second volume de Bernardin.
+Je fis la conversation avec elle et Génie. Je promis des comédies pour
+le lendemain.</p>
+
+<p>Samedi, 17.&mdash;Je les portai, et je commençai à ouvrir mon coeur.</p>
+
+<p>Dimanche, 18.&mdash;Je la vis jouer aux dames après la messe.</p>
+
+<p>Lundi, 19.&mdash;J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles
+espérances et la défense d'y retourner avant le retour de sa mère.</p>
+
+<p>Samedi, 24.&mdash;Je fus rendre le troisième volume de Bernardin avec
+madame Des Houlières; je rapportai le quatrième et <i>la Dunciade</i>, et
+le parapluie.</p>
+
+<p>Lundi, 26.&mdash;Je fus rendre <i>la Dunciade</i> et le parapluie; je la trouvai
+dans le jardin sans oser lui parler.</p>
+
+<p>Vendredi, 30.&mdash;Je portai la quatrième volume de Bernardin et
+Racine; je m'ouvris à la mère, que je trouvai dans la salle à mesurer
+de la toile.
+</p></blockquote>
+
+<p>Remarquez, voilà le mot dit à la mère, treize jours après
+le premier aveu à la fille: marche régulière des amours antiques
+et vertueuses!</p>
+
+<p>Je continue en choisissant:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Samedi, 12 novembre.&mdash;Madame Carron (<i>la mère</i>) étant sortie,
+je parlai un peu à Julie qui me rembourra bien et sortit. Élise (<i>la soeur</i>)
+me dit de passer l'hiver sans plus parler.</p>
+
+<p>Mercredi, 16.&mdash;La mère me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne
+m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Élise qui
+me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grâce les
+<i>Lettres provinciales</i>.</p>
+
+<p>... Vendredi, 9 décembre à dix heures du matin.&mdash;Elle m'ouvrit
+la porte en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la
+cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu.
+Je revins à Polémieux l'après-dîner.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est
+ainsi. Madame Des Houlières et madame de Sévigné, et <i>Richelieu</i>,
+on vient de le voir, s'y mêlent agréablement; les
+chansons galantes vont leur train: la trigonométrie n'est pas
+oubliée. On s'amuse à mesurer la hauteur du clocher de
+Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de résidence de l'amie.
+Une éclipse a lieu en ce temps-là, on l'observe. Au retour,
+l'astronome amoureux lira une élégie <i>très-passionnée</i> de
+Saint-Lambert (<i>Je ne sentais auprès des belles</i>, etc., etc.), ou
+bien il traduira en vers un choeur de l'<i>Aminte</i>. Une autre
+fois, il prête son étui de mathématiques au cousin de sa fiancée,
+et il rapporte <i>la Princesse de Clèves</i>. Ses plus grandes
+joies, c'est de s'asseoir près de Julie sous prétexte d'une partie
+de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise
+qu'elle a laissée tomber, de baiser une rose qu'elle a touchée,
+de lui donner la main à la promenade pour franchir un
+hausse-pied, de la voir au jardin composer un bouquet de
+jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule double dont
+elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit tableau:
+ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera
+<i>le talisman</i>. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigné
+dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls
+dont nous citerons quelques-uns, à cause du mouvement qui
+les anime et de la grâce du dernier:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries</p>
+<p>Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas!</p>
+<p>Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries,</p>
+<p>Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas!</p>
+<p>Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries</p>
+<p>Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas.</p>
+<p>Sur les débris des fleurs que les mains ont cueillies,</p>
+<p>Que j'aime à respirer l'air que tu respiras!</p>
+<p>Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée;</p>
+<p>Ce bouquet de troëne a touché les cheveux...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme
+La Fontaine s'essayait alors, jeune et non sans poésie, à des
+rimes galantes et tendres: <i>mistis carminibus non sine fistula</i>.&mdash;Mais
+le plus beau jour de ces saisons amoureuses nous est
+assez désigné par une inscription plus grosse sur le cahier:
+LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle complète, telle qu'on la
+pourrait croire traduite d'<i>Hermann et Dorothée</i>, ou extraite
+d'une page oubliée des <i>Confessions</i>:</p>
+
+<p>«Elles vinrent enfin nous voir (<i>à Polémieux</i>) à trois heures trois
+quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier,
+d'où je jetai des cerises à Julie, Élise et ma soeur; tout le monde vint.
+Ensuite je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches où
+nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta
+le goûter; elle s'assit sur une planche à terre avec ma soeur et Élise, et
+je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui avaient
+été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin où elle
+accepta un lis de ma main. Nous allâmes ensuite voir le ruisseau; je lui
+donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux mains pour le
+remonter. Je m'étais assis à côté d'elle au bord du ruisseau, loin
+d'Élise et de ma soeur; nous les accompagnâmes le soir jusqu'au moulin
+à vent, où je m'assis encore à côté d'elle pour observer, nous
+quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une lumière charmante.
+Elle emporta un second lis que je lui donnai, en passant pour
+s'en aller, dans le grand jardin.»</p>
+
+<p>Pourtant il fallait penser à l'avenir. Le jeune Ampère était
+sans fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On
+décida, qu'il irait à Lyon; on agita même un moment s'il
+n'entrerait pas dans le commerce; mais la science l'emporta.
+Il donna des leçons particulières de mathématiques. Logé
+grande rue Mercière, chez MM. Périsse, libraires, cousins de
+sa fiancée, son temps se partageait entre ses études et ses
+courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant,
+par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel
+des idées mathématiques reprenait le dessus dans son esprit;
+il y joignait les études physiques. La <i>Chimie</i> de Lavoisier,
+publiée depuis quelques années, mais de doctrine si récente,
+saisissait vivement tous les jeunes esprits savants; et pendant
+que Davy, comme son frère nous le raconte, la lisait en Angleterre
+avec grande émulation et ardent désir d'y ajouter,
+M. Ampère la lisait à Lyon dans un esprit semblable. De grand
+matin, de quatre à six heures, même avant les mois d'été, il
+se réunissait en conférence avec quelques amis, à un cinquième
+étage, place des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des
+noms bien connus des Lyonnais, Journel, Bonjour et Barret
+(depuis prêtre et jésuite), tous caractères originaux et de bon
+aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour avoir occasion
+de les nommer à côté de leur ami, MM. Bredin et Beuchot;
+mais on m'assure qu'ils n'étaient pas de la petite réunion
+même. On y lisait à haute voix le traité de Lavoisier, et M. Ampère,
+qui ne le connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se
+récrier à cette exposition si lucide de découvertes si imprévues.
+Au sortir de la séance matinale, et comme édifié par
+la science, on s'en allait diligemment chacun à ses travaux
+du jour.</p>
+
+<p>Admirable jeunesse, âge audacieux, saison féconde, où
+tout s'exalte et coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui
+scrute et découvre, et qui chante, qui suffit à tout; qui ne
+laisse rien d'inexploré de ce qui la tente, et qui est tentée
+de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse à jamais regrettée,
+qui, à l'entrée de la carrière, sous le ciel qui lui verse les
+rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains
+toutes ses râpes et pousse de front tous ses coursiers!</p>
+
+<p>Le mariage de M. Ampère et de Mademoiselle Julie Carron
+eut lieu, religieusement et secrètement encore, le 15 thermidor
+an VII (août 1799), et civilement quelques semaines
+après. M. Ballanche, par un épithalame en prose, célébra,
+dans le mode antique, la félicité de son ami et les chastes
+rayons de l'étoile nuptiale du soir se levant <i>sur les montagnes
+de Polémieux</i>. Pour le nouvel époux, les deux premières années
+se passèrent dans le même bonheur, dans les mêmes
+études. Il continuait ses leçons de mathématiques à Lyon, et y
+demeurait avec sa femme, qui d'ailleurs était souvent à Saint-Germain.
+Elle lui donna un fils, celui qui honore aujourd'hui
+et confirme son nom. Mais bientôt la santé de la mère déclina,
+et quand M. Ampère fut nommé, en décembre 1801, professeur
+de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain, il
+dut aller s'établir seul à Bourg, laissant à Lyon sa femme
+souffrante avec son enfant. Les correspondances surabondantes
+que nous avons sous les yeux, et qui comprennent les
+deux années qui suivirent, jusqu'à la mort de sa femme, représentent
+pour nous, avec un intérêt aussi intime et dans une
+révélation aussi naïve, le journal qui précéda le mariage et
+qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la série
+de ses travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre
+sans interruption. A peine arrivé à Bourg, il mit en état le
+cabinet de physique, le laboratoire de chimie, et commença
+du mieux qu'il put, avec des instruments incomplets, ses expériences.
+La chimie lui plaisait surtout: elle était, de toutes
+les parties de la physique, celle qui l'invitait le plus naturellement,
+comme plus voisine des causes. Il s'en exprime avec
+charme: «Ma chimie, écrit-il, a commencé aujourd'hui: de
+superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme.
+De douze auditeurs, il en est resté quatre après la leçon, je
+leur ai assigné des emplois, etc.» Parmi les professeurs de
+Bourg, un seul fut bientôt particulièrement lié avec lui;
+M. Clerc, professeur de mathématiques, qui s'était mis tard à
+cette science, et qui n'avait qu'entamé les parties transcendantes,
+mais homme de candeur et de mérite, devint le collaborateur
+de M. Ampère dans un ouvrage qui devait avoir pour titre:
+<i>Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfinies</i>.
+Cet ouvrage, qui avait été mené presque à fin, n'a jamais
+paru. C'est vers ce temps que M. Ampère lut dans le <i>Moniteur</i>
+le programme du prix de 60,000 francs proposé par Bonaparte,
+en ces termes: «Je désire donner en encouragement
+une somme de 60,000 francs à celui qui, par ses expériences
+et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au galvanisme
+un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences
+Franklin et Volta,... mon but spécial étant d'encourager et
+de fixer l'attention des physiciens sur cette partie de la physique,
+qui est, à mon sens, le chemin des grandes découvertes.»
+M. Ampère, aussitôt cet exemplaire du <i>Moniteur</i> reçu
+de Lyon, écrivait à sa femme: «Mille remercîments à ton
+cousin de ce qu'il m'a envoyé, c'est un prix de 60,000 francs
+que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est
+précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique
+que j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner,
+et confirmer ma théorie par de nouvelles expériences.»
+Cet ouvrage, interrompu comme le précédent, n'a
+jamais été achevé. Il s'écrie encore avec cette bonhomie si
+belle quand elle a le génie derrière pour appuyer sa confiance:
+«Oh! mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande
+me fait nommer au Lycée de Lyon et que je gagne le prix de
+60,000 francs, je serai bien content, car tu ne manqueras
+plus de rien...» Ce fut Davy qui gagna le prix par sa découverte
+des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction
+électrique, et par sa décomposition des terres. Si M. Ampère
+avait fait quinze ans plus tôt ses découvertes électro-magnétiques,
+nul doute qu'il n'eût au moins balancé le prix. Certes,
+il a répondu aussi directement que l'illustre Anglais à l'appel
+du premier Consul, dans <i>ce chemin des grandes découvertes</i>:
+il a rempli en 1820 sa belle part du programme de Napoléon.</p>
+
+<p>Mais une autre idée, une idée purement mathématique,
+vint alors à la traverse dans son esprit. Laissons-le raconter
+lui-même:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'étais proposé un problème
+de mon invention, que je n'avais point pu résoudre directement,
+mais dont j'avais trouvé par hasard une solution dont je connaissais
+la justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans
+l'esprit, et j'ai cherché vingt fois à trouver directement cette solution.
+Depuis quelques jours cette idée me suivait partout. Enfin, je ne sais
+comment, je viens de la trouver avec une foule de considérations curieuses
+et nouvelles sur la théorie des probabilités. Comme je crois
+qu'il y a peu de mathématiciens en France qui puissent résoudre ce
+problème en moins de temps, je ne doute pas que sa publication dans
+une brochure d'une vingtaine de pages ne me fût un bon moyen de
+parvenir à une chaire de mathématiques dans un lycée. Ce petit ouvrage
+d'algèbre pure, et où l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé
+après-demain; je le relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine,
+que je te l'enverrai...»
+</p></blockquote>
+
+<p>Et plus loin:</p>
+
+<blockquote><p>
+«J'ai travaillé fortement hier à mon petit ouvrage. Ce problème
+est peu de chose en lui-même, mais la manière dont je l'ai résolu et
+les difficultés qu'il présentait lui donnent du prix. Rien n'est plus
+propre d'ailleurs à faire juger de ce que je puis faire en ce genre...»
+</p></blockquote>
+
+<p>Et encore:</p>
+
+<blockquote><p>
+«J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu en
+parvenant à résoudre un nouveau problème plus difficile encore que
+le précédent, et que je travaille à insérer dans le même ouvrage, ce qui
+ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau commencement
+plus court que l'ancien.... Je suis sûr qu'il me vaudra, pourvu
+qu'il soit imprimé à temps, une place de lycée; car, dans l'état où il
+est à présent, il n'y a guère de mathématiciens en France capables d'en
+faire un pareil: je te dis cela comme je le pense, pour que tu ne le
+dises à personne.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Le mémoire, qui fut intitulé <i>Essai sur la théorie mathématique
+du jeu</i>, et qui devait être terminé en une huitaine, subit,
+selon l'habitude de cette pensée ardente et inquiète, un grand
+nombre de refontes, de remaniements, et la correspondance
+est remplie de l'annonce de l'envoi toujours retardé. Rien ne
+nous a mis plus à même de juger combien ce qui dominait
+chez M. Ampère, dès le temps de sa jeunesse, était l'abondance
+d'idées, l'opulence de moyens, plutôt que le parti pris
+et le choix. Il voyait tour à tour et sans relâche toutes les
+faces d'une idée, d'une invention; il en parcourait irrésistiblement
+tous les points de vue; il ne s'arrêtait pas.</p>
+
+<p>Je m'imagine (que les mathématiciens me pardonnent si je
+m'égare), je m'imagine qu'il y a dans cet ordre de vérités,
+comme dans celles de la pensée plus usuelle et plus accessible,
+une expression unique, la meilleure entre plusieurs,
+la plus droite, la plus simple, la plus nécessaire. Le grand
+Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien que La
+Bruyère; il trouve des vérités aussi difficiles, aussi rares, je le
+crois; mais La Bruyère exprime d'un mot ce que l'autre étend.
+En analyse mathématique, il en doit être ainsi: le style y est
+quelque chose. Or, tout style (la vérité de l'idée étant donnée)
+est un choix entre plusieurs expressions; c'est une décision
+prompte et nette, un coup d'État dans l'exécution. Je m'imagine
+encore qu'Euler, Lagrange, avaient cette expression
+prompte, nette, élégante, cette économie continue du développement,
+qui s'alliait à leur fécondité intérieure et la servait
+à merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extérieur
+du procédé dont le fond m'échappe, M. Ampère était
+plutôt en analyse un inventeur fécond, égal à tous en combinaisons
+difficiles, mais retardé par l'embarras de choisir; il
+était moins décidément <i>écrivain</i>.</p>
+
+<p>Une grande inquiétude de M. Ampère allait à savoir si toutes
+les formules de son mémoire étaient bien nouvelles, si d'autres,
+à son insu, ne l'avaient pas devancé. Mais à qui s'adresser
+pour cette question délicate? Il y avait à l'École centrale de
+Lyon un professeur de mathématiques, M. Roux, également
+secrétaire de l'Athénée. C'est de lui que M. Ampère attendit
+quelque temps cette réponse avec anxiété, comme un véritable
+oracle. Mais il finit par découvrir que les connaissances
+du bon M. Roux en mathématiques n'allaient pas là. Enfin,
+M. de Lalande étant venu à Bourg vers ce temps, M. Ampère
+lui présenta son travail, ou plutôt le travail, lu à une séance
+de la Société d'émulation de l'Ain, à laquelle M. de Lalande
+assistait, fut remis à l'examen d'une commission dont ce dernier
+faisait partie. M. de Lalande, après de grands éloges fort
+sincères, finit par demander à l'auteur des exemples en nombre
+de ses formules algébriques, ajoutant que c'était pour mettre
+dans son rapport les résultats à la portée de tout le monde:
+«J'ai conclu de tout cela, écrit M. Ampère, qu'il n'avait pas
+voulu se donner la peine de suivre mes calculs, qui exigent,
+en effet, de profondes connaissances en mathématiques. Je lui
+ferai des exemples; mais je persiste à faire imprimer mon
+ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air
+d'un ouvrage d'écolier.» A la fin de 1802, MM. Delambre et
+Villar, chargés d'organiser les lycées dans cette partie de la
+France, vinrent à Bourg, et M. Ampère trouva dans M. Delambre
+le juge qu'il désirait et un appui efficace. Le mémoire
+sur la <i>Théorie mathématique du jeu</i>, alors imprimé, donna au
+savant examinateur une première idée assez haute du jeune
+mathématicien. Un autre mémoire sur l'<i>Application à la mécanique
+des formules du calcul des variations</i>, composé en très-peu
+de jours à son intention, et qu'il entendit dans une séance
+de la Société d'émulation, ajouta à cette idée. Le nouveau
+mémoire que nous venons de mentionner, et qui eut aussi
+toutes ses vicissitudes (particulièrement une certaine aventure
+de charrette sur le grand chemin de Bourg à Lyon, et
+dans laquelle il faillit être perdu), copié enfin au net, fut
+porté à Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre,
+revenu de sa tournée. Celui-ci le présenta à l'Institut,
+et le fit lire à M. de Laplace. Cependant M. Ampère, nommé
+professeur de mathématiques et d'astronomie, avait passé,
+selon son désir, au Lycée de Lyon.</p>
+
+<p>Mais d'autres événements non moins importants, et bien
+contraires, s'étaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu
+de ses travaux continus à Bourg, de ses leçons à l'École centrale,
+et des leçons particulières qu'il y ajoutait, on se figurerait
+difficilement à quel point allait la préoccupation morale,
+la sollicitude passionnée qui remplissait ses lettres de chaque
+jour. Il écrit régulièrement par chaque voyage du messager,
+la poste étant trop coûteuse. Ces détails d'économie, de tendresse,
+l'avarice où il est de son temps, l'effusion de ses souvenirs
+et de ses inquiétudes, l'espoir, dans lequel il vit, d'aller
+à Lyon à quelque courte vacance de Pâques, tout cela se
+mêle, d'une bien piquante et touchante façon, à son mémoire
+de mathématiques, au récit de ses expériences chimiques,
+aux petites maladresses qui parfois y éclatent, aux petites supercheries,
+dit-il, à l'aide desquelles il les répare. Mais il faut
+citer la promenade entière d'un de ses grands jours de congé:
+dans le commencement de la lettre, il vient de s'écrier
+comme un écolier: <i>Quand viendront les vacances!</i></p>
+
+<blockquote><p>
+«... J'en étais à cette exclamation quand j'ai pris tout à coup une
+résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu retourner
+avec le paquet de tes lettres dans le pré, derrière l'hôpital, où j'avais
+été les lire avant mes voyages de Lyon, avec tant de plaisir. J'y voulais
+retrouver de doux souvenirs dont j'avais, ce jour-là, fait provision,
+et j'en ai recueilli au contraire de bien plus doux pour une autre fois.
+Que tes lettres sont douces à lire! il faut avoir ton âme pour écrire
+des choses qui vont si bien au coeur, sans le vouloir, à ce qu'il semble.
+Je suis resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré a
+droite, la rivière, où flottaient d'aimables canards, à gauche et devant
+moi. Derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais pris
+la précaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma lettre
+pour aller à midi faire cette partie, que je n'irais pas dîner aujourd'hui
+chez elle. Elle croit que je dîne en ville; mais, comme j'avais
+bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner que d'amour. A
+deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si à mon aise, au lieu
+de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai voulu me promener et
+herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les prés, et, en continuant
+toujours d'en côtoyer le bord, je suis arrivé à vingt pas d'un bois charmant,
+que je voyais dans le lointain à une demi-lieue de la ville et que
+j'avais bien envie de parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour
+subit, m'a ôté toute espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui
+et moi. Il a donc fallu y renoncer, et je suis venu par la route du
+Bourg au village de Ceyzériat, plantée de peupliers d'Italie qui en font
+une superbe avenue;... j'avais à la main un paquet de plantes.»
+</p></blockquote>
+
+<p>La jolie église de Brou n'est pas oubliée ailleurs dans ses
+récits. Voilà bien des promenades tout au long, comme les
+aimaient La Fontaine et Ducis.&mdash;Je voudrais que les jeunes
+professeurs exilés en province, et souffrant de ces belles années
+contenues, si bien employées du reste et si décisives,
+pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un homme
+de génie pauvre, obscur alors, et s'efforçant comme eux; ils
+apprendraient à redoubler de foi dans l'étude, dans les affections
+sévères: ils s'enhardiraient pour l'avenir.</p>
+
+<p>Les idées religieuses avaient été vives chez le jeune Ampère
+à l'époque de sa première communion; nous ne voyons pas
+qu'elles aient cessé complètement dans les années qui suivirent;
+mais elles s'étaient certainement affaiblies. L'absence,
+la douleur et l'exaltation chaste les réveillèrent avec puissance.
+On sait, et l'on a dit souvent, que M. Ampère était
+religieux, qu'il était croyant au christianisme, comme d'autres
+illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz,
+les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en général,
+que ces savants restèrent constamment fermes et calmes
+dans la naïveté et la profondeur de leur foi, et je le crois
+pour plusieurs, pour les Jussieu, pour Euler, par exemple.
+Quant au grand Haller, il est nécessaire de lire le journal de
+sa vie pour découvrir sa lutte perpétuelle et ses combats sous
+cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est presque
+autant tourmenté que Pascal. M. Ampère était de ceux-ci,
+de ceux que l'épreuve tourmente, et, quoique sa foi fût réelle
+et qu'en définitive elle triomphât, elle ne resta ni sans éclipses
+ni sans vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps:</p>
+
+<blockquote><p>
+«... J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du laboratoire,
+où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie, J'en veux
+faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les articles de ta dernière
+lettre, et t'avoir priée, d'après une suite d'idées qui se sont
+depuis une heure succédé dans ma tête, de m'envoyer les deux livres
+que je te demanderai tout à l'heure. L'état de mon esprit est singulier:
+il est comme un homme qui se noierait dans son crachat... Les
+idées de Dieu, d'Éternité, dominaient parmi celles qui flottaient dans
+mon imagination, et, après bien des pensées et des réflexions singulières
+dont le détail serait trop long, je me suis déterminé à te demander
+le <i>Psautier français</i> de La Harpe, qui doit être à la maison, broché,
+je crois, en papier vert, et un livre d'<i>Heures</i> à ton choix.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher
+pertinemment de cet homme de génie qui se noie, nous dit-il,
+en sa pensée comme <i>en son crachat</i>. Je trouve encore quelques
+endroits qui dénotent un retour pratique: «Je finis
+cette lettre, parce que j'entends sonner une messe où je veux
+aller demander la guérison de ma Julie.» Et encore: «Je
+veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour
+vous deux.»&mdash;Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours à
+la réunion avec sa femme, il n'en voyait le moyen que dans
+sa nomination au futur Lycée de Lyon, et s'écriait: «Ah!
+Lycée, Lycée, quand viendras-tu à mon secours?»</p>
+
+<p>Le Lycée vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se
+mourait. Les dernières lignes du journal parleront pour moi,
+et mieux que moi:</p>
+
+<blockquote><p>
+«17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.&mdash;Je revins de Bourg
+pour ne plus quitter ma Julie.</p>
+
+<p>... 15 mai, dimanche.&mdash;Je fus à l'église de Polémieux, pour la
+première fois depuis la mort de ma soeur.</p>
+
+<p>... 7 juin, mardi, saint Robert.&mdash;Ce jour a décidé du reste de
+ma vie.</p>
+
+<p>14, mardi.&mdash;On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital. J'entrai
+dans l'église d'où sortait un mort. Communion spirituelle.</p>
+
+<p>... 13 juillet, mercredi, <i>à neuf heures du matin!</i>
+</p></blockquote>
+
+
+<p>(Suivent les deux versets:)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia</p>
+<p>circumdabit.</p>
+<p>Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.</p>
+<p>Amen.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est sous le coup menaçant de cette douleur, et à l'extrémité
+de toute espérance, que dut être écrite la prière suivante,
+où l'un des versets précédents se retrouve:</p>
+
+<blockquote><p>«Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté, et éclairé
+de votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église
+catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes
+égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnés. Je sens que
+vous voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous
+soient consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en
+êtes le maître, ô mon Dieu! mes crimes m'ont mérité ce châtiment.
+Mais peut-être écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes:
+<i>Multa flagella peccatoris, sperantem autem</i>, etc. J'espère en vous, ô
+mon Dieu! mais je serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit. J'eusse
+préféré la mort; mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas
+voulu me plonger dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie
+passée dans la douleur me mérite une bonne mort dont je me suis
+rendu indigne. O Seigneur, Dieu de miséricorde, daignez me réunir
+dans le ciel à ce que vous m'aviez permis d'aimer sur la terre!»</p></blockquote>
+
+<p>Ce serait mentir à la mémoire de M. Ampère que d'omettre
+de telles pièces quand on les a sous les yeux, de même que
+c'eût été mentir à la mémoire de Pascal que de supprimer
+son petit parchemin. M. de Condorcet lui-même ne l'oserait
+pas.</p>
+
+<p>Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuée de Cessac,
+président de la section de la guerre, nomma en vendémiaire
+an XIII (1804) M. Ampère répétiteur d'analyse à l'École
+polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui ne lui offrait plus
+que des souvenirs déchirants, et arriva dans la capitale, où
+pour lui une nouvelle vie commence.</p>
+
+<p>De même qu'en 93, après la mort de son père, il n'était
+parvenu à sortir de la stupeur où il était tombé que par une
+étude toute fraîche, la botanique et la poésie latine, dont le
+double attrait l'avait ranimé, de même, après la mort de sa
+femme, il ne put échapper à l'abattement extrême et s'en
+relever que par une nouvelle étude survenante, qui fît, en
+quelque sorte, révulsion sur son intelligence. En tête d'un
+des nombreux projets d'ouvrages de métaphysique qu'il a
+ébauchés, je trouve cette phrase qui ne laisse aucun doute:
+«C'est en 1803 que je commençai à m'occuper presque exclusivement
+de recherches sur les phénomènes aussi variés
+qu'intéressants que l'intelligence humaine offre à l'observateur
+qui sait se soustraire à l'influence des habitudes.» C'était
+s'y prendre d'une façon scabreuse pour tenir fidèlement
+cette promesse de soumission religieuse et de foi qu'il avait
+scellée sur la tombe d'une épouse. N'admirez-vous pas ici la
+contradiction inhérente à l'esprit humain, dans toute sa
+naïveté? La Religion, la Science, double besoin immortel!
+A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se
+croit-elle sûre de son objet et apaisée, que voilà l'autre qui
+se relève et qui demande pâture à son tour. Et si l'on n'y
+prend garde, c'est celle qui se croyait sûre qui va être ébranlée
+ou dévorée.</p>
+
+<p>M. Ampère l'éprouva: en moins de deux ou trois années,
+il se trouva lancé bien loin de l'ordre d'idées où il croyait
+s'être réfugié pour toujours. L'idéologie alors était au plus
+haut point de faveur et d'éclat dans le monde savant: la persécution
+même l'avait rehaussée. La société d'Auteuil florissait
+encore. L'Institut ou, après lui, les Académies étrangères
+proposaient de graves sujets d'analyse intellectuelle aux élèves,
+aux émules, s'il s'en trouvait, des Cabanis et des Tracy.
+M. Ampère put aisément être présenté aux principaux de ce
+monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degérando.
+Mais celui qui eut dès lors le plus de rapports avec
+lui et le plus d'action sur sa pensée, fut M. Maine de Biran,
+lequel, déjà connu par son Mémoire de <i>l'Habitude</i>, travaillait
+à se détacher arec originalité du point de vue de ses premiers
+maîtres.</p>
+
+<p><i>Se savoir soi-même</i>, pour une âme avide de savoir, c'est le
+plus attrayant des abîmes: M. Ampère n'y résista pas. Dès
+floréal an XIII (1805), un ami bien fidèle, M. Ballanche, lui
+adressait de Lyon ces avertissements, où se peignent les
+craintes de l'amitié redoublées par une imagination tendre:</p>
+
+<blockquote><p>
+«... Ce que vous me dites au sujet de vos succès en métaphysique
+me désole. Je vois avec peine qu'à trente ans vous entriez dans une
+nouvelle carrière. On ne va pas loin quand on change tous les jours
+de route. Songez bien qu'il n'y a que de très-grands succès qui puissent
+justifier votre abandon des mathématiques, où ceux que vous avez
+déjà eus présagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais que vous
+ne pouvez mettre de frein à votre cerveau.</p>
+
+<p>«Cette idéologie ne fera-t-elle point quelque tort à vos sentiments
+religieux? Prenez bien garde, mon cher et très-cher ami, vous êtes
+sur la pointe d'un précipice: pour peu que la tête vous tourne, je ne
+sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empêcher d'être inquiet. Votre
+imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue et vous
+tyrannise. Quelle différence il y a entre nous et Noël! J'ai retrouvé ici
+les jeunes gens qui appartiennent comme moi à la société que vous
+savez. Combien ils sont heureux! Combien je désirerais leur ressembler!...»
+</p></blockquote>
+
+<p>Mais une autre lettre un peu postérieure (mars 1806) achève
+de nous révéler l'intérieur de ces nobles âmes troublées et de
+les éclairer du dedans par un rayon trop direct, trop prolongé
+et trop admirable de nuance, pour que nous le dérobions.
+Nulle part l'auteur d'<i>Orphée</i> n'a été plus élégiaque et
+plus harmonieux, en même temps que la réalité s'y ajoute et
+que la souffrance y est présente:</p>
+
+<blockquote><p>
+«J'ai reçu, mon cher ami, votre énorme lettre; elle m'a horriblement
+fatigué. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien à vous
+dire, aucun conseil à vous donner. Nous sommes deux misérables
+créatures à qui les inconséquences ne coûtent rien. Un brasier est
+dans votre coeur, le néant s'est logé dans le mien. Vous tenez beaucoup
+trop à la vie, et j'y tiens trop peu. Vous êtes trop passionné, et
+j'ai trop d'indifférence. Mon pauvre ami, nous sommes tous les deux
+bien à plaindre. Vous avez été ces jours-ci l'objet de toutes mes pensées,
+et voilà ce que je crois à votre sujet. Il faut que vous quittiez
+Paris, que vous renonciez aux projets que vous aviez formés en y
+allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver, je ne dis pas le bonheur,
+mais au moins le repos, dans cette solitude de tout ce qui tient
+à vos affections. L'air natal vous vaudra encore mieux, il sera peut-être
+un baume pour votre mal. Camille Jordan part pour Paris. Il a
+le projet de former à Lyon un Salon des Arts, qui serait organisé à
+peu près comme les Athénées de Paris. Il y aurait différents cours.
+Camille m'a consulté sur les professeurs dont on pourrait faire choix.
+Je lui ai parlé de vous, je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espèce
+de cours qui serait bien fait pour réussir: ce serait d'embrasser toutes
+les sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y être
+étranger, d'en saisir les faits généraux, d'en faire apercevoir les points
+de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la philosophie ou
+la génération de toutes les connaissances humaines (<i>toujours l'universalité,
+on le voit</i>). Je m'explique sans doute mal, mais vous savez ce
+que je veux dire... Il est sûr qu'outre ce cours du Salon des Arts, vous
+pourriez avoir, comme autrefois, des cours particuliers, ou travailler
+à quelque ouvrage. Vous seriez ici avec vos amis, vous éviteriez les
+abîmes de la solitude, vous vous retrouveriez peut-être. Si une fois
+vous pouviez compter sur une existence agréable et honorable, vous
+pourriez vous associer une femme de votre choix, et qui parviendrait
+peut-être à combler le vide qu'a laissé dans votre coeur la perte de vos
+anciennes affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous
+pouvez me répondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville
+vous répugnerait; mais, de bonne foi, cette répugnance n'est-elle pas
+un enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, où tous les sentiments
+s'affaiblissent, où toutes les douleurs morales finissent, on trouvera
+très-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le fruit de
+l'inconstance de nos affections et de l'instabilité de nos sentiments,
+même les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui connaissent
+mieux le coeur humain, ceux qui auront étudié un peu le vôtre, ceux
+enfin dont l'opinion et l'amitié peuvent être quelque chose pour vous,
+sauront bien que votre âme expansive a besoin d'une âme qui réponde
+à chaque instant à la vôtre. Ainsi, dans tous les cas, vous serez justifié:
+les indifférents, comme vos connaissances et vos amis, trouveront
+cela très-naturel. Voyez, mon cher ami, à quoi vous êtes exposé. La
+solitude ne vous vaut rien, non plus qu'à moi. Revenez au milieu de
+vos amis, et mariez-vous dans votre patrie....</p>
+
+<p>«... Au risque de vous fâcher, je dois vous dire ici la vérité.
+Vous ne savez pas encore ce que c'est que de résister à vos penchants,
+et c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables
+passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gré de
+chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalité qui nous
+soumet et nous entraîne à chaque instant? Étudiez votre coeur, descendez
+dans votre âme, et lorsque vous apercevrez un sentiment nouveau,
+cherchez à savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour
+éteindre un feu de cheminée que ce soit devenu un grand incendie.
+Il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler. Il y a des
+malheurs que notre faute a occasionnés ou empirés, il faut nous corriger.
+Les petites choses vous agitent, que doit-ce être des grandes?...
+Modérez-vous sur les choses indifférentes de la vie, et vous parviendrez
+à être modéré sur les choses importantes...»
+</p></blockquote>
+
+<p>Et pour conclusion finale:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Ceux qui nous connaîtraient bien comprendraient la raison des
+inconséquences de Jean-Jacques Rousseau.»
+</p></blockquote>
+
+<p>M. Ampère ne retourna pas à Lyon: il resta à Paris, plus
+actif d'idées et de sentiments que jamais. Il se remaria au
+mois de juillet même de cette année: ce second mariage lui
+donna une fille. Cette lettre de M. Ballanche, au reste, sera
+la dernière pièce confidentielle que nous nous permettrons:
+elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampère. En avançant
+dans le récit d'une vie, ces sortes de confidences, moins
+essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins
+permises. La pudeur de l'homme mûr a quelque chose de
+plus inviolable, et c'est le travail surtout qui marque le milieu
+de la journée. Dans le récit d'une vie comme dans la vie
+même, les sentiments émus, cette brise du matin, ne reparaissent
+convenablement qu'au soir.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en ait dit dans la note citée plus haut, M. Ampère,
+si fortement occupé de métaphysique, ne s'y livrait pas
+exclusivement. Les mathématiques et les sciences physiques
+ne cessaient de partager son zèle. Six mémoires sur différents
+sujets de mathématiques insérés tant dans le <i>Journal de l'École
+polytechnique</i> que dans le Recueil de l'Institut (des savants
+étrangers), déterminèrent le choix que fit de lui, en 1814,
+l'Académie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nommé
+secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures
+(mars 1806), il suivait assidûment les travaux de ce comité,
+et ne devint secrétaire honoraire que lorsqu'il eût donné sa
+démission en faveur de M. Thénard, dont la position alors
+était moins établie que la sienne. Il fut de plus successivement
+nommé inspecteur général de l'Université (1808), et professeur
+d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique (1809),
+où il n'avait été jusque-là qu'à titre de répétiteur, professant
+par intérim. En un mot, sa vie de savant s'étendait sur toutes
+les bases.</p>
+
+<p>Dans l'histoire des sciences physico-mathématiques, comme
+va le faire connaître M. Littré, la mémoire de M. Ampère est
+à jamais sauvée de l'oubli, à cause de sa grande découverte
+sur l'électro-magnétisme en 1820. Dans l'histoire de la philosophie,
+pourquoi faut-il que ce grand esprit, qui s'est occupé
+de métaphysique pendant plus de trente ans, ne doive vraisemblablement
+laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran
+lui-même, le métaphysicien profond près de qui il se
+place, n'a laissé qu'un témoignage imparfait de sa pensée
+dans son ancien traité de <i>l'Habitude</i> et dans le récent volume
+publié par M. Cousin<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>. Après M. de Tracy, à côté de M. de Biran,
+M. Ampère venait pourtant à merveille pour réparer une
+lacune. M. Cousin a remarqué que ce qui manque à la philosophie
+de M. de Biran, où la <i>volonté</i> réhabilitée joue le principal
+rôle, c'est l'admission de l'<i>intelligence</i>, de la <i>raison</i>, distincte
+comme faculté, avec tout son cortége d'idées générales,
+de conceptions. Nul plus que M. Ampère n'était propre à introduire
+dans le point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran,
+cette partie essentielle qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on
+considère sa tournure métaphysique, il n'était pas, comme
+M. de Biran, la <i>volonté</i> même, dans sa persistance et son unité
+progressive; il était surtout l'<i>idée</i>. Sans nier la sensation, trop
+grand physicien pour cela, sans la méconnaître dans toutes
+ses variétés et ses nuances, combien il était propre, ce semble,
+entre M. de Tracy et M. de Biran à intervenir avec l'<i>intelligence</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>,
+et à remeubler ainsi l'âme de ses concepts les plus
+divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec
+plus de richesse et de réalité que les philosophes éclectiques
+qui ont suivi, lesquels, n'étant ni physiciens, ni naturalistes,
+ni mathématiciens, ni autre chose que psychologues, sont
+toujours restés par rapport aux classes des <i>idées</i> dans une
+abstraction et dans un vague qui dépeuple l'âme et en mortifie,
+à mon gré, l'étude. Par malheur, si M. de Biran se tient
+trop étroitement à cette volonté retrouvée, à cette causalité
+interne ressaisie, comme à un axe sûr et à un sommet, d'où
+émane tout mouvement, M. Ampère, moins retenu et plus
+ouvert dans sa métaphysique, alla et dériva au flot de l'idée.
+A travers ce domaine infini de l'intelligence, dans la sphère
+de la raison et de la réflexion, comme dans une demeure à
+lui bien connue, il alla changeant, remuant, déplaçant sans
+cesse les objets; les classifications psychologiques se succédaient
+à son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est mort
+sans nous avoir suffisamment expliqué la dernière, nous laissant
+sur le fond de sa pensée dans une confusion qui n'était
+pas en lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> M. Naville, de Genève, dépositaire des manuscrits de Maine de
+Biran, en a publié, depuis, des portions considérables.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Nous pourrions citer, d'après les plus anciens papiers et projets
+d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes de
+cette large part faite à l'<i>intelligence</i>, qui corrigeait tout à fait le point
+de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et l'environnait d'une
+extrême étendue. Ainsi ce début qu'on trouve à un <i>Plan d'une histoire
+de l'intelligence humaine</i>: «L'homme, sous le point de vue intellectuel,
+a la faculté d'acquérir et celle de conserver. La faculté d'acquérir
+se subdivise en trois principales: il acquiert par ses sens, par
+le déploiement de l'activité motrice qui nous fait découvrir les causes,
+par la réflexion qu'on peut définir la faculté d'apercevoir des relations,
+qui s'applique également aux produits de la sensibilité et à ceux de
+l'activité. On aperçoit des relations entre les premiers par la comparaison,
+entre les seconds par l'observation des effets que produisent
+les causes. On doit donc diviser tous les phénomènes que présente
+l'intelligence en quatre systèmes: le système sensitif, le système actif,
+le système comparatif et le système étiologique.» Dans un résumé
+des idées psychologiques de M. Ampère, rédigé en 1811 par son ami
+M. Bredin, de Lyon, je trouve: «On peut rapporter tous les phénomènes
+psychologiques à trois systèmes: sensitif, cognitif, intellectuel.»
+Ce système cognitif et ce système intellectuel, qui semblent un
+double emploi, sont différents pour lui, en ce qu'il attribue seulement
+au système cognitif la distinction du <i>moi</i> et du <i>non-moi</i>, qui se tire de
+l'activité propre de l'être d'après M. de Biran: il réservait au système
+intellectuel, proprement dit, la perception de tous les autres rapports.
+Quoique cela manque un peu de rigueur, la lacune signalée par
+M. Cousin chez M. de Biran était au moins sentie et comblée, plutôt
+deux fois qu'une.</blockquote>
+
+
+<p>En attendant que la seconde partie de sa classification, qui
+embrasse les sciences <i>noologiques</i>, soit publiée, et dans l'espérance
+surtout qu'un fils, seul capable de débrouiller ces
+précieux papiers, s'y appliquera un jour, nous ne dirons ici
+que très-peu, occupé surtout à ne pas être infidèle. M. Ampère,
+dans une note où nous puisons, nous indique lui-même la
+première marche de son esprit. Il voulait appliquer à la psychologie
+la méthode qui a si bien réussi aux sciences physiques
+depuis deux siècles: c'est ce que beaucoup ont voulu
+depuis Locke. Mais en quoi consistait l'appropriation du
+moyen à la science nouvelle? Ici M. Ampère parle d'<i>une difficulté
+première qui lui semblait insurmontable, et dont M. le
+chevalier de Biran lui fournit la solution</i>. Cette difficulté tenait
+sans doute à la connaissance originelle de l'idée de cause et
+à la distinction du <i>moi</i> d'avec le monde extérieur. Il nous
+apprend aussi que, dans sa recherche sur le fondement de
+nos connaissances, il a commencé par rejeter l'existence <i>objective</i>
+et qu'il a été disciple de Kant: «Mais repoussé bientôt,
+dit-il, par ce nouvel idéalisme comme Reid l'avait été par
+celui de Hume, je l'ai vu disparaître devant l'examen de la
+nature des connaissances objectives généralement admises.»
+Tout ceci, on le voit, n'est qu'indiqué par lui, et laisse à désirer
+bien des explications. Quoi qu'il en soit, en s'efforçant
+constamment de classer les faits de l'intelligence selon l'ordre
+naturel, M. Ampère en vint aux quatre points de vue et aux
+deux époques principales qui les embrassent, tels qu'il les a
+exposés dans la préface de son <i>Essai sur la Philosophie des
+Sciences</i>. Ceux qui ont fréquenté l'école des psychologues distingués
+de notre âge, et qui ont aussi entendu les leçons dans
+lesquelles M. Ampère, au Collège de France, aborda la psychologie,
+peuvent seuls dire combien, dans sa description et son
+dénombrement des divers groupes de faits, l'intelligence humaine
+leur semblait tout autrement riche et peuplée que
+dans les distinctions de facultés, justes sans doute, mais nues
+et un peu stériles, de nos autres maîtres. Dès l'abord, dans la
+psychologie de ceux-ci, on distingue <i>sensibilité</i>, <i>raison</i>, <i>activité
+libre</i>, et on suit chacune séparément, toujours occupé, en
+quelque sorte, de préserver l'une de ces facultés du contact
+des autres, de peur qu'on ne les croie mêlées en nature et
+qu'on ne les confonde. M. Ampère y allait plus librement et
+par une méthode plus vraiment naturelle. Si Bernard de
+Jussieu, dans ses promenades à travers la campagne, avait dit
+constamment en coupant la tige des plantes: «Prenons bien
+garde, ceci est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse;
+l'un n'est pas l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la
+sève;» il aurait fait une anatomie, sans doute utile et qu'il
+faut faire, mais qui n'est pas tout, et les trois quarts des divers
+caractères qui président à la formation de ses groupes naturels
+lui auraient échappé dans leur vivant ensemble.&mdash;L'anatomie
+radicale psychologique, ce que M. Ampère appelle
+l'<i>idéogénie</i>, serait venue, dans sa méthode, plus tard à fond;
+mais elle ne serait venue qu'après le dénombrement et le
+classement complet, mais surtout la préoccupation des facultés
+distinctes ne scindait pas, dès l'abord, les groupes analogues,
+et ne les empêchait pas de se multiplier à ses regards
+dans leur diversité.</p>
+
+<p>La quantité de remarques neuves et ingénieuses, de points
+profonds et piquants d'observation, qui remplissaient une leçon
+de M. Ampère, distrayaient aisément l'auditeur de l'ensemble
+du plan, que le maître oubliait aussi quelquefois,
+mais qu'il retrouvait tôt ou tard à travers ces détours. On se
+sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine, en pleine
+et haute philosophie antérieure au XVIIIe siècle; on se serait
+cru, à cette ampleur de discussion, avec un contemporain des
+Leibniz, des Malebranche, des Arnauld; il les citait à propos,
+familièrement, même les secondaires et les plus oubliés de
+ce temps-là, M. de La Chambre, par exemple; et puis on se
+retrouvait tout aussitôt avec le contemporain très-présent de
+M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait fait un intéressant
+chapitre, indépendamment de tout système et de tout lien,
+des cas psychologiques singuliers et des véritables découvertes
+de détail dont il semait ses leçons. J'indique en ce genre le
+phénomène qu'il appelait de <i>concrétion</i>, sur lequel on peut
+lire l'analyse de M. Roulin insérée dans l'<i>Essai de classification
+des Sciences</i>. Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce
+chapitre de <i>miscellanées</i> psychologiques, comme il en a fait un
+sur des singularités d'histoire naturelle.</p>
+
+<p>A partir de 1816, la petite société philosophique qui se réunissait
+chez M., de Biran avait pris plus de suite, et l'émulation
+s'en mêlait. On y remarquait M. Stapfer, le docteur
+Bertrand, Loyson, M. Cousin. Animé par les discussions fréquentes,
+M. Ampère était près, vers 1820, de produire une
+exposition de son système de philosophie, lorsque l'annonce
+de la découverte physique de M. Oersted le vint ravir irrésistiblement
+dans un autre train de pensées, d'où est sortie sa
+gloire. En 1829, malade et réparant sa santé à Orange, à
+Hières, aux tiédeurs du Midi, il revint, dans les conversations
+avec son fils, à ses idées interrompues; mais ce ne fut plus la
+métaphysique seulement, ce fut l'ensemble des connaissances
+humaines et son ancien projet d'universalité qu'il se remit à
+embrasser avec ardeur. L'Épître en vers que lui a adressée
+son fils à ce sujet, et le volume de l'<i>Essai de classification</i> qui
+a paru, sont du moins ici de publics et permanents témoignages.
+M. Ampère, en même temps qu'il sentait la vie lui
+revenir encore, dut avoir, en cette saison, de pures jouissances.
+S'il lui fut jamais donné de ressentir un certain calme,
+ce dut être alors. En reportant son regard, du haut de la
+montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes,
+et dont il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre
+un moment au bonheur serein du sage et reconnaître en
+souriant ses domaines. Il n'est pas jusqu'aux vers latins,
+adressés à son fils en tête du tableau, qui n'aient dû lui retracer
+un peu ses souvenirs poétiques de 95, un temps plein
+de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient
+cessé en lui: ses inquiétudes, du moins, étaient plus bas.
+Depuis des années, les chagrins intérieurs, les instincts infinis,
+une correspondance active avec son ancien ami le Père
+Barret, le souffle même de la Restauration, l'avaient ramené
+à cette foi et à cette soumission qu'il avait si bien exprimée
+en 1803, et dont il relut sans doute de nouveau la formule
+touchante. Jusqu'à la fin, et pendant les années qui suivirent,
+nous l'avons toujours vu allier et concilier sans plus d'effort,
+et de manière à frapper d'étonnement et de respect, la foi et la
+science, la croyance et l'espoir en la pensée humaine et l'adoration
+envers la parole révélée.</p>
+
+<p>Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond
+et le lien des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment,
+de suivre en détail, et souvent de devancer et d'éclairer, dans
+ses aperçus, plusieurs de celles dont il aimait particulièrement
+le progrès. Dès 1809, au sortir de la séance de l'Institut
+du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa note écrite et développée),
+il n'hésitait pas, d'après les expériences rapportées
+par MM. Gay-Lussac et Thénard, et plus hardiment qu'eux, à
+considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxygéné)
+comme un corps simple. Mais ce n'était là qu'un point. En
+1816, il publiait dans les <i>Annales de Chimie et de Physique</i> sa
+classification naturelle des corps simples, y donnant le premier
+essai de l'application à la chimie des méthodes qui ont
+tant profité aux sciences naturelles. Il établissait entre les
+propriétés des corps une multitude de rapprochements qu'on
+n'avait point faits; il expliquait des phénomènes encore sans
+lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces explications
+ont été vérifiés depuis par les expériences. La classification
+elle-même a été admise par M. Chevreul dans le <i>Dictionnaire
+des Sciences naturelles</i>, et elle a servi de base à celle
+qu'a adoptée M. Beudant dans son <i>Traité de Minéralogie</i>. Toujours
+éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences,
+peu après sa réception, un mémoire sur la double réfraction,
+où il donnait la loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que
+l'expérience eût fait connaître qu'il en existe de tels<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>. En
+1824, le travail de M. Geoffroy Saint-Hilaire sur la présence
+et la transformation de la vertèbre dans les insectes attira la
+sagacité, toujours prête, de M. Ampère, et lui fit ajouter à ce
+sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, qui se
+trouvent consignées au tome second des <i>Annales des Sciences
+naturelles</i><a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>. Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en
+1832, à son cours du Collége de France, M. Cuvier, contraire
+en général à cette manière <i>raisonneuse</i> d'envisager l'organisation,
+combattit au même Collége, dans sa chaire voisine, le
+collègue qui faisait incursion au coeur de son domaine; il le
+combattit avec ce ton excellent de discussion, que M. Ampère,
+en répondant, gardait de même, et auquel il ajoutait de
+plus une expression de respect, comme s'il eût été quelqu'un
+de moindre: noble contradiction de vues, ou plutôt noble
+échange, auquel nous avons assisté, entre deux grandes lumières
+trop tôt disparues! Si une observation de M. Geoffroy
+Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère ses vues sur l'organisation
+des insectes, la découverte de M. Gay-Lussac sur les
+proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un
+gaz composé et ceux des gaz composants, lui devenait un
+moyen de concevoir, sur la structure atomique et moléculaire
+des corps inorganiques, une théorie qui remplace celle
+de Wollaston<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>. De même, une idée de Herschel, se combinant
+en lui avec les résultats chimiques de Davy, lui suggérait
+une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette
+théorie a été lucidement exposée dans cette <i>Revue</i> même <i>des
+Deux Mondes</i>, en juillet 1833. On y peut prendre une idée de
+la manière de ce vaste et libre esprit: l'hypothèse antique
+retrouvée dans sa grandeur, l'hypothèse à la façon presque
+des Thalès et des Démocrite, mais portant sur des faits qui
+ont la rigueur moderne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> Nous noterons encore, pour compléter ces indications de travaux,
+un Mémoire sur la loi de Mariotte, imprimé en 1814; un Mémoire
+sur des propriétés nouvelles des axes de rotation des corps, imprimé
+dans le Recueil de l'Académie des Sciences; un autre sur les
+équations générales du mouvement, dans le Journal de Mathématiques
+de M. Liouville (juin 1836).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>Annales des Sciences naturelles</i>, t. II, page 295. M. N... n'est autre que M. Ampère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> On la trouve dans la <i>Bibliothèque universelle</i>, t. XLIX,
+et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (<i>Revue encyclopédique</i>,
+Novembre 1832).</blockquote>
+
+<p>Après avoir tant fait, tant pensé, sans parler des inquiétudes
+perpétuelles du dedans qu'il se suscitait, on conçoit
+qu'à soixante et un ans M. Ampère, dans toute la force et le
+zèle de l'intelligence, eût usé un corps trop faible. Parti pour
+sa tournée d'inspecteur général, il se trouva malade dès
+Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée par l'air du
+Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer. Arrivé
+à Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné
+dans le collége, et on espérait prolonger une amélioration
+légère, lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'emporta le 10
+juin 1836, à cinq heures du matin, entouré et soigné par
+tous avec un respect filial, mais en réalité loin des siens, loin
+d'un fils.</p>
+
+<p>Il resterait peut-être à varier, à égayer décemment ce portrait,
+de quelques-unes de ces naïvetés nombreuses et bien
+connues qui composent, autour du nom de l'illustre savant,
+une sorte de légende courante, comme les bons mots malicieux
+autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampère, avec
+des différences d'originalité, irait naturellement s'asseoir entre
+La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet
+sur ce point, nous ne le risquerons pas. M. Ampère savait
+mieux les choses de la nature et de l'univers que celles
+des hommes et de la société. Il manquait essentiellement de
+calme, et n'avait pas la mesure et la proportion dans les rapports
+de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et si pénétrant au
+delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son esprit
+immense était le plus souvent comme une mer agitée; la
+première vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant
+ou le grain de sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux.</p>
+
+<p>Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas
+toujours ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux
+de haut génie, la nature a, dans plus d'un cas, combiné
+et proportionné l'organisation. Quelques-uns, armés au
+complet, outre la pensée puissante intérieure, ont l'enveloppe
+extérieure endurcie, l'oeil vigilant et impérieux, la parole
+prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren
+et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres,
+une sorte d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste,
+comme chez Lagrange, compose un autre genre de défense.
+Ici, chez M, Ampère, toute la richesse de la pensée et de l'organisation
+est laissée, pour ainsi dire, plus à la merci des
+choses, et le bouillonnement intérieur reste à découvert. Il
+n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le reste de
+l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur
+savant au sein duquel on plonge.</p>
+
+<p>Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent
+pénétrés et jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent
+refuser une espèce de génie, les voilà maintenus, et volontiers
+ils lui accordent tout, même ce qu'il n'a pas. Autrement,
+s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit dépendre, ils se sentent
+supérieurs à leur tour à lui par un point commode, et ils
+prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère
+aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait à
+eux, il s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes
+(et je ne parte pas du simple vulgaire) ont un faible pour
+ceux qui les savent mener, qui les savent contenir, quand
+ceux-ci même les blessent ou les exploitent. Le caractère,
+estimable ou non, mais doué de conduite et de persistance
+même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable,
+les frappe et a gain de cause en définitive dans leur appréciation.
+Je ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère
+tel quel, la volonté froide et présente, étant déjà beaucoup.
+Mais je cherche à m'expliquer comment la perte de M. Ampère,
+à un âge encore peu avancé, n'a pas fait à l'instant aux
+yeux du monde, même savant, tout le vide qu'y laisse en effet
+son génie.</p>
+
+<p>Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant)
+qui fut jamais meilleur, à la fois plus dévoué sans réserve à
+la science, et plus sincèrement croyant aux bons effets de la
+science pour les hommes? Combien il était vif sur la civilisation,
+sur les écoles, sur les lumières! Il y avait certains
+résultats réputés positifs, ceux de Malthus, par exemple, qui
+le mettaient en colère: il était tout <i>sentimental</i> à cet égard;
+sa philanthropie de coeur se révoltait de ce qui violait, selon
+lui, la moralité nécessaire, l'efficacité bienfaisante de la
+science. D'autres savants illustres ont donné avec mesure
+et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on
+dût en ménager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea
+moins à ce qu'il y a de personnel dans la gloire. Pour ceux
+qui l'abordaient, c'était un puits ouvert. A toute heure, il
+disait tout. Étant un soir avec ses amis Camille Jordan et Degérando,
+il se mit à leur exposer le système du monde; il
+parla treize heures avec une lucidité continue; et comme le
+monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait
+de cercle en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la
+fatigue ne l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O Science!
+voilà bien à découvert ta pure source sacrée, bouillonnante!&mdash;Ceux
+qui l'ont entendu, à ses leçons, dans les dernières
+années au Collége de France, se promenant le long de sa
+longue table comme il eût fait dans l'allée de Polémieux, et
+discourant durant des heures, comprendront cette perpétuité
+de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre,
+il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un
+oubli de lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une
+charade ou de quelque longue et minutieuse bagatelle, il
+entrait dans les sphères. Virgile, en une sublime églogue, a
+peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les bergers enchaînent:
+il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et le simple,
+pour qu'il commençât:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Namque canebat, uti magnum per inane coacta</p>
+<p>Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,</p>
+<p>Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis</p>
+<p>Omnia, etc., etc.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il enchaînait de tout les semences fécondes,</p>
+<p>Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,</p>
+<p>Les fleuves descendus du sein de Jupiter...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et celui qui, tout à l'heure, était comme le plus petit, parlait
+incontinent comme les antiques aveugles,&mdash;comme ils auraient
+parlé, venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté
+et qu'il vit dans notre mémoire, dans notre coeur.</p>
+
+<p>15 février 1837.</p>
+
+<p>(On a fait à cette Notice l'honneur de la joindre à une publication
+posthume de M. Ampère; mais comme il ne nous a pas été donné de
+la revoir nous-même, c'est ici qu'on est plus assuré d'en lire le texte
+dans toute son exactitude.)</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>DU GÉNIE CRITIQUE<br>
+ET<br>
+DE BAYLE</h3>
+
+
+<p>La critique s'appliquant à tout, il y en a de diverses sortes
+selon les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la
+critique historique, littéraire, grammaticale et philologique,
+etc. Mais en la considérant moins dans la diversité des
+sujets que dans le procédé qu'elle y emploie, dans la disposition
+et l'allure qu'elle y apporte, on peut distinguer en
+gros deux espèces de critique, l'une reposée, concentrée, plus
+spéciale et plus lente, éclaircissant et quelquefois ranimant le
+passé, en déterrant et en discutant les débris, distribuant et
+classant toute une série d'auteurs ou de connaissances; les
+Casaubon, les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les
+maîtres en ce genre sévère et profond. Nous y rangerons aussi
+ceux des critiques littéraires, à proprement parler, qui, à tête
+reposée, s'exercent sur des sujets déjà fixés et établis, recherchent
+les caractères et les beautés particulières aux anciens
+auteurs, et construisent des Arts poétiques ou des Rhétoriques,
+à l'exemple d'Aristote et de Quintilien. Dans l'autre
+genre de critique, que le mot de <i>journaliste</i> exprime assez
+bien, je mets cette faculté plus diverse, mobile, empressée,
+pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois
+siècles, qui, des correspondances des savants où elle se trouvait
+à la gêne, a passé vite dans les journaux, les a multipliés
+sans relâche, et est devenue, grâce à l'imprimerie dont elle
+est une conséquence, l'un des plus actifs instruments modernes.
+Il est arrivé qu'il y a eu, pour les ouvrages de l'esprit,
+une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présente,
+une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi
+parler; tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilité de la
+médecine se peut dire, à plus forte raison, pour ou contre
+l'utilité de cette critique pratique à laquelle les bien portants
+même, en littérature, n'échappent pas. Quoi qu'il en soit, le
+génie critique, dans tout ce qu'il a de mobile, de libre et de
+divers, y a grandi et s'est révélé. Il s'est mis en campagne
+pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les
+hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures
+et les fatigues du chemin l'ont flatté. Toujours en haleine,
+aux écoutes, faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace,
+sans système autre que son instinct et l'expérience, il a fait la
+guerre au jour le jour, selon le pays, <i>la guerre à l'oeil</i>, ainsi
+que s'exprime Bayle lui-même, qui est le génie personnifié
+de cette critique.</p>
+
+<p>Bayle, obligé de sortir de France comme calviniste relaps,
+réfugié à Rotterdam, où ses écrits de tolérance aliénèrent
+bientôt de lui le violent Jurieu, persécuté alors et tracassé par
+les théologiens de sa communion, Bayle mort la plume à la
+main en les réfutant, a rempli un grand rôle philosophique
+dont le XVIIIe siècle interpréta le sens en le forçant un peu, et
+que M. Leroux a bien cherché à rétablir et à préciser dans un
+excellent article de son <i>Encyclopédie</i>. Ce n'est pas ce qui nous
+occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relèverons en
+lui que les traits essentiels du génie critique qu'il représente
+à un degré merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son
+empressement discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa
+sagacité pénétrante, dans sa versatilité perpétuelle et son
+appropriation à chaque chose: ce génie, selon nous, domine
+même son rôle philosophique et cette mission morale qu'il a
+remplie; il peut servir du moins à en expliquer le plus naturellement
+les phases et les incertitudes.</p>
+
+<p>Bayle, né au Carlat, dans le comté de Foix, en 1647, d'une
+famille patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne
+heure aux études, au latin, au grec, d'abord dans la maison
+paternelle, puis à l'académie de Puy-Laurens. A dix-neuf ans,
+il fit une maladie causée par ses lectures excessives; il lisait
+tout ce qui lui tombait sous la main, mais relisait Plutarque
+et Montaigne de préférence. Étant passé à vingt-deux ans à
+l'académie de Toulouse, il se laissa gagner à quelques livres
+de controverse et à des raisonnements qui lui parurent convaincants,
+et, ayant abjuré sa religion, il écrivit à son frère
+aîné une lettre très-ardente de prosélytisme pour l'engager
+à venir à Toulouse se faire instruire de la vérité. Quelques
+mois plus tard, ce zèle du jeune Bayle s'était refroidi; les
+doutes le travaillaient, et, dix-sept mois après sa conversion,
+sortant secrètement de Toulouse, il revint à sa famille et au
+calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il n'y était d'abord:
+«Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie la
+censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son
+épingle du jeu qu'il n'y laisse quelque chose.» Bayle laissa
+dans cette première école qu'il fit tout son feu de croyance,
+tout son aiguillon de prosélytisme; à partir de ce moment,
+il ne lui en resta plus. Chacun apporte ainsi dans sa jeunesse
+sa dose de foi, d'amour, de passion, d'enthousiasme; chez
+quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse; je ne parle
+que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne
+réside pas essentiellement dans l'âme, dans la pensée, et qui
+a son auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns
+donc cette dose de chaleur de sang résiste au premier
+échec, au premier coup de tête, et se perpétue jusqu'à
+un âge plus ou moins avancé. Quand cela va trop loin et dure
+obstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit sous l'apparence
+de la force, c'est une véritable incapacité de mûrir.
+Il y a des natures poétiques ou philosophiques qui restent
+jusqu'au bout, et à travers leurs diverses transformations,
+toujours opiniâtres, incandescentes, à la merci du tempérament.
+Bayle, autrement favorisé et pétri selon un plus doux
+mélange, se trouva, dès sa première flamme jetée, une nature
+tout aussitôt réduite et consommée, et à partir de là il
+ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable
+pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas
+qu'on soit fanatique ou même trop convaincu, ou épris d'une
+autre passion quelconque.</p>
+
+<p>Bayle alla continuer ses études à Genève en 1670, et il y
+devint précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de
+la république, et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur
+de Coppet. Il commence à connaître le monde, les savants,
+M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M. Tronchin, M. Burlamaqui,
+M. Constant, toutes ces figures protestantes sérieuses et
+appliquées. On établit des conférences de jeunes gens, pour
+lesquelles il s'essaie à déployer ses ressources de bel esprit,
+ses premiers lieux communs d'érudition, et où M. Basnage,
+autre illustre jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste à
+des sermons, à des expériences de philosophie naturelle, et,
+à propos des expériences de M. Chouet sur le venin des vipères
+et sur la pesanteur de l'air, il remarque que c'est là le génie
+du siècle et des philosophes modernes. A l'occasion des
+controverses et querelles entre les théologiens de sa religion,
+il énonce déjà sa maxime de garder toujours <i>une oreille pour
+l'accusé</i>. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant
+qu'elle le sera jamais. La philosophie péripatéticienne, qu'il
+avait apprise chez les jésuites de Toulouse, ne le retient pas
+le moins du monde en présence du système de Descartes auquel
+il s'applique; mais ne croyez pas qu'il s'y livre. Quand
+plus tard il s'agira pour lui d'aller s'établir en Hollande, il
+laissera échapper son secret: «Le cartésianisme, dit-il, ne
+sera pas une affaire (<i>un obstacle</i>); je le regarde simplement
+comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à expliquer
+certains effets naturels... Plus j'étudie la philosophie,
+«plus j'y trouve d'incertitude. La différence entre les sectes
+ne va qu'à quelque probabilité de plus ou de moins. Il n'y
+en a point encore qui ait frappé au but, et jamais on n'y
+frappera apparemment, tant sont grandes les profondeurs
+de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi bien que dans
+celles de la grâce. Ainsi vous pouvez dire à M. Gaillard
+(<i>qui s'entremettait pour lui</i>) que je suis un philosophe sans
+entêtement, et qui regarde Aristote, Épicure, Descartes,
+comme des inventeurs de conjectures que l'on suit ou que
+l'on quitte, selon que l'on veut chercher plutôt un tel qu'un
+tel amusement d'esprit.» C'est ainsi qu'on le voit engager
+ses cousins à prendre le plus qu'ils pourront de philosophie
+péripatéticienne, sauf à s'en défaire ensuite quand ils auront
+goûté la nouvelle: «Ils garderont de celle-là la méthode de
+pousser vivement et subtilement une objection et de répondre
+nettement et précisément aux difficultés.» Ce mot
+que Bayle a lâché, de prendre telle ou telle philosophie selon
+l'<i>amusement</i> d'esprit qu'on cherche pour le moment, est significatif
+et trahit une disposition chez lui instinctive, le fort,
+ou, si l'on veut, le faible de son génie. Ce mot lui revient souvent;
+le côté de l'amusement de l'esprit le frappe, le séduit
+en toute chose. Il prend plaisir à voir <i>les petites Furies</i> qui se
+logent dans les écrits des théologiens, dans les attaques de
+M. Spanheim et les réponses de M. Amyrault; il ajoute, il est
+vrai, par correctif: <i>s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se
+divertir, en voyant les faiblesses de l'homme</i>. Mais l'amusement
+du curieux, on le sent, est chose essentielle pour lui. Il se
+met à la fenêtre et regarde passer chaque chose; les nouvelles
+mêmes l'<i>amusent</i>. Il est <i>nouvelliste à toute outrance</i>; sa
+curiosité est <i>affamée</i> par les victoires de Louis XIV. Il <i>amuse</i>
+son frère par le récit de la mort du comte de Saint-Pol. Plus
+loin, il exprime son grand plaisir de lire <i>le Comte de Gabalis</i>,
+quoique, au reste, plusieurs endroits profanes fassent beaucoup
+de peine aux consciences tendres. Ces consciences tendres
+ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines
+matières, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui
+ni non; mais il note leur scrupule, de même qu'il exprime
+son plaisir. Cette indifférence du fond, il faut bien le dire,
+cette tolérance prompte, facile, aiguisée de plaisir, est une
+des conditions essentielles du génie critique, dont le propre,
+quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur
+le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à s'y jouer en
+maître et à connaître de toutes choses. Il avertit en un endroit
+son frère cadet qu'il lui parle des livres sans aucun égard
+à la bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer: «Et ce qui me
+détermine à vous en faire mention est uniquement qu'ils
+sont nouveaux, ou que je les ai lus, ou que j'en ai ouï
+parler.»</p>
+
+<p>Bayle ne peut s'empêcher de faire ainsi; il s'en plaint, il
+s'en blâme, et retombe toujours: «Le dernier livre que je
+vois, écrit-il de Genève à son frère, est celui que je préfère
+à tous les autres.» Langues, philosophie, histoire,
+antiquité, géographie, livres galants, il se jette à tout, selon
+que ces diverses matières lui sont offertes: «D'où que cela
+procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus
+souvent changé de maîtresse, que moi de livres.» Il attribue
+ces échappées de son esprit à quelque manque de discipline
+dans son éducation: «Je ne songe jamais à la manière
+dont j'ai été conduit dans mes études, que les larmes ne
+m'en viennent aux yeux. C'est dans l'âge au-dessous de
+vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors
+qu'il faut faire son emplette.» Il regrette le temps qu'il a
+perdu jeune à chasser les cailles et à hâter les vignerons (ce
+dut être pourtant un pauvre chasseur toujours et un compagnon
+peu rustique que Bayle, et il ne put guère jouir des
+champs que pendant la saison qu'il passa, affaibli de santé,
+aux bords de l'Ariége); il regrette môme le temps qu'il a employé
+à étudier six ou sept heures par jour, parce qu'il n'observait
+aucun ordre, et qu'il étudiait sans cesse par <i>anticipation</i>.
+Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'<i>un</i>
+<i>dessert d'esprit</i>; il faut faire provision de pain et de viande
+solide avant de se disperser aux friandises. «Je vous l'ai déjà
+dit, écrit-il encore à son frère, la démangeaison de savoir
+en gros et en général diverses choses est une maladie flatteuse
+(<i>amabilis insania</i>), qui ne laisse pas de faire beaucoup
+de mal. J'ai été autrefois touché de cette même avidité, et
+je puis dire qu'elle m'a été fort préjudiciable.» Mais voilà,
+au moment même du reproche, qu'il l'encourt de plus belle;
+il voudrait tout savoir, même les détails rustiques, lui qui
+tout à l'heure regrettait le temps perdu à la chasse; il demande
+mainte observation à son frère sur les verreries de
+Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le presse de questions
+sur les nobles de sa province, sur les tenants et aboutissants
+de chaque famille: «Je sais bien que la généalogie ne fait
+pas votre étude, comme elle aurait été ma marotte si j'eusse
+été d'une fortune à étudier selon ma fantaisie.» Il complimente
+son frère et se réjouit de le voir touché de la même
+passion que lui, <i>de connoître jusqu'aux moindres particularités
+des grands hommes</i>. A propos de ses migraines fréquentes, ce
+n'est pas l'étude qui en est cause, suivant lui, parce qu'il ne
+s'applique pas beaucoup à ce qu'il lit: «Je ne sais jamais,
+quand je commence une composition, ce que je dirai dans
+la seconde période. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement
+l'esprit.... Aussi pressens-je que, quand même je
+pourrois rencontrer dans la suite quelque emploi à grand
+loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je lirois beaucoup,
+je retiendrois diverses choses <i>vago more</i>, et puis c'est tout.»
+Ces passages et bien d'autres encore témoignent à quel degré
+Bayle possédait l'instinct, la vocation critique dans le sens où
+nous la définissons.</p>
+
+<p>Ce génie, dans son idéal complet (et Bayle réalise cet idéal
+plus qu'aucun autre écrivain), est au revers du génie créateur
+et poétique, du génie philosophique avec système; il prend
+tout en considération, fait tout valoir, et se laisse d'abord aller,
+sauf à revenir bientôt. Tout esprit qui a en soi une part
+d'art ou de système n'admet volontiers que ce qui est analogue
+à son point de vue, à sa prédilection. Le génie critique
+n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun
+<i>quant à soi</i>. Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance;
+il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle,
+ni dans son académie; il ne craint pas de se mésallier;
+il va partout, le long des rues, s'informant, accostant; la curiosité
+l'allèche, et il ne s'épargne pas les régals qui se présentent.
+Il est, jusqu'à un certain point, tout à tous, comme
+l'Apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme dans le
+critique véritablement doué. Mais gare aux retours! que Jurieu
+se méfie<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>! l'infidélité est un trait de ces esprits divers et
+intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous
+les côtés d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter
+eux-mêmes et de retourner la tablature. Combien de fois Bayle
+n'a-t-il pas changé de rôle, se déguisant tantôt en nouveau
+converti, tantôt en vieux catholique romain, heureux de cacher
+son nom et de voir sa pensée faire route nouvelle en
+croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait suffire à
+la célérité et aux revirements toujours justes de son esprit
+mobile, empressé, accueillant. Quelque vastes que soient les
+espaces et le champ défini, il ne peut promettre de s'y renfermer,
+ni s'empêcher, comme il le dit admirablement, de
+<i>faire des courses sur toutes sortes d'auteurs</i>. Le voilà peint d'un
+mot.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> Bayle a-t-il été l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit les
+malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des <i>Nouveaux Mémoires
+d'Histoire, de Critique et de Littérature</i>, par l'abbé d'Arligny?
+Grande question sur laquelle les avis sont partagés. (Voir les mêmes
+<i>Mémoires</i>, t. VII, page 47.)</blockquote>
+
+<p>Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où
+il était précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur
+de Voltaire pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre,
+l'influence contraire du génie futur du lieu? Le fait est que
+Bayle aimait peu les champs, qu'il n'avait aucun tour rêveur
+dans l'esprit, rien qui le consolât dans le commerce avec la
+nature. Plus mélancolique que gai de tempérament, mais
+parce qu'il était <i>de petite complexion</i>, avec de l'agrément et
+du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude,
+la conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris
+et de tout ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a
+maintes fois exprimé le regret de n'être pas né dans une ville
+capitale, et il confesse dans sa <i>Réponse aux Questions d'un
+Provincial</i> qu'il a été éclairé sur les ressources de Paris pour
+avoir senti le préjudice de la privation. Il quitta donc Coppet
+pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout prix du
+centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des
+bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées
+qui sont sur pied, pour ou contre la France, elles décampent
+de partout où elles ne trouvent point de fourrages ni
+de vivres.» Précepteur à Rouen et mécontent encore, précepteur
+à Paris enfin, mais sans liberté, sans loisir, introduit
+aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et connaissant
+M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses
+liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à
+Sedan, et dut se remettre aux exercices dialectiques qu'il
+avait un peu négligés pour les lettres. Pendant toutes ces années,
+sa faculté critique ne se fait jour que par sa correspondance,
+qui est abondante. Il ne devint véritablement auteur
+que par sa <i>Lettre sur les Comètes</i> (1682). Un an auparavant, sa
+chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et après
+quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire
+de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam.
+Sa <i>Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père
+Maimbourg</i> parut cette même année 1682, et jusqu'en décembre
+1706, époque de sa mort, sa carrière, à l'ombre de la
+statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par des écrits, des
+controverses littéraires ou philosophiques; après ses disputes
+de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après
+son petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine
+Christine, les plus graves événements pour lui furent ses déménagements
+(en 1688 et en 1692), qui lui brouillaient ses
+livres et ses papiers. La perte de sa chaire, en 1693, lui fut
+moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait semblé, et, dans
+la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion de loisir
+et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque
+d'échapper aux conflits, cabales et <i>entremangeries professorales</i>
+qui règnent dans toutes les académies.</p>
+
+<p>En tête d'une des lettres de sa <i>Critique générale</i>, Bayle nous
+dit avoir remarqué, dès ses jeunes ans, <i>une chose qui lui parut
+bien jolie et bien imitable</i>, dans l'<i>Histoire de l'Académie française</i>
+de Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherché,
+en lisant un livre, l'esprit et le génie de l'auteur que
+le sujet même qu'on y traitait. Bayle applique cette méthode
+au Père Maimbourg; et nous, au milieu de tous ces ouvrages
+si <i>bigarrés de pensées</i>, de ces ouvrages pareils à des <i>rivières
+qui serpentent</i>, nous appliquerons la méthode à Bayle lui-même,
+nous occupant de sa personne plus que des objets
+nombreux où il se disperse<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Sur le caractère de Bayle, on peut lire quelques pages agréables
+de D'Israeli <i>Curiosities of Literature</i>, t. III.</blockquote>
+
+<p>Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu
+résidé à Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois
+comme précepteur, en 1675; il y vint quelquefois pendant
+ses vacances de Sedan; il y resta dans l'intervalle de son retour
+de Sedan à son départ pour Rotterdam: mais on peut
+dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle société
+de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en
+ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute
+cause que Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur
+son siècle, en retard d'au moins cinquante ans par son langage,
+sa façon de parler, sinon provinciale, du moins gauloise,
+par plus d'une phrase longue, interminable, à la latine,
+à la manière du XVIe siècle, à peu près impossible à bien
+ponctuer<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>; en avance par son dégagement d'esprit et son
+peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines
+que le XVIIe siècle remit en honneur après la grande
+anarchie du XVIe. De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan,
+de Sedan à Rotterdam, Bayle contourne, en quelque sorte, la
+France du pur XVIIe siècle sans y entrer. Il y a de ces existences
+pareilles à des arches de pont qui, sans entrer dans le
+plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les deux rives. Si
+Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son âge, de
+cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une
+minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection
+qui ne nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le
+monde vers 1675, c'est-à-dire au moment de la culture la plus
+châtiée de la littérature de Louis XIV, avait passé ses heures
+de loisir dans quelques-uns des salons d'alors, chez madame
+de La Sablière, chez le président Lamoignon, ou seulement
+chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une grande
+révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné?
+Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux
+termes <i>ruer, bailler,</i> de ses proverbes un peu rustiques. Il
+n'aurait pas dit qu'il voudrait bien aller de temps en temps à
+Paris <i>se ravictuailler en esprit et en connoissances;</i> il n'aurait
+pas parlé de madame de La Sablière comme d'une femme
+de grand esprit <i>qui a toujours à ses trousses La Fontaine, Racine</i>
+(ce qui est inexact pour ce dernier), <i>et les philosophes du plus
+grand nom;</i> il aurait redoublé de scrupules pour éviter dans
+son style <i>les équivoques, les vers, et l'emploi dans la même période
+d'un</i> on <i>pour</i> il, etc., toutes choses auxquelles, dans la
+préface de son <i>Dictionnaire critique</i>, il assure bien gratuitement
+qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait
+plus tant osé écrire <i>à toute bride</i> (madame de Sévigné disait <i>à
+bride abattue</i>) ce qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon
+compte, je serais fâché de cette perte; je l'aime mieux avec
+ses images franches, imprévues, pittoresques, malgré leur
+mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier avec un tour plus
+dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser l'expression.
+Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce
+qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire
+la guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque
+génie... il faut exercer contre son esprit le personnage
+d'un questionneur fâcheux, se faire expliquer sans rémission
+tout ce qu'il plaît de demander.» Comme cela est joli
+et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait jamais longtemps
+attendre, rachète de reste cette <i>phrase longue</i> que Voltaire
+reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand
+Arnauld, mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins.
+Bayle lui-même remarque, à ce sujet des périodes du Père
+Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si fort des règles de
+grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé Fléchier
+ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives
+et animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de
+l'autre. Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques
+les <i>périodes</i> du Père Maimbourg, n'a pas échappé à
+son tour au défaut de trop écourter la phrase; ou plutôt Montesquieu
+fait bien ce qu'il fait; mais ne regrettons pas de retrouver
+chez Bayle la phrase au hasard et étendue, cette
+liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument,
+<i>de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il
+va dire</i>. Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et
+de cabinet, il ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage,
+il eût voulu se polir; cela eût bridé et ralenti sa critique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle à son point de
+départ. On en peut prendre un échantillon dans une de ses lettres
+(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est à
+tort qu'il y a un point avant les mots: <i>par cette lecture,</i> il n'y fallait
+qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la façon du XVIe siècle,
+ou du moins de celle du XVIIe libre et non académique; il ne s'en défit
+jamais. En avançant pourtant et à force d'écrire, sa phrase, si riche
+d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle s'épura, s'allégea
+beaucoup, et souvent même se troussa fort lestement.</blockquote>
+
+<p>Une des conditions du génie critique dans la plénitude où
+Bayle nous le représente, c'est de n'avoir pas d'<i>art</i> à soi, de
+<i>style</i>: hâtons-nous d'expliquer notre pensée. Quand on a un
+style à soi, comme Montaigne, par exemple, qui certes est un
+grand esprit critique, on est plus soucieux de la pensée qu'on
+exprime et de la manière aiguisée dont on l'exprime, que de
+la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, qu'on
+critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre
+oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois
+à ses dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle
+l'avait eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages
+dans le goût des <i>Essais</i>, et n'eût pas écrit ses <i>Nouvelles
+de la République des Lettres</i>, et toute sa critique usuelle, pratique,
+incessante. De plus, quand on a un <i>art</i> à soi, une poésie,
+comme Voltaire, par exemple, qui certes est aussi un
+grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr, depuis Bayle,
+on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, atteint
+vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi à
+l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait
+involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de
+plus son fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa
+critique. Le bon Bayle n'avait rien de semblable. De passion
+aucune: l'équilibre même; une parfaite idée de la profonde
+bizarrerie du coeur et de l'esprit humain, et que tout est possible,
+et que rien n'est sûr. De style, il en avait sans s'en douter,
+sans y viser, sans se tourmenter à la lutte comme Courier,
+La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait suffisamment,
+malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses expressions
+charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire
+que pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique!
+Enfin il n'avait pas d'<i>art</i>, de <i>poésie</i>, par-devers lui. L'excellent
+Bayle n'a, je crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse,
+de même qu'il n'a jamais rêvé aux champs, ce qui n'était
+guère de son temps encore, ou qu'il n'a jamais été amoureux,
+passionnément amoureux d'une femme, ce qui est davantage
+de tous les temps. Tout son art est critique, et consiste, pour
+les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites circonstances,
+à assortir mille petites adresses afin de mieux
+divertir le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même
+son frère de ces artifices ingénieux, à propos de la
+<i>Lettre des Comètes</i>.</p>
+
+<p>Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou
+de passions, ou de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le
+plus accompli critique qui se soit rencontré dans son genre,
+rien n'étant venu à la traverse pour limiter ou troubler le
+rare développement de sa faculté principale, de sa passion
+unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer qu'il
+est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux avec
+ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et
+discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique
+est comme un voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes
+et en toutes sortes de pays, par curiosité. Or, comme
+on sait,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Rarement à courir le monde</p>
+<p>On devient plus homme de bien;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du
+but invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit,
+un retranchement fréquent, même à l'égard des commerces
+innocents et purement agréables, le contraire enfin de se
+répandre. La façon dont Bayle était religieux (et nous
+croyons qu'il l'était à un certain degré) cadrait à merveille
+avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle était religieux,
+disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de
+ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux
+prières publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments
+de résignation et de confiance en Dieu, qu'il manifeste
+dans ses lettres. Quoiqu'il avertisse quelque part<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a> de
+ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur comme à de bons
+témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle de la
+perte de sa place respirent un ton de modération qui ne
+semble pas tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie
+modeste, mais bien à une soumission mieux fondée
+et à un véritable esprit de christianisme. En d'autres endroits
+voisins des précédents, nous le savons, l'expression est toute
+philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans le vrai, il
+ne convient pas de presser les choses; il faut laisser coexister
+à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait
+pas <a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>. Nous aimons donc à trouver que le mot de <i>bon Dieu</i>
+revient souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère.
+Après cela, la religion inquiète médiocrement Bayle; il
+ne se retranche par scrupule aucun raisonnement qui lui
+semble juste, aucune lecture qui lui paraît divertissante. Dans
+une lettre, tout à côté d'une belle phrase sincère sur la Providence,
+il mentionnera <i>Hexameron rustique</i> de La Mothe-Le-Vayer
+avec ses obscénités: «<i>Sed omnia sana sanis</i>.» ajoute-t-il
+tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible, quelque
+bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance
+littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles
+qui suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé
+en françois les Vies de quatre Pères de l'Église grecque,
+vient de publier celle de saint Ambroise, l'un des Pères de
+l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte françois, vient de faire
+imprimer les <i>Préceptes galants</i>: c'est une espèce de traité
+semblable à l'<i>Art d'aimer</i> d'Ovide.» Et quelques lignes plus
+bas: «On fait beaucoup de cas de <i>la Princesse de Clèves</i>.
+Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du
+pape, etc.» Plus ou moins de religion qu'il n'en avait
+aurait altéré la candeur et l'expansion critique de Bayle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> <i>Nouvelles de la République des Lettres</i>, avril 1684.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> Voir une lettre intéressante (<i>Oeuv. div.</i>, I, 184) où
+il explique pourquoi il n'était pas en bonne odeur de
+religion.&mdash;L'illustre Joseph de Maistre, si acharné aux athées, ne s'est
+pas montré trop rigoureux à l'endroit de Bayle: «Bayle même, le père de
+l'incrédulité moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses
+écarts les plus condamnables on ne lui trouve point une grande envie de
+persuader, encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti;
+il nie moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent même il
+est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme
+dans l'article <i>Leucippe</i> de son <i>Dictionnaire</i>).»
+<i>Principe générateur des Constitutions politiques</i>, LXII.&mdash;Rappelons
+encore ce mot sur Bayle, qui a son application en divers sens: «Tout est
+dans Bayle, mais il faut l'en tirer.» (Ce mot n'est pas de M. de Maistre,
+comme M. Sayous l'a cru.)</blockquote>
+
+<p>Si nous osions nous égayer tant soit peu à quelqu'un de ces
+badinages chez lui si fréquents, nous pourrions soutenir que
+la faculté critique de Bayle a été merveilleusement servie par
+son manque de désir amoureux et de passion galante<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>. Il
+est fâcheux sans doute qu'il se soit laissé aller à quelque licence
+de propos et de citations. L'obscénité de Bayle (on l'a dit
+avec raison) n'est que celle même des savants qui s'émancipent
+sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains
+dévots n'en gardent pas non plus dans l'expression, dès
+qu'il s'agit de ces choses, et l'on a remarqué qu'ils aiment à
+salir la volupté, pour en dégoûter sans doute. Bayle n'a pas
+d'intention si profonde. Il n'aime guère la femme; il ne songe
+pas à se marier: «Je ne sais si un certain fonds de paresse
+et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte de
+soins, un goût excessif pour l'étude et une humeur un peu
+portée au chagrin, ne me feront toujours préférer l'état de
+garçon à celui d'homme marié.» Il n'éprouve pas même
+au sujet de la femme et contre elle cette espèce d'émotion
+d'un savant une fois trompé, de l'<i>antiquaire</i> dans Scott, contre
+le <i>genre-femme</i>. Un jour à Coppet, en 1672, c'est-à-dire à
+vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie,
+il prêta à une demoiselle le roman de <i>Zayde</i>; mais celle-ci ne
+le lui rendait pas: «Fâché de voir lire si lentement <i>un livre</i>,
+«je lui ai dit cent fois le <i>tardigrada, domiporta</i> et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de la tortue. Certes, voilà bien
+«des gens propres à dévorer les bibliothèques!» Dans un
+autre moment de galanterie, en 1675, il écrit à mademoiselle
+Minutoli; et, à cet effet, il se pavoise de bel esprit, se raille
+de son incapacité à déchiffrer les modes, lui cite, pour être
+léger, deux vers de Ronsard sur les cornes du bélier, et les
+applique à un mari: «Au reste, mademoiselle, dit-il à un
+«endroit, le coup de dent que vous baillez à celui qui vous
+«a louée, etc.» L'état naturel et convenable de Bayle à l'égard
+du sexe est un état d'indifférence et de quiétisme. Il ne faut
+pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se ressouvienne de
+Ronsard ou de Brantôme pour tâcher de se faire un ton à la
+mode. S'il a perdu à ce manque d'émotions tendres quelque
+délicatesse et finesse de jugement, il y a gagné du temps pour
+l'étude <a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, une plus grande capacité pour ces impressions
+moyennes qui sont l'ordinaire du critique, et l'ignorance de
+ces dégoûts qui ont fait dire à La Fontaine: <i>Les délicats sont
+malheureux</i>. Si Bayle en demeura exempt, l'abbé Prévost,
+critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux,
+ne fut pas sans en souffrir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu
+n'est pas une objection à ce qu'on remarque ici. En supposant (ce
+qui me paraît fort possible) que l'abbé d'Olivet ait été bien informé,
+et que son récit, consigné dans les <i>Mémoires</i> de D'Artigny, mérite
+quelque attention, il en résulterait que Bayle, âgé de vingt-huit ans
+alors, dérogea un moment, auprès de la femme avenante du ministre,
+aux habitudes de son humeur et au régime de toute sa vie. L'occasion
+aidant, il n'était pas besoin de grande passion pour cela.</blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> Dans une note de son article <i>Érasme</i> du <i>Dictionnaire critique</i>,
+parlant des transgressions avec les personnes qui sont obligées de sauver les apparences,
+il dit de ce ton de naïveté un peu narquoise qui lui va si bien: «Elles exigent des préliminaires,
+elles se font assiéger «dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un bénéfice qui
+«demande résidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une fois dans «cette espèce d'engagement;
+on ne s'en retire qu'avec un morceau de chaîne qui forme bientôt une nouvelle captivité. Aussi
+on m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres à la main ne sauroit
+trouver assez de temps pour toutes <i>ces choses</i>.</blockquote>
+
+<p>On lit dans la préface du <i>Dictionnaire critique</i>: «Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la
+campagne, visites et telles autres récréations nécessaires à
+quantité de gens d'étude, à ce qu'ils disent, ne sont pas mon
+fait; je n'y perds point de temps.» Il était donc utile à Bayle
+de ne point aimer la campagne; il lui était utile même d'avoir
+cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne sollicitant
+jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend,
+l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures
+continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie
+que de la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au
+chagrin ni à la bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait
+fort par moments, et on aurait été près alors de le loger dans
+la classe des rieurs. Il se sentit toujours peu porté aux mathématiques;
+ce fut la seule science qu'il n'aborda pas et ne
+désira pas posséder. Elle absorbe en effet, détourne un esprit
+critique, chercheur et à la piste des particularités; elle dispense
+des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle.
+La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à
+demi par métier (étant professeur de philosophie), finit par
+le passionner et par empiéter un peu sur sa faculté littéraire.
+Il a dit de Nicole et l'on peut dire de lui que «sa coutume
+de pousser les raisonnements jusqu'aux derniers recoins de
+la dialectique le rendoit mal propre à composer des pièces
+d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre
+compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre
+part plus complet, plus fidèle dans son office de rapporteur
+de la république des lettres. Il est curieux surtout à entendre
+parler des poètes et pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère
+assez volontiers comme une espèce à part, sans en faire
+une classe supérieure. Pour nous qui en introduisant l'art,
+comme on dit, dans la critique, en avons retranché tant d'autres
+qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne
+pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations
+bizarres que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la
+perspective, mais prompts et naïfs reflets de son impression
+contemporaine: le ballet de <i>Psyché</i> au niveau des <i>Femmes</i>
+<i>savantes</i>; l'<i>Hippolyte</i> de M. Racine et celui de M. Pradon, <i>qui
+sont deux tragédies très-achevées</i>; Bossuet côte à côte avec<i> le
+Comte de Gabalis</i>, l'<i>Iphigénie</i> et sa préface qu'il aime presque
+autant que la pièce, à côté de <i>Circé</i>, opéra à machines. En
+rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie, il
+trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût
+été difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement
+qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le
+voit, Bayle est un véritable républicain en littérature. Cet
+idéal de tolérance universelle, d'anarchie paisible et en quelque
+sorte harmonieuse, dans un État divisé en dix religions
+comme dans une cité partagée en diverses classes d'artisans,
+cette belle page de son <i>Commentaire philosophique</i>, il la réalise
+dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus aisé
+de faire s'<i>entre-supporter</i> mutuellement les livres que les
+hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique,
+d'en avoir su tant concilier et tant goûter.</p>
+
+<p>Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement
+et une certaine idée exagérée de la supériorité des
+auteurs, quelque chose de ce que n'évitent pas les subalternes
+et caudataires en ce genre, comme Brossette. Bayle,
+sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de cela. On lui reprochait
+d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais il
+s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans
+l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le
+fond. Son bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition
+littéraire pour les illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à
+son frère, pour souhaiter qu'on ne connoisse pas de moi ce
+que j'en connois, et pour être bien aise qu'à la faveur d'un
+livre qui fait souvent le plus beau côté d'un auteur, on
+me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu
+personnellement plus de personnes célèbres par leurs
+écrits, vous verrez que ce n'est pas si grand'chose que de
+composer un bon livre...» C'est dans une lettre suivante
+à ce même frère cadet qui se mêlait de le vouloir pousser à
+je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: «Si
+vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état
+médiocre et tranquille, je vous assure que je n'en sais
+rien.... Je n'ai jamais pu souffrir le miel, mais pour le
+sucre je l'ai toujours trouvé agréable: voilà deux choses
+douces que bien des gens aiment.» Toute la délicatesse,
+toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce trait
+et dans le précédent.</p>
+
+<p>L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui,
+cette humeur de tranquillité et de paresse dont il fait souvent
+profession, ne l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements
+pour lui-même, à rien de cet égoïsme discret dont son
+contemporain Fontenelle offre, pour ainsi dire, le chef-d'oeuvre.
+La parcimonie, le méticuleux propre à certaines
+natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa
+veine. Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité
+grandement distinctive, il se montre abondant, prodigue et
+généreux, comme tous les génies.</p>
+
+<p>Le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si
+égale fut vers l'année 1686. Bayle, âgé de trente-neuf ans,
+poursuivait ses <i>Nouvelles de la République des Lettres</i>, publiait
+sa <i>France toute catholique</i>, contre les persécutions de Louis XIV,
+préparait son <i>Commentaire philosophique</i>, et en même temps,
+dans une note qu'il rédigeait <i>Nouv. de la Rép. des Lett.</i>, mars
+1686, sur son écrit anonyme de <i>la France toute catholique</i>,
+note plus modérée et plus avouable assurément que celle
+que l'abbé Prévost insérait dans son <i>Pour et Contre</i> sur son
+chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesurée
+et spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, après avoir
+tancé les catholiques sur l'article des violences, pourrait
+bientôt <i>toucher cette corde des violences</i> avec les protestants
+eux-mêmes qui n'en étaient pas exempts, et qu'alors il y aurait
+lieu à des <i>représailles</i>. La <i>Réponse d'un nouveau Converti</i>
+et le fameux <i>Avis aux Protestants</i>, toute cette contre-partie de
+la question, qui remplit la seconde moitié de la carrière de
+Bayle, était ainsi présagée. La maladie qui lui survint l'année
+suivante (1687), par excès de travail, le força de se dédoubler,
+en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et philosophique;
+il dut interrompre ses <i>Nouvelles de la République des
+Lettres</i>. Peu auparavant, il écrivait à l'un de ses amis, en
+réponse à certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul
+dessein de quitter sa fonction de journaliste, qu'il n'en était
+point las du tout, qu'il n'y avait pas d'apparence qu'il le fût
+de longtemps, et que c'était l'occupation qui convenait le
+mieux à son humeur. Il disait cela après trois années de pratique,
+au contraire de la plupart des journalistes qui se dégoûtent
+si vite du métier. C'était chez lui force de vocation.
+Au temps qu'il était encore professeur de philosophie, il
+éprouvait un grand ennui à l'arrivée de tous les livres de la
+foire de Francfort, si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait
+que ses fonctions lui ôtassent le loisir de cette pâture. Il s'était
+pris d'admiration et d'émulation pour la belle invention des
+journaux par M. de Sallo, pour ceux que continuait de donner
+à Paris M. l'abbé de La Roque, pour les <i>Actes des Érudits</i> de
+Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il se plaça tout
+d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie, modérée,
+pénétrante, par ses analyses exactes, ingénieuses, et
+même par les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et
+dont la tradition et la manière seraient perdues depuis longtemps,
+si on n'en retrouvait des traces encore à la fin du
+<i>Journal</i> actuel <i>des Savants</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>; petites notes où chaque mot est
+pesé dans la balance de l'ancienne et scrupuleuse critique,
+comme dans celle d'un honnête joaillier d'Amsterdam. Cette
+critique modeste de Bayle, qui est républicaine de Hollande,
+qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public
+sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les
+auteurs de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires,
+ou du moins les curieux de les prêter pour quelques jours, cette
+critique n'est-elle pas en effet (si surtout on la compare à la
+nôtre et à son éclat que je ne veux pas lui contester) comme
+ces millionnaires solides, rivaux et vainqueurs du grand roi,
+et si simples au port et dans leur comptoir? D'elle à nous,
+c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire, si
+bien marquée l'autre jour par M. de Balzac dans sa <i>Fleur des
+Pois</i><a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Dirigé par M. Daunou.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> <i>La Fleur des Pois</i>, un de ces romans à la Balzac, qui promettent et qui ne tiennent pas.</blockquote>
+
+<p>Après qu'il eut renoncé à ses <i>Nouvelles de la République des
+Lettres</i>, la faculté critique de Bayle se rejeta sur son <i>Dictionnaire</i>,
+dont la confection et la révision l'occupèrent durant dix
+années, depuis 1694 jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement
+(1704) la <i>Réponse aux Questions d'un Provincial</i>, dont
+le commencement n'est autre chose qu'un assemblage d'aménités
+littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, Bernard
+et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que
+ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une
+manière d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si
+frêle et sa <i>petite complexion</i>. La poitrine, qu'il avait toujours
+eue délicate, se prit; il tomba dans l'indifférence et le dégoût
+de la vie à cinquante-neuf ans. Un symptôme grave, c'est ce
+qu'il écrivait à un ami en novembre 1706, un mois environ
+avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de
+«travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois
+«pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point
+«matière de raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire,
+de sa critique, de son amour des faits et des particularités
+de personnes, est tout à fait comme Chaulieu sans
+amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit l'avoir
+vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de
+détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses
+oeuvres diverses sont là pour qui le voudra bien connaître.
+Comme qualité qui tient encore à l'essence de son génie critique,
+il faut noter sa parfaite indépendance, indépendance
+par rapport à l'or et par rapport aux honneurs. Il est touchant
+de voir quelles précautions et quelles ruses il fallut à
+milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: «Un
+tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais
+présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois
+plus m'en passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau,
+il resta sourd à toute autre insinuation du grand seigneur son
+ami. On n'était pourtant pas loin du temps où certains grands
+offraient au spirituel railleur Guy Patin un louis d'or sous
+son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner chez eux;
+On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était devenu,
+du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits.
+Le plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse
+de l'<i>Avis aux Protestants</i>, soit qu'il l'ait réellement
+composé, soit qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer.
+Il y poussa l'anonyme jusqu'à avoir besoin d'être clandestin.
+Sa sincérité dut souffrir d'être si à la gêne et réduite à tant
+de faux-fuyants.</p>
+
+<p>Bayle restera-t-il? est-il resté? demandera quelqu'un; relit-on
+Bayle? Oui, à la gloire du génie critique, Bayle est resté
+et restera autant et plus que les trois quarts des poëtes et orateurs,
+excepté les très-grands. Il dure, sinon par telle ou telle
+composition particulière, du moins par l'ensemble de ses travaux.
+Les neuf volumes in-folio que cela forme en tout, les
+quatre volumes principalement de ses <i>oeuvres diverses</i>, préférables
+au Dictionnaire<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>, bien que moins connues, sont
+une des lectures les plus agréables et commodes. Quand on
+veut se dire que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que
+chaque génération s'évertue à découvrir ou à refaire ce que
+ses pères ont souvent mieux vu, qu'il est presque aussi aisé
+en effet de découvrir de nouveau les choses que de les déterrer
+de dessous les monceaux croissants de livres et de souvenirs;
+quand on veut réfléchir sans fatigue sur bien des suites
+de pensées vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on
+prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller.
+Le bon et savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de
+sa vie, avouait ne plus supporter que cette lecture d'érudition
+digérée et facile. La lecture de Bayle, pour parler un
+moment son style, est comme la collation légère des <i>après-disnées</i>
+reposées et déclinantes, la nourriture ou plutôt le
+<i>dessert</i> de ces heures médiocrement animées que l'étude désintéressée
+colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins
+par l'intensité et l'éclat que par la durée, l'innocence et la
+sûreté des sensations, pourraient se dire les meilleures de la
+vie<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.</p>
+
+<p>Décembre 1835.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Dans une note du <i>Journal des Savants</i> (juin 1836), M. Daunou,
+en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur Bayle,
+a trouvé que son Dictionnaire, principal titre de sa renommée, n'avait
+pas obtenu ici l'attention qu'il méritait. Ce n'est pas en effet en lisant
+ce Dictionnaire qu'on apprend à l'apprécier, c'est en s'en servant.
+Un homme d'esprit a comparé drôlement le Dictionnaire de Bayle, où
+end of footnote from the previous page: le texte disparaît sous les notes,
+à ces petites boutiques ambulantes
+lentement traînées par un petit âne qui disparaît sous la multitude de
+jouets et de marchandises de toutes sortes étalées sur chaque point aux
+regards des passants: ce petit âne, c'est le texte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> On ne sera pas fâché de lire ici l'opinion de La Fontaine sur
+Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve à la fin d'une lettre à
+M. Simon de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner et la
+conversation qu'on y tint (février 1686):<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aux journaux de Hollande il nous fallut passer;</p>
+<p>Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique.</p>
+<p>Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser</p>
+<p>L'occasion d'un trait piquant et satirique,</p>
+<p>Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin:</p>
+<p>Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,</p>
+<p>S'il osoit; car il a le goût avec l'étude.</p>
+<p>Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude;</p>
+<p>Il paroît circonspect; mais attendons la fin.</p>
+<p>Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.</p>
+<p>Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages;</p>
+<p>Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+<p>Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main:
+Tous deux ont un bon style et le langage sain.
+Le jugement en gros sur ces deux personnages,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Et ce fut de moi qu'il partit,</p>
+<p> C'est que l'un cherche à plaire aux sages,</p>
+<p> L'autre veut plaire aux gens d'esprit.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire
+Qu'on ait dans un repas de tels discours tenus:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>On tint ces discours; on fit plus,</p>
+<p>On fut au sermon après boire...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à rappeler;
+Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais
+jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735):
+«M. Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe:
+tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des
+sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font
+point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le
+docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était le
+grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si étendu,
+si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils peuvent être,
+seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs n'étaient pas
+moins respectables que son génie. Le désintéressement et l'amour de
+la paix comme de la vérité étaient son caractère; <i>c'était une âme divine.</i>»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LA BRUYÈRE</h3>
+
+<p>Vers 1687, année où parut le livre des <i>Caractères</i>, le siècle
+de Louis XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième
+période; les grandes oeuvres qui avaient illustré son début
+et sa plus brillante moitié étaient accomplies; les grands
+auteurs vivaient encore la plupart, mais se reposaient. On
+peut distinguer, en effet, comme trois parts dans cette littérature
+glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit
+que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur,
+lui vint toute formée de l'époque précédente; j'y range les
+poëtes et les écrivains nés de 1620 à 1626, ou même avant
+1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière, La Fontaine, madame
+de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond ou au
+commencement ou aux plus belles années du règne auquel
+on les rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force
+et d'une nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte
+et propre au règne même de Louis XIV, est celle en
+tête de laquelle on voit Boileau et Racine, et qui peut nommer
+encore Fléchier, Bourdaloue, etc., etc., tous écrivains
+ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent dans le
+monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi.
+Boileau et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à
+cette date de 1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions
+d'historiographes. Heureusement, Racine allait être tiré de
+son silence de dix années par madame de Maintenon. Bossuet
+régnait pleinement par son génie en ce milieu du grand règne,
+et sa vieillesse commençante en devait longtemps encore
+soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable
+moment que cette fin d'été radieuse, pour une production
+nouvelle de mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon
+parurent et achevèrent, par des grâces imprévues, la beauté
+d'un tableau qui se calmait sensiblement et auquel il devenait
+d'autant plus difficile de rien ajouter. L'air qui circulait
+dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, était alors d'une merveilleuse
+sérénité. La chaleur modérée de tant de nobles oeuvres,
+l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance
+enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère
+des esprits à un état tellement limpide et lumineux, que du
+prochain beau livre qui saurait naître, pas un mot immanquablement
+ne serait perdu, pas une pensée ne resterait dans
+l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai jour. Conjoncture
+unique! éclaircissement favorable en même temps que redoutable
+à toute pensée! car combien il faudra de netteté et
+de justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère
+en triompha. Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir
+à sa naissance et composer l'aimable génie de Fénelon était
+également disposé et comme pétri de toutes parts; mais la
+fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque chose de
+plus singulier.</p>
+
+<p>On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère,
+et cette obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de
+son oeuvre, et, on peut dire, au bonheur piquant de sa destinée.
+S'il n'y a pas une seule ligne de son livre unique qui,
+depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et
+restée en lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier
+de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du
+siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage
+de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.</p>
+
+<p>Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan,
+en 1639, disent les uns; en 1644, disent les autres et
+D'Olivet le premier, qui le fait mourir à cinquante-deux ans
+(1696). En adoptant cette date de 1644<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>, La Bruyère aurait
+eu vingt ans quand parut <i>Andromaque;</i> ainsi tous les fruits
+successifs de ces riches années mûrirent pour lui et furent
+le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hâter, la chaleur
+féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années
+d'étude ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à
+lire avec douceur et réflexion, allant au fond des choses et
+attendant! Il résulte d'une note écrite vers 1720 par le Père
+Bougerel ou par le Père Le Long, dans des mémoires particuliers
+qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire, que
+La Bruyère a été de cette congrégation<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Cela veut-il dire
+qu'il y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque
+temps? Sa première relation avec Bossuet se rattache peut-être
+à cette circonstance. Quoi qu'il en soit, il venait d'acheter
+une charge de trésorier de France à Caen lorsque
+Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près de
+M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le
+reste de ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché
+au prince en qualité d'homme de lettres avec mille écus de
+Pension.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> On sait enfin maintenant, après bien des tâtonnements, et d'une
+manière positive, que La Bruyère est né à Paris et y a été baptisé le
+17 août 1645. Le registre des naissances de la paroisse Saint-Christophe-en-Cité
+eu fait foi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives du
+Royaume.</blockquote>
+
+<p>D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre
+auteur, mais dont la parole a de l'autorité, nous dit en des
+termes excellents: «On me l'a dépeint comme un philosophe,
+qui ne songeoit qu'à vivre tranquille avec des amis et
+des livres, faisant un bon choix des uns et des autres; ne
+cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une
+joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses
+«manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte
+d'ambition, même celle de montrer de l'esprit<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.» Le témoignage
+de l'académicien se trouve confirmé d'une manière
+frappante par celui de Saint-Simon, qui insiste, avec l'autorité
+d'un témoin non suspect d'indulgence, précisément sur
+ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse: «Le public,
+dit-il, perdit bientôt après (1696) un homme illustre par
+son esprit, par son style et par la connoissance des hommes;
+mes; je veux dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à
+Versailles, après avoir surpassé Théophraste en travaillant
+d'après lui et avoir peint les hommes de notre temps dans
+ses nouveaux <i>Caractères</i> d'une manière inimitable. C'étoit
+d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne compagnie,
+simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je
+l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son
+âge et sa santé pouvoient faire espérer de lui.» Boileau
+se montrait un peu plus difficile en fait de ton et de manières
+que le duc de Saint-Simon, quand il écrivait à Racine, 19 mai
+1687: «Maximilien (<i>pourquoi ce sobriquet de Maximilien?</i>)
+«m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque chose de son
+<i>Théophraste</i>. C'est un fort honnête homme à qui il ne
+manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable
+qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir
+et du mérite.» Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau.
+La Bruyère était déjà, un peu à ses yeux un homme des
+générations nouvelles, un de ceux en qui volontiers l'on
+trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et autrement
+que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> J'hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins bon
+juge: elle concorde pourtant: «Il n'y a pas longtemps que M. de La
+«Bruyère m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu
+«assez de temps pour le bien connoître. «Il m'a paru que ce n'étoit
+pas un grand parleur.» (<i>Menagiana</i>, tome III.)&mdash;On a opposé
+depuis à cette idée qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyère quelques
+mots tirés de lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il résulterait que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante;
+c'est peu probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres
+mots par les cheveux. Mais enfin il paraît bien qu'il était très-gai
+par moments.</blockquote>
+
+<p>Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui
+avait plus d'une fois causé avec lui<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>, nous peint la maison
+de Condé et M. le Duc en particulier, l'élève du philosophe,
+en des traits qui réfléchissent sur l'existence intérieure de
+celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc (1710), il nous dit
+avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à la fois: «Il
+étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, mais
+en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à
+s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des
+restes d'une excellente éducation (<i>je le crois bien</i>), de la
+politesse et des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit
+très-rarement... Sa férocité étoit extrême, et se montroit
+en tout. C'étoit une meule toujours en l'air, qui faisoit
+fuir devant elle, et dont ses amis n'étoient jamais en sûreté,
+tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries
+cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte
+comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de
+M. le Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple
+de l'amitié des princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent.
+Ayant un soir, en effet, poussé Santeul de vin
+de Champagne, il trouva plaisant de verser sa tabatière de
+tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui offrit à
+boire; le pauvre <i>Théodas</i> si naïf, si ingénu, si bon convive
+et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux
+vomissements<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève
+de La Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois
+sous le bâton d'un Conti dont il était secrétaire. A la manière
+énergique dont Saint-Simon nous parle de cette race des
+Condés, on voit comment par degrés en elle le héros en
+viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur
+ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait
+une grande part; car, comme dit encore Saint-Simon de
+Santeul, «M. le Prince l'avoit presque toujours à Chantilly
+quand il y alloit; M. le Duc le mettoit de toutes ses parties,
+c'étoit de toute la maison de Condé à qui l'aimoit le mieux,
+et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit en
+prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages
+et de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit
+inappréciable, comme observateur, d'être initié de près à
+cette famille si remarquable alors par ce mélange d'heureux
+dons, d'urbanité brillante, de férocité et de débauche<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>.
+Toutes ses remarques sur les <i>héros</i> et les <i>enfants des Dieux</i>
+naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les
+enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de
+la nature et en sont comme l'exception. Ils n'attendent
+presque rien du temps et des années. Le mérite chez eus
+devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des
+hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de
+l'enfance.» Au chapitre des <i>Grands</i>, il s'est échappé à dire
+ce qu'il avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands
+sur les autres hommes est immense par un endroit: je leur
+cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs
+chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous
+et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à
+leur service des gens qui les égalent par le coeur et par
+l'esprit, et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables
+que le scandale, des moeurs princières lui inspirait
+n'étaient pas perdues, on peut le croire, et ressortaient moyennant
+détour: «Il y a des misères sur la terre qui saisissent le
+coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils
+redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange
+ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons
+pour fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement
+à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler
+en un seul morceau la nourriture de cent familles.
+Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités, je me
+jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les <i>simples bourgeois</i>
+viennent là bien à propos pour endosser le reproche,
+mais je ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir
+en rentrant d'un de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc
+<i>poussait de Champagne</i> Santeul<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> Une pensée inévitable naît, de ce rapprochement: Quand La
+Bruyère et le duc de Saint-Simon causaient ensemble à Versailles dans
+l'embrasure d'une croisée, lequel des deux était le peintre de son
+siècle? Ils l'étaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre alors
+avoué, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu voilés et
+mystérieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin, et dont les
+portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux à nu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Au tome second des <i>Oeuvres choisies</i> de La Monnoye
+(page 296), on lit un récit détaillé de cette mort de Santeul par La Monnoye;
+témoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement à l'appui du dire
+de Saint-Simon: Santeul s'était levé le 4 août, encore gai et bien
+portant; il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les
+onze heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie.
+La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans
+l'après-midi et le trouva moribond; il causa même du malade avec
+M. le Duc, qui témoigna s'y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes
+extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu
+nettes des médecins, aussi bien que le traitement employé, s'accorderaient
+assez avec le récit de Saint-Simon; on conçoit que la chose ait
+été étouffée le plus possible. On se demande seulement si les effets de
+la tabatière avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au
+lendemain onze heures du matin; c'est un cas de médecine légale que
+je laisse aux experts.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux dans
+les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles municipaux
+dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le
+petit-fils, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race.
+Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme
+pas, un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades
+dont il plaisante. Voir dans la <i>Satyre Ménippée</i> de Le Duchat les
+nombreux passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car
+ils étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me
+trompe fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital
+dans l'expérience secrète et la maturité du penseur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> Bien des passages de Mme de Staël (De Launay) viennent à l'appui
+de ce qu'a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à Mme Du
+Deffand (17 septembre 1747): «Les Grands, à force de s'étendre,
+deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle
+étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.»
+Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui contenait
+en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condés: «Elle,
+a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que <i>les Princes étoient
+en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en eux à
+découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres
+hommes.</i>»</blockquote>
+
+<p>La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour
+l'idée de traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite
+et à la faveur de sa traduction quelques-unes de ses propres
+réflexions sur les moeurs modernes. Cette traduction de
+Théophraste n'était-elle pour lui qu'un prétexte, ou fut-elle
+vraiment l'occasion déterminante et le premier dessein principal?
+On pencherait plutôt pour cette supposition moindre,
+en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord
+les <i>Caractères</i>, et combien Théophraste y occupe une grande
+place. La Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle
+il ouvre son premier chapitre, que <i>tout est dit, et</i> que <i>l'on vient
+trop tard après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et
+qui pensent</i>. Il se déclare de l'avis que nous avons vu de nos
+jours partagé par Courier, lire et relire sans cesse les anciens,
+les traduire si l'on peut, et les imiter quelquefois: «On ne
+sauroit en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut,
+surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux anciens,
+La Bruyère ajoute <i>les habiles d'entre les modernes</i> comme
+ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus
+beau. C'est dans cette disposition qu'il commence à <i>glaner</i>,
+et chaque épi, chaque grain qu'il croit digne, il le range devant
+nous. La pensée du difficile, du mûr et du parfait l'occupe
+visiblement, et atteste avec gravité, dans chacune de ses
+paroles, l'heure solennelle du siècle où il écrit. Ce n'était
+plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui avaient
+porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps
+après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais
+tous les autres restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire
+auguste, consommé, déjà un peu sombre de front, et un
+peu silencieux! Dans son discours à l'Académie, La Bruyère
+lui-même les a énumérés en face; il les avait passés en revue
+dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces Grands, rapides
+connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, <i>écueil des mauvais
+ouvrages!</i> et ce Roi <i>retiré dans son balustre</i>, qui les domine
+tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en
+vient aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et
+il ose. Il sait la mesure qu'il faut tenir et le point où il faut
+frapper. Modeste et sûr, il s'avance; pas un effort en vain, pas
+un mot de perdu! du premier coup, sa place qui ne le cède
+à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par une certaine disposition
+trop rare de l'esprit et du coeur, <i>sont en état</i>, comme
+il dit, <i>de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage</i>,
+ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable,
+en ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume,
+année 1688, de trois cent soixante pages, en fort gros caractères,
+desquelles Théophraste, avec le discours préliminaire,
+occupe cent quarante-neuf, et en songeant que, sauf les perfectionnements
+réels et nombreux que reçurent les éditions
+suivantes, tout La Bruyère est déjà là.</p>
+
+<p>Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère
+ajouta successivement et beaucoup à chacun de ses seize
+chapitres. Des pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille
+dans sa première circonspection, des ridicules que
+son livre même fit lever devant lui, des originaux qui d'eux-mêmes
+se livrèrent, enrichirent et accomplirent de mille
+façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout
+incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation
+et l'irritation de la publicité les firent naître sous la
+plume de l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à
+des réflexions et remarques morales, s'appuyant même à ce
+sujet du titre de <i>Proverbes</i> donné au livre de Salomon. Les
+<i>Caractères</i> ont singulièrement gagné aux additions; mais on
+voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine simple du
+livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette première
+et plus courte forme <a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> M. Walckenaer, dans son <i>Étude sur La Bruyère</i>, a rappelé une
+agréable anecdote tirée des Mémoires de l'Académie de Berlin et qui
+s'était conservée par tradition: «M. de La Bruyère, a dit Formey, qui
+le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un
+libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait
+avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en amitié.
+Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet: «Voulez-vous
+imprimer ceci (c'était <i>les Caractères</i>)? Je ne sais si vous y
+trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour
+ma petite amie.» Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur,
+entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente qu'elle
+fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre,
+qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la dot imprévue
+de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux et que
+M. de Maupertuis avait connue.» On sait le nom du mari; M. Édouard
+Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a retrouvé. Elle épousa
+Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance, qui devint fermier
+général et qui garda une réputation sans tache. Il eut de la petite
+Michallet, en se mariant, plus de cent mille livres argent comptant.
+Ce livre, d'une expérience amère et presque misanthropique, devenu
+la dot d'une jeune fille: singulier contraste!</blockquote>
+
+<p>En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois
+ans en 87. Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il
+n'y changea rien. La gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit
+pas; il y avait songé de longue main, l'avait retournée en
+tous sens, et savait fort bien qu'il aurait pu ne point l'avoir
+et ne pas valoir moins pour cela. Il avait dit dès sa première
+édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient de
+très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien
+vivent encore dont on ne parle point et dont on ne
+parlera jamais!» Loué, attaqué, recherché, il se trouva
+seulement peut-être un peu moins heureux après qu'avant
+son succès, et regretta sans doute à certains jours d'avoir
+livré au public une si grande part de son secret. Les imitateurs
+qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers,
+les abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume
+et autres, qu'il ne connut pas et que les Hollandais ne surent
+jamais bien distinguer de lui<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>, ces auteurs <i>nés copistes</i> qui
+s'attachent à tout succès comme les mouches aux mets délicats,
+ces <i>Trublets</i> d'alors, durent par moments lui causer de
+l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur <i>né copiste</i>
+(chap. <i>des Ouvrages de l'Esprit</i>), qui ne se trouvait pas dans
+les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers.
+Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait
+déjà eu en France sept éditions des Caractères, La Bruyère
+mourut subitement d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en
+pleine gloire, avant que les biographes et commentateurs
+eussent avisé encore à l'approcher, à le saisir dans sa condition
+modeste et à noter ses réponses<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>. On lit dans la note
+manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry,
+«que madame la marquise de Belleforière, de qui il était
+«fort l'ami, pourroit donner quelques mémoires sur sa vie
+«et son caractère.» Cette madame de Belleforière n'a rien
+dit et n'a probablement pas été interrogée. Vieille en 1720,
+date de la note manuscrite, était-elle une de ces personnes
+dont La Bruyère, au chapitre <i>du Coeur</i>, devait avoir l'idée
+présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours
+de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements
+que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins
+qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent
+être surpassés que par celui de savoir y renoncer par
+vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce
+mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être
+touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si
+éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> On lit dans les <i>Mémoires de Trévoux</i> (mars et avril 1701), à
+propos des <i>Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La Bruyère</i>
+(1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été donnés
+«au public, outre les traductions en diverses langues et les dix
+«éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente
+«volumes à peu près dans ce style: <i>Ouvrage dans le goût des Caractères;
+«Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs;
+«Suite des Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les
+«différents Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture
+«sainte, et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels
+«des hommes, en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques;
+«Caractères des Vertus et des Vices</i>. Enfin tout le pays des Lettres a
+«été inondé de Caractères...»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le solliciter,
+La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon office
+de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de le
+croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur des
+<i>Caractères</i>. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère
+(<i>Nouvelles Lettres</i> de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule lettre
+qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement grondeur à
+Santeul, imprimé sans aucun soin dans le <i>Santoliana</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille du
+Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du seigneur
+de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur
+de Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.</blockquote>
+
+<p>Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire
+et de rêver plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère,
+d'après quelques-unes de ses pensées qui recèlent toute une
+destinée, et, comme il semble, tout un roman enseveli. A la
+manière dont il parle de l'amitié, de ce <i>goût</i> qu'elle a et <i>auquel
+ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres</i>, on croirait
+qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont
+il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu
+assez l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger
+l'amitié. Cette diversité de pensées accomplies, desquelles on
+pourrait tirer tour à tour plusieurs manières d'existences
+charmantes ou profondes, et qu'une seule personne n'a pu
+directement former de sa seule et propre expérience, s'explique
+d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni Philinte, ni
+Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La Bruyère,
+dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être successivement
+chaque coeur; il est du petit nombre de ces
+hommes qui ont tout su.</p>
+
+<p>Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il
+représente les inconvénients, les passions, les ridicules, et
+dans sa vie il y tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences
+du <i>Tartufe</i>, il les a saisies, et son <i>Onuphre</i> est irréprochable<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>:
+de même pour sa conduite, il pense à tout et
+se conforme à ses maximes, à son expérience. Molière est
+poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté et de feu, et
+plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions
+mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un
+homme libre, avait-il observé, et qui n'a point de femme,
+s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune,
+se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes
+gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé; il
+semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.»
+Ceux à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère,
+peuvent supposer qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta
+fidèle à un souvenir dans le renoncement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> La Motte a dit: «Dans son tableau de <i>l'Hypocrite</i>, La Bruyère
+commence toujours par effacer un trait du <i>Tartufe</i>, et ensuite il en
+<i>recouche</i> un tout contraire.»</blockquote>
+
+<p>On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son
+coeur se déclare énergiquement à travers la science inexorable
+de son esprit: «Il faut des saisies de terre, des enlèvements
+de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue;
+mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose
+toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les
+hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes,
+poursuivies depuis lors et non encore menées à fin, contient
+cette parole! le coeur d'un Fénelon y palpite sous un accent
+plus contenu. La Bruyère s'étonne, comme d'une chose <i>toujours
+nouvelle</i>, de ce que madame de Sévigné trouvait tout
+simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui s'étonnera
+de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler
+la page sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches,
+etc. (chap. <i>de l'Homme</i>).» On s'est accordé à reconnaître
+La Bruyère dans le portrait du philosophe qui, assis
+dans son cabinet et toujours accessible malgré ses études profondes,
+vous dit d'entrer, et que vous lui apportez quelque
+chose de plus précieux que l'or et l'argent, <i>si c'est une occasion
+de vous obliger</i>.</p>
+
+<p>Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné,
+comme en fait foi son chapitre des <i>Esprits forts</i>; qui, venu le
+dernier, répond tout ensemble à une beauté secrète de composition,
+à une précaution ménagée d'avance contre des attaques
+qui n'ont pas manqué, et à une conviction profonde.
+La dialectique de ce chapitre est forte et sincère; mais l'auteur
+en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote
+le philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer
+surtout et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion
+alors régnante. La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage
+de Molière: il a continué cette guerre courageuse sur
+une scène bien plus resserrée (l'autre scène, d'ailleurs, n'eût
+plus été permise), mais avec des armes non moins vengeresses.
+Il a fait plus que de montrer au doigt le courtisan,
+<i>qui autrefois portait ses cheveux</i>, en perruque désormais, l'habit
+serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que
+de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence,
+par le trait ineffaçable: <i>Un dévot est celui qui sous un roi athée
+serait athée</i>; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct,
+à peine voilé en éloge: «C'est une chose délicate à un prince
+religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse; instruit
+jusques où le courtisan veut lui plaire et aux dépens
+de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence; il
+tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou
+le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son
+zèle et de son industrie.»</p>
+
+<p>Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques
+mots qu'on regrette de lire sur la révocation de l'édit de
+Nantes, et quelque endroit favorable à la magie, je serais
+tenté plutôt de soupçonner La Bruyère de liberté d'esprit que
+du contraire. <i>Né chrétien et Français</i>, il se trouva plus d'une
+fois, comme il dit, <i>contraint dans la satire</i>; car, s'il songeait
+surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par contre-coup
+songer un peu à lui-même, et à ces <i>grands sujets</i> qui lui
+étaient <i>défendus</i>. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt
+il s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à
+faire (s'ils ne l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement
+de toutes les circonstances accidentelles qui restreignent
+la vue. C'est bien moins d'après tel ou tel mot détaché,
+que d'après l'habitude entière de son jugement, qu'il
+se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en style,
+il se rejoint assez aisément à Montaigne.</p>
+
+<p>On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont
+ce que je dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le
+premier morceau en date est celui de l'abbé D'Olivet dans son
+<i>Histoire de l'Académie</i>. On y voit trace d'une manière de juger
+littéralement l'illustre auteur, qui devait âtre partagée de plus
+d'un esprit <i>classique</i> à la fin du XVIIe et au commencement du
+XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon moi, l'éclaircissement
+du mot un peu obscur de Boileau à Racine. D'Olivet
+trouve à La Bruyère trop d'<i>art</i>, trop d'<i>esprit</i>, quelque abus de
+<i>métaphores</i>: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère
+«ne doit pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais
+«pourtant avec une modération qui, de nos jours, tiendroit
+«lieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé, etc.»
+Nicole, dont La Bruyère a paru dire en un endroit <i>qu'il ne
+pensoit pas assez</i> <a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>, devait trouver, en revanche, que le nouveau
+moraliste pensait trop, et se piquait trop vivement de
+raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. On
+regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme
+de goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré
+plus de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La
+réception de La Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles,
+dont lui-même nous a entretenus dans la préface de
+son Discours et qui laissent à désirer quelques explications<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.
+Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il lui fallut, on
+le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, comme
+Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est
+obligé d'alléguer son chapitre des <i>Esprits forts</i> et de supposer
+à l'ordre de ses matières un dessein religieux un peu subtil,
+pour mettre à couvert sa foi. Il est obligé de nier la réalité de
+ses portraits, de rejeter au visage des fabricateurs <i>ces insolentes
+clefs</i> comme il les appelle: Martial avait déjà dit excellemment:
+<i>Improbe facit qui in alieno libro ingeniosus est.</i>
+«En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec un
+«accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que
+«le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis
+«quelques années de vieux corbeaux croasser autour de ceux
+«qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à
+«quelque gloire par leurs écrits.» Quel est ce corbeau qui
+croassa, ce <i>Théobalde</i> qui bâilla si fort et si haut à la harangue
+de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, faux confrères,
+ameuta les coteries et <i>le Mercure Galant</i>, lequel se
+vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis <i>immédiatement au-dessous
+de rien</i><a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>? Benserade, à qui le signalement de <i>Théobalde</i>
+sied assez, était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir
+à l'Académie, avait pu se coaliser avec quelques-uns
+du dedans? Était-ce le vieux Boyer <a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a> ou quelque autre
+de même force? D'Olivet montre trop de discrétion là-dessus.
+Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère
+sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un <i>Éloge</i>
+approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau
+qui se trouve dans <i>l'Esprit des Journaux</i> (févr. 1782), et
+où l'auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la
+Notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché
+au dire de D'Olivet, n'avait pas été complétement mis
+à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait parlé légèrement
+dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>: «Le marquis de Vauvenargues,
+dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes
+ou Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont
+parlé de La Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment
+grand et original. Mais Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime
+et l'autorité qui devraient appartenir à un écrivain qui
+participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de
+la pensée originale de Montesquieu, de la verve de style de
+Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire
+ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans
+de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie,
+ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maîtres.
+La Bruyère, que le XVIIIe siècle était ainsi lent à apprécier,
+avait avec ce siècle plus d'un point de ressemblance qu'il faut
+suivre de plus près encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Toutes les anciennes <i>clefs</i> nomment en effet Nicole comme
+étant celui que désigne ce trait: <i>Des Ouvrages de l'Esprit: Deux écrivains
+dans leurs ouvrages</i>, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il se rapporterait
+beaucoup mieux à Balzac.&mdash;J'ai discuté ce point ailleurs; <i>Port-Royal,</i>
+tome II, p. 390).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M. Charpentier,
+qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit lourdement au-dessous
+de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez peu aimable:
+«Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent
+«on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause
+«que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre que
+«les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on
+«y remarque, quand on ne pourra plus les comparer <i>avec ceux sur
+«qui vous les avez tirés.</i>» On voit que si La Bruyère <i>tirait</i> ses
+portraits, M. Charpentier <i>tirait</i> ses phrases, mais un peu différemment.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Voici un échantillon des aménités que <i>le Mercure</i> prodiguait à
+La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une traduction
+«des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de Portraits
+«satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement ou
+très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient
+être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire
+réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant
+à personne. (<i>Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la dénonciation.</i>)
+La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et
+j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette
+princesse qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous
+sa protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de
+M. de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une
+couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un
+amas de pièces détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois
+ou quatre pages d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il
+n'y a pas lieu de croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes
+moeurs ait fait obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans
+l'Académie. Il a peint les autres dans son amas d'invectives, et dans
+le discours qu'il a prononcé il s'est peint lui-même... Fier de <i>sept</i>
+éditions que ses Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux
+ouvrage, il exagère son mérite...» Et <i>le Mercure</i> conclut, en
+remuant sottement sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours
+<i>qu'il était directement au-dessous de rien</i>. Certes, l'exemple de
+telles injustices appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles
+serait capable de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de
+toutes les grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans
+le présent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle que
+Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le
+pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»&mdash;Je m'étais mis,
+comme on voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses
+<i>Mémoires sur Fontenelle</i>, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme
+et le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de
+Thomas Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle
+était de l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient
+volontiers au dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient,
+comme on dirait, dans les <i>petits journaux</i>. On sait le mot de Boileau
+à propos de la Motte: «C'est dommage qu'il ait été <i>s'encanailler</i> de
+«ce petit Fontenelle.»</blockquote>
+
+<p>Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La
+Bruyère, comme celles de Suard et de Fabre, au milieu de
+mille sortes d'ingénieux éloges, un mot est lâché qui étonne,
+appliqué à un aussi grand écrivain du XVIIe siècle. Suard dit
+en propres termes que La Bruyère avait <i>plus d'imagination
+que de goût</i>. Fabre, après une analyse complète de ses mérites,
+conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits modèles
+de l'art d'écrire, <i>s'il montrait toujours autant de goût
+qu'il prodigue d'esprit et de talent</i><a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>. C'est la première fois
+qu'à propos d'un des maîtres du grand siècle on entend
+toucher cette corde délicate, et ceci tient à ce que La Bruyère,
+venu tard et innovant véritablement dans le style, penche déjà
+vers l'âge suivant. Il nous a tracé une courte histoire de la
+prose française en ces termes: «L'on écrit régulièrement depuis
+vingt années; l'on est esclave de la construction; l'on a
+enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme,
+et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on
+a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient
+les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux
+ont laissé perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout
+l'ordre et toute la netteté dont il est capable: cela conduit
+insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet esprit, que La
+Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, dont
+Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien des
+exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou
+d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La
+Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une
+délicate manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau,
+comme moraliste et comme critique, avait exprimé bien des
+vérités en vers avec une certaine perfection. La Bruyère voulut
+faire dans la prose quelque chose d'analogue, et, comme il se
+le disait peut-être tout bas, quelque chose de mieux et de plus
+fin. Il y a nombre de pensées droites, justes, proverbiales,
+mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère
+n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait
+trouver au fond de son âme que c'était un peu trop de pur
+bon sens, et, sauf le vers qui relève, aussi peu rare que bien
+des lignes de Nicole. Chez lui tout devient plus détourné et
+plus neuf; c'est un repli de plus qu'il pénètre. Par exemple,
+au lieu de ce genre de sentences familières à l'auteur de l'<i>Art
+poétique</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>il nous dit, dans cet admirable chapitre <i>des Ouvrages de l'Esprit</i>,
+qui est son <i>Art poétique</i> à lui et sa <i>Rhétorique</i>: «Entre
+toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une
+seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne:
+on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant;
+il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est
+point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit qui
+veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si
+vraie, si judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant
+sur la raison saine du premier. A l'appui de cette opinion,
+qui n'est pas récente, sur le caractère de novateur entrevu chez
+La Bruyère, je pourrais faire usage du jugement de Vigneul-Marville
+et de la querelle qu'il soutint avec Coste et Brillon à
+ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes en matière de
+style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase précédemment
+citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère
+y aidait <i>insensiblement</i>. Il était bientôt temps que le siècle finît:
+la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme,
+a pu naître dans un grand esprit; elle deviendra bientôt
+chez d'autres un tourment plein de saillies et d'étincelles.
+Les <i>Lettres Persanes</i>, si bien annoncées et préparées par
+La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque.
+La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais il
+est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce
+point il confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain
+de son âge; Vauvenargues, à quelques égards, est plus
+du XVIIe siècle que lui. Mais non...; La Bruyère en est encore
+pleinement, de son siècle incomparable, en ce qu'au
+milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de rajeunissement,
+il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût
+Simple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions pures,
+a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la maîtrise,
+qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en viole les
+règles.» (<i>Jugements historiques et littéraires sur quelques Écrivains...</i>
+1840, page 250.)</blockquote>
+
+<p>Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout,
+le pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses
+de la nature plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme
+il nous dessine dans un jour favorable la petite ville qui lui
+paraît <i>peinte sur le penchant de la colline!</i> Comme il nous
+montre gracieusement, dans sa comparaison du prince et du
+pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute
+l'herbe <i>menue et tendre!</i> Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir
+eu l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que
+voici: «Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres
+qui touchent et où l'on aimerait à vivre.»&mdash;«Il me semble
+que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion,
+le goût et les sentiments.» Jean-Jacques et Bernardin de
+Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront de développer
+un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes,
+pour ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine
+ne fera que traduire poétiquement le mot de La Bruyère,
+quand il s'écriera:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Objets inanimés, avez-vous donc une âme</p>
+<p>Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La Bruyère est plein de ces germes brillants.</p>
+
+<p>Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des <i>transitions</i> qu'exigeait
+trop directement Boileau) de composer un livre, sans
+en avoir l'air, par une sorte de lien caché, mais qui reparaît,
+d'endroits en endroits, inattendu. On croit au premier coup
+d'oeil n'avoir affaire qu'à des fragments rangés les uns après
+les autres, et l'on marche dans un savant dédale où le fil ne
+cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, s'éclaire,
+par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout moment,
+et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de
+sorties, on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs
+que le discours continu ne permettrait pas: <i>Ni les troubles,
+Zénobie, qui agitent votre empire</i>, etc. Un fragment de lettre
+ou de conversation; imaginé ou simplement encadré au chapitre
+<i>des Jugements: Il disoit que l'esprit dans cette belle personne
+étroit un diamant bien mis en oeuvre</i>, etc., est lui-même
+un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier n'aurait
+pas <i>mis en oeuvre</i> et en valeur plus artistement. Je dis
+André Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et
+des noms; et, chaque fois que j'en viens à ce passage de La
+Bruyère, le motif aimable</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>me revient en mémoire et se met à chanter en moi<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge l'Éloge
+de La Bruyère par Fabre (<i>Mélanges littéraires</i>, tome II), a contesté cet
+artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi avait présenté
+un peu fortement. Pour moi, en relisant les <i>Caractères</i>, la rhétorique
+m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la science de la
+Muse.</blockquote>
+
+<p>Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par
+tant de points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus
+invoqué et célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il
+était trop sage, trop désintéressé et reposé pour cela; c'est
+qu'il s'était trop appliqué à l'homme pris en général ou dans
+ses variétés de toute espèce, et il parut un allié peu actif, peu
+spécial, à ce siècle d'hostilité et de passion. Et puis le piquant
+de certains portraits tout personnels avait disparu. La mode
+s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes passent.
+Fontenelle (<i>Cyclias</i>) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant discret à
+bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en
+demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres,
+eut ainsi un long dernier mot sur bien des ennemis de
+sa jeunesse. Voltaire, à Sceaux, aurait pu questionner sur La
+Bruyère Malezieu, un des familiers de la maison de Condé, un
+peu le collègue de notre philosophe dans l'éducation de la
+duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le manuscrit
+des <i>Caractères</i> avant la publication; mais Voltaire ne paraît
+pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et
+fin comme l'était Suard, de réparer cette négligence injuste,
+avant qu'elle s'autorisât<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>. Aujourd'hui, La Bruyère n'est
+plus à remettre à son rang. On se révolte, il est vrai, de temps
+à autre, contre ces belles réputations simples et hautes, conquises
+à si peu de frais, ce semble; on en veut secouer le
+joug; mais, à chaque effort contre elles, de près, on retrouve
+cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles,
+comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris
+de toutes parts comme dans les divines mailles des filets de
+Vulcain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard,
+p. 268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour
+le chapitre des <i>Grands</i> dans le salon de M. De Vaines.</blockquote>
+
+<p>La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de
+pensées qui se rapprocheraient avec agrément de pensées
+presque pareilles de nos jours. Il en a sur le coeur et les passions
+surtout qui rencontrent à l'improviste les analyses intérieures
+de nos contemporains. J'avais noté un endroit où il
+parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions <i>qui les
+amusent</i>, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil»
+lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de <i>Lélia</i> sur
+les promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa
+plainte sur l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui
+manque <i>de sources inépuisables de douleur pour certaines pertes</i>,
+et je la rapprochais d'une plainte pareille dans <i>Atala</i>. La rêverie,
+enfin, à côté des personnes qu'on aime, apparaît dans
+tout son charme chez La Bruyère. Mais, bien que, d'après la
+remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que<i> le choix des pensées
+est invention</i>, il faut convenir que cette invention est trop
+facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans
+réserve.&mdash;En politique, il a de simples traits qui percent les
+époques et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser
+qu'à soi et au présent, source d'erreur en politique.»</p>
+
+<p>Il est principalement un point sur lequel les écrivains de
+notre temps ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon
+l'imiter, du moins l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand
+bonheur et a fait preuve d'une grande sagesse: avec un talent
+immense, il n'a écrit que pour dire ce qu'il pensait; le mieux
+dans le moins, c'est sa devise. En parlant une fois de madame
+Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées
+mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles,
+d'où il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les
+allât discerner et détacher. La Bruyère, né pour la perfection
+dans un siècle qui la favorisait, n'a pas été obligé de semer
+ainsi ses pensées dans des ouvrages de toutes les sortes et de
+tous les instants; mais plutôt il les a mises chacune à part, en
+saillie, sous la face apparente, et comme on piquerait sur une
+belle feuille blanche de riches papillons étendus. «L'homme
+du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve,
+mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit
+point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre
+que la voix revienne?» C'est de cette habitude, de cette
+nécessité de <i>chanter</i> avec toute espèce de voix, d'avoir de la
+verve à toute heure, que sont nés la plupart des défauts littéraires
+de notre temps. Sous tant de formes gentilles, sémillantes
+ou solennelles, allez au fond: la nécessité de remplir
+des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume
+sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement
+démesuré du détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on
+amplifie et qu'on effile au passage, ne sachant si pareille
+occasion se retrouvera. Je ne saurais dire combien il en résulte,
+à mon sens, jusqu'au sein des plus grands talents, dans
+les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en prose,&mdash;oh!
+beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de
+main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais
+quoi que le commun des lecteurs ne distingue pas du reste,
+que l'homme de goût lui-même peut laisser passer dans la
+quantité s'il ne prend garde, le simulacre et le faux semblant
+du talent, ce qu'on appelle <i>chique</i> en peinture et qui est
+l'affaire d'un pouce encore habile même alors que l'esprit
+demeure absent. Ce qu'il y a de <i>chique</i> dans les plus belles
+productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que
+parce que, parlant au général, l'application ne saurait tomber
+sur aucun illustre en particulier. Il y a des endroits où,
+en marchant dans l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman,
+l'homme qui a le pied fait s'aperçoit qu'il est sur le creux:
+ce creux ne rend pas l'écho le moins sonore pour le vulgaire.
+Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un secret de procédé qu'il
+faudrait se garder entre artistes pour ne pas décréditer le
+métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en son
+temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait
+chaque pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses
+mille écus de pension comme homme de lettres de M. le Duc
+et le logement à l'hôtel de Condé lui procuraient une condition
+à l'aise qui n'a point d'analogue aujourd'hui. Quoi qu'il
+en soit, et sans faire injure à nos mérites laborieux, son premier
+petit in-12 devrait être à demeure sur notre table, à
+nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis,
+pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la
+proportion de la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà
+que d'avoir regret de ne pouvoir faire ainsi.</p>
+
+<p>Aujourd'hui que l'<i>Art poétique</i> de Boileau est véritablement
+abrogé et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des <i>Ouvrages
+de l'Esprit</i> serait encore chaque matin, pour les esprits
+critiques, ce que la lecture d'un chapitre de <i>l'Imitation</i>
+est pour les âmes tendres.</p>
+
+<p>La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles
+par cette foule de pensées ingénieusement profondes
+sur l'homme et sur la vie. A qui voudrait se réformer et se
+prémunir contre les erreurs, les exagérations, les faux entraînements,
+il faudrait, comme au premier jour de 1688, conseiller
+le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le
+goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on
+est déjà soi-même au retour, plus capable de voir le mal que
+de faire le bien, et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs
+et des entreprises. C'est beaucoup néanmoins que de savoir
+se consoler ou même se chagriner avec lui.</p>
+
+<p>1er Juillet 1836.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>MILLEVOYE</h3>
+
+
+<p>Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle
+et dans celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque
+degré ceux de notre temps et qui y préparent, on trouve Le
+Brun et André Chénier, comme visant déjà, l'un à l'élévation
+et au grandiose lyrique, l'autre à l'exquis de l'art; on
+trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en vers), dans les
+tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la méditation
+rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du <i>Jour des
+Morts</i> et celui de la <i>Chute des Feuilles</i> sont des précurseurs
+de Lamartine comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans
+l'ode, comme l'est André Chénier pour tout un côté de l'école
+de l'art. Ce rôle de précurseur, en relevant par la précocité
+ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou d'incomplet,
+offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose qui
+attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable,
+facile, qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore
+absolument qu'elle le remplit; s'il se produit en oeuvres légères,
+courtes, inachevées, mais sorties et senties du coeur;
+s'il se termine en une brève jeunesse, il devient tout à fait
+intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est la pensée que
+son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et Lamartine
+qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes,
+dans l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé;
+c'est lui.</p>
+
+<p>Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement
+de force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques
+égards aussi, simple précurseur d'un art éclatant, Le
+Brun tente des voies ardues, heurte à toutes les portes de
+l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit que de gloire, meurt,
+corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont à aucun temps
+triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de toujours
+<i>à côté</i>, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, connu
+par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt,
+s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est
+là une fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination
+n'admet pas. André Chénier, lui, nature gracieuse et
+studieuse, mais énergique pourtant et passionnée, vaincu
+violemment et intercepté avant l'heure, a son harmonie à la
+fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre geste,
+a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le
+moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye,
+il soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent
+d'automne, comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet
+de sa plus douce plainte; il incline la tête, comme fait la
+marguerite coupée par la charrue, ou le pavot surchargé par
+la pluie. De tous les jeunes poëtes qui ne meurent ni de désespoir,
+ni de fièvre chaude, ni par le couteau, mais doucement
+et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des fleurs
+dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus
+aimé, le plus en vue, et celui qui restera.</p>
+
+<p>Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons
+poëtes, et si nous ne le sommes pourtant pas décidément, il
+existe ou il a existé une certaine fleur de sentiments, de
+désirs, une certaine rêverie première, qui bientôt s'en va
+dans les travaux prosaïques, et qui expire dans l'occupation
+de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts des
+hommes, comme un poëte qui meurt jeune, tandis que
+l'homme survit. Millevoye est au dehors comme le type personnifié
+de ce poëte jeune qui ne devait pas vivre, et qui
+meurt, à trente ans plus ou moins, en chacun de nous<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> M. Alfred de Musset m'a adressé, à l'occasion de ce passage, de
+très-aimables vers auxquels j'ai répondu. (Voir dans les <i>Pensées d'Août</i>.)</blockquote>
+
+<p>Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre
+de traits sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye
+est né à Abbeville le 24 décembre 1782, et par conséquent,
+s'il vivait aujourd'hui, il aurait à peu près le même âge (un
+peu moins) que Béranger. Il reçut tous les soins affectueux
+et l'éducation de famille; son père était négociant; un oncle,
+frère de son père, qui logeait sous le même toit, donna à
+l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt
+suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce
+collège fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort
+attachés à lui, bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent
+leurs soins. L'enfant avait annoncé sa vocation précoce par
+de petites fables en vers français, et les dignes professeurs,
+émerveillés, favorisèrent cette disposition plutôt que de la
+combattre. Le jeune Millevoye perdit son père à l'âge de
+treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur, encore
+sensible, dans l'élégie qui a pour titre <i>l'Anniversaire</i>. Il reporta
+sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de
+famille naturels et purs, une facilité de talent non combattue,
+bientôt l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie,
+c'est là le fonds entier de sa jeunesse, ce sont les caractères
+qui, en simples et légers délinéaments, pour ainsi dire, vont
+passer de l'âme de Millevoye dans sa poésie.</p>
+
+<p>Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans, et suivit en 1795
+le cours de belles-lettres professé à l'École centrale des
+Quatre-Nations par M. Dumas. Il trouva en ce nouveau maître,
+qui succédait cette année-là à M. de Fontanes, un élève affaibli,
+mais encore suffisant, de la môme école littéraire, un
+homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et l'entoura de
+conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et
+sains. M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye,
+nous apprend lui-même qu'il eut à le ramener d'une admiration
+un peu excessive pour Florian à des modèles plus
+sérieux et plus solides. Ses études terminées, le jeune homme
+songea à prendre un état; il essaya du barreau et entra quelque
+temps dans une étude de procureur. Il sortit de là pour
+être commis libraire dans la maison Treuttel et Würtz, espérant
+concilier son goût d'étude avec ce commerce des livres.
+Le pastoral Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le
+jeune Millevoye était, au fond du magasin, absorbé dans une
+lecture, le chef passa et lui dit: «Jeune homme, vous lisez!
+vous ne serez jamais libraire.» Après deux ans de cette tentative
+infructueuse, Millevoye, en effet, y renonça. Il avait
+d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de pièces
+légères; il avait composé son <i>Passage du mont Saint-Bernard</i>,
+une <i>Satire sur les Romans nouveaux</i>, couronnée par l'Académie
+de Lyon, et sa pièce des <i>Plaisirs du Poète</i>. Il publia ces essais
+de 1801 à 1804<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>, et ne vécut plus que de la vie littéraire,
+et aussi de la vie du monde, tout entier au moment et au
+Caprice.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Dans <i>la Décade</i> de l'an XII (4e trimestre, page 561, n° du
+30 fructidor), on lit sur <i>les Plaisirs du Poëte</i> et autres premiers opuscules
+de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et bienveillant,
+quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.</blockquote>
+
+<p>Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque
+tous les genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons
+pas; ce sera assez les juger. On y trouverait de la
+facilité toujours, mais trop d'indécision et de pâleur. Talent
+naturel et vrai, mais trop docile, il ne s'est pas assez connu
+lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils une grande
+part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et
+à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents
+et un goût vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement
+à la mode, il a subi l'inconvénient d'achever et de <i>doubler</i>,
+en quelque sorte, sa rhétorique, en public, dans les concours
+d'académie. Il y a nombre de ces prix ou de ces <i>accessits</i>
+sur lesquels la critique de nos jours, qui n'a plus le sentiment
+de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout à fait incompétente
+à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le temps, cet
+endroit de son poëme d'<i>Austerlitz</i>, où il parle noblement de
+la baïonnette en vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne;</p>
+<p>Ici frappe de près le poignard de Bayonne.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Tel passage du <i>Voyageur</i>, cité par M. Dumas, a pu exciter
+l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y
+voyait l'un des beaux morceaux de la langue. Il nous est
+impossible à nous autres, nés d'autre part et nourris, si l'on
+veut, d'autres défauts, d'avoir pour ces endroits, je ne dirai
+pas un pareil enthousiasme, mais même la moindre préférence.
+La faible couleur est si passée, que le discernement n'y
+prend plus. Les <i>Discours en vers</i> de Millevoye, ses <i>Dialogues</i>
+rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'<i>Iliade</i>
+ou des <i>Églogues</i> selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent,
+chez lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la
+circonstance académique ou le goût du temps lui imposa, et
+dont il s'occupait sans ennui, se laissant dire peut-être que
+la gloire sérieuse était de ce côté. Nous nous en tiendrons à
+sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité lui inspira,
+à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos romances.</p>
+
+<p>Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets
+à rencontrer d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et
+sensées, mais qui ne semblent occupées que de les détourner
+de leur vrai talent. Les trois quarts des prétendus juges, ne
+se formant idée de la valeur des oeuvres que d'après les
+genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger, sensible,
+quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et
+ils seront très-disposés à attacher plus de considération à ce
+qui les aura convenablement ennuyés. La postérité n'est pas
+du tout ainsi; il lui est parfaitement indifférent, à elle, qu'on
+ait cultivé d'une manière estimable, et dans de justes dimensions,
+les genres en honneur. Elle vous prend et vous classe
+sans façon pour votre part originale et neuve, si petite que
+vous l'ayez apportée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>. Que Millevoye, tenté par l'immense
+succès des <i>Géorgiques</i> de Delille et par l'espérance d'arriver,
+avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant
+de plus ou de moins de sa traduction de l'<i>Iliade</i>, elle s'en
+soucie peu; et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se
+souciait beaucoup. Sans croire faire injure au tendre poëte,
+nous sommes déjà ici de la postérité dans nos indifférences,
+dans nos préférences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de ses
+Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie
+vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers,
+que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire;
+celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour
+la centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste...
+C'est pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce
+qu'on honore sur parole.&mdash;Oui, on le loue, mais moi, on me lit.»
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+<p>Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé
+la plupart dans les années qui avaient précédé, et sa
+<i>Chute des Feuilles</i>, par où le recueil commence, avait, un peu
+auparavant, obtenu le prix aux Jeux Floraux. Dans un fort
+bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté en tête, Millevoye,
+qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de poésie en
+notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où
+il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez
+Racine, il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il
+rapporte à l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve
+qu'il donne à Parny, le maître récent du genre, on prévoit
+qu'il pourra faire entendre, à son tour, quelque nouvel et
+mol accent. L'élégie chez Millevoye n'est pas comme chez
+Parny l'histoire d'une passion sensuelle, unique pourtant,
+énergique et intéressante, conduite dans ses incidents divers
+avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté
+de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une
+variété d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec
+du genre, une demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille
+qui tombe, tout ce qui peut prêter à un petit chant aussi triste
+qu'une larme de Simonide<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que probablement
+j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note écrite
+sur lui en toute sincérité dans un livret de <i>Pensées</i>: «Le grand tort,
+le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de <i>la Guerre des
+Dieux</i>: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos
+pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour
+son <i>Faublas</i>, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa <i>Pucelle</i>,
+qu'à la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort
+qu'un immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié
+le nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper
+de Parny comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie,
+les nouveaux venus le méprisent, les moraux le conspuent, personne
+ne le défend. Ceux qui ont assez de goût encore pour l'apprécier,
+ont aussi le bon goût de ne pas le dire. Cela d'ailleurs
+n'en vaut pas la peine, et l'injustice se consacrera. Et quelle vigueur
+pourtant par éclairs! quel plus beau mouvement, quel plus
+désolé délire que dans l'étincelante élégie:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»</blockquote>
+
+
+<p>La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent,
+comme on se souvenait d'abord du <i>Passereau de Lesbie</i> dans
+le recueil de Catulle, est la première, la <i>Chute des Feuilles</i>.
+Millevoye l'a corrigée, on ne sait pourquoi, à diverses reprises,
+et en a donné jusqu'à deux variantes consécutives. Je
+me hâte de dire que la seule version que j'admette et que
+j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux
+Jeux Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes.
+Cette pièce que chacun sait par coeur, et qui est l'expression
+délicieuse d'une mélancolie toujours sentie, suffit à sauver
+le nom poétique de Millevoye, comme la pièce de Fontenay
+suffit à Chaulieu, comme celle du <i>Cimetière</i> suffit à Gray.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Anacréon n'a laissé qu'une page</p>
+<p>Qui flotte encor sur l'abîme des temps,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant
+du flot sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus,
+c'en est assez pour ne plus mourir. On m'apprenait dernièrement
+que cette <i>Chute des Feuilles</i>, traduite par un poëte russe,
+avait été de là retraduite en anglais par le docteur Bowring,
+et de nouveau citée en français, comme preuve, je crois, du
+génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre
+feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu
+en chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour
+le critique qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa
+feuille voyage, ne peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur
+qu'ont certains poëtes d'atteindre, un matin, sans y viser,
+à quelque chose de bien venu, qui prend aussitôt place
+dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie, et faisait dire
+dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins
+heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme,
+s'écriait-il; quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension,
+mais que la perfection ait couronné, et dont à jamais
+on se souvînt; voilà ce que je tente, ce à quoi j'aspire, et
+vainement! Oh! rien qu'un denier d'or marqué à mon nom,
+et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce trésor accumulé
+qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte
+ajoutait: «Oh! rien que <i>le Cimetière</i> de Gray, <i>la Jeune Captive</i>
+de Chénier, la <i>Chute des Feuilles</i> de Millevoye!»</p>
+
+<p>Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce
+qu'il ne le cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait
+point à ses élégies le même prix, je l'ai dit déjà, qu'à
+ses autres ouvrages académiques, et ce n'est que vers la fin
+qu'il parut comprendre que c'était là son principal talent.
+Facile, insouciant, tendre, vif, spirituel et non malicieux, il
+menait une vie de monde, de dissipation, ou d'étude par accès
+et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses amis; il ne
+s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre mesure
+aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger,
+il le faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée,
+assez blond, il avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse,
+toute l'élégance du jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait,
+et il partait soudain pour une promenade de cheval; il
+écrivait ses vers au retour de là, ou en rentrant de quelque
+déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques, que
+quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il
+dut en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La
+jolie pièce du <i>Déjeuner</i> nous raconte bien des matinées de
+ses printemps. Il essayait du luxe et de la simplicité tour à
+tour, et passait d'un entresol somptueux à quelque riante
+chambrette d'un village d'auprès de Paris. Il aimait beaucoup
+les chevaux, et les plus fringants<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>. Après chaque livre ou
+chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il
+courait de Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, sa famille,
+ses vieux professeurs; il se remettait au grec près de ceux-ci.
+Il aimait tendrement sa mère; quand elle venait à Paris, elle
+l'avait tout entier. Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacérès,
+chez qui il allait souvent, lui dit: «Vous viendrez dîner chez
+moi demain.»&mdash;«Je ne puis pas, Monseigneur, répondit-il,
+je suis invité.»&mdash;«Chez l'Empereur donc?» répliqua le
+second personnage de l'Empire.&mdash;«Chez ma mère,» repartit
+le poëte. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que
+Racine, en réponse à une invitation de M. le Duc, montrait à
+l'écuyer du prince, et qu'il tenait absolument à manger en
+famille avec ses <i>pauvres enfants</i>, le grand Racine qu'il était.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez agréablement
+contée par Arnault, <i>Souvenirs d'un Sexagénaire</i>, t. IV, p. 217
+et suiv.</blockquote>
+
+
+<p>Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas
+M. le Duc, se trouve ici devenu le <i>citoyen</i> Cambacérès.</p>
+
+<p>Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu,
+très-vif au plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il
+n'était pas encore malade et au lait d'ânesse, et certaines
+historiettes que des personnes, qui d'ailleurs l'ont connu, se
+sont plu à broder sur son compte, ne sont, je le répète, que
+des jeux d'imagination, et comme une sorte de légende romanesque
+qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur
+de <i>la Chute des Feuilles</i> et du <i>Poëte mourant</i>. Il ne devint malade
+de la poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était
+seulement délicat et volontiers mélancolique, bien qu'enclin
+aussi à se dissiper. On doit croire qu'en avançant dans la
+jeunesse, et plus près du moment où sa santé allait s'altérer,
+sa mélancolie augmenta, et par conséquent son penchant à
+l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre
+porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces
+présages. C'est alors que les beautés attrayantes, volages,
+passaient et repassaient plus souvent devant ses yeux:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Elles me disaient: «Compose</p>
+<p>De plus gracieux écrits,</p>
+<p>Dont le baiser, dont la rose,</p>
+<p>Soient le sujet et le prix.»</p>
+<p>A cette voix adorée</p>
+<p>Je ne pus me refuser,</p>
+<p>Et de ma lyre effleurée</p>
+<p>Le chant n'eut que la durée</p>
+<p>De la rose ou du baiser.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans <i>le Poëte mourant</i>, admirable soupir, qui est toute son
+histoire, les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait
+qu'il a écrit cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme
+Gilbert et André Chénier:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Compagnons dispersés de mon triste voyage,</p>
+<p>O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers!</p>
+<p>De mes chants imparfaits recueillez l'héritage,</p>
+<p>Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.</p>
+<p>Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne.</p>
+<p>Femmes! etc., etc....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet
+arbre où le plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur
+s'exhale dans cette voix parfaitement distincte, mais affaiblie
+<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>; il n'a pas su dire à temps comme un élégiaque plus
+récent, qui s'écrie sous une inspiration semblable:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante,</p>
+<p>Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante;</p>
+<p>Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!</p>
+<p>Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,</p>
+<p>Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme;</p>
+<p>Doux charme par où j'ai péri!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que
+nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui
+manque; c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»</blockquote>
+
+<p>Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver
+du naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant
+qu'il était en lui, à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita
+des fragments du poëme de l'Aveugle dans les notes de son
+second livre d'Élégies, de même que M. de Chateaubriand
+avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce morceau,
+par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques
+qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres
+tentatives d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait
+pas moins cité dans sa candeur: toute jalousie, même celle
+de l'art, était loin de lui. Ce second livre des Élégies de
+Millevoye reste bien inférieur au premier, quoique l'intention en
+soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en lui-même est
+faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin
+de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par
+exemple, ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui
+préfère un rival! Je cherche, j'attends quelque écho de ce
+grand vers résonnant d'Eschyle, et je ne trouve que notre
+alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas l'invention du
+style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; il a
+de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux
+ce qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.</p>
+
+<p>Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier
+au portrait qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à
+cette jeune fille, chère à Palès, qui sait se parer avec un art
+souverain dans ses grâces naïves:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil</p>
+<p>Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:</p>
+<p>Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,</p>
+<p>Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,</p>
+<p>L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants:</p>
+<p>D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs,</p>
+<p>Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,</p>
+<p>Et sa flûte à la main.........</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art
+inné qui se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous
+sa corbeille, s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle,
+sensible bergère, pour emprunter à son poëte même des traits
+qui la peignent, elle est assez belle aux yeux de l'amant si,
+au sortir de la grotte bocagère où se sont oubliées les heures,
+elle rapporte</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un doux souvenir dans son âme,</p>
+<p>Dans ses yeux une douce flamme,</p>
+<p>Une feuille dans ses cheveux.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces
+de romances, auxquelles on en peut joindre quelques
+autres encadrées dans ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces
+petits chants, j'avais lu ce <i>Charlemagne</i>, cet <i>Alfred</i>, où il en
+a inséré; je trouvais l'ensemble élégant, monotone et pâli, et,
+n'y sentant que peu, je passais, quand un contemporain de
+la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui me voyait
+indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil
+humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une
+vie d'enchantement; et j'appris combien, un moment du
+moins, pour les sensibles et les amants d'alors, tout cela avait
+vécu, combien pour de jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou
+refroidis, cette légère poésie avait été une fois la musique
+de l'âme, et comment on avait usé de ces chants aussi pour
+charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode d'Ossian
+et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule
+poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les
+cours d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le
+style de 1813 ou de la reine Hortense, <i>le beau Dunois</i> de
+M. Alexandre de Laborde, le <i>Vous me quittez pour aller à la
+gloire</i> de M. de Ségur. Millevoye paya tribut à ce genre, il en
+fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. Son fabliau
+d'<i>Emma</i> et d'<i>Éginhard</i> offre toute une allusion chevaleresque
+aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge
+au départ du chevalier,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,</p>
+<p>Priant tout bas qu'il revienne fidèle<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> Tibulle avait dit, Élégie première, livre II:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate</p>
+<p> Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de
+cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais pathétique
+et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de
+<i>l'Iliade</i>, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour
+du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune
+sur soi-même et sur son propre malheur.»</blockquote>
+
+<p>Il y a loin de là à <i>la Neige</i>, qui est le même sujet traité par
+M. de Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et,
+je crois, plus durable, mais qui a aussi sa teinte particulière
+de 1824, c'est-à-dire le précieux.</p>
+
+<p>Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent,
+pour la tendresse du coloris et de l'expression, celle de <i>Morgane</i>
+(dans le poëme de <i>Charlemagne</i>); la fée y rappelle au
+chevalier la bonheur du premier soir:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'anneau d'azur du serment fut le gage:</p>
+<p>Le jour tomba; l'astre mystérieux</p>
+<p>Vint argenter les ombres du bocage,</p>
+<p>Et l'univers disparut à nos yeux.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à
+ravir, la romance intitulée <i>le Tombeau du Poète persan</i>, et ce
+dernier couplet où la fille du poëte expire sous le cyprès
+paternel:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sa voix mourante a son luth solitaire</p>
+<p>Confie encore un chant délicieux,</p>
+<p>Mais ce doux chant, commencé sur la terre,</p>
+<p>Devait, hélas! s'achever dans les cieux.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur
+des premiers chants de Lamartine, qui devait dire à son tour
+en son <i>Invocation</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,</p>
+<p>Souviens-loi de moi dans les cieux.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de
+ces élégies de son premier livre où il est tout entier, et j'oserai
+dire sa jolie pièce du <i>Déjeuner</i> même, me font l'effet de ce
+que pouvaient être plusieurs des premiers vers de Lamartine,
+de ces vers légers qu'à une certaine époque il a brûlés, dit-on.
+Mais Lamartine, en introduisant le sentiment chrétien
+dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis Pétrarque.
+Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu
+Parny pour maître, quoique déjà plus rêveur.</p>
+
+<p>Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables
+aperçus, je m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels,
+pour la rêverie, pour l'amour filial, pour la mélodie,
+pour les instincts du goût, l'âme, le talent de Millevoye est
+comme la légère esquisse, encore épicurienne, dont le génie
+de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.</p>
+
+<p>En refaisant le <i>Poète mourant</i> dans de grandes proportions
+lyriques et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des
+secondes <i>Méditations</i> semble avoir pris soin lui-même de
+manifester toute notre idée et de consommer la comparaison.
+Si glorieuse qu'elle soit pour lui, disons seulement que l'un
+n'y éteint pas entièrement l'autre. Le <i>Poète mourant</i> de Millevoye,
+à distance du chantre merveilleux, garde son accent,
+garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos
+climats, venu avant l'oranger d'Italie<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a> Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine délicatement
+exprimé dans une page du roman de <i>Madame de Mably</i>, par
+M. Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades
+ou romances, par sa dernière surtout, celle du <i>Beffroi</i>, donné le
+ton et la <i>note</i> aux premières de madame Desbordes-Valmore.</blockquote>
+
+<p>Millevoye a jeté, sous le titre de <i>Dizains</i> et de <i>Huitains</i>, une
+certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une
+pensée fine ou tendre. Le huitain du <i>Phénix</i> et de la <i>Colombe</i>
+est pour le sentiment une petite élégie. Il a fait quelques
+épigrammes proprement dites, sans fiel; de ce nombre une
+<i>épitaphe</i> qui pourrait bien avoir trait à Suard. C'aurait été,
+au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait pas
+avoir été bien vive, pas plus vive que son objet.</p>
+
+<p>Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut
+encore moins de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe
+sous la Restauration, a essayé de faire de lui un pieux Français
+dévoué au trône légitime. Un autre biographe, après
+1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous le montrer
+comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et
+commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait,
+de bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le
+Dieu pour lui, comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait
+des loisirs: en tout, un poète élégiaque.</p>
+
+<p>Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et
+père, sa vie semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à
+dîner quelques amis à Épagnette, près d'Abbeville, une discussion
+s'engagea pour savoir si le clocher qu'on apercevait
+dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou de Long, deux
+prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes saillies
+comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et
+dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance,
+cette espèce de course au clocher. Mais à peine était-il
+en route, que le cheval, qu'il n'avait pas monté depuis
+longtemps, le renversa. Il eut le col du fémur cassé, et le
+traitement, la fatigue qui s'ensuivit, déterminèrent la maladie
+de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il avait passé les
+six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris que
+tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des
+pages de Fénelon.</p>
+
+<p>Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi
+de brillant ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler
+des derniers éclats harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint,
+on rappelle le chant du cygne, a dit Buffon. Toutes les
+fois qu'on aura à parler des premiers accords doucement
+expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et comme de la
+fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le
+rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a
+fleuri aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a
+interrompu. Il a sa place assurée pourtant dans l'histoire de
+la poésie française, et sa <i>Chute des Feuilles</i> en marque un
+moment.</p>
+
+<p>1er Juin 1837.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>DES SOIRÉES LITTÉRAIRES<br>
+
+ou<br>
+
+LES POÈTES ENTRE EUX.</h3>
+
+<p>Les soirées littéraires, dans lesquelles les poëtes se réunissent
+pour se lire leurs vers et se faire part mutuellement de
+leurs plus fraîches prémices, ne sont pas du tout une singularité
+de notre temps. Cela s'est déjà passé de la sorte aux
+autres époques de civilisation raffinée; et du moment que la
+poésie, cessant d'être la voix naïve des races errantes, l'oracle
+de la jeunesse des peuples, a formé un art ingénieux et difficile,
+dont un goût particulier, un tour délicat et senti, une
+inspiration mêlée d'étude, ont fait quelque chose d'entièrement
+distinct, il a été bien naturel et presque inévitable
+que les hommes voués à ce rare et précieux métier se recherchassent,
+voulussent s'essayer entre eux et se dédommager
+d'avance d'une popularité lointaine, désormais fort douteuse
+à obtenir, par une appréciation réciproque, attentive et complaisante.
+En Grèce, en cette patrie longtemps sacrée des Homérides,
+lorsque l'âge des vrais grands hommes et de la beauté
+sévère dans l'art se fut par degrés évanoui, et qu'on en vint
+aux mille caprices de la grâce et d'une originalité combinée
+d'imitation, les poëtes se rassemblèrent à l'envi. Fuyant ces
+brutales révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce
+après Alexandre, on les vit se blottir, en quelque sorte, sous
+l'aile pacifique des Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent
+aux yeux les uns des autres; ils se composèrent en pléiade.
+Et qu'on ne dise pas qu'il n'en sortit rien que de maniéré et
+de faux; le charmant Théocrite en était. A Rome, sous
+Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à
+regretter, du fond de sa Scythie, bien des succès littéraires
+dont il était si vain, et auxquels il avait sacrifié peut-être
+les confidences indiscrètes d'où la disgrâce lui était venue.
+Stace, Silius, et ces <i>mille et un</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a> auteurs et poëtes de Rome
+dont on peut demander les noms à Juvénal, se nourrissaient
+de lectures, de réunions, et les tièdes atmosphères des soirées
+d'alors, qui soutenaient quelques talents timides en danger
+de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de médiocres
+qui n'aurait pas dû naître. Au Moyen-Age, les troubadours
+nous offrent tous les avantages et les inconvénients de
+ces petites sociétés directement organisées pour la poésie:
+éclat précoce, facile efflorescence, ivresse gracieuse, et puis
+débilité, monotonie et fadeur. En Italie, dès le XIVe siècle, sous
+Pétrarque et Boccace, et, plus tard, au XVe au XVIe, les poëtes
+se réunirent encore dans des cercles à demi poétiques, à
+demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si compliqué
+à la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons
+toutefois qu'au XIVe siècle, du temps de Pétrarque et de Boccace,
+à cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu'il
+s'agissait tout ensemble de retrouver l'antiquité et de
+fonder le moderne avenir littéraire, le but des rapprochements
+était haut, varié, le moyen indispensable, et le résultat heureux,
+tandis qu'au XVIe siècle il n'était plus question que
+d'une flatteuse récréation du coeur et de l'esprit, propice sans
+doute encore au développement de certaines imaginations
+tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant
+déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption
+des <i>Guarini</i> et des <i>Marini</i>. Ce qui avait eu lieu en
+Italie se refléta par une imitation rapide dans toutes les autres
+littératures, en Espagne, en Angleterre, en France; partout
+des groupes de poëtes se formèrent, des écoles artificielles
+naquirent, et on complota entre soi pour des innovations
+chargées d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baïf,
+furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu'elle ait
+échoué dans son objet principal, a eu tant d'influence sur
+l'établissement de notre littérature classique. Les traditions
+de ce culte mutuel, de cet engouement idolâtre, de ces largesses
+d'admiration puisées dans un fonds d'enthousiasme
+et de candeur, se perpétuèrent jusqu'à mademoiselle de Scudery,
+et s'éteignirent à l'hôtel de Rambouillet. Le bon sens
+qui succéda, et qui, grâce aux poëtes de génie du XVIIe siècle,
+devint un des traits marquants et populaires de notre littérature,
+fit justice d'une mode si fatale au goût, ou du moins
+ne la laissa subsister que dans les rangs subalternes des rimeurs
+inconnus. Au XVIIIe siècle, la philosophie, en imprimant
+son cachet à tout, mit bon ordre à ces récidives de tendresse
+auxquelles les poëtes sont sujets si on les abandonne
+à eux-mêmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre
+compte toutes les activités, toutes les effervescences, et ne
+sut pas elle-même en séparer toutes les manies. En fait de
+ridicule, le pendant de l'hôtel de Rambouillet ou des poëtes
+à la suite de la Pléiade, ce serait au XVIIIe siècle La Mettrie,
+d'Argens et Naigeon, <i>le petit ouragan Naigeon</i>, comme Diderot
+l'appelle, dans une débauche d'athéisme entre eux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> Cet article avait d'abord été écrit pour <i>le Livre des Cent et
+Un</i>. On y répondait indirectement et sans amertume à un article <i>de la
+Camaraderie littéraire</i> qui fit du bruit dans le temps, et que le
+très-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de partial
+et d'exagéré.</blockquote>
+
+<p>Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque
+fut le règne de ce qu'on appelait <i>poésie légère</i>, et que, depuis
+le quatrain du marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à <i>la Confession
+de Zulmé</i>, il naquit une multitude de fadaises prodigieusement
+spirituelles, qui, avec les in-folio de l'<i>Encyclopédie</i>,
+faisaient l'ordinaire des toilettes et des soupers. Mais on ne
+vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à une secte
+isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous
+commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou
+de cour, des mousquetaires, des philosophes, des géomètres
+et des abbés. Les lectures d'ouvrages en vers n'avaient pas
+lieu à petit bruit <i>entre soi</i>. Un auteur de tragédie ou comédie,
+Chabanon, Desmahis, Colardeau, je suppose, obtenait un
+salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de mieux;
+c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et
+quelque débit, de se faire connaître; les femmes disaient du
+bien de la pièce; on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme
+de la Chambre, et le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait
+s'il en était digne. Mais il fallait surtout assez d'intrépidité
+et ne pas sortir des formes reçues. Une fois, chez
+madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu,
+essaya de lire <i>Paul et Virginie</i>: l'histoire était simple et la
+voix du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au
+bout d'un demi-quart d'heure, M. de Buffon, qui avait le
+verbe haut, cria au laquais: <i>Qu'on mette les chevaux à ma
+voiture</i>!</p>
+
+<p>De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après
+une absence incontestable, sous des formes quelque peu
+étranges, avec un sentiment profond et nouveau, avait à
+vaincre bien des périls, à traverser bien des moqueries. On
+se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux précurseur
+de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu'il
+lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister.
+Mais lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire
+il l'achève: il n'y a que les vigoureuses et invincibles
+natures qui soient dans ce cas. De plus faibles, de plus
+jeunes, de plus expansifs, après lui, ont senti le besoin de
+se rallier; de s'entendre à l'avance, et de préluder quelque
+temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait alentour.
+Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans
+profit pour l'art aux époques de renaissance ou de dissolution.
+Elles consolent, elles soutiennent dans les commencements,
+et à une certaine saison de la vie des poëtes, contre
+l'indifférence du dehors; elles permettent à quelques parties
+du talent, craintives et tendres, de s'épanouir, avant que le
+souffle aride les ait séchées. Mais dès qu'elles se prolongent et
+se régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de
+rapetisser, d'endormir le génie, de le soustraire aux chances
+humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations
+minutieuses qu'il se croit obligé de rendre avec une
+prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et
+du réel s'altère, qu'on adopte un monde de convention et
+qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé à
+la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts,
+nulle intention n'échappe, nul procédé technique ne passe
+inaperçu; on applaudit à tout: chaque mot qui scintille,
+chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est
+remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu'un ami équitable
+noterait d'un triple crayon, les faux brillants de verre que
+la sérieuse critique rayerait d'un trait de son diamant, ne font
+pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. Il
+suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail
+hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence
+semblerait une condamnation; on prend les devants par la
+louange. <i>C'est étonnant</i> devient synonyme de <i>C'est beau</i>;
+quand on dit <i>Oh!</i> il est bien entendu qu'on a dit <i>Ah!</i> tout
+comme dans le vocabulaire de M. de Talleyrand<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>. Au milieu
+de cette admiration haletante et morcelée, l'idée de l'ensemble,
+le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre,
+ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein
+ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes.
+L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement
+l'épreuve du public, même de ce public choisi, bienveillant à
+l'art, accessible aux vraies beautés, et dont il faut en définitive
+remporter le suffrage. Quant au génie pourtant, je ne
+saurais concevoir sur son compte de bien graves inquiétudes.
+Le jour où un sentiment profond et passionné le
+prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se
+défait aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se
+relevant, tous les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts
+nerveux. Le danger est plutôt pour ces timides et mélancoliques
+talents, comme il s'en trouve, qui se défient d'eux-mêmes,
+qui s'ouvrent amoureusement aux influences, qui
+s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de
+confiance crédule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-là,
+ils peuvent avec le temps, et sous le coup des infatigables
+éloges, s'égarer en des voies fantastiques qui les éloignent
+de leur simplicité naturelle. Il leur importe donc beaucoup
+de ne se livrer que discrètement à la faveur, d'avoir toujours
+en eux, dans le silence et la solitude, une portion réservée
+où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi
+par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poëtes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> Ceci fait allusion à une anecdote souvent répétée de la
+Présentation de l'abbé de Périgord à Versailles.</blockquote>
+
+<p>Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure
+régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les
+dispose avec artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de
+ces intérieurs délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs
+assidus, les auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs
+qu'on tolère, parce qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent
+à leur tour et applaudissent d'autant plus. Et dans les salons,
+au milieu d'une assemblée non officiellement poétique, si
+deux ou trois poëtes se rencontrent par hasard, oh! la bonne
+fortune! vite un échantillon de ces fameuses soirées! le proverbe
+ne viendra que plus tard, la contredanse est suspendue,
+c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà tout un
+cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y
+refuser?&mdash;Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si
+vous ne savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie,
+fouillez dans vos souvenirs personnels; entre vos confidences
+d'amour, prenez la plus pudique; entre vos désespoirs, choisissez
+le plus profond; étalez-leur tout cela! et le lendemain,
+au réveil, demandez-vous ce que vous avez fait de votre chasteté
+d'émotion et de vos plus doux mystères.</p>
+
+<p>André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement
+apprécié, ne l'entendait pas ainsi. Il savait échapper
+aux ovations stériles et à ces curieux de société qui <i>se sont
+toujours fait gloire d'honorer les neuf Soeurs</i>. Il répondait aux
+importunités d'usage, qu'<i>il n'avait rien</i>, et que <i>d'ailleurs il
+ne lisait guère</i>. Ses soirées, à lui, se composaient de son <i>jeune
+Abel</i>, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois,</p>
+<p>A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,</p>
+<p>Prête une oreille amie et cependant sévère.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie,
+et qui a tant de prix quand elle se trouve mêlée à une sympathie
+affectueuse, ne doit jamais tourner trop exclusivement
+à la critique littéraire. Boileau, dans le cours de la
+touchante et grave amitié qu'il entretint avec Racine, eut sans
+doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre génie. S'il avait
+exercé le même empire et la même direction sur La Fontaine,
+qu'on songe à ce qu'il lui aurait retranché! L'ami du poëte,
+le <i>confident de ses jeunes mystères</i>, comme a dit encore Chénier,
+a besoin d'entrer dans les ménagements d'une sensibilité
+qui ne se découvre à lui qu'avec pudeur et parce qu'elle
+espère au fond un complice. C'est un faible en ce monde que
+la poésie; c'est souvent une plaie secrète qui demande une
+main légère: le goût, on le sent, consiste quelquefois à se
+taire sur l'expression et à laisser passer. Pourtant, même
+dans ces cas d'une poésie tout intime et mouillée de larmes,
+il ne faudrait pas manquer à la franchise par fausse indulgence.
+Qu'on ne s'y trompe pas: les douleurs célébrées avec
+harmonie sont déjà des blessures à peu près cicatrisées, et la
+part de l'art s'étend bien avant jusque dans les plus réelles
+effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois
+faits, tendent d'eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux
+longtemps couvés qui prennent des ailes et qui s'envoleront
+par le monde un matin. Lors donc qu'on les expose encore
+naissants au regard d'un ami, il doit être toujours sous-entendu
+qu'on le consulte, et qu'après votre première
+émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un
+jugement.</p>
+
+<p>Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d'intimités
+au sein des êtres plus rapprochés de nous par le hasard
+ou la nature, intimités dont l'accord moral est la suprême
+convenance; des liaisons avec les maîtres de l'art, étroites s'il
+se peut, discrètes cependant, qui ne soient pas des chaînes,
+qu'on cultive à distance et qui honorent; beaucoup de retraite,
+de liberté dans la vie, de comparaison rassise et d'élan
+solitaire, c'est certainement, en une société dissoute ou factice
+comme la nôtre, pour le poëte qui n'est pas en proie à trop
+de gloire ni adonné au tumulte du drame, la meilleure condition
+d'existence heureuse, d'inspiration soutenue et d'originalité
+sans mélange. Je me figure que Manzoni en sa Lombardie,
+Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux profonds
+et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l'idéal de
+cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres
+qu'eux. Rêver plus, vouloir au delà, imaginer une réunion
+complète de ceux qu'on admire, souhaiter les embrasser d'un
+seul regard et les entendre sans cesse et à la fois, voilà ce
+que chaque poëte adolescent a dû croire possible; mais, du
+moment que ce n'est là qu'une scène d'Arcadie, un épisode
+futur des Champs-Elysées, les parodies imparfaites que la société
+réelle offre en échange ne sont pas dignes qu'on s'y
+arrête et qu'on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné
+par les plus gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontré
+autour de soi une portion de son rêve et qu'on s'abandonne
+à en jouir, les mécomptes ne tardent pas; le côté des amours-propres
+se fait bientôt jour, et corrompt les douceurs les
+mieux apprêtées; de toutes ces affections subtiles qui s'entrelacent
+les unes aux autres, il sort inévitablement quelque
+chose d'amer.</p>
+
+<p>Un autre voeu moins chimérique, un désir moins vaste et
+bien légitime que forme l'âme en s'ouvrant à là poésie, c'est
+d'obtenir accès jusqu'à l'illustre poëte contemporain qu'elle
+préfère, dont les rayons l'ont d'abord touchée, et de gagner
+une secrète place dans son coeur. Ah! sans doute, s'il vit de
+nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendré à la mélodie,
+dont les épanchements et les sources murmurantes ont
+éveillé les nôtres comme le bruit des eaux qui s'appellent,
+celui à qui nous pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un
+aveu troublé, (<i>con vergognosa fronte</i>), ce que Dante adressait à
+l'ombre du doux Virgile:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte</p>
+<p>Che spande di parlar si largo tiume?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> * * * * *</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore</p>
+<p>Che m' lian fatto cercar lo tuo volume;</p>
+<p>Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne
+doit pas lui être indifférent de l'entendre. Schiller et Goëthe,
+de nos jours, présentent le plus haut type de ces incomparables
+hyménées de génies, de ces adoptions sacrées et fécondes.
+Ici tout est simple, tout est vrai, tout élève. Heureuses
+de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui se glisse partout,
+les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les
+délie, et, consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus
+tendre au sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus
+cher tombeau! A défaut de ces choix resserrés et éternels, il
+peut exister de poëte à poëte une mâle familiarité, à laquelle
+il est beau d'être admis, et dont l'impression franche dédommage
+sans peine des petits attroupements concertés. On se
+visite après l'absence, on se retrouve en des lieux divers, on
+se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares, des
+heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le
+grand Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons
+si noblement menées; et c'est sur ce pied de cordialité libre
+que Moore, Rogers, Shelley, pratiquaient l'amitié avec lui.
+En général, moins les rencontres entre poètes qui s'aiment
+ont de but littéraire, plus elles donnent de vrai bonheur et
+laissent d'agréables pensées. Il y a bien des années déjà,
+Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, et
+Lamartine qui les avait reçus au passage dans son château de
+Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau
+soir d'été, une côte verdoyante d'où la vue planait sur cette
+riche contrée de Bourgogne; et, au milieu de l'exubérante
+nature et du spectacle immense que recueillait en lui-même
+le plus jeune, le plus ardent de ces trois grands poëtes, Lamartine
+et Nodier, par un retour facile, se racontaient un coin
+de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes disgrâces, leurs
+molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent une dernière
+fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui,
+l'éclair évanoui, retombent à jamais dans l'abîme du passé.
+Voilà sans doute une rencontre harmonieuse, et comme il en
+faut peu pour remplir à souhait et décorer la mémoire; mais
+il y a loin de ces hasards-là à une soirée priée à Paris, même
+quand nos trois poëtes y assisteraient.</p>
+
+<p>Après tout, l'essentiel et durable entretien des poëtes, celui
+qui ne leur manque ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien,
+en se renouvelant, de sa sérénité idéale ni de sa suave autorité,
+ils ne doivent pas le chercher trop au dehors; il leur appartient
+à eux-mêmes de se le donner. Milton, vieux, aveugle
+et sans gloire, se faisant lire Homère ou la Bible par la douce
+voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et conversait de
+longues heures avec les antiques génies. Machiavel nous a raconté,
+dans une lettre mémorable, comment après sa journée
+passée aux champs, à l'auberge, aux propos vulgaires, le
+soir tombant, il revenait à son cabinet, et, dépouillant à la
+porte son habit villageois couvert d'ordure et de boue, il
+s'apprêtait à entrer dignement dans les cours augustes des
+hommes de l'antiquité. Ce que le sévère historien a si hautement
+compris, le poëte surtout le doit faire; c'est dans ce
+recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les
+impérissables maîtres, qu'il peut retrouver tout ce que les
+frottements et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native,
+à sa blancheur privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au
+vestibule de son Enfer, les cinq ou six poëtes souverains dont
+il est épris; il les interroge, il les entend; il convoque leur
+noble et incorruptible école (<i>la bella scuola</i>), dont toutes les
+réponses le raffermissent contre les disputes ambiguës des
+écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son
+observation des hommes et des choses; il y épure la réalité
+sentie dans laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion
+pesante, inégale et grossière; et, à force de s'envelopper
+de <i>leurs saintes reliques</i>, suivant l'expression de Chénier,
+à force d'être attentif et fidèle à la propre voix de son coeur,
+il arrive à créer comme eux selon sa mesure, et à mériter
+peut-être que d'autres conversent avec lui un jour.</p>
+
+<p>1831.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHARLES NODIER<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup class="upper">165</sup></a></h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Au moment où cette réimpression (1844) s'achève, la mort, qui
+se hâte, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus consacrées
+à un vivant: <i>inter Divos habitus</i>.&mdash;(Seulement, pour éviter
+la disproportion entre les volumes, on a mis à la fin du tome premier
+ce que l'ordre naturel eût fait placer à la fin du second.)</blockquote>
+
+<p>Le titre de <i>littérateur</i> a quelque chose de vague, et c'est le
+seul pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits,
+certains écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout
+historien, sans être décidément poëte, sans être romancier
+par excellence. L'historien est comme un fonctionnaire officiel
+et grave, qui suit ou fraye les grandes routes et tient le
+centre du pays. Le poëte recherche les sentiers de traverse
+le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du foyer, ou
+sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et les
+<i>belles-lettres</i> peuvent n'être que fort secondaires pour eux, et
+l'historien lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit
+surtout l'usage positif et sévère. On peut être littérateur
+aussi, sans devenir un érudit critique à proprement parler;
+le métier et le talent d'érudit offrent quelque chose de distinct,
+de précis, de consécutif et de rigoureux. Un littérateur,
+dans le sens vague et flottant où je le laisse, serait au
+besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou beaucoup,
+mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur
+littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s'essaye aux
+romans, il s'égaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il
+grapille sans cesse à l'érudition; il abonde surtout aux particularités,
+aux circonstances des auteurs et de leurs ouvrages;
+une note à la façon de Bayle est son triomphe. Il
+peut vivre au milieu de ces diversités, de ces trente rayons
+d'une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix lui-même
+et en touchant à tout: voilà ses délices. Il y a plus:
+poëte, romancier, préfacier, commentateur, biographe, le
+littérateur est volontiers à la fois amateur et nécessiteux,
+libre et commandé; il obéira maintes fois au libraire, sans
+cesser d'être aux ordres de sa propre fantaisie. Cette nécessité
+qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne se l'avoue: dans son
+imprévu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eût pas donné
+d'une autre manière; elle supplée par accès et fait émulation
+en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle
+ainsi, dans sa variété et son recommencement de tous
+les jours, est le contraire d'une spécialité, d'une voie droite,
+d'une chaussée régulière. Oh! combien je comprends que
+les parents sages d'autrefois ne voulussent pas de littérateurs
+parmi leurs enfants! Les historiens, les philosophes,
+les érudits, les linguistes, les <i>spéciaux</i>, tous tant qu'ils sont,
+encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés,
+notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l'autre bout par
+la force des choses, comme sur un chemin de fer les wagons),
+tous ces esprits justement établis sont d'abord assez
+de l'avis des parents, et professent eux-mêmes une sorte de
+dédain pour le littérateur, tel que je le laisse flotter, et pour
+ce peu de carrière régulièrement tracée, pour cette école
+buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et
+de livres; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la
+multitude de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires,
+la flexibilité de sa plume, la richesse et la fertilité
+de ses miscellanées, se fasse un nom, une position, je ne
+dis pas plus utile, mais plus considérable que celle des
+trois quarts des spéciaux; et alors il est une puissance à son
+tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu.</p>
+
+<p>Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous
+définir d'une manière vivante le littérateur indéfini, comme
+je l'entends, que ce riche, aimable et presque insaisissable
+polygraphe,&mdash;Charles Nodier.</p>
+
+<p>Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire,
+c'est de n'avoir eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans
+tout, de façon à montrer qu'il aurait pu réussir à tout, de
+s'être porté sur maints points à certains moments avec une
+vivacité extrême, avec une surexcitation passionnée, et
+d'avoir été vu presque aussitôt ailleurs, philologue ici,
+romanesque là, bibliographe et werthérien, académique
+cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain
+ou la veille le plus excentrique ou le plus malicieux des
+novateurs: un mélange animé de Gabriel Naudé et de Cazotte,
+légèrement cadet de René et d'Oberman, représentant
+tout à fait en France un essai d'organisation dépaysée de
+Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Français à travers tout, Comtois
+d'accent et de saveur de langage, comme La Monnoye
+était Bourguignon, mariant le <i>Ménagiana</i> à <i>Lara</i>, curieux à
+étudier surtout en ce que seul il semble lier au présent des
+arrière-fonds et des lointains fuyants de littérature, donnant
+la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot à M. Hugo.
+Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c'est une riche,
+brillante et innombrable armée, où l'on trouve toutes les
+bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses
+d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis
+le quartier-général.</p>
+
+<p>C'est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de
+bonne heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à
+ces ardentes levées de bande qui eurent leur coup de collier
+chacune, mais qui, trop vite, la plupart, ont plié. Je me figure
+une armée en bataille d'avant Louvois; chaque compagnie
+s'est déployée sous son chef à sa guise; chaque capitaine,
+chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de
+fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi; s'il étudie la
+botanique ou les insectes,&mdash;ces brillants coléoptères à qui sa
+plume déroba leurs couleurs,&mdash;dans le pli de science où il
+se joue, c'est à un point de vue particulier toujours et sans
+tant s'inquiéter des classifications générales et des grands
+systèmes naturels: Jean-Jacques de même en était à la botanique
+d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il
+cultive, s'en tient volontiers à la chimie d'avant Lavoisier,
+comme il reviendrait à l'alchimie ou aux vertus occultes
+d'avant Bacon; après l'<i>Encyclopédie</i>, il croit aux songes; en
+linguistique, il semble un contemporain de Court de Gébelin,
+non pas des Grimm ou des Humboldt. C'est toujours ce corps
+d'armée d'avant le grand ordonnateur Louvois.</p>
+
+<p>On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation
+mobile qui aime à s'épandre hors du centre, il se reflète
+quelque chose de la destinée de sa province elle-même, si
+tard réunie. Il y a en lui, littérairement parlant, du Comtois
+d'avant la réunion, du fédéraliste girondin.</p>
+
+<p>A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de révolution
+et de coupures si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa
+naissance. Nous aurons à rappeler tout à l'heure les impressions
+de son enfance précoce, les orages de son adolescence
+émancipée, cette vie de frontière aux lisières des monts, aux
+années d'émigration et d'anarchie, entre le Directoire expirant
+et l'Empire qui n'était pas né; car c'est bien alors que
+son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l'idéal en
+lui à grands traits hasardeux, s'est formé. L'honneur de
+Nodier dans l'avenir consistera, quoi qu'il en soit, à représenter
+à merveille cette époque convulsive où il fut jeté, cette
+génération littéraire, adolescente au Consulat, coupée par
+l'Empire, assez jeune encore au début de la Restauration,
+mais qui eut toujours pour devise une sorte de contre-temps
+historique: ou <i>trop tôt ou trop tard!</i></p>
+
+<p><i>Trop tôt</i>; car si elle eût tardé jusqu'à la Restauration, si
+elle eût débuté fraîchement à l'origine, elle aurait eu quinze
+années de pleine liberté et d'ouverte carrière à courir tout
+d'une haleine.&mdash;<i>Trop tard</i>; car si elle se fût produite aussi bien
+vers 1780, si elle fût entrée en scène le lendemain de Jean-Jacques,
+elle aurait eu chance de se faire virile en ces dix
+années, de prendre rang et consistance avant les orages de 89.</p>
+
+<p>Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus été
+elle-même, c'est-à-dire une génération poétique jetée de côté
+et interceptée par un char de guerre, une génération vouée
+à des instincts qu'exaltèrent et réprimèrent à l'instant les
+choses, et dont les rares individus parurent d'abord marqués
+au front d'un pâle éclair égaré. <i>Hélas! nous aurions pu être!</i>
+a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mélancolique,
+récemment cité par M. Chasles. C'est la devise de presque
+toutes les existences. Seulement ici, de ces existences littéraires
+d'alors qui ont manqué et qui <i>auraient pu être</i>, il en
+est une qui a surgi, qui, malgré tout, a brillé, qui, sans y
+songer, a hérité à la longue de ces infortunes des autres et
+des siennes propres, qui les résume en soi avec éclat et
+charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et
+subsistant. Cela fait aussi une gloire.</p>
+
+<p>J'insiste encore, car, pour le littérateur, c'est tout si on le
+peut rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à
+jamais son nom à un anneau quelconque de cette grande
+chaîne de l'histoire. Quelle fut, à les prendre dans leur ensemble,
+la direction principale et historique des générations
+qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui y atteignaient
+vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberté, la tribune;
+pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte qu'on
+peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et révolutionnaires
+de 89 eurent pour mot d'ordre <i>le droit</i>, et que
+les générations obéissantes et militaires de l'Empire eurent
+pour mot d'ordre <i>le devoir</i>. Or, nos générations, à nous, romanesques
+et poétiques, n'ont guère eu pour mot d'ordre
+que <i>la fantaisie</i>.</p>
+
+<p>Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfants perdus
+de nos générations encore lointaines, lorsque, s'ébattant
+aux dernières soirées du Directoire, essayant leur premier
+essor aux jeunes soleils du Consulat, et croyant déjà à la plénitude
+de leur printemps, ils furent pris par l'Empire, séparés
+par lui de leur avenir espéré, et enfermés de toutes parts
+un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de Popilius?
+Ce fut un vrai cri de rage<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> On peut lire dans <i>les Méditations du Cloître</i>, qui
+font suite au <i>Peintre de Saltzbourg</i>, le paragraphe qui commence
+ainsi: «Voilà une génération tout entière, etc., etc.»</blockquote>
+
+<p>Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet
+Empire et lui tinrent tête, M. de Chateaubriand et madame de
+Staël. Mais remarquez bien qu'ils étaient très au complet, et
+comme en armes, quand il survint. M. de Chateaubriand se
+faisait déjà homme en 89; dix ans d'exil, d'émigration et de
+solitude achevèrent de le tremper. Madame de Staël, de même,
+ne put être supprimée par l'Empire, auquel elle était antérieure
+de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou
+quinze ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en
+1800, ces deux chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi
+fermement à l'assaut? Du moins, on l'avouera, les difficultés
+pour eux eussent été tout autres.</p>
+
+<p>Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire
+génie dont nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier
+doit être né à Besançon le 29 avril 1780, si tant est qu'il s'en
+souvienne rigoureusement lui-même; le contrariant Quérard
+le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami d'enfance,
+le suppose né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore
+parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des
+Mathanasius futurs. Son père, avocat distingué, avait été de
+l'Oratoire et avait professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier
+et longtemps l'unique maître de ce fils adoré (fils naturel,
+je le crois), dont l'éducation ainsi resta presque entièrement
+privée et qui ne parut au collège que dans les classes
+supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon les
+cours de l'École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de
+M. Droz. Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il
+s'est plu à nous les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort
+élargie, une pure réfraction du souvenir à distance au sein
+d'une vaste et mobile imagination? Nous nous garderions bien,
+quand nous le pourrions, de chercher à suivre le réel biographique
+dans ce qui est surtout vrai comme impression et
+comme peinture, et d'y décolorer à plaisir ce que le charmant
+auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons
+à l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une
+suite de faits positifs et d'incidents sans importance que ses
+émotions mêmes et ses songes; or, de sa part, les souvenirs
+légèrement <i>romancés</i> nous les rendent d'autant mieux.</p>
+
+<p>Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent
+tout à fait dans le sens de la Révolution. Son père fut le second
+maire constitutionnel de Besançon; M. Ordinaire avait été le
+premier. L'enfant, dès onze ou douze ans, prononçait des
+discours au club. Une députation de ce club de Besançon alla
+rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les Autrichiens,
+du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie;
+deux commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le,
+nous le ferons voyager!» Pichegru lui fit accueil et
+l'assit même sur ses genoux, car l'enfant, très-jeune, était de
+plus très-mince et petit, il n'a grandi que tard. Il passa ainsi
+trois ou quatre jours au quartier-général et partagea le lit
+d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa jeune
+âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent.
+Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais
+lorsqu'ensuite, dans son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au
+bout à parler de Pichegru comme d'une pure victime,
+comme d'un bon Français et d'un loyal défenseur du sol, il
+fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à la reconnaissance
+et au pieux désir.</p>
+
+<p>Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans,
+ancien officier du génie, forcé de quitter Besançon par
+suite du décret qui interdisait aux ci-devant nobles le séjour
+dans les places de guerre, alla habiter Novilars, château à
+deux lieues de là; il emmena le jeune Nodier avec lui. C'était
+un savant, un sage, une espèce de Linné bisontin. Il donna
+à l'enfant des leçons de mathématiques et d'histoire naturelle,
+mais l'élève ne mordit qu'à cette dernière. C'est là qu'il commença
+ses études entomologiques, ses collections, s'attachant
+aux coléoptères particulièrement: il y acquit des connaissances
+réelles, découvrit l'organe de l'ouïe chez les insectes:
+une dissertation publiée à Besançon en l'an VI (1798) en fait
+foi. M. Duméril confirma depuis cette opinion, ou même, selon
+son jeune et jaloux devancier, s'en empara: il y eut réclamation
+dans les journaux<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Dès ce temps, Nodier avait
+commencé un poëme sur les charmants objets de ses études;
+on en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant
+bien, retrouveraient peut-être encore. Je n'ai pu saisir
+que les deux premiers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,</p>
+<p>Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> On peut voir dans la <i>Décade</i>, 3e trimestre de l'an XII,
+p. 377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il résulte cependant que
+M. Duméril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait
+négligée et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile
+à obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,&mdash;surtout si l'on
+a causé avec lui.</blockquote>
+
+<p>Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans
+<i>Séraphine</i>, aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que
+les ailes de ces papillons sans nombre que l'auteur décrit
+amoureusement et qu'il étale? Quand on est poëte, quand la
+lumière se joue dans l'atmosphère sereine de l'esprit ou en
+colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est que mieux
+d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les
+rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir.
+Tous ces <i>Souvenirs</i> enchanteurs de Nodier, qui commencent
+par <i>Séraphine</i>, ont pour muse et pour fée, non pas
+le <i>Souvenir</i> même, beaucoup trop précis et trop distinct, mais
+l'adorable <i>Réminiscence</i>. C'est bien important, à propos de Nodier,
+de poser dès l'abord en quoi la réminiscence diffère du
+souvenir. Un amant disait à sa maîtresse qui brûlait chaque
+fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en ressouvenait mieux:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir,</p>
+<p>J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,</p>
+<p>Qui dans sa vigilance à lui seul se confie,</p>
+<p>Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,</p>
+<p>Les mêle à son désir, les plie en mille tours,</p>
+<p>Incessamment les change et s'en souvient toujours.</p>
+<p>Abus délicieux! confusion charmante!</p>
+<p>Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente!</p>
+<p>Forêt dont le mystère invite et fait songer,</p>
+<p>Où la Réminiscence, ainsi qu'un faon léger,</p>
+<p>T'attire sur sa trace au milieu d'avenues</p>
+<p>Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi
+fuyant de l'Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus
+heureuses Nodier vieillissant a suivi.</p>
+
+<p>Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de
+l'École centrale; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de
+la ville, avec de petits appointements qui lui permirent quelque
+indépendance. Jusqu'alors il avait été plutôt timide et
+d'une allure toute poétique; il commença de s'émanciper, et
+ces vives années de son adolescence purent paraître très-dissipées
+et très-oisives. Son père l'aurait voulu avocat; il suivit
+le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit. A cette
+époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit
+à les écrire. L'influence de <i>Werther</i> fut très-grande sur lui et
+l'exalta singulièrement. La mode y poussait; le plus flatteur
+triomphe d'un jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir
+des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte jaune
+de Werther. Dans ces premiers accès d'enthousiasme germanique,
+Nodier ne savait que fort peu l'allemand; il lisait plus
+directement Shakspeare; mais il avait pour ainsi dire le don
+des langues; il les déchiffrait très-vite et d'instinct, et en général
+il sait tout comme par réminiscence. Rien d'étonnant
+que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances, d'autant
+plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées.</p>
+
+<p>Il se trouva impliqué en 1799 (an vu) dans quelque petite
+échauffourée politique. Il s'agissait d'<i>un complot contre la sûreté
+de l'État</i>. Condamné d'abord par contumace, il fut ensuite
+acquitté à la majorité d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il
+avait perdu sa place de bibliothécaire-adjoint; son père l'envoya
+à Paris (vers 1800) pour y continuer ses études interrompues;
+il y porta des romans déjà faits, et y contracta de nouvelles
+liaisons politiques. Après un premier séjour à Paris, il
+fut rappelé à Besançon; c'était l'époque où les émigrés commençaient
+à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui
+étaient encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant
+ses nouvelles affections avec les anciennes. Revenu à Paris à
+l'époque où Bonaparte consul visait de près à l'empire, il y
+fit <i>la Napoléone</i> (1802), encore plus républicaine que royaliste:
+le dernier vers y salue <i>l'échafaud de Sidney</i>. Il publia
+presque en même temps le petit roman des <i>Proscrits</i>, et, dans
+un genre fort différent, une <i>Bibliographie entomologique</i>; il
+avait écrit des articles dans un journal d'opposition intitulé
+<i>le Citoyen français</i>, qui paraissait pendant la première année
+du Consulat. Il avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801,
+et tirer à vingt-cinq exemplaires <i>Quelques Pensées de Shakspeare</i>,
+avec cette épigraphe de Bonneville:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami
+qu'il revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il émerveillait
+de ses nouveaux récits, au coeur de qui il gravait comme
+sur l'écorce du hêtre les chiffres du moment, et que quarante
+années écoulées depuis lors n'ont pas arraché du même lieu.
+Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe comme Nodier, et, qui
+plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des derniers
+de cette franche et docte race provinciale à la façon du
+XVIe siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent
+Weiss est resté dans sa ville natale comme un exemplaire
+déposé de la vie première et de l'âme de son ami, un
+exemplaire sans les arabesques et les dorures, mais avec les
+corrections à la main, avec les marges entières précieuses, et
+ce qu'on appelle en bibliographie les <i>témoins</i>. Qui donc n'a
+pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté
+au toit quand nous l'avons déserté, le pigeon casanier qui
+garde la tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est
+le tome premier de nous-même, et celui presque toujours qui
+nous représente le mieux. Pour savoir le Nodier d'alors, c'est
+bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop lassé de s'entendre,
+qu'il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif et glorieux
+d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars,
+si pleine de souvenirs (avant que le Génie militaire
+eût gâté Chamars), il s'épanchait en abondants et naïfs récits,
+et faisait revivre sous les grands feuillages d'automne
+les confidences des printemps d'autrefois, désespoirs ardents,
+philtres mortels, consolations promptes, complots, terreurs
+crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années
+légères.</p>
+
+<p>Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque,
+superbe et puissant d'espérance, ou, ce qui revient au même,
+prodigue de désespoir, il partit pour Paris du pied de sa montagne
+comme pour une conquête. Il n'était pas tel que nous
+le voyons aujourd'hui lorsqu'à pas lents, un peu voûté et
+comme affaissé, il s'achemine tous les jours régulièrement par
+les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Académie
+les jours de séance, <i>afin que cela l'amuse</i>, comme dirait
+La Fontaine. «Vous l'avez rencontré cent fois, vous l'avez
+coudoyé, dit un spirituel critique, qui en cette occasion est
+peintre<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>, et sans savoir pourquoi vous avez remarqué sa
+figure anguleuse et grave, son pas incertain et aventureux,
+<i>son oeil vif et las</i>, sa démarche fantasque et pensive.» Prenez
+garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore
+sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de
+singuliers réveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais
+ainsi dans une de ces cours de l'Institut que les profanes
+traversent irrévérencieusement pour raccourcir leur
+chemin, comme on traverse une église,&mdash;un jour que je le
+rencontrais donc, et qu'arrivé tout fraîchement moi-même
+de sa Franche-Comté et de son Jura, je lui en rappelais avec
+feu quelques grands sites, il m'écoutait en souriant; mais
+j'avais cherché vainement le nom de <i>Cerdon</i> pour le rattacher
+à cette haute et austère entrée dans la montagne après Pont-d'Ain:
+ce nom de <i>Cerdon</i>, que je ne retrouvais pas et que je
+balbutiais inexactement, avait dérouté à lui-même sa mémoire,
+et nous avions tourné autour, sachant au juste de
+quel lieu il s'agissait, mais sans le bien dénommer. Il m'avait
+quitté, il était loin, lorsque du fond de la seconde cour, et
+du seuil même de l'illustre <i>portique</i>, un cri, un accent net
+et vibrant, le mot de <i>Cerdon</i>, qui lui était revenu, et qu'il me
+lançait avec une joie fière en se retournant, m'arriva comme
+un rappel sonore du pâtre matinal aux échos de la montagne:
+le Nodier jeune et puissant était retrouvé!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> <i>Portraits littéraires</i>, par M. Planche.</blockquote>
+
+<p>Les soirs même de dimanche, en cet <i>Arsenal</i> toujours gracieux
+et embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mégarde,
+à causer et à rajeunir, si, debout à la cheminée, il
+s'engage en un attachant récit qui ne va plus cesser, à mesure
+que sa parole élégante et flexible se déroule, écoutez,
+assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui a faibli,
+comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'éclaire, la
+voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue
+indolence, est éloquent. Je me figure un Vergniaud qui
+cause.</p>
+
+<p>Dans le Nodier d'aujourd'hui, à travers la fatigue, il y a encore,
+par accès, du montagnard élancé à haute et large poitrine,
+de même que dans celui d'autrefois et jusqu'en sa
+pleine force, on dut entrevoir toujours quelque chose de ce
+qui a promptement fléchi. Les Francs-Comtois transplantés
+ne sont-ils pas volontiers comme cela<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> Jouffroy, par exemple.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours
+à Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle
+des aventures. J'ajourne pour un instant les échappées politiques:
+littérairement on le possède dès ce moment-là,
+d'une manière complète et circonstanciée, dans quelques
+petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de
+soleil ardents, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres.</p>
+
+<p><i>Le Peintre de Saltzbourg</i>, journal des émotions d'un coeur
+souffrant, suivi des <i>Méditations du Cloître</i>, 1803.</p>
+
+<p><i>Le dernier Chapitre de mon Roman</i>, 1803.</p>
+
+<p><i>Essais d'un jeune Barde</i>, 1804.</p>
+
+<p><i>Les Tristes</i>, ou <i>Mélanges tirés des tablettes d'un Suicide</i>, 1806.
+J'y ajouterais le roman intitulé <i>les Proscrits</i>, si on pouvait se
+le procurer<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>; mais j'y joins celui d'<i>Adèle</i>, qui, publié beaucoup
+plus tard, remonte pour la première idée et l'ébauche
+de la composition à ces années de prélude. En relisant ces
+divers écrits, en tâchant, s'il se peut, pour les <i>Essais d'un
+jeune Barde</i> et pour <i>les Tristes</i>, de ressaisir l'édition originale
+(car dans les volumes des <i>oeuvres complètes</i> la physionomie
+particulière de ces petits recueils s'est perdue et comme fondue),
+on surprend à merveille les affinités sentimentales et
+poétiques de Nodier dans leurs origines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> On le peut assez aisément, car il a été réimprimé en 1820
+(<i>Stella</i> ou <i>les Proscrits</i>). L'auteur l'a rejeté depuis avec
+raison, comme trop juvénile et peu digne de ses <i>Oeuvres complètes</i>.
+Les autres ouvrages dont je parle en dispensent.</blockquote>
+
+<p>Il est d'avant <i>René</i>, bien qu'il n'éclate qu'un peu après et à
+côté. Il n'a pas non plus besoin d'<i>Oberman</i> pour naître, bien
+qu'il le lise de bonne heure et qu'il l'admire aussitôt; mais
+si Oberman et René sont pour lui des frères aînés et plus
+mûris, ce ne sont pas ses parents directs, ses pères. Nodier,
+au début, se rattache plus directement à Saint-Preux, mais
+à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu aussi
+<i>les dernières Aventures du jeune d'Olban</i>, publiées en 1777,
+et il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me
+dira-t-on, que <i>les Aventures du jeune d'Olban</i>? Avant 89, il y
+avait en France un très-réel commencement de romantisme,
+une veine assez grossissante dont on est tout surpris à l'examiner
+de près: les drames de Diderot, de Mercier, les traductions
+et les préfaces de Le Tourneur, celles de Bonneville.
+Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe,
+y répondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes,
+en était. Or Ramond, depuis membre grave des assemblées
+politiques, de l'Académie des Sciences, et historien si
+éminent des Pyrénées, Ramond jeune, nourri dans Strasbourg,
+sa patrie, des premiers sucs de la littérature allemande
+mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse
+et dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble, par
+quelque passion malheureuse, il publia à Verdun, en 1777,
+<i>les Aventures du jeune d'Olban</i> qui finissent à la Werther par
+un coup de pistolet, et l'année suivante il publia encore, dans
+la même ville, un volume d'Élégies alsaciennes de plus de
+sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de facture; on
+y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu: <i>Permis
+d'imprimer les Élégies ci-devant</i>. Nodier, à la veille du
+<i>Peintre de Saltzbourg</i>, se ressouvenait du roman de Ramond
+<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>, il ajouta même à son <i>Peintre</i>, par manière d'épilogue,
+une pièce intitulée <i>le Suicide et les Pèlerins</i>, qui n'est
+qu'une mise en vers du dernier chapitre en prose de <i>d'Olban</i>.
+Comme talent d'écrire (bien que Ramond en ait montré dans
+ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison à faire entre
+<i>le Peintre de Saltzbourg</i> et le roman alsacien; mais c'est le
+même fonds de sentimentalité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir jusqu'à
+donner une édition des <i>Aventures de d'Olban</i>, avec notice, 1829, chez
+Techener.</blockquote>
+
+<p>Les <i>Essais d'un jeune Barde</i> sont dédiés par Nodier à Nicolas
+Bonneville; c'est à lui surtout, à ses <i>âpres et sauvages, mais
+fières et vigoureuses</i> traductions, comme il les appelle, qu'il
+avait dû d'être initié au théâtre allemand. Bonneville avait
+débuté jeune par des poésies originales où l'on remarque de
+la verve; ensuite il s'était livré au travail de traducteur.
+Vers 1786, en tête d'un <i>Choix de petits romans imités de l'allemand</i>,
+il avait mis pour son compte une préface où il pousse
+le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n'y
+manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et étale
+avec vigueur. Il est l'un des premiers qui aient commencé
+d'entonner cette lugubre et emphatique complainte qui n'a
+fait que grossir depuis, et dont l'opiniâtre refrain revient à
+redire: <i>Admire-moi, ou je me tue!</i> La Révolution le dispersa
+violemment hors de la littérature<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>. Voilà bien quelques-uns
+des précurseurs parmi cette génération werthérienne d'avant
+89, dont fut encore Granville, aussi décousu, plus malheureux
+que Bonneville, et qui semble lui disputer un pan
+de ce manteau superbe et quelque peu troué qui se déchira
+tout à fait entre ses mains. Granville, auteur du <i>Dernier Homme</i>,
+poëme en prose dont Nodier s'est fait depuis l'éditeur, et que
+M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme Gilbert
+d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans
+le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans <i>les
+Prisons de Paris sous le Consulat</i>, chap. I, et la note VIII du <i>Dernier
+Banquet des Girondins</i>.</blockquote>
+
+<p>Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais
+il le faut, puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez
+que le secret du malheur de ces écrivains tourmentés est en
+grande partie dans la disproportion de l'effort avec le talent.
+Car de <i>talent</i>, à proprement parler, c'est-à-dire de pouvoir
+créateur, de faculté expressive, de mise en oeuvre heureuse,
+ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des lambeaux
+aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les
+imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs
+complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour
+les admirer.</p>
+
+<p>Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de
+Se prendre de ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais
+quelle fascination irrésistible vers ces faux et troublants modèles.
+Je conçois et j'admets qu'à l'entrée de la vie, les premières
+affections, même littéraires, ne soient pas dans chacun
+celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de <i>la Neuvaine de la
+Chandeleur</i>, Nodier en commençant explique très-bien comme
+quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins
+en province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous
+des capitales et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature,
+en poésie, les premières impressions, et souvent les plus
+vraies et les plus tendres, s'attachent à des oeuvres de peu de
+renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un
+matin par quelque coin pénétrant, comme le son d'une certaine
+cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson,
+<i>comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit
+toit solitaire</i>. Ainsi l'<i>Estelle</i> de Florian ou la <i>Lina</i> de Droz, les
+<i>Fragments</i> de Ballanche ou les <i>Nuits Élyséennes</i> de Gleizes,
+peuvent toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une
+Iliade. Même plus tard, on pourrait, comme faible secret, et
+en ne l'avouant jamais, préférer <i>Valérie</i> à Sophocle; on peut,
+et en l'avouant, préférer le <i>Lac</i> des <i>Méditations</i> à <i>Phèdre</i> elle-même.
+Dans l'enfance donc et dans l'adolescence encore, rien
+de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant
+les récréations du coeur, à quelques sentiers favoris, hors
+des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou
+tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire
+les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on
+avance, on ne les évite pas impunément; tout ce qui compte
+y a passé, et l'on y doit passer à son tour: ce sont les voies
+sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel
+de la gloire et de l'estime humaine. Nodier, si fait pour
+pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, jeune, en savait
+mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, qu'à la
+traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je
+ne sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque,
+du <i>Peintre de Saltzbourg</i> à <i>Jean Sbogar</i>, le jeta toujours
+par les précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de
+ces grandes lignes où convergent en définitive les seules et
+vraies figures du poëme humain comme de l'histoire. Par un
+généreux mais décevant instinct, il s'en alla accoster d'emblée,
+en littérature comme en politique, ceux surtout qui étaient
+dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou Granville,
+comme Oudet et Pichegru.</p>
+
+<p>Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques,
+ne voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano? il appellera
+Perrault un autre Homère.</p>
+
+<p>Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent
+qu'à la fin, arrivé à son tour, reposé ou du moins assis, et
+comptant devant lui les débris amassés, il se fît une richesse.
+Et d'abord, si sincère qu'il se montrât dans le transport d'expression
+de ses douleurs juvéniles, il était trop poëte pour
+que son imagination, à certains moments, ne les lui exagérât
+point beaucoup, et, à d'autres moments aussi, ne les vint pas
+distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tempérée par la
+fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi
+continu que de loin on pourrait le croire. Et par exemple,
+en ce temps même du <i>Peintre de Saltzbourg</i>, il écrivait <i>le
+dernier Chapitre de mon Roman</i>, réminiscence très-égayée
+d'une génération légère qui avait eu, comme il l'a très-bien
+dit, <i>Faublas</i> pour <i>Télémaque</i>. J'aime peu à tous égards ce
+<i>dernier Chapitre</i>, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son
+modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu
+vulgaires. Je ne sais en ce genre-là de vraiment délicat que
+le petit conte: <i>Point de Lendemain</i>, de Denon, qu'on peut citer
+sans danger, puisqu'on ne trouvera nulle part à le lire<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>.
+Mais dans ce <i>dernier Chapitre</i>, la mélancolie était raillée, et
+il y était fait justice des Werthers à la mode, de façon à rassurer
+contre les autres écrits de l'auteur lui-même. Il ne
+manque souvent à l'ardeur fiévreuse de la jeunesse et à ces
+fumeuses exaltations de tête, qu'une soupape de sûreté qui
+empêche l'explosion et rétablisse de temps en temps l'équilibre:
+<i>le dernier Chapitre de mon Roman</i> prouverait qu'ici, dès
+l'origine, cette espèce de garantie était trouvée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> Paris, 1812, Didot l'aîné: tiré à très peu d'exemplaires.</blockquote>
+
+<p>Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair
+d'entre tous ces faux modèles secondaires auxquels il faisait
+trop d'honneur en s'y attachant, et qui ne devaient bientôt
+plus vivre que par lui, c'est tout simplement le talent, le don,
+le jeu d'écrire, la faculté et le bonheur d'exprimer et de
+peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment
+charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maître,
+à laisser courir tout cela.</p>
+
+<p>On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans
+<i>Trilby</i>, dès la troisième ou quatrième page, une certaine
+phrase infinie qui commence par ces mots: «Quand Jeannie,
+de retour du lac...» Jamais ruban soyeux fut-il plus flexueusement
+dévidé, jamais soupir de lutin plus amoureusement
+filé, jamais fil blanc de <i>bonne Vierge</i> plus incroyablement
+affiné et allongé sous les doigts d'une reine Mab? Eh bien!
+quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore
+de la magique danse des castagnettes dans <i>Inès de las
+Sierras</i>, on éprouve trop de dédommagement secret à décrire
+même ses erreurs, même ses désespoirs, pour ne pas devoir
+leur échapper bientôt et leur survivre.</p>
+
+<p>Nodier écrivain, s'il faut le définir, c'est proprement un
+<i>Arioste</i> de la phrase. Or, si Werther qu'on semble au début,
+quand je ne sais quel Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on
+en revient.</p>
+
+<p>Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement
+dans <i>le Peintre de Saltzbourg</i>, qui n'a plus guère conservé
+d'intérêt que par là. A travers le chimérique de l'action, le
+vague et l'exalté des caractères, on y peut relever quelques
+tableaux de nature qui rappelaient alors les touches encore
+récentes de Bernardin de Saint-Pierre, et qui supposaient le
+voisinage prochain de Chateaubriand et d'Oberman. Nodier,
+grand <i>styliste</i> prédestiné, a de bonne heure excellé à revêtir
+les formes et les teintes d'alentour: une de ses images favorites
+est celle de la <i>pierre de Bologne</i>, qui garde, dit-on, quelque
+temps les rayons dont elle a été pénétrée. <i>Le Peintre de
+Saltzbourg</i> avait de plus, sur quelques points de sa palette,
+ses rayons à lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver,
+datée du 10 octobre: «Oui, je le répète, l'hiver dans toute
+son indigence, l'hiver avec ses astres pâles et ses phénomènes
+désastreux, me promet plus de ravissements que l'orgueilleuse
+profusion des beaux jours...» Si cette page se fût trouvée
+aussi bien dans l'<i>Émile</i> ou dans le <i>Génie du Christianisme</i>,
+elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une
+admirable description du matin (14 septembre), qui se termine
+par ces traits de maître: «... Chaque heure qui s'approche
+amène d'autres scènes. Quelquefois, un seul coup de
+vent suffit pour tout changer. Toutes les forêts s'inclinent,
+tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident, et
+tous les échos soupirent.»</p>
+
+<p>De plus en plus, en avançant, le style de Nodier, avec une
+grâce et une souplesse qui ne seront qu'à lui et qui composeront
+son caractère, atteindra à peindre de la sorte les mouvements
+prompts, les reflets soudains, les chatoiements
+infinis de la verdure et des eaux, moins sans doute, dans toute
+scène, les grands traits saillants et simples qu'une multitude
+de surfaces nuancées et d'intervalles qui semblaient indéfinissables
+et qu'il exprime. Ainsi, dans <i>Jean Sbogar</i>, sa plume
+saisira le vol des goëlands qui s'élèvent à perte de vue et redescendent
+<i>en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d'une
+bergère échappé à sa main</i><a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>. Ainsi, à un autre endroit, il prolongera
+dans le sable fin et mobile de la plage les ondulations
+vagues qui bercent la voiture et le rêve d'Antonia<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>. Son
+mouvement de style, aux places heureuses, est tout à fait tel,
+parfois rapide et plus souvent bercé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a> Chap. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> Chap. V.</blockquote>
+
+<p>Le roman d'<i>Adèle</i>, que je rapporte à cette première époque
+de Nodier, s'ouvre avec intérêt et vie: il y a du soleil. Le
+monde rentrant des émigrés en province y est assez fidèlement
+rendu. Les déclamations même sur la noblesse, sur les
+inégalités sociales, sur les sciences, ces traces présentes de
+Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du moment.
+Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur:
+celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées
+et les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit déjà ce choix
+de l'<i>ancolie</i> qui en fait la fleur de Nodier, comme la <i>pervenche</i>
+est celle de Rousseau<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. A la date du 8 juin, je note un doux
+projet d'Éden, un rêve adolescent de chaumière; et puis
+(8 mai) l'ascension à la Dôle, le <i>Chalet des Faucilles</i>, ce joli
+nid à romans qu'on appelle pays de Vaud, et l'éblouissante
+splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut rapprocher
+encore, dans la nouvelle d'<i>Amélie</i>, la plus flottante description
+de brume automnale et matinale au bord du lac de
+Neuchâtel; car c'est le triomphe de cette plume amusée d'avoir
+à dérouler ainsi des réseaux tour à tour scintillants ou
+Vaporeux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> Aimé De Loy, poëte franc-comtois des plus errants et des plus
+naufragés, mais dont l'amitié vient de recueillir les débris sous le titre
+de <i>Feuilles aux Vents</i>, a dit quelque part, en célébrant une de ses
+riantes stations passagères:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'y cultive, au pied d'un coteau,</p>
+<p>La fleur de Nodier, l'ancolie,</p>
+<p>Si chère à la mélancolie,</p>
+<p>Et la pervenche de Rousseau.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+<p>Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans
+flexibles et les méandres de mots, les caractères, dans ce petit
+roman d'<i>Adèle</i>, laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas
+une vraie femme de chambre, ce qu'il faudrait pour que la
+donnée eût toute sa hardiesse originale; elle n'est qu'une
+demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne diffère en rien
+du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux de
+l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres
+manque tout à fait d'une certaine faculté de justesse et de
+raisonnement qui n'est jamais tellement absente dans la vie.
+Ce ne sont que personnages qui croient, se détrompent,
+s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se jettent par une fenêtre
+ou se cassent d'autre façon la tête, un peu comme dans
+les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué
+de Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement,
+ici ils se tuent.</p>
+
+<p><i>Les Tristes</i>, écrits dans des quarts d'heure de vie errante,
+ne sont qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou
+vers), originales ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui
+sentent le lecteur familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique
+glaneur dans tous les champs de la tombe. Toujours
+mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même
+affreuse catastrophe, <i>L'inconnu</i>, auteur supposé des <i>Tristes</i>,
+se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster
+(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme
+Gaston dans <i>Adéle</i> se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a
+manqué à ces personnages infortunés de Nodier, si souvent
+reproduits par lui, ç'a été de se résumer à temps en un type
+unique, distinct, et qui prit rang à son tour, du droit de l'art,
+entre ces hautes figures de Werther, de René et de Manfred,
+illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a fait que
+fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus
+regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont
+tant fait couler de pleurs d'un jour, de <i>d'Olban</i> à <i>Antony</i>.</p>
+
+<p>Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes
+filles, il a mieux atteint à l'idéal voulu, et, dans le charme de
+les peindre, son pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin
+de plus d'effort. Remarquez pourtant comme le premier pli
+se garde toujours, comme le trait marquant qui s'est prononcé
+à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise, s'arrange,
+mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais.
+Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des
+soirs d'automne de la maturité, même quand il semble le plus
+loin de Charles Munster et de Gaston de Germancé, quand il
+n'est plus que <i>Maxime Odin</i>, le doux railleur légèrement
+attendri, quand près de sa Séraphine, en d'aimables gronderies,
+il est assis sur le banc de l'allée des marronniers, le lendemain
+de sa nocturne enjambée au <i>bassin des Salamandres</i>;
+quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son récit
+les plus rougissantes scènes adolescentes et (idéal du premier
+désir!) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les
+lèvres de celui qu'on croit endormi; lorsque véritablement il
+paraît ne plus vouloir emprunter de ses précédents romans
+trop ensanglantés que les souriantes prémices ou les douleurs
+embellies, comme étaient dans <i>Thérèse Aubert</i> les adieux à la
+<i>Butte des Rosiers</i> et ce baiser à travers les feuilles d'une rose;
+quand donc on se croit assuré qu'il en est là, tout d'un
+coup... qu'est-ce? méfiez-vous, attendez!... le procédé final
+n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée, tout
+amoureusement tressée qu'elle semble, va se trancher net
+encore à la Werther ou à la <i>Werthérie</i>, sinon par un coup de
+pistolet, au moins par une petite vérole qui tue, par un anévrisme
+qui rompt, par une convulsion délirante; Séraphine,
+Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile, Adèle, toutes ces amantes
+qu'il a touchées au front, elles en sont là; il a comme résumé
+leur destin en un seul dans ces Stances mélodieuses, où du
+moins le rhythme et l'image ont tout revêtu et adouci:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Elle était bien jolie, au matin, sans atours,</p>
+<p>De son jardin naissant visitant les merveilles,</p>
+<p>Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,</p>
+<p>Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle était bien jolie, au bal de la soirée,</p>
+<p>Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front,</p>
+<p>Et que, de bleus saphirs ou de roses parée,</p>
+<p>De la danse folâtre elle menait le rond.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle était bien jolie, à l'abri de son voile</p>
+<p>Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit,</p>
+<p>Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit,</p>
+<p>Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle était bien jolie; et de pensers touchants,</p>
+<p>D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,</p>
+<p>L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!...</p>
+<p>«Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée,
+son imagination avait pris de bonne heure ce tour
+dans le sentiment de sa propre destinée et dans l'expérience
+des malheurs particuliers, réels, auxquels il est temps de
+venir.</p>
+
+<p>Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné
+de couleurs si vivantes en mainte page de ses <i>Souvenirs</i>. Il
+suffira de nous rabattre à quelques points précis et moins
+illustrés. En 1802, <i>la Napoléone</i>, dont les copies se multiplièrent
+à l'infini, et une foule de petits écrits séditieux qui
+s'imprimaient clandestinement chez le républicain Dabin et
+se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches de
+la police. Dabin fut arrêté. On m'assure que Nodier, dans un
+moment d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça
+lui-même comme auteur de <i>la Napoléone</i><a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>. Quoi
+qu'il en soit, Fouché avait pour bibliothécaire le Père Oudet,
+ancien ami du père de Nodier dans l'Oratoire. Cette circonstance
+ne laissa pas de tempérer les premières sévérités politiques
+contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à son
+père à Besançon; mais d'actives liaisons avec les émigrés rentrants
+et avec les ennemis du Gouvernement en général le
+compromirent de nouveau. Accusé d'avoir pris part à l'évasion
+de Bourmont, il s'évada lui-même de la ville, et n'y
+revint qu'après qu'un jugement rendu l'eut mis à l'abri. Il
+dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans la
+grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d'<i>alliance
+des jacobins et des royalistes</i>: il était en danger de passer
+pour un <i>trait-d'union</i> des deux partis. Prévenu à temps,
+il gagna la campagne et resta errant jusque vers le commencement
+de 1806, soit dans le Jura français, soit en Suisse<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>.
+C'est dans cet intervalle qu'il produisit <i>les Tristes</i>, et même
+le <i>Dictionnaire des Onomatopées</i>, singulière inspiration chez
+un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un instinct
+philologique qui grandira.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> <p>Depuis que cette notice est écrite, je suis arrivé à recueillir des
+informations tout à fait exactes et singulières sur ce point de la vie de
+Nodier. Ce fut lui qui se dénonça en effet par une lettre, dont voici le
+texte dans toute son excentricité, et qui sent son Werther au premier
+chef:</p>
+
+<p>«Parvenu au comble de l'infortune et du désespoir; abandonné de
+tout ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; à vingt-cinq ans
+j'ai survécu à tout amour et à toute amitié.</p>
+
+<p>«Un ouvrage intitulé <i>la Napoléone</i> et dirigé contre le Premier Consul
+a paru il y a deux ans. La police en a recherché l'auteur. C'est moi.</p>
+
+<p>«Il me reste du moins le bonheur d'être coupable, et de pouvoir
+vous demander la prison, l'exil ou l'échafaud.</p>
+
+<p>«Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous
+apporte ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque
+a pu beaucoup aimer, peut haïr avec excès, et mon temps est
+venu.</p>
+
+<p>«Je m'appelle Charles Nodier.</p>
+
+<p>«Je loge hôtel Berlin, rue des Frondeurs.»</p>
+
+<p>L'adresse, digne de la lettre, est: «Au Premier Consul, et, en son
+lieu, à l'un des préfets du Palais.» La date est du 25 frimaire an XII
+(décembre 1803); ce qui fait remonter la date de <i>la Napoléone</i> à 1801.</p>
+
+<p>On conçoit que, sur le vu de cette lettre, il ait été donné un ordre
+du Grand-Juge «de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de
+Nodier, de l'interroger sur ses motifs pour écrire et sur les projets
+qu'il pourrait avoir.»</p>
+
+<p>Je reviendrai peut-être un jour sur ce fol épisode, si j'en viens à
+traiter le Nodier réel et à le suivre de plus près.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> M. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie, et qui, ayant à
+prononcer son Éloge, s'en est acquitté un peu ironiquement, a dit en
+parlant de cette époque de sa vie où il était peut-être moins persécuté
+qu'il ne se l'imaginait: «Il croyait fuir les gendarmes et poursuivait
+les papillons.»</blockquote>
+
+
+<p>En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis
+de séjour à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet,
+M. de Roujoux, homme aimable, instruit, qui préparait dès
+lors son estimable essai des <i>Révolutions des Arts et des Sciences</i>.
+Nodier y connut beaucoup Benjamin Constant, qui avait à
+Dôle une partie de sa famille: leurs esprits souples et brillants,
+leurs sensibilités promptes et à demi brisées devaient
+du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un cours
+de littérature qui fut très-suivi, et s'il avait laissé le temps
+aux préventions politiques de s'effacer, l'Université aurait
+probablement fini par l'accueillir. Le préfet Jean de Bry lui
+portait intérêt; le ministre Fouché associait son nom à des
+souvenirs oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument
+malheureuses, les sentiments consolants de la jeunesse
+les embellissaient, et de fréquentes tournées au village de
+Quintigny, qui recélait pour son coeur une espérance charmante,
+lui décoraient l'avenir. Il rêvait de faire une <i>Flore</i> du
+Jura; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique, studieuse,
+sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même
+ces poétiques douceurs d'alors à quelques années de là, lorsque
+dans son exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte
+mélodieuse vers les saisons déjà regrettables:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Qui me rendra l'aspect des plantes familières,</p>
+<p>Mes antiques forêts aux coupoles altières,</p>
+<p>Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,</p>
+<p> Le houx aux lances meurtrières,</p>
+<p> L'ancolie au front obscurci</p>
+<p> Qui se penche sur les bruyères,</p>
+<p>Le jonc qui des étangs protège les lisières,</p>
+<p>Et la pâle anémone et l'éclatant souci?</p>
+<p>Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,</p>
+<p>Temple de mes amours, trône de mon printemps,</p>
+<p>Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans,</p>
+<p>Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?</p>
+<p> Le hasard a-t-il respecté</p>
+<p>Ce bocage si frais que mes mains ont planté,</p>
+<p>Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue</p>
+<p>Où je plaignais Werther que j'aurais imité?...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance
+nos jeunes années malheureuses à travers ce prisme qu'on
+appelle une larme.</p>
+
+<p>Le poëte, chez Nodier, est déjà bien avancé, bien en train
+de mûrir: une circonstance particulière vint développer en
+lui le philologue, le lexicographe, et lui permit dès lors de
+pousser de front ce goût vif à côté de ses autres prédilections
+un peu contrastantes. Le chevalier Herbert Croft, baronnet
+anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il s'occupait
+de travaux importants sur les classiques grecs, latins et
+français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collaborateur:
+Nodier lui fut indiqué et fut agréé; il obtint l'autorisation
+d'aller près de lui. Il nous a peint plus tard son vieil ami
+sous le nom légèrement adouci de sir Robert Grove, dans
+son attachante nouvelle d'<i>Amélie</i>. Il était impossible de toucher
+un tel portrait à la Sterne avec une plus gracieuse et,
+pour ainsi dire, affectueuse ironie: «Ce qui faisait sourire
+l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier,
+faisait en même temps pleurer l'âme. On se disait: Voilà
+pourtant ce que nous sommes, quand nous sommes tout ce
+qu'il nous est permis d'être au-dessus de notre espèce!»</p>
+
+<p>Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant
+dans <i>Amélie</i> et en m'en tenant aux notices critiques de
+Nodier même, du vivant ou peu après la mort du chevalier<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>,
+il en résulte que sir Herbert Croft, ancien élève de l'évêque
+Lowth qui a écrit l'<i>Essai sur la Poésie des Hébreux</i>, l'élève
+aussi et le collaborateur du docteur Johnson soit pour la <i>Vie
+d'Young</i>, soit pour les travaux du Dictionnaire, avait de plus
+en plus creusé et raffiné dans les recherches littéraires et dans
+l'étude singulière des mots. Doué par la nature de l'organe le
+plus exquis des commentateurs, il l'avait encore armé d'une
+loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que sur
+les <i>infiniment petits</i> de la grammaire. «M. le chevalier Croft,
+écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur,
+peut se dire hautement l'Épicure de la syntaxe et le
+Leibnitz du rudiment; il a trouvé l'atome, la monade grammaticale....»
+Quand il s'appliquait à un classique, sous prétexte
+de l'éclaircir, il y piquait de tous points ses vrilles imperceptibles
+et petit à petit destructives, presque comme
+celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques.
+Son analyse pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple,
+dans telle période de Massillon (car sir Herbert travaillait
+beaucoup sur nos auteurs français), une quantité déterminée
+de <i>consonnances</i> et d'<i>assonnances</i> qu'une éloquence harmonieuse
+sait trouver d'elle-même, mais qu'elle dérobe à la
+critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais.
+Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire,
+aux travaux du chevalier, que celui-ci fit paraître son <i>Horace
+éclairci par la ponctuation</i>, ouvrage curieux et subtil, dont le
+titre seul promet, parmi les hasards de la conjecture, bien
+des aperçus piquants. A ses profondes préoccupations érudites,
+sir Herbert joignait par accident certaines vues libres,
+romantiques, comme des ressouvenirs du biographe d'Young.
+Il fut le premier à tirer d'un entier oubli <i>le dernier Homme</i>
+de Granville, <i>cette admirable ébauche d'épopée</i>, s'écriait Nodier,
+<i>et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux</i>. On voit par
+combien de points vifs devaient se toucher d'abord le jeune
+secrétaire et le vieux maître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des <i>Mélanges
+de Littérature et de Critique</i> de Charles Nodier, recueillis par Barginet
+(de Grenoble), 1820.</blockquote>
+
+<p>L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu
+croire. Après une année environ, l'amour de l'indépendance
+et la passion de l'histoire naturelle ramenèrent Nodier dans
+son village de Quintigny. Il s'était marié, il allait être père:
+de nouveaux projets commençaient. Pourtant les relations
+avec le chevalier portèrent leur fruit; cette veine d'études
+philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des <i>Questions
+de Littérature légale</i>. Il faut tout dire: le bon chevalier
+Croft, qui n'était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu
+jaloux de son élève et du succès de cette <i>brochure populaire</i>,
+comme il la qualifia non sans quelque intention de dédain:
+sur deux ou trois points de textes comparés, il revendiqua
+même, à mots couverts, la priorité de la note. Nodier, en
+rendant compte dans les <i>Débats</i> de l'ouvrage où perçait cette
+petite aigreur, la releva avec une vivacité spirituelle et polie,
+mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne
+se ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique
+détaillé et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant
+l'instant même où l'élève philologue s'est émancipé:
+comme dans toute émancipation, il y a eu un brin de révolte.</p>
+
+<p>Ce livre des <i>Questions de Littérature légale</i>, fort augmenté
+depuis l'édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole,
+contient une quantité de particularités et d'aménités littéraires
+des plus curieuses relativement au plagiat, à l'imitation,
+aux pastiches, etc., etc., est d'une lecture fort agréable,
+fort diverse, et représente à merveille le genre de mérite et
+de piquant qui recommande tout ce côté considérable des
+travaux de Nodier. Dans ses <i>Onomatopées</i>, dans sa <i>Linguistique</i>,
+dans ses <i>Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque</i>, dans
+cette foule de petites dissertations fines, annexées comme
+des cachets précieux au <i>Bulletin du Bibliophile</i><a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>, on le retrouve
+le même de manière et de méthode, si méthode il y a,
+d'érudition courante, rompue, variée, excursive. Ne lui demandez
+pas une discussion suivie et rigoureuse, armée de
+précautions, appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux
+grands résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature.
+Il s'échappe à tout moment <i>par la tangente</i>, il ne
+vise qu'à des points spéciaux, à des trouvailles imprévues, à
+des raretés d'exception où il se porte tout entier et où son
+scepticisme déguisé agite l'hyperbole. Sa critique, c'est bien
+souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde qui fait
+échec aux grands corps réguliers de la littérature et de l'histoire.
+Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement
+perpétuel, le <i>hors-d'oeuvre</i> à la fin d'un grand banquet, après
+une littérature finie. Athénée, en son temps, n'a guère fait
+autre chose. Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées
+qui sont comme le <i>dessert</i> de l'esprit. Nodier accommode
+par goût l'érudition pour les estomacs rassasiés et dédaigneux.
+Son livre des <i>Questions légales</i>, par exemple, c'est proprement
+un <i>quatre-mendiants</i> de la littérature; on passe des
+heures musardes à y grappiller sans besoin, à y ronger
+avec délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne
+à leurs extrêmes conséquences; ce ne sont plus que miettes
+friandes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> Chez Techener.</blockquote>
+
+<p>Les esprits fermes, à régime sain, qui n'ont jamais eu de
+dégoût indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit
+judicieux, empressés de mordre d'abord à quelque pièce
+de bonne digestion, pourront se demander souvent à quoi
+bon ces raffinements de coup d'oeil sur des riens, ces jeux
+de l'ongle sur des écorces, ces dégustations exquises sur le
+plus rare des <i>Ana</i>; à quoi bon de savoir si la <i>sphère</i> au frontispice
+est un insigne tout spécial des Elzevirs, et si leur
+large guirlande de <i>roses trémières</i> ne leur a pas été en maint
+cas dérobée. Les esprits même les plus en délicatesse de littérature
+pourront désirer quelquefois plus de circonspection
+et de sévérité dans certains jugements qui atteignent des noms
+connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld n'est pas formellement
+accusé, à l'article IV des <i>Questions</i>, d'être un plagiaire
+de Corbinelli; mais cette singulière accusation, une fois soulevée,
+n'est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme
+il l'aurait fallu. Pascal, à l'article V, demeure hautement
+accusé d'avoir pillé Montaigne; son plagiat est même proclamé
+le plus évident et le plus <i>manifestement intentionnel</i> que
+l'on connaisse, et l'on oublie que Pascal, mort depuis
+plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on publia ses
+<i>Pensées</i>, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra
+et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait
+l'usage. Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint
+Augustin que dans Montaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils
+avaient affaire par endroits à des extraits de ce dernier, et
+négligèrent naturellement d'en avertir. On aurait à multiplier
+les remarques de ce genre à propos de la critique de notre
+ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le
+cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui
+qu'il appelle tout à coup <i>le sage et vertueux Balzac</i>, oubliant
+trop que cet estimable écrivain n'était pas le moins du monde
+un philosophe ni un sage, mais bien un utile pédant doué de
+nombre, sous qui notre prose a fait et doublé une excellente
+rhétorique: voilà tout.</p>
+
+<p>Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits,
+dans ses <i>Éléments de Linguistique</i>, Nodier a développé
+un système entier de formation des langues, l'histoire imagée
+du mot depuis sa première éclosion sur les lèvres de l'homme
+jusqu'à l'invention de l'écriture et à l'achèvement des idiomes.
+Ces sortes de questions dépassent de beaucoup le cercle des
+conjectures sur lesquelles nous nous permettons d'exprimer
+et même d'avoir un avis. Un savant article du baron d'Eckstein<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a>
+vint protester au nom des résultats et des procédés de
+l'école historique: il fut sévère. En revanche, de consolants
+et affectueux articles de M. Vinet<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a> exprimèrent l'admiration
+sans réserve et bien flatteuse d'un lecteur sérieux, complétement
+séduit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> <i>Journal de L'Institut historique</i>, 2e livraison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> <i>Essais de Philosophie morale</i>.</blockquote>
+
+<p>A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous
+nous sentirions plus à même de prendre parti, il nous semble
+que Nodier, érudit, ne triomphe jamais plus sûrement, ne
+s'ébat jamais avec une plus heureuse licence qu'en plein
+XVIe siècle, en cette époque de liberté, de fantaisie aussi et de
+vaste bigarrure, et de style français déjà excellent. Il est de
+son mieux quand il disserte à fond sur le <i>Cymbalum mundi</i>, et
+la réhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre
+passer pour son chef-d'oeuvre, à moins qu'on ne le préfère
+discourant, après Naudé, sur les Mazarinades, et épuisant la
+théorie des deux éditions du <i>Mascurat</i>.</p>
+
+<p>Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier
+bibliographe, lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève
+du chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui,
+et que même pour les doctes excentricités qu'il jugeait en souriant
+et que depuis il nous a peintes, il s'en inocula dès lors
+quelques-unes avec originalité? En attendant, il est curieux de
+voir comme, dès 1812, son butin se grossit, comme sa pacotille
+encyclopédique se bigarre et s'amasse. Encore un moment,
+encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier
+au complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes.</p>
+
+<p>Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du
+kaléidoscope, quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle
+d'idéal qui survivra. Il aime, il caresse d'imagination
+les proscrits, les brigands héroïques, les grands destins
+avortés, les lutins invisibles, les livres anonymes qui ont
+besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés sous l'anagramme,
+les patois persistants à l'encontre des langues souveraines,
+tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés
+et de mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes
+ingénieux et qui sont des échancrures de vérités, la liberté de
+la presse d'avant Louis XIV, la publicité littéraire d'avant
+l'imprimerie, l'orthographe surtout d'avant Voltaire: il fera
+une guerre à mort aux <i>a</i> des imparfaits.</p>
+
+<p>Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit
+dans le riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources
+à l'étranger, le poussèrent en Italie, et de là en Carniole:
+il fut nommé bibliothécaire à Laybach. Son caractère
+aimable et la douceur de ses moeurs lui ayant procuré, comme
+partout, des protecteurs et des amis, il fut chargé de la direction
+de la librairie et devint, à ce titre, propriétaire et rédacteur
+en chef d'un journal intitulé <i>le Télégraphe</i>, qu'il publia
+d'abord en trois langues, français, allemand et italien, puis
+en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la
+langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont
+on peut prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le
+<i>Journal des Débats</i> <a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. <i>Jean Sbogar</i> et <i>Smarra</i>, et <i>Mademoiselle
+de Marsan</i>, furent, dès cette époque, ses secrètes et poétiques
+Conquêtes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses <i>Mélanges de
+Littérature et de Critique</i>, 1820.</blockquote>
+
+<p>L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir
+donner à sa fortune une face nouvelle; la place de secrétaire-général
+de l'intendance d'Illyrie lui fut proposée; il négligea
+ces avantages, et l'occasion rapide ne revint pas. L'abandon
+des provinces illyriennes le ramena en France, à Paris, ce
+centre final d'où jusque-là il avait toujours été repoussé. Il
+entra dans la rédaction des <i>Débats</i>, alors <i>Journal de l'Empire</i>,
+et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand
+Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa
+dans les feuilletons en conservant l'ancienne signature et en
+imitant sa manière; si bien que le recueil qu'on fit ensuite de
+Geoffroy contient plusieurs morceaux de lui. On court risque,
+avec Nodier, comme avec Diderot, de le retrouver ainsi souvent
+dans ce que des voisins ont signé; il faut prendre garde,
+en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus apparents
+on ne le retrouve pas.</p>
+
+<p>Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit
+être mûr; le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise
+et plus en vue de l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur,
+l'atmosphère est bien fiévreuse, et les temps plus que
+jamais sont dissipants. Je n'essayerai pas de le deviner et de
+le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs de la première
+et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le rejetèrent à
+douze années en arrière, aux fougues politiques du Consulat:
+le 18 mars, il écrivit dans le <i>Journal des Débats</i> une autre <i>Napoléone</i>,
+une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant
+y lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve
+du lendemain. Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai,
+mais Fouché le fit venir, et lui demanda ce qu'il voulait.&mdash;«Eh
+bien! donnez-moi cinq cents francs... pour aller à Gand.»
+Il est l'auteur de la pièce intitulée <i>Bonaparte au 4 mai</i>, qui
+parut dans <i>le Nain jaune</i> et dans <i>le Moniteur de Gand</i>; il est
+l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au
+<i>Champ-de-Mai</i>: «Puisqu'on veut absolument pour la France
+un souverain qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au
+reste, il se déroba de Paris durant la plus grande partie des
+Cent-Jours, et les passa à la campagne dans un château ami.</p>
+
+<p>Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement
+son reste de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à
+tant d'emplois divers d'une verve continuelle et en tous sens
+exhalée: journaliste, romancier, bibliophile toujours, dramaturge
+quelque peu et très-assidu au théâtre, témoin aux
+cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur
+dès le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours
+par accès vers les champs, des reprises de tendresse
+pour l'histoire naturelle et l'entomologie: un jour, ou plutôt
+une nuit, qu'il errait au bois de Boulogne pour sa docte recherche,
+une lanterne à la main, il se vit arrêté comme
+malfaiteur.</p>
+
+<p>Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des <i>Débats</i>, et
+ne passa qu'alors à celle de la <i>Quotidienne</i>, sans préjudice des
+journaux de rencontre. Il publia <i>Jean Sbogar</i> en 1818, <i>Thérèse
+Aubert</i> en 1819, <i>Adèle</i> en 1820, <i>Smarra</i> en 1821, <i>Trilby</i> en 1822:
+je ne touche qu'aux productions bien visibles. Chacun de ces
+rapides écrits était comme un écho français, et bien à nous,
+qui répondait aux enthousiasmes qui commençaient à nous
+venir de Walter Scott et de Byron. La valeur définitive de
+chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur
+ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile,
+une incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes
+pages d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire
+de Nodier prit manifestement de la consistance.</p>
+
+<p>Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui
+en est l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons
+ni l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni
+encore moins le dénombrement, impossible peut-être à l'auteur
+lui-même, de tous les écrits qui lui sont échappés. Deux
+questions, qui dominent l'étendue de son talent, nous semblent
+à poser: 1° la nature et surtout le degré d'influence des
+grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier aspect,
+les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il
+devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit
+le premier en 1820.</p>
+
+<p>L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà
+le conclure de notre étude suivie) est encore plus apparente
+que réelle. On a vu à ses débuts sa vocation marquée, on a
+saisi ses inclinations à l'origine. Il procède de <i>Werther</i> sans
+doute; mais on ne se compromet pas en affirmant que si
+<i>Werther</i> n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne connut longtemps
+de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait
+par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en
+arrivait surtout: la ballade de <i>Lénore</i>, <i>le Roi des Aulnes</i>, <i>la
+Fiancée de Corinthe</i>, <i>le Songe</i> de Jean-Paul, faisaient le plus
+vibrer ses fibres secrètes de fantaisie et de terreur. <i>Jean Sbogar</i>,
+conçu en 1812 sur les lieux mêmes de la scène, était autre
+chose certainement que le <i>Charles Moor</i> de Schiller, et n'avait
+pas besoin de <i>Rob-Roy</i>. Ces neuves et vivantes descriptions
+du paysage, la scène dramatique d'Antonia au piano devant
+cette glace qui lui réfléchit brusquement, au-dessus des plis
+de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de l'amant
+inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession
+et d'indépendante investiture. <i>Trilby</i>, le frais lutin, put naître
+sans l'<i>Ondine</i> de La Motte-Fouqué; <i>Smarra</i> se réclamait surtout
+d'Apulée. Il serait chimérique de prétendre ressaisir et
+désigner, au sein d'un talent aussi complexe et aussi mobile,
+le reflet et le croisement de tous les rayons étrangers qui y
+rencontraient, y éveillaient une lumière vive et mille jets
+naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse naturalisation
+en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un
+nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie;
+la lecture du <i>Majorat</i> le provoqua peut-être ou ne nuisit pas
+du moins à <i>Inès</i> ou à <i>Lydie</i>; <i>le Songe d'or</i>, ou <i>la Fée aux
+Miettes</i>, purent également se ressentir de contes plus ou moins
+analogues; mais n'avait-il pas, sans tant de provocations du
+dehors, cette autre lignée bien directe au coin du feu, cette
+facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En
+somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement
+en France de cette famille poétique d'Hoffmann et des autres,
+et que s'il répond si vite sur ce ton au moindre appel, c'est
+qu'il a l'accent en lui. Ce qu'ils traduisent en chants ou en
+récits, il se ressouvient tout aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir
+rêvé. Nodier peut être dit un frère cadet (bien Français d'ailleurs)
+des grands poëtes romantiques étrangers, et il le faut
+maintenir en même temps original: il était en grand train
+d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur.</p>
+
+<p>A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné
+des plus empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans
+auparavant, le plus matinal au téméraire assaut et séparé tout
+d'un coup de ceux-là, à jamais inconnus, qui probablement
+eussent aidé et succédé. Nulle aigreur ne suivit en lui ces mécomptes
+du talent et de la gloire. Les jeunes essais, qui désormais
+rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent souriant,
+et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il
+avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De
+Latouche, éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration
+et de tendresse pour le chant inouï de Lamartine. Il
+connut Victor Hugo de bonne heure, à la suite d'un article
+qui n'était pas sans réserve, si je ne me trompe, sur <i>Han d'Islande</i>;
+il découvrit vite, au langage vibrant du jeune lyrique,
+les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un
+voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille,
+vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même
+temps, par ses publications avec son ami M. Taylor, par les
+descriptions de provinces auxquelles il prit une part effective
+au moins au début, il poussait à l'intelligence du gothique,
+au respect des monuments de la vieille France. Ses préfaces
+spirituelles, qu'en toute circonstance il ne haïssait pas de redoubler,
+harcelaient les classiques, et, en vrai père de Trilby,
+il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les
+savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement
+de sa plume en de certaines pages merveilleuses
+eussent été plus appréciés encore et eussent mieux servi la
+cause de l'art, si on ne les avait pu confondre par endroits
+avec les alanguissements inévitables dus à la fatigue d'écrire
+beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre de ses
+images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements
+presque inexprimables (comme celle du goëland qui
+tombe, citée plus haut), étaient faites pour illustrer et couronner
+l'audace; et, dans une Poétique de l'école moderne,
+si on avait pris soin de la dresser, nul peut-être n'aurait apporté
+un plus riche contingent d'exemples. Le petit volume
+de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait
+pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie
+en un seul genre, et combien cette admiration fraternelle
+qu'il prodiguait autour de lui était négligente d'elle-même
+et de ses propres trésors par trop dissipés. Deux ou trois
+tendres élégies, quelques chansonnettes nées d'une larme,
+surtout des contes délicieux datés d'époques déjà anciennes,
+firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt
+songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant
+tout, un dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve
+y respiraient:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Loué soit Dieu! puisque dans ma misère,</p>
+<p>De tous les biens qu'il voulut m'enlever,</p>
+<p>Il m'a laissé le bien que je préfère:</p>
+<p>O mes amis, quel plaisir de rêver,</p>
+<p>De se livrer au cours de ses pensées,</p>
+<p>Par le hasard l'une à l'autre enlacées,</p>
+<p>Non par dessein: le dessein y nuirait!</p>
+<p>L'heureux loisir qui délasse ma vie</p>
+<p>Perd de son charme en perdant son secret;</p>
+<p>Il est volage, irrégulier, distrait;</p>
+<p>Le nonchaloir ajoute à son attrait,</p>
+<p>Et sa douceur est dans sa fantaisie.</p>
+<p>On se néglige, il semble qu'on s'oublie,</p>
+<p>Et cependant on se possède mieux.</p>
+<p>On doit alors à la bonté des Dieux</p>
+<p>Deux attributs de leur grandeur suprême;</p>
+<p>Car on existe, on est tout par soi-même,</p>
+<p>Et l'on embrasse et les temps et les lieux.</p>
+<p>En fait de biens chacun a son système,</p>
+<p>Desquels le moindre a du prix à mon gré:</p>
+<p>Si l'un pourtant doit être préféré,</p>
+<p>Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> <i>Le Fou du Pirée</i>, conte.</blockquote>
+
+<p>La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit
+nombre de vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent
+avec complaisance sur ce chapitre des qualités naturelles,
+pour qu'on y puisse voir sans malice une leçon insinuante à
+ses jeunes amis. En homme revenu et sage, il se faisait toutes
+les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. Voici
+une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans
+son volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me
+semble, qu'à deux ou trois mots près l'aurait pu signer La
+Fontaine.</p>
+
+
+<p>DU STYLE.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Tout bon habitant du Marais</p>
+<p>Fait des vers qui ne coûtent guère,</p>
+<p>Moi c'est ainsi que je les fais,</p>
+<p>Et, si je voulois les mieux faire,</p>
+<p>Je les ferois bien plus mauvais.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est ainsi que parlait Chapelle,</p>
+<p>Et moi je pense comme lui.</p>
+<p>Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,</p>
+<p>Voilà le vers qu'on se rappelle.</p>
+<p>Rimer autrement, c'est ennui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Peu m'importe que la pensée</p>
+<p>Qui s'égare en objets divers,</p>
+<p>Dans une phrase cadencée</p>
+<p>Soumette sa marche pressée</p>
+<p>Aux règles faciles des vers;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou que la prose journalière,</p>
+<p>Avec moins d'étude et d'apprêts,</p>
+<p>L'enlace, vive et familière,</p>
+<p>Comme les bras d'un jeune lierre</p>
+<p>Un orme géant des forêts;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si la manière en est bannie</p>
+<p>Et qu'un sens toujours de saison</p>
+<p>S'y déploie avec harmonie,</p>
+<p>Sans prêter les droits du génie</p>
+<p>Aux débauches de la raison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La parole est la voix de l'âme,</p>
+<p>Elle vit par le sentiment;</p>
+<p>Elle est comme une pure flamme</p>
+<p>Que la nuit du néant réclame <a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a></p>
+<p>Quand elle manque d'aliment.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle part prompte et fugitive,</p>
+<p>Comme la flèche qui fend l'air,</p>
+<p>Et son trait vif, rapide et clair,</p>
+<p>Va frapper la foule attentive</p>
+<p>D'un jour plus brillant que l'éclair.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si quelque gêne l'emprisonne,</p>
+<p>Déliez-vous de son lien.</p>
+<p>Tout effort est contraire au bien,</p>
+<p>Et la parole en vain foisonne,</p>
+<p>Sitôt que le coeur ne dit rien.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le simple, c'est le beau que j'aime,</p>
+<p>Qui, sans frais, sans tours éclatants,</p>
+<p>Fait le charme de tous les temps.</p>
+<p>Je donnerais un long poème</p>
+<p>Pour un cri du coeur que j'entends.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En vain une muse fardée</p>
+<p>S'enlumine d'or et d'azur,</p>
+<p>Le naturel est bien plus sûr.</p>
+<p>Le mot doit mûrir sur l'idée,</p>
+<p>Et puis tomber comme un fruit mûr.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> Je n'aime pas cette <i>nuit du néant</i> qui <i>réclame</i>
+une <i>flamme</i>; c'est la rime qui a donné cela.</blockquote>
+
+<p>Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme
+de la diction, si bon à opposer en temps et lieu au
+stoïcisme guindé de l'art, a pourtant ses limites; et quand
+l'auteur dit qu'en style <i>tout effort est contraire au bien</i>,
+il n'entend parler que de l'effort qui se trahit, il oublie celui qui se
+dérobe.</p>
+
+<p>Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier
+donnait, de concert avec son ami M. de Roujoux, un second
+volume de Clotilde de Surville<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>, qui est en grande partie de
+sa façon. Il s'était prononcé dans ses <i>Questions de Littérature
+légale</i> contre l'authenticité des premières Poésies de Clotilde,
+et s'était même appuyé alors de l'opinion exprimée par
+M. de Roujoux<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Mais ce dernier possédait un manuscrit de
+M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux,
+et les deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne
+purent résister au plaisir de rentrer, en la prolongeant, dans
+la supercherie innocente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> <i>Poésies inédites</i> de Clotilde de Surville, chez Nepveu, 1826.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> Au tome II, page 89, des <i>Révolutions des Sciences et des Beaux-Arts</i>.</blockquote>
+
+<p>Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de
+l'école poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre
+à la veille de la renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce
+précurseur universel, d'y toucher du doigt. Il se trouve mêlé,
+plus on y regarde, à toutes les brillantes formes d'essai, à tous
+les déguisements du romantisme.</p>
+
+<p>En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il
+aurait pu songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut
+qu'aider et aimer, Nodier sans prétention, sans morgue,
+sans regret, ne fut aux poëtes survenants que le frère aîné,
+comme je l'ai dit, et le premier camarade, un camarade bon,
+charmant, enthousiaste, encourageant, désintéressé, redevenu
+bien souvent le plus jeune de tous par le coeur et le plus sensible.
+Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été qu'un
+héraut d'armes.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée.
+Il avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente;
+son insouciance pour sa fortune personnelle n'avait
+pas changé. En 1824, M. Corbière, ministre de l'intérieur et
+bibliophile très-éclairé, le nomma, sur sa réputation et sans
+qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de l'Arsenal en remplacement
+de l'abbé Grosier qui venait de mourir. Un nouveau
+cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se prolonge,
+est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible
+à démêler comme les confins des âges (<i>Lucanus an Appulus,
+anceps</i>); il faut souvent que quelque chose vienne du dehors
+et coupe court. Dans sa retraite une fois trouvée, au soleil, au
+milieu des livres dont une élite sous sa main lui sourit, la vie
+de Nodier s'ordonna: des après-midi flâneuses, des matinées
+studieuses, liseuses, et de plus en plus productives de pages
+toujours plus goûtées. Je me figure que bien des journées de
+Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient ainsi. Les
+travaux même non voulus, les heures assujetties dont on se
+plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des
+enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux
+en avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et
+trop réelle se trompe, s'élude, dans la production, par de certains
+charmes. Je ne sais quel penseur misanthropique a dit,
+en façon de recette et de conseil: «Un peu d'amertume dans
+les talents sur l'âge est comme quelque chose d'astringent qui
+donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de reste:
+ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en
+manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt
+gagné, elle s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en
+déployant au couchant la diversité de ses teintes. Si de tout
+temps il y eut en sa manière quelque chose qui est le contraire
+de la condensation, ces qualités élargies n'ont pas
+dépassé la mesure en se continuant, et elles ont rencontré,
+pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes
+les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse,
+Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus
+colorée. <i>Séraphine</i>, <i>Amélie</i>, la fleur de ces récits heureux,
+l'ont assez prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'<i>Inès</i>,
+on aura le plus parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on
+ne dédaigne pas non plus, comme échantillon final, deux ou
+trois dissertations de bibliophile, où, sous prétexte de bouquins
+poudreux, il butine le joli et le fin: il y a tel petit extrait
+sur la <i>reliure</i> moderne, qui commence, à la lettre, par un
+hymne au rossignol<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une dernière
+nouvelle de lui, intitulée <i>Franciscus Columna</i>, où il se retrouve tout
+entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé dans un
+cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre les feuillets
+d'un vieux livre.</blockquote>
+
+<p>En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore,
+parurent pour la première fois, et vinrent déployer, en
+une série imposante, les titres jusqu'alors épars d'une renommée
+qui dès longtemps ne se contestait plus. En 1834,
+l'Académie française, réparant de trop longs délais, le choisit
+à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui s'était
+pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une
+joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours
+de récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien,
+l'expansion sentie de la reconnaissance. Il la prouva surtout
+par un dévouement sans réserve à ses devoirs d'académicien:
+le Dictionnaire futur n'a pas de fondateur plus absorbé ni
+plus amusé que lui. Et qui donc serait plus capable, en effet,
+de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures de chaque
+mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à
+ses yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime
+d'autant plus, il se passionne, en sceptique qu'on croirait
+crédule, à ces menues questions de vocabulaire, d'étymologie,
+d'orthographe; prenez garde! elles ne sont, dans la bouche du
+Lucien au fin sourire, qu'une façon détournée et bienveillante
+d'ironie universelle. Ainsi souvent il se délasse de l'ennui de
+trop penser. Il s'en délasse à moins de frais, avec une plus
+vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal rajeunissant,
+où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent
+un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes,
+et des souvenirs qui semblent à peine des regrets,
+dans une atmosphère de poésie, de grâce et d'indulgence.</p>
+
+<p>1er Mai 1840.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHARLES NODIER<br>
+
+APRÈS LES FUNÉRAILLES<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup class="upper">189</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes parurent
+quelques jours après, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>.</blockquote>
+
+<p>La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la
+tombe se fermait sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui
+pour Charles Nodier. La littérature contemporaine,
+qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se donne plus rendez-vous
+qu'à de funèbres convois. La mort de Charles Nodier n'a
+pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne;
+et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui
+est toujours un long âge pour une vie si remplie de pensées
+et d'émotions, on ne peut, quand on l'a connu, c'est-à-dire
+aimé, s'ôter de l'idée qu'il est mort jeune. C'est que Nodier
+l'était en effet; une certaine jeunesse d'imagination et de
+poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses paroles, chaque
+ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas quitté un
+instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et succombant
+à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le
+Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie
+et le geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations
+élancées et gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a
+dit de cet arbre qu'il a toujours l'air jeune, même quand il
+est vieux. Dans des vers charmants que les lecteurs de cette
+<i>Revue</i> n'ont certes pas oubliés, Alfred de Musset, répondant à
+des vers non moins aimables du vieux maître<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>, lui disait, à
+propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du
+talent:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Si jamais ta tête qui penche</p>
+<p> Devient blanche,</p>
+<p>Ce sera comme l'amandier,</p>
+<p> Cher Nodier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce qui le blanchit n'est pas l'âge,</p>
+<p> Ni l'orage;</p>
+<p>C'est la fraîche rosée en pleurs</p>
+<p> Dans les fleurs.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er juillet et du 15 août 1843.</blockquote>
+
+<p>Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour
+essayer de caractériser cette veine si abondante et si vive, cet
+esprit si souple et si coloré, ce merveilleux talent de nature
+et de fantaisie<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a>. On ne trouvera pas que ce soit trop d'en
+rassembler encore une fois les traits si regrettables et plus
+que jamais présents à tous, en ce moment de mystère et de
+deuil où le moule se brise, où la forme visible s'évanouit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> <i>Revue</i> du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.</blockquote>
+
+<p>Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780; il fit ses
+études dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à
+Paris, il passa sa première jeunesse dans sa province bien-aimée.
+Aussi peut-on dire qu'il resta Comtois toute sa vie;
+au milieu de sa diction si pure et de sa limpide éloquence,
+il avait gardé de certains accents du pays qui marquaient par
+endroits, donnaient à l'originalité plus de saveur, et l'imprégnaient
+à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut
+errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus
+les souvenirs des contemporains ne tarissent pas;
+quand une fois le nom de Nodier est prononcé devant le bon
+Weiss (aujourd'hui inconsolable), devant quelqu'un de ces
+amis et de ces témoins d'autrefois, tout un passé s'ébranle et
+se réveille, les histoires, les aventures s'enchaînent et se
+multiplient, l'Odyssée commence. Combien elle abondait surtout
+aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de
+dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché,
+il renonçait à sa veine de whist, décidément trop contraire
+ce soir-là, et consentait à se ressouvenir! Bien que dans ses
+<i>Souvenirs de Jeunesse</i>, et dans cette foule d'anecdotes et de
+nouvelles publiées, il n'ait cessé de puiser à la source secrète
+et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si on ne l'a
+pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l'apprécie comme
+conteur qu'à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua
+toutes les aventures, politique et sentimentale tour à tour,
+passant de la conspiration à l'idylle, de l'étude innocente et
+austère au délire romanesque, mais arrêtant, coupant le tout
+assez à temps pour n'en recueillir que l'émotion et n'en posséder
+que le rêve. Nul plus que lui n'évita ce que les autres
+prudents recherchent et recommandent si fort, la grande
+route, la route battue; mais il connut, il découvrit tous les
+sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces! En
+ne songeant qu'à pousser au hasard les heures et à tromper
+éperdument les ennuis, il amassait le butin pour les années
+apaisées, pour la saison tardive du sage. Nous en avons joui à
+le lire, à l'écouter; lui-même en a joui à y revenir.</p>
+
+<p>De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses
+essais, de toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue,
+chez cette nature la mieux douée, un fonds unique, riche, fin,
+mobile, propre aux plus délicates fleurs, aux fruits les plus
+savoureux. De toutes ces aimables soeurs de notre jeunesse
+qui nous quittent une à une en chemin, et qu'il nous faut
+ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu'au dernier jour
+fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n'ont déserté
+qu'à l'heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie
+et la Grâce.</p>
+
+<p>Aucun écrivain n'était plus fait que Nodier pour représenter
+et pour exprimer par une définition vivante ce que c'est qu'un
+homme <i>littéraire</i>, en donnant à ce mot son acception la plus
+précise et la plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages
+éminents dans les grandes carrières tracées, ne se
+rendent pas toujours bien compte de ce genre de mérite compliqué,
+fugitif, et sont tentés de le méconnaître. L'exemple de
+Nodier est là qui les réfute aujourd'hui et de la seule manière
+convenable en telle matière, c'est-à-dire qui les réfute avec
+charme. Être un esprit <i>littéraire</i>, ce n'est pas, comme on peut
+le croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et
+d'aptitude, y observer, y deviner promptement le goût du
+jour, la vogue dominante, juger avec une sorte d'indifférence
+et s'appliquer vite à ce qui promet le succès, mettre sa plume
+et son talent au service de quelque beau sujet propre à intéresser
+les contemporains et à pousser haut l'auteur. Non, il
+peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de
+talent <i>littéraire</i> sans doute, mais l'esprit même, l'inspiration
+qui caractérisent cette nature particulière n'y est pas. Tout
+homme né littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes;
+il les aime pour lui, selon la veine de son caprice,
+selon l'attrait de sa chimère: <i>Quem tu Melpomene semel</i>. Il
+laisse la foule, si elle lui déplaît, et s'en va égarer ses belles
+années dans les sentiers. Les sujets qu'il choisit, et sur lesquels
+sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui arrivent point
+par le bruit du dehors et comme un écho de l'opinion populaire;
+ils tiennent plutôt à quelque fibre de son coeur, ou il ne
+les demande qu'à l'écho des bois. Ce sont parfois des poursuites,
+des entraînements singuliers dont les hommes positifs,
+les esprits judicieux et qui ne songent qu'à arriver ne se
+rendent pas bien compte, et auxquels ils sourient non sans
+quelque pitié. Patience! tout cela un jour s'achève et se compose.
+Cet intérêt qui manquait d'abord au sujet, le talent le
+lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après lui.
+Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l'élite
+des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que
+Nodier a prodigué en littérature, même en critique, ces créations
+piquantes, imprévues, non point si passagères qu'on
+pourrait le croire? elles s'ajouteront au dépôt des pièces curieuses
+et délicates, dont les connaisseurs futurs, les Nodier
+de l'avenir s'occuperont.</p>
+
+<p>Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu'à la
+fin, toujours le Nodier des jeunes années; nous devons faire
+remarquer pourtant que sa vie littéraire se peut diviser en
+deux parts sensiblement différentes. Il ne vint s'établir à Paris
+qu'au commencement de la Restauration, et, pendant ces
+années politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander
+à cette imagination si vive le calme souriant où nous l'avons
+vu depuis. En usant alors à la hâte ce surplus des passions
+dont le milieu de la vie se trouve souvent comme embarrassé,
+il se préparait à cette indifférence du sage, à cette
+bienveillance finale, inaltérable, à peine aiguisée d'une légère
+ironie. Fixé à l'Arsenal depuis 1824, il put, pour la première
+fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue
+par l'orage; sa maturité d'écrivain date de là. Il était de ces
+natures excellentes qui, comme les vins généreux, s'améliorent
+et se bonifient encore en avançant. Plus sa destinée
+continua depuis ce premier moment de s'établir et de se consolider,
+plus aussi son talent gagna en vigueur, en louable et
+libre emploi. Nommé il y a dix ans à l'Académie française, il
+y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière pour
+ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu'il
+avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d'articles pour le
+nouveau Dictionnaire historique de la langue française ne
+saurait être apprécié en ce moment que de ceux qui en ont
+entendu la lecture; ce qui est bien certain, c'est qu'il gardait,
+jusque dans des sujets en apparence voués au technique et à
+une sorte de sécheresse, toute la grâce et la fertilité de ses
+développements; il n'avait pas seulement la science de la philologie,
+il en avait surtout la muse<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> On a raconté une anecdote assez piquante: Nodier lisait dans
+une séance particulière de l'Académie l'article <i>Abolition</i> du
+Dictionnaire: «Abolition, substantif féminin, etc., etc...; prononcez
+<i>abolicion.</i>&mdash;«Votre dernière remarque me paraît inutile, dit un académicien
+présent, car on sait bien que devant l'<i>i</i> le <i>t</i> a toujours le son
+du <i>c</i>.»&mdash;«Mon cher confrère, ayez <i>picié</i> de mon ignorance, répond
+Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'<i>amicié</i> de me répéter
+la <i>moicié</i> de ce que vous venez de me dire.» On juge de l'éclat
+de rire universel qui saisit la docte assemblée; on ajoute que l'académicien
+réfuté (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.</blockquote>
+
+<p>Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous
+a jamais paru plus fécond d'idées, plus inépuisable d'aperçus,
+plus sûr de sa plume toujours si flexible et si légère, qu'en
+ces dernières années et dans les morceaux mêmes dont il enrichissait
+nos recueils, fiers à bon droit de son nom. Il avait
+acquis avec l'âge assez d'autorité, ou, si ce mot est trop grave
+pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre franchement
+l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou
+peut-être de nos progrès les plus vantés. Le docteur <i>Nèophobus</i>
+ne s'y épargnait pas, et ceux même qui se trouvaient
+atteints en passant ne lui gardaient pas rancune. Le propre
+de Nodier, son vrai don, était d'être inévitablement aimé. Il
+faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux, d'avoir, en plus
+d'une circonstance, opposé aux abus littéraires cette expression
+franche, cette contradiction indépendante qui, dans une
+nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait
+tout son prix.</p>
+
+<p>Le dernier morceau qu'il ait donné à cette <i>Revue</i>, le dernier
+acte de présence de Nodier, ç'a été ses agréables stances
+à M. Alfred de Musset:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai lu ta vive Odyssée</p>
+<p> Cadencée,</p>
+<p>J'ai lu tes sonnets aussi,</p>
+<p> Dieu merci!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On peut dire de cette jolie pièce mélodieuse, touchante, et
+dont le rhythme gracieux, mais exprès tombant et un peu
+affaibli, exprime à ravir un sourire déjà las, qu'elle a été le
+chant de cygne de Nodier:</p>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais reviens à la vesprée</p>
+<p> Peu parée,</p>
+<p>Bercer encor ton ami</p>
+<p> Endormi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Nodier, depuis bien des années, et même sans qu'aucune
+maladie positive se déclarât, ressentait souvent des fatigues
+extrêmes qui le faisaient se mettre au lit avant le soir, chercher
+le sommeil avant l'heure. Il aimait le sommeil, comme
+La Fontaine, et il l'a chanté en des vers délicieux, peu connus
+et que nous demandons à citer, comme exemple du jeu facile
+et habituel de cette fantaisie sensible:</p>
+
+<p>LE SOMMEIL.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange,</p>
+<p>Souffre sans s'émouvoir que je baise son front;</p>
+<p>Depuis que ces doux mots que l'amour seul échange</p>
+<p>Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Depuis qu'avec langueur j'assiste à la veillée</p>
+<p>Qu'enchantent son langage et son rire vermeil,</p>
+<p>Et la rose de mai sur sa joue effeuillée,</p>
+<p>Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le Sommeil, ce menteur au consolant mystère,</p>
+<p>Qui déjoue à son gré les vains succès du Temps,</p>
+<p>Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire</p>
+<p>Épand l'or du jeune âge et les fleurs du printemps.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animée</p>
+<p>Reprend ses jeux badins, son essor étourdi;</p>
+<p>Et je puise l'amour à sa coupe embaumée</p>
+<p>Où roule en serpentant le myrte reverdi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme un enchantement d'espérance et de joie,</p>
+<p>Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux,</p>
+<p>Où, sous des réseaux d'or et des voiles de soie,</p>
+<p>S'enchaînent des Esprits inconnus dans les cieux;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Soit que, dans un soleil où le jour n'a point d'ombre,</p>
+<p>Il me promène errant sur un firmament bleu,</p>
+<p>Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre</p>
+<p>Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'une tombe en riant et danse dans la plaine,</p>
+<p>Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon;</p>
+<p>L'une au zéphyr du soir emprunte son haleine,</p>
+<p>A l'astre du berger l'autre vole un rayon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme,</p>
+<p>C'est moi qui les instruis à ne rien refuser.</p>
+<p>Je n'ai jamais payé leurs rigueurs d'une larme,</p>
+<p>Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes,</p>
+<p>Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevants!</p>
+<p>S'il ne s'éteignait pas, ce bonheur des mensonges,</p>
+<p>Dans le néant des jours où souffrent les vivants!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou si la mort était ce que mon coeur envie,</p>
+<p>Quelque sommeil bien long, d'un long rêve charmé,</p>
+<p>La nuit des jours passés, le songe de la vie!</p>
+<p>Quel bonheur de mourir pour être encore aimé!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ainsi pensait-il depuis que s'étaient enfuies les belles années
+dans lesquelles le poète s'accoutume trop à enfermer tout son
+destin. Le souvenir, la réminiscence, le songe, venaient donc
+à son aide, et lui obéissaient au moindre signe, comme des
+esprits familiers et consolants. Plus d'une fois, nous l'avons
+vu, le matin, à quelque réunion d'amis à laquelle il était
+convié et dont il était l'âme: il arrivait au rendez-vous, fatigué,
+pâli, se traînant à peine; aux bonjours affectueux, aux
+questions empressées, il ne répondait d'abord que par une
+plainte, par une pensée de mort qu'on avait hâte d'étouffer.
+La réunion était complète, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait
+par degrés, que sa parole facile, élégante, retrouvait
+ses accents vibrants et doux, que le souvenir évoquait en
+lui les Ombres de ce passé charmant qu'il redemandait tout
+à l'heure au sommeil; le conteur-poète était devant nous;
+nous possédions Nodier encore une fois tout entier. Depuis
+des années, il avait si souvent parlé de la mort, et nous l'avions
+en toute rencontre retrouvé si vivant par l'esprit
+qu'on ne pouvait se figurer qu'il ne s'exagérât pas un peu ses
+maux, et à lui aussi on pourrait appliquer ce qu'on disait de
+M. Michaud, que la durée même de nos craintes refaisait à la
+longue nos espérances. On était tenté surtout de répéter avec
+M. Alfred de Musset:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ami, toi qu'a piqué l'abeille,</p>
+<p> Ton coeur veille,</p>
+<p>Et tu n'en saurais ni guérir,</p>
+<p> Ni mourir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais non, il y avait plus que la piqûre de l'abeille; l'aiguillon
+fatal était là. C'est trop longtemps insister et nous complaire
+à de gracieux retours que la gravité de la fin dernière vient
+couvrir et dominer. Nodier est mort en homme des espérances
+immortelles, en homme religieux et en chrétien. Ces
+idées, ces croyances du berceau et de la tombe, étaient de
+tout temps demeurées présentes à son imagination, à son
+coeur. Entouré de la famille la plus aimable et la plus aimée,
+d'une famille que l'adoption dès longtemps n'avait pas craint
+de faire plus nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui
+Jouaient la veille encore, ne pouvant rien comprendre à ces
+approches funèbres, de sa charmante fille, sa plus fidèle
+image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie, Nodier a traversé
+les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut les
+soutenir et les relever; si une pensée de prévoyance humaine
+est venue par moments tomber sur les siens, elle a été comprise,
+devinée et rassurée par la parole d'un ministre, son
+confrère, l'ami naturel des lettres<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>. Les témoignages d'intérêt
+et d'affection, durant toute sa maladie, ont été unanimes,
+universels; il y était sensible; il croyait trop à l'amitié
+qu'il inspirait pour s'en étonner. Il exprimait pourtant, parfois,
+et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne attendri,
+combien tout cela lui paraissait presque disproportionné avec
+une vie qui lui semblait, à lui, avoir toujours été si incomplète
+et si précaire. Ainsi l'auraient pensé d'eux-mêmes Le
+Sage ou l'abbé Prévost mourants<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>;</p>
+
+<p>Nodier allait être déjà un mort illustre. C'est un honneur
+de ce pays-ci et de cette France, on l'a remarqué, que l'esprit,
+à lui seul, y tienne tant de place, que, dès qu'il y a eu sur un
+talent ce rayon du ciel, la grâce et le charme, il soit finalement
+compris, apprécié, aimé, et qu'on sente si vite ce qu'on
+va perdre en le perdant. Comme le disait devant moi une
+femme de goût<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>, ce serait un grand seigneur ou un simple
+écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement:
+en France, à une certaine heure, il n'y a que l'esprit
+qui compte. Oui, l'esprit charmant, l'esprit aidé et servi
+du coeur. L'intérêt public, celui du monde proprement dit
+celui du peuple même; on l'a vu aux funérailles de Nodier
+cet intérêt d'autant plus touchant ici qu'il est plus désintéressé,
+éclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien
+été, qui n'a rien pu, qui n'a exercé d'autre pouvoir que le
+don de plaire et de charmer, ce nom-là est en un moment
+dans toutes les bouches, et tous le pleurent.</p>
+
+<p>1er Février 1844.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant, que
+je préfère à d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme
+cette heure de vérité, ce mot toutefois qu'il faudrait être lui pour prononcer
+comme il convient, avec sensibilité et ironie, avec un sourire
+dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur
+qui lui arrivaient en foule et ne cessèrent plus, dès qu'on le sut en danger:
+«Qui est-ce qui dirait, à voir tout cela, que je n'ai toujours été
+qu'un pauvre diable?»&mdash;Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre
+il ne voyait pas la Muse immortelle qui debout était derrière.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M. Molé.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>LA FONTAINE.</h3>
+
+<blockquote><p>
+(L'article suivant, écrit dans <i>le Globe</i> (15 septembre 1827), à propos des Fables
+de La Fontaine rapprochées de celles des autres auteurs par M. Robert, ajoute
+quelques détails et quelques développements au morceau que contient ce volume.)
+</p></blockquote>
+
+<p>La littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature française
+du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle; elle y a pris
+naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se reporter si
+l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité, et se faire une
+idée complète et naturelle de ses développements. Pour apprécier, en
+toute connaissance de cause, Racine et son système tragique, il n'est
+certes pas inutile d'avoir vu ce système, encore méconnaissable chez
+Jodelle et Garnier, recevoir grossièrement, sous la plume de Hardy,
+la forme qu'il ne perdra plus désormais, et n'arriver à l'auteur des
+<i>Frères ennemis</i> qu'après les élaborations de Mairet et avec la sanction
+du grand Corneille. On ne porterait de Molière qu'un jugement
+imparfait et hasardé si on l'isolait des vieux écrivains français auxquels
+il reprenait son bien sans façon, depuis Rabelais et Larivey jusqu'à
+Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-même, ce strict réformateur,
+qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui laissa trop
+peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances, Boileau
+ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de Malherbe;
+et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est forcé de
+remonter à Ronsard, à Des Portes, à Regnier, en un mot à toute cette
+école que le précurseur de Despréaux eut à combattre. Mais si ces
+études préliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce
+pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages? Contemporain
+et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier
+abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du
+génie; et ce serait plutôt à Molière qu'il ressemblerait, si l'on voulait
+qu'il ressemblât à quelqu'un parmi les grands poëtes de son âge. Rien
+qu'à lire une de ses fables ou l'un de ses contes après l'<i>Épître au Roi</i>
+ou l'<i>Iphigénie</i>, on sent qu'il a son idiome propre, ses modèles à part
+et ses prédilections secrètes. Il est fort facile et fort vrai de dire que
+La Fontaine se pénétra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit
+avec originalité; mais de Marot et de Rabelais à La Fontaine
+il n'y a pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie
+de talent et de goût qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite
+et si naturelle analogie de manière, à cette longue distance, a besoin
+d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a dû trouver
+en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et respectables
+maîtres, qui l'aura introduit dans leur familiarité: car l'idée
+ne lui serait jamais venue de <i>restituer</i> immédiatement leur <i>faire</i> et
+leur <i>dire</i>, ainsi que l'a tenté de nos jours le savant et ingénieux Courier.
+Ce n'était pas à beaucoup près un travailleur opiniâtre ni un
+érudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur de manuscrits,
+comme on l'a récemment avancé<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>, et il employait ses nuits à
+tout autre chose qu'à feuilleter de poudreux auteurs, ou à pâlir sur
+Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort à lire durant le jour.
+Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes fables,
+M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prétend nullement indiquer
+les sources où notre immortel fabuliste a puisé: «Je suis bien persuadé,
+dit-il, que la plupart lui ont été totalement inconnues.» Un
+tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent
+esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous
+essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle
+de M. Walckenaer, d'exposer avec précision quelles furent, selon
+nous, l'éducation et les études de La Fontaine, quelles sortes de traditions
+littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à
+plusieurs poëtes de l'âge suivant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette thèse: il
+avait intérêt à voir en toutes choses le laborieux.</blockquote>
+
+<p>Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport
+à La Fontaine et à son époque, les anciens poëmes français antérieurs
+à la découverte de l'imprimerie, si l'on excepte le <i>Roman de la Rose,</i>
+dont le souvenir s'était conservé, grâce à Marot, durant le XVIe siècle,
+et qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie,
+en effet, fut employée dans l'origine à fixer et à répandre les textes
+des écrivains grecs et latins, bien plus qu'à exhumer les oeuvres de
+nos vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait à eux; il
+arriva seulement que leurs successeurs profitèrent, depuis lors, du
+bénéfice général, et participèrent aux honneurs de l'impression. Marot,
+le premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver
+de l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maîtres: il restaura
+à grand'peine et publia Villon; il donna une édition du <i>Roman de la
+Rose,</i> dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son érudition n'était
+pas profonde, même en pareille matière, et très-probablement il
+déchiffrait cette langue surannée avec moins de sagacité et de certitude
+que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Méon ou M. Robert
+par exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurèrent le
+culte des antiquités nationales et les laissèrent en partage aux érudits,
+aux Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet,
+dont les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent
+d'erreurs et attestent une extrême inexpérience. L'école de Malherbe,
+par son dédain absolu pour le passé, n'était guère propre à
+réveiller le goût des curiosités gauloises, et on ne le retrouve un peu
+vif que chez Guillaume Colletet, Ménage, du Cange, Chapelain, La
+Monnoye, tous doctes de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siècle
+que les fabliaux et les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations
+et d'études sérieuses. Irons-nous donc, à l'exemple de certains
+critiques, ranger La Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de
+son temps, et mettre le bonhomme tout juste entre Ménage et La
+Monnoye, lesquels, comme on sait, tournaient si galamment les vers
+grecs et les offraient aux dames en guise de madrigaux? Il y a dans
+un recueil manuscrit du XIVe siècle une fable du <i>Renard</i> et du <i>Corbeau,</i>
+et dans cette fable on lit ce vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tenait en son bec un fourmage,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure, avec
+plusieurs personnes de mérite consultées par M. Robert, que notre fabuliste
+a évidemment dérobé son vers à l'obscur Ysopet, et que, pour
+s'en donner l'honneur, il s'est bien gardé d'éventer le larcin? Ainsi,
+le comte de Caylus, dès qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi
+d'un bel enthousiasme, crut y découvrir tout La Fontaine et tout Molière,
+et se plaignit amèrement du silence obstiné que ces illustres
+plagiaires avaient gardé sur leurs victimes. Un critique éclairé du <i>Journal
+des Débats,</i> séduit par quelques traits de vague ressemblance, et
+cédant aussi à cette influence secrète qu'exerce le paradoxe sur les
+meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup «et à nos
+contes, et à nos poëmes, et à nos <i>proverbes</i>, depuis le <i>Roman de
+Renart</i>, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu connaissance,
+jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment
+dans une de ses fables.» Quant aux farces de Tabarin, quant à nos
+contes, à nos poëmes <i>imprimés,</i> je pourrais tomber d'accord avec le
+savant critique; mais le <i>Roman de Renart</i>, alors manuscrit et inconnu,
+où le bonhomme l'eût-il été déterrer? et quand on le lui aurait mis
+entre les mains, de quelle façon s'y fût-il pris pour le déchiffrer,
+même <i>à grand renfort de besicles</i>, comme disent Rabelais et Paul-Louis?
+On voit dans le <i>Ménagiana</i> que Ménage (ou peut-être La Monnoye;
+je ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas à l'éditeur) eut
+communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio,
+intitulé <i>le Renart contrefait</i>, espèce de parodie du <i>Roman de
+Renart.</i> A propos d'un passage du poëme, il remarque que Mr de La
+Fontaine aurait pu en tirer parti pour une fable, et sa manière de dire
+fait entendre assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait
+pas. Nous persisterons donc à croire, jusqu'à démonstration positive
+du contraire, qu'en matière de poëmes et de romans d'une pareille
+date, l'aimable conteur était d'une ignorance précisément égale
+à celle de Marot, de Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture;
+on pourra même trouver que ces derniers le dispensaient assez naturellement
+des autres.</p>
+
+<p>L'esprit léger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait animé
+nos auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'épigrammes, ne s'était
+pas éteint vers le milieu du XVIe siècle, avec l'école de Marot, en
+la personne de Saint-Gelais. Malgré Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et
+leurs prétentions tragiques, épiques et pindariques, cet esprit, immortel
+en France, avait survécu, s'était insinué jusque parmi leur auguste
+troupe, et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulée, leur
+avait dicté bien souvent une chanson gracieuse et légère. D'Aubigné
+et Regnier, grands admirateurs et défenseurs de Ronsard, appartenaient
+par leur talent à l'ancienne poésie, et lui rendaient son accent
+d'énergie familière et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naïve; Passerat
+et Gilles Durant lui conservaient son badinage ingénieux et ses
+piquantes finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement
+ces habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus
+d'une fois, dans l'épigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfé, Colletet,
+mademoiselle de Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres
+illustres de cet âge, aimaient notre ancienne littérature, tout en
+lui préférant la leur. Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet
+italien avait détrôné le rondeau gaulois, les ballades et les chants
+royaux: Voiture, Sarasin, Benserade, y revinrent, et cherchèrent de
+plus à reproduire le style des maîtres du genre. Mais déjà, depuis 1621,
+La Fontaine était né, vers le même temps que Molière, quinze ans
+avant Boileau, dix-huit ans avant Racine.</p>
+
+<p>Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres
+disent 1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 1654,
+par la faible comédie de <i>l'Eunuque</i>. La Fontaine avait donc quarante
+et un ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique.
+Quelle explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là
+sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même?
+Ou bien s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à
+cette facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa
+vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du
+bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe?
+J'avoue qu'<i>a priori</i> cette dernière opinion me répugne; et,
+sans être de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en
+poésie, je crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de
+veilles, quand il s'agit d'une fable ou d'un conte, dût la fable être
+celle de la <i>Laitière</i> et du <i>Pot au lait</i>, et le conte celui de <i>la Courtisane
+amoureuse</i>. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages,
+ce ne peut être aujourd'hui l'objet d'un doute. Il <i>confesse</i>, dans la
+préface de <i>Psyché</i>, «que la prose lui coûte autant que les vers.» Ses
+manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mêmes détails.)
+Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de
+Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins
+près pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment
+sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on
+voudra cette exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant,
+d'après un précepte de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui
+la composition était d'autant moins facile que les résultats le paraissent
+davantage, on n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel
+enchaînement d'études secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série
+d'épreuves et d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au
+Parnasse et mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de
+recevoir des neuf vierges le <i>chapeau de laurier,</i> attribut de maître en
+poésie, à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité,
+autant vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit
+d'un long somme jusqu'à cet âge, et se trouva poëte au réveil.
+Mais le mot de l'énigme est plus simple. Livré, après une première
+éducation très-incomplète, à toutes les dissipations de la jeunesse et
+des sens, La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui
+passait par Château-Thierry, l'ode de Malherbe: <i>Que direz-vous, races
+futures,</i> etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit
+feu aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de
+<i>l'Homme.</i> Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques
+et dans le genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants
+et dans le goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement,
+rien ne nous a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de
+son parent Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement
+à l'étude de l'antiquité: il lut et relut avec délices Térence, Horace,
+Virgile, dans les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans
+les traductions. Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps,
+passablement nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était
+encore fort en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de
+La Fontaine, maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer
+pour un très-agréable poëte de province, quand un oncle de sa
+femme, le conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant
+Fouquet, vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde
+littéraire, il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux,
+madrigaux, sixains, dizains, poëmes allégoriques, et put bientôt paraître
+le successeur immédiat de Voiture et de Sarasin, le rival de
+Saint-Évremond et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur
+d'adulation et de galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de
+simplicité et de sentiment. A cette époque, La Fontaine fréquentait
+avec assiduité la maison de Guillaume Colletet, père du rimeur crotté
+et famélique, depuis fustigé par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement
+enclin, selon l'expression de Ménage, aux amours <i>ancillaires</i>,
+avait épousé, l'une après l'autre, trois de ses servantes, et en
+était, pour le moment, à sa troisième et dernière, appelée Claudine,
+dont la beauté, jointe à la réputation d'esprit que lui faisait son mari
+débonnaire, attirait chez elle une foule d'adorateurs. Comme on y
+causait beaucoup littérature, et que Colletet avait une connaissance
+particulière et un amour ardent de nos vieux poëtes<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>, La Fontaine
+ne dut pas moins retirer d'instruction auprès de l'époux que d'agrément
+auprès de la dame. Je suis sûr que plus tard il lui arriva de
+regretter la table du bon Colletet, où, avec bien d'autres licences, il
+avait celle d'admirer à son aise Crétin, Coquillart, Guillaume Alexis,
+Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfé, voire même Ronsard<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>,
+sans craindre les bourrasques de Boileau. Et Racine, le doux et tendre
+Racine, qui avait plus d'un faible de commun avec La Fontaine, n'était-il
+pas obligé aussi de se cacher de Boileau, pour oser rire des
+facéties de Scarron?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> Colletet avait été l'un des cinq auteurs qui formaient le conseil littéraire
+de Richelieu; et, grâce aux largesses du cardinal, il avait pu acheter dans le
+faubourg Saint-Marceau, tout à côté de l'ancien logement de Baïf, une maison que
+Ronsard avait autrefois habitée; circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de
+remémorer. Il y eut un moment où les deux Colletet père et fils, et la belle-mère
+de celui-ci, la <i>belle-maman</i>, comme il disait, se faisaient à qui mieux mieux en
+madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait prêter assez matière aux rieurs
+du temps (<i>Mémoires de Critique et de Littérature</i>, par d'Artigny, tome VI).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu qu'il se trouve
+chez La Fontaine, n'y figure guère autrement ni mieux que chez les autres contemporains;
+dans une lettre de lui à Racine (1686), on lit: <i>Ronsard est dur,
+sans goût, sans choix</i>, etc.; et il lui oppose Racan, si élégant et agréable malgré
+son ignorance. La Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisément,
+avait pour lors adopté sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublié ce
+qu'autrefois le vieux Colletet lui avait dû en raconter.</blockquote>
+
+<p>Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de
+notre poëte. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé que, durant les vingt
+ans écoulés depuis l'aventure de l'ode jusqu'à la publication de <i>Joconde</i>
+(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le
+genre et sur le ton à la mode, un grand nombre de vers dont très-peu
+nous sont restés, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-à-dire
+depuis les débuts de Boileau et de Racine, plus de goût, de correction,
+de maturité, et parut adopter comme une seconde manière, il
+garda toujours assez de la première pour qu'on reconnût en lui le
+commensal du vieux Colletet, le disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Évremond.
+Ce n'est pas seulement à la physionomie de son style qu'on
+s'en aperçoit: le choix peu scrupuleux de ses sujets, et, encore plus,
+le déréglement absolu de sa vie, se ressentaient des habitudes de la
+<i>bonne</i> Régence; le favori de Fouquet avait longtemps vécu au milieu
+des scandales de Saint-Mandé; il les avait célébrés, partagés, et était
+resté fidèle aux moeurs autant qu'à la mémoire d'<i>Oronte</i>. Louis XIV
+du moins, même avant sa réforme, voulait qu'on mît dans le désordre
+plus de mesure et de <i>décorum</i>. Ces circonstances réunies nous semblent
+propres à expliquer la défaveur de La Fontaine à la cour, et l'injustice
+dont on accuse l'auteur de l'<i>Art poétique</i> de s'être rendu coupable
+envers lui.</p>
+
+<p>A ne les considérer que sous le côté littéraire, il est permis de soupçonner
+que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-être pas tout ce
+qu'il fallait pour s'apprécier complétement l'un l'autre; ils représentaient,
+en quelque sorte, deux systèmes différents, sinon opposés, de
+langue et de poésie. Un long parallèle entre eux serait superflu. On
+connaît assez les principes et les préceptes de notre législateur littéraire.
+Son ami, trop humble pour se croire son rival, en continuant
+de cheminer dans les voies tracées, se contentait d'être le dernier et
+le plus parfait de nos vieux poëtes. C'était, il est vrai, un vieux poëte
+unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant à nul autre,
+ni à <i>maître Vincent</i>, ni à <i>maître Clément</i>, ni à <i>maître François</i>; un
+vieux poëte, adorateur de Platon, <i>fou de Machiavel</i>, <i>entêté de Boccace</i>,
+qui chérissait Homère et l'Arioste, oubliait de dîner pour Tite-Live,
+goûtait Térence en profitant de Tabarin, qu'une ode de Malherbe
+transportait presque à l'égal de <i>Peau d'Ane</i>, et dont l'admiration vive
+et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait toutes les beautés,
+s'ouvrait à toutes les impressions, en recevait indifféremment du <i>nord</i>
+ou du <i>midi</i>, et trouvait place même pour le prophète Baruch, quand
+Baruch il y avait<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>. De tant de richesses amassées au jour le jour,
+sans efforts et sans dessein, déposées et fondues ensemble dans le naturel
+le plus heureux du monde, s'était formé avec l'âge cet inimitable
+style, à la fois trop complexe et trop simple pour être défini, et
+qu'on caractérise en l'appelant celui de La Fontaine. Que Boileau n'ait
+pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et Louis Racine l'assurent)
+que ce style n'appartient pas en propre à La Fontaine, et n'est qu'un
+emprunt de Marot et de Rabelais, nous répugnons à le croire; ou, s'il
+l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait pas. Sa dissertation
+sur <i>Joconde</i>, et vingt passages formels où il rend à son confrère un
+éclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est pourtant vraisemblable
+que le censeur austère qui se repentait d'avoir loué Voiture,
+qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Évremond un <i>charlatan de
+ruelles</i>, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence sur la fadeur
+galante, la morale <i>lubrique</i>, les restes de faux goût et les négligences
+nombreuses du charmant poëte<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>. Mais ce ne serait pas assez pour
+motiver l'omission du nom de La Fontaine dans <i>l'Art poétique</i>, si l'on
+ne songeait que, par son attachement pour Fouquet, et principalement
+par la publication de ses contes, le bonhomme avait provoqué le mécontentement
+du monarque, si sévère en fait de convenance, et qu'il
+eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les Saint-Évremond
+et les Bussy, beaux-esprits espiègles et libertins, furent également
+victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier, je ne dis pas
+l'amitié, mais l'équité, à la peur de déplaire; du moins aucune pensée
+de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se glisser ensuite entre
+les deux grands écrivains un refroidissement qui augmenta avec les
+années, la faute n'en fut pas à lui tout entière. Lui-même il déplorait
+sincèrement, dans l'homme illustre et bon, les penchants, désormais
+sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus au commerce des honnêtes
+gens de son âge. Ainsi s'étaient tristement évanouies ces brillantes
+et douces réunions de la rue du Vieux-Colombier et de la maison
+d'Auteuil. Molière et Racine avaient de bonne heure cessé de se voir;
+Chapelle, adonné à des goûts crapuleux, était perdu pour ses amis,
+et La Fontaine aussi les affligeait par de longs désordres qui souillèrent
+à la fois son génie et sa vieillesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> La Fontaine ayant appris que le savant Huet désirait voir la traduction
+italienne des <i>Institutions</i> de Quintilien par Toscanella, qu'il possédait, s'empressa
+de la lui offrir en y joignant cette Épitre naïve en l'honneur des anciens et de
+Quintilien: ce qui prouvait, dit Huet, la candeur du poëte, lequel, en se
+déclarant pour les anciens contre les modernes dont il était l'un des plus agréables
+auteurs, plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le <i>Commentaire</i> latin
+de Huet sur lui-même, qui renferme de curieux jugements peu connus sur Boileau,
+Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au <i>Huetiana</i>, qui n'est pas la même
+chose.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> Dans une lettre à Charles Perrault (1701), Boileau, voulant montrer qu'on
+n'a point envié la gloire aux poëtes modernes dans ce siècle, dit: «Avec quels
+battements de mains n'y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, de Sarasin
+et de La Fontaine! etc.» On le voit, pour lui La Fontaine était de cette famille
+un peu antérieure au pur et grand goût de Louis XIV.</blockquote>
+
+<p>Comme poëte, il fut, avons-nous dit, le dernier de son école, et
+n'eut, à proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions
+point, toutefois, que bien des rapports d'inclinations et même de talent
+le liaient à Chapelle et à Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion,
+il venait fréquemment deviser et boire sous les marronniers
+du Temple, à la même table où s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau
+et le jeune Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole,
+puisa au sein de cette société joyeuse, où circulait l'esprit des
+deux Régences, certaines habitudes gauloises de licence, de malice et
+de gaieté, qui firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur
+de Villon, quoiqu'à dire vrai Voltaire n'eût peut-être jamais lu Villon,
+et que, pour un convive du Temple, il parlât trop lestement de La
+Fontaine...</p>
+
+<p><b>FIN DU TOME PREMIER.</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES<br>
+
+DU PREMIER VOLUME.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Préface.</p>
+<p>Boileau.</p>
+<p>La Fontaine de Boileau, épître.</p>
+<p>Pierre Corneille.</p>
+<p>La Fontaine.</p>
+<p>Racine.</p>
+<p>La reprise de <i>Bérénice</i>.</p>
+<p>Jean-Baptiste Rousseau.</p>
+<p>Le Brun.</p>
+<p>Mathurin Regnier et André Chénier.</p>
+<p>Documents inédits sur André Chénier.</p>
+<p>George Farcy.</p>
+<p>Diderot.</p>
+<p>L'abbé Prévost.</p>
+<p>M. Andrieux.</p>
+<p>M. Jouffroy.</p>
+<p>M. Ampère.</p>
+<p>Du Génie critique et de Bayle.</p>
+<p>La Bruyère.</p>
+<p>Millevoye.</p>
+<p>Des Soirées littéraires.</p>
+<p>Charles Nodier.</p>
+<p>Charles Nodier après les funérailles.</p>
+<p>Appendice sur La Fontaine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><b>FIN DE LA TABLE.</b></p>
+ </div> </div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13594 ***</div>
+</body>
+</html>