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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:27 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + +PORTRAITS LITTÉRAIRES + +PAR C.-A. SAINTE-BEUVE +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. + +Nouvelle Édition +revue et corrigée. + +1862 + + + +I + +BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE +BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRÉ CHÉNIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBÉ +PRÉVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPÈRE, BAYLE, LA BRUYÈRE, +MILLEVOYE, CHARLES NODIER. + +Chaque publication de ces volumes de critique est une manière pour moi +de liquider en quelque sorte le passé, de mettre ordre à mes affaires +littéraires.» C'est ce que je disais dans une dernière édition de ces +portraits, et j'ai tâché de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit +qu'une édition nouvelle à laquelle un choix sévère a présidé, j'ai fait +en sorte qu'elle parût à certains égards véritablement augmentée. En +parlant ainsi, j'entends bien n'en pas séparer le volume intitulé: +_Portraits de Femmes_, qu'on a jugé plus commode d'isoler et d'assortir +en une même suite, mais qui fait partie intégrante de ce que j'appelle +ma présente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouvé place +dans ces volumes; ç'a été un moyen de rendre la ressemblance de plus +en plus fidèle. J'ai ajouté çà et là bien des petites notes et corrigé +quelques erreurs. C'est à quoi les réimpressions surtout sont bonnes; +les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire +littéraire prête tant aux inadvertances par les particularités dont elle +abonde! Le docteur Boileau, frère du satirique, a écrit en latin un +petit traité sur les bévues des auteurs illustres; et, en les relevant, +on assure qu'il en a commis à son tour. J'ai fait de plus en plus mon +possible pour éviter de trop grossir cette liste fatale, où les +grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'à eux-mêmes. +«L'histoire littéraire est une mer sans rivage,» avait coutume de dire +M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par conséquent ses +écueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu même des +soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa +douceur et sa récompense. + +Septembre 1843. + + + +BOILEAU[1] + +[Note 1: Cet article fut le premier du premier numéro de la _Revue +de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez +légère de _Littérature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Véron) +avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? +ces modèles toujours présents, venir les ranger parmi les _anciens_! +Quinze ans après, M. Cousin, à propos de Pascal, posait en principe, au +sein de l'Académie, qu'il était temps de traiter les auteurs du siècle +de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Académie applaudissait.--Il est +vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entré méthodiquement +dans cette voie, on s'est mis à appliquer aux oeuvres du XVIIe siècle +tous les procédés de la critique comme l'entendaient les anciens +grammairiens. On s'est attaché à fixer le texte de chaque auteur; on en +a dressé des lexiques. Je ne blâme pas ces soins; bien loin de là, je +les honore, et j'en profite; le moment en était venu sans doute; mais +l'opiniâtreté du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop +souvent la vivacité de l'impression littéraire, et tient lieu du goût. +On creuse, on pioche à fond chaque coin et recoin du XVIIe siècle. +Est-on arrivé, pour cela, à le sentir, à le goûter avec plus de justesse +ou de délicatesse qu'auparavant?] + +Depuis plus d'un siècle que Boileau est mort, de longues et continuelles +querelles se sont élevées à son sujet. Tandis que la postérité +acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille, +des Molière, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on +revisait avec une singulière rigueur les titres de Boileau au génie +poétique; et il n'a guère tenu à Fontenelle, à d'Alembert, à Helvétius, +à Condillac, à Marmontel, et par instants à Voltaire lui-même, que cette +grande renommée classique ne fût entamée. On sait le motif de presque +toutes les hostilités et les antipathies d'alors: c'est que Boileau +n'était pas _sensible_; on invoquait là-dessus certaine anecdote, +plus que suspecte, insérée à _l'Année littéraire_, et reproduite par +Helvétius; et comme au dix-huitième siècle le _sentiment_ se mêlait à +tout, à une description de Saint-Lambert, à un conte de Crébillon fils, +ou à l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les +philosophes et les géomètres avaient pris Boileau en grande aversion[2]. +Pourtant, malgré leurs épigrammes et leurs demi-sourires, sa renommée +littéraire résista et se consolida de jour en jour. Le _Poète du bon +sens_, le _législateur de notre Parnasse_ garda son rang suprême. Le mot +de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit +fortune et passa en proverbe; les idées positives du XVIIIe siècle et la +philosophie condillacienne, en triomphant, semblèrent marquer d'un sceau +plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique et du plus +correct des poëtes. Mais ce fut surtout lorsqu'une école nouvelle +s'éleva en littérature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux +d'abord, commencèrent de mettre en avant des théories inusitées et les +appliquèrent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations +on revint de toutes parts à Boileau comme à un ancêtre illustre et qu'on +se rallia à son nom dans chaque mêlée. Les académies proposèrent à +l'envi son éloge: les éditions de ses oeuvres se multiplièrent; des +commentateurs distingués, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, +l'environnèrent des assortiments de leur goût et de leur érudition; M. +Daunou en particulier, ce vénérable représentant de la littérature et +de la philosophie du XVIIIe siècle, rangea autour de Boileau, avec une +sorte de piété, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies +qui se rattachent à cette grande cause littéraire et philosophique. +Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment +protégé Boileau contre ces idées nouvelles, d'abord obscures et +décriées, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont +plus en effet, comme au XVIIIe siècle, de piquantes épigrammes et des +personnalités moqueuses; c'est une forte et sérieuse attaque contre les +principes et le fond même de la poétique de Boileau; c'est un examen +tout littéraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire +sévère sur les qualités de poëte qui étaient ou n'étaient pas en lui. +Les épigrammes même ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre +lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais goût de les +répéter. Nous n'aurons pas de peine à nous les interdire dans le petit +nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas +non plus à instruire un procès régulier et à prononcer des conclusions +définitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec +nos lecteurs, de l'étudier dans son intimité, de l'envisager en détail +selon notre point de vue et les idées de notre siècle, passant tour à +tour de l'homme à l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poëte de Louis le +Grand, n'éludant pas à la rencontre les graves questions d'art et de +style, les éclaircissant peut-être quelquefois sans prétendre jamais les +résoudre. Il est bon, à chaque époque littéraire nouvelle, de repasser +en son esprit et de revivifier les idées qui sont représentées par +certains noms devenus sacramentels, dût-on n'y rien changer, à peu +près comme à chaque nouveau règne on refrappe monnaie et on rajeunit +l'effigie sans altérer le poids. + +[Note 2: Rien ne saurait mieux donner idée du degré de défaveur que +la réputation de Boileau encourait à un certain moment, que de voir dans +l'excellent recueil intitulé _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page +243) le passage suivant d'un article sur l'_Épître en vers_, adressé de +Montpellier aux rédacteurs du journal; ce passage, à mon sens, par son +incidence même et son hasard tout naturel, exprime mieux l'état de +l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: «Boileau, est-il +dit, qui vint ensuite (après Regnier), mit dans ce qu'il écrivit en ce +genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus +célèbre poëte de ce siècle que nous avons emprunté ce jugement sur les +Épîtres de Boileau, parce qu'une infinité de personnes dont l'autorité +n'est point à mépriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus +défavorablement, nous avons craint, en nous élevant contre leur opinion, +de mettre nos erreurs à la place des leurs.» Que de précautions pour +oser louer!] + +De nos jours, une haute et philosophique méthode s'est introduite dans +toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les +actions, les écrits d'un homme célèbre, on commence par bien examiner et +décrire l'époque qui précéda sa venue, la société qui le reçut dans son +sein, le mouvement général imprimé aux esprits; on reconnaît et l'on +dispose, par avance, la grande scène où le personnage doit jouer son +rôle; du moment qu'il intervient, tous les développements de sa force, +tous les obstacles, tous les contrecoups sont prévus, expliqués, +justifiés; et de ce spectacle harmonieux il résulte par degrés, +dans l'âme du lecteur, une satisfaction pacifique où se repose +l'intelligence. Cette méthode ne triomphe jamais avec une évidence plus +entière et plus éclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'état, +les conquérants, les théologiens, les philosophes; mais quand elle +s'applique aux poètes et aux artistes, qui sont souvent des gens de +retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus fréquentes et +il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idées +différents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme, +chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le +médiocre à côté du passable, et le passable à côté de l'excellent, dans +l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici +peut toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice +du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et légitimes +raisonnements sur les races ou les époques prosaïques; mais il plaira +à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie, ou qu'un autre jour André +Chénier naisse et meure au XVIIIe siècle. Sans doute ces aptitudes +singulières, ces facultés merveilleuses reçues en naissant se +coordonnent toujours tôt ou tard avec le siècle dans lequel elles sont +jetées et en subissent dès inflexions durables. Mais pourtant ici +l'initiative humaine est en première ligne et moins sujette aux causes +générales; l'énergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, +s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas à l'artiste, +pour accomplir sa destinée, de se créer un asile obscur dans ce grand +mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublié, où il +puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que +lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poëte, surtout d'un poëte qui ne +représente pas toute une époque, il est mieux de ne pas compliquer dès +l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en +tenir, en commençant, au caractère privé, aux liaisons domestiques, et +de suivre l'individu de près dans sa destinée intérieure, sauf ensuite, +quand on le connaîtra bien, à le traduire au grand jour, et à le +confronter avec son siècle. C'est ce que nous ferons simplement pour +Boileau. + +_Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats_ (1636), comme il le +dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau passa son enfance et sa +première jeunesse rue de Harlay (ou peut-être rue de Jérusalem), dans +une maison du temps d'Henri IV, et eut à loisir sous les yeux le +spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mère +en bas âge; la famille était nombreuse et son père très-occupé; le jeune +enfant se trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa +santé en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait +tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit +rêveuse et que son jeune âge n'était pas environné de tendresse, il +s'accoutuma de bonne heure à voir les choses avec sens, sévérité et +brusquerie mordante. On le mit bientôt au collège, où il achevait sa +quatrième, lorsqu'il fut attaqué de la pierre; il fallut le tailler, et +l'opération faite en apparence avec succès lui laissa cependant pour le +reste de sa vie une très-grande incommodité. Au collège, Boileau lisait, +outre les auteurs classiques, beaucoup de poëmes modernes, de romans, +et, bien qu'il composât lui-même, selon l'usage des rhétoriciens, +d'assez mauvaises tragédies, son goût et son talent pour les vers +étaient déjà reconnus de ses maîtres. En sortant de philosophie, il fut +mis au droit; son père mort, il continua de demeurer chez son frère +Jérôme qui avait hérité de la charge de greffier, se fit recevoir +avocat, et bientôt, las de la chicane, il s'essaya à la théologie sans +plus de goût ni de succès. Il n'y obtint qu'un bénéfice de 800 livres +qu'il résigna après quelques années de jouissance, au profit, dit-on, de +la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimée et qui se +faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a même révoqué en +doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort +passionnée, et lui-même convient qu'il est _très-peu voluptueux_. Ce +petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premières années de +sa vie nous mènent jusqu'en 1660, époque où il débute dans le monde +littéraire par la publication de ses premières satires. + +Les circonstances extérieures étant données, l'état politique et social +étant connu, on conçoit quelle dut être sur une nature comme celle +de Boileau l'influence de cette première éducation, de ces habitudes +domestiques et de tout cet intérieur. Rien de tendre, rien de maternel +autour de cette enfance infirme et stérile; rien pour elle de bien +inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de +chicane auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui +enlève et fasse qu'on s'écrie avec Ducis: «Oh! que toutes ces pauvres +maisons bourgeoises rient à mon coeur!» Sans doute à une époque +d'analyse et de retour sur soi-même, une âme d'enfant rêveur eût tiré +parti de cette gêne et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer +alors, et d'ailleurs l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. Il y +avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; +déjà Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poésie de ces +moeurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche; mais Boileau +avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété dans son sourire, qui +lui interdisait les débauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les +moeurs avaient perdu en saillie depuis que la régularité d'Henri IV +avait passé dessus: Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet +hautement poétique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune +vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser +en ce temps-là? Le sens du moyen-âge était complètement perdu; l'âme +seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne +voyait guère dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin. +Aussi que sort-il tout à coup, et pour premier essai, de cette verve de +vingt-quatre ans, de cette existence de poëte si longtemps misérable et +comprimée? Ce n'est ni la pieuse et sublime mélancolie du _Penseroso_ +s'égarant de nuit, tout en larmes, sous les cloîtres gothiques et les +arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur +les orgies nocturnes, les allées obscures et les escaliers en limaçon de +la Cité; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin du feu, +comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand +auteur_, qui fait ses adieux à la ville, d'après Juvénal; c'est une +autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une +raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et +avaient usurpé une grande réputation à la ville et à la cour. Le frère +de Gilles Boileau débutait, comme son caustique aîné, par prendre à +partie les Cotin et les Ménage. Pour verve unique, il avait _la haine +des sots livres_. + +Nous venons de dire que le sens du moyen-âge était déjà perdu depuis +longtemps; il n'avait pas survécu en France au XVIe siècle; l'invasion +grecque et romaine de la Renaissance l'avait étouffé. Toutefois, en +attendant que cette grande et longue décadence du moyen-âge fût menée à +terme, ce qui n'arriva qu'à la fin du XVIIIe siècle, en attendant que +l'ère véritablement moderne commençât pour la société et pour l'art en +particulier, la France, à peine reposée des agitations de la Ligue et de +la Fronde, se créait lentement une littérature, une poésie, tardive sans +doute et quelque peu artificielle, mais d'un mélange habilement fondu, +originale dans son imitation, et belle encore au déclin de la société +dont elle décorait la ruine. Le drame mis à part, on peut considérer +Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement +poétique qui se produisit durant les deux derniers siècles, aux sommités +et à la surface de la société française. Ils se distinguent tous les +deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans +pitié contre leurs devanciers immédiats. Malherbe est inexorable pour +Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour +Colletet, Ménage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout +celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'équité; pourtant, +même quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'à la +manière un peu vulgaire du bon sens, c'est-à-dire sans portée, sans +principes, avec des vues incomplètes, insuffisantes. Ce sont des +médecins empiriques; ils s'attaquent à des vices réels, mais extérieurs, +à des symptômes d'une poésie déjà corrompue au fond; et, pour la +régénérer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et +Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent détestables, ils en +concluent qu'il n'y a de vrai goût, de poésie véritable, que chez les +anciens; ils négligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les +grands rénovateurs de l'art au moyen-âge; ils en jugent à l'aveugle par +quelques pointes de Pétrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels +s'étaient attachés les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis +XIII. Et lorsque dans leurs idées de réforme, ils ont décidé de revenir +à l'antiquité grecque et romaine, toujours fidèles à cette logique +incomplète du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se +tiennent aux Romains de préférence aux Grecs; et le siècle d'Auguste +leur présente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces +incertitudes et ces inconséquences étaient inévitables en un siècle +épisodique, sous un règne en quelque sorte accidentel, et qui ne +plongeait profondément ni dans le passé ni dans l'avenir. Alors les +arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la même sphère et +d'être ramenés sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient +isolés chacun à son extrémité et n'agissaient qu'à la surface. Perrault, +Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, +dans la manière et le procédé, des traits généraux de ressemblance, ne +s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnés +qu'ils étaient dans le technique et le métier. Aux époques vraiment +_palingénésiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homère inspire +suppléerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Pétrarque ou +Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons à +Boileau. Il eût été trop dur d'appliquer à lui seul des observations qui +tombent sur tout son siècle, mais auxquelles il a nécessairement grande +part en qualité de poëte critique et de législateur littéraire. + +C'est là en effet le rôle et la position que prend Boileau par ses +premiers essais. Dès 1664, c'est-à-dire à l'âge de vingt-huit ans, nous +le voyons intimement lié avec tout ce que la littérature du temps a de +plus illustre, avec La Fontaine et Molière déjà célèbres, avec Racine +dont il devient le guide et le conseiller. Les dîners de la rue du +Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le +dé de la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de M. +de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sévigné, connaît +les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses décisions en +matière de goût font loi. Présenté à la cour en 1669, il est nommé +historiographe en 1677; à cette époque, par la publication de presque +toutes ses satires et ses épîtres, de son _Art poétique_ et des quatre +premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degré de sa +réputation. + +Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nommé historiographe; on +peut dire que sa carrière littéraire se termine à cet âge. En effet, +durant les quinze années qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que +les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu'à la fin de sa vie +(1711), c'est-à-dire pendant dix-huit autres années, il ne fit plus que +la satire _sur les Femmes, l'Ode à Namur_, les épîtres _à ses Vers, à +Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur +l'Équivoque_. Cherchons dans la vie privée de Boileau l'explication de +ces irrégularités, et tirons-en quelques conséquences sur la qualité de +son talent. + +Pendant le temps de sa renommée croissante, Boileau avait continué de +loger chez son frère le greffier Jérôme. Cet intérieur devait être assez +peu agréable au poëte, car la femme de Jérôme était, à ce qu'il paraît, +grondeuse et revêche. Mais les distractions du monde ne permettaient +guère alors à Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui +troublaient le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il +logea quelques années chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais +bientôt, après avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et +d'Alsace, il put acheter avec les libéralités du roi une petite maison +à Auteuil, et on l'y trouve installé dès 1687. Sa santé d'ailleurs, +toujours si délicate, s'était dérangée de nouveau; il éprouvait une +extinction de voix et une surdité qui lui interdisaient le monde et la +cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend +à le mieux connaître; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas +alors, durant près de trente ans, livré à lui-même, faible de corps, +mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger +avec plus de vérité et de certitude ses productions antérieures et +assigner les limites de ses facultés. Eh bien! le dirons-nous? chose +étrange, inouïe! pendant ce long séjour aux champs, en proie aux +infirmités du corps qui, laissant l'âme entière, la disposent à la +tristesse et à la rêverie, pas un mot de conversation, pas une ligne +de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une émotion +tendre, un sentiment naïf et vrai de la nature et de la campagne[3]. + +[Note 3: Afin d'être juste, il ne faut pourtant pas oublier que +quelques années auparavant (1677), dans l'Épître à M. de Lamoignon, le +poëte avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile près +La Roche-Guyon, où il était allé passer l'été chez son neveu Dongois. Il +y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraîches délices des champs, +les divers détails du paysage; c'est là qu'il est question de gaules +_non plantés_, + + Et de noyers souvent du passant insultés. + +Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux, +sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec +l'Age.--Puisque nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer +encore que la fontaine _Polycrècne_, dont il est question dans la +même épître et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville, +fontaine chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du +temps, Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de +_fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le +bassin a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir +ci-après l'épître en vers sur ce sujet.)] + + +Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et +profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au +delà des mers, parcourant les contrées aimées du soleil et la patrie des +citronniers, se balançant tout le soir dans une gondole, à Venise ou à +Baïa, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: +voyez Horace, comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit champ, d'une +petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulùm +sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et +s'oublier de longues heures sous un chêne; comme il entend à merveille +les bois, les eaux, les prés, les garennes et les lapins broutant le +thym et la rosée, les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et +leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil, +comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les +revers de coteaux! «J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il à l'un de ses +amis, dans les plaines de bruyères, et quelquefois entre des buissons +qui sont couverts de fleurs et qui chantent.» Rien de tout cela chez +Boileau. Que fait-il donc à Auteuil? Il y soigne sa santé, il y traite +ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause, +après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Cotin, Charpentier ou +Perrault, comme Nicole causait théologie sous les admirables ombrages de +Port-Royal; il écrit à Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir +du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, +qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume +blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il rêve et +récite aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namùr. +Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse _épître à +Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transformé en _gouverneur_ du +jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chèvre-feuil_, et +_exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait même +à Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmités +augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enlevés. +Disons, à la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le +talent avec une attention sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié +plus qu'à toute autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et +adressée à M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce +passage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance de +Boileau: «Il me semble, monsieur, que voilà une longue lettre. Mais +quoi? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui à Auteuil m'a comme +transporté à Reims, où je me suis imaginé que je vous entretenois dans +votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous +ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium +surgentis.» Aux infirmités de l'âge se joignirent encore un procès +désagréable à soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau, +depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds à Versailles; il +jugeait tristement les choses et les hommes; et même, en matière de +goût, la décadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à +regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine à +concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil +et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame, chez le chanoine +Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piété sans doute, +comme le dit le Nécrologe de Port-Royal; mais l'économie y entra aussi +pour quelque chose, car il ne haïssait pas l'argent[4]. La vieillesse +du poëte historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du +Monarque. + +[Note 4: Cizeron-Rival, d'après Brossette, _Récréations +littéraires_.] + +On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur +Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve ce titre aux +êtres fortement doués d'imagination et d'âme: son _Lutrin_ toutefois +nous révèle un talent capable d'invention, et surtout des beautés +pittoresques de détail. Boileau, selon nous, est un esprit sensé et +fin, poli et mordant, peu fécond; d'une agréable brusquerie; religieux +observateur du vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction +savante, d'un enjouement ingénieux; l'oracle de la cour et des lettrés +d'alors; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de +Bussy, à M. Daguesseau et à madame de Sévigné, à M. Arnauld et à madame +de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agréer aux vieux, +pour être estimé de tous honnête homme et d'un mérite solide. C'est le +_poète-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais véridique, irascible +à l'idée du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par +sentiment d'équité littéraire à une sorte d'attendrissement moral et +de rayonnement lumineux, comme dans son Épître à Racine[6]. Celui-ci +représente très-bien le côté tendre et passionné de Louis XIV et de sa +cour; Boileau en représente non moins parfaitement la gravité soutenue, +le bon sens probe relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et +la poétique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, +la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les arts du +temps: c'est le même mélange de sens droit et d'insuffisance, de vues +provisoirement justes, mais peu décisives. + +[Note 5: Voir l'agréable conversation entre Despréaux, Racine, M. +Daguesseau, l'abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et +publiée par Adry, à la fin de son édition de la _Princesse de Clèves_ +(1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du +sceptre, passa la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir +tête à tout venant: «Il est heureux comme un roi (écrivait Racine, +1698), dans sa solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle +ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel +écot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns +les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour +moi, j'aurois cent fois vendu la maison.» Ce qui pourtant explique qu'à +la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.] + +[Note 6: «La raison, dit Vauvenargues, n'était pas en Boileau +distincte du sentiment.» Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) +ajoute: «C'était, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se +sentait saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; +c'était en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais +sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant +comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à la choquer.» +Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, dès +quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _bénir_ son siècle +après _Phèdre_.] + +Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le +code, avec des idées de détail. Brossette le comparait à M. Domat qui +restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui écrivait du camp +près de Namur: «La vérité est que notre tranchée est quelque chose +de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs +vallées avec une infinité de tours et de retours, autant presque qu'il y +a de rues à Paris.» Boileau répondait d'Auteuil, en parlant de la Satire +des Femmes qui l'occupait alors: «C'est un ouvrage qui me tue par la +multitude des transitions, qui sont, à mon sens, le plus difficile +chef-d'oeuvre de la poésie.» Boileau faisait le vers à la Vauban; les +transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'était pas +encore inventée. Son Épître sur le passage du Rhin est tout à fait un +tableau de Van der Meulen. On a appelé Boileau le janséniste de notre +poésie; _janséniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En +effet, la théorie poétique de Boileau ressemble souvent à la théorie +religieuse des évêques de 1682; sage en application, peu conséquente aux +principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et +dans la polémique avec Perrault, que se trahit cette infirmité propre +à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère une +multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont +autant de marques honteuses qui flétrissent l'expression_. Jaloux de +défendre Homère, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique +de Perrault et d'en décorer son poëte à titre d'éloge, au lieu d'oser +admettre que la cour d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette +de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que +Longin, qui reproche des termes bas à plusieurs auteurs et à Hérodote en +particulier, ne parle pas d'Homère: preuve évidente que les oeuvres +de ce poëte ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses +expressions sont nobles. Mais voilà que, dans un petit traité, +Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beauté du style consiste +principalement dans l'arrangement des mots, a cité l'endroit de +l'Odyssée où, à l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient +pas et remuent la queue; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien ici +l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément; car, dit-il, +la plupart des mots employés sont _très-vils_ et _très-bas_. Racine +lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il +la communique à Boileau qui niait les termes prétendus vils et bas, +reprochés par Perrault à Homère: «J'ai fait réflexion, lui écrit Racine, +qu'au lieu de dire que le mot d'âne est en grec un mot très-noble, vous +pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et +qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _très-noble_ +me paraît un peu trop fort.» C'est là qu'en étaient ces grands hommes +en fait de théorie et de critique littéraire. Un autre jour, il y +eut devant Louis XIV une vive discussion à propos de l'expression +_rebrousser chemin_, que le roi désapprouvait comme basse, et que +condamnaient à l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau +seul, conseillé de son bon sens, osa défendre l'expression; mais il la +défendit bien moins comme nette et franche en elle-même que comme +reçue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt +l'avaient employée. + +Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application qu'il +en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur +ce point l'idée générale tant de fois énoncée dans cet article. Le style +de Boileau, en effet, est sensé, soutenu, élégant et grave; mais cette +gravité va quelquefois jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la +fatigue, ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers et +plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des +périphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car +quel misérable progrès de versification, comme dit M. Émile Deschamps, +qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou +_carotte_? «Je me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La +Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il +estimait davantage, c'étaient ceux où je loue le roi d'avoir établi la +manufacture des points de France à la place des points de Venise. Les +voici: c'est dans la première épître à Sa Majesté: + + Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles + Que payoit à leur art le luxe de nos villes.» + +Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces vers +laborieusement élégants de Boileau à tous les autres; à ce prix, les +siens propres, si francs et si naïfs d'expression, n'eussent guère rien +valu. «Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la môme lettre en parlant +de sa dixième Épître, croiriez-vous qu'un des endroits où tous ceux à +qui je l'ai récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit +autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois +plus prétendre à l'approbation publique? cela est dit en quatre vers, +que je veux bien vous écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les +approuvez: + + Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, + Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue, + A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants + Onze lustres complets surchargés de deux ans. + +«Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée dans ces +vers.» Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode +à Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son +chapeau_[7]. En général, Boileau, en écrivant, attachait trop de prix +aux petites choses: sa théorie du style, celle de Racine lui-même, +n'était guère supérieure aux idées que professait le bon Rollin. «On ne +m'a pas fort accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau +à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des +choses de ma façon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas +avoir rien dit de plus gracieux que: + + A ses jeux innocents enfant associé, + +et + + Rompit de ses beaux jours le fil trop délié, + +et + + Fut le premier démon qui m'inspira des vers. + +[Note 7: «Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le +_Boloeana_, d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie, et son +dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs +vers d'anciens poëtes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parlé +le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en +avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.» +(RACINE fils, _Mémoires_ sur la vie de son père.)] + +«C'est à vous à en juger.» Nous estimons ces vers fort bons sans doute, +mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une +lettre à Brossette, on lit encore ce curieux passage: «L'autre objection +que vous me faites est sur ce vers de ma Poétique: + + De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents. + +Vous croyez que + + Du Styx, de l'Achéron peindre les noirs torrents, + +seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille +un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment poëte ne me fera jamais cette +difficulté, parce que _de Styx et d'Achéron_ est beaucoup plus soutenu +que _du Styx, de l'Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_ +seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la +Seine et de la Loire_. Mais ces agréments sont des mystères qu'Apollon +n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement initiés dans son art.» +La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Où en +serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poésie avec +tous ses _mystères_? Chez Boileau, cette timidité du bon sens, déjà +signalée, fait que la métaphore est bien souvent douteuse, incohérente, +trop tôt arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue +et comme à pleins bords. + + Le François, né malin, forma le vaudeville, + Agréable indiscret, qui, conduit par le chant, + Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant. + +Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en +bouche_ et _s'accroît en marchant_? Ailleurs Boileau dira: + + Inventez des ressorts qui puissent m'attacher, + +comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent, +mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce +fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, était réellement +un fou privé de raison; il fera _monter la trop courte beauté sur des +patins_, comme si une _beauté_ pouvait être _longue_ ou _courte_. Encore +un coup, chez Boileau la métaphore évidemment ne surgit presque jamais +une, entière, indivisible et tout armée: il la compose, il l'achève à +plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la +trace des soudures[8]. A cela près, et nos réserves une fois posées, +personne plus que nous ne rend hommage à cette multitude de traits +fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette moquerie +tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie mêlée d'agrément et +de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous +est impossible pourtant de ne pas préférer le style de Regnier ou de +Molière. + +[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera +des modifications apportées à cette théorie trop absolue que je donnais +ici de la métaphore. La métaphore, je suis venu à le reconnaître, n'a +pas besoin, pour être légitime et belle, d'être si complètement armée de +pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matérielle si soutenue +jusque dans le moindre détail. S'adressant à l'esprit et faite avant +tout pour lui figurer l'idée, elle peut sur quelques points laisser +l'idée elle-même apparaître dans les intervalles de l'image. Ce défaut +de cuirasse, en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il +suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit +la beauté de l'image employée, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une +image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a affaire. Il en est de la +perfection métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle +il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit +n'en est jamais dupe. Il y a même de l'élégance vraie et du gallicisme +dans l'incomplet de certaines métaphores.] + +[Note 9: Dans son éloge de Despréaux (_Hist. de l'Acad. des +Inscript._), M. de Boze a dit très-judicieusement: «Nous croyons qu'il +est inutile de vouloir donner au public une idée plus particulière des +Satires de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà? +Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, +combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naître +dans notre langue! et de la nôtre, combien en ont-elles fait passer dans +celle des étrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agréablement +exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il +fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes les copies et toutes +les éditions en étoient perdues.»] + +Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin de tant de +détours pour énoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien +des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous +n'avons prétendu rien inventer; que nous avons seulement voulu +rafraîchir en notre esprit les idées que le nom de Boileau réveille, +remettre ce célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses +mérites et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à la fois +et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur d'un code +poétique abrogé. + +Avril 1829. + + + +Comme correctif à cet article critique, on demande la permission +d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de +quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux +statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit +maintenant de faire remarquer qu'en écrivant _les Larmes de Racine_ et +_la Fontaine de Boileau_, il a témoigné, très-incomplètement sans doute, +de son admiration sincère pour ces deux poëtes, mais qu'en cela même il +a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains de ses +accusateurs. + + + +LA FONTAINE DE BOILEAU[10] + +[Note 10: Il est indispensable, en lisant la pièce qui suit, d'avoir +présente à la mémoire l'Épître VI de Boileau à M. de Lamoignon, dans +laquelle il parle de Bâville et de la vie qu'on y mène.] + +ÉPÎTRE + +A MADAME LA COMTESSE MOLÉ. + + Dans les jours d'autrefois qui n'a chanté Bâville? + Quand septembre apparu délivrait de la ville + Le grave Parlement assis depuis dix mois, + Bâville se peuplait des hôtes de son choix, + Et, pour mieux animer son illustre retraite, + Lamoignon conviait et savant et poëte. + Guy Patin accourait, et d'un éclat soudain + Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin, + Soit que, du vieux Sénat l'âme tout occupée, + Il poignardât César en proclamant Pompée, + Soit que de l'antimoine il contât quelque tour. + Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour, + Sans zèle et passion causait de toute chose, + Des enfants de Japhet, ou même d'une rose. + Déjà plein du sujet qu'il allait méditant, + Rapin[11] vantait le parc et célébrait l'étang. + Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces + L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces. + + O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi, + Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi, + Que j'en parle avec goût, avec respect suprême, + Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime! + + Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom + N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon, + J'ai visité les lieux, et la tour, et l'allée + Où des fâcheux ta muse épiait la volée; + Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas; + La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas, + La fontaine en tes vers _Polycrène_ épanchée, + Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachée_[12], + Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau, + Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_. + Par un des beaux matins des premiers jours d'automne, + Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne, + Nous allions, repassant par ton même chemin + Et le reconnaissant, ton Épître à la main. + Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire. + Épris du flot sacré, je me disais d'y boire: + Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu + Avaient fait un lavoir de la source du dieu, + Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde + Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde. + Mes guides cependant, d'une commune voix, + Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois, + Hautes cimes longtemps à l'entour respectées, + Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées. + Malheur à qui, docile au cupide intérêt, + Déshonore le front d'une antique forêt, + Ou dépouille à plaisir la colline prochaine! + Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine! + + Était-ce donc présage, ô noble Despréaux, + Que la hache tombant sur ces arbres si beaux + Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse? + Est-ce que des talents aussi la gloire s'use, + Et que, reverdissant en plus d'une saison, + On finit, à son tour, par joncher le gazon, + Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude, + Sous les coups des neveux dans leur ingratitude? + Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir. + Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir, + De lui marquer du doigt la limite tracée, + De lui dire où le goût modérait la pensée, + Où s'arrêtait à point l'art dans le naturel, + Et la dose de sens, d'agrément et de sel, + Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres + Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres, + Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs, + Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs. + Si le même conseil préside aux beaux ouvrages, + La forme du talent varie avec les âges, + Et c'est un nouvel art que dans le goût présent + D'offrir l'éternel fond antique et renaissant. + Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée + Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée, + Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins, + Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains? + J'aime ces questions, cette vue inquiète, + Audace du critique et presque du poëte. + Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu + Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu. + Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire; + Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire: + Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix; + Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix. + Il faudrait bien les suivre, ô Boileau, pour leur dire + Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire, + Et qui diffère tant, même en plein carrefour, + Du son rauque et menteur des trompettes du jour. + + Dans l'époque, à la fois magnifique et décente, + Qui comprit et qu'aida ta parole puissante, + Le vrai goût dominant, sur quelques points borné, + Chassait du moins le faux autre part confiné; + Celui-ci hors du centre usait ses représailles; + Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles, + Et, s'il l'avait osé, son impudent essor + Se fût brisé du coup sur le balustre d'or. + Pour nous, c'est autrement: par un confus mélange + Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange. + Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery: + Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri? + Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte; + L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte; + Tel même qu'on admire en a sa goutte au front, + Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond. + Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre, + Aller droit à l'auteur sous le masque du livre, + Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer, + Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer? + Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose + Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose, + Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis + En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis. + Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde, + J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde + A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi: + Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi? + + Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire; + A Bâville aussi bien on t'en eût vu sourire, + Et tu tâchais plutôt d'en détourner le cours, + Avide d'ennoblir tes tranquilles discours, + De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage, + Comme en un Tusculum, les entretiens du sage, + Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur, + Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur. + + Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine, + Nous suivions au retour les coteaux et la plaine, + Nous foulions lentement ces doux prés arrosés, + Nous perdions le sentier dans les endroits boisés, + Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive: + Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive? + A trop presser son doute, on se trompe souvent; + Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant + Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite, + Et sa planche en ployant nous dit de passer vite: + On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs; + Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs. + Et riant, conversant de rien, de toute chose, + Retenant la pensée au calme qui repose, + On voyait le soleil vers le couchant rougir, + Des saules _non plantés_ les ombres s'élargir, + Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre + S'éclairer les vergers en salles de verdure, + Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau, + Nous eûmes retrouvé la route du château, + Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue + Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13], + Jeune fille demain en sa tendre saison, + Orgueil et cher appui de l'antique maison, + Fleur de tout un passé majestueux et grave, + Rejeton précieux où plus d'un nom se grave, + Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs, + Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs, + Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête, + Après les jours chargés de gloire et de tempête, + Porte légèrement tout ce poids des aïeux, + Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux. + +Au château du Marais, ce 22 août 1843. + + +[Note 11: Auteur du poème latin des _Jardins_: voir au livre III un +morceau sur Bâville, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet, +_Poésies_ latines et _Mémoires_.] + +[Note 12: Une _rachée_: on appelle ainsi les rejetons nés de la +racine après qu'on a coupé le tronc. Les ormes qui ombrageaient +autrefois la fontaine avaient probablement été coupés pour repousser en +_rachée_: de là le nom.] + +[Note 13: Mademoiselle de Champlâtreux, depuis duchesse d'Ayen.] + +Pour compléter enfin la série de mes _rétractations_ ou _retouches_ sur +Despréaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des +_Causeries du Lundi_ et qui a été reproduit en tête d'une édition même +de Boileau; et puis encore le chapitre à lui consacré au tome V de +_Port-Royal_. Êtes-vous content? et pour le coup en est-ce assez? + + + +PIERRE CORNEILLE + +En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce me +semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la fois plus +féconde en enseignements de toute espèce, que les biographies bien +faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et sèches, ces +notices exiguës et précieuses, où l'écrivain a la pensée de briller, +et dont chaque paragraphe est effilé en épigramme; mais de larges, +copieuses, et parfois même diffuses histoires de l'homme et de ses +oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses +aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a dû +faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs domestiques aussi +avant que l'on peut; le rattacher par tous les côtés à cette terre, à +cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour, dont les grands +hommes ne dépendent pas moins que nous autres, fond véritable sur lequel +ils ont pied, d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils +retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractère +complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se plaisent fort à ces +excellents livres. Walter Scott déclare, pour son compte, qu'il ne sait +point de plus intéressant ouvrage en toute la littérature anglaise que +l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons +aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos jours, les +grands hommes dans les lettres, quand bien même, par leurs mémoires +ou leurs confessions poétiques, ils seraient moins empressés d'aller +au-devant des révélations personnelles, pourraient encore mourir, fort +certains de ne point manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et +de biographes. Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous venons +à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des débuts de nos +grands écrivains et poëtes du dix-septième siècle, c'est à grand'peine +que nous découvrons quelques traditions peu authentiques, quelques +anecdotes douteuses, dispersées dans les _Ana_. La littérature et la +poésie d'alors étaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient +guère le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres +affaires; les biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que +l'histoire d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur +critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond du poëte. +D'ailleurs, comme en ce temps les réputations étaient lentes à se faire, +et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité, ce n'était que bien +plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque +admirateur empressé de son génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait +de penser à sa biographie; ou encore cet historien était quelque parent +pieux et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de +son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son +père. De là, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de +Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent +aux yeux, et en particulier une légèreté courante sur les premières +années littéraires, qui sont pourtant les plus décisives. + +Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que dans le fort de sa +gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose +nous paraît si simple, que souvent on ne s'inquiète pas le moins du +monde de s'expliquer comment cela est advenu; de même que, lorsqu'on le +connaît dès l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire +ce qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le +regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait le plus +d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent souvent à fortifier +cette double illusion par leur façon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, +ils s'effacent, se taisent, éludent l'attention et n'affectent aucun +rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le +temps n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux, ils +rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers; +ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le +Nil n'étale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie +de grand écrivain, de grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et +analyser tout l'homme au moment où, par un concours plus ou moins +lent ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont +accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier chef-d'oeuvre. Si +vous comprenez le poëte à ce moment critique, si vous dénouez ce noeud +auquel tout en lui se liera désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, +la clef de cet anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui +rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, à +son existence première, obscure, refoulée, solitaire, et dont plus d'une +fois il voudrait dévorer la mémoire, alors on peut dire de vous que vous +possédez à fond et que vous savez votre poëte; vous avez franchi avec +lui les régions ténébreuses, comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes +de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses +autres merveilles. De _René_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, +des premières _Méditations_ à tout ce que pourra créer jamais M. +de Lamartine, d'_Andromaque_ à _Athalie_, du _Cid_ à _Nicomède_, +l'initiation est facile: on tient à la main le fil conducteur, il ne +s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau moment pour le critique +comme pour le poëte que celui où l'un et l'autre peuvent, chacun dans un +juste sens, s'écrier avec cet ancien: _Je l'ai trouvé!_ Le poëte trouve +la région où son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique +trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est aussi +à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux +l'idée du poëte, pouvait toujours choisir l'instant où le poëte se +ressemble le plus à lui-même, nul doute qu'il ne le saisît au jour et à +l'heure où le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant +et sombre. A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis +quelque temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse, +en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater, est tout +d'un coup tiré de lui-même au bruit des acclamations, et s'épanouit à +l'aurore d'un triomphe. Avec les années, il deviendra peut-être +plus calme, plus reposé, plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté +d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui: +la fraîcheur du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme +prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou du moins +plus machinale aura remplacé la première attitude si libre et si vive. +Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe, +qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit +à plus forte raison le faire; il doit réaliser par son analyse sagace et +pénétrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole. +La statue une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il +n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications dans les +développements successifs de la vie du poëte, comme en une série de +bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie, mi-partie poétique et +mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et +tant que les biographes des grands poëtes ne l'auront pas présente à +l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute, +mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront +des anecdotes, détermineront des dates, exposeront des querelles +littéraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et +d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; +ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres du +dieu. + +Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application à +l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M. +Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que +dans celle de Molière, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et +de lier tout ce qui nous est resté de traditions sur la vie de ces +illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pièces, et de +raconter les débats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce +assez volontiers à la prétention littéraire de juger les oeuvres, +de caractériser le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux +conclusions que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont +clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce +point d'y suppléer par les suppositions circonspectes et les inductions +légitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre, +et s'empresse d'arriver à des faits nouveaux: de là chez lui des +intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement +provoqué à combler. Les vies complètes, poétiques, pittoresques, +_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Molière, restent à faire; +mais à M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une +scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en quelque sorte, les +matériaux longtemps épars. Pour nous, dans le petit nombre d'idées que +nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup +au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre +qui nous les a suggérées. + +[Note 14: Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'_Histoire de la +Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.] + +L'état général de la littérature au moment où un nouvel auteur y débute, +l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur, et le génie propre que +lui a départi la nature, voilà trois influences qu'il importe de +démêler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire à chacune sa part, et +déterminer nettement ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand +Corneille, né en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent +commencer à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un peu +loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands +noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement célèbres, lui apparurent +avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Théophile. Ronsard, +mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommée immense, +et représentant la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais déjà +vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à côté de Ronsard +par ceux qui ne regardaient pas de si près aux détails des querelles +littéraires; Théophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'éclat +de ses débuts semblant promettre d'égaler ses devanciers dans un +prochain avenir. Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par +un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait même +pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement le _poëte +dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai; +Théophile, par sa tragédie de _Pyrame et Thisbé_, y avait déjà porté +coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près d'arriver à la scène. Mais +toutes ces réputations à peine naissantes, qui faisaient l'entretien +précieux des ruelles à la mode, cette foule de beaux esprits de second +et de troisième ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous +de Maynard et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui +vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de la rumeur +publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy, composaient donc à peu +près sa littérature moderne. Élevé d'ailleurs au collége des jésuites, +il y avait puisé une connaissance suffisante de l'antiquité; mais les +études du barreau, auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa +vingt et unième année, en 1627, durent retarder le développement de ses +goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici +l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle, et surtout sa +conclusion spirituellement ridicule, que c'est à cet amour qu'on doit +le grand Corneille, il est certain, de l'aveu même de notre auteur, que +cette première passion lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne +nous semble même pas impossible que quelque circonstance particulière +de son aventure l'ait excité à composer _Mélite_, quoiqu'on ait peine à +voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion était, à ce +qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en +épousant un maître des comptes de cette ville. Parfaitement belle et +spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas +qu'elle ait jamais répondu à son amour respectueux autrement que par une +indulgente amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; +mais le génie croissant du poëte se contenait mal dans les madrigaux, +les sonnets et les pièces galantes par lesquels il avait commencé. Il +s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin +de la clef des champs. Cent vers lui coûtaient moins_, disait-il, _que +deux mots de chanson_. Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame +contribuèrent sans doute à l'y encourager. Il fit _Mélite_, qu'il envoya +au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_, +et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en +1629, pour assister au succès de sa pièce. + +Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille est +sans contredit sa passion, et le caractère original de l'homme s'y +révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide en paroles; assez +gauche, mais fort sincère et respectueux en amour, Corneille adore +une femme auprès de laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné +quelque espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un malheur +qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succès ne +l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle: + + Je me trouve toujours en état de l'aimer; + Je me sens tout ému quand je l'entends nommer; + . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . + Et, toute mon amour en elle consommée, + Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée. + Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur + N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur. + +Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, gardien +de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'épouser +une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de ménage, +dont nul écart ne le distraira au milieu des licences du monde comique +auquel il se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je +crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, une naïveté +attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse +gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le +vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on +veut, à y rêver tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il +s'agit du grand Corneille[15]. + +[Note 15: On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies +diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de +_Marie Stuart_, sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend +le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et +grondeur: + + STANCES. + + Marquise, si mon visage + A quelques traits un peu vieux, + Souvenez-vous qu'à mon âge + Vous ne vaudrez guère mieux. + + Le temps aux plus belles choses + Se plaît à faire un affront, + Et saura faner vos roses + Comme il a ridé mon front. + + Le même cours des planètes + Règle nos jours et nos nuits: + On m'a vu ce que vous êtes, + Vous serez ce que je suis. + + Cependant j'ai quelques charmes + Qui sont assez éclatants + Pour n'avoir pas trop d'alarmes + De ces ravages du temps. + + Vous en avez qu'on adore; + Mais ceux que vous méprisez + Pourroient bien durer encore + Quand ceux-là seront usés. + + Ils pourroient sauver la gloire + Des yeux qui me semblent doux, + Et dans mille ans faire croire + Ce qu'il me plaira de vous. + + Chez cette race nouvelle + Où j'aurai quelque crédit + Vous ne passerez pour belle + Qu'autant que je l'aurai dit. + + Pensez-y, belle marquise, + Quoiqu'un grison fasse effroi, + Il vaut bien qu'on le courtise, + Quand il est fait comme moi. + +Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe seul +et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il avait +affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.] + +Depuis 1620, époque où Corneille vint pour la première fois à Paris, +jusqu'en 1636, où il fit représenter _le Cid_, il acheva réellement son +éducation littéraire, qui n'avait été qu'ébauchée en province. Il se mit +en relation avec les beaux esprits et les poëtes du temps, surtout avec +ceux de son âge, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait +ignoré jusque-là, que Ronsard était un peu passé de mode, et que +Malherbe, mort depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que +Théophile, mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait +déçu les espérances, que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par +les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en était plus à beaucoup près +l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une troupe de jeunes +rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son héritage. +Corneille apprit surtout qu'il y avait des règles dont il ne s'était +pas douté à Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles à Paris: de +rester durant les cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou +de n'être pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les +réguliers faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants. +Mairet tenait pour; Claveret se déclarait contre: Rotrou s'en souciait +peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pièces +qu'il composa en cet espace de cinq années, Corneille s'attacha à +connaître à fond les habitudes du théâtre et à consulter le goût du +public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il +fut vite agréé de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se +l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et +l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une +de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalité +ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille, Rotrou l'avait +pourtant précédé au théâtre, et, au début, l'avait aidé de quelques +conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner à +son jeune ami le nom touchant de _père_; et certes s'il nous fallait +indiquer, dans cette période de sa vie, le trait le plus caractéristique +de son génie et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié +tendrement filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période +précédente, ç'avait été son pur et respectueux amour pour la femme dont +nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous, plus de présage de +grandeur sublime que dans _Mélite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du +Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins +autant que dans _Médée_. + +Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à Rouen. Dans +l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons, ancien secrétaire des +commandements de la reine-mère, qui s'y était retiré dans sa vieillesse: +«Monsieur, lui dit le vieillard après les premières félicitations, le +genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire +passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traités +dans notre goût par des mains comme les vôtres, produiraient de grands +effets. Apprenez leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer +ce que j'en sais, et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par +vous-même, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro.» Ce +fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et dès qu'il +eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il s'y sentit à l'aise +comme en une patrie. Génie loyal, plein d'honneur et de moralité, +marchant la tête haute, il devait se prendre d'une affection soudaine +et profonde pour les héros chevaleresques de cette brave nation. Son +impétueuse chaleur de coeur, sa sincérité d'enfant, son dévouement +inviolable en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa religion +du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement grave et sentencieux, +beau de fierté et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre +espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en +rendre compte, au goût de sa nation et de son siècle, et s'y créa une +originalité unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en +faisait autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement +progressive, comme dans ses précédentes comédies. Aveugle et rapide en +son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux, +au pathétique, comme à des choses familières, et les produit en +un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui +n'appartient qu'à lui[16]. Au sortir de la première représentation du +_Cid_, notre théâtre est véritablement fondé; la France possède tout +entier le grand Corneille; et le poëte triomphant, qui, à l'exemple de +ses héros, parle hautement de lui-même comme il en pense, a droit de +s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements de ses admirateurs +et au désespoir de ses envieux: + + Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. + Pour me faire admirer je ne fais point de ligue; + J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue; + Et mon ambition, pour faire un peu de bruit, + Ne les va point quêter de réduit en réduit. + Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre; + Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre. + Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments, + J'arrache quelquefois des applaudissements; + Là, content du succès que le mérite donne, + Par d'illustres avis je n'éblouis personne. + Je satisfais ensemble et peuple et courtisans, + Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans; + Par leur seule beauté ma plume est estimée; + Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée, + Et pense toutefois n'avoir point de rival + A qui je fasse tort en le traitant d'égal[17]. + +[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris +à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux _Cids,_ +remarquait, comme différence, l'abrégé fréquent, rapide, que Corneille +avait fait des scènes plus développées de l'original: «Chez Corneille, +ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent à l'heure_, +tant ils sont pressés de faire le plus de choses dans le moins de +temps!» Corneille sentait son public français.] + +[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse: + + Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous. + Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous? + +Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.] + + +L'éclatant succès du _Cid_ et l'orgueil bien légitime qu'en ressentit et +qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui tous ses rivaux de +la veille et tous les auteurs de tragédies, depuis Claveret jusqu'à +Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les détails de cette +querelle, qui est un des endroits les mieux éclaircis de notre histoire +littéraire. L'effet que produisit sur le poëte ce déchaînement de la +critique fut tel qu'on peut le conclure d'après le caractère de son +talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur, +instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque dénué des +qualités moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le +poëte le don supérieur et divin. Il n'était ni adroit, ni habile aux +détails, avait le jugement peu délicat, le goût peu sûr, le tact assez +obtus, et se rendait mal compte de ses procédés d'artiste; il se piquait +pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie +et son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens, qui ne +manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire mille efforts, +surtout s'il y était provoqué, pour se guinder jusqu'à ce génie, pour +l'embrasser, le comprendre et le régenter. Si Corneille était venu plus +tôt, avant l'Académie et Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par +exemple, sans doute il n'eût été exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de +méprises; peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres énormités +que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns de ses plus +mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent été uniquement +selon la nature et la pente de son génie; et quand il se serait relevé, +quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait +précipité comme en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui +le bagage des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits +empêchements à un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en +l'arrêtant dès son premier pas, en le forçant de revenir sur lui-même +et de confronter son oeuvre avec les règles, lui dérangea pour l'avenir +cette croissance prolongée et pleine de hasards, cette sorte de +végétation sourde et puissante à laquelle la nature semblait l'avoir +destiné. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la +critique; mais il réfléchit beaucoup intérieurement aux règles et +préceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par +y croire. Les dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le +ramenèrent à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau qu'en +1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne dès l'instant qu'il +y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du +_Cid_, et renoncer de gaieté de coeur à tant de héros magnanimes qui +lui tendaient les bras, mais tourner à côté et s'attaquer à une _Rome +castillane_, sur la foi de Lucain et de Sénèque, ces Espagnols, +bourgeois sous Néron, c'était pour Corneille ne pas profiter de tous +ses avantages et mal interpréter la voix de son génie au moment où elle +venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins +les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries +amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on prêtait à ces vieux +républicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scène, +d'appliquer les maximes d'état et tout ce jargon politique et +diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naudé, et auquel +Richelieu avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire +à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur même il +sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers +succès qui marquèrent sa carrière durant ses quinze plus belles années. +_Polyeucte, Pompée, le Menteur, Rodogune, Héraclius, Don Sanche_ et +_Nicomède_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation +espagnole par _le Menteur_, comédie dont il faut admirer bien moins le +comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement +et la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan par +_Héraclius_, surtout par _Nicomède_ et _Don Sanche_, ces deux admirables +créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en pleine Fronde, +et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque et d'ironie +familière, soulevaient mille allusions malignes ou généreuses, et +arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu après ces +triomphes, qu'en 1653, affligé du mauvais succès de _Pertharite_, et +touché peut-être de sentiments et de remords chrétiens, Corneille +résolut de renoncer au théâtre. Il avait quarante-sept ans; il venait +de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de +Jésus-Christ_, et voulait consacrer désormais son reste de verve à des +sujets pieux. + +Corneille s'était marié dès 1640; et, malgré ses fréquents voyages à +Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. Son frère Thomas +et lui avaient épousé les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons +contiguës. Tous deux soignaient leur mère veuve. Pierre avait six +enfants; et comme alors les pièces de théâtre rapportaient plus aux +comédiens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux +pour surveiller ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa +nombreuse famille. Sa nomination à l'Académie française n'est que de +1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger de manière à +passer à Paris la plus grande partie de l'année; mais il ne paraît pas +qu'il l'ait fait. Il ne vint s'établir dans la capitale qu'en 1662, et +jusque-là il ne retira guère les avantages que procure aux académiciens +l'assiduité aux séances. Les moeurs littéraires du temps ne +ressemblaient pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule +d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs. +Corneille, en tête d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'être à Son +Éminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie avait +_l'honneur d'être à M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit à la +reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît pas: _Cet +homme est-il à vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'être les +_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mène à +expliquer et à excuser dans notre illustre poëte ces singulières +dédicaces à Richelieu, à Montauron, à Mazarin, à Fouquet, qui ont si +mal à propos scandalisé Voltaire, et que M. Taschereau a réduites +fort judicieusement à leur véritable valeur. Vers la même époque, en +Angleterre, les auteurs n'étaient pas en condition meilleure et on +trouve là-dessus de curieux détails dans les _Vies des poëtes_ par +Johnson et les Mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de +Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre où +le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de +compliments que d'écus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de +Corneille; et quand même elles auraient commencé à passer d'usage, sa +pauvreté et ses charges de famille l'eussent empêché de s'en affranchir. +Sans doute il en souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque +part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a +peine à descendre; mais, chez lui, la nécessité était plus forte que les +délicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de +son pathétique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les +relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son +discours de réception à l'Académie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de +mauvais goût, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut +juger de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes, +et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure +et de convenance; il insista lourdement là où il devait glisser; lui, +pareil au fond à ses héros, entier par l'âme, mais brisé par le sort, il +se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble +front. Qu'y faire? Il y avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du +vieil _Horace_, quelque partie de la nature débonnaire de _Pertharite_ +et de _Prusias_; lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans +songer à la plaisanterie: + + Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_! + +On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en +blâmer. + +Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la scène. Pure +illusion! Cette retraite, si elle avait été possible, aurait sans doute +mieux valu pour son repos, et peut-être aussi pour sa gloire; mais il +n'avait pas un de ces tempéraments poétiques qui s'imposent à volonté +une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc +d'un encouragement et d'une libéralité de Fouquet, pour le rentraîner +sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en 1674, déclinant +de jour en jour au milieu de mécomptes sans nombre et de cruelles +amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous +arrêterons pour résumer les principaux traits de son génie et de son +oeuvre. + +La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de fantaisie que +se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni la sévérité exactement +régulière à laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait osé, s'il était +venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort +peu soucié de graduer et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de +concentrer ses effets sur un même point de l'espace et de la durée; il +aurait procédé au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son +intrigue, changeant de lieu selon sa commodité, s'attardant en chemin, +et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle jusqu'au mariage ou à +la mort. Au milieu de cette confusion se seraient détachées çà et là de +belles scènes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien +le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses +personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement +par une parole mâle et brève, les contraste par des reparties tranchées, +et présente à l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure. +Mais il n'avait pas le génie assez artiste pour étendre au drame entier +cette configuration concentrique qu'il a réalisée par places; et, +d'autre part, sa fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se +créer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins +réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans +quelques pièces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans +Calderon. Ajoutez à ces imperfections naturelles l'influence d'une +poétique superficielle et méticuleuse, dont Corneille s'inquiétait +outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, +d'indécis et d'incomplètement calculé dans l'ordonnance de ses +tragédies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet +mille détails, où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit +du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de lieu le +tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me gênez!_ +et avec quel soin il cherche à la réconcilier avec la _bienséance_. Il +n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre +pour trouver Sévère dont elle devrait attendre la visite dans son +cabinet._ Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général +d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui +jusqu'au sein d'une ville où celui-ci est le maître; _mais il était +impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette +échappée._ Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action +se passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait +Corneille pour éluder la règle: «C'étoit que ces deux lieux n'eussent +point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais +nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, +comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper +l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, +ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, +dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur +à l'action qu'ils voient représenter.» Il se félicite presque comme +un enfant de la complexité d'_Héraclius_, et que _ce poëme soit si +embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait +surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de +pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._ + +Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants, tout en +dehors, hauts de tête et nobles de coeur. Nourris la plupart dans +une discipline austère, ils ont sans cesse à la bouche des maximes +auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en écartent jamais, +on n'a pas de peine à les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est +presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caractères +humains en cette vie. La moralité de ses héros est sans tache: comme +pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les +honore; aux endroits pathétiques, ils ont des accents sublimes qui +enlèvent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois +une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et +Pertharite. Ses tyrans et ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses +héros, méchants d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle +action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner +subitement à la vertu: tels Grimoald et Arsinoé. Les hommes de +Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur +l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent à haute voix avec +eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompée +et autres ont dû étudier la dialectique à Salamanque, et lire Aristote +d'après les Arabes. Ses héroïnes, ses _adorables furies_, se ressemblent +presque toutes: leur amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort plus +de la tête que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les +femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans Chimène et dans Pauline +cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-même avait pratiquée en +sa jeunesse. Chose singulière! depuis sa rentrée au théâtre en 1659, +et dans les pièces nombreuses de sa décadence, _Attila, Bérénice, +Pulchérie, Suréna_, Corneille eut la manie de mêler l'amour à tout, +comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès de Quinault et de +Racine l'entraînassent sur ce terrain, et qu'il voulût en remontrer à +ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer +qu'il avait été en son temps bien autrement galant et amoureux que ces +jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la +tête comme un vieux berger. + +Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon gré. +Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point comme sur d'autres +une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies +origines de notre langue. Il reproche à tout moment à son auteur de +n'avoir ni grâce, ni élégance, ni clarté: il mesure, plume en main, +la hauteur des métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve +gigantesques. Il retourne et déguise en prose ces phrases altières et +sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande si c'est +là écrire et parler _français_. Il appelle grossièrement _solécisme_ ce +qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si complètement à +la langue étroite, symétrique, écourtée, et à _la française_, du XVIIIe +siècle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Épître à Ariste_, dans +lesquels Corneille se glorifie lui-même après le triomphe du _Cid_: + + Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. + +Voltaire a osé dire de cette belle épître: «Elle paraît écrite +entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans finesse, sans +élégance, sans imagination; mais on y voit de la facilité et de la +naïveté.» Prusias, en parlant de son fils Nicomède que les victoires ont +exalté, s'écrie: + + Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes + Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes. + +Voltaire met en note: «_Des têtes au-dessus des bras_, il n'était +plus permis d'écrire ainsi en 1657.» Il serait certes piquant de lire +quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées Voltaire. Pour nous, +le style de Corneille nous semble avec ses négligences une des plus +grandes manières du siècle qui eut Molière et Bossuet. La touche du +poëte est rude, sévère et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à +un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques +portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, pétrissant +ainsi son oeuvre, lui donne un suprême caractère de vie avec mille +accidents heurtés qui l'accompagnent et l'achèvent; mais cela est +incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de +peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutôt +qu'éclatant; il tourne volontiers à l'abstrait, et l'imagination y +cède à la pensée et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes +d'état, aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles de +Démosthène, de Pascal et de César. + +En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes parties et +ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes +et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure +seulement à leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu +touffus; une sève abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni +ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dépouillent tôt, et vivent +longtemps à demi dépouillés. Même après que leur front chauve a livré +ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par +endroits des rameaux perdus et de vertes poussées. Quand ils vont +mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gémissements à ce +tronc chargé d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée. + +Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses +ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à pièce et dont le +coeur est long à mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son âme +au théâtre. Hors de là il valait peu: brusque, lourd, taciturne et +mélancolique, son grand front ridé ne s'illuminait, son oeil terne et +voilé n'étincelait, sa voix sèche et sans grâce ne prenait de l'accent, +que lorsqu'il parlait du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas +causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de La +Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sévigné que pour leur lire ses +pièces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les +succès de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait affligé +et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand +Racine eut parodié par la bouche de l'_Intimé_ ce vers du _Cid_: + + Ses rides sur son front ont gravé ses exploits, + +Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement: «Ne +tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les +vers des gens?» Une fois il s'adresse à Louis XIV qui a fait représenter +à Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la même +faveur pour _Othon, Pulchérie, Suréna_, et croit qu'un seul regard du +maître les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé +de démence et lisant _Oedipe_ pour réponse; puis il ajoute: + + Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres + Font encor quelque peine aux modernes illustres, + + S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner, + Je n'aurai pas longtemps à les importuner. + Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre: + C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre; + Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir, + Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir. + +Une autre fois, il disait à Chevreau: «J'ai pris congé du théâtre, et ma +poésie s'en est allée avec mes dents.» Corneille avait perdu deux de ses +enfants, deux fils, et sa pauvreté avait peine à produire les autres. Un +retard dans le payement de sa pension le laissa presque en détresse +à son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand +vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue +d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday était arrière-petite-fille +d'une des filles de Pierre Corneille[18]. + +[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arrière-petite-nièce du +grand tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur +cette généalogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme développement +particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I, +liv. I, chap. VI.] + + + +LA FONTAINE + +Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener +l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs pacifiques de +littérature et de poésie, nous ne nous sommes nullement imposé la loi, +comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le +faire croire, de mettre en avant à toute force des idées soi-disant +nouvelles, de contrarier sans relâche les opinions reçues, de réformer, +de casser les jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des +réputations et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convînt jamais +à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le nôtre +est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique +littéraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et +à l'amiable, aux auteurs illustres des deux siècles précédents. +D'ailleurs, l'impression qu'une dernière et plus fraîche lecture a +laissée en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naïve que +possible, voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre +causerie; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste, +à l'estime pour Boileau, à l'admiration pour madame de Sévigné, +Mathurin Régnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de +La Fontaine[19]. En revenant sur lui après tant de panégyristes et de +biographes, après les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous +condamnons à n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire +au plus que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment +parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages d'une +critique désarmée et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dût la +forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semblé inutiles, ne serait-ce +que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur, +nous savons au besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos +devanciers dans la carrière. + +[Note 19: Dans l'ordre premier où parurent successivement plusieurs +de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Régnier_ +avaient précédé en date celui de _La Fontaine_. Quant à l'article sur +_madame de Sévigné_, il appartient de droit à celui de nos volumes qui, +dans la présente collection, est particulièrement consacré aux femmes; +il en fait le début.] + +Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loué La Fontaine avec une +ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de son siècle, qui +était bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siècle, en effet, +n'a su naturellement de l'époque de Louis XIV que la partie qui s'est +continuée et qui a prévalu sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné +tout un autre côté, par lequel le dernier règne regardait les +précédents, côté qui certes n'est pas le moins original, et que +Saint-Simon nous dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui +jusqu'ici ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige glorieux +et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutôt +restituer à cette mémorable époque un caractère de grandeur et de +puissance qu'on ne soupçonnait pas, et devoir la réhabiliter hautement +dans l'opinion, par les endroits mêmes qui détruisent les préjugés d'une +admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos +jugements sur le siècle de Louis XIV, comme il en a été de nos diverses +façons de voir touchant les choses de la Grèce et du moyen âge. D'abord, +par exemple, on étudiait peu ou du moins on entendait mal le théâtre +grec; on l'admirait pour des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand, +y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on +estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la +légère: témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant mieux, comme +a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer précisément pour n'avoir +pas ces qualités de fausse noblesse et de continuelle dignité qu'on +avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait été désappointé de +n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le +moyen âge, la chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et +d'_opéra_ rêvé par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succédé +des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le premier +arrangement romanesque; puis ces études, de plus en plus fortes et +intelligentes, ont rencontré au fond un âge non plus d'or, mais de fer, +et pourtant merveilleux encore: de simples prêtres et des moines plus +hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les +grands ossements et les armures énormes nous effraient; un art de granit +et de pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi la +monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente et fastueuse +régularité qu'y afficha le monarque et que célébra Voltaire, puis trahie +dans son infirmité réelle par les Mémoires de Dangeau, de la princesse +Palatine, et rapetissée à dessein par Lemontey, nous reparaît chez +Saint-Simon vaste, encombrée et flottante, dans une confusion qui n'est +pas sans grandeur et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus +inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude +conserve de formes et de mouvements, même après que l'esprit et le sens +des choses ont disparu; déjà sujette au bon plaisir despotique, mais mal +disciplinée encore à l'étiquette suprême qui finira par triompher. Or, +ceci bien posé, il est aisé de rétablir en leur vraie place et de voir +en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite +ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme +du maître. Sans cette connaissance générale, on court risque de les +considérer trop à part, et comme des êtres étranges et accidentels. +C'est ce que les critiques du dernier siècle n'ont pas évité en parlant +de La Fontaine: ils l'ont trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils +lui ont supposé une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était +besoin, eu égard à ses oeuvres, et l'ont imaginé _bonhomme_ et _fablier_ +outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer Racine +et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière et apparente de +l'époque, et en sont la plus pure expression Littéraire. + +[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne, +pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait +D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort légers.] + +Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général de leur +siècle, n'en conservent pas moins une individualité profonde et +indélébile: Molière en est le plus éclatant exemple. Il en est d'autres +qui, sans aller dans le sens de ce mouvement général, et en montrant par +conséquent une certaine originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils +ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans +la manière qui les distingue de leurs contemporains une grande part +d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant contraste qu'ils +nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaître et +rabattre ce qui revient de droit à leurs devanciers. C'est parmi les +hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons déjà dit +ailleurs[21], il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des +poëtes du XVIe siècle. + +[Note 21: Voir à la fin de ce volume un article du _Globe_, 15 +septembre 1827, on cette idée sur La Fontaine est développée. J'en ai +aussi parlé en ce sens dans le _Tableau de la Poésie française au XVIe +siècle_.] + +Né, en 1621, à Château-Thierry en Champagne, il reçut une éducation fort +négligée, et donna de bonne heure des preuves de son extrême facilité à +se laisser aller dans la vie et à obéir aux impressions du moment. Un +chanoine de Soissons lui ayant prêté un jour quelques livres de piété, +le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'état ecclésiastique, +et entra au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le +mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. Mais +La Fontaine, avec son caractère naturel d'oubliance et de paresse, +s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni +femme. Il n'était pourtant pas encore poète, ou du moins il ignorait +qu'il le fût. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait +en quartier d'hiver à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de +Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV: + + Que direz-vous, races futures, etc., + +et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer des odes: il en +fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nommé +Pintrel, et son camarade de collége, Maucroix, le détournèrent de ce +genre et l'engagèrent à étudier les anciens. C'est aussi vers ce temps +qu'il dut se mettre à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poëtes +du XVIe siècle, véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette +époque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de +Térence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de +Fouquet, emmena le poëte à Paris pour le présenter au surintendant. + +Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de La Fontaine. +Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une pension de mille +francs, à condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce +de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec +_le Songe de Vaux_, sont les premières productions originales que nous +ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à +celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de +Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de rêverie voluptueuse +qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur, y perce bien déjà, mais y +est encore trop chargé de fadeurs et de bel esprit. Le poëte de Fouquet +fut accueilli, dès son début, comme un des ornements les plus délicats +de cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. Il était +fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulièrement +dans un monde privé; sa conversation, abandonnée et naïve, +s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions +savaient fort bien s'arrêter à temps pour n'être qu'un charme de +plus: il était certainement moins _bonhomme_ en société que le grand +Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour +à tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agréablement; il s'en +vantait même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses goûts +avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement +sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec lui: il y portait +un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui +oublie tout le reste, et en prenait au sérieux ou en déroulait avec +badinage les moindres caprices. Son goût déclaré pour le beau sexe ne +rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient +bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son prédécesseur, aimait +avant tout _les amours faciles et de peu de défense_. Tandis qu'il +adressait à genoux, aux _Iris_, aux _Climènes_ et aux déesses, de +respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru +lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins +mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre en patience. Parmi ses +bonnes fortunes à son arrivée dans la capitale, on cite la célèbre +Claudine, troisième femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; +Colletet épousait toujours ses servantes. Notre poëte visitait souvent +le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et +courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs du XVIe +siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus d'utiles conseils et +lui révéler des richesses dont il profita. Pendant les six premières +années de son séjour à Paris, et jusqu'à la chute de Fouquet, La +Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette +vie d'enchantement et de fête, aux délices d'une société choisie qui +goûtait son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles; +mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur ces +entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, ayant demandé au +poëte des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier +recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans. +On a cherché à expliquer un début si tardif dans un génie si facile, et +certains critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des +études _secrètes_, à une éducation laborieuse et prolongée. En vérité, +bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de cultiver à ses +moments de loisir son talent, depuis le jour où l'ode de Malherbe le lui +révéla, j'aime beaucoup mieux croire à sa paresse, à son sommeil, à +ses distractions, à tout ce qu'on voudra de naïf et d'oublieux en lui, +qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamné. Génie +instinctif, insouciant, volage et toujours livré au courant des +circonstances, on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour +le connaître et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine de +Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire; un +officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poëte; Pintrel et +Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui rêve Quintilien et +raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et +ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur; +un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme +du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opéra de _Daphné_ pour +Lulli, _la Captivité de saint Malc_ à la requête de MM. de Port-Royal; +ou bien ce seront des lettres, de longues lettres négligées et +fleuries, mêlées de vers et de prose, à sa femme, à M. de Maucroix, à +Saint-Évremond, aux Conti, aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en +demanderont. La Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa +fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'à l'âge +de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les +occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin +d'être surmontée par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut +rencontré le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de +la _fable_, il était tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte +d'effusion, et qu'il y revînt de lui-même à plusieurs reprises, par +penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait un +peu sur lui-même; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur, +et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et +Racine lui achevèrent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses +oeuvres. Mais cette légère inconséquence, qui lui est commune avec +d'autres grands esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez +lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur +la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre poëte de nos +jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine pour sa bonhomie aiguisée +de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'être créateur inimitable +dans un genre qu'on croyait usé, le même poëte populaire qui, dans ce +moment d'émotion politique, est rendu, après une trop longue captivité, +a ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que vers +quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles chansons. Mais, +pour lui, les causes du retard nous semblent différentes, et les jours +du silence ont été tout autrement employés. Jeté jeune et sans éducation +régulière au milieu d'une littérature compassée et d'une poésie sans +âme, il a dû hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager +maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et, +en un mot, brûler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre +unique que les circonstances ouvrirent à son coeur de citoyen. Béranger, +comme tous les grands poëtes de ce temps, même les plus instinctifs, +a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art +délicat et savant se cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous +ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit à lui! mais cela +n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine. + +Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il +est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins +aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompés; ils +ont mis en action, selon le précepte, des animaux, des arbres, des +hommes, ont caché un sens fin, une morale saine sous ces petits drames, +et se sont étonnés ensuite d'être jugés si inférieurs à leur illustre +devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte +les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se tient +davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à fait à l'aise +dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement à son esprit que +l'élégie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant +cinq livres, depuis le sixième jusqu'au onzième inclusivement, les +contemporains se récrièrent comme ils font toujours, et le mirent fort +au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au +complet la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini +évidemment par y voir surtout un cadre commode à pensées, à sentiments, +à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours +l'essentiel comme auparavant; la moralité de quatrain y vient au bout +par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne +et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à l'épître et au +conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la +poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte +rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poëte personnel et rêveur +avant André Chénier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous +entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses. Son +accent respire d'ordinaire la malice, la gaieté, et le conteur grivois +nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il +a des tons qui viennent du coeur et une tendresse mélancolique qui le +rapproche des poëtes de notre âge. Ceux du XVIe siècle avaient bien +eu déjà quelque avant-goût de rêverie; mais elle manquait chez eux +d'inspiration individuelle, et ressemblait trop à un lieu-commun +uniforme, d'après Pétrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un +caractère primitif d'expression vive et discrète; il la débarrassa de +tout ce qu'elle pouvait avoir contracté de banal ou de sensuel; Platon, +par ce côté, lui fut bon à quelque chose comme il l'avait été à +Pétrarque; et quand le poëte s'écrie dans une de ses fables délicieuses: + + Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? + Ai-je passé le temps d'aimer? + +ce mot _charme_, ainsi employé en un sens indéfini et tout métaphysique, +marque en poésie française un progrès nouveau qu'ont relevé et poursuivi +plus tard André Chénier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la +solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers +du XVIe siècle l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs +fidèles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces +plaines immenses de blés où se promène de grand matin le maître, et où +l'allouette cache son nid; ces bruyères et ces buissons où fourmille +tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hôtes étourdis font +la cour à l'aurore dans la rosée et parfument de thym leur banquet, +c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais +les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers; +La Fontaine avait bien observé ces pays, sinon en maître des +eaux-et-forêts, du moins en poëte; il y était né, il y avait vécu +longtemps, et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il +retournait chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter +son bien et le vendre en détail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le +fonds avec le revenu._ + +Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la mort soudaine +de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme qu'il remplissait +auprès d'elle, madame de La Sablière le recueillit dans sa maison et l'y +soigna pendant plus de vingt ans. Abandonné dans ses moeurs, perdu de +fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son +talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les +auspices d'une femme aimable, au sein d'une société spirituelle et de +bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le +prix de ce bienfait; et cette inviolable amitié, familière à la fois +et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments +naturels qu'il réussit le mieux à exprimer. Aux pieds de madame de +La Sablière et des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les +respectant, sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté +et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins en moins +scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir. Sa vie, ainsi +ordonnée dans son désordre, devint double, et il en fit deux parts: +l'une, élégante, animée, spirituelle, au grand jour, bercée entre les +jeux de la poésie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et +honteuse, il faut le dire, et livrée à ces égarements prolongés des sens +que la jeunesse embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice +au front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait La +Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions humaines et de +faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidélité du marquis de La +Fare lui eut laissé le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre +que Dieu ne pouvait désormais le remplir, et elle consacra ses dernières +années aux pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette +conversion, aussi sincère qu'éclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine +en fut touché comme d'un exemple à suivre; sa fragilité et d'autres +liaisons qu'il contracta vers cette époque le détournèrent, et ce ne fut +que dix ans après, quand la mort de madame de La Sablière lui eut donné +un second et solennel avertissement, que cette bonne pensée germa en lui +pour n'en plus sortir. Mais, dès 1684, nous avons de lui un admirable +_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa réception à l'Académie +française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui expose +avec candeur l'état de son âme: + + Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre, + J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens: + Les pensers amusants, les vagues entretiens, + Vains enfants du loisir, délices chimériques, + Les romans et le jeu, peste des républiques, + Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits, + Ridicule fureur qui se moque des lois, + Cent autres passions des sages condamnées, + Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années. + L'usage des vrais biens réparerait ces maux; + Je le sais, et je cours encore à des biens faux. + . . . . . . . . . . . . + Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent; + Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent: + Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard; + Car qui sait les moments prescrits à son départ? + Quels qu'ils soient, ils sont courts... + +C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction +religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste de coup d'oeil +amoureux vers ces _chimériques délices_ dont on est mal détaché. Et puis +une simplicité d'exagération s'y mêle: les romans et le jeu qui ont +égaré le pécheur sont la _peste des républiques, une fureur qui se moque +des lois._ Et plus loin: + + Que me servent ces vers avec soin composés? + N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés? + C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, + Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre; + Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans: + Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. + Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre; + Votre réponse est prête, il me semble l'entendre: + C'est jouir des vrais biens avec tranquillité, + Faire usage du temps et de l'oisiveté, + S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême, + Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même, + Bannir le fol amour et les voeux impuissants, + Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants. + +Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la vertu +trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où _les Phyllis_ se +placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître un sourire dans une +larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui +en aurait moins coûté pour se convertir. + +Au premier abord, et à ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail +paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de +la critique n'avait été éveillée sur ce point par quelques mots de ses +préfaces et par quelques témoignages contemporains, on n'eût jamais +songé probablement à en faire l'objet d'une question. Mais le poëte +_confesse_, en tête de _Psyché_, que _la prose lui coûte autant que +les vers_. Dans une de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se +plaint de _fabriquer à force de temps_ des vers moins sensés que la +prose du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures et +de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés plusieurs fois, et +souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouvé, +tout entière de sa main, une première ébauche de la fable intitulée _le +Renard, les Mouches et le Hérisson_; et, en la comparant à celle qu'il +a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux +vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux +errata: «Il s'est glissé, dit-il en tête de son second recueil, quelques +fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de +légers remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque +plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger +ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées +par chaque errata, aussi bien pour les deux premières parties que pour +les dernières.» Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine +était de l'école de Boileau et de Racine en poésie; qu'il suivait les +mêmes procédés de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement +ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en +face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais +il avait, comme tout poëte, ses secrets, ses finesses, sa correction +relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu +encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout à fait dans +ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait à s'en +plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les +modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en +traduction: il s'en glorifie à tout propos: + + Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace; + Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse; + Je le dis aux rochers, etc... + Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse; + Plein de Machiavel, entêté de Bocace, + J'en parle si souvent qu'on en est étourdi; + J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi. + +Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop +singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a +écrit dans sa Vie d'Ésope: «Comme Planudes vivoit dans un siècle où la +mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pas être encore éteinte, +j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé.» En écrivant +ceci, il oubliait que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le +Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec +ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis-le-Grand. +Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre les modernes, et +à l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient à Platon, son +thème favori, et déclare qu'on ne pourrait trouver entre les sages +modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que + + La Grèce en fourmillait dans son moindre canton. + +Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on +n'imaginerait jamais: + + ... l'ode, qui baisse un peu, + Veut de la patience, et nos gens ont du feu. + +D'ailleurs, en cette remarquable épître, il proteste contre l'imitation +servile des anciens, et cherche à exposer de quelle nature est la +sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin +de la deuxième épître d'André Chénier; l'idée au fond est la même, mais +on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la différence +profonde qui sépare un poëte artiste comme Chénier, d'avec un poëte +d'instinct comme La Fontaine. + +Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poëtes, excepté Molière et +peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Régnier, +de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'André Chénier, l'est aussi de La +Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers mérites, il faut ajouter +que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière au +contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention +sans doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit le +fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle est trop +connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye d'y revenir. +Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez +grande de fadeurs galantes et de faux goût pastoral, que nous blâmerions +dans Saint-Évremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en +effet ces fadeurs et ce faux goût n'en sont plus, du moment qu'ils ont +passé sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout +le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite +dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions fréquentes +qui font fuir son style et dévier sa pensée; ses vers délicieux, en +découlant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se +tiennent plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de +cette manière comme de toutes celles des hommes de génie: ce qui autre +part serait indifférent ou mauvais, y devient un trait de caractère ou +une grâce piquante. + +La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine n'eut pas le +courage d'imiter, avait laissé notre poëte assez désoeuvré et solitaire. +Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne réunissait plus +la même compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour +visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra, +pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et de MM. de Vendôme +dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du côté de +l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et +dissolue, mal déguisée sous les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et +ses vrais amis s'affligeaient de ces déréglements sans excuse; l'austère +Boileau avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à +l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, reçut de +la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait: «J'ai su que vous +souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guère à Paris; sa +tête est bien affoiblie. C'est le destin des poëtes: le Tasse et +Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour +La Fontaine, il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la +dépense.» La tête de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon; +mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que +trop vrai: il touchait souvent de l'abbé de Chaulieu des gratifications +dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune +femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poëte, lui offrit +l'attrait de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de +prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame, elle +recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au dernier +moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touché enfin de +repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta plus. Les détails de cette +pénitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une +traduction du _Dies irae_, qu'il lut à l'Académie, et il avait formé +le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le +refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter que cette +tâche, tant de fois essayée par des poëtes repentants, eût été possible +à La Fontaine ou même à tout autre d'alors. A cette époque de croyances +régnantes et traditionnelles, c'étaient les sens d'ordinaire, et non la +raison, qui égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on +n'avait point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété sèche; +on ne s'était pas attardé longuement dans les régions du doute; on ne +s'était pas senti maintes fois défaillir à la poursuite de la vérité. +Les sens charmaient l'âme pour eux-mêmes, et non comme une distraction +étourdissante et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on +avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la vérité +suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal, un +oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'était pas, comme +de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement +renaissante, par des doutes effrayants, d'éternelles obscurités et un +abîme sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui +éprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'était +Pascal. + +Septembre 1829. + + + +J'écrivais ceci la même année, la même saison où je composais le recueil +de Poésies, _les Consolations_, c'est-à-dire dans une veine prononcée +de sensibilité religieuse. Depuis j'ai encore écrit sur La Fontaine +quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et +j'ai essayé d'y répondre aux dédains que M. de Lamartine avait prodigués +à ce charmant poëte. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernières +années, a été bien légèrement traité par un grand poëte qui s'est +lui-même jugé par là, il a été étudié, approfondi par de savants +critiques, et si approfondi même qu'il est sorti d'entre leurs mains +comme transformé. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui à ce +jugement de La Bruyère dans son Discours de réception à l'Académie: «Un +autre, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, le tour +et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux +hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au +sublime: homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, soit +qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de ses modèles, +modèle lui-même difficile à imiter.»--Voir aussi le joli thème latin de +Fénelon à l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in +Fontani mortem_. Tout y est indiqué, même le _molle atque facetum_, qui +n'est autre que notre chère rêverie. + + + +RACINE + +I + +Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment des genres, et +sans faire acception de leur nature lyrique, épique ou dramatique, +peuvent se rapporter à deux familles glorieuses qui, depuis bien des +siècles, s'entremêlent et se détrônent tour à tour, se disputent +la prééminence en renommée, et entre lesquelles, selon les temps, +l'admiration des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes +primitifs, fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils +de leurs oeuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont +quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, toujours opposés +aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement éducables et +perfectibles, des époques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les +chefs les plus brillants de cette famille secondaire, réputée, et avec +raison, inférieure à son aînée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, +plus accessible et plus chérie. Parmi nous, Corneille et Molière s'en +détachent par plus d'un côté; Boileau et Racine y appartiennent tout +à fait et la décorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus +accompli en ce genre, le plus vénéré de nos poëtes. C'est le propre +des écrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimité des +suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux +en mérite, les dominent même en gloire, sont à chaque siècle remis en +question par une certaine classe de critiques. Cette différence de +renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents. Les +uns véritablement prédestinés et divins, naissent avec leur lot, ne +s'occupent guère à le grossir grain à grain en cette vie, mais le +dispensent avec profusion et comme à pleines mains en leurs oeuvres; car +leur trésor est inépuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter +ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à +chaque heure de veille sur eux-mêmes; ils ne retournent pas la tête en +arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et +calculer celle qui leur reste; mais ils marchent à grandes journées sans +se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent +en eux, au sein de leur génie, et quelquefois le transforment; ils +subissent ces changements comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider +artificiellement, pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses cheveux +blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements +de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procédant ainsi +d'après de grandes lois intérieures et une puissante donnée originelle, +ils arrivent à laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes, +monumentales, d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente +comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupées d'accidents, hérissées +de cimes, creusées de profondeurs: voilà pour les uns. Les autres ont +besoin de naître en des circonstances propices, d'être cultivés par +l'éducation et de mûrir au soleil; ils se développent lentement, +sciemment, se fécondent par l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art. +Ils montent par degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas +au but du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie +comme un palais auquel on ajouterait chaque année une assise; ils ont +de longues heures de réflexion et de silence durant lesquelles ils +s'arrêtent pour réviser leur plan et délibérer: aussi l'édifice, si +jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide, +admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une exécution +achevée. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans +peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées +par laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque +très-fine et très-juste du Père Tournemire, on n'admire jamais dans un +auteur que les qualités dont on a le germe et la racine en soi. D'où +il suit que, dans les ouvrages des esprits supérieurs, il est un degré +relatif où chaque esprit inférieur s'élève, mais qu'il ne franchit pas, +et d'où il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les +familles de plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent +jamais une certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles +d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixé à une certaine limite. Que +si maintenant, à la hauteur relative où telle famille d'esprits peut +s'élever dans l'intelligence d'un poëme, il ne se rencontre pas une +qualité correspondante qui soit comme une pierre où mettre le pied, +comme une plate-forme d'où l'on contemple tout le paysage, s'il y a là +un roc à pic, un torrent, un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits +qui n'auront trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la colombe +de l'arche, sans même rapporter le rameau d'olivier.--Je suis à +Versailles, du côté du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine +me manque au milieu et je m'arrête; mais du moins je vois de là en +face de moi la ligne du château, ses ailes, et j'en apprécie déjà la +régularité, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque +sentier tournant qui grimpe à un donjon gothique, et que je m'arrête +d'épuisement à mi-côte, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, +un arbre, un buisson, me dérobe la vue tout entière[22]. C'est là l'image +vraie des deux poésies. La poésie racinienne est construite de telle +sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des degrés et des points +d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a +l'accès plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous +savons de fort honnêtes gens qui ont sué pour y aborder, et qui, après +s'être heurté la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont +revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là-haut; mais, à +peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait +de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens +que ne l'était à Boileau celle de Montlhéry: + + Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue, + Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue, + Et, présentant de loin leur objet ennuyeux, + Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux. + +[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies _à +pic_, ne prêtent pas pied à divers degrés aux esprits inférieurs, ils en +portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences +d'élévation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous +confondus dans la plaine au même niveau de terre.] + +Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry et l'oeuvre +de Shakspeare, et nous essaierons de monter, après tant d'autres +adorateurs, quelques-uns des degrés, glissants désormais à force d'être +usés, qui mènent au temple en marbre de Racine. + +Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès l'âge le plus +tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forêts à +Villers-Cotterets, et son père, contrôleur du grenier à sel de la +Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Âgé +de quatre ans, il fut confié aux soins de son grand-père maternel, qui +le mit très-jeune au Collége à Beauvais; et après la mort du vieillard, +il passa à Port-Royal-des-Champs, où sa grand'mère et une de ses +tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers détails +intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance du poëte. +L'illustre solitaire Antoine Le Maître l'avait pris en amitié +singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée, et qu'il +lui écrivait dans une des persécutions, combien il lui recommande d'être +docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint +Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement à lire tous les +auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait +de sa main, les apprenait par coeur. C'était tour à tour Plutarque, +_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues, +_Théagène et Chariclée_[23]. Il décelait déjà sa nature discrète, +innocente et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la main +(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il +ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exerçait +dès lors à traduire en vers français les hymnes touchantes du Bréviaire, +qu'il a retravaillées depuis; mais il se complaisait surtout à célébrer +Port-Royal, le paysage, l'étang, les jardins et les prairies. Ces +productions de jeunesse que nous possédons attestent un sentiment vrai +sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et de la +couleur; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques endroits +comme un écho lointain, comme un prélude confus des choeurs mélodieux +d'_Esther_: + + Je vois ce cloître vénérable, + Ces beaux lieux du Ciel bien aimés, + Qui de cent temples animés + Cachent la richesse adorable. + C'est dans ce chaste paradis + Que règne, en un trône de lis, + La Virginité sainte; + C'est là que mille anges mortels + D'une éternelle plainte + Gémissent au pied des autels. + + Sacrés palais de l'innocence, + Astres vivants, choeurs glorieux, + Qui faites voir de nouveaux cieux + Dans ces demeures du silence, + Non, ma plume n'entreprend pas + De tracer ici vos combats, + Vos jeûnes et vos veilles; + Il faut, pour en bien révérer + Les augustes merveilles, + Et les taire et les adorer. + +[Note 23: Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes +d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot, +1841), a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore +inaperçues, du roman de _Théagène et Chariclée_, dans l'oeuvre de +Racine. Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux, + + Brûlé de plus de feux que je n'en allumai, + +il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage +où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le +bûcher ou _foyer_, se sent lui-même au coeur un _foyer_ de chagrin plus +cuisant: je traduis à peu près; les curieux peuvent chercher le passage: +Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, et il +n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Héliodore est le premier +coupable; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime, s'il était +vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à Racine +le germe d'une des plus belles scènes, dans _Andromaque_ également. M. +Ampère, dans un article sur Amyot, avait déjà cru saisir des analogies +de ce genre. Mais je m'en tiens au _brûlé de plus de feux_: c'est une +fort jolie trouvaille.] + +Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire sa logique +au collége d'Harcourt à Paris. Les impressions pieuses et sévères qu'il +avait reçues de ses premiers maîtres s'affaiblirent par degrés dans le +monde nouveau où il se trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes +gens aimables et dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine +qu'il connut dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de +poésie, de romans et de théâtre. Il faisait des sonnets galants en se +cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient lettres sur +lettres, avec menaces d'anathème. On le voit, dès 1660, en relation avec +les comédiens du Marais au sujet d'une pièce que nous ne connaissons +pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi était +remise à Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonté du +monde_, et, _tout malade qu'il était, la retenait trois jours, y faisant +des remarques par écrit_: la plus considérable de ces remarques portait +sur les _Tritons_, qui n'ont jamais logé dans les fleuves, mais +seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la protection de +Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant +du château de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place +les ouvriers maçons, vitriers, menuisiers. Le poëte est déjà tellement +habitué au tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en +exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au +cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire, et +qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: «Je lis des vers, +je tâche d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis +pas moi-même sans aventures.» Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses +maîtres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour +l'en tirer. On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le +décida à partir pour Uzès en Languedoc, chez un de ses oncles maternels, +chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avec espérance d'un bénéfice. Le +voilà donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'été de 1662, +à Uzès; tout en noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour +complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; +fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés des +environs, à cause de son oncle, et consulté par tous les poëtes et les +amoureux de province sur leurs vers, à cause de sa petite renommée +parisienne et de son ode célèbre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant +peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui +semblaient durs et intéressés comme des _baillis_; se comparant à Ovide +au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'altérer et de +corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai français, +cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon, +Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit que +médiocrement: «Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, et que les +rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendroit pour un vrai +pays de Cythère;» mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'étouffe, +et les cigales lui gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi +violentes et portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de +réflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même +éprouver le besoin de composer. Ses lettres à l'abbé Le Vasseur sont +froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et légèrement +railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'épanouira dans +_Bérénice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes +et qu'allusions galantes; pas une crudité comme il en échappe entre +jeunes gens, pas un détail ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque +dans la plus étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui +d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La Fontaine +ces phrases qui donnent à penser: «Toutes les femmes y sont éclatantes, +et s'y ajustent d'une façon qui est la plus naturelle du monde; et pour +ce qui est de leur personne, + + Color verus, corpus solidum et succi plenum; + +mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me donner garde, +je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la +maison d'un bénéficier comme celle où je suis, que d'y faire de longs +discours sur cette matière: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi +vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a +dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout-à-fait, il faut du moins +que je sois muet; car, voyez-vous, il faut être régulier avec les +réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups +vos compères.» Mais ses habitudes naturellement chastes et réservées +prévalurent, quand il ne fut plus entraîné par des compagnons de +plaisir; et quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une +insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberté +était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son +coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporté; et là-dessus il +raconte un danger récent auquel sa faiblesse a heureusement échappé. +Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'âme de +Racine, pour devoir être cité tout au long: «Il y a ici une demoiselle +fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais +vue qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort belle; son +teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux, grands et d'un beau noir, +la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement dans ce pays, +fort blanc. J'en avois toujours quelque idée assez tendre et assez +approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'à l'église: car, +comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin +ne me l'avoit recommandé. Enfin je voulus voir si je n'étois point +trompé dans l'idée que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort +honnête. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis là +m'est arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de +voir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifféremment; +mais sitôt que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai +demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures, +comme si elle eût relevé de maladie; et cela me fit bien changer mes +idées. Néanmoins je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort +doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut que je +l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle +dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour +elle du fond de leur coeur. Elle passe même pour une des plus sages et +des plus enjouées. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit +du moins à me délivrer de quelque commencement d'inquiétude; car je +m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement, et à ne me pas +laisser emporter à toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat...» +Racine avait alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et +l'enfance de coeur qui éclatent dans son récit marquent le point de +départ d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude, +jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion dans _Phèdre_. +Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un +bénéfice qu'on lui promettait toujours; et, laissant là les chanoines et +la province, il revint à Paris, où son ode de _la Renommée aux Muses_ +lui valut une nouvelle gratification, son entrée à la cour, et d'être +connu de Despréaux et de Molière. _La Thébaïde_ suivit de près. +Jusque-là, Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des +amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et, dès ce moment, +sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts, dont sa sensibilité +irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se décourager. La tragédie +d'_Alexandre_ le brouilla avec Molière et avec Corneille; avec Molière, +parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne; +avec Corneille, parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme, +après avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent pour la +poésie en général, mais non pour le théâtre. Aux représentations les +partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le succès. Les uns disaient +que Taxile n'était point assez honnête homme; les autres, qu'il ne +méritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'était point assez +amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scène que pour parler +d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha à Pyrrhus un reste de +férocité; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était +une conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout +d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap; à quoi Racine répondait +fort judicieusement: «Aristote, bien éloigné de nous demander des héros +parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire +ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni +tout à fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient +extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit +plus l'indignation que la pitié du spectateur, ni qu'ils soient méchants +avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc +qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de +faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les +fasse plaindre sans les faire détester.» J'insiste sur ce point, parce +que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalité +dramatique consistent précisément dans cette réduction des personnages +héroïques à des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans +cette analyse délicate des plus secrètes nuances du sentiment et de la +passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du +style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison +ininterrompue des idées et des sentiments; c'est que chez lui tout est +rempli sans vide et motivé sans réplique, et que jamais il n'y a +lieu d'être surpris de ces changements brusques, de ces retours sans +intermédiaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait +souvent abus dans le jeu de ses caractères et dans la marche de ses +drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout +l'avantage au théâtre soit du côté de Racine; mais, lorsqu'il parut, +toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux accommodée +au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses, où rien ne +brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse, +ouverte par une La Vallière, devait se clore par une Maintenon. Il +resterait toujours à savoir si ce procédé attentif et curieux, employé à +l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et +pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en, +à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie, ne réclamait pas un +drame plus agité, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme +madame de Sévigné, et qui s'en tenait volontiers à _Bérénice_, en +attendant _Phèdre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette pièce de _Bérénice_ +fut commandée à Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait +à la cour les nouveaux poëtes, et qui joua cette fois à Corneille le +mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune +rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère, défendait +Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses découragements +passagers, et l'excitait, à force de sévérité, à des progrès sans +relâche. Ce contrôle journalier de Boileau eût été funeste assurément à +un auteur de libre génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante, +à Molière, à La Fontaine, par exemple; il ne put être que profitable +à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques pointes +à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction et d'élégance +continue, où celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que +Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris à Racine _à +faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si, +comme on l'assure, il lui donnait pour précepte _de faire ordinairement +le second vers avant le premier_. + +Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'à _Phèdre_, dont le +triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on sait comment Racine +les remplit. Animé par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonné +à la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au +développement de son génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à +propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança +une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles. A +force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un bénéfice, et +le privilège de la première édition d'_Andromaque_ est accordé au sieur +Racine, prieur de l'Épinai. Un régulier lui disputa ce prieuré; un +procès s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se +désista, en se vengeant des juges par la comédie des _Plaideurs_ qu'on +dirait écrite par Molière, admirable farce dont la manière décèle un +coin inaperçu du poëte, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, +Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et +La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un grand fonds d'étude, +s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites à la cour, l'Académie à +partir de 1673, et peut-être aussi, comme on l'en a soupçonné, quelques +tendres faiblesses au théâtre, cette confusion de dégoûts, de plaisirs +et de gloire, retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans, +c'est-à-dire jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier +chrétiennement et se convertir. + +Sans doute ses deux dernières pièces, _Iphigénie_ et _Phèdre_, avaient +excité contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs +siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands seigneurs surannés +et les débris des _précieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon, +j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas présent +le duc de Nevers, madame Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient +ameutés sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient +pu inquiéter le poëte: mais enfin ses pièces avaient triomphé; le public +s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait +jamais, même en amitié, décernait au vainqueur une magnifique épître, et +_bénissait_ et proclamait _fortuné_ le siècle qui voyait naître, _ces +pompeuses merveilles_. C'était donc moins que jamais pour Racine le +moment de quitter la scène où retentissait son nom; il y avait lieu pour +lui à l'enivrement, bien plus qu'au désappointement littéraire: aussi +sa résolution fut-elle tout-à-fait pure de ces bouderies mesquines +auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps, et le +premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et des sens étant +dissipée, le souvenir de son enfance, de ses maîtres, de sa tante +religieuse à Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la +comparaison involontaire qui s'établissait en lui entre sa paisible +satisfaction d'autrefois et sa gloire présente, si amère et si troublée, +ne pouvait que le ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée +secrète qui le travaillait perce déjà dans la préface de _Phèdre_, et +dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit +de cette _douleur vertueuse_ d'une âme qui maudit le mal et s'y livre. +Son propre coeur lui expliquait celui de _Phèdre_; et si l'on suppose, +comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgré lui +au théâtre était quelque attache amoureuse dont il avait peine à se +dépouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider à faire +comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de déchirant, +de réellement senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les +combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phèdre_ +est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même de le +reconnaître, et ainsi fut presque vérifié le mot de l'auteur «qui +espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier la tragédie avec quantité +de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine.» Toutefois, +en s'enfonçant davantage dans ses réflexions de réforme, Racine jugea +qu'il était plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et +il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se +réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique, à ses +devoirs de père; et, comme le roi le nomma à cette époque historiographe +ainsi que Boileau, il ne négligea pas non plus ses devoirs d'historien: +à cet effet, il commença par faire un espèce d'extrait du traité de +Lucien _sur la Manière d'écrire l'histoire_, et s'appliqua à la lecture +de Mézerai, de Vittorio Siri et autres. + +D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs et +les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer les +qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de prévoir ce qu'il a +pu atteindre, et en même temps ce qui a dû lui manquer. Un grand art de +combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et +successive, plutôt que cette force de conception, simple et féconde, +qui agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour de +plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la +présence d'esprit dans les moindres détails; une singulière adresse à ne +dévider qu'un seul fil à la fois; de l'habileté pour élaguer plutôt que +la puissance pour étreindre; une science ingénieuse d'introduire et +d'éconduire ses personnages; parfois la situation capitale éludée, soit +par un récit pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus +embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent ni +d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents peu commodes +supprimés; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux +ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout +cela, une passion qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà +gonflé, mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant blanchi +d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on descendait à son +style et à l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautés +du même ordre restreintes aux mêmes limites, et des variations de ton +mélodieuses sans doute, mais dans l'échelle d'une seule octave. Quelques +remarques, à propos de _Britannicus_, préciseront notre pensée et +la justifieront si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu +téméraire. Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par lequel il +échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses gouverneurs. Dans +Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze à quinze ans, doux, +spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le +rendre ridicule, le força de chanter; Britannicus se mit à chanter une +chanson, dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si +précaire et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au +lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés qu'à +l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient marqué hautement leur +compassion. Pour Néron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel +féroce gronde depuis longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de +se déchaîner; il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La +débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence de sa +future victime; il néglige son épouse Octavie pour la courtisane Acté. +Sénèque a prêté son ministère à cette honteuse intrigue; Agrippine s'est +révoltée d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir +sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur, +nièce et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des +affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper avec +le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages +principaux au moment où Racine commence sa pièce. Qu'a-t-il fait? Il est +allé d'abord au plus simple, il a trié ses acteurs; Burrhus l'a +dispensé de Sénèque, et Narcisse de Pallas. Othon et Sénécion, _jeunes +voluptueux_ qui perdent le prince, sont à peine nommés dans un endroit. +Il rapporte dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: +_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in +partibus Pallantem_, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine, +car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis +surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la +disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus.» Et malgré ce +dessein formel de l'auteur, le caractère d'Agrippine n'est exprimé +qu'imparfaitement: comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus +odieux vices sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu +réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; il n'est +plus guère question de ses adultères et de ses meurtres qu'en allusion, +à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, à la place +d'Acté, intervient la romanesque Junie. Néron amoureux n'est plus que +le rival passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre +disparaissent, ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que dire du +dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée sous la protection +du peuple, comme si le peuple protégeait quelqu'un sous Néron? Mais ce +qu'on a droit surtout de reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux +yeux la scène du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire; +quelqu'un de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la coutume, +tant on est en garde contre un crime: mais Néron a tout prévu; le +breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y verser de l'eau froide +pour le rafraîchir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin +d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et +Locuste a été chargée de le préparer tel, sous la menace du supplice. +Soit dédain pour ces circonstances, soit difficulté de les exprimer en +vers, Racine les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à +rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y +réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a rabattu de la +brièveté incisive, de la concision éclatante de Tacite. Trop souvent, +lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se +fraie une route entre les qualités extrêmes des originaux, et garde +prudemment le milieu de la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on +voit le précipice. Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui +concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement à +Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron, s'écrie que +d'un côté l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils +d'Aenobarbus_. + + Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus, + Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même, + Partagent à mes yeux l'autorité suprême. + +Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus +Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua, +generis humani regimen expostulantes_. Racine a évidemment reculé devant +l'énergique insulte de _maître d'école_ adressée à Sénèque et celle de +_manchot_ et de _mutilé_ adressée à Burrhus, et son Agrippine n'accuse +pas ces pédagogues de vouloir _régenter_ le monde. En général, tous les +défauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a +trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en deçà +du mieux. + +_Britannicus, Phèdre, Athalie_, tragédie romaine, grecque et biblique, +ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine et sous +lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes +déjà expliqué sur notre admiration pour _Phèdre_; pourtant, on ne peut +se le dissimuler aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les +moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte +amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, favori de Diane, +que Néron amoureux au Néron de Tacite; Phèdre reine mère et régente pour +son fils, à la mort supposée de son époux, compense amplement Junie +protégée par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse +beaucoup sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le sens +supérieur des traditions mythologiques que possédaient si profondément +Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de +choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille, +constituent un fond de réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine +tout ce qui n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste +Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, laissent à +peine trace dans notre mémoire. A y regarder de près, ce sont, entre les +traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingénieux, +mais peu faits pour éclairer: Racine admet d'une part la version de +Plutarque, qui suppose que Thésée, au lieu de descendre aux enfers, +avait été simplement retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait +voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre part il fait +dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse: + + Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers... + +Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge; dans Racine, +_Vénus tout entière à sa proie attachée_ n'est qu'une admirable +métaphore. Racine a quelquefois laissé à Euripide des détails de couleur +qui eussent été aussi des traits de passion: + + Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! + Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, + Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière? + +dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup +plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer à l'eau pure des +fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers; puis elle s'écrie qu'on +la conduise sur la montagne, dans les forêts de pins, où les chiens +chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle +désire l'arène sacrée de Limna, où s'exercent les coursiers rapides: +et la nourrice qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: +«Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure sur +la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant vous voilà éprise +du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter +l'oracle...» Au troisième acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort, +arrive, et quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre ne +trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant: + + Je ne dois désormais songer qu'à me cacher; + +c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel, +voila la tête d'Agamemnon. + +Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec Corneille +que Racine avait un bien plus grand talent pour la poésie en général que +pour le théâtre en particulier, et à soupçonner que, s'il fut dramatique +en son temps, c'est que son temps n'était qu'à cette mesure de +dramatique; mais que probablement, s'il avait vécu de nos jours, son +génie se serait de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite, +de ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa maturité +la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi +essaya pendant quelques années de renoncer au théâtre; mais, quoique +déjà sur le déclin, il n'y put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. +Rien de cette impatience ni de cette difficulté à se contenir ne paraît +avoir troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de +Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou trois +discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques hymnes d'église. +Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant +une pièce pour Saint-Cyr: de là le réveil en sursaut de Racine, à l'âge +de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carrière parcourue en deux +pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maître. +Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents des autres, +ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? n'échappent-ils pas aux +critiques générales que nous avons hasardées sur son oeuvre? + +Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son aise que dans +les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacrés, partageant +les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au récit de +l'Écriture, ne se croit pas obligé de mêler l'autorité d'Aristote à +l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue +amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui, +s'appuyant sur une base éternelle, varie le plus dans ses formes selon +les temps, et par conséquent induit le plus en erreur le poëte). +Toutefois, malgré la parenté des religions et la communauté de certaines +croyances, il y a dans le judaïsme un élément à part, intime, primitif, +oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine +d'être pâle et infidèle, même avec un air d'exactitude: et cet élément +radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacrée_, de M. de +Maistre en tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art, +n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait l'ancien +Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que +saint Paul. Commençons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez +les Hébreux, tout était figure, symbole, et l'importance des formes se +rattachait à l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans +Racine ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre, +revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes; je suis dans +le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze +de dix-huit coudées de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre +_Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni +les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois +d'olivier, hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. +La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me sens déjà +moins disposé à admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par +le couteau sacré, que si le poëte m'avait transporté dans ce temple +colossal où Salomon, le premier jour, égorgea pour hosties pacifiques +vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches +analogues peuvent s'adresser aux caractères et aux discours des +personnages. L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être +opposée au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, +n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; j'aurais +voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs de Baal, + + . . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux, + Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Où, sans lever jamais leurs têtes colossales, + Veillaient, assis en cercle et se regardant tous, + Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux. + +Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit plus +terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre d'un Dieu de +colère. Quand il arme les lévites, et qu'il leur rappelle que leurs +ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois massacré leurs frères +(«Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël: «Que chaque homme place +son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frère, son ami, et celui +qui lui est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que Moïse +avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases évasives: + + Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites + Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël + Rendit dans le désert un culte criminel, + De leurs plus chers parents saintement homicides, + Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides, + Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur + D'être seuls employés aux autels du Seigneur? + +En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup +d'endroits magnifique, mais non pas si complète ni si désespérante qu'on +a bien voulu croire. Racine n'y a pas pénétré l'essence même de la +poésie hébraïque orientale[24]; il y marche sans cesse avec précaution +entre le naïf du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit +soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine: + + Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis + Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante; + Les bords éblouissants de sa robe flottante + Remplissaient le sacré parvis. + + Des séraphins debout sur des marches d'ivoire + Se voilaient devant lui de six ailes de feux; + Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux: + Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux! + Toute la terre est pleine de sa gloire! + +[Note 24: De la _poésie_, c'est possible; mais de la _religion_, +certes, il en avait pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à +modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commencé à me +paraître moins juste, quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu +comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au +complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à +en tirer les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue +autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait été plus belle, s'il y +avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. +Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le vrai +sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de +décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu invisible en +ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans +le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y +avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était un dicton +populaire, en parlant des Juifs, que «_Nil praeter nubes et coeli numen +adorant_.»] + +Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie +voluptueux: + + Ainsi qu'on choisit une rose + Dans les guirlandes de Sarons, + Choisissez une vierge éclose + Parmi les lis de vos vallons: + Enivrez-vous de son haleine, + Écartez ses tresses d'ébène, + Goûtez les fruits de sa beauté. + Vivez, aimez, c'est la sagesse: + Hors le plaisir et la tendresse, + Tout est mensonge et vanité. + +Il ne dirait pas davantage: + + O tombeau! vous êtes mon père; + Et je dis aux vers de la terre: + Vous êtes ma mère et mes soeurs. + +L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables +peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins +haut, me semble plus complète en soi, et ne laisser rien à désirer. +Il est vrai que ce gracieux épisode de la Bible s'encadre entre deux +événements étranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, à savoir +le somptueux festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le +massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours +entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. A cela près, ou +plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux poëme, si parfait +d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me +semble le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est +l'épanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme +tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se +noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait: «Racine, +qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.» Vers ce +même temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui +sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'après +saint Paul que Racine traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible, +c'est-à-dire en l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en +l'affaiblissant quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé +plus loin cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit +dernières années qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter +avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, tendres, +passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des +lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade de Hollande, font +rêver une poésie intérieure et pénétrante qu'il n'a épanchée nulle part, +dont il a contenu en lui, durant des années, les délices incessamment +prêtes à déborder, ou qu'il a seulement répandue dans la prière, aux +pieds de Dieu, avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui +faisait partie de la _littérature_, se distinguait tellement de la _vie_ +que rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait pas +de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, aux +sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on avait élevé une +muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul +sentiment profond n'est stérile en nous, il arrivait que cette poésie +_rentrée_ et sans issue était dans la vie comme un parfum secret qui se +mêlait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une +voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de +vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui +la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et lancé dans le monde, +lettres simples et paternelles, écrites au coin du feu, à côté de la +mère, au milieu des six autres enfants, empreintes à chaque ligne d'une +tendresse grave et d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le +style, les conseils d'éviter les _répétitions de mots_ et les _locutions +de la Gazette de Hollande_, se mêlent naïvement aux préceptes de +conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu quelque raison +d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, par un si mauvais temps, +aux prières qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien; +mais votre mère et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu +qu'il vous préservât de tout accident, et on faisoit la même chose à +Port-Royal.» Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous étiez dans la +_Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour +la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de +conséquence.» On voit que madame Racine songeait toujours à son fils +absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_ +sur la table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit +volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac, +apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on l'accabla de +questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes: «Mais je n'ai +osé, écrit l'excellent père, lui demander si vous pensiez un peu au bon +Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurois +souhaitée.» L'événement domestique le plus important des dernières +années de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette, +âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et en raconte +les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à Port-Royal dont +elle était abbesse[25]; il n'avait cessé de _sangloter_ pendant tout +l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors d'amour, des effusions +inexprimables s'échappaient par ces sanglots; c'était comme l'huile +versée du vase de Marie. Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler. +Avec cette facilité excessive aux émotions, et cette sensibilité plus +vive, plus inquiète de jour en jour, on explique l'effet mortel que +causa à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais +il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poésie: +seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue avait dégénéré en +une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait +sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième +année, vénéré et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il +faut le dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée +plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les +Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste et les Racine +fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce temps jusqu'au nôtre, et à +travers toutes les variations de goût, la renommée de Racine a subsisté +sans atteinte et a constamment reçu des hommages unanimes, justes +au fond et mérités en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu +intelligents dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé +du droit de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à +l'imitation par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait +le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de +quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et chérir comme ami de +coeur. + +Décembre 1829. + +[Note 25: Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine +fit profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis +longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, +vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants +Mémoires, et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de +vêture.] + + + +II + +Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui +l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme les nôtres, où les +proportions du drame doivent être si différentes de ce qu'elles étaient +alors, qu'aurait-il fait? Eût-il également tenté le théâtre? Son génie, +naturellement recueilli et paisible, eût-il suffi à cette intensité +d'action que réclame notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans +les moeurs et dans les caractères qui devient indispensable après une +époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure qui donne à +tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de +la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eût-il été de +force et d'humeur à mener toutes ces parties de front, à les maintenir +en présence et en harmonie, à les unir, à les enchaîner sous une forme +indissoluble et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des +passions? N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa nature +de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras étrangers +dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y +versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de +suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle +élégie, dont _Esther_ et _Bérénice_ sont les plus limpides, les plus +transparents réservoirs? C'est là une délicate question, sur laquelle on +ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle n'a +rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne, dans son discours +de réception à l'Académie, déclare qu'il admire Molière bien plus comme +philosophe que comme poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. +Étienne, et dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à +aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur +des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maître +de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de +déclarer qu'on préfère chez lui la poésie pure au drame, et qu'on est +tenté de le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres +élégiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de célébrer l'_amour_ +(en prenant _amour_ dans le même sens que Dante et Platon)? + +Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout +confirmé dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la +disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues années de sa +retraite. Les facultés innées qu'on a exercées beaucoup et qu'on arrête +brusquement au milieu de la carrière, après les premiers instants donnés +au délassement et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le +genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à l'âme +qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique pas son objet +et nous livre à tout le vague de l'_ennui_. Bientôt l'inquiétude se +décide; la faculté sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie +au dedans de nous: c'est comme un coursier généreux qui hennit dans +l'étable et demande l'arène; on n'y peut tenir, et tous les projets +de retraite sont oubliés. Qu'on se figure, par exemple, à la place +de Racine, au sein du même loisir, quelqu'un de ces génies +incontestablement dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. +Oh! les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du poète va +fermenter et se remplir! comme chaque idée, chaque sentiment va revêtir +à ses yeux un masque, un personnage, et marcher à ses côtés! que de +générations spontanées vont éclore de toutes parts et lever la tête sur +cette eau dormante! que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses +rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront +comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La reine Mab descendra en char +et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou +Dorine, Chérubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et +empressés, s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille côtés +pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs amants séparés, à +leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront devant lui, comme dans +l'Élysée antique le devin Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait +les âmes des héros qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par +groupes, ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et, +dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière du +jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières et se perdant +dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras à Roméo; l'ingénue +Agnès à son balcon aussi, et rendant à son amant salut pour salut du +matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant +le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces +apparitions enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du +sein de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera, +tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun +reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, comme un joueur +excité par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et +la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-être, et comme un +voyageur simplement curieux qui a déjà vu beaucoup de siècles et de +pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque +de repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, penseur +profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même et +d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un comique plus +grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grâce, de +fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette +famille), Corneille couvert de cicatrices, épuisé, mais infatigable et +sans relâche comme ses héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès +dont parle Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir, +Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes espagnoles +et ses drapeaux déchirés. + +Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla +jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait +quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, des apparitions +charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire +injure à son génie. Mais ces créations mêmes vers lesquelles un doux +penchant dut le rentraîner d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice +au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit +tombante, sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient, +comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? Où +voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup de l'_Élégie à la +voix gémissante_; + + Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars, + Belle, levant au ciel ses humides regards? + +Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces formes +attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles longtemps à repasser +dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt à les +dissiper et à les oublier: ses affections bientôt allèrent toutes +ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, alors persécuté, et se +complaisait délicieusement dans ses souvenirs d'enfance: «En effet, +dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure +odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la +piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de +Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de +leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le +peu d'empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur +peu de curiosité pour savoir les choses du monde et même les affaires de +leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui +ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient +l'intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets +d'édification! Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour +pour la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, une +prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus +vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, +nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance toujours prompte et le +commandement toujours raisonnable.» Et vers le même temps il écrivait à +son fils: «M. de Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité, +de quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant, +c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire +l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer +à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit +très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand +elle verra la mort de plus près, elle changera de langage comme font +d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils +se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette +particularité dont elle étoit effrayée, et qu'elle a sue, comme je +crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.» Et dans une autre lettre: «Le +pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai, +en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui +mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, +très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de +mourir: du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé +d'Auteuil, qui l'assista à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans +la maison d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.» On a +besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que Racine voulait +faire indirectement la leçon à son fils, et condamner ses propres +erreurs dans la personne de celle qui en avait été l'objet. Mais, même +en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, après avoir +lu et comparé ces passages, que les sentiments du poëte ne prenaient +plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui était +depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait toute son âme; +il y puisait le calme, il y rapportait ses prières; il était plein des +gémissements de cette maison affligée, quand il fit entendre, pour +l'heureuse maison de Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs +d'_Esther_[26]. En un mot, c'était la disposition lyrique qui +prévalait évidemment dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut +d'épanchement convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons +parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, à +ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un +sincère amour, a essayé de retracer l'état intérieur de cette belle âme +dans une pièce de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que +nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue +critique. + +[Note 26: Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère +des Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai +1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait +été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là, +ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le +prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus +tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le +chargé d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes +d'adoucissement près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou +tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à +ces démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.] + + +LES LARMES DE RACINE. + +Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie. + +(MADAME DE MAINTENON.) + + Jean Racine, le grand poëte, + Le poëte aimant et pieux, + Après que sa lyre muette + Se fut voilée à tous les yeux, + Renonçant à la gloire humaine, + S'il sentait en son âme pleine + Le flot contenu murmurer, + Ne savait que fondre en prière, + Pencher l'urne dans la poussière + Aux pieds du Seigneur, et pleurer. + + Comme un coeur pur de jeune fille + Qui coule et déborde en secret, + A chaque peine de famille, + Au moindre bonheur, il pleurait; + A voir pleurer sa fille aînée; + A voir sa table couronnée + D'enfants, et lui-même au déclin; + A sentir les inquiétudes + De père, tout causant d'études, + Les soirs d'hiver, avec Rollin; + + Ou si dans la sainte patrie, + Berceau de ses rêves touchants, + Il s'égarait par la prairie + Au fond de Port-Royal-des-Champs; + S'il revoyait du cloître austère + Les longs murs, l'étang solitaire, + Il pleurait comme un exilé; + Pour lui, pleurer avait des charmes. + Le jour que mourait dans les larmes + Ou La Fontaine ou Champmeslé[27]. + + Surtout ces pleurs avec délices + En ruisseaux d'amour s'écoulaient, + Chaque fois que sous des cilices + Des fronts de seize ans se voilaient; + Chaque fois que des jeunes filles, + Le jour de leurs voeux, sous les grilles + S'en allaient aux yeux des parents, + Et foulant leurs bouquets de fête, + Livrant les cheveux de leur tête, + Épanchaient leur âme à torrents. + + Lui-même il dut payer sa dette; + Au temple il porta son agneau; + Dieu marquant sa fille cadette, + La dota du mystique anneau. + Au pied de l'autel avancée, + La douce et blanche fiancée + Attendait le divin Époux; + Mais, sans voir la cérémonie, + Parmi l'encens et l'harmonie + Sanglotait le père à genoux[28]. + +[Note 27: Il est permis de supposer, malgré ce qu'on a vu plus haut, +que le poëte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et +quelques prières.] + +[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chérie, qui se +fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers +fort touchante, où il décrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives +de ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel; _Vie de +Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.] + + Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, + Pareils à ceux qu'en sa ferveur + Madeleine la pécheresse + Répandit aux pieds du Sauveur; + Pareils aux flots de parfum rare + Qu'en pleurant la soeur de Lazare + De ses longs cheveux essuya; + Pleurs abondants comme les vôtres, + O le plus tendre des apôtres, + Avant le jour d'Alleluia! + + Prière confuse et muette, + Effusion de saints désirs, + Quel luth se fera l'interprète + De ces sanglots, de ces soupirs? + Qui démêlera le mystère + De ce coeur qui ne peut se taire, + Et qui pourtant n'a point de voix? + Qui dira le sens des murmures + Qu'éveille à travers les ramures + Le vent d'automne dans les bois? + + C'était une offrande avec plainte, + Comme Abraham en sut offrir; + C'était une dernière étreinte + Pour l'enfant qu'on a vu nourrir; + C'était un retour sur lui-même, + Pécheur relevé d'anathème, + Et sur les erreurs du passé; + Un cri vers le Juge sublime, + Pour qu'en faveur de la victime + Tout le reste fût effacé. + + C'était un rêve d'innocence, + Et qui le faisait sangloter, + De penser que, dès son enfance, + Il aurait pu ne pas quitter + Port-Royal et son doux rivage, + Son vallon calme dans l'orage, + Refuge propice aux devoirs; + Ses châtaigniers aux larges ombres, + Au dedans les corridors sombres, + La solitude des parloirs. + + Oh! si, les yeux mouillés encore, + Ressaisissant son luth dormant, + Il n'a pas dit, à voix sonore, + Ce qu'il sentait en ce moment; + S'il n'a pas raconté, poëte, + Son âme pudique et discrète, + Son holocauste et ses combats, + Le Maître qui tient la balance + N'a compris que mieux son silence: + O mortels, ne le blâmez pas! + + Celui qu'invoquent nos prières + Ne fait pas descendre les pleurs + Pour étinceler aux paupières, + Ainsi que la rosée aux fleurs; + Il ne fait pas sous son haleine + Palpiter la poitrine humaine, + Pour en tirer d'aimables sons; + Mais sa rosée est fécondante; + Mais son haleine, immense, ardente, + Travaille à fondre nos glaçons. + + Qu'importent ces chants qu'on exhale, + Ces harpes autour du saint lieu; + Que notre voix soit la cymbale + Marchant devant l'arche de Dieu; + Si l'âme, trop tôt consolée, + Comme une veuve non voilée + Dissipe ce qu'il faut sentir; + Si le coupable prend le change, + Et tout ce qu'il paye en louange, + S'il le retranche au repentir? + +Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent point +étrangers à l'âme de Racine. Dans un très-beau cantique _sur la +Charité_, imité de saint Paul, il dit lui-même, en des termes assez +semblables, et dont notre ami paraît s'être souvenu: + + En vain je parlerais le langage des Anges, + En vain, mon Dieu, de tes louanges + Je remplirois tout l'univers: + Sans amour ma gloire n'égale + Que la gloire de la cymbale, + Qui d'un vain bruit frappe les airs. + +Si maintenant l'on m'objecte que cette théorie conjecturale serait +admissible peut-être si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais +qu'_Athalie_ seule répond victorieusement à tout et révèle dans le poëte +un génie essentiellement dramatique, je répliquerai à mon tour qu'en +admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portée; +que la quantité d'élévation, d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne +me paraît pas du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le +haut lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et qu'à +mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez Racine des +qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse +habituelle. + +L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera +involontairement aux mêmes conclusions sur la nature et la vocation de +son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque +chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se +brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un +personnage à l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments +de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie +s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue ressemble +à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés. Les gestes, les +inflexions de voix et les sinuosités du discours sont en parfaite +harmonie; les hasards naturels, les particularités journalières d'une +conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est +assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois +que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la +main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, +c'était tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les +personnages du drame, vivant de la vie réelle comme tout le monde, +doivent en rappeler à chaque instant les détails et les habitudes. +_Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots très-significatifs pour eux. +Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur +apparaissent au complet avec une singulière vivacité dans les moindres +circonstances. Il leur échappe souvent de dire: _Tel jour, à telle +heure, en tel endroit_. L'amour dont une âme est pleine, et qui cherche +un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des +comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprévues de +tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette, +et presse son jeune époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le +rossignol qu'on entend, afin de rester encore. + +La douleur est superstitieuse; l'âme, en ses moments extrêmes, a de +singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y +rattacher à plaisir par les fils les plus déliés et les plus fragiles. +Desdemona, émue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans +savoir pourquoi, à _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son +enfance une vieille esclave qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique +même, grâce aux détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la +réalité, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement à l'effet +dramatique. + +Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame; +mais sans se mettre exprès à décrire, sans étaler sa toile pour peindre, +il est tel mot de pure causerie qui, jeté comme au hasard, va nous +donner la couleur des lieux et préciser d'avance le théâtre où se +déploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth; +il en trouve le site agréable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des +nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau: preuve, dit-il, +que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits +pareils; les tragiques grecs en offriraient également. Racine n'en a +jamais. + +Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte assez +uniforme d'élégance et de poésie; rien ne s'y détache particulièrement. +Le procédé en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage +principal, au lieu de répandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un +avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-même, +et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde +intérieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de là une +manière générale d'exposition et de récit qui suppose toujours dans +chaque héros ou chaque héroïne un certain loisir pour s'examiner +préalablement; de là encore tout un ordre d'images délicates, et un +tendre coloris de demi-jour, emprunté à une savante métaphysique du +coeur; mais peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous +ramènent à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine élude les +détails, les dédaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble +impuissante à les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre +autres, fort admiré de Voltaire: Acomat explique à Osmin comment, malgré +les défenses rigoureuses du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et +s'aimer: + + Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle + De la more d'Amurat fit courir la nouvelle. + La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer, + Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. + Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent; + De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent: + Et les dons achevant d'ébranler leur devoir, + Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir. + +Au lieu d'une explication nette et circonstanciée de la rencontre, comme +tout cela est touché avec précaution! comme le mot propre est habilement +évincé! _les esclaves tremblèrent! les gardes se troublèrent!_ Que +d'efforts en pure perte! que d'élégances déplacées dans la bouche sévère +du grand-vizir!--Monime a voulu s'étrangler avec son bandeau, ou, comme +dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacré diadème_; elle apostrophe +ce diadème en vers enchanteurs que je me garderai bien de blâmer. Je +noterai seulement que, dans la colère et le mépris dont elle accable +ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes généraux et avec +d'exquises injures. Il résulte de cette perpétuelle nécessité de +noblesse et d'élégance que s'impose le poëte, que lorsqu'il en vient +à quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de +relever et d'ennoblir, son vers inévitablement déroge, et peut alors +sembler prosaïque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort +s'est amusé à noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit +entachés de prosaïsme. Au reste, Racine a tellement pris garde à ce +genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques, +il a su prêter des paroles pompeuses ou fleuries à ses personnages les +plus subalternes comme à ses héros les plus achevés. Il traite ses +confidentes sur le même pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi +majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a déjà remarqué que, dans +Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage +simple, non figuré, conforme à sa condition d'esclave: «Pourquoi donc +sortir de votre tente, ô roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est +assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé la +sentinelle qui veille sur les retranchements?» Et c'est Agamemnon qui +dit: «Hélas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer; +le silence règne sur l'Euripe.» Dans Racine au contraire, Arcas prend +les devants en poésie, et il est le premier à s'écrier: + + Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune. + +Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le désordre d'une +nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, écrire une lettre +et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter à terre ses +tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur +qu'on peut regretter dans l'Iphigénie française cette vive peinture +de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans +l'intérieur de la tente du héros, et de nommer certaines choses de la +vie par leur nom[29]. + +[Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'était pas fait faute, on le voit, +de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'écrivait pas de +lettres au siège de Troie; il n'est jamais question d'écriture dans +Homère; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'à +l'exactitude historique.] + +Le procédé continu d'analyse dont Racine fait usage, l'élégance +merveilleuse dont il revêt ses pensées, l'allure un peu solennelle et +arrondie de sa phrase, la mélodie cadencée de ses vers, tout contribue +à rendre son style tout à fait distinct de la plupart des styles +franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernières +années, en était venu à donner à ses rôles, surtout à ceux que lui +fournissait Corneille, une simplicité d'action, une familiarité +saisissante et sublime, l'aurait vainement essayé pour les héros de +Racine; il eût même été coupable de briser la déclamation soutenue de +leur discours, et de ramener à la causerie ce beau vers un peu chanté. +Est-ce à dire pourtant que le caractère dramatique manque entièrement à +cette manière de faire parler des personnages? Loin de notre pensée un +tel blasphème! Le style de Racine convient à ravir au genre de drame +qu'il exprime, et nous offre un composé parfait des mêmes qualités +heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton; +dans cet idéal complet de délicatesse et de grâce, Monime, en vérité, +aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et +choisie, d'un charme croissant, une confidence pénétrante et pleine +d'émotion, comme on se figure qu'en pouvait suggérer au poëte le +commerce paisible de cette société où une femme écrivait _la Princesse +de Clèves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mêle à +tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque +larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des +tableaux de Rubens à ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de +l'éclatante variété pittoresque du grand maître flamand, on ne voit +d'abord dans l'artiste français qu'un ton assez uniforme, une teinte +diffuse de pâle et douce lumière. Mais qu'on approche de plus près et +qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont éclore sous le regard; +mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serré; on +ne peut plus en détacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on +vient à lui en quittant Molière ou Shakspeare: il demande alors plus +que jamais à être regardé de très-près et longtemps; ainsi seulement +on surprendra les secrets de sa manière: ainsi, dans l'atmosphère du +sentiment principal qui fait le fond de chaque tragédie, on verra +se dessiner et se mouvoir les divers caractères avec leurs traits +personnels; ainsi, les différences d'accentuation, fugitives et ténues, +deviendront saisissables, et prêteront une sorte de vérité relative au +langage de chacun; on saura avec précision jusqu'à quel point Racine est +dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas. + +Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a +tellement atteint du premier coup le vrai style de la comédie, qu'on +peut s'étonner qu'il s'en soit tenu à cet essai. Comment n'a-t-il pas +deviné, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours, +que l'emploi de ce style sincèrement dramatique, qu'il venait de dérober +à Molière, n'était pas limité à la comédie; que la passion la plus +sérieuse pouvait s'en servir et l'élever jusqu'à elle? Comment ne +s'est-il pas rappelé que le style de Corneille, en bien des endroits +pathétiques, ne diffère pas essentiellement de celui de Molière? il ne +s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de réforme dramatique qui +se poursuit maintenant sous nos yeux eût été dès lors accomplie.--C'est +que, sans doute, dans la tragédie telle qu'il la concevait, Racine +n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les +Plaideurs_ ne furent jamais qu'une débauche de table, un accident +de cabaret dans sa vie littéraire; c'est que d'invincibles préjugés +s'opposent toujours à ces fusions si simples que combine à son aise la +critique après deux siècles. Du temps de Racine, Fénelon, son ami, son +admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le +génie, écrivait de Molière: «En pensant bien, il parle souvent mal. Il +se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence +dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne +dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. +J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est +moins mal écrit que les pièces qui sont en vers: il est vrai que la +versification françoise l'a gêné; il est vrai même qu'il a mieux réussi +pour les vers dans l'_Amphitryon_, où il a pris la liberté de faire des +vers irréguliers. Mais en général il me paroît, jusque dans sa prose, +ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions.» Il +faut se souvenir que l'auteur de cet étrange jugement avait la manière +d'écrire la plus antipathique à Molière qui se puisse imaginer. Il était +doux, fleuri, agréablement subtil, épris des antiques chimères, doué des +signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu traînante_, +ne ressemblait pas mal à ces beaux vieillards divins dont il nous parle +souvent, à longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un +bâton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un +temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il énonçait à +coup sûr, dans cette lettre à l'Académie, l'opinion de plus d'un esprit +délicat, de plus d'un académicien de son temps, et Racine lui-même se +serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de +points la diction de Molière. + +La sienne est scrupuleuse, irréprochable, et tout l'éloge qu'on a +coutume de faire du style de Racine en général doit s'appliquer sans +réserve à sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le +pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions, +_ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poésie_, comme lui disait +Boileau; on peut voir là-dessus leur correspondance. En se tenant à un +vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplié les combinaisons et les +ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des +traces légères d'une langue antérieure à la sienne, et je trouve pour +mon compte un charme infini à ces idiotismes trop peu nombreux qui +lui ont valu d'être souligné quelquefois par les critiques du dernier +siècle. + +En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, +ce me semble, à traiter Racine autrement que tous les vrais poëtes de +génie, à lui demander ce qu'il n'a pas, à ne pas le prendre pour ce +qu'il est, à ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa +nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame +lui-même; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible, +modifiée par une éducation continuelle et par une multitude de +circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant +qu'aucun autre, et à force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, +marqué au coin d'une individualité distincte, et nous retrace presque +partout le profil noble, tendre et mélancolique de l'homme avec la +date du temps. D'où il résulte aussi que vouloir ériger ce style en +_style-modèle_, le professer à tout propos et en toute occurrence, y +rapporter toutes les autres manières comme à un type invariable, c'est +bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le +renfermer tout entier dans ses qualités de grammaire et de diction. Nous +croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en déclarant le style de +Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une +éternelle étude, mais impossible, mais inutile à imiter, et surtout +d'une forme peu applicable au drame nouveau, précisément parce qu'il +nous paraît si bien approprié à un genre de tragédie qui n'est plus. + +Janvier 1830. + + + +SUR LA REPRISE DE BÉRÉNICE AU THÉÂTRE-FRANÇAIS. + +(Janvier 1844.) + +Il y avait quelque hardiesse à revenir de nos jours à _Bérénice_, et +cette hardiesse pourtant, à la bien prendre, était de celles qui doivent +réussir. On peut considérer même que le moment présent et propice était +tout trouvé. Le goût a des flux et des reflux bizarres; ce sont des +courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'épuiser. +Après Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de +Stendhal, _Iphigénie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne +tragédie et un peu tiède; il voulait dire qu'après les grandes scènes et +les émotions terribles de nos révolutions et de nos guerres, il y +avait urgence d'introduire sur le théâtre un peu plus de mouvement et +d'intérêt présent. Mais aujourd'hui, après tant de bouleversements qui +ont eu lieu sur la scène, et de telles tentatives aventureuses dont on +paraît un peu lassé, _Iphigénie_ redevient de mise, elle reprend à son +tour toute sa vivacité et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un +peu de langueur même repose, rafraîchit et fait l'effet plutôt de +ranimer. Après les drames compliqués qui ont mis en oeuvre tant de +machines, l'extrême simplicité retrouve des chances de plaire; après _la +Tour de Nesle_ et _les Mystères de Paris_ (je les range parmi les +drames à machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de +_Bérénice_. + +Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre +de Racine, _Bérénice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous +n'irons pas l'élever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre +et la suite où ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a +particulièrement étudié Racine, et qui s'y connaît à fond en matière +dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragédies +du grand poëte: _Athalie_, _Iphigénie_, _Andromaque_, _Phèdre_ et +_Britannicus_. Je crois même qu'à titre de pièce achevée et accomplie, +de tragédie parfaite offrant le groupe dans toute sa beauté, il mettait +_Iphigénie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre +de l'art sur notre théâtre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur +d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Bérénice_ ne saurait se citer +auprès de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait même +pas le parallèle avec les autres pièces relativement secondaires, +telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grâce bien +particulière, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages +de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son goût propre et son +faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porté à un +idéal supérieur. _Bérénice_, bien que commandée par Madame, me semble +tout à fait dans le goût secret et selon la pente naturelle de Racine; +c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui +s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout à la Champmeslé, +et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau, +apprenant que Racine s'était engagé à traiter ce sujet sur la demande +de la duchesse d'Orléans, s'écria: «Si je m'y étais trouvé, je l'aurais +bien empêché de donner sa parole.» Mais on assure aussi que Racine +aimait mieux cette pièce que ses autres tragédies, qu'il avait pour elle +cette prédilection que Corneille portait à son _Attila_. Je n'admets +qu'à demi la similitude, mais je crois volontiers à la prédilection. +Cela devait être. _Bérénice_, chez lui, c'est la veine secrète, là veine +du milieu. + +On a quelquefois regretté que Racine n'eût pas fait d'élégies; mais +qu'est-ce donc dans ses pièces que ces rôles délicats, parfois un peu +pâles comme Aricie, bien souvent passionnés et enchanteurs, Atalide, +Monime, et surtout Bérénice? + +_Bérénice_ peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse dans +l'oeuvre de Racine, comme la Champmeslé le fut dans sa vie. + +Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles +semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient +l'oeuvre entière d'une teinte trop particulière et qui aurait sa +monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter, +qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi réprimer mainte fois. +Dans l'ordre poétique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix +de l'effort, de la lutte et de la constance; l'idéal habite les hauts +sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir imposé au talent; sous +prétexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne à sa pente, et l'on n'atteint +pas à l'oeuvre dernière dont on eût été capable. Aux époques tout à fait +saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est +pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer, +de se restreindre sur quelques points, de viser à s'élever et à +s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siècle dont nous parlons, +ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se +personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon +que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement +en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à temps dans la +personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen +de l'oublier ni de l'éluder. Molière, le grand comique, était sujet à +se répandre et à se distraire dans les délicieuses mais surabondantes +bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y +attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort. +Despréaux, c'est-à-dire la conscience littéraire, éleva la voix, et l'on +eut à son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut +tirer de ses dizains et de ses contes où il se complaisait si aisément, +pour l'appliquer à ses fables et lui faire porter ses plus beaux +fruits. Ainsi de Racine lui-même qui, au sortir des douceurs premières, +s'élevait à Burrhus et aspirait à _Phèdre_. Il retomba cette fois, il +fit _Bérénice_ sans Boileau, comme il s'était caché, enfant, de ses +maîtres pour lire le roman d'Héliodore. + +Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre +à nu et de pénétrer en ce point le plus reculé du coeur. Une personne, +un talent, ne sont pas bien connus à fond, tant qu'on n'a pas touché ce +point-là. De même qu'on dit qu'il faut passer tout un été à Naples et +un hiver à Saint-Pétersbourg, de même, quand on aborde Racine, il faut +aller franchement jusqu'à _Bérénice_. + +La pièce se donna pour la première fois sur le théâtre de l'hôtel +de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente +représentations, un succès de larmes, des brochures critiques pour et +contre, des parodies bouffonnes au Théâtre-Italien, enfin tout ce qui +constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son +origine, l'ordre de Madame, ce duel poétique et galant de Racine et +de Corneille, la défaite de ce dernier. Mais indépendamment des +circonstances particulières qui favorisèrent le premier succès, et sur +lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaître que Racine a su tirer +d'un sujet si simple une pièce d'un intérêt durable, puisque toutes +les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontré un acteur et une actrice +dignes de ces rôles de Titus et de Bérénice, le public a retrouvé les +applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux +années de Voltaire. En août 1724, la reprise de _Bérénice_ à la +Comédie-Française fut extrêmement goûtée. Mademoiselle Le Couvreur, +Quinault l'aîné et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rôles +qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmeslé, Floridor, et le +mari de la Champmeslé. Les mêmes acteurs redonnèrent moins heureusement +la pièce en 1728. Mais surtout la tradition a conservé un vif souvenir +du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie +d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le +factionnaire même, placé sur la scène, laissa, dit-on, tomber son arme +et pleura[30]. _Bérénice_ reparut encore trois fois en décembre 1782 et +janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siècle[31]. Avant la +reprise actuelle, elle avait été représentée en dernier lieu le 7 et +le 13 février 1807, c'est-à-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle +George jouait Bérénice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pièce +ne fut donnée alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait +cessé, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: «Il est +constant que _Bérénice_ n'a point fait pleurer à cette représentation, +mais qu'elle a fait bâiller; toutes les dissertations littéraires ne +sauraient détruire un fait aussi notoire.» Talma pourtant goûtait ce +rôle d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en +disait, ainsi que de Nicomède, que c'étaient de ces rôles à jouer deux +fois par an, donnant à entendre par là que ce ton modéré, et assez +loin du haut tragique, détend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a +réussi; on n'est pas tout à fait revenu aux larmes, mais on accorde de +vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconté qu'il assista un jour à +une représentation de _Bérénice_ avec d'Alembert, et que la pièce leur +fit à tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de +cette agréable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; à +la lecture, on n'y voit guère qu'une ravissante élégie; à la +représentation, quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent, et +l'intérêt, sans aller jamais au comble, ne languit pas. + +[Note 30: Il y eut cinq représentations coup sur coup dans la seconde +quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservés des recettes +ne répondent pas tout à fait à cette haute renommée de succès. Il faut +croire à ce succès pourtant, d'après l'impression qui en est restée; +La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Littérature_ où il juge +l'oeuvre, se plaît à rappeler le nom de Gaussin comme inséparable de +celui de Bérénice.] + +[Note 31: _L'Année littéraire_ (1783, tome I, page 137) constate +un certain succès et en parle comme nous le ferions nous-même, en +l'opposant aux succès plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, +quelques années après, un retour de _Bérénice_ par mademoiselle +Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.] + +[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rôles +étaient même déjà distribués entre mademoiselle Duchesnois, Talma et +Lafon. Talma aurait joué Titus; mais les choses en restèrent là. On +ne conçoit pas, en effet, que la représentation eût été possible sous +l'Empire après le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.] + + +Érudits comme nous le sommes devenus et occupés de la couleur +historique, il y a pour nous, dans la représentation actuelle de +_Bérénice_, un intérêt d'étude et de souvenir. Voilà donc une de ces +pièces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV à son +heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout +en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux +allusions d'autrefois. Elles étaient nombreuses dans _Bérénice_, elles +s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir à croire les deviner +encore. Voltaire, avec son tact rapide, a très-bien indiqué la plus +essentielle et la plus voisine de l'inspiration première. «Henriette +d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine +et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de +Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et +le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait +pas; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire +représentée sur le théâtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle +avait eus longtemps pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour +elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans +la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soeur mirent un +frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une +inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces +sentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène autant pour +sa consolation que pour son amusement.» On sait en effet, par +l'intéressante histoire qu'a tracée d'elle madame de La Fayette, combien +Madame et son royal beau-frère s'étaient aimés dans cette nuance aimable +qui laisse la limite confuse et qui prête surtout au rêve, à la poésie. +L'adorable princesse qui put dire à son lit de mort à Monsieur: _Je ne +vous ai jamais manqué_, aimait pourtant à se jouer dans les mille trames +gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et à s'enchanter du récit +de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute, +dut pénétrer dans ses arrière-pensées; il est permis pourtant de croire +que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les révélations +posthumes était beaucoup plus recouvert dans le moment même, et qu'en +acceptant le sujet d'une si belle main, le poëte ne sut pas au juste +combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, à lui, paraissent +s'être plutôt reportées au souvenir déjà éloigné de Marie de Mancini, +laquelle, dix années auparavant, avait pu dire au jeune roi à la veille +de la rupture: _Ah! Sire, vous êtes roi; vous pleurez! et je pars!_ + + Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez! + ............................................. + ...........Vous m'aimez, vous me le soutenez: + Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez! + +Il y avait dans le rapport général des situations, dans une rupture +également motivée sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majesté +du rang, assez de points de ressemblance pour captiver à l'antique +histoire une cour si spirituelle, si empressée, et avant tout idolâtre +de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas +les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer à la traverse. +Lorsqu'en effet on représenta, en novembre 1670, la pièce désirée et +inspirée par Madame, cette princesse si chère à tous n'existait plus +depuis quelques mois; _Madame était morte!_ Or qu'on veuille songer à +tout ce qu'ajoutait son souvenir à l'oeuvre où sa pensée était entrée +pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris +circulaient déjà plus librement, trahis par la mort; ils s'échappaient +comme en vagues éclairs sur cette trame si fine; son âme aimable y +respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, à double fond. +Tendresse, délicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait +tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce règne de La Vallière. + +C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les +apprécier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de +Schlegel, dans laquelle il compare la _Phèdre_ de Racine et celle +d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beauté de celle-ci, +ce caractère chaste et sacré de l'Hippolyte, qu'il assimile avec +grandeur au Méléagre et à l'Apollon antiques. Mais cette intelligence +attentive, cette élévation pénétrante qui s'applique si bien à +démontrer, à reconstituer à nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grèce, +l'éloquent critique ne daigne pas en faire usage à notre égard, et il +nous en laisse le soin sous prétexte d'incompétence, mais en réalité +comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphère. D'autres que lui, +d'éminents et ingénieux critiques que chacun sait, ont à leur tour +repris la tâche et réparé la brèche avec honneur. Sans doute la +tragédie française, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas +exactement du même ordre que l'antique; celle-ci égale la beauté et +l'austérité de la statuaire; elle nous apparaît debout après des +siècles, et à travers toutes les mutilations, dans une attitude unique, +immortelle. Notre tragédie, à nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un +_cran_ plus bas; elle s'attaque particulièrement au coeur et à ses +sentiments délicats et déliés jusqu'au sein de la passion; elle +s'encadre avec la société, non plus avec le temple; elle vit à l'infini +sur des luttes, sur des scrupules intérieurs nés du christianisme ou de +la chevalerie, et dès longtemps élaborés par une élite polie et galante. +Mais là aussi se retrouvent la vérité, l'élévation, un genre de beauté; +seulement il s'agit presque d'un art différent. Ce n'est plus au groupe +de la statuaire antique et à cette première grandeur qu'on a affaire; ce +sont plutôt des tableaux finis qu'il s'agit, même à distance, de voir +dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquité non +moins que M. de Schlegel, et par les parties également augustes, M. +Quatremère de Quincy, a fait comprendre à merveille que les statues, les +objets d'art de la Grèce, rangés et classés dans nos musées, n'avaient +ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voués avant tout à une +destination publique et le plus souvent sacrée, c'était dans cet +encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idée et les +concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au +même effort équitable pour apprécier convenablement des oeuvres moins +hautes sans doute, plus délicates souvent, sociales au plus haut degré, +et qu'il suffit de reculer légèrement dans un passé encore peu lointain, +pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les grâces? Si jamais +pièce réclama à bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu +complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est à coup sûr +_Bérénice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien pénible, +et l'on n'a pas trop à se plaindre, après tout, d'être simplement +obligé, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles +années d'un grand règne, des _nuits enflammées_ et des _festons_ où +les chiffres mystérieux s'entrelaçaient. Quel moment en effet dans une +société que celui où des sentiments si nobles, si délicats, disons +même si subtils, et qui courraient presque risque de nous échapper +aujourd'hui, étaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils +occupaient aussitôt et passionnaient! _Bérénice_ est de ces oeuvres qui +honorent bien moins un poëte qu'une époque. + +Mme de La Fayette, qui était de ce cercle, et au premier rang, a écrit +d'_Esther_, cette autre tragédie commandée bien plus tard, cette autre +Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux à sa première +soeur, que c'était une _comédie de couvent_. J'accepte le mot sans +défaveur, et je dirai à mon tour de _Bérénice_ que c'est moins une +tragédie qu'une comédie de coeur, une comédie-roman, contemporaine de +_Zayde_, et qui allait donner le ton à _la Princesse de Clèves_: + +Dans l'exquise préface qu'il a mise à sa pièce, Racine rapproche son +héroïne de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le +poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne me fait pas tout à fait +l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent dès l'abord, et +malgré toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle +pâlira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui. +L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le désespoir de Didon. +Bérénice, qui est si peu Juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire +résignée: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-être +quelque disciple des apôtres qui lui indiquera le chemin de la Croix. + +Bérénice entre en scène comme aurait fait La Vallière, si elle eût osé; +elle entre le coeur tout plein de son amour, empressée de se dérober à +la foule des courtisans, ne pensant qu'à l'objet aimé, n'aimant en lui +que lui-même. Elle a besoin d'en parler à quelqu'un, d'épancher sa +reconnaissance, de répéter en cent façons dans ses discours ce nom adoré +de Titus en y mariant le sien. Pourtant, dès qu'Antiochus s'est enhardi +à parler pour son propre compte, elle sait l'arrêter d'une parole +vibrante et fière: on sort du ton de l'élégie; la note tragique se fait +sentir. + +Je ne sais à quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres, +tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le +soupir et la plainte de tous les coeurs bien touchés: + + Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien! + +Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculté de soumission et de +silence; on serait tenté de sourire à l'entendre tout d'abord s'exhaler: + + ...Je me suis tu cinq ans, + Madame, et vais encor me taire plus longtemps. + +Pourtant il échappe aux inconvénients de sa position par sa noblesse et +sa délicatesse constante; tout _roi de Comagène_ qu'il est, il ne tombe +jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane. +J'entends remarquer qu'il remplit exactement le même rôle que Ralph dans +_Indiana_. Après tout, en cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois +personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie +et de tristesse, suffirait à sa gloire: + + Dans l'Orient désert quel devint mon ennui! + +Mais les allusions perpétuelles, au temps de la représentation première, +et tous les genres d'intérêt venaient aboutir à ce personnage impérial +de Titus et converger à son front comme les rayons du diadème. C'est par +lui et par sa lutte sérieuse que le poëte remettait son oeuvre sur +le pied tragique, et prétendait corriger ce que le reste de la pièce +pouvait avoir de trop amollissant: «Ce n'est point une nécessité, +disait-il en répondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait +du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que l'action en soit +grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient +excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui +fait tout le plaisir de la tragédie.» Geoffroy, qui cite ce passage dans +son feuilleton sur _Bérénice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il +appelle les _voltairiens_ en tragédie, et qu'il représente comme altérés +de sang et et de carnage dramatique. Hélas! ce sont les voltairiens +aujourd'hui (s'il en était encore dans ce sens-là) qui se rangeraient du +côté de Geoffroy et que nous aurions peine à en distinguer. Titus donc +exprime en lui le caractère tragique, en ce sens qu'il soutient une +lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il +a le haut sentiment de la dignité souveraine et de ce qu'on doit à ce +rang de maître des humains. Au fond il n'a jamais hésité, pas plus qu'un +héros n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. On +est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on marche toujours. Il +est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus +qu'Énée de qui il tient, n'est assez passionnément amoureux; que, s'il +l'était davantage, il céderait peut-être. Mais non: Racine, revenant +ici, dans le dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de +la tragédie, a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de l'âme à +travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui +demeure impossible: + + En quelque extrémité que vous m'ayez réduit, + Ma gloire inexorable à toute heure me suit; + Sans cesse elle présente à mon âme étonnée + L'empire incompatible avec notre hyménée, + Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits, + Je dois vous épouser encor moins que jamais. + Oui, madame, et je dois moins encore vous dire + Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire, + De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers, + Soupirer avec vous au bout de l'univers. + Vous-même rougiriez de ma lâche conduite... + +Voilà le langage d'une grande âme à celle qui peut l'entendre. Ainsi +c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui s'oppose au +bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus +serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire à l'amour, et s'il +allait vivre avec Bérénice dans quelque coin du monde, après avoir pris +congé des Romains: _une chaumière et son coeur!_ Geoffroy remarque avec +raison que Titus serait sifflé, s'il agissait ainsi au théâtre, «et +Rousseau, ajoute-t-il, mérite de l'être pour avoir consigné cette +opinion dans un livre de philosophie.» Tout se tient en morale: c'est +pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion +de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jean-Jacques a gâté +certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et +de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame +de Warens, le mari de Thérèse, n'a pas résisté à nous retracer +complaisamment des situations dignes d'oubli. + +Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Bérénice_ +pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq actes, et qu'on ne +s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la réflexion. Chaque acte est, à peu +de chose près, le même qui recommence; un des amoureux, dès qu'il est +trop en peine, fait chercher l'autre: + + A-t-on vu de ma part le roi de Comagène? + +Quand un plus long discours hâterait trop l'action, on s'arrête, on sort +sans s'expliquer, dans un trouble involontaire: + + Quoi? me quitter sitôt! et ne me dire rien! + . . . . . . . . . . . . + Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence? + +Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller +la pièce et en établissent l'économie concordent parfaitement et se +confondent avec les plus secrets ressorts de l'âme dans de pareilles +situations. L'utilité ne se distingue pas de la vérité même. De loin il +est difficile d'apercevoir dans _Bérénice_ cette sorte d'architecture +tragique qui fait que telle scène se dessine hautement et se détache au +regard. La grande scène voulue au troisième acte ne produit point ici de +péripétie proprement dite, car nous savons tout dès le second acte, et +il n'eût tenu qu'à Bérénice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux +fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir, sans recourir au +volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de +l'autre par quelque scène bien tranchée. S'il fallait exprimer l'ordre +de structure employé ici, je dirais que c'est simplement une longue +galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revêtu de +peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe +insensiblement de l'une à l'autre sans trop se rendre compte du chemin. +Cette nature d'intérêt, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais +d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa préface +que la véritable invention consiste à faire quelque chose de rien; ici +ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les +moindres mouvements et développé les alternatives inépuisables. La lutte +du coeur plutôt que celle des faits, tel est en général le champ de +la tragédie française en son beau moment, et voilà pourquoi elle fait +surtout l'éloge, à mon sens, du goût de la société qui savait s'y +plaire. + +L'idée de reprendre _Bérénice_ devait venir du moment que mademoiselle +Rachel était là; et qu'à défaut de rôles modernes, elle continuait +à nous rendre tant de ces douces émotions d'une scène qui élève et +ennoblit. Si redonner de la nouveauté à Racine était une conquête, il +ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, après avoir fait son +entrée dans ces grands rôles qui sont comme les capitales de l'empire, +il y avait à se loger encore plus au coeur: _Bérénice_, quand il s'agit +de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maître. +Mademoiselle Rachel a complètement réussi. Les difficultés du rôle +étaient réelles: Bérénice est un personnage tendre; le plus racinien +possible, le plus opposé aux héroïnes et aux _adorables furies_ de +Corneille; c'est une élégie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout +triomphé à l'aide d'une mélodie perpétuelle et de cette musique; de ces +_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord été trouvée pour elle +par La Harpe lui-même. Après _Ariane_, après _Phèdre_, mademoiselle +Rachel nous avait accoutumés à tout attendre, et à ne pas élever +d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me +permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une +grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguée. Le monde +tout d'abord ne s'y est pas mépris, et il l'a surtout adoptée à ce +titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est née telle. Ce +caractère se retrouve à chaque instant dans ses rôles; elle les choisit, +elle les compose, elle les proportionne à son usage, à ses moyens +physiques. Avec tous les dons qu'elle a reçus, si sur quelque point il +pouvait y avoir défaut, l'intelligence supérieure intervient à temps et +achève. Ainsi a-t-elle fait pour Bérénice. Un organe pur, encore vibrant +et à la fois attendri, un naturel, une beauté continue de diction, une +décence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce goût suprême +et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nés pour +le diadème, ce sont là les traits charmants sous lesquels Bérénice nous +est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de +Titus, elle reste appuyée sur le bras du fauteuil, la tête comme abîmée +de douleur, puis lorsqu'à la fin elle se relève lentement, au débat des +deux princes, et prend, elle aussi, sa résolution magnanime, la majesté +tragique se retrouve alors, se déclare autant qu'il sied et comme l'a +entendu le poëte; l'idéal de la situation est devant nous.--Beauvallet, +on lui doit cette justice, a fort bien rendu le rôle de Titus; de son +organe accentué, trop accentué, on le sait, il a du moins marqué le coin +essentiel du rôle, et maintenu le côté toujours présent de la dignité +impériale. Quant à l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure, +nous devons à mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi +l'honneur d'avoir goûté _Bérénice_, et il ne tient qu'à nous, grâce à +elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poésie +en 1844 qu'on ne l'était en 1807. Nous en demandons bien pardon aux +voltairiens de ce temps-là. + +15 janvier 1844. + +Pour compléter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai +dit plus tard dans une étude reprise à fond et développée, au tome V de +_Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de désaccord qu'on +ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la +maturité. + + + +JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU + +Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgrâces et +survivait à ce qu'on a bien voulu appeler _son siècle_. Les grands +écrivains comme les grands généraux avaient presque tous disparu. On +perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de préséance aux +bâtards légitimés sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est +précisément alors, si l'on en croit un bruit assez généralement répandu +depuis une centaine d'années, que commença de briller un poëte illustre, +_notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. Né en 1669 ou +70 à Paris, d'un père cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au +moins il aurait certainement troqué très-volontiers contre un autre, +Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une +si basse condition. On ne sait trop comment se passèrent ses premières +années; il s'est bien gardé d'en parler jamais, et il paraît s'être +expressément interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'était +mal imiter Horace pour le début. Rousseau se destinait pourtant à la +poésie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et reçut +de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua auprès de grands +seigneurs qui le protégèrent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux, +Chamillart, Tallard, et fut même attaché à ce dernier dans l'ambassade +d'Angleterre. Il avait vu à Londres Saint-Évremond; à Paris, il était +des familiers du _Temple_, des habitués du café _Laurens_; il s'essayait +au théâtre par de froides comédies; il paraphrasait les psaumes que le +maréchal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la +ville d'obscènes épigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses +psaumes. Son existence littéraire, comme on voit, ne laissait pas de +devenir considérable: il était membre de l'Académie des Inscriptions; +l'opinion le désignait pour l'Académie française, comme héritier +présomptif de Boileau. En un mot, tout annonçait à J.-B. Rousseau qu'il +allait, durant quelques années, tenir un des premiers rangs, le premier +rang peut-être!... dans les cercles littéraires, entre La Motte, +Crébillon, La Fosse, Duché, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Académie des +Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710. + +Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, et comme il le dit lui-même avec +une élégance parfaite, il s'était _accoquiné à la hantise_ du café +Laurens; c'était rue Dauphine, non loin du Théâtre-Français, qui de la +rue Guénégaud avait passé dans celle des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. +Les établissements de l'espèce des _cafés_ ne dataient guère que de ces +années-là, et remplaçaient avantageusement pour les auteurs et gens de +lettres le cabaret, où s'étaient encore enivrés sans vergogne Chapelle +et Boileau. Le café n'avait pas passé de mode, malgré la prédiction de +madame de Sévigné; bien au contraire, il devait exercer une assez grande +influence sur le XVIIIe siècle, sur cette époque si vive et si hardie, +nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve +artificielle, d'enthousiasme après quatre heures du soir; j'en prends +à témoin Voltaire et son amour du Moka. Ce café de la veuve _Laurens_ +était donc une espèce de café _Procope_ du temps; on y politiquait; on +y jugeait la pièce nouvelle; on s'y récitait à l'oreille l'épigramme de +Gacon sur _l'Athénaïs_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en +réponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli +et celle de Campra. Or, Rousseau, après quelques essais lyriques +peu goûtés, avait donné en 1696, au Théâtre-Français, la comédie +du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succès, et en 1700, _le +Capricieux_, qui réussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrâce aux +habitués du café et les chansonna dans de grossiers couplets à rimes +riches, ce qui le fit aussitôt reconnaître. On peut juger du scandale. +Rousseau se _désaccoquina_ du café et désavoua les couplets dans le +monde; mais on en parlait toujours; de temps à autre de nouveaux +couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes; +cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siècle. Enfin, en 1710, +quelques derniers couplets, si infâmes qu'on doit les croire fabriqués à +dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble à l'indignation. +Rousseau, non content de s'en laver, les imputa à Saurin; de là +procès en diffamation et en calomnie, arrêt du Parlement en 1712, et +bannissement de Rousseau à perpétuité hors du royaume. + +Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fût alors le +noviciat des poëtes, son éducation lyrique devait être achevée. Il +avait déjà composé quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en +composait aussi, n'avait pas peu contribué, sans doute, à déterminer sa +vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poëte lyrique? Avec +sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il prétendre à +l'être? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710? + +Un poëte lyrique, c'est une âme à nu qui passe et chante au milieu du +monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons où +elle est montée, cette âme peut rendre bien des espèces de sons. Tantôt, +flottant entre un passé gigantesque et un éblouissant avenir, égarée +comme une harpe sous la main de Dieu, l'âme du prophète exhalera les +gémissements d'une époque qui finit, d'une loi qui s'éteint, et saluera +avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant +d'Emmanuel; tantôt, à des époques moins hautes, mais belles encore et +plus purement humaines, quand les rois sont héros ou fils de héros, +quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la +vertu ne sont toujours qu'une même chose, et que le plus adroit à la +lutte, le plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus +sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable prêtre comme le +statuaire, décernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges +des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race +généreuse; il parlera des aïeux et des fondateurs de villes, et +réclamera les couronnes, les coupes ciselées et les trépieds d'or. Il +sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui +qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans, +chantera les délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui +viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et à toutes les +époques de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin des orages +politiques, en saisira par quelque côté le sens profond, la loi sublime, +et répondra à chaque accident aveugle par un écho intelligent et +sonore; ou quiconque, en ces jours de révolution et d'ébranlement, se +recueillera en lui-même et s'y fera un monde à part, un monde poétique +de sentiments et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste +ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-là +encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se +souvient l'humanité et dont elle adore les noms. Nous voilà bien loin de +Jean-Baptiste; il n'a rien été de tout cela. Fils honteux de son père, +sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscène en propos, de vie +équivoque, ballotté des cafés aux antichambres, il eût été bon peut-être +à donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de +sensibilité, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et +Chaulieu l'a félicité agréablement, d'avoir refusé une place dans les +Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous +semble moins tenir à des principes d'honorable indépendance, qu'au goût +qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littéraires. Sans +dire positivement qu'il fût un malhonnête homme, sans trancher ici la +question restée indécise des derniers couplets, on peut affirmer que +ce fut un coeur bas, un caractère louche, tracassier, né pour la +domesticité des grands seigneurs; avec cela, nul génie, peu d'esprit, +tout en métier. Quand il eut quitté la France en 1712, et durant les +trente années _dignes de pitié_ qui succédèrent aux trente années +_dignes d'envie_, Rousseau, successivement protégé du comte du Luc, +du prince Eugène, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-même pour +mériter ces faveurs dont il vivait et rétablir sa réputation compromise. +Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet, +Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand étalage +de principes religieux, moraux, et un caractère anti-philosophique +très-prononcé. En supposant cette conversion sincère, on s'étonne que +Rousseau n'ait pas plus tiré parti pour sa poésie de cette nature de +sentiments; c'était peut-être en effet la seule corde lyrique qui fût +capable de vibrer en ces temps-là. Les événements extérieurs dégoûtaient +par leur petitesse et leur pauvreté; la guerre se faisait misérablement +et même sans l'éclat des désastres; les querelles religieuses étaient +sottes, criardes, sans éloquence, quoique persécutrices; les moeurs, +infâmes et platement hideuses: c'était une société et un trône +sourdement en proie aux vers et à la pourriture. Ce qu'il y avait de +plus clair, c'est que l'ordre ancien dépérissait, que la religion était +en péril, et qu'on se précipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voilà +ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les débris du +dernier règne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire +d'hypothèse gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siècle ne +comporte, on conçoit, ce me semble, dans cette atmosphère de souvenirs +et d'affections, une âme tendre, chaste, austère, effrayée de la +contagion croissante et du débordement philosophique, fidèle au culte de +la monarchie de Louis XIV, assez éclairée pour dégager la religion du +jansénisme, et cette âme, alarmée, avant l'orage, de pressentiments +douloureux, et gémissant avec une douceur triste; quelque chose en un +mot comme Louis Racine, d'aussi honnête, et de plus fort en talent et en +lumières. Rousseau manqua à cette mission, dont il n'était pas digne. Il +avait reçu comme une lettre morte les traditions du règne qui finissait; +il s'y attacha obstinément; ses antipathies littéraires et sa jalousie +contre les talents rivaux l'y repoussèrent chaque jour de plus en plus; +il tint pour le dernier siècle, parce que le _petit Arouet_ était du +nouveau. Dans les poésies à la mode, il était bien plus choqué des +mauvaises rimes que du mauvais goût et des mauvais principes. De la +sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passé non plus que du présent; +son esprit était le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il +ne réfléchit rien; sans originalité, sans vue intime ou même finement +superficielle, sans vivacité de souvenirs, aussi loin des choeurs +d'_Esther_ que des vers datés de Philisbourg, tenant tout juste au +siècle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de +tous les hommes à la moins lyrique de toutes les époques. + +Avec un auteur aussi peu naïf que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de +labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant +l'examen des oeuvres, quelles furent les idées d'après lesquelles il +se dirigea, et de constater sa critique et sa poétique. Deux mots +suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des +dévots empressés de feu Despréaux, espèce de courtier littéraire, qui +caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et +faire collection de leurs lettres, s'était lourdement avisé, en écrivant +à Rousseau, de lui signaler, comme une découverte, dans l'_Ode à la +Fortune_, un passage qui semblait imité de Lucrèce. Là-dessus Rousseau +lui répondit: «Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarqué, que +j'ai eu en vue le passage de Lucrèce, _quò magis in dubiis_, etc., dans +la strophe que vous me citez de mon _Ode à la Fortune_; et je vous +avoue, puisque vous approuvez la manière dont je me suis approprié la +pensée de cet ancien, que je m'en sais meilleur gré que si j'en étois +l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poëte, +et non la pensée, qui appartient au philosophe et à l'orateur, comme à +lui.» L'aveu est formel; on conçoit maintenant que Saurin ait dit qu'il +ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les +jugements et les lectures de Rousseau répondaient à une aussi forte +poétique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire +Regnier, mais il le range après Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a +manqué que le bonheur de naître sous le règne de Louis le Grand_. Il +appelle Gresset un _génie supérieur_, et ne le chicane que sur ses +rimes: Des Fontaines se croit obligé de l'avertir que c'est aller un peu +trop loin. Il ne voit rien _de plus élevé ni de plus rempli de fureur et +de sublime_ que les vers de Duché, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à +propos de M. de Monchesnay: «Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_) +présentement (1716), qui sache faire des vers marqués au bon coin.» Au +même moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin +du plus bas étage: «L'auteur, écrit-il, ne pouvoit mieux faire que +s'associer avec des danseurs de corde: son génie est dans sa véritable +sphère.» Réfugié à Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbé d'Olivet de +lui envoyer un paquet de tragédies; en voici la liste: elle serait plus +complète et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas: + + _Venceslas_, de Rotrou; + _Cléopâtre_, de La Chapelle; + _Géta_, de Péchantré; + _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron; + _Polyxène_, _Manlius_, _Thésée_, de La Fosse; + _Absalon_, de Duché. + +Je me suis trompé en disant que Rousseau ne s'inquiétait jamais de +l'idée; il a fait une ode _sur les Divinités poétiques_, dans laquelle +est exposé en style barbare un système d'allégorisation qui ne va à rien +moins qu'à mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le +plus plaisant, c'est que pour cette démonstration _esthétique_, comme on +dirait aujourd'hui, il s'est imaginé de recourir à l'ombre d'Alcée: + + Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcée + Qui me la découvre à l'instant, + Et qui déjà, d'un oeil content, + Dévoile à ma vue empressée + Ces déités d'adoption, + Synonymes de la pensée, + Symboles de l'abstraction. + +Alcée se met donc à chanter en ces termes: + + Des sociétés temporelles + Le premier lien est la voix, + Qu'en divers sons l'homme, à son choix, + Modifie et fléchit pour elles; + Signes communs et naturels, + Où les âmes incorporelles + Se tracent aux sens corporels. + +Rousseau avait probablement attrapé ces lambeaux de métaphysique, sinon +dans le commerce d'Alcée, du moins dans les livres ou les conversations +de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on +ne croirait. Ses odes en sont chamarrées; et ses _allégories_, qu'il +estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en +oeuvre et le résultat direct du système. + +Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de +Jean-Baptiste: nous laisserons de côté son théâtre, et puisque nous +avons nommé ses _allégories_, nous les frapperons tout d'abord. Le +fantastique au XVIIIe siècle, en France, avait dégénéré dans tous les +arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il était +au Moyen-Age et à la Renaissance, il était devenu froid, lourd et +superficiel; on le tourmentait comme une énigme, parce qu'on ne +l'entendait plus à demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre +chose qu'une folle réminiscence, une charmante étourderie, un caprice +étincelant, quelquefois un effroyable éclair sur un front serein; c'est +un jeu à la surface dont l'invisible ressort gît au plus profond de +l'âme de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette âme se +ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calculé +et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on éclate, qu'on grimace, qu'on +fasse la folle à tout propos, et voilà la Muse devenue une femme à la +mode, sotte, minaudière, insupportable; c'est à peu près ce qui arriva +de l'art au XVIIIe siècle. Le fantastique surtout, cette portion la plus +délicate et la plus insaisissable, y fut méconnu et défiguré. On eut +les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu +d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux +indiscrets_, les métamorphoses de _la Pucelle_, _l'Écumoir_, _le Sopha_, +et ces contes de Voisenon où des hommes et des femmes sont changés en +anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu +la grâce frivole d'Hamilton; mais on n'était pas moins éloigné alors de +l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut +rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau, qu'à la moins fantastique +de toutes les époques, il a été le moins fantastique de tous les hommes. +Ses allégories sont jugées tout d'une voix: baroques, métaphysiques, +sophistiquées, sèches, inextricables, nul défaut n'y manque. Nous +renvoyons à _Torticolis_, à _la Grotte de Merlin_, au _Masque de +Laverne_, à _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est +d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on croirait forgé à +l'enclume de Chapelain; on ne sait pas où les prendre, et j'en dirais +volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot +d'épines_. + +Mais les odes, mais les cantates, voilà les vrais titres, les titres +immortels de Rousseau à la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes +sont, ou sacrées, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la +Bible, quand on a comparé au texte des prophètes les paraphrases de +Jean-Baptiste, on s'étonne peu qu'en taillant dans ce sublime éternel, +il en ait quelquefois détaché en lambeaux du grave et du noble; et l'on +admire bien plutôt qu'il ait si souvent affaibli, méconnu, remplacé les +beautés suprêmes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus +renommée de ses imitations, celle du Cantique d'Ézéchias, qu'y voit-on? +Ici, la critique de détail est indispensable, et j'en demande pardon au +lecteur. Rousseau dit: + + J'ai vu mes tristes journées + Décliner vers leur penchant; + Au midi de mes années + Je touchois à mon couchant. + La Mort déployant ses ailes + Couvroit d'ombres éternelles + La clarté dont je jouis, + Et dans cette nuit funeste + Je cherchois en vain le reste + De mes jours évanouis. + + Grand Dieu, votre main réclame + Les dons que j'en ai reçus; + Elle vient couper la trame + Des jours qu'elle m'a tissus: + Mon dernier soleil se lève, + Et votre souffle m'enlève + De la terre des vivants, + Comme la feuille séchée, + Qui, de sa tige arrachée, + Devient le jouet des vents. + +Les quatre premiers vers de la première strophe sont bien, et les six +derniers passables grâce à l'harmonie, quoiqu'un peu vides et chargés +de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaïe: +«Hélas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans +le séjour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec +moi la terre!» Ne plus voir les autres hommes, ses frères en douleurs, +voilà ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible +et commune, excepté les trois vers du milieu; à la place de cette +_trame_ usée qu'on voit partout, il y a dans le texte: «Le tissu de +ma vie a été tranché comme la trame du tisserand.» Qu'est devenu ce +tisserand auquel est comparé le Seigneur? Au lieu de la _feuille +séchée_, le texte donne: «Mon pèlerinage est fini; il a été emporté +comme la tente du pasteur.» Qu'est devenue cette tente du désert, +disparue du soir au matin, et si pareille à la vie? Et plus loin: + + Comme un lion plein de rage + Le mal a brisé mes os; + Le tombeau m'ouvre un passage + Dans ses lugubres cachots. + Victime foible et tremblante, + A cette image sanglante + Je soupire nuit et jour, + Et, dans ma crainte mortelle, + Je suis comme l'hirondelle + Sous la griffe du vautour. + +Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans +le texte: «Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je +gémissais comme la colombe.» On voit que Rousseau a précisément laissé +de côté ce qu'il y a de plus neuf et de plus marqué dans l'original. Et +pourtant il aurait dû, ce semble, comprendre la force de ce cantique +si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-être +coupable, que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait besoin de +retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre +temps, auprès de nous, un grand poëte s'est inspiré aussi du Cantique +d'Ézéchias; lui aussi il a demandé grâce sous la verge de Dieu, et s'est +écrié en gémissant: + + Tous les jours sont à toi: que t'importe leur nombre? + Tu dis: le temps se hâte, ou revient sur ses pas. + Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre + Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas? + +Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; qu'on relise +la quatorzième des _secondes Méditations_; qu'on relise en même temps +dans les _premières_ le dithyrambe intitulé _Poésie sacrée_, et qu'on le +compare avec l'_Épode_ du premier livre de Jean-Baptiste. + +L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en partage la +faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre. La naissance +du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des +Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la +bataille même de Péterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins +d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité. Le +poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au +délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, à la mort +du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme de ses regrets: + + Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée, + De ce prince chéri déplore le trépas, + Approchez, et voyez quelle est la destinée + Des grandeurs d'ici-bas. + +[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes +chrétiens au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux +des Croisades: + + ..................................... + Et des vents du midi la dévorante haleine + N'a consumé qu'à peine + Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon. + +] + + +De nos jours, si féconds en grands événements et en grands hommes, il en +est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts +de princes et de rois ont été d'éclatantes leçons, de merveilleux +compléments de fortune, des chutes ou des résurrections d'antiques +dynasties, de magnifiques symboles des destinées sociales. De telles +choses ont suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a +été véritablement fondée en France; _les Funérailles de Louis XVIII_ en +sont le chef-d'oeuvre. + +Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme extérieur et +de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques, pour tâcher d'en +réchauffer les sujets: il a porté ces habitudes d'écolier jusque +dans les pièces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus +domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est +touché; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, +rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants; mais +Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une ode à Hiéron, roi de +Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Phérénicus, +n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. Là les +digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles +et à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche d'en +reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous faire croire +qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée; mais tout cet +attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de +_souffle invincible_, de _tête échevelée_, de _sainte manie_, d'_assaut +victorieux_, de _joug impérieux_, ne trompe pas le lecteur, et le +soi-disant inspiré ressemble trop à ces faux braves qui, après s'être +frotté le visage et ébouriffé la perruque, se prétendent échappés avec +honneur d'une rencontre périlleuse. Puis vient la comparaison avec +Orphée et la prière aux trois soeurs filandières pour le comte du +Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, +d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette fois +comme Pluton, a jugées tout à fait _dignes d'Orphée_. Par malheur, ce +qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée nous raconte que + + ... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle + La terre ne fit naître un plus parfait modèle + Entre les dieux mortels + +que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poëte avec l'abeille, +vers la fin de la pièce, est empruntée et affaiblie d'Horace. Quant à +l'harmonie tant vantée de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du +mètre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas inventé, et dont il ne tire +jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient +aux strophes de Malherbe; il n'a pas le génie de construction rythmique. +S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dépens du sens et de +la précision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive +aux vrais poëtes; mais elle l'induit en dépense d'épithètes et de +périphrases. Félicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et +quelques autres, protesté contre les déplorables violations de forme +prêchées par La Motte et autorisées par Voltaire[34]. + +[Note 34: La plus belle ode que l'on doive à J.-B. Rousseau est +peut-être encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pièce +lyrique du genre en est l'épitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre à +vérifier ce propos du malin: _Faute d'idée, il allait faire une ode!_] + +Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine réputation; +celle de _Circé_, en particulier, passe pour un beau morceau de +poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement comparable pour +l'harmonie à un choeur médiocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle +science même dans ces petits vers si célèbres, et où fourmillent les +banalités de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_, +_fureur_ et _horreur_. Le caractère de la magicienne est aussi celui +d'une _Circé_ ou d'une _Médée_ d'opéra; elle ne ressemble pas même à +Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frénésies dont Quinault a +donné recette. Jean-Baptiste avait probablement oublié de relire le +dixième livre de l'_Odyssée_, ou même, s'il l'avait relu, il y aurait +saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des époques et des +poésies, et s'il mêlait sans scrupule Orphée et Protée avec le comte de +Luc, Flore et Cérès avec le comte de Zinzindorf, il n'hésitait pas non +plus à madrigaliser l'antiquité, et à marier Danchet et Homère. Depuis +qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'André Chénier, on comprend ce que +pourrait être une _Circé_, et il n'est plus permis de citer celle de +Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur. + +Pour écrire avec génie, il faut penser avec génie; pour bien écrire, il +suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de goût. Boileau +en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange à chaque instant les +idées et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont +artistement reçus et disposés sur un fond commun qui lui est propre: son +style a une couleur, une texture; Boileau est bon écrivain en vers. Le +style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas +une seule et même trame. Cette strophe commence avec éclat, puis finit +en détonnant; cette métaphore qui promettait avorte; cette image est +brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent +plaqué sur de l'étain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent +tantôt à Platon, tantôt à Pindare, tantôt même à Boileau et à Racine: +Rousseau s'en est emparé comme un rhétoricien fait d'une bonne +expression qu'il place à toute force dans le prochain discours. Ce qui +est bien de lui, c'est le prosaïque, le commun, la déclamation à vide, +ou encore le mauvais goût, comme les _livrées de Vertumne_ et les +_haleines qui fondent l'écorce des eaux_. A vrai dire, le style de +Rousseau n'existe pas. + +Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincère; nous la +préciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt +ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un +manuscrit contenant le _Cantique d'Ézéchias_, l'_Ode au comte du Luc_ et +la _Cantate de Circé_, ou l'équivalent, après avoir jeté un coup d'oeil +sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins +on penserait à part soi: «Ce jeune homme n'est pas dénué d'habitude pour +les vers; il a déjà dû en brûler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie +de détail, mais sa strophe est pesante et son vers symétrique. Son +style a de la gravité, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de +consistance, nulle originalité; il y a de beaux traits, mais ils sont +pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idées et qu'il se traîne pour +en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car, +le génie n'y étant pas, il ne fera passablement qu'à force d'étude.» +Et là-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en +espérerait rien. + +Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguisé une trentaine +d'épigrammes en style marotique, assez obscènes et laborieusement +naïves; c'est à peu près ce qui reste aussi de Mellin de +Saint-Gelais[35]. + +[Note 35: «... Mellin de Saint-Gelais dont les poésies sont +fastidieuses à la mort, à dix ou douze épigrammes près, qui sont +véritablement excellentes.» (Lettre de Rousseau à Brossette, du 25 +janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apôtre quand il dit (29 janvier +1716): «Il y a des choses dont les libertins même un peu raisonnables +ne sauroient rire, et la liberté de l'épigramme doit avoir des bornes. +Marot et Saint-Gelais ne les ont point passées... S'ils ont badiné aux +dépens des religieux, ils n'ont point ri aux dépens de la religion.» +(Voir, si l'on veut s'édifier là-dessus, mon _Tableau de la Poésie +française au XVIe siècle_, 1843, page 37.)] + +Mêlé toute sa vie aux querelles littéraires, salué, comme Crébillon, +du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction +anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa réputation à mesure que la +gloire de son rival s'était affermie et que les principes philosophiques +avaient triomphé; il avait été même assez sévèrement apprécié par la +Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siècle d'ardents +et généreux athlètes ont rouvert l'arène lyrique et l'ont remplie de +luttes encore inouïes, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes +les époques, a ramené Rousseau en avant sur la scène littéraire, comme +adversaire de nos jeunes contemporains: on a redoré sa vieille gloire et +recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fût réconcilié avec lui, +et l'eût appelé _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne, +quoique éternelle, qui a provoqué dans cet article notre sévérité +franche et sans réserve. Si nous avions trouvé le nom de Jean-Baptiste +sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions gardé d'y +porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent désarmé tout +d'abord, et nous l'eussions laissé sans trouble à son rang, non loin de +Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien. + +Juin 1829. + + + +Cet article, dont le ton n'est pas celui des précédents ni des suivants, +et dont l'auteur aujourd'hui désavoue entièrement l'amertume blessante, +a été reproduit ici comme pamphlet propre à donner idée du paroxysme +littéraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond +de notre jugement sur les odes, qui n'est guère après tout que celui +qu'a porté Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpassé Horace et +Pindare dans ses odes: s'il les a surpassés, j'en conclus que l'ode est +un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y +réfléchissant, de ne pas prendre en considération ces trente dernières +années de sa vie, où Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et +une honorable fermeté à ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grâce, +sans jugement et réhabilitation. Quels qu'aient été sa conduite secrète, +ses nouveaux tracas à l'étranger, sa brouille avec le prince Eugène, +etc., etc., il demeura digne à l'article du bannissement. Sa +correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils, +Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties +qui recommandent son goût et qui tendent à relever son caractère. +Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant écrits depuis cette +date fatale) semblent même s'inspirer du sentiment énergique qu'il a de +sa propre innocence: «_Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger +l'innocent_, etc.,» et plusieurs semblables endroits. Il est fâcheux +que, non content de protester pour lui, il ait persisté à incriminer les +autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_Éloge de Rollin_ +par de Boze). A le juger impartialement, on conçoit que l'abbé d'Olivet +et d'autres contemporains de mérite, sous l'influence et l'illusion de +l'amitié, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On +doit désirer (sans toutefois en être bien certain) qu'ils aient +plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pièces curieuses sur +Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, même chez les plus +compétents! la première fois que j'eus l'honneur d'être présenté à M. de +Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la première +fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en +félicita. + + + +LE BRUN + +Vers l'époque où J.-B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs +des odes composées au jour le jour, sans unité d'inspiration, et que +n'animait ni l'esprit du siècle nouveau ni celui du siècle passé, en +1729, à l'hôtel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un +poëte qui devait bientôt consacrer aux idées d'avenir, à la philosophie, +à la liberté, à la nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et +que le temps ne brisera pas. C'est une remarque à faire qu'aux approches +des grandes crises politiques et au milieu des sociétés en dissolution, +sont souvent jetées d'avance, et comme par une ébauche anticipée, +quelques âmes douées vivement des trois ou quatre idées qui ne tarderont +pas à se dégager et qui prévaudront dans l'ordre nouveau. Mais en même +temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idées +précoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si c'est +dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue, +sèche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes +auront grand mépris de leur siècle, de sa mesquinerie, de sa corruption, +de son mauvais goût. Ils aspireront à quelque chose de mieux, au simple, +au grand, au vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre; ils +voudront le tirer d'eux-mêmes; ils le demanderont à l'avenir, au passé, +et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours, +les temps s'accompliront, la société mûrira, et lorsque éclatera la +crise, elle les trouvera déjà vieux, usés, presque en cendres; elle +en tirera des étincelles, et achèvera de les dévorer. Ils auront été +malheureux, âcres, moroses, peut-être violents et coupables. Il faudra +les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et +de la leur. Ce sont des espèces de victimes publiques, des Prométhées +dont le foie est rongé par une fatalité intestine; tout l'enfantement de +la société retentit en eux, et les déchire; ils souffrent et meurent +du mal dont l'humanité, qui ne meurt pas, guérit, et dont elle sort +régénérée. Tels furent, ce me semble, au dernier siècle, Alfieri en +Italie, et Le Brun en France. + +Né dans un rang inférieur, sans fortune et à la charge d'un grand +seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux nécessités de sa condition. Il +mérita vite la faveur du prince de Conti par des éloges entremêlés +de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secrétaire des +commandements et poëte lyrique, il releva le mieux qu'il put la +dépendance de sa vie par l'audace de sa pensée, et il s'habitua de bonne +heure à garder pour l'ode, ou même pour l'épigramme, cette verdeur +franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, +plus tard, bien qu'il conservât au fond l'indépendance intérieure qu'il +avait annoncée dès ses premières années, on le voit toujours au service +de quelqu'un. Ses habitudes de domesticité trouvent moyen de se +concilier avec sa nature énergique. Au prince de Conti succèdent le +comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; +et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce +qu'il a été tout d'abord, méprisant les bassesses du temps, vivant +d'avenir, _effréné de gloire_, plein de sa mission de poëte, croyant en +son génie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant +d'une ode contre son coeur par une épigramme sanglante. Sa vie +littéraire présente aussi la même continuité de principes, avec beaucoup +de taches et de mauvais endroits. Élève de Louis Racine, qui lui avait +légué le culte du grand siècle et celui de l'antiquité, nourri dans +l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, +il était simple que Le Brun s'accommodât peu des moeurs et des goûts +frivoles qui l'environnaient; qu'il se séparât de la cohue moqueuse et +raisonneuse des beaux-esprits à la mode; qu'il enveloppât dans une égale +aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhière et +Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, forcé de vivre des bienfaits d'un +prince, il se passât du moins d'un patron littéraire. Certes il y avait, +pour un poëte comme Le Brun, un beau rôle à remplir au XVIIIe siècle. +Lui-même en a compris toute la noblesse; il y a constamment visé, et en +a plus d'une fois dessiné les principaux traits. C'eût été d'abord de +vivre à part, loin des coteries et des salons patentés, dans le silence +du cabinet ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès +du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une postérité +indéfinie; c'eût été d'ignorer les tracasseries et les petites guerres +jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes, +d'admirer sincèrement, et à leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques +et Voltaire, sans épouser leurs arrière-pensées ni les antipathies de +leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il +vînt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et +s'appelassent-ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce que concevait +Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin +d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par +vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de négliger simplement les salons +littéraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberté à son +génie et à sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et +en masse. Il se délectait à la satire, et décochait ses traits à Gilbert +ou à Beaumarchais aussi volontiers qu'à La Harpe lui-même. Une fois, +par sa _Wasprie_, il compromit étrangement sa chasteté lyrique, en se +prenant au collet avec Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite +ne fut souvent ni sans dignité ni sans courage. La noble façon dont il +adressa mademoiselle Corneille à Voltaire, la respectueuse indépendance +qu'il maintint en face de ce monarque du siècle, le soin qu'il mit +toujours à se distinguer de ses plats courtisans, l'amitié pour Buffon, +qu'il professait devant lui, ce sont là des traits qui honorent une vie +d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences à part: +celle de Buffon dut le séduire, et c'était encore un idéal qu'il eût +probablement aimé à réaliser pour lui-même. Peut-être, si la fortune lui +eût permis d'y arriver, s'il eût pu se fonder ainsi, loin d'un monde où +il se sentait déplacé, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa +tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allées, +pour y déclamer en paix et y raturer à loisir son poëme de _la Nature_; +si rien autour de lui n'avait froissé son âme hautaine et irritable, +peut-être toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties colériques +d'amour-propre eussent-elles complètement disparu: l'on n'eût pu lui +reprocher, comme à Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive +plénitude de lui-même. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la +gêne et les chagrins domestiques. Son procès avec sa femme que le prince +de Conti lui avait séduite[36], la banqueroute du prince de Guémené, puis +la Révolution, tout s'opposa à ce qu'il consolidât jamais son existence. +Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grâce aux +bienfaits du Gouvernement[37], il s'était logé dans les combles du +Palais-Royal, pour y trouver le calme nécessaire à la correction de ses +odes; c'était là sa tour de Montbar. Une servante mégère, qu'il avait +épousée, lui en faisait souvent une prison. A une telle âme, dans une +pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur. + +[Note 36: On alla jusqu'à dire qu'il l'avait vendue au prince, +et, chose fâcheuse pour le caractère de Le Brun, plusieurs ont pu le +croire.--Voir son élégie infamante à _Némésis_, où il trouve moyen de +flétrir d'un seul coup sa _mère_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle +élégie est unique dans son genre.] + +[Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits à son talent sans doute, à sa +renommée lyrique, mais par malheur aussi à sa méchanceté satirique +que le pouvoir achetait de sa servilité. On cite une épigramme contre +Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandée à Le +Brun et payée d'une pension.] + +Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque +partout incomplet. Quelques hautes pensées, qui n'ont jamais quitté le +poëte depuis son enfance jusqu'à sa mort, dominent toutes ses belles +odes, s'y reproduisent sans cesse, et, à travers la diversité des +circonstances où il les composa, leur impriment un caractère marquant +d'unité. Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine, +royauté du génie, telles sont les sources fécondes et retentissantes +auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par +un instinct de sa mission future, il s'est pénétré du rôle de Tyrtée, et +il gourmande déjà nos défaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme +plus tard il célébrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo. +Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythère +et d'Amathonte, dont il s'est tant moqué, mais dont il aurait dû se +garder davantage, il se réfugie au sein de la nature, comme en un temple +majestueux où il respire et se déploie plus à l'aise; il la voit peu et +sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraîches dont elle +se peint autour de lui; il préfère la contempler face à face dans ses +soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses comètes échevelées, +et plonge avec Buffon à travers les déserts des temps. Quant à la +liberté, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de +l'hôtel de Conti, sous Louis XV, il s'écrie avec une douleur de citoyen: + + Les Anténors vendent l'empire, + Thaïs l'achète d'un sourire; + L'or paie, absout les attentats. + Partout, à la cour, à l'armée, + Règne un dédain de renommée + Qui fait la chute des États; + +soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées du +ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles, auxquels ses +chants furent trop mêlés[38], et dont il n'eut pas le courage de se +séparer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont +le début, imité d'un psaume, ressemble à quelque chanson de Béranger: + + Prends les ailes de la colombe, + Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts[39]. + +[Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne +les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an +III; on y lit: + + Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste! + Toi qui de la Discorde allumas le flambeau, + Reine que nous donna la colère céleste, + Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau! + +Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les +transcrive. Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait +pourtant fait un quatrain de remercîment qui finissait ainsi: + + Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur, + Coulez pour la reconnaissance! + +Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et +sembla directement la provoquer. + + Purgeons le sol des patriotes, + Par les rois encore infecté: + La terre de la liberté + Rejette les os des despotes. + De ces monstres divinisés + _Que tous les cercueils soient brisés!_ + Que leur mémoire soit flétrie! + Et qu'avec leurs mânes errants + Sortent du sein de la patrie + _Les cadavres de ces tyrans!_ + +Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas +de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait +chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié +sainte.] + +[Note 39: De religion à proprement parler, et de rien qui y +ressemble, Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps. +Il était là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une +édition de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la +_Captivité de saint Malc_: «Ce petit poëme, _quoique le sujet en soit +pieux_, est rempli d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»] + +Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique et +marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en images éblouissantes +et sublimes. Si Corneille en personne se fût adressé à Voltaire, il +n'eût pas, certes, plus dignement parlé que Le Brun ne l'a fait en son +nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poëte a conscience +de lui-même, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité +sincère, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la +justice des âges: + + Ceux dont le présent est l'idole + Ne laissent point de souvenir; + Dans un succès vain et frivole + Ils ont usé leur avenir. + Amants des roses passagères, + Ils ont les grâces mensongères + Et le sort des rapides fleurs. + Leur plus long règne est d'une aurore; + Mais le temps rajeunit encore + L'antique laurier des neuf Soeurs. + +Après cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis +d'insister sur ses défauts. Le principal, le plus grave selon nous, +celui qui gâte jusqu'à ses plus belles pages, est un défaut tout +systématique et calculé. Il avait beaucoup médité sur la langue +poétique, et pensait qu'elle devait être radicalement distincte de +la prose. En cela, il avait fort raison, et le procédé si vanté de +Voltaire, d'écrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont +bons, ne mène qu'à faire des vers prosaïques, comme le sont, au reste, +trop souvent ceux de Voltaire. Mais, à force de méditer sur les +prérogatives de la poésie, Le Brun en était venu à envisager les +_hardiesses_ comme une qualité à part, indépendante du mouvement des +idées et de la marche du style, une sorte de beauté mystique touchant +à l'essence même de l'ode; de là, chez lui, un souci perpétuel des +_hardiesses_, un accouplement forcé des termes les plus disparates, un +placage extérieur de métaphores; de là, surtout vers la fin, un abus +intolérable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous +les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la +déesse Raison et à ces temps d'apothéose pour toutes les vertus et +pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire à un poëte de nos jours +singulièrement spirituel, que Le Brun était + + Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40]. + +[Note 40: En fait de mythologie, rien n'égale chez Le Brun la strophe +suivante, tirée de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que +Charles Nodier aime à citer avec sourire: + + La colline qui vers le pôle + Borne nos fertiles marais, + Occupe les enfants d'Éole + A broyer les dons de Cérès. + Vanvres que chérit Galatée + Sait du lait d'Io, d'Amalthée + Épaissir les flots écumeux; + Et Sèvres, d'une pure argile, + Compose l'albâtre fragile + Où Moka nous verse ses feux. + +Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins à +vent_; de l'autre côté, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la +_porcelaine_ de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur +du journal _le Modérateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de +vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux, l'Aristarque, +n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été aussi beau, il +aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un écolier qui +n'en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines +bizarres.] + +A part ce défaut, qui chez Le Brun avait dégénéré en une espèce de tic, +son style, son procédé et sa manière le rapprochent beaucoup d'Alfieri +et du peintre David, auxquels il ne nous paraît nullement inférieur. +C'est également quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec +et de décharné, de grec et d'académique, un retour laborieux vers le +simple et le vrai. D'un côté comme de l'autre, c'est avant tout une +protestation contre le mauvais goût régnant, une gageure d'échapper aux +fades pastorales et aux opéras langoureux, aux Amours de Boucher et aux +abbés de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués +de Bernis. L'accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de +Le Brun, lors même que ce talent s'abandonne le plus à sa pente. Ses +odes républicaines, excepté celle du _Vengeur_, semblent à bon droit +communes, sèches et glapissantes; elles ne lui furent peut-être pas pour +cela moins énergiquement inspirées par les circonstances. C'est qu'avec +beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a +besoin, pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par un +soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie. Son pinceau +maigre, quoique étincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne +prend guère de splendeur large que lorsque le poëte songe à Buffon et +retrace d'après lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna +à Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à satiété, +que l'illustre auteur des _Époques_ possédait à un haut degré, en vertu +de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte qu'il recopia ses +_Époques_ jusqu'à dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il +passa une moitié de sa vie à les remanier la plume en main, à en trier +les brouillons, à les remettre au net et à en préparer une édition qui +ne vint pas. Une note, placée en tête de la première publication du +_Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le +poëte a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en très-peu de +jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il +aurait peut-être trouvé moyen de la gâter. + +En se déclarant contre le mauvais goût du temps par ses épigrammes et +par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-même. Sans +aucune sensibilité, sans aucune disposition rêveuse et tendre, il aimait +ardemment les femmes, probablement à la manière de Buffon, quoiqu'en +seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De là mille billets +en vers à propos de rien, et, pêle-mêle avec ses odes, une prodigieuse +quantité d'_Eglés_, de _Zirphés_, de _Delphires_, de _Céphises_, de +_Zélis_, et de _Zelmis_. Tantôt c'est un _persiflage doux et honnête à +une jeune coquette très-aimable et très-vaine qui m'appelait son berger +dans ses lettres, et qui prétendait à tous les talents et à tous les +coeurs_; tantôt ce sont des vers fugitifs _sur ce que M. de Voltaire, +bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariées +toutes deux, après les avoir célébrées dans ses vers_. Enfin, vers le +temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa +fameuse querelle avec Legouvé, sur la question de savoir _si l'encre +sied ou ne sied pas aux doigts de rose_. + +Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c'est pour nous +une occasion de parler d'André Chénier, dont le nom est sur nos lèvres +depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme à +une source vive et fraîche dans la brûlante aridité du désert. En 1763, +Le Brun, âgé de trente-quatre ans, adressait à l'Académie de La Rochelle +un discours sur Tibulle, où on lit ce passage: «Peut-être qu'au moment +où j'écris, tel auteur, vraiment animé du désir de la gloire et +dédaignant de se prêter à des succès frivoles, compose dans le silence +de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils +ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes +et des alcôves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du +jour n'en diront rien à leurs petits soupers.» André Chénier fut cet +homme; il était né en 1762, un an précisément avant la prédiction de Le +Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poëtes unis entre eux +par l'amitié et même par les goûts, malgré la différence des âges. Les +détails de cette société charmante, où vivaient ensemble, vers 1782, +Lebrun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM. +de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des +excursions fréquentes d'où l'on rapportait matière aux élégies du matin +et aux confidences du soir, tout cela est resté couvert d'un voile +mystérieux, grâce à l'insouciance et à la discrétion des éditeurs. On +devine pourtant et l'on rêve à plaisir ce petit monde heureux, d'après +quelques épîtres réciproques et quelques vers épars: + + Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, + Ces vieilles amitiés de l'enfance première, + Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain, + Jadis au châtiment nous présentions la main; + Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes; + De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime: + Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois, + A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, + Prête une oreille amie et cependant sévère. + +Le Brun dut aimer dès l'abord, chez le jeune André, un sentiment exquis +et profond de l'antique, une âme modeste, candide, indépendante, faite +pour l'étude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le _corbeau du +Pinde_, il en vit dans Chénier le cygne. Un goût vif des plaisirs les +unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a célébrée +sous le nom d'Adélaïde se rapportent précisément au temps dont nous +parlons. Chénier, dans une délicieuse épître, dit à sa Muse qu'il envoie +au logis de son ami: + + ... Là, ta course fidèle + Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle; + S'il est ainsi, respecte un moment précieux; + Sinon, tu peux entrer... + +Et il ajoute sur lui-même: + + Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude, + Adoucissent un peu ma triste solitude. + +Tous deux ont chanté leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des +élégies qui sont, à coup sûr, les plus remarquables du temps[41]. Mais la +victoire reste tout entière du côté d'André Chénier. L'élégie de Le Brun +est sèche, nerveuse, vengeresse, déjà sur le retour, savante dans le +goût de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut +pas toujours le fade et le commun moderne. L'élégie d'André Chénier est +molle, fraîche, blonde, gracieusement éplorée, voluptueuse avec une +teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité. La nature de +France, les bords de la Seine, les îles de la Marne, tout ce paysage +riant et varié d'alentour se mire en sa poésie comme en un beau fleuve; +on sent qu'il vient de Grèce, qu'il y est né, qu'il en est plein: mais +ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son émotion +présente, et ne font que l'éclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux +rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siècle avait défigurée en +l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il +la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la +couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le +faut seulement pour élever les moeurs d'alors à la poésie et à l'idéal. +Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La +Révolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite +société choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui +partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporté bien +loin du sage André. On souffre à penser quel refroidissement, sans doute +même quelle aigreur, dut succéder à l'amitié fraternelle des premiers +temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survécut +treize années à son jeune ami, n'en a parlé depuis en aucun endroit; il +n'a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire, tandis que chaque +jour, à chaque heure, il aurait dû s'écrier avec larmes: «J'ai connu un +poëte, et il est mort, et vous l'avez laissé tuer, et vous l'oubliez!» +Il est à craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient +aigri son coeur, et que l'échafaud d'André ne soit venu ayant la +réconciliation. Pour moi, j'ai peine à croire qu'il ne fût pas au nombre +de ceux dont l'infortuné poëte a dit avec un reproche mêlé de tendresse: + + Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chérie + Un mot à travers ces barreaux + Eût versé quelque baume en mon âme flétrie; + De l'or peut-être à mes bourreaux... + Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre. + Vivez, amis; vivez contents. + En dépit de Bavus soyez lents à me suivre. + Peut-être en de plus heureux temps + J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune, + Détourné mes regards distraits; + A mon tour aujourd'hui mon malheur importune: + Vivez, amis, vivez en paix[42]. + +[Note 41: Au livre second des odes de Le Brun, la quinzième _A un +jeune Ami_ s'adresse évidemment à André: + + Souviens-toi des moeurs de Byzance; + Digne de ton berceau, maîtrise la beauté!... + +Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composée au moment +d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787 +probablement).] + +[Note 42: Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de +conjecturer qu'en écrivant les vers suivants (voir l'édition d'Eugène +Renduel), Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé +dans son admiration première pour Le Brun: + + Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire, + J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire; + Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents + Soient les seuls en effet où germent les talents. + Un mortel peut toucher une lyre sublime, + Et n'avoir qu'un coeur faible, étroit, pusillanime, + Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter, + Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc. + +Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera +pas séparée de celle d'André Chénier. On se souviendra qu'il l'aima +longtemps, qu'il le prédit, qu'il le goûta en un siècle de peu de +poésie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce +que lui-même aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts, +de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la +tradition lyrique qu'il soutint avec éclat, de cette flamme intérieure +enfin, qui ne lui échappait que par accès, et qui minait sa vie. On +verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au +hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà resplendi +l'aurore. + +Juillet 1829. + +(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des +_Causeries du Lundi_) + + + + +MATHURIN REGNIER ET ANDRÉ CHÉNIER + +Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement à antithèses, +un parallèle académique que nous prétendons faire. En accouplant deux +hommes si éloignés par le temps où ils ont vécu, si différents par le +genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de +tirer quelques étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil +quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue +essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et parce que, +des deux idées poétiques dont ils sont les types admirables, l'une, +sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complément. Une +voix pure, mélodieuse et savante, un front noble et triste, le génie +rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté +dans toute sa fraîcheur et sa décence; la nature dans ses fontaines et +ses ombrages; une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le +beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation brusque, +franche et à saillies; nulle préoccupation d'art, nul _quant-à-soi_; une +bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur, +du bon sens; une malice exquise, par instants une amère éloquence; des +récits enfumés de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en +guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, +du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en +gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de nos deux principaux siècles +littéraires, il leur tourne le dos et regarde le seizième; il y tend +la main aux aïeux gaulois, à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même +qu'André Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques, +tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes +nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en 1782, année +ou commencèrent les premiers chants d'André Chénier, je ne vois, en +exceptant les dramatiques, de poëte parent de ces deux grands hommes que +La Fontaine, qui en est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc +de plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs rapports +ces deux figures originales, à physionomie presque contraire, qui +se tiennent debout en sens inverse, chacune à un isthme de notre +littérature centrale, et, comblant l'espace et la durée qui les +séparent, de les adosser l'une à l'autre, de les joindre ensemble par +la pensée, comme le Janus de notre poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en +différences et en contrastes que se passera toute cette comparaison: +Regnier et Chénier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de +leurs époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second plus +en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux règles artificielles +qu'on subit autour d'eux. Le caractère de leur style et l'allure de +leurs vers sont les mêmes, et abondent en qualités pareilles; Chénier a +retrouvé par instinct et étude ce que Regnier faisait de tradition +et sans dessein; ils sont uniques en ce mérite, et notre jeune école +chercherait vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire en +vers. + +Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance, en Grèce; +tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance. Tonsuré de bonne heure, +élevé dans le jeu de paume et le tripot de son père qui aimait la table +et le plaisir, Regnier dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les +premiers préceptes de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques +bénéfices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité de +chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement; mais, +comme Rabelais avait fait, il y attaqua de préférence les choses par +le côté de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son +train de vie qu'il n'avait guère interrompu en terre papale, et mourut +de débauche avant quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une +Grecque brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais il y +rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc, où il fut élevé; +et lorsque plus tard, entré au collège de Navarre, il apprit la plus +belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir +des jeux de son enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans +Angoumois, puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta amèrement +sa chère indépendance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eût reconquise. +Après plusieurs voyages, retiré aux environs de Paris, il commençait une +vie heureuse dans laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en +plus sur les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec +candeur, s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et au +prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le front en +poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les guerres civiles, +s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de +l'ordre rétabli par Henri IV. + +Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées auxquelles +d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le génie, l'art, +l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont +révélées aux deux hommes que nous étudions en ce moment, et sous quelle +face ils ont tenté de les reproduire. Et d'abord, à commencer par +Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette +magnifique et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle +la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît même pas +pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voilà +tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni l'un ni l'autre, pour arriver, +au sortir des plaisirs, à cette philosophie supérieure qui relève et +console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et +sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un +Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à Palès, à +Vénus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poésie, +d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive et tendre; mais, tout en +s'attristant à l'aspect de la mort, il ne s'élève pas au-dessus des +croyances de Tibulle et d'Horace: + + Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, + Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. + Je ne veux point, couvert d'un funèbre _linceuil_, + Que les pontifes saints autour de mon cercueil, + Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, + De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, + Et sous des murs sacrés aillent ensevelir + Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir. + +[Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même +temps où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art +grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André +Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet +admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais à lui; la +place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes et +ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient +exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La poésie d'André +Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la lyre de tout cet art +de marbre retrouvé.»] + +Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés +riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majesté +éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux grèves de l'Océan. +Pourtant l'émotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son +âme ne la fait jamais se fondre en prière _sous le poids de l'infini_. +C'est une émotion religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce +et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable +d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une +physique savante lui en a dévoilé; ce sont _les mondes roulant dans +les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs +distances_: + + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses; + Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux. + Dans l'éternel concert je me place avec eux; + En moi leurs doubles lois agissent et respirent; + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent: + Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. + +On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense et se +matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il ne lui arrive +jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les étoiles, des _fleurs +divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des âmes heureuses +qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un +mystérieux langage aux âmes humaines. Je lis, à ce propos, dans un +ouvrage inédit, le passage suivant, qui revient à ma pensée et la +complète: + +«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère André Chénier: cela +se conçoit. André Chénier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux +Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poésie d'André Chénier n'a +point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage +dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et d'une +immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses blés, ses vignes, +ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec +son azur qui change à chaque heure du jour, avec ses horizons indécis, +ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs +d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage, +tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, on jouit du +ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que l'oeil humain, du haut +des nuages, l'oeil d'Élie sur son char, ne verrait en bas la terre +que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage +réfléchit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que +dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit pas les +images projetées de la terre. Mais, après tout, le ciel est toujours le +ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.» Ajoutez, pour être juste, +que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y +réfléchit, est un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la +terre aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute +confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre pour ainsi +dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs, et idéalisée par la +distance. + +Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chénier. Sa +profession ecclésiastique donne aux écarts de sa conduite un caractère +plus sérieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si +son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiété systématique, et s'il +n'avait pas appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en +Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages +de grands spectacles naturels, ne paraît guère s'en être ému. La +campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramène plus aisément +l'âme à elle-même et à Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues +de Paris, à l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allées infectes +des plus misérables taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché +qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des sentiments +pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment +de poème sacré et des stances en font témoignage. Il est vrai que c'est +par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il +semble surtout amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de +sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes, +toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent rien à désirer: + + Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour, + Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour, + Je me laisse emporter à mes flames communes, + Et cours souz divers vents de diverses fortunes. + Ravy de tous objects, j'ayme si vivement + Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement. + De toute eslection mon ame est despourveue, + Et nul object certain ne limite ma veue. + Toute femme m'agrée... + +Ennemi déclaré de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est-à-dire de la +délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'_estre_ au _parestre_, il se +contente _d'un amour facile et de peu de défense_: + + Aymer en trop haut lieu une dame hautaine, + C'est aymer en souci le travail et la peine, + C'est nourrir son amour de respect et de soin. + +La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument les +_Jeannetons_ aux _Climènes_. Regnier pense que le même feu qui anime le +grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement +fâché que, chez lui, la poésie laissât tout à l'amour. On dirait qu'il +ne fait des vers qu'à son corps défendant; sa verve l'importune, et il +ne cède au génie qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du +moins, en décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner! +on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience: + + Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, + Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle, + Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer, + Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer, + Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne, + Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone, + Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs, + Dore le Scorpion de ses belles couleurs; + C'est alors que la verve insolemment m'outrage, + Que la raison forcée obéit à la rage. + Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu, + Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu. + +Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il est, + + S'égayer au repos que la campagne donne, + Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne, + D'un bon mot fait rire, en si belle saison, + Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison! + +On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de place dans les +idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien +chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y défendre en maître, +témoin sa belle satire neuvième contre Malherbe et les puristes. Il y +flétrit avec une colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins, +ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutôt pour ce qui lui +manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un génie +véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il se peint tout entier +dans ce vers d'inspiration: + + Les nonchalances sont ses plus grands artifices. + +Déjà il avait dit: + + La verve quelquefois s'égaye en la licence. + +Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la +vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture +des intérieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits +flamands. Son poëte, son pédant, son fat, son docteur, ont trop de +saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_, +qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aïeule de _Tartufe_, montre +jusqu'où le génie de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée. +Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation, +les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit et des +circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle. Et +comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier à de +plus chastes délicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de +Chénier, de + + ... la belle en qui j'ai la pensée + D'un doux imaginer si doucement blessée, + Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps, + Nous rendons en amour jaloux les plus contents. + +Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier +appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices. +Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à la cour et avec +les grands seigneurs, sans ramper ni flatter. + +André de Chénier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un +amour non moins sensuel, mais avec des différences qui tiennent à son +siècle et à sa nature. Ce sont des Phrynés sans doute, du moins pour la +plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des +_Jeannes_ vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir +de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, et Julie +au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est complète et durera +jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette +Camille si sévère? Mais, dans l'une des nuits précédentes, son amant ne +l'a-t-il pas surprise elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les +femmes d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes +grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à elles +que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur à l'étude, +à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part dans une prose +énergique trop peu connue[44], choqué de voir les lettres si prosternées +et le genre humain ne pas songer à relever sa tête, je me livrai souvent +aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse: +mais, toujours dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de +l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par moi-même, +toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose, +goûtés ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune +bassesse n'a flétris. Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des +passions, et même dans les instants où la dure nécessité a interrompu +mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, et chez moi, +en voyage, le long des rues dans les promenades, méditant toujours sur +l'espoir, peut-être insensé, de voir renaître les bonnes disciplines, et +cherchant à la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les +causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres_, +j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif +ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions sur ces matières.» +André Chénier nous a dit le secret de son âme: sa vie ne fut pas une vie +de plaisir, mais d'art, et tendait à se purifier de plus en plus. Il +avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de découragement +moral, écrire à de Pange: + + Sans les dons de Vénus quelle serait la vie? + Dès l'instant où Vénus me doit être ravie, + Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45]. + +[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les +effets de la perfection et de la décadence des lettres. (_Édit._ de M. +Robert.)] + +[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une +imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de +l'élégiaque Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.] + +Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où fuiraient loin +de lui _les jours couronnés de rose_; il rêvait, aux bords de la Marne, +quelque retraite indépendante et pure, quelque _saint loisir_, où les +beaux-arts, la poésie, la peinture (car il peignait volontiers), le +consoleraient des voluptés perdues, et où l'entoureraient un petit +nombre d'amis de son choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur +l'amitié et y portait des idées sages, des principes sûrs, applicables +en tous les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me +lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est honorable +d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que d'autres circonstances +ou d'autres idées ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitié et +la conversation familière exigent au moins une conformité de principes: +sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles, et +produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir que mes amis +auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire +m'eût été amer...» + +Suivant André Chénier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est +poète_; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux heures de +calme et de paresse, d'amasser par des études exquises _l'or et la soie_ +qui devaient _passer en ses vers_. Lui-même nous a dévoilé tous les +ingénieux secrets de sa manière dans son poème de _l'Invention_, et dans +la seconde de ses épîtres, qui est, à la bien prendre, une admirable +satire. L'analyse la plus fine, les préceptes de composition les plus +intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grâce, +y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain +critique et didactique, il laisse bien loin derrière lui Boileau et le +prosaïsme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un +point. Chénier se rattache de préférence aux Grecs, de même que Regnier +aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on +le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur +qu'on ne l'a voulu établir depuis: + + La nature dicta vingt genres opposés, + D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés. + Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, + N'aurait osé d'un autre envahir les limites; + Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon, + N'aurait point de Marot associé le ton. + +Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité de +leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scènes, non pas une +belle pièce. Il ne croyait point, par exemple, qu'on pût, dans une même +élégie, débuter dans le ton de Regnier, monter par degrés, passer par +nuances à l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère, +pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour. Son +talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans la durée d'une +même rêverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses émotions rapides, +qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour +à tour la surface de son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les +vagues au ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse +jeune et légère à l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_ + + De rameaux en rameaux tour à tour reposée, + D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée, + S'égaie... + +et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son trésor_, si sa +maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le _seuil inexorable_, une visite +d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le +distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec une légèreté +négligente: + + On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole. + +Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de +délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera +avant dans son âme et en armera toutes les puissances! Comme son ïambe +vengeur nous montrera d'un vers à l'autre _les enfants, les vierges +aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le +mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la +fête aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout +il aurait besoin de lie et de fange pour y _pétrir_ tous ces _bourreaux +barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable époque[46], Chénier +ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du +moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple où +évidemment ce scrupule nuisit à son génie, et où la touche de Regnier +lui fit faute. Notre poète, cédant à des considérations de fortune et de +famille, s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa +dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts l'y +assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une +société aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y +avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante[47]. C'est alors +qu'un soir, après avoir assez mal dîné à _Covent-Garden_, dans _Hood's +tavern_, comme il était de trop bonne heure pour se présenter en aucune +société, il se mit, au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte +et simple, tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il +souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que +la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux un grand mal encore +plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exaspèrent, _ils y ruminent leur +fiel_, ou, s'ils finissent par se résigner, c'est découragement et +faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions +humaines à la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, à la façon +_des morts qui s'accoutument à porter la pierre de leur tombe, parce +qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale résignation rend dur, +farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en +préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_ +de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté de ces grands +pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement pour leurs +pareils; il raille en eux cette _sensibilité distinctive_ que Gilbert +avait déjà flétrie, et il termine en ces mots cette confidence de +lui-même à lui-même: «Allons, voilà une heure et demie de tuée; je m'en +vais. Je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour +moi. Il n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et je +suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce morceau de ma +triste et pensive jeunesse.» Oui, certes, Chénier relut plus d'une fois +ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son âme et +sa vie_, il dut, à des heures plus heureuses, se reporter avec larmes +aux ennuis passés de son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses +oeuvres les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai +trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et du même temps +que le morceau de prose; puis, en regardant de plus près, l'idylle +intitulée _Liberté_ m'est revenue à la pensée, et j'ai compris que ce +berger aux noirs cheveux épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils, +qui traîne après lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents +pierreux, ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte, abhorre +les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du +blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave; +j'ai compris que ce berger-là n'était autre que la poétique et idéale +personnification du souvenir de Londres, et de l'espèce de servitude +qu'y avait subie André; et je me suis demandé alors, tout en admirant du +profond de mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas +encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en scène; qu'il +eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans sa prose naïve; qu'il +se fût montré à nous dans cette taverne enfumée, entouré de mangeurs et +d'indifférents, accoudé sur sa table, et rêvant,--rêvant à la patrie +absente, aux parents, aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus +jeune et de plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de +la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où elle nous +prosterne, à toute cette haute métaphysique de la souffrance;--pourquoi +non?--puis, revenu à terre et rentré dans la vie réelle, qu'il eût +buriné en traits d'une empreinte ineffaçable ces grands qui l'écrasaient +et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, +l'heure de sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir +vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui déplaisait de +remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son souvenir +dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, dix autres +scènes du même genre qu'il pouvait choisir et retracer[48]. + +[Note 46: Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut +parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve +fréquemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi +comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même +temps, l'admirable ode: _O Versailles, ô bois, ô portiques!_ etc., etc.] + +[Note 47: La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant +ce séjour à Londres, comme les fonctions d'_attaché_ n'avaient rien +de bien actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint +d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de +La Luzerne trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.] + +[Note 48: Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la +Notice et l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être +à Londres en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en +maudissait le séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse. +J'avais supposé aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à +l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Révolution et dès 1788. +Mais les indications données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent +peu exactes: une Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).] + +Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà dit, sont un +parfait modèle de ce que notre langue permet au génie s'exprimant en +vers, et ici nous n'avons plus besoin de séparer nos éloges. Chez l'un +comme chez l'autre, même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe +et même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe +en pleine végétation, avec tous ses embranchements de relatifs et +d'incidences entre-croisées ou pendantes; même profusion d'irrégularités +heureuses et familières, d'idiotismes qui sentent leur fruit, grâces et +ornements inexplicables qu'ont sottement émondés les grammairiens, les +rhéteurs et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil à +suivre l'idée courante sous la transparence des images, et à ne pas la +laisser fuir, dans son court trajet de telle figure à telle autre; même +art prodigieux enfin à mener à extrémité une métaphore, à la pousser de +tranchée en tranchée, et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout +ce qu'elle contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre, +à la chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences +d'alentour, jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve. +Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et dans Chénier, elle +nous semble, à peu de chose près, la meilleure possible, à savoir, +curieuse sans recherche et facile sans relâchement, tour à tour +oublieuse et attentive, et tempérant les agréments sévères par les +grâces négligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien +supérieurs à La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque +entièrement et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence. + +Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons conclure de +ce long parallèle que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'André +Chénier ou de Regnier nous préférons, lequel mérite la palme, à notre +gré; nous laisserons au lecteur le soin de décider ces questions et +autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une réflexion +pratique qui découle naturellement de ce qui précède, et que nous lui +soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en ouvre une autre. Regnier +résume en lui bon nombre de nos trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il +y a dans son génie toute une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie +joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être +reproduite de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie +d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui +des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutées +ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-mêmes et en leur lieu, nous +laissent aujourd'hui quelque chose à désirer. Or il arrive que chacun +d'eux possède précisément une des principales qualités qu'on regrette +chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les _extases +choisies_; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante de la +réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec art, ils tendent +ainsi à se compléter réciproquement. Sans doute, s'il fallait se décider +entre leurs deux points de vue pris à part, et opter pour l'un à +l'exclusion de l'autre, le type d'André Chénier pur se concevrait encore +mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est même tel esprit +noble et délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé, +entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance, et qui aurait +difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, et sans vouloir ériger +notre opinion en précepte, il nous semble que comme en ce bas monde, +même pour les rêveries les plus idéales, les plus fraîches et les plus +dorées, toujours le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on +fasse et où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses +entraves et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite +à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne +pas l'omettre tout à fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres +comme elle a trace en nos âmes. Il nous semble, en un mot, et pour +revenir à l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple, +ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer +et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poèmes de +sentiment, à la manière d'André Chénier. + +Août 1829. + +Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené à +m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le _Tableau +de la Poésie française au XVIe siècle_; j'en ai reparlé, non sans +complaisance et après une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au +recueil des _Poètes français_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI. + + + +QUELQUES DOCUMENTS INÉDITS SUR ANDRÉ CHÉNIER[49] + +[Note 49: Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève +et complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que +vérifier notre premier idéal.] + +Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition d'André Chénier +a paru; depuis ce temps, il semble que tout a été dit sur lui; sa +réputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement +charmé, elles ont servi de base à des théories plus ou moins ingénieuses +ou subtiles, qui elles-mêmes ont déjà subi leur épreuve, qui +ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits +contestables. En fait de raisonnement et d'_esthétique_, nous ne +recommencerions donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons +dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se +trouve qu'une circonstance favorable nous met à même d'introduire sur +son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire quelque chose de +positif. + +L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de +Chénier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a +paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu'il possède; +c'est à lui donc que nous devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet +de travail d'André, d'être entré dans cet _atelier du fondeur_ dont il +nous parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir +sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il n'avait semblé +jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour aujourd'hui un nouveau petit +affluent à cette pure gloire! + +Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur et la +reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son édition de +1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui était possible et désirable +alors; en choisissant, en élaguant avec goût, en étant sobre surtout de +fragments et d'ébauches, il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans +son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de +1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites pièces, +de simples restes qui avaient été négligés d'abord: c'est ce genre de +travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'épuiser. Il en +est un peu avec les manuscrits d'André Chénier comme avec le panier de +cerises de madame de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les +meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes. + +La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur +les poèmes inachevés: _Suzanne_, _Hermès_, _l'Amérique_. On a publié +dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose +du poème de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulièrement au poème +d'_Hermès_, le plus philosophique de ceux que méditait André, et celui +par lequel il se rattache le plus directement à l'idée de son siècle. + +André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, avant 89, +comme le poète surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de +la Grèce antique et de l'élégie. Il semblerait qu'avant ce moment +d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la +lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites +de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les +résultats et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur et +préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un +artiste si désintéressé; et l'_Hermès_ nous le montre aussi pleinement +et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pouvaient l'être +Haynal ou Diderot. + +La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, ou le +panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a +eu ses philosophes, et même ses poëtes en prose, Boulanger, Buffon; elle +devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c'était tellement le +mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 +et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du +même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme sur la +nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après Buffon; Fontanes, +dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent +deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est +d'une réelle beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, +par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne +de produire un vrai poëme didactique dans le grand sens. + +Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent +brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou +les hommes; les trois _Hermès_ manquèrent: la poésie du XVIIIe siècle +n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois +Règnes_. + +Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs à son +_Hermès_, sont marqués en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des +trois premières lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois +chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poëme devait avoir +trois chants, à ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la +terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme +en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses +erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, +l'origine des religions; le troisième sur la société politique, la +constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait +se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus +avancée. + +Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le +caractérisent: + +«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique +d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changements, des +révolutions, des fièvres, des dérangements dans la circulation de son +sang.» + +«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes +les espèces animales et végétales naissant; et, au printemps, la terre +_proegnans_; et, dans les chaleurs de l'été, toutes les espèces animales +et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur +postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles.» + +Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il, + + Que la terre est nubile et brûle d'être mère, + +devait être imité de celui de Virgile au livre II des _Géorgiques_: _Tum +Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter + + De sa puissante épouse emplit les vastes flancs. + +Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui +attendent leur place. + +C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes les espèces +à qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les +portes de la vie.» + +«Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis +certamen habenis_.» + +Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou, +comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinité +constitue + + L'Océan éternel où bouillonne la vie. + +«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale +quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps +en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se +subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement +contenus. Ils entrent dans un végétal: ils en sont la sève, la force, +les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal; alors +ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre +animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a +de plus subtil se rassemble dans le gland. + +«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par +plusieurs causes à développer. Alors d'autres corps organisés (car les +_organes vivants secrets_ meuvent les végétaux, _minéraux_[50] et tout) +héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étaient entrés dans la +composition de celles qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs +débris.» + +Qu'une élégie à Camille ou l'ode _à la Jeune Captive_ soient plus +flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien; mais +il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la +portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici +le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51]. + +[Note 50: C'est peut-être _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je +copie.] + +[Note 51: Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi +mêlé à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est +un qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, +fut comme l'André Chénier de la science; et, dans la liste des +jeunes illustres diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers: +Vauvenargues, Barnave, André, Hoche et Bichat.] + +Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par +l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. +Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure, +et ce qui se rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est +volontiers marqué en marge du mot flétrissant ([Greek: deisidaimonia]). +Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait pas mené plus loin ses +projets; il n'aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de +style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de +variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Préjugés_: + +«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une +inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance +céleste... + +«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles, +se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons... Ainsi le +voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les +nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes +fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des +peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais +l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là souvent un peuple +qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer.» + +Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer: +«Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce +que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau +bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays +ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause!... + + Partout sur des autels j'entends mugir Apis, + Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.» + +Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions +puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, ont souvent été +produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme, + + Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons + La cavale agitée erre dans les vallons, + Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire, + Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.» + +J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait +aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos +désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne +pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée: + +«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues +des sages (expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C'est ainsi +que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mystères... +initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est +ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poëte Lucile, conservée +par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii): + + Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena + Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta + Vera putant[52]... + +Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à +lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus +excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant +esse, hi Deos_[53].» + +[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux +et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux +prennent pour vérités toutes les chimères.] + +[Note 53: «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les +autres les prennent pour des Dieux.»--L'opposition entre ces pensées +d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s'offre +naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir songé, et +sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore: «Mais quoi? +tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de +sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire: +beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance, +mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant +de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent: Ce système, je ne veux point +l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manière +ou d'autre, il faut que je le démontre.--Alors, plus ils ont d'esprit, +de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à +inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et défigurer tous +les faits pour en étayer leur échafaudage... Et pour ne citer qu'un +exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui +regarde la métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une +autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que +pour André, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphère d'alors, et, +pour ainsi dire, à travers Condorcet.--Dans les fragments de mémoires +manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup vécu avec des amis de notre +poète, je trouve cette note isolée et sans autre explication: «André +Chénier était athée avec délices.»] + +Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, +le tableau des premières misères, des égarements et des anarchies de +l'humanité commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de +mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur +cadre dans celui-ci: + +«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La +mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par +l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes: + + Et velus inventa est in montibus anchora summis. + (_Ovide_, Mét., liv. XV.) + +La ville d'_Ancyre_ fut fondée sur une montagne où l'on trouva une +ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord +de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les +membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs +os, déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait +dans les pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les +habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, +sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, par quelque chose +d'analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens et le +voeu présumé de son fondateur: + + Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude + Un peuple tout entier peut se faire une étude, + L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants + Blasphémer de concert les augustes présents. + +A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie civilisation +trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! «Que de +générations, l'une sur l'autre entassées, dont l'amas + + Sur les temps écoulés invisible et flottant + A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!» + +Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer l'humanité. +Et ici se serait placée probablement son étude de l'homme, l'analyse des +sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le +parti enfin qu'en pourront tirer bientôt les habiles et les sages. Dans +l'explication du mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois. + +André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrèce, +eût été le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses +notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les +langues, sur les mots: «rapides Protées, dit-il, ils revêtent la +teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent et étalent toutes les +moindres de nos pensées, comme un prisme fait les couleurs.» + +Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste profond se +déclare et se termine souvent en poëte: + +«Les mêmes passions générales forment la constitution générale des +hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière +des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation +vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumière ou la +nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; +dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu +aigrit la plus douce liqueur.» + +«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude: + + Assis au centre obscur de cette forêt sombre + Qui fuit et se partage en des routes sans nombre, + Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part + Nous y pouvons au loin plonger un long regard.» + +Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du +labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poète n'est pas immobile +longtemps: + +«En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai +assignées, souvent je perds le fil, mais je le retrouve: + + Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante, + A grands cris élancée, une meute pressante, + Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants, + D'un agile chevreuil suit les pas odorants. + L'animal, pour tromper leur course suspendue, + Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue. + Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts + Leur narine inquiète interroge les airs, + Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle, + Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.» + +La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la brusquerie du +début nous représente assez bien André en personne, causant: + +«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec +lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme +s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet +et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usât à +son tour. Il crie: Tout est vanité!--Oui, tout est vain sans doute, et +cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré +toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le +reste.» + +«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et +se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un +trône, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpétuelle, +dit Montaigne (à cette occasion, les conquérants, les bouleversements +successifs des invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne +font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes: +il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport +qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle manière, il appelle un +accident un bien; affecté de telle autre manière, il l'appellera un mal. +La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui. + + Et si le bien existe, il doit seul exister!» + +Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence de chacun, +sans commentaire. André Chénier rentrerait ici dans le système de +l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en +abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à +l'éthique de Spinosa, de même que sa physiologie corpusculaire allait à +la philosophie zoologique de Lamarck. + +Le poëte se proposait de clore le morceau des sens par le développement +de cette idée: «Si quelques individus, quelques générations, quelques +peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empêche que +l'âme et le jugement du genre humain tout entier ne soient portés à la +vertu et à la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un +moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et ne s'en +redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand une longue +habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus; cela fournit un autre +emblème: + + . . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54]. + . . . . . . . .Et traîne + Encore après ses pas la moitié de sa chaîne.» + +[Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, +après de violents efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout +après lui.] + +Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile +qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation enfin, sous +l'influence des illustres sages, des Orphée, des Numa, auxquels le +poëte assimilait Moïse. Les fragments, déjà imprimés, de l'_Hermès_, se +rapportent plus particulièrement à ce chant final: aussi je n'ai que peu +à en dire. + +«Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un tout +indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout; il vit de +la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poëtes chaque germe, chaque +élément est seul et n'obéit qu'à son poids; mais quand tout cela est +arrangé, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand +tout. Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. +Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent à une +loi commune et forment l'univers... + + Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant, + Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant, + Ne gardent point eux-même une immobile place: + Chacun avec son monde emporté dans l'espace, + Ils cheminent eux-même: un invincible poids + Les courbe sous le joug d'infatigables lois, + Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible, + Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.» + +C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce troisième +chant à la description de l'ordre dans la société d'abord, puis à +l'exposé de l'ordre dans le système du monde, qui devenait l'idéal +réfléchissant et suprême. + +Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre: «On peut +comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, qui éclairent ceux +qui viennent après, à la queue étincelante des comètes.» + +Il se promettait encore de «comparer les premiers hommes civilisés, qui +vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants privés qu'on envoie +apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers.»--Hasard +charmant! l'auteur du _Génie du Christianisme_, celui même à qui l'on +a dû de connaître d'abord l'étoile poétique d'André et _la Jeune +Captive_[55], a rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il +nous a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en +pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient de saints +cantiques: «Les néophytes répétaient les airs, dit-il, comme des oiseaux +privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux +sauvages.» + +[Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette pièce de madame de +Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché +à l'ambassade d'Angleterre: elle-même avait directement connu le +poëte.--La pièce de _la Jeune Captive_ avait été déjà publiée dans _la +Décade_ le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poëte; +mais elle y était restée comme enfouie.] + +Le poëte, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement de +la découverte du Nouveau-Monde: «O Destins, hâtez-vous d'amener ce grand +jour qui... qui...; mais non, Destins, éloignez ce jour funeste, et, +s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!» Et il aurait flétri les horreurs +qui suivirent la conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et +triomphé avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain + + Des derniers Africains le Cap noir des Tempêtes! + +On a l'épilogue de l'_Hermès_ presque achevé: toute la pensée +philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur: + + O mon fils, mon _Hermès_, ma plus belle espérance; + O fruit des longs travaux de ma persévérance, + Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans, + Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents; + Confident de ma joie et remède à mes peines; + Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines, + Compagnon bien-aimé de mes pas incertains, + O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins? + Une mère longtemps se cache ses alarmes; + Elle-même à son fils veut attacher ses armes: + Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras + Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats. + Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère? + Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père + Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux, + Tu pouvais sans péril, disciple curieux, + Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive + Donner un libre essor à ta langue naïve. + Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant, + Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant. + De la vérité sainte il déteste l'approche; + Il craint que son regard ne lui fasse un reproche, + Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir, + Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir. + Mais la vérité seule est une, est éternelle; + Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle + Change avec lui: pour lui les humains sont constants, + Et roulent de mensonge en mensonge flottants... + +Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplée: «Mais quand le temps +aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui sur le faîte, et que +plusieurs siècles se seront écoulés l'un sur l'autre dans l'oubli, avec +tout l'attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d'eux, pour +faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles... + + Le français ne sera dans ce monde nouveau + Qu'une écriture antique et non plus un langage; + Oh! si tu vis encore, alors peut-être un sage, + Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé, + Te retrouvant poudreux, obscur, demi rongé, + Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes: + Il verra si du moins tes feuilles innocentes + Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris + Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;... + +alors, peut-être... on verra si... et si, en écrivant, j'ai connu +d'autre passion + + Que l'amour des humains et de la vérité!» + +Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la +philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l'entière inspiration de +l'_Hermès_. En somme, on y découvre André sous un jour assez nouveau, +ce me semble, et à un degré de passion philosophique et de prosélytisme +sérieux auquel rien n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais +j'ai hâte d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec +lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée gracieuse. + +Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses +d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière à un triage complet; +j'y ai glané rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, +c'est de ne conserver aucun doute sur la manière de travailler d'André; +c'est d'assister à la suite de ses projets, de ses lectures, et de +saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait. +Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie +française, sur des idées ou des sentiments modernes: tel fut son voeu +constant, son but réfléchi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les +anciens_, a-t-il écrit en tête d'un petit fragment du poème d'Oppien sur +_la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de +plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme +un jet d'eau à sa source, et par delà le Louis XIV: sans trop s'en +douter, et avec plus de goût, il tente de nouveau l'oeuvre de +Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui +contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple, +même de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle +d'André; c'était son livre de chevet et son bréviaire. C'est de là qu'il +a tiré sa jolie épigramme traduite d'Évenus de Paros: + + Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc.[58]; + +et cette autre épigramme d'Anyté: + + O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc.[59], + +qu'il imite en même temps d'Argentarius. La petite épitaphe qui commence +par ce vers: + + Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.[60], + +est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Léonidas de Tarente. En comparant +et en suivant de près ce qu'il rend avec fidélité, ce qu'il élude, ce +qu'il rachète, on voit combien il était pénétré de ces grâces. Ses +papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une +épigramme de Platon sur Pan qui joue de la flûte, il en remarque +le dernier vers où il est question des _Nymphes hydriades_; je ne +connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se +propose de ne pas s'en tenir là avec elles. Il copie de sa main une +épigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressée aux +_Nymphes hamadryades_ par un certain Cléonyme qui leur dédie des statues +dans un lieu planté de pins. Ainsi il va quêtant partout son butin +choisi. Tantôt, ce sont deux vers d'une petite idylle de Méléagre sur le +printemps: + + L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle, + Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle; + +tantôt, c'est un seul vers de Bion (Épithalame d'Achille et de +Déidamie): + + Et les baisers secrets et les lits clandestins; + +il les traduit exactement et se promet bien de les enchâsser quelque +part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les +excellents vers de Denys le géographe, où celui-ci peint les femmes de +Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles +qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaités_, + + ... Lacte mero mentes perculsa novellas; + +_et les vents, frémissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines +leurs tuniques élégantes_. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite dans +laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un pâtre; chez +André, c'eût été une contre-partie probablement; on aurait vu une fille +des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous +préférez + + Aux belles de nos champs vos belles citadines. + +La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poète +suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe et le +rappelant de la chasse, tentait aussi André et il en devait mettre une +imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus +esquissés sur lesquels nous l'entendrons lui-même: + +«Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants +charlatans qui demandaient pour la Mère des Dieux, et aussi de ceux qui, +à Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire +les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et +qu'Athénée a conservées.» + +[Note 56: Édition de 1833, tome II, page 319.] + +[Note 57: M. Patin, dans sa leçon d'ouverture publiée le 16 décembre +1838 (_Revue de Paris_), a rapproché exactement la tentative de Chénier +de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.] + +[Note 58: Édition de 1833, tome II, page 344.] + +[Note 59: _Ibid._, page 344.] + +[Note 60: _Ibid._, page 327.] + +[Note 61: A mesure qu'il en augmente son trésor, il n'est pas +toujours sûr de ne pas les avoir employés déjà: «Je crois, dit-il en +un endroit, avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me +souvenir où.»] + +Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces _noëls_ de +l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poésie +chinoise, à peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire +habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou +du moins ce qui en reste. Deux pièces, citées dans le treizième volume +de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient +surtout charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève +les paroles suivantes: «Un frère pleure son frère avec des larmes +véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la pointe d'un +rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un +tombeau.» + +«Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao, 2,350 ans +avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs +appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au +travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans +les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des +fruits de mon champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de +l'Empereur?» + +Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout +lui servait à ses fins ingénieuses; il extrayait de partout la Grèce. + +Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes riantes que +je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? «O ver luisant +lumineux,... petite étoile terrestre,... ne te retire point encore.... +prête-moi la clarté de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend +dans le bois!» + +Pindare, cité par Plutarque au _Traité de l'Adresse et de l'Instinct des +Animaux_, s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles à la musique; +André voulait encadrer l'image ainsi: «On peut faire un petit _quadro_ +d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il +jouera sur deux flûtes: + + Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades, + Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades, + Répètent des amours. . . . . . . . . . . . . + +Et les dauphins accourent vers lui.» En attendant, il avait traduit, ou +plutôt développé, les vers de Pindare: + + Comme, aux jours de l'été, quand d'un ciel calme et pur + Sur la vague aplanie étincelle l'azur, + Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage, + S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage + Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons + Vient égayer les mers de ses vives chansons; + Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette expression: +_j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela paraît vouloir dire un petit +tableau peint; car il était peintre aussi, comme il nous l'a appris dans +une élégie: + + Tantôt de mon pinceau les timides essais + Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès. + +Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous +l'ombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins arrivant aux +sons de sa double flûte divine! En l'indiquant, j'y vois comme un défi +que quelqu'un de nos jeunes peintres relèvera[62]. + +[Note 62: Peut-être aussi le poëte n'emploie-t-il, en certains cas, +cette expression de _Quadro_ que métaphoriquement et par allusion à son +petit cadre poétique.] + +Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède exposée au +bord des flots, qui appelle la muse d'André: il cite et transcrit les +admirables vers de Manilius à ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_; +ce supplice d'où la grâce et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant +visage confus, allant chercher une blanche épaule qui le dérobe: + + Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis + Molliter ipsa suae custos est sola figurae. + Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos + Vestis, et effusi scopulis lusere capilli. + Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc. + +André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède à la +troisième personne que le poëte lui adresse brusquement ces vers: +_Te circum_, etc., sans la nommer en aucune façon. «C'est tout cela, +ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants +autour de _vous, infortunée Princesse_. Cela ôte de la grâce.» Je ne +crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète +d'André[63]. + +[Note 63: Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la +diction poétique: «La huitième épigramme de Théocrite est belle +(Épitaphe de Cléonice); elle finit ainsi: Malheureux Cléonice, sous le +propre coucher des Pléiades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la +traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a reçu avec elles +(les Pléiades).»] + +_Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut +représentée, pour la première fois, en 1786; André Chénier put y +assister; il dut être ému aux tendres sons de la romance de Dalayrac: + + Quand le bien-aimé reviendra + Près de sa languissante amie, etc. + +Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier +le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporté en +Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho des rimes de la romance: + +«La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut... +elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une +manière antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un +_quadro_)... et, longtemps après elle, on chantait cette chanson faite +par elle dans sa folie: + + Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute. + Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute. + Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras; + Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!» + +Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrième +acte d'_Hamlet_ que chante Ophélia dans sa folie: avide et pure abeille, +il se réserve de pétrir tout cela ensemble[64]! + +[Note 64: André était comme La Fontaine, qui disait: + + J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi. + +Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution, +m'a raconté qu'un jour, particulièrement, il l'avait entendu causer avec +feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans +l'esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et +d'éloquence. Cette étude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, +s'il en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de +Regnier.] + +Fidèle à l'antique, il ne l'était pas moins à la nature; si, en imitant +les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent, +lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement observé lui-même. +On sait le joli fragment: + + Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile, + Le soir remplis de lait trente vases d'argile. + Crains la génisse pourpre, au farouche regard... + +Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit: +vu _et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792 et écrit à Gournay le +lendemain_. Ainsi le poète se rafraîchissait aux images de la nature, à +la veille du 10 août[65]. + +[Note 65: On se plaît à ces moindres détails sur les grands poëtes +aimés. A la fin de l'idylle intitulée _la Liberté_, entre le chevrier et +le berger, on lit sur le manuscrit: _Commencée le vendredi au soir 10, +et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La pièce a un peu plus de +cent cinquante vers. On a là une juste mesure de la verve d'exécution +d'André: elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu +avare des poëtes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.] + +Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se peuvent +compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait +négligées; je les rétablis ici dans leur ensemble. + + + +LES COLOMBES. + +Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin jaloux de +leurs caresses, chante ainsi: + + «Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles, + Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles. + Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat, + Se plie, et de la neige effacerait l'éclat. + Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente, + Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante. + L'une a dit à sa soeur:--Ma soeur... + +(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...) + + L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours, + De ce réduit peut-être ignorent les détours; + Viens... + +(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec +s'entrelacera dans le tien.) + + ... + L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine + Coule dans ce bosquet... + +(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris... +Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre +tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles +se promènent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent, +mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se +polissent leur plumage l'une à l'autre). + + Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes, + Dit[66]: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes! + Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux; + Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux, + Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes, + Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes; + Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, + Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.» + +[Note 66: Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement? +ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais +plutôt, mais ce n'est pas bien clair.] + +L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe +d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de +prose qui éclairent le dessein du poëte: + + Mes mânes à Clytie.--Adieu, Clytie, adieu. + Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu? + Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore? + Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore, + Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi, + Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi, + D'Élysée à mon coeur la paix devient amère, + Et la terre à mes os ne sera plus légère. + Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin + Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein, + Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée; + C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée, + Et sur ta bouche encore aime à se reposer. + Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser. + +Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, en voici +une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des +gémissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme +échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur +la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du voyageur +qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et +de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant: O jeune +infortunée... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte à +cheval, et s'en va la tête penchée et mélancoliquement, il s'en va + + Pensant à son épouse et craignant de mourir. + +Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille ce qu'il a +vu le matin.) + +Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite entière, +une perle retrouvée, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune +Tarentine_. A son brusque début, on l'a pu prendre pour un fragment, +et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais André aime ces entrées en +matière imprévues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achève de +chanter: + + «Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour; + Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue + Ne cause un grand malheur, et je serais perdue! + Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?» + + Nous aimions sa naïve et riante folie. + Quand soudain, se levant, un sage d'Italie, + Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé, + Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé + Du muet de Samos qu'admire Métaponte, + Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte? + Des moeurs saintes jadis furent votre trésor. + Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or, + Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères. + Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères + De ce berger sacré que Minerve autrefois + Daignait former en songe à vous donner des lois?» + Disant ces mots, il sort... Elle était interdite; + Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite; + Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus, + Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus. + Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle + (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle: + Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier + Le grave Pythagore et son grave écolier. + +[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondée aux environs de Sybaris, +dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.] + +Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, pour la +forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un brusque reproche que le +poëte se suppose adressé par la bouche de ses adversaires, et auquel il +répond soudain en l'interrompant: + + Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées + Serpentent des fleuves de fiel.» + J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées, + Cueilli le poétique miel: + + Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière; + Dans tous mes vers on pourra voir + Si ma muse naquit haineuse et meurtrière. + Frustré d'un amoureux espoir, + + Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe + Immole un beau-père menteur; + Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe + Que j'apprête un lacet vengeur. + + Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures. + La patrie allume ma voix; + La paix seule aguerrit mes pieuses morsures, + Et mes fureurs servent les lois. + + Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses, + Le feu, le fer, arment mes mains; + Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses, + C'est donner la vie aux humains. + +Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations et de mots +grecs substitués aux mots français correspondants, mais que la rime rend +possibles à retrouver, on arrive à lire cet autre ïambe écrit pendant +les fêtes théâtrales de la Révolution après le 10 août; l'excès des +précautions indique déjà l'approche de la Terreur: + + Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres, + Il nie, il jure sur l'autel; + Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres, + A nos turpitudes célèbres, + Nous voulons attacher un éclat immortel. + + De l'oubli taciturne et de son onde noire + Nous savons détourner le cours. + Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire; + Nos forfaits, notre unique histoire, + Parent de nos cités les brillants carrefours. + + O gardes de Louis, sous les voûtes royales + Par nos ménades déchirés, + Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales, + Orné nos portes triomphales, + Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés. + + Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche, + Cruel même dans son repos, + Vient sourire aux succès de sa rage farouche, + Et, la soif encore à la bouche, + Ruminer tout le sang dont il a bu les flots. + + Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence + Dignes de notre liberté, + Dignes des vils tyrans qui dévorent la France, + Dignes de l'atroce démence + Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté! + +Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flûte +aux dauphins accourus, nous avons touché tous les tons. C'est peut-être +au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poëte, en quelque +secret voyage à Versailles, adressait cette ode heureuse à Fanny: + + Mai de moins de roses, l'automne + De moins de pampres se couronne, + Moins d'épis flottent en moissons, + Que sur mes lèvres, sur ma lyre, + Fanny, tes regards, ton sourire, + Ne font éclore de chansons. + + Les secrets pensers de mon âme + Sortent en paroles de flamme, + A ton nom doucement émus: + Ainsi la nacre industrieuse + Jette sa perle précieuse, + Honneur des sultanes d'Ormuz. + + Ainsi, sur son mûrier fertile, + Le ver du Cathay mêle et file + Sa trame étincelante d'or. + Viens, mes Muses pour ta parure + De leur soie immortelle et pure + Versent un plus riche trésor. + + Les perles de la poésie + Forment, sous leurs doigts d'ambroisie, + D'un collier le brillant contour. + Viens, Fanny: que ma main suspende + Sur ton sein cette noble offrande... + +La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque +qu'un seul vers, et possible à deviner; je me figure qu'à cet appel +flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny +s'est approchée en effet, que la main du poëte va poser sur son sein nu +le collier de poésie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, +se confondent, que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie, +ou plutôt murmure en finissant: + + Tes bras sont le collier d'amour[68]! + +[Note 68: Ou peut-être plus simplement: + + Ton sein est le trône d'amour! + +] + +Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de glanures que +je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble, +que, maintenant que la gloire de Chénier est établie et permet, sur son +compte, d'oser tout désirer, il y a lieu véritablement à une édition +plus complète et définitive de ses oeuvres, où l'on profiterait des +travaux antérieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet +_idéal_ d'édition pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut, +le classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus grand +classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui +dans les esquisses et les projets d'idylle et d'élégie, je veux +esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois mon idylle. En tête +donc se verrait, pour la première fois, le portrait d'André d'après le +précieux tableau que possède M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de +faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on +recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants sur +André, à commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans +lesquelles l'auteur du _Génie du Christianisme_ l'a tout d'abord révélé +à la France, comme dans l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la +notice que M. de Latouche a mise dans l'édition de 1819, et d'autres +morceaux écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que +d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait pas omettre +quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois au _Globe_ sur le +portrait, une lettre de M. de Latour sur une édition de Malherbe annotée +en marge par André (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porté ici même +(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il +se peut, détachées du poétique épisode de _Stello_ par M. de Vigny. On +traiterait, en un mot, André comme un _ancien_, sur lequel on ne sait +que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement +tous les jugements, les indices et témoignages. Il y aurait à compléter +peut-être, sur plusieurs points, les renseignements biographiques; +quelques personnes qui ont connu André vivent encore; son neveu, M. +Gabriel de Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a +conservé des traditions de famille bien précises. Une note qu'il me +communique m'apprend quelques particularités de plus sur la mère des +Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua à jamais aux +mers de Byzance l'étoile d'André. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle +était propre soeur (chose piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il +se trouve ainsi qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de M. +Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après coup, un +pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, idéal, rêveur, le +culte chaste de la muse au sein des doctes vallées: mais n'y aurait-il +rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacité, des hardiesses +et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui +parurent vers la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en +bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de +la parole athénienne? + +Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait bon +d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire des +manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde), et qui devient +presque douteux à l'égard d'André, comme s'il était véritablement un +ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques admirateurs du poëte, un +bruit, que l'édition de 1833 semble avoir consacré; on a parlé de trois +portefeuilles, dans lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par +ordre de progrès et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles +se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, le plus +misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces belles choses. J'ai +toujours eu peine à me figurer cela. L'examen des manuscrits restants +m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile à concevoir. Je +trouve, en effet, sans sortir du résidu que nous possédons, les diverses +manières des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle +intitulée _la Liberté_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de +prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de l'heure où elle +fut commencée et achevée. La préface que le poëte aurait esquissée pour +le portefeuille perdu, et qui a été introduite pour la première fois +dans l'édition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet +de choix et de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref, +je me borne à dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai +jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que +jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela +pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chénier, dépositaire des +traditions de famille, et témoin des premiers dépouillements. Je tiens +de lui une note détaillée sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, +très-peu jaloux de contredire. André Chénier voulait ressusciter la +Grèce; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un +manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre amis, des +guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69]. + +[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé +d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter, +ainsi que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas, +en fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris +avec goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce +de toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir +épiloguer après coup là-dessus.] + +Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui devrait +former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par la difficulté +d'exécution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le +commentaire courant qui y serait nécessaire, l'indication complète des +diverses et multiples imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le +goût d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait +besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne +que nous avons porté à André. On ne se figure pas jusqu'où André a +poussé l'imitation, l'a compliquée, l'a condensée; il a dit dans une +belle épître: + + Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, + Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages + Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, + Il s'admire et se plaît de se voir si savant. + Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître + Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. + Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant + La couture invisible et qui va serpentant, + Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère... + +Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été _vers lui_, et +lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures +qu'il nous a révélées çà et là: _junctura callidus acri_. Quand il n'a +l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Médée: + + Au sang de ses enfants, de vengeance égarée, + Une mère plongea sa main dénaturée, etc., + +il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; il se +souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois +traduits étant au collége. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi +de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple _suture_. +Son Bacchus, _Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée!_ est un composé +du Bacchus des _Métamorphoses_, de celui des _Noces de Thétis et de +Pélée_; le Silène de Virgile s'y ajoute à la fin[70]. Quand on relit +un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les +imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie: + + Mais si Plutus revient, de sa source dorée, + Conduire dans mes mains quelque veine égarée, + A mes signes, du fond de son appartement, + Si ma blanche voisine a souri mollement..., + +je croyais n'avoir affaire qu'à Horace: + + Nunc et latentis proditor intimo + Gratus puellae risus ab angulo; + +et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable: + + ... Visa est si forte pecunia, sive + +[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus: + + C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange, + Au visage de vierge, au front ceint de vendange, + Qui dompte et fait courber sous son char gémissant + Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant... + +J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de +l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent: + + Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents... + Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide; + Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide, + Fleurs... + Syrinx parle et respire aux lèvres du berger... + Et le dormir suave au bord d'une fontaine... + Et la blanche brebis de laine appesantie..., + +et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse +prochaine de quelque sot, + + Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés. + +] + + Candida vicini subrisit molle puella, + Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . . + +On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du _Mendiant_: + + Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines; + +il est traduit des _Noces de Thétis et de Pélée_: + + Queis permulsa domus jucundo risit odore. + +On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce poëme +entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme le poëme +mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est plus Catulle; +on est en plein Lucrèce: + + Sur leurs bases d'argent, des formes animées + Élèvent dans leurs mains des torches enflammées... + Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes + Lampedas igniferas manibus retinentia dextris. + +Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique +d'Homère (_Odyssée_, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents +à la fois.--Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux +couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble Phèdre +a dit: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit + Fons prima multos: rara mens intelligit + Quod _interiore_ condidit cura _angulo_; + +et Chénier: + + . . . . . . L'inventeur est celui... + Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_, + Étale et fait briller leurs richesses secrètes. + +N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du +prosaïque _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un +échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points. + +Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d'André +Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un +peu évanouis de tant de poëtes antiques; on ferait passer devant soi +toutes les fines questions de la poétique française; on les agiterait à +loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir +encore; on ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord +d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. +Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu'on ne +franchira pas, c'est là le train de la vie. + +Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles +politiques et de formidables assauts, à ce qu'on assure[71], de croire +intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d'étude, +uniquement propres à faire mieux connaître un poëte, un homme, lequel, +après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour +voulu, à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur +la brèche sociale, et mourir? + +1er Février 1839. + +[Note 71: C'était le moment de ce qu'on a appelé la _Coalition_, dans +laquelle les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le +vrai gouvernement parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère +et à le vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était +assez fondée et de force à résister au contre-coup.] + + + +GEORGE FARCY[72] + +[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de +Farcy, publié chez M. Hachette (1831).] + +La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes nouveaux, elle +a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si prompte, si spontanée, si +confuse, si populaire, elle a été si exclusivement l'oeuvre des masses, +l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà +connus le temps d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières +heures, et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire +ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y est rallié un +peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a dû s'en retirer trop +tôt. Consultez les listes des héroïques victimes; pas une illustration, +ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une +gloire antérieure; c'était bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de +vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. +Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et encore +combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! comme il disparaissait +timidement dans le bruit et l'éclat de tant de noms contemporains! comme +il avait besoin de travaux et d'années pour signifier aux yeux du public +ce que l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une +telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue +n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée de notre ami que +pour la couronner. + +Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa +vocation était ailleurs: son goût, ses études, son talent original, +les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la +philosophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépendance +le mouvement spiritualiste émané de l'École normale. Il n'avait traversé +la poésie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et +comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment où +les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur +l'objet auquel il était éminemment propre et qui allait devenir l'étude +de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves +inachevés, ces soupirs exhalés çà et là dans la solitude, le long des +grandes routes, au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de +l'Atlantique; ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait +vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque +fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces +mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pâles +et indécis où sont pourtant épars tous les traits de son âme, nous les +publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la +poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous ceux +qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer indifférent à la patrie. + +Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction +honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois +lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa grand'mère le recueillit et le +fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le +faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu'il fut +assez avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont +l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études +terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait lorsque +l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution en 1822. + +Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la vie de +l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort claire et fort +simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia +l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le +jour au collège; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes +les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il +fit régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; mais +ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait +secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la +nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments que la puberté +excitée et comprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses +vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus +intime, son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, +mais son coeur, qui nous le dira? + +Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de sauvagerie; une +douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, +de pétulant, de fugitif; le commerce très-agréable et assez prompt, +l'intimité très-difficile et jamais absolue; une répugnance marquée +à vous entretenir de lui-même, de sa propre vie, de ses propres +sensations, à remonter en causant et à se complaire familièrement dans +ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il +n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s'il n'y +avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et de fleuri dans son enfance; +une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement +plutôt que par des rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur +libre, franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait +d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert +à l'attendrissement et capable au besoin de stoïcisme: un front +pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisément; +l'adoration du beau, de l'honnête; l'indignation généreuse contre le +mal; sa narine s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de +dédain; puis un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise, +un nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît Farcy au +sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, +beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il s'était donné à lui-même, à côté +de l'éducation classique qu'il avait reçue, une éducation morale plus +intérieure et toute solitaire. + +[Note 73: «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on +l'eût pris pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche +(_Vallée-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout +Farcy au physique et résume les plus minutieuses descriptions qu'on +pourrait faire de lui: Écossais de physionomie et aussi de philosophie, +c'est juste cela.] + +L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, près de +son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa à poursuivre +les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le +régime déplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait +aux jeunes hommes libéraux et indépendants aucun espoir prochain +de trouver place, même aux rangs les plus modestes. Une éducation +particulière chez une noble dame russe se présenta, avec tous les +avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; Farcy +accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, le voir de près +dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer les +parfums des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts, s'ébattre +sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en +spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'égalité +qu'il aurait voulu, et il en souffrait amèrement. C'était là une +arrière-pensée poignante que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de +la mère[74] ne put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint +durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule assez grossi +et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des +notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, mais bien vive, du +sentiment de fierté qui l'ulcérait: «Que me parlez-vous de joie? Oh! +voyez, voyez mon âme encore marquée des flétrissantes empreintes de +l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes +n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... Ah! j'ai +dédaigné de plus douces chaînes; je veux être libre. J'aime mieux +vivre avec dignité et tristesse que de trouver des joies factices dans +l'esclavage et le mépris de moi-même.» + +[Note 74: La belle madame de Narischkin.] + +Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur (1825) +qu'il publia une traduction du troisième volume des _Éléments de la +Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail, +entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était précédé d'une +introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait +avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi +quelques articles littéraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa +fondation. + +Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de lui-même; il a +de quoi se suffire durant quelques années, il part; tout froissé encore +du contact de la société, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre +que tout poëte, que tout savant, que tout chrétien, que tout amant +désire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de +voir et de sentir, de s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur +des lieux, de l'aspect général des villes et des campagnes, de se +pénétrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme +harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, peu de choses +l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la société moderne ne +l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression +fut particulière. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence +de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où +plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de +brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des +routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur +de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son +attente; son goût simple et pur repoussait les colifichets: «Décidément, +écrivait-il, je ne suis pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, +ni des cardinaux, ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de la +bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait pas là assez +d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on en pût faire un séjour +de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure! Non pas la ville +même, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y révoltent: +«Quel peuple abandonné dans ses allures, dans ses paroles, dans ses +moeurs! Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait +les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur +santé doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75].» Mais le +golfe, la mer, les îles, c'était bien là pour lui le pays enchanté +où l'on demeure et où l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage +admirable, appuyé contre une colonne, et la vague se brisant +amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, +ce charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation +éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au +cinquième livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantée Lamartine, fut +encore le lieu qu'il préféra entre tous ces lieux. Il s'y établit, et y +passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie, l'amitié, un peu +d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre +français, d'un caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et +bien franc, se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux +se convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses croquis, +l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une +bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Pétrarque, André +Chénier, Byron; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait +vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable, +quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois l'idéal +comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur: + + Combien de fois, près du rivage + Où Nisida dort sur les mers, + La beauté crédule ou volage + Accourut à nos doux concerts! + Combien de fois la barque errante + Berça sur l'onde transparente + Deux couples par l'amour conduits, + Tandis qu'une déesse amie + Jetait sur la vague endormie + Le voile parfumé des nuits! + +[Note 75: + + Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet, + +a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples, +mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le _miscet_ +règne; c'est l'_honos_ qui n'est pas resté.] + +En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre +d'introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers +et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit +le plus cavalier possible_, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de +peur que le grand poëte ne crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien +humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable +encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc +plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait +en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à +l'École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches +critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot +propre sans périphrase_. Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de +Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit +d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en quelque sorte +épuisée avant la production: on y trouve peu d'éclat et de fraîcheur; +son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le +sentiment qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté +philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui +résulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un +stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant +une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami +victime de l'amour; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la +fois viril et ému. Dans la pièce à madame O'R...., alors enceinte, on +remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est +celle où le poëte, s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa +mère, s'écrie: + + Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence, + N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance, + Épuisé les faveurs d'un climat enchanté; + Comme au sein de l'artiste une sublime image, + N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge? + N'es-tu pas fils de la beauté? + +Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit +lui-même de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement +la poésie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en +abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes vers +fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en vérité!_ et +qu'on laisse là pour passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le +début, à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement +de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette époque: il +avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été +obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna +son projet. Ses économies d'ailleurs tiraient à leur fin. L'ambition de +faire fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa +au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort +coûteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement +l'abusa[76]. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de l'année +1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, et ne vit qu'à +peine ses amis, pour éviter leurs conseils et remontrances, puis partit +en Angleterre, d'où il s'embarqua pour le Brésil. Nous le retrouvons à +Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette +année d'absence s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, +et que sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus +qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante maxime: «Si tu +veux que ton secret reste caché, ne le dis à personne; car pourquoi +un autre serait-il plus discret que toi-même dans tes affaires? Ta +confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse.» Et +encore: «Ne nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait +plaindre se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un journal +qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux sur cette année de +solitude et d'épreuves: + +«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_, +sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le dimanche matin; +il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est de là que j'ai adressé mes +derniers adieux à mes amis de France. J'ai encore éprouvé une fois +combien les émotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, +sont rares pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions +solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec autant +d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un +mille: il en a été de même de la France, mais il n'en a pas été de +même de l'Italie: c'est là que j'ai joui pour la première fois de +mon indépendance, c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et +d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces! +Ai-je mérité ma liberté?--Quand je pense que je n'avais déjà plus alors +que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et +la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois! Était-ce +seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus +sévère avec moi-même?--Mais la pureté d'âme, mais les croyances encore +naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur +rien, c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont +il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni +bonheur à faire partager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que +des jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et ne pas +croître dans la vie, c'est déchoir.--Et cependant, du moins, tout ce que +je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête +dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux, de +la mer, des forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui +me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je +croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et +par un succès égal à mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, +j'étais heureux;--oui, j'étais heureux, quoique seul; heureux par la +nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la +moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans +cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et +pis encore, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir +en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La société?...--moi qui ne vaux +rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être +plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur +mélancolique_.--Mais il faudrait des événements et des sentiments pour +appuyer cela; il faudrait au moins des études sérieuses pour me rendre +témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et +c'est pourquoi il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce +qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqué assez +profondément au fond de mon âme, et il me reste toujours une part qu'on +ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce +secret parfum lui-même s'évaporera-t-il?» + +[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les _Tablettes +universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.] + +Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation, +son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout +contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie +sans objet et sans résultat. + +«29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espère, et nous serons à +Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au +milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me +fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis +maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me +promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre +et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui +m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge, +en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette +disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut +occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme +vérité, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une +tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les +sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte +sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive +être plus doux que de se promener à cette heure-là avec une femme +aimée.» Pauvre Farcy! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne +un démenti à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus, +avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus +doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en +effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée, pour entrer en +pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes. + +«29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je écouté ma répugnance à +m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antérieures, +et qui, du côté du caractère, me semblait plus habile qu'estimable! Mais +l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies +sur le pied de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus +distingués, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la +pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne +fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me +suis dit qu'il fallait s'habituer à vivre avec tous les caractères et +tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un +homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au +succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à la vie +solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à +condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais +au-dessous de moi en tout, excepté dans un talent équivoque de faire +fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce +sous les yeux, où je vivais avec Molière (_le philhellène_), avec qui +j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! +cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre +inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous +mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, +par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant, +j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me préparer de grands +éloges de la part de la prudence humaine, et, l'événement arrivé, il se +trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux +mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de +recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à +leur confiance une histoire qui ressemble à un roman +très-invraisemblable;--et, pour terminer peut-être ma peine et cette +plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, +reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public, +sans que je lui en eusse donné le moindre motif;--convaincu que le +duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y +soustraire;--ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour +me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misère extrême, et +peut-être la mort ou l'hôpital;--et cependant, _content et aimé des +Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les +Dieux_) prendront cette dernière folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul +mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne +foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de +mal dans cette démarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas +clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, +de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit +aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus +donc que, pour un coeur droit qui se présentera devant eux avec cette +ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la +justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus +doux_; transportant ici le doute, comme il convient à des Dieux, de +l'esprit des juges à celui de l'accusé.» + +L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de Farcy), +l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à +l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, +qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une +profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici. + +De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé: il avait +l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et +senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était +mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette +dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d'aisance au +dehors dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout +devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où +mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toutes manières, +où mes pensées et mes sentiments ne sont plus seulement des rêves de +jeune homme auxquels on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on +néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi même, +tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif; +sans entrer dans les affaires, je ne me défie plus de mes idées ou de +mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que +je les désapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions +demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, +ont un but; je veux influer sur les autres, etc.» + +En même temps que cette défiance excessive de lui-même faisait place +à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans les jugements et les +opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité, +cédait chez lui à une vue des choses plus calme, plus étendue et plus +bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était +toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait +moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments +et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, +ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries +abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité +intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'âme de +Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où +cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était +comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette +facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour +chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je +le comparerais, pour la sagesse prématurée, à Vauvenargues, et plusieurs +de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier: + +«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans ses +jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses +actions. + +«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses +actions et ses paroles sont sans conséquence. + +«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître et vit avec +les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité, +par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et +le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien +intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait. + +«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son +droit, toute action son explication et presque son excuse. + +«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de +contemplatif dans les premières années de la jeunesse; on est un peu +plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a à vivre pour soi, +pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses +facultés, et non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on +vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, et non +seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de +l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite +et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée +dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a +vécu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes +nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements d'autrefois +nous revient à l'esprit avec honte; on laisse désormais pour le monde +le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les +esprits, modérer les passions.» + +Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Université; le +ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il +accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. +Morin, à Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le +reste du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et des +nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était +alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. Farcy regarda +tout et n'épousa rien inconsidérément. Dans les arts et la poésie, il +recherchait le beau, le passionné, le sincère, et faisait la plus grande +part à ce qui venait de l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, +il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et +embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité +humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des opinions qu'il +partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude, +il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, +et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence une liberté +digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. +Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au +_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire +apprécier l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son +indépendance personnelle. + +Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait +inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour; +cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait +soupçonné devoir être si doux; cet amour dont il n'avait guère eu en +Italie que les délices sensuelles, et dont son âme, qui avait tout +anticipé, regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. +Il écrivait dans une note: + +«Je rends grâces â Dieu; + +«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme; + +«De ce qu'il m'a fait Français; + +«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le +contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère. + +«Je me plains du sort, + +«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance. + +«Je me plains de moi-même, + +«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur +naturelle, tué en moi la foi et l'amour.» + +Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas rejeté ta +pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton âme! Mais +chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisément cédé par le +côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans +l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui +subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard, + + Qui d'un désir craintif font rougir la beauté[77], + +elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en répugnance à +oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté +superbe. Non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton coeur; tu en étais +plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la +fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le +mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri +ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité +judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés et les +suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf +ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante; +ce n'était pas l'amour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur +développement que tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui +de bien des hommes de notre âge. + +[Note 77: Lamartine.] + +Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait +en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments devait cesser dans son +âme, et qu'il était temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tête, +chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un défi, il +se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une +femme connue par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa +beauté[78], s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force de +soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât trop +obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût +ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. +Pourtant il l'était, quoique moins profondément qu'il n'eût fallu +pour que cela fût une passion. Voici quelques vers commencés que nous +trouvons dans ses papiers: + + Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle, + Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle, + Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs, + Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire, + Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire, + L'oeil fier et non voilé de pleurs; + + Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire, + Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière, + La foule des vassaux s'empressant sur vos pas; + Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre, + Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre + Des voeux qu'on murmure plus bas; + + Thérèse, pour longtemps adieu!..... + +[Note 78: Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a +chantée, et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.] + +La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée +en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et +le mouvement; ils auraient retranché peut-être à la fermeté et à la +concision. + +«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que +d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et +le génie; + +«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rêvez d'amour +comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide; + +«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses +hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, +que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat; + +«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain auprès de vous +de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce +qu'il m'offre; + +«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte pas d'autre +place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par +mes respects. + +«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, à ce partage si +nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, séparer l'amitié de l'amour; +j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprès de vous. + +«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que +d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une +autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos +lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas. + +«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la +nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon coeur +sera paisible, où mes yeux seront distraits auprès de vous! Adieu +jusques à nos vieux jours!» + +Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se +rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait +marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, +le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'oeuvre de +délicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple +et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas +conté autrement. + +«19 _juin_.--Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; +elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, tandis que ses lèvres +se contractaient, agitées par la colère. Elle retomba sur le divan, à +demi assise, à demi couchée, appuyant sa tête sur une main, tandis que +l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa robe.--Ghérard jeta +les yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en confusion. +Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminée, ému et +inquiet. Après un moment de silence: «Hélène, lui dit-il d'une voix +troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure...»--«Moi, +monsieur? non, vous ne m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce +pouvoir sur moi.»--«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, +je l'avoue; mais pardonnez-moi...»--«Vous pardonner!... Je n'ai pour +vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai déjà oublié vos paroles.» + +«Ghérard s'approcha vivement d'elle:--«Hélène, lui dit-il en cherchant à +s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...»--«Laissez-moi, +lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne +vous suffit-il pas d'une injure?» + +«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans +ses mains, puis tout à coup se retourna, les yeux humides de larmes; il +se jeta à ses pieds, et ses mains s'avançaient vers elle, de sorte qu'il +la serrait presque dans ses bras. + +«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, je suis +rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie d'en +douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi, vous qui êtes si bonne, +Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se +défendait faiblement: «Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des +reproches, punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, vous devez +me châtier comme un enfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser son +visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'après +m'avoir puni, vous me pardonnez.» + +«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux +d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là, +tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit pas la force de +l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; +puis sa tête s'abaissa elle-même avec sa main: elle sourit doucement en +le voyant ainsi penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en +se laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le tableau +commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, au lieu de sa main, +elle posa ses lèvres. + +«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait fait, et +cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient enlacée. Le +coeur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient +chercher les yeux d'Hélène sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle +amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais +baisé la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever ma +pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle était plus confuse, il la +serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes, +le baiser qu'il en avait reçu. + +«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux Ghérard, pour +dissiper le trouble qu'il avait causé, commença à l'entretenir de ses +projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--«Ghérard, +lui dit-elle après un long silence, ces folies d'aujourd'hui, +oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»--«Ah! dit +Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh! +promettez-moi que cet instant passé, vous ne vous en souviendrez pas +pour me faire expier à force de froideur et de réserve un bonheur si +grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère +pour que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.» + +«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage.» Et +Ghérard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur.» + +Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite +maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses où +l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le +voisinage des bois, l'amitié de quelques habitants du vallon, peut-être +aussi le souvenir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums +poétiques que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout +lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse vie. Il +réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte de ses amis avait laissé +échapper autrefois en parcourant ce joli paysage: + + Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre! + Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre + Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé, + Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé! + Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille; + Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille; + Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers; + Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers; + Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes; + Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes + Au vert doux et touffu des endroits non frayés, + Et grimpant au sommet le long des flancs rayés; + Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules + Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules + Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs; + De petits horizons nuancés de rougeurs; + De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages + Entrevus d'assez loin à travers des feuillages; + Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps, + Loin de Paris, du bruit des propos inconstants, + Vivre sans souvenir!......... + +Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait de +jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées des sens, aux plus +hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne +ne l'occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des +Ordonnances, il en était encore à ses méditations métaphysiques et +morales, ou à quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans +laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement +ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes +d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime: + +«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa +statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont +se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue +d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons +seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. Du reste, +pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce +soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.» + +«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses +saints commandements.» + +«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans l'amitié[79].» + +[Note 79: Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par +Jean-Jacques au livre IV de l'_Émile_.] + +«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées +espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les +ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.» + +Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui +revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des +Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des héroïques +battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures après midi, +à la nouvelle du combat, il arrivait à Paris, rue d'Enfer, chez son ami +Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit à une panoplie +d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un +sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir +et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, madame, lui +répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons +pas?» Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui +parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques +amis: les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du +_Globe_, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, où M. +Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les troupes royales +occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut passer la nuit dans +l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, sa crainte était le manque de +direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signalés, et il +n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le +faubourg et la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin +faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au coeur et +aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara de M. Magnin en +disant: «Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laissé ici près, +et me battre.» Il revit pourtant dans la matinée M. Cousin, qui voulut +le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel +il dit cette parole d'une magnanime équité: «Voici des événements dont, +plus que personne, nous profiterons; c'est donc à nous d'y prendre part +et d'y aider[80].» Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du +côté du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la +rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de +la rue Saint-Honoré; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et +de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas +d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, comme on l'a fait, à la +porte de l'hôtel de Nantes, que devrait être placée la pierre funéraire +consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa +blessure. M. Littré, son ami, qui combattait au même rang et aux pieds +duquel il tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans +la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément M. +Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait +rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute sa présence d'esprit. M. +Loyson lui demanda s'il désirait faire appeler quelque parent, quelque +ami; Farcy dit qu'il ne désirait personne; et comme M. Loyson insistait, +le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas +informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un bruit plus violent +qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eût le +dessous et ne fût refoulé; on le rassura; ce furent ses dernières +paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-même, sans ivresse +comme sans regret. (29 juillet 1830.) + +[Note 80: C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime, +dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut du +camp (_Iliade_, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous +honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes +d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et à quel +titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, riche en +vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous +faut faire tête au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la +mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres dise, etc., etc...» Pour Farcy +les avantages à conquérir avaient certes moins de splendeur, et le grand +_domaine_, c'eût été une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et +plus est noble l'héroïsme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est +pur le sentiment du devoir.] + +Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans la partie du +cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et +entre autres M. Guigniaut, prononcèrent de touchants adieux. + +Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la noble victime; +ils lui ont élevé un monument funéraire qui devra être replacé au +véritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits +sur la toile. M. Cousin lui a dédié sa traduction des _Lois_ de Platon, +se souvenant que Farcy était mort en combattant pour les _lois_. Et +nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81]. + +[Note 81: Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu +Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et +Brizeux, ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde +d'omettre dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M. +Deschamps: + + Que ne suis-je couché dans un tombeau profond, + Percé comme Farcy d'une balle de plomb, + Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie, + Sans troubles ni remords également suivie! + Lui qui, lorsque j'étais dans l'_île Procida_, + Sur le bord de la mer un matin m'aborda, + Me parla de Paris, de nos amis de France, + De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance... + Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison, + Lut dans André Chénier: _O Sminthée Apollon!_ + Et quand il eut fini cette belle lecture, + Ému par le climat et la douce nature, + Se leva brusquement, et me tendant la main, + Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin. + +M. Brizeux a dit: + +A LA MÉMOIRE DE GEORGE FARCY. + + Il adorait + La France, la Poésie et la Philosophie. + Que la patrie conserve son nom! + (Victor Cousin.) + + Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître, + Toi que si jeune encore on citait comme un maître. + Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais, + Attentif à cacher l'or pur que tu gardais! + Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves, + Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves, + Ta bouche eut un instant la douceur de Platon; + Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton, + Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre, + Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre! + Ainsi tu te plaisais à secouer la main + Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin. + Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre, + Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre. + Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré + Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré; + Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres + Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres. +] + +Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom, +disons-le avec sincérité, le sentiment que nous inspire la mémoire de +Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant à la mort +de notre ami, nous serions tenté plutôt de l'envier. Que ferait-il +aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah! +certes, il serait encore le même, loyal, solitaire, indépendant, ne +jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au +lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans +un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie modeste, +ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce +désappointement pénible que le régime héritier de la Révolution +de Juillet fait éprouver à toutes les âmes amoureuses d'idées et +d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans +désespérer des progrès d'avenir, il serait triste et dégoûté dans le +présent. Son stoïcisme se serait réfugié encore plus avant dans la +contemplation silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le +passionner, ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que sous le +côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait en +sage, avec modération; mais cela seul est déjà trop: la tiédeur s'ensuit +à la longue; fatigué d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire, +comme chez beaucoup d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec +l'âge: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un +mot du choeur antique: «Ah! si les belles et bonnes âmes comme la sienne +pouvaient avoir deux jeunesses[83]!» + +[Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais +pas écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des +hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré ses +mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle +qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant. On +est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque, +faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se +retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions +lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus +généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes. +La littérature me consola.] + +[Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (édit. de Boissonade, v. 648).] + +Juin 1831. + +NOTE.--Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de M. +Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui +me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait bien voulu +s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et +_les Consolation_, d'une manière psychologique et morale qui est à lui. +Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est à la +fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici: + +«Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'était une +âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens +qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et +instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où +on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée +à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, +et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des +talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le +dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans +richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union +mieux assortie est interdite par la fortune. + +«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un +pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte. + +«Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa débauche et de son +ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un +combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. +Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, +avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la +joie. + +«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est +un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses +impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant +beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa +passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: aujourd'hui il +cherche, il attend et se défie. + +«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. +L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne +le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art +noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que +n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de +sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître +de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et +d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre +n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou +habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement +naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à +côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on +retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite +notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime. + +«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera +avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, les +pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses +membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son +indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement +du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais +non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet +état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au +poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à qui il faut +l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion. + +«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais +il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par +l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans +sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le +contraste; il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui +le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste +perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace +l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de +fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la +comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est +étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de +la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses +tableaux manquent d'air et de lointains fuyants. + +«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est le +poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si +je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de +l'incrédulité à l'élan vers Dieu. + +«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...» + +Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui fait +suite immédiatement aux _Consolations_ et à _Joseph Delorme_, et qui +n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments +dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait +avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer +sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points +confirmé. + + + +DIDEROT + +J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées, +tous les détails du caractère, des moeurs, de la biographie, en un mot, +des grands écrivains; surtout quand cette biographie comparée n'existe +pas déjà rédigée par un autre, et qu'on a pour son propre compte à la +construire, à la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours +avec les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, on +le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser devant soi; c'est +presque comme si l'on passait quinze jours à la campagne à faire le +portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est +plus à l'aise avec son modèle, et le tête-à-tête, en même temps qu'il +exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarité. +Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette +physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque étoile qui +apparaît successivement sous le regard et vient luire à son point dans +la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, général, qu'une +première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une +réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement +scintillante; on sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, +le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la +gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en +vain sous les cheveux déjà clair-semés,--à ce moment l'analyse disparaît +dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme. Il y +a plaisir en tout temps à ces sortes d'études secrètes, et il y aura +toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en +saura tirer. Toujours, nous le croyons, le goût et l'art donneront de +l'à-propos et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les plus +individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte de la nature +et de la vie, elles sont marquées de ce sceau unique de diamant, dont +l'empreinte se reconnaît tout d'abord, qui se transmet inaltérable et +imperfectible à travers les siècles, et qu'on essayerait vainement +d'expliquer ou de contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, +et font tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences +s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'épuisent; et cependant +la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de l'homme, si le temps +et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure +aujourd'hui qu'à l'heure de sa naissance. On peut découvrir demain toute +l'Égypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en +tenter de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus +ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les +philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs et +leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide +et une fois née, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage, +dominant cet océan qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus +cristalline, plus radieuse au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut +pas dire au moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour +ne soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux, +ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant de la +philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. Oh! pour cela, +non; chaque océan donne ses perles, chaque climat les mûrit diversement +et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de +l'Islande. Seulement l'art, dans la force de génération qui lui est +propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à un +moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les +niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni +au poids ni à la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles, +organise une certaine quantité de touts, grands et petits, dont les plus +choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, +n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les +artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de +produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque +chose_ soit le mieux, et porte en soi, précieusement gravée à l'un des +coins, la marque éternelle. Voilà ce que nous avions besoin de nous dire +avant de nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse de +l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; il nous a +semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde et ce qui s'y remue +encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'André +Chénier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps +fort rares, ne serait pas plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un +an; et en nous prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en +le suivant de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, en +l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y avons gagné du +moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant +quelques jours l'affligeant spectacle de la société environnante, tant +de misère et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si +dévorant égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées +ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment de patrie +qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombée +dans l'arène d'où elle a le monde à reconquérir, et l'avenir de plus en +plus nébuleux, recélant un rivage qui n'apparaît pas encore. + +Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre +de destruction commençait alors à s'entamer au vif dans la théorie +philosophique et politique; la tâche, malgré les difficultés du moment, +semblait fort simple; les obstacles étaient bien tranchés, et l'on se +portait à l'assaut avec un concert admirable et des espérances à la fois +prochaines et infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous +les hommes du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus +complétement l'insurrection philosophique avec ses caractères les plus +larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, et la +laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais en philosophie +il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du siècle, le théoricien +dirigeant par excellence. Jean-Jacques était spiritualiste, et par +moments une espèce de calviniste socinien: il niait les arts, les +sciences, l'industrie, la perfectibilité, et par toutes ces faces +heurtait son siècle plutôt qu'il ne le réfléchissait. Il faisait, à +plusieurs égards, exception dans cette société libertine, matérialiste +et éblouie de ses propres lumières. D'Alembert était prudent, +circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractère, +sceptique en tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles, +une pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de +Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion +sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement des discours, +et lâchait la vérité et l'erreur à pleines mains. Buffon ne manquait pas +de foi en lui-même et en ses idées, mais il ne les prodiguait pas; il +les élaborait à part, et ne les émettait que par intervalles, sous +une forme pompeuse dont la magnificence était à ses yeux le mérite +triomphant. Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été +prodigue d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le +déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de verve, en +dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait +pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa perruque, comme l'abbé +Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vanté +depuis sa mort pour ses subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas +au coeur de son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le +mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par quelques +hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince étoffe. En somme, +on s'occupait peu de lui; il n'avait guère d'influence. Il mourut dans +l'isolement, atteint d'une sorte de marasme causé par l'oubli. Juger +la philosophie du XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider +d'avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. +Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. Cabanis et +M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par précaution oratoire, +sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement, +pour les solutions métaphysiques d'origine et de fin, de substance et +de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de +sensibilité, à Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est +précisément muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son +siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude +d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il +s'inquiéta peu de construire ou même d'embrasser toute la théorie +métaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus +pressé, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups, +harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses +flèches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla même +jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à l'aide desquels +la chimie et la physiologie cherchaient à éclairer les mystères de +l'organisation. Après la Théodicée de Leibnitz, les anguilles de Needham +lui paraissaient une des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La +faculté philosophique du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser +en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus sérieuse que +Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins effilé que Condillac; il +lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'élévation solide que +dans Buffon, plus d'ampleur et de décision fervente que chez d'Alembert, +une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, +que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et +fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant en son sein, +les transformant presque au hasard par une force spontanée et confuse; +moule vaste et bouillonnant où tout se fond, où tout se broie, où tout +fermente; capacité la plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité +active, dévorante à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce +qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et +aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas qu'il démonte et +décrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considérations de +Bordeu; disséquant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement +que Condillac, dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se +brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de +la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique +quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que +Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent +été chrétiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, +alternant du fait à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon +jusque dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et +auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, qu'un +rayon divin, un _fiat lux_, une idée régulatrice, un Dieu[85]. + +[Note 84: _Chrétiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de +Leibnitz.] + +[Note 85: Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature +telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, +simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe +dominant, sans maître et sans Dieu_.] + +Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider à +l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des penseurs, +celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier +librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration +contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau +et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les +géomètres, les mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et +les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût +ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'était lui +qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolément, qui les +appréciait de meilleure grâce, et les portait le plus complaisamment +dans son coeur; qui, avec le moins de personnalité et de _quant-à-soi_, +se transportait le plus volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien +propre à être le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue +à l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et +de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu chauve, le front +vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse +larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _débraillé, le dos bon et rond_, +les bras tendus vers l'avenir; mélange de grandeur et de trivialité, +d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; +tel qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je me +le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant dignement +ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un +ascendant sans morgue, d'un héroïsme souillé d'impur, glorieux malgré +leurs vices, gigantesques dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie: +Mirabeau, Danton, Kléber. + +Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un père coutelier. +Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par héritage dans +la famille avec les humbles vertus, la piété, le sens et l'honneur des +vieux temps. Le jeune Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à +l'état ecclésiastique, pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de +bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides progrès. +Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait à +se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs endroits de ses écrits, +laissèrent dans sa sensibilité de profondes empreintes. En 1760, au +Grandval, chez le baron d'Holbach, partagé entre la société la plus +séduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour +l'Encyclopédie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit +avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa _triste et +tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait là, sous ses yeux, au +pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; son coeur nageait dans +les souvenirs, et il écrivait à son amie, mademoiselle Voland: «Un des +moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, +et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du +collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules +chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour +mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, +il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. +C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure!» Madame +de Vandeul, fille unique et si chérie de Diderot, nous a laissé quelques +anecdotes sur l'enfance de son père, que nous ne répéterons pas, et +qui toutes attestent la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté +facile de cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier +entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une _famille_, une +famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être +rattaché toujours avec effusion, cordialité et bonheur. Philosophe à la +mode et personnage célèbre, il eut toujours son bon père _le forgeron_, +comme il disait, son frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère +petite fille Angélique; il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut +satisfait que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser son +vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques, +d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce même M. de Grimm, +ou M. Arouet de Voltaire. + +Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une veine +d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya même un +jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus à l'aise. Ce +petit événement décida son père à l'amener à Paris, où il le plaça au +collège d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon écolier et surtout +excellent camarade. On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent +plus d'une fois alors au cabaret à six sous par tête[86]. Ses études +finies, il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote, +pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce +dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui sentait le besoin +de brider, de mater par l'étude un naturel aussi passionné, et qui le +pressait de faire choix d'un état quelconque ou de rentrer sous le toit +paternel. Mais le jeune Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation +irrésistible l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce +bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa famille +(quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles), logé dans un +taudis, dînant toujours à six sous, le voilà qui tente de se fonder +une existence d'indépendance et d'étude; la géométrie et le grec le +passionnent, et il rêve la gloire du théâtre. En attendant, tous les +genres de travaux qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de +journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi +c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons +pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire +le précepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie +d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa +plus sûre ressource était de donner des leçons de mathématiques: il +apprenait lui-même tout en montrant aux autres. C'est plaisir de +retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_ +avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en été, dans l'allée des +Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris, +_en manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière +avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si éloquemment _sa +vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter +cette redingote de peluche qui lui eût retracé toute sa vie de jeunesse, +de misère et d'épreuves! Comme il l'aurait fièrement suspendue dans son +cabinet décoré d'un luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste +titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me +rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon +coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre +toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me trouve la même affabilité; +je l'écoute, je le conseille, je le plains. Mon âme ne s'est point +endurcie, ma tête ne s'est point relevée; mon dos est bon et rond comme +ci-devant. C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité; +mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore Agi.» Et que +n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de peluche s'était trouvée +précisément la même qu'il portait ce jour de mardi gras où, tombé au +plus bas de la détresse, épuisé de marche, défaillant d'inanition, +secouru par la pitié d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait +un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner +plutôt que d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures? + +[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui précède l'_Addition à la +Lettre sur les Sourds et Muets_, déclare qu'_il n'a jamais eu l'honneur +de voir M. l'abbé de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot +n'était pas censé auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe +scrupuleux, que l'anecdote des joyeux dîners à six sous par tête entre +le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour +cela moins authentique.] + +Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient pas ce qu'on +pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait à mademoiselle Voland +(t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut de bonne heure pour les faciles +et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent, +dont la plume acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son +propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des petits +madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois quarts sans +honte; ce jeune homme échappa à la corruption du vice, et, dans l'âge le +plus furieux, parvint à sauver les trésors de ses sens et les illusions +de son coeur. Il dut ce bienfait à l'amour. La jeune fille qu'il aima +était une demoiselle déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement +avec sa mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, +la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa malgré les +remontrances économiques de la mère; seulement il contracta ce mariage +en secret, pour éviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient +sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a +jugé fort dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère +de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes +de grands hommes, il paraît en effet que, bonne femme au fond, madame +Diderot était d'un caractère tracassier, d'un esprit commun, d'une +éducation vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire à +ses affections. Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa, +disparurent alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle jusqu'à +quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut. Après une de ses +premières couches, il expédia la mère et sans doute aussi le nourrisson +à Langres, près de sa famille, pour forcer la réconciliation. Ce moyen +pathétique réussit, et toutes les préventions qui avaient duré des +années s'évanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de +nouvelles charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages +des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grèce_, un +_Dictionnaire de Médecine_, et méditant déjà l'Encyclopédie, Diderot se +désenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si +pesamment grevé son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix +années, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute +la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame de +Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans des liaisons étroites +qui devinrent comme le tissu même de son existence intérieure. Madame de +Puisieux fut la première: coquette et aux expédients, elle ajouta aux +embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur +le Mérite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensées philosophiques_, +l'_Interprétation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les +_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins sévère. Madame +Diderot, négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés; +elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha +plus tard à son domestique que par l'éducation de sa fille. On +comprendra, d'après de telles circonstances, comment celui des +philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le mieux la moralité de la +famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de père, de fils, +de frère, eut en même temps une si fragile idée de la sainteté du +mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément +sous quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le +_Supplément au Voyage de Bougainville_: «Rien te paraît-il plus insensé +qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande +une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de +la femelle en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité +qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un +serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face d'un ciel qui +n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas +d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur +une pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de Diderot, +et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve et +contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments si +disproportionnés avec le mérite véritable des personnes. Son premier, +son plus violent amour, l'enchaîna pour jamais à une femme qui n'avait +aucune convenance réelle avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut +aussi passionnée qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, +piquant, agréable, mais coeur égoïste et sec[87]. Enfin la plus violente +admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur +fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de son poëte, +espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'athéisme. Femme, +ami, disciple, Diderot se méprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eût +pas été plus malencontreux que lui; au reste, à part le chapitre de sa +femme, il ne semble guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses +méprises. + +[Note 87: Ceci est trop sévère pour Grimm; je suis revenu, depuis, à +de meilleures idées sur son compte, en l'étudiant de près.] + +Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des temps où elles +peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siècle et +l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins généraux de +l'époque et qui aide à la marche du progrès. Quels que soient ses goûts +particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de +hors-d'oeuvre, il doit à la société un monument public, sous peine +de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par +l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Émile_ et la _Contrat social_, +Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses +travaux, ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en vertu de +laquelle il se consacre à l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on +en ait dit légèrement, n'y a pas non plus manqué[88]. On lui accorde +de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie +incomparable, les chaudes esquisses, les riches prêts à fonds perdu dans +les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, +des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait, +c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la +Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La +Carlière, les héritiers du curé de Thivet;--ce que nous tenons ici à lui +maintenir, c'est son titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie! +Ce ne devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée du +Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation de librairie. Diderot +féconda l'idée première et conçut hardiment un répertoire universel +de la connaissance humaine à son époque. Il mit vingt-cinq ans à +l'exécuter. Il fut à l'intérieur la pierre angulaire et vivante de +cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les +persécutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y était +attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface ingénieuse +a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne lisent que les préfaces, la +gloire éminente de l'ensemble, déserta au beau milieu de l'entreprise, +laissant Diderot se débattre contre l'acharnement des dévots, la +pusillanimité des libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction. +Grâce à sa prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses +connaissances, à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans +la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour de +lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet édifice +audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière: si l'on cherche +le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait +mieux que personne les défauts de son oeuvre; il se les exagérait même, +eut égard au temps, et se croyant né pour les arts, pour la géométrie, +pour le théâtre, il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans +une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût +admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne le nie pas; +mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient alors, une grande +révolution, comme il l'a lui-même remarqué[89], s'accomplissant dans les +sciences, qui descendaient de la haute géométrie et de la contemplation +métaphysique pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à +l'histoire de la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie; +de plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de leur +but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique ou +d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions générales, il +était difficile à Diderot de faire un plus utile, un plus digne +et mémorable emploi de sa faculté puissante qu'en la vouant à +l'Encyclopédie. Il servit et précipita, par cette oeuvre civilisatrice, +la révolution qu'il avait signalée dans les sciences. Je sais d'ailleurs +quels reproches sévères et réversibles sur tout le siècle doivent +tempérer ces éloges, et j'y souscris entièrement; mais l'esprit +antireligieux qui présida à l'Encyclopédie et à toute la philosophie +d'alors ne saurait être exclusivement jugé de notre point de vue +d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en +reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Écrasons l'infâme!_ tout +décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même à être analysé et +interprété. Avant de reprocher à la philosophie de n'avoir pas +compris le vrai et durable christianisme, l'intime et réelle doctrine +catholique, il convient de se souvenir que le dépôt en était alors +confié, d'une part aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux +jansénistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les +parlements, pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur +la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et +qu'ils réalisaient pour les hérétiques, dans les culs de basse-fosse des +cachots, l'abîme effrayant de Pascal. C'était là l'_infâme_ qui, tous +les jours, calomniait auprès des philosophes le christianisme dont elle +usurpait le nom; l'_infâme_ en vérité, que la philosophie est parvenue à +_écraser_ dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune. Diderot, +dès ses premières _Pensées philosophiques_, paraît surtout choqué de +cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de +Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au Dieu chrétien; et c'est au nom +de l'humanité méconnue et d'une sainte commisération pour ses semblables +qu'il aborde la critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de +s'arrêter. Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point de +départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie ne fut +donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloître avec des +savants et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage. Elle +ne fut pas une pyramide de granit à base immobile; elle n'eut rien de +ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec +lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et béni. On +l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une de ces tours +de guerre, de ces machines de siége, mais énormes, gigantesques, +merveilleuses, comme en décrit Polybe, comme en imagine le Tasse. +L'arbre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y +a des parties ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments +cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre: +l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour +appliquer ici un mot éloquent de Diderot lui-même, «la statue de +l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se +détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en +sont pas d'argile.» + +[Note 88: C'est une rétractation partielle, une rectification de +ce que j'avais écrit précédemment dans un article du _Globe_, dont je +reproduis ici le début: + +«Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappé par son +admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe au milieu +de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues inégales, +aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent d'honnêtes +propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs +jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent +toujours que le fleuve ne déborde au temps des grandes eaux et ne +détruise leur petit bien-être; ils s'entendent donc pour lui pratiquer +des saignées à droite et à gauche, pour lui creuser des fossés, des +rigoles; et les plus habiles profitent même de ces eaux détournées pour +arroser leur héritage, et s'en font des viviers et des étangs à leur +fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et intéressée de tous +les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un génie supérieur +n'apparaît peut-être dans aucun cas particulier avec plus d'évidence que +dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On était dans un +siècle d'analyse et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer +aux idées en décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés, +dans lesquels les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale +et de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus +vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à +quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain +les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tentèrent +de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques; ou bien +ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies de rêveurs +sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient malgré eux, +à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en +brèche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui était +et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il +voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette +tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler +comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position +fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses +facultés sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable +au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si +abondant en lui-même, disparut presque au milieu de toutes les saignées +et de tous les canaux par lesquels on le détourna. La gêne et le besoin, +une singulière facilité de caractère, une excessive prodigalité de vie +et de conversation, la camaraderie encyclopédique et philosophique, tout +cela soutira continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste +des génies de cette époque. Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_, +d'Holbach dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son _Histoire +des deux Indes_, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de +ce grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était +par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se +laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et +se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant intellectuel +et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à +penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire +à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal, +dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans des +notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie le plus +synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument. + +«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit +unique et substantiel est empreint en tous ces fragments épars, le +lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, +amour et admiration, recompose aisément ce qui est jeté dans un désordre +apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et finit par embrasser d'un +coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette +figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite +par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de +toutes nos têtes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du +Schiller tout ensemble.»] + +[Note 89: _Interprétation de la Nature_.] + +L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments avec une +déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement +pris au mot, se réduit le plus souvent à la négation d'un Dieu méchant +et vengeur, d'un Dieu fait à l'image des bourreaux de Calas et de La +Barre. Diderot est revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée +sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt, +comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie, c'est un jeune +Mexicain qui, las de son travail, se promène un jour au bord du grand +Océan; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre +pose sur le rivage; il s'y couche, et, bercé par la vague, rasant du +regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mère sur je ne +sais quelle contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux +lui repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire, et +cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie, la planche +se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà le jeune raisonneur +embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine eau. Un doute s'élève alors +dans son esprit: s'il s'était trompé en ne croyant pas! si sa grand'mère +avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il +touche à la plage inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le +reçoit à l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu +pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou bien +ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux et se +complaire à le traîner durant une éternité sur le rivage[90]?--Tantôt, +comme dans une lettre à mademoiselle Voland, c'est un moine, galant +homme et point du tout enfroqué, avec qui son ami Damilaville l'a fait +dîner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des +plus puissantes affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je; +non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est +un secret heureusement ignoré, même des enfants.» Puis continuant, +j'ajoutai: «Les premières années que je passai à Paris avaient été fort +peu réglées; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans +qu'il fût besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait +pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion +d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein +de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me +jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que +tout serait oublié. Je pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à +mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante +lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais +trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il +y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si +loin?--Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...» +En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon +religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.» + +[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: «... En +considérant avec effroi ces démarches téméraires et vagabondes de la +plupart des hommes, qui les mènent à la mort éternelle, je m'imagine de +voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés qu'un nuage +épais empêche de voir, et environnée d'un torrent de feu qui reçoit tous +ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous les chemins et tous les +sentiers se terminent à ces précipices, à l'exception d'un seul, mais +très-étroit et très-difficile à reconnoître, qui aboutit à un pont par +lequel on évite le torrent de feu et l'on arrive à un lieu de sûreté et +de lumière... Il y a dans cette île un nombre infini d'hommes à qui l'on +commande de marcher incessamment. Un vent impétueux les presse et ne +leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les +chemins n'ont pour fin que le précipice; qu'il n'y en a qu'un seul où +ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est très-difficile à +remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces misérables, sans +songer à chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils +le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne +s'occupent que du soin de leur équipage, du désir de commander aux +compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque +divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent +insensiblement vers le bord du précipice, d'où ils sont emportés dans +ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un +très-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui, +l'ayant découvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant +ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin à un lieu de sûreté +et de repos.» L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du +traité _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scène de +_carnage spirituel_, dans laquelle n'éclate pas moins ce qu'on a droit +d'appeler le _terrorisme de la Grâce_: on conçoit que Diderot ait trouvé +ces doctrines funestes à l'humanité, et qu'il ait voulu faire à son +tour, sous image d'île et d'océan, une contre-partie au tableau de +Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une île +déserte, et les hommes y sont également de _misérables égarés_.] + +Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine des +choses dans l'_Interprétation de la Nature_, sous le couvert de +Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans +l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Rêve_ singulier qu'il prête à ce +philosophe. Il nous suffira de dire que son matérialisme n'est pas un +mécanisme géométrique et aride, mais un vitalisme confus, fécond et +puissant, une fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque +dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste +toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des physiologistes, +la même que Cabanis a depuis si éloquemment exprimée. A la manière +dont Diderot sentait la nature extérieure, la nature pour ainsi dire +_naturelle_, celle que les expériences des savants n'ont pas encore +torturée et falsifiée, les bois, les eaux, la douceur des champs, +l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il +devait être profondément religieux par organisation, car nul n'était +plus sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement, cette +vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers obscure, +flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelée au sein des +germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des +forêts, s'exhalant avec les bouffées des brises; il ne la rassemblait +pas vers un centre, il ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux +d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage +qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir, +l'_Essai sur la Vie de Sénèque_, il s'est plu à traduire le passage +suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration: «S'il +s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée d'arbres antiques, dont +les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelacés vous dérobent +l'aspect du ciel, cette hauteur démesurée, ce silence profond, ces +masses d'ombre que la distance épaissit et rend continues, tant de +signes ne vous _intiment_-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est Diderot +qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le même +ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu +d'oubli peut-être de ses propres excès cyniques et philosophiques, mais +aussi un dégoût amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et +corrupteur. J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas _les +premières idées des vrais fondements de la morale_, «de cet arbre +immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines pénètrent +jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la +politesse, les vertus les plus légères, s'il en est de telles, +sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on déshonore en l'en +dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la +vertu avec Helvétius et Saurin; il en fait à mademoiselle Voland un +récit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconséquence du +siècle. Ces messieurs niaient le sens moral inné, le motif essentiel et +désintéressé de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant, +ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces honnêtes gens +se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les choses les plus fortes en +faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et à faire eux-mêmes +la réfutation de leur opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait +arrachée.» Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des +principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une à l'usage +des souverains.» Toutes ces idées excellentes sur la vertu, la morale +et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le +recueillement et l'espèce de solitude qu'il tâcha de se procurer durant +les années souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient +morts, les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient +souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il préférait la robe de +chambre et sa bibliothèque du cinquième sous les tuiles, au coin de la +rue Taranne et de celle de Saint-Benoît; il lisait toujours, méditait +beaucoup et soignait avec délices l'éducation de sa fille. Sa vie +bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être +d'un grand apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains +moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux père: +«Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais +je trouve que ma tête repose plus doucement encore sur celui de la +religion et des lois.»--Il mourut en juillet 1784[91]. + +[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors +à ses débuts, publia dans quelque almanach littéraire le récit d'une +_visite_ qu'il avait faite au philosophe, récit piquant, un peu +burlesque, où les qualités naïves de l'original sont prises en +caricature. Diderot s'en montra très-mécontent. Garat présageait par ce +trait son talent de plume, mais aussi sa légèreté morale. Cette _visite +chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses +_Révélations indiscrètes du XVIIIe siècle_, est peut-être le premier +exemple en notre littérature du style _à la Janin_; dans ce genre de +charge fine, l'échantillon de Garat reste charmant.] + +Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute sa théorie du +drame n'a guère de valeur que comme démenti donné au convenu, au faux +goût, à l'éternelle mythologie de l'époque, comme rappel à la vérité des +moeurs, à la réalité des sentiments, à l'observation de la nature; +il échoua dès qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le +préoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en général, dans +toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources propres +et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame +en moraliste, la statuaire et la peinture en littérateur; le style +essentiel, l'exécution mystérieuse, la touche sacrée, ce je ne sais quoi +d'accompli, d'achevé, qui est à la fois l'indispensable, ce _sine qua +non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à +l'adresse de la postérité,--sans doute ce coin précieux lui a échappé +souvent; il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt +avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces éblouissements +d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Térence, pour +Richardson et pour Greuze: voilà les défauts. Mais aussi que de verve, +que de raison dans les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, +de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans +ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête, amoureuse, +jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son auteur dès qu'elle y prend +goût! comme elle le suit, l'enveloppe, le développe, le choie +et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette à +l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur +des _Saisons_, à M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres, +est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des +épidermes_); à M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'éloquence, du +style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous +de la mamelle gauche_, + + _... Quod laeva in parte mamillae + Nil salit Arcadico juveni..._ + +JUV. + +Demandez à l'abbé Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe, +s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de goût_; au digne, +au sage et honnête Thomas enfin, qui, à l'opposé du même M. de La Harpe, +_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en +écrivant _sur les femmes_, a trouvé moyen de composer _un si bon, un si +estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_. + +En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la source la plus +abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses +meilleurs morceaux, les plus délicieux d'entre ses _petits papiers_, +sont certainement ceux où il les met en scène, où il raconte les +abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou +victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il +peint quelque coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été +mêlées. Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides, +entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans affectation, +des circonstances les plus familières, et comme venant d'un homme qui a +de bonne heure vécu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'âme et +la poésie dessous. De telles scènes, de tels portraits ne s'analysent +pas. Omettant les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont +pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin, +jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de +diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que +désintéressés. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensée +et indulgente; c'est de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je +dirais presque de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et +franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de +Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour être sage), +Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, des conseils +mieux pris dans le réel, dans le possible, dans l'humanité; et certes il +ne les eût pas assaisonnés de maximes plus saines, d'indications plus +fines sur l'art du comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées +pour la première fois en 1821, présageaient dignement celles à +mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui. Ici Diderot +se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses moeurs, la tournure +secrète de ses idées et de ses désirs; ce qu'il était dans la maturité +de l'âge et de la pensée; sa sensibilité intarissable au sein des plus +arides occupations et sous les paquets d'épreuves de l'_Encyclopédie_; +ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville +natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages où s'ébattait +son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu +d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et de lectures; et puis, au +milieu de cette société charmante, à laquelle il se laisse aller tout +en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimaçantes, les +épisodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses +récits; madame d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon +bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole, +aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et +discordant, près de sa moitié au fin sourire; l'abbé Galiani, _trésor +dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le +monde voudrait en avoir un à la campagne, si on en faisait chez les +tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et +auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus +désespérante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur +les personnages célèbres; Voltaire, _ce méchant et extraordinaire enfant +des Délices_, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui _verra +toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans +s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête, car il n'est +que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet être incohérent, +_excessif, tournant perpétuellement autour d'une capucinière où il se +fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté de l'athéisme au baptême +des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot, +homme, moraliste, peintre et critique, se montre à nu dans cette +Correspondance, si heureusement conservée, si à propos offerte à +l'admiration empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos +paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une image +déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons bien vite les +lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que +nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en même temps, +comme dédommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand +écrivain, inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont +le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de Diderot, pour +la verve chaude et féconde, le génie facile, abondant, passionné, le +charme sans fin des causeries et la bonté prodigue du caractère. + +Juin 1831. + +[Note 92: On peut voir aussi deux articles détaillés sur cette +Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.] + +[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).] + + +J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII +des _Causeries du Lundi_. + + + + +L'ABBÉ PRÉVOST + +On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent sur nous +les bibliothèques, où sont entassés les travaux de tant de générations +défuntes, à l'effet d'un cimetière peuplé de tombes. Cela ne nous a +jamais semblé plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité +vague ou un labeur trop empressé, mais guidé par une intention +particulière d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété +studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet de notre +étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion, est un de ces +morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet +ne saurait être ce que nous disons; l'autel alors nous apparaît trop +lumineux; il s'en échappe incessamment un puissant éclat qui chasse bien +loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de +vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître en nous +un sentiment d'espèce si délicate; l'impression qu'elle cause n'a rien +que de stérile, et ressemble à de la fatigue ou à de la pitié. Mais ce +qui nous donne à songer plus particulièrement et ce qui suggère à notre +esprit mille pensées d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un +de ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la mémoire +desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se joignent; dont +quelque production toujours debout reçoit encore un vif rayon qui semble +mieux éclairer la poussière et l'obscurité de tout le reste; c'est +quand nous touchons à l'une de ces renommées recommandables et jadis +brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles +aujourd'hui, dans leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et +à demi couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre +de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur venue, +l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité des choses +humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement, +conservent ce privilège éternel de ne pas vieillir, ce sort un peu +sombre, mais fatal, est commun à tout ce qui porte dans l'ordre des +lettres le titre de talent et même celui de génie. Les admirations +contemporaines les plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent +rien contre; la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre +résistance, ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le grand +poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire où les +générations dont il fut le charme et l'âme, cédant la scène à d'autres, +lui-même il passe de la bouche ardente et confuse des hommes à +l'indifférence, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus +souvent, est la dernière consécration des monuments accomplis. Sans +doute quelques pèlerins du génie, comme Byron les appelle, viennent +encore et jusqu'à la fin se succéderont alentour; mais la société en +masse s'est portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte +part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà dans +l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans +tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit qu'on l'applique à +d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il nous laisse sans amertume. +Il n'a rien, à le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de +décourager; c'est un des mille côtés de la loi universelle. Ne nous +y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit, +l'exagération de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis +par là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à un +calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui nous fasse tout +goûter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, dégagée +des préoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sincères des +changeantes saillies du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous +établisse dans la situation intime la meilleure pour y épancher le +plus de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments +humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou moins neuves +et durables, les âges futurs verront se confirmer à chaque épreuve +l'éternelle jeunesse. + +Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost, et nous +croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le +plus naturellement à lui-même, s'il pouvait se contempler dans le passé. +Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait +jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé, +éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle la +gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, et posséda +les honneurs du talent, sans monter jusqu'au génie. Ce fut pourtant, si +l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis +XIV, ce fut, à tout prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir +étendu et lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également +propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé pour les grâces +du style et la vivacité des peintures, et dont les productions, à peine +écloses, faisaient, disait-on alors, _les délices des coeurs sensibles +et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours +prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les +continuait sous son nom, ce qui est arrivé pour le _Cléveland_; les +libraires demandaient _du l'abbé Prévost_, comme précédemment du +Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance, et +ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire générale des +Voyages_, vont beaucoup au delà de cent volumes. De tous ces estimables +travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de créations, que +reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse +nous nous sommes trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de +famille, nous avons pu lire _Cléveland_, _le Doyen de Killerine_, les +_Mémoires d'un Homme de qualité_, que nous recommandaient nos oncles +ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre, on les estime sur +parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va +presque jamais jusqu'à la fin, pas plus que pour l'_Astrée_ ou pour +_Clélie_; la manière en est déjà trop loin de notre goût, et rebute par +son développement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui +réussisse toujours dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur +sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour +de bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément que les +innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés, dont il a semé ses +écrits, soutient à jamais son nom au-dessus du flux des années, et le +classe de pair, en lieu sûr, à côté de l'élite des écrivains et des +inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un +mois dans leur vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant, +leur timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et de +clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un fruit rapide +leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction de tous +les astres intérieurs; où, en un mot, par une oeuvre de dimension +quelconque, mais complète, ils se sont élevés d'un jet à l'idéal +d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin +Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite +toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé +admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire que, +sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et monte dans la +nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à +distance[94]. L'abbé Prévost, sous cet aspect, n'a rien à envier à tous +ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point +sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais, +et, en dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui en +éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son propre +sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui connaît. +Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-être et par +trop simple de métaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement +moderne se sera évaporé, quand l'enluminure fatigante aura pâli, cette +fille incompréhensible se retrouvera la même, plus fraîche seulement par +le contraste. L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le +calme, comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion +par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume, en +cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans tous les +temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il +n'atteindra du moins que quand, le goût des choses saines étant épuisé, +il n'y aura plus de regret à mourir. + +[Note 94: J'écrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce +léger M. de Loménie (qui n'est qu'un écho de son monde), d'avoir attendu +la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensée à son sujet, +ne m'ont pas bien lu. Béranger, au contraire, avait fort remarqué ce +passage, et il s'amusait quelquefois à taquiner M. de Chateaubriand sur +ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.] + +Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, à +cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé rapide d'une oeuvre, +il y a, jusque dans son sein, des curiosités plus scrupuleuses et plus +patientes qui éprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir à +la connaissance des portions disparues, et de retrouver épars dans +l'ensemble, plus mélangés sans doute mais aussi plus étalés, la plupart +des mérites dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la +continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte, +l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu le plus brillant +échantillon, mais un échantillon, après tout, qui tient étroitement au +reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que +nous tâchons de faire aujourd'hui pour l'abbé Prévost. Un attrait tout +particulier, dès qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à +désirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse +décente de son langage, laissent transpirer à son insu une sensibilité +intérieure profondément tendre, et, sous la généralité de sa morale +et la multiplicité de ses récits, il est aisé de saisir les traces +personnelles d'une expérience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut +pour lui le premier de ses romans et comme la matière de tous les +autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin +dans l'Artois, d'une honnête famille et même noble; son père était +procureur du roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études +chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa +rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort à cause des +rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jésuites l'avaient +déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idées +de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualité de +simple volontaire. La dernière guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les +emplois à l'armée étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance, +commune à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières +occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite en réponse à ceux +qui calomniaient cette partie de sa vie, «il n'étoit pas si disgracié +du côté de la naissance et de la fortune qu'il ne pût espérer de +faire heureusement son chemin.» Las pourtant d'attendre, et la guerre +d'ailleurs finissant, il retourna à La Flèche chez les pères jésuites, +qui le reçurent avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au +point de s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa, en +l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est pas conservée. +Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de +la retraite, il reprit le métier des armes _avec plus du distinction_, +dit-il, _et d'agrément_, avec quelque grade par conséquent, lieutenance +ou autre. Les détails manquent sur cette époque critique de sa vie[95]. +On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui +révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les orages de +sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent, dit-il (à ce métier +des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes +de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des précautions qui +m'échappèrent. Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de +vingt à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a +composé le _Cléveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin +d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le +nom que je donne à l'Ordre respectable où j'allai m'ensevelir, et où +je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis +ignorèrent ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il parle, +et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ, est celui +des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six +ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduité de l'étude; nous +le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop +maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle +était du nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle +aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de son propre +fonds et avait développé en elle, par l'excellente éducation qu'elle +avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats et pieux, capables, ce +semble, à volonté, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier +dans la retraite, et elle ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre +de ces partis; elle en essayait continuellement tour à tour; la +fragilité se perpétuait sous les remords; le monde, ses plaisirs, +la variété de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses +liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations +irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une autre part, aucun +de ces biens ne parvenait à le remplir au moment de la jouissance. Le +repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi +toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis +extrêmes dont l'austérité ne tardait pas à mollir; et, après une lutte +nouvelle, en un sens contraire au précédent, il retombait encore de +la cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment d'une +lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de son entrée chez +les bénédictins; elle se rapporte au temps de son séjour à Saint-Ouen, +vers 1721. Il y touche cet état moral de son âme en traits ingénus +et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la +foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour +son repos de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le +laisseraient dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je +veux être heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force +l'impression de grâce qui m'y a amené; il faut que je veille sans cesse +à éloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous +les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment +de vue la grande règle, ou même si je regardois avec la moindre +complaisance certaines images qui ne se présentent que trop souvent à +mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me séduire, +quoiqu'elles soient à demi effacées. Qu'on a de peine, mon cher frère, +à reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa +foiblesse; et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a +trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!» + +[Note 95: Le biographe de l'édition de 1810, qui est le même que +celui de l'édition de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a +publié les _Pensées de l'abbé Prévost_ en 1764, et qui lui-même s'en +était tenu aux explications insérées dans le nombre 47 du _Pour et +Contre_.--On a imprimé dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prévost +étant tombé amoureux d'une dame, à Hesdin probablement, son père, qui +voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir à la porte de la +dame pour morigéner son fils au passage, et que celui-ci, dans la +rapidité du mouvement qu'il fit pour s'échapper, heurta si violemment +son père que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas +là une calomnie atroce, c'est un conte, et Prévost a bien assez +de catastrophes dans sa vie sans celle-là. (Voir dans la _Décade +philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prévost +d'Exiles, qui dément et réfute péremptoirement cette anecdote sur son +grand-oncle).] + +L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle de +félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent longtemps pour +lui des erreurs trop vives, c'était un mélange d'étude et de monde, de +religion et d'honnête plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions +à flatter le tableau. Une fois engagé dans des liens indissolubles, il +tâcha que toute image trop émouvante et trop propice aux désirs fût +soigneusement bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir était la +mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui, en plus d'un +endroit des _Mémoires d'un Homme de qualité_ et de _Cléveland_, sur ces +promenades méditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu +des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces +conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marquées_, +nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la +vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempéré, on le voit; +accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne à la +fois la pratique de la morale et la croyance des mystères_, d'ailleurs +nullement farouche, fondé sur la Grâce et sur l'amour, fleuri +d'atticisme, ayant passé par le noviciat des jésuites et s'en étant +dégagé avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant. +Gresset, dans plusieurs morceaux de ses épîtres, nous en donnerait +quelque idée que Prévost certainement ne désavouerait pas: + + _Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus._ + +Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me reproche de +n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non plus que sur quelques +autres, a été inspiré de cet esprit de piété solide dans son Épître à +l'abbé Renaudot. L'admirable caractère de Tiberge, dans _Manon Lescaut_, +en offre en action toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du +milieu des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles +qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant à cette +sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir les fruits dès +l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers +maîtres, et les impressions qu'il avait reçues d'eux ne le quitteront +jamais. Il est possible, à la rigueur, que la philosophie, alors +commençante, l'ait séduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de +La Flèche à son entrée chez les bénédictins, et que le personnage de +Cléveland représente quelques souvenirs personnels de cette époque. Mais +au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse, altérée des sources +supérieures, encline à la spiritualité, largement crédule à l'invisible; +une intelligence de la famille de Malebranche en métaphysique; une de +ces âmes qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, _se portent d'une ardeur +étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour +elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans +mesure_, et s'en croient empêchées par les _ténèbres des sens_ et le +poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique en entrant +chez les bénédictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou +peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup, il se hâta de s'interdire +solennellement toute récidive de défaillance. Le sacrifice une fois +consommé, la conscience lucide lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce +coeur si vif étoit encore brûlant sous la cendre. La perte de ma +liberté m'affligea jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma +consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude; mes +livres étoient mes amis fidèles, _mais ils étoient morts comme moi!_» + +L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs, +mais mélancoliques et toujours uniformes; ce genre d'étude surtout, +héritage démembré des Mabillon, austère, interminable, monotone comme +une pénitence, sans mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire +uniquement à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y +était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières +plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons +de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il eut une polémique à son +avantage avec un jésuite appelé Le Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en +approfondissant la théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur +retiré de la cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier +roman; à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux et aux +Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue merveilleuse; +enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale de l'Ordre, où on +l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume +presque entier, dit-on, est de lui. Il commença dès lors, selon toute +apparence, à rédiger les _Mémoires d'un Homme de qualité_, et en même +temps, par la multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir, +il faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement, +qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées, dont le cours le +détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent à solliciter de Rome +sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour +Cluny qu'il s'arrêta. Il obtint sa demande; le bref devait être fulminé +par l'évêque d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand +matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs des +lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il +avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulminé, et +sa position de déserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre +issue qu'une fuite en Hollande. Le général de la congrégation tenta bien +une démarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà +parti, n'en fut pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en +accepter toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude, +propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et +d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient amassées en lui +dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus +abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses +journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le +monde littéraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente +et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années, tant +en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps de son exil, nous +voyons paraître de lui les _Mémoires d'un Homme de qualité_, un volume +traduit de l'_Histoire universelle_ du président de Thou, une _Histoire +métallique du royaume des Pays-Bas_, également traduite. _Cléveland_ +vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication +commencée en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en +France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci +n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général des nombreux +écrits de notre auteur, nous ne nous arrêterons qu'à ceux qui nous +aideront à le peindre. + +Les _Mémoires d'un Homme de qualité_ nous semblent sans contredit, et +_Manon_ à part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant épisode par +post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux +conservé des romans de l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore +blasé sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage à ce +qu'il a senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans +postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables et se prend +à des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caractères hybrides et +dont la vraisemblance, contestable dès lors, ne supporte pas un coup +d'oeil aujourd'hui, dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en +perfection, et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne +société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique que préfère +Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et la licence, qui se +faisaient jour à tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune +place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Système_, son +Paris de vice et de boue, où toutes les ordures sont entassées, quoique +d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein +de les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même +reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le monde +honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, après l'avoir +certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du fond de la province et +des cloîtres; c'est le monde délicat, galant et plein d'honneur, tel que +Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont +décoré l'idéal, qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient +souvent; où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue. +Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au pathétique, +et s'enchante aisément. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille +de joie et l'escroc que vous en connaissez, procède en ligne assez +directe de l'_Astrée_, de la _Clélie_ et de ceux de madame de La +Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage, +non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis +raconte ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté +d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure; nulle +proportion de plans; une lumière volontiers égale; un style délicieux, +rapide, distribué au hasard, quoique avec un instinct de goût inaperçu; +enjambant les routes, les intervalles, les préambules, tout ce que nous +décririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien +roulant et les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau, +sur _une infinité de cordages et d'instruments de mer_, sans désirer +ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire, +s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de coeur, renouvelées +à profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas même encadrées. +L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la +première avait réussi, y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est +la plus courte, après avoir moralisé au début sur les grandes passions, +les avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé d'y +saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues, +le marquis raconte les malheurs de son père, les siens propres, ses +voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivité en Turquie[96], la mort +de sa chère Sélima, qu'il y avait épousée et avec laquelle il était venu +à Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait +dire avec un accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos +obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter +le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont une douceur infinie +pour une personne mortellement affligée[97].» Jeté par ce désespoir au +sein de la religion, dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le +marquis en est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc +de..., qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages. +Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et +l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune +sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor à son +élève, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet +aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le +_Télémaque_, _la Princesse de Clèves_; pourquoi il lui défend la langue +espagnole; son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux +grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une _passion comme +chez un suppôt d'université_; les éclaircissements qu'il lui donne sur +les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces détails +ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des +moeurs et du ton d'alors, fait plus, et à moins de frais, que ne +pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona +Diana, l'assassinat de cette beauté et surtout le mariage au lit de +mort, sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez +à celui de _Bérénice_ en tragédie. Après le voyage d'Espagne et de +Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de Renoncour +rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux neveux, les fils +d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse _turquerie_, jetée au +travers de nos gentilshommes français, ne cause qu'autant de surprise +qu'il convient. Arrivé à terre, le digne gouverneur rejoint son +beau-frère lui-même, et les voilà se racontant leurs destinées mutuelles +depuis la séparation. Il y est parlé, entre autres particularités, +d'une certaine Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté, +d'être, en l'épousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98]. +Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve +que le plus charmant des deux est une nièce qu'on avait déguisée de la +sorte pour la sûreté du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de +sa Diana, n'a pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer +son jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la +mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages sont +oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et d'un laisser-aller qui +par instants fait sourire; l'amour leur naît subitement d'un clin +d'oeil comme chez des oisifs et des âmes inoccupées; ils ont des +songes merveilleux; ils donnent ou reçoivent des coups d'épée avec une +incroyable promptitude; ils guérissent par des poudres et des huiles +secrètes; ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès de +douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de ce temps-là +que le romancier nous a quelque peu arrangée à sa manière. Le jeune +Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la +dernière abjection, conservent les caractères essentiels de ce type et +le réalisent également sous ses revers les plus opposés. Le premier, +malgré ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien +involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu d'un +Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et un assassinat +de peu de conséquence, demeure sans contredit le plus prévenant par sa +bonne mine et le plus honnête des infortunés. La démarcation entre les +deux marquis, entre le marquis simple homme de qualité et le marquis +fils de duc, est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans +toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour quand +son élève veut épouser sa nièce, les représentations qu'il adresse à la +pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oublié ce qu'il +est né?_ son recours en désespoir de cause au père du marquis, au +noble duc, qui reçoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop +impossible, et l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à +nos yeux le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus +piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient aucune +intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de +l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prévost n'a +voulu que rendre son héros perplexe et intéressant: le comique s'y est +glissé à son insu, mais un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité, +que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il +s'en mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose. + +[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son maître Salem veut +le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrétien, s'élève +contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait +le raisonnement que voici: «Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se +communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoître à eux que par +des figures. La première loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie. +Il ne leur proposoit, pour motif et pour récompense de la vertu, que des +plaisirs charnels et des félicités grossières. La loi des chrétiens, qui +a suivi celle des Juifs, étoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle +donnoit tout à l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps... +C'est un second état par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les +hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps, +comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans +l'Évangile des chrétiens, c'est la félicité du corps et de l'esprit que +l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables croyants.» Il est curieux +que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost, ait conçu une manière +d'union des lois juive et chrétienne au sein de la loi musulmane, par un +raisonnement tout pareil à celui qui vient d'être si hardiment développé +de nos jours dans le saint-simonisme.] + +[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aïssé (1728): +«Il y a ici un nouveau livre intitulé _Mémoires d'un Homme de qualité +retiré du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 +pages en fondant en larmes.» Ce n'est que de la première partie des +_Mémoires d'un Homme de qualité_ que peut parler mademoiselle Aïssé; 190 +pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?] + +[Note 98: Il est question dans la _Cléopâtre_ de La Calprenède d'une +grande dame que Tiridate sauve à la nage, au moment où elle se noyait +près du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve être _une des plus +importantes personnes de la terre_.] + +J'aime beaucoup moins le _Cléveland_ que les _Mémoires d'un Homme de +qualité_: dans le temps on avait peut-être un autre avis; aujourd'hui +les invraisemblances et les chimères en rendent la lecture presque aussi +fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir à cette géographie +fabuleuse, à cette nature de _Pyrame et Thisbé_, vaguement remplie de +rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les +raisonnements philosophiques d'une haute mélancolie que se font en +plusieurs endroits Cléveland et le comte de Clarendon. L'examen à +peu près psychologique, auquel s'applique le héros au début du livre +sixième, nous montre la droiture lumineuse, l'élévation sereine des +idées, compatibles avec les conséquences pratiques les plus arides et +les plus amères. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des +maux réels y est vivement mise à nu, et la tentative de suicide par où +finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralité +plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a dû alors le sembler à son +auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois +grands romans de Prévost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse +parfois et se prolonge sans discrétion, reste en somme infiniment +agréable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de +Killerine, passablement ridicule à la manière d'Abraham Adams, avec ses +deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial +et embarrassé de ses frères et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une +poule qui, par mégarde, a couvé de petits canards; il est sans cesse +occupé d'aller de Dublin à Paris pour ramener l'un ou l'autre qui +s'écarte et se lance sur le grand étang du monde. Ce genre de vie, +auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus +amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de boudoir +où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque, remplissant un +rôle de femme dans un rendez-vous de nuit, il reçoit, à son corps +défendant, les baisers passionnés de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbé +Desfontaines, dans ses _Observations sur les Écrits modernes_, parmi de +justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est +montré de trop sévère humeur contre l'excellent doyen, en le traitant +de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'à +sa famille. Pour sa famille, je ne répondrais pas qu'il l'amusât +constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en +vouloir quand il nous dit: «Je lui prouvai par un raisonnement sans +réplique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable, +fidélité nécessaire, étoient autant de chimères que la religion et +l'ordre même de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?» +Malgré les démonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis +couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose, +dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins à son frère Patrice +qu'en dépit du sort qui le séparait de son amante, ils étaient, lui et +elle, dignes d'envie, _et que des peines causées par la fidélité et la +tendresse méritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le +Doyen de Killerine_ est peut-être de tous les romans de Prévost celui où +se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne compose pas avec +une idée ni suivant un but; il se laisse porter à des événements +qui s'entremêlent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui, +là-dessus, serpentent comme les rivières aux contours des vallées. +Chez lui, le plan des surfaces décide tout; un flot pousse l'autre; +le phénomène domine; rien n'est conçu par masse, rien n'est assis ni +organisé. + +_Le Pour et Contre_, «ouvrage périodique d'un goût nouveau, dans lequel +on s'explique librement sur ce qui peut intéresser la curiosité du +public en matière de sciences, d'arts, de livres, etc., etc., +sans prendre aucun parti et sans offenser personne,» demeura +consciencieusement fidèle à son titre. Il ressemble pour la forme aux +journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et +de soigné, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur. +Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc, +continuateur de Prévost, ne doivent pas être mis sur son compte. La +littérature anglaise y est jugée fort au long dans la personne des plus +célèbres écrivains; on y lit des notices détaillées sur Roscommon, +Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et +copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et +d'une comédie de Steele. Prévost avait étudié sur les lieux, et admirait +sans réserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son +théâtre. Les ouvrages, alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin, +de Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure +qu'ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours sur un +fonds de bienveillance; on sent quelle préférence secrète il accordait +aux anciens, à D'Urfé, même à mademoiselle de Scudéry, et quel regret il +nourrissait de _ces romans étendus, de ces composés enchanteurs_; mais +il n'y a trace nulle part de susceptibilité littéraire ni de jalousie +de métier. Il ne craint pas même à l'occasion (générosité que l'on aura +peine à croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux +ses confrères, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand +Prévost a eu à parler de lui-même et de ses propres livres, il l'a fait +de bonne grâce, et ne s'est pas chicané sur les éloges. Je trouve, +dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se +termine ainsi: «.... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le +lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes +disgrâces qui arrivent à cette fille corrompue!... Au reste, le +caractère de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis +rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni +réflexions sophistiques; c'est la nature même qui écrit. Qu'un auteur +empesé et fardé paroît fade en comparaison! Celui-ci ne court point +après l'esprit ou plutôt après ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un +style laconiquement constipé, mais un style coulant, plein et expressif. +Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies +et des sentiments naturels[99].» Une ou deux fois Prévost fut appelé sur +le terrain de la défense personnelle, et il s'en tira toujours avec +dignité et mesure. Attaqué par un jésuite du _Journal de Trévoux_ au +sujet d'un article sur Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites +sentirent leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva +avec plus de verdeur les calomnies de l'abbé Lenglet-Dufresnoy; mais sa +justification morale l'exigeait, et on doit à cette nécessité heureuse +quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les +événements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionné encore et ce qui +résulte, quoique plus vaguement, du même passage, c'est que, depuis son +séjour en Hollande, Prévost n'avait pas été guéri de cette inclination +à la tendresse d'où tant de souffrances lui étaient venues. Sa figure, +dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle protestante d'une +haute naissance, qui voulait l'épouser. _Pour se soustraire à cette +passion indiscrète_, ajoute son biographe de 1764, Prévost passa en +Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on +a droit de conjecturer qu'il ne se défendait qu'à demi contre une si +furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accusé de s'être laissé +enlever par une belle: Prévost répondit que de tels enlèvements +n'allaient qu'aux _Médor_ et aux _Renaud_, et il exposa en manière de +réfutation le portrait suivant, tracé de lui par lui-même: «Ce _Médor_, +si chéri des belles, est un homme de trente-sept à trente-huit ans, +qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens +chagrins; qui passe quelquefois des semaines entières dans son cabinet, +et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à l'étude; qui cherche +rarement les occasions de se réjouir; qui résiste même à celles qui lui +sont offertes, et qui préfère une heure d'entretien avec un ami de +bon sens à tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps +agréables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation, +mais peu galant; d'une humeur douce, mais mélancolique; sobre enfin et +réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement, sans examiner si ce +portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse.» + +[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance +qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y +parle, deux pages plus loin, de la _Bibliothèque des Romans_ de Gordon +de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout +à fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacré à une défense +personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais on doit croire +que Prévost, alors en Angleterre, ne parla la première fois de la +_Bibliothèque des Romans_ que d'après quelques renseignements et sans +l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'éloge, qui ne dément +pas la paternité présumée, ce numéro où il est question de _Manon +Lescaut_ fait partie d'une série dont Prévost s'est avoué le rédacteur. +Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas écrit ainsi, sans plus de +façon, des articles d'éloges sur ses propres romans?] + +_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de +faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de romans; l'histoire +de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un +savant Anglais, M. Hooker, s'était plu, dans un journal de son pays, +à développer une comparaison ingénieuse de l'antique retraite de +Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au +temps de Céladon. Cassiodore déjà vieux, comme on sait, et dégoûté de la +cour par la disgrâce de Boëce, se retira au monastère de Viviers, qu'il +avait bâti dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux à +l'étude des anciens manuscrits, surtout à celle des saintes Lettres, à +la culture de la terre et à l'exercice de la piété. Prévost s'étend avec +complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est +évidemment son idéal qu'il retrouve dans ce monastère de Cassiodore; +c'est son Saint-Germain-des-Prés, son La Flèche, mais avec bien +autrement de soleil, d'aisance et d'agréments. Et quant à la +ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Céladon, que l'écrivain +anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche +aucunement, car il est persuadé, dit-il, «que dans l'_Arcadie_ et dans +le pays de Forez, avec des principes de justice et de charité, tels que +la fiction les y représente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose +aux habitants, il ne leur manquoit que les idées de religion plus justes +pour en faire des gens très-agréables au Ciel[100].» + +[Note 100: On peut lire à ce sujet une gracieuse lettre de +Mademoiselle, cousine de Louis XIV, à madame de Motteville, où elle +trace à son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent +également de l'_Astrée_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant à +l'idéal de Prévost d'après Cassiodore, par un couvent de carmélites +qu'elle exige dans le voisinage.] + +Après six années d'exil environ, Prévost eut la permission de rentrer en +France sous l'habit ecclésiastique séculier. Le cardinal de Bissy qui +l'avait connu à Saint-Germain, et le prince de Conti, le protégèrent +efficacement; ce dernier le nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la +vie paisible, et désormais au-dessus du besoin, Prévost, jeune encore, +partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les +soins de la société brillante où il se délassait. Le travail d'écrire +lui était devenu si familier que ce n'en était plus un pour lui: il +pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation. +Nous devons dire que les écrits volumineux dont est remplie la dernière +moitié de sa carrière se ressentent de cette facilité extrême dégénérée +en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de +Richardson, de Hume ou de Cicéron qu'il entreprenne; que ce soit une +_Histoire de Guillaume-le-Conquérant_ ou une _Histoire des Voyages_, +c'est le même style agréable, mais fluidement monotone, qui court +toujours et trop vite pour se teindre de la variété des sujets. Toute +différence s'efface, toute inégalité se nivelle, tout relief se polit +et se fond dans cette veine rapide d'une invariable élégance. Nous +ne signalerons, entre les productions dernières de sa prolixité, que +l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'idée est aussi +délicate qu'indéterminée. Une jeune Grecque d'abord vouée au sérail, +puis rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa +maîtresse, résistant à l'amour de son libérateur, et n'étant peut-être +pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-être_ surtout, +adroitement ménagé, que rien ne tranche, que la démonstration environne, +effleure à tout moment et ne parvient jamais à saisir; il y avait là +matière à une oeuvre charmante et subtile dans le goût de Crébillon +fils: celle de Prévost, quoique gracieuse, est un peu trop exécutée au +hasard[101]. Prévost vivait ainsi, heureux d'une étude facile, d'un monde +choisi et du calme des sens, quand un léger service de correction de +feuilles rendu à un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y eût +songé, et l'envoya encore faire un tour à Bruxelles. Cette disgrâce +inattendue fut de courte durée et ne lui valut que de nouveaux +protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti, +qui l'occupa aux matériaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier +Daguesseau, de son côté, le chargea de rédiger l'_Histoire générale des +Voyages_[102]. Son désintéressement au milieu de ces sources de faveur et +même de richesse ne se démentit pas; il se refusait aux combinaisons qui +lui eussent été le plus fructueuses; il abandonnait les profits à son +libraire, avec qui on a remarqué (je le crois bien) qu'il vécut toujours +en très-bonne intelligence. Je crains même que, comme quelques gens de +lettres trop faciles et abandonnés, il ne se soit mis à la merci du +spéculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux +poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achetée à +Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa perspective d'avenir ici-bas, +l'horizon borné et riant auquel il méditait de confiner sa vieillesse. +Il s'y rendait un jour seul par la forêt (23 novembre 1763), quand une +soudaine attaque d'apoplexie l'étendit à terre sans connaissance. Des +paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant +mort, un chirurgien ignorant procéda sur l'heure à l'ouverture. Prévost, +réveillé par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans +d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, écrit de sa +main, qui contenait ces mots: + +Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite: + +1° L'un de raisonnement:--la Religion prouvée par ce qu'il y a de +plus certain dans les connaissances humaines; méthode historique et +philosophique qui entraîne la ruine des objections; + +2° L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien +de la foi depuis l'origine du Christianisme; + +3° Le troisième de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la +société. + +Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Cléveland_, cette vie +romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature à la génération +pâlissante, mais noble encore, qui suivit immédiatement et acheva +l'époque de Louis XIV. C'est un écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe, +un _l'abbé Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de +Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de +Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de +sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne s'en inquiète pas; +pour tout musicien, elle a le mélodieux Rameau. Du fond de ce déclin +paisible, Prévost se détache plus vivement qu'aucun autre. Antérieur +par sa manière au règne de l'analyse et de la philosophie, il ne +copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un +formidable prédécesseur; son genre est une invention aussi originale que +naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de +l'autre siècle, la gloire qu'il se développe ne rappelle que lui. +Il ressuscite avec ampleur, après Louis XIV, après cette précieuse +élaboration de goût et de sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de +Scudery avaient prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle +encore trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint souvent +et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature humaine; il +tient dans la série des peintres du coeur et des moralistes aimables une +place d'où il ne pourrait disparaître sans qu'on aperçût un grand vide. + +Septembre 1831. + +[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De +Launay) à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que +vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aïssé en a donné +l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre +ans quand on l'amena en France.» Mademoiselle Aïssé, mademoiselle De +Launay, l'abbé Prévost, trois modèles contemporains des sentiments les +plus naturels dans la plus agréable diction!] + +[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait +précédemment donné à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les +premiers volumes de _Cléveland_ que sous la condition expresse que +Cléveland se ferait catholique au dernier volume.] + +[Note 103: Jean-Jacques, dont c'était aussi le voeu, mais qui ne s'y +tenait pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l'abbé +Prévost chez leur ami commun Mussard, à Passy; il en parle dans ses +_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret +pour les moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les +amis distingués que s'était faits l'excellent Mussard: «A leur tête, +dit-il, je mets l'abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont +le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait +rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages.» Il est +permis de croire que l'abbé Prévost avait eu autrefois ce _coloris_ de +conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.] + + +Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre: +_L'Abbé Prévost et les Bénédictins_, dans les _Derniers Portraits_; et, +dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le +Buste de l'abbé Prévost_. + + + +M. ANDRIEUX + +M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes +d'une génération littéraire qui eut bien son prix et sa gloire. Né à +Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de +langue que s'il était né à Reims, à Château-Thierry ou à deux pas de la +Sainte-Chapelle. Ayant achevé ses études et son droit à Paris avant la +Révolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir, à composer pour +le théâtre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de +sensibilité coulante et facile que le premier, avec bien moins de +saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, _emunctae +naris_, plus nourri de l'antiquité, avec plus de critique enfin et de +goût que tous deux, il préluda par _Anaximandre_, bluette grecque, de ce +grec un peu _dix-huitième siècle_, qu'_Anacharsis_ avait mis à la mode; +en 1787, il prit tout à fait rang par les _Étourdis_, le plus aimable et +le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le véritable rôle de +M. Andrieux, sa véritable spécialité, au milieu de cette gaie et douce +amitié qui l'unissait à Ducis, Collin et Picard, c'était d'être leur +juge, leur conseiller intime, leur Despréaux familier et charmant, +l'arbitre des grâces et des élégances dans cette petite réunion, +héritière des traditions du grand siècle et des souvenirs du souper +d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait rayé de l'ongle un mot, une pensée, +une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien à redire; +Collin obéissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas eût manqué d'un +si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-même en vers +grondants et mâles qui rappellent assez la veine de Corneille: + + J'ai besoin du censeur implacable, endurci, + Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi; + C'est à toi de régler ma fougue impétueuse, + De contenir mes bonds sous une bride heureuse, + Et de voir sans péril, asservi sous ta loi, + Mon génie, encor vert, galoper devant toi. + Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide, + Imposer à ma muse une marche timide. + Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser, + Sachant marcher son pas, sache aussi s'élancer. + Loin de nous le mesquin, l'étroit et le servile! + Ainsi, comme à Collin, tu pourras m'être utile. + +[Note 104: Un jour il disait à propos de Suard: «Sa préface de La +Bruyère, c'est son Cid.» On peut retourner cet agréable mot. Le Cid +d'Andrieux, ce sont ses _Étourdis_; il y laissa presque tout son +aiguillon.] + +C'était en général à la diction que se bornait cette surveillance +de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les +questions plus élevées et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit; +quelques maximes générales, quelques préceptes de tradition suffisaient; +mais on savait alors en diction, en fait de vrai et légitime langage, +mille particularités et nuances qui vont se perdant et s'oubliant +chaque jour dans une confusion, inévitable peut-être, mais certainement +fâcheuse. M. Andrieux était maître consommé pour l'appréciation de +ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie +française la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que très-court et +très-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un +chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Béranger, un brin de thym +à côté du brin de serpolet. On voit dans une pièce fugitive à son ami +Deschamps, auteur de _la Revanche forcée_, quelle différence essentielle +l'habile connaisseur établit entre Grécourt et Chaulieu, et même entre +Bernis et Grécourt. Si ces distinctions, que nous sentons à peine +aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et +insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _à-peu-près_, dont on +ne se rend plus compte, sont un symptôme invariable de décadence en +littérature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idées plus larges, de +théories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-être à ce +sujet des littératures qui se décomposent, comme des corps organiques en +dissolution, lesquels donnent alors accès en eux par tous les pores aux +éléments généraux, l'air, la lumière, la chaleur: ces corps humains et +vivants étaient mieux portants, à coup sûr, quand ils avaient assez +de loisir et de discernement pour songer surtout à la décence de la +démarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et à la beauté +des ongles. + +Dans les changements proposés pour _Polyeucte_ et _Nicomêde_, et où il +ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se +montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission +d'ôter, en soufflant, quelques grains de poussière à son beau cothurne. +Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux +dans ses proportions vraies, et le doux air d'espièglerie qui s'y mêle +n'y messied pas. + +M. Andrieux avait donc reçu en naissant un grain de notre sel attique, +une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement à profit, +il les a sagement ménagés jusqu'au bout. Il était érudit, studieux avec +friandise, intimement versé dans Horace, dont il donnait d'agréables et +familières traductions, sachant tant soit peu le grec, et par conséquent +beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps: +car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et, +quelques années plus tard, la génération littéraire suivante, dite +_littérature de l'Empire_, et dont était M. de Jouy, sut à peine le +latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que +d'être né dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce +qui était germanique, avait moins de répugnance pour la littérature +anglaise, et il la posséda, comme avait fait Suard, par le côté +d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poëtes du siècle +de la reine Anne. + +À partir de 1814, M. Andrieux professa au Collége de France, comme, +depuis plusieurs années déjà, il professait à l'intérieur de l'École +Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aimés de la +jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute +sa vie. Nous serions peu à même d'en parler au long, les ayant trop +inégalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant été imprimé +jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M. +Andrieux y déploya dans un cadre plus général les qualités précieuses +de critique, de finesse délicate, de malice inoffensive et ingénieuse, +qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers +avaient joui. Sincèrement bonhomme, quoiqu'il affectât un peu cette +ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien +dites, causeur toujours écouté [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant +par le ton ou l'à-propos les vérités et les conseils qui, sur ses +lèvres, n'étaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent +qui pouvait sembler de médiocre haleine, ce que bien des talents plus +forts ont trouvé trop long et trop lourd; il a fourni une carrière non +interrompue de dix-huit années de professorat; et, comme il le disait +lui-même à sa dernière leçon, il est mort presque sur la brèche. + +[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain à propos de cette voix +faible de M. Andrieux, qui n'était qu'un filet et qu'un souffle: «Il se +fait entendre à force de se faire écouter.»] + +Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il +avait du bon comédien; il lisait en perfection, avec un art infini, il +jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une +mimique qui n'était qu'à lui, il tenait son auditoire en suspens, il +excellait à mettre en scène et comme en action de petits préceptes, de +jolis riens qui ne s'imprimeraient pas. + +Dans les querelles littéraires qui s'étaient élevées durant les +dernières années, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait être douteuse; +cette opinion lui était dictée par ses antécédents, ses souvenirs, la +nature de son goût, les qualités qu'il avait, et aussi par l'absence de +celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'altérait +jamais, même en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les +innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il +aurait raillé M. Poinsinet, en homme de grâce et d'urbanité; point de +gros mot ni de tonnerre. + +M. Andrieux est resté fidèle, toute sa vie, aux doctrines philosophiques +et politiques de sa jeunesse. Il mêlait volontiers à son enseignement +des préceptes évangéliques qui rappelaient la manière morale de +Bernardin de Saint-Pierre: il prêchait l'amour des hommes et +l'indulgence, comme il convenait à l'ami de Collin l'optimiste, du bon +Ducis, et au peintre d'Helvétius. Politiquement, M. Andrieux a fait +preuve d'une constante fermeté qui ne s'est jamais démentie, soit au +fort de la Révolution où il se maintint par d'excès, soit au sein du +Tribunal où il lutta contre l'usurpation despotique et mérita d'être +éliminé, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa +délicatesse un peu frêle et son aménité extrême furent toujours exemptes +de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des +principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractère, et plus +fort peut-être que son talent; mais ce talent lui-même était rare. M. +Andrieux avait reçu un don peu abondant, mais distingué et précieux; +il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la +littérature française, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _goût_. + +17 mai 1833. + +[Note 106: Il écrivait à M. Parent-Réal, son ancien collègue +au Tribunal, le 20 novembre 1831: «Nous avons vu quarante ans de +révolutions: pensez-vous que nous soyons à la fin? Nous avons vu aussi +tous les gouvernements qui se sont succédé l'un après l'autre, être +aveugles, égoïstes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils +tombés.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime +innocente, est livrée, comme Prométhée, au bec éternel des vautours.» +Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le +discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il prononça à l'Académie +française, en venant y succéder à l'aimable auteur des _Étourdis_: «M. +Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux +hommes d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande +considération, content de son siècle, content de voir la Révolution +française triomphante sans désordres et sans excès.» M. Andrieux, à tort +ou à raison, était moins optimiste que son spirituel panégyriste ne l'a +cru.] + + + + +M. JOUFFROY + +Il y a une génération qui, née tout à la fin du dernier siècle, encore +enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est émancipée et a pris la robe +virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette génération dont l'âge +actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalité lutta, sous +la Restauration, contre l'ancien régime politique et religieux, occupe +aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Académies, les sommités +du pouvoir ou de la science. La Révolution de 1830, à laquelle cette +génération avait tant poussé par sa lutte des quinze années, s'est faite +en grande partie pour elle, et a été le signal de son avénement. Le gros +de la génération dont il s'agit constituait, par un mélange d'idées +voltairiennes, bonapartistes et semi-républicaines, ce qu'on appelait le +libéralisme. Mais il y avait une élite qui, sortant de ce niveau de bon +sens, de préjugés et de passions, s'inquiétait du fond des choses et du +terme, aspirait à fonder, à achever avec quelque élément nouveau ce +que nos pères n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexpérience des +commencements. Dans l'appréciation philosophique de l'homme, dans la vue +des temps et de l'histoire, cette jeune élite éclairée se croyait, non +sans apparence de raison, supérieure à ses adversaires d'abord, et aussi +à ses pères qui avaient défailli ou s'étaient rétrécis et aigris à la +tâche. Le plus philosophe et le plus réfléchi de tous, dans une de ces +pages merveilleuses qui s'échappent brillamment du sein prophétique +de la jeunesse et qui sont comme un programme idéal qu'on ne remplit +jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette élite écrivait +en 1823[107]: «Une génération nouvelle s'élève qui a pris naissance au +sein du scepticisme dans le temps où les deux partis avaient la parole. +Elle a écouté et elle a compris... Et déjà ces enfants ont dépassé leurs +pères et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait +pressentir à eux: ils s'attachent à cette perspective ravissante avec +enthousiasme, avec conviction, avec résolution... Supérieurs à tout +ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni par le fanatisme +renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la société... Ils +ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque; ils +comprennent ce que leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans +corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, et +ils le savent parce qu'ils sont venus à propos.» + +[Note 107: L'article, écrit en 1823, n'a été publié qu'en 1825, dans +_le Globe_.] + +Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions +citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le +plus général assurément qui ait formulé les espérances de la jeune élite +persécutée, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble, +encore plus que le dogme politique; il annonçait en termes expressifs la +religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui +ne s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du +saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables travaux +historiques, appliqués soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit à l'époque +moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points +ces prétentions de la génération nouvelle, qui visait à expliquer et à +dominer le passé, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fondé en +1824, vint opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par +son vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre des +travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés sans cela. Sur +la masse constitutionnelle et libérale, fonds estimable mais assez peu +éclairé de l'Opposition, il s'organisa donc une élite nombreuse et +variée, une brillante école à plusieurs nuances; philosophie, histoire, +critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée +avait ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien que +sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération un peu +plus récente, et, à d'autres égards, trop différente de celle que +nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la +Restauration, et grâce aux travaux et aux luttes enhardies de cette +jeunesse déjà en pleine virilité, le spectacle de la société française +était mouvant et beau: les espérances accrues s'étaient à la fois +précisées davantage; elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce +premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient, +en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir +restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour qu'il y eût place +encore à de vastes projets, à d'héroïques pressentiments. On allait à +une révolution, on se le disait; on gravissait une colline inégale, sans +voir au juste où était le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut +de ce sommet, et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là +l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à coup sûr, ce +qu'on verrait alors, même au prix des périls, serait grand et consolant. +On accomplirait la dernière moitié de la tâche, on appliquerait la +vérité et la justice, on rajeunirait le monde. Les pères avaient dû +mourir dans le désert, on serait la génération qui touche au but et +qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le +dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi +au détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut +l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion. +Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner la vue, lorsque +l'étonnement et le tumulte de la victoire furent calmés, quand la +poussière tomba peu à peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant +soi eut cessé de remplir les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de +plaine, une plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière +colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment comme +dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée, déconcertée, éparse. +Plusieurs qu'on réputait des meilleurs firent comme la masse, et +prétendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, à ceux qui avaient +espéré mieux, que ce ne serait pas cette génération si pleine de +promesses et tant flattée par elle-même, qui arriverait. + +Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social qu'elle +présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre; mais on +reconnaît même que la plupart, détournés ou découragés depuis lors, ne +donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles +et de monuments de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués, +remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne +et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs du premier +mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse +devenir le signe représentatif, par excellence, de sa génération: soit +que, dans ces partages des grandes renommées aux dépens des moyennes, il +se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que +les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet parmi +ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement parler, +un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans +l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui intercepte et +atténue ce qui, en d'autres temps, eût été du vrai génie. + +Cependant, si de plus près, et sans se borner aux résultats extérieurs +qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidèlement, on examine et +l'on étudie en eux-mêmes les esprits distingués[108] dont nous parlons, +que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture +de pensée! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors +supérieurs à leur oeuvre, à leur action! On se demande ce qui les +arrête, pourquoi ils ne sont ni plus féconds, eux si faciles, ni plus +certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une énigme, ces +belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui +méritent le plus l'étude et qui appellent longtemps le regard par +l'étendue, la sérénité et une sorte de froideur, au premier aspect, +immobile, apparaît surtout M. Jouffroy, celui-là même dont nous avons +signalé le premier manifeste éloquent. Dans une génération où chacun +presque possède à un haut degré la facilité de saisir et de comprendre +ce qui s'offre, son caractère distinctif, à lui par-dessus tous, est +encore la compréhension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit +quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les +esprits distingués de notre siècle, de celle de toutes les qualités +qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'étendue_, il faut +croire que, sur la montagne du Jura où il est né, un air plus vif, un +ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure reculé l'horizon et +fait un spectacle spacieux dans son âme comme dans sa Prunelle. + +[Note 108: Le mot _distingué_, qui revient fréquemment dans cet +article et qui s'applique si bien à la génération qu'on y représente, a +commencé d'être pris dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, à partir +de la fin du XVIIe siècle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au +vieux Saint-Évremond: «S'il (_votre recommandé_) est amoureux du mérite +qu'on appelle ici _distingué_, peut-être que votre souhait sera rempli; +car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.» +Il paraît toutefois que ce mot _distingué_ pris absolument, et sans être +déterminé par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'était +pas encore pleinement autorisé à la fin du XVIIIe siècle. Je trouve +dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre +là-dessus, tirée du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand +à mademoiselle Émilie d'Ursel, âgée de cinq ans_. Dans des observations +qui suivent, on répond fort bien à ce _gentilhomme flamand_, un peu +puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des écrits +ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyère, qui font fortune quelque +temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit; +et à propos de _distingué_ tout court qui choquait alors beaucoup de +gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par +d'assez bonnes raisons: «On parle d'un peintre et on dit que c'est un +homme _distingué_: on sait bien que ce doit être par ses tableaux; +pourquoi sera-t-on obligé de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbé Delille +est un homme de lettres _distingué_, est-il quelque Français qui s'avise +de me demander par quoi? + +«Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingué_, absolument, comme on +dit un homme _supérieur_? car ce dernier indique une relation même plus +immédiate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les +mots qui n'ont été employés d'abord qu'avec des régimes s'en séparent +ensuite et conservent un sens très-précis, très-clair, même en restant +tout seuls.»--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de +l'Académie française.] + +L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de +large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifié, +voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se déclare +à la première observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages +lentes et pleines, soit qu'on assiste au développement continu et +régulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence à un miroir +presque plan, très-légèrement concave, qui a la faculté de s'égaler aux +objets devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous +sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs à +facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant en saillie +qu'une étroite portion de l'objet à la fois; ce n'est pas de ces miroirs +ardents, trop concentriques, d'où naît bientôt la flamme. Car il y a +aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en présence de +l'objet. Elles ne se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles +l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y +laissent d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde, +est sujet à cette manière. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_ +l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de +longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui +des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien +lent. + +A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux +manières. Tout esprit est plus ou moins armé, en présence des idées, +du bouclier ou miroir de la réflexion, et du glaive de l'invention, de +l'action pénétrante et remuante: réfléchir et oser. Le génie consiste +dans l'alliance proportionnée des deux moyens, avec la prédominance +d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première +période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse et +ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille éclairs, +quand il tranchait cette périlleuse question, _Comment les Dogmes +finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits, +laquelle a reçu chez lui une application plus prompte, c'est dans le +miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par +degrés replié et qu'il se déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir +en son sein est devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais, +d'une sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de Nantua +dans ses montagnes. + +Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur imprime +une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au lieu de la chaleur +naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire que l'intelligence +exclusivement étalée décolore le monde, en refroidit le tableau et est +trop sujette à le réfléchir par les aspects analogues à elle-même, par +les pures abstractions et idées qui s'en détachent comme des ombres. + +Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne pas +tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas suffisamment +certains points de la réalité, même dans la sphère de l'esprit. Le +tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonté et de +pensée pénétrante dont nous avons parlé, se réfléchissent assez peu et +tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont +réellement de valeur et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir +agi beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le glaive +devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place à distance +a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, Or, M. Jouffroy, dans ses +lucides et placides représentations d'intelligence, en est venu souvent +à ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes +par les hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un génie +individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales l'atteint +peu. Il est trop question avec lui, au point de vue où il se place, de +se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, à l'heure la plus +ardente de sa jeunesse, peignant la noble élite dont il faisait partie, +écrivait: «L'espérance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les +apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du +monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, par une +providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces +deux images impérissables de la Divinité, sans lesquelles le monde ne +saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs coeurs pour revivre +par eux et pour rajeunir l'humanité.» + +Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme que nous +nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si supérieures +à leur action et à leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans +l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui coupe et +atténue des talents, capables en d'autres époques de monter au génie, et +quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose +qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, qu'un +même fait diversement exprimé; car cette étendue si précoce, cette +intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, faire et accueille +tour à tour ou à la fois toutes choses, est l'inverse de la +concentration nécessaire au génie, qui, si élargi qu'il soit, tient +toujours de l'allure du glaive. + +Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre l'homme, et nous +n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie, de son rôle dans la +science, de la méthode qu'il y apporte, et des résultats dont il peut +l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits +réguliers sur lesquels notre incompétence est grande; d'autres les +traiteront ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable +article[109], a entamé, avec le philosophe et le psychologiste, une +discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait +également. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous +affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble +et nécessaire exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer +pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est +perpétuellement à recommencer pour chaque génération depuis trois mille +ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts +lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos +têtes à leur vrai point les questions éternelles, mais elle ne les +résout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités +de détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais +dans la prétention principale qui la constitue, et qui s'adresse à +l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai +à peu près comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: «Pourvu que ce +soit exprimé à merveille, et qu'il y ait bien des vérités, de saines et +précieuses observations de détail, il m'est égal à bord de quel système +et à la suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est donc +pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode des faits de +conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son +modeste ami M. Damiron, s'est installé à demeure dans la psychologie +d'abord conquise, sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin, +et qui y règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé, +ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons en +M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui, +l'écrivain, le penseur, une des figures intéressantes et assez +mystérieuses qui nous reviennent inévitablement dans le cercle de notre +époque, un personnage qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude +contemplative, une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver. + +[Note 109: _Revue encyclopédique_.] + +[Note 110: _Revue du Progrès social_.] + +[Note 111: Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai +de la psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à +part un certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on +en peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur +et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à +recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur +à la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord +d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans +l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son +illusion est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment +d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de +l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson, +c'est sa propre image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre +ébranlement, tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir +n'est déjà plus.] + +M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets près de +Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale +de cultivateurs. Son grand-père, qui vécut tard, et dont la jeunesse +s'était passée en quelque charge de l'ancien régime, avait conservé +beaucoup de solennité, une grandeur polie et presque seigneuriale dans +les manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et du +père de M. Jouffroy restèrent _indivis_, malgré l'absence de l'oncle qui +était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit ses premières études à +Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle prêtre; de là il partit pour +Dijon, où il suivit le collége sans y être renfermé, lisant beaucoup à +part des cours, et se formant avec indépendance. Il avait un goût marqué +pour les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de l'École +Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut frappé de son +savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, ses manières simples +et franches, une sorte de rudesse âpre qu'il n'avait pas dépouillée, +tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui +était fier d'en être; ses camarades lui donnèrent le sobriquet de +_Sicambre_. Ses premiers essais à l'École attestaient une lecture +immense, et particulièrement des études historiques très-nourries. Un +grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de l'École; les +élèves provinciaux, entrés l'année précédente, MM. Dubois, Albrand aîné, +Cayx, etc., s'étaient mis en devoir de lutter avec les élèves parisiens, +jusque-là en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, +Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer +en bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour eux à +des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution de +1814 pour qu'une spécialité philosophique pût être créée au sein de +l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière et Boyer-Collard n'avaient +professé qu'à la Faculté des Lettres, mais aucun enseignement +philosophique approprié ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en +1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent +ses premiers disciples. + +Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré sa +vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la philosophie; je me +le suis demandé toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou +descriptives où sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu +traiter de l'Art et du Beau avec une délicatesse si sentie et une +expansion qui semble augmentée par l'absence, _ripae ulterioris amore_, +ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matières qu'il +déduit avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'âme +sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exilé. Mais +non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi +de toutes ses facultés cachées, si quelques portions pittoresques ou +passionnées restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait +évidemment pour cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous +osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le +génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination +platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait à son gré les +horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le +bien, il a pris sa science au sérieux et a voulu que rien de téméraire +et de hasardé n'y restât. La réserve a empiété de jour en jour sur +l'audace. En proie durant quinze années à cet inquiétant problème de +la destinée humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses +conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calmé, mais +il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, mais quelque +chose en lui a regretté la flamme, et son regard paraît souffrant. Nous +disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mérite +moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une +contrition. + +Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs +des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout +simplement que ces jeunes philosophes n'étaient pas bonapartistes, et +qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable à la pensée +que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo +Ortis, inséré au _Courrier Français_ en 1819, je trouve exprimé à nu, et +avec une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition aux +conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer l'épée que +pour défendre ou conquérir son indépendance. S'il attaque ses voisins +pour les soumettre à son pouvoir, il se déshonore; s'il envahit leur +territoire sous le prétexte d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se +trompe lui-même. Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir, +est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la plus +injuste. + +«L'amour de la liberté commença la Révolution française; l'Europe, +désavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son +admiration. Mais bientôt les applaudissements cessèrent. La justice +avait été foulée aux pieds par les factions; la liberté devait périr +avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques +années, pour accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir +d'instrument à l'établissement du despotisme. + +«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et +l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée française devait être +plantée sur la frontière délivrée, pour avertir l'Europe de notre +justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie. +Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, +mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.» + +Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il ne le sentait +pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une première invasion et à la +menace d'une seconde. Ses craintes réalisées, et dans toute l'amertume +du rôle de vaincu, il reprit avec ses amis les études philosophiques; un +sentiment exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils +étaient dans leur période stoïque, dans cette période de Fichte, par +où passent d'abord toutes les âmes vertueuses. M. Jouffroy gagna le +doctorat avec deux thèses remarquables, l'une sur _le Beau et le +Sublime_, et l'autre sur _la Causalité_. A partir de 1816, il devint +maître de conférences à l'École, et fut en même temps attaché au collège +Bourbon jusqu'en 1822, époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École, +le destitua aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de +l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements +avec ses amis dispersés en province, avec MM. Damiron et Dubois +particulièrement, qu'on avait envoyés à Falaise, et ensuite avec ce +dernier, à Limoges. C'étaient souvent des saillies d'imagination +philosophique, non pas sur un tel point spécial et borné, mais sur +l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle +des planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre +en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus +aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu l'homme qui plus +tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a pu s'empêcher de lancer +ses ingénieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre +plusieurs leçons de son cours à la question de _la vie antérieure_. +C'étaient encore, dans cette correspondance, des retours de désir vers +le pays natal, vers la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin +de peindre à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels +dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, +la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les +balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin +ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans +la tempête, les tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous +de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut +de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que +les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés, et prient Dieu +pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?» + +En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré, et toute +sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, placé alors +à Besançon, et lui-même atteint de cruelles douleurs et pertes +domestiques, y cherchait un allégement dans l'entretien de l'amitié et +dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a +écrit et a bien voulu nous lire un récit de cette époque de sa vie où +son âme et celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel +morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où revivent +à côté des circonstances individuelles les émotions religieuses et +politiques d'alors, serait la révélation biographique la plus directe, +tant sur les deux amis que sur toute la génération d'élite à laquelle +ils appartiennent. Mais il faut se borner à une pâle idée. Après avoir +reconnu et salué le toit patriarcal, le bois de sapins en face, à +gauche, qui projette en montant ses _funèbres ombres_, avoir foulé la +mousse épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être +assis derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le +berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis de se +donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les +montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;--car c'était tout au plus si +ce dernier les avait, en venant, aperçues de loin à l'horizon dans la +brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami +un matin, dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les +prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle est le +point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa source. En montant par +un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus +haut sans rien découvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte +au plateau du sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M. +Dubois, à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes les Alpes, +comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!» L'amphithéâtre +glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Léman, dans un coin la +Savoie rabaissée au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel +que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la +vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières, +voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus +familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de +l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il reportait son regard +avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant, et tantôt sur le +visage ébloui; il était comme satisfait de sa lente démonstration si +magnifiquement couronnée, il était satisfait de sa montagne. A quelques +pas en avant, un pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton, +semblait aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe en fut +vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que voilà toutes les mêmes +impressions que dans les nôtres.»--Les images nombreuses et si belles +dans la bouche de M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de +cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant discours +sur _la Destinée humaine_: «Le pâtre rêve comme nous à cette infinie +création dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans +cette chaîne d'êtres dont les extrémités lui échappent; entre lui et les +animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui +arrive de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux, il n'y +aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son propre droit, +de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornée, +il a l'audace de poser au Créateur cette haute et mélancolique question: +Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?» +Dans ses leçons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont été nulle part +recueillies, M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée: «Tout +parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le minéral le plus +informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mystérieux; et ce +langage, le pâtre, dans sa solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant +et plus que le savant et le philosophe, autant que le poëte!» + +Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'étant +adressé au pâtre pour le choix d'un certain sentier, le pâtre, sans +sortir de son silence, fit signe du bâton et rentra dans son immobilité. +Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur +la Dôle, qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa +contemplation avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse une +forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'étais souvent +figuré, en effet, sur un plateau élevé des montagnes, avec moins de +soleil, il est vrai, avec un horizon moins meublé de réalités et +d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son +cours sur _la Destinée humaine_, où il semblait n'indiquer qu'à peine +aux jeunes âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors +lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de décembre +1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement amoureux du désert +et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans +verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse +à ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au +bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.» + +Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il +envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement les lieux, c'est par +masses et formes générales, sans scrupule des détails, et avec une sorte +de vérité ou d'illusion toujours majestueuse. «Les événements, a-t-il +dit quelque part, sont si absolument déterminés par les idées, et les +idées se succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la seule +chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de se croiser les bras +et de regarder s'accomplir des révolutions auxquelles les hommes peuvent +si peu.» Voilà tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, +regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la +Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de M. Jouffroy. +Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinaï dans sa +jeunesse, sa mystérieuse montagne où la destinée s'est comme offerte aux +yeux, mieux éclairée seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul +ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres, +n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment +envolé. + +Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter la scène, +de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait là un vieux +capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, révolutionnaire de +vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le +premier dans le sentier indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir +peine à se détacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait +de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce capitaine +voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe le bon sens +goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf et profond. + +Quelquefois, à travers leurs courses de la journée, il arrivait aux deux +amis de passer à diverses reprises la frontière; ils se sentaient plus +libres alors, soulagés du poids que le régime de ce temps imposait aux +nobles âmes, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un +défi et une espérance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque +éteints, qu'avaient allumés les bergers, ils s'asseyaient auprès, et M. +Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les +irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassées de bois vert, +la Providence avait jetés de temps à autre dans le foyer expirant des +civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au +service de sa pensée, de ces grandes images agrestes et naturelles. + +En 1821, de retour à Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercèrent l'un +sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait +philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-là, secoué tout à fait +l'autorité en matière religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses élans +politiques ce qu'aurait eu de trop métaphysique et spéculatif le cours +d'idées du philosophe. Leur santé à tous deux s'était fort altérée. +M. Jouffroy acquit dès lors cette constitution plus nerveuse et cette +délicatesse fine de complexion, si d'accord avec son âme, mais que +quelque chose de plus robuste avait dissimulée. M. Cousin s'était engagé +dans le carbonarisme et y poussait avec prosélytisme; après quelque +hésitation, les deux amis y entrèrent, mais par M. Augustin Thierry, +dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin, +Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquèrent à aucune des démonstrations +civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et à celui de Camille +Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitué; M. Dubois l'était déjà. En +1823, notre philosophe écrivait dans la solitude cet article, _Comment +les Dogmes finissent_, où éclatent la vertu et la foi frémissantes sous +la persécution, où retentit dans le langage de la philosophie comme un +écho sacré des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais élevé à une plus +grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulée; depuis il +s'est épanché, étendu, élargi, en descendant à la manière des fleuves, +dont le flot peut s'accroître, mais ne regagne plus le niveau de la +source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fondé. + +Il semble aujourd'hui, à ouïr certaines gens, que _le Globe_ n'eût pour +but que de faire arriver plus commodément au pouvoir messieurs les +doctrinaires grands et petits, après avoir passé six longues années à +s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront à leur place ces +ignorances et ces injures. M. Dubois, destitué, traduisait la Chronique +de Flodoard pour la collection de M. Guizot, écrivait quelques articles +aux _Tablettes universelles_, qui trop tôt manquèrent, se dévorait enfin +dans l'intimité d'hommes fervents, étouffés comme lui, et dans +les conversations brûlantes de chaque jour. M. Leroux, qui, après +d'excellentes études faites à Rennes au même collège que M. Dubois, +et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus +puissantes et les plus ubéreuses d'aujourd'hui, était simplement ouvrier +typographe, M. Leroux avait imaginé, avec M. Lachevardière, imprimeur, +d'entreprendre un journal utile, composé d'extraits de littérature +étrangère, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et +instructifs rassemblés avec choix. Il communiqua son cadre d'essai à M. +Dubois, qui jugea que, dans cette simple idée de magasin à l'anglaise, +il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une +portion de doctrine, y introduire les questions de liberté littéraire, +se poser contre la littérature impériale, et, sans songer à la politique +puisqu'on était en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle +et philosophique. Des deux idées combinées de MM. Leroux et Dubois, +naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue à l'occasion +de l'autre, était évidemment l'idée active, saillante et nécessaire; +aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractère de sa propre physionomie. +M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'exécution de son +projet; et toute cette matière de voyages, de faits étrangers, de +particularités scientifiques, qui occupa longtemps les premières pages +du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, était ménagée +par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M. +Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position +bien inférieure à ses rares mérites et à sa portée d'esprit; par +modestie, par fierté, cachant des convictions entières sous une bonhomie +qu'on aurait dû forcer, il s'effaça trop; quatre ou cinq morceaux de +fonds qu'il se décida à y écrire frappèrent beaucoup, mais ne l'y +assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matériel du +journal, mais en fait d'idées il y passa toujours plus ou moins pour un +rêveur. Ses opinions, afin de prévaloir, avaient besoin d'arriver par M. +Dubois[112]. + +[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la +maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements à l'égard de M. +Leroux aient changé à mesure qu'il changeait lui-même. Ce n'est plus de +sa modestie qu'il semblerait à propos de venir parler aujourd'hui. Lui +aussi il est entré à pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Océan +Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son détroit de Magellan. Nous +l'avions connu et aimé homme _distingué_, nous l'abandonnons révélateur +et prophète. Mais nous irions jusqu'à regretter de l'avoir connu et +loué, quand nous le voyons provoquer l'outrage, à propos de Jouffroy +mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de +cet homme excellent, quand nous le voyons déverser l'amertume sur +l'irréprochable et intègre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux +veut faire de Jouffroy son _précurseur_ comme il a fait de M. Cousin son +_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de répéter ici que, nonobstant toutes +les variations subséquentes, cet historique du _Globe_ reste d'une +parfaite exactitude.] + +M. Dubois s'était donc mis à l'oeuvre en septembre 1824, secondé de M. +Leroux, et moyennant les avances financières de M. Lachevardière. MM. +Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M. +Trognon travailla aussi dès les premiers numéros. Comme il y avait +exposition de peinture au début, M. Thiers se chargea d'en rendre +compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au +journal. M. Mérimée donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa +collaboration. Quelques jeunes gens, élèves distingués de MM. Jouffroy +et Damiron, entrèrent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et +Duchâtel, qui n'étaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers. +Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils étaient liés, ainsi +que leurs maîtres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-être de loin +avec M. Royer-Collard; personne dans cette réunion commençante +n'en était aux préjugés brutaux et aux déclamations ineptes du +_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, âme du journal, un vif sentiment +révolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, dès que la Censure +fut levée, cette pointe généreuse perça en toute occasion. M. de +Rémusat, le plus doctrinaire assurément des rédacteurs du _Globe_ par la +subtilité de son esprit, par ses habitudes et ses liens de société, ne +toucha longtemps que des sujets de pure littérature et de poésie; ce +qu'il faisait avec une souplesse bien élégante. M. Duvergier de Hauranne +n'avait pas à un moindre degré la préoccupation littéraire, et son zèle +spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et +d'Irlande, à des points délicats de la controverse romantique. Ce n'est +guère à M. Magnin toujours net et progressif, ou à M. Ampère survenu +plus tard et adonné aux excursions studieuses, qu'on imputera un rôle +dans la prétendue ligue. _Le Globe_ n'a pas été fondé et n'a pas grandi +sous le patronage des doctrinaires, c'est-à-dire des trois ou quatre +hommes éminents à qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M. +Lachevardière, l'idée de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voilà les +données primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs, +des proscrits de l'Université, ce furent les vrais fondateurs; la +génération des salons qui s'y joignit ensuite n'étouffa jamais l'autre. + +Le public, qui aime à faire le moins de frais possible en renommée, et +qui est dur à accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir, +tenta d'en expliquer le succès, et presque le talent, par l'influence +invisible et suprême de quelques personnages souvent cités. Ces +personnages étaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette +bienveillance, tempérée de blâme fréquent ou même d'épigrammes légères, +ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financièrement, +lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout à fait politique, M. +Lachevardière retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les +doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au +cautionnement; mais c'était un simple placement de fonds sans enjeu. +Du reste, occupés de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais +contribué de leur plume à l'illustration du journal; une seule fois, +s'il m'en souvient, M. Guizot écrivit une colonne officieuse sur un +tableau de M. Gérard; peut-être a-t-il récidivé pour quelque autre cas +analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M. +de Broglie n'y a jamais écrit. Les prétendus patrons hantaient si peu ce +lieu-là, qu'il a été possible à l'un des rédacteurs assidus de n'avoir +pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur +visage. La verdeur de certains articles allait, de temps à autre, +éveiller leur sévérité et raviver les nuances. M. Royer-Collard réprouva +hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamné, +quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-même, bien que plus +rapproché du journal par son âge et par ses amis, s'en séparait crûment +dans la conversation; il ne répondait pas de ses disciples, il censurait +leur marche, et savait marquer plus d'un défaut avec quelque trait de +cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_ +ne lui paya jamais qu'en respects. + +Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il +devint expressément politique, c'est-à-dire sous les ministères +Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermeté de ton +qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassées. Le ministère +Martignac y fut attaqué de bonne heure avec une exigence dont MM. de +Rémusat, Duchâtel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui +de s'étonner. La question des Jésuites et de la liberté absolue +d'enseignement prêta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, à une +controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le +moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Rémusat, +qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet, +durant la prison de M. Dubois, ne détourna pas un seul instant le +journal de la ligne extrême où il était lancé; vers cette fin de la +lutte, toutes les pensées n'en faisaient qu'une pour la délivrance, il +semblait même qu'il y eût dans cette rédaction du _Globe_ des vues et +des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au +début du _National_, développait sa théorie constitutionnelle, et venait +professer Delorme comme résumé de son Histoire de la Révolution, ces +articles ingénieux étaient regardés comme de purs jeux de forme et +des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire +et sociale; et ce n'était pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi, +c'était M. Duchâtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence +marquée, division au _Globe_ en quelque matière, cette dissidence +portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'école +romantique des poëtes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et +le gagner comme organe à elle; mais elle y avait des alliés et des +intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui écrit ces lignes, +penchaient plus ou moins du côté novateur en poésie; MM. Dubois, +Duvergier, de Rémusat, et l'ensemble de la rédaction, étaient en +méfiance, quoique généralement bienveillants. Tous ces petits mouvements +intérieurs se dessinèrent avec feu à l'occasion du drame de _Hernani_, +qui eut pour résultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hélas! +rapprochement littéraire, union politique, tout cela manqua bientôt. + +Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il était le philosophe +généralisateur, le dogmatique par excellence, de même que M. Damiron +était le psychologue analyste et sagace, de même que M. Dubois était +le politique ému et acéré, le critique chaleureux. Indépendamment des +articles recueillis dans le volume des _Mélanges_, M. Jouffroy en a +écrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de géographie, et y a porté +sa large manière. Il cherchait à tirer des antécédents historiques, des +conditions géographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de +leur mouvement et de leur destinée. Les résultats les plus généraux de +ses méditations à ce sujet sont consignés dans deux leçons d'un cours +particulier professé par lui en 1826 (_de l'État actuel de l'Humanité_). +Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion +active et stimulante, l'appel à l'énergie morale d'un chacun; il n'y +imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme +et le quiétisme brahmanique aux assistants éclairés, sous peine +de déchéance aveugle et de fatuité. Au contraire, il y marquait +l'initiative à la civilisation chrétienne, et le devoir d'agir à chacun +de ses membres; il y disait avec plainte: «Comment aurions-nous des +hommes politiques, des hommes d'État, quand les questions dont la +solution réfléchie peut seule les former ne sont pas même poses, pas +même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu +de regarder à l'horizon, ils regardent à leurs pieds; quand, au lieu +d'étudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et +dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils +ne s'occupent que des détails du ménage national?... Nous ne concevons +pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires +politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans +un autre, avant d'avoir songé à se poser ces grandes questions.... Je +sais que la marche de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé +son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques +hommes: mais ce que nous ne pouvons empêcher ni faire, nous pouvons du +moins le retarder ou le précipiter par notre mauvaise ou bonne conduite. +Dans les larges cadres de la destinée que la Providence a faite au +monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le +dévouement des héros et l'égoïsme des lâches.» + +C'était dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré, à l'ouverture +d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction +universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours privés +étaient fort recherchés; quelques esprits déjà mûrs, des camarades du +maître, des médecins depuis célèbres, une élite studieuse des salons, +plusieurs représentants de la jeune et future pairie, composaient +l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement était +petit, et une réunion plus apparente serait aisément devenue suspecte +avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, à ces +prédications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et +discrétion; il semblait qu'on y vînt puiser à une science nouvelle et +défendue, qu'on y anticipât quelque chose de la foi épurée de l'avenir. +Quand les quinze ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que +la clef avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers +coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé à la +cheminée, commençait presque à voix basse, et après un long silence. La +figure, la personne même de M. Jouffroy est une de celles qui frappent +le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de mélancolique, de +réservé, qui fait naître l'idée involontaire d'un mystérieux et noble +inconnu. Il commençait donc à parler; il parlait du Beau, ou du Bien +moral, ou de l'immortalité de l'âme; ces jours-là, son teint plus +affaibli, sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son +regard, ajoutaient dans les esprits aux réminiscences idéales du +_Phédon_. Son accent, après la première moitié assez monotone, s'élevait +et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait +de rayons. Son éloquence déployée prolongeait l'heure et ne pouvait se +résoudre à finir. Le jour qui baissait agrandissait la scène; on ne +sortait que croyant et pénétré, et en se félicitant des germes reçus. +Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on +attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement +privé, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113]. + +[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poésies de Joseph Delorme deux +pièces adressées à M. Jouffroy, qui n'y est pas nommé, l'une à M***: _O +vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le +Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que +cette dernière pièce a été également inspirée par lui.--Dans une +dernière édition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une +lettre de Jouffroy adressée à l'auteur; il s'était en partie reconnu.] + +M. Jouffroy en était, en ces années-là, à cette période heureuse où luit +l'étoile de la jeunesse, à la période de nouveauté et d'invention; il se +sentait, à l'égard de chaque vérité successive, dans la fraîcheur d'un +premier amour; depuis, il se répète, il se souvient, il développe. Le +malheur a voulu qu'avec sa facilité de parler et son indolence d'écrire, +il ait improvisé ses leçons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle +part été fixées dans leur verve délicate et leur vivacité naissante. M. +Jouffroy se détermine malaisément à écrire, bien qu'une fois à l'oeuvre +sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publié d'original que la +préface en tête des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles, +la plupart recueillis dans les _Mélanges_: l'introduction promise des +Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et démonstrateur éloquent +encore plus qu'écrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste, +convie peu M. Jouffroy; il souffre évidemment et retarde le plus +possible de s'y emprisonner; il la déborde toujours. La lutte étroite, +la joute de la pensée et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point +à la fermeté de Pascal; sa forme, à lui, quand il lui en faut une, est +belle et ample, mais lâchée, comme on dit. + +Saint Jérôme appelle quelque part saint Hilaire, évêque de Poitiers, _le +Rhône de l'éloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutôt une Loire +épanouie qu'un Rhône impétueux, comme elle lent, large, inégalement +profond, noyant démesurément ses rives. + +M. Jouffroy, entré à la Chambre depuis deux ans, a montré peu +d'inclination pour la politique, et s'est à peine efforcé d'y réussir. +On le conçoit; dans ses habitudes de pensée et de parole, il a besoin +d'espace et de temps pour se dérouler, et de silence en face de lui. +Il avait contre son début, dans cette assemblée assez vulgaire, d'être +suspect de métaphysique dès le moindre préambule. Et pourtant la parole, +hardiment prise en deux ou trois occasions, eût vaincu ce préjugé; M. +Jouffroy aurait eu beau jeu à entamer la question européenne selon ses +idées de tout temps, à tracer le rôle obligé de la France, et à flétrir +pour le coup la politique _de ménage_ à laquelle on l'assujettit: il +n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait prédominé et +l'ait découragé de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si +ouverte à entendre, il ait souri sur son banc avec dédain[114]. + +[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est décidé à parler, et il l'a +fait avec le succès que nous présagions, bien que dans un sens un peu +différent de celui qui nous semblait probable à cette date de décembre +1833, et que nous eussions préféré.] + +Car, malgré tout le progrès de la disposition contemplative, il y a en +M. Jouffroy le côté dédaigneux, ironique, l'ancien côté actif refoulé, +qui se fait sentir amèrement par retours, et qui tranche, comme un +éclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme, +qui fut sévère au passé, hostile aux révélations, l'adversaire railleur +du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le +gêne, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie +du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement +susceptible et chatouilleux, la lèvre qui s'amincit et se pince, une +rougeur rapide à une joue qui soudain pâlit. + +Mais il y a tout aussitôt et très-habituellement le côté bon, +plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux +intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous +démontre au long des clartés et sait y démêler de nouvelles finesses; +une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend intérêt, +qui ne se dégoûte ni ne s'émousse plus. L'idée de devoir préside à +cette noble partie de l'âme que nous peignons; si le premier mouvement +s'échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours. + +Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'espérer de M. +Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous +empêcher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement +propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproché à +quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes +persuadé qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un trésor de +psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine +par là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus +durable; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls ont +vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a déjà projeté), +ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie réelle, qui consiste, +selon nous, en observations détachées plutôt qu'en système; ce serait +un refuge brillant pour toutes les facultés poétiques de sa nature qui +n'ont pas donné. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce +_Woldemar_ non subtil, bien supérieur à l'autre de Jacobi. L'exposition +serait lente, spacieuse, aérée, comme celles de l'Américain dont +l'auteur a tant aimé la prairie et les mers[115]. Il y aurait dès l'abord +des pâturages inclinés et de ces tableaux de moeurs antiques que savent +les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette +région avec harmonie et beauté. Le héros, l'amant, flotterait de +la passion à la philosophie, et on le suivrait pas à pas dans ses +défaillances touchantes et dans ses reprises généreuses. Comme l'amitié, +comme l'amour naissant qui s'y cache, se revêtiraient d'un coloris sans +fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mystères par des aspects +aplanis! Comme les pâles et arides intervalles s'étendraient avec +tristesse jusqu'au sein des vertes années! Que la lutte serait longue, +marquée de sacrifice, et que le triomphe du devoir coûterait de pleurs +silencieux! Allez, osez, ô Vous dont le drame est déjà consommé au +dedans; remontez un jour en idée cette Dôle avec votre ami vieilli; et +là, non plus par le soleil du matin, mais à l'heure plus solennelle du +couchant, reposez devant nous le mélancolique problème des destinées; +au terme de vos récits abondants et sous une forme qui se grave, +montrez-nous le sommet de la vie, la dernière vue de l'expérience, la +masse au loin qui gagne et se déploie, l'individu qui souffre comme +toujours, et le divin, l'inconsolé désir ici-bas du poëte, de l'amant et +du sage! + +Décembre 1833. + +[Note 115: Fenimore Cooper.] + + +M. Jouffroy, que nous tâchions ainsi de peindre avec un soin et des +couleurs où se mêlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant +à tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu après, +un volume posthume de _Nouveaux Mélanges philosophiques_; la haine et +l'esprit de parti s'en emparèrent. Les funérailles de l'honnête homme +et du sage furent célébrées par des querelles furieuses; l'infamie des +insultes particulières aux gazettes ecclésiastiques n'y manqua pas. Un +penseur mélancolique a dit: «Tenons-nous bien, ne mourons pas; car, +sitôt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira +de marchepied à quelqu'un pour se faire voir et pérorer. Trop heureux +si, derrière notre pierre, le lâche et le méchant ne s'abritent pas pour +lancer leurs flèches, comme Pâris caché derrière le tombeau d'Ilus!» + + + + +M. AMPÈRE + +Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les +choses naturelles, en venant au monde est doué d'une organisation +particulière comme le poëte, le musicien. Sa qualité dominante, en +apparence moins spéciale, parce qu'elle appartient plus ou moins à +tous les hommes et surtout à un certain âge de la vie où le besoin +d'apprendre et de découvrir nous possède, lui est propre par le degré +d'intensité, de sagacité, d'étendue. Chercher la cause et la raison des +choses, trouver leurs lois, le tente, et là où d'autres passent avec +indifférence ou se laissent bercer dans la contemplation par le +sentiment, il est poussé à voir au delà et il pénètre. Noble faculté +qui, à ce degré de développement, appelle et subordonne à elle toutes +les passions de l'être et ses autres puissances! On en a eu, à la fin +du XVIIIe siècle et au commencement du nôtre, de grands et sublimes +exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres à des rangs +voisins, ont excellé dans cette faculté de trouver les rapports élevés +et difficiles des choses cachées, de les poursuivre profondément, de les +coordonner, de les rendre. Ils ont à l'envi reculé les bornes du connu +et repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part +peut-être cette faculté de l'intelligence avide, cet appétit du savoir +et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a été plus en saillie, +plus à nu et dans un exemple mieux démontrable que chez M. Ampère qu'il +est permis de nommer tout à côté d'eux, tant pour la portée de toutes +les idées que pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces +autres hommes éminents que j'ai cités, une volonté froide et supérieure +dirigeait la recherche, l'arrêtait à temps, l'appesantissait sur des +points médités, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour +se détourner à des emplois moindres. Chez M. Ampère, l'idée même était +maîtresse. Sa brusque invasion, son accroissement irrésistible, le +besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchaînements, de +l'approfondir en tous ses points, entraînaient ce cerveau puissant +auquel la volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est +le triomphe, le surcroît, si l'on veut, et l'indiscrétion de l'idée +savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y +confond. L'imagination, l'art ingénieux et compliqué, la ruse des +moyens, l'ardeur même de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une +idée possède cet esprit inventeur, il n'entend plus à rien autre chose, +et il va au bout dans tous les sens de cette idée comme après une proie, +ou plutôt elle va au bout en lui, se conduisant elle-même, et c'est lui +qui est la proie. Si M. Ampère avait eu plus de cette volonté suivie, +de ce caractère régulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique, +positif et sec, dont étaient munis les hommes que nous avons nommés, il +ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de +conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant +en quête, le chercheur de causes aussi à nu. + +Il est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si grande et de sa +science irrassasiable, il y a, grâce à cette vocation imposée, à cette +direction impérieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les +instincts primitifs et les passions de coeur conservées, la sensibilité +que s'était de bonne heure trop retranchée la froideur des autres, +restée chez lui entière, les croyances morales toujours émues, la +naïveté, et de plus en plus jusqu'au bout, à travers les fortes +spéculations, une inexpérience craintive, une enfance, qui ne semblent +point de notre temps, et toutes sortes de contrastes. + +Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce +sont, par exemple, leurs prétentions ou leurs qualités d'hommes d'État, +d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignités dont +ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne +me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce génie, et, +qui pis est, volontaires. Chez M. Ampère, les contrastes sont sans doute +d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la +vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses également y +paraissent, elles restent plus naïves et comme touchantes, laissant +subsister l'entière vénération dans le sourire. + +Deux parts sont à faire dans l'histoire des savants: le côté sévère, +proprement historique, qui comprend leurs découvertes positives et ce +qu'ils ont ajouté d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et +puis leur esprit en lui-même et l'anecdote de leur vie. La solide part +de la vie scientifique de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge +bien compétent, M. Littré[116], nous avons donc à faire connaître, s'il +se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine, dans +sa formation active, son étendue, ses digressions et ses mélanges, à +dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses +d'âme, et à fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette +élite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux. + +[Note 116: L'article de M. Littré suivait immédiatement le nôtre dans +la _Revue des Deux Mondes_.] + +André-Marie Ampère naquit à Lyon le 20 janvier 1775. Son père, +négociant retiré, homme assez instruit, l'éleva lui-même au village +de Polémieux[117], où se passèrent de nombreuses années. Dans ce pays +sauvage, montueux, séparé des routes, l'enfant grandissait, libre sous +son père, et apprenait tout presque de lui-même. Les combinaisons +mathématiques l'occupèrent de bonne heure; et, dans la convalescence +d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un +biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé de lui enseigner +le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singulière pour les +mathématiques, il la favorisa, procurant à l'enfant les livres +nécessaires, et ajournant l'étude approfondie du latin à un âge plus +avancé. Le jeune Ampère connaissait déjà toute la partie élémentaire des +mathématiques et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le +besoin de pousser au delà le fit aller un jour à Lyon avec son père. M. +l'abbé Daburon (depuis inspecteur général des études) vit entrer alors +dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant son fils de onze à +douze ans, très-petit pour son âge. M. Ampère demanda pour son fils +les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils +étaient en latin: sur quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le +latin; et le père dit: «Je les expliquerai à mon fils»; et M. Daburon +ajouta: «Mais c'est le calcul différentiel qu'on y emploie, le +savez-vous?» Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit +de lui donner quelques leçons, et cela se fit. + +[Note 117: Un document précis, qui nous est fourni depuis, le fait +naître à ce village de Polémieux; M. Ampère s'était dit toujours né à +Lyon.] + +Vers ce temps, à défaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant +avait de lui-même cherché, m'a-t-on dit, une solution du problème des +tangentes par une méthode qui se rapprochait de celle qu'on appelle +méthode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes mêmes, aux +géomètres. + +Les soins de M. Daburon tirèrent le jeune émule de Pascal de son +embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En même temps un +ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succès de botanique, lui en +inspirait le goût, et le guidait pour les premières connaissances. Le +monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contrées, +s'ouvrait à lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et +des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres, +particulièrement l'Encyclopédie, d'un bout à l'autre. Rien n'échappait +à sa curiosité d'intelligence; et une fois qu'il avait conçu, rien ne +sortait plus de sa mémoire. Il savait donc et il sut toujours, entre +autres choses, tout ce que l'Encyclopédie contenait, y compris le +blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette universalité de +connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin. S'il débuta par savoir au +complet l'Encyclopédie du XVIIIe siècle, il resta encyclopédique toute +sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte générale +des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan +d'encyclopédie nouvelle. + +Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y gagna en +vigueur et en originalité; il apprit tout à son heure et à sa fantaisie, +et il n'y prit aucune habitude de discipline. + +Fit-il des vers dès ce temps-là, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi +qu'il en soit, les mathématiques, jusqu'en 93, l'occupèrent surtout. A +dix-huit ans, il étudiait la _Mécanique analytique_ de Lagrange, dont +il avait refait presque tous les calculs; et il a répété souvent qu'il +savait alors autant de mathématiques qu'il en a jamais su. + +La Révolution de 89, en éclatant, avait retenti jusqu'à l'âme du +studieux mais impétueux jeune homme, et il en avait accepté l'augure +avec transport. Il y avait, se plaisait-il à dire quelquefois, trois +événements qui avaient eu un grand empire, un empire décisif sur sa vie: +l'un était la lecture de l'Éloge de Descartes par Thomas, lecture +à laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les +sciences physiques et philosophiques. Le second événement était sa +première communion qui détermina en lui le sentiment religieux et +catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaçable. Enfin il comptait +pour le troisième de ces événements décisifs la prise de la Bastille, +qui avait développé et exalté d'abord son sentiment libéral. Ce +sentiment, bien modifié ensuite, et par son premier mariage dans une +famille royaliste et dévote, et plus tard par ses retours sincères à la +soumission religieuse et ses ménagements forcés sous la Restauration, +s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe +et dans son essence. M. Ampère, par sa foi et son espoir constant en la +pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est resté vraiment +de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait et faisait faute, son +intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en +plus, et avec coeur, à la civilisation, à ses bienfaits, à la science +infatigable en marche vers _les dernières limites, s'il en est, des +progrès de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour +beaucoup chez lui le sentiment _libéral_ que le premier éclat de +tonnerre de 89 avait Enflammé. + +[Note 118: Préface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.] + +D'illustres savants, que j'ai nommés déjà, et dont on a relevé +fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi jusqu'au bout, +et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux, le goût, l'amour +des sciences et de leurs progrès; mais, notons-le, c'était celui des +sciences purement mathématiques, physiques et naturelles. M. Ampère, +différent d'eux et plus libéral en ceci, n'omettait jamais, dans son +zèle de savant, la pensée morale et civilisatrice, et, en ayant espoir +aux résultats, il croyait surtout et toujours à l'âme de la science. + +En même temps que, déjà jeune homme, les livres, les idées et les +événements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas +d'être toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le +besoin de l'amitié, d'une communication expansive, active, et de chaque +instant: il lui fallait verser sa pensée et en trouver l'écho autour +de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'aînée, qui avait eu beaucoup +d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilité dans des vers +composés longtemps après. Ce fut une grande douleur. Mais la calamité de +novembre 93 surpassa tout. Son père était juge de paix à Lyon avant le +siége, et pendant le siége il avait continué de l'être, tandis que la +femme et les enfants étaient restés à la campagne. Après la prise de +la ville, on lui fit un crime d'avoir conservé ses fonctions; on le +traduisit au tribunal révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous +les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicité, dans +laquelle il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une pièce de +plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité courageuse +et l'élévation pure de l'âme humaine en ces extrémités. Je cite quelques +passages religieusement, et sans y altérer un mot: + + «J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un + baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret + d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus + cruelle séparation, une patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai + tant à coeur la prospérité. Je désire que ma mort soit le sceau + d'une réconciliation générale entre tous nos frères. Je la pardonne + à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée, et à ceux + qui l'ont ordonnée. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, + dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur + le peu de biens qui nous suffisait, grâce à la sage économie et à + notre frugalité, qui fut ta vertu favorite.... Après ma confiance en + l'Éternel, dans le sein duquel j'espère que ce qui restera de moi + sera porté, ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire + autant que tu m'as été chère. Ce retour m'est dû. Si du séjour de + l'Éternité, où notre chère fille m'a précédé, il m'était donné + de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers + enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils + jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant les + yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nos + coeurs l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre + nature!... Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais + en sorte qu'elle l'ignore; _quant à mon fils, il n'y a rien que + je n'attende de lui_. Tant que tu les posséderas et qu'ils te + posséderont, embrassez-vous en mémoire de moi: je vous laisse à tous + mon coeur.» + +Suivent quelques soins d'économie domestique, quelques avis de +restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probité; le tout +signé en ces mots: _J.-J. Ampère, époux, père, ami, et citoyen toujours +fidèle_. Ainsi mourut, avec résignation, avec grandeur, et s'exprimant +presque comme Jean-Jacques eût pu faire, cet homme simple, ce négociant +retiré, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants +illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de +la Révolution, dévorés par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la +maudissant pas! + +Parmi ses notes dernières et ses instructions d'économie à sa femme, je +trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent à ce fils de +qui il attendait tout: «Il s'en faut beaucoup, ma chère amie, que je te +laisse riche, et même une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à ma +mauvaise conduite ni à aucune dissipation. Ma plus grande dépense a été +l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre fils ne +pouvait se passer pour son instruction; mais cette dépense même était +une sage économie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maître que lui-même.» + +Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou +plutôt sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses +facultés. Il était tombé dans une espèce d'idiotisme, et passait sa +journée à faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant +s'y traçât. Il ne sortit de son état morne que par la botanique, cette +science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques +sur ce sujet lui tombèrent un jour sous la main, et le remirent sur +la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme, un +entraînement sans bornes; car rien ne s'ébranlait à demi dans cet esprit +aux pentes rapides. Vers ce même temps, par une coïncidence heureuse, un +_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers +d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui révéla +la muse latine. C'était l'ode à Licinius et cette strophe: + + Saepius ventis agitatur ingens + Pinus, et celsae graviore casu + Decidunt turres, feriuntque summos + Fulmina montes. + +Il se remit dès lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux poëtes +les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce goût, cette science des +poëtes se mêla passionnément à sa botanique, et devint comme un chant +perpétuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait +tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, récitant +aux vents des vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui +endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il +rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait +dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces +années de 94 à 97 furent toutes poétiques, comme celles qui avaient +précédé avaient été principalement adonnées à la géométrie et aux +mathématiques. Nous le verrons bientôt revenir à ces dernières sciences, +y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour +de longues années, à l'idéologie, à la métaphysique, jusqu'à ce que la +physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire: +singulière alternance de facultés et de produits dans cette intelligence +féconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroît +incessamment. + +Celui qui, à dix-huit ans, avait lu la _Mécanique analytique_ de +Lagrange, récitait donc à vingt ans les poëtes, se berçait du rhythme +latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait même à composer des +vers dans cette dernière langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une +description célèbre du cheval chez Homère, Virgile et le Tasse[119]: il +aimait à la réciter successivement dans les trois langues. + +[Note 119: Homère, Iliade, VI; Virgile, Énéide, XI; et le Tasse, +probablement Jérusalem délivrée, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin +de sa prison, est comparé au coursier belliqueux qui rompt ses liens.] + +Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait en ces moments +toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante +et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en +tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il +ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut levé +seulement plus tard. Il était myope, et il vint jusqu'à un certain âge +sans porter de lunettes ni se douter de la différence. C'est un jour, +dans l'île Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop +de dessein, un cri d'admiration lui échappa comme à une seconde vue tout +d'un coup révélée: il contemplait pour la première fois la nature +dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donné à la +prunelle humaine. + +Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour le jeune +Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les +papiers de tous genres amassés devant nous et qui nous sont confiés, +trésor d'un fils. Il écrivit beaucoup de vers français et ébaucha une +multitude de poëmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons, +madrigaux, charades, etc. Je trouve des scènes écrites d'une tragédie +d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragédie de _Conradin_, d'une +_Iphigénie en Tauride_..., d'une autre pièce où paraissaient Carbon et +Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un +poëme moral sur la vie; des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante; +une ébauche de poëme sur les sciences naturelles; un commencement assez +long d'une grande épopée intitulée _l'Américide_, dont le héros était +Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux +ou trois feuillets de sa grosse écriture d'écolier, de cette écriture +qui avait comme peur sans cesse de ne pas être assez lisible; et la +tirade s'arrête brusquement, coupée le plus souvent par des _x_ et _y_, +par la _formule générale pour former immédiatement toutes les puissances +d'un polynôme quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il +construisait aussi une espèce de langue philosophique dans laquelle il +fit des vers; mais on a là-dessus trop peu de données pour en parler. Ce +qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose où manque, +non pas la facilité, mais l'art, ce que prouve cette littérature +poétique, blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, l'exubérance +et inquiétude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la +direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement s'essayait +sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment +supérieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la +jeunesse, manquait encore, et le coeur allait éclater. + +Je trouve sur une feuille, dès longtemps jaunie, ces lignes tracées. En +les transcrivant, je ne me permets point d'en altérer un seul mot, non +plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait: + + «Parvenu à l'âge où les lois me rendaient maître de moi-même, mon + coeur soupirait tout bas de l'être encore. Libre et insensible + jusqu'à cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. Élevé dans une + solitude presque entière, l'étude et la lecture, qui avaient fait + si longtemps mes plus chères délices, me laissaient tomber dans une + apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature + répandait dans mon âme une inquiétude vague et insupportable. Un + jour que je me promenais après le coucher du soleil, le long d'un + ruisseau solitaire...» + +Le fragment s'arrête brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau? +Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et +sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire +naïve de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'à la +mort de l'objet aimé. Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant, +pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu chargé de +pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans le monde +des nombres, il a été un énergique adolescent: la jeunesse aussi l'a +touché, en passant, de son auréole; il a aimé, il a pu plaire; et tout +cela, avec les ans, s'était recouvert, s'était oublié; il se serait +peut-être étonné comme nous, s'il avait retrouvé, en cherchant quelque +mémoire de géométrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_ +enseveli. + +Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et +du pasteur Walter, revenez à notre mémoire pour faire accompagnement +naturel et pour sourire avec nous à cette autre jeunesse! Si Euler ou +Haller ont aimé, s'ils avaient écrit dans un registre leurs journées +d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi? + + Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la première fois. + + Samedi, 20 août.--Je suis allé chez elle, et on m'y a prêté les + _Novelle morali_ de Soave. + + ... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier étant parti la veille, je suis + allé rendre les _Novelle morali_; on m'a donné à choisir dans la + bibliothèque; j'ai pris madame Des Houlières, je suis resté un + moment seul avec elle. + + Dimanche, 4.--J'ai accompagné les deux soeurs après la messe, et + j'ai rapporté le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle + serait seule, sa mère et sa soeur partant le mercredi. + + ... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je + fis la conversation avec elle et Génie. Je promis des comédies pour + le lendemain. + + Samedi, 17.--Je les portai, et je commençai à ouvrir mon coeur. + + Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames après la messe. + + Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles + espérances et la défense d'y retourner avant le retour de sa mère. + + Samedi, 24.--Je fus rendre le troisième volume de Bernardin avec + madame Des Houlières; je rapportai le quatrième et _la Dunciade_, et + le parapluie. + + Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la + trouvai dans le jardin sans oser lui parler. + + Vendredi, 30.--Je portai la quatrième volume de Bernardin et Racine; + je m'ouvris à la mère, que je trouvai dans la salle à mesurer de la + toile. + +Remarquez, voilà le mot dit à la mère, treize jours après le premier +aveu à la fille: marche régulière des amours antiques et vertueuses! + +Je continue en choisissant: + + Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mère_) étant sortie, je + parlai un peu à Julie qui me rembourra bien et sortit. Élise (_la + soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler. + + Mercredi, 16.--La mère me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne + m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Élise + qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grâce + les _Lettres provinciales_. + + ... Vendredi, 9 décembre à dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la + porte en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la + cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu. + Je revins à Polémieux l'après-dîner.» + +Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame +Des Houlières et madame de Sévigné, et _Richelieu_, on vient de le voir, +s'y mêlent agréablement; les chansons galantes vont leur train: la +trigonométrie n'est pas oubliée. On s'amuse à mesurer la hauteur du +clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de résidence de l'amie. +Une éclipse a lieu en ce temps-là, on l'observe. Au retour, l'astronome +amoureux lira une élégie _très-passionnée_ de Saint-Lambert (_Je ne +sentais auprès des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un +choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prête son étui de mathématiques +au cousin de sa fiancée, et il rapporte _la Princesse de Clèves_. Ses +plus grandes joies, c'est de s'asseoir près de Julie sous prétexte d'une +partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a +laissée tomber, de baiser une rose qu'elle a touchée, de lui donner la +main à la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin +composer un bouquet de jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule +double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit +tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera +_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigné +dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous +citerons quelques-uns, à cause du mouvement qui les anime et de la grâce +du dernier: + + Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries + Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas! + Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries, + Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas! + Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries + Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas. + Sur les débris des fleurs que les mains ont cueillies, + Que j'aime à respirer l'air que tu respiras! + Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée; + Ce bouquet de troëne a touché les cheveux... + +Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine +s'essayait alors, jeune et non sans poésie, à des rimes galantes et +tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour +de ces saisons amoureuses nous est assez désigné par une inscription +plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle +complète, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et +Dorothée_, ou extraite d'une page oubliée des _Confessions_: + +«Elles vinrent enfin nous voir (_à Polémieux_) à trois heures trois +quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier, +d'où je jetai des cerises à Julie, Élise et ma soeur; tout le monde +vint. Ensuite je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches +où nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta +le goûter; elle s'assit sur une planche à terre avec ma soeur et Élise, +et je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui +avaient été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin +où elle accepta un lis de ma main. Nous allâmes ensuite voir le +ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux +mains pour le remonter. Je m'étais assis à côté d'elle au bord du +ruisseau, loin d'Élise et de ma soeur; nous les accompagnâmes le +soir jusqu'au moulin à vent, où je m'assis encore à côté d'elle pour +observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une +lumière charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en +passant pour s'en aller, dans le grand jardin.» + +Pourtant il fallait penser à l'avenir. Le jeune Ampère était sans +fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On décida, qu'il +irait à Lyon; on agita même un moment s'il n'entrerait pas dans le +commerce; mais la science l'emporta. Il donna des leçons particulières +de mathématiques. Logé grande rue Mercière, chez MM. Périsse, libraires, +cousins de sa fiancée, son temps se partageait entre ses études et ses +courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant, +par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idées +mathématiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les +études physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publiée depuis quelques +années, mais de doctrine si récente, saisissait vivement tous les jeunes +esprits savants; et pendant que Davy, comme son frère nous le raconte, +la lisait en Angleterre avec grande émulation et ardent désir d'y +ajouter, M. Ampère la lisait à Lyon dans un esprit semblable. De +grand matin, de quatre à six heures, même avant les mois d'été, il se +réunissait en conférence avec quelques amis, à un cinquième étage, place +des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais, +Journel, Bonjour et Barret (depuis prêtre et jésuite), tous caractères +originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour +avoir occasion de les nommer à côté de leur ami, MM. Bredin et Beuchot; +mais on m'assure qu'ils n'étaient pas de la petite réunion même. On y +lisait à haute voix le traité de Lavoisier, et M. Ampère, qui ne le +connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se récrier à cette exposition +si lucide de découvertes si imprévues. Au sortir de la séance matinale, +et comme édifié par la science, on s'en allait diligemment chacun à ses +travaux du jour. + +Admirable jeunesse, âge audacieux, saison féconde, où tout s'exalte et +coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui scrute et découvre, et +qui chante, qui suffit à tout; qui ne laisse rien d'inexploré de ce qui +la tente, et qui est tentée de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse à +jamais regrettée, qui, à l'entrée de la carrière, sous le ciel qui lui +verse les rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains +toutes ses râpes et pousse de front tous ses coursiers! + +Le mariage de M. Ampère et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu, +religieusement et secrètement encore, le 15 thermidor an VII (août +1799), et civilement quelques semaines après. M. Ballanche, par un +épithalame en prose, célébra, dans le mode antique, la félicité de son +ami et les chastes rayons de l'étoile nuptiale du soir se levant _sur +les montagnes de Polémieux_. Pour le nouvel époux, les deux premières +années se passèrent dans le même bonheur, dans les mêmes études. Il +continuait ses leçons de mathématiques à Lyon, et y demeurait avec sa +femme, qui d'ailleurs était souvent à Saint-Germain. Elle lui donna un +fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientôt +la santé de la mère déclina, et quand M. Ampère fut nommé, en décembre +1801, professeur de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain, +il dut aller s'établir seul à Bourg, laissant à Lyon sa femme souffrante +avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous +les yeux, et qui comprennent les deux années qui suivirent, jusqu'à la +mort de sa femme, représentent pour nous, avec un intérêt aussi intime +et dans une révélation aussi naïve, le journal qui précéda le mariage +et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la série de ses +travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans +interruption. A peine arrivé à Bourg, il mit en état le cabinet de +physique, le laboratoire de chimie, et commença du mieux qu'il put, avec +des instruments incomplets, ses expériences. La chimie lui plaisait +surtout: elle était, de toutes les parties de la physique, celle qui +l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en +exprime avec charme: «Ma chimie, écrit-il, a commencé aujourd'hui: de +superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme. De douze +auditeurs, il en est resté quatre après la leçon, je leur ai assigné +des emplois, etc.» Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientôt +particulièrement lié avec lui; M. Clerc, professeur de mathématiques, +qui s'était mis tard à cette science, et qui n'avait qu'entamé les +parties transcendantes, mais homme de candeur et de mérite, devint le +collaborateur de M. Ampère dans un ouvrage qui devait avoir pour titre: +_Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfinies_. Cet +ouvrage, qui avait été mené presque à fin, n'a jamais paru. C'est vers +ce temps que M. Ampère lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de +60,000 francs proposé par Bonaparte, en ces termes: «Je désire donner +en encouragement une somme de 60,000 francs à celui qui, par ses +expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au +galvanisme un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences +Franklin et Volta,... mon but spécial étant d'encourager et de fixer +l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, à +mon sens, le chemin des grandes découvertes.» M. Ampère, aussitôt cet +exemplaire du _Moniteur_ reçu de Lyon, écrivait à sa femme: «Mille +remercîments à ton cousin de ce qu'il m'a envoyé, c'est un prix de +60,000 francs que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est +précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que +j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma +théorie par de nouvelles expériences.» Cet ouvrage, interrompu comme le +précédent, n'a jamais été achevé. Il s'écrie encore avec cette bonhomie +si belle quand elle a le génie derrière pour appuyer sa confiance: «Oh! +mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lycée de +Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content, +car tu ne manqueras plus de rien...» Ce fut Davy qui gagna le prix par +sa découverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction +électrique, et par sa décomposition des terres. Si M. Ampère avait fait +quinze ans plus tôt ses découvertes électro-magnétiques, nul doute qu'il +n'eût au moins balancé le prix. Certes, il a répondu aussi directement +que l'illustre Anglais à l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des +grandes découvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de +Napoléon. + +Mais une autre idée, une idée purement mathématique, vint alors à la +traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-même: + + «Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'étais proposé un problème + de mon invention, que je n'avais point pu résoudre directement, mais + dont j'avais trouvé par hasard une solution dont je connaissais la + justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans + l'esprit, et j'ai cherché vingt fois à trouver directement cette + solution. Depuis quelques jours cette idée me suivait partout. + Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule + de considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des + probabilités. Comme je crois qu'il y a peu de mathématiciens en + France qui puissent résoudre ce problème en moins de temps, je ne + doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine + de pages ne me fût un bon moyen de parvenir à une chaire de + mathématiques dans un lycée. Ce petit ouvrage d'algèbre pure, et où + l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé après-demain; je le + relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, que je te + l'enverrai...» + +Et plus loin: + + «J'ai travaillé fortement hier à mon petit ouvrage. Ce problème est + peu de chose en lui-même, mais la manière dont je l'ai résolu et les + difficultés qu'il présentait lui donnent du prix. Rien n'est plus + propre d'ailleurs à faire juger de ce que je puis faire en ce + genre...» + +Et encore: + + «J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu en + parvenant à résoudre un nouveau problème plus difficile encore que + le précédent, et que je travaille à insérer dans le même ouvrage, + ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau + commencement plus court que l'ancien.... Je suis sûr qu'il me + vaudra, pourvu qu'il soit imprimé à temps, une place de lycée; car, + dans l'état où il est à présent, il n'y a guère de mathématiciens + en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le + pense, pour que tu ne le dises à personne.» + +Le mémoire, qui fut intitulé _Essai sur la théorie mathématique du jeu_, +et qui devait être terminé en une huitaine, subit, selon l'habitude +de cette pensée ardente et inquiète, un grand nombre de refontes, de +remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi +toujours retardé. Rien ne nous a mis plus à même de juger combien ce qui +dominait chez M. Ampère, dès le temps de sa jeunesse, était l'abondance +d'idées, l'opulence de moyens, plutôt que le parti pris et le choix. Il +voyait tour à tour et sans relâche toutes les faces d'une idée, d'une +invention; il en parcourait irrésistiblement tous les points de vue; il +ne s'arrêtait pas. + +Je m'imagine (que les mathématiciens me pardonnent si je m'égare), je +m'imagine qu'il y a dans cet ordre de vérités, comme dans celles de +la pensée plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la +meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus +nécessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien +que La Bruyère; il trouve des vérités aussi difficiles, aussi rares, +je le crois; mais La Bruyère exprime d'un mot ce que l'autre étend. En +analyse mathématique, il en doit être ainsi: le style y est quelque +chose. Or, tout style (la vérité de l'idée étant donnée) est un choix +entre plusieurs expressions; c'est une décision prompte et nette, un +coup d'État dans l'exécution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange, +avaient cette expression prompte, nette, élégante, cette économie +continue du développement, qui s'alliait à leur fécondité intérieure et +la servait à merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extérieur +du procédé dont le fond m'échappe, M. Ampère était plutôt en analyse un +inventeur fécond, égal à tous en combinaisons difficiles, mais retardé +par l'embarras de choisir; il était moins décidément _écrivain_. + +Une grande inquiétude de M. Ampère allait à savoir si toutes les +formules de son mémoire étaient bien nouvelles, si d'autres, à son insu, +ne l'avaient pas devancé. Mais à qui s'adresser pour cette question +délicate? Il y avait à l'École centrale de Lyon un professeur de +mathématiques, M. Roux, également secrétaire de l'Athénée. C'est de lui +que M. Ampère attendit quelque temps cette réponse avec anxiété, comme +un véritable oracle. Mais il finit par découvrir que les connaissances +du bon M. Roux en mathématiques n'allaient pas là. Enfin, M. de Lalande +étant venu à Bourg vers ce temps, M. Ampère lui présenta son travail, ou +plutôt le travail, lu à une séance de la Société d'émulation de l'Ain, à +laquelle M. de Lalande assistait, fut remis à l'examen d'une commission +dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, après de grands éloges +fort sincères, finit par demander à l'auteur des exemples en nombre de +ses formules algébriques, ajoutant que c'était pour mettre dans son +rapport les résultats à la portée de tout le monde: «J'ai conclu de tout +cela, écrit M. Ampère, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de +suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances +en mathématiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste à faire +imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air +d'un ouvrage d'écolier.» A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar, +chargés d'organiser les lycées dans cette partie de la France, vinrent à +Bourg, et M. Ampère trouva dans M. Delambre le juge qu'il désirait et un +appui efficace. Le mémoire sur la _Théorie mathématique du jeu_, alors +imprimé, donna au savant examinateur une première idée assez haute du +jeune mathématicien. Un autre mémoire sur l'_Application à la mécanique +des formules du calcul des variations_, composé en très-peu de jours +à son intention, et qu'il entendit dans une séance de la Société +d'émulation, ajouta à cette idée. Le nouveau mémoire que nous venons de +mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulièrement +une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg à Lyon, +et dans laquelle il faillit être perdu), copié enfin au net, fut porté à +Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de +sa tournée. Celui-ci le présenta à l'Institut, et le fit lire à M. de +Laplace. Cependant M. Ampère, nommé professeur de mathématiques et +d'astronomie, avait passé, selon son désir, au Lycée de Lyon. + +Mais d'autres événements non moins importants, et bien contraires, +s'étaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux +continus à Bourg, de ses leçons à l'École centrale, et des leçons +particulières qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement à quel +point allait la préoccupation morale, la sollicitude passionnée qui +remplissait ses lettres de chaque jour. Il écrit régulièrement par +chaque voyage du messager, la poste étant trop coûteuse. Ces détails +d'économie, de tendresse, l'avarice où il est de son temps, l'effusion +de ses souvenirs et de ses inquiétudes, l'espoir, dans lequel il vit, +d'aller à Lyon à quelque courte vacance de Pâques, tout cela se mêle, +d'une bien piquante et touchante façon, à son mémoire de mathématiques, +au récit de ses expériences chimiques, aux petites maladresses qui +parfois y éclatent, aux petites supercheries, dit-il, à l'aide +desquelles il les répare. Mais il faut citer la promenade entière d'un +de ses grands jours de congé: dans le commencement de la lettre, il +vient de s'écrier comme un écolier: _Quand viendront les vacances!_ + + «... J'en étais à cette exclamation quand j'ai pris tout à coup + une résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu + retourner avec le paquet de tes lettres dans le pré, derrière + l'hôpital, où j'avais été les lire avant mes voyages de Lyon, avec + tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont + j'avais, ce jour-là, fait provision, et j'en ai recueilli au + contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres + sont douces à lire! il faut avoir ton âme pour écrire des choses qui + vont si bien au coeur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. Je suis + resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré a droite, + la rivière, où flottaient d'aimables canards, à gauche et devant + moi. Derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais + pris la précaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma + lettre pour aller à midi faire cette partie, que je n'irais pas + dîner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dîne en ville; mais, + comme j'avais bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner + que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si + à mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai + voulu me promener et herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les + prés, et, en continuant toujours d'en côtoyer le bord, je suis + arrivé à vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le + lointain à une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de + parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour subit, m'a ôté toute + espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc + fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village + de Ceyzériat, plantée de peupliers d'Italie qui en font une superbe + avenue;... j'avais à la main un paquet de plantes.» + +La jolie église de Brou n'est pas oubliée ailleurs dans ses récits. +Voilà bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine +et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exilés en province, et +souffrant de ces belles années contenues, si bien employées du reste et +si décisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un +homme de génie pauvre, obscur alors, et s'efforçant comme eux; ils +apprendraient à redoubler de foi dans l'étude, dans les affections +sévères: ils s'enhardiraient pour l'avenir. + +Les idées religieuses avaient été vives chez le jeune Ampère à l'époque +de sa première communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cessé +complètement dans les années qui suivirent; mais elles s'étaient +certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste +les réveillèrent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que +M. Ampère était religieux, qu'il était croyant au christianisme, comme +d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz, +les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en général, que ces +savants restèrent constamment fermes et calmes dans la naïveté et la +profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu, +pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est nécessaire de +lire le journal de sa vie pour découvrir sa lutte perpétuelle et ses +combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est +presque autant tourmenté que Pascal. M. Ampère était de ceux-ci, de +ceux que l'épreuve tourmente, et, quoique sa foi fût réelle et qu'en +définitive elle triomphât, elle ne resta ni sans éclipses ni sans +vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps: + + «... J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du + laboratoire, où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie, + J'en veux faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les + articles de ta dernière lettre, et t'avoir priée, d'après une suite + d'idées qui se sont depuis une heure succédé dans ma tête, de + m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout à l'heure. + L'état de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui + se noierait dans son crachat... Les idées de Dieu, d'Éternité, + dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et, + après bien des pensées et des réflexions singulières dont le détail + serait trop long, je me suis déterminé à te demander le _Psautier + français_ de La Harpe, qui doit être à la maison, broché, je crois, + en papier vert, et un livre d'_Heures_ à ton choix.» + +Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment +de cet homme de génie qui se noie, nous dit-il, en sa pensée comme _en +son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui dénotent un retour +pratique: «Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe +où je veux aller demander la guérison de ma Julie.» Et encore: «Je +veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous +deux.»--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours à la réunion avec sa +femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lycée de +Lyon, et s'écriait: «Ah! Lycée, Lycée, quand viendras-tu à mon secours?» + +Le Lycée vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les +dernières lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi: + + 17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne + plus quitter ma Julie. + + ... 15 mai, dimanche.--Je fus à l'église de Polémieux, pour la + première fois depuis la mort de ma soeur. + + ... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a décidé du reste de ma + vie. + + 14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital. J'entrai + dans l'église d'où sortait un mort. Communion spirituelle. + + ... 13 juillet, mercredi, _à neuf heures du matin!_ + + +(Suivent les deux versets:) + + Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia + circumdabit. + Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris. + Amen. + +C'est sous le coup menaçant de cette douleur, et à l'extrémité de toute +espérance, que dut être écrite la prière suivante, où l'un des versets +précédents se retrouve: + +«Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté, et éclairé de +votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église +catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes +égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnés. Je sens que vous +voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient +consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en êtes le +maître, ô mon Dieu! mes crimes m'ont mérité ce châtiment. Mais peut-être +écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes: _Multa flagella +peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espère en vous, ô mon Dieu! mais je +serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit. J'eusse préféré la mort; +mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger +dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passée dans la douleur +me mérite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu +de miséricorde, daignez me réunir dans le ciel à ce que vous m'aviez +permis d'aimer sur la terre!» + +Ce serait mentir à la mémoire de M. Ampère que d'omettre de telles +pièces quand on les a sous les yeux, de même que c'eût été mentir à la +mémoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet +lui-même ne l'oserait pas. + +Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuée de Cessac, président de +la section de la guerre, nomma en vendémiaire an XIII (1804) M. Ampère +répétiteur d'analyse à l'École polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui +ne lui offrait plus que des souvenirs déchirants, et arriva dans la +capitale, où pour lui une nouvelle vie commence. + +De même qu'en 93, après la mort de son père, il n'était parvenu à sortir +de la stupeur où il était tombé que par une étude toute fraîche, la +botanique et la poésie latine, dont le double attrait l'avait ranimé, +de même, après la mort de sa femme, il ne put échapper à l'abattement +extrême et s'en relever que par une nouvelle étude survenante, qui fît, +en quelque sorte, révulsion sur son intelligence. En tête d'un des +nombreux projets d'ouvrages de métaphysique qu'il a ébauchés, je trouve +cette phrase qui ne laisse aucun doute: «C'est en 1803 que je commençai +à m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phénomènes aussi +variés qu'intéressants que l'intelligence humaine offre à l'observateur +qui sait se soustraire à l'influence des habitudes.» C'était s'y prendre +d'une façon scabreuse pour tenir fidèlement cette promesse de soumission +religieuse et de foi qu'il avait scellée sur la tombe d'une épouse. +N'admirez-vous pas ici la contradiction inhérente à l'esprit humain, +dans toute sa naïveté? La Religion, la Science, double besoin immortel! +A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se +croit-elle sûre de son objet et apaisée, que voilà l'autre qui se relève +et qui demande pâture à son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est +celle qui se croyait sûre qui va être ébranlée ou dévorée. + +M. Ampère l'éprouva: en moins de deux ou trois années, il se trouva +lancé bien loin de l'ordre d'idées où il croyait s'être réfugié pour +toujours. L'idéologie alors était au plus haut point de faveur et +d'éclat dans le monde savant: la persécution même l'avait rehaussée. +La société d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, après lui, +les Académies étrangères proposaient de graves sujets d'analyse +intellectuelle aux élèves, aux émules, s'il s'en trouvait, des Cabanis +et des Tracy. M. Ampère put aisément être présenté aux principaux de ce +monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degérando. Mais celui +qui eut dès lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur +sa pensée, fut M. Maine de Biran, lequel, déjà connu par son Mémoire de +_l'Habitude_, travaillait à se détacher arec originalité du point de vue +de ses premiers maîtres. + +_Se savoir soi-même_, pour une âme avide de savoir, c'est le plus +attrayant des abîmes: M. Ampère n'y résista pas. Dès floréal an XIII +(1805), un ami bien fidèle, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces +avertissements, où se peignent les craintes de l'amitié redoublées par +une imagination tendre: + + «... Ce que vous me dites au sujet de vos succès en métaphysique me + désole. Je vois avec peine qu'à trente ans vous entriez dans une + nouvelle carrière. On ne va pas loin quand on change tous les jours + de route. Songez bien qu'il n'y a que de très-grands succès qui + puissent justifier votre abandon des mathématiques, où ceux que vous + avez déjà eus présagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais + que vous ne pouvez mettre de frein à votre cerveau. + + «Cette idéologie ne fera-t-elle point quelque tort à vos sentiments + religieux? Prenez bien garde, mon cher et très-cher ami, vous êtes + sur la pointe d'un précipice: pour peu que la tête vous tourne, je + ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empêcher d'être inquiet. + Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue + et vous tyrannise. Quelle différence il y a entre nous et Noël! + J'ai retrouvé ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi à la + société que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je + désirerais leur ressembler!...» + +Mais une autre lettre un peu postérieure (mars 1806) achève de nous +révéler l'intérieur de ces nobles âmes troublées et de les éclairer du +dedans par un rayon trop direct, trop prolongé et trop admirable de +nuance, pour que nous le dérobions. Nulle part l'auteur d'_Orphée_ n'a +été plus élégiaque et plus harmonieux, en même temps que la réalité s'y +ajoute et que la souffrance y est présente: + + «J'ai reçu, mon cher ami, votre énorme lettre; elle m'a horriblement + fatigué. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien à vous + dire, aucun conseil à vous donner. Nous sommes deux misérables + créatures à qui les inconséquences ne coûtent rien. Un brasier est + dans votre coeur, le néant s'est logé dans le mien. Vous tenez + beaucoup trop à la vie, et j'y tiens trop peu. Vous êtes trop + passionné, et j'ai trop d'indifférence. Mon pauvre ami, nous sommes + tous les deux bien à plaindre. Vous avez été ces jours-ci l'objet de + toutes mes pensées, et voilà ce que je crois à votre sujet. Il faut + que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous + aviez formés en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver, + je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette + solitude de tout ce qui tient à vos affections. L'air natal vous + vaudra encore mieux, il sera peut-être un baume pour votre mal. + Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former à Lyon un + Salon des Arts, qui serait organisé à peu près comme les Athénées de + Paris. Il y aurait différents cours. Camille m'a consulté sur les + professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parlé de vous, + je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espèce de cours qui + serait bien fait pour réussir: ce serait d'embrasser toutes les + sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y + être étranger, d'en saisir les faits généraux, d'en faire apercevoir + les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la + philosophie ou la génération de toutes les connaissances humaines + (_toujours l'universalité, on le voit_). Je m'explique sans doute + mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sûr qu'outre ce + cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des + cours particuliers, ou travailler à quelque ouvrage. Vous seriez ici + avec vos amis, vous éviteriez les abîmes de la solitude, vous vous + retrouveriez peut-être. Si une fois vous pouviez compter sur une + existence agréable et honorable, vous pourriez vous associer une + femme de votre choix, et qui parviendrait peut-être à combler + le vide qu'a laissé dans votre coeur la perte de vos anciennes + affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez + me répondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous + répugnerait; mais, de bonne foi, cette répugnance n'est-elle pas un + enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, où tous les sentiments + s'affaiblissent, où toutes les douleurs morales finissent, on + trouvera très-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le + fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilité de nos + sentiments, même les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui + connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront étudié un peu le + vôtre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitié peuvent être quelque + chose pour vous, sauront bien que votre âme expansive a besoin d'une + âme qui réponde à chaque instant à la vôtre. Ainsi, dans tous les + cas, vous serez justifié: les indifférents, comme vos connaissances + et vos amis, trouveront cela très-naturel. Voyez, mon cher ami, à + quoi vous êtes exposé. La solitude ne vous vaut rien, non plus + qu'à moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre + patrie.... + + «... Au risque de vous fâcher, je dois vous dire ici la vérité. Vous + ne savez pas encore ce que c'est que de résister à vos penchants, et + c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables + passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gré de + chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalité qui nous + soumet et nous entraîne à chaque instant? Étudiez votre coeur, + descendez dans votre âme, et lorsque vous apercevrez un sentiment + nouveau, cherchez à savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour + éteindre un feu de cheminée que ce soit devenu un grand incendie. + Il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler. Il y a des + malheurs que notre faute a occasionnés ou empirés, il faut nous + corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce être des + grandes?... Modérez-vous sur les choses indifférentes de la vie, et + vous parviendrez à être modéré sur les choses importantes...» + +Et pour conclusion finale: + + «Ceux qui nous connaîtraient bien comprendraient la raison des + inconséquences de Jean-Jacques Rousseau.» + +M. Ampère ne retourna pas à Lyon: il resta à Paris, plus actif d'idées +et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet même de +cette année: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M. +Ballanche, au reste, sera la dernière pièce confidentielle que nous +nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampère. En +avançant dans le récit d'une vie, ces sortes de confidences, moins +essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La +pudeur de l'homme mûr a quelque chose de plus inviolable, et c'est le +travail surtout qui marque le milieu de la journée. Dans le récit d'une +vie comme dans la vie même, les sentiments émus, cette brise du matin, +ne reparaissent convenablement qu'au soir. + +Quoi qu'il en ait dit dans la note citée plus haut, M. Ampère, si +fortement occupé de métaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les +mathématiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son +zèle. Six mémoires sur différents sujets de mathématiques insérés tant +dans le _Journal de l'École polytechnique_ que dans le Recueil de +l'Institut (des savants étrangers), déterminèrent le choix que fit de +lui, en 1814, l'Académie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nommé +secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806), +il suivait assidûment les travaux de ce comité, et ne devint secrétaire +honoraire que lorsqu'il eût donné sa démission en faveur de M. Thénard, +dont la position alors était moins établie que la sienne. Il fut de +plus successivement nommé inspecteur général de l'Université (1808), et +professeur d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique (1809), +où il n'avait été jusque-là qu'à titre de répétiteur, professant par +intérim. En un mot, sa vie de savant s'étendait sur toutes les bases. + +Dans l'histoire des sciences physico-mathématiques, comme va le faire +connaître M. Littré, la mémoire de M. Ampère est à jamais sauvée de +l'oubli, à cause de sa grande découverte sur l'électro-magnétisme en +1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand +esprit, qui s'est occupé de métaphysique pendant plus de trente ans, ne +doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran +lui-même, le métaphysicien profond près de qui il se place, n'a laissé +qu'un témoignage imparfait de sa pensée dans son ancien traité de +_l'Habitude_ et dans le récent volume publié par M. Cousin[120]. Après M. +de Tracy, à côté de M. de Biran, M. Ampère venait pourtant à merveille +pour réparer une lacune. M. Cousin a remarqué que ce qui manque à +la philosophie de M. de Biran, où la _volonté_ réhabilitée joue le +principal rôle, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_, +distincte comme faculté, avec tout son cortége d'idées générales, de +conceptions. Nul plus que M. Ampère n'était propre à introduire dans le +point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle +qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considère sa tournure +métaphysique, il n'était pas, comme M. de Biran, la _volonté_ même, dans +sa persistance et son unité progressive; il était surtout l'_idée_. Sans +nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la méconnaître +dans toutes ses variétés et ses nuances, combien il était propre, +ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran à intervenir avec +l'_intelligence_[121], et à remeubler ainsi l'âme de ses concepts les plus +divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de +richesse et de réalité que les philosophes éclectiques qui ont suivi, +lesquels, n'étant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathématiciens, +ni autre chose que psychologues, sont toujours restés par rapport aux +classes des _idées_ dans une abstraction et dans un vague qui dépeuple +l'âme et en mortifie, à mon gré, l'étude. Par malheur, si M. de Biran +se tient trop étroitement à cette volonté retrouvée, à cette causalité +interne ressaisie, comme à un axe sûr et à un sommet, d'où émane tout +mouvement, M. Ampère, moins retenu et plus ouvert dans sa métaphysique, +alla et dériva au flot de l'idée. A travers ce domaine infini de +l'intelligence, dans la sphère de la raison et de la réflexion, comme +dans une demeure à lui bien connue, il alla changeant, remuant, +déplaçant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se +succédaient à son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est +mort sans nous avoir suffisamment expliqué la dernière, nous laissant +sur le fond de sa pensée dans une confusion qui n'était pas en lui. + +[Note 120: M. Naville, de Genève, dépositaire des manuscrits de Maine +de Biran, en a publié, depuis, des portions considérables.] + +[Note 121: Nous pourrions citer, d'après les plus anciens papiers et +projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes +de cette large part faite à l'_intelligence_, qui corrigeait tout à +fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et +l'environnait d'une extrême étendue. Ainsi ce début qu'on trouve à un +_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: «L'homme, sous le point +de vue intellectuel, a la faculté d'acquérir et celle de conserver. La +faculté d'acquérir se subdivise en trois principales: il acquiert +par ses sens, par le déploiement de l'activité motrice qui nous fait +découvrir les causes, par la réflexion qu'on peut définir la faculté +d'apercevoir des relations, qui s'applique également aux produits de la +sensibilité et à ceux de l'activité. On aperçoit des relations entre les +premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation +des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les +phénomènes que présente l'intelligence en quatre systèmes: le système +sensitif, le système actif, le système comparatif et le système +étiologique.» Dans un résumé des idées psychologiques de M. Ampère, +rédigé en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: «On peut +rapporter tous les phénomènes psychologiques à trois systèmes: sensitif, +cognitif, intellectuel.» Ce système cognitif et ce système intellectuel, +qui semblent un double emploi, sont différents pour lui, en ce qu'il +attribue seulement au système cognitif la distinction du _moi_ et du +_non-moi_, qui se tire de l'activité propre de l'être d'après M. +de Biran: il réservait au système intellectuel, proprement dit, la +perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de +rigueur, la lacune signalée par M. Cousin chez M. de Biran était au +moins sentie et comblée, plutôt deux fois qu'une.] + +En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse +les sciences _noologiques_, soit publiée, et dans l'espérance surtout +qu'un fils, seul capable de débrouiller ces précieux papiers, s'y +appliquera un jour, nous ne dirons ici que très-peu, occupé surtout à +ne pas être infidèle. M. Ampère, dans une note où nous puisons, nous +indique lui-même la première marche de son esprit. Il voulait appliquer +à la psychologie la méthode qui a si bien réussi aux sciences physiques +depuis deux siècles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais +en quoi consistait l'appropriation du moyen à la science nouvelle? +Ici M. Ampère parle d'_une difficulté première qui lui semblait +insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la +solution_. Cette difficulté tenait sans doute à la connaissance +originelle de l'idée de cause et à la distinction du _moi_ d'avec le +monde extérieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le +fondement de nos connaissances, il a commencé par rejeter l'existence +_objective_ et qu'il a été disciple de Kant: «Mais repoussé bientôt, +dit-il, par ce nouvel idéalisme comme Reid l'avait été par celui +de Hume, je l'ai vu disparaître devant l'examen de la nature des +connaissances objectives généralement admises.» Tout ceci, on le voit, +n'est qu'indiqué par lui, et laisse à désirer bien des explications. +Quoi qu'il en soit, en s'efforçant constamment de classer les faits +de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampère en vint aux quatre +points de vue et aux deux époques principales qui les embrassent, tels +qu'il les a exposés dans la préface de son _Essai sur la Philosophie des +Sciences_. Ceux qui ont fréquenté l'école des psychologues distingués +de notre âge, et qui ont aussi entendu les leçons dans lesquelles M. +Ampère, au Collège de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire +combien, dans sa description et son dénombrement des divers groupes de +faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et +peuplée que dans les distinctions de facultés, justes sans doute, mais +nues et un peu stériles, de nos autres maîtres. Dès l'abord, dans la +psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilité_, _raison_, _activité +libre_, et on suit chacune séparément, toujours occupé, en quelque +sorte, de préserver l'une de ces facultés du contact des autres, de peur +qu'on ne les croie mêlées en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampère +y allait plus librement et par une méthode plus vraiment naturelle. Si +Bernard de Jussieu, dans ses promenades à travers la campagne, avait dit +constamment en coupant la tige des plantes: «Prenons bien garde, ceci +est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas +l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la sève;» il aurait fait +une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas +tout, et les trois quarts des divers caractères qui président à la +formation de ses groupes naturels lui auraient échappé dans leur vivant +ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampère appelle +l'_idéogénie_, serait venue, dans sa méthode, plus tard à fond; mais +elle ne serait venue qu'après le dénombrement et le classement complet, +mais surtout la préoccupation des facultés distinctes ne scindait pas, +dès l'abord, les groupes analogues, et ne les empêchait pas de se +multiplier à ses regards dans leur diversité. + +La quantité de remarques neuves et ingénieuses, de points profonds +et piquants d'observation, qui remplissaient une leçon de M. Ampère, +distrayaient aisément l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maître +oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tôt ou tard à travers +ces détours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine, +en pleine et haute philosophie antérieure au XVIIIe siècle; on se serait +cru, à cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz, +des Malebranche, des Arnauld; il les citait à propos, familièrement, +même les secondaires et les plus oubliés de ce temps-là, M. de La +Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitôt avec le +contemporain très-présent de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait +fait un intéressant chapitre, indépendamment de tout système et de tout +lien, des cas psychologiques singuliers et des véritables découvertes +de détail dont il semait ses leçons. J'indique en ce genre le phénomène +qu'il appelait de _concrétion_, sur lequel on peut lire l'analyse de +M. Roulin insérée dans l'_Essai de classification des Sciences_. +Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de +_miscellanées_ psychologiques, comme il en a fait un sur des +singularités d'histoire naturelle. + +A partir de 1816, la petite société philosophique qui se réunissait chez +M., de Biran avait pris plus de suite, et l'émulation s'en mêlait. On y +remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Animé par +les discussions fréquentes, M. Ampère était près, vers 1820, de produire +une exposition de son système de philosophie, lorsque l'annonce de la +découverte physique de M. Oersted le vint ravir irrésistiblement dans un +autre train de pensées, d'où est sortie sa gloire. En 1829, malade et +réparant sa santé à Orange, à Hières, aux tiédeurs du Midi, il revint, +dans les conversations avec son fils, à ses idées interrompues; mais +ce ne fut plus la métaphysique seulement, ce fut l'ensemble des +connaissances humaines et son ancien projet d'universalité qu'il se +remit à embrasser avec ardeur. L'Épître en vers que lui a adressée son +fils à ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru, +sont du moins ici de publics et permanents témoignages. M. Ampère, en +même temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette +saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donné de ressentir un +certain calme, ce dut être alors. En reportant son regard, du haut de la +montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont +il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au +bonheur serein du sage et reconnaître en souriant ses domaines. Il n'est +pas jusqu'aux vers latins, adressés à son fils en tête du tableau, qui +n'aient dû lui retracer un peu ses souvenirs poétiques de 95, un temps +plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient +cessé en lui: ses inquiétudes, du moins, étaient plus bas. Depuis +des années, les chagrins intérieurs, les instincts infinis, une +correspondance active avec son ancien ami le Père Barret, le souffle +même de la Restauration, l'avaient ramené à cette foi et à cette +soumission qu'il avait si bien exprimée en 1803, et dont il relut sans +doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'à la fin, et pendant les +années qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans +plus d'effort, et de manière à frapper d'étonnement et de respect, la +foi et la science, la croyance et l'espoir en la pensée humaine et +l'adoration envers la parole révélée. + +Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond et le lien +des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment, de suivre en détail, +et souvent de devancer et d'éclairer, dans ses aperçus, plusieurs de +celles dont il aimait particulièrement le progrès. Dès 1809, au sortir +de la séance de l'Institut du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa +note écrite et développée), il n'hésitait pas, d'après les expériences +rapportées par MM. Gay-Lussac et Thénard, et plus hardiment qu'eux, à +considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxygéné) comme un +corps simple. Mais ce n'était là qu'un point. En 1816, il publiait dans +les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des +corps simples, y donnant le premier essai de l'application à la +chimie des méthodes qui ont tant profité aux sciences naturelles. +Il établissait entre les propriétés des corps une multitude de +rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phénomènes +encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces +explications ont été vérifiés depuis par les expériences. La +classification elle-même a été admise par M. Chevreul dans le +_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base à celle +qu'a adoptée M. Beudant dans son _Traité de Minéralogie_. Toujours +éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences, peu après +sa réception, un mémoire sur la double réfraction, où il donnait la +loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'expérience eût fait +connaître qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy +Saint-Hilaire sur la présence et la transformation de la vertèbre dans +les insectes attira la sagacité, toujours prête, de M. Ampère, et lui +fit ajouter à ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, +qui se trouvent consignées au tome second des _Annales des Sciences +naturelles_[123]. Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en 1832, à son +cours du Collége de France, M. Cuvier, contraire en général à cette +manière _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au même +Collége, dans sa chaire voisine, le collègue qui faisait incursion +au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de +discussion, que M. Ampère, en répondant, gardait de même, et auquel il +ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eût été quelqu'un +de moindre: noble contradiction de vues, ou plutôt noble échange, auquel +nous avons assisté, entre deux grandes lumières trop tôt disparues! Si +une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère +ses vues sur l'organisation des insectes, la découverte de M. Gay-Lussac +sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz +composé et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir, +sur la structure atomique et moléculaire des corps inorganiques, une +théorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De même, une idée de +Herschel, se combinant en lui avec les résultats chimiques de Davy, +lui suggérait une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette +théorie a été lucidement exposée dans cette _Revue_ même _des Deux +Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idée de la manière de ce +vaste et libre esprit: l'hypothèse antique retrouvée dans sa grandeur, +l'hypothèse à la façon presque des Thalès et des Démocrite, mais portant +sur des faits qui ont la rigueur moderne. + +[Note 122: Nous noterons encore, pour compléter ces indications de +travaux, un Mémoire sur la loi de Mariotte, imprimé en 1814; un Mémoire +sur des propriétés nouvelles des axes de rotation des corps, imprimé +dans le Recueil de l'Académie des Sciences; un autre sur les équations +générales du mouvement, dans le Journal de Mathématiques de M. Liouville +(juin 1836).] + +[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N... +n'est autre que M. Ampère.] + +[Note 124: On la trouve dans la _Bibliothèque universelle_, t. XLIX, +et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopédique_, +Novembre 1832).] + +Après avoir tant fait, tant pensé, sans parler des inquiétudes +perpétuelles du dedans qu'il se suscitait, on conçoit qu'à soixante et +un ans M. Ampère, dans toute la force et le zèle de l'intelligence, eût +usé un corps trop faible. Parti pour sa tournée d'inspecteur général, il +se trouva malade dès Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée +par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer. +Arrivé à Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné +dans le collége, et on espérait prolonger une amélioration légère, +lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, à cinq +heures du matin, entouré et soigné par tous avec un respect filial, mais +en réalité loin des siens, loin d'un fils. + +Il resterait peut-être à varier, à égayer décemment ce portrait, de +quelques-unes de ces naïvetés nombreuses et bien connues qui composent, +autour du nom de l'illustre savant, une sorte de légende courante, comme +les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampère, +avec des différences d'originalité, irait naturellement s'asseoir entre +La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce +point, nous ne le risquerons pas. M. Ampère savait mieux les choses de +la nature et de l'univers que celles des hommes et de la société. Il +manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la +proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et +si pénétrant au delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son +esprit immense était le plus souvent comme une mer agitée; la première +vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant ou le grain de +sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux. + +Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours +ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut génie, +la nature a, dans plus d'un cas, combiné et proportionné l'organisation. +Quelques-uns, armés au complet, outre la pensée puissante intérieure, +ont l'enveloppe extérieure endurcie, l'oeil vigilant et impérieux, la +parole prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren +et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte +d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste, comme chez Lagrange, +compose un autre genre de défense. Ici, chez M, Ampère, toute la +richesse de la pensée et de l'organisation est laissée, pour ainsi dire, +plus à la merci des choses, et le bouillonnement intérieur reste à +découvert. Il n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le +reste de l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur +savant au sein duquel on plonge. + +Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent pénétrés et +jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent refuser une espèce de +génie, les voilà maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, même +ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit +dépendre, ils se sentent supérieurs à leur tour à lui par un point +commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère +aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait à eux, il +s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte +pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener, +qui les savent contenir, quand ceux-ci même les blessent ou les +exploitent. Le caractère, estimable ou non, mais doué de conduite et de +persistance même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable, +les frappe et a gain de cause en définitive dans leur appréciation. Je +ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère tel quel, la +volonté froide et présente, étant déjà beaucoup. Mais je cherche à +m'expliquer comment la perte de M. Ampère, à un âge encore peu avancé, +n'a pas fait à l'instant aux yeux du monde, même savant, tout le vide +qu'y laisse en effet son génie. + +Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut +jamais meilleur, à la fois plus dévoué sans réserve à la science, et +plus sincèrement croyant aux bons effets de la science pour les hommes? +Combien il était vif sur la civilisation, sur les écoles, sur les +lumières! Il y avait certains résultats réputés positifs, ceux de +Malthus, par exemple, qui le mettaient en colère: il était tout +_sentimental_ à cet égard; sa philanthropie de coeur se révoltait de +ce qui violait, selon lui, la moralité nécessaire, l'efficacité +bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donné avec +mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dût +en ménager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins à ce qu'il +y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'était un +puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Étant un soir avec ses amis +Camille Jordan et Degérando, il se mit à leur exposer le système du +monde; il parla treize heures avec une lucidité continue; et comme le +monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait de cercle +en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne +l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O Science! voilà bien à +découvert ta pure source sacrée, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu, +à ses leçons, dans les dernières années au Collége de France, se +promenant le long de sa longue table comme il eût fait dans l'allée +de Polémieux, et discourant durant des heures, comprendront cette +perpétuité de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre, +il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un oubli de +lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque +longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les sphères. Virgile, +en une sublime églogue, a peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les +bergers enchaînent: il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et +le simple, pour qu'il commençât: + + Namque canebat, uti magnum per inane coacta + Semina terrarumque animaeque marisque fuissent, + Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis + Omnia, etc., etc. + + Il enchaînait de tout les semences fécondes, + Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, + Les fleuves descendus du sein de Jupiter... + +Et celui qui, tout à l'heure, était comme le plus petit, parlait +incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parlé, +venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté et qu'il vit dans notre +mémoire, dans notre coeur. + +15 février 1837. + +(On a fait à cette Notice l'honneur de la joindre à une publication +posthume de M. Ampère; mais comme il ne nous a pas été donné de la +revoir nous-même, c'est ici qu'on est plus assuré d'en lire le texte +dans toute son exactitude.) + + + +DU GÉNIE CRITIQUE ET DE BAYLE + +La critique s'appliquant à tout, il y en a de diverses sortes selon +les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique +historique, littéraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la +considérant moins dans la diversité des sujets que dans le procédé +qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte, +on peut distinguer en gros deux espèces de critique, l'une reposée, +concentrée, plus spéciale et plus lente, éclaircissant et quelquefois +ranimant le passé, en déterrant et en discutant les débris, distribuant +et classant toute une série d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon, +les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les maîtres en ce +genre sévère et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques +littéraires, à proprement parler, qui, à tête reposée, s'exercent sur +des sujets déjà fixés et établis, recherchent les caractères et les +beautés particulières aux anciens auteurs, et construisent des Arts +poétiques ou des Rhétoriques, à l'exemple d'Aristote et de Quintilien. +Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime +assez bien, je mets cette faculté plus diverse, mobile, empressée, +pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois siècles, qui, +des correspondances des savants où elle se trouvait à la gêne, a passé +vite dans les journaux, les a multipliés sans relâche, et est devenue, +grâce à l'imprimerie dont elle est une conséquence, l'un des plus actifs +instruments modernes. Il est arrivé qu'il y a eu, pour les ouvrages de +l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présente, +une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler; +tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilité de la médecine se peut +dire, à plus forte raison, pour ou contre l'utilité de cette critique +pratique à laquelle les bien portants même, en littérature, n'échappent +pas. Quoi qu'il en soit, le génie critique, dans tout ce qu'il a de +mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est révélé. Il s'est +mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les +hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures et +les fatigues du chemin l'ont flatté. Toujours en haleine, aux écoutes, +faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans système autre +que son instinct et l'expérience, il a fait la guerre au jour le jour, +selon le pays, _la guerre à l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-même, +qui est le génie personnifié de cette critique. + +Bayle, obligé de sortir de France comme calviniste relaps, réfugié à +Rotterdam, où ses écrits de tolérance aliénèrent bientôt de lui le +violent Jurieu, persécuté alors et tracassé par les théologiens de sa +communion, Bayle mort la plume à la main en les réfutant, a rempli un +grand rôle philosophique dont le XVIIIe siècle interpréta le sens en le +forçant un peu, et que M. Leroux a bien cherché à rétablir et à préciser +dans un excellent article de son _Encyclopédie_. Ce n'est pas ce qui +nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relèverons en lui que +les traits essentiels du génie critique qu'il représente à un degré +merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son empressement +discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa sagacité pénétrante, dans +sa versatilité perpétuelle et son appropriation à chaque chose: ce +génie, selon nous, domine même son rôle philosophique et cette mission +morale qu'il a remplie; il peut servir du moins à en expliquer le plus +naturellement les phases et les incertitudes. + +Bayle, né au Carlat, dans le comté de Foix, en 1647, d'une famille +patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux études, +au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis à l'académie +de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causée par ses +lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, +mais relisait Plutarque et Montaigne de préférence. Étant passé à +vingt-deux ans à l'académie de Toulouse, il se laissa gagner à +quelques livres de controverse et à des raisonnements qui lui parurent +convaincants, et, ayant abjuré sa religion, il écrivit à son frère +aîné une lettre très-ardente de prosélytisme pour l'engager à venir à +Toulouse se faire instruire de la vérité. Quelques mois plus tard, ce +zèle du jeune Bayle s'était refroidi; les doutes le travaillaient, et, +dix-sept mois après sa conversion, sortant secrètement de Toulouse, il +revint à sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il +n'y était d'abord: «Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie +la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son épingle du +jeu qu'il n'y laisse quelque chose.» Bayle laissa dans cette première +école qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de +prosélytisme; à partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun +apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion, +d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse; +je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne +réside pas essentiellement dans l'âme, dans la pensée, et qui a son +auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette +dose de chaleur de sang résiste au premier échec, au premier coup de +tête, et se perpétue jusqu'à un âge plus ou moins avancé. Quand cela va +trop loin et dure obstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit +sous l'apparence de la force, c'est une véritable incapacité de mûrir. +Il y a des natures poétiques ou philosophiques qui restent jusqu'au +bout, et à travers leurs diverses transformations, toujours opiniâtres, +incandescentes, à la merci du tempérament. Bayle, autrement favorisé +et pétri selon un plus doux mélange, se trouva, dès sa première flamme +jetée, une nature tout aussitôt réduite et consommée, et à partir de là +il ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable +pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique +ou même trop convaincu, ou épris d'une autre passion quelconque. + +Bayle alla continuer ses études à Genève en 1670, et il y devint +précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la république, +et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence à +connaître le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M. +Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes +sérieuses et appliquées. On établit des conférences de jeunes gens, pour +lesquelles il s'essaie à déployer ses ressources de bel esprit, ses +premiers lieux communs d'érudition, et où M. Basnage, autre illustre +jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste à des sermons, à des +expériences de philosophie naturelle, et, à propos des expériences de +M. Chouet sur le venin des vipères et sur la pesanteur de l'air, il +remarque que c'est là le génie du siècle et des philosophes modernes. +A l'occasion des controverses et querelles entre les théologiens de sa +religion, il énonce déjà sa maxime de garder toujours _une oreille pour +l'accusé_. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant qu'elle le +sera jamais. La philosophie péripatéticienne, qu'il avait apprise +chez les jésuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en +présence du système de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez +pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller +s'établir en Hollande, il laissera échapper son secret: «Le +cartésianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le +regarde simplement comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à +expliquer certains effets naturels... Plus j'étudie la philosophie, +«plus j'y trouve d'incertitude. La différence entre les sectes ne va +qu'à quelque probabilité de plus ou de moins. Il n'y en a point encore +qui ait frappé au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont +grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi +bien que dans celles de la grâce. Ainsi vous pouvez dire à M. Gaillard +(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans +entêtement, et qui regarde Aristote, Épicure, Descartes, comme des +inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que +l'on veut chercher plutôt un tel qu'un tel amusement d'esprit.» C'est +ainsi qu'on le voit engager ses cousins à prendre le plus qu'ils +pourront de philosophie péripatéticienne, sauf à s'en défaire ensuite +quand ils auront goûté la nouvelle: «Ils garderont de celle-là la +méthode de pousser vivement et subtilement une objection et de répondre +nettement et précisément aux difficultés.» Ce mot que Bayle a lâché, de +prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on +cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez +lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son génie. Ce +mot lui revient souvent; le côté de l'amusement de l'esprit le frappe, +le séduit en toute chose. Il prend plaisir à voir _les petites Furies_ +qui se logent dans les écrits des théologiens, dans les attaques de M. +Spanheim et les réponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par +correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en +voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le +sent, est chose essentielle pour lui. Il se met à la fenêtre et +regarde passer chaque chose; les nouvelles mêmes l'_amusent_. Il est +_nouvelliste à toute outrance_; sa curiosité est _affamée_ par les +victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frère par le récit de la mort du +comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire +_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes +fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences +tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines +matières, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non; +mais il note leur scrupule, de même qu'il exprime son plaisir. Cette +indifférence du fond, il faut bien le dire, cette tolérance prompte, +facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du +génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir +au premier signe sur le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à +s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses. Il avertit en un +endroit son frère cadet qu'il lui parle des livres sans aucun égard à la +bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer: «Et ce qui me détermine à vous +en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai +lus, ou que j'en ai ouï parler.» + +Bayle ne peut s'empêcher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blâme, +et retombe toujours: «Le dernier livre que je vois, écrit-il de Genève +à son frère, est celui que je préfère à tous les autres.» Langues, +philosophie, histoire, antiquité, géographie, livres galants, il se +jette à tout, selon que ces diverses matières lui sont offertes: «D'où +que cela procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus +souvent changé de maîtresse, que moi de livres.» Il attribue ces +échappées de son esprit à quelque manque de discipline dans son +éducation: «Je ne songe jamais à la manière dont j'ai été conduit dans +mes études, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'âge +au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors +qu'il faut faire son emplette.» Il regrette le temps qu'il a perdu jeune +à chasser les cailles et à hâter les vignerons (ce dut être pourtant un +pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et +il ne put guère jouir des champs que pendant la saison qu'il passa, +affaibli de santé, aux bords de l'Ariége); il regrette môme le temps +qu'il a employé à étudier six ou sept heures par jour, parce +qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il étudiait sans cesse par +_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_ +_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide +avant de se disperser aux friandises. «Je vous l'ai déjà dit, écrit-il +encore à son frère, la démangeaison de savoir en gros et en général +diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne +laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai été autrefois touché de cette +même avidité, et je puis dire qu'elle m'a été fort préjudiciable.» Mais +voilà, au moment même du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il +voudrait tout savoir, même les détails rustiques, lui qui tout à l'heure +regrettait le temps perdu à la chasse; il demande mainte observation à +son frère sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le +presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et +aboutissants de chaque famille: «Je sais bien que la généalogie ne fait +pas votre étude, comme elle aurait été ma marotte si j'eusse été d'une +fortune à étudier selon ma fantaisie.» Il complimente son frère et se +réjouit de le voir touché de la même passion que lui, _de connoître +jusqu'aux moindres particularités des grands hommes_. A propos de ses +migraines fréquentes, ce n'est pas l'étude qui en est cause, suivant +lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup à ce qu'il lit: «Je ne sais +jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la +seconde période. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit.... +Aussi pressens-je que, quand même je pourrois rencontrer dans la suite +quelque emploi à grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je +lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis +c'est tout.» Ces passages et bien d'autres encore témoignent à quel +degré Bayle possédait l'instinct, la vocation critique dans le sens où +nous la définissons. + +Ce génie, dans son idéal complet (et Bayle réalise cet idéal plus +qu'aucun autre écrivain), est au revers du génie créateur et poétique, +du génie philosophique avec système; il prend tout en considération, +fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf à revenir bientôt. +Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de système n'admet volontiers +que ce qui est analogue à son point de vue, à sa prédilection. Le génie +critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun +_quant à soi_. Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance; +il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son +académie; il ne craint pas de se mésallier; il va partout, le long des +rues, s'informant, accostant; la curiosité l'allèche, et il ne s'épargne +pas les régals qui se présentent. Il est, jusqu'à un certain point, tout +à tous, comme l'Apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme +dans le critique véritablement doué. Mais gare aux retours! que Jurieu +se méfie[125]! l'infidélité est un trait de ces esprits divers et +intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les côtés +d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes et de +retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas changé +de rôle, se déguisant tantôt en nouveau converti, tantôt en vieux +catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensée faire +route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait +suffire à la célérité et aux revirements toujours justes de son esprit +mobile, empressé, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et +le champ défini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empêcher, +comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes +d'auteurs_. Le voilà peint d'un mot. + +Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où il était +précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur de Voltaire +pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre, l'influence contraire +du génie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs, +qu'il n'avait aucun tour rêveur dans l'esprit, rien qui le consolât dans +le commerce avec la nature. Plus mélancolique que gai de tempérament, +mais parce qu'il était _de petite complexion_, avec de l'agrément et +du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude, la +conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris et de tout +ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a maintes fois exprimé +le regret de n'être pas né dans une ville capitale, et il confesse dans +sa _Réponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a été éclairé sur les +ressources de Paris pour avoir senti le préjudice de la privation. Il +quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout +prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des +bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées qui sont sur +pied, pour ou contre la France, elles décampent de partout où elles +ne trouvent point de fourrages ni de vivres.» Précepteur à Rouen et +mécontent encore, précepteur à Paris enfin, mais sans liberté, sans +loisir, introduit aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et +connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses +liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à Sedan, et dut +se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu négligés pour +les lettres. Pendant toutes ces années, sa faculté critique ne se +fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint +véritablement auteur que par sa _Lettre sur les Comètes_ (1682). Un an +auparavant, sa chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et +après quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire +de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam. Sa +_Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père Maimbourg_ parut +cette même année 1682, et jusqu'en décembre 1706, époque de sa mort, sa +carrière, à l'ombre de la statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par +des écrits, des controverses littéraires ou philosophiques; après ses +disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après son +petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les +plus graves événements pour lui furent ses déménagements (en 1688 et en +1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa +chaire, en 1693, lui fut moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait +semblé, et, dans la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion +de loisir et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque +d'échapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui +règnent dans toutes les académies. + +[Note 125: Bayle a-t-il été l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit +les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux +Mémoires d'Histoire, de Critique et de Littérature_, par l'abbé +d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partagés. (Voir +les mêmes _Mémoires_, t. VII, page 47.)] + +En tête d'une des lettres de sa _Critique générale_, Bayle nous dit +avoir remarqué, dès ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien +jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Académie française_ de +Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherché, en lisant +un livre, l'esprit et le génie de l'auteur que le sujet même qu'on y +traitait. Bayle applique cette méthode au Père Maimbourg; et nous, au +milieu de tous ces ouvrages si _bigarrés de pensées_, de ces ouvrages +pareils à des _rivières qui serpentent_, nous appliquerons la méthode +à Bayle lui-même, nous occupant de sa personne plus que des objets +nombreux où il se disperse[126]. + +[Note 126: Sur le caractère de Bayle, on peut lire quelques pages +agréables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.] + +Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu résidé à +Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois comme précepteur, +en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta +dans l'intervalle de son retour de Sedan à son départ pour Rotterdam: +mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle +société de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en +ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que +Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur son siècle, en retard +d'au moins cinquante ans par son langage, sa façon de parler, sinon +provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue, +interminable, à la latine, à la manière du XVIe siècle, à peu près +impossible à bien ponctuer[127]; en avance par son dégagement d'esprit et +son peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines que +le XVIIe siècle remit en honneur après la grande anarchie du XVIe. +De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan, de Sedan à Rotterdam, Bayle +contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siècle sans y +entrer. Il y a de ces existences pareilles à des arches de pont qui, +sans entrer dans le plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les +deux rives. Si Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son +âge, de cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une +minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection qui ne +nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675, +c'est-à-dire au moment de la culture la plus châtiée de la littérature +de Louis XIV, avait passé ses heures de loisir dans quelques-uns des +salons d'alors, chez madame de La Sablière, chez le président Lamoignon, +ou seulement chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une +grande révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné? +Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux termes +_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit +qu'il voudrait bien aller de temps en temps à Paris _se ravictuailler +en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parlé de madame de +La Sablière comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours à ses +trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et +les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redoublé de scrupules pour +éviter dans son style _les équivoques, les vers, et l'emploi dans la +même période d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans +la préface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement +qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant osé +écrire _à toute bride_ (madame de Sévigné disait _à bride abattue_) ce +qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fâché +de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprévues, +pittoresques, malgré leur mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier +avec un tour plus dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser +l'expression. Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce +qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire la +guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque génie... il +faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur fâcheux, +se faire expliquer sans rémission tout ce qu'il plaît de demander.» +Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait +jamais longtemps attendre, rachète de reste cette _phrase longue_ que +Voltaire reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand Arnauld, +mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-même remarque, +à ce sujet des périodes du Père Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si +fort des règles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé +Fléchier ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives et +animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de l'autre. +Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _périodes_ +du Père Maimbourg, n'a pas échappé à son tour au défaut de trop écourter +la phrase; ou plutôt Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne +regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et étendue, +cette liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument, +_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_. +Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il +ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage, il eût voulu se +polir; cela eût bridé et ralenti sa critique. + +[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle à son point +de départ. On en peut prendre un échantillon dans une de ses lettres +(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est +à tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y +fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la façon du XVIe +siècle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non académique; il ne +s'en défit jamais. En avançant pourtant et à force d'écrire, sa phrase, +si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle +s'épura, s'allégea beaucoup, et souvent même se troussa fort lestement.] + +Une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le +représente, c'est de n'avoir pas d'_art_ à soi, de _style_: hâtons-nous +d'expliquer notre pensée. Quand on a un style à soi, comme Montaigne, +par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus +soucieux de la pensée qu'on exprime et de la manière aiguisée dont on +l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, +qu'on critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre +oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois à ses +dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle l'avait +eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le goût +des _Essais_, et n'eût pas écrit ses _Nouvelles de la République des +Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus, +quand on a un _art_ à soi, une poésie, comme Voltaire, par exemple, qui +certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr, +depuis Bayle, on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, +atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi +à l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait +involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son +fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon +Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'équilibre même; +une parfaite idée de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit +humain, et que tout est possible, et que rien n'est sûr. De style, il +en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter à la +lutte comme Courier, La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait +suffisamment, malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses +expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que +pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique! Enfin il n'avait +pas d'_art_, de _poésie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je +crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse, de même qu'il n'a +jamais rêvé aux champs, ce qui n'était guère de son temps encore, ou +qu'il n'a jamais été amoureux, passionnément amoureux d'une femme, ce +qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et +consiste, pour les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites +circonstances, à assortir mille petites adresses afin de mieux divertir +le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même son frère +de ces artifices ingénieux, à propos de la _Lettre des Comètes_. + +Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou +de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui +se soit rencontré dans son genre, rien n'étant venu à la traverse pour +limiter ou troubler le rare développement de sa faculté principale, de +sa passion unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer +qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux +avec ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et +discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique est comme un +voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de +pays, par curiosité. Or, comme on sait, + + Rarement à courir le monde + On devient plus homme de bien; + +rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du but +invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit, un +retranchement fréquent, même à l'égard des commerces innocents et +purement agréables, le contraire enfin de se répandre. La façon dont +Bayle était religieux (et nous croyons qu'il l'était à un certain degré) +cadrait à merveille avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle +était religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de +ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prières +publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de résignation +et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il +avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur +comme à de bons témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle +de la perte de sa place respirent un ton de modération qui ne semble pas +tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie modeste, mais bien +à une soumission mieux fondée et à un véritable esprit de christianisme. +En d'autres endroits voisins des précédents, nous le savons, +l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans +le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser +coexister à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait +pas [129]. Nous aimons donc à trouver que le mot de _bon Dieu_ revient +souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère. Après cela, la +religion inquiète médiocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule +aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui paraît +divertissante. Dans une lettre, tout à côté d'une belle phrase +sincère sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de +La Mothe-Le-Vayer avec ses obscénités: «_Sed omnia sana sanis_.» +ajoute-t-il tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible, +quelque bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance +littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui +suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé en françois +les Vies de quatre Pères de l'Église grecque, vient de publier celle de +saint Ambroise, l'un des Pères de l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte +françois, vient de faire imprimer les _Préceptes galants_: c'est une +espèce de traité semblable à l'_Art d'aimer_ d'Ovide.» Et quelques +lignes plus bas: «On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Clèves_. +Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du pape, etc.» Plus +ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altéré la candeur et +l'expansion critique de Bayle. + +[Note 128: _Nouvelles de la République des Lettres_, avril 1684.] + +[Note 129: Voir une lettre intéressante (_Oeuv. div._, I, 184) où il +explique pourquoi il n'était pas en bonne odeur de religion.--L'illustre +Joseph de Maistre, si acharné aux athées, ne s'est pas montré trop +rigoureux à l'endroit de Bayle: «Bayle même, le père de l'incrédulité +moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus +condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader, +encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie +moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent même il +est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans +l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_).» _Principe générateur des +Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui +a son application en divers sens: «Tout est dans Bayle, mais il faut +l'en tirer.» (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a +cru.)] + +Si nous osions nous égayer tant soit peu à quelqu'un de ces badinages +chez lui si fréquents, nous pourrions soutenir que la faculté critique +de Bayle a été merveilleusement servie par son manque de désir amoureux +et de passion galante[130]. Il est fâcheux sans doute qu'il se soit laissé +aller à quelque licence de propos et de citations. L'obscénité de +Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle même des savants qui +s'émancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains +dévots n'en gardent pas non plus dans l'expression, dès qu'il s'agit de +ces choses, et l'on a remarqué qu'ils aiment à salir la volupté, pour en +dégoûter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime +guère la femme; il ne songe pas à se marier: «Je ne sais si un certain +fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte +de soins, un goût excessif pour l'étude et une humeur un peu portée au +chagrin, ne me feront toujours préférer l'état de garçon à celui d'homme +marié.» Il n'éprouve pas même au sujet de la femme et contre elle cette +espèce d'émotion d'un savant une fois trompé, de l'_antiquaire_ dans +Scott, contre le _genre-femme_. Un jour à Coppet, en 1672, c'est-à-dire +à vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il prêta à +une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas: +«Fâché de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le +_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de +la tortue. Certes, voilà bien «des gens propres à dévorer les +bibliothèques!» Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il écrit à +mademoiselle Minutoli; et, à cet effet, il se pavoise de bel esprit, se +raille de son incapacité à déchiffrer les modes, lui cite, pour être +léger, deux vers de Ronsard sur les cornes du bélier, et les applique à +un mari: «Au reste, mademoiselle, dit-il à un endroit, le coup de dent +que vous baillez à celui qui vous a louée, etc.» L'état naturel et +convenable de Bayle à l'égard du sexe est un état d'indifférence et +de quiétisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se +ressouvienne de Ronsard ou de Brantôme pour tâcher de se faire un ton à +la mode. S'il a perdu à ce manque d'émotions tendres quelque délicatesse +et finesse de jugement, il y a gagné du temps pour l'étude [131], une plus +grande capacité pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du +critique, et l'ignorance de ces dégoûts qui ont fait dire à La Fontaine: +_Les délicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbé +Prévost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut +pas sans en souffrir. + +[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu +n'est pas une objection à ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me +paraît fort possible) que l'abbé d'Olivet ait été bien informé, et que +son récit, consigné dans les _Mémoires_ de D'Artigny, mérite quelque +attention, il en résulterait que Bayle, âgé de vingt-huit ans alors, +dérogea un moment, auprès de la femme avenante du ministre, aux +habitudes de son humeur et au régime de toute sa vie. L'occasion aidant, +il n'était pas besoin de grande passion pour cela.] + +[Note 131: Dans une note de son article _Érasme_ du _Dictionnaire +critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont +obligées de sauver les apparences, il dit de ce ton de naïveté un peu +narquoise qui lui va si bien: «Elles exigent des préliminaires, elles se +font assiéger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un +bénéfice qui demande résidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une +fois dans cette espèce d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un +morceau de chaîne qui forme bientôt une nouvelle captivité. Aussi on +m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres à la +main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.] + +On lit dans la préface du _Dictionnaire critique_: «Divertissements, +parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites et +telles autres récréations nécessaires à quantité de gens d'étude, à ce +qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps.» Il +était donc utile à Bayle de ne point aimer la campagne; il lui était +utile même d'avoir cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne +sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend, +l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures +continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie que de +la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni à la +bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et +on aurait été près alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se +sentit toujours peu porté aux mathématiques; ce fut la seule science +qu'il n'aborda pas et ne désira pas posséder. Elle absorbe en effet, +détourne un esprit critique, chercheur et à la piste des particularités; +elle dispense des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle. +La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à demi par +métier (étant professeur de philosophie), finit par le passionner et par +empiéter un peu sur sa faculté littéraire. Il a dit de Nicole et l'on +peut dire de lui que «sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux +derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre à composer des +pièces d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre +compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre part plus +complet, plus fidèle dans son office de rapporteur de la république +des lettres. Il est curieux surtout à entendre parler des poètes et +pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère assez volontiers comme +une espèce à part, sans en faire une classe supérieure. Pour nous qui en +introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranché +tant d'autres qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne +pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres +que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la perspective, mais +prompts et naïfs reflets de son impression contemporaine: le ballet de +_Psyché_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine +et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragédies très-achevées_; Bossuet +côte à côte avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigénie_ et sa préface +qu'il aime presque autant que la pièce, à côté de _Circé_, opéra à +machines. En rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie, +il trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût été +difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement +qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le voit, Bayle est +un véritable républicain en littérature. Cet idéal de tolérance +universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans +un État divisé en dix religions comme dans une cité partagée en diverses +classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_, +il la réalise dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus +aisé de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les +hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su +tant concilier et tant goûter. + +Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement et +une certaine idée exagérée de la supériorité des auteurs, quelque chose +de ce que n'évitent pas les subalternes et caudataires en ce genre, +comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de +cela. On lui reprochait d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais +il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans +l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le fond. Son +bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition littéraire pour les +illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à son frère, pour souhaiter +qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour être bien +aise qu'à la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau côté d'un +auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu +personnellement plus de personnes célèbres par leurs écrits, vous verrez +que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre...» C'est +dans une lettre suivante à ce même frère cadet qui se mêlait de le +vouloir pousser à je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: +«Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état médiocre et +tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu +souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouvé agréable: +voilà deux choses douces que bien des gens aiment.» Toute la +délicatesse, toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce +trait et dans le précédent. + +L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui, cette humeur +de tranquillité et de paresse dont il fait souvent profession, ne +l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements pour lui-même, à rien de +cet égoïsme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi +dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le méticuleux propre à certaines +natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa veine. +Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité grandement +distinctive, il se montre abondant, prodigue et généreux, comme tous les +génies. + +Le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si égale fut vers +l'année 1686. Bayle, âgé de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles +de la République des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_, +contre les persécutions de Louis XIV, préparait son _Commentaire +philosophique_, et en même temps, dans une note qu'il rédigeait _Nouv. +de la Rép. des Lett._, mars 1686, sur son écrit anonyme de _la France +toute catholique_, note plus modérée et plus avouable assurément que +celle que l'abbé Prévost insérait dans son _Pour et Contre_ sur +son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesurée et +spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, après avoir tancé +les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientôt _toucher +cette corde des violences_ avec les protestants eux-mêmes qui n'en +étaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu à des _représailles_. +La _Réponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_, +toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitié +de la carrière de Bayle, était ainsi présagée. La maladie qui lui +survint l'année suivante (1687), par excès de travail, le força de +se dédoubler, en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et +philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la République des +Lettres_. Peu auparavant, il écrivait à l'un de ses amis, en réponse à +certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter +sa fonction de journaliste, qu'il n'en était point las du tout, qu'il +n'y avait pas d'apparence qu'il le fût de longtemps, et que c'était +l'occupation qui convenait le mieux à son humeur. Il disait cela après +trois années de pratique, au contraire de la plupart des journalistes +qui se dégoûtent si vite du métier. C'était chez lui force de vocation. +Au temps qu'il était encore professeur de philosophie, il éprouvait un +grand ennui à l'arrivée de tous les livres de la foire de Francfort, +si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui +ôtassent le loisir de cette pâture. Il s'était pris d'admiration et +d'émulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour +ceux que continuait de donner à Paris M. l'abbé de La Roque, pour les +_Actes des Érudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il +se plaça tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie, +modérée, pénétrante, par ses analyses exactes, ingénieuses, et même par +les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et +la manière seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des +traces encore à la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites +notes où chaque mot est pesé dans la balance de l'ancienne et +scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnête joaillier +d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est républicaine de +Hollande, qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public +sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les auteurs +de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les +curieux de les prêter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas +en effet (si surtout on la compare à la nôtre et à son éclat que je +ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et +vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir? +D'elle à nous, c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire, +si bien marquée l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des +Pois_[133]. + +[Note 132: Dirigé par M. Daunou.] + +[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans à la Balzac, qui +promettent et qui ne tiennent pas.] + +Après qu'il eut renoncé à ses _Nouvelles de la République des Lettres_, +la faculté critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la +confection et la révision l'occupèrent durant dix années, depuis 1694 +jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement (1704) la _Réponse aux +Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un +assemblage d'aménités littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, +Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que +ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une manière +d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si frêle et sa _petite +complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue délicate, se prit; il +tomba dans l'indifférence et le dégoût de la vie à cinquante-neuf ans. +Un symptôme grave, c'est ce qu'il écrivait à un ami en novembre 1706, +un mois environ avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de +travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois +pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point «matière de +raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire, de sa critique, de +son amour des faits et des particularités de personnes, est tout à fait +comme Chaulieu sans amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit +l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de +détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres +diverses sont là pour qui le voudra bien connaître. Comme qualité +qui tient encore à l'essence de son génie critique, il faut noter sa +parfaite indépendance, indépendance par rapport à l'or et par rapport +aux honneurs. Il est touchant de voir quelles précautions et quelles +ruses il fallut à milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: +«Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais +présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois plus m'en +passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd à toute autre +insinuation du grand seigneur son ami. On n'était pourtant pas loin du +temps où certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un +louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner +chez eux; On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était +devenu, du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits. Le +plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse +de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait réellement composé, soit +qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme +jusqu'à avoir besoin d'être clandestin. Sa sincérité dut souffrir d'être +si à la gêne et réduite à tant de faux-fuyants. + +Bayle restera-t-il? est-il resté? demandera quelqu'un; relit-on Bayle? +Oui, à la gloire du génie critique, Bayle est resté et restera autant +et plus que les trois quarts des poëtes et orateurs, excepté les +très-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particulière, +du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que +cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres +diverses_, préférables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont +une des lectures les plus agréables et commodes. Quand on veut se dire +que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque génération +s'évertue à découvrir ou à refaire ce que ses pères ont souvent mieux +vu, qu'il est presque aussi aisé en effet de découvrir de nouveau les +choses que de les déterrer de dessous les monceaux croissants de livres +et de souvenirs; quand on veut réfléchir sans fatigue sur bien des +suites de pensées vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on +prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et +savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus +supporter que cette lecture d'érudition digérée et facile. La lecture de +Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation légère +des _après-disnées_ reposées et déclinantes, la nourriture ou plutôt le +_dessert_ de ces heures médiocrement animées que l'étude désintéressée +colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensité et +l'éclat que par la durée, l'innocence et la sûreté des sensations, +pourraient se dire les meilleures de la vie[135]. + +Décembre 1835. + +[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M. +Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur +Bayle, a trouvé que son Dictionnaire, principal titre de sa renommée, +n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il méritait. Ce n'est pas en effet +en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend à l'apprécier, c'est en s'en +servant. Un homme d'esprit a comparé drôlement le Dictionnaire de Bayle, +où le texte disparaît sous les notes, à ces petites boutiques +ambulantes lentement traînées par un petit âne qui disparaît sous la +multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes étalées sur +chaque point aux regards des passants: ce petit âne, c'est le texte.] + +[Note 135: On ne sera pas fâché de lire ici l'opinion de La Fontaine +sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve à la fin d'une +lettre à M. Simon de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner +et la conversation qu'on y tint (février 1686): + + Aux journaux de Hollande il nous fallut passer; + Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique. + Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser + L'occasion d'un trait piquant et satirique, + Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin: + Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin, + S'il osoit; car il a le goût avec l'étude. + Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude; + Il paroît circonspect; mais attendons la fin. + Tout faiseur de journaux doit tribut au malin. + Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages; + Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;] + +Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon +style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages, + + Et ce fut de moi qu'il partit, + C'est que l'un cherche à plaire aux sages, + L'autre veut plaire aux gens d'esprit. + +Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire Qu'on ait dans un +repas de tels discours tenus: + + On tint ces discours; on fit plus, + On fut au sermon après boire... + +Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à +rappeler; Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais +jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735): «M. +Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe: +tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des +sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font +point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le +docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était +le grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si +étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils +peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs +n'étaient pas moins respectables que son génie. Le désintéressement et +l'amour de la paix comme de la vérité étaient son caractère; _c'était +une âme divine._» + + + +LA BRUYÈRE + +Vers 1687, année où parut le livre des _Caractères_, le siècle de Louis +XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième période; les grandes +oeuvres qui avaient illustré son début et sa plus brillante moitié +étaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais +se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans +cette littérature glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit +que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, lui vint toute +formée de l'époque précédente; j'y range les poëtes et les écrivains nés +de 1620 à 1626, ou même avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière, +La Fontaine, madame de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond +ou au commencement ou aux plus belles années du règne auquel on les +rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une +nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte et propre +au règne même de Louis XIV, est celle en tête de laquelle on voit +Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Fléchier, Bourdaloue, etc., +etc., tous écrivains ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent +dans le monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau +et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à cette date de +1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions d'historiographes. +Heureusement, Racine allait être tiré de son silence de dix années par +madame de Maintenon. Bossuet régnait pleinement par son génie en ce +milieu du grand règne, et sa vieillesse commençante en devait longtemps +encore soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable +moment que cette fin d'été radieuse, pour une production nouvelle de +mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon parurent et achevèrent, +par des grâces imprévues, la beauté d'un tableau qui se calmait +sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien +ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, +était alors d'une merveilleuse sérénité. La chaleur modérée de tant de +nobles oeuvres, l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance +enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère des esprits +à un état tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui +saurait naître, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une +pensée ne resterait dans l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai +jour. Conjoncture unique! éclaircissement favorable en même temps que +redoutable à toute pensée! car combien il faudra de netteté et de +justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère en triompha. +Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir à sa naissance et composer +l'aimable génie de Fénelon était également disposé et comme pétri de +toutes parts; mais la fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque +chose de plus singulier. + +On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, et cette +obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de son oeuvre, et, on +peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. S'il n'y a pas une +seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la +publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en +revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le +rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage +de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé. + +Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan, en 1639, +disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui +le fait mourir à cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de +1644[136], La Bruyère aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi +tous les fruits successifs de ces riches années mûrirent pour lui et +furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hâter, la chaleur +féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années d'étude +ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à lire avec douceur et +réflexion, allant au fond des choses et attendant! Il résulte d'une note +écrite vers 1720 par le Père Bougerel ou par le Père Le Long, dans des +mémoires particuliers qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire, +que La Bruyère a été de cette congrégation[137]. Cela veut-il dire qu'il +y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque temps? Sa première +relation avec Bossuet se rattache peut-être à cette circonstance. Quoi +qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de trésorier de France à +Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près +de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le reste de +ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché au prince en qualité +d'homme de lettres avec mille écus de Pension. + +[Note 136: On sait enfin maintenant, après bien des tâtonnements, et +d'une manière positive, que La Bruyère est né à Paris et y a été +baptisé le 17 août 1645. Le registre des naissances de la paroisse +Saint-Christophe-en-Cité eu fait foi.] + +[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives +du Royaume.] + +D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre auteur, mais +dont la parole a de l'autorité, nous dit en des termes excellents: +«On me l'a dépeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'à vivre +tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et +des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé +à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses +manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition, +même celle de montrer de l'esprit[138].» Le témoignage de l'académicien se +trouve confirmé d'une manière frappante par celui de Saint-Simon, +qui insiste, avec l'autorité d'un témoin non suspect d'indulgence, +précisément sur ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse: «Le +public, dit-il, perdit bientôt après (1696) un homme illustre par son +esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux +dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après avoir +surpassé Théophraste en travaillant d'après lui et avoir peint les +hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caractères_ d'une manière +inimitable. C'étoit d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne +compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je +l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son âge et +sa santé pouvoient faire espérer de lui.» Boileau se montrait un peu +plus difficile en fait de ton et de manières que le duc de Saint-Simon, +quand il écrivait à Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce +sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque +chose de son _Théophraste_. C'est un fort honnête homme à qui il ne +manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a +envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite.» +Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyère était déjà, un +peu à ses yeux un homme des générations nouvelles, un de ceux en qui +volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et +autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait. + +[Note 138: J'hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins +bon juge: elle concorde pourtant: «Il n'y a pas longtemps que M. de La +«Bruyère m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu +«assez de temps pour le bien connoître. Il m'a paru que ce _n'étoit «pas +un grand parleur.» (_Menagiana_, tome III.)--On a opposé depuis à cette +idée qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyère quelques mots tirés de +lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il résulterait +que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante; c'est peu +probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots +par les cheveux. Mais enfin il paraît bien qu'il était très-gai par +moments.] + +Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui avait plus d'une +fois causé avec lui[139], nous peint la maison de Condé et M. le Duc en +particulier, l'élève du philosophe, en des traits qui réfléchissent sur +l'existence intérieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc +(1710), il nous dit avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à +la fois: «Il étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, +mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à +s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes +d'une excellente éducation (_je le crois bien_), de la politesse et +des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit très-rarement... +Sa férocité étoit extrême, et se montroit en tout. C'étoit une meule +toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis +n'étoient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par +des plaisanteries cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte +comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de M. le +Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitié des +princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en +effet, poussé Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser +sa tabatière de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui +offrit à boire; le pauvre _Théodas_ si naïf, si ingénu, si bon +convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux +vomissements[140]. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève de La +Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois sous le bâton d'un +Conti dont il était secrétaire. A la manière énergique dont Saint-Simon +nous parle de cette race des Condés, on voit comment par degrés en elle +le héros en viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur +ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait une grande +part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, «M. le Prince +l'avoit presque toujours à Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le +mettoit de toutes ses parties, c'étoit de toute la maison de Condé à qui +l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit +en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et +de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit inappréciable, comme +observateur, d'être initié de près à cette famille si remarquable alors +par ce mélange d'heureux dons, d'urbanité brillante, de férocité et de +débauche[141]. Toutes ses remarques sur les _héros_ et les _enfants des +Dieux_ naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les +enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et +en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des +années. Le mérite chez eus devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils +sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de +l'enfance.» Au chapitre des _Grands_, il s'est échappé à dire ce qu'il +avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands sur les autres hommes +est immense par un endroit: je leur cède leur bonne chère, leurs riches +ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, +leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à +leur service des gens qui les égalent par le coeur et par l'esprit, +et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables que le +scandale, des moeurs princières lui inspirait n'étaient pas perdues, on +peut le croire, et ressortaient moyennant détour: «Il y a des misères +sur la terre qui saisissent le coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux +aliments; ils redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange +ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons pour +fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement à cause +qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la +nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes +extrémités, je me jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les _simples +bourgeois_ viennent là bien à propos pour endosser le reproche, mais je +ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir en rentrant d'un +de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc _poussait de Champagne_ +Santeul[142]. + +[Note 139: Une pensée inévitable naît, de ce rapprochement: Quand La +Bruyère et le duc de Saint-Simon causaient ensemble à Versailles dans +l'embrasure d'une croisée, lequel des deux était le peintre de son +siècle? Ils l'étaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre +alors avoué, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu +voilés et mystérieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin, +et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux +à nu.] + +[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page +296), on lit un récit détaillé de cette mort de Santeul par La Monnoye; +témoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement à l'appui du dire de +Saint-Simon: Santeul s'était levé le 4 août, encore gai et bien portant; +il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze +heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie. +La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans +l'après-midi et le trouva moribond; il causa même du malade avec M. le +Duc, qui témoigna s'y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes +extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu nettes des +médecins, aussi bien que le traitement employé, s'accorderaient assez +avec le récit de Saint-Simon; on conçoit que la chose ait été étouffée +le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatière +avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain +onze heures du matin; c'est un cas de médecine légale que je laisse aux +experts.] + +[Note 141: La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux +dans les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles +municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le +petit-fils, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race. +Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme pas, +un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades dont il +plaisante. Voir dans la _Satyre Ménippée_ de Le Duchat les nombreux +passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car ils +étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe +fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans +l'expérience secrète et la maturité du penseur.] + +[Note 142: Bien des passages de Mme de Staël (De Launay) viennent à +l'appui de ce qu'a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à Mme +Du Deffand (17 septembre 1747): «Les Grands, à force de s'étendre, +deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle +étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la +philosophie.» Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui +contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condés: +«Elle, a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes +étoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en +eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les +autres hommes._»] + +La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idée de +traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite et à la faveur +de sa traduction quelques-unes de ses propres réflexions sur les moeurs +modernes. Cette traduction de Théophraste n'était-elle pour lui qu'un +prétexte, ou fut-elle vraiment l'occasion déterminante et le premier +dessein principal? On pencherait plutôt pour cette supposition moindre, +en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord les +_Caractères_, et combien Théophraste y occupe une grande place. La +Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle il ouvre son +premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard +après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il +se déclare de l'avis que nous avons vu de nos jours partagé par Courier, +lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les +imiter quelquefois: «On ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait, +et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux +anciens, La Bruyère ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme +ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau. +C'est dans cette disposition qu'il commence à _glaner_, et chaque épi, +chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensée du +difficile, du mûr et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec +gravité, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siècle où il +écrit. Ce n'était plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui +avaient porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps +après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres +restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire auguste, consommé, +déjà un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours à +l'Académie, La Bruyère lui-même les a énumérés en face; il les avait +passés en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces +Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _écueil des +mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retiré dans son balustre_, qui les domine +tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient +aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et il ose. Il sait la +mesure qu'il faut tenir et le point où il faut frapper. Modeste et sûr, +il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier +coup, sa place qui ne le cède à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par +une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en +état_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection +d'un ouvrage_, ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, en +ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, année 1688, de trois +cent soixante pages, en fort gros caractères, desquelles Théophraste, +avec le discours préliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant +que, sauf les perfectionnements réels et nombreux que reçurent les +éditions suivantes, tout La Bruyère est déjà là. + +Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère ajouta +successivement et beaucoup à chacun de ses seize chapitres. Des +pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille dans sa première +circonspection, des ridicules que son livre même fit lever devant lui, +des originaux qui d'eux-mêmes se livrèrent, enrichirent et accomplirent +de mille façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout +incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation +et l'irritation de la publicité les firent naître sous la plume de +l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à des réflexions et +remarques morales, s'appuyant même à ce sujet du titre de _Proverbes_ +donné au livre de Salomon. Les _Caractères_ ont singulièrement gagné aux +additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine +simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette +première et plus courte forme [143]. + +En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois ans en 87. +Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il n'y changea rien. La +gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit pas; il y avait songé de +longue main, l'avait retournée en tous sens, et savait fort bien qu'il +aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait +dit dès sa première édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient +de très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent +encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!» Loué, +attaqué, recherché, il se trouva seulement peut-être un peu moins +heureux après qu'avant son succès, et regretta sans doute à certains +jours d'avoir livré au public une si grande part de son secret. Les +imitateurs qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers, les +abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume et autres, qu'il +ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de +lui[144], ces auteurs _nés copistes_ qui s'attachent à tout succès comme +les mouches aux mets délicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par +moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur +_né copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas +dans les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers. +Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait déjà eu en +France sept éditions des Caractères, La Bruyère mourut subitement +d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les +biographes et commentateurs eussent avisé encore à l'approcher, à le +saisir dans sa condition modeste et à noter ses réponses[145]. On lit dans +la note manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry, +que madame la marquise de Belleforière, de qui il était fort l'ami, +pourroit donner quelques mémoires sur sa vie «et son caractère.» +Cette madame de Belleforière n'a rien dit et n'a probablement pas été +interrogée. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, était-elle une +de ces personnes dont La Bruyère, au chapitre _du Coeur_, devait avoir +l'idée présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours de +la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous +défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis: de +si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y +renoncer par vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce +mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être touché de +certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se +borne à les voir et à leur parler[146].» + +[Note 143: M. Walckenaer, dans son _Étude sur La Bruyère_, a rappelé +une agréable anecdote tirée des Mémoires de l'Académie de Berlin et qui +s'était conservée par tradition: «M. de La Bruyère, a dit Formey, qui +le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un +libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait +avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en +amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet: +«Voulez-vous imprimer ceci (c'était _les Caractères_)? Je ne sais si +vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera +pour ma petite amie.» Le libraire, plus incertain de la réussite que +l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente +qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce +livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la +dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus +avantageux et que M. de Maupertuis avait connue.» On sait le nom du +mari; M. Édouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a +retrouvé. Elle épousa Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance, +qui devint fermier général et qui garda une réputation sans tache. Il +eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille +livres argent comptant. Ce livre, d'une expérience amère et presque +misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!] + +[Note 144: On lit dans les _Mémoires de Trévoux_ (mars et avril 1701), +à propos des _Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La +Bruyère_ (1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été +donnés au public, outre les traductions en diverses langues et les +dix éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente +volumes à peu près dans ce style: _Ouvrage dans le goût des Caractères; +Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs; suite des +Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les différents +Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture sainte, +et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels des hommes, +en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; Caractères des +Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a été inondé de +Caractères...»] + +[Note 145: Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le +solliciter, La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon +office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de +le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur +des _Caractères_. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère +(_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule +lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement +grondeur à Santeul, imprimé sans aucun soin dans le _Santoliana_.] + +[Note 146: Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille +du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du +seigneur de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de +Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.] + +Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rêver +plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, d'après quelques-unes de +ses pensées qui recèlent toute une destinée, et, comme il semble, tout +un roman enseveli. A la manière dont il parle de l'amitié, de ce _goût_ +qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres_, +on croirait qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont +il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez +l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger l'amitié. Cette +diversité de pensées accomplies, desquelles on pourrait tirer tour à +tour plusieurs manières d'existences charmantes ou profondes, et +qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre +expérience, s'explique d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni +Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La +Bruyère, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être +successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui +ont tout su. + +Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il représente +les inconvénients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y +tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences du _Tartufe_, il +les a saisies, et son _Onuphre_ est irréprochable[147]: de même pour +sa conduite, il pense à tout et se conforme à ses maximes, à son +expérience. Molière est poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté +et de feu, et plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions +mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un homme libre, +avait-il observé, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut +s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de +pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est +engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.» Ceux +à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère, peuvent supposer +qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidèle à un souvenir dans +le renoncement. + +[Note 147: La Motte a dit: «Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La +Bruyère commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite +il en _recouche_ un tout contraire.»] + +On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son coeur se déclare +énergiquement à travers la science inexorable de son esprit: «Il faut +des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des +supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est +une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les +hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, poursuivies depuis +lors et non encore menées à fin, contient cette parole! le coeur d'un +Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne, +comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Sévigné +trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui +s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page +sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, etc. (chap. _de +l'Homme_).» On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait +du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgré +ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez +quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, _si c'est une +occasion de vous obliger_. + +Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, comme en +fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, répond +tout ensemble à une beauté secrète de composition, à une précaution +ménagée d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqué, et à une +conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincère; +mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote le +philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer surtout +et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion alors régnante. +La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage de Molière: il a +continué cette guerre courageuse sur une scène bien plus resserrée +(l'autre scène, d'ailleurs, n'eût plus été permise), mais avec des +armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le +courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque désormais, +l'habit serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que +de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, par le +trait ineffaçable: _Un dévot est celui qui sous un roi athée serait +athée_; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, à peine voilé +en éloge: «C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la +cour et de la rendre pieuse; instruit jusques où le courtisan veut lui +plaire et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec +prudence; il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie +ou le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et +de son industrie.» + +Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques mots qu'on +regrette de lire sur la révocation de l'édit de Nantes, et quelque +endroit favorable à la magie, je serais tenté plutôt de soupçonner La +Bruyère de liberté d'esprit que du contraire. _Né chrétien et Français_, +il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_; +car, s'il songeait surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par +contre-coup songer un peu à lui-même, et à ces _grands sujets_ qui lui +étaient _défendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt il +s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à faire (s'ils ne +l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement de toutes les +circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins +d'après tel ou tel mot détaché, que d'après l'habitude entière de son +jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en +style, il se rejoint assez aisément à Montaigne. + +On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont ce que je +dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le premier morceau en +date est celui de l'abbé D'Olivet dans son _Histoire de l'Académie_. On +y voit trace d'une manière de juger littéralement l'illustre auteur, qui +devait âtre partagée de plus d'un esprit _classique_ à la fin du XVIIe +et au commencement du XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon +moi, l'éclaircissement du mot un peu obscur de Boileau à Racine. +D'Olivet trouve à La Bruyère trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus +de _métaphores_: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère ne doit +pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais pourtant avec une +modération qui, de nos jours, tiendroit lieu de mérite, dans ce style +affecté, guindé, entortillé, etc.» Nicole, dont La Bruyère a paru dire +en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en +revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop +vivement de raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. +On regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme de +goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré plus +de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La réception de La +Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, dont lui-même nous a +entretenus dans la préface de son Discours et qui laissent à désirer +quelques explications[149]. Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il +lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, +comme Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est obligé +d'alléguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer à l'ordre de +ses matières un dessein religieux un peu subtil, pour mettre à couvert +sa foi. Il est obligé de nier la réalité de ses portraits, de rejeter +au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle: +Martial avait déjà dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro +ingeniosus est._ «En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec +un accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que le +public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis quelques +années de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et +d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits.» +Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Théobalde_ qui bâilla si fort et si +haut à la harangue de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, +faux confrères, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se +vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis _immédiatement au-dessous +de rien_[150]? Benserade, à qui le signalement de _Théobalde_ sied assez, +était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir à l'Académie, avait +pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Était-ce le vieux Boyer +[151] ou quelque autre de même force? D'Olivet montre trop de discrétion +là-dessus. Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère +sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un _Éloge_ +approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se +trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (févr. 1782), et où l'auteur anonyme +apprécie fort délicatement lui-même la Notice de Suard, que La Bruyère, +déjà moins lu et moins recherché au dire de D'Olivet, n'avait pas été +complétement mis à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait +parlé légèrement dans le _Siècle de Louis XIV_: «Le marquis de +Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes ou +Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère, +qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais +Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime et l'autorité qui devraient +appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue +d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de +style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire +ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans de plus, en +achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues +lui-même le vernis des maîtres. La Bruyère, que le XVIIIe siècle +était ainsi lent à apprécier, avait avec ce siècle plus d'un point de +ressemblance qu'il faut suivre de plus près encore. + +[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme +étant celui que désigne ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux +écrivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il +se rapporterait beaucoup mieux à Balzac.--J'ai discuté ce point ailleurs +(_Port-Royal,_ tome II, p. 390).] + +[Note 149: Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M. +Charpentier, qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit +lourdement au-dessous de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez +peu aimable: «Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et +souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est +cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre +que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant +qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur +«qui vous les avez tirés._» On voit que si La Bruyère _tirait_ +ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu +différemment.] + +[Note 150: Voici un échantillon des aménités que _le Mercure_ +prodiguait à La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une +traduction des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de +Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement +ou très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient +être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire +réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant +à personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la +dénonciation._) La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et +j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette princesse +qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous sa +protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de M. de La +Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et +qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces +détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois ou quatre pages +d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de +croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait +obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint +les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a +prononcé il s'est peint lui-même... Fier de _sept_ éditions que ses +Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il +exagère son mérite...» Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement +sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours _qu'il était +directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices +appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles serait capable +de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de toutes les +grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans le présent.] + +[Note 151: Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle +que Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le +pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»--Je m'étais mis, comme on +voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Mémoires +sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme et +le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de Thomas +Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle était de +l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au +dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, comme on dirait, +dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau à propos de +la Motte: «C'est dommage qu'il ait été _s'encanailler_ de ce petit +Fontenelle.»] + +Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La Bruyère, comme +celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingénieux +éloges, un mot est lâché qui étonne, appliqué à un aussi grand écrivain +du XVIIe siècle. Suard dit en propres termes que La Bruyère avait _plus +d'imagination que de goût_. Fabre, après une analyse complète de ses +mérites, conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits +modèles de l'art d'écrire, _s'il montrait toujours autant de goût qu'il +prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la première fois qu'à propos +d'un des maîtres du grand siècle on entend toucher cette corde délicate, +et ceci tient à ce que La Bruyère, venu tard et innovant véritablement +dans le style, penche déjà vers l'âge suivant. Il nous a tracé une +courte histoire de la prose française en ces termes: «L'on écrit +régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la construction; +l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme, +et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on a presque +retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers +rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a +mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il +est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet +esprit, que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, +dont Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien +des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou +d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La +Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une délicate +manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme +critique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une certaine +perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque chose +d'analogue, et, comme il se le disait peut-être tout bas, quelque chose +de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensées droites, justes, +proverbiales, mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère +n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait trouver +au fond de son âme que c'était un peu trop de pur bon sens, et, sauf le +vers qui relève, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui +tout devient plus détourné et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il +pénètre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familières à +l'auteur de l'_Art poétique_: + + Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc., + +il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_, +qui est son _Art poétique_ à lui et sa _Rhétorique_: «Entre toutes les +différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il +n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en +parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout +ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit +qui veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si vraie, si +judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison +saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente, +sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire +usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint +avec Coste et Brillon à ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes +en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase +précédemment citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y +aidait _insensiblement_. Il était bientôt temps que le siècle finît: la +pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître +dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment +plein de saillies et d'étincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien +annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la +seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais +il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il +confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge; +Vauvenargues, à quelques égards, est plus du XVIIe siècle que lui. Mais +non...; La Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable, +en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de +rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût Simple. + +[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions +pures, a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la +maîtrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en +viole les règles.» (_Jugements historiques et littéraires sur quelques +Écrivains..._ 1840, page 250.)] + +Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le +pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature +plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un +jour favorable la petite ville qui lui paraît _peinte sur le penchant de +la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du +prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute +l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu +l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que voici: «Il y +a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où +l'on aimerait à vivre.»--«Il me semble que l'on dépend des lieux pour +l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» Jean-Jacques +et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront +de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour +ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que +traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera: + + Objets inanimés, avez-vous donc une âme + Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer? + +La Bruyère est plein de ces germes brillants. + +Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des _transitions_ qu'exigeait +trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air, +par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, d'endroits en endroits, +inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'à des +fragments rangés les uns après les autres, et l'on marche dans un savant +dédale où le fil ne cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, +s'éclaire, par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout +moment, et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de sorties, +on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs que le discours +continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre +empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imaginé ou +simplement encadré au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit +dans cette belle personne étroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc., +est lui-même un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier +n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis André +Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms; et, +chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable + + Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc., + +me revient en mémoire et se met à chanter en moi[153]. + +[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge +l'Éloge de La Bruyère par Fabre (_Mélanges littéraires_, tome II), a +contesté cet artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi +avait présenté un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caractères_, +la rhétorique m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la +science de la Muse.] + +Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de +points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus invoqué et +célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il était trop sage, trop +désintéressé et reposé pour cela; c'est qu'il s'était trop appliqué à +l'homme pris en général ou dans ses variétés de toute espèce, et il +parut un allié peu actif, peu spécial, à ce siècle d'hostilité et de +passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait +disparu. La mode s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes +passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant +discret à bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en +demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi +un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, à +Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyère Malezieu, un des familiers +de la maison de Condé, un peu le collègue de notre philosophe dans +l'éducation de la duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le +manuscrit des _Caractères_ avant la publication; mais Voltaire ne paraît +pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et fin comme +l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, avant qu'elle +s'autorisât[154]. Aujourd'hui, La Bruyère n'est plus à remettre à son +rang. On se révolte, il est vrai, de temps à autre, contre ces belles +réputations simples et hautes, conquises à si peu de frais, ce semble; +on en veut secouer le joug; mais, à chaque effort contre elles, de près, +on retrouve cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles, +comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris de toutes +parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain. + +[Note 154: On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, p. +268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour le +chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.] + +La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de pensées qui se +rapprocheraient avec agrément de pensées presque pareilles de nos +jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent à +l'improviste les analyses intérieures de nos contemporains. J'avais noté +un endroit où il parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions +_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil» +lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lélia_ sur les +promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa plainte sur +l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui manque _de sources +inépuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais +d'une plainte pareille dans _Atala_. La rêverie, enfin, à côté des +personnes qu'on aime, apparaît dans tout son charme chez La Bruyère. +Mais, bien que, d'après la remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que_ le +choix des pensées est invention_, il faut convenir que cette invention +est trop facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans +réserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les époques +et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser qu'à soi et au présent, +source d'erreur en politique.» + +Il est principalement un point sur lequel les écrivains de notre temps +ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon l'imiter, du moins +l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve +d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a écrit que pour dire +ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant +une fois de madame Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées +mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, d'où +il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allât discerner +et détacher. La Bruyère, né pour la perfection dans un siècle qui la +favorisait, n'a pas été obligé de semer ainsi ses pensées dans des +ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutôt il +les a mises chacune à part, en saillie, sous la face apparente, et comme +on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons étendus. +«L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve, +mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit +point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix +revienne?» C'est de cette habitude, de cette nécessité de _chanter_ avec +toute espèce de voix, d'avoir de la verve à toute heure, que sont nés +la plupart des défauts littéraires de notre temps. Sous tant de formes +gentilles, sémillantes ou solennelles, allez au fond: la nécessité de +remplir des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume +sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement démesuré du +détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au +passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais +dire combien il en résulte, à mon sens, jusqu'au sein des plus grands +talents, dans les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en +prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de +main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que +le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de goût +lui-même peut laisser passer dans la quantité s'il ne prend garde, le +simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en +peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile même alors que +l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles +productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce +que, parlant au général, l'application ne saurait tomber sur aucun +illustre en particulier. Il y a des endroits où, en marchant dans +l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait +s'aperçoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'écho le moins +sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un +secret de procédé qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas +décréditer le métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en +son temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait chaque +pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses mille écus de +pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement à l'hôtel de +Condé lui procuraient une condition à l'aise qui n'a point d'analogue +aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure à nos mérites +laborieux, son premier petit in-12 devrait être à demeure sur notre +table, à nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis, +pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la proportion de +la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà que d'avoir regret de ne +pouvoir faire ainsi. + +Aujourd'hui que l'_Art poétique_ de Boileau est véritablement abrogé +et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ +serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la +lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les âmes tendres. + +La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles par cette +foule de pensées ingénieusement profondes sur l'homme et sur la vie. +A qui voudrait se réformer et se prémunir contre les erreurs, les +exagérations, les faux entraînements, il faudrait, comme au premier jour +de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le +goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est déjà +soi-même au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien, +et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est +beaucoup néanmoins que de savoir se consoler ou même se chagriner avec +lui. + +1er Juillet 1836. + + + + +MILLEVOYE + +Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle et dans +celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque degré ceux de +notre temps et qui y préparent, on trouve Le Brun et André Chénier, +comme visant déjà, l'un à l'élévation et au grandiose lyrique, l'autre +à l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en +vers), dans les tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la +méditation rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du _Jour des Morts_ +et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des précurseurs de Lamartine +comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est André +Chénier pour tout un côté de l'école de l'art. Ce rôle de précurseur, en +relevant par la précocité ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou +d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose +qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile, +qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore absolument qu'elle +le remplit; s'il se produit en oeuvres légères, courtes, inachevées, +mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une brève jeunesse, +il devient tout à fait intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est +la pensée que son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et +Lamartine qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes, dans +l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé; c'est lui. + +Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de +force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques égards aussi, +simple précurseur d'un art éclatant, Le Brun tente des voies ardues, +heurte à toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit +que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont +à aucun temps triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de +toujours _à côté_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, +connu par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt, +s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est là une +fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas. +André Chénier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais énergique +pourtant et passionnée, vaincu violemment et intercepté avant l'heure, +a son harmonie à la fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre +geste, a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le +moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye, il +soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent d'automne, +comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce +plainte; il incline la tête, comme fait la marguerite coupée par la +charrue, ou le pavot surchargé par la pluie. De tous les jeunes poëtes +qui ne meurent ni de désespoir, ni de fièvre chaude, ni par le couteau, +mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des +fleurs dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus aimé, +le plus en vue, et celui qui restera. + +Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poëtes, et si nous +ne le sommes pourtant pas décidément, il existe ou il a existé une +certaine fleur de sentiments, de désirs, une certaine rêverie première, +qui bientôt s'en va dans les travaux prosaïques, et qui expire dans +l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts +des hommes, comme un poëte qui meurt jeune, tandis que l'homme survit. +Millevoye est au dehors comme le type personnifié de ce poëte jeune qui +ne devait pas vivre, et qui meurt, à trente ans plus ou moins, en chacun +de nous[155]. + +[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adressé, à l'occasion de ce +passage, de très-aimables vers auxquels j'ai répondu. (Voir dans les +_Pensées d'Août_.)] + +Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits +sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est né à Abbeville +le 24 décembre 1782, et par conséquent, s'il vivait aujourd'hui, il +aurait à peu près le même âge (un peu moins) que Béranger. Il reçut +tous les soins affectueux et l'éducation de famille; son père était +négociant; un oncle, frère de son père, qui logeait sous le même toit, +donna à l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt +suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce collège +fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort attachés à lui, +bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent leurs soins. L'enfant +avait annoncé sa vocation précoce par de petites fables en vers +français, et les dignes professeurs, émerveillés, favorisèrent cette +disposition plutôt que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son +père à l'âge de treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur, +encore sensible, dans l'élégie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il +reporta sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de famille +naturels et purs, une facilité de talent non combattue, bientôt +l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, c'est là le fonds +entier de sa jeunesse, ce sont les caractères qui, en simples et légers +délinéaments, pour ainsi dire, vont passer de l'âme de Millevoye dans sa +poésie. + +Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours +de belles-lettres professé à l'École centrale des Quatre-Nations par M. +Dumas. Il trouva en ce nouveau maître, qui succédait cette année-là à M. +de Fontanes, un élève affaibli, mais encore suffisant, de la môme école +littéraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et l'entoura +de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains. +M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye, nous apprend +lui-même qu'il eut à le ramener d'une admiration un peu excessive +pour Florian à des modèles plus sérieux et plus solides. Ses études +terminées, le jeune homme songea à prendre un état; il essaya du barreau +et entra quelque temps dans une étude de procureur. Il sortit de là +pour être commis libraire dans la maison Treuttel et Würtz, espérant +concilier son goût d'étude avec ce commerce des livres. Le pastoral +Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye +était, au fond du magasin, absorbé dans une lecture, le chef passa et +lui dit: «Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire.» +Après deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y +renonça. Il avait d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de +pièces légères; il avait composé son _Passage du mont Saint-Bernard_, +une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronnée par l'Académie de Lyon, +et sa pièce des _Plaisirs du Poète_. Il publia ces essais de 1801 à +1804[156], et ne vécut plus que de la vie littéraire, et aussi de la vie +du monde, tout entier au moment et au Caprice. + +[Note 156: Dans _la Décade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n° +du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Poëte et autres +premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et +bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.] + +Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les +genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera +assez les juger. On y trouverait de la facilité toujours, mais trop +d'indécision et de pâleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il +ne s'est pas assez connu lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils +une grande part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et +à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents et un goût +vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement à la mode, il +a subi l'inconvénient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa +rhétorique, en public, dans les concours d'académie. Il y a nombre de +ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours, +qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout +à fait incompétente à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le +temps, cet endroit de son poëme d'_Austerlitz_, où il parle noblement de +la baïonnette en vers: + + Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne; + Ici frappe de près le poignard de Bayonne. + +Tel passage du _Voyageur_, cité par M. Dumas, a pu exciter +l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y voyait l'un des +beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible à nous autres, nés +d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres défauts, d'avoir pour +ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais même la +moindre préférence. La faible couleur est si passée, que le discernement +n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_ +rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'_Iliade_ ou +des _Églogues_ selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, chez +lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la circonstance académique +ou le goût du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se +laissant dire peut-être que la gloire sérieuse était de ce côté. Nous +nous en tiendrons à sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité +lui inspira, à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos +romances. + +Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets à rencontrer +d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et sensées, mais qui ne +semblent occupées que de les détourner de leur vrai talent. Les trois +quarts des prétendus juges, ne se formant idée de la valeur des oeuvres +que d'après les genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger, +sensible, quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et ils +seront très-disposés à attacher plus de considération à ce qui les aura +convenablement ennuyés. La postérité n'est pas du tout ainsi; il lui +est parfaitement indifférent, à elle, qu'on ait cultivé d'une manière +estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle +vous prend et vous classe sans façon pour votre part originale et +neuve, si petite que vous l'ayez apportée[157]. Que Millevoye, tenté +par l'immense succès des _Géorgiques_ de Delille et par l'espérance +d'arriver, avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant de +plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu; +et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup. +Sans croire faire injure au tendre poëte, nous sommes déjà ici de la +postérité dans nos indifférences, dans nos préférences. + +[Note 157: Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de +ses Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie +vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers, +que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire; +celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour la +centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... C'est +pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore +sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit.» + + Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.] + +Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé la +plupart dans les années qui avaient précédé, et sa _Chute des Feuilles_, +par où le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux +Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté +en tête, Millevoye, qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de +poésie en notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où +il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine, +il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il rapporte à +l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve qu'il donne +à Parny, le maître récent du genre, on prévoit qu'il pourra faire +entendre, à son tour, quelque nouvel et mol accent. L'élégie chez +Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle, +unique pourtant, énergique et intéressante, conduite dans ses incidents +divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté +de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une variété +d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec du genre, une +demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille qui tombe, tout ce qui +peut prêter à un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158]. + +[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que +probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note +écrite sur lui en toute sincérité dans un livret de _Pensées_: «Le grand +tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de _la Guerre des +Dieux_: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos +pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour son +_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa _Pucelle_, qu'à +la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort qu'un +immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié le +nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper de Parny +comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie, les nouveaux venus le +méprisent, les moraux le conspuent, personne ne le défend. Ceux qui ont +assez de goût encore pour l'apprécier, ont aussi le bon goût de ne pas +le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se +consacrera. Et quelle vigueur pourtant par éclairs! quel plus beau +mouvement, quel plus désolé délire que dans l'étincelante élégie: + + J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!.... + +«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»] + +La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, comme on se +souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle, +est la première, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrigée, on ne +sait pourquoi, à diverses reprises, et en a donné jusqu'à deux variantes +consécutives. Je me hâte de dire que la seule version que j'admette et +que j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux Jeux +Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. Cette pièce +que chacun sait par coeur, et qui est l'expression délicieuse d'une +mélancolie toujours sentie, suffit à sauver le nom poétique de +Millevoye, comme la pièce de Fontenay suffit à Chaulieu, comme celle du +_Cimetière_ suffit à Gray. + + Anacréon n'a laissé qu'une page + Qui flotte encor sur l'abîme des temps, + +a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant du flot +sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne +plus mourir. On m'apprenait dernièrement que cette _Chute des Feuilles_, +traduite par un poëte russe, avait été de là retraduite en anglais par +le docteur Bowring, et de nouveau citée en français, comme preuve, je +crois, du génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre +feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu en +chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour le critique +qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne +peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur qu'ont certains poëtes +d'atteindre, un matin, sans y viser, à quelque chose de bien venu, qui +prend aussitôt place dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie, +et faisait dire dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins +heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme, s'écriait-il; +quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, mais que la +perfection ait couronné, et dont à jamais on se souvînt; voilà ce que +je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or +marqué à mon nom, et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce +trésor accumulé qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte +ajoutait: «Oh! rien que _le Cimetière_ de Gray, _la Jeune Captive_ de +Chénier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!» + +Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le +cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point à ses +élégies le même prix, je l'ai dit déjà, qu'à ses autres ouvrages +académiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que +c'était là son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif, +spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation, +ou d'étude par accès et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses +amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre +mesure aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger, il le +faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée, assez blond, il +avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'élégance du +jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour +une promenade de cheval; il écrivait ses vers au retour de là, ou en +rentrant de quelque déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques, +que quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il dut +en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie pièce du +_Déjeuner_ nous raconte bien des matinées de ses printemps. Il essayait +du luxe et de la simplicité tour à tour, et passait d'un entresol +somptueux à quelque riante chambrette d'un village d'auprès de Paris. +Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Après chaque +livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il +courait de Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, sa famille, ses +vieux professeurs; il se remettait au grec près de ceux-ci. Il aimait +tendrement sa mère; quand elle venait à Paris, elle l'avait tout entier. +Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacérès, chez qui il allait souvent, +lui dit: «Vous viendrez dîner chez moi demain.»--«Je ne puis pas, +Monseigneur, répondit-il, je suis invité.»--«Chez l'Empereur donc?» +répliqua le second personnage de l'Empire.--«Chez ma mère,» repartit le +poëte. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en +réponse à une invitation de M. le Duc, montrait à l'écuyer du prince, et +qu'il tenait absolument à manger en famille avec ses _pauvres enfants_, +le grand Racine qu'il était. + +[Note 159: On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez +agréablement contée par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagénaire_, t. IV, p. +217 et suiv.] + +Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas M. le Duc, +se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambacérès. + +Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu, très-vif au +plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'était pas encore +malade et au lait d'ânesse, et certaines historiettes que des personnes, +qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu à broder sur son compte, ne +sont, je le répète, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de +légende romanesque qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur de _la +Chute des Feuilles_ et du _Poëte mourant_. Il ne devint malade de la +poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était seulement délicat +et volontiers mélancolique, bien qu'enclin aussi à se dissiper. On doit +croire qu'en avançant dans la jeunesse, et plus près du moment où sa +santé allait s'altérer, sa mélancolie augmenta, et par conséquent son +penchant à l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre +porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces présages. +C'est alors que les beautés attrayantes, volages, passaient et +repassaient plus souvent devant ses yeux: + + Elles me disaient: «Compose + De plus gracieux écrits, + Dont le baiser, dont la rose, + Soient le sujet et le prix.» + A cette voix adorée + Je ne pus me refuser, + Et de ma lyre effleurée + Le chant n'eut que la durée + De la rose ou du baiser. + +Dans _le Poëte mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire, +les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait qu'il a écrit +cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme Gilbert et André +Chénier: + + Compagnons dispersés de mon triste voyage, + O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers! + De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, + Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. + Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne. + Femmes! etc., etc.... + +Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet arbre où le +plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur s'exhale dans cette voix +parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire à temps +comme un élégiaque plus récent, qui s'écrie sous une inspiration +semblable: + + Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante, + Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante; + Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri! + Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme, + Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme; + Doux charme par où j'ai péri! + +[Note 160: Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que +nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque; +c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»] + +Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver du +naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant qu'il était en lui, +à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita des fragments du poëme de +l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Élégies, de même que M. +de Chateaubriand avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce +morceau, par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques +qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres tentatives +d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cité dans +sa candeur: toute jalousie, même celle de l'art, était loin de lui. Ce +second livre des Élégies de Millevoye reste bien inférieur au premier, +quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en +lui-même est faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin +de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par exemple, +ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui préfère un rival! Je +cherche, j'attends quelque écho de ce grand vers résonnant d'Eschyle, +et je ne trouve que notre alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas +l'invention du style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; +il a de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux ce +qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine. + +Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier au portrait +qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à cette jeune fille, chère à +Palès, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grâces naïves: + + De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil + Court cette jeune fille au teint frais et vermeil: + Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, + Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, + L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants: + D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs, + Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, + Et sa flûte à la main......... + +La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art inné qui +se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous sa corbeille, +s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, sensible bergère, pour +emprunter à son poëte même des traits qui la peignent, elle est assez +belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagère où se sont +oubliées les heures, elle rapporte + + Un doux souvenir dans son âme, + Dans ses yeux une douce flamme, + Une feuille dans ses cheveux. + +Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces de +romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrées dans +ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce +_Charlemagne_, cet _Alfred_, où il en a inséré; je trouvais l'ensemble +élégant, monotone et pâli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un +contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui +me voyait indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil +humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie +d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les +sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vécu, combien pour de +jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou refroidis, cette légère poésie +avait été une fois la musique de l'âme, et comment on avait usé de ces +chants aussi pour charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode +d'Ossian et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule +poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours +d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le style de 1813 ou +de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le +_Vous me quittez pour aller à la gloire_ de M. de Ségur. Millevoye paya +tribut à ce genre, il en fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. +Son fabliau d'_Emma_ et d'_Éginhard_ offre toute une allusion +chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge +au départ du chevalier, + + Priant tout haut qu'il revienne vainqueur, + Priant tout bas qu'il revienne fidèle[161]. + +[Note 161: Tibulle avait dit, Élégie première, livre II: + + Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate + Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet. + +Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de +cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais +pathétique et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de +_l'Iliade_, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour +du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur +soi-même et sur son propre malheur.»] + +Il y a loin de là à _la Neige_, qui est le même sujet traité par M. de +Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, je crois, plus +durable, mais qui a aussi sa teinte particulière de 1824, c'est-à-dire +le précieux. + +Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la +tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le +poëme de _Charlemagne_); la fée y rappelle au chevalier la bonheur du +premier soir: + + L'anneau d'azur du serment fut le gage: + Le jour tomba; l'astre mystérieux + Vint argenter les ombres du bocage, + Et l'univers disparut à nos yeux. + +Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à ravir, la +romance intitulée _le Tombeau du Poète persan_, et ce dernier couplet où +la fille du poëte expire sous le cyprès paternel: + + Sa voix mourante a son luth solitaire + Confie encore un chant délicieux, + Mais ce doux chant, commencé sur la terre, + Devait, hélas! s'achever dans les cieux. + +Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur des premiers +chants de Lamartine, qui devait dire à son tour en son _Invocation_: + + Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre, + Souviens-loi de moi dans les cieux. + +En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces élégies de son +premier livre où il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pièce du +_Déjeuner_ même, me font l'effet de ce que pouvaient être plusieurs des +premiers vers de Lamartine, de ces vers légers qu'à une certaine époque +il a brûlés, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment +chrétien dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis +Pétrarque. Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu Parny +pour maître, quoique déjà plus rêveur. + +Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables aperçus, je +m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la rêverie, pour +l'amour filial, pour la mélodie, pour les instincts du goût, l'âme, le +talent de Millevoye est comme la légère esquisse, encore épicurienne, +dont le génie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien. + +En refaisant le _Poète mourant_ dans de grandes proportions lyriques +et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes +_Méditations_ semble avoir pris soin lui-même de manifester toute notre +idée et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui, +disons seulement que l'un n'y éteint pas entièrement l'autre. Le _Poète +mourant_ de Millevoye, à distance du chantre merveilleux, garde son +accent, garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos +climats, venu avant l'oranger d'Italie[162]. + +[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine +délicatement exprimé dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M. +Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou +romances, par sa dernière surtout, celle du _Beffroi_, donné le ton et +la _note_ aux premières de madame Desbordes-Valmore.] + +Millevoye a jeté, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une +certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une pensée fine ou +tendre. Le huitain du _Phénix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment +une petite élégie. Il a fait quelques épigrammes proprement dites, sans +fiel; de ce nombre une _épitaphe_ qui pourrait bien avoir trait à Suard. +C'aurait été, au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait +pas avoir été bien vive, pas plus vive que son objet. + +Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut encore moins +de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a +essayé de faire de lui un pieux Français dévoué au trône légitime. Un +autre biographe, après 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous +le montrer comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et +commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de +bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui, +comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un +poète élégiaque. + +Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et père, sa vie +semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à dîner quelques amis à +Épagnette, près d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le +clocher qu'on apercevait dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou +de Long, deux prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes +saillies comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et +dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, cette +espèce de course au clocher. Mais à peine était-il en route, que le +cheval, qu'il n'avait pas monté depuis longtemps, le renversa. Il eut +le col du fémur cassé, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit, +déterminèrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il +avait passé les six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris +que tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des +pages de Fénelon. + +Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi de brillant +ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler des derniers éclats +harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, on rappelle le chant du +cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura à parler des premiers +accords doucement expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et +comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le +rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a fleuri +aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a interrompu. Il a sa +place assurée pourtant dans l'histoire de la poésie française, et sa +_Chute des Feuilles_ en marque un moment. + +1er Juin 1837. + + + + +DES SOIRÉES LITTÉRAIRES +ou +LES POÈTES ENTRE EUX. + +Les soirées littéraires, dans lesquelles les poëtes se réunissent pour +se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraîches +prémices, ne sont pas du tout une singularité de notre temps. Cela s'est +déjà passé de la sorte aux autres époques de civilisation raffinée; +et du moment que la poésie, cessant d'être la voix naïve des races +errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a formé un art ingénieux +et difficile, dont un goût particulier, un tour délicat et senti, +une inspiration mêlée d'étude, ont fait quelque chose d'entièrement +distinct, il a été bien naturel et presque inévitable que les hommes +voués à ce rare et précieux métier se recherchassent, voulussent +s'essayer entre eux et se dédommager d'avance d'une popularité +lointaine, désormais fort douteuse à obtenir, par une appréciation +réciproque, attentive et complaisante. En Grèce, en cette patrie +longtemps sacrée des Homérides, lorsque l'âge des vrais grands hommes et +de la beauté sévère dans l'art se fut par degrés évanoui, et qu'on +en vint aux mille caprices de la grâce et d'une originalité combinée +d'imitation, les poëtes se rassemblèrent à l'envi. Fuyant ces brutales +révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce après Alexandre, +on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des +Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent aux yeux les uns des +autres; ils se composèrent en pléiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en +sortit rien que de maniéré et de faux; le charmant Théocrite en était. +A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à +regretter, du fond de sa Scythie, bien des succès littéraires dont il +était si vain, et auxquels il avait sacrifié peut-être les confidences +indiscrètes d'où la disgrâce lui était venue. Stace, Silius, et ces +_mille et un_[163] auteurs et poëtes de Rome dont on peut demander les +noms à Juvénal, se nourrissaient de lectures, de réunions, et les tièdes +atmosphères des soirées d'alors, qui soutenaient quelques talents +timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de +médiocres qui n'aurait pas dû naître. Au Moyen-Age, les troubadours nous +offrent tous les avantages et les inconvénients de ces petites +sociétés directement organisées pour la poésie: éclat précoce, facile +efflorescence, ivresse gracieuse, et puis débilité, monotonie et fadeur. +En Italie, dès le XIVe siècle, sous Pétrarque et Boccace, et, plus tard, +au XVe au XVIe, les poëtes se réunirent encore dans des cercles à demi +poétiques, à demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si +compliqué à la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons +toutefois qu'au XIVe siècle, du temps de Pétrarque et de Boccace, à +cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait +tout ensemble de retrouver l'antiquité et de fonder le moderne avenir +littéraire, le but des rapprochements était haut, varié, le moyen +indispensable, et le résultat heureux, tandis qu'au XVIe siècle il +n'était plus question que d'une flatteuse récréation du coeur et de +l'esprit, propice sans doute encore au développement de certaines +imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant +déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption des +_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refléta par +une imitation rapide dans toutes les autres littératures, en Espagne, en +Angleterre, en France; partout des groupes de poëtes se formèrent, +des écoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des +innovations chargées d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baïf, +furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu'elle ait échoué +dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'établissement de +notre littérature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet +engouement idolâtre, de ces largesses d'admiration puisées dans un fonds +d'enthousiasme et de candeur, se perpétuèrent jusqu'à mademoiselle de +Scudery, et s'éteignirent à l'hôtel de Rambouillet. Le bon sens qui +succéda, et qui, grâce aux poëtes de génie du XVIIe siècle, devint un +des traits marquants et populaires de notre littérature, fit justice +d'une mode si fatale au goût, ou du moins ne la laissa subsister que +dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siècle, +la philosophie, en imprimant son cachet à tout, mit bon ordre à ces +récidives de tendresse auxquelles les poëtes sont sujets si on les +abandonne à eux-mêmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte +toutes les activités, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-même +en séparer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hôtel +de Rambouillet ou des poëtes à la suite de la Pléiade, ce serait au +XVIIIe siècle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan +Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une débauche d'athéisme entre +eux. + +[Note 163: Cet article avait d'abord été écrit pour _le Livre des Cent +et Un_. On y répondait indirectement et sans amertume à un article _de +la Camaraderie littéraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le +très-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de +partial et d'exagéré.] + +Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque fut le règne +de ce qu'on appelait _poésie légère_, et que, depuis le quatrain du +marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à _la Confession de Zulmé_, il naquit +une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les +in-folio de l'_Encyclopédie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des +soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à +une secte isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous +commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des +mousquetaires, des philosophes, des géomètres et des abbés. Les lectures +d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu à petit bruit _entre soi_. Un +auteur de tragédie ou comédie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je +suppose, obtenait un salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de +mieux; c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et quelque +débit, de se faire connaître; les femmes disaient du bien de la pièce; +on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et +le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait s'il en était digne. Mais il +fallait surtout assez d'intrépidité et ne pas sortir des formes reçues. +Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu, +essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire était simple et la voix +du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au bout d'un demi-quart +d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on +mette les chevaux à ma voiture_! + +De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après une absence +incontestable, sous des formes quelque peu étranges, avec un sentiment +profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls, à traverser bien +des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux +précurseur de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu'il +lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. Mais +lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'achève: il +n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas. +De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, après lui, ont +senti le besoin de se rallier; de s'entendre à l'avance, et de préluder +quelque temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait alentour. +Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art +aux époques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles +soutiennent dans les commencements, et à une certaine saison de la vie +des poëtes, contre l'indifférence du dehors; elles permettent à quelques +parties du talent, craintives et tendres, de s'épanouir, avant que le +souffle aride les ait séchées. Mais dès qu'elles se prolongent et se +régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser, +d'endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines et à ces +tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se +croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que +le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu'on adopte un monde de +convention et qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé +à la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, nulle +intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on +applaudit à tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la +composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli. Les +endroits qu'un ami équitable noterait d'un triple crayon, les faux +brillants de verre que la sérieuse critique rayerait d'un trait de son +diamant, ne font pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. +Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail +hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence +semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est +étonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est +bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de +Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelée, +l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre, +ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein ne +se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes. +L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve du +public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible aux +vraies beautés, et dont il faut en définitive remporter le suffrage. +Quant au génie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien +graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné le +prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se défait +aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous +les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger +est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en +trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ouvrent amoureusement aux +influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de +confiance crédule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-là, ils peuvent +avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des +voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il +leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur, +d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion +réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi +par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poëtes. + +[Note 164: Ceci fait allusion à une anecdote souvent répétée de la +Présentation de l'abbé de Périgord à Versailles.] + +Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure +régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les dispose avec +artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de ces intérieurs +délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs assidus, les +auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs qu'on tolère, parce +qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent à leur tour et applaudissent +d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblée non +officiellement poétique, si deux ou trois poëtes se rencontrent par +hasard, oh! la bonne fortune! vite un échantillon de ces fameuses +soirées! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est +suspendue, c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà +tout un cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y +refuser?--Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si vous ne +savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie, fouillez dans vos +souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus +pudique; entre vos désespoirs, choisissez le plus profond; étalez-leur +tout cela! et le lendemain, au réveil, demandez-vous ce que vous avez +fait de votre chasteté d'émotion et de vos plus doux mystères. + +André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement apprécié, ne +l'entendait pas ainsi. Il savait échapper aux ovations stériles et à ces +curieux de société qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf +Soeurs_. Il répondait aux importunités d'usage, qu'_il n'avait rien_, et +que _d'ailleurs il ne lisait guère_. Ses soirées, à lui, se composaient +de son _jeune Abel_, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph: + + C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois, + A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, + Prête une oreille amie et cependant sévère. + +Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant +de prix quand elle se trouve mêlée à une sympathie affectueuse, ne doit +jamais tourner trop exclusivement à la critique littéraire. Boileau, +dans le cours de la touchante et grave amitié qu'il entretint avec +Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre génie. +S'il avait exercé le même empire et la même direction sur La Fontaine, +qu'on songe à ce qu'il lui aurait retranché! L'ami du poëte, le +_confident de ses jeunes mystères_, comme a dit encore Chénier, a besoin +d'entrer dans les ménagements d'une sensibilité qui ne se découvre à lui +qu'avec pudeur et parce qu'elle espère au fond un complice. C'est un +faible en ce monde que la poésie; c'est souvent une plaie secrète qui +demande une main légère: le goût, on le sent, consiste quelquefois à se +taire sur l'expression et à laisser passer. Pourtant, même dans ces +cas d'une poésie tout intime et mouillée de larmes, il ne faudrait pas +manquer à la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas: +les douleurs célébrées avec harmonie sont déjà des blessures à peu près +cicatrisées, et la part de l'art s'étend bien avant jusque dans les plus +réelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois +faits, tendent d'eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux longtemps +couvés qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin. +Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit +être toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'après votre première +émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un jugement. + +Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d'intimités au sein +des êtres plus rapprochés de nous par le hasard ou la nature, intimités +dont l'accord moral est la suprême convenance; des liaisons avec les +maîtres de l'art, étroites s'il se peut, discrètes cependant, qui ne +soient pas des chaînes, qu'on cultive à distance et qui honorent; +beaucoup de retraite, de liberté dans la vie, de comparaison rassise et +d'élan solitaire, c'est certainement, en une société dissoute ou factice +comme la nôtre, pour le poëte qui n'est pas en proie à trop de gloire ni +adonné au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse, +d'inspiration soutenue et d'originalité sans mélange. Je me figure que +Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux +profonds et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l'idéal de +cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux. +Rêver plus, vouloir au delà, imaginer une réunion complète de ceux qu'on +admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans +cesse et à la fois, voilà ce que chaque poëte adolescent a dû croire +possible; mais, du moment que ce n'est là qu'une scène d'Arcadie, un +épisode futur des Champs-Elysées, les parodies imparfaites que la +société réelle offre en échange ne sont pas dignes qu'on s'y arrête +et qu'on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné par les plus +gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontré autour de soi une +portion de son rêve et qu'on s'abandonne à en jouir, les mécomptes +ne tardent pas; le côté des amours-propres se fait bientôt jour, et +corrompt les douceurs les mieux apprêtées; de toutes ces affections +subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inévitablement +quelque chose d'amer. + +Un autre voeu moins chimérique, un désir moins vaste et bien légitime +que forme l'âme en s'ouvrant à là poésie, c'est d'obtenir accès jusqu'à +l'illustre poëte contemporain qu'elle préfère, dont les rayons l'ont +d'abord touchée, et de gagner une secrète place dans son coeur. Ah! sans +doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendré à +la mélodie, dont les épanchements et les sources murmurantes ont éveillé +les nôtres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui à qui nous +pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un aveu troublé, (_con +vergognosa fronte_), ce que Dante adressait à l'ombre du doux Virgile: + + Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte + Che spande di parlar si largo tiume? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore + Che m' lian fatto cercar lo tuo volume; + Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore..., + +sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas +lui être indifférent de l'entendre. Schiller et Goëthe, de nos jours, +présentent le plus haut type de ces incomparables hyménées de génies, de +ces adoptions sacrées et fécondes. Ici tout est simple, tout est vrai, +tout élève. Heureuses de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui +se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les +délie, et, consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus tendre au +sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A +défaut de ces choix resserrés et éternels, il peut exister de poëte à +poëte une mâle familiarité, à laquelle il est beau d'être admis, et +dont l'impression franche dédommage sans peine des petits attroupements +concertés. On se visite après l'absence, on se retrouve en des lieux +divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares, +des heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand +Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement +menées; et c'est sur ce pied de cordialité libre que Moore, Rogers, +Shelley, pratiquaient l'amitié avec lui. En général, moins les +rencontres entre poètes qui s'aiment ont de but littéraire, plus elles +donnent de vrai bonheur et laissent d'agréables pensées. Il y a bien des +années déjà, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, +et Lamartine qui les avait reçus au passage dans son château de +Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir +d'été, une côte verdoyante d'où la vue planait sur cette riche contrée +de Bourgogne; et, au milieu de l'exubérante nature et du spectacle +immense que recueillait en lui-même le plus jeune, le plus ardent de +ces trois grands poëtes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se +racontaient un coin de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes +disgrâces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent une +dernière fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'éclair +évanoui, retombent à jamais dans l'abîme du passé. Voilà sans doute une +rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir à souhait +et décorer la mémoire; mais il y a loin de ces hasards-là à une soirée +priée à Paris, même quand nos trois poëtes y assisteraient. + +Après tout, l'essentiel et durable entretien des poëtes, celui qui ne +leur manque ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant, +de sa sérénité idéale ni de sa suave autorité, ils ne doivent pas le +chercher trop au dehors; il leur appartient à eux-mêmes de se le donner. +Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homère ou la +Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et +conversait de longues heures avec les antiques génies. Machiavel nous a +raconté, dans une lettre mémorable, comment après sa journée passée aux +champs, à l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait +à son cabinet, et, dépouillant à la porte son habit villageois couvert +d'ordure et de boue, il s'apprêtait à entrer dignement dans les cours +augustes des hommes de l'antiquité. Ce que le sévère historien a si +hautement compris, le poëte surtout le doit faire; c'est dans +ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les +impérissables maîtres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements +et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native, à sa blancheur +privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les +cinq ou six poëtes souverains dont il est épris; il les interroge, il +les entend; il convoque leur noble et incorruptible école (_la bella +scuola_), dont toutes les réponses le raffermissent contre les disputes +ambiguës des écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son +observation des hommes et des choses; il y épure la réalité sentie dans +laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion pesante, inégale +et grossière; et, à force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_, +suivant l'expression de Chénier, à force d'être attentif et fidèle à la +propre voix de son coeur, il arrive à créer comme eux selon sa mesure, +et à mériter peut-être que d'autres conversent avec lui un jour. + +1831. + + + +CHARLES NODIER[165] + +[Note 165: Au moment où cette réimpression (1844) s'achève, la mort, +qui se hâte, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus +consacrées à un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour éviter +la disproportion entre les volumes, on a mis à la fin du tome premier ce +que l'ordre naturel eût fait placer à la fin du second.)] + +Le titre de _littérateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul +pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits, certains +écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout historien, sans +être décidément poëte, sans être romancier par excellence. L'historien +est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les +grandes routes et tient le centre du pays. Le poëte recherche les +sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du +foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et +les _belles-lettres_ peuvent n'être que fort secondaires pour eux, et +l'historien lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit surtout +l'usage positif et sévère. On peut être littérateur aussi, sans devenir +un érudit critique à proprement parler; le métier et le talent d'érudit +offrent quelque chose de distinct, de précis, de consécutif et de +rigoureux. Un littérateur, dans le sens vague et flottant où je le +laisse, serait au besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou +beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur +littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s'essaye aux romans, +il s'égaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille +sans cesse à l'érudition; il abonde surtout aux particularités, aux +circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note à la façon de +Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversités, de +ces trente rayons d'une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix +lui-même et en touchant à tout: voilà ses délices. Il y a plus: poëte, +romancier, préfacier, commentateur, biographe, le littérateur est +volontiers à la fois amateur et nécessiteux, libre et commandé; il +obéira maintes fois au libraire, sans cesser d'être aux ordres de sa +propre fantaisie. Cette nécessité qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne +se l'avoue: dans son imprévu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eût +pas donné d'une autre manière; elle supplée par accès et fait émulation +en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle ainsi, +dans sa variété et son recommencement de tous les jours, est le +contraire d'une spécialité, d'une voie droite, d'une chaussée régulière. +Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne +voulussent pas de littérateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les +philosophes, les érudits, les linguistes, les _spéciaux_, tous tant +qu'ils sont, encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés, +notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l'autre bout par la force +des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits +justement établis sont d'abord assez de l'avis des parents, et +professent eux-mêmes une sorte de dédain pour le littérateur, tel que je +le laisse flotter, et pour ce peu de carrière régulièrement tracée, pour +cette école buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et +de livres; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la multitude +de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilité de +sa plume, la richesse et la fertilité de ses miscellanées, se fasse un +nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considérable que +celle des trois quarts des spéciaux; et alors il est une puissance à son +tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu. + +Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous définir d'une +manière vivante le littérateur indéfini, comme je l'entends, que ce +riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier. + +Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, c'est de +n'avoir eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans tout, de façon +à montrer qu'il aurait pu réussir à tout, de s'être porté sur maints +points à certains moments avec une vivacité extrême, avec une +surexcitation passionnée, et d'avoir été vu presque aussitôt ailleurs, +philologue ici, romanesque là, bibliographe et werthérien, académique +cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain ou la veille +le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un mélange animé +de Gabriel Naudé et de Cazotte, légèrement cadet de René et d'Oberman, +représentant tout à fait en France un essai d'organisation dépaysée de +Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Français à travers tout, Comtois d'accent +et de saveur de langage, comme La Monnoye était Bourguignon, mariant le +_Ménagiana_ à _Lara_, curieux à étudier surtout en ce que seul il +semble lier au présent des arrière-fonds et des lointains fuyants de +littérature, donnant la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot +à M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c'est +une riche, brillante et innombrable armée, où l'on trouve toutes +les bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses +d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le +quartier-général. + +C'est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de bonne +heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à ces ardentes +levées de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop +vite, la plupart, ont plié. Je me figure une armée en bataille d'avant +Louvois; chaque compagnie s'est déployée sous son chef à sa guise; +chaque capitaine, chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de +fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi; s'il étudie la botanique +ou les insectes,--ces brillants coléoptères à qui sa plume déroba leurs +couleurs,--dans le pli de science où il se joue, c'est à un point de +vue particulier toujours et sans tant s'inquiéter des classifications +générales et des grands systèmes naturels: Jean-Jacques de même en était +à la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il +cultive, s'en tient volontiers à la chimie d'avant Lavoisier, comme il +reviendrait à l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; après +l'_Encyclopédie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un +contemporain de Court de Gébelin, non pas des Grimm ou des Humboldt. +C'est toujours ce corps d'armée d'avant le grand ordonnateur Louvois. + +On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation mobile +qui aime à s'épandre hors du centre, il se reflète quelque chose de +la destinée de sa province elle-même, si tard réunie. Il y a en lui, +littérairement parlant, du Comtois d'avant la réunion, du fédéraliste +girondin. + +A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de révolution et de +coupures si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa naissance. Nous +aurons à rappeler tout à l'heure les impressions de son enfance précoce, +les orages de son adolescence émancipée, cette vie de frontière aux +lisières des monts, aux années d'émigration et d'anarchie, entre le +Directoire expirant et l'Empire qui n'était pas né; car c'est bien alors +que son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l'idéal en lui à +grands traits hasardeux, s'est formé. L'honneur de Nodier dans l'avenir +consistera, quoi qu'il en soit, à représenter à merveille cette époque +convulsive où il fut jeté, cette génération littéraire, adolescente +au Consulat, coupée par l'Empire, assez jeune encore au début de +la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de +contre-temps historique: ou _trop tôt ou trop tard!_ + +_Trop tôt_; car si elle eût tardé jusqu'à la Restauration, si elle eût +débuté fraîchement à l'origine, elle aurait eu quinze années de pleine +liberté et d'ouverte carrière à courir tout d'une haleine.--_Trop tard_; +car si elle se fût produite aussi bien vers 1780, si elle fût entrée en +scène le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire +virile en ces dix années, de prendre rang et consistance avant les +orages de 89. + +Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus été elle-même, +c'est-à-dire une génération poétique jetée de côté et interceptée par un +char de guerre, une génération vouée à des instincts qu'exaltèrent et +réprimèrent à l'instant les choses, et dont les rares individus parurent +d'abord marqués au front d'un pâle éclair égaré. _Hélas! nous aurions +pu être!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mélancolique, +récemment cité par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les +existences. Seulement ici, de ces existences littéraires d'alors qui ont +manqué et qui _auraient pu être_, il en est une qui a surgi, qui, +malgré tout, a brillé, qui, sans y songer, a hérité à la longue de ces +infortunes des autres et des siennes propres, qui les résume en soi avec +éclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et +subsistant. Cela fait aussi une gloire. + +J'insiste encore, car, pour le littérateur, c'est tout si on le peut +rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à jamais son nom à +un anneau quelconque de cette grande chaîne de l'histoire. Quelle fut, +à les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique +des générations qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui +y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberté, la +tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte +qu'on peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et +révolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les +générations obéissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot +d'ordre _le devoir_. Or, nos générations, à nous, romanesques et +poétiques, n'ont guère eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_. + +Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfants perdus de nos +générations encore lointaines, lorsque, s'ébattant aux dernières soirées +du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du +Consulat, et croyant déjà à la plénitude de leur printemps, ils furent +pris par l'Empire, séparés par lui de leur avenir espéré, et enfermés +de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de +Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166]. + +[Note 166: On peut lire dans _les Méditations du Cloître_, qui font +suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi: +«Voilà une génération tout entière, etc., etc.»] + +Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet Empire et lui +tinrent tête, M. de Chateaubriand et madame de Staël. Mais remarquez +bien qu'ils étaient très au complet, et comme en armes, quand il +survint. M. de Chateaubriand se faisait déjà homme en 89; dix ans +d'exil, d'émigration et de solitude achevèrent de le tremper. Madame de +Staël, de même, ne put être supprimée par l'Empire, auquel elle était +antérieure de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou quinze +ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux +chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi fermement à l'assaut? Du +moins, on l'avouera, les difficultés pour eux eussent été tout autres. + +Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire génie dont +nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit être né à Besançon le 29 +avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-même; +le contrariant Quérard le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami +d'enfance, le suppose né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore +parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des Mathanasius +futurs. Son père, avocat distingué, avait été de l'Oratoire et avait +professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique +maître de ce fils adoré (fils naturel, je le crois), dont l'éducation +ainsi resta presque entièrement privée et qui ne parut au collège que +dans les classes supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon +les cours de l'École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de M. Droz. +Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu à nous +les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort élargie, une pure +réfraction du souvenir à distance au sein d'une vaste et mobile +imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de +chercher à suivre le réel biographique dans ce qui est surtout vrai +comme impression et comme peinture, et d'y décolorer à plaisir ce que le +charmant auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons +à l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits +positifs et d'incidents sans importance que ses émotions mêmes et ses +songes; or, de sa part, les souvenirs légèrement _romancés_ nous les +rendent d'autant mieux. + +Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent tout à fait dans +le sens de la Révolution. Son père fut le second maire constitutionnel +de Besançon; M. Ordinaire avait été le premier. L'enfant, dès onze ou +douze ans, prononçait des discours au club. Une députation de ce club de +Besançon alla rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les +Autrichiens, du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux +commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le, nous le ferons +voyager!» Pichegru lui fit accueil et l'assit même sur ses genoux, car +l'enfant, très-jeune, était de plus très-mince et petit, il n'a grandi +que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-général et +partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa +jeune âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent. +Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais lorsqu'ensuite, dans +son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout à parler de Pichegru +comme d'une pure victime, comme d'un bon Français et d'un loyal +défenseur du sol, il fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à +la reconnaissance et au pieux désir. + +Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien +officier du génie, forcé de quitter Besançon par suite du décret qui +interdisait aux ci-devant nobles le séjour dans les places de guerre, +alla habiter Novilars, château à deux lieues de là; il emmena le jeune +Nodier avec lui. C'était un savant, un sage, une espèce de Linné +bisontin. Il donna à l'enfant des leçons de mathématiques et d'histoire +naturelle, mais l'élève ne mordit qu'à cette dernière. C'est là qu'il +commença ses études entomologiques, ses collections, s'attachant aux +coléoptères particulièrement: il y acquit des connaissances réelles, +découvrit l'organe de l'ouïe chez les insectes: une dissertation publiée +à Besançon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Duméril confirma depuis +cette opinion, ou même, selon son jeune et jaloux devancier, s'en +empara: il y eut réclamation dans les journaux[167]. Dès ce temps, Nodier +avait commencé un poëme sur les charmants objets de ses études; on +en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant bien, +retrouveraient peut-être encore. Je n'ai pu saisir que les deux +premiers: + + Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours, + Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours... + +[Note 167: On peut voir dans la _Décade_, 3e trimestre de l'an XII, p. +377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il résulte cependant que +M. Duméril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait +négligée et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile +à obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a +causé avec lui.] + +Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans _Séraphine_, +aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que les ailes de ces +papillons sans nombre que l'auteur décrit amoureusement et qu'il étale? +Quand on est poëte, quand la lumière se joue dans l'atmosphère sereine +de l'esprit ou en colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est +que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les +rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir. +Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par +_Séraphine_, ont pour muse et pour fée, non pas le _Souvenir_ même, +beaucoup trop précis et trop distinct, mais l'adorable _Réminiscence_. +C'est bien important, à propos de Nodier, de poser dès l'abord en quoi +la réminiscence diffère du souvenir. Un amant disait à sa maîtresse +qui brûlait chaque fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en +ressouvenait mieux: + + Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir, + J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir, + Qui dans sa vigilance à lui seul se confie, + Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie, + Les mêle à son désir, les plie en mille tours, + Incessamment les change et s'en souvient toujours. + Abus délicieux! confusion charmante! + Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente! + Forêt dont le mystère invite et fait songer, + Où la Réminiscence, ainsi qu'un faon léger, + T'attire sur sa trace au milieu d'avenues + Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues! + +C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi fuyant de +l'Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier +vieillissant a suivi. + +Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de l'École +centrale; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de la ville, +avec de petits appointements qui lui permirent quelque indépendance. +Jusqu'alors il avait été plutôt timide et d'une allure toute poétique; +il commença de s'émanciper, et ces vives années de son adolescence +purent paraître très-dissipées et très-oisives. Son père l'aurait voulu +avocat; il suivit le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit. +A cette époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit à +les écrire. L'influence de _Werther_ fut très-grande sur lui et l'exalta +singulièrement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un +jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir des parents de porter +l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers +accès d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu +l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait +pour ainsi dire le don des langues; il les déchiffrait très-vite et +d'instinct, et en général il sait tout comme par réminiscence. Rien +d'étonnant que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances, +d'autant plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées. + +Il se trouva impliqué en 1799 (an vu) dans quelque petite échauffourée +politique. Il s'agissait d'_un complot contre la sûreté de l'État_. +Condamné d'abord par contumace, il fut ensuite acquitté à la majorité +d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de +bibliothécaire-adjoint; son père l'envoya à Paris (vers 1800) pour y +continuer ses études interrompues; il y porta des romans déjà faits, et +y contracta de nouvelles liaisons politiques. Après un premier séjour +à Paris, il fut rappelé à Besançon; c'était l'époque où les émigrés +commençaient à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui étaient +encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles +affections avec les anciennes. Revenu à Paris à l'époque où Bonaparte +consul visait de près à l'empire, il y fit _la Napoléone_ (1802), encore +plus républicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'échafaud de +Sidney_. Il publia presque en même temps le petit roman des _Proscrits_, +et, dans un genre fort différent, une _Bibliographie entomologique_; +il avait écrit des articles dans un journal d'opposition intitulé _le +Citoyen français_, qui paraissait pendant la première année du Consulat. +Il avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801, et tirer à vingt-cinq +exemplaires _Quelques Pensées de Shakspeare_, avec cette épigraphe de +Bonneville: + + Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare. + +En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami qu'il +revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il émerveillait de ses +nouveaux récits, au coeur de qui il gravait comme sur l'écorce du hêtre +les chiffres du moment, et que quarante années écoulées depuis lors +n'ont pas arraché du même lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe +comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des +derniers de cette franche et docte race provinciale à la façon du XVIe +siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est +resté dans sa ville natale comme un exemplaire déposé de la vie première +et de l'âme de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les +dorures, mais avec les corrections à la main, avec les marges entières +précieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _témoins_. Qui donc +n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté +au toit quand nous l'avons déserté, le pigeon casanier qui garde la +tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de +nous-même, et celui presque toujours qui nous représente le mieux. Pour +savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop +lassé de s'entendre, qu'il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif +et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si +pleine de souvenirs (avant que le Génie militaire eût gâté Chamars), il +s'épanchait en abondants et naïfs récits, et faisait revivre sous les +grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois, +désespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots, +terreurs crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années +légères. + +Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et +puissant d'espérance, ou, ce qui revient au même, prodigue de désespoir, +il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquête. Il +n'était pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu'à pas lents, un +peu voûté et comme affaissé, il s'achemine tous les jours régulièrement +par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Académie les +jours de séance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine. +«Vous l'avez rencontré cent fois, vous l'avez coudoyé, dit un spirituel +critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi +vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et +aventureux, _son oeil vif et las_, sa démarche fantasque et pensive.» +Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore +sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers +réveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi +dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent +irrévérencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse +une église,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arrivé tout +fraîchement moi-même de sa Franche-Comté et de son Jura, je lui en +rappelais avec feu quelques grands sites, il m'écoutait en souriant; +mais j'avais cherché vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher à +cette haute et austère entrée dans la montagne après Pont-d'Ain: ce nom +de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement, +avait dérouté à lui-même sa mémoire, et nous avions tourné autour, +sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien dénommer. +Il m'avait quitté, il était loin, lorsque du fond de la seconde cour, +et du seuil même de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et +vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui était revenu, et qu'il me lançait +avec une joie fière en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore +du pâtre matinal aux échos de la montagne: le Nodier jeune et puissant +était retrouvé! + +[Note 168: _Portraits littéraires_, par M. Planche.] + +Les soirs même de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et +embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mégarde, à causer et à +rajeunir, si, debout à la cheminée, il s'engage en un attachant récit +qui ne va plus cesser, à mesure que sa parole élégante et flexible se +déroule, écoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui +a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'éclaire, la +voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue indolence, est +éloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause. + +Dans le Nodier d'aujourd'hui, à travers la fatigue, il y a encore, par +accès, du montagnard élancé à haute et large poitrine, de même que dans +celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours +quelque chose de ce qui a promptement fléchi. Les Francs-Comtois +transplantés ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]? + +[Note 169: Jouffroy, par exemple.] + +Quoi qu'il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours à +Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures. +J'ajourne pour un instant les échappées politiques: littérairement on le +possède dès ce moment-là, d'une manière complète et circonstanciée, dans +quelques petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de +soleil ardents, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres. + +_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des émotions d'un coeur souffrant, +suivi des _Méditations du Cloître_, 1803. + +_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803. + +_Essais d'un jeune Barde_, 1804. + +_Les Tristes_, ou _Mélanges tirés des tablettes d'un Suicide_, 1806. +J'y ajouterais le roman intitulé _les Proscrits_, si on pouvait se le +procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adèle_, qui, publié beaucoup plus +tard, remonte pour la première idée et l'ébauche de la composition à ces +années de prélude. En relisant ces divers écrits, en tâchant, s'il se +peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de +ressaisir l'édition originale (car dans les volumes des _oeuvres +complètes_ la physionomie particulière de ces petits recueils s'est +perdue et comme fondue), on surprend à merveille les affinités +sentimentales et poétiques de Nodier dans leurs origines. + +[Note 170: On le peut assez aisément, car il a été réimprimé en 1820 +(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejeté depuis avec raison, +comme trop juvénile et peu digne de ses _Oeuvres complètes_. Les autres +ouvrages dont je parle en dispensent.] + +Il est d'avant _René_, bien qu'il n'éclate qu'un peu après et à côté. Il +n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour naître, bien qu'il le lise de +bonne heure et qu'il l'admire aussitôt; mais si Oberman et René sont +pour lui des frères aînés et plus mûris, ce ne sont pas ses parents +directs, ses pères. Nodier, au début, se rattache plus directement à +Saint-Preux, mais à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu +aussi _les dernières Aventures du jeune d'Olban_, publiées en 1777, et +il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on, +que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un +très-réel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont +on est tout surpris à l'examiner de près: les drames de Diderot, de +Mercier, les traductions et les préfaces de Le Tourneur, celles de +Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y +répondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en était. +Or Ramond, depuis membre grave des assemblées politiques, de l'Académie +des Sciences, et historien si éminent des Pyrénées, Ramond jeune, +nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la littérature +allemande mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse et +dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble, par quelque passion +malheureuse, il publia à Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune +d'Olban_ qui finissent à la Werther par un coup de pistolet, et l'année +suivante il publia encore, dans la même ville, un volume d'Élégies +alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de +facture; on y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu: +_Permis d'imprimer les Élégies ci-devant_. Nodier, à la veille du +_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il +ajouta même à son _Peintre_, par manière d'épilogue, une pièce intitulée +_le Suicide et les Pèlerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier +chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'écrire (bien que Ramond +en ait montré dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison à +faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est +le même fonds de sentimentalité. + +[Note 171: Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir +jusqu'à donner une édition des _Aventures de d'Olban_, avec notice, +1829, chez Techener.] + +Les _Essais d'un jeune Barde_ sont dédiés par Nodier à Nicolas +Bonneville; c'est à lui surtout, à ses _âpres et sauvages, mais fières +et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait dû d'être +initié au théâtre allemand. Bonneville avait débuté jeune par des +poésies originales où l'on remarque de la verve; ensuite il s'était +livré au travail de traducteur. Vers 1786, en tête d'un _Choix de petits +romans imités de l'allemand_, il avait mis pour son compte une préface +où il pousse le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n'y +manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et étale avec vigueur. +Il est l'un des premiers qui aient commencé d'entonner cette lugubre +et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont +l'opiniâtre refrain revient à redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La +Révolution le dispersa violemment hors de la littérature[172]. Voilà bien +quelques-uns des précurseurs parmi cette génération werthérienne d'avant +89, dont fut encore Granville, aussi décousu, plus malheureux que +Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et +quelque peu troué qui se déchira tout à fait entre ses mains. Granville, +auteur du _Dernier Homme_, poëme en prose dont Nodier s'est fait depuis +l'éditeur, et que M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme +Gilbert d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans +le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin. + +[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans +_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du +_Dernier Banquet des Girondins_.] + +Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais il le faut, +puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez que le secret +du malheur de ces écrivains tourmentés est en grande partie dans la +disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_, à proprement +parler, c'est-à-dire de pouvoir créateur, de faculté expressive, de mise +en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des +lambeaux aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les +imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs +complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour les admirer. + +Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de Se prendre de +ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais quelle fascination +irrésistible vers ces faux et troublants modèles. Je conçois et j'admets +qu'à l'entrée de la vie, les premières affections, même littéraires, ne +soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la +Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commençant explique très-bien +comme quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins en +province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous des capitales +et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, en poésie, les +premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, +s'attachent à des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais +qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant, comme le son +d'une certaine cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson, +_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit +solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les +_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits Élyséennes_ de Gleizes, peuvent +toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Même +plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais, +préférer _Valérie_ à Sophocle; on peut, et en l'avouant, préférer le +_Lac_ des _Méditations_ à _Phèdre_ elle-même. Dans l'enfance donc et +dans l'adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, +que de se plaire, durant les récréations du coeur, à quelques sentiers +favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou +tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire les +admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on avance, on ne les +évite pas impunément; tout ce qui compte y a passé, et l'on y doit +passer à son tour: ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville +éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine. +Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, +jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, +qu'à la traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je ne +sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, du +_Peintre de Saltzbourg_ à _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les +précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de ces grandes +lignes où convergent en définitive les seules et vraies figures du poëme +humain comme de l'histoire. Par un généreux mais décevant instinct, il +s'en alla accoster d'emblée, en littérature comme en politique, ceux +surtout qui étaient dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou +Granville, comme Oudet et Pichegru. + +Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, ne +voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre +Homère. + +Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent qu'à la fin, +arrivé à son tour, reposé ou du moins assis, et comptant devant lui les +débris amassés, il se fît une richesse. Et d'abord, si sincère qu'il se +montrât dans le transport d'expression de ses douleurs juvéniles, il +était trop poëte pour que son imagination, à certains moments, ne les +lui exagérât point beaucoup, et, à d'autres moments aussi, ne les +vint pas distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tempérée par la +fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi continu que +de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps même du +_Peintre de Saltzbourg_, il écrivait _le dernier Chapitre de mon Roman_, +réminiscence très-égayée d'une génération légère qui avait eu, comme il +l'a très-bien dit, _Faublas_ pour _Télémaque_. J'aime peu à tous égards +ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son +modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je +ne sais en ce genre-là de vraiment délicat que le petit conte: _Point +de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne +trouvera nulle part à le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la +mélancolie était raillée, et il y était fait justice des Werthers à la +mode, de façon à rassurer contre les autres écrits de l'auteur lui-même. +Il ne manque souvent à l'ardeur fiévreuse de la jeunesse et à ces +fumeuses exaltations de tête, qu'une soupape de sûreté qui empêche +l'explosion et rétablisse de temps en temps l'équilibre: _le dernier +Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, dès l'origine, cette espèce de +garantie était trouvée. + +[Note 173: Paris, 1812, Didot l'aîné: tiré à très peu d'exemplaires.] + +Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous +ces faux modèles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y +attachant, et qui ne devaient bientôt plus vivre que par lui, c'est tout +simplement le talent, le don, le jeu d'écrire, la faculté et le bonheur +d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment +charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maître, à laisser +courir tout cela. + +On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, dès +la troisième ou quatrième page, une certaine phrase infinie qui commence +par ces mots: «Quand Jeannie, de retour du lac...» Jamais ruban +soyeux fut-il plus flexueusement dévidé, jamais soupir de lutin +plus amoureusement filé, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus +incroyablement affiné et allongé sous les doigts d'une reine Mab? Eh +bien! quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore de +la magique danse des castagnettes dans _Inès de las Sierras_, on éprouve +trop de dédommagement secret à décrire même ses erreurs, même ses +désespoirs, pour ne pas devoir leur échapper bientôt et leur survivre. + +Nodier écrivain, s'il faut le définir, c'est proprement un _Arioste_ de +la phrase. Or, si Werther qu'on semble au début, quand je ne sais quel +Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient. + +Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement dans _le +Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus guère conservé d'intérêt que par +là. A travers le chimérique de l'action, le vague et l'exalté des +caractères, on y peut relever quelques tableaux de nature qui +rappelaient alors les touches encore récentes de Bernardin de +Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand +et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ prédestiné, a de bonne heure +excellé à revêtir les formes et les teintes d'alentour: une de ses +images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on, +quelque temps les rayons dont elle a été pénétrée. _Le Peintre de +Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons +à lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datée du 10 octobre: +«Oui, je le répète, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec +ses astres pâles et ses phénomènes désastreux, me promet plus de +ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours...» Si cette +page se fût trouvée aussi bien dans l'_Émile_ ou dans le _Génie du +Christianisme_, elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une +admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces +traits de maître: «... Chaque heure qui s'approche amène d'autres +scènes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer. +Toutes les forêts s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les +ruisseaux se rident, et tous les échos soupirent.» + +De plus en plus, en avançant, le style de Nodier, avec une grâce et +une souplesse qui ne seront qu'à lui et qui composeront son caractère, +atteindra à peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets +soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans +doute, dans toute scène, les grands traits saillants et simples +qu'une multitude de surfaces nuancées et d'intervalles qui semblaient +indéfinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume +saisira le vol des goëlands qui s'élèvent à perte de vue et redescendent +_en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d'une bergère échappé à sa +main_[174]. Ainsi, à un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et +mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le +rêve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est +tout à fait tel, parfois rapide et plus souvent bercé. + +[Note 174: Chap. IV.] + +[Note 175: Chap. V.] + +Le roman d'_Adèle_, que je rapporte à cette première époque de Nodier, +s'ouvre avec intérêt et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des +émigrés en province y est assez fidèlement rendu. Les déclamations même +sur la noblesse, sur les inégalités sociales, sur les sciences, ces +traces présentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du +moment. Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur: +celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées et +les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit déjà ce choix de l'_ancolie_ +qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de +Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Éden, un +rêve adolescent de chaumière; et puis (8 mai) l'ascension à la Dôle, le +_Chalet des Faucilles_, ce joli nid à romans qu'on appelle pays de Vaud, +et l'éblouissante splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut +rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amélie_, la plus flottante +description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchâtel; +car c'est le triomphe de cette plume amusée d'avoir à dérouler ainsi des +réseaux tour à tour scintillants ou Vaporeux. + +[Note 176: Aimé De Loy, poëte franc-comtois des plus errants et des +plus naufragés, mais dont l'amitié vient de recueillir les débris sous +le titre de _Feuilles aux Vents_, a dit quelque part, en célébrant une +de ses riantes stations passagères: + + J'y cultive, au pied d'un coteau, + La fleur de Nodier, l'ancolie, + Si chère à la mélancolie, + Et la pervenche de Rousseau.] + +Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans flexibles et +les méandres de mots, les caractères, dans ce petit roman d'_Adèle_, +laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas une vraie femme de +chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnée eût toute sa hardiesse +originale; elle n'est qu'une demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne +diffère en rien du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux +de l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout +à fait d'une certaine faculté de justesse et de raisonnement qui n'est +jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui +croient, se détrompent, s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se +jettent par une fenêtre ou se cassent d'autre façon la tête, un peu +comme dans les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué de +Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement, ici ils se +tuent. + +_Les Tristes_, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont +qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou vers), originales +ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur +familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans tous les +champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes +égarées, même affreuse catastrophe, _L'inconnu_, auteur supposé des +_Tristes_, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster +(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston +dans _Adéle_ se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a manqué à ces +personnages infortunés de Nodier, si souvent reproduits par lui, ç'a été +de se résumer à temps en un type unique, distinct, et qui prit rang à +son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de +René et de Manfred, illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a +fait que fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus +regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont tant +fait couler de pleurs d'un jour, de _d'Olban_ à _Antony_. + +Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a +mieux atteint à l'idéal voulu, et, dans le charme de les peindre, son +pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez +pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant +qui s'est prononcé à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise, +s'arrange, mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais. +Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des soirs +d'automne de la maturité, même quand il semble le plus loin de Charles +Munster et de Gaston de Germancé, quand il n'est plus que _Maxime Odin_, +le doux railleur légèrement attendri, quand près de sa Séraphine, +en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'allée des +marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambée au _bassin des +Salamandres_; quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son +récit les plus rougissantes scènes adolescentes et (idéal du premier +désir!) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les lèvres +de celui qu'on croit endormi; lorsque véritablement il paraît ne plus +vouloir emprunter de ses précédents romans trop ensanglantés que les +souriantes prémices ou les douleurs embellies, comme étaient dans +_Thérèse Aubert_ les adieux à la _Butte des Rosiers_ et ce baiser à +travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assuré qu'il +en est là, tout d'un coup... qu'est-ce? méfiez-vous, attendez!... le +procédé final n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée, +tout amoureusement tressée qu'elle semble, va se trancher net encore à +la Werther ou à la _Werthérie_, sinon par un coup de pistolet, au moins +par une petite vérole qui tue, par un anévrisme qui rompt, par une +convulsion délirante; Séraphine, Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile, +Adèle, toutes ces amantes qu'il a touchées au front, elles en sont là; +il a comme résumé leur destin en un seul dans ces Stances mélodieuses, +où du moins le rhythme et l'image ont tout revêtu et adouci: + + Elle était bien jolie, au matin, sans atours, + De son jardin naissant visitant les merveilles, + Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles, + Et du parterre en fleurs suivant les longs détours. + + Elle était bien jolie, au bal de la soirée, + Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front, + Et que, de bleus saphirs ou de roses parée, + De la danse folâtre elle menait le rond. + + Elle était bien jolie, à l'abri de son voile + Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit, + Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit, + Heureux de la connaître au reflet d'une étoile. + + Elle était bien jolie; et de pensers touchants, + D'un espoir vague et doux chaque jour embellie, + L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!... + «Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...» + +Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, son +imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa +propre destinée et dans l'expérience des malheurs particuliers, réels, +auxquels il est temps de venir. + +Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné de couleurs si +vivantes en mainte page de ses _Souvenirs_. Il suffira de nous rabattre +à quelques points précis et moins illustrés. En 1802, _la Napoléone_, +dont les copies se multiplièrent à l'infini, et une foule de petits +écrits séditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le républicain +Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches +de la police. Dabin fut arrêté. On m'assure que Nodier, dans un moment +d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça lui-même comme +auteur de _la Napoléone_[177]. Quoi qu'il en soit, Fouché avait pour +bibliothécaire le Père Oudet, ancien ami du père de Nodier dans +l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de tempérer les premières +sévérités politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à +son père à Besançon; mais d'actives liaisons avec les émigrés rentrants +et avec les ennemis du Gouvernement en général le compromirent de +nouveau. Accusé d'avoir pris part à l'évasion de Bourmont, il s'évada +lui-même de la ville, et n'y revint qu'après qu'un jugement rendu l'eut +mis à l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans +la grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d'_alliance des +jacobins et des royalistes_: il était en danger de passer pour un +_trait-d'union_ des deux partis. Prévenu à temps, il gagna la campagne +et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura +français, soit en Suisse[178]. C'est dans cet intervalle qu'il produisit +_les Tristes_, et même le _Dictionnaire des Onomatopées_, singulière +inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un +instinct philologique qui grandira. + +[Note 177: Depuis que cette notice est écrite, je suis arrivé à +recueillir des informations tout à fait exactes et singulières sur ce +point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se dénonça en effet par une +lettre, dont voici le texte dans toute son excentricité, et qui sent son +Werther au premier chef: + +«Parvenu au comble de l'infortune et du désespoir; abandonné de tout +ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; à vingt-cinq ans j'ai +survécu à tout amour et à toute amitié. + +«Un ouvrage intitulé _la Napoléone_ et dirigé contre le Premier Consul a +paru il y a deux ans. La police en a recherché l'auteur. C'est moi. + +«Il me reste du moins le bonheur d'être coupable, et de pouvoir vous +demander la prison, l'exil ou l'échafaud. + +«Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous apporte +ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque a pu +beaucoup aimer, peut haïr avec excès, et mon temps est venu. + +«Je m'appelle Charles Nodier. + +«Je loge hôtel Berlin, rue des Frondeurs.» + +L'adresse, digne de la lettre, est: «Au Premier Consul, et, en son +lieu, à l'un des préfets du Palais.» La date est du 25 frimaire an XII +(décembre 1803); ce qui fait remonter la date de _la Napoléone_ à 1801. + +On conçoit que, sur le vu de cette lettre, il ait été donné un ordre du +Grand-Juge «de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier, +de l'interroger sur ses motifs pour écrire et sur les projets qu'il +pourrait avoir.» + +Je reviendrai peut-être un jour sur ce fol épisode, si j'en viens à +traiter le Nodier réel et à le suivre de plus près.] + +[Note 178: M. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie, et qui, +ayant à prononcer son Éloge, s'en est acquitté un peu ironiquement, a +dit en parlant de cette époque de sa vie où il était peut-être moins +persécuté qu'il ne se l'imaginait: «Il croyait fuir les gendarmes et +poursuivait les papillons.»] + +En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis de séjour +à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet, M. de Roujoux, homme +aimable, instruit, qui préparait dès lors son estimable essai des +_Révolutions des Arts et des Sciences_. Nodier y connut beaucoup +Benjamin Constant, qui avait à Dôle une partie de sa famille: leurs +esprits souples et brillants, leurs sensibilités promptes et à demi +brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un +cours de littérature qui fut très-suivi, et s'il avait laissé le +temps aux préventions politiques de s'effacer, l'Université aurait +probablement fini par l'accueillir. Le préfet Jean de Bry lui portait +intérêt; le ministre Fouché associait son nom à des souvenirs +oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument malheureuses, +les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de +fréquentes tournées au village de Quintigny, qui recélait pour son coeur +une espérance charmante, lui décoraient l'avenir. Il rêvait de faire +une _Flore_ du Jura; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique, +studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même ces +poétiques douceurs d'alors à quelques années de là, lorsque dans son +exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte mélodieuse vers les +saisons déjà regrettables: + + Qui me rendra l'aspect des plantes familières, + Mes antiques forêts aux coupoles altières, + Des bouquets du printemps mon parterre épaissi, + Le houx aux lances meurtrières, + L'ancolie au front obscurci + Qui se penche sur les bruyères, + Le jonc qui des étangs protège les lisières, + Et la pâle anémone et l'éclatant souci? + Les arbres que j'aimais ne croissent point ici. + + O riant Quintigny, vallon rempli de grâces, + Temple de mes amours, trône de mon printemps, + Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans, + Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces? + Le hasard a-t-il respecté + Ce bocage si frais que mes mains ont planté, + Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue + Où je plaignais Werther que j'aurais imité?... + +Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance nos jeunes +années malheureuses à travers ce prisme qu'on appelle une larme. + +Le poëte, chez Nodier, est déjà bien avancé, bien en train de mûrir: +une circonstance particulière vint développer en lui le philologue, le +lexicographe, et lui permit dès lors de pousser de front ce goût vif +à côté de ses autres prédilections un peu contrastantes. Le chevalier +Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il +s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et +français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collaborateur: Nodier lui +fut indiqué et fut agréé; il obtint l'autorisation d'aller près de lui. +Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom légèrement adouci +de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'_Amélie_. Il +était impossible de toucher un tel portrait à la Sterne avec une plus +gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: «Ce qui faisait +sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier, +faisait en même temps pleurer l'âme. On se disait: Voilà pourtant ce +que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'être +au-dessus de notre espèce!» + +Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant dans +_Amélie_ et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier même, du +vivant ou peu après la mort du chevalier[179], il en résulte que sir +Herbert Croft, ancien élève de l'évêque Lowth qui a écrit l'_Essai sur +la Poésie des Hébreux_, l'élève aussi et le collaborateur du docteur +Johnson soit pour la _Vie d'Young_, soit pour les travaux du +Dictionnaire, avait de plus en plus creusé et raffiné dans les +recherches littéraires et dans l'étude singulière des mots. Doué par la +nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore +armé d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que +sur les _infiniment petits_ de la grammaire. «M. le chevalier Croft, +écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur, peut se +dire hautement l'Épicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a +trouvé l'atome, la monade grammaticale....» Quand il s'appliquait à un +classique, sous prétexte de l'éclaircir, il y piquait de tous points +ses vrilles imperceptibles et petit à petit destructives, presque comme +celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques. Son analyse +pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple, dans telle période +de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs +français), une quantité déterminée de _consonnances_ et d'_assonnances_ +qu'une éloquence harmonieuse sait trouver d'elle-même, mais qu'elle +dérobe à la critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais. +Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire, aux travaux +du chevalier, que celui-ci fit paraître son _Horace éclairci par la +ponctuation_, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet, +parmi les hasards de la conjecture, bien des aperçus piquants. A ses +profondes préoccupations érudites, sir Herbert joignait par accident +certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe +d'Young. Il fut le premier à tirer d'un entier oubli _le dernier Homme_ +de Granville, _cette admirable ébauche d'épopée_, s'écriait Nodier, +_et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux_. On voit par combien de +points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secrétaire et le vieux +maître. + +[Note 179: Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des +_Mélanges de Littérature et de Critique_ de Charles Nodier, recueillis +par Barginet (de Grenoble), 1820.] + +L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Après +une année environ, l'amour de l'indépendance et la passion de l'histoire +naturelle ramenèrent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'était +marié, il allait être père: de nouveaux projets commençaient. Pourtant +les relations avec le chevalier portèrent leur fruit; cette veine +d'études philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des _Questions +de Littérature légale_. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui +n'était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son élève +et du succès de cette _brochure populaire_, comme il la qualifia non +sans quelque intention de dédain: sur deux ou trois points de textes +comparés, il revendiqua même, à mots couverts, la priorité de la note. +Nodier, en rendant compte dans les _Débats_ de l'ouvrage où perçait +cette petite aigreur, la releva avec une vivacité spirituelle et polie, +mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne se +ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique détaillé +et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant même où +l'élève philologue s'est émancipé: comme dans toute émancipation, il y a +eu un brin de révolte. + +Ce livre des _Questions de Littérature légale_, fort augmenté depuis +l'édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole, contient une +quantité de particularités et d'aménités littéraires des plus curieuses +relativement au plagiat, à l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est +d'une lecture fort agréable, fort diverse, et représente à merveille le +genre de mérite et de piquant qui recommande tout ce côté considérable +des travaux de Nodier. Dans ses _Onomatopées_, dans sa _Linguistique_, +dans ses _Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque_, dans cette foule +de petites dissertations fines, annexées comme des cachets précieux au +_Bulletin du Bibliophile_[180], on le retrouve le même de manière et +de méthode, si méthode il y a, d'érudition courante, rompue, variée, +excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse, +armée de précautions, appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux +grands résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature. Il +s'échappe à tout moment _par la tangente_, il ne vise qu'à des points +spéciaux, à des trouvailles imprévues, à des raretés d'exception où il +se porte tout entier et où son scepticisme déguisé agite l'hyperbole. Sa +critique, c'est bien souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde +qui fait échec aux grands corps réguliers de la littérature et de +l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement +perpétuel, le _hors-d'oeuvre_ à la fin d'un grand banquet, après une +littérature finie. Athénée, en son temps, n'a guère fait autre chose. +Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées qui sont comme le +_dessert_ de l'esprit. Nodier accommode par goût l'érudition pour les +estomacs rassasiés et dédaigneux. Son livre des _Questions légales_, par +exemple, c'est proprement un _quatre-mendiants_ de la littérature; on +passe des heures musardes à y grappiller sans besoin, à y ronger avec +délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne à leurs +extrêmes conséquences; ce ne sont plus que miettes friandes. + +[Note 180: Chez Techener.] + +Les esprits fermes, à régime sain, qui n'ont jamais eu de dégoût +indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit judicieux, +empressés de mordre d'abord à quelque pièce de bonne digestion, pourront +se demander souvent à quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des +riens, ces jeux de l'ongle sur des écorces, ces dégustations exquises +sur le plus rare des _Ana_; à quoi bon de savoir si la _sphère_ au +frontispice est un insigne tout spécial des Elzevirs, et si leur large +guirlande de _roses trémières_ ne leur a pas été en maint cas dérobée. +Les esprits même les plus en délicatesse de littérature pourront +désirer quelquefois plus de circonspection et de sévérité dans certains +jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld +n'est pas formellement accusé, à l'article IV des _Questions_, d'être +un plagiaire de Corbinelli; mais cette singulière accusation, une fois +soulevée, n'est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme il +l'aurait fallu. Pascal, à l'article V, demeure hautement accusé d'avoir +pillé Montaigne; son plagiat est même proclamé le plus évident et le +plus _manifestement intentionnel_ que l'on connaisse, et l'on oublie +que Pascal, mort depuis plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on +publia ses _Pensées_, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra +et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait l'usage. +Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint Augustin que dans +Montaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils avaient affaire par endroits à des +extraits de ce dernier, et négligèrent naturellement d'en avertir. On +aurait à multiplier les remarques de ce genre à propos de la critique +de notre ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le +cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il +appelle tout à coup _le sage et vertueux Balzac_, oubliant trop que cet +estimable écrivain n'était pas le moins du monde un philosophe ni un +sage, mais bien un utile pédant doué de nombre, sous qui notre prose a +fait et doublé une excellente rhétorique: voilà tout. + +Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits, dans +ses _Éléments de Linguistique_, Nodier a développé un système entier +de formation des langues, l'histoire imagée du mot depuis sa première +éclosion sur les lèvres de l'homme jusqu'à l'invention de l'écriture +et à l'achèvement des idiomes. Ces sortes de questions dépassent de +beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons +d'exprimer et même d'avoir un avis. Un savant article du baron +d'Eckstein[181] vint protester au nom des résultats et des procédés +de l'école historique: il fut sévère. En revanche, de consolants et +affectueux articles de M. Vinet[182] exprimèrent l'admiration sans réserve +et bien flatteuse d'un lecteur sérieux, complétement séduit. + +[Note 181: _Journal de L'Institut historique_, 2e livraison.] + +[Note 182: _Essais de Philosophie morale_. + +A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous nous sentirions +plus à même de prendre parti, il nous semble que Nodier, érudit, ne +triomphe jamais plus sûrement, ne s'ébat jamais avec une plus heureuse +licence qu'en plein XVIe siècle, en cette époque de liberté, de +fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style français déjà +excellent. Il est de son mieux quand il disserte à fond sur le _Cymbalum +mundi_, et la réhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre +passer pour son chef-d'oeuvre, à moins qu'on ne le préfère discourant, +après Naudé, sur les Mazarinades, et épuisant la théorie des deux +éditions du _Mascurat_. + +Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier +bibliographe, lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève du +chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que même pour +les doctes excentricités qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous +a peintes, il s'en inocula dès lors quelques-unes avec originalité? En +attendant, il est curieux de voir comme, dès 1812, son butin se grossit, +comme sa pacotille encyclopédique se bigarre et s'amasse. Encore un +moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier au +complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes. + +Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du kaléidoscope, +quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle d'idéal qui +survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands +héroïques, les grands destins avortés, les lutins invisibles, les livres +anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés +sous l'anagramme, les patois persistants à l'encontre des langues +souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés et de +mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingénieux et qui +sont des échancrures de vérités, la liberté de la presse d'avant Louis +XIV, la publicité littéraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout +d'avant Voltaire: il fera une guerre à mort aux _a_ des imparfaits. + +Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit dans le +riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources à l'étranger, +le poussèrent en Italie, et de là en Carniole: il fut nommé +bibliothécaire à Laybach. Son caractère aimable et la douceur de ses +moeurs lui ayant procuré, comme partout, des protecteurs et des amis, +il fut chargé de la direction de la librairie et devint, à ce titre, +propriétaire et rédacteur en chef d'un journal intitulé _le Télégraphe_, +qu'il publia d'abord en trois langues, français, allemand et italien, +puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la +langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont on peut +prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Débats_ +[183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, dès +cette époque, ses secrètes et poétiques Conquêtes. + +[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Mélanges +de Littérature et de Critique_, 1820. + +L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir donner à sa fortune +une face nouvelle; la place de secrétaire-général de l'intendance +d'Illyrie lui fut proposée; il négligea ces avantages, et l'occasion +rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en +France, à Paris, ce centre final d'où jusque-là il avait toujours été +repoussé. Il entra dans la rédaction des _Débats_, alors _Journal de +l'Empire_, et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand +Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa dans les +feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa manière; +si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs +morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de +le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signé; il faut +prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus +apparents on ne le retrouve pas. + +Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit être mûr; +le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de +l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphère est bien +fiévreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai +pas de le deviner et de le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs +de la première et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le +rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues politiques du +Consulat: le 18 mars, il écrivit dans le _Journal des Débats_ une autre +_Napoléone_, une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant y +lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve du lendemain. +Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai, mais Fouché le fit venir, et +lui demanda ce qu'il voulait.--«Eh bien! donnez-moi cinq cents francs... +pour aller à Gand.» Il est l'auteur de la pièce intitulée _Bonaparte au +4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_; +il est l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au +_Champ-de-Mai_: «Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain +qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au reste, il se déroba de +Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa à la +campagne dans un château ami. + +Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement son reste +de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à tant d'emplois divers d'une +verve continuelle et en tous sens exhalée: journaliste, romancier, +bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et très-assidu au théâtre, +témoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur dès +le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par accès vers +les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et +l'entomologie: un jour, ou plutôt une nuit, qu'il errait au bois de +Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne à la main, il se vit +arrêté comme malfaiteur. + +Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des _Débats_, et ne passa +qu'alors à celle de la _Quotidienne_, sans préjudice des journaux de +rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Thérèse Aubert_ en 1819, +_Adèle_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux +productions bien visibles. Chacun de ces rapides écrits était comme +un écho français, et bien à nous, qui répondait aux enthousiasmes +qui commençaient à nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur +définitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur +ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile, une +incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes pages +d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire de Nodier prit +manifestement de la consistance. + +Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui en est +l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni +l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le +dénombrement, impossible peut-être à l'auteur lui-même, de tous les +écrits qui lui sont échappés. Deux questions, qui dominent l'étendue +de son talent, nous semblent à poser: 1° la nature et surtout le degré +d'influence des grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier +aspect, les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il +devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit +le premier en 1820. + +L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà le conclure +de notre étude suivie) est encore plus apparente que réelle. On a vu à +ses débuts sa vocation marquée, on a saisi ses inclinations à l'origine. +Il procède de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en +affirmant que si _Werther_ n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne +connut longtemps de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait +par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait +surtout: la ballade de _Lénore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancée de +Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres +secrètes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, conçu en 1812 sur +les lieux mêmes de la scène, était autre chose certainement que le +_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces +neuves et vivantes descriptions du paysage, la scène dramatique +d'Antonia au piano devant cette glace qui lui réfléchit brusquement, +au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de +l'amant inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession et +d'indépendante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naître sans +l'_Ondine_ de La Motte-Fouqué; _Smarra_ se réclamait surtout d'Apulée. +Il serait chimérique de prétendre ressaisir et désigner, au sein d'un +talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de +tous les rayons étrangers qui y rencontraient, y éveillaient une lumière +vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse +naturalisation en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un +nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie; la lecture +du _Majorat_ le provoqua peut-être ou ne nuisit pas du moins à _Inès_ ou +à _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fée aux Miettes_, purent également se +ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans +tant de provocations du dehors, cette autre lignée bien directe au coin +du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En +somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement en France de +cette famille poétique d'Hoffmann et des autres, et que s'il répond si +vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce +qu'ils traduisent en chants ou en récits, il se ressouvient tout +aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir rêvé. Nodier peut être dit un +frère cadet (bien Français d'ailleurs) des grands poëtes romantiques +étrangers, et il le faut maintenir en même temps original: il était en +grand train d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur. + +A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné des plus +empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le +plus matinal au téméraire assaut et séparé tout d'un coup de ceux-là, à +jamais inconnus, qui probablement eussent aidé et succédé. Nulle aigreur +ne suivit en lui ces mécomptes du talent et de la gloire. Les jeunes +essais, qui désormais rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent +souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il +avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche, +éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse +pour le chant inouï de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure, +à la suite d'un article qui n'était pas sans réserve, si je ne me +trompe, sur _Han d'Islande_; il découvrit vite, au langage vibrant du +jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un +voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille, +vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même temps, par ses +publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces +auxquelles il prit une part effective au moins au début, il poussait +à l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille +France. Ses préfaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne +haïssait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai père +de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les +savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement +de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent été plus +appréciés encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les +avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inévitables dus +à la fatigue d'écrire beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre +de ses images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements +presque inexprimables (comme celle du goëland qui tombe, citée plus +haut), étaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une +Poétique de l'école moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul +peut-être n'aurait apporté un plus riche contingent d'exemples. Le petit +volume de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait +pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie en un seul +genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour +de lui était négligente d'elle-même et de ses propres trésors par trop +dissipés. Deux ou trois tendres élégies, quelques chansonnettes +nées d'une larme, surtout des contes délicieux datés d'époques déjà +anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt +songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un +dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve y respiraient: + + Loué soit Dieu! puisque dans ma misère, + De tous les biens qu'il voulut m'enlever, + Il m'a laissé le bien que je préfère: + O mes amis, quel plaisir de rêver, + De se livrer au cours de ses pensées, + Par le hasard l'une à l'autre enlacées, + Non par dessein: le dessein y nuirait! + L'heureux loisir qui délasse ma vie + Perd de son charme en perdant son secret; + Il est volage, irrégulier, distrait; + Le nonchaloir ajoute à son attrait, + Et sa douceur est dans sa fantaisie. + On se néglige, il semble qu'on s'oublie, + Et cependant on se possède mieux. + On doit alors à la bonté des Dieux + Deux attributs de leur grandeur suprême; + Car on existe, on est tout par soi-même, + Et l'on embrasse et les temps et les lieux. + En fait de biens chacun a son système, + Desquels le moindre a du prix à mon gré: + Si l'un pourtant doit être préféré, + Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime[184]. + +[Note 184: _Le Fou du Pirée_, conte._ + +La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit nombre de +vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent avec complaisance sur +ce chapitre des qualités naturelles, pour qu'on y puisse voir sans +malice une leçon insinuante à ses jeunes amis. En homme revenu et sage, +il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. +Voici une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans son +volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me semble, qu'à +deux ou trois mots près l'aurait pu signer La Fontaine. + + +DU STYLE. + + + «Tout bon habitant du Marais + Fait des vers qui ne coûtent guère, + Moi c'est ainsi que je les fais, + Et, si je voulois les mieux faire, + Je les ferois bien plus mauvais.» + + C'est ainsi que parlait Chapelle, + Et moi je pense comme lui. + Le vers qui vient sans qu'on l'appelle, + Voilà le vers qu'on se rappelle. + Rimer autrement, c'est ennui. + + Peu m'importe que la pensée + Qui s'égare en objets divers, + Dans une phrase cadencée + Soumette sa marche pressée + Aux règles faciles des vers; + + Ou que la prose journalière, + Avec moins d'étude et d'apprêts, + L'enlace, vive et familière, + Comme les bras d'un jeune lierre + Un orme géant des forêts; + + Si la manière en est bannie + Et qu'un sens toujours de saison + S'y déploie avec harmonie, + Sans prêter les droits du génie + Aux débauches de la raison. + + La parole est la voix de l'âme, + Elle vit par le sentiment; + Elle est comme une pure flamme + Que la nuit du néant réclame [185] + Quand elle manque d'aliment. + + Elle part prompte et fugitive, + Comme la flèche qui fend l'air, + Et son trait vif, rapide et clair, + Va frapper la foule attentive + D'un jour plus brillant que l'éclair. + + Si quelque gêne l'emprisonne, + Déliez-vous de son lien. + Tout effort est contraire au bien, + Et la parole en vain foisonne, + Sitôt que le coeur ne dit rien. + + Le simple, c'est le beau que j'aime, + Qui, sans frais, sans tours éclatants, + Fait le charme de tous les temps. + Je donnerais un long poème + Pour un cri du coeur que j'entends. + + En vain une muse fardée + S'enlumine d'or et d'azur, + Le naturel est bien plus sûr. + Le mot doit mûrir sur l'idée, + Et puis tomber comme un fruit mûr. + +[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du néant_ qui _réclame_ une +_flamme_; c'est la rime qui a donné cela.] + +Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme de la +diction, si bon à opposer en temps et lieu au stoïcisme guindé de l'art, +a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort +est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se +trahit, il oublie celui qui se dérobe. + +Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier donnait, de +concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de +Surville[186], qui est en grande partie de sa façon. Il s'était prononcé +dans ses _Questions de Littérature légale_ contre l'authenticité des +premières Poésies de Clotilde, et s'était même appuyé alors de l'opinion +exprimée par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possédait un manuscrit de +M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, et les +deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne purent résister au plaisir +de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente. + +[Note 186: _Poésies inédites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu, +1826.] + +[Note 187: Au tome II, page 89, des _Révolutions des Sciences et des +Beaux-Arts_.] + +Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de l'école +poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre à la veille de la +renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce précurseur universel, d'y +toucher du doigt. Il se trouve mêlé, plus on y regarde, à toutes les +brillantes formes d'essai, à tous les déguisements du romantisme. + +En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il aurait pu +songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et +aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, sans regret, ne fut aux +poëtes survenants que le frère aîné, comme je l'ai dit, et le premier +camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant, +désintéressé, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur +et le plus sensible. Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été +qu'un héraut d'armes. + +Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. Il +avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente; son +insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas changé. En 1824, M. +Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, le +nomma, sur sa réputation et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de +l'Arsenal en remplacement de l'abbé Grosier qui venait de mourir. +Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se +prolonge, est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible à +démêler comme les confins des âges (_Lucanus an Appulus, anceps_); il +faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans +sa retraite une fois trouvée, au soleil, au milieu des livres dont +une élite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des +après-midi flâneuses, des matinées studieuses, liseuses, et de plus en +plus productives de pages toujours plus goûtées. Je me figure que bien +des journées de Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient +ainsi. Les travaux même non voulus, les heures assujetties dont on +se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des +enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en +avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et trop réelle se +trompe, s'élude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais +quel penseur misanthropique a dit, en façon de recette et de conseil: +«Un peu d'amertume dans les talents sur l'âge est comme quelque chose +d'astringent qui donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de +reste: ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en +manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt gagné, elle +s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en déployant au couchant +la diversité de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manière +quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualités +élargies n'ont pas dépassé la mesure en se continuant, et elles ont +rencontré, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes +les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, +Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus colorée. +_Séraphine_, _Amélie_, la fleur de ces récits heureux, l'ont assez +prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'_Inès_, on aura le plus +parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on ne dédaigne pas non plus, +comme échantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, où, +sous prétexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a +tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, à la lettre, +par un hymne au rossignol[188]. + +[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une +dernière nouvelle de lui, intitulée _Franciscus Columna_, où il se +retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé +dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre +les feuillets d'un vieux livre.] + +En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore, parurent +pour la première fois, et vinrent déployer, en une série imposante, +les titres jusqu'alors épars d'une renommée qui dès longtemps ne se +contestait plus. En 1834, l'Académie française, réparant de trop longs +délais, le choisit à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui +s'était pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une +joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de +récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, l'expansion sentie +de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dévouement sans +réserve à ses devoirs d'académicien: le Dictionnaire futur n'a pas de +fondateur plus absorbé ni plus amusé que lui. Et qui donc serait plus +capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures +de chaque mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à ses +yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus, +il se passionne, en sceptique qu'on croirait crédule, à ces menues +questions de vocabulaire, d'étymologie, d'orthographe; prenez garde! +elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une façon +détournée et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se +délasse de l'ennui de trop penser. Il s'en délasse à moins de frais, +avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal +rajeunissant, où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent +un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, et des +souvenirs qui semblent à peine des regrets, dans une atmosphère de +poésie, de grâce et d'indulgence. + +1er Mai 1840. + + + +CHARLES NODIER +APRÈS LES FUNÉRAILLES[189]. + +[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes +parurent quelques jours après, dans la _Revue des Deux Mondes_.] + +La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait +sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La +littérature contemporaine, qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se +donne plus rendez-vous qu'à de funèbres convois. La mort de Charles +Nodier n'a pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne; +et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui est toujours un +long âge pour une vie si remplie de pensées et d'émotions, on ne peut, +quand on l'a connu, c'est-à-dire aimé, s'ôter de l'idée qu'il est +mort jeune. C'est que Nodier l'était en effet; une certaine jeunesse +d'imagination et de poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses +paroles, chaque ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas +quitté un instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et +succombant à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le +Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le +geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations élancées et +gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a +toujours l'air jeune, même quand il est vieux. Dans des vers charmants +que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oubliés, Alfred de +Musset, répondant à des vers non moins aimables du vieux maître[190], lui +disait, à propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du +talent: + + Si jamais ta tête qui penche + Devient blanche, + Ce sera comme l'amandier, + Cher Nodier. + + Ce qui le blanchit n'est pas l'âge, + Ni l'orage; + C'est la fraîche rosée en pleurs + Dans les fleurs. + +[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 août 1843.] + +Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de +caractériser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple +et si coloré, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne +trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits +si regrettables et plus que jamais présents à tous, en ce moment +de mystère et de deuil où le moule se brise, où la forme visible +s'évanouit. + +[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.] + +Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780; il fit ses études +dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à Paris, il passa sa +première jeunesse dans sa province bien-aimée. Aussi peut-on dire qu'il +resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa +limpide éloquence, il avait gardé de certains accents du pays qui +marquaient par endroits, donnaient à l'originalité plus de saveur, et +l'imprégnaient à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut +errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus les +souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de +Nodier est prononcé devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable), +devant quelqu'un de ces amis et de ces témoins d'autrefois, tout +un passé s'ébranle et se réveille, les histoires, les aventures +s'enchaînent et se multiplient, l'Odyssée commence. Combien elle +abondait surtout aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de +dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché, il renonçait à +sa veine de whist, décidément trop contraire ce soir-là, et consentait à +se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette +foule d'anecdotes et de nouvelles publiées, il n'ait cessé de puiser à +la source secrète et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si +on ne l'a pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l'apprécie comme +conteur qu'à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes +les aventures, politique et sentimentale tour à tour, passant de la +conspiration à l'idylle, de l'étude innocente et austère au délire +romanesque, mais arrêtant, coupant le tout assez à temps pour n'en +recueillir que l'émotion et n'en posséder que le rêve. Nul plus que lui +n'évita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort, +la grande route, la route battue; mais il connut, il découvrit tous les +sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces! En ne songeant +qu'à pousser au hasard les heures et à tromper éperdument les ennuis, il +amassait le butin pour les années apaisées, pour la saison tardive du +sage. Nous en avons joui à le lire, à l'écouter; lui-même en a joui à y +revenir. + +De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de +toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue, chez cette nature +la mieux douée, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus +délicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables +soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une à une en chemin, et qu'il +nous faut ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu'au dernier jour +fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n'ont déserté qu'à +l'heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grâce. + +Aucun écrivain n'était plus fait que Nodier pour représenter et +pour exprimer par une définition vivante ce que c'est qu'un homme +_littéraire_, en donnant à ce mot son acception la plus précise et la +plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages éminents dans les +grandes carrières tracées, ne se rendent pas toujours bien compte de ce +genre de mérite compliqué, fugitif, et sont tentés de le méconnaître. +L'exemple de Nodier est là qui les réfute aujourd'hui et de la seule +manière convenable en telle matière, c'est-à-dire qui les réfute avec +charme. Être un esprit _littéraire_, ce n'est pas, comme on peut le +croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et d'aptitude, +y observer, y deviner promptement le goût du jour, la vogue dominante, +juger avec une sorte d'indifférence et s'appliquer vite à ce qui promet +le succès, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau +sujet propre à intéresser les contemporains et à pousser haut l'auteur. +Non, il peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de +talent _littéraire_ sans doute, mais l'esprit même, l'inspiration qui +caractérisent cette nature particulière n'y est pas. Tout homme né +littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes; il les aime +pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimère: +_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui déplaît, et +s'en va égarer ses belles années dans les sentiers. Les sujets qu'il +choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui +arrivent point par le bruit du dehors et comme un écho de l'opinion +populaire; ils tiennent plutôt à quelque fibre de son coeur, ou il ne +les demande qu'à l'écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, des +entraînements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux +et qui ne songent qu'à arriver ne se rendent pas bien compte, et +auxquels ils sourient non sans quelque pitié. Patience! tout cela un +jour s'achève et se compose. Cet intérêt qui manquait d'abord au sujet, +le talent le lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après +lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l'élite +des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que Nodier a +prodigué en littérature, même en critique, ces créations piquantes, +imprévues, non point si passagères qu'on pourrait le croire? elles +s'ajouteront au dépôt des pièces curieuses et délicates, dont les +connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont. + +Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu'à la fin, toujours le +Nodier des jeunes années; nous devons faire remarquer pourtant que sa +vie littéraire se peut diviser en deux parts sensiblement différentes. +Il ne vint s'établir à Paris qu'au commencement de la Restauration, et, +pendant ces années politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander +à cette imagination si vive le calme souriant où nous l'avons vu depuis. +En usant alors à la hâte ce surplus des passions dont le milieu de +la vie se trouve souvent comme embarrassé, il se préparait à cette +indifférence du sage, à cette bienveillance finale, inaltérable, à peine +aiguisée d'une légère ironie. Fixé à l'Arsenal depuis 1824, il put, pour +la première fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue +par l'orage; sa maturité d'écrivain date de là. Il était de ces natures +excellentes qui, comme les vins généreux, s'améliorent et se bonifient +encore en avançant. Plus sa destinée continua depuis ce premier moment +de s'établir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en +vigueur, en louable et libre emploi. Nommé il y a dix ans à l'Académie +française, il y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière +pour ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu'il +avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d'articles pour le nouveau +Dictionnaire historique de la langue française ne saurait être apprécié +en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien +certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence +voués au technique et à une sorte de sécheresse, toute la grâce et la +fertilité de ses développements; il n'avait pas seulement la science de +la philologie, il en avait surtout la muse[192]. + +[Note 192: On a raconté une anecdote assez piquante: Nodier lisait +dans une séance particulière de l'Académie l'article _Abolition_ du +Dictionnaire: «Abolition, substantif féminin, etc., etc...; prononcez +_abolicion._--«Votre dernière remarque me paraît inutile, dit un +académicien présent, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours +le son du _c_.»--«Mon cher confrère, ayez _picié_ de mon ignorance, +répond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amicié_ de me +répéter la _moicié_ de ce que vous venez de me dire.» On juge de +l'éclat de rire universel qui saisit la docte assemblée; on ajoute que +l'académicien réfuté (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.] + +Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru +plus fécond d'idées, plus inépuisable d'aperçus, plus sûr de sa plume +toujours si flexible et si légère, qu'en ces dernières années et dans +les morceaux mêmes dont il enrichissait nos recueils, fiers à bon droit +de son nom. Il avait acquis avec l'âge assez d'autorité, ou, si ce mot +est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre +franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-être +de nos progrès les plus vantés. Le docteur _Nèophobus_ ne s'y épargnait +pas, et ceux même qui se trouvaient atteints en passant ne lui +gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, était d'être +inévitablement aimé. Il faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux, +d'avoir, en plus d'une circonstance, opposé aux abus littéraires cette +expression franche, cette contradiction indépendante qui, dans une +nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son +prix. + +Le dernier morceau qu'il ait donné à cette _Revue_, le dernier acte de +présence de Nodier, ç'a été ses agréables stances à M. Alfred de Musset: + + J'ai lu ta vive Odyssée + Cadencée, + J'ai lu tes sonnets aussi, + Dieu merci!... + +On peut dire de cette jolie pièce mélodieuse, touchante, et dont le +rhythme gracieux, mais exprès tombant et un peu affaibli, exprime à +ravir un sourire déjà las, qu'elle a été le chant de cygne de Nodier: + + Mais reviens à la vesprée + Peu parée, + Bercer encor ton ami + Endormi. + +Nodier, depuis bien des années, et même sans qu'aucune maladie positive +se déclarât, ressentait souvent des fatigues extrêmes qui le faisaient +se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il +aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chanté en des vers +délicieux, peu connus et que nous demandons à citer, comme exemple du +jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible: + +LE SOMMEIL. + + Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange, + Souffre sans s'émouvoir que je baise son front; + Depuis que ces doux mots que l'amour seul échange + Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront; + + Depuis qu'avec langueur j'assiste à la veillée + Qu'enchantent son langage et son rire vermeil, + Et la rose de mai sur sa joue effeuillée, + Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil; + + Le Sommeil, ce menteur au consolant mystère, + Qui déjoue à son gré les vains succès du Temps, + Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire + Épand l'or du jeune âge et les fleurs du printemps. + + Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animée + Reprend ses jeux badins, son essor étourdi; + Et je puise l'amour à sa coupe embaumée + Où roule en serpentant le myrte reverdi. + + Comme un enchantement d'espérance et de joie, + Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux, + Où, sous des réseaux d'or et des voiles de soie, + S'enchaînent des Esprits inconnus dans les cieux; + + Soit que, dans un soleil où le jour n'a point d'ombre, + Il me promène errant sur un firmament bleu, + Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre + Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu: + + L'une tombe en riant et danse dans la plaine, + Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon; + L'une au zéphyr du soir emprunte son haleine, + A l'astre du berger l'autre vole un rayon. + + C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme, + C'est moi qui les instruis à ne rien refuser. + Je n'ai jamais payé leurs rigueurs d'une larme, + Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser. + + Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes, + Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevants! + S'il ne s'éteignait pas, ce bonheur des mensonges, + Dans le néant des jours où souffrent les vivants! + + Ou si la mort était ce que mon coeur envie, + Quelque sommeil bien long, d'un long rêve charmé, + La nuit des jours passés, le songe de la vie! + Quel bonheur de mourir pour être encore aimé!... + +Ainsi pensait-il depuis que s'étaient enfuies les belles années dans +lesquelles le poète s'accoutume trop à enfermer tout son destin. Le +souvenir, la réminiscence, le songe, venaient donc à son aide, et lui +obéissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants. +Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin, à quelque réunion d'amis +à laquelle il était convié et dont il était l'âme: il arrivait +au rendez-vous, fatigué, pâli, se traînant à peine; aux bonjours +affectueux, aux questions empressées, il ne répondait d'abord que par +une plainte, par une pensée de mort qu'on avait hâte d'étouffer. La +réunion était complète, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par +degrés, que sa parole facile, élégante, retrouvait ses accents vibrants +et doux, que le souvenir évoquait en lui les Ombres de ce passé charmant +qu'il redemandait tout à l'heure au sommeil; le conteur-poète était +devant nous; nous possédions Nodier encore une fois tout entier. Depuis +des années, il avait si souvent parlé de la mort, et nous l'avions en +toute rencontre retrouvé si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se +figurer qu'il ne s'exagérât pas un peu ses maux, et à lui aussi on +pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la durée même +de nos craintes refaisait à la longue nos espérances. On était tenté +surtout de répéter avec M. Alfred de Musset: + + Ami, toi qu'a piqué l'abeille, + Ton coeur veille, + Et tu n'en saurais ni guérir, + Ni mourir. + +Mais non, il y avait plus que la piqûre de l'abeille; l'aiguillon fatal +était là. C'est trop longtemps insister et nous complaire à de gracieux +retours que la gravité de la fin dernière vient couvrir et dominer. +Nodier est mort en homme des espérances immortelles, en homme religieux +et en chrétien. Ces idées, ces croyances du berceau et de la tombe, +étaient de tout temps demeurées présentes à son imagination, à son +coeur. Entouré de la famille la plus aimable et la plus aimée, d'une +famille que l'adoption dès longtemps n'avait pas craint de faire plus +nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore, +ne pouvant rien comprendre à ces approches funèbres, de sa charmante +fille, sa plus fidèle image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie, +Nodier a traversé les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut +les soutenir et les relever; si une pensée de prévoyance humaine est +venue par moments tomber sur les siens, elle a été comprise, devinée et +rassurée par la parole d'un ministre, son confrère, l'ami naturel des +lettres[193]. Les témoignages d'intérêt et d'affection, durant toute sa +maladie, ont été unanimes, universels; il y était sensible; il croyait +trop à l'amitié qu'il inspirait pour s'en étonner. Il exprimait +pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne +attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionné avec +une vie qui lui semblait, à lui, avoir toujours été si incomplète et si +précaire. Ainsi l'auraient pensé d'eux-mêmes Le Sage ou l'abbé Prévost +mourants[194]; + +Nodier allait être déjà un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci +et de cette France, on l'a remarqué, que l'esprit, à lui seul, y tienne +tant de place, que, dès qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la +grâce et le charme, il soit finalement compris, apprécié, aimé, et qu'on +sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant +moi une femme de goût[195], ce serait un grand seigneur ou un simple +écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en +France, à une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui, +l'esprit charmant, l'esprit aidé et servi du coeur. L'intérêt public, +celui du monde proprement dit celui du peuple même; on l'a vu aux +funérailles de Nodier cet intérêt d'autant plus touchant ici qu'il est +plus désintéressé, éclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien +été, qui n'a rien pu, qui n'a exercé d'autre pouvoir que le don de +plaire et de charmer, ce nom-là est en un moment dans toutes les +bouches, et tous le pleurent. + +1er Février 1844. + +[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.] + +[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant, +que je préfère à d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme +cette heure de vérité, ce mot toutefois qu'il faudrait être lui pour +prononcer comme il convient, avec sensibilité et ironie, avec un sourire +dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur +qui lui arrivaient en foule et ne cessèrent plus, dès qu'on le sut en +danger: «Qui est-ce qui dirait, à voir tout cela, que je n'ai toujours +été qu'un pauvre diable?»--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne +voyait pas la Muse immortelle qui debout était derrière.] + +[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M. +Molé.] + + + +APPENDICE + + +LA FONTAINE, PAGE 54. + + (L'article suivant, écrit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), à + propos des Fables de La Fontaine rapprochées de celles des autres + auteurs par M. Robert, ajoute quelques détails et quelques + développements au morceau que contient ce volume.) + +La littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature +française du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle; elle y a +pris naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se +reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité, et +se faire une idée complète et naturelle de ses développements. Pour +apprécier, en toute connaissance de cause, Racine et son système +tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce système, encore +méconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossièrement, sous la +plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus désormais, et n'arriver +à l'auteur des _Frères ennemis_ qu'après les élaborations de Mairet et +avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Molière qu'un +jugement imparfait et hasardé si on l'isolait des vieux écrivains +français auxquels il reprenait son bien sans façon, depuis Rabelais et +Larivey jusqu'à Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-même, ce +strict réformateur, qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui +laissa trop peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances, +Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de +Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est +forcé de remonter à Ronsard, à Des Portes, à Regnier, en un mot à toute +cette école que le précurseur de Despréaux eut à combattre. Mais si ces +études préliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce +pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages? +Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier +abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du génie; +et ce serait plutôt à Molière qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il +ressemblât à quelqu'un parmi les grands poëtes de son âge. Rien qu'à +lire une de ses fables ou l'un de ses contes après l'_Épître au Roi_ ou +l'_Iphigénie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modèles à part et +ses prédilections secrètes. Il est fort facile et fort vrai de dire que +La Fontaine se pénétra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit +avec originalité; mais de Marot et de Rabelais à La Fontaine il n'y a +pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de +talent et de goût qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et +si naturelle analogie de manière, à cette longue distance, a besoin +d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a dû +trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et +respectables maîtres, qui l'aura introduit dans leur familiarité: car +l'idée ne lui serait jamais venue de _restituer_ immédiatement leur +_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tenté de nos jours le savant +et ingénieux Courier. Ce n'était pas à beaucoup près un travailleur +opiniâtre ni un érudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur +de manuscrits, comme on l'a récemment avancé[196], et il employait ses +nuits à tout autre chose qu'à feuilleter de poudreux auteurs, ou à pâlir +sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort à lire durant +le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes +fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prétend nullement +indiquer les sources où notre immortel fabuliste a puisé: «Je suis bien +persuadé, dit-il, que la plupart lui ont été totalement inconnues.» Un +tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent +esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous +essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle +de M. Walckenaer, d'exposer avec précision quelles furent, selon nous, +l'éducation et les études de La Fontaine, quelles sortes de traditions +littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à +plusieurs poëtes de l'âge suivant. + +[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette thèse: il +avait intérêt à voir en toutes choses le laborieux.] + +Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport à La +Fontaine et à son époque, les anciens poëmes français antérieurs à la +découverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont +le souvenir s'était conservé, grâce à Marot, durant le XVIe siècle, et +qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en +effet, fut employée dans l'origine à fixer et à répandre les textes des +écrivains grecs et latins, bien plus qu'à exhumer les oeuvres de nos +vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait à eux; il arriva +seulement que leurs successeurs profitèrent, depuis lors, du bénéfice +général, et participèrent aux honneurs de l'impression. Marot, le +premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de +l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maîtres: il restaura +à grand'peine et publia Villon; il donna une édition du _Roman de la +Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son érudition +n'était pas profonde, même en pareille matière, et très-probablement il +déchiffrait cette langue surannée avec moins de sagacité et de certitude +que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Méon ou M. Robert par +exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurèrent le culte +des antiquités nationales et les laissèrent en partage aux érudits, aux +Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont +les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent +d'erreurs et attestent une extrême inexpérience. L'école de Malherbe, +par son dédain absolu pour le passé, n'était guère propre à réveiller le +goût des curiosités gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez +Guillaume Colletet, Ménage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes +de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siècle que les fabliaux et +les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'études +sérieuses. Irons-nous donc, à l'exemple de certains critiques, ranger La +Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le +bonhomme tout juste entre Ménage et La Monnoye, lesquels, comme on sait, +tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en +guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe siècle une +fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers: + + Tenait en son bec un fourmage, + +qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure, +avec plusieurs personnes de mérite consultées par M. Robert, que notre +fabuliste a évidemment dérobé son vers à l'obscur Ysopet, et que, pour +s'en donner l'honneur, il s'est bien gardé d'éventer le larcin? Ainsi, +le comte de Caylus, dès qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi +d'un bel enthousiasme, crut y découvrir tout La Fontaine et tout +Molière, et se plaignit amèrement du silence obstiné que ces illustres +plagiaires avaient gardé sur leurs victimes. Un critique éclairé du +_Journal des Débats,_ séduit par quelques traits de vague ressemblance, +et cédant aussi à cette influence secrète qu'exerce le paradoxe sur +les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup «et à nos +contes, et à nos poëmes, et à nos _proverbes_, depuis le _Roman +de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu +connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment +dans une de ses fables.» Quant aux farces de Tabarin, quant à nos +contes, à nos poëmes _imprimés,_ je pourrais tomber d'accord avec le +savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu, +où le bonhomme l'eût-il été déterrer? et quand on le lui aurait mis +entre les mains, de quelle façon s'y fût-il pris pour le déchiffrer, +même _à grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis? +On voit dans le _Ménagiana_ que Ménage (ou peut-être La Monnoye; je +ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas à l'éditeur) eut +communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio, +intitulé _le Renart contrefait_, espèce de parodie du _Roman de Renart._ +A propos d'un passage du poëme, il remarque que Mr de La Fontaine aurait +pu en tirer parti pour une fable, et sa manière de dire fait entendre +assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous +persisterons donc à croire, jusqu'à démonstration positive du contraire, +qu'en matière de poëmes et de romans d'une pareille date, l'aimable +conteur était d'une ignorance précisément égale à celle de Marot, de +Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra même trouver +que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres. + +L'esprit léger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait animé nos +auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'épigrammes, ne s'était +pas éteint vers le milieu du XVIe siècle, avec l'école de Marot, en la +personne de Saint-Gelais. Malgré Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs +prétentions tragiques, épiques et pindariques, cet esprit, immortel en +France, avait survécu, s'était insinué jusque parmi leur auguste troupe, +et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulée, leur avait +dicté bien souvent une chanson gracieuse et légère. D'Aubigné et +Regnier, grands admirateurs et défenseurs de Ronsard, appartenaient par +leur talent à l'ancienne poésie, et lui rendaient son accent d'énergie +familière et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naïve; Passerat et +Gilles Durant lui conservaient son badinage ingénieux et ses piquantes +finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces +habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans +l'épigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfé, Colletet, mademoiselle de +Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet +âge, aimaient notre ancienne littérature, tout en lui préférant la leur. +Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait détrôné +le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin, +Benserade, y revinrent, et cherchèrent de plus à reproduire le style des +maîtres du genre. Mais déjà, depuis 1621, La Fontaine était né, vers le +même temps que Molière, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant +Racine. + +Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent +1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 1654, par la +faible comédie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un +ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique. Quelle +explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là +sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même? Ou bien +s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à cette +facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa +vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du +bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe? +J'avoue qu'_a priori_ cette dernière opinion me répugne; et, sans être +de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en poésie, je +crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de veilles, quand +il s'agit d'une fable ou d'un conte, dût la fable être celle de la +_Laitière_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane +amoureuse_. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages, ce ne +peut être aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la +préface de _Psyché_, «que la prose lui coûte autant que les vers.» +Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mêmes +détails.) Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de +Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins près +pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment +sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on voudra cette +exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'après un précepte +de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui la composition était +d'autant moins facile que les résultats le paraissent davantage, on +n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel enchaînement d'études +secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série d'épreuves et +d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et +mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des +neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de maître en poésie, +à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité, autant +vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit d'un long +somme jusqu'à cet âge, et se trouva poëte au réveil. Mais le mot +de l'énigme est plus simple. Livré, après une première éducation +très-incomplète, à toutes les dissipations de la jeunesse et des sens, +La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par +Château-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_ +etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit feu +aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de _l'Homme._ +Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le +genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants et dans le +goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement, rien ne nous +a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent +Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement à l'étude de +l'antiquité: il lut et relut avec délices Térence, Horace, Virgile, dans +les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans les traductions. +Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps, passablement +nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était encore fort +en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine, +maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer pour un +très-agréable poëte de province, quand un oncle de sa femme, le +conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant Fouquet, +vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde littéraire, +il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux, +sixains, dizains, poëmes allégoriques, et put bientôt paraître le +successeur immédiat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Évremond +et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur d'adulation et de +galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicité et de sentiment. +A cette époque, La Fontaine fréquentait avec assiduité la maison de +Guillaume Colletet, père du rimeur crotté et famélique, depuis fustigé +par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement enclin, selon +l'expression de Ménage, aux amours _ancillaires_, avait épousé, l'une +après l'autre, trois de ses servantes, et en était, pour le moment, à +sa troisième et dernière, appelée Claudine, dont la beauté, jointe à la +réputation d'esprit que lui faisait son mari débonnaire, attirait chez +elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup littérature, et +que Colletet avait une connaissance particulière et un amour ardent de +nos vieux poëtes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction +auprès de l'époux que d'agrément auprès de la dame. Je suis sûr que plus +tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, où, avec +bien d'autres licences, il avait celle d'admirer à son aise Crétin, +Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfé, +voire même Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et +Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun +avec La Fontaine, n'était-il pas obligé aussi de se cacher de Boileau, +pour oser rire des facéties de Scarron? + +[Note 197: Colletet avait été l'un des cinq auteurs qui formaient le +conseil littéraire de Richelieu; et, grâce aux largesses du cardinal, il +avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout à côté de l'ancien +logement de Baïf, une maison que Ronsard avait autrefois habitée; +circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de remémorer. Il y +eut un moment où les deux Colletet père et fils, et la belle-mère de +celui-ci, la _belle-maman_, comme il disait, se faisaient à qui mieux +mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait prêter assez +matière aux rieurs du temps (_Mémoires de Critique et de Littérature_, +par d'Artigny, tome VI).] + +[Note 198: Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu +qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure guère autrement ni mieux +que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui à Racine +(1686), on lit: _Ronsard est dur, sans goût, sans choix_, etc.; et +il lui oppose Racan, si élégant et agréable malgré son ignorance. La +Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisément, avait +pour lors adopté sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublié ce +qu'autrefois le vieux Colletet lui avait dû en raconter.] + +Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de notre +poëte. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé que, durant les vingt ans +écoulés depuis l'aventure de l'ode jusqu'à la publication de _Joconde_ +(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et +sur le ton à la mode, un grand nombre de vers dont très-peu nous sont +restés, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-à-dire depuis les débuts +de Boileau et de Racine, plus de goût, de correction, de maturité, et +parut adopter comme une seconde manière, il garda toujours assez de la +première pour qu'on reconnût en lui le commensal du vieux Colletet, le +disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Évremond. Ce n'est pas seulement +à la physionomie de son style qu'on s'en aperçoit: le choix peu +scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le déréglement absolu de sa +vie, se ressentaient des habitudes de la _bonne_ Régence; le favori de +Fouquet avait longtemps vécu au milieu des scandales de Saint-Mandé; il +les avait célébrés, partagés, et était resté fidèle aux moeurs autant +qu'à la mémoire d'_Oronte_. Louis XIV du moins, même avant sa réforme, +voulait qu'on mît dans le désordre plus de mesure et de _décorum_. Ces +circonstances réunies nous semblent propres à expliquer la défaveur de +La Fontaine à la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de l'_Art +poétique_ de s'être rendu coupable envers lui. + +A ne les considérer que sous le côté littéraire, il est permis de +soupçonner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-être pas tout +ce qu'il fallait pour s'apprécier complétement l'un l'autre; ils +représentaient, en quelque sorte, deux systèmes différents, sinon +opposés, de langue et de poésie. Un long parallèle entre eux serait +superflu. On connaît assez les principes et les préceptes de notre +législateur littéraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival, +en continuant de cheminer dans les voies tracées, se contentait d'être +le dernier et le plus parfait de nos vieux poëtes. C'était, il est vrai, +un vieux poëte unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant +à nul autre, ni à _maître Vincent_, ni à _maître Clément_, ni à _maître +François_; un vieux poëte, adorateur de Platon, _fou de Machiavel_, +_entêté de Boccace_, qui chérissait Homère et l'Arioste, oubliait de +dîner pour Tite-Live, goûtait Térence en profitant de Tabarin, qu'une +ode de Malherbe transportait presque à l'égal de _Peau d'Ane_, et dont +l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait +toutes les beautés, s'ouvrait à toutes les impressions, en recevait +indifféremment du _nord_ ou du _midi_, et trouvait place même pour +le prophète Baruch, quand Baruch il y avait[199]. De tant de richesses +amassées au jour le jour, sans efforts et sans dessein, déposées et +fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'était formé +avec l'âge cet inimitable style, à la fois trop complexe et trop simple +pour être défini, et qu'on caractérise en l'appelant celui de La +Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et +Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre à La +Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous répugnons +à le croire; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait +pas. Sa dissertation sur _Joconde_, et vingt passages formels où il rend +à son confrère un éclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est +pourtant vraisemblable que le censeur austère qui se repentait d'avoir +loué Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Évremond un +_charlatan de ruelles_, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence +sur la fadeur galante, la morale _lubrique_, les restes de faux goût et +les négligences nombreuses du charmant poëte[200]. Mais ce ne serait +pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans _l'Art +poétique_, si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet, +et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait +provoqué le mécontentement du monarque, si sévère en fait de convenance, +et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les +Saint-Évremond et les Bussy, beaux-esprits espiègles et libertins, +furent également victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier, +je ne dis pas l'amitié, mais l'équité, à la peur de déplaire; du moins +aucune pensée de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se +glisser ensuite entre les deux grands écrivains un refroidissement qui +augmenta avec les années, la faute n'en fut pas à lui tout entière. +Lui-même il déplorait sincèrement, dans l'homme illustre et bon, les +penchants, désormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus +au commerce des honnêtes gens de son âge. Ainsi s'étaient tristement +évanouies ces brillantes et douces réunions de la rue du Vieux-Colombier +et de la maison d'Auteuil. Molière et Racine avaient de bonne heure +cessé de se voir; Chapelle, adonné à des goûts crapuleux, était perdu +pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs +désordres qui souillèrent à la fois son génie et sa vieillesse. + +[Note 199: La Fontaine ayant appris que le savant Huet désirait voir +la traduction italienne des _Institutions_ de Quintilien par Toscanella, +qu'il possédait, s'empressa de la lui offrir en y joignant cette Épitre +naïve en l'honneur des anciens et de Quintilien: ce qui prouvait, dit +Huet, la candeur du poëte, lequel, en se déclarant pour les anciens +contre les modernes dont il était l'un des plus agréables auteurs, +plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le _Commentaire_ latin +de Huet sur lui-même, qui renferme de curieux jugements peu connus sur +Boileau, Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au _Huetiana_, +qui n'est pas la même chose.] + +[Note 200: Dans une lettre à Charles Perrault (1701), Boileau, voulant +montrer qu'on n'a point envié la gloire aux poëtes modernes dans ce +siècle, dit: «Avec quels battements de mains n'y a-t-on point reçu les +ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine! etc.» On le voit, +pour lui La Fontaine était de cette famille un peu antérieure au pur et +grand goût de Louis XIV.] + +Comme poëte, il fut, avons-nous dit, le dernier de son école, et n'eut, +à proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point, +toutefois, que bien des rapports d'inclinations et même de talent le +liaient à Chapelle et à Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion, +il venait fréquemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, à +la même table où s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune +Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au +sein de cette société joyeuse, où circulait l'esprit des deux Régences, +certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaieté, qui +firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon, +quoiqu'à dire vrai Voltaire n'eût peut-être jamais lu Villon, et que, +pour un convive du Temple, il parlât trop lestement de La Fontaine... + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU PREMIER VOLUME. + + + + Préface. + Boileau. + La Fontaine de Boileau, épître. + Pierre Corneille. + La Fontaine, + Racine. + La reprise de _Bérénice_. + Jean-Baptiste Rousseau. + Le Brun. + Mathurin Regnier et André Chénier. + Documents inédits sur André Chénier. + George Farcy. + Diderot. + L'abbé Prévost. + M. Andrieux. + M. Jouffroy. + M. Ampère. + Du Génie critique et de Bayle. + La Bruyère. + Millevoye. + Des Soirées littéraires. + Charles Nodier. + Charles Nodier après les funérailles. + Appendice sur La Fontaine. + + FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Portraits littéraires, Tome I +by C.-A. Sainte-Beuve + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTÉRAIRES, TOME I *** + +***** This file should be named 13594-8.txt or 13594-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13594/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13594-8.zip b/old/13594-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c82cfc --- /dev/null +++ b/old/13594-8.zip diff --git a/old/13594-h.zip b/old/13594-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e09ec09 --- /dev/null +++ b/old/13594-h.zip diff --git a/old/13594-h/13594-h.htm b/old/13594-h/13594-h.htm new file mode 100644 index 0000000..21057cb --- /dev/null +++ b/old/13594-h/13594-h.htm @@ -0,0 +1,19414 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>"Portraits Littéraires, Tome I"</title> + <meta name="author" content="C.-A. 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Sainte-Beuve + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Portraits littéraires, Tome I + +Author: C.-A. Sainte-Beuve + +Release Date: October 4, 2004 [EBook #13594] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTÉRAIRES, TOME I *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + +<h1>PORTRAITS +LITTÉRAIRES</h1> +<h2>TOME I</h2> +<br><br><br> + + +<h4>PAR</h4> +<h2>C.-A. SAINTE-BEUVE</h2> +<h3>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</h3><br> + +<p class="milieu">Nouvelle Édition revue et corrigée.</p> + +<p class="milieu">1862</p> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, +LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, +LE BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRÉ CHÉNIER, +GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBÉ PRÉVOST, +M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPÈRE, +BAYLE, LA BRUYÈRE, MILLEVOYE, +CHARLES NODIER.</p> + +<p>«Chaque publication de ces volumes de critique est +une manière pour moi de liquider en quelque sorte +le passé, de mettre ordre à mes affaires littéraires.» +C'est ce que je disais dans une dernière édition de ces +portraits, et j'ai tâché de m'en souvenir ici. Bien que +ce ne soit qu'une édition nouvelle à laquelle un choix +sévère a présidé, j'ai fait en sorte qu'elle parût à certains +égards véritablement augmentée. En parlant ainsi, +j'entends bien n'en pas séparer le volume intitulé: +<i>Portraits de Femmes</i>, qu'on a jugé plus commode d'isoler +et d'assortir en une même suite, mais qui fait partie +intégrante de ce que j'appelle ma présente liquidation. +Les portraits des morts seuls ont trouvé place dans ces +volumes; ç'a été un moyen de rendre la ressemblance +de plus en plus fidèle. J'ai ajouté çà et là bien des +petites notes et corrigé quelques erreurs. C'est à quoi +les réimpressions surtout sont bonnes; les auteurs en +devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire littéraire +prête tant aux inadvertances par les particularités +dont elle abonde! Le docteur Boileau, frère du +satirique, a écrit en latin un petit traité sur les bévues +des auteurs illustres; et, en les relevant, on assure +qu'il en a commis à son tour. J'ai fait de plus en plus +mon possible pour éviter de trop grossir cette liste +fatale, où les grands noms qui y figurent ne peuvent +servir d'excuse qu'à eux-mêmes. «L'histoire littéraire +est une mer sans rivage,» avait coutume de dire +M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par +conséquent ses écueils, ses ennuis. Mais il faut vite +ajouter qu'au milieu même des soins infinis et minutieux +qu'elle suppose, elle porte avec elle sa douceur +et sa récompense.</p> + +<p>Septembre 1843.</p> + +<h3>BOILEAU<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="upper">1</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Cet article fut le premier du premier numéro de la <i>Revue de +Paris</i> qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez légère +de <i>Littérature ancienne</i>, que le spirituel directeur (M. Véron) avait pris +sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? ces +modèles toujours présents, venir les ranger parmi les <i>anciens</i>! Quinze +ans après, M. Cousin, à propos de Pascal, posait en principe, au sein +de l'Académie, qu'il était temps de traiter les auteurs du siècle de +Louis XIV comme des <i>anciens</i>; et l'Académie applaudissait.—Il est +vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entré méthodiquement +dans cette voie, on s'est mis à appliquer aux oeuvres du XVIIe siècle +tous les procédés de la critique comme l'entendaient les anciens grammairiens. +On s'est attaché à fixer le texte de chaque auteur; on en a +dressé des lexiques. Je ne blâme pas ces soins; bien loin de là, je les +honore, et j'en profite; le moment en était venu sans doute; mais l'opiniâtreté +du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop souvent la +vivacité de l'impression littéraire, et tient lieu du goût. On creuse, on +pioche à fond chaque coin et recoin du XVIIe siècle. Est-on arrivé, +pour cela, à le sentir, à le goûter avec plus de justesse ou de délicatesse +qu'auparavant?</blockquote> + + +<p>Depuis plus d'un siècle que Boileau est mort, de longues +et continuelles querelles se sont élevées à son sujet. Tandis +que la postérité acceptait, avec des acclamations unanimes, +la gloire des Corneille, des Molière, des Racine, des La Fontaine, +on discutait sans cesse, on revisait avec une singulière +rigueur les titres de Boileau au génie poétique; et il n'a +guère tenu à Fontenelle, à d'Alembert, à Helvétius, à Condillac, +à Marmontel, et par instants à Voltaire lui-même, que +cette grande renommée classique ne fût entamée. On sait le +motif de presque toutes les hostilités et les antipathies d'alors: +c'est que Boileau n'était pas <i>sensible</i>; on invoquait là-dessus +certaine anecdote, plus que suspecte, insérée à <i>l'Année +littéraire</i>, et reproduite par Helvétius; et comme au dix-huitième +siècle le <i>sentiment</i> se mêlait à tout, à une description +de Saint-Lambert, à un conte de Crébillon fils, ou à l'histoire +philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les philosophes +et les géomètres avaient pris Boileau en grande aversion<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. +Pourtant, malgré leurs épigrammes et leurs demi-sourires, +sa renommée littéraire résista et se consolida de +jour en jour. Le <i>Poète du bon sens</i>, le <i>législateur de notre +Parnasse</i> garda son rang suprême. Le mot de Voltaire, <i>Ne disons +pas de mal de Nicolas, cela porte malheur</i>, fit fortune et passa +en proverbe; les idées positives du XVIIIe siècle et la philosophie +condillacienne, en triomphant, semblèrent marquer d'un +sceau plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique +et du plus correct des poëtes. Mais ce fut surtout lorsqu'une +école nouvelle s'éleva en littérature, lorsque certains +esprits, bien peu nombreux d'abord, commencèrent de +mettre en avant des théories inusitées et les appliquèrent +dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations on +revint de toutes parts à Boileau comme à un ancêtre illustre +et qu'on se rallia à son nom dans chaque mêlée. Les académies +proposèrent à l'envi son éloge: les éditions de ses +oeuvres se multiplièrent; des commentateurs distingués, +MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, l'environnèrent +des assortiments de leur goût et de leur érudition; M. Daunou +en particulier, ce vénérable représentant de la littérature +et de la philosophie du XVIIIe siècle, rangea autour de Boileau, +avec une sorte de piété, tous les faits, tous les jugements, +toutes les apologies qui se rattachent à cette grande +cause littéraire et philosophique. Mais, cette fois, le concert +de si dignes efforts n'a pas suffisamment protégé Boileau +contre ces idées nouvelles, d'abord obscures et décriées, mais +croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont plus +en effet, comme au XVIIIe siècle, de piquantes épigrammes et +des personnalités moqueuses; c'est une forte et sérieuse attaque +contre les principes et le fond même de la poétique de +Boileau; c'est un examen tout littéraire de ses inventions et +de son style, un interrogatoire sévère sur les qualités de +poëte qui étaient ou n'étaient pas en lui. Les épigrammes +même ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre lui +en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais goût +de les répéter. Nous n'aurons pas de peine à nous les interdire +dans le petit nombre de pages que nous allons lui consacrer. +Nous ne chercherons pas non plus à instruire un procès +régulier et à prononcer des conclusions définitives. Ce sera +assez pour nous de causer librement de Boileau avec nos lecteurs, +de l'étudier dans son intimité, de l'envisager en détail +selon notre point de vue et les idées de notre siècle, passant +tour à tour de l'homme à l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au +poëte de Louis le Grand, n'éludant pas à la rencontre les graves +questions d'art et de style, les éclaircissant peut-être +quelquefois sans prétendre jamais les résoudre. Il est bon, à +chaque époque littéraire nouvelle, de repasser en son esprit +et de revivifier les idées qui sont représentées par certains +noms devenus sacramentels, dût-on n'y rien changer, à peu +près comme à chaque nouveau règne on refrappe monnaie et +on rajeunit l'effigie sans altérer le poids.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Rien ne saurait mieux donner idée du degré de défaveur que la +réputation de Boileau encourait à un certain moment, que de voir +dans l'excellent recueil intitulé <i>l'Esprit des Journaux</i> (mars 1785, +page 243) le passage suivant d'un article sur l'<i>Épître en vers</i>, adressé +de Montpellier aux rédacteurs du journal; ce passage, à mon sens, par +son incidence même et son hasard tout naturel, exprime mieux l'état +de l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: «Boileau, +est-il dit, qui vint ensuite (après Regnier), mit dans ce qu'il écrivit +en ce genre <i>la raison en vers harmonieux et pleins d'images</i>: c'est +du plus célèbre poëte de ce siècle que nous avons emprunté ce jugement +sur les Épîtres de Boileau, parce qu'une infinité de personnes +dont l'autorité n'est point à mépriser, affectant aujourd'hui d'en +juger plus défavorablement, nous avons craint, en nous élevant +contre leur opinion, de mettre nos erreurs à la place des leurs.» +Que de précautions pour oser louer!</blockquote> + +<p>De nos jours, une haute et philosophique méthode s'est +introduite dans toutes les branches de l'histoire. Quand il +s'agit de juger la vie, les actions, les écrits d'un homme célèbre, +on commence par bien examiner et décrire l'époque +qui précéda sa venue, la société qui le reçut dans son sein, +le mouvement général imprimé aux esprits; on reconnaît et +l'on dispose, par avance, la grande scène où le personnage +doit jouer son rôle; du moment qu'il intervient, tous les développements +de sa force, tous les obstacles, tous les contrecoups +sont prévus, expliqués, justifiés; et de ce spectacle +harmonieux il résulte par degrés, dans l'âme du lecteur, une +satisfaction pacifique où se repose l'intelligence. Cette méthode +ne triomphe jamais avec une évidence plus entière et +plus éclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'état, +les conquérants, les théologiens, les philosophes; mais quand +elle s'applique aux poètes et aux artistes, qui sont souvent +des gens de retraite et de solitude, les exceptions deviennent +plus fréquentes et il est besoin de prendre garde. Tandis que +dans les ordres d'idées différents, en politique, en religion, +en philosophie, chaque homme, chaque oeuvre tient son rang, +et que tout fait bruit et nombre, le médiocre à côté du passable, +et le passable à côté de l'excellent, dans l'art il n'y a +que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici peut +toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice +du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et légitimes +raisonnements sur les races ou les époques prosaïques; mais +il plaira à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie, ou qu'un +autre jour André Chénier naisse et meure au XVIIIe siècle. +Sans doute ces aptitudes singulières, ces facultés merveilleuses +reçues en naissant se coordonnent toujours tôt ou +tard avec le siècle dans lequel elles sont jetées et en subissent +dès inflexions durables. Mais pourtant ici l'initiative humaine +est en première ligne et moins sujette aux causes +générales; l'énergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, +s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas à l'artiste, +pour accomplir sa destinée, de se créer un asile obscur dans +ce grand mouvement d'alentour, de trouver quelque part un +coin oublié, où il puisse en paix tisser sa toile ou faire son +miel? Il me semble donc que lorsqu'on parle d'un artiste et +d'un poëte, surtout d'un poëte qui ne représente pas toute +une époque, il est mieux de ne pas compliquer dès l'abord +son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en +tenir, en commençant, au caractère privé, aux liaisons domestiques, +et de suivre l'individu de près dans sa destinée +intérieure, sauf ensuite, quand on le connaîtra bien, à le traduire +au grand jour, et à le confronter avec son siècle. C'est +ce que nous ferons simplement pour Boileau.</p> + +<p><i>Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats</i> (1636), comme il le +dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau passa son enfance +et sa première jeunesse rue de Harlay (ou peut-être rue +de Jérusalem), dans une maison du temps d'Henri IV, et eut +à loisir sous les yeux le spectacle de la vie bourgeoise et de +la vie de palais. Il perdit sa mère en bas âge; la famille +était nombreuse et son père très-occupé; le jeune enfant se +trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa +santé en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il +remarquait tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait +pas la tournure d'esprit rêveuse et que son jeune âge n'était +pas environné de tendresse, il s'accoutuma de bonne heure à +voir les choses avec sens, sévérité et brusquerie mordante. +On le mit bientôt au collège, où il achevait sa quatrième, +lorsqu'il fut attaqué de la pierre; il fallut le tailler, et l'opération +faite en apparence avec succès lui laissa cependant +pour le reste de sa vie une très-grande incommodité. Au collège, +Boileau lisait, outre les auteurs classiques, beaucoup de +poëmes modernes, de romans, et, bien qu'il composât lui-même, +selon l'usage des rhétoriciens, d'assez mauvaises tragédies, +son goût et son talent pour les vers étaient déjà reconnus +de ses maîtres. En sortant de philosophie, il fut mis +au droit; son père mort, il continua de demeurer chez son +frère Jérôme qui avait hérité de la charge de greffier, se fit +recevoir avocat, et bientôt, las de la chicane, il s'essaya à la +théologie sans plus de goût ni de succès. Il n'y obtint qu'un +bénéfice de 800 livres qu'il résigna après quelques années de +jouissance, au profit, dit-on, de la demoiselle Marie Poncher +de Bretouville qu'il avait aimée et qui se faisait religieuse. +A part cet attachement, qu'on a même révoqué en doute, il +ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort passionnée, +et lui-même convient qu'il est <i>très-peu voluptueux</i>. +Ce petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premières +années de sa vie nous mènent jusqu'en 1660, époque +où il débute dans le monde littéraire par la publication de +ses premières satires.</p> + +<p>Les circonstances extérieures étant données, l'état politique +et social étant connu, on conçoit quelle dut être sur une +nature comme celle de Boileau l'influence de cette première +éducation, de ces habitudes domestiques et de tout cet intérieur. +Rien de tendre, rien de maternel autour de cette enfance +infirme et stérile; rien pour elle de bien inspirant ni +de bien sympathique dans toutes ces conversations de chicane +auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui +enlève et fasse qu'on s'écrie avec Ducis: «Oh! que toutes +ces pauvres maisons bourgeoises rient à mon coeur!» Sans +doute à une époque d'analyse et de retour sur soi-même, +une âme d'enfant rêveur eût tiré parti de cette gêne et de ce +refoulement; mais il n'y fallait pas songer alors, et d'ailleurs +l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. Il y avait bien, il +est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; déjà +Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poésie de +ces moeurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche; +mais Boileau avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété +dans son sourire, qui lui interdisait les débauches d'esprit +de ses devanciers. Et puis les moeurs avaient perdu en +saillie depuis que la régularité d'Henri IV avait passé dessus: +Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet hautement +poétique et religieux des monuments d'alentour sur +une jeune vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, +comment y penser en ce temps-là? Le sens du moyen-âge +était complètement perdu; l'âme seule d'un Milton pouvait +en retrouver quelque chose, et Boileau ne voyait guère +dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin. Aussi +que sort-il tout à coup, et pour premier essai, de cette verve +de vingt-quatre ans, de cette existence de poëte si longtemps +misérable et comprimée? Ce n'est ni la pieuse et sublime +mélancolie du <i>Penseroso</i> s'égarant de nuit, tout en larmes, +sous les cloîtres gothiques et les arceaux solitaires; ni une +charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur les orgies nocturnes, +les allées obscures et les escaliers en limaçon de la +Cité; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin +du feu, comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est +<i>Damon, ce grand auteur</i>, qui fait ses adieux à la ville, d'après +Juvénal; c'est une autre satire sur les embarras des rues de +Paris; c'est encore une raillerie fine et saine des mauvais rimeurs +qui fourmillaient alors et avaient usurpé une grande +réputation à la ville et à la cour. Le frère de Gilles Boileau +débutait, comme son caustique aîné, par prendre à partie les +Cotin et les Ménage. Pour verve unique, il avait <i>la haine des +sots livres</i>.</p> + +<p>Nous venons de dire que le sens du moyen-âge était déjà +perdu depuis longtemps; il n'avait pas survécu en France au +XVIe siècle; l'invasion grecque et romaine de la Renaissance +l'avait étouffé. Toutefois, en attendant que cette grande et +longue décadence du moyen-âge fût menée à terme, ce qui +n'arriva qu'à la fin du XVIIIe siècle, en attendant que l'ère +véritablement moderne commençât pour la société et pour +l'art en particulier, la France, à peine reposée des agitations +de la Ligue et de la Fronde, se créait lentement une littérature, +une poésie, tardive sans doute et quelque peu artificielle, +mais d'un mélange habilement fondu, originale dans +son imitation, et belle encore au déclin de la société dont +elle décorait la ruine. Le drame mis à part, on peut considérer +Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du +mouvement poétique qui se produisit durant les deux derniers +siècles, aux sommités et à la surface de la société française. +Ils se distinguent tous les deux par une forte dose d'esprit +critique et par une opposition sans pitié contre leurs devanciers +immédiats. Malherbe est inexorable pour Ronsard, Des +Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour Colletet, +Ménage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout +celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'équité; +pourtant, même quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne +l'ont jamais qu'à la manière un peu vulgaire du bon sens, +c'est-à-dire sans portée, sans principes, avec des vues incomplètes, +insuffisantes. Ce sont des médecins empiriques; ils +s'attaquent à des vices réels, mais extérieurs, à des symptômes +d'une poésie déjà corrompue au fond; et, pour la régénérer, +ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard +et Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent détestables, +ils en concluent qu'il n'y a de vrai goût, de poésie +véritable, que chez les anciens; ils négligent, ils ignorent, ils +suppriment tout net les grands rénovateurs de l'art au moyen-âge; +ils en jugent à l'aveugle par quelques pointes de Pétrarque, +par quelques concetti du Tasse auxquels s'étaient attachés +les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis XIII. +Et lorsque dans leurs idées de réforme, ils ont décidé de revenir +à l'antiquité grecque et romaine, toujours fidèles à cette +logique incomplète du bon sens qui n'ose pousser au bout +des choses, ils se tiennent aux Romains de préférence aux +Grecs; et le siècle d'Auguste leur présente au premier aspect +le type absolu du beau. Au reste, ces incertitudes et ces +inconséquences étaient inévitables en un siècle épisodique, +sous un règne en quelque sorte accidentel, et qui ne plongeait +profondément ni dans le passé ni dans l'avenir. Alors +les arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la même +sphère et d'être ramenés sans cesse au centre commun de +leurs rayons, se tenaient isolés chacun à son extrémité et +n'agissaient qu'à la surface. Perrault, Mansart, Lulli, Le Brun, +Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, dans la manière +et le procédé, des traits généraux de ressemblance, ne +s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnés +qu'ils étaient dans le technique et le métier. Aux époques +vraiment <i>palingénésiques</i>, c'est tout le contraire; Phidias +qu'Homère inspire suppléerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna +commente Pétrarque ou Dante avec son crayon; Chateaubriand +comprend Bonaparte. Revenons à Boileau. Il eût +été trop dur d'appliquer à lui seul des observations qui tombent +sur tout son siècle, mais auxquelles il a nécessairement grande +part en qualité de poëte critique et de législateur littéraire.</p> + +<p>C'est là en effet le rôle et la position que prend Boileau par +ses premiers essais. Dès 1664, c'est-à-dire à l'âge de vingt-huit +ans, nous le voyons intimement lié avec tout ce que la +littérature du temps a de plus illustre, avec La Fontaine et +Molière déjà célèbres, avec Racine dont il devient le guide +et le conseiller. Les dîners de la rue du Vieux-Colombier s'arrangent +pour chaque semaine, et Boileau y tient le dé de +la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de +M. de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de +Sévigné, connaît les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, +et partout ses décisions en matière de goût font loi. +Présenté à la cour en 1669, il est nommé historiographe en +1677; à cette époque, par la publication de presque toutes +ses satires et ses épîtres, de son <i>Art poétique</i> et des quatre +premiers chants du <i>Lutrin</i>, il avait atteint le plus haut degré +de sa réputation.</p> + +<p>Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nommé historiographe; on peut dire que sa carrière littéraire se termine à +cet âge. En effet, durant les quinze années qui suivent, jusqu'en +1693, il ne publia que les deux derniers chants du <i>Lutrin</i>; +et jusqu'à la fin de sa vie (1711), c'est-à-dire pendant +dix-huit autres années, il ne fit plus que la satire <i>sur les +Femmes, l'Ode à Namur</i>, les épîtres <i>à ses Vers, à Antoine, et +sur l'Amour de Dieu</i>, les satires <i>sur l'Homme</i> et <i>sur l'Équivoque</i>. +Cherchons dans la vie privée de Boileau l'explication +de ces irrégularités, et tirons-en quelques conséquences sur +la qualité de son talent.</p> + +<p>Pendant le temps de sa renommée croissante, Boileau avait +continué de loger chez son frère le greffier Jérôme. Cet intérieur +devait être assez peu agréable au poëte, car la femme +de Jérôme était, à ce qu'il paraît, grondeuse et revêche. Mais +les distractions du monde ne permettaient guère alors à Boileau +de se ressentir des chicanes domestiques qui troublaient +le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il logea +quelques années chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais +bientôt, après avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre +et d'Alsace, il put acheter avec les libéralités du roi une +petite maison à Auteuil, et on l'y trouve installé dès 1687. Sa +santé d'ailleurs, toujours si délicate, s'était dérangée de nouveau; +il éprouvait une extinction de voix et une surdité qui +lui interdisaient le monde et la cour. C'est en suivant Boileau +dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend à le mieux connaître; +c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas alors, +durant près de trente ans, livré à lui-même, faible de corps, +mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on +peut juger avec plus de vérité et de certitude ses productions +antérieures et assigner les limites de ses facultés. Eh bien! le +dirons-nous? chose étrange, inouïe! pendant ce long séjour +aux champs, en proie aux infirmités du corps qui, laissant +l'âme entière, la disposent à la tristesse et à la rêverie, pas +un mot de conversation, pas une ligne de correspondance, +pas un vers qui trahisse chez Boileau une émotion tendre, un +sentiment naïf et vrai de la nature et de la campagne<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Afin d'être juste, il ne faut pourtant pas oublier que quelques +années auparavant (1677), dans l'Épître à M. de Lamoignon, le poëte +avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile près La +Roche-Guyon, où il était allé passer l'été chez son neveu Dongois. +Il y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraîches délices des +champs, les divers détails du paysage; c'est là qu'il est question de +gaules <i>non plantés</i>, + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et de noyers souvent du passant insultés.</p> + </div> </div> + +Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux, sont +rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec l'Age.—Puisque +nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer +encore que la fontaine <i>Polycrècne</i>, dont il est question dans la même +épître et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville, fontaine +chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du temps, +Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de <i>fontaine +de Boileau</i>. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le bassin +a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir ci-après +l'épître en vers sur ce sujet.)</blockquote> + + +<p>Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette +vive et profonde intelligence des choses naturelles, de s'en +aller bien loin, au delà des mers, parcourant les contrées +aimées du soleil et la patrie des citronniers, se balançant +tout le soir dans une gondole, à Venise ou à Baïa, aux pieds +d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: +voyez Horace, comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit +champ, d'une petite source d'eau vive, et d'un peu de bois +au-dessus, <i>et paulùm sylvae super his foret</i>; voyez La Fontaine, +comme il aime s'asseoir et s'oublier de longues heures sous +un chêne; comme il entend à merveille les bois, les eaux, les +prés, les garennes et les lapins broutant le thym et la rosée, +les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et leurs basses-cours. +Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil, +comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants +et les revers de coteaux! «J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il +à l'un de ses amis, dans les plaines de bruyères, et +quelquefois entre des buissons qui sont couverts de fleurs +et qui chantent.» Rien de tout cela chez Boileau. Que fait-il +donc à Auteuil? Il y soigne sa santé, il y traite ses amis +Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y +cause, après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Cotin, +Charpentier ou Perrault, comme Nicole causait théologie sous +les admirables ombrages de Port-Royal; il écrit à Racine de +vouloir bien le rappeler au souvenir du roi et de madame de +Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, qu'il <i>y hasarde +des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume blanche +que le roi a sur son chapeau</i>; les jours de verve, il rêve et récite +aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namùr. +Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse <i>épître +à Antoine</i>: encore ce bon jardinier y est-il transformé en <i>gouverneur</i> +du jardin; il ne <i>plante</i> pas, mais <i>dirige</i> l'if et le +<i>chèvre-feuil</i>, et <i>exerce</i> sur les espaliers <i>l'art de +la Quintinie</i>; il y avait +même à Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses +infirmités augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et +Racine lui sont enlevés. Disons, à la louange de l'homme bon, +dont en ce moment nous jugeons le talent avec une attention +sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié plus qu'à toute +autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et adressée à +M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce +passage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance +de Boileau: «Il me semble, monsieur, que voilà une +longue lettre. Mais quoi? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui +à Auteuil m'a comme transporté à Reims, où je +me suis imaginé que je vous entretenois dans votre jardin, +et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous +ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu +velut somnium surgentis.» Aux infirmités de l'âge se joignirent +encore un procès désagréable à soutenir, et le sentiment +des malheurs publics. Boileau, depuis la mort de Racine, ne +remit pas les pieds à Versailles; il jugeait tristement les choses +et les hommes; et même, en matière de goût, la décadence +lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à regretter le +temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine à concevoir, +c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison +d'Auteuil et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame, +chez le chanoine Lenoir, son confesseur. Le principal +motif fut la piété sans doute, comme le dit le Nécrologe de +Port-Royal; mais l'économie y entra aussi pour quelque +chose, car il ne haïssait pas l'argent<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. La vieillesse du poëte +historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du +Monarque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Cizeron-Rival, d'après Brossette, <i>Récréations littéraires</i>.</blockquote> + +<p>On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion +sur Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve +ce titre aux êtres fortement doués d'imagination et d'âme: +son <i>Lutrin</i> toutefois nous révèle un talent capable d'invention, +et surtout des beautés pittoresques de détail. Boileau, +selon nous, est un esprit sensé et fin, poli et mordant, peu +fécond; d'une agréable brusquerie; religieux observateur du +vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction savante, +d'un enjouement ingénieux; l'oracle de la cour et des lettrés +d'alors; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de +Bussy, à M. Daguesseau et à madame de Sévigné, à M. Arnauld +et à madame de Maintenon, pour imposer aux jeunes +courtisans, pour agréer aux vieux, pour être estimé de tous +honnête homme et d'un mérite solide. C'est le <i>poète-auteur</i>, +sachant converser et vivre<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, mais véridique, irascible à l'idée +du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois +par sentiment d'équité littéraire à une sorte d'attendrissement +moral et de rayonnement lumineux, comme dans son Épître +à Racine<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Celui-ci représente très-bien le côté tendre et +passionné de Louis XIV et de sa cour; Boileau en représente +non moins parfaitement la gravité soutenue, le bon sens probe +relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et la poétique +de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, +la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les +arts du temps: c'est le même mélange de sens droit et d'insuffisance, +de vues provisoirement justes, mais peu décisives.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Voir l'agréable conversation entre Despréaux, Racine, M. Daguesseau, +l'abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et publiée +par Adry, à la fin de son édition de la <i>Princesse de Clèves</i> (1807).—Le +fait est que Boileau, de bonne heure en possession du sceptre, passa +la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir tête à tout venant: +«Il est heureux comme un roi (écrivait Racine, 1698), dans sa +solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle ainsi, parce +qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel écot, et souvent +deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres. +Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour moi, +j'aurois cent fois vendu la maison.» Ce qui pourtant explique qu'à +la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «La raison, dit Vauvenargues, n'était pas en Boileau distincte +du sentiment.» Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) +ajoute: «C'était, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se sentait +saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; c'était +en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais +sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant +comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à +la choquer.» Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous +dit-il, dès quinze ans, <i>la haine</i> d'un sot livre, lui faisait <i>bénir</i> son +siècle après <i>Phèdre</i>.</blockquote> + +<p>Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances, +comme Pussort le code, avec des idées de détail. Brossette le +comparait à M. Domat qui restaura la raison dans la jurisprudence. +Racine lui écrivait du camp près de Namur: «La vérité +est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux, +embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées +avec une infinité de tours et de retours, autant +presque qu'il y a de rues à Paris.» Boileau répondait d'Auteuil, +en parlant de la Satire des Femmes qui l'occupait alors: +«C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions, +qui sont, à mon sens, le plus difficile chef-d'oeuvre de la +poésie.» Boileau faisait le vers à la Vauban; les transitions +valent les circonvallations; la grande guerre n'était pas encore +inventée. Son Épître sur le passage du Rhin est tout à +fait un tableau de Van der Meulen. On a appelé Boileau le +janséniste de notre poésie; <i>janséniste</i> est un peu fort, <i>gallican</i> +serait plus vrai. En effet, la théorie poétique de Boileau ressemble +souvent à la théorie religieuse des évêques de 1682; +sage en application, peu conséquente aux principes. C'est surtout +dans la querelle des anciens et des modernes et dans la +polémique avec Perrault, que se trahit cette infirmité propre +à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère +une multitude de mots bas, et <i>les mots bas</i>, selon Longin +et Boileau, <i>sont autant de marques honteuses qui flétrissent +l'expression</i>. Jaloux de défendre Homère, Boileau, au lieu +d'accueillir bravement la critique de Perrault et d'en décorer +son poëte à titre d'éloge, au lieu d'oser admettre que la cour +d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette de langage +que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce +que Longin, qui reproche des termes bas à plusieurs auteurs +et à Hérodote en particulier, ne parle pas d'Homère: preuve +évidente que les oeuvres de ce poëte ne renferment point un +seul terme bas, et que toutes ses expressions sont nobles. Mais +voilà que, dans un petit traité, Denis d'Halicarnasse, pour +montrer que la beauté du style consiste principalement dans +l'arrangement des mots, a cité l'endroit de l'Odyssée où, à +l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient pas et +remuent la queue; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien +ici l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément; +car, dit-il, la plupart des mots employés sont <i>très-vils</i> et +<i>très-bas</i>. +Racine lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, +et vite il la communique à Boileau qui niait les termes +prétendus vils et bas, reprochés par Perrault à Homère: «J'ai +fait réflexion, lui écrit Racine, qu'au lieu de dire que le mot +d'âne est en grec un mot très-noble, vous pourriez vous +contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et +qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce +<i>très-noble</i> me paraît un peu trop fort.» C'est là qu'en +étaient ces grands hommes en fait de théorie et de critique +littéraire. Un autre jour, il y eut devant Louis XIV une vive +discussion à propos de l'expression <i>rebrousser chemin</i>, que le +roi désapprouvait comme basse, et que condamnaient à l'envi +tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau seul, conseillé +de son bon sens, osa défendre l'expression; mais il la +défendit bien moins comme nette et franche en elle-même +que comme reçue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas +et d'Ablancourt l'avaient employée.</p> + +<p>Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application +qu'il en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le +juger, que pousser sur ce point l'idée générale tant de fois +énoncée dans cet article. Le style de Boileau, en effet, est +sensé, soutenu, élégant et grave; mais cette gravité va quelquefois +jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la fatigue, +ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers +et plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers +la manie des périphrases, dont nous avons vu sous Delille le +grotesque triomphe; car quel misérable progrès de versification, +comme dit M. Émile Deschamps, qu'un logogriphe en +huit alexandrins, dont le mot est <i>chiendent</i> ou <i>carotte</i>? «Je +me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La +Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes +ouvrages qu'il estimait davantage, c'étaient ceux où je +loue le roi d'avoir établi la manufacture des points de +France à la place des points de Venise. Les voici: c'est dans +la première épître à Sa Majesté:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles</p> +<p>Que payoit à leur art le luxe de nos villes.»</p> + </div> </div> + +<p>Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces +vers laborieusement élégants de Boileau à tous les autres; à +ce prix, les siens propres, si francs et si naïfs d'expression, +n'eussent guère rien valu. «Croiriez-vous, dit encore Boileau +dans la môme lettre en parlant de sa dixième Épître, croiriez-vous +qu'un des endroits où tous ceux à qui je l'ai +récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre +chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je +ne dois plus prétendre à l'approbation publique? cela est +dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici, afin +que vous me mandiez si vous les approuvez:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,</p> +<p>Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue,</p> +<p>A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants</p> +<p>Onze lustres complets surchargés de deux ans.</p> + </div> </div> + +<p>«Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée +dans ces vers.» Cela rappelle cette autre hardiesse avec +laquelle dans l'Ode à Namur, Boileau parle <i>de la plume blanche +que le roi a sur son chapeau</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. En général, Boileau, en +écrivant, attachait trop de prix aux petites choses: sa théorie +du style, celle de Racine lui-même, n'était guère supérieure +aux idées que professait le bon Rollin. «On ne m'a pas fort +accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau +à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que +c'est une des choses de ma façon dont je m'applaudis le +plus, et que je ne crois pas avoir rien dit de plus gracieux +que:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A ses jeux innocents enfant associé,</p> + </div> </div> + +<p>et</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rompit de ses beaux jours le fil trop délié,</p> + </div> </div> + +<p>et</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fut le premier démon qui m'inspira des vers.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> «Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le <i>Boloeana</i>, +d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie, et son dernier +commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs +vers d'anciens poëtes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir +parlé le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit +d'en avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.» +(RACINE fils, <i>Mémoires</i> sur la vie de son père.)</blockquote> + +<p>«C'est à vous à en juger.» Nous estimons ces vers fort bons +sans doute, mais non pas si merveilleux que Boileau semble +le croire. Dans une lettre à Brossette, on lit encore ce curieux +passage: «L'autre objection que vous me faites est sur ce +vers de ma Poétique:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents.</p> + </div> </div> + +<p>Vous croyez que</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Du Styx, de l'Achéron peindre les noirs torrents,</p> + </div> </div> + +<p>seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en +cela l'oreille un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment +poëte ne me fera jamais cette difficulté, parce que <i>de Styx +et d'Achéron</i> est beaucoup plus soutenu que <i>du Styx, de +l'Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire</i> seroit +bien plus noble dans un vers, que <i>sur les bords fameux de la +Seine et de la Loire</i>. Mais ces agréments sont des mystères +qu'Apollon n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement +initiés dans son art.» La remarque est juste, mais l'expression +est bien forte. Où en serions-nous, bon Dieu! si en ces +sortes de choses gisait la poésie avec tous ses <i>mystères</i>? Chez +Boileau, cette timidité du bon sens, déjà signalée, fait que la +métaphore est bien souvent douteuse, incohérente, trop tôt +arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue +et comme à pleins bords.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le François, né malin, forma le vaudeville,</p> +<p>Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,</p> +<p>Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant.</p> + </div> </div> + +<p>Qu'est-ce, je le demande, qu'un <i>indiscret</i> qui <i>passe de bouche +en bouche</i> et <i>s'accroît en marchant</i>? Ailleurs Boileau dira:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,</p> + </div> </div> + +<p>comme si l'on <i>attachait</i> avec des <i>ressorts</i>; des <i>ressorts poussent, +mettent en jeu</i>, mais <i>n'attachent</i> pas. Il appellera +Alexandre <i>ce fougueux l'Angeli</i>, comme si l'Angeli, fou de roi, +était réellement un fou privé de raison; il fera <i>monter la trop +courte beauté sur des patins</i>, comme si une <i>beauté</i> pouvait être +<i>longue</i> ou <i>courte</i>. Encore un coup, chez Boileau la métaphore +évidemment ne surgit presque jamais une, entière, indivisible +et tout armée: il la compose, il l'achève à plusieurs reprises; +il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la trace des soudures<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. +A cela près, et nos réserves une fois posées, personne +plus que nous ne rend hommage à cette multitude de +traits fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette +moquerie tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie +mêlée d'agrément et de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes +pages de Boileau<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Il nous est impossible pourtant de ne +pas préférer le style de Regnier ou de Molière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera des +modifications apportées à cette théorie trop absolue que je donnais ici +de la métaphore. La métaphore, je suis venu à le reconnaître, n'a pas +besoin, pour être légitime et belle, d'être si complètement armée de +pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matérielle si soutenue +jusque dans le moindre détail. S'adressant à l'esprit et faite avant tout +pour lui figurer l'idée, elle peut sur quelques points laisser l'idée elle-même +apparaître dans les intervalles de l'image. Ce défaut de cuirasse, +en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il +suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit la +beauté de l'image employée, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une +image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a affaire. Il en est de la perfection +métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle +il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit n'en +est jamais dupe. Il y a même de l'élégance vraie et du gallicisme dans +l'incomplet de certaines métaphores.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Dans son éloge de Despréaux (<i>Hist. de l'Acad. des Inscript.</i>), +M. de Boze a dit très-judicieusement: «Nous croyons qu'il est inutile +de vouloir donner au public une idée plus particulière des Satires +de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà? +Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, +combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait +naître dans notre langue! et de la nôtre, combien en ont-elles fait +passer dans celle des étrangers! Il y a peu de livres qui aient plus +agréablement exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement +point qu'il fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes +les copies et toutes les éditions en étoient perdues.»</blockquote> + +<p>Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin +de tant de détours pour énoncer sur Boileau une opinion si +peu neuve et que bien des gens partagent au fond, nous rappellerons +qu'en tout ceci nous n'avons prétendu rien inventer; +que nous avons seulement voulu rafraîchir en notre +esprit les idées que le nom de Boileau réveille, remettre ce +célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses mérites +et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à +la fois et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur +d'un code poétique abrogé.</p> + +<p>Avril 1829.</p> + +<br> + +<p>Comme correctif à cet article critique, on demande la permission +d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de +quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux +statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit +maintenant de faire remarquer qu'en écrivant <i>les Larmes de Racine</i> et +<i>la Fontaine de Boileau</i>, il a témoigné, très-incomplètement sans doute, +de son admiration sincère pour ces deux poëtes, mais qu'en cela même +il a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains +de ses accusateurs.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA FONTAINE DE BOILEAU<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="upper">10</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Il est indispensable, en lisant la pièce qui suit, d'avoir présente +à la mémoire l'Épître VI de Boileau à M. de Lamoignon, dans laquelle +il parle de Bâville et de la vie qu'on y mène.</blockquote> +<br> + +<p class="milieu">ÉPÎTRE<br> + +A MADAME LA COMTESSE MOLÉ.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans les jours d'autrefois qui n'a chanté Bâville?</p> +<p>Quand septembre apparu délivrait de la ville</p> +<p>Le grave Parlement assis depuis dix mois,</p> +<p>Bâville se peuplait des hôtes de son choix,</p> +<p>Et, pour mieux animer son illustre retraite,</p> +<p>Lamoignon conviait et savant et poëte.</p> +<p>Guy Patin accourait, et d'un éclat soudain</p> +<p>Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin,</p> +<p>Soit que, du vieux Sénat l'âme tout occupée,</p> +<p>Il poignardât César en proclamant Pompée,</p> +<p>Soit que de l'antimoine il contât quelque tour.</p> +<p>Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour,</p> +<p>Sans zèle et passion causait de toute chose,</p> +<p>Des enfants de Japhet, ou même d'une rose.</p> +<p>Déjà plein du sujet qu'il allait méditant,</p> +<p>Rapin<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> vantait le parc et célébrait l'étang.</p> +<p>Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces</p> +<p>L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi,</p> +<p>Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi,</p> +<p>Que j'en parle avec goût, avec respect suprême,</p> +<p>Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom</p> +<p>N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon,</p> +<p>J'ai visité les lieux, et la tour, et l'allée</p> +<p>Où des fâcheux ta muse épiait la volée;</p> +<p>Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;</p> +<p>La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas,</p> +<p>La fontaine en tes vers <i>Polycrène</i> épanchée,</p> +<p>Que le vieux villageois nomme aussi <i>la Rachée</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>,</p> +<p>Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,</p> +<p>Chacun salue encor <i>Fontaine de Boileau</i>.</p> +<p>Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,</p> +<p>Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne,</p> +<p>Nous allions, repassant par ton même chemin</p> +<p>Et le reconnaissant, ton Épître à la main.</p> +<p>Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire.</p> +<p>Épris du flot sacré, je me disais d'y boire:</p> +<p>Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu</p> +<p>Avaient fait un lavoir de la source du dieu,</p> +<p>Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde</p> +<p>Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde.</p> +<p>Mes guides cependant, d'une commune voix,</p> +<p>Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,</p> +<p>Hautes cimes longtemps à l'entour respectées,</p> +<p>Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées.</p> +<p>Malheur à qui, docile au cupide intérêt,</p> +<p>Déshonore le front d'une antique forêt,</p> +<p>Ou dépouille à plaisir la colline prochaine!</p> +<p>Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Était-ce donc présage, ô noble Despréaux,</p> +<p>Que la hache tombant sur ces arbres si beaux</p> +<p>Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse?</p> +<p>Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,</p> +<p>Et que, reverdissant en plus d'une saison,</p> +<p>On finit, à son tour, par joncher le gazon,</p> +<p>Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,</p> +<p>Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?</p> +<p>Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir.</p> +<p>Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir,</p> +<p>De lui marquer du doigt la limite tracée,</p> +<p>De lui dire où le goût modérait la pensée,</p> +<p>Où s'arrêtait à point l'art dans le naturel,</p> +<p>Et la dose de sens, d'agrément et de sel,</p> +<p>Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres</p> +<p>Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres,</p> +<p>Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs,</p> +<p>Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs.</p> +<p>Si le même conseil préside aux beaux ouvrages,</p> +<p>La forme du talent varie avec les âges,</p> +<p>Et c'est un nouvel art que dans le goût présent</p> +<p>D'offrir l'éternel fond antique et renaissant.</p> +<p>Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée</p> +<p>Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée,</p> +<p>Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins,</p> +<p>Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?</p> +<p>J'aime ces questions, cette vue inquiète,</p> +<p>Audace du critique et presque du poëte.</p> +<p>Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu</p> +<p>Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu.</p> +<p>Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire;</p> +<p>Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire:</p> +<p>Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;</p> +<p>Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.</p> +<p>Il faudrait bien les suivre, ô Boileau, pour leur dire</p> +<p>Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire,</p> +<p>Et qui diffère tant, même en plein carrefour,</p> +<p>Du son rauque et menteur des trompettes du jour.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans l'époque, à la fois magnifique et décente,</p> +<p>Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,</p> +<p>Le vrai goût dominant, sur quelques points borné,</p> +<p>Chassait du moins le faux autre part confiné;</p> +<p>Celui-ci hors du centre usait ses représailles;</p> +<p>Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles,</p> +<p>Et, s'il l'avait osé, son impudent essor</p> +<p>Se fût brisé du coup sur le balustre d'or.</p> +<p>Pour nous, c'est autrement: par un confus mélange</p> +<p>Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange.</p> +<p>Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery:</p> +<p>Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri?</p> +<p>Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte;</p> +<p>L'esprit descend, dit-on:—la sottise remonte;</p> +<p>Tel même qu'on admire en a sa goutte au front,</p> +<p>Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.</p> +<p>Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre,</p> +<p>Aller droit à l'auteur sous le masque du livre,</p> +<p>Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer,</p> +<p>Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?</p> +<p>Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose</p> +<p>Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose,</p> +<p>Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis</p> +<p>En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis.</p> +<p>Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,</p> +<p>J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde</p> +<p>A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:</p> +<p>Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;</p> +<p>A Bâville aussi bien on t'en eût vu sourire,</p> +<p>Et tu tâchais plutôt d'en détourner le cours,</p> +<p>Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,</p> +<p>De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,</p> +<p>Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,</p> +<p>Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur,</p> +<p>Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine,</p> +<p>Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,</p> +<p>Nous foulions lentement ces doux prés arrosés,</p> +<p>Nous perdions le sentier dans les endroits boisés,</p> +<p>Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive:</p> +<p>Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive?</p> +<p>A trop presser son doute, on se trompe souvent;</p> +<p>Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant</p> +<p>Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,</p> +<p>Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:</p> +<p>On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs;</p> +<p>Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.</p> +<p>Et riant, conversant de rien, de toute chose,</p> +<p>Retenant la pensée au calme qui repose,</p> +<p>On voyait le soleil vers le couchant rougir,</p> +<p>Des saules <i>non plantés</i> les ombres s'élargir,</p> +<p>Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre</p> +<p>S'éclairer les vergers en salles de verdure,</p> +<p>Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau,</p> +<p>Nous eûmes retrouvé la route du château,</p> +<p>Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue</p> +<p>Nous offrit du plus loin une enfant accourue<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>,</p> +<p>Jeune fille demain en sa tendre saison,</p> +<p>Orgueil et cher appui de l'antique maison,</p> +<p>Fleur de tout un passé majestueux et grave,</p> +<p>Rejeton précieux où plus d'un nom se grave,</p> +<p>Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs,</p> +<p>Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,</p> +<p>Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête,</p> +<p>Après les jours chargés de gloire et de tempête,</p> +<p>Porte légèrement tout ce poids des aïeux,</p> +<p>Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.</p> + </div> </div> + +<p>Au château du Marais, ce 22 août 1843.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Auteur du poème latin des <i>Jardins</i>: voir au livre III un morceau +sur Bâville, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet, <i>Poésies</i> +latines et <i>Mémoires</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Une <i>rachée</i>: on appelle ainsi les rejetons nés de la racine après +qu'on a coupé le tronc. Les ormes qui ombrageaient autrefois la fontaine +avaient probablement été coupés pour repousser en <i>rachée</i>: de là le nom.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mademoiselle de Champlâtreux, depuis duchesse d'Ayen.</blockquote> + +<br> + +<p>Pour compléter enfin la série de mes <i>rétractations</i> ou <i>retouches</i> sur +Despréaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI +des <i>Causeries du Lundi</i> et qui a été reproduit en tête d'une édition +même de Boileau; et puis encore le chapitre à lui consacré au tome V +de <i>Port-Royal</i>. Êtes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?</p> +<br><br><br> + + +<h3>PIERRE CORNEILLE</h3> + +<p>En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce +me semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la +fois plus féconde en enseignements de toute espèce, que les +biographies bien faites des grands hommes: non pas ces biographies +minces et sèches, ces notices exiguës et précieuses, +où l'écrivain a la pensée de briller, et dont chaque paragraphe +est effilé en épigramme; mais de larges, copieuses, et parfois +même diffuses histoires de l'homme et de ses oeuvres: +entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses +aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme +il a dû faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs +domestiques aussi avant que l'on peut; le rattacher par tous +les côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes +de chaque jour, dont les grands hommes ne dépendent pas +moins que nous autres, fond véritable sur lequel ils ont pied, +d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils retombent +sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur +caractère complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se +plaisent fort à ces excellents livres. Walter Scott déclare, +pour son compte, qu'il ne sait point de plus intéressant +ouvrage en toute la littérature anglaise que l'histoire du +docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons +aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos +jours, les grands hommes dans les lettres, quand bien même, +par leurs mémoires ou leurs confessions poétiques, ils seraient +moins empressés d'aller au-devant des révélations personnelles, +pourraient encore mourir, fort certains de ne point +manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et de biographes. +Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous +venons à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des +débuts de nos grands écrivains et poëtes du dix-septième +siècle, c'est à grand'peine que nous découvrons quelques traditions +peu authentiques, quelques anecdotes douteuses, dispersées +dans les <i>Ana</i>. La littérature et la poésie d'alors étaient +peu personnelles; les auteurs n'entretenaient guère le public +de leurs propres sentiments ni de leurs propres affaires; les +biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que l'histoire +d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur +critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond +du poëte. D'ailleurs, comme en ce temps les réputations +étaient lentes à se faire, et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité, +ce n'était que bien plus tard encore, et dans la vieillesse +du grand homme, que quelque admirateur empressé de son +génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait de penser à sa +biographie; ou encore cet historien était quelque parent pieux +et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse +de son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis +Racine pour son père. De là, dans l'histoire de Corneille par +son neveu, dans celle de Racine par son fils, mille ignorances, +mille inexactitudes qui sautent aux yeux, et en particulier +une légèreté courante sur les premières années littéraires, qui +sont pourtant les plus décisives.</p> + +<p>Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que +dans le fort de sa gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais +pu s'en passer, et la chose nous paraît si simple, que souvent +on ne s'inquiète pas le moins du monde de s'expliquer comment +cela est advenu; de même que, lorsqu'on le connaît dès +l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire ce +qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le +regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait +le plus d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent +souvent à fortifier cette double illusion par leur façon +d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, ils s'effacent, se taisent, +éludent l'attention et n'affectent aucun rang, parce qu'ils +n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le temps +n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux, +ils rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire +rudes et amers; ils ne racontent pas volontiers leur propre +formation, pas plus que le Nil n'étale ses sources. Or, cependant, +le point essentiel dans une vie de grand écrivain, de +grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et analyser tout +l'homme au moment où, par un concours plus ou moins lent +ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se +sont accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier +chef-d'oeuvre. Si vous comprenez le poëte à ce moment critique, +si vous dénouez ce noeud auquel tout en lui se liera +désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, la clef de cet +anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui +rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, +à son existence première, obscure, refoulée, solitaire, +et dont plus d'une fois il voudrait dévorer la mémoire, alors +on peut dire de vous que vous possédez à fond et que vous +savez votre poëte; vous avez franchi avec lui les régions ténébreuses, +comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes de l'accompagner +sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses +autres merveilles. De <i>René</i> au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, +des premières <i>Méditations</i> à tout ce que pourra +créer jamais M. de Lamartine, d'<i>Andromaque</i> à <i>Athalie</i>, du +<i>Cid</i> à <i>Nicomède</i>, l'initiation est facile: on tient à la main le fil +conducteur, il ne s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau +moment pour le critique comme pour le poëte que celui où +l'un et l'autre peuvent, chacun dans un juste sens, s'écrier +avec cet ancien: <i>Je l'ai trouvé!</i> Le poëte trouve la région où +son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique +trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est +aussi à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en +marbre aux yeux l'idée du poëte, pouvait toujours choisir +l'instant où le poëte se ressemble le plus à lui-même, nul +doute qu'il ne le saisît au jour et à l'heure où le premier +rayon de gloire vient illuminer ce front puissant et sombre. +A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis quelque +temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse, +en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater, +est tout d'un coup tiré de lui-même au bruit des +acclamations, et s'épanouit à l'aurore d'un triomphe. Avec +les années, il deviendra peut-être plus calme, plus reposé, +plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté d'expression, et se +fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui: la fraîcheur +du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme +prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou +du moins plus machinale aura remplacé la première attitude +si libre et si vive. Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, +le critique biographe, qui a sous la main toute la vie et tous +les instants de son auteur, doit à plus forte raison le faire; il +doit réaliser par son analyse sagace et pénétrante ce que l'artiste +figurerait divinement sous forme de symbole. La statue +une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il +n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications +dans les développements successifs de la vie du poëte, comme +en une série de bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie, +mi-partie poétique et mi-partie critique, est fort claire; mais +je la crois fort vraie, et tant que les biographes des grands +poëtes ne l'auront pas présente à l'esprit, ils feront des livres +utiles, exacts, estimables sans doute, mais non des oeuvres de +haute critique et d'art; ils rassembleront des anecdotes, détermineront +des dates, exposeront des querelles littéraires: +ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et d'y +souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; +ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres +du dieu.</p> + +<p>Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application +à l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de +publier M. Taschereau sur Pierre Corneille<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Dans cette histoire, +aussi bien que dans celle de Molière, M. Taschereau a +eu pour but de recueillir et de lier tout ce qui nous est resté +de traditions sur la vie de ces illustres auteurs, de fixer la +chronologie de leurs pièces, et de raconter les débats dont +elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce assez volontiers +à la prétention littéraire de juger les oeuvres, de caractériser +le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux conclusions +que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont +clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne +s'efforce point d'y suppléer par les suppositions circonspectes +et les inductions légitimes d'une critique sagement conjecturale; +mais il passe outre, et s'empresse d'arriver à des faits +nouveaux: de là chez lui des intervalles et des lacunes que +l'esprit du lecteur est involontairement provoqué à combler. +Les vies complètes, poétiques, pittoresques, <i>vivantes</i> en un +mot, de Corneille et de Molière, restent à faire; mais à +M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec +une scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en +quelque sorte, les matériaux longtemps épars. Pour nous, +dans le petit nombre d'idées que nous essaierons d'avancer +sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup au travail de +son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre qui +nous les a suggérées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'<i>Histoire de +la Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille</i>, par M. Jules Taschereau.</blockquote> + +<p>L'état général de la littérature au moment où un nouvel +auteur y débute, l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur, +et le génie propre que lui a départi la nature, voilà trois influences +qu'il importe de démêler dans son premier chef-d'oeuvre +pour faire à chacune sa part, et déterminer nettement +ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand Corneille, né +en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent commencer +à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un +peu loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, +trois grands noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement +célèbres, lui apparurent avant tous les autres, savoir: Ronsard, +Malherbe et Théophile. Ronsard, mort depuis longtemps, +mais encore en possession d'une renommée immense, et représentant +la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais +déjà vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à +côté de Ronsard par ceux qui ne regardaient pas de si près +aux détails des querelles littéraires; Théophile enfin, jeune, +aventureux, ardent, et par l'éclat de ses débuts semblant promettre +d'égaler ses devanciers dans un prochain avenir. +Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par un seul +homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait +même pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement +le <i>poëte dramatique</i> par excellence. Sa dictature allait cesser, +il est vrai; Théophile, par sa tragédie de <i>Pyrame et Thisbé</i>, y +avait déjà porté coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près +d'arriver à la scène. Mais toutes ces réputations à peine naissantes, +qui faisaient l'entretien précieux des ruelles à la mode, +cette foule de beaux esprits de second et de troisième ordre, +qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous de Maynard +et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui +vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de +la rumeur publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy, +composaient donc à peu près sa littérature moderne. Élevé +d'ailleurs au collége des jésuites, il y avait puisé une connaissance +suffisante de l'antiquité; mais les études du barreau, +auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa vingt et +unième année, en 1627, durent retarder le développement +de ses goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans +admettre ici l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle, +et surtout sa conclusion spirituellement ridicule, que +c'est à cet amour qu'on doit le grand Corneille, il est certain, +de l'aveu même de notre auteur, que cette première passion +lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne nous semble +même pas impossible que quelque circonstance particulière +de son aventure l'ait excité à composer <i>Mélite</i>, quoiqu'on ait +peine à voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion +était, à ce qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui +devint madame Du Pont en épousant un maître des comptes +de cette ville. Parfaitement belle et spirituelle, connue de +Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas qu'elle ait jamais +répondu à son amour respectueux autrement que par une indulgente +amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; +mais le génie croissant du poëte se contenait mal +dans les madrigaux, les sonnets et les pièces galantes par lesquels +il avait commencé. Il s'y trouvait <i>en prison</i>, et sentait +que <i>pour produire il avait besoin de la clef des champs. Cent +vers lui coûtaient moins</i>, disait-il, <i>que deux mots de chanson</i>. +Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame contribuèrent +sans doute à l'y encourager. Il fit <i>Mélite</i>, qu'il envoya au +vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva <i>une assez jolie +farce</i>, et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen +pour Paris, en 1629, pour assister au succès de sa pièce.</p> + +<p>Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille +est sans contredit sa passion, et le caractère original de +l'homme s'y révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide +en paroles; assez gauche, mais fort sincère et respectueux +en amour, Corneille adore une femme auprès de +laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné quelque +espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un +malheur qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais +succès ne l'aigrit pas contre sa <i>belle inhumaine</i>, comme +il l'appelle:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je me trouve toujours en état de l'aimer;</p> +<p>Je me sens tout ému quand je l'entends nommer;</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Et, toute mon amour en elle consommée,</p> +<p>Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.</p> +<p>Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur</p> +<p>N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.</p> + </div> </div> + +<p>Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, +gardien de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour +lui permettre d'épouser une autre femme; et alors il commence +une vie bourgeoise et de ménage, dont nul écart ne le +distraira au milieu des licences du monde comique auquel il +se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je +crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, +une naïveté attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et +ses amours, une vertueuse gaucherie pleine de droiture et +de candeur comme je l'aime dans le vicaire de Wakefield; et +je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on veut, à y rêver +tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il s'agit du +grand Corneille<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies diverses de +Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de <i>Marie Stuart</i>, +sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend le vieux Corneille, +un peu amoureux, mais encore plus glorieux et grondeur:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>STANCES.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Marquise, si mon visage</p> +<p>A quelques traits un peu vieux,</p> +<p>Souvenez-vous qu'à mon âge</p> +<p>Vous ne vaudrez guère mieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le temps aux plus belles choses</p> +<p>Se plaît à faire un affront,</p> +<p>Et saura faner vos roses</p> +<p>Comme il a ridé mon front.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le même cours des planètes</p> +<p>Règle nos jours et nos nuits:</p> +<p>On m'a vu ce que vous êtes,</p> +<p>Vous serez ce que je suis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cependant j'ai quelques charmes</p> +<p>Qui sont assez éclatants</p> +<p>Pour n'avoir pas trop d'alarmes</p> +<p>De ces ravages du temps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous en avez qu'on adore;</p> +<p>Mais ceux que vous méprisez</p> +<p>Pourroient bien durer encore</p> +<p>Quand ceux-là seront usés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils pourroient sauver la gloire</p> +<p>Des yeux qui me semblent doux,</p> +<p>Et dans mille ans faire croire</p> +<p>Ce qu'il me plaira de vous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chez cette race nouvelle</p> +<p>Où j'aurai quelque crédit</p> +<p>Vous ne passerez pour belle</p> +<p>Qu'autant que je l'aurai dit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pensez-y, belle marquise,</p> +<p>Quoiqu'un grison fasse effroi,</p> +<p>Il vaut bien qu'on le courtise,</p> +<p>Quand il est fait comme moi.</p> + </div> </div> + +<p>Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe +seul et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il +avait affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.</blockquote> + + +<p>Depuis 1620, époque où Corneille vint pour la première fois +à Paris, jusqu'en 1636, où il fit représenter <i>le Cid</i>, il acheva +réellement son éducation littéraire, qui n'avait été qu'ébauchée +en province. Il se mit en relation avec les beaux esprits +et les poëtes du temps, surtout avec ceux de son âge, Mairet, +Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait ignoré jusque-là, que +Ronsard était un peu passé de mode, et que Malherbe, mort +depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que Théophile, +mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait déçu +les espérances, que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par +les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en était plus à beaucoup +près l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une +troupe de jeunes rivaux le jugeaient assez lestement et se +disputaient son héritage. Corneille apprit surtout qu'il y avait +des règles dont il ne s'était pas douté à Rouen, et qui agitaient +vivement les cervelles à Paris: de rester durant les +cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou de n'être +pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les réguliers +faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants. +Mairet tenait pour; Claveret se déclarait contre: Rotrou +s'en souciait peu; Scudery en discourait emphatiquement. +Dans les diverses pièces qu'il composa en cet espace de cinq +années, Corneille s'attacha à connaître à fond les habitudes +du théâtre et à consulter le goût du public; nous n'essaierons +pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il fut vite agréé de +la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se l'attacha +comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et +l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou +une de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul +esprit de rivalité ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille, +Rotrou l'avait pourtant précédé au théâtre, et, au début, +l'avait aidé de quelques conseils. Corneille s'en montra +reconnaissant au point de donner à son jeune ami le nom +touchant de <i>père</i>; et certes s'il nous fallait indiquer, dans cette +période de sa vie, le trait le plus caractéristique de son génie +et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié tendrement +filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période +précédente, ç'avait été son pur et respectueux amour pour la +femme dont nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous, +plus de présage de grandeur sublime que dans <i>Mélite, Clitandre, +la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place +Royale, l'Illusion,</i> et pour le moins autant que dans <i>Médée</i>.</p> + +<p>Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à +Rouen. Dans l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons, +ancien secrétaire des commandements de la reine-mère, qui +s'y était retiré dans sa vieillesse: «Monsieur, lui dit le vieillard +après les premières félicitations, le genre de comique +que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire +passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, +traités dans notre goût par des mains comme les vôtres, +produiraient de grands effets. Apprenez leur langue, elle est +aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et, jusqu'à +ce que vous soyez en état de lire par vous-même, de +vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro.» Ce +fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et +dès qu'il eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il +s'y sentit à l'aise comme en une patrie. Génie loyal, plein +d'honneur et de moralité, marchant la tête haute, il devait +se prendre d'une affection soudaine et profonde pour les héros +chevaleresques de cette brave nation. Son impétueuse +chaleur de coeur, sa sincérité d'enfant, son dévouement inviolable +en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa +religion du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement +grave et sentencieux, beau de fierté et de prud'homie, tout +le disposait fortement au genre espagnol; il l'embrassa avec +ferveur, l'accommoda, sans trop s'en rendre compte, au goût +de sa nation et de son siècle, et s'y créa une originalité unique +au milieu de toutes les imitations banales qu'on en faisait +autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement +progressive, comme dans ses précédentes comédies. +Aveugle et rapide en son instinct, il porte du premier coup +la main au sublime, au glorieux, au pathétique, comme à des +choses familières, et les produit en un langage superbe et +simple que tout le monde comprend, et qui n'appartient qu'à +lui<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Au sortir de la première représentation du <i>Cid</i>, notre +théâtre est véritablement fondé; la France possède tout entier +le grand Corneille; et le poëte triomphant, qui, à l'exemple +de ses héros, parle hautement de lui-même comme il en +pense, a droit de s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements +de ses admirateurs et au désespoir de ses envieux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.</p> +<p>Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;</p> +<p>J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;</p> +<p>Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,</p> +<p>Ne les va point quêter de réduit en réduit.</p> +<p>Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre;</p> +<p>Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre.</p> +<p>Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,</p> +<p>J'arrache quelquefois des applaudissements;</p> +<p>Là, content du succès que le mérite donne,</p> +<p>Par d'illustres avis je n'éblouis personne.</p> +<p>Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,</p> +<p>Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;</p> +<p>Par leur seule beauté ma plume est estimée;</p> +<p>Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,</p> +<p>Et pense toutefois n'avoir point de rival</p> +<p>A qui je fasse tort en le traitant d'égal<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> J'insiste sur le style; le fond du <i>Cid</i> est tout +pris à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux +<i>Cids,</i> remarquait, comme différence, l'abrégé fréquent, rapide, que Corneille avait fait +des scènes plus développées de l'original: «Chez Corneille, ajoutait-il, +on dirait que tous les personnages <i>travaillent à l'heure</i>, tant ils sont +pressés de faire le plus de choses dans le moins de temps!» Corneille +sentait son public français.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous.</p> +<p>Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?</p> + </div> </div> + +<p>Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.</blockquote> + + +<p>L'éclatant succès du <i>Cid</i> et l'orgueil bien légitime qu'en +ressentit et qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui +tous ses rivaux de la veille et tous les auteurs de tragédies, +depuis Claveret jusqu'à Richelieu. Nous n'insisterons pas ici +sur les détails de cette querelle, qui est un des endroits les +mieux éclaircis de notre histoire littéraire. L'effet que produisit +sur le poëte ce déchaînement de la critique fut tel +qu'on peut le conclure d'après le caractère de son talent et +de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur, +instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque +dénué des qualités moyennes qui accompagnent et secondent +si efficacement dans le poëte le don supérieur et divin. Il +n'était ni adroit, ni habile aux détails, avait le jugement peu +délicat, le goût peu sûr, le tact assez obtus, et se rendait mal +compte de ses procédés d'artiste; il se piquait pourtant d'y +entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie et +son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens, +qui ne manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire +mille efforts, surtout s'il y était provoqué, pour se guinder +jusqu'à ce génie, pour l'embrasser, le comprendre et le régenter. +Si Corneille était venu plus tôt, avant l'Académie et +Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par exemple, sans +doute il n'eût été exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de méprises; +peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres +énormités que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns +de ses plus mauvais passages; mais du moins ses chutes +alors eussent été uniquement selon la nature et la pente de +son génie; et quand il se serait relevé, quand il aurait entrevu +le beau, le grand, le sublime, et s'y serait précipité comme +en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui le bagage +des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits empêchements +à un plus large et vaste essor. La querelle du <i>Cid</i>, +en l'arrêtant dès son premier pas, en le forçant de revenir +sur lui-même et de confronter son oeuvre avec les règles, lui +dérangea pour l'avenir cette croissance prolongée et pleine de +hasards, cette sorte de végétation sourde et puissante à laquelle +la nature semblait l'avoir destiné. Il s'effaroucha, il +s'indigna d'abord des chicanes de la critique; mais il réfléchit +beaucoup intérieurement aux règles et préceptes qu'on lui +imposait, et il finit par s'y accommoder et par y croire. Les +dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe du <i>Cid</i> le ramenèrent +à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau +qu'en 1639, <i>Horace</i> et <i>Cinna</i> en main. Quitter l'Espagne dès +l'instant qu'il y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette +glorieuse victoire du <i>Cid</i>, et renoncer de gaieté de coeur à tant +de héros magnanimes qui lui tendaient les bras, mais tourner +à côté et s'attaquer à une <i>Rome castillane</i>, sur la foi de +Lucain et de Sénèque, ces Espagnols, bourgeois sous Néron, +c'était pour Corneille ne pas profiter de tous ses avantages et +mal interpréter la voix de son génie au moment où elle venait +de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait +pas moins les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. +Outre les galanteries amoureuses et les beaux sentiments de +rigueur qu'on prêtait à ces vieux républicains, on avait une +occasion, en les produisant sur la scène, d'appliquer les +maximes d'état et tout ce jargon politique et diplomatique +qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naudé, et auquel Richelieu +avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire +à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son +erreur même il sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons +pas dans les divers succès qui marquèrent sa carrière durant +ses quinze plus belles années. <i>Polyeucte, Pompée, le Menteur, +Rodogune, Héraclius, Don Sanche</i> et <i>Nicomède</i> en sont les signes +durables. Il rentra dans l'imitation espagnole par <i>le Menteur</i>, +comédie dont il faut admirer bien moins le comique (Corneille +n'y entendait rien) que l'<i>imbroglio</i>, le mouvement et +la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan par <i>Héraclius</i>, +surtout par <i>Nicomède</i> et <i>Don Sanche</i>, ces deux admirables +créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en +pleine Fronde, et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque +et d'ironie familière, soulevaient mille allusions +malignes ou généreuses, et arrachaient d'universels applaudissements. +Ce fut pourtant peu après ces triomphes, qu'en +1653, affligé du mauvais succès de <i>Pertharite</i>, et touché peut-être +de sentiments et de remords chrétiens, Corneille résolut +de renoncer au théâtre. Il avait quarante-sept ans; il venait +de traduire en vers les premiers chapitres de l'<i>Imitation de +Jésus-Christ</i>, et voulait consacrer désormais son reste de verve +à des sujets pieux.</p> + +<p>Corneille s'était marié dès 1640; et, malgré ses fréquents +voyages à Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. +Son frère Thomas et lui avaient épousé les deux soeurs, et +logeaient dans deux maisons contiguës. Tous deux soignaient +leur mère veuve. Pierre avait six enfants; et comme alors +les pièces de théâtre rapportaient plus aux comédiens qu'aux +auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux pour surveiller +ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa nombreuse +famille. Sa nomination à l'Académie française n'est +que de 1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger +de manière à passer à Paris la plus grande partie de l'année; +mais il ne paraît pas qu'il l'ait fait. Il ne vint s'établir +dans la capitale qu'en 1662, et jusque-là il ne retira guère +les avantages que procure aux académiciens l'assiduité aux +séances. Les moeurs littéraires du temps ne ressemblaient +pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule +d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs. +Corneille, en tête d'<i>Horace</i>, dit qu'<i>il a l'honneur d'être +à Son Éminence</i>; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie +avait <i>l'honneur d'être à M. le Chancelier</i>; c'est ainsi qu'Attale dit +à la reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît +pas: <i>Cet homme est-il à vous?</i> Les gentilshommes alors se vantaient +d'être les <i>domestiques</i> d'un prince ou d'un seigneur. Tout +ceci nous mène à expliquer et à excuser dans notre illustre +poëte ces singulières dédicaces à Richelieu, à Montauron, +à Mazarin, à Fouquet, qui ont si mal à propos scandalisé Voltaire, +et que M. Taschereau a réduites fort judicieusement à +leur véritable valeur. Vers la même époque, en Angleterre, +les auteurs n'étaient pas en condition meilleure et on trouve +là-dessus de curieux détails dans les <i>Vies des poëtes</i> par Johnson +et les Mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance +de Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre +où le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri +plus de compliments que d'écus. Ces moeurs subsistaient encore +du temps de Corneille; et quand même elles auraient +commencé à passer d'usage, sa pauvreté et ses charges de +famille l'eussent empêché de s'en affranchir. Sans doute il en +souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque part +<i>ce je ne sais quoi d'abaissement secret</i>, auquel un noble coeur +a peine à descendre; mais, chez lui, la nécessité était plus +forte que les délicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de +son sublime et de son pathétique, avait peu d'adresse et de +tact. Il portait dans les relations de la vie quelque chose de +gauche et de provincial; son discours de réception à l'Académie, +par exemple, est un chef-d'oeuvre de mauvais goût, de +plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut juger +de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes, +et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua +de mesure et de convenance; il insista lourdement là où +il devait glisser; lui, pareil au fond à ses héros, entier par +l'âme, mais brisé par le sort, il se baissa trop cette fois pour +saluer, et frappa la terre de son noble front. Qu'y faire? Il y +avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du vieil <i>Horace</i>, quelque +partie de la nature débonnaire de <i>Pertharite</i> et de <i>Prusias</i>; +lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans +songer à la plaisanterie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! ne me brouillez pas avec <i>le Cardinal</i>!</p> + </div> </div> + +<p>On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que +de l'en blâmer.</p> + +<p>Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la +scène. Pure illusion! Cette retraite, si elle avait été possible, +aurait sans doute mieux valu pour son repos, et peut-être +aussi pour sa gloire; mais il n'avait pas un de ces tempéraments +poétiques qui s'imposent à volonté une continence de +quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc d'un +encouragement et d'une libéralité de Fouquet, pour le rentraîner +sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en +1674, déclinant de jour en jour au milieu de mécomptes +sans nombre et de cruelles amertumes. Avant de +dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous arrêterons +pour résumer les principaux traits de son génie et de +son oeuvre.</p> + +<p>La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de +fantaisie que se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni +la sévérité exactement régulière à laquelle Racine s'est assujetti. +S'il avait osé, s'il était venu avant d'Aubignac, Mairet, +Chapelain, il se serait, je pense, fort peu soucié de graduer +et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de concentrer ses effets +sur un même point de l'espace et de la durée; il aurait procédé +au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son intrigue, +changeant de lieu selon sa commodité, s'attardant en +chemin, et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle +jusqu'au mariage ou à la mort. Au milieu de cette confusion +se seraient détachées çà et là de belles scènes, d'admirables +groupes; car Corneille entend fort bien le groupe, et, aux +moments essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages. +Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement +par une parole mâle et brève, les contraste par des +reparties tranchées, et présente à l'oeil du spectateur des +masses d'une savante structure. Mais il n'avait pas le génie +assez artiste pour étendre au drame entier cette configuration +concentrique qu'il a réalisée par places; et, d'autre part, sa +fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se créer une +forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non +moins réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous +l'admirons dans quelques pièces de Shakspeare, comme les +Schlegel l'admirent dans Calderon. Ajoutez à ces imperfections +naturelles l'influence d'une poétique superficielle et méticuleuse, +dont Corneille s'inquiétait outre mesure, et vous +aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, d'indécis et d'incomplètement +calculé dans l'ordonnance de ses tragédies. Ses +<i>Discours</i> et ses <i>Examens</i> nous donnent sur ce sujet mille détails, +où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit du +grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de +lieu le tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: <i>Oh! que +vous me gênez!</i> et avec quel soin il cherche à la réconcilier +avec la <i>bienséance</i>. Il n'y parvient pas toujours. <i>Pauline vient +jusque dans une antichambre pour trouver Sévère dont elle devrait +attendre la visite dans son cabinet.</i> Pompée semble s'écarter +un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, +sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui jusqu'au sein +d'une ville où celui-ci est le maître; <i>mais il était impossible +de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée.</i> +Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action se +passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait +Corneille pour éluder la règle: «C'étoit que ces deux lieux +n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun +des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général +où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome; +Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper l'auditeur +qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des +lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse +et critique, dont il y a peu qui soient capables, +la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient +représenter.» Il se félicite presque comme un enfant de +la complexité d'<i>Héraclius</i>, et que <i>ce poëme soit si embarrassé +qu'il demande une merveilleuse attention.</i> Ce qu'il nous fait +surtout remarquer dans <i>Othon</i>, <i>c'est qu'on n'a point encore +vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure +aucun.</i></p> + +<p>Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants, +tout en dehors, hauts de tête et nobles de coeur. Nourris +la plupart dans une discipline austère, ils ont sans cesse à la +bouche des maximes auxquelles ils rangent leur vie; et +comme ils ne s'en écartent jamais, on n'a pas de peine à les +saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est presque le contraire +des personnages de Shakspeare et des caractères humains en +cette vie. La moralité de ses héros est sans tache: comme +pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire +et on les honore; aux endroits pathétiques, ils ont des +accents sublimes qui enlèvent et font pleurer; mais ses rivaux +et ses maris ont quelquefois une teinte de ridicule: ainsi don +Sanche dans <i>le Cid</i>, ainsi Prusias et Pertharite. Ses tyrans et +ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses héros, méchants +d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle action, +il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner +subitement à la vertu: tels Grimoald et Arsinoé. Les hommes +de Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent +sur l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent +à haute voix avec eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a +du Normand. Auguste, Pompée et autres ont dû étudier la +dialectique à Salamanque, et lire Aristote d'après les Arabes. +Ses héroïnes, ses <i>adorables furies</i>, se ressemblent presque +toutes: leur amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort +plus de la tête que du coeur. On sent que Corneille connaissait +peu les femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans +Chimène et dans Pauline cette vertueuse puissance de sacrifice, +que lui-même avait pratiquée en sa jeunesse. Chose singulière! +depuis sa rentrée au théâtre en 1659, et dans les +pièces nombreuses de sa décadence, <i>Attila, Bérénice, Pulchérie, +Suréna</i>, Corneille eut la manie de mêler l'amour à +tout, comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès +de Quinault et de Racine l'entraînassent sur ce terrain, et +qu'il voulût en remontrer à ces <i>doucereux</i>, comme il les appelait. +Il avait fini par se figurer qu'il avait été en son temps +bien autrement galant et amoureux que ces jeunes perruques +blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la tête +comme un vieux berger.</p> + +<p>Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon +gré. Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point +comme sur d'autres une souveraine injustice et une assez +grande ignorance des vraies origines de notre langue. Il reproche +à tout moment à son auteur de n'avoir ni grâce, ni +élégance, ni clarté: il mesure, plume en main, la hauteur des +métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve gigantesques. +Il retourne et déguise en prose ces phrases altières et +sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande +si c'est là écrire et parler <i>français</i>. Il appelle grossièrement +<i>solécisme</i> ce qu'il devrait qualifier d'<i>idiotisme</i>, et qui manque +si complètement à la langue étroite, symétrique, écourtée, et +à <i>la française</i>, du XVIIIe siècle. On se souvient des magnifiques +vers de l'<i>Épître à Ariste</i>, dans lesquels Corneille se glorifie +lui-même après le triomphe du <i>Cid</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.</p> + </div> </div> + +<p>Voltaire a osé dire de cette belle épître: «Elle paraît écrite +entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans +finesse, sans élégance, sans imagination; mais on y voit de +la facilité et de la naïveté.» Prusias, en parlant de son fils +Nicomède que les victoires ont exalté, s'écrie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes</p> +<p>Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes.</p> + </div> </div> + +<p>Voltaire met en note: «<i>Des têtes au-dessus des bras</i>, il n'était +plus permis d'écrire ainsi en 1657.» Il serait certes piquant +de lire quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées +Voltaire. Pour nous, le style de Corneille nous semble avec +ses négligences une des plus grandes manières du siècle qui +eut Molière et Bossuet. La touche du poëte est rude, sévère +et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à un statuaire +qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques portraits, +n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, +pétrissant ainsi son oeuvre, lui donne un suprême caractère +de vie avec mille accidents heurtés qui l'accompagnent et +l'achèvent; mais cela est incorrect, cela n'est pas lisse ni <i>propre</i>, +comme on dit. Il y a peu de peinture et de couleur dans +le style de Corneille; il est chaud plutôt qu'éclatant; il tourne +volontiers à l'abstrait, et l'imagination y cède à la pensée et +au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes d'état, +aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles +de Démosthène, de Pascal et de César.</p> + +<p>En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes +parties et ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres, +nus, rugueux, tristes et monotones par le tronc, et garnis de +rameaux et de sombre verdure seulement à leur sommet. Ils +sont forts, puissants, gigantesques, peu touffus; une sève +abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni ombrage, +ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dépouillent tôt, et vivent +longtemps à demi dépouillés. Même après que leur front +chauve a livré ses feuilles au vent d'automne, leur nature +vivace jette encore par endroits des rameaux perdus et de +vertes poussées. Quand ils vont mourir, ils ressemblent par +leurs craquements et leurs gémissements à ce tronc chargé +d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée.</p> + +<p>Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses +ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à +pièce et dont le coeur est long à mourir. Il avait mis toute sa +vie et toute son âme au théâtre. Hors de là il valait peu: +brusque, lourd, taciturne et mélancolique, son grand front +ridé ne s'illuminait, son oeil terne et voilé n'étincelait, sa voix +sèche et sans grâce ne prenait de l'accent, que lorsqu'il parlait +du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas causer, +tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de +La Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sévigné que +pour leur lire ses pièces. Il devint de plus en plus chagrin et +morose avec les ans. Les succès de ses jeunes rivaux l'importunaient; +il s'en montrait affligé et noblement jaloux, comme +un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand Racine eut parodié +par la bouche de l'<i>Intimé</i> ce vers du <i>Cid</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,</p> + </div> </div> + +<p>Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement: +«Ne tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner +en ridicule les vers des gens?» Une fois il s'adresse à +Louis XIV qui a fait représenter à Versailles <i>Sertorius, Oedipe</i> +et <i>Rodogune</i>; il implore la même faveur pour <i>Othon, Pulchérie, +Suréna</i>, et croit qu'un seul regard du maître les tirerait +du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé de démence +et lisant <i>Oedipe</i> pour réponse; puis il ajoute:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres</p> +<p>Font encor quelque peine aux modernes illustres,</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,</p> +<p>Je n'aurai pas longtemps à les importuner.</p> +<p>Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre:</p> +<p>C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;</p> +<p>Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir,</p> +<p>Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.</p> + </div> </div> + +<p>Une autre fois, il disait à Chevreau: «J'ai pris congé du +théâtre, et ma poésie s'en est allée avec mes dents.» Corneille +avait perdu deux de ses enfants, deux fils, et sa pauvreté +avait peine à produire les autres. Un retard dans le +payement de sa pension le laissa presque en détresse à son lit +de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand +vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre +1684, rue d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday +était arrière-petite-fille d'une des filles de Pierre Corneille<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> D'autres font d'elle seulement une arrière-petite-nièce du grand +tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur cette généalogie. +J'ai suivi M. Taschereau.—Voir, comme développement +particulier sur Corneille et sur <i>Polyeucte</i>, mon <i>Port-Royal</i>, +tome I, liv. I, chap. VI.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>LA FONTAINE</h3> + +<p>Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener +l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs +pacifiques de littérature et de poésie, nous ne nous sommes +nullement imposé la loi, comme certaines gens peu charitables +ou mal instruits voudraient le faire croire, de mettre en +avant à toute force des idées soi-disant nouvelles, de contrarier +sans relâche les opinions reçues, de réformer, de casser les +jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des réputations +et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convînt +jamais à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? +Le nôtre est plus simple: nous avons quelques principes +d'art et de critique littéraire, que nous essayons d'appliquer, +sans violence toutefois et à l'amiable, aux auteurs +illustres des deux siècles précédents. D'ailleurs, l'impression +qu'une dernière et plus fraîche lecture a laissée en nous, impression +pure, franche, aussi prompte et naïve que possible, +voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre +causerie; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste, +à l'estime pour Boileau, à l'admiration pour madame +de Sévigné, Mathurin Régnier et d'autres encore; aujourd'hui, +c'est le tour de La Fontaine<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>. En revenant sur lui après +tant de panégyristes et de biographes, après les travaux de +M. Walckenaer en particulier, nous nous condamnons à n'en +rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire au plus +que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment +parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages +d'une critique désarmée et pleine d'amour. Mais ces +redites pourtant, dût la forme seule les rajeunir, ne nous ont +pas semblé inutiles, ne serait-ce que pour montrer que nous +aussi, le dernier venu et le plus obscur, nous savons au +besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos devanciers +dans la carrière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Dans l'ordre premier où parurent successivement plusieurs de +ces articles en 1829, ceux de <i>J.-B. Rousseau</i> et de <i>Régnier</i> avaient précédé en date celui de <i>La Fontaine</i>. Quant à l'article sur <i>madame de +Sévigné</i>, il appartient de droit à celui de nos volumes qui, dans la +présente collection, est particulièrement consacré aux femmes; il en +fait le début.</blockquote> + +<p>Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loué La Fontaine avec +une ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de +son siècle, qui était bien moins connu d'eux que de nous. +Le XVIIIe siècle, en effet, n'a su naturellement de l'époque de +Louis XIV que la partie qui s'est continuée et qui a prévalu +sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné tout un autre côté, +par lequel le dernier règne regardait les précédents, côté qui +certes n'est pas le moins original, et que Saint-Simon nous +dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui jusqu'ici +ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige +glorieux et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils +bien plutôt restituer à cette mémorable époque un caractère +de grandeur et de puissance qu'on ne soupçonnait pas, +et devoir la réhabiliter hautement dans l'opinion, par les endroits +mêmes qui détruisent les préjugés d'une admiration +superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos jugements +sur le siècle de Louis XIV, comme il en a été de nos +diverses façons de voir touchant les choses de la Grèce et du +moyen âge. D'abord, par exemple, on étudiait peu ou du +moins on entendait mal le théâtre grec; on l'admirait pour +des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand, y jetant un coup +d'oeil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on estimait +indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la +légère: témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant +mieux, comme a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer +précisément pour n'avoir pas ces qualités de fausse noblesse +et de continuelle dignité qu'on avait cru y voir d'abord, et que +plus tard on avait été désappointé de n'y pas trouver. C'est +aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le moyen âge, la +chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et d'<i>opéra</i> +rêvé par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, ont succédé +des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le +premier arrangement romanesque; puis ces études, de plus +en plus fortes et intelligentes, ont rencontré au fond un âge +non plus d'or, mais de fer, et pourtant merveilleux encore: +de simples prêtres et des moines plus hauts et plus puissants +que les rois, des barons gigantesques dont les grands ossements +et les armures énormes nous effraient; un art de granit et de +pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi +la monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente +et fastueuse régularité qu'y afficha le monarque et que célébra +Voltaire, puis trahie dans son infirmité réelle par les Mémoires +de Dangeau, de la princesse Palatine, et rapetissée à dessein +par Lemontey, nous reparaît chez Saint-Simon vaste, encombrée +et flottante, dans une confusion qui n'est pas sans grandeur +et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus +inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude +conserve de formes et de mouvements, même après que +l'esprit et le sens des choses ont disparu; déjà sujette au bon +plaisir despotique, mais mal disciplinée encore à l'étiquette +suprême qui finira par triompher. Or, ceci bien posé, il est +aisé de rétablir en leur vraie place et de voir en leur vrai +jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite +ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme +du maître. Sans cette connaissance générale, on court +risque de les considérer trop à part, et comme des êtres +étranges et accidentels. C'est ce que les critiques du dernier +siècle n'ont pas évité en parlant de La Fontaine: ils l'ont +trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils lui ont supposé +une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était besoin, +eu égard à ses oeuvres, et l'ont imaginé <i>bonhomme</i> et <i>fablier</i> +outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer +Racine et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière +et apparente de l'époque, et en sont la plus pure expression +Littéraire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne, +pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait +D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort légers.</blockquote> + +<p>Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général +de leur siècle, n'en conservent pas moins une individualité +profonde et indélébile: Molière en est le plus éclatant +exemple. Il en est d'autres qui, sans aller dans le sens de ce +mouvement général, et en montrant par conséquent une certaine +originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils ne paraissent, +bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre +dans la manière qui les distingue de leurs contemporains une +grande part d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant +contraste qu'ils nous offrent avec ce qui les entoure, il +faut savoir reconnaître et rabattre ce qui revient de droit à +leurs devanciers. C'est parmi les hommes de cet ordre que +nous rangeons La Fontaine: nous l'avons déjà dit ailleurs<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, +il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des poëtes +du XVIe siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Voir à la fin de ce volume un article du <i>Globe</i>, +15 septembre 1827, on cette idée sur La Fontaine est développée. J'en ai +aussi parlé en ce sens dans le <i>Tableau de la Poésie française au +XVIe siècle</i>.</blockquote> + +<p>Né, en 1621, à Château-Thierry en Champagne, il reçut une +éducation fort négligée, et donna de bonne heure des preuves +de son extrême facilité à se laisser aller dans la vie et à obéir +aux impressions du moment. Un chanoine de Soissons lui +ayant prêté un jour quelques livres de piété, le jeune La Fontaine +se crut du penchant pour l'état ecclésiastique, et entra +au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le +mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. +Mais La Fontaine, avec son caractère naturel d'oubliance +et de paresse, s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il +n'avait eu ni charge ni femme. Il n'était pourtant pas encore +poète, ou du moins il ignorait qu'il le fût. Le hasard le mit +sur la voie. Un officier qui se trouvait en quartier d'hiver +à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de Malherbe +dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que direz-vous, races futures, etc.,</p> + </div> </div> + +<p>et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer +des odes: il en fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais +un de ses parents, nommé Pintrel, et son camarade de collége, +Maucroix, le détournèrent de ce genre et l'engagèrent à étudier +les anciens. C'est aussi vers ce temps qu'il dut se mettre +à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poëtes du XVIe siècle, +véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette époque. +Il publia, en 1654, une traduction en vers de <i>l'Eunuque</i> de +Térence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et +substitut de Fouquet, emmena le poëte à Paris pour le présenter +au surintendant.</p> + +<p>Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de La +Fontaine. Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une +pension de mille francs, à condition qu'il en acquitterait +chaque quartier par une pièce de vers, ballade ou madrigal, +dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec <i>le Songe de Vaux</i>, +sont les premières productions originales que nous ayons de +La Fontaine: elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à +celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de +Sarasin et de Voiture, et le <i>je ne sais quoi</i> de mollesse et de +rêverie voluptueuse qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur, +y perce bien déjà, mais y est encore trop chargé de +fadeurs et de bel esprit. Le poëte de Fouquet fut accueilli, +dès son début, comme un des ornements les plus délicats de +cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. Il +était fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et +particulièrement dans un monde privé; sa conversation, abandonnée +et naïve, s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, +et ses distractions savaient fort bien s'arrêter à temps pour +n'être qu'un charme de plus: il était certainement moins +<i>bonhomme</i> en société que le grand Corneille. Les femmes, le +rien-faire et le sommeil se partageaient tour à tour ses hommages +et ses voeux. Il en convenait agréablement; il s'en vantait +même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses +goûts avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant +seulement sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec +lui: il y portait un tour affectueux et de bon ton familier; il +s'y livrait en homme qui oublie tout le reste, et en prenait au +sérieux ou en déroulait avec badinage les moindres caprices. +Son goût déclaré pour le beau sexe ne rendait son commerce +dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient bien. La +Fontaine, en effet, comme Regnier son prédécesseur, aimait +avant tout <i>les amours faciles et de peu de défense</i>. Tandis qu'il +adressait à genoux, aux <i>Iris</i>, aux <i>Climènes</i> et aux déesses, de +respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il +avait cru lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des +plaisirs moins mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre +en patience. Parmi ses bonnes fortunes à son arrivée dans la +capitale, on cite la célèbre Claudine, troisième femme de +Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; Colletet épousait +toujours ses servantes. Notre poëte visitait souvent le bon +vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et +courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs +du XVIe siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus +d'utiles conseils et lui révéler des richesses dont il profita. +Pendant les six premières années de son séjour à Paris, et +jusqu'à la chute de Fouquet, La Fontaine produisit peu; il +s'abandonna tout entier au bonheur de cette vie d'enchantement +et de fête, aux délices d'une société choisie qui goûtait +son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles; +mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur +ces entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, +ayant demandé au poëte des contes en vers, il s'empressa de +la satisfaire, et le premier recueil des Contes parut en 1664: +La Fontaine avait quarante-trois ans. On a cherché à expliquer +un début si tardif dans un génie si facile, et certains +critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des +études <i>secrètes</i>, à une éducation laborieuse et prolongée. En +vérité, bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de +cultiver à ses moments de loisir son talent, depuis le jour où +l'ode de Malherbe le lui révéla, j'aime beaucoup mieux croire +à sa paresse, à son sommeil, à ses distractions, à tout ce qu'on +voudra de naïf et d'oublieux en lui, qu'admettre cet ennuyeux +noviciat auquel il se serait condamné. Génie instinctif, insouciant, +volage et toujours livré au courant des circonstances, +on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour le connaître +et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine +de Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire; +un officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poëte; +Pintrel et Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui +rêve Quintilien et raffole de Platon en attendant Baruch. +Fouquet lui commande dizains et ballades, il en fait; madame +de Bouillon, des contes, et il est conteur; un autre jour +ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme +du <i>Quinquina</i> pour madame de Bouillon encore, un opéra de +<i>Daphné</i> pour Lulli, <i>la Captivité de saint Malc</i> à la requête +de MM. de Port-Royal; ou bien ce seront des lettres, de longues +lettres négligées et fleuries, mêlées de vers et de prose, +à sa femme, à M. de Maucroix, à Saint-Évremond, aux Conti, +aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en demanderont. La +Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa +fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'à +l'âge de quarante ans il en parut moins prodigue que plus +tard, c'est que les occasions lui manquaient en province, et +que sa paresse avait besoin d'être surmontée par une douce +violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut rencontré le genre qui +lui convenait le mieux, celui du <i>conte</i> et de la <i>fable</i>, il était +tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte d'effusion, et qu'il +y revînt de lui-même à plusieurs reprises, par penchant +comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait +un peu sur lui-même; il se piquait de beaucoup de correction +et de labeur, et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix, +et que Boileau et Racine lui achevèrent, s'accordait +assez mal avec la tournure de ses oeuvres. Mais cette légère +inconséquence, qui lui est commune avec d'autres grands +esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez lui, et +elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur +la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre +poëte de nos jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine +pour sa bonhomie aiguisée de malice, et qui a, comme lui, la +gloire d'être créateur inimitable dans un genre qu'on croyait +usé, le même poëte populaire qui, dans ce moment d'émotion +politique, est rendu, après une trop longue captivité, a +ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que +vers quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles +chansons. Mais, pour lui, les causes du retard nous semblent +différentes, et les jours du silence ont été tout autrement employés. +Jeté jeune et sans éducation régulière au milieu +d'une littérature compassée et d'une poésie sans âme, il a dû +hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager maintes +fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, +et, en un mot, brûler bien des vers avant d'entrer en plein +dans le genre unique que les circonstances ouvrirent à son +coeur de citoyen. Béranger, comme tous les grands poëtes de +ce temps, même les plus instinctifs, a su parfaitement ce qu'il +faisait et pourquoi il le faisait: un art délicat et savant se +cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous ses inspirations +les plus ferventes; honneur en soit à lui! mais cela +n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine.</p> + +<p>Ce qu'est La Fontaine dans le <i>conte</i>, tout le monde le sait; +ce qu'il est dans la <i>fable</i>, on le sait aussi, on le sent; mais il +est moins aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y +sont trompés; ils ont mis en action, selon le précepte, des +animaux, des arbres, des hommes, ont caché un sens fin, une +morale saine sous ces petits drames, et se sont étonnés ensuite +d'être jugés si inférieurs à leur illustre devancier: c'est +que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte les +premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se +tient davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à +fait à l'aise dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement +à son esprit que l'élégie ou le conte. Lorsque le second +recueil parut, contenant cinq livres, depuis le sixième jusqu'au +onzième inclusivement, les contemporains se récrièrent +comme ils font toujours, et le mirent fort au-dessous du premier. +C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au complet +la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini évidemment +par y voir surtout un cadre commode à pensées, à +sentiments, à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y +est plus toujours l'essentiel comme auparavant; la moralité +de quatrain y vient au bout par un reste d'habitude; mais la +fable, plus libre en son cours, tourne et dérive, tantôt à l'élégie +et à l'idylle, tantôt à l'épître et au conte: c'est une +anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la poésie, +un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de +plainte rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poëte personnel +et rêveur avant André Chénier. Il se met volontiers +dans ses vers, et nous entretient de lui, de son âme, de ses +caprices et de ses faiblesses. Son accent respire d'ordinaire la +malice, la gaieté, et le conteur grivois nous rit du coin de +l'oeil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il a des tons qui +viennent du coeur et une tendresse mélancolique qui le rapproche +des poëtes de notre âge. Ceux du XVIe siècle avaient +bien eu déjà quelque avant-goût de rêverie; mais elle manquait +chez eux d'inspiration individuelle, et ressemblait trop +à un lieu-commun uniforme, d'après Pétrarque et Bembe. +La Fontaine lui rendit un caractère primitif d'expression vive +et discrète; il la débarrassa de tout ce qu'elle pouvait avoir +contracté de banal ou de sensuel; Platon, par ce côté, lui fut +bon à quelque chose comme il l'avait été à Pétrarque; et +quand le poëte s'écrie dans une de ses fables délicieuses:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?</p> +<p>Ai-je passé le temps d'aimer?</p> + </div> </div> + +<p>ce mot <i>charme</i>, ainsi employé en un sens indéfini et tout +métaphysique, marque en poésie française un progrès nouveau +qu'ont relevé et poursuivi plus tard André Chénier et ses +successeurs. Ami de la retraite, de la solitude, et peintre des +champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers du XVIe siècle +l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs fidèles +qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces plaines +immenses de blés où se promène de grand matin le maître, +et où l'allouette cache son nid; ces bruyères et ces buissons +où fourmille tout un petit monde; ces jolies garennes, dont +les hôtes étourdis font la cour à l'aurore dans la rosée et parfument +de thym leur banquet, c'est la Beauce, la Sologne, la +Champagne, la Picardie; j'en reconnais les fermes avec leurs +mares, avec les basses-cours et les colombiers; La Fontaine +avait bien observé ces pays, sinon en maître des eaux-et-forêts, +du moins en poëte; il y était né, il y avait vécu longtemps, +et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il retournait +chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter +son bien et le vendre en détail; car <i>Jean</i>, comme on sait, +<i>mangeait le fonds avec le revenu.</i></p> + +<p>Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la +mort soudaine de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme +qu'il remplissait auprès d'elle, madame de La Sablière +le recueillit dans sa maison et l'y soigna pendant plus de vingt +ans. Abandonné dans ses moeurs, perdu de fortune, n'ayant +plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son talent une +inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les +auspices d'une femme aimable, au sein d'une société spirituelle +et de bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance. +Il sentit vivement le prix de ce bienfait; et cette inviolable +amitié, familière à la fois et respectueuse, que la mort seule +put rompre, est un des sentiments naturels qu'il réussit le +mieux à exprimer. Aux pieds de madame de La Sablière et +des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les respectant, +sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté +et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins +en moins scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir. +Sa vie, ainsi ordonnée dans son désordre, devint double, +et il en fit deux parts: l'une, élégante, animée, spirituelle, +au grand jour, bercée entre les jeux de la poésie, et les illusions +du coeur; l'autre, obscure et honteuse, il faut le dire, +et livrée à ces égarements prolongés des sens que la jeunesse +embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice au +front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait +La Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions +humaines et de faiblesses selon le monde; mais lorsque +l'infidélité du marquis de La Fare lui eut laissé le coeur libre +et vide, elle sentit que nul autre que Dieu ne pouvait désormais +le remplir, et elle consacra ses dernières années aux +pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette conversion, +aussi sincère qu'éclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine +en fut touché comme d'un exemple à suivre; sa fragilité +et d'autres liaisons qu'il contracta vers cette époque le +détournèrent, et ce ne fut que dix ans après, quand la mort +de madame de La Sablière lui eut donné un second et solennel +avertissement, que cette bonne pensée germa en lui pour n'en +plus sortir. Mais, dès 1684, nous avons de lui un admirable +<i>Discours en vers</i>, qu'il lut le jour de sa réception à l'Académie +française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui +expose avec candeur l'état de son âme:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,</p> +<p>J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens:</p> +<p>Les pensers amusants, les vagues entretiens,</p> +<p>Vains enfants du loisir, délices chimériques,</p> +<p>Les romans et le jeu, peste des républiques,</p> +<p>Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,</p> +<p>Ridicule fureur qui se moque des lois,</p> +<p>Cent autres passions des sages condamnées,</p> +<p>Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.</p> +<p>L'usage des vrais biens réparerait ces maux;</p> +<p>Je le sais, et je cours encore à des biens faux.</p> +<p>. . . . . . . . . . . .</p> +<p>Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent;</p> +<p>Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:</p> +<p>Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard;</p> +<p>Car qui sait les moments prescrits à son départ?</p> +<p>Quels qu'ils soient, ils sont courts...</p> + </div> </div> + +<p>C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction +religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste +de coup d'oeil amoureux vers ces <i>chimériques délices</i> dont on +est mal détaché. Et puis une simplicité d'exagération s'y +mêle: les romans et le jeu qui ont égaré le pécheur sont la +<i>peste des républiques, une fureur qui se moque des lois.</i> Et plus +loin:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que me servent ces vers avec soin composés?</p> +<p>N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?</p> +<p>C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,</p> +<p>Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre;</p> +<p>Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans:</p> +<p>Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.</p> +<p>Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;</p> +<p>Votre réponse est prête, il me semble l'entendre:</p> +<p>C'est jouir des vrais biens avec tranquillité,</p> +<p>Faire usage du temps et de l'oisiveté,</p> +<p>S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême,</p> +<p>Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même,</p> +<p>Bannir le fol amour et les voeux impuissants,</p> +<p>Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.</p> + </div> </div> + +<p>Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la +vertu trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où <i>les +Phyllis</i> se placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître +un sourire dans une larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu +<i>le Dieu des bonnes gens</i>? il lui en aurait moins coûté pour se +convertir.</p> + +<p>Au premier abord, et à ne juger que par les oeuvres, l'art +et le travail paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, +et si l'attention de la critique n'avait été éveillée sur ce point +par quelques mots de ses préfaces et par quelques témoignages +contemporains, on n'eût jamais songé probablement à +en faire l'objet d'une question. Mais le poëte <i>confesse</i>, en tête +de <i>Psyché</i>, que <i>la prose lui coûte autant que les vers</i>. Dans une +de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se plaint de +<i>fabriquer à force de temps</i> des vers moins sensés que la prose +du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures +et de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés +plusieurs fois, et souvent avec des corrections heureuses. +Par exemple, on a retrouvé, tout entière de sa main, une +première ébauche de la fable intitulée <i>le Renard, les Mouches +et le Hérisson</i>; et, en la comparant à celle qu'il a fait imprimer, +on voit que les deux versions n'ont de commun que +deux vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il +apporte aux errata: «Il s'est glissé, dit-il en tête de son second +recueil, quelques fautes dans l'impression. J'en ai fait +faire un errata; mais ce sont de légers remèdes pour un +défaut considérable. Si on veut avoir quelque plaisir de la +lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger +ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles +sont marquées par chaque errata, aussi bien pour les deux +premières parties que pour les dernières.» Que conclure +de toutes ces preuves? Que La Fontaine était de l'école de +Boileau et de Racine en poésie; qu'il suivait les mêmes procédés +de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement +ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait +en face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne +le croirais pas. Mais il avait, comme tout poëte, ses secrets, +ses finesses, sa correction relative; il s'en souciait peu ou point +dans ses lettres en vers; peu encore, mais davantage, dans +ses contes; il y visait tout à fait dans ses fables. Sa paresse +lui grossissait la peine, et il aimait à s'en plaindre par manie. +La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les modernes Italiens +et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en traduction: +il s'en glorifie à tout propos:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;</p> +<p>Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse;</p> +<p>Je le dis aux rochers, etc...</p> +<p>Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse;</p> +<p>Plein de Machiavel, entêté de Bocace,</p> +<p>J'en parle si souvent qu'on en est étourdi;</p> +<p>J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.</p> + </div> </div> + +<p>Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop +singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes. +Il a écrit dans sa Vie d'Ésope: «Comme Planudes +vivoit dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à +Ésope ne devoit pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savoit +par tradition ce qu'il a laissé.» En écrivant ceci, il oubliait +que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le Phrygien et +celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec +ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis-le-Grand. +Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre +les modernes, et à l'honneur de Quintilien en particulier, il +en revient à Platon, son thème favori, et déclare qu'on ne +pourrait trouver entre les sages modernes un seul approchant +de ce grand philosophe, tandis que</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.</p> + </div> </div> + +<p>Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on +n'imaginerait jamais:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... l'ode, qui baisse un peu,</p> +<p>Veut de la patience, et nos gens ont du feu.</p> + </div> </div> + +<p>D'ailleurs, en cette remarquable épître, il proteste contre +l'imitation servile des anciens, et cherche à exposer de +quelle nature est la sienne. Nous conseillons aux curieux de +comparer ce passage avec la fin de la deuxième épître d'André +Chénier; l'idée au fond est la même, mais on verra, en +comparant l'une et l'autre expression, toute la différence profonde +qui sépare un poëte artiste comme Chénier, d'avec un +poëte d'instinct comme La Fontaine.</p> + +<p>Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poëtes, excepté +Molière et peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de +Ronsard, de Régnier, de Malherbe, de Boileau, de Racine et +d'André Chénier, l'est aussi de La Fontaine: lorsqu'on a parcouru +ses divers mérites, il faut ajouter que c'est encore par +le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière au contraire, chez +Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention sans +doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit +le fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle +est trop connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye +d'y revenir. Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre +une proportion assez grande de fadeurs galantes et de faux +goût pastoral, que nous blâmerions dans Saint-Évremond et +Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en effet ces fadeurs +et ce faux goût n'en sont plus, du moment qu'ils ont +passé sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis +de tout le charme d'alentour. La Fontaine manque un +peu de souffle et de suite dans ses compositions; il a, chemin +faisant, des distractions fréquentes qui font fuir son style et +dévier sa pensée; ses vers délicieux, en découlant comme un +ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se tiennent +plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de +cette manière comme de toutes celles des hommes de génie: +ce qui autre part serait indifférent ou mauvais, y devient un +trait de caractère ou une grâce piquante.</p> + +<p>La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine +n'eut pas le courage d'imiter, avait laissé notre poëte +assez désoeuvré et solitaire. Il continuait de loger chez cette +dame; mais elle ne réunissait plus la même compagnie +qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour visiter +des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se +livra, pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et +de MM. de Vendôme dont on sait les moeurs, et que, sans +rien perdre au fond du côté de l'esprit, il exposa aux regards +de tous une vieillesse cynique et dissolue, mal déguisée sous +les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et ses vrais amis +s'affligeaient de ces déréglements sans excuse; l'austère Boileau +avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à +l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, +reçut de la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait: +«J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre; +on n'en jouit guère à Paris; sa tête est bien affoiblie. C'est +le destin des poëtes: le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je +doute qu'il y ait du philtre amoureux pour La Fontaine, il +n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la +dépense.» La tête de La Fontaine ne baissait pas comme +le croyait Ninon; mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et +des sales amours n'est que trop vrai: il touchait souvent de +l'abbé de Chaulieu des gratifications dont il faisait un singulier +et triste usage. Par bonheur, une jeune femme riche et +belle, madame d'Hervart, s'attacha au poëte, lui offrit l'attrait +de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de +prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame, +elle recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au +dernier moment. C'est chez elle que l'auteur de <i>Joconde</i>, +touché enfin de repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta +plus. Les détails de cette pénitence sont touchants; La Fontaine +la consacra publiquement par une traduction du <i>Dies +irae</i>, qu'il lut à l'Académie, et il avait formé le dessein de +paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le +refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter +que cette tâche, tant de fois essayée par des poëtes repentants, +eût été possible à La Fontaine ou même à tout autre +d'alors. A cette époque de croyances régnantes et traditionnelles, +c'étaient les sens d'ordinaire, et non la raison, qui +égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on n'avait +point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété +sèche; on ne s'était pas attardé longuement dans les régions +du doute; on ne s'était pas senti maintes fois défaillir +à la poursuite de la vérité. Les sens charmaient l'âme pour +eux-mêmes, et non comme une distraction étourdissante +et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on +avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la +vérité suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal, +un oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on +n'était pas, comme de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au +sein d'une foi vaguement renaissante, par des doutes effrayants, +d'éternelles obscurités et un abîme sans cesse ouvert:—je +me trompe; il y eut un homme alors qui éprouva +tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'était +Pascal.</p> + +<p>Septembre 1829.</p> + +<br> + +<p>J'écrivais ceci la même année, la même saison où je composais le +recueil de Poésies, <i>les Consolations</i>, c'est-à-dire dans une veine prononcée +de sensibilité religieuse. Depuis j'ai encore écrit sur La Fontaine +quelques pages qui se trouvent au tome VII des <i>Causeries du +Lundi</i>, et j'ai essayé d'y répondre aux dédains que M. de Lamartine +avait prodigués à ce charmant poëte. Au reste, si La Fontaine, dans ces +dernières années, a été bien légèrement traité par un grand poëte qui +s'est lui-même jugé par là, il a été étudié, approfondi par de savants +critiques, et si approfondi même qu'il est sorti d'entre leurs mains +comme transformé. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui à ce +jugement de La Bruyère dans son Discours de réception à l'Académie: +«Un autre, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, +le tour et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade +aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits +sujets jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'écrire, +toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au +delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.»—Voir +aussi le joli thème latin de Fénelon à l'usage du duc de Bourgogne sur +la mort de La Fontaine, <i>in Fontani mortem</i>. Tout y est indiqué, même +le <i>molle atque facetum</i>, qui n'est autre que notre chère rêverie.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>RACINE</h3> + + +<br><br> +<h3>I</h3> + + +<p>Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment +des genres, et sans faire acception de leur nature lyrique, +épique ou dramatique, peuvent se rapporter à deux familles +glorieuses qui, depuis bien des siècles, s'entremêlent et se +détrônent tour à tour, se disputent la prééminence en renommée, +et entre lesquelles, selon les temps, l'admiration +des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes primitifs, +fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils +de leurs oeuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, +sont quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, +toujours opposés aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement +éducables et perfectibles, des époques moyennes. +Horace, Virgile, le Tasse, sont les chefs les plus brillants de +cette famille secondaire, réputée, et avec raison, inférieure à +son aînée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, plus +accessible et plus chérie. Parmi nous, Corneille et Molière +s'en détachent par plus d'un côté; Boileau et Racine y appartiennent +tout à fait et la décorent, surtout Racine, le plus +merveilleux, le plus accompli en ce genre, le plus vénéré de +nos poëtes. C'est le propre des écrivains de cet ordre d'avoir +pour eux la presque unanimité des suffrages, tandis que leurs +illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux en mérite, les dominent +même en gloire, sont à chaque siècle remis en question +par une certaine classe de critiques. Cette différence de +renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents. +Les uns véritablement prédestinés et divins, naissent avec +leur lot, ne s'occupent guère à le grossir grain à grain en +cette vie, mais le dispensent avec profusion et comme à +pleines mains en leurs oeuvres; car leur trésor est inépuisable +au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter ni se rendre compte +de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à chaque +heure de veille sur eux-mêmes; ils ne retournent pas la tête +en arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont +parcourue et calculer celle qui leur reste; mais ils marchent +à grandes journées sans se lasser ni se contenter jamais. Des +changement secrets s'accomplissent en eux, au sein de leur +génie, et quelquefois le transforment; ils subissent ces changements +comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider artificiellement, +pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses +cheveux blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou +l'arbre les changements de couleur de ses feuilles aux diverses +saisons; et, procédant ainsi d'après de grandes lois intérieures +et une puissante donnée originelle, ils arrivent à laisser +trace de leur force en des oeuvres sublimes, monumentales, +d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente +comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupées d'accidents, +hérissées de cimes, creusées de profondeurs: voilà pour les +uns. Les autres ont besoin de naître en des circonstances +propices, d'être cultivés par l'éducation et de mûrir au soleil; +ils se développent lentement, sciemment, se fécondent par +l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art. Ils montent par +degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas au but +du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie +comme un palais auquel on ajouterait chaque année une +assise; ils ont de longues heures de réflexion et de silence +durant lesquelles ils s'arrêtent pour réviser leur plan et délibérer: +aussi l'édifice, si jamais il se termine, est-il d'une +conception savante, noble, lucide, admirable, d'une harmonie +qui d'abord saisit l'oeil, et d'une exécution achevée. Pour le +comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans peine et +monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées par +laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque +très-fine et très-juste du Père Tournemire, on n'admire +jamais dans un auteur que les qualités dont on a le germe et +la racine en soi. D'où il suit que, dans les ouvrages des esprits +supérieurs, il est un degré relatif où chaque esprit inférieur +s'élève, mais qu'il ne franchit pas, et d'où il juge l'ensemble +comme il peut. C'est presque comme pour les familles de +plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent jamais +une certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles +d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixé à une certaine limite. +Que si maintenant, à la hauteur relative où telle famille +d'esprits peut s'élever dans l'intelligence d'un poëme, il ne se +rencontre pas une qualité correspondante qui soit comme une +pierre où mettre le pied, comme une plate-forme d'où l'on +contemple tout le paysage, s'il y a là un roc à pic, un torrent, +un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits qui n'auront +trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la +colombe de l'arche, sans même rapporter le rameau d'olivier.—Je +suis à Versailles, du côté du jardin, et je monte le grand +escalier; l'haleine me manque au milieu et je m'arrête; mais +du moins je vois de là en face de moi la ligne du château, ses +ailes, et j'en apprécie déjà la régularité, tandis que si je gravis +sur les bords du Rhin quelque sentier tournant qui grimpe à +un donjon gothique, et que je m'arrête d'épuisement à mi-côte, +il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, un +arbre, un buisson, me dérobe la vue tout entière<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. C'est là +l'image vraie des deux poésies. La poésie racinienne est +construite de telle sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des +degrés et des points d'appui avec perspective pour les infirmes: +l'oeuvre de Shakspeare a l'accès plus rude, et l'oeil ne l'embrasse +pas de tout point; nous savons de fort honnêtes gens +qui ont sué pour y aborder, et qui, après s'être heurté la vue +sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont revenus en +jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là-haut; mais, à peine +redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait +de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune +aux pauvres gens que ne l'était à Boileau celle de +Montlhéry:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,</p> +<p>Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,</p> +<p>Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,</p> +<p>Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies <i>à pic</i>, ne +prêtent pas pied à divers degrés aux esprits inférieurs, ils en portent +un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences d'élévation +entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous confondus +dans la plaine au même niveau de terre.</blockquote> + +<p>Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry +et l'oeuvre de Shakspeare, et nous essaierons de monter, après +tant d'autres adorateurs, quelques-uns des degrés, glissants +désormais à force d'être usés, qui mènent au temple en marbre +de Racine.</p> + +<p>Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès +l'âge le plus tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des +eaux-et-forêts à Villers-Cotterets, et son père, contrôleur du +grenier à sel de la Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle +de temps l'un de l'autre. Âgé de quatre ans, il fut confié aux +soins de son grand-père maternel, qui le mit très-jeune au +Collége à Beauvais; et après la mort du vieillard, il passa à +Port-Royal-des-Champs, où sa grand'mère et une de ses +tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers +détails intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance +du poëte. L'illustre solitaire Antoine Le Maître l'avait pris en +amitié singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée, +et qu'il lui écrivait dans une des persécutions, combien +il lui recommande d'être docile et de bien soigner, durant +son absence, ses onze volumes de saint Chrysostome. Le <i>petit</i> +<i>Racine</i> en vint rapidement à lire tous les auteurs grecs dans +le texte; il en faisait des extraits, les annotait de sa main, les +apprenait par coeur. C'était tour à tour Plutarque, <i>le Banquet</i> +de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues, +<i>Théagène et Chariclée</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Il décelait déjà sa nature discrète, innocente +et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la +main (et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes +dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent +naissant s'exerçait dès lors à traduire en vers français les +hymnes touchantes du Bréviaire, qu'il a retravaillées depuis; +mais il se complaisait surtout à célébrer Port-Royal, le +paysage, l'étang, les jardins et les prairies. Ces productions +de jeunesse que nous possédons attestent un sentiment vrai +sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et +de la couleur; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques +endroits comme un écho lointain, comme un prélude +confus des choeurs mélodieux d'<i>Esther</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je vois ce cloître vénérable,</p> +<p>Ces beaux lieux du Ciel bien aimés,</p> +<p>Qui de cent temples animés</p> +<p>Cachent la richesse adorable.</p> +<p>C'est dans ce chaste paradis</p> +<p>Que règne, en un trône de lis,</p> +<p> La Virginité sainte;</p> +<p>C'est là que mille anges mortels</p> +<p> D'une éternelle plainte</p> +<p>Gémissent au pied des autels.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sacrés palais de l'innocence,</p> +<p>Astres vivants, choeurs glorieux,</p> +<p>Qui faites voir de nouveaux cieux</p> +<p>Dans ces demeures du silence,</p> +<p>Non, ma plume n'entreprend pas</p> +<p>De tracer ici vos combats,</p> +<p> Vos jeûnes et vos veilles;</p> +<p>Il faut, pour en bien révérer</p> +<p> Les augustes merveilles,</p> +<p>Et les taire et les adorer.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes d'une +traduction de <i>Paul et Virginie</i> en grec moderne (Firmin Didot, 1841), +a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore inaperçues, +du roman de <i>Théagène et Chariclée</i>, dans l'oeuvre de Racine. +Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux,<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,</p> + </div> </div> + +<p>il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage +où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le +bûcher ou <i>foyer</i>, se sent lui-même au coeur un <i>foyer</i> de chagrin plus +cuisant: je traduis à peu près; les curieux peuvent chercher le passage: +Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, +et il n'a eu garde de l'omettre dans <i>Andromaque</i>. Héliodore est le premier +coupable; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime, s'il +était vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à +Racine le germe d'une des plus belles scènes, dans <i>Andromaque</i> également. +M. Ampère, dans un article sur Amyot, avait déjà cru saisir des +analogies de ce genre. Mais je m'en tiens au <i>brûlé de plus de feux</i>: +c'est une fort jolie trouvaille.</blockquote> + +<p>Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire +sa logique au collége d'Harcourt à Paris. Les impressions +pieuses et sévères qu'il avait reçues de ses premiers maîtres +s'affaiblirent par degrés dans le monde nouveau où il se +trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes gens aimables et +dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine qu'il connut +dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de +poésie, de romans et de théâtre. Il faisait des sonnets galants +en se cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient +lettres sur lettres, avec menaces d'anathème. On le +voit, dès 1660, en relation avec les comédiens du Marais au +sujet d'une pièce que nous ne connaissons pas. Son ode aux +<i>Nymphes de la Seine</i> pour le mariage du roi était remise à +Chapelain, qui la recevait <i>avec la plus grande bonté du monde</i>, +et, <i>tout malade qu'il était, la retenait trois jours, y faisant des +remarques par écrit</i>: la plus considérable de ces remarques +portait sur les <i>Tritons</i>, qui n'ont jamais logé dans les fleuves, +mais seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la +protection de Chapelain et une gratification de Colbert. Son +cousin Vitart, intendant du château de Chevreuse, l'y envoya +une fois pour surveiller en sa place les ouvriers maçons, vitriers, +menuisiers. Le poëte est déjà tellement habitué au +tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en +exil; il y date ses lettres de <i>Babylone</i>; il raconte qu'il va au +cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire, +et qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: +«Je lis des vers, je tâche d'en faire; je lis les aventures de +l'Arioste, et je ne suis pas moi-même sans aventures.» +Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses maîtres, le voyant +ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour l'en tirer. +On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le +décida à partir pour Uzès en Languedoc, chez un de ses +oncles maternels, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, +avec espérance d'un bénéfice. Le voilà donc pendant tout +l'hiver de 1661, le printemps et l'été de 1662, à Uzès; tout en +noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour complaire +au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; +fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés +des environs, à cause de son oncle, et consulté par tous les +poëtes et les amoureux de province sur leurs vers, à cause +de sa petite renommée parisienne et de son ode célèbre <i>sur +la Paix</i>; d'ailleurs sortant peu, s'ennuyant beaucoup dans une +ville dont tous les habitants lui semblaient durs et intéressés +comme des <i>baillis</i>; se comparant à Ovide au bord du Pont-Euxin, +et ne craignant rien tant que d'altérer et de corrompre +dans le patois du Midi cet excellent et vrai français, cette +pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon, +Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit +que médiocrement: «Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, +et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, +on le prendroit pour un vrai pays de Cythère;» mais ces +rochers l'importunent; la chaleur l'étouffe, et les cigales lui +gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi violentes et +portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de réflexion +et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même +éprouver le besoin de composer. Ses lettres à l'abbé Le Vasseur +sont froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et +légèrement railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui +s'épanouira dans <i>Bérénice</i> y perce de toutes parts; ce ne sont +que citations italiennes et qu'allusions galantes; pas une crudité +comme il en échappe entre jeunes gens, pas un détail +ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque dans la plus +étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui +d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La +Fontaine ces phrases qui donnent à penser: «Toutes les femmes +y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une façon qui est +la plus naturelle du monde; et pour ce qui est de leur +personne,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Color verus, corpus solidum et succi plenum;</p> + </div> </div> + +<p>mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me +donner garde, je ne veux pas en parler davantage; aussi +bien ce seroit profaner la maison d'un bénéficier comme +celle où je suis, que d'y faire de longs discours sur cette +matière: <i>Domus mea, domus orationis</i>. C'est pourquoi vous +devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. +On m'a dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout-à-fait, il +faut du moins que je sois muet; car, voyez-vous, il faut +être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec +vous et avec les autres loups vos compères.» Mais ses habitudes +naturellement chastes et réservées prévalurent, quand +il ne fut plus entraîné par des compagnons de plaisir; et +quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une +insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que, Dieu merci, +sa liberté était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il +remporterait son coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait +apporté; et là-dessus il raconte un danger récent auquel sa +faiblesse a heureusement échappé. Ce passage est assez peu +connu, et jette assez de jour dans l'âme de Racine, pour devoir +être cité tout au long: «Il y a ici une demoiselle fort bien faite +et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais vue +qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort +belle; son teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux, +grands et d'un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se +découvre assez librement dans ce pays, fort blanc. J'en +avois toujours quelque idée assez tendre et assez approchante +d'une inclination; mais je ne la voyois qu'à l'église: +car, comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et +plus que mon cousin ne me l'avoit recommandé. Enfin +je voulus voir si je n'étois point trompé dans l'idée que +j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort honnête. Je +m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis là m'est +arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein +que de voir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc +indifféremment; mais sitôt que j'ouvris la bouche et que +je l'envisageai, je pensai demeurer interdit. Je trouvai sur +son visage de certaines bigarrures, comme si elle eût relevé +de maladie; et cela me fit bien changer mes idées. Néanmoins +je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort +doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut +que je l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe +pour fort belle dans la ville, et je connois beaucoup de +jeunes gens qui soupirent pour elle du fond de leur coeur. +Elle passe même pour une des plus sages et des plus enjouées. +Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit +du moins à me délivrer de quelque commencement d'inquiétude; +car je m'étudie maintenant à vivre un peu plus +raisonnablement, et à ne me pas laisser emporter à toutes +sortes d'objets. Je commence mon noviciat...» Racine avait +alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et l'enfance de +coeur qui éclatent dans son récit marquent le point de départ +d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude, +jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion +dans <i>Phèdre</i>. Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il +s'ennuya d'attendre un bénéfice qu'on lui promettait toujours; +et, laissant là les chanoines et la province, il revint à Paris, +où son ode de <i>la Renommée aux Muses</i> lui valut une nouvelle +gratification, son entrée à la cour, et d'être connu de Despréaux +et de Molière. <i>La Thébaïde</i> suivit de près. Jusque-là, +Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des +amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et, dès +ce moment, sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts, +dont sa sensibilité irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se +décourager. La tragédie d'<i>Alexandre</i> le brouilla avec Molière +et avec Corneille; avec Molière, parce qu'il lui retira l'ouvrage +pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne; avec Corneille, +parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme, après +avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent +pour la poésie en général, mais non pour le théâtre. Aux représentations +les partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le +succès. Les uns disaient que Taxile n'était point assez honnête +homme; les autres, qu'il ne méritait point sa perte; les uns, +qu'Alexandre n'était point assez amoureux; les autres, qu'il +ne venait sur la scène que pour parler d'amour. Lorsque parut +<i>Andromaque</i>, on reprocha à Pyrrhus un reste de férocité; on +l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était une +conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout +d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap; à quoi Racine +répondait fort judicieusement: «Aristote, bien éloigné de +nous demander des héros parfaits, veut au contraire que +les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur +fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à +fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils +soient extrêmement bons, parce que la punition d'un +homme de bien exciteroit plus l'indignation que la pitié du +spectateur, ni qu'ils soient méchants avec excès, parce qu'on +n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une +bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse, +et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les +fasse plaindre sans les faire détester.» J'insiste sur ce point, +parce que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable +originalité dramatique consistent précisément dans cette +réduction des personnages héroïques à des proportions plus +humaines, plus naturelles, et dans cette analyse délicate des +plus secrètes nuances du sentiment et de la passion. Ce qui +distingue Racine, avant tout, dans la composition du style +comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison +ininterrompue des idées et des sentiments; c'est que chez lui +tout est rempli sans vide et motivé sans réplique, et que +jamais il n'y a lieu d'être surpris de ces changements brusques, +de ces retours sans intermédiaire, de ces <i>volte-faces</i> +subites, dont Corneille a fait souvent abus dans le jeu de ses +caractères et dans la marche de ses drames. Nous sommes +pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout l'avantage +au théâtre soit du côté de Racine; mais, lorsqu'il parut, +toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux +accommodée au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses, +où rien ne brillait qu'en nuances, et dont, pour tout +dire, la chronique amoureuse, ouverte par une La Vallière, +devait se clore par une Maintenon. Il resterait toujours à savoir +si ce procédé attentif et curieux, employé à l'exclusion +de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et +pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en, +à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie, +ne réclamait pas un drame plus agité, plus orageux, plus +<i>transportant</i>, pour parler comme madame de Sévigné, et qui +s'en tenait volontiers à <i>Bérénice</i>, en attendant <i>Phèdre</i>, +le chef-d'oeuvre +du genre. Cette pièce de <i>Bérénice</i> fut commandée à +Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait à la +cour les nouveaux poëtes, et qui joua cette fois à Corneille le +mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec +son jeune rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère, +défendait Racine contre la cohue des auteurs, le relevait +de ses découragements passagers, et l'excitait, à force de +sévérité, à des progrès sans relâche. Ce contrôle journalier de +Boileau eût été funeste assurément à un auteur de libre +génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante, à +Molière, à La Fontaine, par exemple; il ne put être que profitable +à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques +pointes à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction +et d'élégance continue, où celui-ci le maintint et l'affermit. +Je crois donc que Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait +d'avoir appris à Racine <i>à faire difficilement des vers faciles</i>; +mais il allait un peu loin, si, comme on l'assure, il lui donnait +pour précepte <i>de faire ordinairement le second vers avant le +premier</i>.</p> + +<p>Depuis <i>Andromaque</i>, qui parut en 1667, jusqu'à <i>Phèdre</i>, +dont le triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on +sait comment Racine les remplit. Animé par la jeunesse et +l'amour de la gloire, aiguillonné à la fois par ses admirateurs +et ses envieux, il se livra tout entier au développement de son +génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à propos +d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança +une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles. +A force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu +un bénéfice, et le privilège de la première édition d'<i>Andromaque</i> +est accordé au sieur Racine, prieur de l'Épinai. Un régulier +lui disputa ce prieuré; un procès s'ensuivit, auquel +personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se désista, en se +vengeant des juges par la comédie des <i>Plaideurs</i> qu'on dirait +écrite par Molière, admirable farce dont la manière décèle +un coin inaperçu du poëte, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, +Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret +entre Chapelle et La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un +grand fonds d'étude, s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites +à la cour, l'Académie à partir de 1673, et peut-être +aussi, comme on l'en a soupçonné, quelques tendres faiblesses +au théâtre, cette confusion de dégoûts, de plaisirs et de gloire, +retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans, c'est-à-dire +jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier chrétiennement +et se convertir.</p> + +<p>Sans doute ses deux dernières pièces, <i>Iphigénie</i> et <i>Phèdre</i>, +avaient excité contre l'auteur un redoublement d'orage: tous +les auteurs siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands +seigneurs surannés et les débris des <i>précieuses</i>, Boyer, Leclerc, +Coras, Perrin, Pradon, j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, +surtout dans le cas présent le duc de Nevers, madame +Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient ameutés sans +pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient pu +inquiéter le poëte: mais enfin ses pièces avaient triomphé; +le public s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, +qui ne flattait jamais, même en amitié, décernait au vainqueur +une magnifique épître, et <i>bénissait</i> et proclamait <i>fortuné</i> le +siècle qui voyait naître, <i>ces pompeuses merveilles</i>. C'était donc +moins que jamais pour Racine le moment de quitter la scène +où retentissait son nom; il y avait lieu pour lui à l'enivrement, +bien plus qu'au désappointement littéraire: aussi sa +résolution fut-elle tout-à-fait pure de ces bouderies mesquines +auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps, +et le premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et +des sens étant dissipée, le souvenir de son enfance, de ses +maîtres, de sa tante religieuse à Port-Royal, avait ressaisi le +coeur de Racine; et la comparaison involontaire qui s'établissait +en lui entre sa paisible satisfaction d'autrefois et sa +gloire présente, si amère et si troublée, ne pouvait que le +ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée secrète +qui le travaillait perce déjà dans la préface de <i>Phèdre</i>, et dut +le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il +fit de cette <i>douleur vertueuse</i> d'une âme qui maudit le mal et +s'y livre. Son propre coeur lui expliquait celui de <i>Phèdre</i>; et +si l'on suppose, comme il est assez vraisemblable, que ce qui +le retenait malgré lui au théâtre était quelque attache amoureuse +dont il avait peine à se dépouiller, la ressemblance devient +plus intime et peut aider à faire comprendre tout ce +qu'il a mis en cette circonstance de déchirant, de réellement +senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les combats +de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de <i>Phèdre</i> +est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même +de le reconnaître, et ainsi fut presque vérifié le mot +de l'auteur «qui espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier +la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur +piété et par leur doctrine.» Toutefois, en s'enfonçant davantage +dans ses réflexions de réforme, Racine jugea qu'il était +plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et il +en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, +se réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique, +à ses devoirs de père; et, comme le roi le nomma à +cette époque historiographe ainsi que Boileau, il ne négligea +pas non plus ses devoirs d'historien: à cet effet, il commença +par faire un espèce d'extrait du traité de Lucien <i>sur la Manière +d'écrire l'histoire</i>, et s'appliqua à la lecture de Mézerai, de +Vittorio Siri et autres.</p> + +<p>D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs +et les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer +les qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de +prévoir ce qu'il a pu atteindre, et en même temps ce qui a +dû lui manquer. Un grand art de combinaison, un calcul +exact d'agencement, une construction lente et successive, +plutôt que cette force de conception, simple et féconde, qui +agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour +de plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; +de la présence d'esprit dans les moindres détails; une +singulière adresse à ne dévider qu'un seul fil à la fois; de +l'habileté pour élaguer plutôt que la puissance pour étreindre; +une science ingénieuse d'introduire et d'éconduire ses personnages; +parfois la situation capitale éludée, soit par un récit +pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus +embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent +ni d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents +peu commodes supprimés; et pourtant rien de trop nu +ni de trop monotone, mais deux ou trois nuances assorties +sur un fond simple;—puis, au milieu de tout cela, une passion +qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà gonflé, +mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant +blanchi d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on +descendait à son style et à l'harmonie de sa versification, on +y suivrait des beautés du même ordre restreintes aux mêmes +limites, et des variations de ton mélodieuses sans doute, mais +dans l'échelle d'une seule octave. Quelques remarques, à +propos de <i>Britannicus</i>, préciseront notre pensée et la justifieront +si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu téméraire. +Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par +lequel il échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses +gouverneurs. Dans Tacite, Britannicus est un jeune homme +de quatorze à quinze ans, doux, spirituel et triste. Un jour, +au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le rendre ridicule, le +força de chanter; Britannicus se mit à chanter une chanson, +dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si précaire +et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au +lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés +qu'à l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient +marqué hautement leur compassion. Pour Néron, tout pur +de sang qu'il est encore, son naturel féroce gronde depuis +longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de se déchaîner; +il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La +débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence +de sa future victime; il néglige son épouse Octavie +pour la courtisane Acté. Sénèque a prêté son ministère à +cette honteuse intrigue; Agrippine s'est révoltée d'abord, puis +a fini par embrasser son fils et par lui offrir sa maison pour +les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur, nièce et +veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des +affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper +avec le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois +personnages principaux au moment où Racine commence sa +pièce. Qu'a-t-il fait? Il est allé d'abord au plus simple, il a +trié ses acteurs; Burrhus l'a dispensé de Sénèque, et Narcisse +de Pallas. Othon et Sénécion, <i>jeunes voluptueux</i> qui perdent +le prince, sont à peine nommés dans un endroit. Il rapporte +dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: <i>Quae, +cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus +Pallantem</i>, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine, +car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que +je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie +n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort +de Britannicus.» Et malgré ce dessein formel de l'auteur, +le caractère d'Agrippine n'est exprimé qu'imparfaitement: +comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus odieux vices +sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu +réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; +il n'est plus guère question de ses adultères et de ses +meurtres qu'en allusion, à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire +dans Tacite. Enfin, à la place d'Acté, intervient la romanesque +Junie. Néron amoureux n'est plus que le rival +passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre disparaissent, +ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que +dire du dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée +sous la protection du peuple, comme si le peuple protégeait +quelqu'un sous Néron? Mais ce qu'on a droit surtout de +reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux yeux la scène +du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire; quelqu'un +de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la +coutume, tant on est en garde contre un crime: mais Néron +a tout prévu; le breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y +verser de l'eau froide pour le rafraîchir, et c'est cette eau +froide qu'on a eu le soin d'empoisonner. L'effet est soudain; +ce poison tue sur l'heure, et Locuste a été chargée de le préparer +tel, sous la menace du supplice. Soit dédain pour ces +circonstances, soit difficulté de les exprimer en vers, Racine +les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à rendre +l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il +y réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a +rabattu de la brièveté incisive, de la concision éclatante de +Tacite. Trop souvent, lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il +traduit la Bible, Racine se fraie une route entre les qualités +extrêmes des originaux, et garde prudemment le milieu de +la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on voit le précipice. +Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui concerne +la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement +à Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron, +s'écrie que d'un côté l'on entendra <i>la fille de Germanicus</i>, et +de l'autre <i>le fils d'Aenobarbus</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,</p> +<p>Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même,</p> +<p>Partagent à mes yeux l'autorité suprême.</p> + </div> </div> + +<p>Or Tacite dit: <i>Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus +Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria +lingua, generis humani regimen expostulantes</i>. Racine a évidemment +reculé devant l'énergique insulte de <i>maître d'école</i> +adressée à Sénèque et celle de <i>manchot</i> et de <i>mutilé</i> adressée à +Burrhus, et son Agrippine n'accuse pas ces pédagogues de +vouloir <i>régenter</i> le monde. En général, tous les défauts du +style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a +trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en +deçà du mieux.</p> + +<p><i>Britannicus, Phèdre, Athalie</i>, tragédie romaine, grecque et +biblique, ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine +et sous lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. +Nous nous sommes déjà expliqué sur notre admiration +pour <i>Phèdre</i>; pourtant, on ne peut se le dissimuler +aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les moeurs +grecques que <i>Britannicus</i> dans les moeurs romaines. Hippolyte +amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, +favori de Diane, que Néron amoureux au Néron de Tacite; +Phèdre reine mère et régente pour son fils, à la mort supposée +de son époux, compense amplement Junie protégée par le +peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse beaucoup +sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le +sens supérieur des traditions mythologiques que possédaient +si profondément Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui +on embrasse tout un ordre de choses; le paysage, la religion, +les rites, les souvenirs de famille, constituent un fond de +réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine tout ce qui +n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste +Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, +laissent à peine trace dans notre mémoire. A y regarder de +près, ce sont, entre les traditions contradictoires, des efforts +de conciliation ingénieux, mais peu faits pour éclairer: Racine +admet d'une part la version de Plutarque, qui suppose +que Thésée, au lieu de descendre aux enfers, avait été simplement +retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait +voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre +part il fait dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...</p> + </div> </div> + +<p>Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge; +dans Racine, <i>Vénus tout entière à sa proie attachée</i> n'est +qu'une admirable métaphore. Racine a quelquefois laissé à +Euripide des détails de couleur qui eussent été aussi des traits +de passion:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!</p> +<p>Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,</p> +<p>Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière?</p> + </div> </div> + +<p>dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est +beaucoup plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer +à l'eau pure des fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers; +puis elle s'écrie qu'on la conduise sur la montagne, dans les +forêts de pins, où les chiens chassent le cerf, et qu'elle veut +lancer le dard thessalien; enfin elle désire l'arène sacrée de +Limna, où s'exercent les coursiers rapides: et la nourrice +qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: «Quelle +est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure +sur la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant +vous voilà éprise du gymnase et des exercices des chevaux! +Il faut envoyer consulter l'oracle...» Au troisième +acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort, arrive, et +quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre +ne trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je ne dois désormais songer qu'à me cacher;</p> + </div> </div> + +<p>c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel, +voila la tête d'Agamemnon.</p> + +<p>Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec +Corneille que Racine avait un bien plus grand talent pour la +poésie en général que pour le théâtre en particulier, et à +soupçonner que, s'il fut dramatique en son temps, c'est que +son temps n'était qu'à cette mesure de dramatique; mais que +probablement, s'il avait vécu de nos jours, son génie se serait +de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite, de +ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa +maturité la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture. +Corneille aussi essaya pendant quelques années de renoncer +au théâtre; mais, quoique déjà sur le déclin, il n'y +put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. Rien de cette impatience +ni de cette difficulté à se contenir ne paraît avoir +troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de +Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou +trois discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques +hymnes d'église. Madame de Maintenon le tira de son inaction +vers 1688, en lui demandant une pièce pour Saint-Cyr: de là +le réveil en sursaut de Racine, à l'âge de quarante-huit ans; +une nouvelle et immense carrière parcourue en deux pas: +<i>Esther</i> pour son coup d'essai, <i>Athalie</i> pour son coup de maître. +Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents +des autres, ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? +n'échappent-ils pas aux critiques générales que nous avons +hasardées sur son oeuvre?</p> + +<p>Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son +aise que dans les sujets grecs et romains. Nourri des livres +sacrés, partageant les croyances du peuple de Dieu, il se tient +strictement au récit de l'Écriture, ne se croit pas obligé de +mêler l'autorité d'Aristote à l'action, ni surtout de placer au +coeur de son drame une intrigue amoureuse (et l'amour est +de toutes les choses humaines celle qui, s'appuyant sur une +base éternelle, varie le plus dans ses formes selon les temps, +et par conséquent induit le plus en erreur le poëte). Toutefois, +malgré la parenté des religions et la communauté de +certaines croyances, il y a dans le judaïsme un élément à +part, intime, primitif, oriental, qu'il importe de saisir et de +mettre en saillie, sous peine d'être pâle et infidèle, même +avec un air d'exactitude: et cet élément radical, si bien compris +de Bossuet dans sa <i>Politique sacrée</i>, de M. de Maistre en +tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art, +n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait +l'ancien Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour +guide vers Samuel que saint Paul. Commençons par l'architecture +du temple dans <i>Athalie</i>: chez les Hébreux, tout était +figure, symbole, et l'importance des formes se rattachait à +l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans Racine +ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, +en cèdre, revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de +palmes; je suis dans le vestibule, et je ne vois pas les deux +fameuses colonnes de bronze de dix-huit coudées de haut, +qui se nomment, l'une <i>Jachin</i>, l'autre <i>Booz</i>; je ne vois ni la +mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni les lions; je ne +devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois d'olivier, +hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. +La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me +sens déjà moins disposé à admettre le <i>sacrifice de sang</i> et +l'immolation par le couteau sacré, que si le poëte m'avait +transporté dans ce temple colossal où Salomon, le premier +jour, égorgea pour hosties pacifiques vingt-deux mille boeufs +et cent vingt mille brebis. Des reproches analogues peuvent +s'adresser aux caractères et aux discours des personnages. +L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être opposée +au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans +cela, n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; +j'aurais voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs +de Baal,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>. . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux,</p> +<p>Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux;</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Où, sans lever jamais leurs têtes colossales,</p> +<p>Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,</p> +<p>Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.</p> + </div> </div> + +<p>Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit +plus terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre +d'un Dieu de colère. Quand il arme les lévites, et qu'il +leur rappelle que leurs ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois +massacré leurs frères («Voici ce que dit le Seigneur, Dieu +d'Israël: «Que chaque homme place son glaive sur sa cuisse, +et que chacun tue son frère, son ami, et celui qui lui +est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que +Moïse avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases +évasives:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites</p> +<p>Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël</p> +<p>Rendit dans le désert un culte criminel,</p> +<p>De leurs plus chers parents saintement homicides,</p> +<p>Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,</p> +<p>Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur</p> +<p>D'être seuls employés aux autels du Seigneur?</p> + </div> </div> + +<p>En somme, <i>Athalie</i> est une oeuvre imposante d'ensemble, et +par beaucoup d'endroits magnifique, mais non pas si complète +ni si désespérante qu'on a bien voulu croire. Racine n'y +a pas pénétré l'essence même de la poésie hébraïque orientale<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>; +il y marche sans cesse avec précaution entre le naïf +du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit soigneusement +l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis</p> +<p>Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante;</p> +<p>Les bords éblouissants de sa robe flottante</p> +<p> Remplissaient le sacré parvis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des séraphins debout sur des marches d'ivoire</p> +<p>Se voilaient devant lui de six ailes de feux;</p> +<p>Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux:</p> +<p>Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!</p> +<p> Toute la terre est pleine de sa gloire!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> De la <i>poésie</i>, c'est possible; mais de la <i>religion</i>, certes, il en avait +pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à modifier aujourd'hui dans +mon premier jugement; il a commencé à me paraître moins juste, +quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu comme dans un miroir +grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au complet dans +mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à en tirer +les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue autrefois! +Il nous paraissait qu'<i>Athalie</i> aurait été plus belle, s'il y avait +eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. +Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le +vrai sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.—Peu +de décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu +invisible en ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, +entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement, +dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire était +vide. C'était un dicton populaire, en parlant des Juifs, que +«<i>Nil praeter nubes et coeli numen adorant</i>.»</blockquote> + +<p>Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie +voluptueux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ainsi qu'on choisit une rose</p> +<p>Dans les guirlandes de Sarons,</p> +<p>Choisissez une vierge éclose</p> +<p>Parmi les lis de vos vallons:</p> +<p>Enivrez-vous de son haleine,</p> +<p>Écartez ses tresses d'ébène,</p> +<p>Goûtez les fruits de sa beauté.</p> +<p>Vivez, aimez, c'est la sagesse:</p> +<p>Hors le plaisir et la tendresse,</p> +<p>Tout est mensonge et vanité.</p> + </div> </div> + +<p>Il ne dirait pas davantage:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O tombeau! vous êtes mon père;</p> +<p>Et je dis aux vers de la terre:</p> +<p>Vous êtes ma mère et mes soeurs.</p> + </div> </div> + +<p>L'avouerai-je? <i>Esther</i>, avec ses douceurs charmantes et ses +aimables peintures, <i>Esther</i>, moins dramatique qu'<i>Athalie</i>, et +qui vise moins haut, me semble plus complète en soi, et ne +laisser rien à désirer. Il est vrai que ce gracieux épisode de +la Bible s'encadre entre deux événements étranges, dont Racine +se garde de dire un seul mot, à savoir le somptueux +festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le +massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura +deux jours entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. +A cela près, ou plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux +poëme, si parfait d'ensemble, si rempli de pudeur, de +soupirs et d'onction pieuse, me semble le fruit le plus naturel +qu'ait porté le génie de Racine. C'est l'épanchement le plus +pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme tendre qui +ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se noyer +dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait: +«Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur +Lalie.» Vers ce même temps, il composa pour Saint-Cyr +quatre cantiques spirituels qui sont au nombre de ses plus +beaux ouvrages. Il y en a deux d'après saint Paul que Racine +traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible, c'est-à-dire en +l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en l'affaiblissant +quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé plus loin +cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit +dernières années qui suivirent <i>Athalie</i>, il n'ait pas fini par +jeter avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, +tendres, passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains +passages des lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade +de Hollande, font rêver une poésie intérieure et pénétrante +qu'il n'a épanchée nulle part, dont il a contenu en lui, durant +des années, les délices incessamment prêtes à déborder, ou +qu'il a seulement répandue dans la prière, aux pieds de Dieu, +avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui faisait +partie de la <i>littérature</i>, se distinguait tellement de la <i>vie</i> que +rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait +pas de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, +aux sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on +avait élevé une muraille infranchissable entre les <i>Muses</i> et soi. +Au reste, comme nul sentiment profond n'est stérile en nous, +il arrivait que cette poésie <i>rentrée</i> et sans issue était dans la +vie comme un parfum secret qui se mêlait aux moindres actions, +aux moindres paroles, y transpirait par une voie insensible, +et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de +vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui +la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et +lancé dans le monde, lettres simples et paternelles, écrites au +coin du feu, à côté de la mère, au milieu des six autres enfants, +empreintes à chaque ligne d'une tendresse grave et +d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le style, les +conseils d'éviter les <i>répétitions de mots</i> et les <i>locutions de la +Gazette de Hollande</i>, se mêlent naïvement aux préceptes de +conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu +quelque raison d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, +par un si mauvais temps, aux prières qu'on a faites pour +vous. Je compte les miennes pour rien; mais votre mère et +vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu qu'il vous préservât +de tout accident, et on faisoit la même chose à Port-Royal.» +Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous +étiez dans la <i>Gazette de Hollande</i>: si je l'avois su, je l'aurois +fait acheter pour la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient +devenu un homme de conséquence.» On voit que +madame Racine songeait toujours à son fils absent, et que, +chaque fois qu'on servait quelque chose d'<i>un peu bon</i> sur la +table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit +volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de +Bonnac, apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on +l'accabla de questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes: +«Mais je n'ai osé, écrit l'excellent père, lui demander +si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la +réponse ne fût pas telle que je l'aurois souhaitée.» L'événement +domestique le plus important des dernières années +de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette, +âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et +en raconte les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à +Port-Royal dont elle était abbesse<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>; il n'avait cessé de <i>sangloter</i> +pendant tout l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors +d'amour, des effusions inexprimables s'échappaient par +ces sanglots; c'était comme l'huile versée du vase de Marie. +Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler. Avec cette facilité +excessive aux émotions, et cette sensibilité plus vive, plus inquiète +de jour en jour, on explique l'effet mortel que causa +à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; +mais il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal +de poésie: seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue +avait dégénéré en une sorte d'hydropisie lente qui +dissolvait ses humeurs et le livrait sans ressort au moindre +choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième année, vénéré +et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il faut le +dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée +plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, +les Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste +et les Racine fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce +temps jusqu'au nôtre, et à travers toutes les variations de goût, +la renommée de Racine a subsisté sans atteinte et a constamment +reçu des hommages unanimes, justes au fond et mérités +en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu intelligents +dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé du droit +de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à l'imitation +par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait +le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa +vie, de quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et +chérir comme ami de coeur.</p> + +<p>Décembre 1829.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine fit +profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis +longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, +vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants Mémoires, +et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de +vêture.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un +genre qui l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme +les nôtres, où les proportions du drame doivent être si différentes +de ce qu'elles étaient alors, qu'aurait-il fait? Eût-il +également tenté le théâtre? Son génie, naturellement recueilli +et paisible, eût-il suffi à cette intensité d'action que réclame +notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans les moeurs et +dans les caractères qui devient indispensable après une +époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure +qui donne à tout cela un sens, et fait de l'action autre chose +qu'un <i>imbroglio</i>, de la couleur historique autre chose qu'un +<i>badigeonnage</i>? Eût-il été de force et d'humeur à mener toutes +ces parties de front, à les maintenir en présence et en harmonie, +à les unir, à les enchaîner sous une forme indissoluble +et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des passions? +N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa +nature de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces +embarras étrangers dans lesquels elle aurait pu se perdre +comme dans le sable, en s'y versant; de la faire rentrer en +son lit pour n'en plus sortir, et de suivre solitaire le cours +harmonieux de cette grande et belle élégie, dont <i>Esther</i> et +<i>Bérénice</i> sont les plus limpides, les plus transparents réservoirs? +C'est là une délicate question, sur laquelle on ne peut +exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle +n'a rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne, +dans son discours de réception à l'Académie, déclare qu'il +admire Molière bien plus comme philosophe que comme +poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. Étienne, et +dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à +aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel +auteur des <i>Deux Gendres</i> de vouloir renverser l'autel du plus +grand maître de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir +renverser Racine que de déclarer qu'on préfère chez lui la +poésie pure au drame, et qu'on est tenté de le rapporter à la +famille des génies lyriques, des chantres élégiaques et pieux, +dont la mission ici-bas est de célébrer l'<i>amour</i> (en prenant +<i>amour</i> dans le même sens que Dante et Platon)?</p> + +<p>Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui +nous a surtout confirmé dans notre opinion, c'est le silence +de Racine et la disposition d'esprit qu'il marqua durant les +longues années de sa retraite. Les facultés innées qu'on a +exercées beaucoup et qu'on arrête brusquement au milieu de +la carrière, après les premiers instants donnés au délassement +et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le genre +de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à +l'âme qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique +pas son objet et nous livre à tout le vague de l'<i>ennui</i>. Bientôt +l'inquiétude se décide; la faculté sans aliment s'<i>affame</i>, pour +ainsi dire; elle crie au dedans de nous: c'est comme un coursier +généreux qui hennit dans l'étable et demande l'arène; on +n'y peut tenir, et tous les projets de retraite sont oubliés. +Qu'on se figure, par exemple, à la place de Racine, au sein +du même loisir, quelqu'un de ces génies incontestablement +dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. Oh! +les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du +poète va fermenter et se remplir! comme chaque idée, +chaque sentiment va revêtir à ses yeux un masque, un personnage, +et marcher à ses côtés! que de générations spontanées +vont éclore de toutes parts et lever la tête sur cette eau dormante! +que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses +rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui +parleront comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La +reine Mab descendra en char et se posera sur ce front endormi. +Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou Dorine, Chérubin +ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et empressés, +s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille +côtés pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs +amants séparés, à leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront +devant lui, comme dans l'Élysée antique le devin +Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait les âmes des héros +qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par groupes, +ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et, +dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière +du jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières +et se perdant dans le taillis; Juliette au balcon tendant +les bras à Roméo; l'ingénue Agnès à son balcon aussi, et rendant +à son amant salut pour salut du matin au soir; la moqueuse +Suzanne et la belle comtesse habillant le page; que +sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces apparitions +enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du sein +de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera, +tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. +Chacun reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, +comme un joueur excité par l'abstinence, tentera de nouveau +avec fureur les chances et la folie des intrigues. Scott, plus insouciant +peut-être, et comme un voyageur simplement curieux +qui a déjà vu beaucoup de siècles et de pays, mais qui +n'est pas las encore, se remettra en marche au risque de +repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, +penseur profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même +et d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un +comique plus grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare +redoublera de grâce, de fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille +enfin (car il est de cette famille), Corneille couvert de +cicatrices, épuisé, mais infatigable et sans relâche comme ses +héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès dont parle +Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir, +Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes +espagnoles et ses drapeaux déchirés.</p> + +<p>Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur +ressembla jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce +qu'il avait quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, +des apparitions charmantes qui remuaient, comme autrefois, +son coeur? Ce serait faire injure à son génie. Mais ces créations +mêmes vers lesquelles un doux penchant dut le rentraîner +d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice au long voile, +ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit tombante, +sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient, +comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? +Où voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup +de l'<i>Élégie à la voix gémissante</i>;</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars,</p> +<p>Belle, levant au ciel ses humides regards?</p> + </div> </div> + +<p>Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces +formes attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles +longtemps à repasser dans ses songes? Pour moi, je ne le crois +point. Il fut prompt à les dissiper et à les oublier: ses affections +bientôt allèrent toutes ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, +alors persécuté, et se complaisait délicieusement dans +ses souvenirs d'enfance: «En effet, dit-il, il n'y avoit point +de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. +Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la +piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les +louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en +même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, +la solitude des parloirs, le peu d'empressement +des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de +curiosité pour savoir les choses du monde et même les +affaires de leurs proches; en un mot, une entière indifférence +pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien +les personnes qui connoissoient l'intérieur de ce monastère +y trouvoient-elles de nouveaux sujets d'édification! +Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour pour +la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, +une prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois +les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience +dans les soeurs, nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance +toujours prompte et le commandement toujours raisonnable.» +Et vers le même temps il écrivait à son fils: «M. de +Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité, de +quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant, +c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je +veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse +refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce +qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit très-glorieux pour elle de +mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra +la mort de plus près, elle changera de langage comme font +d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers +quand ils se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui +m'apprit hier cette particularité dont elle étoit effrayée, et +qu'elle a sue, comme je crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.» +Et dans une autre lettre: «Le pauvre M. Boyer est +mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai, en passant, +que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, +qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé +à la comédie, très-repentante de sa vie passée, mais +surtout fort affligée de mourir: du moins M. Despréaux +me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Auteuil, qui l'assista +à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans la maison +d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.» +On a besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que +Racine voulait faire indirectement la leçon à son fils, et condamner +ses propres erreurs dans la personne de celle qui en +avait été l'objet. Mais, même en tenant compte de l'intention, +on peut conclure hardiment, après avoir lu et comparé ces +passages, que les sentiments du poëte ne prenaient plus la +forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui +était depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait +toute son âme; il y puisait le calme, il y rapportait ses +prières; il était plein des gémissements de cette maison +affligée, quand il fit entendre, pour l'heureuse maison de +Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs d'<i>Esther</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. En un +mot, c'était la disposition lyrique qui prévalait évidemment +dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut d'épanchement +convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons +parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, +à ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect +profond et un sincère amour, a essayé de retracer l'état +intérieur de cette belle âme dans une pièce de vers qu'il ne +nous est pas permis de louer, mais que nous insérons ici +comme achevant de mettre en lumière notre point de vue critique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère des +Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai +1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait +été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là, +ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le +prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus tard, +surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le chargé +d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes d'adoucissement +près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou +tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à ces +démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.</blockquote> +<br> + +<p>LES LARMES DE RACINE.</p> + +<p>Racine, qui veut pleurer, viendra à la +profession de la soeur Lalie.<br> + +(MADAME DE MAINTENON.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Jean Racine, le grand poëte,</p> +<p>Le poëte aimant et pieux,</p> +<p>Après que sa lyre muette</p> +<p>Se fut voilée à tous les yeux,</p> +<p>Renonçant à la gloire humaine,</p> +<p>S'il sentait en son âme pleine</p> +<p>Le flot contenu murmurer,</p> +<p>Ne savait que fondre en prière,</p> +<p>Pencher l'urne dans la poussière</p> +<p>Aux pieds du Seigneur, et pleurer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme un coeur pur de jeune fille</p> +<p>Qui coule et déborde en secret,</p> +<p>A chaque peine de famille,</p> +<p>Au moindre bonheur, il pleurait;</p> +<p>A voir pleurer sa fille aînée;</p> +<p>A voir sa table couronnée</p> +<p>D'enfants, et lui-même au déclin;</p> +<p>A sentir les inquiétudes</p> +<p>De père, tout causant d'études,</p> +<p>Les soirs d'hiver, avec Rollin;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou si dans la sainte patrie,</p> +<p>Berceau de ses rêves touchants,</p> +<p>Il s'égarait par la prairie</p> +<p>Au fond de Port-Royal-des-Champs;</p> +<p>S'il revoyait du cloître austère</p> +<p>Les longs murs, l'étang solitaire,</p> +<p>Il pleurait comme un exilé;</p> +<p>Pour lui, pleurer avait des charmes.</p> +<p>Le jour que mourait dans les larmes</p> +<p>Ou La Fontaine ou Champmeslé<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Surtout ces pleurs avec délices</p> +<p>En ruisseaux d'amour s'écoulaient,</p> +<p>Chaque fois que sous des cilices</p> +<p>Des fronts de seize ans se voilaient;</p> +<p>Chaque fois que des jeunes filles,</p> +<p>Le jour de leurs voeux, sous les grilles</p> +<p>S'en allaient aux yeux des parents,</p> +<p>Et foulant leurs bouquets de fête,</p> +<p>Livrant les cheveux de leur tête,</p> +<p>Épanchaient leur âme à torrents.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lui-même il dut payer sa dette;</p> +<p>Au temple il porta son agneau;</p> +<p>Dieu marquant sa fille cadette,</p> +<p>La dota du mystique anneau.</p> +<p>Au pied de l'autel avancée,</p> +<p>La douce et blanche fiancée</p> +<p>Attendait le divin Époux;</p> +<p>Mais, sans voir la cérémonie,</p> +<p>Parmi l'encens et l'harmonie</p> +<p>Sanglotait le père à genoux<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Il est permis de supposer, malgré ce qu'on a vu plus haut, que +le poëte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et quelques +prières.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chérie, qui se fit +religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers fort +touchante, où il décrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives de +ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel; +<i>Vie de Lope de Vega</i>). Mais Racine ne put que pleurer.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,</p> +<p>Pareils à ceux qu'en sa ferveur</p> +<p>Madeleine la pécheresse</p> +<p>Répandit aux pieds du Sauveur;</p> +<p>Pareils aux flots de parfum rare</p> +<p>Qu'en pleurant la soeur de Lazare</p> +<p>De ses longs cheveux essuya;</p> +<p>Pleurs abondants comme les vôtres,</p> +<p>O le plus tendre des apôtres,</p> +<p>Avant le jour d'Alleluia!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prière confuse et muette,</p> +<p>Effusion de saints désirs,</p> +<p>Quel luth se fera l'interprète</p> +<p>De ces sanglots, de ces soupirs?</p> +<p>Qui démêlera le mystère</p> +<p>De ce coeur qui ne peut se taire,</p> +<p>Et qui pourtant n'a point de voix?</p> +<p>Qui dira le sens des murmures</p> +<p>Qu'éveille à travers les ramures</p> +<p>Le vent d'automne dans les bois?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était une offrande avec plainte,</p> +<p>Comme Abraham en sut offrir;</p> +<p>C'était une dernière étreinte</p> +<p>Pour l'enfant qu'on a vu nourrir;</p> +<p>C'était un retour sur lui-même,</p> +<p>Pécheur relevé d'anathème,</p> +<p>Et sur les erreurs du passé;</p> +<p>Un cri vers le Juge sublime,</p> +<p>Pour qu'en faveur de la victime</p> +<p>Tout le reste fût effacé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était un rêve d'innocence,</p> +<p>Et qui le faisait sangloter,</p> +<p>De penser que, dès son enfance,</p> +<p>Il aurait pu ne pas quitter</p> +<p>Port-Royal et son doux rivage,</p> +<p>Son vallon calme dans l'orage,</p> +<p>Refuge propice aux devoirs;</p> +<p>Ses châtaigniers aux larges ombres,</p> +<p>Au dedans les corridors sombres,</p> +<p>La solitude des parloirs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! si, les yeux mouillés encore,</p> +<p>Ressaisissant son luth dormant,</p> +<p>Il n'a pas dit, à voix sonore,</p> +<p>Ce qu'il sentait en ce moment;</p> +<p>S'il n'a pas raconté, poëte,</p> +<p>Son âme pudique et discrète,</p> +<p>Son holocauste et ses combats,</p> +<p>Le Maître qui tient la balance</p> +<p>N'a compris que mieux son silence:</p> +<p>O mortels, ne le blâmez pas!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Celui qu'invoquent nos prières</p> +<p>Ne fait pas descendre les pleurs</p> +<p>Pour étinceler aux paupières,</p> +<p>Ainsi que la rosée aux fleurs;</p> +<p>Il ne fait pas sous son haleine</p> +<p>Palpiter la poitrine humaine,</p> +<p>Pour en tirer d'aimables sons;</p> +<p>Mais sa rosée est fécondante;</p> +<p>Mais son haleine, immense, ardente,</p> +<p>Travaille à fondre nos glaçons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'importent ces chants qu'on exhale,</p> +<p>Ces harpes autour du saint lieu;</p> +<p>Que notre voix soit la cymbale</p> +<p>Marchant devant l'arche de Dieu;</p> +<p>Si l'âme, trop tôt consolée,</p> +<p>Comme une veuve non voilée</p> +<p>Dissipe ce qu'il faut sentir;</p> +<p>Si le coupable prend le change,</p> +<p>Et tout ce qu'il paye en louange,</p> +<p>S'il le retranche au repentir?</p> + </div> </div> + +<p>Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent +point étrangers à l'âme de Racine. Dans un très-beau cantique +<i>sur la Charité</i>, imité de saint Paul, il dit lui-même, en +des termes assez semblables, et dont notre ami paraît s'être +souvenu:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>En vain je parlerais le langage des Anges,</p> +<p> En vain, mon Dieu, de tes louanges</p> +<p> Je remplirois tout l'univers:</p> +<p> Sans amour ma gloire n'égale</p> +<p> Que la gloire de la cymbale,</p> +<p> Qui d'un vain bruit frappe les airs.</p> + </div> </div> + +<p>Si maintenant l'on m'objecte que cette théorie conjecturale +serait admissible peut-être si Racine n'avait pas fait <i>Athalie</i>, +mais qu'<i>Athalie</i> seule répond victorieusement à tout et révèle +dans le poëte un génie essentiellement dramatique, je répliquerai +à mon tour qu'en admirant beaucoup <i>Athalie</i>, je ne +lui reconnais point tant de portée; que la quantité d'élévation, +d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne me paraît pas +du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le haut +lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et +qu'à mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez +Racine des qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement +sa tendresse habituelle.</p> + +<p>L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera +involontairement aux mêmes conclusions sur la nature +et la vocation de son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style +dramatique? C'est quelque chose de simple, de familier, de +vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se brise, qui monte et redescend, +qui change sans effort en passant d'un personnage à +l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments +de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis +l'ironie s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue +ressemble à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés. +Les gestes, les inflexions de voix et les sinuosités du discours +sont en parfaite harmonie; les hasards naturels, les +particularités journalières d'une conversation qui s'anime, se +reproduisent en leur lieu. Auguste est assis avec Cinna dans +son cabinet et lui parle longuement; chaque fois que Cinna +veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la +main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu +de Talma, c'était tout le style dramatique mis en dehors et +traduit aux yeux.—Les personnages du drame, vivant de la +vie réelle comme tout le monde, doivent en rappeler à chaque +instant les détails et les habitudes. <i>Hier, aujourd'hui, demain</i>, +sont des mots très-significatifs pour eux. Les plus chers souvenirs +dont se nourrit leur passion favorite leur apparaissent +au complet avec une singulière vivacité dans les moindres +circonstances. Il leur échappe souvent de dire: <i>Tel jour, à +telle heure, en tel endroit</i>. L'amour dont une âme est pleine, +et qui cherche un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, +en tire des images, des comparaisons sans nombre, en fait +jaillir des sources imprévues de tendresse. Juliette, au balcon, +croit entendre le chant de l'alouette, et presse son jeune +époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le rossignol +qu'on entend, afin de rester encore.</p> + +<p>La douleur est superstitieuse; l'âme, en ses moments extrêmes, +a de singuliers retours; elle semble, avant de quitter +cette vie, s'y rattacher à plaisir par les fils les plus déliés et +les plus fragiles. Desdemona, émue du vague pressentiment de +sa fin, revient toujours, sans savoir pourquoi, à <i>une chanson de +Saule</i> que lui chantait dans son enfance une vieille esclave +qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique même, grâce aux +détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la réalité, ne +fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement à l'effet dramatique.</p> + +<p>Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au +style du drame; mais sans se mettre exprès à décrire, sans +étaler sa toile pour peindre, il est tel mot de pure causerie +qui, jeté comme au hasard, va nous donner la couleur des +lieux et préciser d'avance le théâtre où se déploiera la passion. +Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth; il en +trouve le site agréable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a +des nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau: +preuve, dit-il, que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde +en traits pareils; les tragiques grecs en offriraient +également. Racine n'en a jamais.</p> + +<p>Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte +assez uniforme d'élégance et de poésie; rien ne s'y détache +particulièrement. Le procédé en est d'ordinaire analytique et +abstrait; chaque personnage principal, au lieu de répandre +sa passion au dehors en ne faisant qu'un avec elle, regarde le +plus souvent cette passion au dedans de lui-même, et la raconte +par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde +intérieur, au sein de ce <i>moi</i>, comme disent les philosophes: +de là une manière générale d'exposition et de récit qui suppose +toujours dans chaque héros ou chaque héroïne un certain +loisir pour s'examiner préalablement; de là encore tout +un ordre d'images délicates, et un tendre coloris de demi-jour, +emprunté à une savante métaphysique du coeur; mais +peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous ramènent +à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine +élude les détails, les dédaigne, et quand elle voudrait y +atteindre, elle semble impuissante à les saisir. Il y a dans +<i>Bajazet</i> un passage, entre autres, fort admiré de Voltaire: +Acomat explique à Osmin comment, malgré les défenses rigoureuses +du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et s'aimer:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle</p> +<p>De la more d'Amurat fit courir la nouvelle.</p> +<p>La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer,</p> +<p>Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.</p> +<p>Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent;</p> +<p>De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent:</p> +<p>Et les dons achevant d'ébranler leur devoir,</p> +<p>Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir.</p> + </div> </div> + +<p>Au lieu d'une explication nette et circonstanciée de la rencontre, +comme tout cela est touché avec précaution! comme +le mot propre est habilement évincé! <i>les esclaves tremblèrent! +les gardes se troublèrent!</i> Que d'efforts en pure perte! que +d'élégances déplacées dans la bouche sévère du +grand-vizir!—Monime +a voulu s'étrangler avec son bandeau, ou, comme +dit Racine, <i>faire un affreux lien d'un sacré diadème</i>; elle +apostrophe +ce diadème en vers enchanteurs que je me garderai +bien de blâmer. Je noterai seulement que, dans la colère et le +mépris dont elle accable ce <i>fatal tissu</i>, elle ne l'ose nommer +qu'en termes généraux et avec d'exquises injures. Il résulte +de cette perpétuelle nécessité de noblesse et d'élégance que +s'impose le poëte, que lorsqu'il en vient à quelques-unes de +ces parties de transition qu'il est impossible de relever et d'ennoblir, +son vers inévitablement déroge, et peut alors sembler +prosaïque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort +s'est amusé à noter dans <i>Esther</i> le petit nombre de vers +qu'il croit entachés de prosaïsme. Au reste, Racine a tellement +pris garde à ce genre de reproche, qu'au risque de +violer les convenances dramatiques, il a su prêter des paroles +pompeuses ou fleuries à ses personnages les plus subalternes +comme à ses héros les plus achevés. Il traite ses confidentes +sur le même pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi +majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a déjà remarqué +que, dans Euripide, le vieillard qui tient la place +d'Arcas +n'a qu'un langage simple, non figuré, conforme à sa +condition d'esclave: «Pourquoi donc sortir de votre tente, ô +roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est assoupi +dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé +la sentinelle qui veille sur les retranchements?» Et c'est +Agamemnon qui dit: «Hélas! on n'entend ni le chant des +oiseaux, ni le bruit de la mer; le silence règne sur l'Euripe.» +Dans Racine au contraire, Arcas prend les devants en poésie, +et il est le premier à s'écrier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.</p> + </div> </div> + +<p>Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le +désordre d'une nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, +écrire une lettre et l'effacer, y imprimer le cachet et le +rompre, jeter à terre ses tablettes et verser un torrent de +larmes. Racine fils avoue avec candeur qu'on peut regretter +dans l'Iphigénie française cette vive peinture de l'Agamemnon +grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans l'intérieur +de la tente du héros, et de nommer certaines choses de la vie +par leur nom<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Euripide d'ailleurs ne s'était pas fait faute, on le voit, de quelques +anachronismes de moeurs et de moyens. On n'écrivait pas de lettres +au siège de Troie; il n'est jamais question d'écriture dans Homère; +mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'à +l'exactitude historique.</blockquote> + +<p>Le procédé continu d'analyse dont Racine fait usage, l'élégance +merveilleuse dont il revêt ses pensées, l'allure un peu +solennelle et arrondie de sa phrase, la mélodie cadencée de +ses vers, tout contribue à rendre son style tout à fait distinct +de la plupart des styles franchement et purement dramatiques. +Talma, qui, dans ses dernières années, en était venu à +donner à ses rôles, surtout à ceux que lui fournissait Corneille, +une simplicité d'action, une familiarité saisissante et sublime, +l'aurait vainement essayé pour les héros de Racine; il eût +même été coupable de briser la déclamation soutenue de +leur discours, et de ramener à la causerie ce beau vers un peu +chanté. Est-ce à dire pourtant que le caractère dramatique +manque entièrement à cette manière de faire parler des personnages? +Loin de notre pensée un tel blasphème! Le style +de Racine convient à ravir au genre de drame qu'il exprime, +et nous offre un composé parfait des mêmes qualités heureuses. +Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton; +dans cet idéal complet de délicatesse et de grâce, Monime, en +vérité, aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation +douce et choisie, d'un charme croissant, une confidence +pénétrante et pleine d'émotion, comme on se figure +qu'en pouvait suggérer au poëte le commerce paisible de +cette société où une femme écrivait <i>la Princesse de Clèves</i>; +c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mêle à +tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, +dans chaque larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe +brusquement des tableaux de Rubens à ceux de M. Ingres, +comme on a l'oeil rempli de l'éclatante variété pittoresque du +grand maître flamand, on ne voit d'abord dans l'artiste français +qu'un ton assez uniforme, une teinte diffuse de pâle et +douce lumière. Mais qu'on approche de plus près et qu'on +observe avec soin: mille nuances fines vont éclore sous le +regard; mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond +et serré; on ne peut plus en détacher ses yeux. C'est le +cas de Racine lorsqu'on vient à lui en quittant Molière ou +Shakspeare: il demande alors plus que jamais à être regardé +de très-près et longtemps; ainsi seulement on surprendra les +secrets de sa manière: ainsi, dans l'atmosphère du sentiment +principal qui fait le fond de chaque tragédie, on verra se dessiner +et se mouvoir les divers caractères avec leurs traits personnels; +ainsi, les différences d'accentuation, fugitives et +ténues, deviendront saisissables, et prêteront une sorte de vérité +relative au langage de chacun; on saura avec précision +jusqu'à quel point Racine est dramatique, et dans quel sens +il ne l'est pas.</p> + +<p>Racine a fait <i>les Plaideurs</i>; et, dans cette admirable farce, +il a tellement atteint du premier coup le vrai style de la comédie, +qu'on peut s'étonner qu'il s'en soit tenu à cet essai. +Comment n'a-t-il pas deviné, se dit involontairement la critique +questionneuse de nos jours, que l'emploi de ce style +sincèrement dramatique, qu'il venait de dérober à Molière, +n'était pas limité à la comédie; que la passion la plus sérieuse +pouvait s'en servir et l'élever jusqu'à elle? Comment ne s'est-il +pas rappelé que le style de Corneille, en bien des endroits +pathétiques, ne diffère pas essentiellement de celui de Molière? +il ne s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de réforme +dramatique qui se poursuit maintenant sous nos yeux eût été +dès lors accomplie.—C'est que, sans doute, dans la tragédie +telle qu'il la concevait, Racine n'avait nullement besoin de ce +franc et libre langage; c'est que <i>les Plaideurs</i> ne furent jamais +qu'une débauche de table, un accident de cabaret dans sa vie +littéraire; c'est que d'invincibles préjugés s'opposent toujours +à ces fusions si simples que combine à son aise la critique +après deux siècles. Du temps de Racine, Fénelon, son ami, +son admirateur, et qui semble un de ses parents les plus +proches par le génie, écrivait de Molière: «En pensant bien, +il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcées +et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la +plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une +multitude de métaphores qui approchent du galimatias. +J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, +l'<i>Avare</i> est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers: +il est vrai que la versification françoise l'a gêné; il est vrai +même qu'il a mieux réussi pour les vers dans l'<i>Amphitryon</i>, +où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais en +général il me paroît, jusque dans sa prose, ne parler point +assez simplement pour exprimer toutes les passions.» Il faut +se souvenir que l'auteur de cet étrange jugement avait la manière +d'écrire la plus antipathique à Molière qui se puisse +imaginer. Il était doux, fleuri, agréablement subtil, épris des +antiques chimères, doué des signes gracieux de l'avenir; et sa +prose, <i>encor qu'un peu traînante</i>, ne ressemblait pas mal à ces +beaux vieillards divins dont il nous parle souvent, à longue +barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un bâton +d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers +un temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il +énonçait à coup sûr, dans cette lettre à l'Académie, l'opinion +de plus d'un esprit délicat, de plus d'un académicien de son +temps, et Racine lui-même se serait probablement entendu +avec lui pour critiquer sur beaucoup de points la diction de Molière.</p> + +<p>La sienne est scrupuleuse, irréprochable, et tout l'éloge +qu'on a coutume de faire du style de Racine en général doit +s'appliquer sans réserve à sa diction. Nul n'a su mieux que +lui la valeur des mots, le pouvoir de leur position et de +leurs alliances, l'art des transitions, <i>ce chef-d'oeuvre le plus +difficile de la poésie</i>, comme lui disait Boileau; on peut voir +là-dessus leur correspondance. En se tenant à un vocabulaire +un peu restreint, Racine a multiplié les combinaisons +et les ressources. On remarquera que dans ses tours +il conserve par moments des traces légères d'une langue +antérieure à la sienne, et je trouve pour mon compte un +charme infini à ces idiotismes trop peu nombreux qui lui +ont valu d'être souligné quelquefois par les critiques du dernier +siècle.</p> + +<p>En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, +ce me semble, à traiter Racine autrement que tous +les vrais poëtes de génie, à lui demander ce qu'il n'a pas, à +ne pas le prendre pour ce qu'il est, à ne pas accepter, en le +jugeant, les conditions de sa nature. Son style est complet en +soi, aussi complet que son drame lui-même; ce style est le +produit d'une organisation rare et flexible, modifiée par une +éducation continuelle et par une multitude de circonstances +sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant qu'aucun +autre, et à force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, +marqué au coin d'une individualité distincte, et nous retrace +presque partout le profil noble, tendre et mélancolique de +l'homme avec la date du temps. D'où il résulte aussi que vouloir +ériger ce style en <i>style-modèle</i>, le professer à tout propos +et en toute occurrence, y rapporter toutes les autres manières +comme à un type invariable, c'est bien peu le comprendre et +l'admirer bien superficiellement, c'est le renfermer tout +entier dans ses qualités de grammaire et de diction. Nous +croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en déclarant +le style de Racine, comme celui de La Fontaine et +de Bossuet, digne sans doute d'une éternelle étude, mais +impossible, mais inutile à imiter, et surtout d'une forme +peu applicable au drame nouveau, précisément parce qu'il +nous paraît si bien approprié à un genre de tragédie qui +n'est plus.</p> + +<p>Janvier 1830.</p> +<br> + +<p>SUR LA REPRISE DE BÉRÉNICE<br> +AU THÉÂTRE-FRANÇAIS.<br> + +(Janvier 1844.)</p> + +<br><br> + + +<p>Il y avait quelque hardiesse à revenir de nos jours à <i>Bérénice</i>, +et cette hardiesse pourtant, à la bien prendre, était de +celles qui doivent réussir. On peut considérer même que le +moment présent et propice était tout trouvé. Le goût a des +flux et des reflux bizarres; ce sont des courants qu'il faut +suivre et qu'il ne faut pas craindre d'épuiser. Après Moscow +et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de Stendhal, +<i>Iphigénie en Aulide</i> devait sembler une bien moins bonne tragédie +et un peu tiède; il voulait dire qu'après les grandes +scènes et les émotions terribles de nos révolutions et de nos +guerres, il y avait urgence d'introduire sur le théâtre un peu +plus de mouvement et d'intérêt présent. Mais aujourd'hui, +après tant de bouleversements qui ont eu lieu sur la scène, +et de telles tentatives aventureuses dont on paraît un peu +lassé, <i>Iphigénie</i> redevient de mise, elle reprend à son tour +toute sa vivacité et son coloris charmant. On en a tant vu, +qu'un peu de langueur même repose, rafraîchit et fait l'effet +plutôt de ranimer. Après les drames compliqués qui ont mis +en oeuvre tant de machines, l'extrême simplicité retrouve des +chances de plaire; après <i>la Tour de Nesle</i> et <i>les Mystères de +Paris</i> (je les range parmi les drames à machines), c'est bien +le moins qu'on essaie d'<i>Ariane</i> et de <i>Bérénice</i>.</p> + +<p>Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux +de l'oeuvre de Racine, <i>Bérénice</i> a droit de compter pour beaucoup. +Certes, nous n'irons pas l'élever au nombre de ses +chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre et la suite où ceux-ci viennent +se ranger. Un homme de talent qui a particulièrement +étudié Racine, et qui s'y connaît à fond en matière dramatique, +classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragédies du +grand poëte: <i>Athalie</i>, <i>Iphigénie</i>, <i>Andromaque</i>, <i>Phèdre</i> et <i>Britannicus</i>. +Je crois même qu'à titre de pièce achevée et accomplie, +de tragédie parfaite offrant le groupe dans toute sa +beauté, il mettait <i>Iphigénie</i> au-dessus des autres, et la qualifiait +le chef-d'oeuvre de l'art sur notre théâtre. Mais, quoi +qu'il en soit, la hauteur d'<i>Athalie</i> compense et emporte tout. +<i>Bérénice</i> ne saurait se citer auprès de ces cinq productions +hors de pair; elle ne soutiendrait même pas le parallèle avec +les autres pièces relativement secondaires, telles que +<i>Mithridate</i> +et <i>Bajazet</i>, et pourtant elle a sa grâce bien particulière, +son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages de tout +grand auteur ceux qu'il a faits selon son goût propre et son +faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porté à +un idéal supérieur. <i>Bérénice</i>, bien que commandée par Madame, +me semble tout à fait dans le goût secret et selon la +pente naturelle de Racine; c'est du Racine pur, un peu +faible si l'on veut, du Racine qui s'abandonne, qui oublie +Boileau, qui pense surtout à la Champmeslé, et compose une +musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau, +apprenant que Racine s'était engagé à traiter ce sujet sur la +demande de la duchesse d'Orléans, s'écria: «Si je m'y étais +trouvé, je l'aurais bien empêché de donner sa parole.» Mais +on assure aussi que Racine aimait mieux cette pièce que ses +autres tragédies, qu'il avait pour elle cette prédilection que +Corneille portait à son <i>Attila</i>. Je n'admets qu'à demi la similitude, +mais je crois volontiers à la prédilection. Cela devait +être. <i>Bérénice</i>, chez lui, c'est la veine secrète, là veine du +milieu.</p> + +<p>On a quelquefois regretté que Racine n'eût pas fait d'élégies; +mais qu'est-ce donc dans ses pièces que ces rôles délicats, +parfois un peu pâles comme Aricie, bien souvent +passionnés et enchanteurs, Atalide, Monime, et surtout Bérénice?</p> + +<p><i>Bérénice</i> peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse +dans l'oeuvre de Racine, comme la Champmeslé le fut +dans sa vie.</p> + +<p>Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses +qu'elles semblent par exception, revinssent trop souvent; +elles affecteraient l'oeuvre entière d'une teinte trop particulière +et qui aurait sa monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations +qu'il doit consulter, qu'il doit suivre, qu'il doit +diriger et aussi réprimer mainte fois. Dans l'ordre poétique +comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix de l'effort, +de la lutte et de la constance; l'idéal habite les hauts sommets. +On oublie trop de nos jours ce devoir imposé au talent; +sous prétexte de <i>lyrisme</i>, chacun s'abandonne à sa pente, et +l'on n'atteint pas à l'oeuvre dernière dont on eût été capable. +Aux époques tout à fait saines et excellentes, les choses ne se +pratiquent pas ainsi. Ce n'est pas contrarier son talent et aller +contre Minerve que de se resserrer, de se restreindre sur +quelques points, de viser à s'élever et à s'agrandir sur certains +autres. Dans le beau siècle dont nous parlons, ce devoir +rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se personnifiait +dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon +que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement +en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à +temps dans la personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; +il n'y a plus moyen de l'oublier ni de l'éluder. Molière, +le grand comique, était sujet à se répandre et à se distraire +dans les délicieuses mais surabondantes bouffonneries des +Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y attarder +trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort. +Despréaux, c'est-à-dire la conscience littéraire, éleva la voix, +et l'on eut à son moment <i>le Misanthrope</i>. Ainsi de La Fontaine, +qu'il fallut tirer de ses dizains et de ses contes où il se +complaisait si aisément, pour l'appliquer à ses fables et lui +faire porter ses plus beaux fruits. Ainsi de Racine lui-même +qui, au sortir des douceurs premières, s'élevait à Burrhus et +aspirait à <i>Phèdre</i>. Il retomba cette fois, il fit <i>Bérénice</i> sans Boileau, +comme il s'était caché, enfant, de ses maîtres pour lire +le roman d'Héliodore.</p> + +<p>Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour nous de surprendre +la fibre à nu et de pénétrer en ce point le plus reculé +du coeur. Une personne, un talent, ne sont pas bien connus à +fond, tant qu'on n'a pas touché ce point-là. De même qu'on +dit qu'il faut passer tout un été à Naples et un hiver à Saint-Pétersbourg, +de même, quand on aborde Racine, il faut aller +franchement jusqu'à <i>Bérénice</i>.</p> + +<p>La pièce se donna pour la première fois sur le théâtre de +l'hôtel de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord +plus de trente représentations, un succès de larmes, des brochures +critiques pour et contre, des parodies bouffonnes au +Théâtre-Italien, enfin tout ce qui constitue les honneurs de la +vogue. On lit partout l'anecdote de son origine, l'ordre de +Madame, ce duel poétique et galant de Racine et de Corneille, +la défaite de ce dernier. Mais indépendamment des circonstances +particulières qui favorisèrent le premier succès, et sur +lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaître que Racine +a su tirer d'un sujet si simple une pièce d'un intérêt durable, +puisque toutes les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontré un +acteur et une actrice dignes de ces rôles de Titus et de Bérénice, +le public a retrouvé les applaudissements et les larmes. +Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux années de Voltaire. +En août 1724, la reprise de <i>Bérénice</i> à la Comédie-Française +fut extrêmement goûtée. Mademoiselle Le Couvreur, Quinault +l'aîné et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rôles qu'avaient +autrefois remplis mademoiselle de Champmeslé, Floridor, et +le mari de la Champmeslé. Les mêmes acteurs redonnèrent +moins heureusement la pièce en 1728. Mais surtout la tradition +a conservé un vif souvenir du triomphe de mademoiselle +Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie d'expression +dans le personnage de cette reine attendrissante, que le +factionnaire même, placé sur la scène, laissa, dit-on, tomber +son arme et pleura<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. <i>Bérénice</i> reparut encore trois fois en +décembre 1782 et janvier 1783; ce fut son dernier soupir +au XVIIIe siècle<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Avant la reprise actuelle, elle avait été représentée +en dernier lieu le 7 et le 13 février 1807, c'est-à-dire +il y a trente-sept ans. Mademoiselle George jouait Bérénice, +Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pièce ne fut +donnée alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire +avait cessé, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous +dit: «Il est constant que <i>Bérénice</i> n'a point fait pleurer à +cette représentation, mais qu'elle a fait bâiller; toutes les +dissertations littéraires ne sauraient détruire un fait aussi notoire.» +Talma pourtant goûtait ce rôle d'Antiochus ou celui +de Titus, tel qu'il le concevait, et il en disait, ainsi que de +Nicomède, que c'étaient de ces rôles à jouer deux fois par an, +donnant à entendre par là que ce ton modéré, et assez loin +du haut tragique, détend et repose<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. La reprise d'aujourd'hui +a réussi; on n'est pas tout à fait revenu aux larmes, +mais on accorde de vrais applaudissements. Jean-Jacques a +raconté qu'il assista un jour à une représentation de <i>Bérénice</i> +avec d'Alembert, et que la pièce leur fit à tous deux un +plaisir <i>auquel ils s'attendaient peu</i>. Il y a eu de cette agréable +surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; à la +lecture, on n'y voit guère qu'une ravissante élégie; à la représentation, +quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent, +et l'intérêt, sans aller jamais au comble, ne languit pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Il y eut cinq représentations coup sur coup dans la seconde +quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservés des recettes +ne répondent pas tout à fait à cette haute renommée de succès. +Il faut croire à ce succès pourtant, d'après l'impression qui en est +restée; La Harpe, dans le chapitre de son <i>Cours de Littérature</i> où il +juge l'oeuvre, se plaît à rappeler le nom de Gaussin comme inséparable +de celui de Bérénice.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>L'Année littéraire</i> (1783, tome I, page 137) constate un certain +succès et en parle comme nous le ferions nous-même, en l'opposant +aux succès plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, quelques années +après, un retour de <i>Bérénice</i> par mademoiselle Desgarcins. J'en +entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rôles étaient +même déjà distribués entre mademoiselle Duchesnois, Talma et Lafon. +Talma aurait joué Titus; mais les choses en restèrent là. On ne conçoit +pas, en effet, que la représentation eût été possible sous l'Empire +après le <i>divorce</i>; on y aurait vu trop d'allusions.</blockquote> + + +<p>Érudits comme nous le sommes devenus et occupés de la +couleur historique, il y a pour nous, dans la représentation +actuelle de <i>Bérénice</i>, un intérêt d'étude et de souvenir. Voilà +donc une de ces pièces qui charmaient et enlevaient la jeune +cour de Louis XIV à son heure la plus brillante, et l'on s'en +demande les raisons, et, tout en jouissant du charme quelque +peu amolli des vers, on se reporte aux allusions d'autrefois. +Elles étaient nombreuses dans <i>Bérénice</i>, elles s'y croisaient en +mille reflets, et il y a plaisir à croire les deviner encore. Voltaire, +avec son tact rapide, a très-bien indiqué la plus essentielle +et la plus voisine de l'inspiration première. «Henriette +d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine +et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de +Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur +l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet, et +en cela elle ne se trompait pas; mais elle avait encore un intérêt +secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre: +elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps +pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour elle. +Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble +dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soeur +mirent un frein à leurs désirs; mais il resta toujours +dans leurs coeurs une inclination secrète, toujours chère à l'un +et à l'autre. Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir développés +sur la scène autant pour sa consolation que pour son +amusement.» On sait en effet, par l'intéressante histoire qu'a +tracée d'elle madame de La Fayette, combien Madame et son +royal beau-frère s'étaient aimés dans cette nuance aimable +qui laisse la limite confuse et qui prête surtout au rêve, à la +poésie. L'adorable princesse qui put dire à son lit de mort +à Monsieur: <i>Je ne vous ai jamais manqué</i>, aimait pourtant à se +jouer dans les mille trames gracieuses qui se compliquaient +autour d'elle, et à s'enchanter du récit de ce qu'elle inspirait. +Racine, un peu plus que Corneille sans doute, dut pénétrer +dans ses arrière-pensées; il est permis pourtant de +croire que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les +révélations posthumes était beaucoup plus recouvert dans +le moment même, et qu'en acceptant le sujet d'une si belle +main, le poëte ne sut pas au juste combien l'intention tenait +au coeur. Ses allusions, à lui, paraissent s'être plutôt reportées +au souvenir déjà éloigné de Marie de Mancini, laquelle, +dix années auparavant, avait pu dire au jeune roi à la +veille de la rupture: <i>Ah! Sire, vous êtes roi; vous pleurez! et +je pars!</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!</p> +<p>.............................................</p> +<p>...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:</p> +<p>Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!</p> + </div> </div> + +<p>Il y avait dans le rapport général des situations, dans une rupture +également motivée sur les devoirs souverains et sur l'inviolable +majesté du rang, assez de points de ressemblance +pour captiver à l'antique histoire une cour si spirituelle, si +empressée, et avant tout idolâtre de son roi. Mais d'autres +lueurs, d'autres reflets rapides et non pas les moins touchants, +venaient en quelque sorte se jouer à la traverse. Lorsqu'en +effet on représenta, en novembre 1670, la pièce désirée et +inspirée par Madame, cette princesse si chère à tous n'existait +plus depuis quelques mois; <i>Madame était morte!</i> Or qu'on +veuille songer à tout ce qu'ajoutait son souvenir à l'oeuvre où +sa pensée était entrée pour une si grande part. Les sentiments +discrets qu'elle avait nourris circulaient déjà plus librement, +trahis par la mort; ils s'échappaient comme en vagues éclairs +sur cette trame si fine; son âme aimable y respirait; les allusions +devenaient, pour ainsi dire, à double fond. Tendresse, +délicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait +tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce règne de La +Vallière.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu +pour les apprécier. Je relisais l'autre jour la brochure de +M. Guillaume de Schlegel, dans laquelle il compare la <i>Phèdre</i> +de Racine et celle d'Euripide; il y exprime admirablement le +genre de beauté de celle-ci, ce caractère chaste et sacré de +l'Hippolyte, qu'il assimile avec grandeur au Méléagre et à +l'Apollon antiques. Mais cette intelligence attentive, cette élévation +pénétrante qui s'applique si bien à démontrer, à reconstituer +à nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grèce, l'éloquent +critique ne daigne pas en faire usage à notre égard, et il nous +en laisse le soin sous prétexte d'incompétence, mais en réalité +comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphère. D'autres +que lui, d'éminents et ingénieux critiques que chacun sait, +ont à leur tour repris la tâche et réparé la brèche avec honneur. +Sans doute la tragédie française, si l'on excepte <i>Polyeucte</i> +et <i>Athalie</i>, n'est pas exactement du même ordre que +l'antique; celle-ci égale la beauté et l'austérité de la statuaire; +elle nous apparaît debout après des siècles, et à travers toutes +les mutilations, dans une attitude unique, immortelle. Notre +tragédie, à nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un <i>cran</i> plus bas; +elle s'attaque particulièrement au coeur et à ses sentiments +délicats et déliés jusqu'au sein de la passion; elle s'encadre +avec la société, non plus avec le temple; elle vit à l'infini sur +des luttes, sur des scrupules intérieurs nés du christianisme +ou de la chevalerie, et dès longtemps élaborés par une élite +polie et galante. Mais là aussi se retrouvent la vérité, l'élévation, +un genre de beauté; seulement il s'agit presque d'un art +différent. Ce n'est plus au groupe de la statuaire antique et à +cette première grandeur qu'on a affaire; ce sont plutôt des +tableaux finis qu'il s'agit, même à distance, de voir dans leur +cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquité non +moins que M. de Schlegel, et par les parties également augustes, +M. Quatremère de Quincy, a fait comprendre à merveille +que les statues, les objets d'art de la Grèce, rangés et +classés dans nos musées, n'avaient ni tout leur prix ni leur +vrai sens; que, voués avant tout à une destination publique +et le plus souvent sacrée, c'était dans cet encadrement primitif +qu'il fallait les replacer en idée et les concevoir. Pourquoi +l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au même +effort équitable pour apprécier convenablement des oeuvres +moins hautes sans doute, plus délicates souvent, sociales au +plus haut degré, et qu'il suffit de reculer légèrement dans un +passé encore peu lointain, pour y ressaisir toutes les justesses +et toutes les grâces? Si jamais pièce réclama à bon droit chez +le spectateur ce jeu quelque peu complaisant de l'imagination +et du souvenir, c'est à coup sûr <i>Bérénice</i>; mais cette complaisance +n'exige pas un effort bien pénible, et l'on n'a pas +trop à se plaindre, après tout, d'être simplement obligé, pour +subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles +années d'un grand règne, des <i>nuits enflammées</i> et des <i>festons</i> où +les chiffres mystérieux s'entrelaçaient. Quel moment en effet +dans une société que celui où des sentiments si nobles, si délicats, +disons même si subtils, et qui courraient presque risque +de nous échapper aujourd'hui, étaient saisis unanimement +par un cercle avide qu'ils occupaient aussitôt et passionnaient! +<i>Bérénice</i> est de ces oeuvres qui honorent bien moins un poëte +qu'une époque.</p> + +<p>Mme de La Fayette, qui était de ce cercle, et au premier +rang, a écrit d'<i>Esther</i>, cette autre tragédie commandée bien +plus tard, cette autre Juive aimable et qui correspond dans +l'ordre religieux à sa première soeur, que c'était une <i>comédie +de couvent</i>. J'accepte le mot sans défaveur, et je dirai à mon +tour de <i>Bérénice</i> que c'est moins une tragédie qu'une comédie +de coeur, une comédie-roman, contemporaine de <i>Zayde</i>, et +qui allait donner le ton à <i>la Princesse de Clèves</i>:</p> + +<p>Dans l'exquise préface qu'il a mise à sa pièce, Racine +rapproche son héroïne de Didon et voit de la ressemblance +entre elles, sauf le poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne +me fait pas tout à fait l'impression de Didon; la nuance est +plus douce, on sent dès l'abord, et malgré toutes les menaces, +qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle pâlira dans l'absence, +elle s'en ira lentement mourir de son ennui. L'Ariane +de Thomas Corneille me rend bien plus le désespoir de Didon. +Bérénice, qui est si peu Juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire +résignée: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera +peut-être quelque disciple des apôtres qui lui indiquera le +chemin de la Croix.</p> + +<p>Bérénice entre en scène comme aurait fait La Vallière, si +elle eût osé; elle entre le coeur tout plein de son amour, empressée +de se dérober à la foule des courtisans, ne pensant +qu'à l'objet aimé, n'aimant en lui que lui-même. Elle a besoin +d'en parler à quelqu'un, d'épancher sa reconnaissance, de +répéter en cent façons dans ses discours ce nom adoré de Titus +en y mariant le sien. Pourtant, dès qu'Antiochus s'est enhardi +à parler pour son propre compte, elle sait l'arrêter d'une +parole vibrante et fière: on sort du ton de l'élégie; la note +tragique se fait sentir.</p> + +<p>Je ne sais à quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre +des genres, tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, +mais qui sont le soupir et la plainte de tous les coeurs bien +touchés:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!</p> + </div> </div> + +<p>Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculté de soumission +et de silence; on serait tenté de sourire à l'entendre tout +d'abord s'exhaler:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Je me suis tu cinq ans,</p> +<p>Madame, et vais encor me taire plus longtemps.</p> + </div> </div> + +<p>Pourtant il échappe aux inconvénients de sa position par sa +noblesse et sa délicatesse constante; tout <i>roi de Comagène</i> +qu'il est, il ne tombe jamais dans le ridicule de ce <i>roi de Naxe</i>, +le pis-aller d'Ariane. J'entends remarquer qu'il remplit exactement +le même rôle que Ralph dans <i>Indiana</i>. Après tout, en +cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois personnages, +Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie et de +tristesse, suffirait à sa gloire:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!</p> + </div> </div> + +<p>Mais les allusions perpétuelles, au temps de la représentation +première, et tous les genres d'intérêt venaient aboutir à +ce personnage impérial de Titus et converger à son front +comme les rayons du diadème. C'est par lui et par sa lutte +sérieuse que le poëte remettait son oeuvre sur le pied tragique, +et prétendait corriger ce que le reste de la pièce pouvait +avoir de trop amollissant: «Ce n'est point une nécessité, +disait-il en répondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il +y ait du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que +l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, +que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de +cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.» +Geoffroy, qui cite ce passage dans son feuilleton sur <i>Bérénice</i>, +s'en fait une arme contre ceux qu'il appelle les <i>voltairiens</i> en +tragédie, et qu'il représente comme altérés de sang et et de carnage +dramatique. Hélas! ce sont les voltairiens aujourd'hui +(s'il en était encore dans ce sens-là) qui se rangeraient du +côté de Geoffroy et que nous aurions peine à en distinguer. +Titus donc exprime en lui le caractère tragique, en ce sens +qu'il soutient une lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout +naturel et vulgaire; qu'il a le haut sentiment de la dignité +souveraine et de ce qu'on doit à ce rang de maître des +humains. Au fond il n'a jamais hésité, pas plus qu'un héros +n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. +On est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on +marche toujours. Il est vrai qu'on peut, au premier abord, +opposer que ce Titus, non plus qu'Énée de qui il tient, n'est +assez passionnément amoureux; que, s'il l'était davantage, il +céderait peut-être. Mais non: Racine, revenant ici, dans le +dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de la +tragédie, a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de +l'âme à travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun +doute sur ce qui demeure impossible:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>En quelque extrémité que vous m'ayez réduit,</p> +<p>Ma gloire inexorable à toute heure me suit;</p> +<p>Sans cesse elle présente à mon âme étonnée</p> +<p>L'empire incompatible avec notre hyménée,</p> +<p>Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits,</p> +<p>Je dois vous épouser encor moins que jamais.</p> +<p>Oui, madame, et je dois moins encore vous dire</p> +<p>Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire,</p> +<p>De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,</p> +<p>Soupirer avec vous au bout de l'univers.</p> +<p>Vous-même rougiriez de ma lâche conduite...</p> + </div> </div> + +<p>Voilà le langage d'une grande âme à celle qui peut l'entendre. +Ainsi c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui +s'oppose au bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint +de soutenir que Titus serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire +à l'amour, et s'il allait vivre avec Bérénice dans quelque +coin du monde, après avoir pris congé des Romains: <i>une +chaumière et son coeur!</i> Geoffroy remarque avec raison que +Titus serait sifflé, s'il agissait ainsi au théâtre, «et Rousseau, +ajoute-t-il, mérite de l'être pour avoir consigné cette opinion +dans un livre de philosophie.» Tout se tient en morale: c'est +pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion +de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jean-Jacques +a gâté certaines de ses plus belles pages par je ne sais +quoi de choquant et de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, +et que l'amant de madame de Warens, le mari de Thérèse, +n'a pas résisté à nous retracer complaisamment des situations +dignes d'oubli.</p> + +<p>Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de +<i>Bérénice</i> pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq +actes, et qu'on ne s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la +réflexion. Chaque acte est, à peu de chose près, le même qui +recommence; un des amoureux, dès qu'il est trop en peine, +fait chercher l'autre:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A-t-on vu de ma part le roi de Comagène?</p> + </div> </div> + +<p>Quand un plus long discours hâterait trop l'action, on s'arrête, +on sort sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quoi? me quitter sitôt! et ne me dire rien!</p> +<p>. . . . . . . . . . . .</p> +<p>Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?</p> + </div> </div> + +<p>Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font +aller la pièce et en établissent l'économie concordent parfaitement +et se confondent avec les plus secrets ressorts de l'âme +dans de pareilles situations. L'utilité ne se distingue pas de la +vérité même. De loin il est difficile d'apercevoir dans <i>Bérénice</i> +cette sorte d'architecture tragique qui fait que telle scène se +dessine hautement et se détache au regard. La grande scène +voulue au troisième acte ne produit point ici de péripétie proprement +dite, car nous savons tout dès le second acte, et il +n'eût tenu qu'à Bérénice de le comprendre comme nous. J'ai +vu deux fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir, +sans recourir au volume, il m'est presque impossible de distinguer +nettement un acte de l'autre par quelque scène bien +tranchée. S'il fallait exprimer l'ordre de structure employé +ici, je dirais que c'est simplement une longue galerie en cinq +appartements ou compartiments, et le tout revêtu de peintures +et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe insensiblement +de l'une à l'autre sans trop se rendre compte du +chemin. Cette nature d'intérêt, ce me semble, doit suffire; +on ne sent jamais d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit +de rappeler en sa préface que la véritable invention consiste à +faire quelque chose de rien; ici ce <i>rien</i>, c'est tout simplement +le coeur humain, dont il a traduit les moindres mouvements +et développé les alternatives inépuisables. La lutte du coeur +plutôt que celle des faits, tel est en général le champ de la +tragédie française en son beau moment, et voilà pourquoi elle +fait surtout l'éloge, à mon sens, du goût de la société qui savait +s'y plaire.</p> + +<p>L'idée de reprendre <i>Bérénice</i> devait venir du moment que +mademoiselle Rachel était là; et qu'à défaut de rôles modernes, +elle continuait à nous rendre tant de ces douces émotions +d'une scène qui élève et ennoblit. Si redonner de la nouveauté +à Racine était une conquête, il ne fallait pas craindre +d'aller jusqu'au bout, et, après avoir fait son entrée dans ces +grands rôles qui sont comme les capitales de l'empire, il y avait +à se loger encore plus au coeur: <i>Bérénice</i>, quand il s'agit de +Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maître. +Mademoiselle Rachel a complètement réussi. Les difficultés +du rôle étaient réelles: Bérénice est un personnage +tendre; le plus racinien possible, le plus opposé aux héroïnes +et aux <i>adorables furies</i> de Corneille; c'est une élégie; Mademoiselle +Gaussin y avait surtout triomphé à l'aide d'une mélodie +perpétuelle et de cette musique; de ces <i>larmes dans la +voix</i>, dont l'expression a d'abord été trouvée pour elle par La +Harpe lui-même. Après <i>Ariane</i>, après <i>Phèdre</i>, mademoiselle +Rachel nous avait accoutumés à tout attendre, et à ne pas +élever d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si +j'osais me permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement +qu'elle soit une grande actrice, c'est combien elle est +une personne distinguée. Le monde tout d'abord ne s'y est +pas mépris, et il l'a surtout adoptée à ce titre de distinction +d'esprit et d'intelligence. Elle est née telle. Ce caractère se +retrouve à chaque instant dans ses rôles; elle les choisit, elle +les compose, elle les proportionne à son usage, à ses moyens +physiques. Avec tous les dons qu'elle a reçus, si sur quelque +point il pouvait y avoir défaut, l'intelligence supérieure intervient +à temps et achève. Ainsi a-t-elle fait pour Bérénice. +Un organe pur, encore vibrant et à la fois attendri, un naturel, +une beauté continue de diction, une décence tout antique +de pose, de gestes, de draperies, ce goût suprême et +discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment +nés pour le diadème, ce sont là les traits charmants sous lesquels +Bérénice nous est apparue; et lorsqu'au dernier acte, +pendant le grand discours de Titus, elle reste appuyée sur le +bras du fauteuil, la tête comme abîmée de douleur, puis lorsqu'à +la fin elle se relève lentement, au débat des deux princes, +et prend, elle aussi, sa résolution magnanime, la majesté +tragique se retrouve alors, se déclare autant qu'il sied et +comme l'a entendu le poëte; l'idéal de la situation est devant +nous.—Beauvallet, on lui doit cette justice, a fort bien rendu +le rôle de Titus; de son organe accentué, trop accentué, on +le sait, il a du moins marqué le coin essentiel du rôle, et +maintenu le côté toujours présent de la dignité impériale. +Quant à l'Antiochus, il est suffisant.—Ainsi, pour conclure, +nous devons à mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, +mais aussi l'honneur d'avoir goûté <i>Bérénice</i>, et il ne tient qu'à +nous, grâce à elle, de nous donner pour plus amateurs de la +belle et classique poésie en 1844 qu'on ne l'était en 1807. +Nous en demandons bien pardon aux voltairiens de ce +temps-là.</p> + +<p>15 janvier 1844.</p> + +<br> + +<p>Pour compléter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que +j'en ai dit plus tard dans une étude reprise à fond et développée, au +tome V de <i>Port-Royal</i> (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de désaccord +qu'on ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de +la maturité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU</h3> + + +<p>Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgrâces +et survivait à ce qu'on a bien voulu appeler <i>son siècle</i>. Les +grands écrivains comme les grands généraux avaient presque +tous disparu. On perdait des batailles en Flandre; on donnait +droit de préséance aux bâtards légitimés sur les ducs; on +applaudissait Campistron. C'est précisément alors, si l'on en +croit un bruit assez généralement répandu depuis une centaine +d'années, que commença de briller un poëte illustre, +<i>notre grand lyrique</i>, comme disent encore quelques-uns. Né +en 1669 ou 70 à Paris, d'un père cordonnier, qu'il renia plus +tard, ou qu'au moins il aurait certainement troqué très-volontiers +contre un autre, Jean-Baptiste Rousseau se sentit de +bonne heure l'envie de sortir d'une si basse condition. On ne +sait trop comment se passèrent ses premières années; il s'est +bien gardé d'en parler jamais, et il paraît s'être expressément +interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'était +mal imiter Horace pour le début. Rousseau se destinait pourtant +à la poésie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et +chagrin, et reçut de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua +auprès de grands seigneurs qui le protégèrent, le baron +de Breteuil, Bonrepeaux, Chamillart, Tallard, et fut même +attaché à ce dernier dans l'ambassade d'Angleterre. Il avait +vu à Londres Saint-Évremond; à Paris, il était des familiers +du <i>Temple</i>, des habitués du café <i>Laurens</i>; il s'essayait au +théâtre par de froides comédies; il paraphrasait les psaumes +que le maréchal de Noailles lui commandait pour la cour, et +composait pour la ville d'obscènes épigrammes, qu'il appelait +les <i>Gloria Patri</i> de ses psaumes. Son existence littéraire, +comme on voit, ne laissait pas de devenir considérable: il +était membre de l'Académie des Inscriptions; l'opinion le +désignait pour l'Académie française, comme héritier présomptif +de Boileau. En un mot, tout annonçait à J.-B. Rousseau +qu'il allait, durant quelques années, tenir un des premiers +rangs, le premier rang peut-être!... dans les cercles +littéraires, entre La Motte, Crébillon, La Fosse, Duché, La +Grange-Chancel, Saurin, de l'Académie des Sciences, et autres. +Tout cela se passait vers 1710.</p> + +<p>Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, et comme il le dit +lui-même avec une élégance parfaite, il s'était <i>accoquiné à la +hantise</i> du café Laurens; c'était rue Dauphine, non loin du +Théâtre-Français, qui de la rue Guénégaud avait passé dans +celle des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Les établissements +de l'espèce des <i>cafés</i> ne dataient guère que de ces années-là, +et remplaçaient avantageusement pour les auteurs et gens de +lettres le cabaret, où s'étaient encore enivrés sans vergogne +Chapelle et Boileau. Le café n'avait pas passé de mode, malgré +la prédiction de madame de Sévigné; bien au contraire, il +devait exercer une assez grande influence sur le XVIIIe siècle, +sur cette époque si vive et si hardie, nerveuse, irritable, toute +de saillies, de conversations, de verve artificielle, d'enthousiasme +après quatre heures du soir; j'en prends à témoin +Voltaire et son amour du Moka. Ce café de la veuve <i>Laurens</i> +était donc une espèce de café <i>Procope</i> du temps; on y +politiquait; +on y jugeait la pièce nouvelle; on s'y récitait à l'oreille +l'épigramme de Gacon sur <i>l'Athénaïs</i> de La Grange-Chancel, +le huitain de La Grange en réponse aux critiques de M. Le +Noble; on y comparait la musique de Lulli et celle de Campra. +Or, Rousseau, après quelques essais lyriques peu goûtés, +avait donné en 1696, au Théâtre-Français, la comédie du +<i>Flatteur</i>, qui n'avait eu qu'un demi-succès, et en 1700, <i>le +Capricieux</i>, qui réussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrâce +aux habitués du café et les chansonna dans de grossiers couplets +à rimes riches, ce qui le fit aussitôt reconnaître. On peut +juger du scandale. Rousseau se <i>désaccoquina</i> du café et +désavoua +les couplets dans le monde; mais on en parlait toujours; +de temps à autre de nouveaux couplets clandestins se +retrouvaient sur les tables, sous les portes; cette petite guerre +dura dix ans et ouvrit le siècle. Enfin, en 1710, quelques derniers +couplets, si infâmes qu'on doit les croire fabriqués à +dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble à +l'indignation. Rousseau, non content de s'en laver, les imputa +à Saurin; de là procès en diffamation et en calomnie, +arrêt du Parlement en 1712, et bannissement de Rousseau à +perpétuité hors du royaume.</p> + +<p>Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que +fût alors le noviciat des poëtes, son éducation lyrique devait +être achevée. Il avait déjà composé quelques odes, et sa haine +contre La Motte, qui en composait aussi, n'avait pas peu contribué, +sans doute, à déterminer sa vocation laborieuse et tardive. +Qu'est-ce donc qu'un poëte lyrique? Avec sa nature +d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il prétendre à +l'être? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710?</p> + +<p>Un poëte lyrique, c'est une âme à nu qui passe et chante +au milieu du monde; et selon les temps, et les souffles divers, +et les divers tons où elle est montée, cette âme peut rendre +bien des espèces de sons. Tantôt, flottant entre un passé gigantesque +et un éblouissant avenir, égarée comme une harpe +sous la main de Dieu, l'âme du prophète exhalera les gémissements +d'une époque qui finit, d'une loi qui s'éteint, et saluera +avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et +le char vivant d'Emmanuel; tantôt, à des époques moins +hautes, mais belles encore et plus purement humaines, quand +les rois sont héros ou fils de héros, quand les demi-dieux ne +sont morts que d'hier, quand la force et la vertu ne sont toujours +qu'une même chose, et que le plus adroit à la lutte, le +plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus sage +et le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable prêtre comme +le statuaire, décernera au milieu d'une solennelle harmonie +les louanges des vainqueurs; il dira les noms des coursiers +et s'ils sont de race généreuse; il parlera des aïeux et des +fondateurs de villes, et réclamera les couronnes, les coupes +ciselées et les trépieds d'or. Il sera lyrique aussi, bien qu'avec +moins de grandeur et de gloire, celui qui, vivant dans les +loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans, chantera les +délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui viendront +parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et à toutes les époques +de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin +des orages politiques, en saisira par quelque côté le sens profond, +la loi sublime, et répondra à chaque accident aveugle +par un écho intelligent et sonore; ou quiconque, en ces jours +de révolution et d'ébranlement, se recueillera en lui-même +et s'y fera un monde à part, un monde poétique de sentiments +et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste +ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou +enfer; ceux-là encore seront lyriques, et prendront place +entre le petit nombre dont se souvient l'humanité et dont +elle adore les noms. Nous voilà bien loin de Jean-Baptiste; +il n'a rien été de tout cela. Fils honteux de son père, sans +enfance, vain, malicieux, clandestin, obscène en propos, de +vie équivoque, ballotté des cafés aux antichambres, il eût été +bon peut-être à donner quelques jolies chansons au <i>Temple</i>, +s'il avait eu plus de sensibilité, de naturel et de mollesse. +On lui a fait honneur, et Chaulieu l'a félicité agréablement, +d'avoir refusé une place dans les Fermes, que lui offrait le +ministre Chamillart; mais ce refus nous semble moins tenir +à des principes d'honorable indépendance, qu'au goût qu'avait +Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littéraires. +Sans dire positivement qu'il fût un malhonnête homme, sans +trancher ici la question restée indécise des derniers couplets, +on peut affirmer que ce fut un coeur bas, un caractère louche, +tracassier, né pour la domesticité des grands seigneurs; +avec cela, nul génie, peu d'esprit, tout en métier. Quand il +eut quitté la France en 1712, et durant les trente années +<i>dignes de pitié</i> qui succédèrent aux trente années <i>dignes d'envie</i>, +Rousseau, successivement protégé du comte du Luc, du +prince Eugène, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-même +pour mériter ces faveurs dont il vivait et rétablir sa +réputation compromise. Dans l'insignifiante correspondance +qu'il entretenait avec d'Olivet, Brossette, Des Fontaines et +M. Boutet, on remarque un grand étalage de principes religieux, +moraux, et un caractère anti-philosophique très-prononcé. +En supposant cette conversion sincère, on s'étonne +que Rousseau n'ait pas plus tiré parti pour sa poésie de cette +nature de sentiments; c'était peut-être en effet la seule corde +lyrique qui fût capable de vibrer en ces temps-là. Les événements +extérieurs dégoûtaient par leur petitesse et leur pauvreté; +la guerre se faisait misérablement et même sans l'éclat +des désastres; les querelles religieuses étaient sottes, criardes, +sans éloquence, quoique persécutrices; les moeurs, infâmes +et platement hideuses: c'était une société et un trône sourdement +en proie aux vers et à la pourriture. Ce qu'il y avait +de plus clair, c'est que l'ordre ancien dépérissait, que la religion +était en péril, et qu'on se précipitait dans un avenir +mauvais et fatal. Voilà ce que sentaient et disaient du moins +les partisans et les débris du dernier règne, M. Daguesseau et +Racine fils par exemple. Or, sans faire d'hypothèse gratuite, +sans demander aux hommes plus que leur siècle ne comporte, +on conçoit, ce me semble, dans cette atmosphère de +souvenirs et d'affections, une âme tendre, chaste, austère, +effrayée de la contagion croissante et du débordement philosophique, +fidèle au culte de la monarchie de Louis XIV, +assez éclairée pour dégager la religion du jansénisme, et cette +âme, alarmée, avant l'orage, de pressentiments douloureux, +et gémissant avec une douceur triste; quelque chose en un +mot comme Louis Racine, d'aussi honnête, et de plus fort en +talent et en lumières. Rousseau manqua à cette mission, dont +il n'était pas digne. Il avait reçu comme une lettre morte les +traditions du règne qui finissait; il s'y attacha obstinément; +ses antipathies littéraires et sa jalousie contre les talents rivaux +l'y repoussèrent chaque jour de plus en plus; il tint +pour le dernier siècle, parce que le <i>petit Arouet</i> était du nouveau. +Dans les poésies à la mode, il était bien plus choqué +des mauvaises rimes que du mauvais goût et des mauvais +principes. De la sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passé +non plus que du présent; son esprit était le plus terne des +miroirs; rien ne s'y peignait, il ne réfléchit rien; sans originalité, +sans vue intime ou même finement superficielle, sans +vivacité de souvenirs, aussi loin des choeurs d'<i>Esther</i> que des +vers datés de Philisbourg, tenant tout juste au siècle de Louis XIV +par l'<i>Ode sur Namur</i>, ce fut le moins lyrique de tous les hommes +à la moins lyrique de toutes les époques.</p> + +<p>Avec un auteur aussi peu naïf que Jean-Baptiste, chez qui +tout vient de labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile +de rechercher, avant l'examen des oeuvres, quelles furent les +idées d'après lesquelles il se dirigea, et de constater sa critique +et sa poétique. Deux mots suffiront. Le bon Brossette, ce +personnage excellent mais banal, un des dévots empressés de +feu Despréaux, espèce de courtier littéraire, qui caressait les +illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et faire +collection de leurs lettres, s'était lourdement avisé, en écrivant +à Rousseau, de lui signaler, comme une découverte, +dans l'<i>Ode à la Fortune</i>, un passage qui semblait imité de +Lucrèce. Là-dessus Rousseau lui répondit: «Il est vrai, monsieur, +et vous l'avez bien remarqué, que j'ai eu en vue le +passage de Lucrèce, <i>quò magis in dubiis</i>, etc., dans la strophe +que vous me citez de mon <i>Ode à la Fortune</i>; et je +vous avoue, puisque vous approuvez la manière dont je me +suis approprié la pensée de cet ancien, que je m'en sais +meilleur gré que si j'en étois l'auteur, par la raison que +c'est l'expression seule qui fait le poëte, et non la pensée, +qui appartient au philosophe et à l'orateur, comme à lui.» +L'aveu est formel; on conçoit maintenant que Saurin ait dit +qu'il ne regardait Rousseau que comme <i>le premier entre les +plagiaires</i>. Les jugements et les lectures de Rousseau répondaient +à une aussi forte poétique; c'est de finesse surtout qu'il +manque. Il aime et admire Regnier, mais il le range après +Malherbe, et trouve qu'<i>il ne lui a manqué que le bonheur de +naître sous le règne de Louis le Grand</i>. Il appelle Gresset un <i>génie +supérieur</i>, et ne le chicane que sur ses rimes: Des Fontaines +se croit obligé de l'avertir que c'est aller un peu trop loin. Il +ne voit rien <i>de plus élevé ni de plus rempli de fureur et de sublime</i> +que les vers de Duché, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à +propos de M. de Monchesnay: «Je ne connois que lui (<i>M. de +Monchesnay!</i>) présentement (1716), qui sache faire des vers +marqués au bon coin.» Au même moment, il traite l'auteur +du <i>Diable boiteux</i> comme un faquin du plus bas étage: +«L'auteur, +écrit-il, ne pouvoit mieux faire que s'associer avec +des danseurs de corde: son génie est dans sa véritable +sphère.» Réfugié à Bruxelles en 1724, il prie son ami +l'abbé d'Olivet de lui envoyer un paquet de tragédies; en +voici la liste: elle serait plus complète et plus piquante, si +Rotrou ne s'y trouvait pas:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Venceslas</i>, de Rotrou;</p> +<p><i>Cléopâtre</i>, de La Chapelle;</p> +<p><i>Géta</i>, de Péchantré;</p> +<p><i>Andronic</i>, <i>Tiridate</i>, de Campistron;</p> +<p><i>Polyxène</i>, <i>Manlius</i>, <i>Thésée</i>, de La Fosse;</p> +<p><i>Absalon</i>, de Duché.</p> + </div> </div> + +<p>Je me suis trompé en disant que Rousseau ne s'inquiétait +jamais de l'idée; il a fait une ode <i>sur les Divinités poétiques</i>, +dans laquelle est exposé en style barbare un système d'allégorisation +qui ne va à rien moins qu'à mettre Bellone pour la +guerre, Tisiphone pour la peur. Le plus plaisant, c'est +que pour cette démonstration <i>esthétique</i>, comme on dirait +aujourd'hui, il s'est imaginé de recourir à l'ombre d'Alcée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcée</p> +<p>Qui me la découvre à l'instant,</p> +<p>Et qui déjà, d'un oeil content,</p> +<p>Dévoile à ma vue empressée</p> +<p>Ces déités d'adoption,</p> +<p>Synonymes de la pensée,</p> +<p>Symboles de l'abstraction.</p> + </div> </div> + +<p>Alcée se met donc à chanter en ces termes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Des sociétés temporelles</p> +<p>Le premier lien est la voix,</p> +<p>Qu'en divers sons l'homme, à son choix,</p> +<p>Modifie et fléchit pour elles;</p> +<p>Signes communs et naturels,</p> +<p>Où les âmes incorporelles</p> +<p>Se tracent aux sens corporels.</p> + </div> </div> + +<p>Rousseau avait probablement attrapé ces lambeaux de +métaphysique, sinon dans le commerce d'Alcée, du moins +dans les livres ou les conversations de son ami M. de Crousaz. +Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on ne croirait. Ses +odes en sont chamarrées; et ses <i>allégories</i>, qu'il estimait +autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en +oeuvre et le résultat direct du système.</p> + +<p>Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres +de Jean-Baptiste: nous laisserons de côté son théâtre, et +puisque nous avons nommé ses <i>allégories</i>, nous les frapperons +tout d'abord. Le fantastique au XVIIIe siècle, en France, +avait dégénéré dans tous les arts. De brillant, de gracieux, +de grotesque ou de terrible qu'il était au Moyen-Age et à la +Renaissance, il était devenu froid, lourd et superficiel; on le +tourmentait comme une énigme, parce qu'on ne l'entendait +plus à demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre chose +qu'une folle réminiscence, une charmante étourderie, un caprice +étincelant, quelquefois un effroyable éclair sur un front +serein; c'est un jeu à la surface dont l'invisible ressort gît au +plus profond de l'âme de la Muse. Que les faciles et soudains +mouvements de cette âme se ralentissent et se perdent; que +ce jeu de physionomie devienne calculé et de pure convenance; +qu'on sourie, qu'on éclate, qu'on grimace, qu'on fasse +la folle à tout propos, et voilà la Muse devenue une femme à +la mode, sotte, minaudière, insupportable; c'est à peu près +ce qui arriva de l'art au XVIIIe siècle. Le fantastique surtout, +cette portion la plus délicate et la plus insaisissable, y fut +méconnu et défiguré. On eut les Amours de Boucher; on eut +des <i>oves</i> et des <i>volutes</i>, au lieu d'acanthes et d'arabesques de +toutes formes: on eut <i>les Bijoux indiscrets</i>, les métamorphoses +de <i>la Pucelle</i>, <i>l'Écumoir</i>, <i>le Sopha</i>, et ces contes de Voisenon +où des hommes et des femmes sont changés en anneaux +ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu +la grâce frivole d'Hamilton; mais on n'était pas moins éloigné +alors de l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. +On peut rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau, +qu'à la moins fantastique de toutes les époques, il a +été le moins fantastique de tous les hommes. Ses allégories +sont jugées tout d'une voix: baroques, métaphysiques, sophistiquées, +sèches, inextricables, nul défaut n'y manque. +Nous renvoyons à <i>Torticolis</i>, à <i>la Grotte de Merlin</i>, au <i>Masque +de Laverne</i>, à <i>Morosophie</i>; lise et comprenne qui pourra! Le +style est d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on +croirait forgé à l'enclume de Chapelain; on ne sait pas où les +prendre, et j'en dirais volontiers, comme Saint-Simon de +M. Pussort, que c'est un <i>fagot d'épines</i>.</p> + +<p>Mais les odes, mais les cantates, voilà les vrais titres, les +titres immortels de Rousseau à la gloire! Patience, nous y +arrivons.—Les odes sont, ou sacrées, ou politiques, ou personnelles. +Quand on a lu la Bible, quand on a comparé au +texte des prophètes les paraphrases de Jean-Baptiste, on +s'étonne peu qu'en taillant dans ce sublime éternel, il en ait +quelquefois détaché en lambeaux du grave et du noble; et +l'on admire bien plutôt qu'il ait si souvent affaibli, méconnu, +remplacé les beautés suprêmes qu'il avait sous la main. A +prendre en effet la plus renommée de ses imitations, celle du +Cantique d'Ézéchias, qu'y voit-on? Ici, la critique de détail +est indispensable, et j'en demande pardon au lecteur. Rousseau +dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai vu mes tristes journées</p> +<p>Décliner vers leur penchant;</p> +<p>Au midi de mes années</p> +<p>Je touchois à mon couchant.</p> +<p>La Mort déployant ses ailes</p> +<p>Couvroit d'ombres éternelles</p> +<p>La clarté dont je jouis,</p> +<p>Et dans cette nuit funeste</p> +<p>Je cherchois en vain le reste</p> +<p>De mes jours évanouis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Grand Dieu, votre main réclame</p> +<p>Les dons que j'en ai reçus;</p> +<p>Elle vient couper la trame</p> +<p>Des jours qu'elle m'a tissus:</p> +<p>Mon dernier soleil se lève,</p> +<p>Et votre souffle m'enlève</p> +<p>De la terre des vivants,</p> +<p>Comme la feuille séchée,</p> +<p>Qui, de sa tige arrachée,</p> +<p>Devient le jouet des vents.</p> + </div> </div> + +<p>Les quatre premiers vers de la première strophe sont bien, +et les six derniers passables grâce à l'harmonie, quoiqu'un +peu vides et chargés de mots; mais il fallait tenir compte du +verset si touchant d'Isaïe: «Hélas! ai-je dit, je ne verrai +donc plus le Seigneur, le Seigneur dans le séjour des +vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec moi +la terre!» Ne plus voir les autres hommes, ses frères en +douleurs, voilà ce qui afflige surtout le mourant. La seconde +strophe est faible et commune, excepté les trois vers du milieu; +à la place de cette <i>trame</i> usée qu'on voit partout, il y +a dans le texte: «Le tissu de ma vie a été tranché comme la +trame du tisserand.» Qu'est devenu ce tisserand auquel +est comparé le Seigneur? Au lieu de la <i>feuille séchée</i>, le texte +donne: «Mon pèlerinage est fini; il a été emporté comme la +tente du pasteur.» Qu'est devenue cette tente du désert, +disparue du soir au matin, et si pareille à la vie? Et plus +loin:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme un lion plein de rage</p> +<p>Le mal a brisé mes os;</p> +<p>Le tombeau m'ouvre un passage</p> +<p>Dans ses lugubres cachots.</p> +<p>Victime foible et tremblante,</p> +<p>A cette image sanglante</p> +<p>Je soupire nuit et jour,</p> +<p>Et, dans ma crainte mortelle,</p> +<p>Je suis comme l'hirondelle</p> +<p>Sous la griffe du vautour.</p> + </div> </div> + +<p>Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne +lisait dans le texte: «Je criais vers vous comme les petits de +l'hirondelle, et je gémissais comme la colombe.» On voit +que Rousseau a précisément laissé de côté ce qu'il y a de +plus neuf et de plus marqué dans l'original. Et pourtant il +aurait dû, ce semble, comprendre la force de ce cantique si +rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-être +coupable, que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait +besoin de retrouver le reste de ses jours pour se repentir et +pleurer. De notre temps, auprès de nous, un grand poëte +s'est inspiré aussi du Cantique d'Ézéchias; lui aussi il a +demandé grâce sous la verge de Dieu, et s'est écrié en gémissant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tous les jours sont à toi: que t'importe leur nombre?</p> +<p>Tu dis: le temps se hâte, ou revient sur ses pas.</p> +<p>Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre</p> +<p>Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?</p> + </div> </div> + +<p>Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; +qu'on relise la quatorzième des <i>secondes Méditations</i>; qu'on +relise en même temps dans les <i>premières</i> le dithyrambe intitulé +<i>Poésie sacrée</i>, et qu'on le compare avec l'<i>Épode</i> du premier +livre de Jean-Baptiste.</p> + +<p>L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en +partage la faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre. +La naissance du duc de Bretagne, la mort du prince de +Conti, la guerre civile des Suisses en 1712, l'armement des +Turcs contre Venise en 1715<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, la bataille même de Péterwaradin, +tout cela eut dans le temps plus ou moins d'importance, +mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité. +Le poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme, +se provoquer au délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de +l'entendre, à la mort du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme +de ses regrets:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée,</p> +<p>De ce prince chéri déplore le trépas,</p> +<p>Approchez, et voyez quelle est la destinée</p> +<p> Des grandeurs d'ici-bas.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes chrétiens +au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux des +Croisades:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>.....................................</p> +<p>Et des vents du midi la dévorante haleine</p> +<p> N'a consumé qu'à peine</p> +<p>Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.</p> + </div> </div></blockquote> + + +<p>De nos jours, si féconds en grands événements et en grands +hommes, il en est advenu tout autrement. De simples naissances, +de simples morts de princes et de rois ont été d'éclatantes +leçons, de merveilleux compléments de fortune, des +chutes ou des résurrections d'antiques dynasties, de magnifiques +symboles des destinées sociales. De telles choses ont +suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a été +véritablement fondée en France; <i>les Funérailles de Louis XVIII</i> +en sont le chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme +extérieur et de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques, +pour tâcher d'en réchauffer les sujets: il a porté ces +habitudes d'écolier jusque dans les pièces les plus personnelles +et, pour ainsi dire, les plus domestiques. Le comte du +Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est touché; il +veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, +rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants; +mais Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une +ode à Hiéron, roi de Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques +par son coursier Phérénicus, n'a pu recevoir le prix +en personne pour cause de maladie. Là les digressions mythologiques +sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles et +à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche +d'en reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous +faire croire qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée; +mais tout cet attirail convenu de <i>regard furieux</i>, de +<i>ministre terrible</i>, de <i>souffle invincible</i>, de <i>tête échevelée</i>, de +<i>sainte manie</i>, d'<i>assaut victorieux</i>, de <i>joug impérieux</i>, ne trompe +pas le lecteur, et le soi-disant inspiré ressemble trop à ces +faux braves qui, après s'être frotté le visage et ébouriffé la +perruque, se prétendent échappés avec honneur d'une rencontre +périlleuse. Puis vient la comparaison avec Orphée et la +prière aux trois soeurs filandières pour le comte du Luc; on +y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, +d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette +fois comme Pluton, a jugées tout à fait <i>dignes d'Orphée</i>. Par +malheur, ce qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée +nous raconte que</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle</p> +<p>La terre ne fit naître un plus parfait modèle</p> +<p> Entre les dieux mortels</p> + </div> </div> + +<p>que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poëte avec +l'abeille, vers la fin de la pièce, est empruntée et affaiblie +d'Horace. Quant à l'harmonie tant vantée de ce simulacre +d'ode, elle n'est que celle du mètre que Rousseau emploie, +qu'il n'a pas inventé, et dont il ne tire jamais tout le parti +possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient aux strophes +de Malherbe; il n'a pas le génie de construction rythmique. +S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dépens du +sens et de la précision; la rime ne lui donne jamais l'image, +comme il arrive aux vrais poëtes; mais elle l'induit en dépense +d'épithètes et de périphrases. Félicitons-le pourtant +d'avoir, avec Piron, La Faye, et quelques autres, protesté +contre les déplorables violations de forme prêchées par La +Motte et autorisées par Voltaire<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> La plus belle ode que l'on doive à J.-B. Rousseau est peut-être +encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pièce lyrique du +genre en est l'épitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre à vérifier +ce propos du malin: <i>Faute d'idée, il allait faire une ode!</i></blockquote> + +<p>Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine +réputation; celle de <i>Circé</i>, en particulier, passe pour un beau +morceau de poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement +comparable pour l'harmonie à un choeur médiocre +de <i>libretto</i>. Nul rhythme, nulle science même dans ces petits +vers si célèbres, et où fourmillent les banalités de <i>redoutable</i>, +<i>formidable</i>, <i>effroyable</i>, de <i>terreur</i>, <i>fureur</i> et <i>horreur</i>. Le +caractère de la magicienne est aussi celui d'une <i>Circé</i> ou d'une +<i>Médée</i> d'opéra; elle ne ressemble pas même à Calypso, et ne +sort pas des fadaises et des frénésies dont Quinault a donné +recette. Jean-Baptiste avait probablement oublié de relire le +dixième livre de l'<i>Odyssée</i>, ou même, s'il l'avait relu, il y aurait +saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des +époques et des poésies, et s'il mêlait sans scrupule Orphée et +Protée avec le comte de Luc, Flore et Cérès avec le comte de +Zinzindorf, il n'hésitait pas non plus à madrigaliser l'antiquité, +et à marier Danchet et Homère. Depuis qu'on a <i>le Mendiant</i> +et <i>l'Aveugle</i> d'André Chénier, on comprend ce que +pourrait être une <i>Circé</i>, et il n'est plus permis de citer celle +de Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.</p> + +<p>Pour écrire avec génie, il faut penser avec génie; pour +bien écrire, il suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination +et de goût. Boileau en est la preuve: il imite, il traduit, +il arrange à chaque instant les idées et les expressions des +anciens; mais tous ces larcins divers sont artistement reçus +et disposés sur un fond commun qui lui est propre: son style +a une couleur, une texture; Boileau est bon écrivain en vers. +Le style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et +ne forme pas une seule et même trame. Cette strophe commence +avec éclat, puis finit en détonnant; cette métaphore +qui promettait avorte; cette image est brillante, mais jure au +milieu de son entourage terne, comme de l'argent plaqué sur +de l'étain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent tantôt +à Platon, tantôt à Pindare, tantôt même à Boileau et à Racine: +Rousseau s'en est emparé comme un rhétoricien fait d'une +bonne expression qu'il place à toute force dans le prochain +discours. Ce qui est bien de lui, c'est le prosaïque, le commun, +la déclamation à vide, ou encore le mauvais goût, +comme les <i>livrées de Vertumne</i> et les <i>haleines qui fondent +l'écorce des eaux</i>. A vrai dire, le style de Rousseau n'existe +pas.</p> + +<p>Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincère; +nous la préciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un +jeune homme de vingt ans, inconnu, nous arrivait un matin +d'Auxerre ou de Rouen avec un manuscrit contenant le +<i>Cantique d'Ézéchias</i>, l'<i>Ode au comte du Luc</i> et la <i>Cantate de +Circé</i>, ou l'équivalent, après avoir jeté un coup d'oeil sur les +trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins +on penserait à part soi: «Ce jeune homme n'est pas dénué +d'habitude pour les vers; il a déjà dû en brûler beaucoup; +il sent assez bien l'harmonie de détail, mais sa strophe est +pesante et son vers symétrique. Son style a de la gravité, +quelque noblesse, mais peu d'images, peu de consistance, +nulle originalité; il y a de beaux traits, mais ils sont pris. +Le pire, c'est que l'auteur manque d'idées et qu'il se traîne +pour en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler +beaucoup, car, le génie n'y étant pas, il ne fera passablement +qu'à force d'étude.» Et là-dessus, tout haut on l'encouragerait +fort, et tout bas on n'en espérerait rien.</p> + +<p>Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguisé une +trentaine d'épigrammes en style marotique, assez obscènes et +laborieusement naïves; c'est à peu près ce qui reste aussi de +Mellin de Saint-Gelais<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> «... Mellin de Saint-Gelais dont les poésies sont fastidieuses +à la mort, à dix ou douze épigrammes près, qui sont véritablement +excellentes.» (Lettre de Rousseau à Brossette, du 25 janvier 1718). +Mais Rousseau fait le bon apôtre quand il dit (29 janvier 1716): «Il +y a des choses dont les libertins même un peu raisonnables ne sauroient +rire, et la liberté de l'épigramme doit avoir des bornes. +Marot et Saint-Gelais ne les ont point passées... S'ils ont badiné +aux dépens des religieux, ils n'ont point ri aux dépens de la +religion.» (Voir, si l'on veut s'édifier là-dessus, mon <i>Tableau de la +Poésie française au XVIe siècle</i>, 1843, page 37.)</blockquote> + +<p>Mêlé toute sa vie aux querelles littéraires, salué, comme +Crébillon, du nom de <i>grand</i> par Des Fontaines, Le Franc et +la faction anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa réputation +à mesure que la gloire de son rival s'était affermie et +que les principes philosophiques avaient triomphé; il avait +été même assez sévèrement apprécié par la Harpe et Le Brun. +Mais, depuis qu'au commencement de ce siècle d'ardents et +généreux athlètes ont rouvert l'arène lyrique et l'ont remplie +de luttes encore inouïes, cet instinct bas et envieux, qui est +de toutes les époques, a ramené Rousseau en avant sur la +scène littéraire, comme adversaire de nos jeunes contemporains: +on a redoré sa vieille gloire et recousu son drapeau. +Gacon, de nos jours, se fût réconcilié avec lui, et l'eût appelé +<i>notre grand lyrique</i>. C'est cette tactique peu digne, quoique +éternelle, qui a provoqué dans cet article notre sévérité franche +et sans réserve. Si nous avions trouvé le nom de Jean-Baptiste +sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous +serions gardé d'y porter si rudement la main; ses malheurs +seuls nous eussent désarmé tout d'abord, et nous l'eussions +laissé sans trouble à son rang, non loin de Piron, de Gresset et +de tant d'autres, qui certes le valaient bien.</p> + +<p>Juin 1829.</p> + +<br> + +<p>Cet article, dont le ton n'est pas celui des précédents ni des suivants, +et dont l'auteur aujourd'hui désavoue entièrement l'amertume blessante, +a été reproduit ici comme pamphlet propre à donner idée du +paroxysme littéraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier +le fond de notre jugement sur les odes, qui n'est guère après +tout que celui qu'a porté Vauvenargues (<i>Je ne sais si Rousseau a surpassé +Horace et Pindare dans ses odes: s'il les a surpassés, j'en conclus +que l'ode est un mauvais genre, etc., etc.</i>), il nous semble injuste et +dur, en y réfléchissant, de ne pas prendre en considération ces trente +dernières années de sa vie, où Rousseau montra jusqu'au bout de la +constance et une honorable fermeté à ne pas vouloir rentrer dans sa +patrie par grâce, sans jugement et réhabilitation. Quels qu'aient été +sa conduite secrète, ses nouveaux tracas à l'étranger, sa brouille avec +le prince Eugène, etc., etc., il demeura digne à l'article du bannissement. +Sa correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine +fils, Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties +qui recommandent son goût et qui tendent à relever son caractère. +Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant écrits depuis cette +date fatale) semblent même s'inspirer du sentiment énergique qu'il a +de sa propre innocence: «<i>Mais de ces langues diffamantes Dieu saura +venger l'innocent</i>, etc.,» et plusieurs semblables endroits. Il est fâcheux +que, non content de protester pour lui, il ait persisté à incriminer les +autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'<i>Éloge de Rollin</i> +par de Boze). A le juger impartialement, on conçoit que l'abbé d'Olivet +et d'autres contemporains de mérite, sous l'influence et l'illusion de +l'amitié, aient pu dire, en parlant de lui, <i>l'illustre malheureux</i>. On +doit désirer (sans toutefois en être bien certain) qu'ils aient plus raison +que Lenglet-Dufresnoy dans ses <i>Pièces curieuses sur Rousseau</i>.—Contradiction +des jugements humains, même chez les plus compétents! +la première fois que j'eus l'honneur d'être présenté à M. de Chateaubriand, +il me reprit tout d'abord sur cet article; la première fois que +j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en félicita.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE BRUN</h3> + +<p>Vers l'époque où J.-B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs +des odes composées au jour le jour, sans unité d'inspiration, +et que n'animait ni l'esprit du siècle nouveau ni +celui du siècle passé, en 1729, à l'hôtel de Conti, naissait d'un +des serviteurs du prince un poëte qui devait bientôt consacrer +aux idées d'avenir, à la philosophie, à la liberté, à la +nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et que le +temps ne brisera pas. C'est une remarque à faire qu'aux approches +des grandes crises politiques et au milieu des sociétés +en dissolution, sont souvent jetées d'avance, et comme +par une ébauche anticipée, quelques âmes douées vivement +des trois ou quatre idées qui ne tarderont pas à se dégager et +qui prévaudront dans l'ordre nouveau. Mais en même temps, +chez ces individus de nature fortement originale, ces idées +précoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si +c'est dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme +en sera nue, sèche et aride, comme tout ce qui vient avant la +saison. Ces hommes auront grand mépris de leur siècle, de sa +mesquinerie, de sa corruption, de son mauvais goût. Ils aspireront +à quelque chose de mieux, au simple, au grand, au +vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre; ils voudront +le tirer d'eux-mêmes; ils le demanderont à l'avenir, +au passé, et se feront antiques pour se rajeunir; puis les +choses iront toujours, les temps s'accompliront, la société +mûrira, et lorsque éclatera la crise, elle les trouvera déjà +vieux, usés, presque en cendres; elle en tirera des étincelles, +et achèvera de les dévorer. Ils auront été malheureux, âcres, +moroses, peut-être violents et coupables. Il faudra les plaindre, +et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps +et de la leur. Ce sont des espèces de victimes publiques, des +Prométhées dont le foie est rongé par une fatalité intestine; +tout l'enfantement de la société retentit en eux, et les déchire; +ils souffrent et meurent du mal dont l'humanité, qui +ne meurt pas, guérit, et dont elle sort régénérée. Tels furent, +ce me semble, au dernier siècle, Alfieri en Italie, et Le Brun +en France.</p> + +<p>Né dans un rang inférieur, sans fortune et à la charge d'un +grand seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux nécessités de +sa condition. Il mérita vite la faveur du prince de Conti par +des éloges entremêlés de conseils et de maximes philosophiques. +A la fois secrétaire des commandements et poëte lyrique, +il releva le mieux qu'il put la dépendance de sa vie par +l'audace de sa pensée, et il s'habitua de bonne heure à garder +pour l'ode, ou même pour l'épigramme, cette verdeur franche +et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, +plus tard, bien qu'il conservât au fond l'indépendance intérieure +qu'il avait annoncée dès ses premières années, on le +voit toujours au service de quelqu'un. Ses habitudes de domesticité +trouvent moyen de se concilier avec sa nature énergique. +Au prince de Conti succèdent le comte de Vaudreuil et +M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; et pourtant, +au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure +ce qu'il a été tout d'abord, méprisant les bassesses du temps, +vivant d'avenir, <i>effréné de gloire</i>, plein de sa mission de poëte, +croyant en son génie, rachetant une action plate par une belle +ode, ou se vengeant d'une ode contre son coeur par une épigramme +sanglante. Sa vie littéraire présente aussi la même +continuité de principes, avec beaucoup de taches et de mauvais +endroits. Élève de Louis Racine, qui lui avait légué le +culte du grand siècle et celui de l'antiquité, nourri dans l'admiration +de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, +il était simple que Le Brun s'accommodât peu des +moeurs et des goûts frivoles qui l'environnaient; qu'il se séparât +de la cohue moqueuse et raisonneuse des beaux-esprits +à la mode; qu'il enveloppât dans une égale aversion Saint-Lambert +et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhière et Dorat, +Lemierre et Colardeau, et que, forcé de vivre des bienfaits +d'un prince, il se passât du moins d'un patron littéraire. +Certes il y avait, pour un poëte comme Le Brun, un beau +rôle à remplir au XVIIIe siècle. Lui-même en a compris toute +la noblesse; il y a constamment visé, et en a plus d'une fois +dessiné les principaux traits. C'eût été d'abord de vivre à part, +loin des coteries et des salons patentés, dans le silence du cabinet +ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès +du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour +une postérité indéfinie; c'eût été d'ignorer les tracasseries et +les petites guerres jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois +ou quatre grands hommes, d'admirer sincèrement, et à leur +prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques et Voltaire, sans +épouser leurs arrière-pensées ni les antipathies de leurs +sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il +vînt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, +et s'appelassent-ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce +que concevait Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains +moments; mais il fut loin d'y atteindre. Caustique et irascible, +il se montra souvent injuste par vengeance ou mauvaise +humeur. Au lieu de négliger simplement les salons littéraires +et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberté à son +génie et à sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure +et en masse. Il se délectait à la satire, et décochait ses +traits à Gilbert ou à Beaumarchais aussi volontiers qu'à La +Harpe lui-même. Une fois, par sa <i>Wasprie</i>, il compromit +étrangement sa chasteté lyrique, en se prenant au collet avec +Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite ne fut souvent +ni sans dignité ni sans courage. La noble façon dont il adressa +mademoiselle Corneille à Voltaire, la respectueuse indépendance +qu'il maintint en face de ce monarque du siècle, le +soin qu'il mit toujours à se distinguer de ses plats courtisans, +l'amitié pour Buffon, qu'il professait devant lui, ce sont là des +traits qui honorent une vie d'homme de lettres. Le Brun aimait +les grandes existences à part: celle de Buffon dut le +séduire, et c'était encore un idéal qu'il eût probablement +aimé à réaliser pour lui-même. Peut-être, si la fortune lui +eût permis d'y arriver, s'il eût pu se fonder ainsi, loin d'un +monde où il se sentait déplacé, une vie grande, simple, auguste; +s'il avait eu sa tour solitaire au milieu de son parc, +ses vastes et majestueuses allées, pour y déclamer en paix et +y raturer à loisir son poëme de <i>la Nature</i>; si rien autour de +lui n'avait froissé son âme hautaine et irritable, peut-être toutes +ces boutades de conduite, toutes ces sorties colériques +d'amour-propre eussent-elles complètement disparu: l'on +n'eût pu lui reprocher, comme à Buffon, que beaucoup de +morgue et une excessive plénitude de lui-même. Mais Le Brun +fut longtemps aux prises avec la gêne et les chagrins domestiques. +Son procès avec sa femme que le prince de Conti lui +avait séduite<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>, la banqueroute du prince de Guémené, puis la +Révolution, tout s'opposa à ce qu'il consolidât jamais son existence. +Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du +besoin grâce aux bienfaits du Gouvernement<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>, il s'était logé +dans les combles du Palais-Royal, pour y trouver le calme +nécessaire à la correction de ses odes; c'était là sa tour de +Montbar. Une servante mégère, qu'il avait épousée, lui en +faisait souvent une prison. A une telle âme, dans une pareille +vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> On alla jusqu'à dire qu'il l'avait vendue au prince, et, chose +fâcheuse pour le caractère de Le Brun, plusieurs ont pu le croire.—Voir +son élégie infamante à <i>Némésis</i>, où il trouve moyen de flétrir d'un +seul coup sa <i>mère</i>, sa <i>soeur</i> et sa <i>femme</i>! Une telle élégie est unique +dans son genre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Le Brun dut ses bienfaits à son talent sans doute, à sa renommée +lyrique, mais par malheur aussi à sa méchanceté satirique que +le pouvoir achetait de sa servilité. On cite une épigramme contre Carnot, +lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandée à +Le Brun et payée d'une pension.</blockquote> + +<p>Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, +presque partout incomplet. Quelques hautes pensées, +qui n'ont jamais quitté le poëte depuis son enfance jusqu'à +sa mort, dominent toutes ses belles odes, s'y reproduisent +sans cesse, et, à travers la diversité des circonstances où il les +composa, leur impriment un caractère marquant d'unité. +Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine, +royauté du génie, telles sont les sources fécondes et retentissantes +auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne +heure, et comme par un instinct de sa mission future, il s'est +pénétré du rôle de Tyrtée, et il gourmande déjà nos défaites +sous Contades, Soubise et Clermont, comme plus tard il célébrera +le <i>naufrage victorieux</i> du <i>Vengeur</i> et Marengo. Au sortir +des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythère +et d'Amathonte, dont il s'est tant moqué, mais dont il aurait +dû se garder davantage, il se réfugie au sein de la nature, +comme en un temple majestueux où il respire et se déploie +plus à l'aise; il la voit peu et sait peu la retracer sous les +couleurs aimables et fraîches dont elle se peint autour de lui; +il préfère la contempler face à face dans ses soleils, ses volcans, +ses tremblements de terre, ses comètes échevelées, et +plonge avec Buffon à travers les déserts des temps. Quant à la +liberté, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons +de l'hôtel de Conti, sous Louis XV, il s'écrie avec une douleur +de citoyen:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les Anténors vendent l'empire,</p> +<p>Thaïs l'achète d'un sourire;</p> +<p>L'or paie, absout les attentats.</p> +<p>Partout, à la cour, à l'armée,</p> +<p>Règne un dédain de renommée</p> +<p>Qui fait la chute des États;</p> + </div> </div> + +<p>soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées +du ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles, +auxquels ses chants furent trop mêlés<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>, et dont il n'eut pas +le courage de se séparer hautement, il exhale dans le silence +cette ode touchante, dont le début, imité d'un psaume, ressemble +à quelque chanson de Béranger:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Prends les ailes de la colombe,</p> +<p>Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne les a +pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an III; on +y lit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste!</p> +<p>Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,</p> +<p>Reine que nous donna la colère céleste,</p> +<p>Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau!</p> + </div> </div> + +<p>Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les transcrive. +Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait pourtant fait +un quatrain de remercîment qui finissait ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,</p> +<p> Coulez pour la reconnaissance!</p> + </div> </div> + +<p>Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et +sembla directement la provoquer.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Purgeons le sol des patriotes,</p> +<p>Par les rois encore infecté:</p> +<p>La terre de la liberté</p> +<p>Rejette les os des despotes.</p> +<p>De ces monstres divinisés</p> +<p><i>Que tous les cercueils soient brisés!</i></p> +<p>Que leur mémoire soit flétrie!</p> +<p>Et qu'avec leurs mânes errants</p> +<p>Sortent du sein de la patrie</p> +<p><i>Les cadavres de ces tyrans!</i></p> + </div> </div> + +<p>Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait +pas de peindre Marat. Ces <i>Rois de la lyre et du savant pinceau</i>, qu'avait +chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié +sainte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> De religion à proprement parler, et de rien qui y ressemble, +Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps. Il était +là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une édition +de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la <i>Captivité de +saint Malc</i>: «Ce petit poëme, <i>quoique le sujet en soit pieux</i>, est rempli +d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»</blockquote> + +<p>Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique +et marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en +images éblouissantes et sublimes. Si Corneille en personne se +fût adressé à Voltaire, il n'eût pas, certes, plus dignement +parlé que Le Brun ne l'a fait en son nom. Il faut voir encore +comme en toute occasion le poëte a conscience de lui-même, +comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité sincère, du +milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la justice +des âges:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ceux dont le présent est l'idole</p> +<p>Ne laissent point de souvenir;</p> +<p>Dans un succès vain et frivole</p> +<p>Ils ont usé leur avenir.</p> +<p>Amants des roses passagères,</p> +<p>Ils ont les grâces mensongères</p> +<p>Et le sort des rapides fleurs.</p> +<p>Leur plus long règne est d'une aurore;</p> +<p>Mais le temps rajeunit encore</p> +<p>L'antique laurier des neuf Soeurs.</p> + </div> </div> + +<p>Après cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous +sera permis d'insister sur ses défauts. Le principal, le plus +grave selon nous, celui qui gâte jusqu'à ses plus belles pages, +est un défaut tout systématique et calculé. Il avait beaucoup +médité sur la langue poétique, et pensait qu'elle devait être +radicalement distincte de la prose. En cela, il avait fort raison, +et le procédé si vanté de Voltaire, d'écrire les vers sous +forme de prose pour juger s'ils sont bons, ne mène qu'à faire +des vers prosaïques, comme le sont, au reste, trop souvent +ceux de Voltaire. Mais, à force de méditer sur les prérogatives +de la poésie, Le Brun en était venu à envisager les <i>hardiesses</i> +comme une qualité à part, indépendante du mouvement +des idées et de la marche du style, une sorte de beauté +mystique touchant à l'essence même de l'ode; de là, chez lui, +un souci perpétuel des <i>hardiesses</i>, un accouplement forcé des +termes les plus disparates, un placage extérieur de métaphores; +de là, surtout vers la fin, un abus intolérable de la +Majuscule, une minutieuse personnification de tous les substantifs, +qui reporte involontairement le lecteur au culte de +la déesse Raison et à ces temps d'apothéose pour toutes les +vertus et pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire à un +poëte de nos jours singulièrement spirituel, que Le Brun +était</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fougueux comme Pindare... et plus mythologique<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> En fait de mythologie, rien n'égale chez Le Brun la strophe +suivante, tirée de l'ode sur <i>le triomphe de nos Paysages</i>, et que Charles +Nodier aime à citer avec sourire:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La colline qui vers le pôle</p> +<p>Borne nos fertiles marais,</p> +<p>Occupe les enfants d'Éole</p> +<p>A broyer les dons de Cérès.</p> +<p>Vanvres que chérit Galatée</p> +<p>Sait du lait d'Io, d'Amalthée</p> +<p>Épaissir les flots écumeux;</p> +<p>Et Sèvres, d'une pure argile,</p> +<p>Compose l'albâtre fragile</p> +<p>Où Moka nous verse ses feux.</p> + </div> </div> + +<p>Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses <i>moulins à +vent</i>; de l'autre côté, Vanvres, son <i>beurre</i> et <i>ses fromages</i>; et la <i>porcelaine</i> +de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur +du journal <i>le Modérateur</i> (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup +de vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux, +l'Aristarque, n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été +aussi beau, il aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas +un écolier qui n'en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, +de ces veines bizarres.</blockquote> + +<p>A part ce défaut, qui chez Le Brun avait dégénéré en une +espèce de tic, son style, son procédé et sa manière le rapprochent +beaucoup d'Alfieri et du peintre David, auxquels il +ne nous paraît nullement inférieur. C'est également quelque +chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec et de décharné, +de grec et d'académique, un retour laborieux vers le +simple et le vrai. D'un côté comme de l'autre, c'est avant tout +une protestation contre le mauvais goût régnant, une gageure +d'échapper aux fades pastorales et aux opéras langoureux, +aux Amours de Boucher et aux abbés de Watteau, aux +descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués de Bernis. +L'accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de +Le Brun, lors même que ce talent s'abandonne le plus à sa +pente. Ses odes républicaines, excepté celle du <i>Vengeur</i>, semblent +à bon droit communes, sèches et glapissantes; elles ne +lui furent peut-être pas pour cela moins énergiquement inspirées +par les circonstances. C'est qu'avec beaucoup d'imagination +il est naturellement peu coloriste, et qu'il a besoin, +pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par +un soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie. +Son pinceau maigre, quoique étincelant, joue d'ordinaire +sur un fond abstrait; il ne prend guère de splendeur +large que lorsque le poëte songe à Buffon et retrace d'après +lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna à +Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à +satiété, que l'illustre auteur des <i>Époques</i> possédait à un haut +degré, en vertu de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte +qu'il recopia ses <i>Époques</i> jusqu'à dix-huit fois. Le Brun +faisait ainsi de ses odes. Il passa une moitié de sa vie à les +remanier la plume en main, à en trier les brouillons, à les +remettre au net et à en préparer une édition qui ne vint pas. +Une note, placée en tête de la première publication du <i>Vengeur</i>, +nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que +le poëte a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en +très-peu de jours et <i>presque d'un seul jet</i>. Si Le Brun avait eu +plus de temps, il aurait peut-être trouvé moyen de la gâter.</p> + +<p>En se déclarant contre le mauvais goût du temps par ses +épigrammes et par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en +rester pur lui-même. Sans aucune sensibilité, sans aucune +disposition rêveuse et tendre, il aimait ardemment les femmes, +probablement à la manière de Buffon, quoiqu'en seigneur +moins suzerain et avec plus de galanterie. De là mille billets +en vers à propos de rien, et, pêle-mêle avec ses odes, une +prodigieuse quantité d'<i>Eglés</i>, de <i>Zirphés</i>, de <i>Delphires</i>, de +<i>Céphises</i>, de <i>Zélis</i>, et de <i>Zelmis</i>. Tantôt c'est un <i>persiflage doux +et honnête à une jeune coquette très-aimable et très-vaine qui +m'appelait son berger dans ses lettres, et qui prétendait à tous +les talents et à tous les coeurs</i>; tantôt ce sont des vers fugitifs +<i>sur ce que M. de Voltaire, bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille +et de Varicour, les a mariées toutes deux, après les avoir +célébrées dans ses vers</i>. Enfin, vers le temps d'Arcole et de +Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa fameuse +querelle avec Legouvé, sur la question de savoir <i>si l'encre +sied ou ne sied pas aux doigts de rose</i>.</p> + +<p>Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c'est +pour nous une occasion de parler d'André Chénier, dont le +nom est sur nos lèvres depuis le commencement de cet article, +et auquel nous aspirons, comme à une source vive et +fraîche dans la brûlante aridité du désert. En 1763, Le Brun, +âgé de trente-quatre ans, adressait à l'Académie de La Rochelle +un discours sur Tibulle, où on lit ce passage: «Peut-être +qu'au moment où j'écris, tel auteur, vraiment animé +du désir de la gloire et dédaignant de se prêter à des succès +frivoles, compose dans le silence de son cabinet un de +ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne sont +pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes +et des alcôves, et dont tout l'avenir parlera, parce +que les grands du jour n'en diront rien à leurs petits soupers.» +André Chénier fut cet homme; il était né en 1762, +un an précisément avant la prédiction de Le Brun. Vingt ans +plus tard, on trouve les deux poëtes unis entre eux par l'amitié +et même par les goûts, malgré la différence des âges. Les +détails de cette société charmante, où vivaient ensemble, vers +1782, Lebrun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier +de Pange, MM. de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs +de Paris, avec des excursions fréquentes d'où l'on rapportait +matière aux élégies du matin et aux confidences du +soir, tout cela est resté couvert d'un voile mystérieux, grâce +à l'insouciance et à la discrétion des éditeurs. On devine +pourtant et l'on rêve à plaisir ce petit monde heureux, d'après +quelques épîtres réciproques et quelques vers épars:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,</p> +<p>Ces vieilles amitiés de l'enfance première,</p> +<p>Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain,</p> +<p>Jadis au châtiment nous présentions la main;</p> +<p>Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes;</p> +<p>De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime:</p> +<p>Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois,</p> +<p>A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,</p> +<p>Prête une oreille amie et cependant sévère.</p> + </div> </div> + +<p>Le Brun dut aimer dès l'abord, chez le jeune André, un +sentiment exquis et profond de l'antique, une âme modeste, +candide, indépendante, faite pour l'étude et la retraite; il +n'avait vu en Gilbert que le <i>corbeau du Pinde</i>, il en vit dans +Chénier le cygne. Un goût vif des plaisirs les unissait encore. +Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a célébrée sous +le nom d'Adélaïde se rapportent précisément au temps dont +nous parlons. Chénier, dans une délicieuse épître, dit à sa +Muse qu'il envoie au logis de son ami:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... Là, ta course fidèle</p> +<p>Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle;</p> +<p>S'il est ainsi, respecte un moment précieux;</p> +<p>Sinon, tu peux entrer...</p> + </div> </div> + +<p>Et il ajoute sur lui-même:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude,</p> +<p>Adoucissent un peu ma triste solitude.</p> + </div> </div> + +<p>Tous deux ont chanté leurs plaisirs et leurs peines d'amour +en des élégies qui sont, à coup sûr, les plus remarquables du +temps<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Mais la victoire reste tout entière du côté d'André +Chénier. L'élégie de Le Brun est sèche, nerveuse, vengeresse, +déjà sur le retour, savante dans le goût de Properce et de +Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut pas toujours +le fade et le commun moderne. L'élégie d'André Chénier est +molle, fraîche, blonde, gracieusement éplorée, voluptueuse +avec une teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité. +La nature de France, les bords de la Seine, les îles de la +Marne, tout ce paysage riant et varié d'alentour se mire en sa +poésie comme en un beau fleuve; on sent qu'il vient de Grèce, +qu'il y est né, qu'il en est plein: mais ses souvenirs d'un autre +ciel se lient harmonieusement avec son émotion présente, et +ne font que l'éclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux rayon. +Cette charmante mythologie que le XVIIe siècle avait défigurée +en l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, +il la rajeunit avec un art admirable; il la fond +merveilleusement dans la couleur de ses tableaux, dans ses +analyses de coeur, et autant qu'il le faut seulement pour élever +les moeurs d'alors à la poésie et à l'idéal. Mais, par malheur, +cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La Révolution, +qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite +société choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, +qui partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se +trouva emporté bien loin du sage André. On souffre à penser +quel refroidissement, sans doute même quelle aigreur, dut +succéder à l'amitié fraternelle des premiers temps. Ici tout +renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survécut +treize années à son jeune ami, n'en a parlé depuis en aucun +endroit; il n'a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire, +tandis que chaque jour, à chaque heure, il aurait dû +s'écrier avec larmes: «J'ai connu un poëte, et il est mort, +et vous l'avez laissé tuer, et vous l'oubliez!» Il est à +craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques +n'aient aigri son coeur, et que l'échafaud d'André ne soit +venu ayant la réconciliation. Pour moi, j'ai peine à croire +qu'il ne fût pas au nombre de ceux dont l'infortuné poëte a +dit avec un reproche mêlé de tendresse:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chérie</p> +<p> Un mot à travers ces barreaux</p> +<p>Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;</p> +<p> De l'or peut-être à mes bourreaux...</p> +<p>Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.</p> +<p> Vivez, amis; vivez contents.</p> +<p>En dépit de Bavus soyez lents à me suivre.</p> +<p> Peut-être en de plus heureux temps</p> +<p>J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,</p> +<p> Détourné mes regards distraits;</p> +<p>A mon tour aujourd'hui mon malheur importune:</p> +<p> Vivez, amis, vivez en paix<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Au livre second des odes de Le Brun, la quinzième <i>A un jeune +Ami</i> s'adresse évidemment à André:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Souviens-toi des moeurs de Byzance;</p> +<p>Digne de ton berceau, maîtrise la beauté!...</p> + </div> </div> + +<p>Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composée au moment +d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes +(1787 probablement).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de conjecturer +qu'en écrivant les vers suivants (voir l'édition d'Eugène Renduel), +Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé dans son +admiration première pour Le Brun:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire,</p> +<p>J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire;</p> +<p>Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents</p> +<p>Soient les seuls en effet où germent les talents.</p> +<p>Un mortel peut toucher une lyre sublime,</p> +<p>Et n'avoir qu'un coeur faible, étroit, pusillanime,</p> +<p>Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,</p> +<p>Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc.</p> +<p class="i2"></div></div></blockquote> + + +<p>Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne +sera pas séparée de celle d'André Chénier. On se souviendra +qu'il l'aima longtemps, qu'il le prédit, qu'il le goûta en un +siècle de peu de poésie, et qu'il sentit du premier coup que +ce jeune homme faisait ce que lui-même aurait voulu faire. +On lui tiendra compte de ses efforts, de ses veilles, de sa poursuite +infatigable de la gloire, de la tradition lyrique qu'il +soutint avec éclat, de cette flamme intérieure enfin, qui ne +lui échappait que par accès, et qui minait sa vie. On verra en +lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au +hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà +resplendi l'aurore.</p> + +<p>Juillet 1829.</p> + +<p>(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des +<i>Causeries du Lundi</i>)</p> +<br><br><br> + + +<h3>MATHURIN REGNIER<br> +ET<br> +ANDRÉ CHÉNIER</h3> + + +<p>Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement +à antithèses, un parallèle académique que nous prétendons +faire. En accouplant deux hommes si éloignés par le temps +où ils ont vécu, si différents par le genre et la nature de +leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de tirer quelques +étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil quelques +reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue +essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et +parce que, des deux idées poétiques dont ils sont les types +admirables, l'une, sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et +en est le complément. Une voix pure, mélodieuse et savante, +un front noble et triste, le génie rayonnant de jeunesse, et, +parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté dans toute sa fraîcheur +et sa décence; la nature dans ses fontaines et ses ombrages; +une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; +le beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation +brusque, franche et à saillies; nulle préoccupation d'art, +nul <i>quant-à-soi</i>; une bouche de satyre aimant encore mieux +rire que mordre; de la rondeur, du bon sens; une malice +exquise, par instants une amère éloquence; des récits enfumés +de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en> +guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; +en un mot, du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on +peut se figurer en gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de +nos deux principaux siècles littéraires, il leur tourne le dos +et regarde le seizième; il y tend la main aux aïeux gaulois, +à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même qu'André +Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques, +tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes +nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en +1782, année ou commencèrent les premiers chants d'André +Chénier, je ne vois, en exceptant les dramatiques, de poëte +parent de ces deux grands hommes que La Fontaine, qui en +est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc de +plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs +rapports ces deux figures originales, à physionomie presque +contraire, qui se tiennent debout en sens inverse, chacune à +un isthme de notre littérature centrale, et, comblant l'espace +et la durée qui les séparent, de les adosser l'une à l'autre, de +les joindre ensemble par la pensée, comme le Janus de notre +poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en différences et en contrastes +que se passera toute cette comparaison: Regnier et Chénier +ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de leurs +époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second +plus en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux +règles artificielles qu'on subit autour d'eux. Le caractère de +leur style et l'allure de leurs vers sont les mêmes, et abondent +en qualités pareilles; Chénier a retrouvé par instinct et +étude ce que Regnier faisait de tradition et sans dessein; ils +sont uniques en ce mérite, et notre jeune école chercherait +vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire +en vers.</p> + + +<p>Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance, +en Grèce; tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance. +Tonsuré de bonne heure, élevé dans le jeu de paume et le +tripot de son père qui aimait la table et le plaisir, Regnier +dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les premiers préceptes +de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques bénéfices +qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité +de chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement; +mais, comme Rabelais avait fait, il y attaqua de +préférence les choses par le côté de la raillerie. A son retour, +il reprit, plus que jamais, son train de vie qu'il n'avait guère +interrompu en terre papale, et mourut de débauche avant +quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une Grecque +brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais +il y rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc, +où il fut élevé; et lorsque plus tard, entré au collège de +Navarre, il apprit la plus belle des langues, il semblait, +comme a dit M. Villemain, se souvenir des jeux de son +enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans Angoumois, +puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta +amèrement sa chère indépendance, et n'eut pas de repos +qu'il ne l'eût reconquise. Après plusieurs voyages, retiré aux +environs de Paris, il commençait une vie heureuse dans +laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en plus sur +les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec candeur, +s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et +au prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le +front en poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les +guerres civiles, s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux +compagnon au sein de l'ordre rétabli par Henri IV.</p> + +<p>Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées +auxquelles d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le +génie, l'art, l'amour, la vie proprement dite, nous verrons +comme elles se sont révélées aux deux hommes que nous +étudions en ce moment, et sous quelle face ils ont tenté de +les reproduire. Et d'abord, à commencer par Dieu, <i>ab Jove +principium</i>, nous trouvons, et avec regret, que cette magnifique +et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle +la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît +même pas pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et +s'en passent, voilà tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni +l'un ni l'autre, pour arriver, au sortir des plaisirs, à cette +philosophie supérieure qui relève et console. La corde de +Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et sensuels, ils +me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un +Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à +Palès, à Vénus, aux Muses<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>; un Alcibiade candide et modeste, +nourri de poésie, d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive +et tendre; mais, tout en s'attristant à l'aspect de la mort, il ne +s'élève pas au-dessus des croyances de Tibulle et d'Horace:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,</p> +<p>Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.</p> +<p>Je ne veux point, couvert d'un funèbre <i>linceuil</i>,</p> +<p>Que les pontifes saints autour de mon cercueil,</p> +<p>Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,</p> +<p>De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,</p> +<p>Et sous des murs sacrés aillent ensevelir</p> +<p>Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.</p> + </div> </div> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même temps +où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art grec +et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André +Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant +cet admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais +à lui; la place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes +et ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune <i>Tarentine</i> y +appartient exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.—La +poésie d'André Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la +lyre de tout cet art de marbre retrouvé.»</blockquote> + +<p>Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés +riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa +majesté éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux +grèves de l'Océan. Pourtant l'émotion religieuse que ces +grands spectacles excitent en son âme ne la fait jamais se +fondre en prière <i>sous le poids de l'infini</i>. C'est une émotion +religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce et Buffon +pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable d'en +ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une +physique savante lui en a dévoilé; ce sont <i>les mondes roulant +dans les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes, +leurs distances</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;</p> +<p>Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.</p> +<p>Dans l'éternel concert je me place avec eux;</p> +<p>En moi leurs doubles lois agissent et respirent;</p> +<p>Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:</p> +<p>Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.</p> + </div> </div> + +<p>On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense +et se matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il +ne lui arrive jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les +étoiles, des <i>fleurs divines qui jonchent les parvis du saint lieu</i>, +des âmes heureuses qui respirent un air plus pur, et qui parlent, +durant les nuits, un mystérieux langage aux âmes +humaines. Je lis, à ce propos, dans un ouvrage inédit, le +passage suivant, qui revient à ma pensée et la complète:</p> + +<p>«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère +André Chénier: cela se conçoit. André Chénier, s'il vivait, +devrait comprendre bien mieux Lamartine qu'il n'est compris +de lui. La poésie d'André Chénier n'a point de religion +ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage dont +Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et +d'une immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses +blés, ses vignes, ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais +le ciel est au-dessus, avec son azur qui change à chaque +heure du jour, avec ses horizons indécis, ses <i>ondoyantes +lueurs du matin et du soir</i>, et la nuit, avec ses fleurs d'or, +<i>dont le lis est jaloux</i>. Il est vrai que du milieu du paysage, +tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, +on jouit du ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que +l'oeil humain, du haut des nuages, l'oeil d'Élie sur son +char, ne verrait en bas la terre que comme une masse un +peu confuse. Il est vrai encore que le paysage réfléchit le +ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que +dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit +pas les images projetées de la terre. Mais, après tout, le +ciel est toujours le ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.» +Ajoutez, pour être juste, que le ciel qu'on voit du +milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y réfléchit, est +un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la terre +aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute +confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre +pour ainsi dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs, +et idéalisée par la distance.</p> + +<p>Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux +que Chénier. Sa profession ecclésiastique donne aux écarts de +sa conduite un caractère plus sérieux, et en apparence plus +significatif. On peut se demander si son libertinage ne s'appuyait +pas d'une impiété systématique, et s'il n'avait pas +appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en +Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans +ses voyages de grands spectacles naturels, ne paraît guère +s'en être ému. La campagne, le silence, la solitude et tout ce +qui ramène plus aisément l'âme à elle-même et à Dieu, font +place, en ses vers, au fracas des rues de Paris, à l'odeur des +tavernes et des cuisines, aux allées infectes des plus misérables +taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché +qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des +sentiments pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques +sonnets, un fragment de poème sacré et des stances en +font témoignage. Il est vrai que c'est par ses douleurs physiques +et par les aiguillons de ses maux qu'il semble surtout +amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de sa +vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les +femmes, toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent +rien à désirer:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,</p> +<p>Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,</p> +<p>Je me laisse emporter à mes flames communes,</p> +<p>Et cours souz divers vents de diverses fortunes.</p> +<p>Ravy de tous objects, j'ayme si vivement</p> +<p>Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.</p> +<p>De toute eslection mon ame est despourveue,</p> +<p>Et nul object certain ne limite ma veue.</p> +<p>Toute femme m'agrée...</p> + </div> </div> + +<p>Ennemi déclaré de ce qu'il appelle <i>l'honneur</i>, c'est-à-dire de +la délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'<i>estre</i> au <i>parestre</i>, +il se contente <i>d'un amour facile et de peu de défense</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,</p> +<p>C'est aymer en souci le travail et la peine,</p> +<p>C'est nourrir son amour de respect et de soin.</p> + </div> </div> + +<p>La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument +les <i>Jeannetons</i> aux <i>Climènes</i>. Regnier pense que le même +feu qui anime le grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse, +et il ne serait nullement fâché que, chez lui, la poésie +laissât tout à l'amour. On dirait qu'il ne fait des vers qu'à son +corps défendant; sa verve l'importune, et il ne cède au génie +qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du moins, en +décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner! +on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,</p> +<p>Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle,</p> +<p>Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,</p> +<p>Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,</p> +<p>Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne,</p> +<p>Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,</p> +<p>Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs,</p> +<p>Dore le Scorpion de ses belles couleurs;</p> +<p>C'est alors que la verve insolemment m'outrage,</p> +<p>Que la raison forcée obéit à la rage.</p> +<p>Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,</p> +<p>Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.</p> + </div> </div> + +<p>Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il +est,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>S'égayer au repos que la campagne donne,</p> +<p>Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,</p> +<p>D'un bon mot fait rire, en si belle saison,</p> +<p>Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!</p> + </div> </div> + +<p>On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de +place dans les idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et +si quelque grammairien chicaneur le poussait sur ce terrain, +il savait s'y défendre en maître, témoin sa belle satire neuvième +contre Malherbe et les puristes. Il y flétrit avec une +colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins, ces +<i>regratteurs de mots</i>, qui prisent un style plutôt pour ce qui +lui manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait +d'un génie véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il +se peint tout entier dans ce vers d'inspiration:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les nonchalances sont ses plus grands artifices.</p> + </div> </div> + +<p>Déjà il avait dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La verve quelquefois s'égaye en la licence.</p> + </div> </div> + +<p>Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance +de la vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, +dans la peinture des intérieurs; ses satires sont une +galerie d'admirables portraits flamands. Son poëte, son pédant, +son fat, son docteur, ont trop de saillie pour s'oublier +jamais, une fois connus. Sa fameuse <i>Macette</i>, qui est la petite-fille +de <i>Patelin</i> et l'aïeule de <i>Tartufe</i>, montre jusqu'où le génie +de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée. Dans ce +chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation, +les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit +et des circonstances les plus minutieusement décrites de la vie +réelle. Et comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait +rendu Regnier à de plus chastes délicatesses d'amour, il nous +y parle, en vers dignes de Chénier, de</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... la belle en qui j'ai la pensée</p> +<p>D'un doux imaginer si doucement blessée,</p> +<p>Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps,</p> +<p>Nous rendons en amour jaloux les plus contents.</p> + </div> </div> + +<p>Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier +appelle <i>les douces faiblesses</i>, il ne composait pas avec les +vices. Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à +la cour et avec les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.</p> + +<p>André de Chénier aima les femmes non moins vivement que +Regnier, et d'un amour non moins sensuel, mais avec des +différences qui tiennent à son siècle et à sa nature. Ce sont +des Phrynés sans doute, du moins pour la plupart, mais galantes +et de haut ton; non plus des <i>Alizons</i> ou des <i>Jeannes</i> +vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir +de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, +et Julie au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est +complète et durera jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le +savait! Qu'est-ce donc que cette Camille si sévère? Mais, +dans l'une des nuits précédentes, son amant ne l'a-t-il pas surprise +elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les femmes +d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes +grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à +elles que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur +à l'étude, à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part +dans une prose énergique trop peu connue<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>, choqué de voir +les lettres si prosternées et le genre humain ne pas songer +à relever sa tête, je me livrai souvent aux distractions et +aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse: mais, toujours +dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de +l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par +moi-même, toujours soutenu par mes amis, je sentis que +mes vers et ma prose, goûtés ou non, seraient mis au rang +du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a flétris. +Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des passions, et +même dans les instants où la dure nécessité a interrompu +mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, +et chez moi, en voyage, le long des rues dans les promenades, +méditant toujours sur l'espoir, peut-être insensé, de +voir renaître les bonnes disciplines, et cherchant à la fois +dans les histoires et dans la nature des choses <i>les causes et +les effets de la perfection et de la décadence des lettres</i>, j'ai cru +qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif +ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions +sur ces matières.» André Chénier nous a dit le secret de +son âme: sa vie ne fut pas une vie de plaisir, mais d'art, et +tendait à se purifier de plus en plus. Il avait bien pu, dans +un moment d'amoureuse ivresse et de découragement moral, +écrire à de Pange:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sans les dons de Vénus quelle serait la vie?</p> +<p>Dès l'instant où Vénus me doit être ravie,</p> +<p>Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les effets de la +perfection et de la décadence des lettres. (<i>Édit.</i> de M. Robert.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une imitation et +une traduction des fragments divers qui nous restent de l'élégiaque +Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.</blockquote> + +<p>Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où +fuiraient loin de lui <i>les jours couronnés de rose</i>; il rêvait, aux +bords de la Marne, quelque retraite indépendante et pure, +quelque <i>saint loisir</i>, où les beaux-arts, la poésie, la peinture +(car il peignait volontiers), le consoleraient des voluptés perdues, +et où l'entoureraient un petit nombre d'amis de son +choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur l'amitié et y +portait des idées sages, des principes sûrs, applicables en tous +les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me +lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est +honorable d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que +d'autres circonstances ou d'autres idées ont fait agir et +penser autrement que moi. L'amitié et la conversation +familière exigent au moins une conformité de principes: +sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles, +et produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir +que mes amis auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours +eu dessein d'écrire m'eût été amer...»</p> + +<p>Suivant André Chénier, <i>l'art ne fait que des vers, le coeur seul +est poète</i>; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux +heures de calme et de paresse, d'amasser par des études +exquises <i>l'or et la soie</i> qui devaient <i>passer en ses vers</i>. Lui-même +nous a dévoilé tous les ingénieux secrets de sa manière +dans son poème de <i>l'Invention</i>, et dans la seconde de ses épîtres, +qui est, à la bien prendre, une admirable satire. L'analyse +la plus fine, les préceptes de composition les plus intimes, +s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de +grâce, y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. +Sur ce terrain critique et didactique, il laisse bien loin derrière +lui Boileau et le prosaïsme ordinaire de ses axiomes. +Nous n'insisterons ici que sur un point. Chénier se rattache +de préférence aux Grecs, de même que Regnier aux Latins et +aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on le sait, +la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur +qu'on ne l'a voulu établir depuis:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La nature dicta vingt genres opposés,</p> +<p>D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés.</p> +<p>Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,</p> +<p>N'aurait osé d'un autre envahir les limites;</p> +<p>Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,</p> +<p>N'aurait point de Marot associé le ton.</p> + </div> </div> + +<p>Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité +de leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles +scènes, non pas une belle pièce. Il ne croyait point, par +exemple, qu'on pût, dans une même élégie, débuter dans le +ton de Regnier, monter par degrés, passer par nuances à +l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère, +pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour. +Son talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans +la durée d'une même rêverie, plus d'une corde et plus d'un +ton. Ses émotions rapides, qui toutes sont diverses, et toutes +furent vraies un moment, rident tour à tour la surface de +son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les vagues au +ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse +jeune et légère à l'harmonieuse cigale, <i>amante des buissons, +qui,</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De rameaux en rameaux tour à tour reposée,</p> +<p>D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée,</p> +<p>S'égaie...</p> + </div> </div> + +<p>et s'il est triste, <i>si sa main imprudente a tari son trésor</i>, si sa +maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le <i>seuil inexorable</i>, une visite +d'ami, un sourire de <i>blanche voisine</i>, un livre entr'ouvert, un +rien le distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec +une légèreté négligente:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole.</p> + </div> </div> + +<p>Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et +de délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur +alors percera avant dans son âme et en armera toutes les +puissances! Comme son ïambe vengeur nous montrera d'un +vers à l'autre <i>les enfants, les vierges aux belles couleurs</i> qui +venaient de parer et de baiser l'agneau, <i>le mangeant s'il est +tendre</i>, et passera des fleurs et des rubans de la fête aux <i>crocs +sanglants du charnier populaire!</i> Comme alors surtout il aurait +besoin de lie et de fange pour y <i>pétrir</i> tous ces <i>bourreaux barbouilleurs +de lois!</i> Mais, avant cette formidable époque<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>, +Chénier ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid +dans l'art, ou du moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons +un remarquable exemple où évidemment ce scrupule nuisit à +son génie, et où la touche de Regnier lui fit faute. Notre +poète, cédant à des considérations de fortune et de famille, +s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa +dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts +l'y assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu +d'une société aristocratique, il regrettait la France et les +coeurs qu'il y avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. +C'est alors qu'un soir, après avoir assez mal dîné à +<i>Covent-Garden</i>, dans <i>Hood's tavern</i>, comme il était de trop +bonne heure pour se présenter en aucune société, il se mit, +au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte et simple, +tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il souffrait, +et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; +que la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux +un grand mal encore plus qu'un grand plaisir; car ils s'y +exaspèrent, <i>ils y ruminent leur fiel</i>, ou, s'ils finissent par se +résigner, c'est découragement et faiblesse, c'est impuissance +d'en appeler <i>des injustes institutions humaines à la sainte nature +primitive</i>; c'est, en un mot, à la façon <i>des morts qui s'accoutument +à porter la pierre de leur tombe, parce qu'ils ne peuvent +la soulever</i>;—que cette fatale résignation rend dur, farouche, +sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en +préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux <i>politesses hautaines</i> +de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté +de ces grands pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement +pour leurs pareils; il raille en eux cette <i>sensibilité distinctive</i> +que Gilbert avait déjà flétrie, et il termine en ces +mots cette confidence de lui-même à lui-même: «Allons, +voilà une heure et demie de tuée; je m'en vais. Je ne sais +plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi. Il +n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et +je suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce +morceau de ma triste et pensive jeunesse.» Oui, certes, +Chénier relut plus d'une fois ces pages touchantes, et lui <i>qui +refeuilletait sans cesse et son âme et sa vie</i>, il dut, à des heures +plus heureuses, se reporter avec larmes aux ennuis passés de +son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses oeuvres +les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai +trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et +du même temps que le morceau de prose; puis, en regardant +de plus près, l'idylle intitulée <i>Liberté</i> m'est revenue à la +pensée, et j'ai compris que ce berger aux noirs cheveux +épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils, qui traîne après +lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents pierreux, +ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte, +abhorre les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse +la plainte du blond chevrier et maudit toute consolation, +parce qu'il est esclave; j'ai compris que ce berger-là n'était +autre que la poétique et idéale personnification du souvenir +de Londres, et de l'espèce de servitude qu'y avait subie André; +et je me suis demandé alors, tout en admirant du profond de +mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas +encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en +scène; qu'il eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans +sa prose naïve; qu'il se fût montré à nous dans cette taverne +enfumée, entouré de mangeurs et d'indifférents, accoudé sur +sa table, et rêvant,—rêvant à la patrie absente, aux parents, +aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus jeune et de +plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de +la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où +elle nous prosterne, à toute cette haute métaphysique de la +souffrance;—pourquoi non?—puis, revenu à terre et rentré +dans la vie réelle, qu'il eût buriné en traits d'une empreinte +ineffaçable ces grands qui l'écrasaient et croyaient +l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, l'heure de +sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir vers +l'avenir, et son <i>forsan et hoec olim</i>? Ou, s'il lui déplaisait de +remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son +souvenir dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, +dix autres scènes du même genre qu'il pouvait choisir et +retracer<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut parcourir +le <i>Journal de Paris</i> de 90 et 91; sa signature s'y retrouve fréquemment, +et d'ailleurs sa marque est assez sensible.—Relire aussi +comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même +temps, l'admirable ode: <i>O Versailles, ô bois, ô portiques!</i> etc., etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant ce séjour +à Londres, comme les fonctions d'<i>attaché</i> n'avaient rien de bien +actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint d'abord de +toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de La Luzerne +trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la Notice et +l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être à Londres +en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en maudissait le +séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse. J'avais supposé +aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à l'ambassade d'Angleterre +aux approches de la Révolution et dès 1788. Mais les indications +données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent peu exactes: une +Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).</blockquote> + +<p>Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà +dit, sont un parfait modèle de ce que notre langue permet +au génie s'exprimant en vers, et ici nous n'avons plus besoin +de séparer nos éloges. Chez l'un comme chez l'autre, +même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe et +même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe +en pleine végétation, avec tous ses embranchements +de relatifs et d'incidences entre-croisées ou pendantes; même +profusion d'irrégularités heureuses et familières, d'idiotismes +qui sentent leur fruit, grâces et ornements inexplicables +qu'ont sottement émondés les grammairiens, les rhéteurs +et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil +à suivre l'idée courante sous la transparence des images, et +à ne pas la laisser fuir, dans son court trajet de telle figure +à telle autre; même art prodigieux enfin à mener à extrémité +une métaphore, à la pousser de tranchée en tranchée, +et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout ce qu'elle +contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre, à la +chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences d'alentour, +jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand +fleuve. Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et +dans Chénier, elle nous semble, à peu de chose près, la +meilleure possible, à savoir, curieuse sans recherche et facile +sans relâchement, tour à tour oublieuse et attentive, et tempérant +les agréments sévères par les grâces négligeantes. Sur +ce point, ils sont l'un et l'autre bien supérieurs à La Fontaine, +chez qui la forme rythmique manque presque entièrement +et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence.</p> + +<p>Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons +conclure de ce long parallèle que nous aurions pu prolonger +encore; lequel d'André Chénier ou de Regnier nous +préférons, lequel mérite la palme, à notre gré; nous laisserons +au lecteur le soin de décider ces questions et autres pareilles, +si bon lui semble. Voici seulement une réflexion pratique +qui découle naturellement de ce qui précède, et que +nous lui soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en +ouvre une autre. Regnier résume en lui bon nombre de nos +trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il y a dans son génie toute +une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie joviale, qui +tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être reproduite +de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie +d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y +a chez lui des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs +ont ajoutées ou ajouteront. Tous deux, complets en +eux-mêmes et en leur lieu, nous laissent aujourd'hui quelque +chose à désirer. Or il arrive que chacun d'eux possède précisément +une des principales qualités qu'on regrette chez +l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les <i>extases +choisies</i>; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante +de la réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec +art, ils tendent ainsi à se compléter réciproquement. Sans +doute, s'il fallait se décider entre leurs deux points de vue +pris à part, et opter pour l'un à l'exclusion de l'autre, le type +d'André Chénier pur se concevrait encore mieux maintenant +que le type pur de Regnier; il est même tel esprit noble et +délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé, +entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance, +et qui aurait difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, +et sans vouloir ériger notre opinion en précepte, il nous +semble que comme en ce bas monde, même pour les rêveries +les plus idéales, les plus fraîches et les plus dorées, toujours +le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on fasse et +où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses entraves +et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous +excite à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs, +il est bon de ne pas l'omettre tout à fait, et de lui donner +quelque trace en nos oeuvres comme elle a trace en nos âmes. +Il nous semble, en un mot, et pour revenir à l'objet de cet +article, que la touche de Regnier, par exemple, ne serait +point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer +et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains +poèmes de sentiment, à la manière d'André Chénier.</p> + +<p>Août 1829.</p> + +<p>Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené +à m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le <i>Tableau +de la Poésie française au XVIe siècle</i>; j'en ai reparlé, non sans complaisance +et après une nouvelle lecture, dans l'<i>Introduction</i> au recueil +des <i>Poètes français</i> (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.</p> +<br><br><br> + + +<h3>QUELQUES DOCUMENTS<br> +INÉDITS<br> +SUR ANDRÉ CHÉNIER<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="upper">49</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève et +complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que vérifier +notre premier idéal.</blockquote> + +<p>Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition +d'André Chénier a paru; depuis ce temps, il semble que tout +a été dit sur lui; sa réputation est faite; ses oeuvres, lues et +relues, n'ont pas seulement charmé, elles ont servi de base à +des théories plus ou moins ingénieuses ou subtiles, qui elles-mêmes +ont déjà subi leur épreuve, qui ont triomphé par un +côté vrai et ont été rabattues aux endroits contestables. En +fait de raisonnement et d'<i>esthétique</i>, nous ne recommencerions +donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons +dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais +il se trouve qu'une circonstance favorable nous met à même +d'introduire sur son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire +quelque chose de positif.</p> + +<p>L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, +M. Gabriel de Chénier, nous ont permis de rechercher et de +transcrire ce qui nous a paru convenable dans le précieux +résidu de manuscrits qu'il possède; c'est à lui donc que nous +devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet de travail +d'André, d'être entré dans cet <i>atelier du fondeur</i> dont il nous +parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir +sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il +n'avait semblé jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour +aujourd'hui un nouveau petit affluent à cette pure gloire!</p> + +<p>Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur +et la reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, +dans son édition de 1819, a fait des manuscrits tout l'usage +qui était possible et désirable alors; en choisissant, en élaguant +avec goût, en étant sobre surtout de fragments et d'ébauches, +il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans son +intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de +1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites +pièces, de simples restes qui avaient été négligés d'abord: +c'est ce genre de travail que nous venons poursuivre, sans +croire encore l'épuiser. Il en est un peu avec les manuscrits +d'André Chénier comme avec le panier de cerises de madame +de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les meilleures +restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.</p> + +<p>La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits +porte sur les poèmes inachevés: <i>Suzanne</i>, <i>Hermès</i>, <i>l'Amérique</i>. +On a publié dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les +canevas en prose du poème de <i>Suzanne</i>. Je m'attacherai ici +particulièrement au poème d'<i>Hermès</i>, le plus philosophique de +ceux que méditait André, et celui par lequel il se rattache le +plus directement à l'idée de son siècle.</p> + +<p>André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, +avant 89, comme le poète surtout de l'art pur et des +plaisirs, comme l'homme de la Grèce antique et de l'élégie. +Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de +danger où il se jeta si généreusement à la lutte, il vécût un +peu en dehors des idées, des prédications favorites de son +temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats +et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur +et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que +de le juger un artiste si désintéressé; et l'<i>Hermès</i> nous le +montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, +à sa manière, que pouvaient l'être Haynal ou Diderot.</p> + +<p>La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, +ou le panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra +l'appeler; elle a eu ses philosophes, et même ses poëtes en +prose, Boulanger, Buffon; elle devait provoquer son Lucrèce. +Cela est si vrai, et c'était tellement le mouvement et la pente +d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 et dans les +années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du +même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme +sur la nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après +Buffon; Fontanes, dans sa première jeunesse, s'y essayait +sérieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un +surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est d'une réelle +beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, +par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était +bien digne de produire un vrai poëme didactique dans le +grand sens.</p> + +<p>Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent +brusquement avec ce qu'elles promettaient, et +abîmèrent les projets ou les hommes; les trois <i>Hermès</i> manquèrent: +la poésie du XVIIIe siècle n'eut pas son Buffon. Delille +ne fit que rimer gentiment les <i>trois Règnes</i>.</p> + +<p>Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs +à son <i>Hermès</i>, sont marqués en marge d'un delta; un +chiffre, ou l'une des trois premières lettres de l'alphabet grec, +indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou +le fragment. Le poëme devait avoir trois chants, à ce qu'il +semble: le premier sur l'origine de la terre, la formation des +animaux, de l'homme; le second sur l'homme en particulier, +le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs +depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine +des religions; le troisième sur la société politique, la +constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout +devait se clore par un exposé du système du monde selon la +science la plus avancée.</p> + +<p>Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier +chant et le caractérisent:</p> + +<p>«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème +métaphorique d'un grand animal qui vit, se meut et +est sujet à des changements, des révolutions, des fièvres, des +dérangements dans la circulation de son sang.»</p> + +<p>«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description +de toutes les espèces animales et végétales naissant; et, au +printemps, la terre <i>proegnans</i>; et, dans les chaleurs de l'été, +toutes les espèces animales et végétales se livrant aux feux de +l'amour et transmettant à leur postérité les semences de vie +confiées à leurs entrailles.»</p> + +<p>Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que la terre est nubile et brûle d'être mère,</p> + </div> </div> + +<p>devait être imité de celui de Virgile au livre II des <i>Géorgiques</i>: +<i>Tum Pater omnipotens</i>, etc., etc., quand Jupiter</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.</p> + </div> </div> + +<p>Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout +faits, qui attendent leur place.</p> + +<p>C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes +les espèces à qui la nature ou les plaisirs (<i>per Veneris res</i>) ont +ouvert les portes de la vie.»</p> + +<p>«Traduire quelque part, se dit-il, le <i>magnum crescendi +immissis certamen habenis</i>.»</p> + +<p>Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des +atomes, ou, comme il les appelle, des <i>organes secrets vivants</i>, +dont l'infinité constitue</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'Océan éternel où bouillonne la vie.</p> + </div> </div> + +<p>«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours +en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils +passent de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se +travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec +le vase où ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un +végétal: ils en sont la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce +végétal est mangé par quelque animal; alors ils se transforment +en sang et en cette substance qui produira un autre +animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce +qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.</p> + +<p>«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs +périrent par plusieurs causes à développer. Alors d'autres +corps organisés (car les <i>organes vivants secrets</i> meuvent les +végétaux, <i>minéraux</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a> et tout) héritèrent de la quantité +d'atomes de vie qui étaient entrés dans la composition de celles +qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs débris.»</p> + +<p>Qu'une élégie à Camille ou l'ode <i>à la Jeune Captive</i> soient +plus flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois +bien; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater +la profondeur, la portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, +André est de plus ici le contemporain et comme le +disciple de Lamarck et de Cabanis<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> C'est peut-être <i>animaux</i> qu'il a voulu dire; mais je copie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi mêlé +à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui, +par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, fut comme +l'André Chénier de la science; et, dans la liste des jeunes illustres +diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers: Vauvenargues, Barnave, +André, Hoche et Bichat.</blockquote> + +<p>Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par +l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second +chant. Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition +pure, et ce qui se rapporte à cette partie du poème, +dans ses papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant +([Greek: deisidaimonia]). Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait +pas mené plus loin ses projets; il n'aurait en rien échappé, +malgré toute sa nouveauté de style, au lieu commun d'alentour, +et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de +d'Holbach ou de l'<i>Essai sur les Préjugés</i>:</p> + +<p>«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un +ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient +regardés comme une vengeance céleste...</p> + +<p>«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes +terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu, +les démons... Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit, +regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des +dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions +prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-à-dire des climats. +Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorité +changent le caractère. De là souvent un peuple qui aime +à rire ne voit que diable et qu'enfer.»</p> + +<p>Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer: +«Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne +pas oublier ce que partout on a appelé les jugements de Dieu, +les fers rouges, l'eau bouillante, les combats particuliers. Que +d'hommes dans tous les pays ont été immolés pour un éclat +de tonnerre ou telle autre cause!...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Partout sur des autels j'entends mugir Apis,</p> +<p>Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.»</p> + </div> </div> + +<p>Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions +puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, +ont souvent été produits par une idée sans fondement, une +rêverie, un vain fantôme,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons</p> +<p>La cavale agitée erre dans les vallons,</p> +<p>Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire,</p> +<p>Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.»</p> + </div> </div> + +<p>J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il +aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions +d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du +moment qu'on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement +dans sa secrète pensée:</p> + +<p>«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et +des apologues des sages (expliquer cela comme Lucrèce au +livre III). C'est ainsi que l'on fit tels et tels dogmes, tels et +tels dieux... mystères... initiations. Le peuple prit au propre +ce qui était dit au figuré. C'est ici qu'il faut traduire une belle +comparaison du poëte Lucile, conservée par Lactance (Inst. +div., liv. I, ch. xxii):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena</p> +<p>Vivere et esse homines, sic istic (<i>pour</i> isti) omnia ficta</p> +<p>Vera putant<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>...</p> + </div> </div> + +<p>Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son +procès à lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les +enfants sont plus excusables que les hommes faits: <i>Illi enim +simulacra homines putant esse, hi Deos</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux et +croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent +pour vérités toutes les chimères.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les +autres les prennent pour des Dieux.»—L'opposition entre ces pensées +d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, +s'offre naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir +songé, et sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore: +«Mais quoi? tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous +plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source +d'erreur bien ordinaire: beaucoup d'hommes, invinciblement attachés +aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété, à prouver +aux autres un système avant de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent: +Ce système, je ne veux point l'examiner pour moi. Il est vrai, il est +incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut que je le démontre.—Alors, +plus ils ont d'esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont +habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer les sophismes, +à tordre et défigurer tous les faits pour en étayer leur échafaudage... +Et pour ne citer qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair +que, dans tout ce qui regarde la métaphysique et la religion, Pascal +n'a jamais suivi une autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair +pour nous aujourd'hui que pour André, qui ne voyait Pascal que dans +l'atmosphère d'alors, et, pour ainsi dire, à travers Condorcet.—Dans +les fragments de mémoires manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup +vécu avec des amis de notre poète, je trouve cette note isolée et +sans autre explication: «André Chénier était athée avec délices.»</blockquote> + +<p>Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un +Pline l'Ancien, le tableau des premières misères, des égarements +et des anarchies de l'humanité commençante. Les déluges, +qu'il s'était d'abord proposé de mettre dans le premier +chant, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans +celui-ci:</p> + +<p>«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La +mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par +l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et velus inventa est in montibus anchora summis.</p> +<p>(<i>Ovide</i>, Mét., liv. XV.)</p> + </div> </div> + +<p>La ville d'<i>Ancyre</i> fut fondée sur une montagne où l'on trouva +une ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés +au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus +de son niveau, les membres des grands animaux primitifs +errant au gré des ondes, et leurs os, déposés en amas immenses +sur les côtes des continents. Il ne voyait dans les +pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les +habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et +fuyaient, sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, +par quelque chose d'analogue peut-être, la base impie de la +religion des Éthiopiens et le voeu présumé de son fondateur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude</p> +<p>Un peuple tout entier peut se faire une étude,</p> +<p>L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants</p> +<p>Blasphémer de concert les augustes présents.</p> + </div> </div> + +<p>A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie +civilisation trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! +«Que de générations, l'une sur l'autre entassées, +dont l'amas</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sur les temps écoulés invisible et flottant</p> +<p>A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!»</p> + </div> </div> + +<p>Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer +l'humanité. Et ici se serait placée probablement son étude de +l'homme, l'analyse des sens et des passions, la connaissance +approfondie de notre être, tout le parti enfin qu'en pourront +tirer bientôt les habiles et les sages. Dans l'explication du +mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois.</p> + +<p>André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV +de Lucrèce, eût été le disciple exact de Locke, de Condillac +et de Bonnet: ses notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. +Il eût insisté sur les langues, sur les mots: «rapides Protées, +dit-il, ils revêtent la teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent +et étalent toutes les moindres de nos pensées, comme +un prisme fait les couleurs.»</p> + +<p>Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste +profond se déclare et se termine souvent en poëte:</p> + +<p>«Les mêmes passions générales forment la constitution +générale des hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution +particulière des individus, et prenant le cours que +leur indique une éducation vicieuse ou autre, produisent le +crime ou la vertu, la lumière ou la nuit. Ce sont mêmes +plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; dans l'une +elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu +aigrit la plus douce liqueur.»</p> + +<p>«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Assis au centre obscur de cette forêt sombre</p> +<p>Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,</p> +<p>Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part</p> +<p>Nous y pouvons au loin plonger un long regard.»</p> + </div> </div> + +<p>Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au +carrefour du labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le +poète n'est pas immobile longtemps:</p> + +<p>«En poursuivant dans toutes les actions humaines les +causes que j'y ai assignées, souvent je perds le fil, mais je le +retrouve:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante,</p> +<p>A grands cris élancée, une meute pressante,</p> +<p>Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants,</p> +<p>D'un agile chevreuil suit les pas odorants.</p> +<p>L'animal, pour tromper leur course suspendue,</p> +<p>Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue.</p> +<p>Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts</p> +<p>Leur narine inquiète interroge les airs,</p> +<p>Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,</p> +<p>Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.»</p> + </div> </div> + +<p>La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la +brusquerie du début nous représente assez bien André en +personne, causant:</p> + +<p>«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles +ont avec lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas +de projets comme s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui +a usé la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne +voudrait pas que la jeunesse l'usât à son tour. Il crie: Tout +est vanité!—Oui, tout est vain sans doute, et cette manie, +cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré toi +lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que +tout le reste.»</p> + +<p>«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose +naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du +fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi. Le +monde est une branloire perpétuelle, dit Montaigne (à cette +occasion, les conquérants, les bouleversements successifs des +invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne font +attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes: +il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses +que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle +manière, il appelle un accident un bien; affecté de telle autre +manière, il l'appellera un mal. La chose est pourtant la +même, et rien n'a changé que lui.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et si le bien existe, il doit seul exister!»</p> + </div> </div> + +<p>Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence +de chacun, sans commentaire. André Chénier rentrerait ici +dans le système de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir +Dieu; mais comme il s'en abstient absolument, il faut convenir +que cette morale va plutôt à l'éthique de Spinosa, de +même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie +zoologique de Lamarck.</p> + +<p>Le poëte se proposait de clore le morceau des sens par le +développement de cette idée: «Si quelques individus, quelques +générations, quelques peuples, donnent dans un vice ou +dans une erreur, cela n'empêche que l'âme et le jugement +du genre humain tout entier ne soient portés à la vertu et à +la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un +moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et +ne s'en redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand +une longue habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus; +cela fournit un autre emblème:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>. . . . Trahitur pars longa catenae (<i>Perse</i>)<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> +<p>. . . . . . . .Et traîne</p> +<p>Encore après ses pas la moitié de sa chaîne.»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, après de +violents efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout après lui.</blockquote> + +<p>Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion +utile qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation +enfin, sous l'influence des illustres sages, des Orphée, +des Numa, auxquels le poëte assimilait Moïse. Les fragments, +déjà imprimés, de l'<i>Hermès</i>, se rapportent plus particulièrement +à ce chant final: aussi je n'ai que peu à en dire.</p> + +<p>«Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un +tout indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout; +il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poëtes +chaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'à son +poids; mais quand tout cela est arrangé, chacun est un tout +à part, et en même temps une partie du grand tout. Chaque +monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. +Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent +à une loi commune et forment l'univers...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant,</p> +<p>Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,</p> +<p>Ne gardent point eux-même une immobile place:</p> +<p>Chacun avec son monde emporté dans l'espace,</p> +<p>Ils cheminent eux-même: un invincible poids</p> +<p>Les courbe sous le joug d'infatigables lois,</p> +<p>Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,</p> +<p>Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.»</p> + </div> </div> + +<p>C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi +ce troisième chant à la description de l'ordre dans la société +d'abord, puis à l'exposé de l'ordre dans le système du monde, +qui devenait l'idéal réfléchissant et suprême.</p> + +<p>Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre: +«On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, +qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante +des comètes.»</p> + +<p>Il se promettait encore de «comparer les premiers hommes +civilisés, qui vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants +privés qu'on envoie apprivoiser les farouches; et par quels +moyens ces derniers.»—Hasard charmant! l'auteur du <i>Génie +du Christianisme</i>, celui même à qui l'on a dû de connaître +d'abord l'étoile poétique d'André et <i>la Jeune Captive</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, a +rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il nous +a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves +en pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient +de saints cantiques: «Les néophytes répétaient les airs, dit-il, +comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets +de l'oiseleur les oiseaux sauvages.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> M. de Chateaubriand tenait cette pièce de madame de Beaumont, +soeur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché à +l'ambassade d'Angleterre: elle-même avait directement connu le poëte.—La +pièce de <i>la Jeune Captive</i> avait été déjà publiée dans <i>la Décade</i> +le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poëte; mais +elle y était restée comme enfouie.</blockquote> + +<p>Le poëte, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement +de la découverte du Nouveau-Monde: «O Destins, +hâtez-vous d'amener ce grand jour qui... qui...; mais non, +Destins, éloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive +jamais!» Et il aurait flétri les horreurs qui suivirent la +conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et triomphé +avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Des derniers Africains le Cap noir des Tempêtes!</p> + </div> </div> + +<p>On a l'épilogue de l'<i>Hermès</i> presque achevé: toute la pensée +philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O mon fils, mon <i>Hermès</i>, ma plus belle espérance;</p> +<p>O fruit des longs travaux de ma persévérance,</p> +<p>Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,</p> +<p>Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents;</p> +<p>Confident de ma joie et remède à mes peines;</p> +<p>Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,</p> +<p>Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,</p> +<p>O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?</p> +<p>Une mère longtemps se cache ses alarmes;</p> +<p>Elle-même à son fils veut attacher ses armes:</p> +<p>Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras</p> +<p>Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.</p> +<p>Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère?</p> +<p>Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père</p> +<p>Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux,</p> +<p>Tu pouvais sans péril, disciple curieux,</p> +<p>Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive</p> +<p>Donner un libre essor à ta langue naïve.</p> +<p>Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant,</p> +<p>Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant.</p> +<p>De la vérité sainte il déteste l'approche;</p> +<p>Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,</p> +<p>Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,</p> +<p>Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir.</p> +<p>Mais la vérité seule est une, est éternelle;</p> +<p>Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle</p> +<p>Change avec lui: pour lui les humains sont constants,</p> +<p>Et roulent de mensonge en mensonge flottants...</p> + </div> </div> + +<p>Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplée: «Mais +quand le temps aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui +sur le faîte, et que plusieurs siècles se seront écoulés +l'un sur l'autre dans l'oubli, avec tout l'attirail des préjugés +qui appartiennent à chacun d'eux, pour faire place à des siècles +nouveaux et à des erreurs nouvelles...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le français ne sera dans ce monde nouveau</p> +<p>Qu'une écriture antique et non plus un langage;</p> +<p>Oh! si tu vis encore, alors peut-être un sage,</p> +<p>Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé,</p> +<p>Te retrouvant poudreux, obscur, demi rongé,</p> +<p>Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:</p> +<p>Il verra si du moins tes feuilles innocentes</p> +<p>Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris</p> +<p>Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;...</p> + </div> </div> + +<p>alors, peut-être... on verra si... et si, en écrivant, j'ai connu +d'autre passion</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que l'amour des humains et de la vérité!»</p> + </div> </div> + +<p>Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la +philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l'entière inspiration +de l'<i>Hermès</i>. En somme, on y découvre André sous +un jour assez nouveau, ce me semble, et à un degré de passion +philosophique et de prosélytisme sérieux auquel rien +n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais j'ai hâte +d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec +lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée +gracieuse.</p> + +<p>Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et +des esquisses d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière +à un triage complet; j'y ai glané rapidement, mais non +sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, c'est de ne conserver +aucun doute sur la manière de travailler d'André; c'est d'assister +à la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les +moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait. +Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la +poésie française, sur des idées ou des sentiments modernes: +tel fut son voeu constant, son but réfléchi; tout l'atteste. <i>Je +veux qu'on imite les anciens</i>, a-t-il écrit en tête d'un petit fragment +du poème d'Oppien sur <i>la Chasse</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>; il ne fait pas autre +chose; il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait +fait sous Racine et Boileau; il y revient comme un jet d'eau +à sa source, et par delà le Louis XIV: sans trop s'en douter, +et avec plus de goût, il tente de nouveau l'oeuvre de Ronsard<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. +Les <i>Analecta</i> de Brunck, qui avaient paru en 1776, et +qui contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, +de simple, même de mignard ou de sauvage, devinrent +la lecture la plus habituelle d'André; c'était son livre de chevet +et son bréviaire. C'est de là qu'il a tiré sa jolie épigramme +traduite d'Évenus de Paros:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc.<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>;</p> + </div> </div> + +<p>et cette autre épigramme d'Anyté:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc.<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>,</p> + </div> </div> + +<p>qu'il imite en même temps d'Argentarius. La petite épitaphe +qui commence par ce vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>,</p> + </div> </div> + +<p>est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Léonidas de Tarente. En +comparant et en suivant de près ce qu'il rend avec fidélité, +ce qu'il élude, ce qu'il rachète, on voit combien il était pénétré +de ces grâces. Ses papiers sont couverts de projets d'imitations +semblables. En lisant une épigramme de Platon sur +Pan qui joue de la flûte, il en remarque le dernier vers où il +est question des <i>Nymphes hydriades</i>; je ne connaissais pas +encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se propose de +ne pas s'en tenir là avec elles. Il copie de sa main une épigramme +de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressée +aux <i>Nymphes hamadryades</i> par un certain Cléonyme qui +leur dédie des statues dans un lieu planté de pins. Ainsi il va +quêtant partout son butin choisi. Tantôt, ce sont deux vers +d'une petite idylle de Méléagre sur le printemps:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle,</p> +<p>Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle;</p> + </div> </div> + +<p>tantôt, c'est un seul vers de Bion (Épithalame d'Achille et de +Déidamie):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et les baisers secrets et les lits clandestins;</p> + </div> </div> + +<p>il les traduit exactement et se promet bien de les enchâsser +quelque part un jour<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>. Il guettait de l'oeil, comme une +tendre proie, les excellents vers de Denys le géographe, où +celui-ci peint les femmes de Lydie dans leurs danses en l'honneur +de Bacchus, et les jeunes filles qui sautent et bondissent +<i>comme des faons nouvellement allaités</i>,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... Lacte mero mentes perculsa novellas;</p> + </div> </div> + +<p><i>et les vents, frémissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines +leurs tuniques élégantes</i>. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite +dans laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages +d'un pâtre; chez André, c'eût été une contre-partie probablement; +on aurait vu une fille des champs raillant un <i>beau</i> +de la ville, et lui disant: Allez, vous préférez</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux belles de nos champs vos belles citadines.</p> + </div> </div> + +<p>La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le +poète suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe +et le rappelant de la chasse, tentait aussi André et il +en devait mettre une imitation dans la bouche d'une femme. +Mais voici quelques projets plus esquissés sur lesquels nous +l'entendrons lui-même:</p> + +<p>«Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces +mendiants charlatans qui demandaient pour la Mère des +Dieux, et aussi de ceux qui, à Rhodes, mendiaient pour la +corneille et pour l'hirondelle; et traduire les deux jolies +chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et +qu'Athénée a conservées.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Édition de 1833, tome II, page 319.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> M. Patin, dans sa leçon d'ouverture publiée le 16 décembre 1838 +(<i>Revue de Paris</i>), a rapproché exactement la tentative de Chénier de +l'oeuvre d'Horace chez les Latins.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Édition de 1833, tome II, page 344.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, page 344.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, page 327.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> A mesure qu'il en augmente son trésor, il n'est pas toujours sûr +de ne pas les avoir employés déjà: «Je crois, dit-il en un endroit, +avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me souvenir où.»</blockquote> + +<p>Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces <i>noëls</i> +de l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque +dans la poésie chinoise, à peine connue de son temps; il regrette +qu'un missionnaire habile n'ait pas traduit en entier +le <i>Chi-King</i>, le livre des vers, ou du moins ce qui en reste. +Deux pièces, citées dans le treizième volume de la grande +Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient surtout +charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève les +paroles suivantes: «Un frère pleure son frère avec des larmes +véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la +pointe d'un rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre, +il lui procurera un tombeau.»</p> + +<p>«Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao, +2,350 ans avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons +que les Grecs appellent <i>scholies</i>: Quand le soleil commence +sa course, je me mets au travail; et quand il descend +sous l'horizon, je me laisse tomber dans les bras du sommeil. +Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon +champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l'Empereur?»</p> + +<p>Et il se promet bien de la traduire dans ses <i>Bucoliques</i>. +Ainsi tout lui servait à ses fins ingénieuses; il extrayait de +partout la Grèce.</p> + +<p>Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes +riantes que je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? +«O ver luisant lumineux,... petite étoile terrestre,... +ne te retire point encore.... prête-moi la clarté de ta lampe +pour aller trouver ma mie qui m'attend dans le bois!»</p> + +<p>Pindare, cité par Plutarque au <i>Traité de l'Adresse et de l'Instinct +des Animaux</i>, s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles +à la musique; André voulait encadrer l'image ainsi: +«On peut faire un petit <i>quadro</i> d'un jeune enfant assis sur +le bord de la mer, sous un joli paysage. Il jouera sur deux +flûtes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades,</p> +<p>Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades,</p> +<p>Répètent des amours. . . . . . . . . . . . .</p> + </div> </div> + +<p>Et les dauphins accourent vers lui.» En attendant, il avait +traduit, ou plutôt développé, les vers de Pindare:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme, aux jours de l'été, quand d'un ciel calme et pur</p> +<p>Sur la vague aplanie étincelle l'azur,</p> +<p>Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,</p> +<p>S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage</p> +<p>Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons</p> +<p>Vient égayer les mers de ses vives chansons;</p> +<p>Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + </div> </div> + +<p>André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette +expression: <i>j'en pourrai faire un</i> QUADRO; cela paraît vouloir +dire un petit tableau peint; car il était peintre aussi, comme +il nous l'a appris dans une élégie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tantôt de mon pinceau les timides essais</p> +<p>Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.</p> + </div> </div> + +<p>Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, +sous l'ombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins +arrivant aux sons de sa double flûte divine! En l'indiquant, +j'y vois comme un défi que quelqu'un de nos jeunes +peintres relèvera<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Peut-être aussi le poëte n'emploie-t-il, en certains cas, cette +expression de <i>Quadro</i> que métaphoriquement et par allusion à son petit +cadre poétique.</blockquote> + +<p>Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède +exposée au bord des flots, qui appelle la muse d'André: il +cite et transcrit les admirables vers de Manilius à ce sujet, +au Ve livre des <i>Astronomiques</i>; ce supplice d'où la grâce et la +pudeur n'ont pas disparu, ce charmant visage confus, allant +chercher une blanche épaule qui le dérobe:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis</p> +<p>Molliter ipsa suae custos est sola figurae.</p> +<p>Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos</p> +<p>Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.</p> +<p>Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.</p> + </div> </div> + +<p>André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède +à la troisième personne que le poëte lui adresse brusquement +ces vers: <i>Te circum</i>, etc., sans la nommer en aucune +façon. «C'est tout cela, ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur +met les alcyons volants autour de <i>vous, infortunée +Princesse</i>. Cela ôte de la grâce.» Je ne crois pas abuser du +lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète d'André<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la diction +poétique: «La huitième épigramme de Théocrite est belle (Épitaphe +de Cléonice); elle finit ainsi: Malheureux Cléonice, sous le propre coucher +des Pléiades, <i>cum Pleiadibus, occidisti</i>. Il faut la traduire et rendre +l'opposition de paroles... la mer t'a reçu avec elles (les Pléiades).»</blockquote> + +<p><i>Nina, ou la Folle par amour</i>, ce touchant drame de Marsollier, +fut représentée, pour la première fois, en 1786; André +Chénier put y assister; il dut être ému aux tendres sons de la +romance de Dalayrac:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand le bien-aimé reviendra</p> +<p>Près de sa languissante amie, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et +justifier le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de +Nina, transporté en Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho +des rimes de la romance:</p> + +<p>«La jeune fille qu'on appelait <i>la Belle de Scio</i>... Son amant +mourut... elle devint folle... Elle courait les montagnes (la +peindre d'une manière antique).—(J'en pourrai, un jour, +faire un tableau, un <i>quadro</i>)... et, longtemps après elle, on +chantait cette chanson faite par elle dans sa folie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.</p> +<p>Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute.</p> +<p>Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;</p> +<p>Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!»</p> + </div> </div> + +<p>Et, comme <i>post-scriptum</i>, il indique en anglais la chanson +du quatrième acte d'<i>Hamlet</i> que chante Ophélia dans sa +folie: avide et pure abeille, il se réserve de pétrir tout cela +ensemble<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> André était comme La Fontaine, qui disait: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.</p> + </div> </div> + +<p>Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution, +m'a raconté qu'un jour, particulièrement, il l'avait entendu causer +avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans +l'esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et d'éloquence. +Cette étude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, s'il +en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de Regnier.</blockquote> + +<p>Fidèle à l'antique, il ne l'était pas moins à la nature; si, en +imitant les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, +souvent, lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement +observé lui-même. On sait le joli fragment:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,</p> +<p>Le soir remplis de lait trente vases d'argile.</p> +<p>Crains la génisse pourpre, au farouche regard...</p> + </div> </div> + +<p>Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le +manuscrit: vu <i>et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792 et +écrit à Gournay le lendemain</i>. Ainsi le poète se rafraîchissait +aux images de la nature, à la veille du 10 août<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> On se plaît à ces moindres détails sur les grands poëtes aimés. +A la fin de l'idylle intitulée <i>la Liberté</i>, entre le chevrier et le berger, +on lit sur le manuscrit: <i>Commencée le vendredi au soir 10, et finie le +dimanche au soir 12 mars 1787</i>. La pièce a un peu plus de cent cinquante +vers. On a là une juste mesure de la verve d'exécution +d'André: elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu +avare des poëtes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.</blockquote> + +<p>Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se +peuvent compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes +de prose qu'on avait négligées; je les rétablis ici dans leur +ensemble.</p> + + +<p class="milieu">LES COLOMBES.</p> + +<p>Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin +jaloux de leurs caresses, chante ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,</p> +<p>Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.</p> +<p>Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,</p> +<p>Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.</p> +<p>Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,</p> +<p>Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.</p> +<p>L'une a dit à sa soeur:—Ma soeur...</p> + </div> </div> + +<p>(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,</p> +<p>De ce réduit peut-être ignorent les détours;</p> +<p>Viens...</p> + </div> </div> + +<p>(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec +s'entrelacera dans le tien.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...</p> +<p>L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine</p> +<p>Coule dans ce bosquet...</p> + </div> </div> + +<p>(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs +cris... Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y +baignerons notre tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton +plumage.—Elles vont, elles se promènent en roucoulant au +bord de l'eau; elles boivent, se baignent, mangent; puis, sur +un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se polissent leur +plumage l'une à l'autre).</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,</p> +<p>Dit<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes!</p> +<p>Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux;</p> +<p>Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,</p> +<p>Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,</p> +<p>Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;</p> +<p>Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,</p> +<p>Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement? +ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais +plutôt, mais ce n'est pas bien clair.</blockquote> + +<p>L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également +cette épitaphe d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, +en y ajoutant les lignes de prose qui éclairent le dessein +du poëte:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mes mânes à Clytie.—Adieu, Clytie, adieu.</p> +<p>Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu?</p> +<p>Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?</p> +<p>Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,</p> +<p>Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi,</p> +<p>Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,</p> +<p>D'Élysée à mon coeur la paix devient amère,</p> +<p>Et la terre à mes os ne sera plus légère.</p> +<p>Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin</p> +<p>Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,</p> +<p>Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée;</p> +<p>C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,</p> +<p>Et sur ta bouche encore aime à se reposer.</p> +<p>Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.</p> + </div> </div> + +<p>Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, +en voici une: Un voyageur, en passant sur un chemin, +entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance, il voit au +bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée, tout en +pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la +pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du +voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend +des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe +en disant: O jeune infortunée... (quelque chose de tendre et +d'antique); puis il remonte à cheval, et s'en va la tête penchée +et mélancoliquement, il s'en va</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pensant à son épouse et craignant de mourir.</p> + </div> </div> + +<p>Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille +ce qu'il a vu le matin.)</p> + +<p>Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite +entière, une perle retrouvée, <i>la jeune Locrienne</i>, vrai pendant +de <i>la jeune Tarentine</i>. A son brusque début, on l'a pu prendre +pour un fragment, et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais +André aime ces entrées en matière imprévues, dramatiques; +c'est la jeune Locrienne qui achève de chanter:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;</p> +<p>Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue</p> +<p>Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!</p> +<p>Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?»</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous aimions sa naïve et riante folie.</p> +<p>Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,</p> +<p>Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé,</p> +<p>Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé</p> +<p>Du muet de Samos qu'admire Métaponte,</p> +<p>Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?</p> +<p>Des moeurs saintes jadis furent votre trésor.</p> +<p>Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,</p> +<p>Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.</p> +<p>Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères</p> +<p>De ce berger sacré que Minerve autrefois</p> +<p>Daignait former en songe à vous donner des lois?»</p> +<p>Disant ces mots, il sort... Elle était interdite;</p> +<p>Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite;</p> +<p>Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus,</p> +<p>Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus.</p> +<p>Un jeune Thurien<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>, aussi beau qu'elle est belle</p> +<p>(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:</p> +<p>Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier</p> +<p>Le grave Pythagore et son grave écolier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Thurii</i>, colonie grecque fondée aux environs de +Sybaris, dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.</blockquote> + +<p>Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, +pour la forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un +brusque reproche que le poëte se suppose adressé par la +bouche de ses adversaires, et auquel il répond soudain en +l'interrompant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées</p> +<p> Serpentent des fleuves de fiel.»</p> +<p>J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,</p> +<p> Cueilli le poétique miel:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;</p> +<p> Dans tous mes vers on pourra voir</p> +<p>Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.</p> +<p> Frustré d'un amoureux espoir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe</p> +<p> Immole un beau-père menteur;</p> +<p>Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe</p> +<p> Que j'apprête un lacet vengeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.</p> +<p> La patrie allume ma voix;</p> +<p>La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,</p> +<p> Et mes fureurs servent les lois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,</p> +<p> Le feu, le fer, arment mes mains;</p> +<p>Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses,</p> +<p> C'est donner la vie aux humains.</p> + </div> </div> + +<p>Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations +et de mots grecs substitués aux mots français correspondants, +mais que la rime rend possibles à retrouver, on arrive +à lire cet autre ïambe écrit pendant les fêtes théâtrales de la +Révolution après le 10 août; l'excès des précautions indique +déjà l'approche de la Terreur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,</p> +<p> Il nie, il jure sur l'autel;</p> +<p>Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,</p> +<p> A nos turpitudes célèbres,</p> +<p>Nous voulons attacher un éclat immortel.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De l'oubli taciturne et de son onde noire</p> +<p> Nous savons détourner le cours.</p> +<p>Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire;</p> +<p> Nos forfaits, notre unique histoire,</p> +<p>Parent de nos cités les brillants carrefours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O gardes de Louis, sous les voûtes royales</p> +<p> Par nos ménades déchirés,</p> +<p>Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,</p> +<p> Orné nos portes triomphales,</p> +<p>Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,</p> +<p> Cruel même dans son repos,</p> +<p>Vient sourire aux succès de sa rage farouche,</p> +<p> Et, la soif encore à la bouche,</p> +<p>Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence</p> +<p> Dignes de notre liberté,</p> +<p>Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,</p> +<p> Dignes de l'atroce démence</p> +<p>Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté!</p> + </div> </div> + +<p>Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la +double flûte aux dauphins accourus, nous avons touché tous +les tons. C'est peut-être au lendemain même de ce dernier +ïambe rutilant, que le poëte, en quelque secret voyage à Versailles, +adressait cette ode heureuse à Fanny:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mai de moins de roses, l'automne</p> +<p>De moins de pampres se couronne,</p> +<p>Moins d'épis flottent en moissons,</p> +<p>Que sur mes lèvres, sur ma lyre,</p> +<p>Fanny, tes regards, ton sourire,</p> +<p>Ne font éclore de chansons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les secrets pensers de mon âme</p> +<p>Sortent en paroles de flamme,</p> +<p>A ton nom doucement émus:</p> +<p>Ainsi la nacre industrieuse</p> +<p>Jette sa perle précieuse,</p> +<p>Honneur des sultanes d'Ormuz.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi, sur son mûrier fertile,</p> +<p>Le ver du Cathay mêle et file</p> +<p>Sa trame étincelante d'or.</p> +<p>Viens, mes Muses pour ta parure</p> +<p>De leur soie immortelle et pure</p> +<p>Versent un plus riche trésor.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les perles de la poésie</p> +<p>Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,</p> +<p>D'un collier le brillant contour.</p> +<p>Viens, Fanny: que ma main suspende</p> +<p>Sur ton sein cette noble offrande...</p> + </div> </div> + +<p>La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il +n'y manque qu'un seul vers, et possible à deviner; je me +figure qu'à cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix +qui lui dit <i>Viens</i>, Fanny s'est approchée en effet, que la main +du poëte va poser sur son sein nu le collier de poésie, mais +que tout d'un coup les regards se troublent, se confondent, +que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie, ou plutôt +murmure en finissant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tes bras sont le collier d'amour<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Ou peut-être plus simplement: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ton sein est le trône d'amour!</p> + </div> </div></blockquote> + + +<p>Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de +glanures que je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour +tous, ce me semble, que, maintenant que la gloire de Chénier +est établie et permet, sur son compte, d'oser tout désirer, il +y a lieu véritablement à une édition plus complète et définitive +de ses oeuvres, où l'on profiterait des travaux antérieurs +en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet <i>idéal</i> d'édition +pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut, le +classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus +grand classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je +suis aujourd'hui dans les esquisses et les projets d'idylle et +d'élégie, je veux esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois +mon idylle. En tête donc se verrait, pour la première +fois, le portrait d'André d'après le précieux tableau que possède +M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de faire graver, +pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on +recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants +sur André, à commencer par les courtes, mais consacrantes +paroles, dans lesquelles l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i> +l'a tout d'abord révélé à la France, comme dans</p> + + + +<p>l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la notice que M. de Latouche +a mise dans l'édition de 1819, et d'autres morceaux +écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous +que d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait +pas omettre quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois +au <i>Globe</i> sur le portrait, une lettre de M. de Latour sur une +édition de Malherbe annotée en marge par André (<i>Revue de +Paris</i> 1834), le jugement porté ici même (<i>Revue des Deux +Mondes</i>) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il se peut, +détachées du poétique épisode de <i>Stello</i> par M. de Vigny. On +traiterait, en un mot, André comme un <i>ancien</i>, sur lequel on +ne sait que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement +et curieusement tous les jugements, les indices et témoignages. +Il y aurait à compléter peut-être, sur plusieurs points, +les renseignements biographiques; quelques personnes qui +ont connu André vivent encore; son neveu, M. Gabriel de +Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a conservé +des traditions de famille bien précises. Une note qu'il +me communique m'apprend quelques particularités de plus +sur la mère des Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, +qui marqua à jamais aux mers de Byzance l'étoile d'André. +Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle était propre soeur (chose +piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il se trouve ainsi +qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de +M. Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après +coup, un pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, +idéal, rêveur, le culte chaste de la muse au sein des doctes +vallées: mais n'y aurait-il rien, dans celui que nous connaissons, +de la vivacité, des hardiesses et des ressources quelque +peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui parurent vers +la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en bon +langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels +princes de la parole athénienne?</p> + +<p>Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait +bon d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire +des manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde), +et qui devient presque douteux à l'égard d'André, comme s'il +était véritablement un ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques +admirateurs du poëte, un bruit, que l'édition de 1833 +semble avoir consacré; on a parlé de trois portefeuilles, dans +lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par ordre de progrès +et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles +se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, +le plus misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces +belles choses. J'ai toujours eu peine à me figurer cela. L'examen +des manuscrits restants m'a rendu cette supposition de +plus en plus difficile à concevoir. Je trouve, en effet, sans +sortir du résidu que nous possédons, les diverses manières +des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle intitulée +<i>la Liberté</i> s'y trouve d'abord dans un simple canevas +de prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de +l'heure où elle fut commencée et achevée. La préface que le +poëte aurait esquissée pour le portefeuille perdu, et qui a +été introduite pour la première fois dans l'édition de 1833 +(tome I, page 23), prouverait au plus un projet de choix et +de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref, +je me borne à dire, sur <i>les trois portefeuilles</i>, que je ne les ai +jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est +moins que jamais mon impression de croire aux autres, et +que j'ai en cela pour garant l'opinion formelle de M. G. de +Chénier, dépositaire des traditions de famille, et témoin des +premiers dépouillements. Je tiens de lui une note détaillée +sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, très-peu jaloux +de contredire. André Chénier voulait ressusciter la Grèce; +pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un +manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre +amis, des guerres de commentateurs: ce serait pousser trop +loin la Renaissance<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé d'un +curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter, ainsi +que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas, en +fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris avec +goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce de +toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir épiloguer +après coup là-dessus.</blockquote> + +<p>Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui +devrait former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par +la difficulté d'exécution, la fera, je le crains, longtemps +attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait +nécessaire, l'indication complète des diverses et multiples +imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le goût d'un +Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait +besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune +amour moderne que nous avons porté à André. On ne se +figure pas jusqu'où André a poussé l'imitation, l'a compliquée, +l'a condensée; il a dit dans une belle épître:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,</p> +<p>Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages</p> +<p>Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,</p> +<p>Il s'admire et se plaît de se voir si savant.</p> +<p>Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître</p> +<p>Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.</p> +<p>Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant</p> +<p>La couture invisible et qui va serpentant,</p> +<p>Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...</p> + </div> </div> + +<p>Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été <i>vers +lui</i>, et lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses +coutures qu'il nous a révélées çà et là: <i>junctura callidus +acri</i>. Quand il n'a l'air que de traduire un morceau +d'Euripide sur Médée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,</p> +<p>Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,</p> + </div> </div> + +<p>il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; +il se souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, +autrefois traduits étant au collége. A tout moment, chez +lui, on rencontre ainsi de ces réminiscences à triple fond, de +ces imitations à triple <i>suture</i>. Son Bacchus, <i>Viens, ô divin +Bacchus, ô jeune Thyonée!</i> est un composé du Bacchus des +<i>Métamorphoses</i>, de celui des <i>Noces de Thétis et de Pélée</i>; le +Silène de Virgile s'y ajoute à la fin<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>. Quand on relit un auteur +ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les +imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais si Plutus revient, de sa source dorée,</p> +<p>Conduire dans mes mains quelque veine égarée,</p> +<p>A mes signes, du fond de son appartement,</p> +<p>Si ma blanche voisine a souri mollement...,</p> + </div> </div> + +<p>je croyais n'avoir affaire qu'à Horace:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nunc et latentis proditor intimo</p> +<p>Gratus puellae risus ab angulo;</p> + </div> </div> + +<p>et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... Visa est si forte pecunia, sive</p> +<p>Candida vicini subrisit molle puella,</p> +<p>Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,</p> +<p>Au visage de vierge, au front ceint de vendange,</p> +<p>Qui dompte et fait courber sous son char gémissant</p> +<p>Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant...</p> + </div> </div> + +<p>J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de +l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...</p> +<p>Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide;</p> +<p>Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide,</p> +<p>Fleurs...</p> +<p>Syrinx parle et respire aux lèvres du berger...</p> +<p>Et le dormir suave au bord d'une fontaine...</p> +<p>Et la blanche brebis de laine appesantie...,</p> + </div> </div> + +<p>et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse prochaine +de quelque sot,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés.</p> + </div> </div></blockquote> + + + + + +<p>On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du <i>Mendiant</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines;</p> + </div> </div> + +<p>il est traduit des <i>Noces de Thétis et de Pélée</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Queis permulsa domus jucundo risit odore.</p> + </div> </div> + +<p>On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce +poëme entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme +le poëme mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est +plus Catulle; on est en plein Lucrèce:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sur leurs bases d'argent, des formes animées</p> +<p>Élèvent dans leurs mains des torches enflammées...</p> +<p>Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes</p> +<p>Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.</p> + </div> </div> + +<p>Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique +d'Homère (<i>Odyssée</i>, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents +à la fois.—Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux +couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble +Phèdre a dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit</p> +<p>Fons prima multos: rara mens intelligit</p> +<p>Quod <i>interiore</i> condidit cura <i>angulo</i>;</p> + </div> </div> + +<p>et Chénier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>. . . . . . L'inventeur est celui...</p> +<p>Qui, <i>fouillant</i> des objets les plus <i>sombres retraites</i>,</p> +<p>Étale et fait briller leurs richesses secrètes.</p> + </div> </div> + +<p>N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction +du prosaïque <i>interior angulus</i>, et <i>fouillant</i> pour <i>intelligit</i>?—On a un +échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.</p> + +<p>Au sein de cette future édition difficile, mais possible, +d'André Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté +les profils un peu évanouis de tant de poëtes antiques; +on ferait passer devant soi toutes les fines questions de la +poétique française; on les agiterait à loisir. Il y aurait là, +peut-être, une gloire de commentateur à saisir encore; on +ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord d'un +charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. +Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie +qu'on ne franchira pas, c'est là le train de la vie.</p> + +<p>Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes +querelles politiques et de formidables assauts, à ce qu'on +assure<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>, de croire intéresser le monde avec ces débris de +mélodie, de pensée et d'étude, uniquement propres à faire +mieux connaître un poëte, un homme, lequel, après tout, +vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour voulu, +à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre +sur la brèche sociale, et mourir?</p> + +<p>1er Février 1839.</p> +<br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> C'était le moment de ce qu'on a appelé la <i>Coalition</i>, dans laquelle +les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le vrai gouvernement +parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère et à le +vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était assez +fondée et de force à résister au contre-coup.</blockquote> + +<br><br><br> + + + +<h3>GEORGE FARCY<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="upper">72</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de +Farcy, publié chez M. Hachette (1831).</blockquote> + +<p>La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes +nouveaux, elle a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si +prompte, si spontanée, si confuse, si populaire, elle a été si +exclusivement l'oeuvre des masses, l'exploit de la jeunesse, +qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà connus le temps +d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières heures, +et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire +ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y +est rallié un peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom +a dû s'en retirer trop tôt. Consultez les listes des héroïques +victimes; pas une illustration, ni dans la science, ni dans les +lettres, ni dans les armes, pas une gloire antérieure; c'était +bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de vrais jeunes +hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. +Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et +encore combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! +comme il disparaissait timidement dans le bruit et l'éclat de +tant de noms contemporains! comme il avait besoin de travaux +et d'années pour signifier aux yeux du public ce que +l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une +telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie +plus longue n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée +de notre ami que pour la couronner.</p> + +<p>Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le +croyons, sa vocation était ailleurs: son goût, ses études, son +talent original, les conseils de ses amis les plus influents, le +portaient vers la philosophie; il semblait né pour soutenir +et continuer avec indépendance le mouvement spiritualiste +émané de l'École normale. Il n'avait traversé la poésie qu'en +courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et +comme on traverse certains pays et certaines passions. Au +moment où les forces de son esprit plus rassis et plus mûr +se rassemblaient sur l'objet auquel il était éminemment propre +et qui allait devenir l'étude de sa vie, la Providence +nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves inachevés, ces soupirs +exhalés çà et là dans la solitude, le long des grandes routes, +au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de l'Atlantique; +ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait +vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec +quelque fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, +quelques-uns de ces mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne +dit pas; ces essais un peu pâles et indécis où sont pourtant +épars tous les traits de son âme, nous les publions comme +ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la +poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps +à tous ceux qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer +indifférent à la patrie.</p> + +<p>Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, +d'une extraction honnête, mais fort obscure. Enfant unique, +il avait quinze mois lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa +grand'mère le recueillit et le fit élever. On le mit de bonne +heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques; +il y commença ses études, et lorsqu'il fut assez +avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont +l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses +études terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait +lorsque l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution +en 1822.</p> + +<p>Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la +vie de l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort +claire et fort simple; il étudia beaucoup, se distingua dans +ses classes, se concilia l'amitié de ses condisciples et de ses +maîtres; il allait deux fois le jour au collège; il sortait +probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines +pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il fit +régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; +mais ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il +désirait secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait +le monde, la nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments +que la puberté excitée et comprimée éveille avec elle; +mais son jeune espoir, ses vastes pensées de voyages, d'ambition, +d'amour; mais son voeu le plus intime, son point +sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, mais +son coeur, qui nous le dira?</p> + +<p>Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de +sauvagerie; une douceur habituelle qu'interrompait parfois +quelque chose de nerveux, de pétulant, de fugitif; le commerce +très-agréable et assez prompt, l'intimité très-difficile +et jamais absolue; une répugnance marquée à vous entretenir +de lui-même, de sa propre vie, de ses propres sensations, +à remonter en causant et à se complaire familièrement dans +ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, +comme s'il n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, +comme s'il n'y avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et +de fleuri dans son enfance; une ardeur inquiète, déjà fatiguée, +se manifestant par du mouvement plutôt que par des +rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur libre, +franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait +d'un chamois ou d'un oiseau <a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>; mais avec cela un coeur +d'homme ouvert à l'attendrissement et capable au besoin de +stoïcisme: un front pudique comme celui d'une jeune fille, +et d'abord rougissant aisément; l'adoration du beau, de +l'honnête; l'indignation généreuse contre le mal; sa narine +s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de dédain; puis +un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise, un +nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît +Farcy au sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de +sa vie monotone, beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il +s'était donné à lui-même, à côté de l'éducation classique +qu'il avait reçue, une éducation morale plus intérieure et +toute solitaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on l'eût pris +pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche (<i>Vallée-aux-Loups</i>). +Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout Farcy au physique et +résume les plus minutieuses descriptions qu'on pourrait faire de lui: +Écossais de physionomie et aussi de philosophie, c'est juste cela.</blockquote> + +<p>L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, +près de son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se +disposa à poursuivre les études philosophiques vers lesquelles +il se sentait appelé. Mais le régime déplorable qui asservissait +l'instruction publique ne laissait aux jeunes hommes libéraux +et indépendants aucun espoir prochain de trouver place, +même aux rangs les plus modestes. Une éducation particulière +chez une noble dame russe se présenta, avec tous les +avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; +Farcy accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, +le voir de près dans son éclat, dans les séductions de son opulence, +respirer les parfums des robes de femmes, ouïr les +musiques des concerts, s'ébattre sous l'ombrage des parcs; il +vit, il eut tout cela, mais non en spectateur libre et oisif, +non sur ce pied complet d'égalité qu'il aurait voulu, et il en +souffrait amèrement. C'était là une arrière-pensée poignante +que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de la mère<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a> ne +put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint +durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule +assez grossi et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je +trouve, dans des notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, +mais bien vive, du sentiment de fierté qui l'ulcérait: +«Que me parlez-vous de joie? Oh! voyez, voyez mon âme +encore marquée des flétrissantes empreintes de l'esclavage, +voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes +n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... +Ah! j'ai dédaigné de plus douces chaînes; je veux être +libre. J'aime mieux vivre avec dignité et tristesse que de +trouver des joies factices dans l'esclavage et le mépris de +moi-même.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> La belle madame de Narischkin.</blockquote> + +<p>Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur +(1825) qu'il publia une traduction du troisième volume +des <i>Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain</i>, par +Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'après les conseils de +M. Cousin, était précédé d'une introduction dans laquelle +Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait avec précision +divers points délicats de psychologie. Il donna aussi quelques +articles littéraires au <i>Globe</i> dans les premiers temps de sa +fondation.</p> + +<p>Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de +lui-même; il a de quoi se suffire durant quelques années, il +part; tout froissé encore du contact de la société, c'est la +nature qu'il cherche, c'est la terre que tout poëte, que tout +savant, que tout chrétien, que tout amant désire: c'est l'Italie. +Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de voir et de sentir, de +s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur des lieux, +de l'aspect général des villes et des campagnes, de se pénétrer +de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme +harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, +peu de choses l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la +société moderne ne l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. +A Rome, son impression fut particulière. Ce qu'il en aima +seulement, ce fut ce sublime silence de mort quand on en +approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien +ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de +brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb +sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques +dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome +moderne ne remplit pas son attente; son goût simple et pur +repoussait les colifichets: «Décidément, écrivait-il, je ne suis +pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, ni des cardinaux, +ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de +la bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait +pas là assez d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on +en pût faire un séjour de prédilection. Mais Naples, Naples, à +la bonne heure! Non pas la ville même, trop souvent les chaleurs +y accablent, et les gens y révoltent: «Quel peuple abandonné +dans ses allures, dans ses paroles, dans ses moeurs! +Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait +les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie +pour refaire leur santé doivent porter leurs projets de sagesse +ailleurs<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.» Mais le golfe, la mer, les îles, c'était +bien là pour lui le pays enchanté où l'on demeure et où l'on +oublie. Combien de fois, sur ce rivage admirable, appuyé +contre une colonne, et la vague se brisant amoureusement à +ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, ce +charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation +éthérée de tout son être, si divinement décrite par +Chateaubriand au cinquième livre des <i>Martyrs</i>! Ischia, qu'a +chantée Lamartine, fut encore le lieu qu'il préféra entre tous +ces lieux. Il s'y établit, et y passa la saison des chaleurs. La +solitude, la poésie, l'amitié, un peu d'amour sans doute, y +remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre français, d'un +caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et bien franc, +se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux se +convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses +croquis, l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. +Farcy restait une bonne partie du jour dans un bois d'orangers, +relisant Pétrarque, André Chénier, Byron; songeant +à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait vue chez son +hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable, +quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois +l'idéal comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Combien de fois, près du rivage</p> +<p>Où Nisida dort sur les mers,</p> +<p>La beauté crédule ou volage</p> +<p>Accourut à nos doux concerts!</p> +<p>Combien de fois la barque errante</p> +<p>Berça sur l'onde transparente</p> +<p>Deux couples par l'amour conduits,</p> +<p>Tandis qu'une déesse amie</p> +<p>Jetait sur la vague endormie</p> +<p>Le voile parfumé des nuits!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,</p> + </div> </div> + +<p>a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples, +mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le <i>miscet</i> règne; +c'est l'<i>honos</i> qui n'est pas resté.</blockquote> + +<p>En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant +pas de lettre d'introduction auprès de son illustre compatriote, +il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d'y +joindre un petit billet <i>qu'il fit le plus cavalier possible</i>, comme +il l'écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poëte ne +crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien humble et bien +vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragèrent +Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa +donc plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; +il les envoyait en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il +avait eu pour maître à l'École normale, réclamant de lui un +avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il +disait, <i>des critiques antiques avec le mot propre sans périphrase</i>. +Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de Farcy nous +semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit +d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en +quelque sorte épuisée avant la production: on y trouve peu +d'éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s'exhale pas, son +style ne rayonne pas; mais le sentiment qui l'inspire est profond, +continu, élevé; la faculté philosophique s'y manifeste +avec largeur et mouvement. L'impression qui résulte de ces +vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un stoïcisme +triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant +une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée +à un ami victime de l'amour; elle est sublime de gravité +tendre et d'accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à madame +O'R...., alors enceinte, on remarquera une strophe qui +ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est celle où le poëte, +s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa mère, +s'écrie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,</p> +<p>N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance,</p> +<p>Épuisé les faveurs d'un climat enchanté;</p> +<p>Comme au sein de l'artiste une sublime image,</p> +<p>N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge?</p> +<p> N'es-tu pas fils de la beauté?</p> + </div> </div> + +<p>Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il +le sentit lui-même de bonne heure et mieux que personne; il +aimait vivement la poésie, mais il savait surtout qu'on doit +ou y exceller ou s'en abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il +à M. Viguier, que mes vers fussent de ceux dont on +dit: <i>Mais cela n'est pas mal en vérité!</i> et qu'on laisse là pour +passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le début, +à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement +de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette +époque: il avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais +ce dernier ayant été obligé par des raisons privées de retourner +en France, Farcy ajourna son projet. Ses économies d'ailleurs +tiraient à leur fin. L'ambition de faire fortune, pour +contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa au point +de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort coûteuse +avec un homme qui le leurra de promesses et finalement +l'abusa<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin +de l'année 1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, +et ne vit qu'à peine ses amis, pour éviter leurs conseils et +remontrances, puis partit en Angleterre, d'où il s'embarqua +pour le Brésil. Nous le retrouvons à Paris en avril 1829. Tout +ce que ses amis surent alors, c'est que cette année d'absence +s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, et que +sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus +qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante +maxime: «Si tu veux que ton secret reste caché, ne le dis à +personne; car pourquoi un autre serait-il plus discret que +toi-même dans tes affaires? Ta confidence est déjà pour +lui un mauvais exemple et une excuse.» Et encore: «Ne +nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait plaindre +se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un +journal qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux +sur cette année de solitude et d'épreuves:</p> + +<p>«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire <i>George +et Mary</i>, sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le +dimanche matin; il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est +de là que j'ai adressé mes derniers adieux à mes amis de +France. J'ai encore éprouvé une fois combien les émotions, +dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, sont rares +pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions +solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec +autant d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour +une promenade d'un mille: il en a été de même de la +France, mais il n'en a pas été de même de l'Italie: c'est là +que j'ai joui pour la première fois de mon indépendance, +c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et d'esprit. Et +cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces! +Ai-je mérité ma liberté?—Quand je pense que je n'avais +déjà plus alors que des réminiscences d'enthousiasme, que +je regrettais la vivacité et la fraîcheur de mes sensations et +de mes pensées d'autrefois! Était-ce seulement que les enfants +s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus sévère +avec moi-même?—Mais la pureté d'âme, mais les croyances +encore naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce +qu'ils ne reposent sur rien, c'en était déjà fait pour moi. Je +ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, et jouir seul, +parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur à faire partager +à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que des +jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et +ne pas croître dans la vie, c'est déchoir.—Et cependant, du +moins, tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour +me ranimer; tout me faisait fête dans la nature; c'était +vraiment un concert de la terre, des cieux, de la mer, des +forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui +me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et +quand je croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon +tour, par un travail et par un succès égal à mes forces et au +ton du choeur qui m'environnait, j'étais heureux;—oui, +j'étais heureux, quoique seul; heureux par la nature et +avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la +moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement +dans cette félicité. La peur de quelque dépense +m'a retenu, et la vanité, et pis encore, m'ont emporté plus +d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir en roi de ce que +j'avais sous les yeux.—La société?...—moi qui ne vaux rien +que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être +plus jamais rien que la solitude et <i>le sombre plaisir d'un +coeur mélancolique</i>.—Mais il faudrait des événements et des +sentiments pour appuyer cela; il faudrait au moins des +études sérieuses pour me rendre témoignage à moi-même. +Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et c'est pourquoi +il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce +qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien +marqué assez profondément au fond de mon âme, et il me +reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni +m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce secret parfum +lui-même s'évaporera-t-il?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les <i>Tablettes universelles</i> +en 1823 et qui fonda ensuite le journal <i>le Temps</i>.</blockquote> + +<p>Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation, +son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude +du ciel, tout contribuait à développer démesurément +chez lui son habitude de rêverie sans objet et sans résultat.</p> + +<p>«29 <i>juillet</i>.—Encore dix jours au plus, j'espère, et nous +serons à Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies +jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle. +De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation +solitaire. Je puis maintenant passer la moitié d'une +belle nuit, seul, à rêver en me promenant, sans songer que +la nuit est le temps du retour à la chambre et du repos, +sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure. +C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que +l'âge, en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera +cette disposition. Il me semble que c'est une des +plus favorables à qui veut occuper son esprit. La pensée +arrive alors, non plus seulement comme vérité, mais comme +sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans +tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les sens; +et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à +goutte sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais +rien qui doive être plus doux que de se promener à +cette heure-là avec une femme aimée.» Pauvre Farcy! +voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne un démenti +à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus, +avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans +les plus doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa +solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manqué d'abord qu'une +femme aimée, pour entrer en pleine possession de la vie et +pour s'apprivoiser parmi les hommes.</p> + +<p>«29 <i>novembre, Rio-Janeiro</i>.—Que n'ai-je écouté ma répugnance +à m'engager avec une personne dont je connaissais +les fautes antérieures, et qui, du côté du caractère, me +semblait plus habile qu'estimable! Mais l'amour de m'enrichir +m'a séduit. En voyant ses relations rétablies sur le pied +de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus distingués, +j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et +de la pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai +craint que ce ne fût que l'ennui de me déranger qui me +déconseillât cette démarche. Je me suis dit qu'il fallait +s'habituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes; +qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un homme +d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement +au succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à +la vie solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère +impatient jusqu'à condescendre aux désirs souvent capricieux +d'un homme que j'estimais au-dessous de moi en tout, +excepté dans un talent équivoque de faire fortune. Si je +m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce sous les +yeux, où je vivais avec Molière (<i>le philhellène</i>), avec qui j'aimerais +mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. +Eh bien! cet argent que je me suis refusé d'une part, je +l'ai dépensé de l'autre inutilement, ennuyeusement, à +voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous mes goûts, l'espoir +assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, par là +encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce +faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me +préparer de grands éloges de la part de la prudence humaine, +et, l'événement arrivé, il se trouve que je n'ai fait +qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux mille lieues +de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de recourir +à la pitié des autres, en leur présentant pour titre +à leur confiance une histoire qui ressemble à un roman +très-invraisemblable;—et, pour terminer peut-être ma +peine et cette plate comédie, un duel qui m'arrive pour +demain avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le +monde, qui m'a insulté grossièrement en public, sans que +je lui en eusse donné le moindre motif;—convaincu que +le duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et +ne pouvant m'y soustraire;—ne sachant, si je suis blessé, +où trouver mille reis pour me faire traiter, ayant ainsi en +perspective la misère extrême, et peut-être la mort ou l'hôpital;—et +cependant, <i>content et aimé des Dieux</i>.—Je dois +avouer pourtant que je ne sais comment ils (<i>les Dieux</i>) +prendront cette dernière folie. <i>Je ne sais</i>, oui, c'est le seul +mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché +de bonne foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y +a pas au fond tant de mal dans cette démarche que beaucoup +le disent, puisqu'il n'est pas clair comme le jour +qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler, +de calomnier, et même d'être adultère (quoique la +chose soit aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains +cas). Je conclus donc que, pour un coeur droit qui se +présentera devant eux avec cette ignorance pour excuse, +ils se serviront de l'axiome de nos juges de la justice humaine: +<i>Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus +doux</i>; transportant ici le doute, comme il convient à des +Dieux, de l'esprit des juges à celui de l'accusé.»</p> + +<p>L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de +Farcy), l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en +sortir, grâce à l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La +Rochefoucauld et Pontois, qui allèrent au-devant de sa pudeur. +Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance +que nous sommes heureux de consigner ici.</p> + +<p>De retour en France, Farcy était désormais un homme +achevé: il avait l'expérience du monde, il avait connu la +misère, il avait visité et senti la nature; les illusions ne le +tentaient plus; son caractère était mûr par tous les points; +et la conscience qu'il eut d'abord de cette dernière métamorphose +de son être lui donnait une sorte d'aisance au dehors +dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout +devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les +autres, où mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec +moi en toutes manières, où mes pensées et mes sentiments +ne sont plus seulement des rêves de jeune homme auxquels +on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on néglige sans +façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi +même, tout prend dans mes rapports avec les autres un +caractère plus positif; sans entrer dans les affaires, je ne +me défie plus de mes idées ou de mes sentiments, je ne les +renferme plus en moi; je dis aux uns que je les désapprouve, +aux autres que je les aime; toutes mes questions +demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre +dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres, +etc.»</p> + +<p>En même temps que cette défiance excessive de lui-même +faisait place à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans +les jugements et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement +et la timidité, cédait chez lui à une vue des choses +plus calme, plus étendue et plus bienveillante. Les élans généreux +ne lui manquaient jamais; il était toujours capable +de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait moins +promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments +et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, +quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait, +dans ses causeries abandonnées, à lui épancher quelque chose +de son impartialité intelligente, il lui arrivait de rencontrer +à l'improviste dans l'âme de Farcy je ne sais quel endroit +sensible, pétulant, récalcitrant, par où cette nature, douce +et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était comme un +coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilité +à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en +jour chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout +comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prématurée, +à Vauvenargues, et plusieurs de ses pensées morales semblent +écrites en prose par André Chénier:</p> + +<p>«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre +dans ses jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux +et timide dans ses actions.</p> + +<p>«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le +monde; ses actions et ses paroles sont sans conséquence.</p> + +<p>«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître +et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramène +tout, par désir d'unité, par élan de pensée, par ignorance, +au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne +au lieu d'observer, il est logicien intraitable; le droit +non-seulement domine, mais opprime le fait.</p> + +<p>«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout +intérêt son droit, toute action son explication et presque +son excuse.</p> + +<p>«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide +et de contemplatif dans les premières années de la jeunesse; +on est un peu plus avant dans le secret des Dieux; +on sent qu'on a à vivre pour soi, pour son bien-être, son +plaisir, pour le développement de toutes ses facultés, et +non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on +vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, +et non seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort +contraire, de l'action et de la réaction, remplace la +conception de l'idée abstraite et subtile, et morte pour ainsi +dire, puisqu'elle n'est pas incarnée dans le monde... On va, +on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a vécu, et l'on +se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes +nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements +d'autrefois nous revient à l'esprit avec honte; on laisse +désormais pour le monde le temps faire ce qu'il a fait pour +nous, c'est-à-dire éclairer les esprits, modérer les passions.»</p> + +<p>Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans +l'Université; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait +donné qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement +de philosophie dans l'institution de M. Morin, à Fontenay-aux-Roses; +il s'y rendait deux fois par semaine, et le reste +du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et +des nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire +était alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. +Farcy regarda tout et n'épousa rien inconsidérément. +Dans les arts et la poésie, il recherchait le beau, le passionné, +le sincère, et faisait la plus grande part à ce qui venait de +l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, il adoptait les +idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait +avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité +humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des +opinions qu'il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait +dans la solitude, il les aimait, il les révérait sans doute, +mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait +se conserver en leur présence une liberté digne et ingénue, +aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit +nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au <i>Globe</i>, le +morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire apprécier +l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son +indépendance personnelle.</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se +sentait inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, +c'était l'amour; cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées +du tropique, il avait soupçonné devoir être si doux; cet +amour dont il n'avait guère eu en Italie que les délices sensuelles, +et dont son âme, qui avait tout anticipé, regrettait +amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. Il écrivait +dans une note:</p> + +<p>«Je rends grâces â Dieu;</p> + +<p>«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;</p> + +<p>«De ce qu'il m'a fait Français;</p> + +<p>«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le +contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de +caractère.</p> + +<p>«Je me plains du sort,</p> + +<p>«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.</p> + +<p>«Je me plains de moi-même,</p> + +<p>«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma +pudeur naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»</p> + +<p>Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas +rejeté ta pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour +dans ton âme! Mais chez toi la pudeur de l'adolescence, qui +avait trop aisément cédé par le côté sensuel, s'était comme +infiltrée et développée outre mesure dans l'esprit, et, au lieu +de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au +lieu de ces rapides étincelles du regard,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qui d'un désir craintif font rougir la beauté<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>,</p> + </div> </div> + +<p>elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en +répugnance à oser, en promptitude à se décourager et à se +troubler devant la beauté superbe. Non, tu n'avais pas tué +l'amour dans ton coeur; tu en étais plutôt resté au premier, +au timide et novice amour; mais sans la fraîcheur naïve, sans +l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le mystère; avec +la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri ou +vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité +judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés +et les suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient +plus, comme à dix-neuf ans, l'être unique de la vapeur d'une +émanation lumineuse et odorante; ce n'était pas l'amour, c'était +l'harmonie de tes facultés et de leur développement que +tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui de bien +des hommes de notre âge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Lamartine.</blockquote> + +<p>Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce +qu'il savait en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments +devait cesser dans son âme, et qu'il était temps enfin d'avoir +une passion, un amour. La tête, chez lui, sollicitait le coeur; +et il se portait en secret un défi, il se faisait une gageure +d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une femme connue +par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa +beauté<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force +de soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât +trop obscurément, soit que la préoccupation de cette femme +distinguée fût ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy +un amant malheureux. Pourtant il l'était, quoique moins +profondément qu'il n'eût fallu pour que cela fût une passion. +Voici quelques vers commencés que nous trouvons dans ses +papiers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle,</p> +<p>Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle,</p> +<p>Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs,</p> +<p>Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,</p> +<p>Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire,</p> +<p> L'oeil fier et non voilé de pleurs;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,</p> +<p>Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière,</p> +<p>La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;</p> +<p>Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre,</p> +<p>Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre</p> +<p> Des voeux qu'on murmure plus bas;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Thérèse, pour longtemps adieu!.....</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a chantée, +et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.</blockquote> + +<p>La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été +crayonnée en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, +pour l'éclat et le mouvement; ils auraient retranché peut-être +à la fermeté et à la concision.</p> + +<p>«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de +dominer que d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, +comme le courage et le génie;</p> + +<p>«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; +qui rêvez d'amour comme un autre de combats et de gloire, +l'oeil fier et jamais humide;</p> + +<p>«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure +de ses hommages, ne cherche personne; que nul penser +secret ne vient distraire, que nul espoir n'excite, que nul +regret n'abat;</p> + +<p>«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain +auprès de vous de ce que votre coeur ne saurait me donner, +et je ne veux pas de ce qu'il m'offre;</p> + +<p>«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte +pas d'autre place; je ne veux pas flatter votre orgueil par +mes ardeurs comme par mes respects.</p> + +<p>«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, +à ce partage si nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, +séparer l'amitié de l'amour; j'irai chercher ailleurs ce que +je chercherais vainement auprès de vous.</p> + +<p>«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être +celui que d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront +mes souvenirs; une autre image charmera mes tristesses +rêveuses, et je ne verrai plus vos lèvres dédaigneuses +et vos yeux qui ne regardent pas.</p> + +<p>«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux +lieux où la nature accueillera l'automne de ma vie, +jusqu'aux temps où mon coeur sera paisible, où mes yeux +seront distraits auprès de vous! Adieu jusques à nos vieux +jours!»</p> + +<p>Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante +se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont +elle aurait marqué le plus vif et le plus aimable moment. +Quoi qu'il en soit, le tableau que Farcy a tracé de souvenir +est un chef-d'oeuvre de délicatesse, d'attendrissement gracieux, +de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique: +Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas conté +autrement.</p> + +<p>«19 <i>juin</i>.—Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de +rougeur; elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, +tandis que ses lèvres se contractaient, agitées par la colère. +Elle retomba sur le divan, à demi assise, à demi couchée, +appuyant sa tête sur une main, tandis que l'autre était fort +occupée à ramener les plis de sa robe.—Ghérard jeta les +yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en +confusion. Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la +cheminée, ému et inquiet. Après un moment de silence: +«Hélène, lui dit-il d'une voix troublée, je vous ai affligée, et +pourtant je vous jure...»—«Moi, monsieur? non, vous ne +m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur +moi.»—«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler +ainsi, je l'avoue; mais pardonnez-moi...»—«Vous pardonner!... +Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon, et +j'ai déjà oublié vos paroles.»</p> + +<p>«Ghérard s'approcha vivement d'elle:—«Hélène, lui +dit-il en cherchant à s'emparer de sa main: pour un mot +dont je me repens...»—«Laissez-moi, lui dit-elle en +retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne vous +suffit-il pas d'une injure?»</p> + +<p>«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant +son front dans ses mains, puis tout à coup se retourna, les +yeux humides de larmes; il se jeta à ses pieds, et ses mains +s'avançaient vers elle, de sorte qu'il la serrait presque dans +ses bras.</p> + +<p>«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, +je suis rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, +je vous défie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitié de +moi, vous qui êtes si bonne, Hélène, qui réconciliez ceux +qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se défendait faiblement: +«Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des reproches, +punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, +vous devez me châtier comme un enfant grossier. Hélène, +dit-il en osant poser son visage sur ses genoux, si vous me +frappez, alors je croirai qu'après m'avoir puni, vous me +pardonnez.»</p> + +<p>«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les +genoux d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. +Il était là, tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit +pas la force de l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et +l'abaissa vers son visage; puis sa tête s'abaissa elle-même +avec sa main: elle sourit doucement en le voyant ainsi +penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en se +laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le +tableau commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, +au lieu de sa main, elle posa ses lèvres.</p> + +<p>«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait +fait, et cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient +enlacée. Le coeur de Ghérard nageait dans la joie, et +ses yeux rayonnants allaient chercher les yeux d'Hélène +sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle amie, lui +dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais baisé +la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever +ma pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle +était plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit à +ses lèvres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait +reçu.</p> + +<p>«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux +Ghérard, pour dissiper le trouble qu'il avait causé, commença +à l'entretenir de ses projets pour le lendemain, +auxquels il voulait l'associer.—«Ghérard, lui dit-elle +après un long silence, ces folies d'aujourd'hui, oubliez-les, +je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»—«Ah! +dit Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! +Mais vous, oh! promettez-moi que cet instant passé, vous +ne vous en souviendrez pas pour me faire expier à force +de froideur et de réserve un bonheur si grand. Et moi, ma +belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère pour +que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.»</p> + +<p>«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez +donc sage.» Et Ghérard le lui jura, en baisant sa main +qu'il pressa sur son coeur.»</p> + +<p>Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué +une petite maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de +Fontenay-aux-Roses où l'appelaient ses occupations. Cette +convenance, la douceur du lieu, le voisinage des bois, l'amitié +de quelques habitants du vallon, peut-être aussi le souvenir +des noms célèbres qui ont passé là, les parfums poétiques +que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout +lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse +vie. Il réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte +de ses amis avait laissé échapper autrefois en parcourant ce +joli paysage:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!</p> +<p>Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre</p> +<p>Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé,</p> +<p>Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé!</p> +<p>Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille;</p> +<p>Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille;</p> +<p>Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;</p> +<p>Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;</p> +<p>Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes;</p> +<p>Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes</p> +<p>Au vert doux et touffu des endroits non frayés,</p> +<p>Et grimpant au sommet le long des flancs rayés;</p> +<p>Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules</p> +<p>Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules</p> +<p>Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;</p> +<p>De petits horizons nuancés de rougeurs;</p> +<p>De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages</p> +<p>Entrevus d'assez loin à travers des feuillages;</p> +<p>Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,</p> +<p>Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,</p> +<p>Vivre sans souvenir!.........</p> + </div> </div> + +<p>Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait +de jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées +des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées. +La politique active et quotidienne ne l'occupait que médiocrement, +et sans doute, la veille des Ordonnances, il en était +encore à ses méditations métaphysiques et morales, ou à +quelque lecture, comme celle des <i>Harmonies</i>, dans laquelle il +se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement +ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont +empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment +sublime:</p> + +<p>«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter +lui-même sa statue pour son tombeau, et chacun de +nos actes est un des traits dont se forme notre image. C'est +à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent, +d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons +seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. +Du reste, pourvu que les formes en soient nobles et pures, +il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane +chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»</p> + +<p>«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici +pour obéir à ses saints commandements.»</p> + +<p>«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans +l'amitié<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par Jean-Jacques +au livre IV de l'<i>Émile</i>.</blockquote> + +<p>«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général +des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il +a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est +mort victime des dissensions civiles.»</p> + +<p>Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui +revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des +Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des +héroïques battements de son coeur. Le mercredi, vers les +deux heures après midi, à la nouvelle du combat, il arrivait +à Paris, rue d'Enfer, chez son ami Colin, qui se trouvait alors +en Angleterre. Il alla droit à une panoplie d'armes rares suspendue +dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un sabre, +d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir +et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, +madame, lui répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme +ni enfants, nous ne bougeons pas?» Et il sortit pour parcourir +la ville. L'aspect du mouvement lui parut d'abord plus +incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques amis: les +conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du +<i>Globe</i>, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, +où M. Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les +troupes royales occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut +passer la nuit dans l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, +sa crainte était le manque de direction; il cherchait les chefs +du mouvement, des noms signalés, et il n'en trouvait pas. Il +revint le jeudi de grand matin à la ville, par le faubourg et +la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin +faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au +coeur et aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara +de M. Magnin en disant: «Pour moi, je vais reprendre mon +fusil que j'ai laissé ici près, et me battre.» Il revit pourtant +dans la matinée M. Cousin, qui voulut le retenir à la mairie +du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel il dit cette +parole d'une magnanime équité: «Voici des événements +dont, plus que personne, nous profiterons; c'est donc à +nous d'y prendre part et d'y aider<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.» Il se porta avec les +attaquants vers le Louvre, du côté du Carrousel; les soldats +royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut +d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré; +Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan +et de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint +de haut en bas d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, +comme on l'a fait, à la porte de l'hôtel de Nantes, que devrait +être placée la pierre funéraire consacrée à sa mémoire. +Farcy survécut près de deux heures à sa blessure. M. Littré, +son ami, qui combattait au même rang et aux pieds duquel il +tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans +la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément +M. Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais +l'art n'y pouvait rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute +sa présence d'esprit. M. Loyson lui demanda s'il désirait faire +appeler quelque parent, quelque ami; Farcy dit qu'il ne désirait +personne; et comme M. Loyson insistait, le mourant +nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut +pas informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un +bruit plus violent qui se faisait dans la rue, il parut craindre +que le peuple n'eût le dessous et ne fût refoulé; on le rassura; +ce furent ses dernières paroles; il mourut calme et +grave, recueilli en lui-même, sans ivresse comme sans regret. +(29 juillet 1830.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime, +dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut +du camp (<i>Iliade</i>, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous +honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes +d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et +à quel titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, +riche en vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui +il nous faut faire tête au premier rang des Lyciens, et +nous lancer au feu de la mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres +dise, etc., etc...» Pour Farcy les avantages à conquérir avaient +certes moins de splendeur, et le grand <i>domaine</i>, c'eût été une chaire. +Mais plus le prix reste bourgeois, et plus est noble l'héroïsme, ou, +pour l'appeler par son vrai nom, plus est pur le sentiment du devoir.</blockquote> + +<p>Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans +la partie du cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs +personnes, et entre autres M. Guigniaut, prononcèrent +de touchants adieux.</p> + +<p>Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la +noble victime; ils lui ont élevé un monument funéraire qui +devra être replacé au véritable endroit de sa chute. M. Colin +a vivement reproduit ses traits sur la toile. M. Cousin lui a +dédié sa traduction des <i>Lois</i> de Platon, se souvenant que +Farcy était mort en combattant pour les <i>lois</i>. Et nous, nous +publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu Farcy +et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et Brizeux, +ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde d'omettre +dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M. Deschamps:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que ne suis-je couché dans un tombeau profond,</p> +<p>Percé comme Farcy d'une balle de plomb,</p> +<p>Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie,</p> +<p>Sans troubles ni remords également suivie!</p> +<p>Lui qui, lorsque j'étais dans l'<i>île Procida</i>,</p> +<p>Sur le bord de la mer un matin m'aborda,</p> +<p>Me parla de Paris, de nos amis de France,</p> +<p>De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...</p> +<p>Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,</p> +<p>Lut dans André Chénier: <i>O Sminthée Apollon!</i></p> +<p>Et quand il eut fini cette belle lecture,</p> +<p>Ému par le climat et la douce nature,</p> +<p>Se leva brusquement, et me tendant la main,</p> +<p>Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.</p> + </div> </div> + +<p>M. Brizeux a dit:</p> + +<p>A LA MÉMOIRE DE GEORGE FARCY.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Il adorait</p> +<p>La France, la Poésie et la Philosophie.</p> +<p> Que la patrie conserve son nom!</p> +<p> (Victor Cousin.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître,</p> +<p>Toi que si jeune encore on citait comme un maître.</p> +<p>Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais,</p> +<p>Attentif à cacher l'or pur que tu gardais!</p> +<p>Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,</p> +<p>Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,</p> +<p>Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;</p> +<p>Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,</p> +<p>Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,</p> +<p>Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre!</p> +<p>Ainsi tu te plaisais à secouer la main</p> +<p>Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.</p> +<p>Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,</p> +<p>Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.</p> +<p>Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré</p> +<p>Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré;</p> +<p>Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres</p> +<p>Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.</p> + </div> </div></blockquote> + + +<p>Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre +propre nom, disons-le avec sincérité, le sentiment que nous +inspire la mémoire de Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; +en songeant à la mort de notre ami, nous serions tenté +plutôt de l'envier. Que ferait-il aujourd'hui, s'il vivait? que +penserait-il? que sentirait-il? Ah! certes, il serait encore le +même, loyal, solitaire, indépendant, ne jurant par aucun +parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au lieu de +professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans +un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie +modeste, ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions +de moins, et ce désappointement pénible que le régime héritier +de la Révolution de Juillet fait éprouver à toutes les âmes +amoureuses d'idées et d'honneur<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Il aurait foi moins que +jamais aux hommes; et, sans désespérer des progrès d'avenir, +il serait triste et dégoûté dans le présent. Son stoïcisme +se serait réfugié encore plus avant dans la contemplation +silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le passionner, +ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que +sous le côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait +en sage, avec modération; mais cela seul est +déjà trop: la tiédeur s'ensuit à la longue; fatigué d'enthousiasme, +une sorte d'ironie involontaire, comme chez beaucoup +d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec l'âge: +il a mieux fait de bien mourir!—Disons seulement, en +usant d'un mot du choeur antique: «Ah! si les belles et +bonnes âmes comme la sienne pouvaient avoir deux jeunesses<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais pas +écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des +hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré +ses mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle +qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant. +On est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque, +faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne +se retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions +lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus +généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes. +La littérature me consola.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Euripide, <i>Hercules furens</i> (édit. de Boissonade, v. 648).</blockquote> + +<p>Juin 1831.</p> + +<p>NOTE.—Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de +M. Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une +note qui me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait +bien voulu s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge <i>Joseph +Delorme</i> et <i>les Consolation</i>, d'une manière psychologique et morale +qui est à lui. Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, +et il est à la fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici:</p> + +<blockquote><p>«Dans le premier ouvrage (dans <i>Joseph Delorme</i>), dit-il, c'était une +âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens +qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps +délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison +continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et +une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès +de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur +audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une +heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes +bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, +et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.</p> + +<p>«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements +d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent +le poëte.</p> + +<p>«Aujourd'hui (dans <i>les Consolations</i>) il sort de sa débauche et de +son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble +à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. +Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec +tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient +la paix et la joie.</p> + +<p>«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: +c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses +impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant +beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et +pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: +aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.</p> + +<p>«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. +L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne +le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art +noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que +n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme +et de sa vie habituelle.—Il comprend tout, aspire à tout, et n'est +maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments +et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand +nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit +ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement +naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans +ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible +qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (<i>Lear</i>, etc), +qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.</p> + +<p>«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera +avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, +les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses +membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence +morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement +du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, +mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. +Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va +plus mal au poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à +qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.</p> + +<p>«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais +il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par +l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans +sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste; +il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui le gêne, +où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. +Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable +encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et +d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, +la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est +étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de la +nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses tableaux +manquent d'air et de lointains fuyants.</p> + +<p>«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est +le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si +je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité +à l'élan vers Dieu.</p> + +<p>«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»</p></blockquote> + +<p>Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui +fait suite immédiatement aux <i>Consolations</i> et à <i>Joseph Delorme</i>, et qui +n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments +dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait +avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer +sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points +confirmé.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DIDEROT</h3> + +<p>J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, +les pensées, tous les détails du caractère, des moeurs, de la +biographie, en un mot, des grands écrivains; surtout quand +cette biographie comparée n'existe pas déjà rédigée par un +autre, et qu'on a pour son propre compte à la construire, à la +composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec +les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, +on le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser +devant soi; c'est presque comme si l'on passait quinze jours à +la campagne à faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott, +de Goethe; seulement on est plus à l'aise avec son modèle, +et le tête-à-tête, en même temps qu'il exige un peu plus d'attention, +comporte beaucoup plus de familiarité. Chaque trait +s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette +physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque +étoile qui apparaît successivement sous le regard et vient luire +à son point dans la trame d'une belle nuit. Au type vague, +abstrait, général, qu'une première vue avait embrassé, se +mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, +de plus en plus accentuée et vivement scintillante; on +sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, le moment +où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la +gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se +cache en vain sous les cheveux déjà clair-semés,—à ce moment +l'analyse disparaît dans la création, le portrait parle et +vit, on a trouvé l'homme. Il y a plaisir en tout temps à ces +sortes d'études secrètes, et il y aura toujours place pour les +productions qu'un sentiment vif et pur en saura tirer. Toujours, +nous le croyons, le goût et l'art donneront de l'à-propos +et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les +plus individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte +de la nature et de la vie, elles sont marquées de ce +sceau unique de diamant, dont l'empreinte se reconnaît tout +d'abord, qui se transmet inaltérable et imperfectible à travers +les siècles, et qu'on essayerait vainement d'expliquer ou de +contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, et font +tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences s'agrandissent +et accumulent; les philosophies s'épuisent; et +cependant la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de +l'homme, si le temps et les barbares ne l'ont pas perdue en +chemin, brille encore aussi pure aujourd'hui qu'à l'heure +de sa naissance. On peut découvrir demain toute l'Égypte et +toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en tenter +de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus ni +moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les +philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs +et leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? +elle, la perle limpide et une fois née, se voit fixe au haut de +son rocher, sur le rivage, dominant cet océan qui remue et +varie sans cesse; plus humide, plus cristalline, plus radieuse +au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut pas dire au +moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour ne +soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux, +ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant +de la philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. +Oh! pour cela, non; chaque océan donne ses perles, +chaque climat les mûrit diversement et les colore; les coquillages +du golfe Persique ne sont pas ceux de l'Islande. Seulement +l'art, dans la force de génération qui lui est propre, +a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à +un moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne +varie pas avec les niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec +les vagues; qui ne se mesure ni au poids ni à la brasse, et +qui, au sein des courants les plus mobiles, organise une certaine +quantité de touts, grands et petits, dont les plus choisis +et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, n'y +peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir +les artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen +pour eux de produire quelque chose; peu ou beaucoup, +l'essentiel est que ce <i>quelque chose</i> soit le mieux, et porte en +soi, précieusement gravée à l'un des coins, la marque éternelle. +Voilà ce que nous avions besoin de nous dire avant de +nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse +de l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; +il nous a semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde +et ce qui s'y remue encore, un portrait de Regnier, de Boileau, +de La Fontaine, d'André Chénier, de l'un de ces hommes +dont les pareils restent de tout temps fort rares, ne serait pas +plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un an; et en nous +prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en le suivant +de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, +en l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y +avons gagné du moins, outre la connaissance d'un grand +homme de plus, d'oublier pendant quelques jours l'affligeant +spectacle de la société environnante, tant de misère et de +turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si dévorant +égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées +ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment +de patrie qui se perd et que rien de plus large ne remplace, +la religion retombée dans l'arène d'où elle a le monde +à reconquérir, et l'avenir de plus en plus nébuleux, recélant +un rivage qui n'apparaît pas encore.</p> + +<p>Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. +L'oeuvre de destruction commençait alors à s'entamer au vif +dans la théorie philosophique et politique; la tâche, malgré +les difficultés du moment, semblait fort simple; les obstacles +étaient bien tranchés, et l'on se portait à l'assaut avec un +concert admirable et des espérances à la fois prochaines et +infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous les hommes +du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus complétement +l'insurrection philosophique avec ses caractères les +plus larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, +et la laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais +en philosophie il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du +siècle, le théoricien dirigeant par excellence. Jean-Jacques +était spiritualiste, et par moments une espèce de calviniste +socinien: il niait les arts, les sciences, l'industrie, la perfectibilité, +et par toutes ces faces heurtait son siècle plutôt qu'il ne +le réfléchissait. Il faisait, à plusieurs égards, exception dans +cette société libertine, matérialiste et éblouie de ses propres +lumières. D'Alembert était prudent, circonspect, sobre et +frugal de doctrine, faible et timide de caractère, sceptique en +tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles, une +pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de +Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion +sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement +des discours, et lâchait la vérité et l'erreur à pleines +mains. Buffon ne manquait pas de foi en lui-même et en ses +idées, mais il ne les prodiguait pas; il les élaborait à part, et +ne les émettait que par intervalles, sous une forme pompeuse +dont la magnificence était à ses yeux le mérite triomphant. +Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été prodigue +d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le +déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de +verve, en dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma +foi! il ne se faisait pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa +perruque, comme l'abbé Galiani, et de la suspendre au dos +d'un fauteuil. Condillac, si vanté depuis sa mort pour ses +subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas au coeur de +son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le +mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par +quelques hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince +étoffe. En somme, on s'occupait peu de lui; il n'avait guère +d'influence. Il mourut dans l'isolement, atteint d'une sorte +de marasme causé par l'oubli. Juger la philosophie du +XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider d'avance à la +voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. +Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. +Cabanis et M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par +précaution oratoire, sur leur filiation avec Condillac, se rattachent +bien plus directement, pour les solutions métaphysiques +d'origine et de fin, de substance et de cause, pour les +solutions physiologiques d'organisation et de sensibilité, à +Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est précisément +muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son +siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, +d'une aptitude d'action si merveilleuse, et philosophe pratique +en ce sens, il s'inquiéta peu de construire ou même +d'embrasser toute la théorie métaphysique d'alors; il se +tenait au plus clair, il courait au plus pressé, il visait au plus +droit, ne perdant aucun de ses coups, harcelant de loin les +hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses flèches +sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla +même jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à +l'aide desquels la chimie et la physiologie cherchaient à +éclairer les mystères de l'organisation. Après la Théodicée +de Leibnitz, les anguilles de Needham lui paraissaient une +des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La faculté philosophique +du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser +en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus +sérieuse que Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins +effilé que Condillac; il lui fallait plus d'abondance, de source +vive et d'élévation solide que dans Buffon, plus d'ampleur et +de décision fervente que chez d'Alembert, une sympathie +enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, que +Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche +et fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant +en son sein, les transformant presque au hasard par une +force spontanée et confuse; moule vaste et bouillonnant où +tout se fond, où tout se broie, où tout fermente; capacité la +plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité active, dévorante +à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce qui y +tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme +et aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas +qu'il démonte et décrit, aux creusets de d'Holbach et de +Rouelle, aux considérations de Bordeu; disséquant, s'il le +veut, l'homme et ses sens aussi dextrement que Condillac, +dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se brise, +puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de +la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique +quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes +et lumineuses que Malebranche ou Leibnitz auraient +pu signer avec orgueil s'ils n'eussent été chrétiens<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>; esprit +d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, alternant du fait +à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon jusque +dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et +auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, +qu'un rayon divin, un <i>fiat lux</i>, une idée régulatrice, +un Dieu<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>Chrétiens?</i> cela est plus vrai de Malebranche que de Leibnitz.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature telle +que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, simple et +majestueuse, bonne et sublime, <i>mais sans aucun principe dominant, +sans maître et sans Dieu</i>.</blockquote> + +<p>Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider +à l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des +penseurs, celui qui avait puissance pour les organiser en +volontaires, les rallier librement, les exalter, par son entrain +chaleureux, dans la conspiration contre l'ordre encore subsistant. +Entre Voltaire, Buffon, Rousseau et d'Holbach, entre +les chimistes et les beaux-esprits, entre les géomètres, les +mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et les artistes, +sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût +ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. +C'était lui qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun +isolément, qui les appréciait de meilleure grâce, et les +portait le plus complaisamment dans son coeur; qui, avec le +moins de personnalité et de <i>quant-à-soi</i>, se transportait le plus +volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien propre à être +le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue à +l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux +et de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu +chauve, le front vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu +ou humide d'une grosse larme, le cou nu et, comme il l'a dit, +<i>débraillé, le dos bon et rond</i>, les bras tendus vers l'avenir; +mélange de grandeur et de trivialité, d'emphase et de naturel, +d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; tel +qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je +me le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant +dignement ces hommes d'action qui ont avec lui un air +de famille, ces chefs d'un ascendant sans morgue, d'un héroïsme +souillé d'impur, glorieux malgré leurs vices, gigantesques +dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie: Mirabeau, +Danton, Kléber.</p> + +<p>Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un +père coutelier. Depuis deux cents ans cette profession se +transmettait par héritage dans la famille avec les humbles +vertus, la piété, le sens et l'honneur des vieux temps. Le jeune +Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique, +pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de +bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides +progrès. Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, +qu'il aimait à se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs +endroits de ses écrits, laissèrent dans sa sensibilité de +profondes empreintes. En 1760, au Grandval, chez le baron +d'Holbach, partagé entre la société la plus séduisante et les +travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour l'Encyclopédie, +ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit +avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa +<i>triste et tortueuse compatriote</i>, la Marne, qu'il retrouvait là, +sous ses yeux, au pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; +son coeur nageait dans les souvenirs, et il écrivait à +son amie, mademoiselle Voland: «Un des moments les plus +doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, et je m'en +souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver +du collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, +et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, +et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé +passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son +ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est +une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui +pleure!» Madame de Vandeul, fille unique et si chérie de +Diderot, nous a laissé quelques anecdotes sur l'enfance de +son père, que nous ne répéterons pas, et qui toutes attestent +la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté facile de +cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier +entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une <i>famille</i>, +une famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, +de s'y être rattaché toujours avec effusion, cordialité +et bonheur. Philosophe à la mode et personnage célèbre, +il eut toujours son bon père <i>le forgeron</i>, comme il disait, son +frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère petite fille Angélique; +il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut satisfait +que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser +son vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez +Jean-Jacques, d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, +ou ce même M. de Grimm, ou M. Arouet de Voltaire.</p> + +<p>Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une +veine d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on +essaya même un jour de l'enlever de Langres pour disposer +de lui plus à l'aise. Ce petit événement décida son père à l'amener +à Paris, où il le plaça au collège d'Harcourt. Le jeune +Diderot s'y montra bon écolier et surtout excellent camarade. +On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent plus d'une +fois alors au cabaret à six sous par tête<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Ses études finies, +il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote, +pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien +vite. Ce dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui +sentait le besoin de brider, de mater par l'étude un naturel +aussi passionné, et qui le pressait de faire choix d'un état +quelconque ou de rentrer sous le toit paternel. Mais le jeune +Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation irrésistible +l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce +bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa +famille (quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles), +logé dans un taudis, dînant toujours à six sous, le +voilà qui tente de se fonder une existence d'indépendance et +d'étude; la géométrie et le grec le passionnent, et il rêve la +gloire du théâtre. En attendant, tous les genres de travaux +qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de journaliste, +comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi +c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six +sermons pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il +essaya de se faire le précepteur particulier des fils d'un riche +financier, mais cette vie d'assujettissement lui devint insupportable +au bout de trois mois. Sa plus sûre ressource était de +donner des leçons de mathématiques: il apprenait lui-même +tout en montrant aux autres. C'est plaisir de retrouver, dans +<i>le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise</i> avec laquelle +il se promenait <i>au Luxembourg en été, dans l'allée des Soupirs</i>, +et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris, <i>en +manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière +avec du fil blanc</i>. Lui qui regretta plus tard si éloquemment +<i>sa vieille robe de chambre</i>, combien davantage ne dut-il +pas regretter cette redingote de peluche qui lui eût retracé +toute sa vie de jeunesse, de misère et d'épreuves! Comme il +l'aurait fièrement suspendue dans son cabinet décoré d'un +luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste titre, en +voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me rappelle +mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon +coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma +porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me +trouve la même affabilité; je l'écoute, je le conseille, je le +plains. Mon âme ne s'est point endurcie, ma tête ne s'est +point relevée; mon dos est bon et rond comme ci-devant. +C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité; +mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore +Agi.» Et que n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de +peluche s'était trouvée précisément la même qu'il portait ce +jour de mardi gras où, tombé au plus bas de la détresse, +épuisé de marche, défaillant d'inanition, secouru par la pitié +d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait un sou vaillant, +de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner plutôt que +d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> Diderot, dans l'avertissement qui précède l'<i>Addition à la Lettre +sur les Sourds et Muets</i>, déclare qu'<i>il n'a jamais eu l'honneur de voir +M. l'abbé de Bernis</i>; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot n'était pas +censé auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe scrupuleux, +que l'anecdote des joyeux dîners à six sous par tête entre le philosophe +adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour cela +moins authentique.</blockquote> + +<p>Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient +pas ce qu'on pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il +fait à mademoiselle Voland (t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut +de bonne heure pour les faciles et dangereux plaisirs. Ce +jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent, dont la plume +acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son +propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des +petits madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois +quarts sans honte; ce jeune homme échappa à la corruption +du vice, et, dans l'âge le plus furieux, parvint à sauver les +trésors de ses sens et les illusions de son coeur. Il dut ce bienfait +à l'amour. La jeune fille qu'il aima était une demoiselle +déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement avec sa +mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, +la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa +malgré les remontrances économiques de la mère; seulement +il contracta ce mariage en secret, pour éviter l'opposition +de sa propre famille, que trompaient sur son compte de +faux rapports. Jean-Jacques, dans ses <i>Confessions</i>, a jugé fort +dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère +de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux +compagnes de grands hommes, il paraît en effet que, bonne +femme au fond, madame Diderot était d'un caractère tracassier, +d'un esprit commun, d'une éducation vulgaire, incapable +de comprendre son mari et de suffire à ses affections. +Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa, disparurent +alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle +jusqu'à quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut. +Après une de ses premières couches, il expédia la mère et +sans doute aussi le nourrisson à Langres, près de sa famille, +pour forcer la réconciliation. Ce moyen pathétique réussit, et +toutes les préventions qui avaient duré des années s'évanouirent +en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de nouvelles +charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages +des libraires, quelques ouvrages anglais, une <i>Histoire de la +Grèce</i>, un <i>Dictionnaire de Médecine</i>, et méditant déjà l'Encyclopédie, +Diderot se désenchanta bien promptement de cette +femme, pour laquelle il avait si pesamment grevé son avenir. +Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix années, mademoiselle +Voland, la seule digne de son choix, durant toute +la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame +de Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans +des liaisons étroites qui devinrent comme le tissu même de +son existence intérieure. Madame de Puisieux fut la première: +coquette et aux expédients, elle ajouta aux embarras de +Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'<i>Essai sur le Mérite +et la Vertu</i>, qu'il fit les <i>Pensées philosophiques</i>, l'<i>Interprétation +de la Nature</i>, la <i>Lettre sur les Aveugles</i>, et les <i>Bijoux indiscrets</i>, +offrande mieux assortie et moins sévère. Madame Diderot, +négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés; +elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se +rattacha plus tard à son domestique que par l'éducation de sa +fille. On comprendra, d'après de telles circonstances, comment +celui des philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le +mieux la moralité de la famille, qui cultiva le plus pieusement +les relations de père, de fils, de frère, eut en même +temps une si fragile idée de la sainteté du mariage, qui est +pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément sous +quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le +<i>Supplément au Voyage de Bougainville</i>: «Rien te paraît-il +plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui +est en nous, qui commande une constance qui n'y peut +être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle en les +enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité qui +borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; +qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair +à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous +des antres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui +tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une +pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de +Diderot, et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve +et contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments +si disproportionnés avec le mérite véritable des personnes. +Son premier, son plus violent amour, l'enchaîna pour +jamais à une femme qui n'avait aucune convenance réelle +avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut aussi passionnée +qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, piquant, +agréable, mais coeur égoïste et sec<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. Enfin la plus violente +admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur +fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de +son poëte, espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de +l'athéisme. Femme, ami, disciple, Diderot se méprit donc +dans ses choix; La Fontaine n'eût pas été plus malencontreux +que lui; au reste, à part le chapitre de sa femme, il ne semble +guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses méprises.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> Ceci est trop sévère pour Grimm; je suis revenu, depuis, à de +meilleures idées sur son compte, en l'étudiant de près.</blockquote> + +<p>Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des +temps où elles peuvent se faire jour, est comptable, par-devant +son siècle et l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins +généraux de l'époque et qui aide à la marche du progrès. +Quels que soient ses goûts particuliers, ses caprices, son +humeur de paresse ou ses fantaisies de hors-d'oeuvre, il doit +à la société un monument public, sous peine de rejeter sa +mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par l'<i>Esprit +des Lois</i>, Rousseau par l'<i>Émile</i> et la <i>Contrat social</i>, Buffon par +l'<i>Histoire naturelle</i>, Voltaire par tout l'ensemble de ses travaux, +ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en +vertu de laquelle il se consacre à l'avancement des hommes; +Diderot, quoi qu'on en ait dit légèrement, n'y a pas non plus +manqué<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>. On lui accorde de reste les fantaisies humoristes, +les boutades d'une saillie incomparable, les chaudes esquisses, +les riches prêts à fonds perdu dans les ouvrages et +sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, des +causeries, des contes, les <i>petits-papiers</i>, comme il les appelait, +c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les +femmes, <i>la Religieuse</i>, madame de La Pommeraie, mademoiselle +La Chaux, madame de La Carlière, les héritiers du curé +de Thivet;—ce que nous tenons ici à lui maintenir, c'est son +titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie! Ce ne +devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée +du Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation +de librairie. Diderot féconda l'idée première et conçut hardiment +un répertoire universel de la connaissance humaine +à son époque. Il mit vingt-cinq ans à l'exécuter. Il fut à l'intérieur +la pierre angulaire et vivante de cette construction +collective, et aussi le point de mire de toutes les persécutions, +de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y +était attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface +ingénieuse a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne +lisent que les préfaces, la gloire éminente de l'ensemble, déserta +au beau milieu de l'entreprise, laissant Diderot se débattre +contre l'acharnement des dévots, la pusillanimité des +libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction. Grâce à sa +prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses connaissances, +à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans +la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour +de lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet +édifice audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière: +si l'on cherche le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il +faut y lire. Diderot savait mieux que personne les défauts de +son oeuvre; il se les exagérait même, eut égard au temps, et +se croyant né pour les arts, pour la géométrie, pour le théâtre, +il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans une +affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût +admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne +le nie pas; mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient +alors, une grande révolution, comme il l'a lui-même remarqué<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>, +s'accomplissant dans les sciences, qui descendaient +de la haute géométrie et de la contemplation métaphysique +pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à l'histoire de +la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie; de +plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de +leur but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique +ou d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions +générales, il était difficile à Diderot de faire un plus +utile, un plus digne et mémorable emploi de sa faculté puissante +qu'en la vouant à l'Encyclopédie. Il servit et précipita, +par cette oeuvre civilisatrice, la révolution qu'il avait signalée +dans les sciences. Je sais d'ailleurs quels reproches sévères et +réversibles sur tout le siècle doivent tempérer ces éloges, et +j'y souscris entièrement; mais l'esprit antireligieux qui présida +à l'Encyclopédie et à toute la philosophie d'alors ne saurait +être exclusivement jugé de notre point de vue d'aujourd'hui, +sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en +reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, <i>Écrasons l'infâme!</i> +tout décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même +à être analysé et interprété. Avant de reprocher à la +philosophie de n'avoir pas compris le vrai et durable christianisme, +l'intime et réelle doctrine catholique, il convient +de se souvenir que le dépôt en était alors confié, d'une part +aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux jansénistes +farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les parlements, +pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine +sur la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, +leurs tortures, et qu'ils réalisaient pour les hérétiques, +dans les culs de basse-fosse des cachots, l'abîme effrayant de +Pascal. C'était là l'<i>infâme</i> qui, tous les jours, calomniait auprès +des philosophes le christianisme dont elle usurpait le +nom; l'<i>infâme</i> en vérité, que la philosophie est parvenue à +<i>écraser</i> dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune. +Diderot, dès ses premières <i>Pensées philosophiques</i>, paraît surtout +choqué de cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, +que la doctrine de Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au +Dieu chrétien; et c'est au nom de l'humanité méconnue et +d'une sainte commisération pour ses semblables qu'il aborde la +critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de s'arrêter. +Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point +de départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie +ne fut donc pas un monument pacifique, une tour +silencieuse de cloître avec des savants et des penseurs de toute +espèce distribués à chaque étage. Elle ne fut pas une pyramide +de granit à base immobile; elle n'eut rien de ces harmonieuses +et pures constructions de l'art, qui montent avec +lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et +béni. On l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une +de ces tours de guerre, de ces machines de siége, mais +énormes, gigantesques, merveilleuses, comme en décrit +Polybe, comme en imagine le Tasse. L'arbre pacifique de +Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y a des parties +ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments +cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas +en terre: l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais +qu'importe? pour appliquer ici un mot éloquent de Diderot +lui-même, «la statue de l'architecte restera debout au milieu +des ruines, et la pierre qui se détachera de la montagne +ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont +pas d'argile.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> C'est une rétractation partielle, une rectification de ce que j'avais +écrit précédemment dans un article du <i>Globe</i>, dont je reproduis +ici le début:<br> + +<p>«Il y a dans <i>Werther</i> un passage qui m'a toujours frappé par son +admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe +au milieu de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues +inégales, aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent +d'honnêtes propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, +soigneux de leurs jardins potagers ou de leurs plates-bandes de +tulipes, craignent toujours que le fleuve ne déborde au temps des +grandes eaux et ne détruise leur petit bien-être; ils s'entendent +donc pour lui pratiquer des saignées à droite et à gauche, pour lui +creuser des fossés, des rigoles; et les plus habiles profitent même +de ces eaux détournées pour arroser leur héritage, et s'en font des +viviers et des étangs à leur fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive +et intéressée de tous les hommes de bon sens et d'esprit +contre l'homme d'un génie supérieur n'apparaît peut-être dans aucun +cas particulier avec plus d'évidence que dans les relations de +Diderot avec ses contemporains. On était dans un siècle d'analyse +et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer aux idées en +décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés, dans lesquels +les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale et +de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus vrai, +que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à +quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En +vain les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, +tentèrent de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques; +ou bien ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies +de rêveurs sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient +malgré eux, à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, +le battaient en brèche, au lieu de rien construire. Voltaire +seul comprit ce qui était et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit +et fit tout ce qu'il voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, +n'ayant pas cette tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre +sur lui de s'isoler comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute +sa vie dans une position fausse, dans une distraction permanente, +et dispersa ses immenses facultés sous toutes les formes et par tous +les pores. Assez semblable au fleuve dont parle Werther, le courant +principal, si profond, si abondant en lui-même, disparut presque +au milieu de toutes les saignées et de tous les canaux par lesquels +on le détourna. La gêne et le besoin, une singulière facilité de +caractère, une excessive prodigalité de vie et de conversation, la +camaraderie encyclopédique et philosophique, tout cela soutira +continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste des génies de +cette époque. Grimm, dans sa <i>Correspondance littéraire</i>, d'Holbach +dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son <i>Histoire des deux +Indes</i>, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de ce +grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était par +nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se +laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et +se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant +intellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à +penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire +à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal, +dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans +des notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie +le plus synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument.</p> + +<p>«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme +un esprit unique et substantiel est empreint en tous ces fragments +épars, le lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec +sympathie, amour et admiration, recompose aisément ce qui est +jeté dans un désordre apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et +finit par embrasser d'un coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par +saisir tous les traits de cette figure forte, bienveillante et hardie, +colorée par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au +coeur chaud, la plus allemande de toutes nos têtes, et dans laquelle +il entre du Goethe, du Kant et du Schiller tout ensemble.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Interprétation de la Nature</i>.</blockquote> + +<p>L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments +avec une déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient +trop cruellement pris au mot, se réduit le plus souvent à la +négation d'un Dieu méchant et vengeur, d'un Dieu fait à +l'image des bourreaux de Calas et de La Barre. Diderot est +revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée sous les +formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt, +comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie, +c'est un jeune Mexicain qui, las de son travail, se promène +un jour au bord du grand Océan; il voit une planche qui d'un +bout trempe dans l'eau et de l'autre pose sur le rivage; il s'y +couche, et, bercé par la vague, rasant du regard l'espace infini, +les contes de sa vieille grand'mère sur je ne sais quelle +contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux lui +repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire, +et cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie, +la planche se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà +le jeune raisonneur embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine +eau. Un doute s'élève alors dans son esprit: s'il s'était trompé +en ne croyant pas! si sa grand'mère avait eu raison! Eh bien! +ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il touche à la plage +inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le reçoit à +l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu +pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou +bien ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux +et se complaire à le traîner durant une éternité sur le +rivage<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>?—Tantôt, comme dans une lettre à mademoiselle +Voland, c'est un moine, galant homme et point du tout enfroqué, +avec qui son ami Damilaville l'a fait dîner. On parla +de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des plus puissantes +affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je; +non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que +c'est; c'est un secret heureusement ignoré, même des +enfants.» Puis continuant, j'ajoutai: «Les premières années +que je passai à Paris avaient été fort peu réglées; ma conduite +suffisait de reste pour irriter mon père, sans qu'il fût +besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait +pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? +L'occasion d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. +Je partis plein de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il +me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous +pleurerions tous les deux, et que tout serait oublié. Je +pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à mon religieux +s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante +lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que +j'aurais trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?—Au +contraire.—Et s'il y en avait eu mille?—Ah! Comment +maltraiter un enfant qui revient de si loin?—Et s'il avait +été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...» En disant +ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon +religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> On lit au tome second des <i>Essais</i> de Nicole: «... En considérant +avec effroi ces démarches téméraires et vagabondes de la +plupart des hommes, qui les mènent à la mort éternelle, je m'imagine +de voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés +qu'un nuage épais empêche de voir, et environnée d'un torrent de +feu qui reçoit tous ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous +les chemins et tous les sentiers se terminent à ces précipices, à l'exception +d'un seul, mais très-étroit et très-difficile à reconnoître, +qui aboutit à un pont par lequel on évite le torrent de feu et l'on +arrive à un lieu de sûreté et de lumière... Il y a dans cette île un +nombre infini d'hommes à qui l'on commande de marcher incessamment. +Un vent impétueux les presse et ne leur permet pas de retarder. +On les avertit seulement que tous les chemins n'ont pour +fin que le précipice; qu'il n'y en a qu'un seul où ils se puissent +sauver, et que cet unique chemin est très-difficile à remarquer. +Mais, nonobstant ces avertissements, ces misérables, sans songer à +chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils le +connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne +s'occupent que du soin de leur équipage, du désir de commander +aux compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de +quelque divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils +arrivent insensiblement vers le bord du précipice, d'où ils sont +emportés dans ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en +a seulement un très-petit nombre de sages qui cherchent avec soin +ce sentier, et qui, l'ayant découvert, y marchent avec grande circonspection, +et, trouvant ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent +enfin à un lieu de sûreté et de repos.» L'image de Nicole +n'est pas consolante; au chapitre V du traité <i>de la Crainte de Dieu</i>, on +peut chercher une autre scène de <i>carnage spirituel</i>, dans laquelle n'éclate +pas moins ce qu'on a droit d'appeler le <i>terrorisme de la Grâce</i>: +on conçoit que Diderot ait trouvé ces doctrines funestes à l'humanité, +et qu'il ait voulu faire à son tour, sous image d'île et d'océan, une +contre-partie au tableau de Nicole.—Il y a aussi dans Pascal une +comparaison du monde avec une île déserte, et les hommes y sont également +de <i>misérables égarés</i>.</blockquote> + +<p>Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine +des choses dans l'<i>Interprétation de la Nature</i>, sous le +couvert de Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus +nettement encore dans l'<i>Entretien avec d'Alembert</i> et le <i>Rêve</i> +singulier qu'il prête à ce philosophe. Il nous suffira de dire +que son matérialisme n'est pas un mécanisme géométrique +et aride, mais un vitalisme confus, fécond et puissant, une +fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque +dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste +toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des +physiologistes, la même que Cabanis a depuis si éloquemment +exprimée. A la manière dont Diderot sentait la nature extérieure, +la nature pour ainsi dire <i>naturelle</i>, celle que les expériences +des savants n'ont pas encore torturée et falsifiée, les +bois, les eaux, la douceur des champs, l'harmonie du ciel et +les impressions qui en arrivent au coeur, il devait être profondément +religieux par organisation, car nul n'était plus +sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement, +cette vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers +obscure, flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, +recelée au sein des germes, circulant dans les courants de +l'air, ondoyant sur les cimes des forêts, s'exhalant avec les +bouffées des brises; il ne la rassemblait pas vers un centre, il +ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux d'une Providence +ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage qu'il +composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir, +l'<i>Essai sur la Vie de Sénèque</i>, il s'est plu à traduire le +passage suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration: +«S'il s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée +d'arbres antiques, dont les cimes montent aux nues et dont +les rameaux entrelacés vous dérobent l'aspect du ciel, cette +hauteur démesurée, ce silence profond, ces masses d'ombre +que la distance épaissit et rend continues, tant de signes +ne vous <i>intiment</i>-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est +Diderot qui souligne le mot <i>intimer</i>. Je suis heureux de +trouver dans le même ouvrage un jugement sur La Mettrie, +qui marque chez Diderot un peu d'oubli peut-être de ses propres +excès cyniques et philosophiques, mais aussi un dégoût +amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et corrupteur. +J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas <i>les +premières idées des vrais fondements de la morale</i>, «de cet arbre +immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines +pénètrent jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la +décence, la politesse, les vertus les plus légères, s'il en est +de telles, sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on +déshonore en l'en dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle +qu'il eut un jour sur la vertu avec Helvétius et Saurin; +il en fait à mademoiselle Voland un récit charmant, qui est un +miroir en raccourci de l'inconséquence du siècle. Ces messieurs +niaient le sens moral inné, le motif essentiel et désintéressé +de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant, +ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces +honnêtes gens se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les +choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient +de combattre, et à faire eux-mêmes la réfutation de leur +opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée.» +Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des +principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, +une à l'usage des souverains.» Toutes ces idées excellentes +sur la vertu, la morale et la nature, lui revinrent sans doute +plus fortes que jamais dans le recueillement et l'espèce de +solitude qu'il tâcha de se procurer durant les années souffrantes +de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient morts, +les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient +souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il +préférait la robe de chambre et sa bibliothèque du cinquième +sous les tuiles, au coin de la rue Taranne et de celle de Saint-Benoît; +il lisait toujours, méditait beaucoup et soignait avec +délices l'éducation de sa fille. Sa vie bienfaisante, pleine de +bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être d'un grand +apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains +moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux +père: «Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de +la raison; mais je trouve que ma tête repose plus doucement +encore sur celui de la religion et des lois.»—Il mourut +en juillet 1784<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors à ses +débuts, publia dans quelque almanach littéraire le récit d'une <i>visite</i> +qu'il avait faite au philosophe, récit piquant, un peu burlesque, où les +qualités naïves de l'original sont prises en caricature. Diderot s'en +montra très-mécontent. Garat présageait par ce trait son talent de +plume, mais aussi sa légèreté morale. Cette <i>visite chez Diderot</i>, qu'on +peut lire recueillie par M. Auguis dans ses <i>Révélations indiscrètes du +XVIIIe siècle</i>, est peut-être le premier exemple en notre littérature du +style <i>à la Janin</i>; dans ce genre de charge fine, l'échantillon de Garat +reste charmant.</blockquote> + +<p>Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute +sa théorie du drame n'a guère de valeur que comme démenti +donné au convenu, au faux goût, à l'éternelle mythologie de +l'époque, comme rappel à la vérité des moeurs, à la réalité +des sentiments, à l'observation de la nature; il échoua dès +qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le préoccupa +outre mesure; il y subordonna le reste, et en général, +dans toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources +propres et la circonscription des beaux-arts; il concevait +trop le drame en moraliste, la statuaire et la peinture +en littérateur; le style essentiel, l'exécution mystérieuse, la +touche sacrée, ce je ne sais quoi d'accompli, d'achevé, qui est +à la fois l'indispensable, ce <i>sine qua non</i> de confection dans +chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à l'adresse de la +postérité,—sans doute ce coin précieux lui a échappé souvent; +il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt +avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces +éblouissements d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer +que pour Térence, pour Richardson et pour Greuze: +voilà les défauts. Mais aussi que de verve, que de raison dans +les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, de ce +qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique +dans ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête, +amoureuse, jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son +auteur dès qu'elle y prend goût! comme elle le suit, l'enveloppe, +le développe, le choie et l'adore! Et, tout optimiste +qu'elle est et un peu sujette à l'engouement, ne la croyez pas +dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur des <i>Saisons</i>, à +M. de Saint-Lambert, <i>qui, entre les gens de lettres, est une des +peaux les plus sensibles</i> (nous dirions aujourd'hui <i>un des +épidermes</i>); à M. de La Harpe, qui a <i>du nombre, de l'éloquence, +du style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte +au-dessous de la mamelle gauche</i>,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>... Quod laeva in parte mamillae</i></p> +<p><i>Nil salit Arcadico juveni...</i></p> + </div> </div> + +<p>JUV.</p> + +<p>Demandez à l'abbé Raynal, <i>qui serait sur la ligne de M. de La +Harpe, s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de +goût</i>; au digne, au sage et honnête Thomas enfin, qui, à +l'opposé du même M. de La Harpe, <i>met tout en montagnes, +comme l'autre met tout en plaines</i>, et qui, en écrivant <i>sur les +femmes</i>, a trouvé moyen de composer <i>un si bon, un si estimable +livre, mais un livre qui n'a pas de sexe</i>.</p> + +<p>En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la +source la plus abondante et la plus vive du talent de Diderot +comme artiste. Ses meilleurs morceaux, les plus délicieux +d'entre ses <i>petits papiers</i>, sont certainement ceux où il les +met en scène, où il raconte les abandons, les perfidies, les +ruses dont elles sont complices ou victimes, leur puissance +d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il peint quelque +coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été mêlées. +Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides, +entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans +affectation, des circonstances les plus familières, et comme +venant d'un homme qui a de bonne heure vécu de la vie de +tous les jours, et qui a senti l'âme et la poésie dessous. De +telles scènes, de tels portraits ne s'analysent pas. Omettant +les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont +pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle +Jodin, jeune actrice dont il connaissait la famille, et +dont il essaya de diriger la conduite et le talent par des conseils +aussi attentifs que désintéressés. C'est un admirable +petit cours de morale pratique, sensée et indulgente; c'est +de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je dirais presque +de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et franche +personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place +de Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour +être sage), Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, +des conseils mieux pris dans le réel, dans le possible, +dans l'humanité; et certes il ne les eût pas assaisonnés de +maximes plus saines, d'indications plus fines sur l'art du +comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées pour +la première fois en 1821, présageaient dignement celles à +mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui. +Ici Diderot se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses +moeurs, la tournure secrète de ses idées et de ses désirs; ce +qu'il était dans la maturité de l'âge et de la pensée; sa sensibilité +intarissable au sein des plus arides occupations et sous +les paquets d'épreuves de l'<i>Encyclopédie</i>; ses affectueux +retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville +natale, de la maison paternelle et des <i>vordes</i> sauvages où +s'ébattait son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne +avec peu d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et +de lectures; et puis, au milieu de cette société charmante, à +laquelle il se laisse aller tout en la jugeant, les figures sans +nombre, gracieuses ou grimaçantes, les épisodes tendres ou +bouffons qui ressortent et se croisent dans ses récits; madame +d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon bleu +au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en +camisole, aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au +ton moqueur et discordant, près de sa moitié au fin sourire; +l'abbé Galiani, <i>trésor dans les jours pluvieux</i>, meuble si indispensable +que <i>tout le monde voudrait en avoir un à la campagne, +si on en faisait chez les tabletiers</i>; l'incomparable portrait +d'<i>Uranie</i>, de cette belle et auguste madame Legendre, la plus +vertueuse des coquettes, la plus désespérante des femmes qui +disent: Je vous aime;—un franc parler sur les personnages +célèbres; Voltaire, <i>ce méchant et extraordinaire enfant des +Délices</i>, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui <i>verra +toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, +qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête, +car il n'est que le second dans tous les genres</i>; Rousseau, cet +être incohérent, <i>excessif, tournant perpétuellement autour d'une +capucinière où il se fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté +de l'athéisme au baptême des cloches</i>;—c'en est assez, je crois, +pour indiquer que Diderot, homme, moraliste, peintre et critique, +se montre à nu dans cette Correspondance, si heureusement +conservée, si à propos offerte à l'admiration +empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos +paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une +image déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons +bien vite les lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons +pas dit assez ou que nous en avons trop dit<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. Nous leur +rappellerons en même temps, comme dédommagement et +comme excuse, un article sur la prose du grand écrivain, +inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a> qui +ont le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de +Diderot, pour la verve chaude et féconde, le génie facile, +abondant, passionné, le charme sans fin des causeries et la +bonté prodigue du caractère.</p> + +<p>Juin 1831.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> On peut voir aussi deux articles détaillés sur cette Correspondance +dans <i>le Globe</i>, 20 septembre et 5 octobre 1830.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> M. Ch. Nodier (<i>Revue de Paris</i>).</blockquote> + + +<p>J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII +des <i>Causeries du Lundi</i>.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>L'ABBÉ PRÉVOST</h3> + + +<p>On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent +sur nous les bibliothèques, où sont entassés les travaux +de tant de générations défuntes, à l'effet d'un cimetière +peuplé de tombes. Cela ne nous a jamais semblé plus vrai +que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité vague ou un +labeur trop empressé, mais guidé par une intention particulière +d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété +studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet +de notre étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion, +est un de ces morts fameux et si rares dont la parole +remplit les temps, l'effet ne saurait être ce que nous disons; +l'autel alors nous apparaît trop lumineux; il s'en échappe +incessamment un puissant éclat qui chasse bien loin la langueur +des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de +vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître +en nous un sentiment d'espèce si délicate; l'impression +qu'elle cause n'a rien que de stérile, et ressemble à de la +fatigue ou à de la pitié. Mais ce qui nous donne à songer plus +particulièrement et ce qui suggère à notre esprit mille pensées +d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un de +ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la +mémoire desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se +joignent; dont quelque production toujours debout reçoit +encore un vif rayon qui semble mieux éclairer la poussière et +l'obscurité de tout le reste; c'est quand nous touchons à l'une +de ces renommées recommandables et jadis brillantes, comme +il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles aujourd'hui, dans +leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et à demi +couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre +de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur +venue, l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité +des choses humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites +glorieusement, conservent ce privilège éternel de ne +pas vieillir, ce sort un peu sombre, mais fatal, est commun à +tout ce qui porte dans l'ordre des lettres le titre de talent et +même celui de génie. Les admirations contemporaines les +plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent rien contre; +la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre résistance, +ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le +grand poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire +où les générations dont il fut le charme et l'âme, cédant +la scène à d'autres, lui-même il passe de la bouche ardente +et confuse des hommes à l'indifférence, non pas ingrate, mais +respectueuse, qui, le plus souvent, est la dernière consécration +des monuments accomplis. Sans doute quelques pèlerins du +génie, comme Byron les appelle, viennent encore et jusqu'à +la fin se succéderont alentour; mais la société en masse s'est +portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte part +de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà +dans l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est +pas sans tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit +qu'on l'applique à d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il +nous laisse sans amertume. Il n'a rien, à le bien prendre, qui +soit capable d'irriter ou de décourager; c'est un des mille +côtés de la loi universelle. Ne nous y appesantissons jamais que +pour combattre en nous l'amour du bruit, l'exagération de +notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis par +là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à +un calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui +nous fasse tout goûter selon la mesure, nous permette une +justice clairvoyante, dégagée des préoccupations superbes, et, +en sauvant nos productions sincères des changeantes saillies +du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous établisse +dans la situation intime la meilleure pour y épancher le plus +de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments +humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou +moins neuves et durables, les âges futurs verront se confirmer +à chaque épreuve l'éternelle jeunesse.</p> + +<p>Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost, +et nous croyons que c'est une de celles qui, de nos +jours, lui viendraient le plus naturellement à lui-même, s'il +pouvait se contempler dans le passé. Non pas que, durant le +cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait jamais positivement +obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé, +éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle +la gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, +et posséda les honneurs du talent, sans monter jusqu'au +génie. Ce fut pourtant, si l'on parle un instant avec lui la +langue vaguement complaisante de Louis XIV, ce fut, à tout +prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir étendu et +lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également +propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé +pour les grâces du style et la vivacité des peintures, +et dont les productions, à peine écloses, faisaient, disait-on +alors, <i>les délices des coeurs sensibles et des belles imaginations</i>. +Ses romans, en effet, avaient un cours prodigieux; on les +contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les continuait +sous son nom, ce qui est arrivé pour le <i>Cléveland</i>; les libraires +demandaient <i>du l'abbé Prévost</i>, comme précédemment du +Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance, +et ses oeuvres, y compris <i>le Pour et Contre</i> et l'<i>Histoire +générale des Voyages</i>, vont beaucoup au delà de cent volumes. +De tous ces estimables travaux, parmi lesquels on compte une +bonne part de créations, que reste-t-il dont on se souvienne +et qu'on relise? Si dans notre jeunesse nous nous sommes +trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de famille, +nous avons pu lire <i>Cléveland</i>, <i>le Doyen de Killerine</i>, les <i>Mémoires +d'un Homme de qualité</i>, que nous recommandaient nos +oncles ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre, +on les estime sur parole, on ne les lit pas. Que si par hasard +on les ouvre, on ne va presque jamais jusqu'à la fin, pas plus +que pour l'<i>Astrée</i> ou pour <i>Clélie</i>; la manière en est déjà trop +loin de notre goût, et rebute par son développement, au lieu +de prendre; il n'y a que <i>Manon Lescaut</i> qui réussisse toujours +dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur sans fard +soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour de +bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément +que les innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés, +dont il a semé ses écrits, soutient à jamais son nom au-dessus +du flux des années, et le classe de pair, en lieu sûr, à côté de +l'élite des écrivains et des inventeurs. Heureux ceux qui, +comme lui, ont eu un jour, une semaine, un mois dans leur +vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant, leur +timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et +de clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un +fruit rapide leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction +de tous les astres intérieurs; où, en un mot, par une +oeuvre de dimension quelconque, mais complète, ils se sont +élevés d'un jet à l'idéal d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre +dans <i>Paul et Virginie</i>, Benjamin Constant par son +<i>Adolphe</i>, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite toujours si +on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé admirable, +au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire +que, sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et +monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait +confusément à distance<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>. L'abbé Prévost, sous cet +aspect, n'a rien à envier à tous ces hommes. Avec infiniment +moins d'ambition qu'aucun, il a son point sur lequel il est +autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais, et, en +dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui +en éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son +propre sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui +connaît. Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible +peut-être et par trop simple de métaphysique et de nuances; +mais quand l'assaisonnement moderne se sera évaporé, quand +l'enluminure fatigante aura pâli, cette fille incompréhensible +se retrouvera la même, plus fraîche seulement par le contraste. +L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le calme, +comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion +par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume, +en cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans +tous les temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera +pas, ou qu'il n'atteindra du moins que quand, le goût des +choses saines étant épuisé, il n'y aura plus de regret à mourir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> J'écrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce léger +M. de Loménie (qui n'est qu'un écho de son monde), d'avoir attendu +la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensée à son +sujet, ne m'ont pas bien lu. Béranger, au contraire, avait fort remarqué +ce passage, et il s'amusait quelquefois à taquiner M. de Chateaubriand +sur ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.</blockquote> + +<p>Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup +d'oeil, à cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé +rapide d'une oeuvre, il y a, jusque dans son sein, des curiosités +plus scrupuleuses et plus patientes qui éprouvent le besoin +d'insister davantage, de revenir à la connaissance des portions +disparues, et de retrouver épars dans l'ensemble, plus mélangés +sans doute mais aussi plus étalés, la plupart des mérites +dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la +continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque +sorte, l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu +le plus brillant échantillon, mais un échantillon, après tout, +qui tient étroitement au reste, et n'en est d'ordinaire qu'un +accident mieux venu. C'est ce que nous tâchons de faire aujourd'hui +pour l'abbé Prévost. Un attrait tout particulier, dès +qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à désirer de +l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse +décente de son langage, laissent transpirer à son insu une +sensibilité intérieure profondément tendre, et, sous la généralité +de sa morale et la multiplicité de ses récits, il est aisé de +saisir les traces personnelles d'une expérience bien douloureuse. +Sa vie, en effet, fut pour lui le premier de ses romans +et comme la matière de tous les autres. Il naquit, sur la fin +du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin dans l'Artois, d'une +honnête famille et même noble; son père était procureur du +roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études +chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler +sa rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort +à cause des rares talents qu'il produisit de bonne heure, et +les jésuites l'avaient déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour +(il avait seize ans), les idées de monde l'ayant assailli, il quitta +tout pour s'engager en qualité de simple volontaire. La dernière +guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les emplois à l'armée +étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance, commune +à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières +occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite +en réponse à ceux qui calomniaient cette partie de sa vie, «il +n'étoit pas si disgracié du côté de la naissance et de la fortune +qu'il ne pût espérer de faire heureusement son chemin.» +Las pourtant d'attendre, et la guerre d'ailleurs finissant, il +retourna à La Flèche chez les pères jésuites, qui le reçurent +avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au point de +s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa, +en l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est +pas conservée. Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, +sortant encore une fois de la retraite, il reprit le métier des +armes <i>avec plus du distinction</i>, dit-il, <i>et d'agrément</i>, avec quelque +grade par conséquent, lieutenance ou autre. Les détails +manquent sur cette époque critique de sa vie<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. On n'a +qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui +révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les +orages de sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent, +dit-il (à ce métier des armes); vif et sensible au plaisir, +j'avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la +sagesse demandoit bien des précautions qui m'échappèrent. +Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de vingt +à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui +a composé le <i>Cléveland</i> trente-cinq ou trente-six. La malheureuse +fin d'un engagement trop tendre me conduisit +enfin au <i>tombeau</i>: c'est le nom que je donne à l'Ordre respectable +où j'allai m'ensevelir, et où je demeurai quelque +temps si bien mort, que mes parents et mes amis ignorèrent +ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il +parle, et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ, +est celui des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; +il y resta cinq ou six ans dans les pratiques religieuses +et dans l'assiduité de l'étude; nous le verrons plus tard en +sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop maniable aux +impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle était du +nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle +aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de +son propre fonds et avait développé en elle, par l'excellente +éducation qu'elle avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats +et pieux, capables, ce semble, à volonté, de l'honorer +parmi les hommes ou de la sanctifier dans la retraite, et elle +ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre de ces partis; elle +en essayait continuellement tour à tour; la fragilité se perpétuait +sous les remords; le monde, ses plaisirs, la variété +de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses liaisons, +devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des +tentations irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une +autre part, aucun de ces biens ne parvenait à le remplir au +moment de la jouissance. Le repentir alors et une sorte d'irritation +croissante contre un ennemi toujours victorieux le rejetaient +au premier choc dans des partis extrêmes dont l'austérité +ne tardait pas à mollir; et, après une lutte nouvelle, +en un sens contraire au précédent, il retombait encore de la +cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment +d'une lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de +son entrée chez les bénédictins; elle se rapporte au temps +de son séjour à Saint-Ouen, vers 1721. Il y touche cet état +moral de son âme en traits ingénus et suaves qui marquent +assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la foiblesse de mon +coeur, et je sens de quelle importance il est pour son repos +de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le laisseraient +dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je +veux être heureux dans la religion, que je conserve dans +toute sa force l'impression de grâce qui m'y a amené; il +faut que je veille sans cesse à éloigner tout ce qui pourroit +l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous les jours de quoi je +redeviendrois capable, si je perdois un moment de vue la +grande règle, ou même si je regardois avec la moindre +complaisance certaines images qui ne se présentent que +trop souvent à mon esprit, et qui n'auroient encore que trop +de force pour me séduire, quoiqu'elles soient à demi effacées. +Qu'on a de peine, mon cher frère, à reprendre un peu +de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa foiblesse; +et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a +trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> Le biographe de l'édition de 1810, qui est le même que celui +de l'édition de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a publié +les <i>Pensées de l'abbé Prévost</i> en 1764, et qui lui-même s'en était tenu +aux explications insérées dans le nombre 47 du <i>Pour et Contre</i>.—On +a imprimé dans je ne sais quel livre <i>d'Ana</i>, que Prévost étant tombé +amoureux d'une dame, à Hesdin probablement, son père, qui voyait +cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir à la porte de la dame pour +morigéner son fils au passage, et que celui-ci, dans la rapidité du +mouvement qu'il fit pour s'échapper, heurta si violemment son père +que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas là une calomnie +atroce, c'est un conte, et Prévost a bien assez de catastrophes +dans sa vie sans celle-là. (Voir dans la <i>Décade philosophique</i> du 20 thermidor +an XI une lettre de M. L. Prévost d'Exiles, qui dément et réfute +péremptoirement cette anecdote sur son grand-oncle).</blockquote> + +<p>L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle +de félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent +longtemps pour lui des erreurs trop vives, c'était un mélange +d'étude et de monde, de religion et d'honnête plaisir, dont il +s'est plu en beaucoup d'occasions à flatter le tableau. Une +fois engagé dans des liens indissolubles, il tâcha que toute +image trop émouvante et trop propice aux désirs fût soigneusement +bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir +était la mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui, +en plus d'un endroit des <i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> et +de <i>Cléveland</i>, sur ces promenades méditatives, ces saintes lectures +dans la solitude, au milieu des bois et des fontaines, +une abbaye toujours dans le fond; sur ces conversations morales +entre amis, <i>qu'Horace et Boileau ont marquées</i>, nous dit-il, +<i>comme un des plus beaux traits dont ils composent la vie heureuse</i>. +Son christianisme est doux et tempéré, on le voit; +accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui +<i>ordonne à la fois la pratique de la morale et la croyance des +mystères</i>, d'ailleurs nullement farouche, fondé sur la Grâce et +sur l'amour, fleuri d'atticisme, ayant passé par le noviciat +des jésuites et s'en étant dégagé avec candeur, bien qu'avec +un souvenir toujours reconnaissant. Gresset, dans plusieurs +morceaux de ses épîtres, nous en donnerait quelque idée que +Prévost certainement ne désavouerait pas:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus.</i></p> + </div> </div> + +<p>Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me +reproche de n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non +plus que sur quelques autres, a été inspiré de cet esprit de +piété solide dans son Épître à l'abbé Renaudot. L'admirable +caractère de Tiberge, dans <i>Manon Lescaut</i>, en offre en action +toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du milieu +des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles +qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant +à cette sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir +les fruits dès l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre +penchant pour ses premiers maîtres, et les impressions qu'il +avait reçues d'eux ne le quitteront jamais. Il est possible, à la +rigueur, que la philosophie, alors commençante, l'ait séduit +un moment dans l'intervalle de sa sortie de La Flèche à son +entrée chez les bénédictins, et que le personnage de Cléveland +représente quelques souvenirs personnels de cette +époque. Mais au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse, +altérée des sources supérieures, encline à la spiritualité, +largement crédule à l'invisible; une intelligence de la +famille de Malebranche en métaphysique; une de ces âmes +qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, <i>se portent d'une ardeur +étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour +elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans +mesure</i>, et s'en croient empêchées par les <i>ténèbres des sens</i> et +le poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique +en entrant chez les bénédictins: seulement il compta trop +sur ses forces, ou peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup, +il se hâta de s'interdire solennellement toute récidive de défaillance. +Le sacrifice une fois consommé, la conscience lucide +lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce coeur si vif étoit +encore brûlant sous la cendre. La perte de ma liberté m'affligea +jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma +consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude; +mes livres étoient mes amis fidèles, <i>mais ils étoient +morts comme moi!</i>»</p> + +<p>L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des +douceurs, mais mélancoliques et toujours uniformes; ce +genre d'étude surtout, héritage démembré des Mabillon, austère, +interminable, monotone comme une pénitence, sans +mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire uniquement +à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y +était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières +plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les +diverses maisons de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il +eut une polémique à son avantage avec un jésuite appelé Le +Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en approfondissant la +théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur retiré de la +cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier roman; +à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux +et aux Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue +merveilleuse; enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale +de l'Ordre, où on l'appliqua en dernier lieu au <i>Gallia +Christiana</i>, dont un volume presque entier, dit-on, est de lui. +Il commença dès lors, selon toute apparence, à rédiger les +<i>Mémoires d'un Homme de qualité</i>, et en même temps, par la +multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir, il +faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement, +qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées, +dont le cours le détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent +à solliciter de Rome sa translation dans une branche +moins rigide de l'Ordre; ce fut pour Cluny qu'il s'arrêta. Il +obtint sa demande; le bref devait être fulminé par l'évêque +d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand +matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs +des lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue +qu'il avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut +pas fulminé, et sa position de déserteur devint tellement +fausse qu'il n'y vit d'autre issue qu'une fuite en Hollande. Le +général de la congrégation tenta bien une démarche amicale +pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà parti, n'en fut +pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en accepter +toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude, +propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs +et d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient +amassées en lui dans le silence, il saisit sa plume facile et +courante pour ne la plus abandonner; et par ses romans, ses +compilations, ses traductions, ses journaux, ses histoires, il +s'ouvrit rapidement une large place dans le monde littéraire. +Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente et un +ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années, +tant en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps +de son exil, nous voyons paraître de lui les <i>Mémoires d'un +Homme de qualité</i>, un volume traduit de l'<i>Histoire universelle</i> +du président de Thou, une <i>Histoire métallique du royaume des +Pays-Bas</i>, également traduite. <i>Cléveland</i> vint ensuite, puis +<i>Manon</i>, et <i>le Pour et Contre</i>, dont la publication commencée +en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en +France lorsqu'il publia <i>le Doyen de Killerine</i>, en 1735. Comme +ceci n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général +des nombreux écrits de notre auteur, nous ne nous +arrêterons qu'à ceux qui nous aideront à le peindre.</p> + +<p>Les <i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> nous semblent sans +contredit, et <i>Manon</i> à part, <i>Manon</i> qui n'en est du reste qu'un +charmant épisode par post-scriptum,—nous semblent le +plus naturel, le plus franc, le mieux conservé des romans de +l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore blasé sur le romanesque +et l'imaginaire, il se tient davantage à ce qu'il a +senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans +postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables +et se prend à des personnages d'outre-mer, qu'il +affuble de caractères hybrides et dont la vraisemblance, contestable +dès lors, ne supporte pas un coup d'oeil aujourd'hui, +dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en perfection, +et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne +société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique +que préfère Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et +la licence, qui se faisaient jour à tout instant sous ces beaux +dehors, n'y ont aucune place. J'omets toujours <i>Manon</i> et son +Paris du temps du <i>Système</i>, son Paris de vice et de boue, où +toutes les ordures sont entassées, quoique d'occasion seulement, +remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein de +les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même +reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le +monde honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, +après l'avoir certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du +fond de la province et des cloîtres; c'est le monde délicat, +galant et plein d'honneur, tel que Louis XIV aurait voulu le +fixer, comme Boileau et Racine nous en ont décoré l'idéal, +qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient souvent; +où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue. +Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au +pathétique, et s'enchante aisément. Son roman,—oui, son +roman, nonobstant la fille de joie et l'escroc que vous en +connaissez, procède en ligne assez directe de l'<i>Astrée</i>, de la +<i>Clélie</i> et de ceux de madame de La Fayette. De composition et +d'art dans le cours de son premier ouvrage, non plus que +dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis raconte +ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté +d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure; +nulle proportion de plans; une lumière volontiers égale; un +style délicieux, rapide, distribué au hasard, quoique avec un +instinct de goût inaperçu; enjambant les routes, les intervalles, +les préambules, tout ce que nous décririons aujourd'hui; +voyageant par les paysages en carrosse bien roulant et +les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau, sur +<i>une infinité de cordages et d'instruments de mer</i>, sans désirer +ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire, +s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de +coeur, renouvelées à profusion, et dont les plus touchantes ne +sont pas même encadrées. L'ouvrage se partage nettement +en deux parts: l'auteur, voyant que la première avait réussi, +y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est la plus courte, +après avoir moralisé au début sur les grandes passions, les +avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé +d'y saisir un dessein particulier de la Providence pour des +fins inconnues, le marquis raconte les malheurs de son père, +les siens propres, ses voyages en Angleterre, en Allemagne, +sa captivité en Turquie<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>, la mort de sa chère Sélima, qu'il +y avait épousée et avec laquelle il était venu à Rome. C'est +l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait dire avec un +accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent +porter le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont +une douceur infinie pour une personne mortellement affligée<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.» Jeté par ce désespoir au sein de la religion, +dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le marquis en +est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc de..., +qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages. +Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et +l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de +Renoncour, le jeune sous le titre de marquis de Rosemont. +Les conseils du Mentor à son élève, son souci continuel et +respectueux pour <i>la gloire de cet aimable marquis</i>; ce qu'il lui +recommande et lui permet de lecture, le <i>Télémaque</i>, <i>la Princesse +de Clèves</i>; pourquoi il lui défend la langue espagnole; +son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux +grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une <i>passion +comme chez un suppôt d'université</i>; les éclaircissements +qu'il lui donne sur les inclinations des sexes et les bizarreries +du coeur, tous ces détails ont dans le roman une saveur inexprimable +qui, pour le sentiment des moeurs et du ton d'alors, +fait plus, et à moins de frais, que ne pourraient nos flots de +couleur locale. L'amour du marquis pour dona Diana, l'assassinat +de cette beauté et surtout le mariage au lit de mort, +sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez +à celui de <i>Bérénice</i> en tragédie. Après le voyage d'Espagne et +de Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de +Renoncour rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux +neveux, les fils d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse +<i>turquerie</i>, jetée au travers de nos gentilshommes français, ne +cause qu'autant de surprise qu'il convient. Arrivé à terre, le +digne gouverneur rejoint son beau-frère lui-même, et les +voilà se racontant leurs destinées mutuelles depuis la séparation. +Il y est parlé, entre autres particularités, d'une certaine +Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté, +d'être, en l'épousant, <i>une des plus heureuses personnes de +l'Asie</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>. Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de +Renoncour, il se trouve que le plus charmant des deux est +une nièce qu'on avait déguisée de la sorte pour la sûreté du +voyage; mais le marquis, si triste de la mort de sa Diana, n'a +pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer son +jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la +mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages +sont oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et +d'un laisser-aller qui par instants fait sourire; l'amour leur +naît subitement d'un clin d'oeil comme chez des oisifs et des +âmes inoccupées; ils ont des songes merveilleux; ils donnent +ou reçoivent des coups d'épée avec une incroyable promptitude; +ils guérissent par des poudres et des huiles secrètes; +ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès +de douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de +ce temps-là que le romancier nous a quelque peu arrangée à +sa manière. Le jeune Rosemont dans le plus haut rang, le +chevalier des Grieux jusque dans la dernière abjection, conservent +les caractères essentiels de ce type et le réalisent également +sous ses revers les plus opposés. Le premier, malgré +ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien +involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu +d'un Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et +un assassinat de peu de conséquence, demeure sans contredit +le plus prévenant par sa bonne mine et le plus honnête +des infortunés. La démarcation entre les deux marquis, entre +le marquis simple homme de qualité et le marquis fils de duc, +est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans +toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour +quand son élève veut épouser sa nièce, les représentations +qu'il adresse à la pauvre enfant, en lui disant du jeune +homme: <i>Avez-vous oublié ce qu'il est né?</i> son recours en désespoir +de cause au père du marquis, au noble duc, qui reçoit +l'affaire comme si elle lui semblait par trop impossible, et +l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à nos yeux +le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus +piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient +aucune intention de malice sous sa plume indulgente. +Il en faut dire autant de l'inclination du vieux marquis pour la +belle milady R... Prévost n'a voulu que rendre son héros perplexe +et intéressant: le comique s'y est glissé à son insu, mais +un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité, que le respect +domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il s'en +mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Pendant qu'il est captif en Turquie, son maître Salem veut le +convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrétien, s'élève +contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait +le raisonnement que voici: «Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup +se communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoître à eux +que par des figures. La première loi, qui fut celle des Juifs, en est +remplie. Il ne leur proposoit, pour motif et pour récompense de la +vertu, que des plaisirs charnels et des félicités grossières. La loi des +chrétiens, qui a suivi celle des Juifs, étoit beaucoup plus parfaite, +parce qu'elle donnoit tout à l'esprit, qui est sans contredit +au-dessus +du corps... C'est un second état par lequel ce Dieu bon a voulu faire +passer les hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls +biens du corps, comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, +comme dans l'Évangile des chrétiens, c'est la félicité du corps +et de l'esprit que l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables +croyants.» Il est curieux que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost, +ait conçu une manière d'union des lois juive et chrétienne au sein de +la loi musulmane, par un raisonnement tout pareil à celui qui vient +d'être si hardiment développé de nos jours dans le saint-simonisme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aïssé +(1728): «Il y +a ici un nouveau livre intitulé <i>Mémoires d'un Homme de qualité retiré +du monde</i>. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 pages +en fondant en larmes.» Ce n'est que de la première partie des +<i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> que peut parler mademoiselle Aïssé; +190 pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Il est question dans la <i>Cléopâtre</i> de La Calprenède d'une grande +dame que Tiridate sauve à la nage, au moment où elle se noyait près +du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve être <i>une des plus importantes +personnes de la terre</i>.</blockquote> + +<p>J'aime beaucoup moins le <i>Cléveland</i> que les <i>Mémoires d'un +Homme de qualité</i>: dans le temps on avait peut-être un autre +avis; aujourd'hui les invraisemblances et les chimères en rendent +la lecture presque aussi fade que celle d'<i>Amadis</i>. Nous +ne pouvons revenir à cette géographie fabuleuse, à cette nature +de <i>Pyrame et Thisbé</i>, vaguement remplie de rochers, de +grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les raisonnements +philosophiques d'une haute mélancolie que se font +en plusieurs endroits Cléveland et le comte de Clarendon. +L'examen à peu près psychologique, auquel s'applique le +héros au début du livre sixième, nous montre la droiture +lumineuse, l'élévation sereine des idées, compatibles avec les +conséquences pratiques les plus arides et les plus amères. +L'impuissance de la philosophie solitaire en face des maux +réels y est vivement mise à nu, et la tentative de suicide par +où finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement +cette moralité plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a dû +alors le sembler à son auteur. Quant au <i>Doyen de Killerine</i>, +le dernier en date des trois grands romans de Prévost, c'est +une lecture qui, bien qu'elle languisse parfois et se prolonge +sans discrétion, reste en somme infiniment agréable, si l'on y +met un peu de complaisance. Ce bon doyen de Killerine, passablement +ridicule à la manière d'Abraham Adams, avec ses +deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, +tuteur cordial et embarrassé de ses frères et de sa jolie soeur, +me fait l'effet d'une poule qui, par mégarde, a couvé de petits +canards; il est sans cesse occupé d'aller de Dublin à Paris +pour ramener l'un ou l'autre qui s'écarte et se lance sur le +grand étang du monde. Ce genre de vie, auquel il est si peu +propre, l'engage au milieu des situations les plus amusantes +pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de boudoir +où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque, remplissant +un rôle de femme dans un rendez-vous de nuit, il +reçoit, à son corps défendant, les baisers passionnés de +l'amant qui n'y voit goutte. L'abbé Desfontaines, dans ses +<i>Observations sur les Écrits modernes</i>, parmi de justes critiques +du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est montré +de trop sévère humeur contre l'excellent doyen, en le traitant +de personnage plat et d'homme aussi insupportable au +lecteur qu'à sa famille. Pour sa famille, je ne répondrais pas +qu'il l'amusât constamment; mais nous qui ne sommes pas +amoureux, le moyen de lui en vouloir quand il nous dit: +«Je lui prouvai par un raisonnement sans réplique que ce +qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable, fidélité +nécessaire, étoient autant de chimères que la religion +et l'ordre même de la nature ne connoissoient pas dans un +sens si badin?» Malgré les démonstrations du doyen, les +passions de tous ces jolis couples allaient toujours et se compliquaient +follement; l'aimable Rose, dans sa logique de +coeur, ne soutenait pas moins à son frère Patrice qu'en dépit +du sort qui le séparait de son amante, ils étaient, lui et elle, +dignes d'envie, <i>et que des peines causées par la fidélité et la tendresse +méritaient le nom du plus charmant bonheur</i>. Au reste, <i>le +Doyen de Killerine</i> est peut-être de tous les romans de Prévost +celui où se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne +compose pas avec une idée ni suivant un but; il se laisse +porter à des événements qui s'entremêlent selon l'occurrence, +et aux divers sentiments qui, là-dessus, serpentent comme +les rivières aux contours des vallées. Chez lui, le plan des +surfaces décide tout; un flot pousse l'autre; le phénomène +domine; rien n'est conçu par masse, rien n'est assis ni organisé.</p> + +<p><i>Le Pour et Contre</i>, «ouvrage périodique d'un goût nouveau, +dans lequel on s'explique librement sur ce qui peut +intéresser la curiosité du public en matière de sciences, +d'arts, de livres, etc., etc., sans prendre aucun parti et sans +offenser personne,» demeura consciencieusement fidèle à +son titre. Il ressemble pour la forme aux journaux anglais +d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et de +soigné, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur. +Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de +Lefebvre-de-Saint-Marc, continuateur de Prévost, ne doivent +pas être mis sur son compte. La littérature anglaise y est +jugée fort au long dans la personne des plus célèbres écrivains; +on y lit des notices détaillées sur Roscommon, +Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes +et copieuses de Shakspeare; une traduction du <i>Marc-Antoine</i> +de Dryden, et d'une comédie de Steele. Prévost avait +étudié sur les lieux, et admirait sans réserve l'Angleterre, ses +moeurs, sa politique, ses femmes et son théâtre. Les ouvrages, +alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin, de Crébillon +fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure +qu'ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours +sur un fonds de bienveillance; on sent quelle préférence +secrète il accordait aux anciens, à D'Urfé, même à mademoiselle +de Scudéry, et quel regret il nourrissait de <i>ces romans +étendus, de ces composés enchanteurs</i>; mais il n'y a trace nulle +part de susceptibilité littéraire ni de jalousie de métier. Il ne +craint pas même à l'occasion (générosité que l'on aura peine +à croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux +ses confrères, <i>le Mercure de France</i> et <i>le Verdun</i>. En +retour, quand Prévost a eu à parler de lui-même et de ses +propres livres, il l'a fait de bonne grâce, et ne s'est pas chicané +sur les éloges. Je trouve, dans le nombre 36, tome III, +un compte rendu de <i>Manon Lescaut</i> qui se termine ainsi: +«.... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le lecteur et lui +inspirer de la compassion par rapport aux funestes disgrâces +qui arrivent à cette fille corrompue!... Au reste, le caractère +de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis +rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, +ni réflexions sophistiques; c'est la nature même qui écrit. +Qu'un auteur empesé et fardé paroît fade en comparaison! +Celui-ci ne court point après l'esprit ou plutôt après ce +qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un style laconiquement +constipé, mais un style coulant, plein et expressif. Ce n'est +partout que peintures et sentiments, mais des peintures +vraies et des sentiments naturels<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>.» Une ou deux fois +Prévost fut appelé sur le terrain de la défense personnelle, et +il s'en tira toujours avec dignité et mesure. Attaqué par un +jésuite du <i>Journal de Trévoux</i> au sujet d'un article sur +Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites sentirent +leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva avec +plus de verdeur les calomnies de l'abbé Lenglet-Dufresnoy; +mais sa justification morale l'exigeait, et on doit à cette nécessité +heureuse quelques-unes des explications dont nous +avons fait usage sur les événements de sa vie. Ce que nous +n'avons pas mentionné encore et ce qui résulte, quoique plus +vaguement, du même passage, c'est que, depuis son séjour +en Hollande, Prévost n'avait pas été guéri de cette inclination +à la tendresse d'où tant de souffrances lui étaient venues. +Sa figure, dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle +protestante d'une haute naissance, qui voulait l'épouser. +<i>Pour se soustraire à cette passion indiscrète</i>, ajoute son biographe +de 1764, Prévost passa en Angleterre; mais comme +il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on a droit de +conjecturer qu'il ne se défendait qu'à demi contre une si +furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accusé de s'être +laissé enlever par une belle: Prévost répondit que de tels +enlèvements n'allaient qu'aux <i>Médor</i> et aux <i>Renaud</i>, et il +exposa en manière de réfutation le portrait suivant, tracé de +lui par lui-même: «Ce <i>Médor</i>, si chéri des belles, est un +homme de trente-sept à trente-huit ans, qui porte sur son +visage et dans son humeur les traces de ses anciens chagrins; +qui passe quelquefois des semaines entières dans son +cabinet, et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à +l'étude; qui cherche rarement les occasions de se réjouir; +qui résiste même à celles qui lui sont offertes, et qui préfère +une heure d'entretien avec un ami de bon sens à tout +ce qu'on appelle <i>plaisirs du monde</i> et passe-temps agréables: +civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation, +mais peu galant; d'une humeur douce, mais mélancolique; +sobre enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis +peint fidèlement, sans examiner si ce portrait flatte mon +amour-propre ou s'il le blesse.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> On remarque, il est vrai, dans ce <i>nombre</i> une circonstance qui +semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y +parle, deux pages plus loin, de la <i>Bibliothèque des Romans</i> de Gordon +de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas +tout à fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacré à une +défense personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais on doit +croire que Prévost, alors en Angleterre, ne parla la première fois de +la <i>Bibliothèque des Romans</i> que d'après quelques renseignements et +sans l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'éloge, qui ne +dément pas la paternité présumée, ce numéro où il est question de +<i>Manon Lescaut</i> fait partie d'une série dont Prévost s'est avoué le rédacteur. +Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas écrit ainsi, sans plus +de façon, des articles d'éloges sur ses propres romans?</blockquote> + +<p><i>Le Pour et Contre</i> nous offre aussi une foule d'anecdotes du +jour, de faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de +romans; l'histoire de dona Maria et la vie du duc de Riperda +sont les plus remarquables. Un savant Anglais, M. Hooker, +s'était plu, dans un journal de son pays, à développer une +comparaison ingénieuse de l'antique retraite de Cassiodore +avec l'<i>Arcadie</i> de Philippe Sydney et le pays de Forez au +temps de Céladon. Cassiodore déjà vieux, comme on sait, et +dégoûté de la cour par la disgrâce de Boëce, se retira au +monastère de Viviers, qu'il avait bâti dans une de ses terres, +et s'y livra avec ses religieux à l'étude des anciens manuscrits, +surtout à celle des saintes Lettres, à la culture de la +terre et à l'exercice de la piété. Prévost s'étend avec complaisance +sur les douceurs de cette vie commune et diverse; +c'est évidemment son idéal qu'il retrouve dans ce monastère +de Cassiodore; c'est son Saint-Germain-des-Prés, son La Flèche, +mais avec bien autrement de soleil, d'aisance et d'agréments. +Et quant à la ressemblance avec l'<i>Arcadie</i> et le pays +de Céladon, que l'écrivain anglais signale avec quelque malice, +lui, il ne s'en effarouche aucunement, car il est persuadé, +dit-il, «que dans l'<i>Arcadie</i> et dans le pays de Forez, +avec des principes de justice et de charité, tels que la fiction +les y représente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose +aux habitants, il ne leur manquoit que les idées de +religion plus justes pour en faire des gens très-agréables +au Ciel<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> On peut lire à ce sujet une gracieuse lettre de Mademoiselle, +cousine de Louis XIV, à madame de Motteville, où elle trace à son tour +un plan de solitude divertissante qui se ressent également de l'<i>Astrée</i>, +et qui d'ailleurs fait un parfait pendant à l'idéal de Prévost d'après +Cassiodore, par un couvent de carmélites qu'elle exige dans le voisinage.</blockquote> + +<p>Après six années d'exil environ, Prévost eut la permission +de rentrer en France sous l'habit ecclésiastique séculier. Le +cardinal de Bissy qui l'avait connu à Saint-Germain, et le +prince de Conti, le protégèrent efficacement; ce dernier le +nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la vie paisible, et +désormais au-dessus du besoin, Prévost, jeune encore, partagea +son temps entre la composition de nombreux ouvrages +et les soins de la société brillante où il se délassait. Le travail +d'écrire lui était devenu si familier que ce n'en était plus un +pour lui: il pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre +une conversation. Nous devons dire que les écrits volumineux +dont est remplie la dernière moitié de sa carrière se ressentent +de cette facilité extrême dégénérée en habitude. Que +ce soit une compilation, un roman, une traduction de Richardson, +de Hume ou de Cicéron qu'il entreprenne; que ce soit +une <i>Histoire de Guillaume-le-Conquérant</i> ou une <i>Histoire des +Voyages</i>, c'est le même style agréable, mais fluidement monotone, +qui court toujours et trop vite pour se teindre de la +variété des sujets. Toute différence s'efface, toute inégalité se +nivelle, tout relief se polit et se fond dans cette veine rapide +d'une invariable élégance. Nous ne signalerons, entre les productions +dernières de sa prolixité, que l'<i>Histoire d'une Grecque +moderne</i>, joli roman dont l'idée est aussi délicate qu'indéterminée. +Une jeune Grecque d'abord vouée au sérail, puis +rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa maîtresse, +résistant à l'amour de son libérateur, et n'étant peut-être +pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce <i>peut-être</i> +surtout, adroitement ménagé, que rien ne tranche, que +la démonstration environne, effleure à tout moment et ne +parvient jamais à saisir; il y avait là matière à une oeuvre +charmante et subtile dans le goût de Crébillon fils: celle de +Prévost, quoique gracieuse, est un peu trop exécutée au hasard<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>. +Prévost vivait ainsi, heureux d'une étude facile, d'un +monde choisi et du calme des sens, quand un léger service +de correction de feuilles rendu à un chroniqueur satirique le +compromit sans qu'il y eût songé, et l'envoya encore faire +un tour à Bruxelles. Cette disgrâce inattendue fut de courte +durée et ne lui valut que de nouveaux protecteurs. A son retour, +il reprit sa place chez le prince de Conti, qui l'occupa +aux matériaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier +Daguesseau, de son côté, le chargea de rédiger l'<i>Histoire générale +des Voyages</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>. Son désintéressement au milieu de ces +sources de faveur et même de richesse ne se démentit pas; +il se refusait aux combinaisons qui lui eussent été le plus +fructueuses; il abandonnait les profits à son libraire, avec qui +on a remarqué (je le crois bien) qu'il vécut toujours en très-bonne +intelligence. Je crains même que, comme quelques +gens de lettres trop faciles et abandonnés, il ne se soit mis à +la merci du spéculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une +vache et deux poules lui suffisaient<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>. Une petite maison +qu'il avait achetée à Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa +perspective d'avenir ici-bas, l'horizon borné et riant auquel +il méditait de confiner sa vieillesse. Il s'y rendait un jour seul +par la forêt (23 novembre 1763), quand une soudaine attaque +d'apoplexie l'étendit à terre sans connaissance. Des paysans +survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant +mort, un chirurgien ignorant procéda sur l'heure à l'ouverture. +Prévost, réveillé par le scalpel, ne recouvra le sentiment +que pour expirer dans d'affreuses douleurs. On trouva +chez lui un petit papier, écrit de sa main, qui contenait ces +mots:</p> + +<p>Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans +ma retraite:</p> + +<p>1° L'un de raisonnement:—la Religion prouvée par ce +qu'il y a de plus certain dans les connaissances humaines; +méthode historique et philosophique qui entraîne la ruine des +objections;</p> + +<p>2° L'autre historique:—histoire de la conduite de Dieu +pour le soutien de la foi depuis l'origine du Christianisme;</p> + +<p>3° Le troisième de morale:—l'esprit de la Religion dans +l'ordre de la société.</p> + +<p>Ainsi se termina, par une catastrophe digne du <i>Cléveland</i>, +cette vie romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature +à la génération pâlissante, mais noble encore, qui suivit +immédiatement et acheva l'époque de Louis XIV. C'est un +écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe, un <i>l'abbé Fleury</i> dans le +roman; c'est le contemporain de Le Sage, de Racine fils, de +madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de +Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres +et de sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne +s'en inquiète pas; pour tout musicien, elle a le mélodieux +Rameau. Du fond de ce déclin paisible, Prévost se détache +plus vivement qu'aucun autre. Antérieur par sa manière au +règne de l'analyse et de la philosophie, il ne copie pourtant +pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un formidable +prédécesseur; son genre est une invention aussi originale +que naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants +de l'un et de l'autre siècle, la gloire qu'il se développe +ne rappelle que lui. Il ressuscite avec ampleur, après +Louis XIV, après cette précieuse élaboration de goût et de +sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de Scudery avaient +prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle encore +trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint +souvent et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature +humaine; il tient dans la série des peintres du coeur et des +moralistes aimables une place d'où il ne pourrait disparaître +sans qu'on aperçût un grand vide.</p> + +<p>Septembre 1831.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De Launay) +à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que +vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aïssé en a +donné l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois +ou quatre ans quand on l'amena en France.» Mademoiselle Aïssé, +mademoiselle De Launay, l'abbé Prévost, trois modèles contemporains +des sentiments les plus naturels dans la plus agréable diction!</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait précédemment +donné à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers +volumes de <i>Cléveland</i> que sous la condition expresse que Cléveland se +ferait catholique au dernier volume.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Jean-Jacques, dont c'était aussi le voeu, mais qui ne s'y tenait +pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l'abbé Prévost +chez leur ami commun Mussard, à Passy; il en parle dans ses <i>Confessions</i> +(partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret pour les +moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les amis +distingués que s'était faits l'excellent Mussard: «A leur tête, dit-il, +je mets l'abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont +le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait +rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages.» Il est +permis de croire que l'abbé Prévost avait eu autrefois ce <i>coloris</i> de +conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.</blockquote> + +<br> + +<p>Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre: +<i>L'Abbé Prévost et les Bénédictins</i>, dans les <i>Derniers Portraits</i>; et, dans +le tome IX des <i>Causeries du Lundi</i>, celle qui a pour titre: <i>Le Buste +de l'abbé Prévost</i>.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>M. ANDRIEUX</h3> + + +<p>M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus +dignes d'une génération littéraire qui eut bien son prix et sa +gloire. Né à Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et +aussi attique de langue que s'il était né à Reims, à Château-Thierry +ou à deux pas de la Sainte-Chapelle. Ayant achevé ses +études et son droit à Paris avant la Révolution, il s'essaya, +durant ses instants de loisir, à composer pour le théâtre. Ami +de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de sensibilité +coulante et facile que le premier, avec bien moins de saillie +et de jet naturel que le second, mais plus sagace, <i>emunctae +naris</i>, plus nourri de l'antiquité, avec plus de critique enfin et +de goût que tous deux, il préluda par <i>Anaximandre</i>, bluette +grecque, de ce grec un peu <i>dix-huitième siècle</i>, qu'<i>Anacharsis</i> +avait mis à la mode; en 1787, il prit tout à fait rang par les +<i>Étourdis</i>, le plus aimable et le plus vif de ses ouvrages dramatiques<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>. +Mais le véritable rôle de M. Andrieux, sa véritable +spécialité, au milieu de cette gaie et douce amitié qui +l'unissait à Ducis, Collin et Picard, c'était d'être leur juge, +leur conseiller intime, leur Despréaux familier et charmant, +l'arbitre des grâces et des élégances dans cette petite réunion, +héritière des traditions du grand siècle et des souvenirs du +souper d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait rayé de l'ongle un +mot, une pensée, une faute de grammaire ou de vraisemblance, +il n'y avait rien à redire; Collin obéissait; le vieux +Ducis regrettait que Thomas eût manqué d'un si indispensable +censeur, et il l'invoquait pour lui-même en vers grondants +et mâles qui rappellent assez la veine de Corneille:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai besoin du censeur implacable, endurci,</p> +<p>Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi;</p> +<p>C'est à toi de régler ma fougue impétueuse,</p> +<p>De contenir mes bonds sous une bride heureuse,</p> +<p>Et de voir sans péril, asservi sous ta loi,</p> +<p>Mon génie, encor vert, galoper devant toi.</p> +<p>Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide,</p> +<p>Imposer à ma muse une marche timide.</p> +<p>Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser,</p> +<p>Sachant marcher son pas, sache aussi s'élancer.</p> +<p>Loin de nous le mesquin, l'étroit et le servile!</p> +<p>Ainsi, comme à Collin, tu pourras m'être utile.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> Un jour il disait à propos de Suard: «Sa préface de La Bruyère, +c'est son Cid.» On peut retourner cet agréable mot. Le Cid d'Andrieux, +ce sont ses <i>Étourdis</i>; il y laissa presque tout son aiguillon.</blockquote> + +<p>C'était en général à la diction que se bornait cette surveillance +de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce +temps les questions plus élevées et plus fondamentales de +l'<i>art</i>, comme on dit; quelques maximes générales, quelques +préceptes de tradition suffisaient; mais on savait alors en diction, +en fait de vrai et légitime langage, mille particularités +et nuances qui vont se perdant et s'oubliant chaque jour dans +une confusion, inévitable peut-être, mais certainement fâcheuse. +M. Andrieux était maître consommé pour l'appréciation +de ces nuances, pour le discernement et la pratique de +cette synonymie française la plus exquise. C'est ce qui fait +que, bien que très-court et très-mince de fond, son joli conte +du <i>Meunier de Sans-Souci</i> demeure un chef-d'oeuvre, un pendant +au <i>Roi d'Yvetot</i> de Béranger, un brin de thym à côté +du brin de serpolet. On voit dans une pièce fugitive à son ami +Deschamps, auteur de <i>la Revanche forcée</i>, quelle différence +essentielle l'habile connaisseur établit entre Grécourt et Chaulieu, +et même entre Bernis et Grécourt. Si ces distinctions, +que nous sentons à peine aujourd'hui, nous faisaient sourire, +comme microscopiques et insignifiantes, ne nous en vantons +pas trop! Les <i>à-peu-près</i>, dont on ne se rend plus compte, +sont un symptôme invariable de décadence en littérature. Je +crois bien qu'on s'occupe d'idées plus larges, de théories plus +radicales et plus absolues; mais il en est peut-être à ce sujet +des littératures qui se décomposent, comme des corps organiques +en dissolution, lesquels donnent alors accès en eux +par tous les pores aux éléments généraux, l'air, la lumière, la +chaleur: ces corps humains et vivants étaient mieux portants, +à coup sûr, quand ils avaient assez de loisir et de discernement +pour songer surtout à la décence de la démarche, aux +parfums des cheveux, aux nuances du teint et à la beauté +des ongles.</p> + +<p>Dans les changements proposés pour <i>Polyeucte</i> et <i>Nicomêde</i>, +et où il ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, +M. Andrieux se montre comme aux pieds du grand Corneille +et lui demandant la permission d'ôter, en soufflant, quelques +grains de poussière à son beau cothurne. Cette image piquante +nous offre le critique respectueux et minutieux dans ses proportions +vraies, et le doux air d'espièglerie qui s'y mêle n'y +messied pas.</p> + +<p>M. Andrieux avait donc reçu en naissant un grain de notre +sel attique, une goutte de miel de notre Hymette, et il les a +mis sobrement à profit, il les a sagement ménagés jusqu'au +bout. Il était érudit, studieux avec friandise, intimement +versé dans Horace, dont il donnait d'agréables et familières +traductions, sachant tant soit peu le grec, et par conséquent +beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son +temps: car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas +du tout, et, quelques années plus tard, la génération littéraire +suivante, dite <i>littérature de l'Empire</i>, et dont était M. de Jouy, +sut à peine le latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de +commun avec l'Allemagne que d'être né dans la capitale alsacienne, +et qui faisait fi de tout ce qui était germanique, avait +moins de répugnance pour la littérature anglaise, et il la posséda, +comme avait fait Suard, par le côté d'Addison, de Pope, +de Goldsmith, et des moralistes ou poëtes du siècle de la reine +Anne.</p> + +<p>À partir de 1814, M. Andrieux professa au Collége de +France, comme, depuis plusieurs années déjà, il professait à +l'intérieur de l'École Polytechnique, et ses cours publics, fort +suivis et fort aimés de la jeunesse, devinrent son occupation +favorite, son bonheur et toute sa vie. Nous serions peu à +même d'en parler au long, les ayant trop inégalement entendus, +et rien d'ailleurs n'en ayant été imprimé jusqu'ici. Mais +ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M. Andrieux +y déploya dans un cadre plus général les qualités précieuses +de critique, de finesse délicate, de malice inoffensive +et ingénieuse, qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont +ses amis particuliers avaient joui. Sincèrement bonhomme, +quoiqu'il affectât un peu cette ressemblance avec La Fontaine, +fertile en anecdotes choisies et bien dites, causeur toujours +écouté <a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>, moralisant beaucoup, et rajeunissant par le +ton ou l'à-propos les vérités et les conseils qui, sur ses lèvres, +n'étaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent +qui pouvait sembler de médiocre haleine, ce que bien des +talents plus forts ont trouvé trop long et trop lourd; il a fourni +une carrière non interrompue de dix-huit années de professorat; +et, comme il le disait lui-même à sa dernière leçon, il +est mort presque sur la brèche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> On sait le joli mot de M. Villemain à propos de cette voix faible +de M. Andrieux, qui n'était qu'un filet et qu'un souffle: «Il se fait +entendre à force de se faire écouter.»</blockquote> + +<p>Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur +comique; il avait du bon comédien; il lisait en perfection, +avec un art infini, il jouait et dialoguait ses lectures. +Avec son filet de voix, avec une mimique qui n'était qu'à lui, +il tenait son auditoire en suspens, il excellait à mettre en +scène et comme en action de petits préceptes, de jolis riens +qui ne s'imprimeraient pas.</p> + +<p>Dans les querelles littéraires qui s'étaient élevées durant les +dernières années, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait être +douteuse; cette opinion lui était dictée par ses antécédents, +ses souvenirs, la nature de son goût, les qualités qu'il avait, +et aussi par l'absence de celles qu'il n'avait pas; mais sa +bienveillance naturelle ne s'altérait jamais, même en s'aiguisant +de malice; il embrassait peu les innovations, il raillait +de sa vois fine les novateurs, mais comme il aurait raillé +M. Poinsinet, en homme de grâce et d'urbanité; point de gros +mot ni de tonnerre.</p> + +<p>M. Andrieux est resté fidèle, toute sa vie, aux doctrines philosophiques +et politiques de sa jeunesse. Il mêlait volontiers à +son enseignement des préceptes évangéliques qui rappelaient +la manière morale de Bernardin de Saint-Pierre: il prêchait +l'amour des hommes et l'indulgence, comme il convenait à +l'ami de Collin l'optimiste, du bon Ducis, et au peintre d'Helvétius. +Politiquement, M. Andrieux a fait preuve d'une constante +fermeté qui ne s'est jamais démentie, soit au fort de la +Révolution où il se maintint par d'excès, soit au sein du Tribunal +où il lutta contre l'usurpation despotique et mérita +d'être éliminé, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; +sa délicatesse un peu frêle et son aménité extrême +furent toujours exemptes de transactions et de faiblesse sur +ce chapitre du patriotisme et des principes de 89 <a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>. En +somme, ce fut un honorable caractère, et plus fort peut-être +que son talent; mais ce talent lui-même était rare. M. Andrieux +avait reçu un don peu abondant, mais distingué et +précieux; il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son +nom restera dans la littérature française, tant qu'un sens net +s'attachera au mot de <i>goût</i>.</p> + +<p>17 mai 1833.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Il écrivait à M. Parent-Réal, son ancien collègue au Tribunal, +le 20 novembre 1831: «Nous avons vu quarante ans de révolutions: +pensez-vous que nous soyons à la fin? Nous avons vu aussi tous les +gouvernements qui se sont succédé l'un après l'autre, être aveugles, +égoïstes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils tombés.... +<i>interea patitar justus</i>: la pauvre nation, victime innocente, est +livrée, comme Prométhée, au bec éternel des vautours.» Ces +phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le discours, +si judicieux d'ailleurs, qu'il prononça à l'Académie française, en venant y +succéder à l'aimable auteur des <i>Étourdis</i>: «M. Andrieux est +mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes d'esprit +et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande considération, +content de son siècle, content de voir la Révolution française +triomphante sans désordres et sans excès.» M. Andrieux, à +tort ou à raison, était moins optimiste que son spirituel panégyriste +ne l'a cru.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>M. JOUFFROY</h3> + + +<p>Il y a une génération qui, née tout à la fin du dernier siècle, +encore enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est émancipée +et a pris la robe virile au milieu des orages de 1814 et +1815. Cette génération dont l'âge actuel est environ quarante +ans, et dont la presque totalité lutta, sous la Restauration, +contre l'ancien régime politique et religieux, occupe aujourd'hui +les affaires, les Chambres, les Académies, les sommités +du pouvoir ou de la science. La Révolution de 1830, à laquelle +cette génération avait tant poussé par sa lutte des quinze années, +s'est faite en grande partie pour elle, et a été le signal +de son avénement. Le gros de la génération dont il s'agit +constituait, par un mélange d'idées voltairiennes, bonapartistes +et semi-républicaines, ce qu'on appelait le libéralisme. +Mais il y avait une élite qui, sortant de ce niveau de bon +sens, de préjugés et de passions, s'inquiétait du fond des +choses et du terme, aspirait à fonder, à achever avec quelque +élément nouveau ce que nos pères n'avaient pu qu'entreprendre +avec l'inexpérience des commencements. Dans l'appréciation +philosophique de l'homme, dans la vue des temps +et de l'histoire, cette jeune élite éclairée se croyait, non sans +apparence de raison, supérieure à ses adversaires d'abord, +et aussi à ses pères qui avaient défailli ou s'étaient rétrécis +et aigris à la tâche. Le plus philosophe et le plus réfléchi de +tous, dans une de ces pages merveilleuses qui s'échappent +brillamment du sein prophétique de la jeunesse et qui sont +comme un programme idéal qu'on ne remplit jamais,—le +plus calme, le plus lumineux esprit de cette élite écrivait en +1823<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>: «Une génération nouvelle s'élève qui a pris naissance +au sein du scepticisme dans le temps où les deux +partis avaient la parole. Elle a écouté et elle a compris... +Et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères et senti le vide +de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait pressentir à +eux: ils s'attachent à cette perspective ravissante avec +enthousiasme, avec conviction, avec résolution... Supérieurs à +tout ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni +par le fanatisme renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance +qui couvre la société... Ils ont le sentiment de leur mission +et l'intelligence de leur époque; ils comprennent ce que +leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans corrompus +n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, +et ils le savent parce qu'ils sont venus à propos.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> L'article, écrit en 1823, n'a été publié qu'en 1825, dans <i>le +Globe</i>.</blockquote> + +<p>Dans le morceau (<i>Comment les Dogmes finissent</i>) dont nous +pourrions citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le +plus explicite et le plus général assurément qui ait formulé +les espérances de la jeune élite persécutée, M. Jouffroy envisageait +le dogme religieux, ce semble, encore plus que le +dogme politique; il annonçait en termes expressifs la religion +philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui ne +s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du +saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables +travaux historiques, appliqués soit au Moyen-Age par +M. Thierry, soit à l'époque moderne par M. Thiers, marquaient +et justifiaient en plusieurs points ces prétentions de la génération +nouvelle, qui visait à expliquer et à dominer le passé, +et qui comptait faire l'avenir. <i>Le Globe</i>, fondé en 1824, vint +opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par son +vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre +des travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés +sans cela. Sur la masse constitutionnelle et libérale, fonds +estimable mais assez peu éclairé de l'Opposition, il s'organisa +donc une élite nombreuse et variée, une brillante école +à plusieurs nuances; philosophie, histoire, critique, essai +d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée avait +ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien +que sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération +un peu plus récente, et, à d'autres égards, trop différente +de celle que nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il +en soit, vers la fin de la Restauration, et grâce aux travaux et +aux luttes enhardies de cette jeunesse déjà en pleine virilité, +le spectacle de la société française était mouvant et beau: les +espérances accrues s'étaient à la fois précisées davantage; +elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce premier +mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient, +en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir +restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour +qu'il y eût place encore à de vastes projets, à d'héroïques +pressentiments. On allait à une révolution, on se le disait; +on gravissait une colline inégale, sans voir au juste où était +le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut de ce sommet, +et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là +l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à +coup sûr, ce qu'on verrait alors, même au prix des périls, +serait grand et consolant. On accomplirait la dernière moitié +de la tâche, on appliquerait la vérité et la justice, on rajeunirait +le monde. Les pères avaient dû mourir dans le désert, +on serait la génération qui touche au but et qui arrive. Tandis +qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le dernier +sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi au +détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut +l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion. +Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner +la vue, lorsque l'étonnement et le tumulte de la victoire +furent calmés, quand la poussière tomba peu à peu et que +le soleil qu'on avait d'abord devant soi eut cessé de remplir +les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de plaine, une +plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière +colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment +comme dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée, +déconcertée, éparse. Plusieurs qu'on réputait des meilleurs +firent comme la masse, et prétendirent qu'elle faisait +bien. Il devint clair, à ceux qui avaient espéré mieux, que ce +ne serait pas cette génération si pleine de promesses et tant +flattée par elle-même, qui arriverait.</p> + +<p>Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social +qu'elle présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre; +mais on reconnaît même que la plupart, détournés +ou découragés depuis lors, ne donneront pas tout ce qu'ils +pourraient du moins d'oeuvres individuelles et de monuments +de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués, remarquables; +mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne +et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs +du premier mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber +les autres et puisse devenir le signe représentatif, par +excellence, de sa génération: soit que, dans ces partages des +grandes renommées aux dépens des moyennes, il se glisse +toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que +les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet +parmi ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement +parler, un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les +circonstances et dans l'atmosphère de cette période du siècle +quelque chose qui intercepte et atténue ce qui, en d'autres +temps, eût été du vrai génie.</p> + +<p>Cependant, si de plus près, et sans se borner aux résultats +extérieurs qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidèlement, +on examine et l'on étudie en eux-mêmes les esprits +distingués<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a> dont nous parlons, que de talents heureux, originaux! +quelle promptitude, quelle ouverture de pensée! +quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors +supérieurs à leur oeuvre, à leur action! On se demande ce +qui les arrête, pourquoi ils ne sont ni plus féconds, eux si +faciles, ni plus certains, eux autrefois si ardents; on se pose, +comme une énigme, ces belles intelligences en partie infructueuses. +Mais parmi celles qui méritent le plus l'étude et qui +appellent longtemps le regard par l'étendue, la sérénité et +une sorte de froideur, au premier aspect, immobile, apparaît +surtout M. Jouffroy, celui-là même dont nous avons signalé +le premier manifeste éloquent. Dans une génération où chacun +presque possède à un haut degré la facilité de saisir et +de comprendre ce qui s'offre, son caractère distinctif, à lui +par-dessus tous, est encore la compréhension, l'intelligence. +S'il est exact, comme il le dit quelque part, que l'air que +nous respirons sache douer au berceau les esprits distingués +de notre siècle, de celle de toutes les qualités qui est la plus +difficile et la moins commune, de <i>l'étendue</i>, il faut croire que, +sur la montagne du Jura où il est né, un air plus vif, un ciel +plus vaste et plus clair, ont de bonne heure reculé l'horizon +et fait un spectacle spacieux dans son âme comme dans sa +Prunelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Le mot <i>distingué</i>, qui revient fréquemment dans cet article et +qui s'applique si bien à la génération qu'on y représente, a commencé +d'être pris dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, à partir de la fin +du XVIIe siècle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au vieux Saint-Évremond: +«S'il (<i>votre recommandé</i>) est amoureux du mérite qu'on +appelle ici <i>distingué</i>, peut-être que votre souhait sera rempli; car +tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.» +Il paraît toutefois que ce mot <i>distingué</i> pris absolument, et sans être +déterminé par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'était pas +encore pleinement autorisé à la fin du XVIIIe siècle. Je trouve dans +l'<i>Esprit des Journaux</i>, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre là-dessus, +tirée du <i>Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand à +mademoiselle Émilie d'Ursel, âgée de cinq ans</i>. Dans des observations +qui suivent, on répond fort bien à ce <i>gentilhomme flamand</i>, un peu +puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des écrits +ces mots <i>aventuriers</i> dont parle La Bruyère, qui font fortune quelque +temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit; +et à propos de <i>distingué</i> tout court qui choquait alors beaucoup de +gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par +d'assez bonnes raisons: «On parle d'un peintre et on dit que c'est +un homme <i>distingué</i>: on sait bien que ce doit être par ses tableaux; +pourquoi sera-t-on obligé de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbé Delille +est un homme de lettres <i>distingué</i>, est-il quelque Français qui +s'avise de me demander par quoi? + +<p>«Pourquoi ne dirait-on pas un homme <i>distingué</i>, absolument, +comme on dit un homme <i>supérieur</i>? car ce dernier indique une +relation même plus immédiate. Dans toutes les langues, et surtout +dans les plus belles, les mots qui n'ont été employés d'abord qu'avec +des régimes s'en séparent ensuite et conservent un sens très-précis, +très-clair, même en restant tout seuls.»—Nous recommandons +humblement cette note au Dictionnaire de l'Académie française.</p></blockquote> + +<p>L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce +qu'elle a de large, de profond et de recueilli, de parfaitement +net et clarifié, voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, +et qui se déclare à la première observation, soit qu'on +juge le philosophe sur ses pages lentes et pleines, soit qu'on +assiste au développement continu et régulier de sa parole. Je +comparerais cette intelligence à un miroir presque plan, très-légèrement +concave, qui a la faculté de s'égaler aux objets +devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous +sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces +miroirs à facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant +en saillie qu'une étroite portion de l'objet à la +fois; ce n'est pas de ces miroirs ardents, trop concentriques, +d'où naît bientôt la flamme. Car il y a aussi des intelligences +trop vives, trop impatientes en présence de l'objet. Elles ne +se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles l'absorbent ou +vont au-devant, elles font irruption au travers et y laissent +d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde, +est sujet à cette manière. Chez lui, l'<i>acies</i>, le <i>celeritas ingenii</i> +l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de +longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut +nul ennui des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois +aussi, semble bien lent.</p> + +<p>A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter +de deux manières. Tout esprit est plus ou moins armé, +en présence des idées, du bouclier ou miroir de la réflexion, +et du glaive de l'invention, de l'action pénétrante et remuante: +réfléchir et oser. Le génie consiste dans l'alliance +proportionnée des deux moyens, avec la prédominance d'oser. +M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première +période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse +et ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait +avec mille éclairs, quand il tranchait cette périlleuse question, +<i>Comment les Dogmes finissent</i>. Mais depuis lors, et par une loi +naturelle aux esprits, laquelle a reçu chez lui une application +plus prompte, c'est dans le miroir, dans l'intelligence et l'exposition +des choses, qu'il s'est par degrés replié et qu'il se +déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir en son sein est +devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais, d'une +sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de +Nantua dans ses montagnes.</p> + +<p>Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur +imprime une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au +lieu de la chaleur naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire +que l'intelligence exclusivement étalée décolore le monde, +en refroidit le tableau et est trop sujette à le réfléchir par les +aspects analogues à elle-même, par les pures abstractions et +idées qui s'en détachent comme des ombres.</p> + +<p>Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne +pas tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas +suffisamment certains points de la réalité, même dans la +sphère de l'esprit. Le tranchant, par exemple, et la pointe de +ce glaive de volonté et de pensée pénétrante dont nous avons +parlé, se réfléchissent assez peu et tiennent dans l'intelligence +contemplative moins de place qu'ils n'ont réellement de valeur +et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir agi +beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le +glaive devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de +place à distance a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, +Or, M. Jouffroy, dans ses lucides et placides représentations +d'intelligence, en est venu souvent à ne pas tenir compte de +l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes par les +hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un +génie individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales +l'atteint peu. Il est trop question avec lui, au point de +vue où il se place, de se croiser les bras et de regarder,—avec +lui qui, à l'heure la plus ardente de sa jeunesse, peignant +la noble élite dont il faisait partie, écrivait: «L'espérance +des nouveaux jours est en eux; ils en sont les apôtres +prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut +du monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, +par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la +force des choses, ces deux images impérissables de la Divinité, +sans lesquelles le monde ne saurait aller longtemps, +se sont emparées de leurs coeurs pour revivre par eux et +pour rajeunir l'humanité.»</p> + +<p>Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme +que nous nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences +si supérieures à leur action et à leur oeuvre. Quand +nous avons dit qu'il y a dans l'atmosphère de cette période +du siècle quelque chose qui coupe et atténue des talents, capables +en d'autres époques de monter au génie, et quand +M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque +chose qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, +qu'un même fait diversement exprimé; car cette étendue si +précoce, cette intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, +faire et accueille tour à tour ou à la fois toutes choses, est +l'inverse de la concentration nécessaire au génie, qui, si +élargi qu'il soit, tient toujours de l'allure du glaive.</p> + +<p>Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre +l'homme, et nous n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie, +de son rôle dans la science, de la méthode qu'il y +apporte, et des résultats dont il peut l'avoir enrichie. C'est +que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits réguliers sur +lesquels notre incompétence est grande; d'autres les traiteront +ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable +article<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>, a entamé, avec le philosophe et le psychologiste, +une discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le +Chevalier<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a> a fait également. Et puis, nous l'avouerons, +comme science, la philosophie nous affecte de moins en +moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble et nécessaire +exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer +pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie +est perpétuellement à recommencer pour chaque +génération depuis trois mille ans, et elle est bonne en cela; +c'est une exploration vers les hauts lieux, loin des objets +voisins qui offusquent; elle replace sur nos têtes à leur vrai +point les questions éternelles, mais elle ne les résout et ne +les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités de +détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; +mais dans la prétention principale qui la constitue, et qui +s'adresse à l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. +Aussi je lui dirai à peu près comme Paul-Louis Courier disait +de l'histoire: «Pourvu que ce soit exprimé à merveille, et +qu'il y ait bien des vérités, de saines et précieuses observations +de détail, il m'est égal à bord de quel système et à la +suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est +donc pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode +des faits de conscience, le continuateur de Stewart et +de Reid, celui qui, avec son modeste ami M. Damiron, s'est +installé à demeure dans la psychologie d'abord conquise, +sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin, et qui y +règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé, +ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons +en M. Jouffroy<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>; c'est l'homme seulement que +nous voulons de lui, l'écrivain, le penseur, une des figures +intéressantes et assez mystérieuses qui nous reviennent inévitablement +dans le cercle de notre époque, un personnage +qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude contemplative, +une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> <i>Revue encyclopédique</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> <i>Revue du Progrès social</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai de la +psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à part un +certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on en +peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur et +ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à recommencer +pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur à +la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord +d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans +l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son illusion +est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment d'observation contemplative; +car, s'il veut tirer le poisson hors de l'eau, s'il agite sa +ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson, c'est sa propre +image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre ébranlement, +tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir n'est déjà +plus.</blockquote> + +<p>M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets +près de Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille +ancienne et patriarcale de cultivateurs. Son grand-père, qui +vécut tard, et dont la jeunesse s'était passée en quelque +charge de l'ancien régime, avait conservé beaucoup de solennité, +une grandeur polie et presque seigneuriale dans les +manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et +du père de M. Jouffroy restèrent <i>indivis</i>, malgré l'absence de +l'oncle qui était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit +ses premières études à Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil +oncle prêtre; de là il partit pour Dijon, où il suivit le collége +sans y être renfermé, lisant beaucoup à part des cours, et se +formant avec indépendance. Il avait un goût marqué pour +les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de +l'École Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut +frappé de son savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, +ses manières simples et franches, une sorte de rudesse âpre +qu'il n'avait pas dépouillée, tout en lui accusait ce type vierge +d'un enfant des montagnes, et qui était fier d'en être; ses +camarades lui donnèrent le sobriquet de <i>Sicambre</i>. Ses premiers +essais à l'École attestaient une lecture immense, et +particulièrement des études historiques très-nourries. Un +grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de +l'École; les élèves provinciaux, entrés l'année précédente, +MM. Dubois, Albrand aîné, Cayx, etc., s'étaient mis en devoir +de lutter avec les élèves parisiens, jusque-là en possession +des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, Bautain, Albrand +jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer en +bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour +eux à des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution +de 1814 pour qu'une spécialité philosophique pût +être créée au sein de l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière +et Boyer-Collard n'avaient professé qu'à la Faculté des +Lettres, mais aucun enseignement philosophique approprié +ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en 1814, l'honneur +de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent ses +premiers disciples.</p> + +<p>Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré +sa vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la +philosophie; je me le suis demandé toutes les fois que j'ai +lu des pages historiques ou descriptives où sa plume excelle, +toutes les fois que je l'ai entendu traiter de l'Art et du Beau +avec une délicatesse si sentie et une expansion qui semble +augmentée par l'absence, <i>ripae ulterioris amore</i>, ou enfin lorsqu'en +certains jours tristes, au milieu des matières qu'il déduit +avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de +l'âme sous cette logique, et un regret profond dans son regard +d'exilé. Mais non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la +seule philosophie l'emploi de toutes ses facultés cachées, si +quelques portions pittoresques ou passionnées restent chez +lui en souffrance, il n'est pas moins fait évidemment pour +cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous osons +percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le +génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination +platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait +à son gré les horizons. Un rude sacrifice s'est accompli +en lui; il a fait pour le bien, il a pris sa science au sérieux +et a voulu que rien de téméraire et de hasardé n'y restât. +La réserve a empiété de jour en jour sur l'audace. En proie +durant quinze années à cet inquiétant problème de la destinée +humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses +conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est +calmé, mais il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, +mais quelque chose en lui a regretté la flamme, et +son regard paraît souffrant. Nous disons qu'il a eu tort pour +sa gloire, mais c'est un rare mérite moral que de faire ainsi; +toute sagesse ici-bas est plus ou moins une contrition.</p> + +<p>Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans +les rangs des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce +qui signifie tout simplement que ces jeunes philosophes n'étaient +pas bonapartistes, et qu'ils acceptaient la Restauration +comme plus favorable à la pensée que l'Empire. Dans un article +de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo Ortis, inséré au +<i>Courrier Français</i> en 1819, je trouve exprimé à nu, et avec +une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition +aux conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer +l'épée que pour défendre ou conquérir son indépendance. +S'il attaque ses voisins pour les soumettre à son pouvoir, +il se déshonore; s'il envahit leur territoire sous le prétexte +d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se trompe lui-même. +Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir, +est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la +plus injuste.</p> + +<p>«L'amour de la liberté commença la Révolution française; +l'Europe, désavouant la politique de ses rois, nous accordait +son estime et son admiration. Mais bientôt les applaudissements +cessèrent. La justice avait été foulée aux pieds +par les factions; la liberté devait périr avec elle: aussi ne la +revit-on plus. Le nom seul subsista quelques années, pour +accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir +d'instrument à l'établissement du despotisme.</p> + +<p>«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, +et l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée +française devait être plantée sur la frontière délivrée, pour +avertir l'Europe de notre justice. On la promena en Allemagne, +en Hollande, en Suisse, en Italie. Elle fit partout de +funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, mais +on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.»</p> + +<p>Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il +ne le sentait pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une +première invasion et à la menace d'une seconde. Ses craintes +réalisées, et dans toute l'amertume du rôle de vaincu, il reprit +avec ses amis les études philosophiques; un sentiment +exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils +étaient dans leur période stoïque, dans cette période de +Fichte, par où passent d'abord toutes les âmes vertueuses. +M. Jouffroy gagna le doctorat avec deux thèses remarquables, +l'une sur <i>le Beau et le Sublime</i>, et l'autre sur <i>la Causalité</i>. A +partir de 1816, il devint maître de conférences à l'École, et +fut en même temps attaché au collège Bourbon jusqu'en 1822, +époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École, le destitua +aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de +l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements +avec ses amis dispersés en province, avec +MM. Damiron et Dubois particulièrement, qu'on avait envoyés +à Falaise, et ensuite avec ce dernier, à Limoges. C'étaient +souvent des saillies d'imagination philosophique, non +pas sur un tel point spécial et borné, mais sur l'ensemble des +choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle des +planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre +en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura +le plus aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu +l'homme qui plus tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a +pu s'empêcher de lancer ses ingénieux et hardis paradoxes +sur <i>le Sommeil</i>, et qui consacre plusieurs leçons de son cours +à la question de <i>la vie antérieure</i>. C'étaient encore, dans cette +correspondance, des retours de désir vers le pays natal, vers +la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin de peindre +à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels +dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, +la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les +murmures et les balancements de nos sapins, le vêtement +de brouillard que chaque matin ils prennent, et la funèbre +obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans la tempête, les +tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous +de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent +au plus haut de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim +et de froid, tandis que les familles s'assemblent au bruit +des toits ébranlés, et prient Dieu pour le voyageur? O mon +pays que je regrette, quand vous reverrai-je?»</p> + +<p>En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré, +et toute sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, +qui, placé alors à Besançon, et lui-même atteint de cruelles +douleurs et pertes domestiques, y cherchait un allégement +dans l'entretien de l'amitié et dans les impressions pacifiantes +d'une majestueuse nature. M. Dubois a écrit et a bien voulu +nous lire un récit de cette époque de sa vie où son âme et +celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel +morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où +revivent à côté des circonstances individuelles les émotions +religieuses et politiques d'alors, serait la révélation biographique +la plus directe, tant sur les deux amis que sur toute +la génération d'élite à laquelle ils appartiennent. Mais il faut +se borner à une pâle idée. Après avoir reconnu et salué le +toit patriarcal, le bois de sapins en face, à gauche, qui projette +en montant ses <i>funèbres ombres</i>, avoir foulé la mousse +épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être assis +derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le +berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis +de se donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les +revoir et de les montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;—car +c'était tout au plus si ce dernier les avait, en venant, +aperçues de loin à l'horizon dans la brume, et comme un +ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami un matin, +dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les +prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle +est le point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa +source. En montant par un certain versant et par des sentiers +bien choisis, on arrive au plus haut sans rien découvrir, +et, au dernier pas exactement qui vous porte au plateau du +sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M. Dubois, +à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes +les Alpes, comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul +jet!» L'amphithéâtre glorieux encadrant le pays de Vaud, +le miroir du Léman, dans un coin la Savoie rabaissée au pied +du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel que la plume, +quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la vapeur +et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières, +voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus +familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en +jouissant de l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il +reportait son regard avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant, +et tantôt sur le visage ébloui; il était comme satisfait +de sa lente démonstration si magnifiquement couronnée, il +était satisfait de sa montagne. A quelques pas en avant, un +pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton, semblait +aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe +en fut vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que +voilà toutes les mêmes impressions que dans les nôtres.»—Les +images nombreuses et si belles dans la bouche de +M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de cette +rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant +discours sur <i>la Destinée humaine</i>: «Le pâtre rêve comme +nous à cette infinie création dont il n'est qu'un fragment; +il se sent comme nous perdu dans cette chaîne d'êtres dont +les extrémités lui échappent; entre lui et les animaux qu'il +garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui arrive +de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux, +il n'y aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son +propre droit, de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie +d'infirme et de bornée, il a l'audace de poser au Créateur +cette haute et mélancolique question: Pourquoi m'as-tu +fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?» Dans ses +leçons sur <i>le Beau</i>, qui par malheur n'ont été nulle part recueillies, +M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée: +«Tout parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le +minéral le plus informe vit d'une vie sourde, et nous parle +un langage mystérieux; et ce langage, le pâtre, dans sa +solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant et plus que le savant +et le philosophe, autant que le poëte!»</p> + +<p>Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, +M. Jouffroy s'étant adressé au pâtre pour le choix d'un certain +sentier, le pâtre, sans sortir de son silence, fit signe du +bâton et rentra dans son immobilité. Avant de savoir que +M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur la Dôle, +qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa contemplation +avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse +une forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, +je me l'étais souvent figuré, en effet, sur un plateau élevé +des montagnes, avec moins de soleil, il est vrai, avec un horizon +moins meublé de réalités et d'images, bien qu'avec autant +d'air dans les cieux. A propos de son cours sur <i>la Destinée +humaine</i>, où il semblait n'indiquer qu'à peine aux jeunes +âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors +lui entendre nommer, on disait dans un article du <i>Globe</i> de +décembre 1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement +amoureux du désert et de la nuit, il demeure +immobile et debout sur son tertre sans verdure; mais du +geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse à ses +pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au +bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.»</p> + +<p>Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; +s'il envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement +les lieux, c'est par masses et formes générales, sans scrupule +des détails, et avec une sorte de vérité ou d'illusion toujours +majestueuse. «Les événements, a-t-il dit quelque part, sont +si absolument déterminés par les idées, et les idées se +succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la +seule chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de +se croiser les bras et de regarder s'accomplir des révolutions +auxquelles les hommes peuvent si peu.» Voilà tout +entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, regarder, +assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade +sur la Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de +M. Jouffroy. Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de +la sorte son Sinaï dans sa jeunesse, sa mystérieuse montagne +où la destinée s'est comme offerte aux yeux, mieux éclairée +seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul ne le sait que +nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres, +n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment +envolé.</p> + +<p>Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter +la scène, de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait +là un vieux capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, +révolutionnaire de vieille souche et grand lecteur de +Voltaire. Comme il redescendait le premier dans le sentier +indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir peine à se détacher +du sommet et se retourner encore, il les gourmandait +de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce +capitaine voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe +le bon sens goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf +et profond.</p> + +<p>Quelquefois, à travers leurs courses de la journée, il arrivait +aux deux amis de passer à diverses reprises la frontière; +ils se sentaient plus libres alors, soulagés du poids que le +régime de ce temps imposait aux nobles âmes, et ils entonnaient +de concert <i>la Marseillaise</i>, comme un défi et une espérance. +Le soir, quand ils trouvaient des feux presque éteints, +qu'avaient allumés les bergers, ils s'asseyaient auprès, et +M. Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, +se rappelait les irruptions des Barbares, lesquels, comme des +brassées de bois vert, la Providence avait jetés de temps à +autre dans le foyer expirant des civilisations. Nul, s'il l'avait +voulu, n'aurait eu plus que lui, au service de sa pensée, de +ces grandes images agrestes et naturelles.</p> + +<p>En 1821, de retour à Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercèrent +l'un sur l'autre une influence continue fort vive: +M. Jouffroy initiait philosophiquement son ami qui n'avait +pas, jusque-là, secoué tout à fait l'autorité en matière religieuse; +M. Dubois entrecoupait par ses élans politiques ce +qu'aurait eu de trop métaphysique et spéculatif le cours d'idées +du philosophe. Leur santé à tous deux s'était fort altérée. +M. Jouffroy acquit dès lors cette constitution plus nerveuse +et cette délicatesse fine de complexion, si d'accord avec son +âme, mais que quelque chose de plus robuste avait dissimulée. +M. Cousin s'était engagé dans le carbonarisme et y poussait +avec prosélytisme; après quelque hésitation, les deux +amis y entrèrent, mais par M. Augustin Thierry, dans une +vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin, +Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquèrent à aucune des démonstrations +civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand +et à celui de Camille Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitué; +M. Dubois l'était déjà. En 1823, notre philosophe écrivait +dans la solitude cet article, <i>Comment les Dogmes finissent</i>, où +éclatent la vertu et la foi frémissantes sous la persécution, où +retentit dans le langage de la philosophie comme un écho +sacré des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais élevé à une +plus grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulée; +depuis il s'est épanché, étendu, élargi, en descendant +à la manière des fleuves, dont le flot peut s'accroître, mais ne +regagne plus le niveau de la source.—En septembre 1824, +<i>le Globe</i> fut fondé.</p> + +<p>Il semble aujourd'hui, à ouïr certaines gens, que <i>le Globe</i> +n'eût pour but que de faire arriver plus commodément au +pouvoir messieurs les doctrinaires grands et petits, après +avoir passé six longues années à s'encenser les uns les autres. +Peu de mots remettront à leur place ces ignorances et +ces injures. M. Dubois, destitué, traduisait la Chronique de +Flodoard pour la collection de M. Guizot, écrivait quelques +articles aux <i>Tablettes universelles</i>, qui trop tôt manquèrent, +se dévorait enfin dans l'intimité d'hommes fervents, étouffés +comme lui, et dans les conversations brûlantes de chaque +jour. M. Leroux, qui, après d'excellentes études faites à Rennes +au même collège que M. Dubois, et avant de prendre rang +comme une des natures de penseur les plus puissantes et les +plus ubéreuses d'aujourd'hui, était simplement ouvrier typographe, +M. Leroux avait imaginé, avec M. Lachevardière, +imprimeur, d'entreprendre un journal utile, composé d'extraits +de littérature étrangère, d'analyses des principaux +voyages et de faits curieux et instructifs rassemblés avec +choix. Il communiqua son cadre d'essai à M. Dubois, qui jugea +que, dans cette simple idée de magasin à l'anglaise, il +n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter +une portion de doctrine, y introduire les questions de liberté +littéraire, se poser contre la littérature impériale, et, +sans songer à la politique puisqu'on était en pleine Censure, +fonder du moins une critique nouvelle et philosophique. Des +deux idées combinées de MM. Leroux et Dubois, naquit <i>le +Globe</i>; mais celle de M. Dubois, bien que venue à l'occasion +de l'autre, était évidemment l'idée active, saillante et nécessaire; +aussi imprima-t-il au <i>Globe</i> le caractère de sa propre +physionomie. M. Leroux y maintint toutefois sur le second +plan l'exécution de son projet; et toute cette matière de +voyages, de faits étrangers, de particularités scientifiques, +qui occupa longtemps les premières pages du <i>Globe</i> avant +l'invasion de la politique quotidienne, était ménagée par lui. +Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M. Leroux +ne se fit d'ailleurs au <i>Globe</i>, jusqu'en 1830, qu'une position +bien inférieure à ses rares mérites et à sa portée d'esprit; +par modestie, par fierté, cachant des convictions entières +sous une bonhomie qu'on aurait dû forcer, il s'effaça +trop; quatre ou cinq morceaux de fonds qu'il se décida à y +écrire frappèrent beaucoup, mais ne l'y assirent pas au rang +qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matériel du journal, mais en +fait d'idées il y passa toujours plus ou moins pour un rêveur. +Ses opinions, afin de prévaloir, avaient besoin d'arriver par +M. Dubois<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la maintenons, +bien que nos sentiments et nos jugements à l'égard de M. Leroux +aient changé à mesure qu'il changeait lui-même. Ce n'est plus +de sa modestie qu'il semblerait à propos de venir parler aujourd'hui. +Lui aussi il est entré à pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet +Océan Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son détroit de Magellan. +Nous l'avions connu et aimé homme <i>distingué</i>, nous l'abandonnons +révélateur et prophète. Mais nous irions jusqu'à regretter de l'avoir +connu et loué, quand nous le voyons provoquer l'outrage, à propos de +Jouffroy mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux +de cet homme excellent, quand nous le voyons déverser l'amertume +sur l'irréprochable et intègre M. Damiron; et tout cela parce que +M. Leroux veut faire de Jouffroy son <i>précurseur</i> comme il a fait de +M. Cousin son <i>Antechrist</i>.—Qu'il nous suffise de répéter ici que, +nonobstant toutes les variations subséquentes, cet historique du <i>Globe</i> +reste d'une parfaite exactitude.</blockquote> + +<p>M. Dubois s'était donc mis à l'oeuvre en septembre 1824, +secondé de M. Leroux, et moyennant les avances financières +de M. Lachevardière. MM. Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, +ne pouvaient lui manquer. M. Trognon travailla aussi +dès les premiers numéros. Comme il y avait exposition de +peinture au début, M. Thiers se chargea d'en rendre compte; +sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien +depuis au journal. M. Mérimée donna quelque chose d'abord, +mais ne continua pas sa collaboration. Quelques jeunes gens, +élèves distingués de MM. Jouffroy et Damiron, entrèrent de +bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et Duchâtel, qui n'étaient +pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers. Ils connaissaient +les doctrinaires sans doute, ils étaient liés, ainsi +que leurs maîtres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-être +de loin avec M. Royer-Collard; personne dans cette réunion +commençante n'en était aux préjugés brutaux et aux +déclamations ineptes du <i>Constitutionnel</i>; mais par M. Dubois, +âme du journal, un vif sentiment révolutionnaire et girondin +se tenait en garde; et, dès que la Censure fut levée, cette +pointe généreuse perça en toute occasion. M. de Rémusat, le +plus doctrinaire assurément des rédacteurs du <i>Globe</i> par la +subtilité de son esprit, par ses habitudes et ses liens de +société, ne toucha longtemps que des sujets de pure littérature +et de poésie; ce qu'il faisait avec une souplesse bien +élégante. M. Duvergier de Hauranne n'avait pas à un moindre +degré la préoccupation littéraire, et son zèle spirituel s'attaquait, +dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et d'Irlande, à +des points délicats de la controverse romantique. Ce n'est +guère à M. Magnin toujours net et progressif, ou à M. Ampère +survenu plus tard et adonné aux excursions studieuses, qu'on +imputera un rôle dans la prétendue ligue. <i>Le Globe</i> n'a pas +été fondé et n'a pas grandi sous le patronage des doctrinaires, +c'est-à-dire des trois ou quatre hommes éminents à qui s'adressait +alors ce nom. La bourse de M. Lachevardière, l'idée +de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voilà les données +primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs, +des proscrits de l'Université, ce furent les vrais fondateurs; +la génération des salons qui s'y joignit ensuite n'étouffa +jamais l'autre.</p> + +<p>Le public, qui aime à faire le moins de frais possible en +renommée, et qui est dur à accepter des noms nouveaux, +voyant <i>le Globe</i> surgir, tenta d'en expliquer le succès, et presque +le talent, par l'influence invisible et suprême de quelques +personnages souvent cités. Ces personnages étaient sans +doute bienveillants au <i>Globe</i>, mais cette bienveillance, tempérée +de blâme fréquent ou même d'épigrammes légères, ne +justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financièrement, +lorsqu'en 1828, <i>le Globe</i> devenant tout à fait politique, M. Lachevardière +retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les +doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au +cautionnement; mais c'était un simple placement de fonds +sans enjeu. Du reste, occupés de leurs propres travaux, ces +messieurs n'ont jamais contribué de leur plume à l'illustration +du journal; une seule fois, s'il m'en souvient, M. Guizot +écrivit une colonne officieuse sur un tableau de M. Gérard; +peut-être a-t-il récidivé pour quelque autre cas analogue, +mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; +M. de Broglie n'y a jamais écrit. Les prétendus patrons hantaient +si peu ce lieu-là, qu'il a été possible à l'un des rédacteurs +assidus de n'avoir pas, une seule fois durant les six ans, +l'honneur d'y rencontrer leur visage. La verdeur de certains +articles allait, de temps à autre, éveiller leur sévérité et raviver +les nuances. M. Royer-Collard réprouva hautement +l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamné, +quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-même, bien +que plus rapproché du journal par son âge et par ses amis, +s'en séparait crûment dans la conversation; il ne répondait +pas de ses disciples, il censurait leur marche, et savait marquer +plus d'un défaut avec quelque trait de cette verve incomparable +qu'on lui pardonne toujours, et que <i>le Globe</i> ne +lui paya jamais qu'en respects.</p> + +<p>Si l'on examine enfin l'allure et le langage du <i>Globe</i> depuis +qu'il devint expressément politique, c'est-à-dire sous les ministères +Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, +une fermeté de ton qu'aucun organe de l'opposition d'alors +n'a surpassées. Le ministère Martignac y fut attaqué de bonne +heure avec une exigence dont MM. de Rémusat, Duchâtel et +Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui de s'étonner. +La question des Jésuites et de la liberté absolue d'enseignement +prêta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, +à une controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque +pour le moment, mais du moins aussi peu doctrinaire +que possible. M. de Rémusat, qui traita presque seul la +politique des derniers mois avant Juillet, durant la prison de +M. Dubois, ne détourna pas un seul instant le journal de la +ligne extrême où il était lancé; vers cette fin de la lutte, +toutes les pensées n'en faisaient qu'une pour la délivrance, +il semblait même qu'il y eût dans cette rédaction du <i>Globe</i> +des vues et des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. +Quand M. Thiers, au début du <i>National</i>, développait sa théorie +constitutionnelle, et venait professer Delorme comme résumé +de son Histoire de la Révolution, ces articles ingénieux +étaient regardés comme de purs jeux de forme et des fictions +un peu vaines au prix de la grande question populaire et sociale; +et ce n'était pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi, +c'était M. Duchâtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence +marquée, division au <i>Globe</i> en quelque matière, cette dissidence +portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. +L'école romantique des poëtes ne put jamais faire irruption +au <i>Globe</i>, et le gagner comme organe à elle; mais elle y avait +des alliés et des intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui +qui écrit ces lignes, penchaient plus ou moins du côté novateur +en poésie; MM. Dubois, Duvergier, de Rémusat, et l'ensemble +de la rédaction, étaient en méfiance, quoique généralement +bienveillants. Tous ces petits mouvements intérieurs +se dessinèrent avec feu à l'occasion du drame de <i>Hernani</i>, +qui eut pour résultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hélas! +rapprochement littéraire, union politique, tout cela manqua +bientôt.</p> + +<p>Au <i>Globe</i>, M. Jouffroy tint une grande place; il était le philosophe +généralisateur, le dogmatique par excellence, de +même que M. Damiron était le psychologue analyste et sagace, +de même que M. Dubois était le politique ému et acéré, +le critique chaleureux. Indépendamment des articles recueillis +dans le volume des <i>Mélanges</i>, M. Jouffroy en a écrit plusieurs +sur des sujets d'histoire ou de géographie, et y a porté +sa large manière. Il cherchait à tirer des antécédents historiques, +des conditions géographiques et de l'esprit religieux +des peuples, la loi de leur mouvement et de leur destinée. +Les résultats les plus généraux de ses méditations à ce sujet +sont consignés dans deux leçons d'un cours particulier professé +par lui en 1826 (<i>de l'État actuel de l'Humanité</i>). Il ne +s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion +active et stimulante, l'appel à l'énergie morale d'un chacun; +il n'y imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, +le calme et le quiétisme brahmanique aux assistants +éclairés, sous peine de déchéance aveugle et de fatuité. Au +contraire, il y marquait l'initiative à la civilisation chrétienne, +et le devoir d'agir à chacun de ses membres; il y disait avec +plainte: «Comment aurions-nous des hommes politiques, +des hommes d'État, quand les questions dont la solution +réfléchie peut seule les former ne sont pas même poses, +pas même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; +quand, au lieu de regarder à l'horizon, ils regardent +à leurs pieds; quand, au lieu d'étudier l'avenir du monde, +et dans cet avenir celui de l'Europe, et dans celui de l'Europe +la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils ne +s'occupent que des détails du ménage national?... Nous ne +concevons pas que tant de gens de conscience se jettent +dans les affaires politiques, et poussent le char de notre +fortune dans un sens ou clans un autre, avant d'avoir songé +à se poser ces grandes questions.... Je sais que la marche +de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé son +avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques +hommes: mais ce que nous ne pouvons empêcher ni +faire, nous pouvons du moins le retarder ou le précipiter +par notre mauvaise ou bonne conduite. Dans les larges cadres +de la destinée que la Providence a faite au monde, +il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le +dévouement des héros et l'égoïsme des lâches.»</p> + +<p>C'était dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré, +à l'ouverture d'un des cours particuliers auxquels le confinait +l'interdiction universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. +Ces cours privés étaient fort recherchés; quelques esprits +déjà mûrs, des camarades du maître, des médecins depuis +célèbres, une élite studieuse des salons, plusieurs représentants +de la jeune et future pairie, composaient l'auditoire +ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement était +petit, et une réunion plus apparente serait aisément devenue +suspecte avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, +à ces prédications de la philosophie; on y arrivait +comme avec ferveur et discrétion; il semblait qu'on y vînt +puiser à une science nouvelle et défendue, qu'on y anticipât +quelque chose de la foi épurée de l'avenir. Quand les quinze +ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que la clef +avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers +coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé +à la cheminée, commençait presque à voix basse, et après un +long silence. La figure, la personne même de M. Jouffroy est +une de celles qui frappent le plus au premier aspect, par je +ne sais quoi de mélancolique, de réservé, qui fait naître l'idée +involontaire d'un mystérieux et noble inconnu. Il commençait +donc à parler; il parlait du Beau, ou du Bien moral, ou +de l'immortalité de l'âme; ces jours-là, son teint plus affaibli, +sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son regard, +ajoutaient dans les esprits aux réminiscences idéales +du <i>Phédon</i>. Son accent, après la première moitié assez monotone, +s'élevait et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait +ou se remplissait de rayons. Son éloquence déployée +prolongeait l'heure et ne pouvait se résoudre à finir. Le jour +qui baissait agrandissait la scène; on ne sortait que croyant +et pénétré, et en se félicitant des germes reçus. Depuis qu'il +professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on attendait +de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement +privé, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant +d'alors<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Voir, si l'on veut, dans les poésies de Joseph Delorme deux +pièces adressées à M. Jouffroy, qui n'y est pas nommé, l'une à M***: +<i>O vous qui lorsque seul</i>, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: <i>Le Soir +de la Jeunesse</i>. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que cette +dernière pièce a été également inspirée par lui.—Dans une dernière +édition de <i>Joseph Delorme</i> (1861), on peut lire (page 299) une lettre +de Jouffroy adressée à l'auteur; il s'était en partie reconnu.</blockquote> + +<p>M. Jouffroy en était, en ces années-là, à cette période heureuse +où luit l'étoile de la jeunesse, à la période de nouveauté +et d'invention; il se sentait, à l'égard de chaque vérité successive, +dans la fraîcheur d'un premier amour; depuis, il se +répète, il se souvient, il développe. Le malheur a voulu +qu'avec sa facilité de parler et son indolence d'écrire, il ait +improvisé ses leçons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle +part été fixées dans leur verve délicate et leur vivacité naissante. +M. Jouffroy se détermine malaisément à écrire, bien +qu'une fois à l'oeuvre sa plume jouisse de tant d'abondance. +Il n'a publié d'original que la préface en tête des <i>Esquisses +morales</i> de Stewart, et ses articles, la plupart recueillis dans +les <i>Mélanges</i>: l'introduction promise des Oeuvres de Reid n'a +pas paru. Philosophe et démonstrateur éloquent encore plus +qu'écrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste, convie +peu M. Jouffroy; il souffre évidemment et retarde le plus +possible de s'y emprisonner; il la déborde toujours. La lutte +étroite, la joute de la pensée et du style ne lui va pas. Il ne +s'applique point à la fermeté de Pascal; sa forme, à lui, quand +il lui en faut une, est belle et ample, mais lâchée, comme on +dit.</p> + +<p>Saint Jérôme appelle quelque part saint Hilaire, évêque de +Poitiers, <i>le Rhône de l'éloquence gauloise</i>. M. Jouffroy serait +bien plutôt une Loire épanouie qu'un Rhône impétueux, +comme elle lent, large, inégalement profond, noyant démesurément +ses rives.</p> + +<p>M. Jouffroy, entré à la Chambre depuis deux ans, a montré +peu d'inclination pour la politique, et s'est à peine efforcé +d'y réussir. On le conçoit; dans ses habitudes de pensée et +de parole, il a besoin d'espace et de temps pour se dérouler, +et de silence en face de lui. Il avait contre son début, dans +cette assemblée assez vulgaire, d'être suspect de métaphysique +dès le moindre préambule. Et pourtant la parole, hardiment +prise en deux ou trois occasions, eût vaincu ce préjugé; +M. Jouffroy aurait eu beau jeu à entamer la question +européenne selon ses idées de tout temps, à tracer le rôle +obligé de la France, et à flétrir pour le coup la politique <i>de +ménage</i> à laquelle on l'assujettit: il n'en a rien fait, soit que +l'humeur contemplative ait prédominé et l'ait découragé de +l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si ouverte à +entendre, il ait souri sur son banc avec dédain<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> M. Jouffroy, depuis, s'est décidé à parler, et il l'a fait avec le +succès que nous présagions, bien que dans un sens un peu différent de +celui qui nous semblait probable à cette date de décembre 1833, et +que nous eussions préféré.</blockquote> + +<p>Car, malgré tout le progrès de la disposition contemplative, +il y a en M. Jouffroy le côté dédaigneux, ironique, l'ancien +côté actif refoulé, qui se fait sentir amèrement par retours, +et qui tranche, comme un éclair, sur un grand fonds de calme +et d'ennui. Il y a le vieil homme, qui fut sévère au passé, +hostile aux révélations, l'adversaire railleur du baron d'Eckstein, +le philosophe qui ignore et supprime ce qui le gêne, +comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie +du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier +mouvement susceptible et chatouilleux, la lèvre qui +s'amincit et se pince, une rougeur rapide à une joue qui +soudain pâlit.</p> + +<p>Mais il y a tout aussitôt et très-habituellement le côté bon, +plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode +aux intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe +presque outrageux, vous démontre au long des clartés et sait +y démêler de nouvelles finesses; une disposition humaine et +morale, une bienveillance qui prend intérêt, qui ne se dégoûte +ni ne s'émousse plus. L'idée de devoir préside à cette +noble partie de l'âme que nous peignons; si le premier mouvement +s'échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours.</p> + +<p>Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'espérer +de M. Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne +pouvons nous empêcher de lui demander, parce qu'il nous +y semble admirablement propre, bien que ce soit hors de sa +ligne apparente. On a reproché à quelques endroits de sa +psychologie de tenir du roman; nous sommes persuadé qu'un +roman de lui, un vrai roman, serait un trésor de psychologie +profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine par +là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus +durable; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls +ont vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a +déjà projeté), ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie +réelle, qui consiste, selon nous, en observations détachées +plutôt qu'en système; ce serait un refuge brillant pour toutes +les facultés poétiques de sa nature qui n'ont pas donné. Je la +vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce <i>Woldemar</i> non +subtil, bien supérieur à l'autre de Jacobi. L'exposition serait +lente, spacieuse, aérée, comme celles de l'Américain dont +l'auteur a tant aimé la prairie et les mers<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>. Il y aurait dès +l'abord des pâturages inclinés et de ces tableaux de moeurs +antiques que savent les hommes des hautes terres. Les personnages +surviendraient dans cette région avec harmonie et +beauté. Le héros, l'amant, flotterait de la passion à la philosophie, +et on le suivrait pas à pas dans ses défaillances touchantes +et dans ses reprises généreuses. Comme l'amitié, +comme l'amour naissant qui s'y cache, se revêtiraient d'un +coloris sans fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs +mystères par des aspects aplanis! Comme les pâles et arides +intervalles s'étendraient avec tristesse jusqu'au sein des vertes +années! Que la lutte serait longue, marquée de sacrifice, et +que le triomphe du devoir coûterait de pleurs silencieux! +Allez, osez, ô Vous dont le drame est déjà consommé au dedans; remontez un jour en idée cette Dôle avec votre ami +vieilli; et là, non plus par le soleil du matin, mais à l'heure +plus solennelle du couchant, reposez devant nous le mélancolique +problème des destinées; au terme de vos récits abondants +et sous une forme qui se grave, montrez-nous le sommet +de la vie, la dernière vue de l'expérience, la masse au +loin qui gagne et se déploie, l'individu qui souffre comme +toujours, et le divin, l'inconsolé désir ici-bas du poëte, de +l'amant et du sage!</p> + +<p>Décembre 1833.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Fenimore Cooper.</blockquote> + +<br> + +<p>M. Jouffroy, que nous tâchions ainsi de peindre avec un soin et des +couleurs où se mêlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant à +tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu après, +un volume posthume de <i>Nouveaux Mélanges philosophiques</i>; la haine et +l'esprit de parti s'en emparèrent. Les funérailles de l'honnête homme +et du sage furent célébrées par des querelles furieuses; l'infamie des +insultes particulières aux gazettes ecclésiastiques n'y manqua pas. Un +penseur mélancolique a dit: «Tenons-nous bien, ne mourons pas; +car, sitôt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, +servira de marchepied à quelqu'un pour se faire voir et pérorer. +Trop heureux si, derrière notre pierre, le lâche et le méchant ne +s'abritent pas pour lancer leurs flèches, comme Pâris caché derrière +le tombeau d'Ilus!»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>M. AMPÈRE</h3> + + +<p>Le vrai savant, l'<i>inventeur</i>, dans les lois de l'univers et dans +les choses naturelles, en venant au monde est doué d'une organisation +particulière comme le poëte, le musicien. Sa qualité +dominante, en apparence moins spéciale, parce qu'elle appartient +plus ou moins à tous les hommes et surtout à un certain +âge de la vie où le besoin d'apprendre et de découvrir nous +possède, lui est propre par le degré d'intensité, de sagacité, +d'étendue. Chercher la cause et la raison des choses, trouver +leurs lois, le tente, et là où d'autres passent avec indifférence +ou se laissent bercer dans la contemplation par le sentiment, +il est poussé à voir au delà et il pénètre. Noble faculté qui, +à ce degré de développement, appelle et subordonne à elle +toutes les passions de l'être et ses autres puissances! On en a +eu, à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du nôtre, de +grands et sublimes exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et +tant d'autres à des rangs voisins, ont excellé dans cette faculté +de trouver les rapports élevés et difficiles des choses cachées, +de les poursuivre profondément, de les coordonner, +de les rendre. Ils ont à l'envi reculé les bornes du connu et +repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle +part peut-être cette faculté de l'intelligence avide, cet appétit +du savoir et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a +été plus en saillie, plus à nu et dans un exemple mieux démontrable +que chez M. Ampère qu'il est permis de nommer +tout à côté d'eux, tant pour la portée de toutes les idées que +pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces autres +hommes éminents que j'ai cités, une volonté froide et supérieure +dirigeait la recherche, l'arrêtait à temps, l'appesantissait +sur des points médités, et, comme il arrivait trop souvent, +la suspendait pour se détourner à des emplois moindres. +Chez M. Ampère, l'idée même était maîtresse. Sa brusque +invasion, son accroissement irrésistible, le besoin de la saisir, +de la presser dans tous ses enchaînements, de l'approfondir +en tous ses points, entraînaient ce cerveau puissant auquel la +volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est le +triomphe, le surcroît, si l'on veut, et l'indiscrétion de l'idée +savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne +ou s'y confond. L'imagination, l'art ingénieux et compliqué, +la ruse des moyens, l'ardeur même de coeur, y passent et +l'augmentent. Quand une idée possède cet esprit inventeur, +il n'entend plus à rien autre chose, et il va au bout dans tous +les sens de cette idée comme après une proie, ou plutôt elle +va au bout en lui, se conduisant elle-même, et c'est lui qui +est la proie. Si M. Ampère avait eu plus de cette volonté suivie, +de ce caractère régulier, et, on peut le dire, plus ou +moins ironique, positif et sec, dont étaient munis les hommes +que nous avons nommés, il ne nous donnerait pas un tel spectacle, +et, en lui reconnaissant plus de conduite d'esprit et +d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant en quête, +le chercheur de causes aussi à nu.</p> + +<p>Il est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si grande +et de sa science irrassasiable, il y a, grâce à cette vocation +imposée, à cette direction impérieuse qu'il subit et ne se +donne pas, il y a tous les instincts primitifs et les passions de +coeur conservées, la sensibilité que s'était de bonne heure +trop retranchée la froideur des autres, restée chez lui entière, +les croyances morales toujours émues, la naïveté, et de plus +en plus jusqu'au bout, à travers les fortes spéculations, une +inexpérience craintive, une enfance, qui ne semblent point +de notre temps, et toutes sortes de contrastes.</p> + +<p>Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge +et Cuvier, ce sont, par exemple, leurs prétentions ou leurs +qualités d'hommes d'État, d'hommes politiques influents, ce +sont les titres et les dignités dont ils recouvrent et quelquefois +affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne me trompe, des <i>distractions</i> +aussi et des <i>absences</i> de ce génie, et, qui pis est, +volontaires. Chez M. Ampère, les contrastes sont sans doute +d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est +qu'ici la vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses +également y paraissent, elles restent plus naïves et +comme touchantes, laissant subsister l'entière vénération +dans le sourire.</p> + +<p>Deux parts sont à faire dans l'histoire des savants: le côté +sévère, proprement historique, qui comprend leurs découvertes +positives et ce qu'ils ont ajouté d'essentiel au monument +de la connaissance humaine, et puis leur esprit en lui-même +et l'anecdote de leur vie. La solide part de la vie scientifique +de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge bien compétent, +M. Littré<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>, nous avons donc à faire connaître, s'il +se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine, +dans sa formation active, son étendue, ses digressions +et ses mélanges, à dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes +d'esprit, ses richesses d'âme, et à fixer les principaux +traits de sa physionomie dans cette élite de la famille humaine +dont il est un des fils glorieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> L'article de M. Littré suivait immédiatement le nôtre dans la +<i>Revue des Deux Mondes</i>.</blockquote> + +<p>André-Marie Ampère naquit à Lyon le 20 janvier 1775. Son +père, négociant retiré, homme assez instruit, l'éleva lui-même +au village de Polémieux<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>, où se passèrent de nombreuses +années. Dans ce pays sauvage, montueux, séparé des +routes, l'enfant grandissait, libre sous son père, et apprenait +tout presque de lui-même. Les combinaisons mathématiques +l'occupèrent de bonne heure; et, dans la convalescence d'une +maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux +d'un biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé +de lui enseigner le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition +singulière pour les mathématiques, il la favorisa, procurant +à l'enfant les livres nécessaires, et ajournant l'étude approfondie +du latin à un âge plus avancé. Le jeune Ampère connaissait +déjà toute la partie élémentaire des mathématiques +et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le besoin +de pousser au delà le fit aller un jour à Lyon avec son père. +M. l'abbé Daburon (depuis inspecteur général des études) vit +entrer alors dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant +son fils de onze à douze ans, très-petit pour son âge. +M. Ampère demanda pour son fils les ouvrages d'Euler et de +Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils étaient en latin: +sur quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le latin; et +le père dit: «Je les expliquerai à mon fils»; et M. Daburon +ajouta: «Mais c'est le calcul différentiel qu'on y emploie, le +savez-vous?» Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon +lui offrit de lui donner quelques leçons, et cela se fit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> Un document précis, qui nous est fourni depuis, le fait naître +à ce village de Polémieux; M. Ampère s'était dit toujours né à Lyon.</blockquote> + +<p>Vers ce temps, à défaut de l'emploi des infiniment petits, +l'enfant avait de lui-même cherché, m'a-t-on dit, une solution +du problème des tangentes par une méthode qui se rapprochait +de celle qu'on appelle méthode des limites. Je renvoie +le propos, dans ses termes mêmes, aux géomètres.</p> + +<p>Les soins de M. Daburon tirèrent le jeune émule de Pascal +de son embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En +même temps un ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succès +de botanique, lui en inspirait le goût, et le guidait pour +les premières connaissances. Le monde naturel, visible, si vivant +et si riche en ces belles contrées, s'ouvrait à lui dans +ses secrets, comme le monde de l'espace et des nombres. Il +lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres, particulièrement +l'Encyclopédie, d'un bout à l'autre. Rien n'échappait à sa +curiosité d'intelligence; et une fois qu'il avait conçu, rien ne +sortait plus de sa mémoire. Il savait donc et il sut toujours, +entre autres choses, tout ce que l'Encyclopédie contenait, y +compris le blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette +universalité de connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin. +S'il débuta par savoir au complet l'Encyclopédie du XVIIIe siècle, +il resta encyclopédique toute sa vie. Nous le verrons, en +1804, combiner une refonte générale des connaissances humaines; +et ses derniers travaux sont un plan d'encyclopédie +nouvelle.</p> + +<p>Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y +gagna en vigueur et en originalité; il apprit tout à son heure +et à sa fantaisie, et il n'y prit aucune habitude de discipline.</p> + +<p>Fit-il des vers dès ce temps-là, ou n'est-ce qu'un peu plus +tard? Quoi qu'il en soit, les mathématiques, jusqu'en 93, l'occupèrent +surtout. A dix-huit ans, il étudiait la <i>Mécanique +analytique</i> de Lagrange, dont il avait refait presque tous les +calculs; et il a répété souvent qu'il savait alors autant de mathématiques +qu'il en a jamais su.</p> + +<p>La Révolution de 89, en éclatant, avait retenti jusqu'à l'âme +du studieux mais impétueux jeune homme, et il en avait +accepté l'augure avec transport. Il y avait, se plaisait-il à dire +quelquefois, trois événements qui avaient eu un grand empire, +un empire décisif sur sa vie: l'un était la lecture de l'Éloge +de Descartes par Thomas, lecture à laquelle il devait son +premier sentiment d'enthousiasme pour les sciences physiques +et philosophiques. Le second événement était sa première +communion qui détermina en lui le sentiment religieux et +catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaçable. Enfin il +comptait pour le troisième de ces événements décisifs la prise +de la Bastille, qui avait développé et exalté d'abord son sentiment +libéral. Ce sentiment, bien modifié ensuite, et par son +premier mariage dans une famille royaliste et dévote, et plus +tard par ses retours sincères à la soumission religieuse et ses +ménagements forcés sous la Restauration, s'est pourtant +maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe et +dans son essence. M. Ampère, par sa foi et son espoir constant +en la pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est +resté vraiment de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait +et faisait faute, son intelligence gardait son audace. Il eut +foi, toujours et de plus en plus, et avec coeur, à la civilisation, +à ses bienfaits, à la science infatigable en marche vers <i>les +dernières limites, s'il en est, des progrès de l'esprit humain</i><a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>. +Il disait donc vrai en comptant pour beaucoup chez lui le sentiment +<i>libéral</i> que le premier éclat de tonnerre de 89 avait +Enflammé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> Préface de l'<i>Essai sur la Philosophie des +Sciences</i>.</blockquote> + +<p>D'illustres savants, que j'ai nommés déjà, et dont on a relevé +fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi +jusqu'au bout, et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux, +le goût, l'amour des sciences et de leurs progrès; mais, +notons-le, c'était celui des sciences purement mathématiques, +physiques et naturelles. M. Ampère, différent d'eux et plus +libéral en ceci, n'omettait jamais, dans son zèle de savant, la +pensée morale et civilisatrice, et, en ayant espoir aux résultats, +il croyait surtout et toujours à l'âme de la science.</p> + +<p>En même temps que, déjà jeune homme, les livres, les +idées et les événements l'occupaient ainsi, les affections morales +ne cessaient pas d'être toutes-puissantes sur son coeur. +Toute sa vie il sentit le besoin de l'amitié, d'une communication +expansive, active, et de chaque instant: il lui fallait +verser sa pensée et en trouver l'écho autour de lui. De ses +deux soeurs, il perdit l'aînée, qui avait eu beaucoup d'action +sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilité dans des vers +composés longtemps après. Ce fut une grande douleur. Mais +la calamité de novembre 93 surpassa tout. Son père était juge +de paix à Lyon avant le siége, et pendant le siége il avait continué +de l'être, tandis que la femme et les enfants étaient +restés à la campagne. Après la prise de la ville, on lui fit un +crime d'avoir conservé ses fonctions; on le traduisit au tribunal +révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous les yeux la +lettre touchante, et vraiment sublime de simplicité, dans laquelle +il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une +pièce de plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité +courageuse et l'élévation pure de l'âme humaine en ces +extrémités. Je cite quelques passages religieusement, et sans +y altérer un mot:</p> + +<blockquote><p> +«J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un +baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret +d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus +cruelle séparation, une patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai tant à +coeur la prospérité. Je désire que ma mort soit le sceau d'une réconciliation +générale entre tous nos frères. Je la pardonne à ceux qui s'en +réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée, et à ceux qui l'ont ordonnée. +J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, dont je suis une des +plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur le peu de biens qui nous +suffisait, grâce à la sage économie et à notre frugalité, qui fut ta vertu +favorite.... Après ma confiance en l'Éternel, dans le sein duquel j'espère +que ce qui restera de moi sera porté, ma plus douce consolation +est que tu chériras ma mémoire autant que tu m'as été chère. Ce retour +m'est dû. Si du séjour de l'Éternité, où notre chère fille m'a précédé, +il m'était donné de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que +mes chers enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils +jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant +les yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nos +coeurs l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre nature!... +Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais en sorte +qu'elle l'ignore; <i>quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui</i>. +Tant que tu les posséderas et qu'ils te posséderont, embrassez-vous en +mémoire de moi: je vous laisse à tous mon coeur.» +</p></blockquote> + +<p>Suivent quelques soins d'économie domestique, quelques +avis de restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique +probité; le tout signé en ces mots: <i>J.-J. Ampère, époux, père, +ami, et citoyen toujours fidèle</i>. Ainsi mourut, avec résignation, +avec grandeur, et s'exprimant presque comme Jean-Jacques +eût pu faire, cet homme simple, ce négociant retiré, ce juge +de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants illustres, +comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de +la Révolution, dévorés par elle, mais pieux jusqu'au bout, et +ne la maudissant pas!</p> + +<p>Parmi ses notes dernières et ses instructions d'économie à +sa femme, je trouve encore ces lignes expressives, qui se +rapportent à ce fils de qui il attendait tout: «Il s'en faut +beaucoup, ma chère amie, que je te laisse riche, et même une +aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à ma mauvaise conduite +ni à aucune dissipation. Ma plus grande dépense a été +l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre +fils ne pouvait se passer pour son instruction; mais cette dépense +même était une sage économie, puisqu'il n'a jamais +eu d'autre maître que lui-même.»</p> + +<p>Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa +douleur ou plutôt sa stupeur suspendit et opprima pendant +quelque temps toutes ses facultés. Il était tombé dans une espèce +d'idiotisme, et passait sa journée à faire de petits tas de +sable, sans que plus rien de savant s'y traçât. Il ne sortit de +son état morne que par la botanique, cette science innocente +dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques sur ce +sujet lui tombèrent un jour sous la main, et le remirent sur +la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme, +un entraînement sans bornes; car rien ne s'ébranlait +à demi dans cet esprit aux pentes rapides. Vers ce même +temps, par une coïncidence heureuse, un <i>Corpus poetarum +latinorum</i>, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers d'Horace +dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui révéla +la muse latine. C'était l'ode à Licinius et cette strophe:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Saepius ventis agitatur ingens</p> +<p>Pinus, et celsae graviore casu</p> +<p>Decidunt turres, feriuntque summos</p> +<p> Fulmina montes.</p> + </div> </div> + +<p>Il se remit dès lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux +poëtes les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce goût, +cette science des poëtes se mêla passionnément à sa botanique, +et devint comme un chant perpétuel avec lequel il accompagnait +ses courses vagabondes. Il errait tout le jour par +les bois et les campagnes, herborisant, récitant aux vents des +vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui endormait +ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il +rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait +dans un petit jardin, observant l'ordre des familles +naturelles. Ces années de 94 à 97 furent toutes poétiques, +comme celles qui avaient précédé avaient été principalement +adonnées à la géométrie et aux mathématiques. Nous +le verrons bientôt revenir à ces dernières sciences, y joignant +physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour +de longues années, à l'idéologie, à la métaphysique, jusqu'à +ce que la physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et +pour sa gloire: singulière alternance de facultés et de produits +dans cette intelligence féconde, qui s'enrichit et se bouleverse, +se retrouve et s'accroît incessamment.</p> + +<p>Celui qui, à dix-huit ans, avait lu la <i>Mécanique analytique</i> +de Lagrange, récitait donc à vingt ans les poëtes, se berçait +du rhythme latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait +même à composer des vers dans cette dernière langue. Il entamait +aussi le grec. Il y a une description célèbre du cheval +chez Homère, Virgile et le Tasse<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>: il aimait à la réciter +successivement dans les trois langues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Homère, Iliade, VI; Virgile, Énéide, XI; et le Tasse, probablement +Jérusalem délivrée, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin de +sa prison, est comparé au coursier belliqueux qui rompt ses liens.</blockquote> + +<p>Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait +en ces moments toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. +Circonstance piquante et qui est bien de lui! cette nature +qu'il aimait et qu'il parcourait en tous sens alors avec +ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il ne la voyait +pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut levé seulement +plus tard. Il était myope, et il vint jusqu'à un certain +âge sans porter de lunettes ni se douter de la différence. +C'est un jour, dans l'île Barbe, que, M. Ballanche lui ayant +mis des lunettes sans trop de dessein, un cri d'admiration lui +échappa comme à une seconde vue tout d'un coup révélée: +il contemplait pour la première fois la nature dans ses couleurs +distinctes et ses horizons, comme il est donné à la prunelle +humaine.</p> + +<p>Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour +le jeune Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves +sans nombre dans les papiers de tous genres amassés devant +nous et qui nous sont confiés, trésor d'un fils. Il écrivit +beaucoup de vers français et ébaucha une multitude de +poëmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons, +madrigaux, charades, etc. Je trouve des scènes écrites d'une +tragédie d'<i>Agis</i>, des fragments, des projets d'une tragédie de +<i>Conradin</i>, d'une <i>Iphigénie en Tauride</i>..., d'une autre pièce où +paraissaient Carbon et Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien +et Titus; un morceau d'un poëme moral sur la vie; +des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante; une ébauche +de poëme sur les sciences naturelles; un commencement +assez long d'une grande épopée intitulée <i>l'Américide</i>, dont le +héros était Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, +d'ordinaire, forme deux ou trois feuillets de sa grosse +écriture d'écolier, de cette écriture qui avait comme peur +sans cesse de ne pas être assez lisible; et la tirade s'arrête +brusquement, coupée le plus souvent par des <i>x</i> et <i>y</i>, par la +<i>formule générale pour former immédiatement toutes les puissances +d'un polynôme quelconque</i>: je ne fais que copier. Vers +ce temps, il construisait aussi une espèce de langue philosophique +dans laquelle il fit des vers; mais on a là-dessus trop +peu de données pour en parler. Ce qu'il faut seulement conclure +de cet amas de vers et de prose où manque, non pas la +facilité, mais l'art, ce que prouve cette littérature poétique, +blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, l'exubérance +et inquiétude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, +dont la direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement +s'essayait sur tous les points et ne se faisait jour sur +aucun. Mais un sentiment supérieur, le sentiment le plus cher +et le plus universel de la jeunesse, manquait encore, et le +coeur allait éclater.</p> + +<p>Je trouve sur une feuille, dès longtemps jaunie, ces lignes +tracées. En les transcrivant, je ne me permets point d'en altérer +un seul mot, non plus que pour toutes les citations qui +suivront. Le jeune homme disait:</p> + +<blockquote><p> +«Parvenu à l'âge où les lois me rendaient maître de moi-même, +mon coeur soupirait tout bas de l'être encore. Libre et insensible jusqu'à +cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. Élevé dans une solitude +presque entière, l'étude et la lecture, qui avaient fait si longtemps mes +plus chères délices, me laissaient tomber dans une apathie que je n'avais +jamais ressentie, et le cri de la nature répandait dans mon âme une +inquiétude vague et insupportable. Un jour que je me promenais après +le coucher du soleil, le long d'un ruisseau solitaire...» +</p></blockquote> + +<p>Le fragment s'arrête brusquement ici. Que vit-il le long de +ce ruisseau? Un autre cahier complet de souvenirs ne nous +laisse point en doute, et sous le titre: <i>Amorum</i>, contient, jour +par jour, toute une histoire naïve de ses sentiments, de son +amour, de son mariage, et va jusqu'à la mort de l'objet aimé. +Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant, pourquoi n'en +serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu chargé de +pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans +le monde des nombres, il a été un énergique adolescent: la +jeunesse aussi l'a touché, en passant, de son auréole; il a +aimé, il a pu plaire; et tout cela, avec les ans, s'était recouvert, +s'était oublié; il se serait peut-être étonné comme nous, +s'il avait retrouvé, en cherchant quelque mémoire de géométrie, +ce journal de son coeur, ce cahier d'<i>Amorum</i> enseveli.</p> + +<p>Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire +Primerose et du pasteur Walter, revenez à notre mémoire +pour faire accompagnement naturel et pour sourire avec +nous à cette autre jeunesse! Si Euler ou Haller ont aimé, s'ils +avaient écrit dans un registre leurs journées d'alors, n'auraient-ils +pas souvent dit ainsi?</p> + +<blockquote><p> +Dimanche, 10 avril (96).—Je l'ai vue pour la première fois.</p> + +<p>Samedi, 20 août.—Je suis allé chez elle, et on m'y a prêté les +<i>Novelle morali</i> de Soave.</p> + +<p>... Samedi, 3 septembre.—M. Couppier étant parti la veille, je +suis allé rendre les <i>Novelle morali</i>; on m'a donné à choisir dans la +bibliothèque; j'ai pris madame Des Houlières, je suis resté un moment +seul avec elle.</p> + +<p>Dimanche, 4.—J'ai accompagné les deux soeurs après la messe, et +j'ai rapporté le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle serait +seule, sa mère et sa soeur partant le mercredi.</p> + +<p>... Vendredi, 16.—Je fus rendre le second volume de Bernardin. +Je fis la conversation avec elle et Génie. Je promis des comédies pour +le lendemain.</p> + +<p>Samedi, 17.—Je les portai, et je commençai à ouvrir mon coeur.</p> + +<p>Dimanche, 18.—Je la vis jouer aux dames après la messe.</p> + +<p>Lundi, 19.—J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles +espérances et la défense d'y retourner avant le retour de sa mère.</p> + +<p>Samedi, 24.—Je fus rendre le troisième volume de Bernardin avec +madame Des Houlières; je rapportai le quatrième et <i>la Dunciade</i>, et +le parapluie.</p> + +<p>Lundi, 26.—Je fus rendre <i>la Dunciade</i> et le parapluie; je la trouvai +dans le jardin sans oser lui parler.</p> + +<p>Vendredi, 30.—Je portai la quatrième volume de Bernardin et +Racine; je m'ouvris à la mère, que je trouvai dans la salle à mesurer +de la toile. +</p></blockquote> + +<p>Remarquez, voilà le mot dit à la mère, treize jours après +le premier aveu à la fille: marche régulière des amours antiques +et vertueuses!</p> + +<p>Je continue en choisissant:</p> + +<blockquote><p> +«Samedi, 12 novembre.—Madame Carron (<i>la mère</i>) étant sortie, +je parlai un peu à Julie qui me rembourra bien et sortit. Élise (<i>la soeur</i>) +me dit de passer l'hiver sans plus parler.</p> + +<p>Mercredi, 16.—La mère me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne +m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Élise qui +me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grâce les +<i>Lettres provinciales</i>.</p> + +<p>... Vendredi, 9 décembre à dix heures du matin.—Elle m'ouvrit +la porte en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la +cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu. +Je revins à Polémieux l'après-dîner.» +</p></blockquote> + +<p>Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est +ainsi. Madame Des Houlières et madame de Sévigné, et <i>Richelieu</i>, +on vient de le voir, s'y mêlent agréablement; les +chansons galantes vont leur train: la trigonométrie n'est pas +oubliée. On s'amuse à mesurer la hauteur du clocher de +Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de résidence de l'amie. +Une éclipse a lieu en ce temps-là, on l'observe. Au retour, +l'astronome amoureux lira une élégie <i>très-passionnée</i> de +Saint-Lambert (<i>Je ne sentais auprès des belles</i>, etc., etc.), ou +bien il traduira en vers un choeur de l'<i>Aminte</i>. Une autre +fois, il prête son étui de mathématiques au cousin de sa fiancée, +et il rapporte <i>la Princesse de Clèves</i>. Ses plus grandes +joies, c'est de s'asseoir près de Julie sous prétexte d'une partie +de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise +qu'elle a laissée tomber, de baiser une rose qu'elle a touchée, +de lui donner la main à la promenade pour franchir un +hausse-pied, de la voir au jardin composer un bouquet de +jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule double dont +elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit tableau: +ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera +<i>le talisman</i>. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigné +dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls +dont nous citerons quelques-uns, à cause du mouvement qui +les anime et de la grâce du dernier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries</p> +<p>Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas!</p> +<p>Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries,</p> +<p>Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas!</p> +<p>Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries</p> +<p>Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas.</p> +<p>Sur les débris des fleurs que les mains ont cueillies,</p> +<p>Que j'aime à respirer l'air que tu respiras!</p> +<p>Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée;</p> +<p>Ce bouquet de troëne a touché les cheveux...</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme +La Fontaine s'essayait alors, jeune et non sans poésie, à des +rimes galantes et tendres: <i>mistis carminibus non sine fistula</i>.—Mais +le plus beau jour de ces saisons amoureuses nous est +assez désigné par une inscription plus grosse sur le cahier: +LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle complète, telle qu'on la +pourrait croire traduite d'<i>Hermann et Dorothée</i>, ou extraite +d'une page oubliée des <i>Confessions</i>:</p> + +<p>«Elles vinrent enfin nous voir (<i>à Polémieux</i>) à trois heures trois +quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier, +d'où je jetai des cerises à Julie, Élise et ma soeur; tout le monde vint. +Ensuite je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches où +nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta +le goûter; elle s'assit sur une planche à terre avec ma soeur et Élise, et +je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui avaient +été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin où elle +accepta un lis de ma main. Nous allâmes ensuite voir le ruisseau; je lui +donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux mains pour le +remonter. Je m'étais assis à côté d'elle au bord du ruisseau, loin +d'Élise et de ma soeur; nous les accompagnâmes le soir jusqu'au moulin +à vent, où je m'assis encore à côté d'elle pour observer, nous +quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une lumière charmante. +Elle emporta un second lis que je lui donnai, en passant pour +s'en aller, dans le grand jardin.»</p> + +<p>Pourtant il fallait penser à l'avenir. Le jeune Ampère était +sans fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On +décida, qu'il irait à Lyon; on agita même un moment s'il +n'entrerait pas dans le commerce; mais la science l'emporta. +Il donna des leçons particulières de mathématiques. Logé +grande rue Mercière, chez MM. Périsse, libraires, cousins de +sa fiancée, son temps se partageait entre ses études et ses +courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant, +par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel +des idées mathématiques reprenait le dessus dans son esprit; +il y joignait les études physiques. La <i>Chimie</i> de Lavoisier, +publiée depuis quelques années, mais de doctrine si récente, +saisissait vivement tous les jeunes esprits savants; et pendant +que Davy, comme son frère nous le raconte, la lisait en Angleterre +avec grande émulation et ardent désir d'y ajouter, +M. Ampère la lisait à Lyon dans un esprit semblable. De grand +matin, de quatre à six heures, même avant les mois d'été, il +se réunissait en conférence avec quelques amis, à un cinquième +étage, place des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des +noms bien connus des Lyonnais, Journel, Bonjour et Barret +(depuis prêtre et jésuite), tous caractères originaux et de bon +aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour avoir occasion +de les nommer à côté de leur ami, MM. Bredin et Beuchot; +mais on m'assure qu'ils n'étaient pas de la petite réunion +même. On y lisait à haute voix le traité de Lavoisier, et M. Ampère, +qui ne le connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se +récrier à cette exposition si lucide de découvertes si imprévues. +Au sortir de la séance matinale, et comme édifié par +la science, on s'en allait diligemment chacun à ses travaux +du jour.</p> + +<p>Admirable jeunesse, âge audacieux, saison féconde, où +tout s'exalte et coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui +scrute et découvre, et qui chante, qui suffit à tout; qui ne +laisse rien d'inexploré de ce qui la tente, et qui est tentée +de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse à jamais regrettée, +qui, à l'entrée de la carrière, sous le ciel qui lui verse les +rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains +toutes ses râpes et pousse de front tous ses coursiers!</p> + +<p>Le mariage de M. Ampère et de Mademoiselle Julie Carron +eut lieu, religieusement et secrètement encore, le 15 thermidor +an VII (août 1799), et civilement quelques semaines +après. M. Ballanche, par un épithalame en prose, célébra, +dans le mode antique, la félicité de son ami et les chastes +rayons de l'étoile nuptiale du soir se levant <i>sur les montagnes +de Polémieux</i>. Pour le nouvel époux, les deux premières années +se passèrent dans le même bonheur, dans les mêmes +études. Il continuait ses leçons de mathématiques à Lyon, et y +demeurait avec sa femme, qui d'ailleurs était souvent à Saint-Germain. +Elle lui donna un fils, celui qui honore aujourd'hui +et confirme son nom. Mais bientôt la santé de la mère déclina, +et quand M. Ampère fut nommé, en décembre 1801, professeur +de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain, il +dut aller s'établir seul à Bourg, laissant à Lyon sa femme +souffrante avec son enfant. Les correspondances surabondantes +que nous avons sous les yeux, et qui comprennent les +deux années qui suivirent, jusqu'à la mort de sa femme, représentent +pour nous, avec un intérêt aussi intime et dans une +révélation aussi naïve, le journal qui précéda le mariage et +qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la série +de ses travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre +sans interruption. A peine arrivé à Bourg, il mit en état le +cabinet de physique, le laboratoire de chimie, et commença +du mieux qu'il put, avec des instruments incomplets, ses expériences. +La chimie lui plaisait surtout: elle était, de toutes +les parties de la physique, celle qui l'invitait le plus naturellement, +comme plus voisine des causes. Il s'en exprime avec +charme: «Ma chimie, écrit-il, a commencé aujourd'hui: de +superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme. +De douze auditeurs, il en est resté quatre après la leçon, je +leur ai assigné des emplois, etc.» Parmi les professeurs de +Bourg, un seul fut bientôt particulièrement lié avec lui; +M. Clerc, professeur de mathématiques, qui s'était mis tard à +cette science, et qui n'avait qu'entamé les parties transcendantes, +mais homme de candeur et de mérite, devint le collaborateur +de M. Ampère dans un ouvrage qui devait avoir pour titre: +<i>Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfinies</i>. +Cet ouvrage, qui avait été mené presque à fin, n'a jamais +paru. C'est vers ce temps que M. Ampère lut dans le <i>Moniteur</i> +le programme du prix de 60,000 francs proposé par Bonaparte, +en ces termes: «Je désire donner en encouragement +une somme de 60,000 francs à celui qui, par ses expériences +et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au galvanisme +un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences +Franklin et Volta,... mon but spécial étant d'encourager et +de fixer l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, +qui est, à mon sens, le chemin des grandes découvertes.» +M. Ampère, aussitôt cet exemplaire du <i>Moniteur</i> reçu +de Lyon, écrivait à sa femme: «Mille remercîments à ton +cousin de ce qu'il m'a envoyé, c'est un prix de 60,000 francs +que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est +précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique +que j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner, +et confirmer ma théorie par de nouvelles expériences.» +Cet ouvrage, interrompu comme le précédent, n'a +jamais été achevé. Il s'écrie encore avec cette bonhomie si +belle quand elle a le génie derrière pour appuyer sa confiance: +«Oh! mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande +me fait nommer au Lycée de Lyon et que je gagne le prix de +60,000 francs, je serai bien content, car tu ne manqueras +plus de rien...» Ce fut Davy qui gagna le prix par sa découverte +des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction +électrique, et par sa décomposition des terres. Si M. Ampère +avait fait quinze ans plus tôt ses découvertes électro-magnétiques, +nul doute qu'il n'eût au moins balancé le prix. Certes, +il a répondu aussi directement que l'illustre Anglais à l'appel +du premier Consul, dans <i>ce chemin des grandes découvertes</i>: +il a rempli en 1820 sa belle part du programme de Napoléon.</p> + +<p>Mais une autre idée, une idée purement mathématique, +vint alors à la traverse dans son esprit. Laissons-le raconter +lui-même:</p> + +<blockquote><p> +«Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'étais proposé un problème +de mon invention, que je n'avais point pu résoudre directement, +mais dont j'avais trouvé par hasard une solution dont je connaissais +la justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans +l'esprit, et j'ai cherché vingt fois à trouver directement cette solution. +Depuis quelques jours cette idée me suivait partout. Enfin, je ne sais +comment, je viens de la trouver avec une foule de considérations curieuses +et nouvelles sur la théorie des probabilités. Comme je crois +qu'il y a peu de mathématiciens en France qui puissent résoudre ce +problème en moins de temps, je ne doute pas que sa publication dans +une brochure d'une vingtaine de pages ne me fût un bon moyen de +parvenir à une chaire de mathématiques dans un lycée. Ce petit ouvrage +d'algèbre pure, et où l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé +après-demain; je le relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, +que je te l'enverrai...» +</p></blockquote> + +<p>Et plus loin:</p> + +<blockquote><p> +«J'ai travaillé fortement hier à mon petit ouvrage. Ce problème +est peu de chose en lui-même, mais la manière dont je l'ai résolu et +les difficultés qu'il présentait lui donnent du prix. Rien n'est plus +propre d'ailleurs à faire juger de ce que je puis faire en ce genre...» +</p></blockquote> + +<p>Et encore:</p> + +<blockquote><p> +«J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu en +parvenant à résoudre un nouveau problème plus difficile encore que +le précédent, et que je travaille à insérer dans le même ouvrage, ce qui +ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau commencement +plus court que l'ancien.... Je suis sûr qu'il me vaudra, pourvu +qu'il soit imprimé à temps, une place de lycée; car, dans l'état où il +est à présent, il n'y a guère de mathématiciens en France capables d'en +faire un pareil: je te dis cela comme je le pense, pour que tu ne le +dises à personne.» +</p></blockquote> + +<p>Le mémoire, qui fut intitulé <i>Essai sur la théorie mathématique +du jeu</i>, et qui devait être terminé en une huitaine, subit, +selon l'habitude de cette pensée ardente et inquiète, un grand +nombre de refontes, de remaniements, et la correspondance +est remplie de l'annonce de l'envoi toujours retardé. Rien ne +nous a mis plus à même de juger combien ce qui dominait +chez M. Ampère, dès le temps de sa jeunesse, était l'abondance +d'idées, l'opulence de moyens, plutôt que le parti pris +et le choix. Il voyait tour à tour et sans relâche toutes les +faces d'une idée, d'une invention; il en parcourait irrésistiblement +tous les points de vue; il ne s'arrêtait pas.</p> + +<p>Je m'imagine (que les mathématiciens me pardonnent si je +m'égare), je m'imagine qu'il y a dans cet ordre de vérités, +comme dans celles de la pensée plus usuelle et plus accessible, +une expression unique, la meilleure entre plusieurs, +la plus droite, la plus simple, la plus nécessaire. Le grand +Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien que La +Bruyère; il trouve des vérités aussi difficiles, aussi rares, je le +crois; mais La Bruyère exprime d'un mot ce que l'autre étend. +En analyse mathématique, il en doit être ainsi: le style y est +quelque chose. Or, tout style (la vérité de l'idée étant donnée) +est un choix entre plusieurs expressions; c'est une décision +prompte et nette, un coup d'État dans l'exécution. Je m'imagine +encore qu'Euler, Lagrange, avaient cette expression +prompte, nette, élégante, cette économie continue du développement, +qui s'alliait à leur fécondité intérieure et la servait +à merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extérieur +du procédé dont le fond m'échappe, M. Ampère était +plutôt en analyse un inventeur fécond, égal à tous en combinaisons +difficiles, mais retardé par l'embarras de choisir; il +était moins décidément <i>écrivain</i>.</p> + +<p>Une grande inquiétude de M. Ampère allait à savoir si toutes +les formules de son mémoire étaient bien nouvelles, si d'autres, +à son insu, ne l'avaient pas devancé. Mais à qui s'adresser +pour cette question délicate? Il y avait à l'École centrale de +Lyon un professeur de mathématiques, M. Roux, également +secrétaire de l'Athénée. C'est de lui que M. Ampère attendit +quelque temps cette réponse avec anxiété, comme un véritable +oracle. Mais il finit par découvrir que les connaissances +du bon M. Roux en mathématiques n'allaient pas là. Enfin, +M. de Lalande étant venu à Bourg vers ce temps, M. Ampère +lui présenta son travail, ou plutôt le travail, lu à une séance +de la Société d'émulation de l'Ain, à laquelle M. de Lalande +assistait, fut remis à l'examen d'une commission dont ce dernier +faisait partie. M. de Lalande, après de grands éloges fort +sincères, finit par demander à l'auteur des exemples en nombre +de ses formules algébriques, ajoutant que c'était pour mettre +dans son rapport les résultats à la portée de tout le monde: +«J'ai conclu de tout cela, écrit M. Ampère, qu'il n'avait pas +voulu se donner la peine de suivre mes calculs, qui exigent, +en effet, de profondes connaissances en mathématiques. Je lui +ferai des exemples; mais je persiste à faire imprimer mon +ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air +d'un ouvrage d'écolier.» A la fin de 1802, MM. Delambre et +Villar, chargés d'organiser les lycées dans cette partie de la +France, vinrent à Bourg, et M. Ampère trouva dans M. Delambre +le juge qu'il désirait et un appui efficace. Le mémoire +sur la <i>Théorie mathématique du jeu</i>, alors imprimé, donna au +savant examinateur une première idée assez haute du jeune +mathématicien. Un autre mémoire sur l'<i>Application à la mécanique +des formules du calcul des variations</i>, composé en très-peu +de jours à son intention, et qu'il entendit dans une séance +de la Société d'émulation, ajouta à cette idée. Le nouveau +mémoire que nous venons de mentionner, et qui eut aussi +toutes ses vicissitudes (particulièrement une certaine aventure +de charrette sur le grand chemin de Bourg à Lyon, et +dans laquelle il faillit être perdu), copié enfin au net, fut +porté à Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, +revenu de sa tournée. Celui-ci le présenta à l'Institut, +et le fit lire à M. de Laplace. Cependant M. Ampère, nommé +professeur de mathématiques et d'astronomie, avait passé, +selon son désir, au Lycée de Lyon.</p> + +<p>Mais d'autres événements non moins importants, et bien +contraires, s'étaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu +de ses travaux continus à Bourg, de ses leçons à l'École centrale, +et des leçons particulières qu'il y ajoutait, on se figurerait +difficilement à quel point allait la préoccupation morale, +la sollicitude passionnée qui remplissait ses lettres de chaque +jour. Il écrit régulièrement par chaque voyage du messager, +la poste étant trop coûteuse. Ces détails d'économie, de tendresse, +l'avarice où il est de son temps, l'effusion de ses souvenirs +et de ses inquiétudes, l'espoir, dans lequel il vit, d'aller +à Lyon à quelque courte vacance de Pâques, tout cela se +mêle, d'une bien piquante et touchante façon, à son mémoire +de mathématiques, au récit de ses expériences chimiques, +aux petites maladresses qui parfois y éclatent, aux petites supercheries, +dit-il, à l'aide desquelles il les répare. Mais il faut +citer la promenade entière d'un de ses grands jours de congé: +dans le commencement de la lettre, il vient de s'écrier +comme un écolier: <i>Quand viendront les vacances!</i></p> + +<blockquote><p> +«... J'en étais à cette exclamation quand j'ai pris tout à coup une +résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu retourner +avec le paquet de tes lettres dans le pré, derrière l'hôpital, où j'avais +été les lire avant mes voyages de Lyon, avec tant de plaisir. J'y voulais +retrouver de doux souvenirs dont j'avais, ce jour-là, fait provision, +et j'en ai recueilli au contraire de bien plus doux pour une autre fois. +Que tes lettres sont douces à lire! il faut avoir ton âme pour écrire +des choses qui vont si bien au coeur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. +Je suis resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré a +droite, la rivière, où flottaient d'aimables canards, à gauche et devant +moi. Derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais pris +la précaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma lettre +pour aller à midi faire cette partie, que je n'irais pas dîner aujourd'hui +chez elle. Elle croit que je dîne en ville; mais, comme j'avais +bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner que d'amour. A +deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si à mon aise, au lieu +de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai voulu me promener et +herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les prés, et, en continuant +toujours d'en côtoyer le bord, je suis arrivé à vingt pas d'un bois charmant, +que je voyais dans le lointain à une demi-lieue de la ville et que +j'avais bien envie de parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour +subit, m'a ôté toute espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui +et moi. Il a donc fallu y renoncer, et je suis venu par la route du +Bourg au village de Ceyzériat, plantée de peupliers d'Italie qui en font +une superbe avenue;... j'avais à la main un paquet de plantes.» +</p></blockquote> + +<p>La jolie église de Brou n'est pas oubliée ailleurs dans ses +récits. Voilà bien des promenades tout au long, comme les +aimaient La Fontaine et Ducis.—Je voudrais que les jeunes +professeurs exilés en province, et souffrant de ces belles années +contenues, si bien employées du reste et si décisives, +pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un homme +de génie pauvre, obscur alors, et s'efforçant comme eux; ils +apprendraient à redoubler de foi dans l'étude, dans les affections +sévères: ils s'enhardiraient pour l'avenir.</p> + +<p>Les idées religieuses avaient été vives chez le jeune Ampère +à l'époque de sa première communion; nous ne voyons pas +qu'elles aient cessé complètement dans les années qui suivirent; +mais elles s'étaient certainement affaiblies. L'absence, +la douleur et l'exaltation chaste les réveillèrent avec puissance. +On sait, et l'on a dit souvent, que M. Ampère était +religieux, qu'il était croyant au christianisme, comme d'autres +illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz, +les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en général, +que ces savants restèrent constamment fermes et calmes +dans la naïveté et la profondeur de leur foi, et je le crois +pour plusieurs, pour les Jussieu, pour Euler, par exemple. +Quant au grand Haller, il est nécessaire de lire le journal de +sa vie pour découvrir sa lutte perpétuelle et ses combats sous +cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est presque +autant tourmenté que Pascal. M. Ampère était de ceux-ci, +de ceux que l'épreuve tourmente, et, quoique sa foi fût réelle +et qu'en définitive elle triomphât, elle ne resta ni sans éclipses +ni sans vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps:</p> + +<blockquote><p> +«... J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du laboratoire, +où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie, J'en veux +faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les articles de ta dernière +lettre, et t'avoir priée, d'après une suite d'idées qui se sont +depuis une heure succédé dans ma tête, de m'envoyer les deux livres +que je te demanderai tout à l'heure. L'état de mon esprit est singulier: +il est comme un homme qui se noierait dans son crachat... Les +idées de Dieu, d'Éternité, dominaient parmi celles qui flottaient dans +mon imagination, et, après bien des pensées et des réflexions singulières +dont le détail serait trop long, je me suis déterminé à te demander +le <i>Psautier français</i> de La Harpe, qui doit être à la maison, broché, +je crois, en papier vert, et un livre d'<i>Heures</i> à ton choix.» +</p></blockquote> + +<p>Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher +pertinemment de cet homme de génie qui se noie, nous dit-il, +en sa pensée comme <i>en son crachat</i>. Je trouve encore quelques +endroits qui dénotent un retour pratique: «Je finis +cette lettre, parce que j'entends sonner une messe où je veux +aller demander la guérison de ma Julie.» Et encore: «Je +veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour +vous deux.»—Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours à +la réunion avec sa femme, il n'en voyait le moyen que dans +sa nomination au futur Lycée de Lyon, et s'écriait: «Ah! +Lycée, Lycée, quand viendras-tu à mon secours?»</p> + +<p>Le Lycée vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se +mourait. Les dernières lignes du journal parleront pour moi, +et mieux que moi:</p> + +<blockquote><p> +«17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.—Je revins de Bourg +pour ne plus quitter ma Julie.</p> + +<p>... 15 mai, dimanche.—Je fus à l'église de Polémieux, pour la +première fois depuis la mort de ma soeur.</p> + +<p>... 7 juin, mardi, saint Robert.—Ce jour a décidé du reste de +ma vie.</p> + +<p>14, mardi.—On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital. J'entrai +dans l'église d'où sortait un mort. Communion spirituelle.</p> + +<p>... 13 juillet, mercredi, <i>à neuf heures du matin!</i> +</p></blockquote> + + +<p>(Suivent les deux versets:)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia</p> +<p>circumdabit.</p> +<p>Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.</p> +<p>Amen.</p> + </div> </div> + +<p>C'est sous le coup menaçant de cette douleur, et à l'extrémité +de toute espérance, que dut être écrite la prière suivante, +où l'un des versets précédents se retrouve:</p> + +<blockquote><p>«Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté, et éclairé +de votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église +catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes +égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnés. Je sens que +vous voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous +soient consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en +êtes le maître, ô mon Dieu! mes crimes m'ont mérité ce châtiment. +Mais peut-être écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes: +<i>Multa flagella peccatoris, sperantem autem</i>, etc. J'espère en vous, ô +mon Dieu! mais je serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit. J'eusse +préféré la mort; mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas +voulu me plonger dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie +passée dans la douleur me mérite une bonne mort dont je me suis +rendu indigne. O Seigneur, Dieu de miséricorde, daignez me réunir +dans le ciel à ce que vous m'aviez permis d'aimer sur la terre!»</p></blockquote> + +<p>Ce serait mentir à la mémoire de M. Ampère que d'omettre +de telles pièces quand on les a sous les yeux, de même que +c'eût été mentir à la mémoire de Pascal que de supprimer +son petit parchemin. M. de Condorcet lui-même ne l'oserait +pas.</p> + +<p>Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuée de Cessac, +président de la section de la guerre, nomma en vendémiaire +an XIII (1804) M. Ampère répétiteur d'analyse à l'École +polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui ne lui offrait plus +que des souvenirs déchirants, et arriva dans la capitale, où +pour lui une nouvelle vie commence.</p> + +<p>De même qu'en 93, après la mort de son père, il n'était +parvenu à sortir de la stupeur où il était tombé que par une +étude toute fraîche, la botanique et la poésie latine, dont le +double attrait l'avait ranimé, de même, après la mort de sa +femme, il ne put échapper à l'abattement extrême et s'en +relever que par une nouvelle étude survenante, qui fît, en +quelque sorte, révulsion sur son intelligence. En tête d'un +des nombreux projets d'ouvrages de métaphysique qu'il a +ébauchés, je trouve cette phrase qui ne laisse aucun doute: +«C'est en 1803 que je commençai à m'occuper presque exclusivement +de recherches sur les phénomènes aussi variés +qu'intéressants que l'intelligence humaine offre à l'observateur +qui sait se soustraire à l'influence des habitudes.» C'était +s'y prendre d'une façon scabreuse pour tenir fidèlement +cette promesse de soumission religieuse et de foi qu'il avait +scellée sur la tombe d'une épouse. N'admirez-vous pas ici la +contradiction inhérente à l'esprit humain, dans toute sa +naïveté? La Religion, la Science, double besoin immortel! +A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se +croit-elle sûre de son objet et apaisée, que voilà l'autre qui +se relève et qui demande pâture à son tour. Et si l'on n'y +prend garde, c'est celle qui se croyait sûre qui va être ébranlée +ou dévorée.</p> + +<p>M. Ampère l'éprouva: en moins de deux ou trois années, +il se trouva lancé bien loin de l'ordre d'idées où il croyait +s'être réfugié pour toujours. L'idéologie alors était au plus +haut point de faveur et d'éclat dans le monde savant: la persécution +même l'avait rehaussée. La société d'Auteuil florissait +encore. L'Institut ou, après lui, les Académies étrangères +proposaient de graves sujets d'analyse intellectuelle aux élèves, +aux émules, s'il s'en trouvait, des Cabanis et des Tracy. +M. Ampère put aisément être présenté aux principaux de ce +monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degérando. +Mais celui qui eut dès lors le plus de rapports avec +lui et le plus d'action sur sa pensée, fut M. Maine de Biran, +lequel, déjà connu par son Mémoire de <i>l'Habitude</i>, travaillait +à se détacher arec originalité du point de vue de ses premiers +maîtres.</p> + +<p><i>Se savoir soi-même</i>, pour une âme avide de savoir, c'est le +plus attrayant des abîmes: M. Ampère n'y résista pas. Dès +floréal an XIII (1805), un ami bien fidèle, M. Ballanche, lui +adressait de Lyon ces avertissements, où se peignent les +craintes de l'amitié redoublées par une imagination tendre:</p> + +<blockquote><p> +«... Ce que vous me dites au sujet de vos succès en métaphysique +me désole. Je vois avec peine qu'à trente ans vous entriez dans une +nouvelle carrière. On ne va pas loin quand on change tous les jours +de route. Songez bien qu'il n'y a que de très-grands succès qui puissent +justifier votre abandon des mathématiques, où ceux que vous avez +déjà eus présagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais que vous +ne pouvez mettre de frein à votre cerveau.</p> + +<p>«Cette idéologie ne fera-t-elle point quelque tort à vos sentiments +religieux? Prenez bien garde, mon cher et très-cher ami, vous êtes +sur la pointe d'un précipice: pour peu que la tête vous tourne, je ne +sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empêcher d'être inquiet. Votre +imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue et vous +tyrannise. Quelle différence il y a entre nous et Noël! J'ai retrouvé ici +les jeunes gens qui appartiennent comme moi à la société que vous +savez. Combien ils sont heureux! Combien je désirerais leur ressembler!...» +</p></blockquote> + +<p>Mais une autre lettre un peu postérieure (mars 1806) achève +de nous révéler l'intérieur de ces nobles âmes troublées et de +les éclairer du dedans par un rayon trop direct, trop prolongé +et trop admirable de nuance, pour que nous le dérobions. +Nulle part l'auteur d'<i>Orphée</i> n'a été plus élégiaque et +plus harmonieux, en même temps que la réalité s'y ajoute et +que la souffrance y est présente:</p> + +<blockquote><p> +«J'ai reçu, mon cher ami, votre énorme lettre; elle m'a horriblement +fatigué. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien à vous +dire, aucun conseil à vous donner. Nous sommes deux misérables +créatures à qui les inconséquences ne coûtent rien. Un brasier est +dans votre coeur, le néant s'est logé dans le mien. Vous tenez beaucoup +trop à la vie, et j'y tiens trop peu. Vous êtes trop passionné, et +j'ai trop d'indifférence. Mon pauvre ami, nous sommes tous les deux +bien à plaindre. Vous avez été ces jours-ci l'objet de toutes mes pensées, +et voilà ce que je crois à votre sujet. Il faut que vous quittiez +Paris, que vous renonciez aux projets que vous aviez formés en y +allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver, je ne dis pas le bonheur, +mais au moins le repos, dans cette solitude de tout ce qui tient +à vos affections. L'air natal vous vaudra encore mieux, il sera peut-être +un baume pour votre mal. Camille Jordan part pour Paris. Il a +le projet de former à Lyon un Salon des Arts, qui serait organisé à +peu près comme les Athénées de Paris. Il y aurait différents cours. +Camille m'a consulté sur les professeurs dont on pourrait faire choix. +Je lui ai parlé de vous, je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espèce +de cours qui serait bien fait pour réussir: ce serait d'embrasser toutes +les sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y être +étranger, d'en saisir les faits généraux, d'en faire apercevoir les points +de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la philosophie ou +la génération de toutes les connaissances humaines (<i>toujours l'universalité, +on le voit</i>). Je m'explique sans doute mal, mais vous savez ce +que je veux dire... Il est sûr qu'outre ce cours du Salon des Arts, vous +pourriez avoir, comme autrefois, des cours particuliers, ou travailler +à quelque ouvrage. Vous seriez ici avec vos amis, vous éviteriez les +abîmes de la solitude, vous vous retrouveriez peut-être. Si une fois +vous pouviez compter sur une existence agréable et honorable, vous +pourriez vous associer une femme de votre choix, et qui parviendrait +peut-être à combler le vide qu'a laissé dans votre coeur la perte de vos +anciennes affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous +pouvez me répondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville +vous répugnerait; mais, de bonne foi, cette répugnance n'est-elle pas +un enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, où tous les sentiments +s'affaiblissent, où toutes les douleurs morales finissent, on trouvera +très-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le fruit de +l'inconstance de nos affections et de l'instabilité de nos sentiments, +même les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui connaissent +mieux le coeur humain, ceux qui auront étudié un peu le vôtre, ceux +enfin dont l'opinion et l'amitié peuvent être quelque chose pour vous, +sauront bien que votre âme expansive a besoin d'une âme qui réponde +à chaque instant à la vôtre. Ainsi, dans tous les cas, vous serez justifié: +les indifférents, comme vos connaissances et vos amis, trouveront +cela très-naturel. Voyez, mon cher ami, à quoi vous êtes exposé. La +solitude ne vous vaut rien, non plus qu'à moi. Revenez au milieu de +vos amis, et mariez-vous dans votre patrie....</p> + +<p>«... Au risque de vous fâcher, je dois vous dire ici la vérité. +Vous ne savez pas encore ce que c'est que de résister à vos penchants, +et c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables +passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gré de +chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalité qui nous +soumet et nous entraîne à chaque instant? Étudiez votre coeur, descendez +dans votre âme, et lorsque vous apercevrez un sentiment nouveau, +cherchez à savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour +éteindre un feu de cheminée que ce soit devenu un grand incendie. +Il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler. Il y a des +malheurs que notre faute a occasionnés ou empirés, il faut nous corriger. +Les petites choses vous agitent, que doit-ce être des grandes?... +Modérez-vous sur les choses indifférentes de la vie, et vous parviendrez +à être modéré sur les choses importantes...» +</p></blockquote> + +<p>Et pour conclusion finale:</p> + +<blockquote><p> +«Ceux qui nous connaîtraient bien comprendraient la raison des +inconséquences de Jean-Jacques Rousseau.» +</p></blockquote> + +<p>M. Ampère ne retourna pas à Lyon: il resta à Paris, plus +actif d'idées et de sentiments que jamais. Il se remaria au +mois de juillet même de cette année: ce second mariage lui +donna une fille. Cette lettre de M. Ballanche, au reste, sera +la dernière pièce confidentielle que nous nous permettrons: +elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampère. En avançant +dans le récit d'une vie, ces sortes de confidences, moins +essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins +permises. La pudeur de l'homme mûr a quelque chose de +plus inviolable, et c'est le travail surtout qui marque le milieu +de la journée. Dans le récit d'une vie comme dans la vie +même, les sentiments émus, cette brise du matin, ne reparaissent +convenablement qu'au soir.</p> + +<p>Quoi qu'il en ait dit dans la note citée plus haut, M. Ampère, +si fortement occupé de métaphysique, ne s'y livrait pas +exclusivement. Les mathématiques et les sciences physiques +ne cessaient de partager son zèle. Six mémoires sur différents +sujets de mathématiques insérés tant dans le <i>Journal de l'École +polytechnique</i> que dans le Recueil de l'Institut (des savants +étrangers), déterminèrent le choix que fit de lui, en 1814, +l'Académie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nommé +secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures +(mars 1806), il suivait assidûment les travaux de ce comité, +et ne devint secrétaire honoraire que lorsqu'il eût donné sa +démission en faveur de M. Thénard, dont la position alors +était moins établie que la sienne. Il fut de plus successivement +nommé inspecteur général de l'Université (1808), et professeur +d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique (1809), +où il n'avait été jusque-là qu'à titre de répétiteur, professant +par intérim. En un mot, sa vie de savant s'étendait sur toutes +les bases.</p> + +<p>Dans l'histoire des sciences physico-mathématiques, comme +va le faire connaître M. Littré, la mémoire de M. Ampère est +à jamais sauvée de l'oubli, à cause de sa grande découverte +sur l'électro-magnétisme en 1820. Dans l'histoire de la philosophie, +pourquoi faut-il que ce grand esprit, qui s'est occupé +de métaphysique pendant plus de trente ans, ne doive vraisemblablement +laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran +lui-même, le métaphysicien profond près de qui il se +place, n'a laissé qu'un témoignage imparfait de sa pensée +dans son ancien traité de <i>l'Habitude</i> et dans le récent volume +publié par M. Cousin<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>. Après M. de Tracy, à côté de M. de Biran, +M. Ampère venait pourtant à merveille pour réparer une +lacune. M. Cousin a remarqué que ce qui manque à la philosophie +de M. de Biran, où la <i>volonté</i> réhabilitée joue le principal +rôle, c'est l'admission de l'<i>intelligence</i>, de la <i>raison</i>, distincte +comme faculté, avec tout son cortége d'idées générales, +de conceptions. Nul plus que M. Ampère n'était propre à introduire +dans le point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, +cette partie essentielle qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on +considère sa tournure métaphysique, il n'était pas, comme +M. de Biran, la <i>volonté</i> même, dans sa persistance et son unité +progressive; il était surtout l'<i>idée</i>. Sans nier la sensation, trop +grand physicien pour cela, sans la méconnaître dans toutes +ses variétés et ses nuances, combien il était propre, ce semble, +entre M. de Tracy et M. de Biran à intervenir avec l'<i>intelligence</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>, +et à remeubler ainsi l'âme de ses concepts les plus +divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec +plus de richesse et de réalité que les philosophes éclectiques +qui ont suivi, lesquels, n'étant ni physiciens, ni naturalistes, +ni mathématiciens, ni autre chose que psychologues, sont +toujours restés par rapport aux classes des <i>idées</i> dans une +abstraction et dans un vague qui dépeuple l'âme et en mortifie, +à mon gré, l'étude. Par malheur, si M. de Biran se tient +trop étroitement à cette volonté retrouvée, à cette causalité +interne ressaisie, comme à un axe sûr et à un sommet, d'où +émane tout mouvement, M. Ampère, moins retenu et plus +ouvert dans sa métaphysique, alla et dériva au flot de l'idée. +A travers ce domaine infini de l'intelligence, dans la sphère +de la raison et de la réflexion, comme dans une demeure à +lui bien connue, il alla changeant, remuant, déplaçant sans +cesse les objets; les classifications psychologiques se succédaient +à son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est mort +sans nous avoir suffisamment expliqué la dernière, nous laissant +sur le fond de sa pensée dans une confusion qui n'était +pas en lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> M. Naville, de Genève, dépositaire des manuscrits de Maine de +Biran, en a publié, depuis, des portions considérables.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Nous pourrions citer, d'après les plus anciens papiers et projets +d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes de +cette large part faite à l'<i>intelligence</i>, qui corrigeait tout à fait le point +de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et l'environnait d'une +extrême étendue. Ainsi ce début qu'on trouve à un <i>Plan d'une histoire +de l'intelligence humaine</i>: «L'homme, sous le point de vue intellectuel, +a la faculté d'acquérir et celle de conserver. La faculté d'acquérir +se subdivise en trois principales: il acquiert par ses sens, par +le déploiement de l'activité motrice qui nous fait découvrir les causes, +par la réflexion qu'on peut définir la faculté d'apercevoir des relations, +qui s'applique également aux produits de la sensibilité et à ceux de +l'activité. On aperçoit des relations entre les premiers par la comparaison, +entre les seconds par l'observation des effets que produisent +les causes. On doit donc diviser tous les phénomènes que présente +l'intelligence en quatre systèmes: le système sensitif, le système actif, +le système comparatif et le système étiologique.» Dans un résumé +des idées psychologiques de M. Ampère, rédigé en 1811 par son ami +M. Bredin, de Lyon, je trouve: «On peut rapporter tous les phénomènes +psychologiques à trois systèmes: sensitif, cognitif, intellectuel.» +Ce système cognitif et ce système intellectuel, qui semblent un +double emploi, sont différents pour lui, en ce qu'il attribue seulement +au système cognitif la distinction du <i>moi</i> et du <i>non-moi</i>, qui se tire de +l'activité propre de l'être d'après M. de Biran: il réservait au système +intellectuel, proprement dit, la perception de tous les autres rapports. +Quoique cela manque un peu de rigueur, la lacune signalée par +M. Cousin chez M. de Biran était au moins sentie et comblée, plutôt +deux fois qu'une.</blockquote> + + +<p>En attendant que la seconde partie de sa classification, qui +embrasse les sciences <i>noologiques</i>, soit publiée, et dans l'espérance +surtout qu'un fils, seul capable de débrouiller ces +précieux papiers, s'y appliquera un jour, nous ne dirons ici +que très-peu, occupé surtout à ne pas être infidèle. M. Ampère, +dans une note où nous puisons, nous indique lui-même la +première marche de son esprit. Il voulait appliquer à la psychologie +la méthode qui a si bien réussi aux sciences physiques +depuis deux siècles: c'est ce que beaucoup ont voulu +depuis Locke. Mais en quoi consistait l'appropriation du +moyen à la science nouvelle? Ici M. Ampère parle d'<i>une difficulté +première qui lui semblait insurmontable, et dont M. le +chevalier de Biran lui fournit la solution</i>. Cette difficulté tenait +sans doute à la connaissance originelle de l'idée de cause et +à la distinction du <i>moi</i> d'avec le monde extérieur. Il nous +apprend aussi que, dans sa recherche sur le fondement de +nos connaissances, il a commencé par rejeter l'existence <i>objective</i> +et qu'il a été disciple de Kant: «Mais repoussé bientôt, +dit-il, par ce nouvel idéalisme comme Reid l'avait été par +celui de Hume, je l'ai vu disparaître devant l'examen de la +nature des connaissances objectives généralement admises.» +Tout ceci, on le voit, n'est qu'indiqué par lui, et laisse à désirer +bien des explications. Quoi qu'il en soit, en s'efforçant +constamment de classer les faits de l'intelligence selon l'ordre +naturel, M. Ampère en vint aux quatre points de vue et aux +deux époques principales qui les embrassent, tels qu'il les a +exposés dans la préface de son <i>Essai sur la Philosophie des +Sciences</i>. Ceux qui ont fréquenté l'école des psychologues distingués +de notre âge, et qui ont aussi entendu les leçons dans +lesquelles M. Ampère, au Collège de France, aborda la psychologie, +peuvent seuls dire combien, dans sa description et son +dénombrement des divers groupes de faits, l'intelligence humaine +leur semblait tout autrement riche et peuplée que +dans les distinctions de facultés, justes sans doute, mais nues +et un peu stériles, de nos autres maîtres. Dès l'abord, dans la +psychologie de ceux-ci, on distingue <i>sensibilité</i>, <i>raison</i>, <i>activité +libre</i>, et on suit chacune séparément, toujours occupé, en +quelque sorte, de préserver l'une de ces facultés du contact +des autres, de peur qu'on ne les croie mêlées en nature et +qu'on ne les confonde. M. Ampère y allait plus librement et +par une méthode plus vraiment naturelle. Si Bernard de +Jussieu, dans ses promenades à travers la campagne, avait dit +constamment en coupant la tige des plantes: «Prenons bien +garde, ceci est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; +l'un n'est pas l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la +sève;» il aurait fait une anatomie, sans doute utile et qu'il +faut faire, mais qui n'est pas tout, et les trois quarts des divers +caractères qui président à la formation de ses groupes naturels +lui auraient échappé dans leur vivant ensemble.—L'anatomie +radicale psychologique, ce que M. Ampère appelle +l'<i>idéogénie</i>, serait venue, dans sa méthode, plus tard à fond; +mais elle ne serait venue qu'après le dénombrement et le +classement complet, mais surtout la préoccupation des facultés +distinctes ne scindait pas, dès l'abord, les groupes analogues, +et ne les empêchait pas de se multiplier à ses regards +dans leur diversité.</p> + +<p>La quantité de remarques neuves et ingénieuses, de points +profonds et piquants d'observation, qui remplissaient une leçon +de M. Ampère, distrayaient aisément l'auditeur de l'ensemble +du plan, que le maître oubliait aussi quelquefois, +mais qu'il retrouvait tôt ou tard à travers ces détours. On se +sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine, en pleine +et haute philosophie antérieure au XVIIIe siècle; on se serait +cru, à cette ampleur de discussion, avec un contemporain des +Leibniz, des Malebranche, des Arnauld; il les citait à propos, +familièrement, même les secondaires et les plus oubliés de +ce temps-là, M. de La Chambre, par exemple; et puis on se +retrouvait tout aussitôt avec le contemporain très-présent de +M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait fait un intéressant +chapitre, indépendamment de tout système et de tout lien, +des cas psychologiques singuliers et des véritables découvertes +de détail dont il semait ses leçons. J'indique en ce genre le +phénomène qu'il appelait de <i>concrétion</i>, sur lequel on peut +lire l'analyse de M. Roulin insérée dans l'<i>Essai de classification +des Sciences</i>. Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce +chapitre de <i>miscellanées</i> psychologiques, comme il en a fait un +sur des singularités d'histoire naturelle.</p> + +<p>A partir de 1816, la petite société philosophique qui se réunissait +chez M., de Biran avait pris plus de suite, et l'émulation +s'en mêlait. On y remarquait M. Stapfer, le docteur +Bertrand, Loyson, M. Cousin. Animé par les discussions fréquentes, +M. Ampère était près, vers 1820, de produire une +exposition de son système de philosophie, lorsque l'annonce +de la découverte physique de M. Oersted le vint ravir irrésistiblement +dans un autre train de pensées, d'où est sortie sa +gloire. En 1829, malade et réparant sa santé à Orange, à +Hières, aux tiédeurs du Midi, il revint, dans les conversations +avec son fils, à ses idées interrompues; mais ce ne fut plus la +métaphysique seulement, ce fut l'ensemble des connaissances +humaines et son ancien projet d'universalité qu'il se remit à +embrasser avec ardeur. L'Épître en vers que lui a adressée +son fils à ce sujet, et le volume de l'<i>Essai de classification</i> qui +a paru, sont du moins ici de publics et permanents témoignages. +M. Ampère, en même temps qu'il sentait la vie lui +revenir encore, dut avoir, en cette saison, de pures jouissances. +S'il lui fut jamais donné de ressentir un certain calme, +ce dut être alors. En reportant son regard, du haut de la +montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, +et dont il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre +un moment au bonheur serein du sage et reconnaître en +souriant ses domaines. Il n'est pas jusqu'aux vers latins, +adressés à son fils en tête du tableau, qui n'aient dû lui retracer +un peu ses souvenirs poétiques de 95, un temps plein +de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient +cessé en lui: ses inquiétudes, du moins, étaient plus bas. +Depuis des années, les chagrins intérieurs, les instincts infinis, +une correspondance active avec son ancien ami le Père +Barret, le souffle même de la Restauration, l'avaient ramené +à cette foi et à cette soumission qu'il avait si bien exprimée +en 1803, et dont il relut sans doute de nouveau la formule +touchante. Jusqu'à la fin, et pendant les années qui suivirent, +nous l'avons toujours vu allier et concilier sans plus d'effort, +et de manière à frapper d'étonnement et de respect, la foi et la +science, la croyance et l'espoir en la pensée humaine et l'adoration +envers la parole révélée.</p> + +<p>Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond +et le lien des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment, +de suivre en détail, et souvent de devancer et d'éclairer, dans +ses aperçus, plusieurs de celles dont il aimait particulièrement +le progrès. Dès 1809, au sortir de la séance de l'Institut +du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa note écrite et développée), +il n'hésitait pas, d'après les expériences rapportées +par MM. Gay-Lussac et Thénard, et plus hardiment qu'eux, à +considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxygéné) +comme un corps simple. Mais ce n'était là qu'un point. En +1816, il publiait dans les <i>Annales de Chimie et de Physique</i> sa +classification naturelle des corps simples, y donnant le premier +essai de l'application à la chimie des méthodes qui ont +tant profité aux sciences naturelles. Il établissait entre les +propriétés des corps une multitude de rapprochements qu'on +n'avait point faits; il expliquait des phénomènes encore sans +lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces explications +ont été vérifiés depuis par les expériences. La classification +elle-même a été admise par M. Chevreul dans le <i>Dictionnaire +des Sciences naturelles</i>, et elle a servi de base à celle +qu'a adoptée M. Beudant dans son <i>Traité de Minéralogie</i>. Toujours +éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences, +peu après sa réception, un mémoire sur la double réfraction, +où il donnait la loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que +l'expérience eût fait connaître qu'il en existe de tels<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>. En +1824, le travail de M. Geoffroy Saint-Hilaire sur la présence +et la transformation de la vertèbre dans les insectes attira la +sagacité, toujours prête, de M. Ampère, et lui fit ajouter à ce +sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, qui se +trouvent consignées au tome second des <i>Annales des Sciences +naturelles</i><a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>. Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en +1832, à son cours du Collége de France, M. Cuvier, contraire +en général à cette manière <i>raisonneuse</i> d'envisager l'organisation, +combattit au même Collége, dans sa chaire voisine, le +collègue qui faisait incursion au coeur de son domaine; il le +combattit avec ce ton excellent de discussion, que M. Ampère, +en répondant, gardait de même, et auquel il ajoutait de +plus une expression de respect, comme s'il eût été quelqu'un +de moindre: noble contradiction de vues, ou plutôt noble +échange, auquel nous avons assisté, entre deux grandes lumières +trop tôt disparues! Si une observation de M. Geoffroy +Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère ses vues sur l'organisation +des insectes, la découverte de M. Gay-Lussac sur les +proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un +gaz composé et ceux des gaz composants, lui devenait un +moyen de concevoir, sur la structure atomique et moléculaire +des corps inorganiques, une théorie qui remplace celle +de Wollaston<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>. De même, une idée de Herschel, se combinant +en lui avec les résultats chimiques de Davy, lui suggérait +une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette +théorie a été lucidement exposée dans cette <i>Revue</i> même <i>des +Deux Mondes</i>, en juillet 1833. On y peut prendre une idée de +la manière de ce vaste et libre esprit: l'hypothèse antique +retrouvée dans sa grandeur, l'hypothèse à la façon presque +des Thalès et des Démocrite, mais portant sur des faits qui +ont la rigueur moderne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> Nous noterons encore, pour compléter ces indications de travaux, +un Mémoire sur la loi de Mariotte, imprimé en 1814; un Mémoire +sur des propriétés nouvelles des axes de rotation des corps, imprimé +dans le Recueil de l'Académie des Sciences; un autre sur les +équations générales du mouvement, dans le Journal de Mathématiques +de M. Liouville (juin 1836).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>Annales des Sciences naturelles</i>, t. II, page 295. M. N... n'est autre que M. Ampère.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> On la trouve dans la <i>Bibliothèque universelle</i>, t. XLIX, +et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (<i>Revue encyclopédique</i>, +Novembre 1832).</blockquote> + +<p>Après avoir tant fait, tant pensé, sans parler des inquiétudes +perpétuelles du dedans qu'il se suscitait, on conçoit +qu'à soixante et un ans M. Ampère, dans toute la force et le +zèle de l'intelligence, eût usé un corps trop faible. Parti pour +sa tournée d'inspecteur général, il se trouva malade dès +Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée par l'air du +Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer. Arrivé +à Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné +dans le collége, et on espérait prolonger une amélioration +légère, lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'emporta le 10 +juin 1836, à cinq heures du matin, entouré et soigné par +tous avec un respect filial, mais en réalité loin des siens, loin +d'un fils.</p> + +<p>Il resterait peut-être à varier, à égayer décemment ce portrait, +de quelques-unes de ces naïvetés nombreuses et bien +connues qui composent, autour du nom de l'illustre savant, +une sorte de légende courante, comme les bons mots malicieux +autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampère, avec +des différences d'originalité, irait naturellement s'asseoir entre +La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet +sur ce point, nous ne le risquerons pas. M. Ampère savait +mieux les choses de la nature et de l'univers que celles +des hommes et de la société. Il manquait essentiellement de +calme, et n'avait pas la mesure et la proportion dans les rapports +de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et si pénétrant au +delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son esprit +immense était le plus souvent comme une mer agitée; la +première vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant +ou le grain de sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux.</p> + +<p>Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas +toujours ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux +de haut génie, la nature a, dans plus d'un cas, combiné +et proportionné l'organisation. Quelques-uns, armés au +complet, outre la pensée puissante intérieure, ont l'enveloppe +extérieure endurcie, l'oeil vigilant et impérieux, la parole +prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren +et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, +une sorte d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste, +comme chez Lagrange, compose un autre genre de défense. +Ici, chez M, Ampère, toute la richesse de la pensée et de l'organisation +est laissée, pour ainsi dire, plus à la merci des +choses, et le bouillonnement intérieur reste à découvert. Il +n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le reste de +l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur +savant au sein duquel on plonge.</p> + +<p>Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent +pénétrés et jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent +refuser une espèce de génie, les voilà maintenus, et volontiers +ils lui accordent tout, même ce qu'il n'a pas. Autrement, +s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit dépendre, ils se sentent +supérieurs à leur tour à lui par un point commode, et ils +prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère +aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait à +eux, il s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes +(et je ne parte pas du simple vulgaire) ont un faible pour +ceux qui les savent mener, qui les savent contenir, quand +ceux-ci même les blessent ou les exploitent. Le caractère, +estimable ou non, mais doué de conduite et de persistance +même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable, +les frappe et a gain de cause en définitive dans leur appréciation. +Je ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère +tel quel, la volonté froide et présente, étant déjà beaucoup. +Mais je cherche à m'expliquer comment la perte de M. Ampère, +à un âge encore peu avancé, n'a pas fait à l'instant aux +yeux du monde, même savant, tout le vide qu'y laisse en effet +son génie.</p> + +<p>Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) +qui fut jamais meilleur, à la fois plus dévoué sans réserve à +la science, et plus sincèrement croyant aux bons effets de la +science pour les hommes? Combien il était vif sur la civilisation, +sur les écoles, sur les lumières! Il y avait certains +résultats réputés positifs, ceux de Malthus, par exemple, qui +le mettaient en colère: il était tout <i>sentimental</i> à cet égard; +sa philanthropie de coeur se révoltait de ce qui violait, selon +lui, la moralité nécessaire, l'efficacité bienfaisante de la +science. D'autres savants illustres ont donné avec mesure +et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on +dût en ménager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea +moins à ce qu'il y a de personnel dans la gloire. Pour ceux +qui l'abordaient, c'était un puits ouvert. A toute heure, il +disait tout. Étant un soir avec ses amis Camille Jordan et Degérando, +il se mit à leur exposer le système du monde; il +parla treize heures avec une lucidité continue; et comme le +monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait +de cercle en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la +fatigue ne l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O Science! +voilà bien à découvert ta pure source sacrée, bouillonnante!—Ceux +qui l'ont entendu, à ses leçons, dans les dernières +années au Collége de France, se promenant le long de sa +longue table comme il eût fait dans l'allée de Polémieux, et +discourant durant des heures, comprendront cette perpétuité +de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre, +il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un +oubli de lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une +charade ou de quelque longue et minutieuse bagatelle, il +entrait dans les sphères. Virgile, en une sublime églogue, a +peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les bergers enchaînent: +il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et le simple, +pour qu'il commençât:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Namque canebat, uti magnum per inane coacta</p> +<p>Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,</p> +<p>Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis</p> +<p>Omnia, etc., etc.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il enchaînait de tout les semences fécondes,</p> +<p>Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,</p> +<p>Les fleuves descendus du sein de Jupiter...</p> + </div> </div> + +<p>Et celui qui, tout à l'heure, était comme le plus petit, parlait +incontinent comme les antiques aveugles,—comme ils auraient +parlé, venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté +et qu'il vit dans notre mémoire, dans notre coeur.</p> + +<p>15 février 1837.</p> + +<p>(On a fait à cette Notice l'honneur de la joindre à une publication +posthume de M. Ampère; mais comme il ne nous a pas été donné de +la revoir nous-même, c'est ici qu'on est plus assuré d'en lire le texte +dans toute son exactitude.)</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DU GÉNIE CRITIQUE<br> +ET<br> +DE BAYLE</h3> + + +<p>La critique s'appliquant à tout, il y en a de diverses sortes +selon les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la +critique historique, littéraire, grammaticale et philologique, +etc. Mais en la considérant moins dans la diversité des +sujets que dans le procédé qu'elle y emploie, dans la disposition +et l'allure qu'elle y apporte, on peut distinguer en +gros deux espèces de critique, l'une reposée, concentrée, plus +spéciale et plus lente, éclaircissant et quelquefois ranimant le +passé, en déterrant et en discutant les débris, distribuant et +classant toute une série d'auteurs ou de connaissances; les +Casaubon, les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les +maîtres en ce genre sévère et profond. Nous y rangerons aussi +ceux des critiques littéraires, à proprement parler, qui, à tête +reposée, s'exercent sur des sujets déjà fixés et établis, recherchent +les caractères et les beautés particulières aux anciens +auteurs, et construisent des Arts poétiques ou des Rhétoriques, +à l'exemple d'Aristote et de Quintilien. Dans l'autre +genre de critique, que le mot de <i>journaliste</i> exprime assez +bien, je mets cette faculté plus diverse, mobile, empressée, +pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois +siècles, qui, des correspondances des savants où elle se trouvait +à la gêne, a passé vite dans les journaux, les a multipliés +sans relâche, et est devenue, grâce à l'imprimerie dont elle +est une conséquence, l'un des plus actifs instruments modernes. +Il est arrivé qu'il y a eu, pour les ouvrages de l'esprit, +une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présente, +une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi +parler; tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilité de la +médecine se peut dire, à plus forte raison, pour ou contre +l'utilité de cette critique pratique à laquelle les bien portants +même, en littérature, n'échappent pas. Quoi qu'il en soit, le +génie critique, dans tout ce qu'il a de mobile, de libre et de +divers, y a grandi et s'est révélé. Il s'est mis en campagne +pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les +hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures +et les fatigues du chemin l'ont flatté. Toujours en haleine, +aux écoutes, faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, +sans système autre que son instinct et l'expérience, il a fait la +guerre au jour le jour, selon le pays, <i>la guerre à l'oeil</i>, ainsi +que s'exprime Bayle lui-même, qui est le génie personnifié +de cette critique.</p> + +<p>Bayle, obligé de sortir de France comme calviniste relaps, +réfugié à Rotterdam, où ses écrits de tolérance aliénèrent +bientôt de lui le violent Jurieu, persécuté alors et tracassé par +les théologiens de sa communion, Bayle mort la plume à la +main en les réfutant, a rempli un grand rôle philosophique +dont le XVIIIe siècle interpréta le sens en le forçant un peu, et +que M. Leroux a bien cherché à rétablir et à préciser dans un +excellent article de son <i>Encyclopédie</i>. Ce n'est pas ce qui nous +occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relèverons en +lui que les traits essentiels du génie critique qu'il représente +à un degré merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son +empressement discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa +sagacité pénétrante, dans sa versatilité perpétuelle et son +appropriation à chaque chose: ce génie, selon nous, domine +même son rôle philosophique et cette mission morale qu'il a +remplie; il peut servir du moins à en expliquer le plus naturellement +les phases et les incertitudes.</p> + +<p>Bayle, né au Carlat, dans le comté de Foix, en 1647, d'une +famille patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne +heure aux études, au latin, au grec, d'abord dans la maison +paternelle, puis à l'académie de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, +il fit une maladie causée par ses lectures excessives; il lisait +tout ce qui lui tombait sous la main, mais relisait Plutarque +et Montaigne de préférence. Étant passé à vingt-deux ans à +l'académie de Toulouse, il se laissa gagner à quelques livres +de controverse et à des raisonnements qui lui parurent convaincants, +et, ayant abjuré sa religion, il écrivit à son frère +aîné une lettre très-ardente de prosélytisme pour l'engager +à venir à Toulouse se faire instruire de la vérité. Quelques +mois plus tard, ce zèle du jeune Bayle s'était refroidi; les +doutes le travaillaient, et, dix-sept mois après sa conversion, +sortant secrètement de Toulouse, il revint à sa famille et au +calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il n'y était d'abord: +«Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie la +censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son +épingle du jeu qu'il n'y laisse quelque chose.» Bayle laissa +dans cette première école qu'il fit tout son feu de croyance, +tout son aiguillon de prosélytisme; à partir de ce moment, +il ne lui en resta plus. Chacun apporte ainsi dans sa jeunesse +sa dose de foi, d'amour, de passion, d'enthousiasme; chez +quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse; je ne parle +que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne +réside pas essentiellement dans l'âme, dans la pensée, et qui +a son auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns +donc cette dose de chaleur de sang résiste au premier +échec, au premier coup de tête, et se perpétue jusqu'à +un âge plus ou moins avancé. Quand cela va trop loin et dure +obstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit sous l'apparence +de la force, c'est une véritable incapacité de mûrir. +Il y a des natures poétiques ou philosophiques qui restent +jusqu'au bout, et à travers leurs diverses transformations, +toujours opiniâtres, incandescentes, à la merci du tempérament. +Bayle, autrement favorisé et pétri selon un plus doux +mélange, se trouva, dès sa première flamme jetée, une nature +tout aussitôt réduite et consommée, et à partir de là il +ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable +pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas +qu'on soit fanatique ou même trop convaincu, ou épris d'une +autre passion quelconque.</p> + +<p>Bayle alla continuer ses études à Genève en 1670, et il y +devint précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de +la république, et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur +de Coppet. Il commence à connaître le monde, les savants, +M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M. Tronchin, M. Burlamaqui, +M. Constant, toutes ces figures protestantes sérieuses et +appliquées. On établit des conférences de jeunes gens, pour +lesquelles il s'essaie à déployer ses ressources de bel esprit, +ses premiers lieux communs d'érudition, et où M. Basnage, +autre illustre jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste à +des sermons, à des expériences de philosophie naturelle, et, +à propos des expériences de M. Chouet sur le venin des vipères +et sur la pesanteur de l'air, il remarque que c'est là le génie +du siècle et des philosophes modernes. A l'occasion des +controverses et querelles entre les théologiens de sa religion, +il énonce déjà sa maxime de garder toujours <i>une oreille pour +l'accusé</i>. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant +qu'elle le sera jamais. La philosophie péripatéticienne, qu'il +avait apprise chez les jésuites de Toulouse, ne le retient pas +le moins du monde en présence du système de Descartes auquel +il s'applique; mais ne croyez pas qu'il s'y livre. Quand +plus tard il s'agira pour lui d'aller s'établir en Hollande, il +laissera échapper son secret: «Le cartésianisme, dit-il, ne +sera pas une affaire (<i>un obstacle</i>); je le regarde simplement +comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à expliquer +certains effets naturels... Plus j'étudie la philosophie, +«plus j'y trouve d'incertitude. La différence entre les sectes +ne va qu'à quelque probabilité de plus ou de moins. Il n'y +en a point encore qui ait frappé au but, et jamais on n'y +frappera apparemment, tant sont grandes les profondeurs +de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi bien que dans +celles de la grâce. Ainsi vous pouvez dire à M. Gaillard +(<i>qui s'entremettait pour lui</i>) que je suis un philosophe sans +entêtement, et qui regarde Aristote, Épicure, Descartes, +comme des inventeurs de conjectures que l'on suit ou que +l'on quitte, selon que l'on veut chercher plutôt un tel qu'un +tel amusement d'esprit.» C'est ainsi qu'on le voit engager +ses cousins à prendre le plus qu'ils pourront de philosophie +péripatéticienne, sauf à s'en défaire ensuite quand ils auront +goûté la nouvelle: «Ils garderont de celle-là la méthode de +pousser vivement et subtilement une objection et de répondre +nettement et précisément aux difficultés.» Ce mot +que Bayle a lâché, de prendre telle ou telle philosophie selon +l'<i>amusement</i> d'esprit qu'on cherche pour le moment, est significatif +et trahit une disposition chez lui instinctive, le fort, +ou, si l'on veut, le faible de son génie. Ce mot lui revient souvent; +le côté de l'amusement de l'esprit le frappe, le séduit +en toute chose. Il prend plaisir à voir <i>les petites Furies</i> qui se +logent dans les écrits des théologiens, dans les attaques de +M. Spanheim et les réponses de M. Amyrault; il ajoute, il est +vrai, par correctif: <i>s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se +divertir, en voyant les faiblesses de l'homme</i>. Mais l'amusement +du curieux, on le sent, est chose essentielle pour lui. Il se +met à la fenêtre et regarde passer chaque chose; les nouvelles +mêmes l'<i>amusent</i>. Il est <i>nouvelliste à toute outrance</i>; sa +curiosité est <i>affamée</i> par les victoires de Louis XIV. Il <i>amuse</i> +son frère par le récit de la mort du comte de Saint-Pol. Plus +loin, il exprime son grand plaisir de lire <i>le Comte de Gabalis</i>, +quoique, au reste, plusieurs endroits profanes fassent beaucoup +de peine aux consciences tendres. Ces consciences tendres +ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines +matières, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui +ni non; mais il note leur scrupule, de même qu'il exprime +son plaisir. Cette indifférence du fond, il faut bien le dire, +cette tolérance prompte, facile, aiguisée de plaisir, est une +des conditions essentielles du génie critique, dont le propre, +quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur +le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à s'y jouer en +maître et à connaître de toutes choses. Il avertit en un endroit +son frère cadet qu'il lui parle des livres sans aucun égard +à la bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer: «Et ce qui me +détermine à vous en faire mention est uniquement qu'ils +sont nouveaux, ou que je les ai lus, ou que j'en ai ouï +parler.»</p> + +<p>Bayle ne peut s'empêcher de faire ainsi; il s'en plaint, il +s'en blâme, et retombe toujours: «Le dernier livre que je +vois, écrit-il de Genève à son frère, est celui que je préfère +à tous les autres.» Langues, philosophie, histoire, +antiquité, géographie, livres galants, il se jette à tout, selon +que ces diverses matières lui sont offertes: «D'où que cela +procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus +souvent changé de maîtresse, que moi de livres.» Il attribue +ces échappées de son esprit à quelque manque de discipline +dans son éducation: «Je ne songe jamais à la manière +dont j'ai été conduit dans mes études, que les larmes ne +m'en viennent aux yeux. C'est dans l'âge au-dessous de +vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors +qu'il faut faire son emplette.» Il regrette le temps qu'il a +perdu jeune à chasser les cailles et à hâter les vignerons (ce +dut être pourtant un pauvre chasseur toujours et un compagnon +peu rustique que Bayle, et il ne put guère jouir des +champs que pendant la saison qu'il passa, affaibli de santé, +aux bords de l'Ariége); il regrette môme le temps qu'il a employé +à étudier six ou sept heures par jour, parce qu'il n'observait +aucun ordre, et qu'il étudiait sans cesse par <i>anticipation</i>. +Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'<i>un</i> +<i>dessert d'esprit</i>; il faut faire provision de pain et de viande +solide avant de se disperser aux friandises. «Je vous l'ai déjà +dit, écrit-il encore à son frère, la démangeaison de savoir +en gros et en général diverses choses est une maladie flatteuse +(<i>amabilis insania</i>), qui ne laisse pas de faire beaucoup +de mal. J'ai été autrefois touché de cette même avidité, et +je puis dire qu'elle m'a été fort préjudiciable.» Mais voilà, +au moment même du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; +il voudrait tout savoir, même les détails rustiques, lui qui +tout à l'heure regrettait le temps perdu à la chasse; il demande +mainte observation à son frère sur les verreries de +Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le presse de questions +sur les nobles de sa province, sur les tenants et aboutissants +de chaque famille: «Je sais bien que la généalogie ne fait +pas votre étude, comme elle aurait été ma marotte si j'eusse +été d'une fortune à étudier selon ma fantaisie.» Il complimente +son frère et se réjouit de le voir touché de la même +passion que lui, <i>de connoître jusqu'aux moindres particularités +des grands hommes</i>. A propos de ses migraines fréquentes, ce +n'est pas l'étude qui en est cause, suivant lui, parce qu'il ne +s'applique pas beaucoup à ce qu'il lit: «Je ne sais jamais, +quand je commence une composition, ce que je dirai dans +la seconde période. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement +l'esprit.... Aussi pressens-je que, quand même je +pourrois rencontrer dans la suite quelque emploi à grand +loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je lirois beaucoup, +je retiendrois diverses choses <i>vago more</i>, et puis c'est tout.» +Ces passages et bien d'autres encore témoignent à quel degré +Bayle possédait l'instinct, la vocation critique dans le sens où +nous la définissons.</p> + +<p>Ce génie, dans son idéal complet (et Bayle réalise cet idéal +plus qu'aucun autre écrivain), est au revers du génie créateur +et poétique, du génie philosophique avec système; il prend +tout en considération, fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, +sauf à revenir bientôt. Tout esprit qui a en soi une part +d'art ou de système n'admet volontiers que ce qui est analogue +à son point de vue, à sa prédilection. Le génie critique +n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun +<i>quant à soi</i>. Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance; +il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, +ni dans son académie; il ne craint pas de se mésallier; +il va partout, le long des rues, s'informant, accostant; la curiosité +l'allèche, et il ne s'épargne pas les régals qui se présentent. +Il est, jusqu'à un certain point, tout à tous, comme +l'Apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme dans le +critique véritablement doué. Mais gare aux retours! que Jurieu +se méfie<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>! l'infidélité est un trait de ces esprits divers et +intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous +les côtés d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter +eux-mêmes et de retourner la tablature. Combien de fois Bayle +n'a-t-il pas changé de rôle, se déguisant tantôt en nouveau +converti, tantôt en vieux catholique romain, heureux de cacher +son nom et de voir sa pensée faire route nouvelle en +croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait suffire à +la célérité et aux revirements toujours justes de son esprit +mobile, empressé, accueillant. Quelque vastes que soient les +espaces et le champ défini, il ne peut promettre de s'y renfermer, +ni s'empêcher, comme il le dit admirablement, de +<i>faire des courses sur toutes sortes d'auteurs</i>. Le voilà peint d'un +mot.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> Bayle a-t-il été l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit les +malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des <i>Nouveaux Mémoires +d'Histoire, de Critique et de Littérature</i>, par l'abbé d'Arligny? +Grande question sur laquelle les avis sont partagés. (Voir les mêmes +<i>Mémoires</i>, t. VII, page 47.)</blockquote> + +<p>Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où +il était précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur +de Voltaire pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre, +l'influence contraire du génie futur du lieu? Le fait est que +Bayle aimait peu les champs, qu'il n'avait aucun tour rêveur +dans l'esprit, rien qui le consolât dans le commerce avec la +nature. Plus mélancolique que gai de tempérament, mais +parce qu'il était <i>de petite complexion</i>, avec de l'agrément et +du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude, +la conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris +et de tout ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a +maintes fois exprimé le regret de n'être pas né dans une ville +capitale, et il confesse dans sa <i>Réponse aux Questions d'un +Provincial</i> qu'il a été éclairé sur les ressources de Paris pour +avoir senti le préjudice de la privation. Il quitta donc Coppet +pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout prix du +centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des +bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées +qui sont sur pied, pour ou contre la France, elles décampent +de partout où elles ne trouvent point de fourrages ni +de vivres.» Précepteur à Rouen et mécontent encore, précepteur +à Paris enfin, mais sans liberté, sans loisir, introduit +aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et connaissant +M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses +liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à +Sedan, et dut se remettre aux exercices dialectiques qu'il +avait un peu négligés pour les lettres. Pendant toutes ces années, +sa faculté critique ne se fait jour que par sa correspondance, +qui est abondante. Il ne devint véritablement auteur +que par sa <i>Lettre sur les Comètes</i> (1682). Un an auparavant, sa +chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et après +quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire +de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam. +Sa <i>Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père +Maimbourg</i> parut cette même année 1682, et jusqu'en décembre +1706, époque de sa mort, sa carrière, à l'ombre de la +statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par des écrits, des +controverses littéraires ou philosophiques; après ses disputes +de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après +son petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine +Christine, les plus graves événements pour lui furent ses déménagements +(en 1688 et en 1692), qui lui brouillaient ses +livres et ses papiers. La perte de sa chaire, en 1693, lui fut +moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait semblé, et, dans +la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion de loisir +et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque +d'échapper aux conflits, cabales et <i>entremangeries professorales</i> +qui règnent dans toutes les académies.</p> + +<p>En tête d'une des lettres de sa <i>Critique générale</i>, Bayle nous +dit avoir remarqué, dès ses jeunes ans, <i>une chose qui lui parut +bien jolie et bien imitable</i>, dans l'<i>Histoire de l'Académie française</i> +de Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherché, +en lisant un livre, l'esprit et le génie de l'auteur que +le sujet même qu'on y traitait. Bayle applique cette méthode +au Père Maimbourg; et nous, au milieu de tous ces ouvrages +si <i>bigarrés de pensées</i>, de ces ouvrages pareils à des <i>rivières +qui serpentent</i>, nous appliquerons la méthode à Bayle lui-même, +nous occupant de sa personne plus que des objets +nombreux où il se disperse<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Sur le caractère de Bayle, on peut lire quelques pages agréables +de D'Israeli <i>Curiosities of Literature</i>, t. III.</blockquote> + +<p>Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu +résidé à Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois +comme précepteur, en 1675; il y vint quelquefois pendant +ses vacances de Sedan; il y resta dans l'intervalle de son retour +de Sedan à son départ pour Rotterdam: mais on peut +dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle société +de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en +ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute +cause que Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur +son siècle, en retard d'au moins cinquante ans par son langage, +sa façon de parler, sinon provinciale, du moins gauloise, +par plus d'une phrase longue, interminable, à la latine, +à la manière du XVIe siècle, à peu près impossible à bien +ponctuer<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>; en avance par son dégagement d'esprit et son +peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines +que le XVIIe siècle remit en honneur après la grande +anarchie du XVIe. De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan, +de Sedan à Rotterdam, Bayle contourne, en quelque sorte, la +France du pur XVIIe siècle sans y entrer. Il y a de ces existences +pareilles à des arches de pont qui, sans entrer dans le +plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les deux rives. Si +Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son âge, de +cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une +minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection +qui ne nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le +monde vers 1675, c'est-à-dire au moment de la culture la plus +châtiée de la littérature de Louis XIV, avait passé ses heures +de loisir dans quelques-uns des salons d'alors, chez madame +de La Sablière, chez le président Lamoignon, ou seulement +chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une grande +révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné? +Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux +termes <i>ruer, bailler,</i> de ses proverbes un peu rustiques. Il +n'aurait pas dit qu'il voudrait bien aller de temps en temps à +Paris <i>se ravictuailler en esprit et en connoissances;</i> il n'aurait +pas parlé de madame de La Sablière comme d'une femme +de grand esprit <i>qui a toujours à ses trousses La Fontaine, Racine</i> +(ce qui est inexact pour ce dernier), <i>et les philosophes du plus +grand nom;</i> il aurait redoublé de scrupules pour éviter dans +son style <i>les équivoques, les vers, et l'emploi dans la même période +d'un</i> on <i>pour</i> il, etc., toutes choses auxquelles, dans la +préface de son <i>Dictionnaire critique</i>, il assure bien gratuitement +qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait +plus tant osé écrire <i>à toute bride</i> (madame de Sévigné disait <i>à +bride abattue</i>) ce qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon +compte, je serais fâché de cette perte; je l'aime mieux avec +ses images franches, imprévues, pittoresques, malgré leur +mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier avec un tour plus +dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser l'expression. +Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce +qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire +la guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque +génie... il faut exercer contre son esprit le personnage +d'un questionneur fâcheux, se faire expliquer sans rémission +tout ce qu'il plaît de demander.» Comme cela est joli +et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait jamais longtemps +attendre, rachète de reste cette <i>phrase longue</i> que Voltaire +reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand +Arnauld, mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins. +Bayle lui-même remarque, à ce sujet des périodes du Père +Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si fort des règles de +grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé Fléchier +ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives +et animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de +l'autre. Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques +les <i>périodes</i> du Père Maimbourg, n'a pas échappé à +son tour au défaut de trop écourter la phrase; ou plutôt Montesquieu +fait bien ce qu'il fait; mais ne regrettons pas de retrouver +chez Bayle la phrase au hasard et étendue, cette +liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument, +<i>de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il +va dire</i>. Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et +de cabinet, il ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage, +il eût voulu se polir; cela eût bridé et ralenti sa critique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle à son point de +départ. On en peut prendre un échantillon dans une de ses lettres +(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est à +tort qu'il y a un point avant les mots: <i>par cette lecture,</i> il n'y fallait +qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la façon du XVIe siècle, +ou du moins de celle du XVIIe libre et non académique; il ne s'en défit +jamais. En avançant pourtant et à force d'écrire, sa phrase, si riche +d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle s'épura, s'allégea +beaucoup, et souvent même se troussa fort lestement.</blockquote> + +<p>Une des conditions du génie critique dans la plénitude où +Bayle nous le représente, c'est de n'avoir pas d'<i>art</i> à soi, de +<i>style</i>: hâtons-nous d'expliquer notre pensée. Quand on a un +style à soi, comme Montaigne, par exemple, qui certes est un +grand esprit critique, on est plus soucieux de la pensée qu'on +exprime et de la manière aiguisée dont on l'exprime, que de +la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, qu'on +critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre +oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois +à ses dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle +l'avait eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages +dans le goût des <i>Essais</i>, et n'eût pas écrit ses <i>Nouvelles +de la République des Lettres</i>, et toute sa critique usuelle, pratique, +incessante. De plus, quand on a un <i>art</i> à soi, une poésie, +comme Voltaire, par exemple, qui certes est aussi un +grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr, depuis Bayle, +on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, atteint +vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi à +l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait +involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de +plus son fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa +critique. Le bon Bayle n'avait rien de semblable. De passion +aucune: l'équilibre même; une parfaite idée de la profonde +bizarrerie du coeur et de l'esprit humain, et que tout est possible, +et que rien n'est sûr. De style, il en avait sans s'en douter, +sans y viser, sans se tourmenter à la lutte comme Courier, +La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait suffisamment, +malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses expressions +charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire +que pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique! +Enfin il n'avait pas d'<i>art</i>, de <i>poésie</i>, par-devers lui. L'excellent +Bayle n'a, je crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse, +de même qu'il n'a jamais rêvé aux champs, ce qui n'était +guère de son temps encore, ou qu'il n'a jamais été amoureux, +passionnément amoureux d'une femme, ce qui est davantage +de tous les temps. Tout son art est critique, et consiste, pour +les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites circonstances, +à assortir mille petites adresses afin de mieux +divertir le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même +son frère de ces artifices ingénieux, à propos de la +<i>Lettre des Comètes</i>.</p> + +<p>Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou +de passions, ou de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le +plus accompli critique qui se soit rencontré dans son genre, +rien n'étant venu à la traverse pour limiter ou troubler le +rare développement de sa faculté principale, de sa passion +unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer qu'il +est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux avec +ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et +discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique +est comme un voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes +et en toutes sortes de pays, par curiosité. Or, comme +on sait,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rarement à courir le monde</p> +<p>On devient plus homme de bien;</p> + </div> </div> + +<p>rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du +but invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit, +un retranchement fréquent, même à l'égard des commerces +innocents et purement agréables, le contraire enfin de se +répandre. La façon dont Bayle était religieux (et nous +croyons qu'il l'était à un certain degré) cadrait à merveille +avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle était religieux, +disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de +ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux +prières publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments +de résignation et de confiance en Dieu, qu'il manifeste +dans ses lettres. Quoiqu'il avertisse quelque part<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a> de +ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur comme à de bons +témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle de la +perte de sa place respirent un ton de modération qui ne +semble pas tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie +modeste, mais bien à une soumission mieux fondée +et à un véritable esprit de christianisme. En d'autres endroits +voisins des précédents, nous le savons, l'expression est toute +philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans le vrai, il +ne convient pas de presser les choses; il faut laisser coexister +à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait +pas <a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>. Nous aimons donc à trouver que le mot de <i>bon Dieu</i> +revient souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère. +Après cela, la religion inquiète médiocrement Bayle; il +ne se retranche par scrupule aucun raisonnement qui lui +semble juste, aucune lecture qui lui paraît divertissante. Dans +une lettre, tout à côté d'une belle phrase sincère sur la Providence, +il mentionnera <i>Hexameron rustique</i> de La Mothe-Le-Vayer +avec ses obscénités: «<i>Sed omnia sana sanis</i>.» ajoute-t-il +tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible, quelque +bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance +littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles +qui suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé +en françois les Vies de quatre Pères de l'Église grecque, +vient de publier celle de saint Ambroise, l'un des Pères de +l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte françois, vient de faire +imprimer les <i>Préceptes galants</i>: c'est une espèce de traité +semblable à l'<i>Art d'aimer</i> d'Ovide.» Et quelques lignes plus +bas: «On fait beaucoup de cas de <i>la Princesse de Clèves</i>. +Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du +pape, etc.» Plus ou moins de religion qu'il n'en avait +aurait altéré la candeur et l'expansion critique de Bayle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> <i>Nouvelles de la République des Lettres</i>, avril 1684.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> Voir une lettre intéressante (<i>Oeuv. div.</i>, I, 184) où +il explique pourquoi il n'était pas en bonne odeur de +religion.—L'illustre Joseph de Maistre, si acharné aux athées, ne s'est +pas montré trop rigoureux à l'endroit de Bayle: «Bayle même, le père de +l'incrédulité moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses +écarts les plus condamnables on ne lui trouve point une grande envie de +persuader, encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; +il nie moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent même il +est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme +dans l'article <i>Leucippe</i> de son <i>Dictionnaire</i>).» +<i>Principe générateur des Constitutions politiques</i>, LXII.—Rappelons +encore ce mot sur Bayle, qui a son application en divers sens: «Tout est +dans Bayle, mais il faut l'en tirer.» (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, +comme M. Sayous l'a cru.)</blockquote> + +<p>Si nous osions nous égayer tant soit peu à quelqu'un de ces +badinages chez lui si fréquents, nous pourrions soutenir que +la faculté critique de Bayle a été merveilleusement servie par +son manque de désir amoureux et de passion galante<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>. Il +est fâcheux sans doute qu'il se soit laissé aller à quelque licence +de propos et de citations. L'obscénité de Bayle (on l'a dit +avec raison) n'est que celle même des savants qui s'émancipent +sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains +dévots n'en gardent pas non plus dans l'expression, dès +qu'il s'agit de ces choses, et l'on a remarqué qu'ils aiment à +salir la volupté, pour en dégoûter sans doute. Bayle n'a pas +d'intention si profonde. Il n'aime guère la femme; il ne songe +pas à se marier: «Je ne sais si un certain fonds de paresse +et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte de +soins, un goût excessif pour l'étude et une humeur un peu +portée au chagrin, ne me feront toujours préférer l'état de +garçon à celui d'homme marié.» Il n'éprouve pas même +au sujet de la femme et contre elle cette espèce d'émotion +d'un savant une fois trompé, de l'<i>antiquaire</i> dans Scott, contre +le <i>genre-femme</i>. Un jour à Coppet, en 1672, c'est-à-dire à +vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, +il prêta à une demoiselle le roman de <i>Zayde</i>; mais celle-ci ne +le lui rendait pas: «Fâché de voir lire si lentement <i>un livre</i>, +«je lui ai dit cent fois le <i>tardigrada, domiporta</i> et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de la tortue. Certes, voilà bien +«des gens propres à dévorer les bibliothèques!» Dans un +autre moment de galanterie, en 1675, il écrit à mademoiselle +Minutoli; et, à cet effet, il se pavoise de bel esprit, se raille +de son incapacité à déchiffrer les modes, lui cite, pour être +léger, deux vers de Ronsard sur les cornes du bélier, et les +applique à un mari: «Au reste, mademoiselle, dit-il à un +«endroit, le coup de dent que vous baillez à celui qui vous +«a louée, etc.» L'état naturel et convenable de Bayle à l'égard +du sexe est un état d'indifférence et de quiétisme. Il ne faut +pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se ressouvienne de +Ronsard ou de Brantôme pour tâcher de se faire un ton à la +mode. S'il a perdu à ce manque d'émotions tendres quelque +délicatesse et finesse de jugement, il y a gagné du temps pour +l'étude <a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, une plus grande capacité pour ces impressions +moyennes qui sont l'ordinaire du critique, et l'ignorance de +ces dégoûts qui ont fait dire à La Fontaine: <i>Les délicats sont +malheureux</i>. Si Bayle en demeura exempt, l'abbé Prévost, +critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, +ne fut pas sans en souffrir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu +n'est pas une objection à ce qu'on remarque ici. En supposant (ce +qui me paraît fort possible) que l'abbé d'Olivet ait été bien informé, +et que son récit, consigné dans les <i>Mémoires</i> de D'Artigny, mérite +quelque attention, il en résulterait que Bayle, âgé de vingt-huit ans +alors, dérogea un moment, auprès de la femme avenante du ministre, +aux habitudes de son humeur et au régime de toute sa vie. L'occasion +aidant, il n'était pas besoin de grande passion pour cela.</blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> Dans une note de son article <i>Érasme</i> du <i>Dictionnaire critique</i>, +parlant des transgressions avec les personnes qui sont obligées de sauver les apparences, +il dit de ce ton de naïveté un peu narquoise qui lui va si bien: «Elles exigent des préliminaires, +elles se font assiéger «dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un bénéfice qui +«demande résidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une fois dans «cette espèce d'engagement; +on ne s'en retire qu'avec un morceau de chaîne qui forme bientôt une nouvelle captivité. Aussi +on m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres à la main ne sauroit +trouver assez de temps pour toutes <i>ces choses</i>.</blockquote> + +<p>On lit dans la préface du <i>Dictionnaire critique</i>: «Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la +campagne, visites et telles autres récréations nécessaires à +quantité de gens d'étude, à ce qu'ils disent, ne sont pas mon +fait; je n'y perds point de temps.» Il était donc utile à Bayle +de ne point aimer la campagne; il lui était utile même d'avoir +cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne sollicitant +jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend, +l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures +continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie +que de la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au +chagrin ni à la bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait +fort par moments, et on aurait été près alors de le loger dans +la classe des rieurs. Il se sentit toujours peu porté aux mathématiques; +ce fut la seule science qu'il n'aborda pas et ne +désira pas posséder. Elle absorbe en effet, détourne un esprit +critique, chercheur et à la piste des particularités; elle dispense +des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle. +La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à +demi par métier (étant professeur de philosophie), finit par +le passionner et par empiéter un peu sur sa faculté littéraire. +Il a dit de Nicole et l'on peut dire de lui que «sa coutume +de pousser les raisonnements jusqu'aux derniers recoins de +la dialectique le rendoit mal propre à composer des pièces +d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre +compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre +part plus complet, plus fidèle dans son office de rapporteur +de la république des lettres. Il est curieux surtout à entendre +parler des poètes et pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère +assez volontiers comme une espèce à part, sans en faire +une classe supérieure. Pour nous qui en introduisant l'art, +comme on dit, dans la critique, en avons retranché tant d'autres +qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne +pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations +bizarres que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la +perspective, mais prompts et naïfs reflets de son impression +contemporaine: le ballet de <i>Psyché</i> au niveau des <i>Femmes</i> +<i>savantes</i>; l'<i>Hippolyte</i> de M. Racine et celui de M. Pradon, <i>qui +sont deux tragédies très-achevées</i>; Bossuet côte à côte avec<i> le +Comte de Gabalis</i>, l'<i>Iphigénie</i> et sa préface qu'il aime presque +autant que la pièce, à côté de <i>Circé</i>, opéra à machines. En +rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie, il +trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût +été difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement +qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le +voit, Bayle est un véritable républicain en littérature. Cet +idéal de tolérance universelle, d'anarchie paisible et en quelque +sorte harmonieuse, dans un État divisé en dix religions +comme dans une cité partagée en diverses classes d'artisans, +cette belle page de son <i>Commentaire philosophique</i>, il la réalise +dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus aisé +de faire s'<i>entre-supporter</i> mutuellement les livres que les +hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, +d'en avoir su tant concilier et tant goûter.</p> + +<p>Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement +et une certaine idée exagérée de la supériorité des +auteurs, quelque chose de ce que n'évitent pas les subalternes +et caudataires en ce genre, comme Brossette. Bayle, +sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de cela. On lui reprochait +d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais il +s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans +l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le +fond. Son bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition +littéraire pour les illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à +son frère, pour souhaiter qu'on ne connoisse pas de moi ce +que j'en connois, et pour être bien aise qu'à la faveur d'un +livre qui fait souvent le plus beau côté d'un auteur, on +me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu +personnellement plus de personnes célèbres par leurs +écrits, vous verrez que ce n'est pas si grand'chose que de +composer un bon livre...» C'est dans une lettre suivante +à ce même frère cadet qui se mêlait de le vouloir pousser à +je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: «Si +vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état +médiocre et tranquille, je vous assure que je n'en sais +rien.... Je n'ai jamais pu souffrir le miel, mais pour le +sucre je l'ai toujours trouvé agréable: voilà deux choses +douces que bien des gens aiment.» Toute la délicatesse, +toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce trait +et dans le précédent.</p> + +<p>L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui, +cette humeur de tranquillité et de paresse dont il fait souvent +profession, ne l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements +pour lui-même, à rien de cet égoïsme discret dont son +contemporain Fontenelle offre, pour ainsi dire, le chef-d'oeuvre. +La parcimonie, le méticuleux propre à certaines +natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa +veine. Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité +grandement distinctive, il se montre abondant, prodigue et +généreux, comme tous les génies.</p> + +<p>Le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si +égale fut vers l'année 1686. Bayle, âgé de trente-neuf ans, +poursuivait ses <i>Nouvelles de la République des Lettres</i>, publiait +sa <i>France toute catholique</i>, contre les persécutions de Louis XIV, +préparait son <i>Commentaire philosophique</i>, et en même temps, +dans une note qu'il rédigeait <i>Nouv. de la Rép. des Lett.</i>, mars +1686, sur son écrit anonyme de <i>la France toute catholique</i>, +note plus modérée et plus avouable assurément que celle +que l'abbé Prévost insérait dans son <i>Pour et Contre</i> sur son +chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesurée +et spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, après avoir +tancé les catholiques sur l'article des violences, pourrait +bientôt <i>toucher cette corde des violences</i> avec les protestants +eux-mêmes qui n'en étaient pas exempts, et qu'alors il y aurait +lieu à des <i>représailles</i>. La <i>Réponse d'un nouveau Converti</i> +et le fameux <i>Avis aux Protestants</i>, toute cette contre-partie de +la question, qui remplit la seconde moitié de la carrière de +Bayle, était ainsi présagée. La maladie qui lui survint l'année +suivante (1687), par excès de travail, le força de se dédoubler, +en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et philosophique; +il dut interrompre ses <i>Nouvelles de la République des +Lettres</i>. Peu auparavant, il écrivait à l'un de ses amis, en +réponse à certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul +dessein de quitter sa fonction de journaliste, qu'il n'en était +point las du tout, qu'il n'y avait pas d'apparence qu'il le fût +de longtemps, et que c'était l'occupation qui convenait le +mieux à son humeur. Il disait cela après trois années de pratique, +au contraire de la plupart des journalistes qui se dégoûtent +si vite du métier. C'était chez lui force de vocation. +Au temps qu'il était encore professeur de philosophie, il +éprouvait un grand ennui à l'arrivée de tous les livres de la +foire de Francfort, si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait +que ses fonctions lui ôtassent le loisir de cette pâture. Il s'était +pris d'admiration et d'émulation pour la belle invention des +journaux par M. de Sallo, pour ceux que continuait de donner +à Paris M. l'abbé de La Roque, pour les <i>Actes des Érudits</i> de +Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il se plaça tout +d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie, modérée, +pénétrante, par ses analyses exactes, ingénieuses, et +même par les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et +dont la tradition et la manière seraient perdues depuis longtemps, +si on n'en retrouvait des traces encore à la fin du +<i>Journal</i> actuel <i>des Savants</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>; petites notes où chaque mot est +pesé dans la balance de l'ancienne et scrupuleuse critique, +comme dans celle d'un honnête joaillier d'Amsterdam. Cette +critique modeste de Bayle, qui est républicaine de Hollande, +qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public +sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les +auteurs de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, +ou du moins les curieux de les prêter pour quelques jours, cette +critique n'est-elle pas en effet (si surtout on la compare à la +nôtre et à son éclat que je ne veux pas lui contester) comme +ces millionnaires solides, rivaux et vainqueurs du grand roi, +et si simples au port et dans leur comptoir? D'elle à nous, +c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire, si +bien marquée l'autre jour par M. de Balzac dans sa <i>Fleur des +Pois</i><a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Dirigé par M. Daunou.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> <i>La Fleur des Pois</i>, un de ces romans à la Balzac, qui promettent et qui ne tiennent pas.</blockquote> + +<p>Après qu'il eut renoncé à ses <i>Nouvelles de la République des +Lettres</i>, la faculté critique de Bayle se rejeta sur son <i>Dictionnaire</i>, +dont la confection et la révision l'occupèrent durant dix +années, depuis 1694 jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement +(1704) la <i>Réponse aux Questions d'un Provincial</i>, dont +le commencement n'est autre chose qu'un assemblage d'aménités +littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, Bernard +et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que +ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une +manière d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si +frêle et sa <i>petite complexion</i>. La poitrine, qu'il avait toujours +eue délicate, se prit; il tomba dans l'indifférence et le dégoût +de la vie à cinquante-neuf ans. Un symptôme grave, c'est ce +qu'il écrivait à un ami en novembre 1706, un mois environ +avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de +«travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois +«pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point +«matière de raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire, +de sa critique, de son amour des faits et des particularités +de personnes, est tout à fait comme Chaulieu sans +amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit l'avoir +vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de +détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses +oeuvres diverses sont là pour qui le voudra bien connaître. +Comme qualité qui tient encore à l'essence de son génie critique, +il faut noter sa parfaite indépendance, indépendance +par rapport à l'or et par rapport aux honneurs. Il est touchant +de voir quelles précautions et quelles ruses il fallut à +milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: «Un +tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais +présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois +plus m'en passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau, +il resta sourd à toute autre insinuation du grand seigneur son +ami. On n'était pourtant pas loin du temps où certains grands +offraient au spirituel railleur Guy Patin un louis d'or sous +son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner chez eux; +On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était devenu, +du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits. +Le plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse +de l'<i>Avis aux Protestants</i>, soit qu'il l'ait réellement +composé, soit qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. +Il y poussa l'anonyme jusqu'à avoir besoin d'être clandestin. +Sa sincérité dut souffrir d'être si à la gêne et réduite à tant +de faux-fuyants.</p> + +<p>Bayle restera-t-il? est-il resté? demandera quelqu'un; relit-on +Bayle? Oui, à la gloire du génie critique, Bayle est resté +et restera autant et plus que les trois quarts des poëtes et orateurs, +excepté les très-grands. Il dure, sinon par telle ou telle +composition particulière, du moins par l'ensemble de ses travaux. +Les neuf volumes in-folio que cela forme en tout, les +quatre volumes principalement de ses <i>oeuvres diverses</i>, préférables +au Dictionnaire<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>, bien que moins connues, sont +une des lectures les plus agréables et commodes. Quand on +veut se dire que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que +chaque génération s'évertue à découvrir ou à refaire ce que +ses pères ont souvent mieux vu, qu'il est presque aussi aisé +en effet de découvrir de nouveau les choses que de les déterrer +de dessous les monceaux croissants de livres et de souvenirs; +quand on veut réfléchir sans fatigue sur bien des suites +de pensées vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on +prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. +Le bon et savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de +sa vie, avouait ne plus supporter que cette lecture d'érudition +digérée et facile. La lecture de Bayle, pour parler un +moment son style, est comme la collation légère des <i>après-disnées</i> +reposées et déclinantes, la nourriture ou plutôt le +<i>dessert</i> de ces heures médiocrement animées que l'étude désintéressée +colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins +par l'intensité et l'éclat que par la durée, l'innocence et la +sûreté des sensations, pourraient se dire les meilleures de la +vie<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.</p> + +<p>Décembre 1835.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Dans une note du <i>Journal des Savants</i> (juin 1836), M. Daunou, +en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur Bayle, +a trouvé que son Dictionnaire, principal titre de sa renommée, n'avait +pas obtenu ici l'attention qu'il méritait. Ce n'est pas en effet en lisant +ce Dictionnaire qu'on apprend à l'apprécier, c'est en s'en servant. +Un homme d'esprit a comparé drôlement le Dictionnaire de Bayle, où +end of footnote from the previous page: le texte disparaît sous les notes, +à ces petites boutiques ambulantes +lentement traînées par un petit âne qui disparaît sous la multitude de +jouets et de marchandises de toutes sortes étalées sur chaque point aux +regards des passants: ce petit âne, c'est le texte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> On ne sera pas fâché de lire ici l'opinion de La Fontaine sur +Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve à la fin d'une lettre à +M. Simon de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner et la +conversation qu'on y tint (février 1686):<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux journaux de Hollande il nous fallut passer;</p> +<p>Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique.</p> +<p>Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser</p> +<p>L'occasion d'un trait piquant et satirique,</p> +<p>Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin:</p> +<p>Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,</p> +<p>S'il osoit; car il a le goût avec l'étude.</p> +<p>Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude;</p> +<p>Il paroît circonspect; mais attendons la fin.</p> +<p>Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.</p> +<p>Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages;</p> +<p>Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: +Tous deux ont un bon style et le langage sain. +Le jugement en gros sur ces deux personnages,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Et ce fut de moi qu'il partit,</p> +<p> C'est que l'un cherche à plaire aux sages,</p> +<p> L'autre veut plaire aux gens d'esprit.</p> + </div> </div> + +<p>Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire +Qu'on ait dans un repas de tels discours tenus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>On tint ces discours; on fit plus,</p> +<p>On fut au sermon après boire...</p> + </div> </div> + +<p>Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à rappeler; +Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais +jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735): +«M. Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe: +tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des +sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font +point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le +docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était le +grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si étendu, +si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils peuvent être, +seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs n'étaient pas +moins respectables que son génie. Le désintéressement et l'amour de +la paix comme de la vérité étaient son caractère; <i>c'était une âme divine.</i>»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LA BRUYÈRE</h3> + +<p>Vers 1687, année où parut le livre des <i>Caractères</i>, le siècle +de Louis XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième +période; les grandes oeuvres qui avaient illustré son début +et sa plus brillante moitié étaient accomplies; les grands +auteurs vivaient encore la plupart, mais se reposaient. On +peut distinguer, en effet, comme trois parts dans cette littérature +glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit +que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, +lui vint toute formée de l'époque précédente; j'y range les +poëtes et les écrivains nés de 1620 à 1626, ou même avant +1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière, La Fontaine, madame +de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond ou au +commencement ou aux plus belles années du règne auquel +on les rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force +et d'une nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte +et propre au règne même de Louis XIV, est celle en +tête de laquelle on voit Boileau et Racine, et qui peut nommer +encore Fléchier, Bourdaloue, etc., etc., tous écrivains +ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent dans le +monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. +Boileau et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à +cette date de 1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions +d'historiographes. Heureusement, Racine allait être tiré de +son silence de dix années par madame de Maintenon. Bossuet +régnait pleinement par son génie en ce milieu du grand règne, +et sa vieillesse commençante en devait longtemps encore +soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable +moment que cette fin d'été radieuse, pour une production +nouvelle de mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon +parurent et achevèrent, par des grâces imprévues, la beauté +d'un tableau qui se calmait sensiblement et auquel il devenait +d'autant plus difficile de rien ajouter. L'air qui circulait +dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, était alors d'une merveilleuse +sérénité. La chaleur modérée de tant de nobles oeuvres, +l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance +enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère +des esprits à un état tellement limpide et lumineux, que du +prochain beau livre qui saurait naître, pas un mot immanquablement +ne serait perdu, pas une pensée ne resterait dans +l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai jour. Conjoncture +unique! éclaircissement favorable en même temps que redoutable +à toute pensée! car combien il faudra de netteté et +de justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère +en triompha. Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir +à sa naissance et composer l'aimable génie de Fénelon était +également disposé et comme pétri de toutes parts; mais la +fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque chose de +plus singulier.</p> + +<p>On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, +et cette obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de +son oeuvre, et, on peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. +S'il n'y a pas une seule ligne de son livre unique qui, +depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et +restée en lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier +de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du +siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage +de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.</p> + +<p>Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan, +en 1639, disent les uns; en 1644, disent les autres et +D'Olivet le premier, qui le fait mourir à cinquante-deux ans +(1696). En adoptant cette date de 1644<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>, La Bruyère aurait +eu vingt ans quand parut <i>Andromaque;</i> ainsi tous les fruits +successifs de ces riches années mûrirent pour lui et furent +le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hâter, la chaleur +féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années +d'étude ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à +lire avec douceur et réflexion, allant au fond des choses et +attendant! Il résulte d'une note écrite vers 1720 par le Père +Bougerel ou par le Père Le Long, dans des mémoires particuliers +qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire, que +La Bruyère a été de cette congrégation<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Cela veut-il dire +qu'il y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque +temps? Sa première relation avec Bossuet se rattache peut-être +à cette circonstance. Quoi qu'il en soit, il venait d'acheter +une charge de trésorier de France à Caen lorsque +Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près de +M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le +reste de ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché +au prince en qualité d'homme de lettres avec mille écus de +Pension.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> On sait enfin maintenant, après bien des tâtonnements, et d'une +manière positive, que La Bruyère est né à Paris et y a été baptisé le +17 août 1645. Le registre des naissances de la paroisse Saint-Christophe-en-Cité +eu fait foi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives du +Royaume.</blockquote> + +<p>D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre +auteur, mais dont la parole a de l'autorité, nous dit en des +termes excellents: «On me l'a dépeint comme un philosophe, +qui ne songeoit qu'à vivre tranquille avec des amis et +des livres, faisant un bon choix des uns et des autres; ne +cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une +joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses +«manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte +d'ambition, même celle de montrer de l'esprit<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.» Le témoignage +de l'académicien se trouve confirmé d'une manière +frappante par celui de Saint-Simon, qui insiste, avec l'autorité +d'un témoin non suspect d'indulgence, précisément sur +ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse: «Le public, +dit-il, perdit bientôt après (1696) un homme illustre par +son esprit, par son style et par la connoissance des hommes; +mes; je veux dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à +Versailles, après avoir surpassé Théophraste en travaillant +d'après lui et avoir peint les hommes de notre temps dans +ses nouveaux <i>Caractères</i> d'une manière inimitable. C'étoit +d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne compagnie, +simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je +l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son +âge et sa santé pouvoient faire espérer de lui.» Boileau +se montrait un peu plus difficile en fait de ton et de manières +que le duc de Saint-Simon, quand il écrivait à Racine, 19 mai +1687: «Maximilien (<i>pourquoi ce sobriquet de Maximilien?</i>) +«m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque chose de son +<i>Théophraste</i>. C'est un fort honnête homme à qui il ne +manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable +qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir +et du mérite.» Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. +La Bruyère était déjà, un peu à ses yeux un homme des +générations nouvelles, un de ceux en qui volontiers l'on +trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et autrement +que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> J'hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins bon +juge: elle concorde pourtant: «Il n'y a pas longtemps que M. de La +«Bruyère m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu +«assez de temps pour le bien connoître. «Il m'a paru que ce n'étoit +pas un grand parleur.» (<i>Menagiana</i>, tome III.)—On a opposé +depuis à cette idée qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyère quelques +mots tirés de lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il résulterait que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante; +c'est peu probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres +mots par les cheveux. Mais enfin il paraît bien qu'il était très-gai +par moments.</blockquote> + +<p>Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui +avait plus d'une fois causé avec lui<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>, nous peint la maison +de Condé et M. le Duc en particulier, l'élève du philosophe, +en des traits qui réfléchissent sur l'existence intérieure de +celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc (1710), il nous dit +avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à la fois: «Il +étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, mais +en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à +s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des +restes d'une excellente éducation (<i>je le crois bien</i>), de la +politesse et des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit +très-rarement... Sa férocité étoit extrême, et se montroit +en tout. C'étoit une meule toujours en l'air, qui faisoit +fuir devant elle, et dont ses amis n'étoient jamais en sûreté, +tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries +cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte +comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de +M. le Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple +de l'amitié des princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. +Ayant un soir, en effet, poussé Santeul de vin +de Champagne, il trouva plaisant de verser sa tabatière de +tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui offrit à +boire; le pauvre <i>Théodas</i> si naïf, si ingénu, si bon convive +et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux +vomissements<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève +de La Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois +sous le bâton d'un Conti dont il était secrétaire. A la manière +énergique dont Saint-Simon nous parle de cette race des +Condés, on voit comment par degrés en elle le héros en +viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur +ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait +une grande part; car, comme dit encore Saint-Simon de +Santeul, «M. le Prince l'avoit presque toujours à Chantilly +quand il y alloit; M. le Duc le mettoit de toutes ses parties, +c'étoit de toute la maison de Condé à qui l'aimoit le mieux, +et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit en +prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages +et de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit +inappréciable, comme observateur, d'être initié de près à +cette famille si remarquable alors par ce mélange d'heureux +dons, d'urbanité brillante, de férocité et de débauche<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>. +Toutes ses remarques sur les <i>héros</i> et les <i>enfants des Dieux</i> +naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les +enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de +la nature et en sont comme l'exception. Ils n'attendent +presque rien du temps et des années. Le mérite chez eus +devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des +hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de +l'enfance.» Au chapitre des <i>Grands</i>, il s'est échappé à dire +ce qu'il avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands +sur les autres hommes est immense par un endroit: je leur +cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs +chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous +et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à +leur service des gens qui les égalent par le coeur et par +l'esprit, et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables +que le scandale, des moeurs princières lui inspirait +n'étaient pas perdues, on peut le croire, et ressortaient moyennant +détour: «Il y a des misères sur la terre qui saisissent le +coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils +redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange +ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons +pour fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement +à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler +en un seul morceau la nourriture de cent familles. +Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités, je me +jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les <i>simples bourgeois</i> +viennent là bien à propos pour endosser le reproche, +mais je ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir +en rentrant d'un de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc +<i>poussait de Champagne</i> Santeul<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> Une pensée inévitable naît, de ce rapprochement: Quand La +Bruyère et le duc de Saint-Simon causaient ensemble à Versailles dans +l'embrasure d'une croisée, lequel des deux était le peintre de son +siècle? Ils l'étaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre alors +avoué, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu voilés et +mystérieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin, et dont les +portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux à nu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Au tome second des <i>Oeuvres choisies</i> de La Monnoye +(page 296), on lit un récit détaillé de cette mort de Santeul par La Monnoye; +témoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement à l'appui du dire +de Saint-Simon: Santeul s'était levé le 4 août, encore gai et bien +portant; il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les +onze heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie. +La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans +l'après-midi et le trouva moribond; il causa même du malade avec +M. le Duc, qui témoigna s'y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes +extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu +nettes des médecins, aussi bien que le traitement employé, s'accorderaient +assez avec le récit de Saint-Simon; on conçoit que la chose ait +été étouffée le plus possible. On se demande seulement si les effets de +la tabatière avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au +lendemain onze heures du matin; c'est un cas de médecine légale que +je laisse aux experts.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux dans +les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles municipaux +dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le +petit-fils, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race. +Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme +pas, un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades +dont il plaisante. Voir dans la <i>Satyre Ménippée</i> de Le Duchat les +nombreux passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car +ils étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me +trompe fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital +dans l'expérience secrète et la maturité du penseur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> Bien des passages de Mme de Staël (De Launay) viennent à l'appui +de ce qu'a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à Mme Du +Deffand (17 septembre 1747): «Les Grands, à force de s'étendre, +deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle +étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.» +Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui contenait +en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condés: «Elle, +a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que <i>les Princes étoient +en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en eux à +découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres +hommes.</i>»</blockquote> + +<p>La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour +l'idée de traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite +et à la faveur de sa traduction quelques-unes de ses propres +réflexions sur les moeurs modernes. Cette traduction de +Théophraste n'était-elle pour lui qu'un prétexte, ou fut-elle +vraiment l'occasion déterminante et le premier dessein principal? +On pencherait plutôt pour cette supposition moindre, +en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord +les <i>Caractères</i>, et combien Théophraste y occupe une grande +place. La Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle +il ouvre son premier chapitre, que <i>tout est dit, et</i> que <i>l'on vient +trop tard après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et +qui pensent</i>. Il se déclare de l'avis que nous avons vu de nos +jours partagé par Courier, lire et relire sans cesse les anciens, +les traduire si l'on peut, et les imiter quelquefois: «On ne +sauroit en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, +surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux anciens, +La Bruyère ajoute <i>les habiles d'entre les modernes</i> comme +ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus +beau. C'est dans cette disposition qu'il commence à <i>glaner</i>, +et chaque épi, chaque grain qu'il croit digne, il le range devant +nous. La pensée du difficile, du mûr et du parfait l'occupe +visiblement, et atteste avec gravité, dans chacune de ses +paroles, l'heure solennelle du siècle où il écrit. Ce n'était +plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui avaient +porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps +après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais +tous les autres restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire +auguste, consommé, déjà un peu sombre de front, et un +peu silencieux! Dans son discours à l'Académie, La Bruyère +lui-même les a énumérés en face; il les avait passés en revue +dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces Grands, rapides +connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, <i>écueil des mauvais +ouvrages!</i> et ce Roi <i>retiré dans son balustre</i>, qui les domine +tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en +vient aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et +il ose. Il sait la mesure qu'il faut tenir et le point où il faut +frapper. Modeste et sûr, il s'avance; pas un effort en vain, pas +un mot de perdu! du premier coup, sa place qui ne le cède +à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par une certaine disposition +trop rare de l'esprit et du coeur, <i>sont en état</i>, comme +il dit, <i>de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage</i>, +ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, +en ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, +année 1688, de trois cent soixante pages, en fort gros caractères, +desquelles Théophraste, avec le discours préliminaire, +occupe cent quarante-neuf, et en songeant que, sauf les perfectionnements +réels et nombreux que reçurent les éditions +suivantes, tout La Bruyère est déjà là.</p> + +<p>Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère +ajouta successivement et beaucoup à chacun de ses seize +chapitres. Des pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille +dans sa première circonspection, des ridicules que +son livre même fit lever devant lui, des originaux qui d'eux-mêmes +se livrèrent, enrichirent et accomplirent de mille +façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout +incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation +et l'irritation de la publicité les firent naître sous la +plume de l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à +des réflexions et remarques morales, s'appuyant même à ce +sujet du titre de <i>Proverbes</i> donné au livre de Salomon. Les +<i>Caractères</i> ont singulièrement gagné aux additions; mais on +voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine simple du +livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette première +et plus courte forme <a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> M. Walckenaer, dans son <i>Étude sur La Bruyère</i>, a rappelé une +agréable anecdote tirée des Mémoires de l'Académie de Berlin et qui +s'était conservée par tradition: «M. de La Bruyère, a dit Formey, qui +le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un +libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait +avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en amitié. +Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet: «Voulez-vous +imprimer ceci (c'était <i>les Caractères</i>)? Je ne sais si vous y +trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour +ma petite amie.» Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, +entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente qu'elle +fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, +qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la dot imprévue +de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux et que +M. de Maupertuis avait connue.» On sait le nom du mari; M. Édouard +Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a retrouvé. Elle épousa +Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance, qui devint fermier +général et qui garda une réputation sans tache. Il eut de la petite +Michallet, en se mariant, plus de cent mille livres argent comptant. +Ce livre, d'une expérience amère et presque misanthropique, devenu +la dot d'une jeune fille: singulier contraste!</blockquote> + +<p>En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois +ans en 87. Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il +n'y changea rien. La gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit +pas; il y avait songé de longue main, l'avait retournée en +tous sens, et savait fort bien qu'il aurait pu ne point l'avoir +et ne pas valoir moins pour cela. Il avait dit dès sa première +édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient de +très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien +vivent encore dont on ne parle point et dont on ne +parlera jamais!» Loué, attaqué, recherché, il se trouva +seulement peut-être un peu moins heureux après qu'avant +son succès, et regretta sans doute à certains jours d'avoir +livré au public une si grande part de son secret. Les imitateurs +qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers, +les abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume +et autres, qu'il ne connut pas et que les Hollandais ne surent +jamais bien distinguer de lui<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>, ces auteurs <i>nés copistes</i> qui +s'attachent à tout succès comme les mouches aux mets délicats, +ces <i>Trublets</i> d'alors, durent par moments lui causer de +l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur <i>né copiste</i> +(chap. <i>des Ouvrages de l'Esprit</i>), qui ne se trouvait pas dans +les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers. +Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait +déjà eu en France sept éditions des Caractères, La Bruyère +mourut subitement d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en +pleine gloire, avant que les biographes et commentateurs +eussent avisé encore à l'approcher, à le saisir dans sa condition +modeste et à noter ses réponses<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>. On lit dans la note +manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry, +«que madame la marquise de Belleforière, de qui il était +«fort l'ami, pourroit donner quelques mémoires sur sa vie +«et son caractère.» Cette madame de Belleforière n'a rien +dit et n'a probablement pas été interrogée. Vieille en 1720, +date de la note manuscrite, était-elle une de ces personnes +dont La Bruyère, au chapitre <i>du Coeur</i>, devait avoir l'idée +présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours +de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements +que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins +qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent +être surpassés que par celui de savoir y renoncer par +vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce +mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être +touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si +éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> On lit dans les <i>Mémoires de Trévoux</i> (mars et avril 1701), à +propos des <i>Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La Bruyère</i> +(1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été donnés +«au public, outre les traductions en diverses langues et les dix +«éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente +«volumes à peu près dans ce style: <i>Ouvrage dans le goût des Caractères; +«Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs; +«Suite des Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les +«différents Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture +«sainte, et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels +«des hommes, en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; +«Caractères des Vertus et des Vices</i>. Enfin tout le pays des Lettres a +«été inondé de Caractères...»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le solliciter, +La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon office +de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de le +croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur des +<i>Caractères</i>. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère +(<i>Nouvelles Lettres</i> de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule lettre +qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement grondeur à +Santeul, imprimé sans aucun soin dans le <i>Santoliana</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille du +Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du seigneur +de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur +de Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.</blockquote> + +<p>Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire +et de rêver plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, +d'après quelques-unes de ses pensées qui recèlent toute une +destinée, et, comme il semble, tout un roman enseveli. A la +manière dont il parle de l'amitié, de ce <i>goût</i> qu'elle a et <i>auquel +ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres</i>, on croirait +qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont +il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu +assez l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger +l'amitié. Cette diversité de pensées accomplies, desquelles on +pourrait tirer tour à tour plusieurs manières d'existences +charmantes ou profondes, et qu'une seule personne n'a pu +directement former de sa seule et propre expérience, s'explique +d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni Philinte, ni +Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La Bruyère, +dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être successivement +chaque coeur; il est du petit nombre de ces +hommes qui ont tout su.</p> + +<p>Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il +représente les inconvénients, les passions, les ridicules, et +dans sa vie il y tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences +du <i>Tartufe</i>, il les a saisies, et son <i>Onuphre</i> est irréprochable<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>: +de même pour sa conduite, il pense à tout et +se conforme à ses maximes, à son expérience. Molière est +poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté et de feu, et +plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions +mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un +homme libre, avait-il observé, et qui n'a point de femme, +s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, +se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes +gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé; il +semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.» +Ceux à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère, +peuvent supposer qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta +fidèle à un souvenir dans le renoncement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> La Motte a dit: «Dans son tableau de <i>l'Hypocrite</i>, La Bruyère +commence toujours par effacer un trait du <i>Tartufe</i>, et ensuite il en +<i>recouche</i> un tout contraire.»</blockquote> + +<p>On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son +coeur se déclare énergiquement à travers la science inexorable +de son esprit: «Il faut des saisies de terre, des enlèvements +de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; +mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose +toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les +hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, +poursuivies depuis lors et non encore menées à fin, contient +cette parole! le coeur d'un Fénelon y palpite sous un accent +plus contenu. La Bruyère s'étonne, comme d'une chose <i>toujours +nouvelle</i>, de ce que madame de Sévigné trouvait tout +simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui s'étonnera +de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler +la page sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, +etc. (chap. <i>de l'Homme</i>).» On s'est accordé à reconnaître +La Bruyère dans le portrait du philosophe qui, assis +dans son cabinet et toujours accessible malgré ses études profondes, +vous dit d'entrer, et que vous lui apportez quelque +chose de plus précieux que l'or et l'argent, <i>si c'est une occasion +de vous obliger</i>.</p> + +<p>Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, +comme en fait foi son chapitre des <i>Esprits forts</i>; qui, venu le +dernier, répond tout ensemble à une beauté secrète de composition, +à une précaution ménagée d'avance contre des attaques +qui n'ont pas manqué, et à une conviction profonde. +La dialectique de ce chapitre est forte et sincère; mais l'auteur +en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote +le philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer +surtout et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion +alors régnante. La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage +de Molière: il a continué cette guerre courageuse sur +une scène bien plus resserrée (l'autre scène, d'ailleurs, n'eût +plus été permise), mais avec des armes non moins vengeresses. +Il a fait plus que de montrer au doigt le courtisan, +<i>qui autrefois portait ses cheveux</i>, en perruque désormais, l'habit +serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que +de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, +par le trait ineffaçable: <i>Un dévot est celui qui sous un roi athée +serait athée</i>; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, +à peine voilé en éloge: «C'est une chose délicate à un prince +religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse; instruit +jusques où le courtisan veut lui plaire et aux dépens +de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence; il +tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou +le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son +zèle et de son industrie.»</p> + +<p>Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques +mots qu'on regrette de lire sur la révocation de l'édit de +Nantes, et quelque endroit favorable à la magie, je serais +tenté plutôt de soupçonner La Bruyère de liberté d'esprit que +du contraire. <i>Né chrétien et Français</i>, il se trouva plus d'une +fois, comme il dit, <i>contraint dans la satire</i>; car, s'il songeait +surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par contre-coup +songer un peu à lui-même, et à ces <i>grands sujets</i> qui lui +étaient <i>défendus</i>. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt +il s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à +faire (s'ils ne l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement +de toutes les circonstances accidentelles qui restreignent +la vue. C'est bien moins d'après tel ou tel mot détaché, +que d'après l'habitude entière de son jugement, qu'il +se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en style, +il se rejoint assez aisément à Montaigne.</p> + +<p>On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont +ce que je dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le +premier morceau en date est celui de l'abbé D'Olivet dans son +<i>Histoire de l'Académie</i>. On y voit trace d'une manière de juger +littéralement l'illustre auteur, qui devait âtre partagée de plus +d'un esprit <i>classique</i> à la fin du XVIIe et au commencement du +XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon moi, l'éclaircissement +du mot un peu obscur de Boileau à Racine. D'Olivet +trouve à La Bruyère trop d'<i>art</i>, trop d'<i>esprit</i>, quelque abus de +<i>métaphores</i>: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère +«ne doit pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais +«pourtant avec une modération qui, de nos jours, tiendroit +«lieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé, etc.» +Nicole, dont La Bruyère a paru dire en un endroit <i>qu'il ne +pensoit pas assez</i> <a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>, devait trouver, en revanche, que le nouveau +moraliste pensait trop, et se piquait trop vivement de +raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. On +regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme +de goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré +plus de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La +réception de La Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, +dont lui-même nous a entretenus dans la préface de +son Discours et qui laissent à désirer quelques explications<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>. +Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il lui fallut, on +le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, comme +Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est +obligé d'alléguer son chapitre des <i>Esprits forts</i> et de supposer +à l'ordre de ses matières un dessein religieux un peu subtil, +pour mettre à couvert sa foi. Il est obligé de nier la réalité de +ses portraits, de rejeter au visage des fabricateurs <i>ces insolentes +clefs</i> comme il les appelle: Martial avait déjà dit excellemment: +<i>Improbe facit qui in alieno libro ingeniosus est.</i> +«En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec un +«accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que +«le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis +«quelques années de vieux corbeaux croasser autour de ceux +«qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à +«quelque gloire par leurs écrits.» Quel est ce corbeau qui +croassa, ce <i>Théobalde</i> qui bâilla si fort et si haut à la harangue +de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, faux confrères, +ameuta les coteries et <i>le Mercure Galant</i>, lequel se +vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis <i>immédiatement au-dessous +de rien</i><a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>? Benserade, à qui le signalement de <i>Théobalde</i> +sied assez, était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir +à l'Académie, avait pu se coaliser avec quelques-uns +du dedans? Était-ce le vieux Boyer <a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a> ou quelque autre +de même force? D'Olivet montre trop de discrétion là-dessus. +Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère +sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un <i>Éloge</i> +approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau +qui se trouve dans <i>l'Esprit des Journaux</i> (févr. 1782), et +où l'auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la +Notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché +au dire de D'Olivet, n'avait pas été complétement mis +à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait parlé légèrement +dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>: «Le marquis de Vauvenargues, +dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes +ou Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont +parlé de La Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment +grand et original. Mais Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime +et l'autorité qui devraient appartenir à un écrivain qui +participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de +la pensée originale de Montesquieu, de la verve de style de +Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire +ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans +de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie, +ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maîtres. +La Bruyère, que le XVIIIe siècle était ainsi lent à apprécier, +avait avec ce siècle plus d'un point de ressemblance qu'il faut +suivre de plus près encore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Toutes les anciennes <i>clefs</i> nomment en effet Nicole comme +étant celui que désigne ce trait: <i>Des Ouvrages de l'Esprit: Deux écrivains +dans leurs ouvrages</i>, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il se rapporterait +beaucoup mieux à Balzac.—J'ai discuté ce point ailleurs; <i>Port-Royal,</i> +tome II, p. 390).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M. Charpentier, +qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit lourdement au-dessous +de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez peu aimable: +«Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent +«on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause +«que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre que +«les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on +«y remarque, quand on ne pourra plus les comparer <i>avec ceux sur +«qui vous les avez tirés.</i>» On voit que si La Bruyère <i>tirait</i> ses +portraits, M. Charpentier <i>tirait</i> ses phrases, mais un peu différemment.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Voici un échantillon des aménités que <i>le Mercure</i> prodiguait à +La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une traduction +«des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de Portraits +«satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement ou +très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient +être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire +réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant +à personne. (<i>Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la dénonciation.</i>) +La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et +j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette +princesse qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous +sa protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de +M. de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une +couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un +amas de pièces détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois +ou quatre pages d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il +n'y a pas lieu de croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes +moeurs ait fait obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans +l'Académie. Il a peint les autres dans son amas d'invectives, et dans +le discours qu'il a prononcé il s'est peint lui-même... Fier de <i>sept</i> +éditions que ses Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux +ouvrage, il exagère son mérite...» Et <i>le Mercure</i> conclut, en +remuant sottement sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours +<i>qu'il était directement au-dessous de rien</i>. Certes, l'exemple de +telles injustices appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles +serait capable de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de +toutes les grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans +le présent.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle que +Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le +pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»—Je m'étais mis, +comme on voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses +<i>Mémoires sur Fontenelle</i>, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme +et le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de +Thomas Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle +était de l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient +volontiers au dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, +comme on dirait, dans les <i>petits journaux</i>. On sait le mot de Boileau +à propos de la Motte: «C'est dommage qu'il ait été <i>s'encanailler</i> de +«ce petit Fontenelle.»</blockquote> + +<p>Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La +Bruyère, comme celles de Suard et de Fabre, au milieu de +mille sortes d'ingénieux éloges, un mot est lâché qui étonne, +appliqué à un aussi grand écrivain du XVIIe siècle. Suard dit +en propres termes que La Bruyère avait <i>plus d'imagination +que de goût</i>. Fabre, après une analyse complète de ses mérites, +conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits modèles +de l'art d'écrire, <i>s'il montrait toujours autant de goût +qu'il prodigue d'esprit et de talent</i><a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>. C'est la première fois +qu'à propos d'un des maîtres du grand siècle on entend +toucher cette corde délicate, et ceci tient à ce que La Bruyère, +venu tard et innovant véritablement dans le style, penche déjà +vers l'âge suivant. Il nous a tracé une courte histoire de la +prose française en ces termes: «L'on écrit régulièrement depuis +vingt années; l'on est esclave de la construction; l'on a +enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme, +et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on +a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient +les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux +ont laissé perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout +l'ordre et toute la netteté dont il est capable: cela conduit +insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet esprit, que La +Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, dont +Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien des +exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou +d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La +Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une +délicate manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, +comme moraliste et comme critique, avait exprimé bien des +vérités en vers avec une certaine perfection. La Bruyère voulut +faire dans la prose quelque chose d'analogue, et, comme il se +le disait peut-être tout bas, quelque chose de mieux et de plus +fin. Il y a nombre de pensées droites, justes, proverbiales, +mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère +n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait +trouver au fond de son âme que c'était un peu trop de pur +bon sens, et, sauf le vers qui relève, aussi peu rare que bien +des lignes de Nicole. Chez lui tout devient plus détourné et +plus neuf; c'est un repli de plus qu'il pénètre. Par exemple, +au lieu de ce genre de sentences familières à l'auteur de l'<i>Art +poétique</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,</p> + </div> </div> + +<p>il nous dit, dans cet admirable chapitre <i>des Ouvrages de l'Esprit</i>, +qui est son <i>Art poétique</i> à lui et sa <i>Rhétorique</i>: «Entre +toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une +seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne: +on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant; +il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est +point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit qui +veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si +vraie, si judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant +sur la raison saine du premier. A l'appui de cette opinion, +qui n'est pas récente, sur le caractère de novateur entrevu chez +La Bruyère, je pourrais faire usage du jugement de Vigneul-Marville +et de la querelle qu'il soutint avec Coste et Brillon à +ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes en matière de +style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase précédemment +citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère +y aidait <i>insensiblement</i>. Il était bientôt temps que le siècle finît: +la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, +a pu naître dans un grand esprit; elle deviendra bientôt +chez d'autres un tourment plein de saillies et d'étincelles. +Les <i>Lettres Persanes</i>, si bien annoncées et préparées par +La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque. +La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais il +est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce +point il confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain +de son âge; Vauvenargues, à quelques égards, est plus +du XVIIe siècle que lui. Mais non...; La Bruyère en est encore +pleinement, de son siècle incomparable, en ce qu'au +milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de rajeunissement, +il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût +Simple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions pures, +a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la maîtrise, +qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en viole les +règles.» (<i>Jugements historiques et littéraires sur quelques Écrivains...</i> +1840, page 250.)</blockquote> + +<p>Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, +le pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses +de la nature plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme +il nous dessine dans un jour favorable la petite ville qui lui +paraît <i>peinte sur le penchant de la colline!</i> Comme il nous +montre gracieusement, dans sa comparaison du prince et du +pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute +l'herbe <i>menue et tendre!</i> Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir +eu l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que +voici: «Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres +qui touchent et où l'on aimerait à vivre.»—«Il me semble +que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, +le goût et les sentiments.» Jean-Jacques et Bernardin de +Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront de développer +un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, +pour ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine +ne fera que traduire poétiquement le mot de La Bruyère, +quand il s'écriera:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Objets inanimés, avez-vous donc une âme</p> +<p>Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?</p> + </div> </div> + +<p>La Bruyère est plein de ces germes brillants.</p> + +<p>Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des <i>transitions</i> qu'exigeait +trop directement Boileau) de composer un livre, sans +en avoir l'air, par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, +d'endroits en endroits, inattendu. On croit au premier coup +d'oeil n'avoir affaire qu'à des fragments rangés les uns après +les autres, et l'on marche dans un savant dédale où le fil ne +cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, s'éclaire, +par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout moment, +et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de +sorties, on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs +que le discours continu ne permettrait pas: <i>Ni les troubles, +Zénobie, qui agitent votre empire</i>, etc. Un fragment de lettre +ou de conversation; imaginé ou simplement encadré au chapitre +<i>des Jugements: Il disoit que l'esprit dans cette belle personne +étroit un diamant bien mis en oeuvre</i>, etc., est lui-même +un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier n'aurait +pas <i>mis en oeuvre</i> et en valeur plus artistement. Je dis +André Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et +des noms; et, chaque fois que j'en viens à ce passage de La +Bruyère, le motif aimable</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,</p> + </div> </div> + +<p>me revient en mémoire et se met à chanter en moi<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge l'Éloge +de La Bruyère par Fabre (<i>Mélanges littéraires</i>, tome II), a contesté cet +artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi avait présenté +un peu fortement. Pour moi, en relisant les <i>Caractères</i>, la rhétorique +m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la science de la +Muse.</blockquote> + +<p>Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par +tant de points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus +invoqué et célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il +était trop sage, trop désintéressé et reposé pour cela; c'est +qu'il s'était trop appliqué à l'homme pris en général ou dans +ses variétés de toute espèce, et il parut un allié peu actif, peu +spécial, à ce siècle d'hostilité et de passion. Et puis le piquant +de certains portraits tout personnels avait disparu. La mode +s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes passent. +Fontenelle (<i>Cyclias</i>) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant discret à +bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en +demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, +eut ainsi un long dernier mot sur bien des ennemis de +sa jeunesse. Voltaire, à Sceaux, aurait pu questionner sur La +Bruyère Malezieu, un des familiers de la maison de Condé, un +peu le collègue de notre philosophe dans l'éducation de la +duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le manuscrit +des <i>Caractères</i> avant la publication; mais Voltaire ne paraît +pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et +fin comme l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, +avant qu'elle s'autorisât<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>. Aujourd'hui, La Bruyère n'est +plus à remettre à son rang. On se révolte, il est vrai, de temps +à autre, contre ces belles réputations simples et hautes, conquises +à si peu de frais, ce semble; on en veut secouer le +joug; mais, à chaque effort contre elles, de près, on retrouve +cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles, +comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris +de toutes parts comme dans les divines mailles des filets de +Vulcain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, +p. 268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour +le chapitre des <i>Grands</i> dans le salon de M. De Vaines.</blockquote> + +<p>La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de +pensées qui se rapprocheraient avec agrément de pensées +presque pareilles de nos jours. Il en a sur le coeur et les passions +surtout qui rencontrent à l'improviste les analyses intérieures +de nos contemporains. J'avais noté un endroit où il +parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions <i>qui les +amusent</i>, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil» +lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de <i>Lélia</i> sur +les promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa +plainte sur l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui +manque <i>de sources inépuisables de douleur pour certaines pertes</i>, +et je la rapprochais d'une plainte pareille dans <i>Atala</i>. La rêverie, +enfin, à côté des personnes qu'on aime, apparaît dans +tout son charme chez La Bruyère. Mais, bien que, d'après la +remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que<i> le choix des pensées +est invention</i>, il faut convenir que cette invention est trop +facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans +réserve.—En politique, il a de simples traits qui percent les +époques et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser +qu'à soi et au présent, source d'erreur en politique.»</p> + +<p>Il est principalement un point sur lequel les écrivains de +notre temps ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon +l'imiter, du moins l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand +bonheur et a fait preuve d'une grande sagesse: avec un talent +immense, il n'a écrit que pour dire ce qu'il pensait; le mieux +dans le moins, c'est sa devise. En parlant une fois de madame +Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées +mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, +d'où il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les +allât discerner et détacher. La Bruyère, né pour la perfection +dans un siècle qui la favorisait, n'a pas été obligé de semer +ainsi ses pensées dans des ouvrages de toutes les sortes et de +tous les instants; mais plutôt il les a mises chacune à part, en +saillie, sous la face apparente, et comme on piquerait sur une +belle feuille blanche de riches papillons étendus. «L'homme +du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve, +mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit +point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre +que la voix revienne?» C'est de cette habitude, de cette +nécessité de <i>chanter</i> avec toute espèce de voix, d'avoir de la +verve à toute heure, que sont nés la plupart des défauts littéraires +de notre temps. Sous tant de formes gentilles, sémillantes +ou solennelles, allez au fond: la nécessité de remplir +des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume +sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement +démesuré du détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on +amplifie et qu'on effile au passage, ne sachant si pareille +occasion se retrouvera. Je ne saurais dire combien il en résulte, +à mon sens, jusqu'au sein des plus grands talents, dans +les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en prose,—oh! +beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de +main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais +quoi que le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, +que l'homme de goût lui-même peut laisser passer dans la +quantité s'il ne prend garde, le simulacre et le faux semblant +du talent, ce qu'on appelle <i>chique</i> en peinture et qui est +l'affaire d'un pouce encore habile même alors que l'esprit +demeure absent. Ce qu'il y a de <i>chique</i> dans les plus belles +productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que +parce que, parlant au général, l'application ne saurait tomber +sur aucun illustre en particulier. Il y a des endroits où, +en marchant dans l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman, +l'homme qui a le pied fait s'aperçoit qu'il est sur le creux: +ce creux ne rend pas l'écho le moins sonore pour le vulgaire. +Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un secret de procédé qu'il +faudrait se garder entre artistes pour ne pas décréditer le +métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en son +temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait +chaque pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses +mille écus de pension comme homme de lettres de M. le Duc +et le logement à l'hôtel de Condé lui procuraient une condition +à l'aise qui n'a point d'analogue aujourd'hui. Quoi qu'il +en soit, et sans faire injure à nos mérites laborieux, son premier +petit in-12 devrait être à demeure sur notre table, à +nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis, +pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la +proportion de la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà +que d'avoir regret de ne pouvoir faire ainsi.</p> + +<p>Aujourd'hui que l'<i>Art poétique</i> de Boileau est véritablement +abrogé et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des <i>Ouvrages +de l'Esprit</i> serait encore chaque matin, pour les esprits +critiques, ce que la lecture d'un chapitre de <i>l'Imitation</i> +est pour les âmes tendres.</p> + +<p>La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles +par cette foule de pensées ingénieusement profondes +sur l'homme et sur la vie. A qui voudrait se réformer et se +prémunir contre les erreurs, les exagérations, les faux entraînements, +il faudrait, comme au premier jour de 1688, conseiller +le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le +goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on +est déjà soi-même au retour, plus capable de voir le mal que +de faire le bien, et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs +et des entreprises. C'est beaucoup néanmoins que de savoir +se consoler ou même se chagriner avec lui.</p> + +<p>1er Juillet 1836.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>MILLEVOYE</h3> + + +<p>Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle +et dans celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque +degré ceux de notre temps et qui y préparent, on trouve Le +Brun et André Chénier, comme visant déjà, l'un à l'élévation +et au grandiose lyrique, l'autre à l'exquis de l'art; on +trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en vers), dans les +tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la méditation +rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du <i>Jour des +Morts</i> et celui de la <i>Chute des Feuilles</i> sont des précurseurs +de Lamartine comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans +l'ode, comme l'est André Chénier pour tout un côté de l'école +de l'art. Ce rôle de précurseur, en relevant par la précocité +ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou d'incomplet, +offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose qui +attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, +facile, qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore +absolument qu'elle le remplit; s'il se produit en oeuvres légères, +courtes, inachevées, mais sorties et senties du coeur; +s'il se termine en une brève jeunesse, il devient tout à fait +intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est la pensée que +son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et Lamartine +qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes, +dans l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé; +c'est lui.</p> + +<p>Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement +de force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques +égards aussi, simple précurseur d'un art éclatant, Le +Brun tente des voies ardues, heurte à toutes les portes de +l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit que de gloire, meurt, +corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont à aucun temps +triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de toujours +<i>à côté</i>, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, connu +par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt, +s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est +là une fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination +n'admet pas. André Chénier, lui, nature gracieuse et +studieuse, mais énergique pourtant et passionnée, vaincu +violemment et intercepté avant l'heure, a son harmonie à la +fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre geste, +a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le +moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye, +il soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent +d'automne, comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet +de sa plus douce plainte; il incline la tête, comme fait la +marguerite coupée par la charrue, ou le pavot surchargé par +la pluie. De tous les jeunes poëtes qui ne meurent ni de désespoir, +ni de fièvre chaude, ni par le couteau, mais doucement +et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des fleurs +dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus +aimé, le plus en vue, et celui qui restera.</p> + +<p>Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons +poëtes, et si nous ne le sommes pourtant pas décidément, il +existe ou il a existé une certaine fleur de sentiments, de +désirs, une certaine rêverie première, qui bientôt s'en va +dans les travaux prosaïques, et qui expire dans l'occupation +de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts des +hommes, comme un poëte qui meurt jeune, tandis que +l'homme survit. Millevoye est au dehors comme le type personnifié +de ce poëte jeune qui ne devait pas vivre, et qui +meurt, à trente ans plus ou moins, en chacun de nous<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> M. Alfred de Musset m'a adressé, à l'occasion de ce passage, de +très-aimables vers auxquels j'ai répondu. (Voir dans les <i>Pensées d'Août</i>.)</blockquote> + +<p>Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre +de traits sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye +est né à Abbeville le 24 décembre 1782, et par conséquent, +s'il vivait aujourd'hui, il aurait à peu près le même âge (un +peu moins) que Béranger. Il reçut tous les soins affectueux +et l'éducation de famille; son père était négociant; un oncle, +frère de son père, qui logeait sous le même toit, donna à +l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt +suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce +collège fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort +attachés à lui, bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent +leurs soins. L'enfant avait annoncé sa vocation précoce par +de petites fables en vers français, et les dignes professeurs, +émerveillés, favorisèrent cette disposition plutôt que de la +combattre. Le jeune Millevoye perdit son père à l'âge de +treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur, encore +sensible, dans l'élégie qui a pour titre <i>l'Anniversaire</i>. Il reporta +sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de +famille naturels et purs, une facilité de talent non combattue, +bientôt l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, +c'est là le fonds entier de sa jeunesse, ce sont les caractères +qui, en simples et légers délinéaments, pour ainsi dire, vont +passer de l'âme de Millevoye dans sa poésie.</p> + +<p>Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 +le cours de belles-lettres professé à l'École centrale des +Quatre-Nations par M. Dumas. Il trouva en ce nouveau maître, +qui succédait cette année-là à M. de Fontanes, un élève affaibli, +mais encore suffisant, de la môme école littéraire, un +homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et l'entoura de +conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et +sains. M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye, +nous apprend lui-même qu'il eut à le ramener d'une admiration +un peu excessive pour Florian à des modèles plus +sérieux et plus solides. Ses études terminées, le jeune homme +songea à prendre un état; il essaya du barreau et entra quelque +temps dans une étude de procureur. Il sortit de là pour +être commis libraire dans la maison Treuttel et Würtz, espérant +concilier son goût d'étude avec ce commerce des livres. +Le pastoral Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le +jeune Millevoye était, au fond du magasin, absorbé dans une +lecture, le chef passa et lui dit: «Jeune homme, vous lisez! +vous ne serez jamais libraire.» Après deux ans de cette tentative +infructueuse, Millevoye, en effet, y renonça. Il avait +d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de pièces +légères; il avait composé son <i>Passage du mont Saint-Bernard</i>, +une <i>Satire sur les Romans nouveaux</i>, couronnée par l'Académie +de Lyon, et sa pièce des <i>Plaisirs du Poète</i>. Il publia ces essais +de 1801 à 1804<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>, et ne vécut plus que de la vie littéraire, +et aussi de la vie du monde, tout entier au moment et au +Caprice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Dans <i>la Décade</i> de l'an XII (4e trimestre, page 561, n° du +30 fructidor), on lit sur <i>les Plaisirs du Poëte</i> et autres premiers opuscules +de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et bienveillant, +quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.</blockquote> + +<p>Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque +tous les genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons +pas; ce sera assez les juger. On y trouverait de la +facilité toujours, mais trop d'indécision et de pâleur. Talent +naturel et vrai, mais trop docile, il ne s'est pas assez connu +lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils une grande +part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et +à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents +et un goût vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement +à la mode, il a subi l'inconvénient d'achever et de <i>doubler</i>, +en quelque sorte, sa rhétorique, en public, dans les concours +d'académie. Il y a nombre de ces prix ou de ces <i>accessits</i> +sur lesquels la critique de nos jours, qui n'a plus le sentiment +de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout à fait incompétente +à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le temps, cet +endroit de son poëme d'<i>Austerlitz</i>, où il parle noblement de +la baïonnette en vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne;</p> +<p>Ici frappe de près le poignard de Bayonne.</p> + </div> </div> + +<p>Tel passage du <i>Voyageur</i>, cité par M. Dumas, a pu exciter +l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y +voyait l'un des beaux morceaux de la langue. Il nous est +impossible à nous autres, nés d'autre part et nourris, si l'on +veut, d'autres défauts, d'avoir pour ces endroits, je ne dirai +pas un pareil enthousiasme, mais même la moindre préférence. +La faible couleur est si passée, que le discernement n'y +prend plus. Les <i>Discours en vers</i> de Millevoye, ses <i>Dialogues</i> +rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'<i>Iliade</i> +ou des <i>Églogues</i> selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, +chez lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la +circonstance académique ou le goût du temps lui imposa, et +dont il s'occupait sans ennui, se laissant dire peut-être que +la gloire sérieuse était de ce côté. Nous nous en tiendrons à +sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité lui inspira, +à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos romances.</p> + +<p>Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets +à rencontrer d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et +sensées, mais qui ne semblent occupées que de les détourner +de leur vrai talent. Les trois quarts des prétendus juges, ne +se formant idée de la valeur des oeuvres que d'après les +genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger, sensible, +quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et +ils seront très-disposés à attacher plus de considération à ce +qui les aura convenablement ennuyés. La postérité n'est pas +du tout ainsi; il lui est parfaitement indifférent, à elle, qu'on +ait cultivé d'une manière estimable, et dans de justes dimensions, +les genres en honneur. Elle vous prend et vous classe +sans façon pour votre part originale et neuve, si petite que +vous l'ayez apportée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>. Que Millevoye, tenté par l'immense +succès des <i>Géorgiques</i> de Delille et par l'espérance d'arriver, +avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant +de plus ou de moins de sa traduction de l'<i>Iliade</i>, elle s'en +soucie peu; et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se +souciait beaucoup. Sans croire faire injure au tendre poëte, +nous sommes déjà ici de la postérité dans nos indifférences, +dans nos préférences.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de ses +Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie +vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers, +que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire; +celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour +la centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... +C'est pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce +qu'on honore sur parole.—Oui, on le loue, mais moi, on me lit.» + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé +la plupart dans les années qui avaient précédé, et sa +<i>Chute des Feuilles</i>, par où le recueil commence, avait, un peu +auparavant, obtenu le prix aux Jeux Floraux. Dans un fort +bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté en tête, Millevoye, +qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de poésie en +notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où +il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez +Racine, il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il +rapporte à l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve +qu'il donne à Parny, le maître récent du genre, on prévoit +qu'il pourra faire entendre, à son tour, quelque nouvel et +mol accent. L'élégie chez Millevoye n'est pas comme chez +Parny l'histoire d'une passion sensuelle, unique pourtant, +énergique et intéressante, conduite dans ses incidents divers +avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté +de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une +variété d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec +du genre, une demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille +qui tombe, tout ce qui peut prêter à un petit chant aussi triste +qu'une larme de Simonide<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que probablement +j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note écrite +sur lui en toute sincérité dans un livret de <i>Pensées</i>: «Le grand tort, +le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de <i>la Guerre des +Dieux</i>: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos +pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour +son <i>Faublas</i>, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa <i>Pucelle</i>, +qu'à la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort +qu'un immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié +le nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper +de Parny comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie, +les nouveaux venus le méprisent, les moraux le conspuent, personne +ne le défend. Ceux qui ont assez de goût encore pour l'apprécier, +ont aussi le bon goût de ne pas le dire. Cela d'ailleurs +n'en vaut pas la peine, et l'injustice se consacrera. Et quelle vigueur +pourtant par éclairs! quel plus beau mouvement, quel plus +désolé délire que dans l'étincelante élégie:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!....</p> + </div> </div> + +<p>«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»</blockquote> + + +<p>La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, +comme on se souvenait d'abord du <i>Passereau de Lesbie</i> dans +le recueil de Catulle, est la première, la <i>Chute des Feuilles</i>. +Millevoye l'a corrigée, on ne sait pourquoi, à diverses reprises, +et en a donné jusqu'à deux variantes consécutives. Je +me hâte de dire que la seule version que j'admette et que +j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux +Jeux Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. +Cette pièce que chacun sait par coeur, et qui est l'expression +délicieuse d'une mélancolie toujours sentie, suffit à sauver +le nom poétique de Millevoye, comme la pièce de Fontenay +suffit à Chaulieu, comme celle du <i>Cimetière</i> suffit à Gray.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Anacréon n'a laissé qu'une page</p> +<p>Qui flotte encor sur l'abîme des temps,</p> + </div> </div> + +<p>a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant +du flot sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, +c'en est assez pour ne plus mourir. On m'apprenait dernièrement +que cette <i>Chute des Feuilles</i>, traduite par un poëte russe, +avait été de là retraduite en anglais par le docteur Bowring, +et de nouveau citée en français, comme preuve, je crois, du +génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre +feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu +en chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour +le critique qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa +feuille voyage, ne peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur +qu'ont certains poëtes d'atteindre, un matin, sans y viser, +à quelque chose de bien venu, qui prend aussitôt place +dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie, et faisait dire +dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins +heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme, +s'écriait-il; quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, +mais que la perfection ait couronné, et dont à jamais +on se souvînt; voilà ce que je tente, ce à quoi j'aspire, et +vainement! Oh! rien qu'un denier d'or marqué à mon nom, +et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce trésor accumulé +qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte +ajoutait: «Oh! rien que <i>le Cimetière</i> de Gray, <i>la Jeune Captive</i> +de Chénier, la <i>Chute des Feuilles</i> de Millevoye!»</p> + +<p>Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce +qu'il ne le cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait +point à ses élégies le même prix, je l'ai dit déjà, qu'à +ses autres ouvrages académiques, et ce n'est que vers la fin +qu'il parut comprendre que c'était là son principal talent. +Facile, insouciant, tendre, vif, spirituel et non malicieux, il +menait une vie de monde, de dissipation, ou d'étude par accès +et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses amis; il ne +s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre mesure +aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger, +il le faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée, +assez blond, il avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, +toute l'élégance du jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, +et il partait soudain pour une promenade de cheval; il +écrivait ses vers au retour de là, ou en rentrant de quelque +déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques, que +quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il +dut en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La +jolie pièce du <i>Déjeuner</i> nous raconte bien des matinées de +ses printemps. Il essayait du luxe et de la simplicité tour à +tour, et passait d'un entresol somptueux à quelque riante +chambrette d'un village d'auprès de Paris. Il aimait beaucoup +les chevaux, et les plus fringants<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>. Après chaque livre ou +chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il +courait de Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, sa famille, +ses vieux professeurs; il se remettait au grec près de ceux-ci. +Il aimait tendrement sa mère; quand elle venait à Paris, elle +l'avait tout entier. Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacérès, +chez qui il allait souvent, lui dit: «Vous viendrez dîner chez +moi demain.»—«Je ne puis pas, Monseigneur, répondit-il, +je suis invité.»—«Chez l'Empereur donc?» répliqua le +second personnage de l'Empire.—«Chez ma mère,» repartit +le poëte. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que +Racine, en réponse à une invitation de M. le Duc, montrait à +l'écuyer du prince, et qu'il tenait absolument à manger en +famille avec ses <i>pauvres enfants</i>, le grand Racine qu'il était.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez agréablement +contée par Arnault, <i>Souvenirs d'un Sexagénaire</i>, t. IV, p. 217 +et suiv.</blockquote> + + +<p>Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas +M. le Duc, se trouve ici devenu le <i>citoyen</i> Cambacérès.</p> + +<p>Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu, +très-vif au plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il +n'était pas encore malade et au lait d'ânesse, et certaines +historiettes que des personnes, qui d'ailleurs l'ont connu, se +sont plu à broder sur son compte, ne sont, je le répète, que +des jeux d'imagination, et comme une sorte de légende romanesque +qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur +de <i>la Chute des Feuilles</i> et du <i>Poëte mourant</i>. Il ne devint malade +de la poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était +seulement délicat et volontiers mélancolique, bien qu'enclin +aussi à se dissiper. On doit croire qu'en avançant dans la +jeunesse, et plus près du moment où sa santé allait s'altérer, +sa mélancolie augmenta, et par conséquent son penchant à +l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre +porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces +présages. C'est alors que les beautés attrayantes, volages, +passaient et repassaient plus souvent devant ses yeux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Elles me disaient: «Compose</p> +<p>De plus gracieux écrits,</p> +<p>Dont le baiser, dont la rose,</p> +<p>Soient le sujet et le prix.»</p> +<p>A cette voix adorée</p> +<p>Je ne pus me refuser,</p> +<p>Et de ma lyre effleurée</p> +<p>Le chant n'eut que la durée</p> +<p>De la rose ou du baiser.</p> + </div> </div> + +<p>Dans <i>le Poëte mourant</i>, admirable soupir, qui est toute son +histoire, les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait +qu'il a écrit cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme +Gilbert et André Chénier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Compagnons dispersés de mon triste voyage,</p> +<p>O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers!</p> +<p>De mes chants imparfaits recueillez l'héritage,</p> +<p>Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.</p> +<p>Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne.</p> +<p>Femmes! etc., etc....</p> + </div> </div> + +<p>Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet +arbre où le plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur +s'exhale dans cette voix parfaitement distincte, mais affaiblie +<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>; il n'a pas su dire à temps comme un élégiaque plus +récent, qui s'écrie sous une inspiration semblable:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante,</p> +<p>Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante;</p> +<p>Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!</p> +<p>Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,</p> +<p>Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme;</p> +<p>Doux charme par où j'ai péri!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que +nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui +manque; c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»</blockquote> + +<p>Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver +du naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant +qu'il était en lui, à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita +des fragments du poëme de l'Aveugle dans les notes de son +second livre d'Élégies, de même que M. de Chateaubriand +avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce morceau, +par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques +qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres +tentatives d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait +pas moins cité dans sa candeur: toute jalousie, même celle +de l'art, était loin de lui. Ce second livre des Élégies de +Millevoye reste bien inférieur au premier, quoique l'intention en +soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en lui-même est +faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin +de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par +exemple, ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui +préfère un rival! Je cherche, j'attends quelque écho de ce +grand vers résonnant d'Eschyle, et je ne trouve que notre +alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas l'invention du +style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; il a +de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux +ce qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.</p> + +<p>Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier +au portrait qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à +cette jeune fille, chère à Palès, qui sait se parer avec un art +souverain dans ses grâces naïves:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil</p> +<p>Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:</p> +<p>Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,</p> +<p>Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,</p> +<p>L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants:</p> +<p>D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs,</p> +<p>Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,</p> +<p>Et sa flûte à la main.........</p> + </div> </div> + +<p>La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art +inné qui se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous +sa corbeille, s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, +sensible bergère, pour emprunter à son poëte même des traits +qui la peignent, elle est assez belle aux yeux de l'amant si, +au sortir de la grotte bocagère où se sont oubliées les heures, +elle rapporte</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un doux souvenir dans son âme,</p> +<p>Dans ses yeux une douce flamme,</p> +<p>Une feuille dans ses cheveux.</p> + </div> </div> + +<p>Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces +de romances, auxquelles on en peut joindre quelques +autres encadrées dans ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces +petits chants, j'avais lu ce <i>Charlemagne</i>, cet <i>Alfred</i>, où il en +a inséré; je trouvais l'ensemble élégant, monotone et pâli, et, +n'y sentant que peu, je passais, quand un contemporain de +la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui me voyait +indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil +humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une +vie d'enchantement; et j'appris combien, un moment du +moins, pour les sensibles et les amants d'alors, tout cela avait +vécu, combien pour de jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou +refroidis, cette légère poésie avait été une fois la musique +de l'âme, et comment on avait usé de ces chants aussi pour +charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode d'Ossian +et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule +poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les +cours d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le +style de 1813 ou de la reine Hortense, <i>le beau Dunois</i> de +M. Alexandre de Laborde, le <i>Vous me quittez pour aller à la +gloire</i> de M. de Ségur. Millevoye paya tribut à ce genre, il en +fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. Son fabliau +d'<i>Emma</i> et d'<i>Éginhard</i> offre toute une allusion chevaleresque +aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge +au départ du chevalier,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,</p> +<p>Priant tout bas qu'il revienne fidèle<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> Tibulle avait dit, Élégie première, livre II: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate</p> +<p> Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.</p> + </div> </div> + +<p>Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de +cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais pathétique +et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de +<i>l'Iliade</i>, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour +du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune +sur soi-même et sur son propre malheur.»</blockquote> + +<p>Il y a loin de là à <i>la Neige</i>, qui est le même sujet traité par +M. de Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, +je crois, plus durable, mais qui a aussi sa teinte particulière +de 1824, c'est-à-dire le précieux.</p> + +<p>Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, +pour la tendresse du coloris et de l'expression, celle de <i>Morgane</i> +(dans le poëme de <i>Charlemagne</i>); la fée y rappelle au +chevalier la bonheur du premier soir:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'anneau d'azur du serment fut le gage:</p> +<p>Le jour tomba; l'astre mystérieux</p> +<p>Vint argenter les ombres du bocage,</p> +<p>Et l'univers disparut à nos yeux.</p> + </div> </div> + +<p>Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à +ravir, la romance intitulée <i>le Tombeau du Poète persan</i>, et ce +dernier couplet où la fille du poëte expire sous le cyprès +paternel:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sa voix mourante a son luth solitaire</p> +<p>Confie encore un chant délicieux,</p> +<p>Mais ce doux chant, commencé sur la terre,</p> +<p>Devait, hélas! s'achever dans les cieux.</p> + </div> </div> + +<p>Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur +des premiers chants de Lamartine, qui devait dire à son tour +en son <i>Invocation</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,</p> +<p>Souviens-loi de moi dans les cieux.</p> + </div> </div> + +<p>En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de +ces élégies de son premier livre où il est tout entier, et j'oserai +dire sa jolie pièce du <i>Déjeuner</i> même, me font l'effet de ce +que pouvaient être plusieurs des premiers vers de Lamartine, +de ces vers légers qu'à une certaine époque il a brûlés, dit-on. +Mais Lamartine, en introduisant le sentiment chrétien +dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis Pétrarque. +Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu +Parny pour maître, quoique déjà plus rêveur.</p> + +<p>Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables +aperçus, je m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, +pour la rêverie, pour l'amour filial, pour la mélodie, +pour les instincts du goût, l'âme, le talent de Millevoye est +comme la légère esquisse, encore épicurienne, dont le génie +de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.</p> + +<p>En refaisant le <i>Poète mourant</i> dans de grandes proportions +lyriques et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des +secondes <i>Méditations</i> semble avoir pris soin lui-même de +manifester toute notre idée et de consommer la comparaison. +Si glorieuse qu'elle soit pour lui, disons seulement que l'un +n'y éteint pas entièrement l'autre. Le <i>Poète mourant</i> de Millevoye, +à distance du chantre merveilleux, garde son accent, +garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos +climats, venu avant l'oranger d'Italie<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a> Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine délicatement +exprimé dans une page du roman de <i>Madame de Mably</i>, par +M. Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades +ou romances, par sa dernière surtout, celle du <i>Beffroi</i>, donné le +ton et la <i>note</i> aux premières de madame Desbordes-Valmore.</blockquote> + +<p>Millevoye a jeté, sous le titre de <i>Dizains</i> et de <i>Huitains</i>, une +certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une +pensée fine ou tendre. Le huitain du <i>Phénix</i> et de la <i>Colombe</i> +est pour le sentiment une petite élégie. Il a fait quelques +épigrammes proprement dites, sans fiel; de ce nombre une +<i>épitaphe</i> qui pourrait bien avoir trait à Suard. C'aurait été, +au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait pas +avoir été bien vive, pas plus vive que son objet.</p> + +<p>Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut +encore moins de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe +sous la Restauration, a essayé de faire de lui un pieux Français +dévoué au trône légitime. Un autre biographe, après +1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous le montrer +comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et +commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, +de bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le +Dieu pour lui, comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait +des loisirs: en tout, un poète élégiaque.</p> + +<p>Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et +père, sa vie semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à +dîner quelques amis à Épagnette, près d'Abbeville, une discussion +s'engagea pour savoir si le clocher qu'on apercevait +dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou de Long, deux +prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes saillies +comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et +dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, +cette espèce de course au clocher. Mais à peine était-il +en route, que le cheval, qu'il n'avait pas monté depuis +longtemps, le renversa. Il eut le col du fémur cassé, et le +traitement, la fatigue qui s'ensuivit, déterminèrent la maladie +de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il avait passé les +six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris que +tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des +pages de Fénelon.</p> + +<p>Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi +de brillant ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler +des derniers éclats harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, +on rappelle le chant du cygne, a dit Buffon. Toutes les +fois qu'on aura à parler des premiers accords doucement +expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et comme de la +fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le +rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a +fleuri aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a +interrompu. Il a sa place assurée pourtant dans l'histoire de +la poésie française, et sa <i>Chute des Feuilles</i> en marque un +moment.</p> + +<p>1er Juin 1837.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DES SOIRÉES LITTÉRAIRES<br> + +ou<br> + +LES POÈTES ENTRE EUX.</h3> + +<p>Les soirées littéraires, dans lesquelles les poëtes se réunissent +pour se lire leurs vers et se faire part mutuellement de +leurs plus fraîches prémices, ne sont pas du tout une singularité +de notre temps. Cela s'est déjà passé de la sorte aux +autres époques de civilisation raffinée; et du moment que la +poésie, cessant d'être la voix naïve des races errantes, l'oracle +de la jeunesse des peuples, a formé un art ingénieux et difficile, +dont un goût particulier, un tour délicat et senti, une +inspiration mêlée d'étude, ont fait quelque chose d'entièrement +distinct, il a été bien naturel et presque inévitable +que les hommes voués à ce rare et précieux métier se recherchassent, +voulussent s'essayer entre eux et se dédommager +d'avance d'une popularité lointaine, désormais fort douteuse +à obtenir, par une appréciation réciproque, attentive et complaisante. +En Grèce, en cette patrie longtemps sacrée des Homérides, +lorsque l'âge des vrais grands hommes et de la beauté +sévère dans l'art se fut par degrés évanoui, et qu'on en vint +aux mille caprices de la grâce et d'une originalité combinée +d'imitation, les poëtes se rassemblèrent à l'envi. Fuyant ces +brutales révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce +après Alexandre, on les vit se blottir, en quelque sorte, sous +l'aile pacifique des Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent +aux yeux les uns des autres; ils se composèrent en pléiade. +Et qu'on ne dise pas qu'il n'en sortit rien que de maniéré et +de faux; le charmant Théocrite en était. A Rome, sous +Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à +regretter, du fond de sa Scythie, bien des succès littéraires +dont il était si vain, et auxquels il avait sacrifié peut-être +les confidences indiscrètes d'où la disgrâce lui était venue. +Stace, Silius, et ces <i>mille et un</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a> auteurs et poëtes de Rome +dont on peut demander les noms à Juvénal, se nourrissaient +de lectures, de réunions, et les tièdes atmosphères des soirées +d'alors, qui soutenaient quelques talents timides en danger +de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de médiocres +qui n'aurait pas dû naître. Au Moyen-Age, les troubadours +nous offrent tous les avantages et les inconvénients de +ces petites sociétés directement organisées pour la poésie: +éclat précoce, facile efflorescence, ivresse gracieuse, et puis +débilité, monotonie et fadeur. En Italie, dès le XIVe siècle, sous +Pétrarque et Boccace, et, plus tard, au XVe au XVIe, les poëtes +se réunirent encore dans des cercles à demi poétiques, à +demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si compliqué +à la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons +toutefois qu'au XIVe siècle, du temps de Pétrarque et de Boccace, +à cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu'il +s'agissait tout ensemble de retrouver l'antiquité et de +fonder le moderne avenir littéraire, le but des rapprochements +était haut, varié, le moyen indispensable, et le résultat heureux, +tandis qu'au XVIe siècle il n'était plus question que +d'une flatteuse récréation du coeur et de l'esprit, propice sans +doute encore au développement de certaines imaginations +tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant +déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption +des <i>Guarini</i> et des <i>Marini</i>. Ce qui avait eu lieu en +Italie se refléta par une imitation rapide dans toutes les autres +littératures, en Espagne, en Angleterre, en France; partout +des groupes de poëtes se formèrent, des écoles artificielles +naquirent, et on complota entre soi pour des innovations +chargées d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baïf, +furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu'elle ait +échoué dans son objet principal, a eu tant d'influence sur +l'établissement de notre littérature classique. Les traditions +de ce culte mutuel, de cet engouement idolâtre, de ces largesses +d'admiration puisées dans un fonds d'enthousiasme +et de candeur, se perpétuèrent jusqu'à mademoiselle de Scudery, +et s'éteignirent à l'hôtel de Rambouillet. Le bon sens +qui succéda, et qui, grâce aux poëtes de génie du XVIIe siècle, +devint un des traits marquants et populaires de notre littérature, +fit justice d'une mode si fatale au goût, ou du moins +ne la laissa subsister que dans les rangs subalternes des rimeurs +inconnus. Au XVIIIe siècle, la philosophie, en imprimant +son cachet à tout, mit bon ordre à ces récidives de tendresse +auxquelles les poëtes sont sujets si on les abandonne +à eux-mêmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre +compte toutes les activités, toutes les effervescences, et ne +sut pas elle-même en séparer toutes les manies. En fait de +ridicule, le pendant de l'hôtel de Rambouillet ou des poëtes +à la suite de la Pléiade, ce serait au XVIIIe siècle La Mettrie, +d'Argens et Naigeon, <i>le petit ouragan Naigeon</i>, comme Diderot +l'appelle, dans une débauche d'athéisme entre eux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> Cet article avait d'abord été écrit pour <i>le Livre des Cent et +Un</i>. On y répondait indirectement et sans amertume à un article <i>de la +Camaraderie littéraire</i> qui fit du bruit dans le temps, et que le +très-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de partial +et d'exagéré.</blockquote> + +<p>Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque +fut le règne de ce qu'on appelait <i>poésie légère</i>, et que, depuis +le quatrain du marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à <i>la Confession +de Zulmé</i>, il naquit une multitude de fadaises prodigieusement +spirituelles, qui, avec les in-folio de l'<i>Encyclopédie</i>, +faisaient l'ordinaire des toilettes et des soupers. Mais on ne +vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à une secte +isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous +commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou +de cour, des mousquetaires, des philosophes, des géomètres +et des abbés. Les lectures d'ouvrages en vers n'avaient pas +lieu à petit bruit <i>entre soi</i>. Un auteur de tragédie ou comédie, +Chabanon, Desmahis, Colardeau, je suppose, obtenait un +salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de mieux; +c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et +quelque débit, de se faire connaître; les femmes disaient du +bien de la pièce; on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme +de la Chambre, et le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait +s'il en était digne. Mais il fallait surtout assez d'intrépidité +et ne pas sortir des formes reçues. Une fois, chez +madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu, +essaya de lire <i>Paul et Virginie</i>: l'histoire était simple et la +voix du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au +bout d'un demi-quart d'heure, M. de Buffon, qui avait le +verbe haut, cria au laquais: <i>Qu'on mette les chevaux à ma +voiture</i>!</p> + +<p>De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après +une absence incontestable, sous des formes quelque peu +étranges, avec un sentiment profond et nouveau, avait à +vaincre bien des périls, à traverser bien des moqueries. On +se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux précurseur +de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu'il +lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. +Mais lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire +il l'achève: il n'y a que les vigoureuses et invincibles +natures qui soient dans ce cas. De plus faibles, de plus +jeunes, de plus expansifs, après lui, ont senti le besoin de +se rallier; de s'entendre à l'avance, et de préluder quelque +temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait alentour. +Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans +profit pour l'art aux époques de renaissance ou de dissolution. +Elles consolent, elles soutiennent dans les commencements, +et à une certaine saison de la vie des poëtes, contre +l'indifférence du dehors; elles permettent à quelques parties +du talent, craintives et tendres, de s'épanouir, avant que le +souffle aride les ait séchées. Mais dès qu'elles se prolongent et +se régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de +rapetisser, d'endormir le génie, de le soustraire aux chances +humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations +minutieuses qu'il se croit obligé de rendre avec une +prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et +du réel s'altère, qu'on adopte un monde de convention et +qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé à +la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, +nulle intention n'échappe, nul procédé technique ne passe +inaperçu; on applaudit à tout: chaque mot qui scintille, +chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est +remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu'un ami équitable +noterait d'un triple crayon, les faux brillants de verre que +la sérieuse critique rayerait d'un trait de son diamant, ne font +pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. Il +suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail +hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence +semblerait une condamnation; on prend les devants par la +louange. <i>C'est étonnant</i> devient synonyme de <i>C'est beau</i>; +quand on dit <i>Oh!</i> il est bien entendu qu'on a dit <i>Ah!</i> tout +comme dans le vocabulaire de M. de Talleyrand<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>. Au milieu +de cette admiration haletante et morcelée, l'idée de l'ensemble, +le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre, +ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein +ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes. +L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement +l'épreuve du public, même de ce public choisi, bienveillant à +l'art, accessible aux vraies beautés, et dont il faut en définitive +remporter le suffrage. Quant au génie pourtant, je ne +saurais concevoir sur son compte de bien graves inquiétudes. +Le jour où un sentiment profond et passionné le +prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se +défait aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se +relevant, tous les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts +nerveux. Le danger est plutôt pour ces timides et mélancoliques +talents, comme il s'en trouve, qui se défient d'eux-mêmes, +qui s'ouvrent amoureusement aux influences, qui +s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de +confiance crédule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-là, +ils peuvent avec le temps, et sous le coup des infatigables +éloges, s'égarer en des voies fantastiques qui les éloignent +de leur simplicité naturelle. Il leur importe donc beaucoup +de ne se livrer que discrètement à la faveur, d'avoir toujours +en eux, dans le silence et la solitude, une portion réservée +où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi +par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poëtes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> Ceci fait allusion à une anecdote souvent répétée de la +Présentation de l'abbé de Périgord à Versailles.</blockquote> + +<p>Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure +régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les +dispose avec artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de +ces intérieurs délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs +assidus, les auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs +qu'on tolère, parce qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent +à leur tour et applaudissent d'autant plus. Et dans les salons, +au milieu d'une assemblée non officiellement poétique, si +deux ou trois poëtes se rencontrent par hasard, oh! la bonne +fortune! vite un échantillon de ces fameuses soirées! le proverbe +ne viendra que plus tard, la contredanse est suspendue, +c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà tout un +cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y +refuser?—Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si +vous ne savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie, +fouillez dans vos souvenirs personnels; entre vos confidences +d'amour, prenez la plus pudique; entre vos désespoirs, choisissez +le plus profond; étalez-leur tout cela! et le lendemain, +au réveil, demandez-vous ce que vous avez fait de votre chasteté +d'émotion et de vos plus doux mystères.</p> + +<p>André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement +apprécié, ne l'entendait pas ainsi. Il savait échapper +aux ovations stériles et à ces curieux de société qui <i>se sont +toujours fait gloire d'honorer les neuf Soeurs</i>. Il répondait aux +importunités d'usage, qu'<i>il n'avait rien</i>, et que <i>d'ailleurs il +ne lisait guère</i>. Ses soirées, à lui, se composaient de son <i>jeune +Abel</i>, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois,</p> +<p>A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,</p> +<p>Prête une oreille amie et cependant sévère.</p> + </div> </div> + +<p>Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie, +et qui a tant de prix quand elle se trouve mêlée à une sympathie +affectueuse, ne doit jamais tourner trop exclusivement +à la critique littéraire. Boileau, dans le cours de la +touchante et grave amitié qu'il entretint avec Racine, eut sans +doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre génie. S'il avait +exercé le même empire et la même direction sur La Fontaine, +qu'on songe à ce qu'il lui aurait retranché! L'ami du poëte, +le <i>confident de ses jeunes mystères</i>, comme a dit encore Chénier, +a besoin d'entrer dans les ménagements d'une sensibilité +qui ne se découvre à lui qu'avec pudeur et parce qu'elle +espère au fond un complice. C'est un faible en ce monde que +la poésie; c'est souvent une plaie secrète qui demande une +main légère: le goût, on le sent, consiste quelquefois à se +taire sur l'expression et à laisser passer. Pourtant, même +dans ces cas d'une poésie tout intime et mouillée de larmes, +il ne faudrait pas manquer à la franchise par fausse indulgence. +Qu'on ne s'y trompe pas: les douleurs célébrées avec +harmonie sont déjà des blessures à peu près cicatrisées, et la +part de l'art s'étend bien avant jusque dans les plus réelles +effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois +faits, tendent d'eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux +longtemps couvés qui prennent des ailes et qui s'envoleront +par le monde un matin. Lors donc qu'on les expose encore +naissants au regard d'un ami, il doit être toujours sous-entendu +qu'on le consulte, et qu'après votre première +émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un +jugement.</p> + +<p>Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d'intimités +au sein des êtres plus rapprochés de nous par le hasard +ou la nature, intimités dont l'accord moral est la suprême +convenance; des liaisons avec les maîtres de l'art, étroites s'il +se peut, discrètes cependant, qui ne soient pas des chaînes, +qu'on cultive à distance et qui honorent; beaucoup de retraite, +de liberté dans la vie, de comparaison rassise et d'élan +solitaire, c'est certainement, en une société dissoute ou factice +comme la nôtre, pour le poëte qui n'est pas en proie à trop +de gloire ni adonné au tumulte du drame, la meilleure condition +d'existence heureuse, d'inspiration soutenue et d'originalité +sans mélange. Je me figure que Manzoni en sa Lombardie, +Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux profonds +et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l'idéal de +cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres +qu'eux. Rêver plus, vouloir au delà, imaginer une réunion +complète de ceux qu'on admire, souhaiter les embrasser d'un +seul regard et les entendre sans cesse et à la fois, voilà ce +que chaque poëte adolescent a dû croire possible; mais, du +moment que ce n'est là qu'une scène d'Arcadie, un épisode +futur des Champs-Elysées, les parodies imparfaites que la société +réelle offre en échange ne sont pas dignes qu'on s'y +arrête et qu'on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné +par les plus gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontré +autour de soi une portion de son rêve et qu'on s'abandonne +à en jouir, les mécomptes ne tardent pas; le côté des amours-propres +se fait bientôt jour, et corrompt les douceurs les +mieux apprêtées; de toutes ces affections subtiles qui s'entrelacent +les unes aux autres, il sort inévitablement quelque +chose d'amer.</p> + +<p>Un autre voeu moins chimérique, un désir moins vaste et +bien légitime que forme l'âme en s'ouvrant à là poésie, c'est +d'obtenir accès jusqu'à l'illustre poëte contemporain qu'elle +préfère, dont les rayons l'ont d'abord touchée, et de gagner +une secrète place dans son coeur. Ah! sans doute, s'il vit de +nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendré à la mélodie, +dont les épanchements et les sources murmurantes ont +éveillé les nôtres comme le bruit des eaux qui s'appellent, +celui à qui nous pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un +aveu troublé, (<i>con vergognosa fronte</i>), ce que Dante adressait à +l'ombre du doux Virgile:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte</p> +<p>Che spande di parlar si largo tiume?</p> + </div><div class="stanza"> +<p> * * * * *</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore</p> +<p>Che m' lian fatto cercar lo tuo volume;</p> +<p>Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,</p> + </div> </div> + +<p>sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne +doit pas lui être indifférent de l'entendre. Schiller et Goëthe, +de nos jours, présentent le plus haut type de ces incomparables +hyménées de génies, de ces adoptions sacrées et fécondes. +Ici tout est simple, tout est vrai, tout élève. Heureuses +de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui se glisse partout, +les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les +délie, et, consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus +tendre au sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus +cher tombeau! A défaut de ces choix resserrés et éternels, il +peut exister de poëte à poëte une mâle familiarité, à laquelle +il est beau d'être admis, et dont l'impression franche dédommage +sans peine des petits attroupements concertés. On se +visite après l'absence, on se retrouve en des lieux divers, on +se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares, des +heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le +grand Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons +si noblement menées; et c'est sur ce pied de cordialité libre +que Moore, Rogers, Shelley, pratiquaient l'amitié avec lui. +En général, moins les rencontres entre poètes qui s'aiment +ont de but littéraire, plus elles donnent de vrai bonheur et +laissent d'agréables pensées. Il y a bien des années déjà, +Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, et +Lamartine qui les avait reçus au passage dans son château de +Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau +soir d'été, une côte verdoyante d'où la vue planait sur cette +riche contrée de Bourgogne; et, au milieu de l'exubérante +nature et du spectacle immense que recueillait en lui-même +le plus jeune, le plus ardent de ces trois grands poëtes, Lamartine +et Nodier, par un retour facile, se racontaient un coin +de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes disgrâces, leurs +molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent une dernière +fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, +l'éclair évanoui, retombent à jamais dans l'abîme du passé. +Voilà sans doute une rencontre harmonieuse, et comme il en +faut peu pour remplir à souhait et décorer la mémoire; mais +il y a loin de ces hasards-là à une soirée priée à Paris, même +quand nos trois poëtes y assisteraient.</p> + +<p>Après tout, l'essentiel et durable entretien des poëtes, celui +qui ne leur manque ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien, +en se renouvelant, de sa sérénité idéale ni de sa suave autorité, +ils ne doivent pas le chercher trop au dehors; il leur appartient +à eux-mêmes de se le donner. Milton, vieux, aveugle +et sans gloire, se faisant lire Homère ou la Bible par la douce +voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et conversait de +longues heures avec les antiques génies. Machiavel nous a raconté, +dans une lettre mémorable, comment après sa journée +passée aux champs, à l'auberge, aux propos vulgaires, le +soir tombant, il revenait à son cabinet, et, dépouillant à la +porte son habit villageois couvert d'ordure et de boue, il +s'apprêtait à entrer dignement dans les cours augustes des +hommes de l'antiquité. Ce que le sévère historien a si hautement +compris, le poëte surtout le doit faire; c'est dans ce +recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les +impérissables maîtres, qu'il peut retrouver tout ce que les +frottements et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native, +à sa blancheur privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au +vestibule de son Enfer, les cinq ou six poëtes souverains dont +il est épris; il les interroge, il les entend; il convoque leur +noble et incorruptible école (<i>la bella scuola</i>), dont toutes les +réponses le raffermissent contre les disputes ambiguës des +écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son +observation des hommes et des choses; il y épure la réalité +sentie dans laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion +pesante, inégale et grossière; et, à force de s'envelopper +de <i>leurs saintes reliques</i>, suivant l'expression de Chénier, +à force d'être attentif et fidèle à la propre voix de son coeur, +il arrive à créer comme eux selon sa mesure, et à mériter +peut-être que d'autres conversent avec lui un jour.</p> + +<p>1831.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>CHARLES NODIER<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup class="upper">165</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Au moment où cette réimpression (1844) s'achève, la mort, qui +se hâte, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus consacrées +à un vivant: <i>inter Divos habitus</i>.—(Seulement, pour éviter +la disproportion entre les volumes, on a mis à la fin du tome premier +ce que l'ordre naturel eût fait placer à la fin du second.)</blockquote> + +<p>Le titre de <i>littérateur</i> a quelque chose de vague, et c'est le +seul pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits, +certains écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout +historien, sans être décidément poëte, sans être romancier +par excellence. L'historien est comme un fonctionnaire officiel +et grave, qui suit ou fraye les grandes routes et tient le +centre du pays. Le poëte recherche les sentiers de traverse +le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du foyer, ou +sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et les +<i>belles-lettres</i> peuvent n'être que fort secondaires pour eux, et +l'historien lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit +surtout l'usage positif et sévère. On peut être littérateur +aussi, sans devenir un érudit critique à proprement parler; +le métier et le talent d'érudit offrent quelque chose de distinct, +de précis, de consécutif et de rigoureux. Un littérateur, +dans le sens vague et flottant où je le laisse, serait au +besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou beaucoup, +mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur +littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s'essaye aux +romans, il s'égaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il +grapille sans cesse à l'érudition; il abonde surtout aux particularités, +aux circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; +une note à la façon de Bayle est son triomphe. Il +peut vivre au milieu de ces diversités, de ces trente rayons +d'une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix lui-même +et en touchant à tout: voilà ses délices. Il y a plus: +poëte, romancier, préfacier, commentateur, biographe, le +littérateur est volontiers à la fois amateur et nécessiteux, +libre et commandé; il obéira maintes fois au libraire, sans +cesser d'être aux ordres de sa propre fantaisie. Cette nécessité +qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne se l'avoue: dans son +imprévu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eût pas donné +d'une autre manière; elle supplée par accès et fait émulation +en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle +ainsi, dans sa variété et son recommencement de tous +les jours, est le contraire d'une spécialité, d'une voie droite, +d'une chaussée régulière. Oh! combien je comprends que +les parents sages d'autrefois ne voulussent pas de littérateurs +parmi leurs enfants! Les historiens, les philosophes, +les érudits, les linguistes, les <i>spéciaux</i>, tous tant qu'ils sont, +encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés, +notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l'autre bout par +la force des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), +tous ces esprits justement établis sont d'abord assez +de l'avis des parents, et professent eux-mêmes une sorte de +dédain pour le littérateur, tel que je le laisse flotter, et pour +ce peu de carrière régulièrement tracée, pour cette école +buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et +de livres; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la +multitude de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, +la flexibilité de sa plume, la richesse et la fertilité +de ses miscellanées, se fasse un nom, une position, je ne +dis pas plus utile, mais plus considérable que celle des +trois quarts des spéciaux; et alors il est une puissance à son +tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu.</p> + +<p>Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous +définir d'une manière vivante le littérateur indéfini, comme +je l'entends, que ce riche, aimable et presque insaisissable +polygraphe,—Charles Nodier.</p> + +<p>Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, +c'est de n'avoir eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans +tout, de façon à montrer qu'il aurait pu réussir à tout, de +s'être porté sur maints points à certains moments avec une +vivacité extrême, avec une surexcitation passionnée, et +d'avoir été vu presque aussitôt ailleurs, philologue ici, +romanesque là, bibliographe et werthérien, académique +cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain +ou la veille le plus excentrique ou le plus malicieux des +novateurs: un mélange animé de Gabriel Naudé et de Cazotte, +légèrement cadet de René et d'Oberman, représentant +tout à fait en France un essai d'organisation dépaysée de +Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Français à travers tout, Comtois +d'accent et de saveur de langage, comme La Monnoye +était Bourguignon, mariant le <i>Ménagiana</i> à <i>Lara</i>, curieux à +étudier surtout en ce que seul il semble lier au présent des +arrière-fonds et des lointains fuyants de littérature, donnant +la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot à M. Hugo. +Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c'est une riche, +brillante et innombrable armée, où l'on trouve toutes les +bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses +d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis +le quartier-général.</p> + +<p>C'est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de +bonne heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à +ces ardentes levées de bande qui eurent leur coup de collier +chacune, mais qui, trop vite, la plupart, ont plié. Je me figure +une armée en bataille d'avant Louvois; chaque compagnie +s'est déployée sous son chef à sa guise; chaque capitaine, +chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de +fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi; s'il étudie la +botanique ou les insectes,—ces brillants coléoptères à qui sa +plume déroba leurs couleurs,—dans le pli de science où il +se joue, c'est à un point de vue particulier toujours et sans +tant s'inquiéter des classifications générales et des grands +systèmes naturels: Jean-Jacques de même en était à la botanique +d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il +cultive, s'en tient volontiers à la chimie d'avant Lavoisier, +comme il reviendrait à l'alchimie ou aux vertus occultes +d'avant Bacon; après l'<i>Encyclopédie</i>, il croit aux songes; en +linguistique, il semble un contemporain de Court de Gébelin, +non pas des Grimm ou des Humboldt. C'est toujours ce corps +d'armée d'avant le grand ordonnateur Louvois.</p> + +<p>On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation +mobile qui aime à s'épandre hors du centre, il se reflète +quelque chose de la destinée de sa province elle-même, si +tard réunie. Il y a en lui, littérairement parlant, du Comtois +d'avant la réunion, du fédéraliste girondin.</p> + +<p>A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de révolution +et de coupures si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa +naissance. Nous aurons à rappeler tout à l'heure les impressions +de son enfance précoce, les orages de son adolescence +émancipée, cette vie de frontière aux lisières des monts, aux +années d'émigration et d'anarchie, entre le Directoire expirant +et l'Empire qui n'était pas né; car c'est bien alors que +son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l'idéal en +lui à grands traits hasardeux, s'est formé. L'honneur de +Nodier dans l'avenir consistera, quoi qu'il en soit, à représenter +à merveille cette époque convulsive où il fut jeté, cette +génération littéraire, adolescente au Consulat, coupée par +l'Empire, assez jeune encore au début de la Restauration, +mais qui eut toujours pour devise une sorte de contre-temps +historique: ou <i>trop tôt ou trop tard!</i></p> + +<p><i>Trop tôt</i>; car si elle eût tardé jusqu'à la Restauration, si +elle eût débuté fraîchement à l'origine, elle aurait eu quinze +années de pleine liberté et d'ouverte carrière à courir tout +d'une haleine.—<i>Trop tard</i>; car si elle se fût produite aussi bien +vers 1780, si elle fût entrée en scène le lendemain de Jean-Jacques, +elle aurait eu chance de se faire virile en ces dix +années, de prendre rang et consistance avant les orages de 89.</p> + +<p>Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus été +elle-même, c'est-à-dire une génération poétique jetée de côté +et interceptée par un char de guerre, une génération vouée +à des instincts qu'exaltèrent et réprimèrent à l'instant les +choses, et dont les rares individus parurent d'abord marqués +au front d'un pâle éclair égaré. <i>Hélas! nous aurions pu être!</i> +a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mélancolique, +récemment cité par M. Chasles. C'est la devise de presque +toutes les existences. Seulement ici, de ces existences littéraires +d'alors qui ont manqué et qui <i>auraient pu être</i>, il en +est une qui a surgi, qui, malgré tout, a brillé, qui, sans y +songer, a hérité à la longue de ces infortunes des autres et +des siennes propres, qui les résume en soi avec éclat et +charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et +subsistant. Cela fait aussi une gloire.</p> + +<p>J'insiste encore, car, pour le littérateur, c'est tout si on le +peut rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à +jamais son nom à un anneau quelconque de cette grande +chaîne de l'histoire. Quelle fut, à les prendre dans leur ensemble, +la direction principale et historique des générations +qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui y atteignaient +vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberté, la tribune; +pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte qu'on +peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et révolutionnaires +de 89 eurent pour mot d'ordre <i>le droit</i>, et que +les générations obéissantes et militaires de l'Empire eurent +pour mot d'ordre <i>le devoir</i>. Or, nos générations, à nous, romanesques +et poétiques, n'ont guère eu pour mot d'ordre +que <i>la fantaisie</i>.</p> + +<p>Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfants perdus +de nos générations encore lointaines, lorsque, s'ébattant +aux dernières soirées du Directoire, essayant leur premier +essor aux jeunes soleils du Consulat, et croyant déjà à la plénitude +de leur printemps, ils furent pris par l'Empire, séparés +par lui de leur avenir espéré, et enfermés de toutes parts +un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de Popilius? +Ce fut un vrai cri de rage<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> On peut lire dans <i>les Méditations du Cloître</i>, qui +font suite au <i>Peintre de Saltzbourg</i>, le paragraphe qui commence +ainsi: «Voilà une génération tout entière, etc., etc.»</blockquote> + +<p>Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet +Empire et lui tinrent tête, M. de Chateaubriand et madame de +Staël. Mais remarquez bien qu'ils étaient très au complet, et +comme en armes, quand il survint. M. de Chateaubriand se +faisait déjà homme en 89; dix ans d'exil, d'émigration et de +solitude achevèrent de le tremper. Madame de Staël, de même, +ne put être supprimée par l'Empire, auquel elle était antérieure +de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou +quinze ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en +1800, ces deux chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi +fermement à l'assaut? Du moins, on l'avouera, les difficultés +pour eux eussent été tout autres.</p> + +<p>Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire +génie dont nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier +doit être né à Besançon le 29 avril 1780, si tant est qu'il s'en +souvienne rigoureusement lui-même; le contrariant Quérard +le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami d'enfance, +le suppose né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore +parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des +Mathanasius futurs. Son père, avocat distingué, avait été de +l'Oratoire et avait professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier +et longtemps l'unique maître de ce fils adoré (fils naturel, +je le crois), dont l'éducation ainsi resta presque entièrement +privée et qui ne parut au collège que dans les classes +supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon les +cours de l'École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de +M. Droz. Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il +s'est plu à nous les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort +élargie, une pure réfraction du souvenir à distance au sein +d'une vaste et mobile imagination? Nous nous garderions bien, +quand nous le pourrions, de chercher à suivre le réel biographique +dans ce qui est surtout vrai comme impression et +comme peinture, et d'y décolorer à plaisir ce que le charmant +auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons +à l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une +suite de faits positifs et d'incidents sans importance que ses +émotions mêmes et ses songes; or, de sa part, les souvenirs +légèrement <i>romancés</i> nous les rendent d'autant mieux.</p> + +<p>Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent +tout à fait dans le sens de la Révolution. Son père fut le second +maire constitutionnel de Besançon; M. Ordinaire avait été le +premier. L'enfant, dès onze ou douze ans, prononçait des +discours au club. Une députation de ce club de Besançon alla +rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les Autrichiens, +du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; +deux commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le, +nous le ferons voyager!» Pichegru lui fit accueil et +l'assit même sur ses genoux, car l'enfant, très-jeune, était de +plus très-mince et petit, il n'a grandi que tard. Il passa ainsi +trois ou quatre jours au quartier-général et partagea le lit +d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa jeune +âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent. +Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais +lorsqu'ensuite, dans son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au +bout à parler de Pichegru comme d'une pure victime, +comme d'un bon Français et d'un loyal défenseur du sol, il +fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à la reconnaissance +et au pieux désir.</p> + +<p>Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, +ancien officier du génie, forcé de quitter Besançon par +suite du décret qui interdisait aux ci-devant nobles le séjour +dans les places de guerre, alla habiter Novilars, château à +deux lieues de là; il emmena le jeune Nodier avec lui. C'était +un savant, un sage, une espèce de Linné bisontin. Il donna +à l'enfant des leçons de mathématiques et d'histoire naturelle, +mais l'élève ne mordit qu'à cette dernière. C'est là qu'il commença +ses études entomologiques, ses collections, s'attachant +aux coléoptères particulièrement: il y acquit des connaissances +réelles, découvrit l'organe de l'ouïe chez les insectes: +une dissertation publiée à Besançon en l'an VI (1798) en fait +foi. M. Duméril confirma depuis cette opinion, ou même, selon +son jeune et jaloux devancier, s'en empara: il y eut réclamation +dans les journaux<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Dès ce temps, Nodier avait +commencé un poëme sur les charmants objets de ses études; +on en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant +bien, retrouveraient peut-être encore. Je n'ai pu saisir +que les deux premiers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,</p> +<p>Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> On peut voir dans la <i>Décade</i>, 3e trimestre de l'an XII, +p. 377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il résulte cependant que +M. Duméril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait +négligée et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile +à obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,—surtout si l'on +a causé avec lui.</blockquote> + +<p>Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans +<i>Séraphine</i>, aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que +les ailes de ces papillons sans nombre que l'auteur décrit +amoureusement et qu'il étale? Quand on est poëte, quand la +lumière se joue dans l'atmosphère sereine de l'esprit ou en +colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est que mieux +d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les +rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir. +Tous ces <i>Souvenirs</i> enchanteurs de Nodier, qui commencent +par <i>Séraphine</i>, ont pour muse et pour fée, non pas +le <i>Souvenir</i> même, beaucoup trop précis et trop distinct, mais +l'adorable <i>Réminiscence</i>. C'est bien important, à propos de Nodier, +de poser dès l'abord en quoi la réminiscence diffère du +souvenir. Un amant disait à sa maîtresse qui brûlait chaque +fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en ressouvenait mieux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir,</p> +<p>J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,</p> +<p>Qui dans sa vigilance à lui seul se confie,</p> +<p>Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,</p> +<p>Les mêle à son désir, les plie en mille tours,</p> +<p>Incessamment les change et s'en souvient toujours.</p> +<p>Abus délicieux! confusion charmante!</p> +<p>Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente!</p> +<p>Forêt dont le mystère invite et fait songer,</p> +<p>Où la Réminiscence, ainsi qu'un faon léger,</p> +<p>T'attire sur sa trace au milieu d'avenues</p> +<p>Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!</p> + </div> </div> + +<p>C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi +fuyant de l'Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus +heureuses Nodier vieillissant a suivi.</p> + +<p>Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de +l'École centrale; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de +la ville, avec de petits appointements qui lui permirent quelque +indépendance. Jusqu'alors il avait été plutôt timide et +d'une allure toute poétique; il commença de s'émanciper, et +ces vives années de son adolescence purent paraître très-dissipées +et très-oisives. Son père l'aurait voulu avocat; il suivit +le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit. A cette +époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit +à les écrire. L'influence de <i>Werther</i> fut très-grande sur lui et +l'exalta singulièrement. La mode y poussait; le plus flatteur +triomphe d'un jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir +des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte jaune +de Werther. Dans ces premiers accès d'enthousiasme germanique, +Nodier ne savait que fort peu l'allemand; il lisait plus +directement Shakspeare; mais il avait pour ainsi dire le don +des langues; il les déchiffrait très-vite et d'instinct, et en général +il sait tout comme par réminiscence. Rien d'étonnant +que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances, d'autant +plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées.</p> + +<p>Il se trouva impliqué en 1799 (an vu) dans quelque petite +échauffourée politique. Il s'agissait d'<i>un complot contre la sûreté +de l'État</i>. Condamné d'abord par contumace, il fut ensuite +acquitté à la majorité d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il +avait perdu sa place de bibliothécaire-adjoint; son père l'envoya +à Paris (vers 1800) pour y continuer ses études interrompues; +il y porta des romans déjà faits, et y contracta de nouvelles +liaisons politiques. Après un premier séjour à Paris, il +fut rappelé à Besançon; c'était l'époque où les émigrés commençaient +à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui +étaient encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant +ses nouvelles affections avec les anciennes. Revenu à Paris à +l'époque où Bonaparte consul visait de près à l'empire, il y +fit <i>la Napoléone</i> (1802), encore plus républicaine que royaliste: +le dernier vers y salue <i>l'échafaud de Sidney</i>. Il publia +presque en même temps le petit roman des <i>Proscrits</i>, et, dans +un genre fort différent, une <i>Bibliographie entomologique</i>; il +avait écrit des articles dans un journal d'opposition intitulé +<i>le Citoyen français</i>, qui paraissait pendant la première année +du Consulat. Il avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801, +et tirer à vingt-cinq exemplaires <i>Quelques Pensées de Shakspeare</i>, +avec cette épigraphe de Bonneville:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.</p> + </div> </div> + +<p>En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami +qu'il revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il émerveillait +de ses nouveaux récits, au coeur de qui il gravait comme +sur l'écorce du hêtre les chiffres du moment, et que quarante +années écoulées depuis lors n'ont pas arraché du même lieu. +Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe comme Nodier, et, qui +plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des derniers +de cette franche et docte race provinciale à la façon du +XVIe siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent +Weiss est resté dans sa ville natale comme un exemplaire +déposé de la vie première et de l'âme de son ami, un +exemplaire sans les arabesques et les dorures, mais avec les +corrections à la main, avec les marges entières précieuses, et +ce qu'on appelle en bibliographie les <i>témoins</i>. Qui donc n'a +pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté +au toit quand nous l'avons déserté, le pigeon casanier qui +garde la tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est +le tome premier de nous-même, et celui presque toujours qui +nous représente le mieux. Pour savoir le Nodier d'alors, c'est +bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop lassé de s'entendre, +qu'il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif et glorieux +d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, +si pleine de souvenirs (avant que le Génie militaire +eût gâté Chamars), il s'épanchait en abondants et naïfs récits, +et faisait revivre sous les grands feuillages d'automne +les confidences des printemps d'autrefois, désespoirs ardents, +philtres mortels, consolations promptes, complots, terreurs +crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années +légères.</p> + +<p>Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque, +superbe et puissant d'espérance, ou, ce qui revient au même, +prodigue de désespoir, il partit pour Paris du pied de sa montagne +comme pour une conquête. Il n'était pas tel que nous +le voyons aujourd'hui lorsqu'à pas lents, un peu voûté et +comme affaissé, il s'achemine tous les jours régulièrement par +les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Académie +les jours de séance, <i>afin que cela l'amuse</i>, comme dirait +La Fontaine. «Vous l'avez rencontré cent fois, vous l'avez +coudoyé, dit un spirituel critique, qui en cette occasion est +peintre<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>, et sans savoir pourquoi vous avez remarqué sa +figure anguleuse et grave, son pas incertain et aventureux, +<i>son oeil vif et las</i>, sa démarche fantasque et pensive.» Prenez +garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore +sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de +singuliers réveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais +ainsi dans une de ces cours de l'Institut que les profanes +traversent irrévérencieusement pour raccourcir leur +chemin, comme on traverse une église,—un jour que je le +rencontrais donc, et qu'arrivé tout fraîchement moi-même +de sa Franche-Comté et de son Jura, je lui en rappelais avec +feu quelques grands sites, il m'écoutait en souriant; mais +j'avais cherché vainement le nom de <i>Cerdon</i> pour le rattacher +à cette haute et austère entrée dans la montagne après Pont-d'Ain: +ce nom de <i>Cerdon</i>, que je ne retrouvais pas et que je +balbutiais inexactement, avait dérouté à lui-même sa mémoire, +et nous avions tourné autour, sachant au juste de +quel lieu il s'agissait, mais sans le bien dénommer. Il m'avait +quitté, il était loin, lorsque du fond de la seconde cour, et +du seuil même de l'illustre <i>portique</i>, un cri, un accent net +et vibrant, le mot de <i>Cerdon</i>, qui lui était revenu, et qu'il me +lançait avec une joie fière en se retournant, m'arriva comme +un rappel sonore du pâtre matinal aux échos de la montagne: +le Nodier jeune et puissant était retrouvé!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> <i>Portraits littéraires</i>, par M. Planche.</blockquote> + +<p>Les soirs même de dimanche, en cet <i>Arsenal</i> toujours gracieux +et embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mégarde, +à causer et à rajeunir, si, debout à la cheminée, il +s'engage en un attachant récit qui ne va plus cesser, à mesure +que sa parole élégante et flexible se déroule, écoutez, +assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui a faibli, +comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'éclaire, la +voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue +indolence, est éloquent. Je me figure un Vergniaud qui +cause.</p> + +<p>Dans le Nodier d'aujourd'hui, à travers la fatigue, il y a encore, +par accès, du montagnard élancé à haute et large poitrine, +de même que dans celui d'autrefois et jusqu'en sa +pleine force, on dut entrevoir toujours quelque chose de ce +qui a promptement fléchi. Les Francs-Comtois transplantés +ne sont-ils pas volontiers comme cela<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> Jouffroy, par exemple.</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours +à Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle +des aventures. J'ajourne pour un instant les échappées politiques: +littérairement on le possède dès ce moment-là, +d'une manière complète et circonstanciée, dans quelques +petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de +soleil ardents, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres.</p> + +<p><i>Le Peintre de Saltzbourg</i>, journal des émotions d'un coeur +souffrant, suivi des <i>Méditations du Cloître</i>, 1803.</p> + +<p><i>Le dernier Chapitre de mon Roman</i>, 1803.</p> + +<p><i>Essais d'un jeune Barde</i>, 1804.</p> + +<p><i>Les Tristes</i>, ou <i>Mélanges tirés des tablettes d'un Suicide</i>, 1806. +J'y ajouterais le roman intitulé <i>les Proscrits</i>, si on pouvait se +le procurer<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>; mais j'y joins celui d'<i>Adèle</i>, qui, publié beaucoup +plus tard, remonte pour la première idée et l'ébauche +de la composition à ces années de prélude. En relisant ces +divers écrits, en tâchant, s'il se peut, pour les <i>Essais d'un +jeune Barde</i> et pour <i>les Tristes</i>, de ressaisir l'édition originale +(car dans les volumes des <i>oeuvres complètes</i> la physionomie +particulière de ces petits recueils s'est perdue et comme fondue), +on surprend à merveille les affinités sentimentales et +poétiques de Nodier dans leurs origines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> On le peut assez aisément, car il a été réimprimé en 1820 +(<i>Stella</i> ou <i>les Proscrits</i>). L'auteur l'a rejeté depuis avec +raison, comme trop juvénile et peu digne de ses <i>Oeuvres complètes</i>. +Les autres ouvrages dont je parle en dispensent.</blockquote> + +<p>Il est d'avant <i>René</i>, bien qu'il n'éclate qu'un peu après et à +côté. Il n'a pas non plus besoin d'<i>Oberman</i> pour naître, bien +qu'il le lise de bonne heure et qu'il l'admire aussitôt; mais +si Oberman et René sont pour lui des frères aînés et plus +mûris, ce ne sont pas ses parents directs, ses pères. Nodier, +au début, se rattache plus directement à Saint-Preux, mais +à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu aussi +<i>les dernières Aventures du jeune d'Olban</i>, publiées en 1777, +et il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me +dira-t-on, que <i>les Aventures du jeune d'Olban</i>? Avant 89, il y +avait en France un très-réel commencement de romantisme, +une veine assez grossissante dont on est tout surpris à l'examiner +de près: les drames de Diderot, de Mercier, les traductions +et les préfaces de Le Tourneur, celles de Bonneville. +Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, +y répondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, +en était. Or Ramond, depuis membre grave des assemblées +politiques, de l'Académie des Sciences, et historien si +éminent des Pyrénées, Ramond jeune, nourri dans Strasbourg, +sa patrie, des premiers sucs de la littérature allemande +mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse +et dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble, par +quelque passion malheureuse, il publia à Verdun, en 1777, +<i>les Aventures du jeune d'Olban</i> qui finissent à la Werther par +un coup de pistolet, et l'année suivante il publia encore, dans +la même ville, un volume d'Élégies alsaciennes de plus de +sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de facture; on +y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu: <i>Permis +d'imprimer les Élégies ci-devant</i>. Nodier, à la veille du +<i>Peintre de Saltzbourg</i>, se ressouvenait du roman de Ramond +<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>, il ajouta même à son <i>Peintre</i>, par manière d'épilogue, +une pièce intitulée <i>le Suicide et les Pèlerins</i>, qui n'est +qu'une mise en vers du dernier chapitre en prose de <i>d'Olban</i>. +Comme talent d'écrire (bien que Ramond en ait montré dans +ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison à faire entre +<i>le Peintre de Saltzbourg</i> et le roman alsacien; mais c'est le +même fonds de sentimentalité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir jusqu'à +donner une édition des <i>Aventures de d'Olban</i>, avec notice, 1829, chez +Techener.</blockquote> + +<p>Les <i>Essais d'un jeune Barde</i> sont dédiés par Nodier à Nicolas +Bonneville; c'est à lui surtout, à ses <i>âpres et sauvages, mais +fières et vigoureuses</i> traductions, comme il les appelle, qu'il +avait dû d'être initié au théâtre allemand. Bonneville avait +débuté jeune par des poésies originales où l'on remarque de +la verve; ensuite il s'était livré au travail de traducteur. +Vers 1786, en tête d'un <i>Choix de petits romans imités de l'allemand</i>, +il avait mis pour son compte une préface où il pousse +le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n'y +manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et étale +avec vigueur. Il est l'un des premiers qui aient commencé +d'entonner cette lugubre et emphatique complainte qui n'a +fait que grossir depuis, et dont l'opiniâtre refrain revient à +redire: <i>Admire-moi, ou je me tue!</i> La Révolution le dispersa +violemment hors de la littérature<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>. Voilà bien quelques-uns +des précurseurs parmi cette génération werthérienne d'avant +89, dont fut encore Granville, aussi décousu, plus malheureux +que Bonneville, et qui semble lui disputer un pan +de ce manteau superbe et quelque peu troué qui se déchira +tout à fait entre ses mains. Granville, auteur du <i>Dernier Homme</i>, +poëme en prose dont Nodier s'est fait depuis l'éditeur, et que +M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme Gilbert +d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans +le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans <i>les +Prisons de Paris sous le Consulat</i>, chap. I, et la note VIII du <i>Dernier +Banquet des Girondins</i>.</blockquote> + +<p>Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais +il le faut, puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez +que le secret du malheur de ces écrivains tourmentés est en +grande partie dans la disproportion de l'effort avec le talent. +Car de <i>talent</i>, à proprement parler, c'est-à-dire de pouvoir +créateur, de faculté expressive, de mise en oeuvre heureuse, +ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des lambeaux +aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les +imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs +complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour +les admirer.</p> + +<p>Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de +Se prendre de ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais +quelle fascination irrésistible vers ces faux et troublants modèles. +Je conçois et j'admets qu'à l'entrée de la vie, les premières +affections, même littéraires, ne soient pas dans chacun +celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de <i>la Neuvaine de la +Chandeleur</i>, Nodier en commençant explique très-bien comme +quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins +en province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous +des capitales et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, +en poésie, les premières impressions, et souvent les plus +vraies et les plus tendres, s'attachent à des oeuvres de peu de +renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un +matin par quelque coin pénétrant, comme le son d'une certaine +cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson, +<i>comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit +toit solitaire</i>. Ainsi l'<i>Estelle</i> de Florian ou la <i>Lina</i> de Droz, les +<i>Fragments</i> de Ballanche ou les <i>Nuits Élyséennes</i> de Gleizes, +peuvent toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une +Iliade. Même plus tard, on pourrait, comme faible secret, et +en ne l'avouant jamais, préférer <i>Valérie</i> à Sophocle; on peut, +et en l'avouant, préférer le <i>Lac</i> des <i>Méditations</i> à <i>Phèdre</i> elle-même. +Dans l'enfance donc et dans l'adolescence encore, rien +de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant +les récréations du coeur, à quelques sentiers favoris, hors +des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou +tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire +les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on +avance, on ne les évite pas impunément; tout ce qui compte +y a passé, et l'on y doit passer à son tour: ce sont les voies +sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel +de la gloire et de l'estime humaine. Nodier, si fait pour +pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, jeune, en savait +mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, qu'à la +traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je +ne sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, +du <i>Peintre de Saltzbourg</i> à <i>Jean Sbogar</i>, le jeta toujours +par les précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de +ces grandes lignes où convergent en définitive les seules et +vraies figures du poëme humain comme de l'histoire. Par un +généreux mais décevant instinct, il s'en alla accoster d'emblée, +en littérature comme en politique, ceux surtout qui étaient +dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou Granville, +comme Oudet et Pichegru.</p> + +<p>Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, +ne voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano? il appellera +Perrault un autre Homère.</p> + +<p>Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent +qu'à la fin, arrivé à son tour, reposé ou du moins assis, et +comptant devant lui les débris amassés, il se fît une richesse. +Et d'abord, si sincère qu'il se montrât dans le transport d'expression +de ses douleurs juvéniles, il était trop poëte pour +que son imagination, à certains moments, ne les lui exagérât +point beaucoup, et, à d'autres moments aussi, ne les vint pas +distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tempérée par la +fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi +continu que de loin on pourrait le croire. Et par exemple, +en ce temps même du <i>Peintre de Saltzbourg</i>, il écrivait <i>le +dernier Chapitre de mon Roman</i>, réminiscence très-égayée +d'une génération légère qui avait eu, comme il l'a très-bien +dit, <i>Faublas</i> pour <i>Télémaque</i>. J'aime peu à tous égards ce +<i>dernier Chapitre</i>, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son +modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu +vulgaires. Je ne sais en ce genre-là de vraiment délicat que +le petit conte: <i>Point de Lendemain</i>, de Denon, qu'on peut citer +sans danger, puisqu'on ne trouvera nulle part à le lire<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>. +Mais dans ce <i>dernier Chapitre</i>, la mélancolie était raillée, et +il y était fait justice des Werthers à la mode, de façon à rassurer +contre les autres écrits de l'auteur lui-même. Il ne +manque souvent à l'ardeur fiévreuse de la jeunesse et à ces +fumeuses exaltations de tête, qu'une soupape de sûreté qui +empêche l'explosion et rétablisse de temps en temps l'équilibre: +<i>le dernier Chapitre de mon Roman</i> prouverait qu'ici, dès +l'origine, cette espèce de garantie était trouvée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> Paris, 1812, Didot l'aîné: tiré à très peu d'exemplaires.</blockquote> + +<p>Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair +d'entre tous ces faux modèles secondaires auxquels il faisait +trop d'honneur en s'y attachant, et qui ne devaient bientôt +plus vivre que par lui, c'est tout simplement le talent, le don, +le jeu d'écrire, la faculté et le bonheur d'exprimer et de +peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment +charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maître, +à laisser courir tout cela.</p> + +<p>On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans +<i>Trilby</i>, dès la troisième ou quatrième page, une certaine +phrase infinie qui commence par ces mots: «Quand Jeannie, +de retour du lac...» Jamais ruban soyeux fut-il plus flexueusement +dévidé, jamais soupir de lutin plus amoureusement +filé, jamais fil blanc de <i>bonne Vierge</i> plus incroyablement +affiné et allongé sous les doigts d'une reine Mab? Eh bien! +quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore +de la magique danse des castagnettes dans <i>Inès de las +Sierras</i>, on éprouve trop de dédommagement secret à décrire +même ses erreurs, même ses désespoirs, pour ne pas devoir +leur échapper bientôt et leur survivre.</p> + +<p>Nodier écrivain, s'il faut le définir, c'est proprement un +<i>Arioste</i> de la phrase. Or, si Werther qu'on semble au début, +quand je ne sais quel Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on +en revient.</p> + +<p>Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement +dans <i>le Peintre de Saltzbourg</i>, qui n'a plus guère conservé +d'intérêt que par là. A travers le chimérique de l'action, le +vague et l'exalté des caractères, on y peut relever quelques +tableaux de nature qui rappelaient alors les touches encore +récentes de Bernardin de Saint-Pierre, et qui supposaient le +voisinage prochain de Chateaubriand et d'Oberman. Nodier, +grand <i>styliste</i> prédestiné, a de bonne heure excellé à revêtir +les formes et les teintes d'alentour: une de ses images favorites +est celle de la <i>pierre de Bologne</i>, qui garde, dit-on, quelque +temps les rayons dont elle a été pénétrée. <i>Le Peintre de +Saltzbourg</i> avait de plus, sur quelques points de sa palette, +ses rayons à lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, +datée du 10 octobre: «Oui, je le répète, l'hiver dans toute +son indigence, l'hiver avec ses astres pâles et ses phénomènes +désastreux, me promet plus de ravissements que l'orgueilleuse +profusion des beaux jours...» Si cette page se fût trouvée +aussi bien dans l'<i>Émile</i> ou dans le <i>Génie du Christianisme</i>, +elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une +admirable description du matin (14 septembre), qui se termine +par ces traits de maître: «... Chaque heure qui s'approche +amène d'autres scènes. Quelquefois, un seul coup de +vent suffit pour tout changer. Toutes les forêts s'inclinent, +tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident, et +tous les échos soupirent.»</p> + +<p>De plus en plus, en avançant, le style de Nodier, avec une +grâce et une souplesse qui ne seront qu'à lui et qui composeront +son caractère, atteindra à peindre de la sorte les mouvements +prompts, les reflets soudains, les chatoiements +infinis de la verdure et des eaux, moins sans doute, dans toute +scène, les grands traits saillants et simples qu'une multitude +de surfaces nuancées et d'intervalles qui semblaient indéfinissables +et qu'il exprime. Ainsi, dans <i>Jean Sbogar</i>, sa plume +saisira le vol des goëlands qui s'élèvent à perte de vue et redescendent +<i>en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d'une +bergère échappé à sa main</i><a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>. Ainsi, à un autre endroit, il prolongera +dans le sable fin et mobile de la plage les ondulations +vagues qui bercent la voiture et le rêve d'Antonia<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>. Son +mouvement de style, aux places heureuses, est tout à fait tel, +parfois rapide et plus souvent bercé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a> Chap. IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> Chap. V.</blockquote> + +<p>Le roman d'<i>Adèle</i>, que je rapporte à cette première époque +de Nodier, s'ouvre avec intérêt et vie: il y a du soleil. Le +monde rentrant des émigrés en province y est assez fidèlement +rendu. Les déclamations même sur la noblesse, sur les +inégalités sociales, sur les sciences, ces traces présentes de +Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du moment. +Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur: +celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées +et les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit déjà ce choix +de l'<i>ancolie</i> qui en fait la fleur de Nodier, comme la <i>pervenche</i> +est celle de Rousseau<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. A la date du 8 juin, je note un doux +projet d'Éden, un rêve adolescent de chaumière; et puis +(8 mai) l'ascension à la Dôle, le <i>Chalet des Faucilles</i>, ce joli +nid à romans qu'on appelle pays de Vaud, et l'éblouissante +splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut rapprocher +encore, dans la nouvelle d'<i>Amélie</i>, la plus flottante description +de brume automnale et matinale au bord du lac de +Neuchâtel; car c'est le triomphe de cette plume amusée d'avoir +à dérouler ainsi des réseaux tour à tour scintillants ou +Vaporeux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> Aimé De Loy, poëte franc-comtois des plus errants et des plus +naufragés, mais dont l'amitié vient de recueillir les débris sous le titre +de <i>Feuilles aux Vents</i>, a dit quelque part, en célébrant une de ses +riantes stations passagères:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'y cultive, au pied d'un coteau,</p> +<p>La fleur de Nodier, l'ancolie,</p> +<p>Si chère à la mélancolie,</p> +<p>Et la pervenche de Rousseau.</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans +flexibles et les méandres de mots, les caractères, dans ce petit +roman d'<i>Adèle</i>, laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas +une vraie femme de chambre, ce qu'il faudrait pour que la +donnée eût toute sa hardiesse originale; elle n'est qu'une +demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne diffère en rien +du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux de +l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres +manque tout à fait d'une certaine faculté de justesse et de +raisonnement qui n'est jamais tellement absente dans la vie. +Ce ne sont que personnages qui croient, se détrompent, +s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se jettent par une fenêtre +ou se cassent d'autre façon la tête, un peu comme dans +les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué +de Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement, +ici ils se tuent.</p> + +<p><i>Les Tristes</i>, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, +ne sont qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou +vers), originales ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui +sentent le lecteur familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique +glaneur dans tous les champs de la tombe. Toujours +mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même +affreuse catastrophe, <i>L'inconnu</i>, auteur supposé des <i>Tristes</i>, +se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster +(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme +Gaston dans <i>Adéle</i> se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a +manqué à ces personnages infortunés de Nodier, si souvent +reproduits par lui, ç'a été de se résumer à temps en un type +unique, distinct, et qui prit rang à son tour, du droit de l'art, +entre ces hautes figures de Werther, de René et de Manfred, +illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a fait que +fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus +regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont +tant fait couler de pleurs d'un jour, de <i>d'Olban</i> à <i>Antony</i>.</p> + +<p>Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes +filles, il a mieux atteint à l'idéal voulu, et, dans le charme de +les peindre, son pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin +de plus d'effort. Remarquez pourtant comme le premier pli +se garde toujours, comme le trait marquant qui s'est prononcé +à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise, s'arrange, +mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais. +Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des +soirs d'automne de la maturité, même quand il semble le plus +loin de Charles Munster et de Gaston de Germancé, quand il +n'est plus que <i>Maxime Odin</i>, le doux railleur légèrement +attendri, quand près de sa Séraphine, en d'aimables gronderies, +il est assis sur le banc de l'allée des marronniers, le lendemain +de sa nocturne enjambée au <i>bassin des Salamandres</i>; +quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son récit +les plus rougissantes scènes adolescentes et (idéal du premier +désir!) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les +lèvres de celui qu'on croit endormi; lorsque véritablement il +paraît ne plus vouloir emprunter de ses précédents romans +trop ensanglantés que les souriantes prémices ou les douleurs +embellies, comme étaient dans <i>Thérèse Aubert</i> les adieux à la +<i>Butte des Rosiers</i> et ce baiser à travers les feuilles d'une rose; +quand donc on se croit assuré qu'il en est là, tout d'un +coup... qu'est-ce? méfiez-vous, attendez!... le procédé final +n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée, tout +amoureusement tressée qu'elle semble, va se trancher net +encore à la Werther ou à la <i>Werthérie</i>, sinon par un coup de +pistolet, au moins par une petite vérole qui tue, par un anévrisme +qui rompt, par une convulsion délirante; Séraphine, +Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile, Adèle, toutes ces amantes +qu'il a touchées au front, elles en sont là; il a comme résumé +leur destin en un seul dans ces Stances mélodieuses, où du +moins le rhythme et l'image ont tout revêtu et adouci:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Elle était bien jolie, au matin, sans atours,</p> +<p>De son jardin naissant visitant les merveilles,</p> +<p>Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,</p> +<p>Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle était bien jolie, au bal de la soirée,</p> +<p>Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front,</p> +<p>Et que, de bleus saphirs ou de roses parée,</p> +<p>De la danse folâtre elle menait le rond.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle était bien jolie, à l'abri de son voile</p> +<p>Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit,</p> +<p>Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit,</p> +<p>Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle était bien jolie; et de pensers touchants,</p> +<p>D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,</p> +<p>L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!...</p> +<p>«Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...»</p> + </div> </div> + +<p>Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, +son imagination avait pris de bonne heure ce tour +dans le sentiment de sa propre destinée et dans l'expérience +des malheurs particuliers, réels, auxquels il est temps de +venir.</p> + +<p>Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné +de couleurs si vivantes en mainte page de ses <i>Souvenirs</i>. Il +suffira de nous rabattre à quelques points précis et moins +illustrés. En 1802, <i>la Napoléone</i>, dont les copies se multiplièrent +à l'infini, et une foule de petits écrits séditieux qui +s'imprimaient clandestinement chez le républicain Dabin et +se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches de +la police. Dabin fut arrêté. On m'assure que Nodier, dans un +moment d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça +lui-même comme auteur de <i>la Napoléone</i><a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>. Quoi +qu'il en soit, Fouché avait pour bibliothécaire le Père Oudet, +ancien ami du père de Nodier dans l'Oratoire. Cette circonstance +ne laissa pas de tempérer les premières sévérités politiques +contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à son +père à Besançon; mais d'actives liaisons avec les émigrés rentrants +et avec les ennemis du Gouvernement en général le +compromirent de nouveau. Accusé d'avoir pris part à l'évasion +de Bourmont, il s'évada lui-même de la ville, et n'y +revint qu'après qu'un jugement rendu l'eut mis à l'abri. Il +dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans la +grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d'<i>alliance +des jacobins et des royalistes</i>: il était en danger de passer +pour un <i>trait-d'union</i> des deux partis. Prévenu à temps, +il gagna la campagne et resta errant jusque vers le commencement +de 1806, soit dans le Jura français, soit en Suisse<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>. +C'est dans cet intervalle qu'il produisit <i>les Tristes</i>, et même +le <i>Dictionnaire des Onomatopées</i>, singulière inspiration chez +un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un instinct +philologique qui grandira.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> <p>Depuis que cette notice est écrite, je suis arrivé à recueillir des +informations tout à fait exactes et singulières sur ce point de la vie de +Nodier. Ce fut lui qui se dénonça en effet par une lettre, dont voici le +texte dans toute son excentricité, et qui sent son Werther au premier +chef:</p> + +<p>«Parvenu au comble de l'infortune et du désespoir; abandonné de +tout ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; à vingt-cinq ans +j'ai survécu à tout amour et à toute amitié.</p> + +<p>«Un ouvrage intitulé <i>la Napoléone</i> et dirigé contre le Premier Consul +a paru il y a deux ans. La police en a recherché l'auteur. C'est moi.</p> + +<p>«Il me reste du moins le bonheur d'être coupable, et de pouvoir +vous demander la prison, l'exil ou l'échafaud.</p> + +<p>«Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous +apporte ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque +a pu beaucoup aimer, peut haïr avec excès, et mon temps est +venu.</p> + +<p>«Je m'appelle Charles Nodier.</p> + +<p>«Je loge hôtel Berlin, rue des Frondeurs.»</p> + +<p>L'adresse, digne de la lettre, est: «Au Premier Consul, et, en son +lieu, à l'un des préfets du Palais.» La date est du 25 frimaire an XII +(décembre 1803); ce qui fait remonter la date de <i>la Napoléone</i> à 1801.</p> + +<p>On conçoit que, sur le vu de cette lettre, il ait été donné un ordre +du Grand-Juge «de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de +Nodier, de l'interroger sur ses motifs pour écrire et sur les projets +qu'il pourrait avoir.»</p> + +<p>Je reviendrai peut-être un jour sur ce fol épisode, si j'en viens à +traiter le Nodier réel et à le suivre de plus près.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> M. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie, et qui, ayant à +prononcer son Éloge, s'en est acquitté un peu ironiquement, a dit en +parlant de cette époque de sa vie où il était peut-être moins persécuté +qu'il ne se l'imaginait: «Il croyait fuir les gendarmes et poursuivait +les papillons.»</blockquote> + + +<p>En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis +de séjour à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet, +M. de Roujoux, homme aimable, instruit, qui préparait dès +lors son estimable essai des <i>Révolutions des Arts et des Sciences</i>. +Nodier y connut beaucoup Benjamin Constant, qui avait à +Dôle une partie de sa famille: leurs esprits souples et brillants, +leurs sensibilités promptes et à demi brisées devaient +du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un cours +de littérature qui fut très-suivi, et s'il avait laissé le temps +aux préventions politiques de s'effacer, l'Université aurait +probablement fini par l'accueillir. Le préfet Jean de Bry lui +portait intérêt; le ministre Fouché associait son nom à des +souvenirs oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument +malheureuses, les sentiments consolants de la jeunesse +les embellissaient, et de fréquentes tournées au village de +Quintigny, qui recélait pour son coeur une espérance charmante, +lui décoraient l'avenir. Il rêvait de faire une <i>Flore</i> du +Jura; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique, studieuse, +sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même +ces poétiques douceurs d'alors à quelques années de là, lorsque +dans son exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte +mélodieuse vers les saisons déjà regrettables:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qui me rendra l'aspect des plantes familières,</p> +<p>Mes antiques forêts aux coupoles altières,</p> +<p>Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,</p> +<p> Le houx aux lances meurtrières,</p> +<p> L'ancolie au front obscurci</p> +<p> Qui se penche sur les bruyères,</p> +<p>Le jonc qui des étangs protège les lisières,</p> +<p>Et la pâle anémone et l'éclatant souci?</p> +<p>Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,</p> +<p>Temple de mes amours, trône de mon printemps,</p> +<p>Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans,</p> +<p>Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?</p> +<p> Le hasard a-t-il respecté</p> +<p>Ce bocage si frais que mes mains ont planté,</p> +<p>Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue</p> +<p>Où je plaignais Werther que j'aurais imité?...</p> + </div> </div> + +<p>Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance +nos jeunes années malheureuses à travers ce prisme qu'on +appelle une larme.</p> + +<p>Le poëte, chez Nodier, est déjà bien avancé, bien en train +de mûrir: une circonstance particulière vint développer en +lui le philologue, le lexicographe, et lui permit dès lors de +pousser de front ce goût vif à côté de ses autres prédilections +un peu contrastantes. Le chevalier Herbert Croft, baronnet +anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il s'occupait +de travaux importants sur les classiques grecs, latins et +français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collaborateur: +Nodier lui fut indiqué et fut agréé; il obtint l'autorisation +d'aller près de lui. Il nous a peint plus tard son vieil ami +sous le nom légèrement adouci de sir Robert Grove, dans +son attachante nouvelle d'<i>Amélie</i>. Il était impossible de toucher +un tel portrait à la Sterne avec une plus gracieuse et, +pour ainsi dire, affectueuse ironie: «Ce qui faisait sourire +l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier, +faisait en même temps pleurer l'âme. On se disait: Voilà +pourtant ce que nous sommes, quand nous sommes tout ce +qu'il nous est permis d'être au-dessus de notre espèce!»</p> + +<p>Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant +dans <i>Amélie</i> et en m'en tenant aux notices critiques de +Nodier même, du vivant ou peu après la mort du chevalier<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>, +il en résulte que sir Herbert Croft, ancien élève de l'évêque +Lowth qui a écrit l'<i>Essai sur la Poésie des Hébreux</i>, l'élève +aussi et le collaborateur du docteur Johnson soit pour la <i>Vie +d'Young</i>, soit pour les travaux du Dictionnaire, avait de plus +en plus creusé et raffiné dans les recherches littéraires et dans +l'étude singulière des mots. Doué par la nature de l'organe le +plus exquis des commentateurs, il l'avait encore armé d'une +loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que sur +les <i>infiniment petits</i> de la grammaire. «M. le chevalier Croft, +écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur, +peut se dire hautement l'Épicure de la syntaxe et le +Leibnitz du rudiment; il a trouvé l'atome, la monade grammaticale....» +Quand il s'appliquait à un classique, sous prétexte +de l'éclaircir, il y piquait de tous points ses vrilles imperceptibles +et petit à petit destructives, presque comme +celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques. +Son analyse pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple, +dans telle période de Massillon (car sir Herbert travaillait +beaucoup sur nos auteurs français), une quantité déterminée +de <i>consonnances</i> et d'<i>assonnances</i> qu'une éloquence harmonieuse +sait trouver d'elle-même, mais qu'elle dérobe à la +critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais. +Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire, +aux travaux du chevalier, que celui-ci fit paraître son <i>Horace +éclairci par la ponctuation</i>, ouvrage curieux et subtil, dont le +titre seul promet, parmi les hasards de la conjecture, bien +des aperçus piquants. A ses profondes préoccupations érudites, +sir Herbert joignait par accident certaines vues libres, +romantiques, comme des ressouvenirs du biographe d'Young. +Il fut le premier à tirer d'un entier oubli <i>le dernier Homme</i> +de Granville, <i>cette admirable ébauche d'épopée</i>, s'écriait Nodier, +<i>et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux</i>. On voit par +combien de points vifs devaient se toucher d'abord le jeune +secrétaire et le vieux maître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des <i>Mélanges +de Littérature et de Critique</i> de Charles Nodier, recueillis par Barginet +(de Grenoble), 1820.</blockquote> + +<p>L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu +croire. Après une année environ, l'amour de l'indépendance +et la passion de l'histoire naturelle ramenèrent Nodier dans +son village de Quintigny. Il s'était marié, il allait être père: +de nouveaux projets commençaient. Pourtant les relations +avec le chevalier portèrent leur fruit; cette veine d'études +philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des <i>Questions +de Littérature légale</i>. Il faut tout dire: le bon chevalier +Croft, qui n'était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu +jaloux de son élève et du succès de cette <i>brochure populaire</i>, +comme il la qualifia non sans quelque intention de dédain: +sur deux ou trois points de textes comparés, il revendiqua +même, à mots couverts, la priorité de la note. Nodier, en +rendant compte dans les <i>Débats</i> de l'ouvrage où perçait cette +petite aigreur, la releva avec une vivacité spirituelle et polie, +mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne +se ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique +détaillé et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant +l'instant même où l'élève philologue s'est émancipé: +comme dans toute émancipation, il y a eu un brin de révolte.</p> + +<p>Ce livre des <i>Questions de Littérature légale</i>, fort augmenté +depuis l'édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole, +contient une quantité de particularités et d'aménités littéraires +des plus curieuses relativement au plagiat, à l'imitation, +aux pastiches, etc., etc., est d'une lecture fort agréable, +fort diverse, et représente à merveille le genre de mérite et +de piquant qui recommande tout ce côté considérable des +travaux de Nodier. Dans ses <i>Onomatopées</i>, dans sa <i>Linguistique</i>, +dans ses <i>Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque</i>, dans +cette foule de petites dissertations fines, annexées comme +des cachets précieux au <i>Bulletin du Bibliophile</i><a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>, on le retrouve +le même de manière et de méthode, si méthode il y a, +d'érudition courante, rompue, variée, excursive. Ne lui demandez +pas une discussion suivie et rigoureuse, armée de +précautions, appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux +grands résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature. +Il s'échappe à tout moment <i>par la tangente</i>, il ne +vise qu'à des points spéciaux, à des trouvailles imprévues, à +des raretés d'exception où il se porte tout entier et où son +scepticisme déguisé agite l'hyperbole. Sa critique, c'est bien +souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde qui fait +échec aux grands corps réguliers de la littérature et de l'histoire. +Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement +perpétuel, le <i>hors-d'oeuvre</i> à la fin d'un grand banquet, après +une littérature finie. Athénée, en son temps, n'a guère fait +autre chose. Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées +qui sont comme le <i>dessert</i> de l'esprit. Nodier accommode +par goût l'érudition pour les estomacs rassasiés et dédaigneux. +Son livre des <i>Questions légales</i>, par exemple, c'est proprement +un <i>quatre-mendiants</i> de la littérature; on passe des +heures musardes à y grappiller sans besoin, à y ronger +avec délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne +à leurs extrêmes conséquences; ce ne sont plus que miettes +friandes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> Chez Techener.</blockquote> + +<p>Les esprits fermes, à régime sain, qui n'ont jamais eu de +dégoût indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit +judicieux, empressés de mordre d'abord à quelque pièce +de bonne digestion, pourront se demander souvent à quoi +bon ces raffinements de coup d'oeil sur des riens, ces jeux +de l'ongle sur des écorces, ces dégustations exquises sur le +plus rare des <i>Ana</i>; à quoi bon de savoir si la <i>sphère</i> au frontispice +est un insigne tout spécial des Elzevirs, et si leur +large guirlande de <i>roses trémières</i> ne leur a pas été en maint +cas dérobée. Les esprits même les plus en délicatesse de littérature +pourront désirer quelquefois plus de circonspection +et de sévérité dans certains jugements qui atteignent des noms +connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld n'est pas formellement +accusé, à l'article IV des <i>Questions</i>, d'être un plagiaire +de Corbinelli; mais cette singulière accusation, une fois soulevée, +n'est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme +il l'aurait fallu. Pascal, à l'article V, demeure hautement +accusé d'avoir pillé Montaigne; son plagiat est même proclamé +le plus évident et le plus <i>manifestement intentionnel</i> que +l'on connaisse, et l'on oublie que Pascal, mort depuis +plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on publia ses +<i>Pensées</i>, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra +et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait +l'usage. Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint +Augustin que dans Montaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils +avaient affaire par endroits à des extraits de ce dernier, et +négligèrent naturellement d'en avertir. On aurait à multiplier +les remarques de ce genre à propos de la critique de notre +ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le +cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui +qu'il appelle tout à coup <i>le sage et vertueux Balzac</i>, oubliant +trop que cet estimable écrivain n'était pas le moins du monde +un philosophe ni un sage, mais bien un utile pédant doué de +nombre, sous qui notre prose a fait et doublé une excellente +rhétorique: voilà tout.</p> + +<p>Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits, +dans ses <i>Éléments de Linguistique</i>, Nodier a développé +un système entier de formation des langues, l'histoire imagée +du mot depuis sa première éclosion sur les lèvres de l'homme +jusqu'à l'invention de l'écriture et à l'achèvement des idiomes. +Ces sortes de questions dépassent de beaucoup le cercle des +conjectures sur lesquelles nous nous permettons d'exprimer +et même d'avoir un avis. Un savant article du baron d'Eckstein<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a> +vint protester au nom des résultats et des procédés de +l'école historique: il fut sévère. En revanche, de consolants +et affectueux articles de M. Vinet<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a> exprimèrent l'admiration +sans réserve et bien flatteuse d'un lecteur sérieux, complétement +séduit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> <i>Journal de L'Institut historique</i>, 2e livraison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> <i>Essais de Philosophie morale</i>.</blockquote> + +<p>A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous +nous sentirions plus à même de prendre parti, il nous semble +que Nodier, érudit, ne triomphe jamais plus sûrement, ne +s'ébat jamais avec une plus heureuse licence qu'en plein +XVIe siècle, en cette époque de liberté, de fantaisie aussi et de +vaste bigarrure, et de style français déjà excellent. Il est de +son mieux quand il disserte à fond sur le <i>Cymbalum mundi</i>, et +la réhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre +passer pour son chef-d'oeuvre, à moins qu'on ne le préfère +discourant, après Naudé, sur les Mazarinades, et épuisant la +théorie des deux éditions du <i>Mascurat</i>.</p> + +<p>Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier +bibliographe, lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève +du chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, +et que même pour les doctes excentricités qu'il jugeait en souriant +et que depuis il nous a peintes, il s'en inocula dès lors +quelques-unes avec originalité? En attendant, il est curieux de +voir comme, dès 1812, son butin se grossit, comme sa pacotille +encyclopédique se bigarre et s'amasse. Encore un moment, +encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier +au complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes.</p> + +<p>Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du +kaléidoscope, quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle +d'idéal qui survivra. Il aime, il caresse d'imagination +les proscrits, les brigands héroïques, les grands destins +avortés, les lutins invisibles, les livres anonymes qui ont +besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés sous l'anagramme, +les patois persistants à l'encontre des langues souveraines, +tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés +et de mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes +ingénieux et qui sont des échancrures de vérités, la liberté de +la presse d'avant Louis XIV, la publicité littéraire d'avant +l'imprimerie, l'orthographe surtout d'avant Voltaire: il fera +une guerre à mort aux <i>a</i> des imparfaits.</p> + +<p>Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit +dans le riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources +à l'étranger, le poussèrent en Italie, et de là en Carniole: +il fut nommé bibliothécaire à Laybach. Son caractère +aimable et la douceur de ses moeurs lui ayant procuré, comme +partout, des protecteurs et des amis, il fut chargé de la direction +de la librairie et devint, à ce titre, propriétaire et rédacteur +en chef d'un journal intitulé <i>le Télégraphe</i>, qu'il publia +d'abord en trois langues, français, allemand et italien, puis +en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la +langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont +on peut prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le +<i>Journal des Débats</i> <a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. <i>Jean Sbogar</i> et <i>Smarra</i>, et <i>Mademoiselle +de Marsan</i>, furent, dès cette époque, ses secrètes et poétiques +Conquêtes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses <i>Mélanges de +Littérature et de Critique</i>, 1820.</blockquote> + +<p>L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir +donner à sa fortune une face nouvelle; la place de secrétaire-général +de l'intendance d'Illyrie lui fut proposée; il négligea +ces avantages, et l'occasion rapide ne revint pas. L'abandon +des provinces illyriennes le ramena en France, à Paris, ce +centre final d'où jusque-là il avait toujours été repoussé. Il +entra dans la rédaction des <i>Débats</i>, alors <i>Journal de l'Empire</i>, +et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand +Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa +dans les feuilletons en conservant l'ancienne signature et en +imitant sa manière; si bien que le recueil qu'on fit ensuite de +Geoffroy contient plusieurs morceaux de lui. On court risque, +avec Nodier, comme avec Diderot, de le retrouver ainsi souvent +dans ce que des voisins ont signé; il faut prendre garde, +en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus apparents +on ne le retrouve pas.</p> + +<p>Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit +être mûr; le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise +et plus en vue de l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, +l'atmosphère est bien fiévreuse, et les temps plus que +jamais sont dissipants. Je n'essayerai pas de le deviner et de +le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs de la première +et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le rejetèrent à +douze années en arrière, aux fougues politiques du Consulat: +le 18 mars, il écrivit dans le <i>Journal des Débats</i> une autre <i>Napoléone</i>, +une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant +y lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve +du lendemain. Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai, +mais Fouché le fit venir, et lui demanda ce qu'il voulait.—«Eh +bien! donnez-moi cinq cents francs... pour aller à Gand.» +Il est l'auteur de la pièce intitulée <i>Bonaparte au 4 mai</i>, qui +parut dans <i>le Nain jaune</i> et dans <i>le Moniteur de Gand</i>; il est +l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au +<i>Champ-de-Mai</i>: «Puisqu'on veut absolument pour la France +un souverain qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au +reste, il se déroba de Paris durant la plus grande partie des +Cent-Jours, et les passa à la campagne dans un château ami.</p> + +<p>Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement +son reste de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à +tant d'emplois divers d'une verve continuelle et en tous sens +exhalée: journaliste, romancier, bibliophile toujours, dramaturge +quelque peu et très-assidu au théâtre, témoin aux +cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur +dès le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours +par accès vers les champs, des reprises de tendresse +pour l'histoire naturelle et l'entomologie: un jour, ou plutôt +une nuit, qu'il errait au bois de Boulogne pour sa docte recherche, +une lanterne à la main, il se vit arrêté comme +malfaiteur.</p> + +<p>Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des <i>Débats</i>, et +ne passa qu'alors à celle de la <i>Quotidienne</i>, sans préjudice des +journaux de rencontre. Il publia <i>Jean Sbogar</i> en 1818, <i>Thérèse +Aubert</i> en 1819, <i>Adèle</i> en 1820, <i>Smarra</i> en 1821, <i>Trilby</i> en 1822: +je ne touche qu'aux productions bien visibles. Chacun de ces +rapides écrits était comme un écho français, et bien à nous, +qui répondait aux enthousiasmes qui commençaient à nous +venir de Walter Scott et de Byron. La valeur définitive de +chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur +ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile, +une incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes +pages d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire +de Nodier prit manifestement de la consistance.</p> + +<p>Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui +en est l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons +ni l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni +encore moins le dénombrement, impossible peut-être à l'auteur +lui-même, de tous les écrits qui lui sont échappés. Deux +questions, qui dominent l'étendue de son talent, nous semblent +à poser: 1° la nature et surtout le degré d'influence des +grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier aspect, +les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il +devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit +le premier en 1820.</p> + +<p>L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà +le conclure de notre étude suivie) est encore plus apparente +que réelle. On a vu à ses débuts sa vocation marquée, on a +saisi ses inclinations à l'origine. Il procède de <i>Werther</i> sans +doute; mais on ne se compromet pas en affirmant que si +<i>Werther</i> n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne connut longtemps +de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait +par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en +arrivait surtout: la ballade de <i>Lénore</i>, <i>le Roi des Aulnes</i>, <i>la +Fiancée de Corinthe</i>, <i>le Songe</i> de Jean-Paul, faisaient le plus +vibrer ses fibres secrètes de fantaisie et de terreur. <i>Jean Sbogar</i>, +conçu en 1812 sur les lieux mêmes de la scène, était autre +chose certainement que le <i>Charles Moor</i> de Schiller, et n'avait +pas besoin de <i>Rob-Roy</i>. Ces neuves et vivantes descriptions +du paysage, la scène dramatique d'Antonia au piano devant +cette glace qui lui réfléchit brusquement, au-dessus des plis +de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de l'amant +inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession +et d'indépendante investiture. <i>Trilby</i>, le frais lutin, put naître +sans l'<i>Ondine</i> de La Motte-Fouqué; <i>Smarra</i> se réclamait surtout +d'Apulée. Il serait chimérique de prétendre ressaisir et +désigner, au sein d'un talent aussi complexe et aussi mobile, +le reflet et le croisement de tous les rayons étrangers qui y +rencontraient, y éveillaient une lumière vive et mille jets +naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse naturalisation +en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un +nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie; +la lecture du <i>Majorat</i> le provoqua peut-être ou ne nuisit pas +du moins à <i>Inès</i> ou à <i>Lydie</i>; <i>le Songe d'or</i>, ou <i>la Fée aux +Miettes</i>, purent également se ressentir de contes plus ou moins +analogues; mais n'avait-il pas, sans tant de provocations du +dehors, cette autre lignée bien directe au coin du feu, cette +facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En +somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement +en France de cette famille poétique d'Hoffmann et des autres, +et que s'il répond si vite sur ce ton au moindre appel, c'est +qu'il a l'accent en lui. Ce qu'ils traduisent en chants ou en +récits, il se ressouvient tout aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir +rêvé. Nodier peut être dit un frère cadet (bien Français d'ailleurs) +des grands poëtes romantiques étrangers, et il le faut +maintenir en même temps original: il était en grand train +d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur.</p> + +<p>A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné +des plus empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans +auparavant, le plus matinal au téméraire assaut et séparé tout +d'un coup de ceux-là, à jamais inconnus, qui probablement +eussent aidé et succédé. Nulle aigreur ne suivit en lui ces mécomptes +du talent et de la gloire. Les jeunes essais, qui désormais +rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent souriant, +et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il +avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De +Latouche, éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration +et de tendresse pour le chant inouï de Lamartine. Il +connut Victor Hugo de bonne heure, à la suite d'un article +qui n'était pas sans réserve, si je ne me trompe, sur <i>Han d'Islande</i>; +il découvrit vite, au langage vibrant du jeune lyrique, +les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un +voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille, +vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même +temps, par ses publications avec son ami M. Taylor, par les +descriptions de provinces auxquelles il prit une part effective +au moins au début, il poussait à l'intelligence du gothique, +au respect des monuments de la vieille France. Ses préfaces +spirituelles, qu'en toute circonstance il ne haïssait pas de redoubler, +harcelaient les classiques, et, en vrai père de Trilby, +il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les +savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement +de sa plume en de certaines pages merveilleuses +eussent été plus appréciés encore et eussent mieux servi la +cause de l'art, si on ne les avait pu confondre par endroits +avec les alanguissements inévitables dus à la fatigue d'écrire +beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre de ses +images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements +presque inexprimables (comme celle du goëland qui +tombe, citée plus haut), étaient faites pour illustrer et couronner +l'audace; et, dans une Poétique de l'école moderne, +si on avait pris soin de la dresser, nul peut-être n'aurait apporté +un plus riche contingent d'exemples. Le petit volume +de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait +pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie +en un seul genre, et combien cette admiration fraternelle +qu'il prodiguait autour de lui était négligente d'elle-même +et de ses propres trésors par trop dissipés. Deux ou trois +tendres élégies, quelques chansonnettes nées d'une larme, +surtout des contes délicieux datés d'époques déjà anciennes, +firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt +songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant +tout, un dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve +y respiraient:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Loué soit Dieu! puisque dans ma misère,</p> +<p>De tous les biens qu'il voulut m'enlever,</p> +<p>Il m'a laissé le bien que je préfère:</p> +<p>O mes amis, quel plaisir de rêver,</p> +<p>De se livrer au cours de ses pensées,</p> +<p>Par le hasard l'une à l'autre enlacées,</p> +<p>Non par dessein: le dessein y nuirait!</p> +<p>L'heureux loisir qui délasse ma vie</p> +<p>Perd de son charme en perdant son secret;</p> +<p>Il est volage, irrégulier, distrait;</p> +<p>Le nonchaloir ajoute à son attrait,</p> +<p>Et sa douceur est dans sa fantaisie.</p> +<p>On se néglige, il semble qu'on s'oublie,</p> +<p>Et cependant on se possède mieux.</p> +<p>On doit alors à la bonté des Dieux</p> +<p>Deux attributs de leur grandeur suprême;</p> +<p>Car on existe, on est tout par soi-même,</p> +<p>Et l'on embrasse et les temps et les lieux.</p> +<p>En fait de biens chacun a son système,</p> +<p>Desquels le moindre a du prix à mon gré:</p> +<p>Si l'un pourtant doit être préféré,</p> +<p>Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> <i>Le Fou du Pirée</i>, conte.</blockquote> + +<p>La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit +nombre de vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent +avec complaisance sur ce chapitre des qualités naturelles, +pour qu'on y puisse voir sans malice une leçon insinuante à +ses jeunes amis. En homme revenu et sage, il se faisait toutes +les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. Voici +une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans +son volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me +semble, qu'à deux ou trois mots près l'aurait pu signer La +Fontaine.</p> + + +<p>DU STYLE.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>«Tout bon habitant du Marais</p> +<p>Fait des vers qui ne coûtent guère,</p> +<p>Moi c'est ainsi que je les fais,</p> +<p>Et, si je voulois les mieux faire,</p> +<p>Je les ferois bien plus mauvais.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est ainsi que parlait Chapelle,</p> +<p>Et moi je pense comme lui.</p> +<p>Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,</p> +<p>Voilà le vers qu'on se rappelle.</p> +<p>Rimer autrement, c'est ennui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Peu m'importe que la pensée</p> +<p>Qui s'égare en objets divers,</p> +<p>Dans une phrase cadencée</p> +<p>Soumette sa marche pressée</p> +<p>Aux règles faciles des vers;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou que la prose journalière,</p> +<p>Avec moins d'étude et d'apprêts,</p> +<p>L'enlace, vive et familière,</p> +<p>Comme les bras d'un jeune lierre</p> +<p>Un orme géant des forêts;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si la manière en est bannie</p> +<p>Et qu'un sens toujours de saison</p> +<p>S'y déploie avec harmonie,</p> +<p>Sans prêter les droits du génie</p> +<p>Aux débauches de la raison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La parole est la voix de l'âme,</p> +<p>Elle vit par le sentiment;</p> +<p>Elle est comme une pure flamme</p> +<p>Que la nuit du néant réclame <a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a></p> +<p>Quand elle manque d'aliment.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle part prompte et fugitive,</p> +<p>Comme la flèche qui fend l'air,</p> +<p>Et son trait vif, rapide et clair,</p> +<p>Va frapper la foule attentive</p> +<p>D'un jour plus brillant que l'éclair.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si quelque gêne l'emprisonne,</p> +<p>Déliez-vous de son lien.</p> +<p>Tout effort est contraire au bien,</p> +<p>Et la parole en vain foisonne,</p> +<p>Sitôt que le coeur ne dit rien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le simple, c'est le beau que j'aime,</p> +<p>Qui, sans frais, sans tours éclatants,</p> +<p>Fait le charme de tous les temps.</p> +<p>Je donnerais un long poème</p> +<p>Pour un cri du coeur que j'entends.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En vain une muse fardée</p> +<p>S'enlumine d'or et d'azur,</p> +<p>Le naturel est bien plus sûr.</p> +<p>Le mot doit mûrir sur l'idée,</p> +<p>Et puis tomber comme un fruit mûr.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> Je n'aime pas cette <i>nuit du néant</i> qui <i>réclame</i> +une <i>flamme</i>; c'est la rime qui a donné cela.</blockquote> + +<p>Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme +de la diction, si bon à opposer en temps et lieu au +stoïcisme guindé de l'art, a pourtant ses limites; et quand +l'auteur dit qu'en style <i>tout effort est contraire au bien</i>, +il n'entend parler que de l'effort qui se trahit, il oublie celui qui se +dérobe.</p> + +<p>Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier +donnait, de concert avec son ami M. de Roujoux, un second +volume de Clotilde de Surville<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>, qui est en grande partie de +sa façon. Il s'était prononcé dans ses <i>Questions de Littérature +légale</i> contre l'authenticité des premières Poésies de Clotilde, +et s'était même appuyé alors de l'opinion exprimée par +M. de Roujoux<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Mais ce dernier possédait un manuscrit de +M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, +et les deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne +purent résister au plaisir de rentrer, en la prolongeant, dans +la supercherie innocente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> <i>Poésies inédites</i> de Clotilde de Surville, chez Nepveu, 1826.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> Au tome II, page 89, des <i>Révolutions des Sciences et des Beaux-Arts</i>.</blockquote> + +<p>Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de +l'école poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre +à la veille de la renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce +précurseur universel, d'y toucher du doigt. Il se trouve mêlé, +plus on y regarde, à toutes les brillantes formes d'essai, à tous +les déguisements du romantisme.</p> + +<p>En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il +aurait pu songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut +qu'aider et aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, +sans regret, ne fut aux poëtes survenants que le frère aîné, +comme je l'ai dit, et le premier camarade, un camarade bon, +charmant, enthousiaste, encourageant, désintéressé, redevenu +bien souvent le plus jeune de tous par le coeur et le plus sensible. +Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été qu'un +héraut d'armes.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. +Il avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente; +son insouciance pour sa fortune personnelle n'avait +pas changé. En 1824, M. Corbière, ministre de l'intérieur et +bibliophile très-éclairé, le nomma, sur sa réputation et sans +qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de l'Arsenal en remplacement +de l'abbé Grosier qui venait de mourir. Un nouveau +cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se prolonge, +est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible +à démêler comme les confins des âges (<i>Lucanus an Appulus, +anceps</i>); il faut souvent que quelque chose vienne du dehors +et coupe court. Dans sa retraite une fois trouvée, au soleil, au +milieu des livres dont une élite sous sa main lui sourit, la vie +de Nodier s'ordonna: des après-midi flâneuses, des matinées +studieuses, liseuses, et de plus en plus productives de pages +toujours plus goûtées. Je me figure que bien des journées de +Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient ainsi. Les +travaux même non voulus, les heures assujetties dont on se +plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des +enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux +en avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et +trop réelle se trompe, s'élude, dans la production, par de certains +charmes. Je ne sais quel penseur misanthropique a dit, +en façon de recette et de conseil: «Un peu d'amertume dans +les talents sur l'âge est comme quelque chose d'astringent qui +donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de reste: +ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en +manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt +gagné, elle s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en +déployant au couchant la diversité de ses teintes. Si de tout +temps il y eut en sa manière quelque chose qui est le contraire +de la condensation, ces qualités élargies n'ont pas +dépassé la mesure en se continuant, et elles ont rencontré, +pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes +les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, +Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus +colorée. <i>Séraphine</i>, <i>Amélie</i>, la fleur de ces récits heureux, +l'ont assez prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'<i>Inès</i>, +on aura le plus parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on +ne dédaigne pas non plus, comme échantillon final, deux ou +trois dissertations de bibliophile, où, sous prétexte de bouquins +poudreux, il butine le joli et le fin: il y a tel petit extrait +sur la <i>reliure</i> moderne, qui commence, à la lettre, par un +hymne au rossignol<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une dernière +nouvelle de lui, intitulée <i>Franciscus Columna</i>, où il se retrouve tout +entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé dans un +cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre les feuillets +d'un vieux livre.</blockquote> + +<p>En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore, +parurent pour la première fois, et vinrent déployer, en +une série imposante, les titres jusqu'alors épars d'une renommée +qui dès longtemps ne se contestait plus. En 1834, +l'Académie française, réparant de trop longs délais, le choisit +à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui s'était +pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une +joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours +de récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, +l'expansion sentie de la reconnaissance. Il la prouva surtout +par un dévouement sans réserve à ses devoirs d'académicien: +le Dictionnaire futur n'a pas de fondateur plus absorbé ni +plus amusé que lui. Et qui donc serait plus capable, en effet, +de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures de chaque +mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à +ses yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime +d'autant plus, il se passionne, en sceptique qu'on croirait +crédule, à ces menues questions de vocabulaire, d'étymologie, +d'orthographe; prenez garde! elles ne sont, dans la bouche du +Lucien au fin sourire, qu'une façon détournée et bienveillante +d'ironie universelle. Ainsi souvent il se délasse de l'ennui de +trop penser. Il s'en délasse à moins de frais, avec une plus +vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal rajeunissant, +où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent +un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, +et des souvenirs qui semblent à peine des regrets, +dans une atmosphère de poésie, de grâce et d'indulgence.</p> + +<p>1er Mai 1840.</p> + + + +<br><br><br> + + + +<h3>CHARLES NODIER<br> + +APRÈS LES FUNÉRAILLES<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup class="upper">189</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes parurent +quelques jours après, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>.</blockquote> + +<p>La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la +tombe se fermait sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui +pour Charles Nodier. La littérature contemporaine, +qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se donne plus rendez-vous +qu'à de funèbres convois. La mort de Charles Nodier n'a +pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne; +et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui +est toujours un long âge pour une vie si remplie de pensées +et d'émotions, on ne peut, quand on l'a connu, c'est-à-dire +aimé, s'ôter de l'idée qu'il est mort jeune. C'est que Nodier +l'était en effet; une certaine jeunesse d'imagination et de +poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses paroles, chaque +ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas quitté un +instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et succombant +à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le +Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie +et le geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations +élancées et gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a +dit de cet arbre qu'il a toujours l'air jeune, même quand il +est vieux. Dans des vers charmants que les lecteurs de cette +<i>Revue</i> n'ont certes pas oubliés, Alfred de Musset, répondant à +des vers non moins aimables du vieux maître<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>, lui disait, à +propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du +talent:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Si jamais ta tête qui penche</p> +<p> Devient blanche,</p> +<p>Ce sera comme l'amandier,</p> +<p> Cher Nodier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce qui le blanchit n'est pas l'âge,</p> +<p> Ni l'orage;</p> +<p>C'est la fraîche rosée en pleurs</p> +<p> Dans les fleurs.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er juillet et du 15 août 1843.</blockquote> + +<p>Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour +essayer de caractériser cette veine si abondante et si vive, cet +esprit si souple et si coloré, ce merveilleux talent de nature +et de fantaisie<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a>. On ne trouvera pas que ce soit trop d'en +rassembler encore une fois les traits si regrettables et plus +que jamais présents à tous, en ce moment de mystère et de +deuil où le moule se brise, où la forme visible s'évanouit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> <i>Revue</i> du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.</blockquote> + +<p>Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780; il fit ses +études dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à +Paris, il passa sa première jeunesse dans sa province bien-aimée. +Aussi peut-on dire qu'il resta Comtois toute sa vie; +au milieu de sa diction si pure et de sa limpide éloquence, +il avait gardé de certains accents du pays qui marquaient par +endroits, donnaient à l'originalité plus de saveur, et l'imprégnaient +à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut +errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus +les souvenirs des contemporains ne tarissent pas; +quand une fois le nom de Nodier est prononcé devant le bon +Weiss (aujourd'hui inconsolable), devant quelqu'un de ces +amis et de ces témoins d'autrefois, tout un passé s'ébranle et +se réveille, les histoires, les aventures s'enchaînent et se +multiplient, l'Odyssée commence. Combien elle abondait surtout +aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de +dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché, +il renonçait à sa veine de whist, décidément trop contraire +ce soir-là, et consentait à se ressouvenir! Bien que dans ses +<i>Souvenirs de Jeunesse</i>, et dans cette foule d'anecdotes et de +nouvelles publiées, il n'ait cessé de puiser à la source secrète +et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si on ne l'a +pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l'apprécie comme +conteur qu'à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua +toutes les aventures, politique et sentimentale tour à tour, +passant de la conspiration à l'idylle, de l'étude innocente et +austère au délire romanesque, mais arrêtant, coupant le tout +assez à temps pour n'en recueillir que l'émotion et n'en posséder +que le rêve. Nul plus que lui n'évita ce que les autres +prudents recherchent et recommandent si fort, la grande +route, la route battue; mais il connut, il découvrit tous les +sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces! En +ne songeant qu'à pousser au hasard les heures et à tromper +éperdument les ennuis, il amassait le butin pour les années +apaisées, pour la saison tardive du sage. Nous en avons joui à +le lire, à l'écouter; lui-même en a joui à y revenir.</p> + +<p>De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses +essais, de toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue, +chez cette nature la mieux douée, un fonds unique, riche, fin, +mobile, propre aux plus délicates fleurs, aux fruits les plus +savoureux. De toutes ces aimables soeurs de notre jeunesse +qui nous quittent une à une en chemin, et qu'il nous faut +ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu'au dernier jour +fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n'ont déserté +qu'à l'heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie +et la Grâce.</p> + +<p>Aucun écrivain n'était plus fait que Nodier pour représenter +et pour exprimer par une définition vivante ce que c'est qu'un +homme <i>littéraire</i>, en donnant à ce mot son acception la plus +précise et la plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages +éminents dans les grandes carrières tracées, ne se +rendent pas toujours bien compte de ce genre de mérite compliqué, +fugitif, et sont tentés de le méconnaître. L'exemple de +Nodier est là qui les réfute aujourd'hui et de la seule manière +convenable en telle matière, c'est-à-dire qui les réfute avec +charme. Être un esprit <i>littéraire</i>, ce n'est pas, comme on peut +le croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et +d'aptitude, y observer, y deviner promptement le goût du +jour, la vogue dominante, juger avec une sorte d'indifférence +et s'appliquer vite à ce qui promet le succès, mettre sa plume +et son talent au service de quelque beau sujet propre à intéresser +les contemporains et à pousser haut l'auteur. Non, il +peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de +talent <i>littéraire</i> sans doute, mais l'esprit même, l'inspiration +qui caractérisent cette nature particulière n'y est pas. Tout +homme né littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes; +il les aime pour lui, selon la veine de son caprice, +selon l'attrait de sa chimère: <i>Quem tu Melpomene semel</i>. Il +laisse la foule, si elle lui déplaît, et s'en va égarer ses belles +années dans les sentiers. Les sujets qu'il choisit, et sur lesquels +sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui arrivent point +par le bruit du dehors et comme un écho de l'opinion populaire; +ils tiennent plutôt à quelque fibre de son coeur, ou il ne +les demande qu'à l'écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, +des entraînements singuliers dont les hommes positifs, +les esprits judicieux et qui ne songent qu'à arriver ne se +rendent pas bien compte, et auxquels ils sourient non sans +quelque pitié. Patience! tout cela un jour s'achève et se compose. +Cet intérêt qui manquait d'abord au sujet, le talent le +lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après lui. +Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l'élite +des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que +Nodier a prodigué en littérature, même en critique, ces créations +piquantes, imprévues, non point si passagères qu'on +pourrait le croire? elles s'ajouteront au dépôt des pièces curieuses +et délicates, dont les connaisseurs futurs, les Nodier +de l'avenir s'occuperont.</p> + +<p>Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu'à la +fin, toujours le Nodier des jeunes années; nous devons faire +remarquer pourtant que sa vie littéraire se peut diviser en +deux parts sensiblement différentes. Il ne vint s'établir à Paris +qu'au commencement de la Restauration, et, pendant ces +années politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander +à cette imagination si vive le calme souriant où nous l'avons +vu depuis. En usant alors à la hâte ce surplus des passions +dont le milieu de la vie se trouve souvent comme embarrassé, +il se préparait à cette indifférence du sage, à cette +bienveillance finale, inaltérable, à peine aiguisée d'une légère +ironie. Fixé à l'Arsenal depuis 1824, il put, pour la première +fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue +par l'orage; sa maturité d'écrivain date de là. Il était de ces +natures excellentes qui, comme les vins généreux, s'améliorent +et se bonifient encore en avançant. Plus sa destinée +continua depuis ce premier moment de s'établir et de se consolider, +plus aussi son talent gagna en vigueur, en louable et +libre emploi. Nommé il y a dix ans à l'Académie française, il +y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière pour +ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu'il +avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d'articles pour le +nouveau Dictionnaire historique de la langue française ne +saurait être apprécié en ce moment que de ceux qui en ont +entendu la lecture; ce qui est bien certain, c'est qu'il gardait, +jusque dans des sujets en apparence voués au technique et à +une sorte de sécheresse, toute la grâce et la fertilité de ses +développements; il n'avait pas seulement la science de la philologie, +il en avait surtout la muse<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> On a raconté une anecdote assez piquante: Nodier lisait dans +une séance particulière de l'Académie l'article <i>Abolition</i> du +Dictionnaire: «Abolition, substantif féminin, etc., etc...; prononcez +<i>abolicion.</i>—«Votre dernière remarque me paraît inutile, dit un académicien +présent, car on sait bien que devant l'<i>i</i> le <i>t</i> a toujours le son +du <i>c</i>.»—«Mon cher confrère, ayez <i>picié</i> de mon ignorance, répond +Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'<i>amicié</i> de me répéter +la <i>moicié</i> de ce que vous venez de me dire.» On juge de l'éclat +de rire universel qui saisit la docte assemblée; on ajoute que l'académicien +réfuté (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.</blockquote> + +<p>Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous +a jamais paru plus fécond d'idées, plus inépuisable d'aperçus, +plus sûr de sa plume toujours si flexible et si légère, qu'en +ces dernières années et dans les morceaux mêmes dont il enrichissait +nos recueils, fiers à bon droit de son nom. Il avait +acquis avec l'âge assez d'autorité, ou, si ce mot est trop grave +pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre franchement +l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou +peut-être de nos progrès les plus vantés. Le docteur <i>Nèophobus</i> +ne s'y épargnait pas, et ceux même qui se trouvaient +atteints en passant ne lui gardaient pas rancune. Le propre +de Nodier, son vrai don, était d'être inévitablement aimé. Il +faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux, d'avoir, en plus +d'une circonstance, opposé aux abus littéraires cette expression +franche, cette contradiction indépendante qui, dans une +nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait +tout son prix.</p> + +<p>Le dernier morceau qu'il ait donné à cette <i>Revue</i>, le dernier +acte de présence de Nodier, ç'a été ses agréables stances +à M. Alfred de Musset:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai lu ta vive Odyssée</p> +<p> Cadencée,</p> +<p>J'ai lu tes sonnets aussi,</p> +<p> Dieu merci!...</p> + </div> </div> + +<p>On peut dire de cette jolie pièce mélodieuse, touchante, et +dont le rhythme gracieux, mais exprès tombant et un peu +affaibli, exprime à ravir un sourire déjà las, qu'elle a été le +chant de cygne de Nodier:</p> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais reviens à la vesprée</p> +<p> Peu parée,</p> +<p>Bercer encor ton ami</p> +<p> Endormi.</p> + </div> </div> + +<p>Nodier, depuis bien des années, et même sans qu'aucune +maladie positive se déclarât, ressentait souvent des fatigues +extrêmes qui le faisaient se mettre au lit avant le soir, chercher +le sommeil avant l'heure. Il aimait le sommeil, comme +La Fontaine, et il l'a chanté en des vers délicieux, peu connus +et que nous demandons à citer, comme exemple du jeu facile +et habituel de cette fantaisie sensible:</p> + +<p>LE SOMMEIL.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange,</p> +<p>Souffre sans s'émouvoir que je baise son front;</p> +<p>Depuis que ces doux mots que l'amour seul échange</p> +<p>Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Depuis qu'avec langueur j'assiste à la veillée</p> +<p>Qu'enchantent son langage et son rire vermeil,</p> +<p>Et la rose de mai sur sa joue effeuillée,</p> +<p>Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Sommeil, ce menteur au consolant mystère,</p> +<p>Qui déjoue à son gré les vains succès du Temps,</p> +<p>Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire</p> +<p>Épand l'or du jeune âge et les fleurs du printemps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animée</p> +<p>Reprend ses jeux badins, son essor étourdi;</p> +<p>Et je puise l'amour à sa coupe embaumée</p> +<p>Où roule en serpentant le myrte reverdi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme un enchantement d'espérance et de joie,</p> +<p>Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux,</p> +<p>Où, sous des réseaux d'or et des voiles de soie,</p> +<p>S'enchaînent des Esprits inconnus dans les cieux;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Soit que, dans un soleil où le jour n'a point d'ombre,</p> +<p>Il me promène errant sur un firmament bleu,</p> +<p>Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre</p> +<p>Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'une tombe en riant et danse dans la plaine,</p> +<p>Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon;</p> +<p>L'une au zéphyr du soir emprunte son haleine,</p> +<p>A l'astre du berger l'autre vole un rayon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme,</p> +<p>C'est moi qui les instruis à ne rien refuser.</p> +<p>Je n'ai jamais payé leurs rigueurs d'une larme,</p> +<p>Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes,</p> +<p>Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevants!</p> +<p>S'il ne s'éteignait pas, ce bonheur des mensonges,</p> +<p>Dans le néant des jours où souffrent les vivants!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou si la mort était ce que mon coeur envie,</p> +<p>Quelque sommeil bien long, d'un long rêve charmé,</p> +<p>La nuit des jours passés, le songe de la vie!</p> +<p>Quel bonheur de mourir pour être encore aimé!...</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi pensait-il depuis que s'étaient enfuies les belles années +dans lesquelles le poète s'accoutume trop à enfermer tout son +destin. Le souvenir, la réminiscence, le songe, venaient donc +à son aide, et lui obéissaient au moindre signe, comme des +esprits familiers et consolants. Plus d'une fois, nous l'avons +vu, le matin, à quelque réunion d'amis à laquelle il était +convié et dont il était l'âme: il arrivait au rendez-vous, fatigué, +pâli, se traînant à peine; aux bonjours affectueux, aux +questions empressées, il ne répondait d'abord que par une +plainte, par une pensée de mort qu'on avait hâte d'étouffer. +La réunion était complète, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait +par degrés, que sa parole facile, élégante, retrouvait +ses accents vibrants et doux, que le souvenir évoquait en +lui les Ombres de ce passé charmant qu'il redemandait tout +à l'heure au sommeil; le conteur-poète était devant nous; +nous possédions Nodier encore une fois tout entier. Depuis +des années, il avait si souvent parlé de la mort, et nous l'avions +en toute rencontre retrouvé si vivant par l'esprit +qu'on ne pouvait se figurer qu'il ne s'exagérât pas un peu ses +maux, et à lui aussi on pourrait appliquer ce qu'on disait de +M. Michaud, que la durée même de nos craintes refaisait à la +longue nos espérances. On était tenté surtout de répéter avec +M. Alfred de Musset:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ami, toi qu'a piqué l'abeille,</p> +<p> Ton coeur veille,</p> +<p>Et tu n'en saurais ni guérir,</p> +<p> Ni mourir.</p> + </div> </div> + +<p>Mais non, il y avait plus que la piqûre de l'abeille; l'aiguillon +fatal était là. C'est trop longtemps insister et nous complaire +à de gracieux retours que la gravité de la fin dernière vient +couvrir et dominer. Nodier est mort en homme des espérances +immortelles, en homme religieux et en chrétien. Ces +idées, ces croyances du berceau et de la tombe, étaient de +tout temps demeurées présentes à son imagination, à son +coeur. Entouré de la famille la plus aimable et la plus aimée, +d'une famille que l'adoption dès longtemps n'avait pas craint +de faire plus nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui +Jouaient la veille encore, ne pouvant rien comprendre à ces +approches funèbres, de sa charmante fille, sa plus fidèle +image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie, Nodier a traversé +les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut les +soutenir et les relever; si une pensée de prévoyance humaine +est venue par moments tomber sur les siens, elle a été comprise, +devinée et rassurée par la parole d'un ministre, son +confrère, l'ami naturel des lettres<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>. Les témoignages d'intérêt +et d'affection, durant toute sa maladie, ont été unanimes, +universels; il y était sensible; il croyait trop à l'amitié +qu'il inspirait pour s'en étonner. Il exprimait pourtant, parfois, +et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne attendri, +combien tout cela lui paraissait presque disproportionné avec +une vie qui lui semblait, à lui, avoir toujours été si incomplète +et si précaire. Ainsi l'auraient pensé d'eux-mêmes Le +Sage ou l'abbé Prévost mourants<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>;</p> + +<p>Nodier allait être déjà un mort illustre. C'est un honneur +de ce pays-ci et de cette France, on l'a remarqué, que l'esprit, +à lui seul, y tienne tant de place, que, dès qu'il y a eu sur un +talent ce rayon du ciel, la grâce et le charme, il soit finalement +compris, apprécié, aimé, et qu'on sente si vite ce qu'on +va perdre en le perdant. Comme le disait devant moi une +femme de goût<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>, ce serait un grand seigneur ou un simple +écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: +en France, à une certaine heure, il n'y a que l'esprit +qui compte. Oui, l'esprit charmant, l'esprit aidé et servi +du coeur. L'intérêt public, celui du monde proprement dit +celui du peuple même; on l'a vu aux funérailles de Nodier +cet intérêt d'autant plus touchant ici qu'il est plus désintéressé, +éclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien +été, qui n'a rien pu, qui n'a exercé d'autre pouvoir que le +don de plaire et de charmer, ce nom-là est en un moment +dans toutes les bouches, et tous le pleurent.</p> + +<p>1er Février 1844.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant, que +je préfère à d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme +cette heure de vérité, ce mot toutefois qu'il faudrait être lui pour prononcer +comme il convient, avec sensibilité et ironie, avec un sourire +dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur +qui lui arrivaient en foule et ne cessèrent plus, dès qu'on le sut en danger: +«Qui est-ce qui dirait, à voir tout cela, que je n'ai toujours été +qu'un pauvre diable?»—Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre +il ne voyait pas la Muse immortelle qui debout était derrière.</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M. Molé.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>APPENDICE</h3> + +<br><br><br> + +<h3>LA FONTAINE.</h3> + +<blockquote><p> +(L'article suivant, écrit dans <i>le Globe</i> (15 septembre 1827), à propos des Fables +de La Fontaine rapprochées de celles des autres auteurs par M. Robert, ajoute +quelques détails et quelques développements au morceau que contient ce volume.) +</p></blockquote> + +<p>La littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature française +du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle; elle y a pris +naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se reporter si +l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité, et se faire une +idée complète et naturelle de ses développements. Pour apprécier, en +toute connaissance de cause, Racine et son système tragique, il n'est +certes pas inutile d'avoir vu ce système, encore méconnaissable chez +Jodelle et Garnier, recevoir grossièrement, sous la plume de Hardy, +la forme qu'il ne perdra plus désormais, et n'arriver à l'auteur des +<i>Frères ennemis</i> qu'après les élaborations de Mairet et avec la sanction +du grand Corneille. On ne porterait de Molière qu'un jugement +imparfait et hasardé si on l'isolait des vieux écrivains français auxquels +il reprenait son bien sans façon, depuis Rabelais et Larivey jusqu'à +Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-même, ce strict réformateur, +qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui laissa trop +peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances, Boileau +ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de Malherbe; +et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est forcé de +remonter à Ronsard, à Des Portes, à Regnier, en un mot à toute cette +école que le précurseur de Despréaux eut à combattre. Mais si ces +études préliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce +pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages? Contemporain +et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier +abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du +génie; et ce serait plutôt à Molière qu'il ressemblerait, si l'on voulait +qu'il ressemblât à quelqu'un parmi les grands poëtes de son âge. Rien +qu'à lire une de ses fables ou l'un de ses contes après l'<i>Épître au Roi</i> +ou l'<i>Iphigénie</i>, on sent qu'il a son idiome propre, ses modèles à part +et ses prédilections secrètes. Il est fort facile et fort vrai de dire que +La Fontaine se pénétra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit +avec originalité; mais de Marot et de Rabelais à La Fontaine +il n'y a pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie +de talent et de goût qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite +et si naturelle analogie de manière, à cette longue distance, a besoin +d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a dû trouver +en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et respectables +maîtres, qui l'aura introduit dans leur familiarité: car l'idée +ne lui serait jamais venue de <i>restituer</i> immédiatement leur <i>faire</i> et +leur <i>dire</i>, ainsi que l'a tenté de nos jours le savant et ingénieux Courier. +Ce n'était pas à beaucoup près un travailleur opiniâtre ni un +érudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur de manuscrits, +comme on l'a récemment avancé<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>, et il employait ses nuits à +tout autre chose qu'à feuilleter de poudreux auteurs, ou à pâlir sur +Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort à lire durant le jour. +Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes fables, +M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prétend nullement indiquer +les sources où notre immortel fabuliste a puisé: «Je suis bien persuadé, +dit-il, que la plupart lui ont été totalement inconnues.» Un +tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent +esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous +essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle +de M. Walckenaer, d'exposer avec précision quelles furent, selon +nous, l'éducation et les études de La Fontaine, quelles sortes de traditions +littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à +plusieurs poëtes de l'âge suivant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette thèse: il +avait intérêt à voir en toutes choses le laborieux.</blockquote> + +<p>Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport +à La Fontaine et à son époque, les anciens poëmes français antérieurs +à la découverte de l'imprimerie, si l'on excepte le <i>Roman de la Rose,</i> +dont le souvenir s'était conservé, grâce à Marot, durant le XVIe siècle, +et qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, +en effet, fut employée dans l'origine à fixer et à répandre les textes +des écrivains grecs et latins, bien plus qu'à exhumer les oeuvres de +nos vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait à eux; il +arriva seulement que leurs successeurs profitèrent, depuis lors, du +bénéfice général, et participèrent aux honneurs de l'impression. Marot, +le premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver +de l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maîtres: il restaura +à grand'peine et publia Villon; il donna une édition du <i>Roman de la +Rose,</i> dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son érudition n'était +pas profonde, même en pareille matière, et très-probablement il +déchiffrait cette langue surannée avec moins de sagacité et de certitude +que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Méon ou M. Robert +par exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurèrent le +culte des antiquités nationales et les laissèrent en partage aux érudits, +aux Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, +dont les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent +d'erreurs et attestent une extrême inexpérience. L'école de Malherbe, +par son dédain absolu pour le passé, n'était guère propre à +réveiller le goût des curiosités gauloises, et on ne le retrouve un peu +vif que chez Guillaume Colletet, Ménage, du Cange, Chapelain, La +Monnoye, tous doctes de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siècle +que les fabliaux et les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations +et d'études sérieuses. Irons-nous donc, à l'exemple de certains +critiques, ranger La Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de +son temps, et mettre le bonhomme tout juste entre Ménage et La +Monnoye, lesquels, comme on sait, tournaient si galamment les vers +grecs et les offraient aux dames en guise de madrigaux? Il y a dans +un recueil manuscrit du XIVe siècle une fable du <i>Renard</i> et du <i>Corbeau,</i> +et dans cette fable on lit ce vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tenait en son bec un fourmage,</p> + </div> </div> + +<p>qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure, avec +plusieurs personnes de mérite consultées par M. Robert, que notre fabuliste +a évidemment dérobé son vers à l'obscur Ysopet, et que, pour +s'en donner l'honneur, il s'est bien gardé d'éventer le larcin? Ainsi, +le comte de Caylus, dès qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi +d'un bel enthousiasme, crut y découvrir tout La Fontaine et tout Molière, +et se plaignit amèrement du silence obstiné que ces illustres +plagiaires avaient gardé sur leurs victimes. Un critique éclairé du <i>Journal +des Débats,</i> séduit par quelques traits de vague ressemblance, et +cédant aussi à cette influence secrète qu'exerce le paradoxe sur les +meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup «et à nos +contes, et à nos poëmes, et à nos <i>proverbes</i>, depuis le <i>Roman de +Renart</i>, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu connaissance, +jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment +dans une de ses fables.» Quant aux farces de Tabarin, quant à nos +contes, à nos poëmes <i>imprimés,</i> je pourrais tomber d'accord avec le +savant critique; mais le <i>Roman de Renart</i>, alors manuscrit et inconnu, +où le bonhomme l'eût-il été déterrer? et quand on le lui aurait mis +entre les mains, de quelle façon s'y fût-il pris pour le déchiffrer, +même <i>à grand renfort de besicles</i>, comme disent Rabelais et Paul-Louis? +On voit dans le <i>Ménagiana</i> que Ménage (ou peut-être La Monnoye; +je ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas à l'éditeur) eut +communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio, +intitulé <i>le Renart contrefait</i>, espèce de parodie du <i>Roman de +Renart.</i> A propos d'un passage du poëme, il remarque que Mr de La +Fontaine aurait pu en tirer parti pour une fable, et sa manière de dire +fait entendre assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait +pas. Nous persisterons donc à croire, jusqu'à démonstration positive +du contraire, qu'en matière de poëmes et de romans d'une pareille +date, l'aimable conteur était d'une ignorance précisément égale +à celle de Marot, de Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; +on pourra même trouver que ces derniers le dispensaient assez naturellement +des autres.</p> + +<p>L'esprit léger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait animé +nos auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'épigrammes, ne s'était +pas éteint vers le milieu du XVIe siècle, avec l'école de Marot, en +la personne de Saint-Gelais. Malgré Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et +leurs prétentions tragiques, épiques et pindariques, cet esprit, immortel +en France, avait survécu, s'était insinué jusque parmi leur auguste +troupe, et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulée, leur +avait dicté bien souvent une chanson gracieuse et légère. D'Aubigné +et Regnier, grands admirateurs et défenseurs de Ronsard, appartenaient +par leur talent à l'ancienne poésie, et lui rendaient son accent +d'énergie familière et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naïve; Passerat +et Gilles Durant lui conservaient son badinage ingénieux et ses +piquantes finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement +ces habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus +d'une fois, dans l'épigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfé, Colletet, +mademoiselle de Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres +illustres de cet âge, aimaient notre ancienne littérature, tout en +lui préférant la leur. Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet +italien avait détrôné le rondeau gaulois, les ballades et les chants +royaux: Voiture, Sarasin, Benserade, y revinrent, et cherchèrent de +plus à reproduire le style des maîtres du genre. Mais déjà, depuis 1621, +La Fontaine était né, vers le même temps que Molière, quinze ans +avant Boileau, dix-huit ans avant Racine.</p> + +<p>Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres +disent 1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 1654, +par la faible comédie de <i>l'Eunuque</i>. La Fontaine avait donc quarante +et un ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique. +Quelle explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là +sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même? +Ou bien s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à +cette facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa +vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du +bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe? +J'avoue qu'<i>a priori</i> cette dernière opinion me répugne; et, +sans être de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en +poésie, je crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de +veilles, quand il s'agit d'une fable ou d'un conte, dût la fable être +celle de la <i>Laitière</i> et du <i>Pot au lait</i>, et le conte celui de <i>la Courtisane +amoureuse</i>. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages, +ce ne peut être aujourd'hui l'objet d'un doute. Il <i>confesse</i>, dans la +préface de <i>Psyché</i>, «que la prose lui coûte autant que les vers.» Ses +manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mêmes détails.) +Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de +Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins +près pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment +sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on +voudra cette exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, +d'après un précepte de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui +la composition était d'autant moins facile que les résultats le paraissent +davantage, on n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel +enchaînement d'études secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série +d'épreuves et d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au +Parnasse et mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de +recevoir des neuf vierges le <i>chapeau de laurier,</i> attribut de maître en +poésie, à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité, +autant vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit +d'un long somme jusqu'à cet âge, et se trouva poëte au réveil. +Mais le mot de l'énigme est plus simple. Livré, après une première +éducation très-incomplète, à toutes les dissipations de la jeunesse et +des sens, La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui +passait par Château-Thierry, l'ode de Malherbe: <i>Que direz-vous, races +futures,</i> etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit +feu aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de +<i>l'Homme.</i> Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques +et dans le genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants +et dans le goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement, +rien ne nous a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de +son parent Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement +à l'étude de l'antiquité: il lut et relut avec délices Térence, Horace, +Virgile, dans les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans +les traductions. Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps, +passablement nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était +encore fort en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de +La Fontaine, maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer +pour un très-agréable poëte de province, quand un oncle de sa +femme, le conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant +Fouquet, vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde +littéraire, il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, +madrigaux, sixains, dizains, poëmes allégoriques, et put bientôt paraître +le successeur immédiat de Voiture et de Sarasin, le rival de +Saint-Évremond et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur +d'adulation et de galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de +simplicité et de sentiment. A cette époque, La Fontaine fréquentait +avec assiduité la maison de Guillaume Colletet, père du rimeur crotté +et famélique, depuis fustigé par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement +enclin, selon l'expression de Ménage, aux amours <i>ancillaires</i>, +avait épousé, l'une après l'autre, trois de ses servantes, et en +était, pour le moment, à sa troisième et dernière, appelée Claudine, +dont la beauté, jointe à la réputation d'esprit que lui faisait son mari +débonnaire, attirait chez elle une foule d'adorateurs. Comme on y +causait beaucoup littérature, et que Colletet avait une connaissance +particulière et un amour ardent de nos vieux poëtes<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>, La Fontaine +ne dut pas moins retirer d'instruction auprès de l'époux que d'agrément +auprès de la dame. Je suis sûr que plus tard il lui arriva de +regretter la table du bon Colletet, où, avec bien d'autres licences, il +avait celle d'admirer à son aise Crétin, Coquillart, Guillaume Alexis, +Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfé, voire même Ronsard<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>, +sans craindre les bourrasques de Boileau. Et Racine, le doux et tendre +Racine, qui avait plus d'un faible de commun avec La Fontaine, n'était-il +pas obligé aussi de se cacher de Boileau, pour oser rire des +facéties de Scarron?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> Colletet avait été l'un des cinq auteurs qui formaient le conseil littéraire +de Richelieu; et, grâce aux largesses du cardinal, il avait pu acheter dans le +faubourg Saint-Marceau, tout à côté de l'ancien logement de Baïf, une maison que +Ronsard avait autrefois habitée; circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de +remémorer. Il y eut un moment où les deux Colletet père et fils, et la belle-mère +de celui-ci, la <i>belle-maman</i>, comme il disait, se faisaient à qui mieux mieux en +madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait prêter assez matière aux rieurs +du temps (<i>Mémoires de Critique et de Littérature</i>, par d'Artigny, tome VI).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu qu'il se trouve +chez La Fontaine, n'y figure guère autrement ni mieux que chez les autres contemporains; +dans une lettre de lui à Racine (1686), on lit: <i>Ronsard est dur, +sans goût, sans choix</i>, etc.; et il lui oppose Racan, si élégant et agréable malgré +son ignorance. La Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisément, +avait pour lors adopté sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublié ce +qu'autrefois le vieux Colletet lui avait dû en raconter.</blockquote> + +<p>Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de +notre poëte. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé que, durant les vingt +ans écoulés depuis l'aventure de l'ode jusqu'à la publication de <i>Joconde</i> +(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le +genre et sur le ton à la mode, un grand nombre de vers dont très-peu +nous sont restés, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-à-dire +depuis les débuts de Boileau et de Racine, plus de goût, de correction, +de maturité, et parut adopter comme une seconde manière, il +garda toujours assez de la première pour qu'on reconnût en lui le +commensal du vieux Colletet, le disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Évremond. +Ce n'est pas seulement à la physionomie de son style qu'on +s'en aperçoit: le choix peu scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, +le déréglement absolu de sa vie, se ressentaient des habitudes de la +<i>bonne</i> Régence; le favori de Fouquet avait longtemps vécu au milieu +des scandales de Saint-Mandé; il les avait célébrés, partagés, et était +resté fidèle aux moeurs autant qu'à la mémoire d'<i>Oronte</i>. Louis XIV +du moins, même avant sa réforme, voulait qu'on mît dans le désordre +plus de mesure et de <i>décorum</i>. Ces circonstances réunies nous semblent +propres à expliquer la défaveur de La Fontaine à la cour, et l'injustice +dont on accuse l'auteur de l'<i>Art poétique</i> de s'être rendu coupable +envers lui.</p> + +<p>A ne les considérer que sous le côté littéraire, il est permis de soupçonner +que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-être pas tout ce +qu'il fallait pour s'apprécier complétement l'un l'autre; ils représentaient, +en quelque sorte, deux systèmes différents, sinon opposés, de +langue et de poésie. Un long parallèle entre eux serait superflu. On +connaît assez les principes et les préceptes de notre législateur littéraire. +Son ami, trop humble pour se croire son rival, en continuant +de cheminer dans les voies tracées, se contentait d'être le dernier et +le plus parfait de nos vieux poëtes. C'était, il est vrai, un vieux poëte +unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant à nul autre, +ni à <i>maître Vincent</i>, ni à <i>maître Clément</i>, ni à <i>maître François</i>; un +vieux poëte, adorateur de Platon, <i>fou de Machiavel</i>, <i>entêté de Boccace</i>, +qui chérissait Homère et l'Arioste, oubliait de dîner pour Tite-Live, +goûtait Térence en profitant de Tabarin, qu'une ode de Malherbe +transportait presque à l'égal de <i>Peau d'Ane</i>, et dont l'admiration vive +et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait toutes les beautés, +s'ouvrait à toutes les impressions, en recevait indifféremment du <i>nord</i> +ou du <i>midi</i>, et trouvait place même pour le prophète Baruch, quand +Baruch il y avait<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>. De tant de richesses amassées au jour le jour, +sans efforts et sans dessein, déposées et fondues ensemble dans le naturel +le plus heureux du monde, s'était formé avec l'âge cet inimitable +style, à la fois trop complexe et trop simple pour être défini, et +qu'on caractérise en l'appelant celui de La Fontaine. Que Boileau n'ait +pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et Louis Racine l'assurent) +que ce style n'appartient pas en propre à La Fontaine, et n'est qu'un +emprunt de Marot et de Rabelais, nous répugnons à le croire; ou, s'il +l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait pas. Sa dissertation +sur <i>Joconde</i>, et vingt passages formels où il rend à son confrère un +éclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est pourtant vraisemblable +que le censeur austère qui se repentait d'avoir loué Voiture, +qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Évremond un <i>charlatan de +ruelles</i>, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence sur la fadeur +galante, la morale <i>lubrique</i>, les restes de faux goût et les négligences +nombreuses du charmant poëte<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>. Mais ce ne serait pas assez pour +motiver l'omission du nom de La Fontaine dans <i>l'Art poétique</i>, si l'on +ne songeait que, par son attachement pour Fouquet, et principalement +par la publication de ses contes, le bonhomme avait provoqué le mécontentement +du monarque, si sévère en fait de convenance, et qu'il +eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les Saint-Évremond +et les Bussy, beaux-esprits espiègles et libertins, furent également +victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier, je ne dis pas +l'amitié, mais l'équité, à la peur de déplaire; du moins aucune pensée +de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se glisser ensuite entre +les deux grands écrivains un refroidissement qui augmenta avec les +années, la faute n'en fut pas à lui tout entière. Lui-même il déplorait +sincèrement, dans l'homme illustre et bon, les penchants, désormais +sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus au commerce des honnêtes +gens de son âge. Ainsi s'étaient tristement évanouies ces brillantes +et douces réunions de la rue du Vieux-Colombier et de la maison +d'Auteuil. Molière et Racine avaient de bonne heure cessé de se voir; +Chapelle, adonné à des goûts crapuleux, était perdu pour ses amis, +et La Fontaine aussi les affligeait par de longs désordres qui souillèrent +à la fois son génie et sa vieillesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> La Fontaine ayant appris que le savant Huet désirait voir la traduction +italienne des <i>Institutions</i> de Quintilien par Toscanella, qu'il possédait, s'empressa +de la lui offrir en y joignant cette Épitre naïve en l'honneur des anciens et de +Quintilien: ce qui prouvait, dit Huet, la candeur du poëte, lequel, en se +déclarant pour les anciens contre les modernes dont il était l'un des plus agréables +auteurs, plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le <i>Commentaire</i> latin +de Huet sur lui-même, qui renferme de curieux jugements peu connus sur Boileau, +Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au <i>Huetiana</i>, qui n'est pas la même +chose.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> Dans une lettre à Charles Perrault (1701), Boileau, voulant montrer qu'on +n'a point envié la gloire aux poëtes modernes dans ce siècle, dit: «Avec quels +battements de mains n'y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, de Sarasin +et de La Fontaine! etc.» On le voit, pour lui La Fontaine était de cette famille +un peu antérieure au pur et grand goût de Louis XIV.</blockquote> + +<p>Comme poëte, il fut, avons-nous dit, le dernier de son école, et +n'eut, à proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions +point, toutefois, que bien des rapports d'inclinations et même de talent +le liaient à Chapelle et à Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion, +il venait fréquemment deviser et boire sous les marronniers +du Temple, à la même table où s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau +et le jeune Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, +puisa au sein de cette société joyeuse, où circulait l'esprit des +deux Régences, certaines habitudes gauloises de licence, de malice et +de gaieté, qui firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur +de Villon, quoiqu'à dire vrai Voltaire n'eût peut-être jamais lu Villon, +et que, pour un convive du Temple, il parlât trop lestement de La +Fontaine...</p> + +<p><b>FIN DU TOME PREMIER.</b></p> +<br><br><br> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES<br> + +DU PREMIER VOLUME.</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Préface.</p> +<p>Boileau.</p> +<p>La Fontaine de Boileau, épître.</p> +<p>Pierre Corneille.</p> +<p>La Fontaine.</p> +<p>Racine.</p> +<p>La reprise de <i>Bérénice</i>.</p> +<p>Jean-Baptiste Rousseau.</p> +<p>Le Brun.</p> +<p>Mathurin Regnier et André Chénier.</p> +<p>Documents inédits sur André Chénier.</p> +<p>George Farcy.</p> +<p>Diderot.</p> +<p>L'abbé Prévost.</p> +<p>M. Andrieux.</p> +<p>M. Jouffroy.</p> +<p>M. Ampère.</p> +<p>Du Génie critique et de Bayle.</p> +<p>La Bruyère.</p> +<p>Millevoye.</p> +<p>Des Soirées littéraires.</p> +<p>Charles Nodier.</p> +<p>Charles Nodier après les funérailles.</p> +<p>Appendice sur La Fontaine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><b>FIN DE LA TABLE.</b></p> + </div> </div> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Portraits littéraires, Tome I +by C.-A. Sainte-Beuve + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTÉRAIRES, TOME I *** + +***** This file should be named 13594-h.htm or 13594-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13594/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13594.txt b/old/13594.txt new file mode 100644 index 0000000..682a103 --- /dev/null +++ b/old/13594.txt @@ -0,0 +1,17112 @@ +Project Gutenberg's Portraits litteraires, Tome I, by C.-A. Sainte-Beuve + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Portraits litteraires, Tome I + +Author: C.-A. Sainte-Beuve + +Release Date: October 4, 2004 [EBook #13594] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME I *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + +PORTRAITS LITTERAIRES + +PAR C.-A. SAINTE-BEUVE +DE L'ACADEMIE FRANCAISE. + +Nouvelle Edition +revue et corrigee. + +1862 + + + +I + +BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE +BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRE CHENIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBE +PREVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPERE, BAYLE, LA BRUYERE, +MILLEVOYE, CHARLES NODIER. + +Chaque publication de ces volumes de critique est une maniere pour moi +de liquider en quelque sorte le passe, de mettre ordre a mes affaires +litteraires." C'est ce que je disais dans une derniere edition de ces +portraits, et j'ai tache de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit +qu'une edition nouvelle a laquelle un choix severe a preside, j'ai fait +en sorte qu'elle parut a certains egards veritablement augmentee. En +parlant ainsi, j'entends bien n'en pas separer le volume intitule: +_Portraits de Femmes_, qu'on a juge plus commode d'isoler et d'assortir +en une meme suite, mais qui fait partie integrante de ce que j'appelle +ma presente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouve place +dans ces volumes; c'a ete un moyen de rendre la ressemblance de plus +en plus fidele. J'ai ajoute ca et la bien des petites notes et corrige +quelques erreurs. C'est a quoi les reimpressions surtout sont bonnes; +les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire +litteraire prete tant aux inadvertances par les particularites dont elle +abonde! Le docteur Boileau, frere du satirique, a ecrit en latin un +petit traite sur les bevues des auteurs illustres; et, en les relevant, +on assure qu'il en a commis a son tour. J'ai fait de plus en plus mon +possible pour eviter de trop grossir cette liste fatale, ou les +grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'a eux-memes. +"L'histoire litteraire est une mer sans rivage," avait coutume de dire +M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par consequent ses +ecueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu meme des +soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa +douceur et sa recompense. + +Septembre 1843. + + + +BOILEAU[1] + +[Note 1: Cet article fut le premier du premier numero de la _Revue +de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez +legere de _Litterature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Veron) +avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? +ces modeles toujours presents, venir les ranger parmi les _anciens_! +Quinze ans apres, M. Cousin, a propos de Pascal, posait en principe, au +sein de l'Academie, qu'il etait temps de traiter les auteurs du siecle +de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Academie applaudissait.--Il est +vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entre methodiquement +dans cette voie, on s'est mis a appliquer aux oeuvres du XVIIe siecle +tous les procedes de la critique comme l'entendaient les anciens +grammairiens. On s'est attache a fixer le texte de chaque auteur; on en +a dresse des lexiques. Je ne blame pas ces soins; bien loin de la, je +les honore, et j'en profite; le moment en etait venu sans doute; mais +l'opiniatrete du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop +souvent la vivacite de l'impression litteraire, et tient lieu du gout. +On creuse, on pioche a fond chaque coin et recoin du XVIIe siecle. +Est-on arrive, pour cela, a le sentir, a le gouter avec plus de justesse +ou de delicatesse qu'auparavant?] + +Depuis plus d'un siecle que Boileau est mort, de longues et continuelles +querelles se sont elevees a son sujet. Tandis que la posterite +acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille, +des Moliere, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on +revisait avec une singuliere rigueur les titres de Boileau au genie +poetique; et il n'a guere tenu a Fontenelle, a d'Alembert, a Helvetius, +a Condillac, a Marmontel, et par instants a Voltaire lui-meme, que cette +grande renommee classique ne fut entamee. On sait le motif de presque +toutes les hostilites et les antipathies d'alors: c'est que Boileau +n'etait pas _sensible_; on invoquait la-dessus certaine anecdote, +plus que suspecte, inseree a _l'Annee litteraire_, et reproduite par +Helvetius; et comme au dix-huitieme siecle le _sentiment_ se melait a +tout, a une description de Saint-Lambert, a un conte de Crebillon fils, +ou a l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les +philosophes et les geometres avaient pris Boileau en grande aversion[2]. +Pourtant, malgre leurs epigrammes et leurs demi-sourires, sa renommee +litteraire resista et se consolida de jour en jour. Le _Poete du bon +sens_, le _legislateur de notre Parnasse_ garda son rang supreme. Le mot +de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit +fortune et passa en proverbe; les idees positives du XVIIIe siecle et la +philosophie condillacienne, en triomphant, semblerent marquer d'un sceau +plus durable la renommee du plus sense, du plus logique et du plus +correct des poetes. Mais ce fut surtout lorsqu'une ecole nouvelle +s'eleva en litterature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux +d'abord, commencerent de mettre en avant des theories inusitees et les +appliquerent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations +on revint de toutes parts a Boileau comme a un ancetre illustre et qu'on +se rallia a son nom dans chaque melee. Les academies proposerent a +l'envi son eloge: les editions de ses oeuvres se multiplierent; des +commentateurs distingues, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, +l'environnerent des assortiments de leur gout et de leur erudition; M. +Daunou en particulier, ce venerable representant de la litterature et +de la philosophie du XVIIIe siecle, rangea autour de Boileau, avec une +sorte de piete, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies +qui se rattachent a cette grande cause litteraire et philosophique. +Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment +protege Boileau contre ces idees nouvelles, d'abord obscures et +decriees, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont +plus en effet, comme au XVIIIe siecle, de piquantes epigrammes et des +personnalites moqueuses; c'est une forte et serieuse attaque contre les +principes et le fond meme de la poetique de Boileau; c'est un examen +tout litteraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire +severe sur les qualites de poete qui etaient ou n'etaient pas en lui. +Les epigrammes meme ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre +lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais gout de les +repeter. Nous n'aurons pas de peine a nous les interdire dans le petit +nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas +non plus a instruire un proces regulier et a prononcer des conclusions +definitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec +nos lecteurs, de l'etudier dans son intimite, de l'envisager en detail +selon notre point de vue et les idees de notre siecle, passant tour a +tour de l'homme a l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poete de Louis le +Grand, n'eludant pas a la rencontre les graves questions d'art et de +style, les eclaircissant peut-etre quelquefois sans pretendre jamais les +resoudre. Il est bon, a chaque epoque litteraire nouvelle, de repasser +en son esprit et de revivifier les idees qui sont representees par +certains noms devenus sacramentels, dut-on n'y rien changer, a peu +pres comme a chaque nouveau regne on refrappe monnaie et on rajeunit +l'effigie sans alterer le poids. + +[Note 2: Rien ne saurait mieux donner idee du degre de defaveur que +la reputation de Boileau encourait a un certain moment, que de voir dans +l'excellent recueil intitule _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page +243) le passage suivant d'un article sur l'_Epitre en vers_, adresse de +Montpellier aux redacteurs du journal; ce passage, a mon sens, par son +incidence meme et son hasard tout naturel, exprime mieux l'etat de +l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: "Boileau, est-il +dit, qui vint ensuite (apres Regnier), mit dans ce qu'il ecrivit en ce +genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus +celebre poete de ce siecle que nous avons emprunte ce jugement sur les +Epitres de Boileau, parce qu'une infinite de personnes dont l'autorite +n'est point a mepriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus +defavorablement, nous avons craint, en nous elevant contre leur opinion, +de mettre nos erreurs a la place des leurs." Que de precautions pour +oser louer!] + +De nos jours, une haute et philosophique methode s'est introduite dans +toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les +actions, les ecrits d'un homme celebre, on commence par bien examiner et +decrire l'epoque qui preceda sa venue, la societe qui le recut dans son +sein, le mouvement general imprime aux esprits; on reconnait et l'on +dispose, par avance, la grande scene ou le personnage doit jouer son +role; du moment qu'il intervient, tous les developpements de sa force, +tous les obstacles, tous les contrecoups sont prevus, expliques, +justifies; et de ce spectacle harmonieux il resulte par degres, +dans l'ame du lecteur, une satisfaction pacifique ou se repose +l'intelligence. Cette methode ne triomphe jamais avec une evidence plus +entiere et plus eclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'etat, +les conquerants, les theologiens, les philosophes; mais quand elle +s'applique aux poetes et aux artistes, qui sont souvent des gens de +retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus frequentes et +il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idees +differents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme, +chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le +mediocre a cote du passable, et le passable a cote de l'excellent, dans +l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici +peut toujours etre une exception, un jeu de la nature, un caprice +du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et legitimes +raisonnements sur les races ou les epoques prosaiques; mais il plaira +a Dieu que Pindare sorte un jour de Beotie, ou qu'un autre jour Andre +Chenier naisse et meure au XVIIIe siecle. Sans doute ces aptitudes +singulieres, ces facultes merveilleuses recues en naissant se +coordonnent toujours tot ou tard avec le siecle dans lequel elles sont +jetees et en subissent des inflexions durables. Mais pourtant ici +l'initiative humaine est en premiere ligne et moins sujette aux causes +generales; l'energie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, +s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas a l'artiste, +pour accomplir sa destinee, de se creer un asile obscur dans ce grand +mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublie, ou il +puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que +lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poete, surtout d'un poete qui ne +represente pas toute une epoque, il est mieux de ne pas compliquer des +l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en +tenir, en commencant, au caractere prive, aux liaisons domestiques, et +de suivre l'individu de pres dans sa destinee interieure, sauf ensuite, +quand on le connaitra bien, a le traduire au grand jour, et a le +confronter avec son siecle. C'est ce que nous ferons simplement pour +Boileau. + +_Fils d'un pere greffier, ne d'aieux avocats_ (1636), comme il le +dit lui-meme dans sa dixieme epitre, Boileau passa son enfance et sa +premiere jeunesse rue de Harlay (ou peut-etre rue de Jerusalem), dans +une maison du temps d'Henri IV, et eut a loisir sous les yeux le +spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mere +en bas age; la famille etait nombreuse et son pere tres-occupe; le jeune +enfant se trouva livre a lui-meme, loge dans une guerite au grenier. Sa +sante en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait +tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit +reveuse et que son jeune age n'etait pas environne de tendresse, il +s'accoutuma de bonne heure a voir les choses avec sens, severite et +brusquerie mordante. On le mit bientot au college, ou il achevait sa +quatrieme, lorsqu'il fut attaque de la pierre; il fallut le tailler, et +l'operation faite en apparence avec succes lui laissa cependant pour le +reste de sa vie une tres-grande incommodite. Au college, Boileau lisait, +outre les auteurs classiques, beaucoup de poemes modernes, de romans, +et, bien qu'il composat lui-meme, selon l'usage des rhetoriciens, +d'assez mauvaises tragedies, son gout et son talent pour les vers +etaient deja reconnus de ses maitres. En sortant de philosophie, il fut +mis au droit; son pere mort, il continua de demeurer chez son frere +Jerome qui avait herite de la charge de greffier, se fit recevoir +avocat, et bientot, las de la chicane, il s'essaya a la theologie sans +plus de gout ni de succes. Il n'y obtint qu'un benefice de 800 livres +qu'il resigna apres quelques annees de jouissance, au profit, dit-on, de +la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimee et qui se +faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a meme revoque en +doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despreaux ait ete fort +passionnee, et lui-meme convient qu'il est _tres-peu voluptueux_. Ce +petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premieres annees de +sa vie nous menent jusqu'en 1660, epoque ou il debute dans le monde +litteraire par la publication de ses premieres satires. + +Les circonstances exterieures etant donnees, l'etat politique et social +etant connu, on concoit quelle dut etre sur une nature comme celle +de Boileau l'influence de cette premiere education, de ces habitudes +domestiques et de tout cet interieur. Rien de tendre, rien de maternel +autour de cette enfance infirme et sterile; rien pour elle de bien +inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de +chicane aupres du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui +enleve et fasse qu'on s'ecrie avec Ducis: "Oh! que toutes ces pauvres +maisons bourgeoises rient a mon coeur!" Sans doute a une epoque +d'analyse et de retour sur soi-meme, une ame d'enfant reveur eut tire +parti de cette gene et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer +alors, et d'ailleurs l'ame de Boileau n'y eut jamais ete propre. Il y +avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; +deja Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poesie de ces +moeurs bourgeoises, de cette vie de cite et de basoche; mais Boileau +avait une retenue dans sa moquerie, une sobriete dans son sourire, qui +lui interdisait les debauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les +moeurs avaient perdu en saillie depuis que la regularite d'Henri IV +avait passe dessus: Louis XIV allait imposer le decorum. Quant a l'effet +hautement poetique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune +vie commencee entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser +en ce temps-la? Le sens du moyen-age etait completement perdu; l'ame +seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne +voyait guere dans une cathedrale que de gras chanoines et un lutrin. +Aussi que sort-il tout a coup, et pour premier essai, de cette verve de +vingt-quatre ans, de cette existence de poete si longtemps miserable et +comprimee? Ce n'est ni la pieuse et sublime melancolie du _Penseroso_ +s'egarant de nuit, tout en larmes, sous les cloitres gothiques et les +arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur +les orgies nocturnes, les allees obscures et les escaliers en limacon de +la Cite; ni une douce et onctueuse poesie de famille et de coin du feu, +comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand +auteur_, qui fait ses adieux a la ville, d'apres Juvenal; c'est une +autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une +raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et +avaient usurpe une grande reputation a la ville et a la cour. Le frere +de Gilles Boileau debutait, comme son caustique aine, par prendre a +partie les Cotin et les Menage. Pour verve unique, il avait _la haine +des sots livres_. + +Nous venons de dire que le sens du moyen-age etait deja perdu depuis +longtemps; il n'avait pas survecu en France au XVIe siecle; l'invasion +grecque et romaine de la Renaissance l'avait etouffe. Toutefois, en +attendant que cette grande et longue decadence du moyen-age fut menee a +terme, ce qui n'arriva qu'a la fin du XVIIIe siecle, en attendant que +l'ere veritablement moderne commencat pour la societe et pour l'art en +particulier, la France, a peine reposee des agitations de la Ligue et de +la Fronde, se creait lentement une litterature, une poesie, tardive sans +doute et quelque peu artificielle, mais d'un melange habilement fondu, +originale dans son imitation, et belle encore au declin de la societe +dont elle decorait la ruine. Le drame mis a part, on peut considerer +Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement +poetique qui se produisit durant les deux derniers siecles, aux sommites +et a la surface de la societe francaise. Ils se distinguent tous les +deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans +pitie contre leurs devanciers immediats. Malherbe est inexorable pour +Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour +Colletet, Menage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout +celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'equite; pourtant, +meme quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'a la +maniere un peu vulgaire du bon sens, c'est-a-dire sans portee, sans +principes, avec des vues incompletes, insuffisantes. Ce sont des +medecins empiriques; ils s'attaquent a des vices reels, mais exterieurs, +a des symptomes d'une poesie deja corrompue au fond; et, pour la +regenerer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et +Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent detestables, ils en +concluent qu'il n'y a de vrai gout, de poesie veritable, que chez les +anciens; ils negligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les +grands renovateurs de l'art au moyen-age; ils en jugent a l'aveugle par +quelques pointes de Petrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels +s'etaient attaches les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis +XIII. Et lorsque dans leurs idees de reforme, ils ont decide de revenir +a l'antiquite grecque et romaine, toujours fideles a cette logique +incomplete du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se +tiennent aux Romains de preference aux Grecs; et le siecle d'Auguste +leur presente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces +incertitudes et ces inconsequences etaient inevitables en un siecle +episodique, sous un regne en quelque sorte accidentel, et qui ne +plongeait profondement ni dans le passe ni dans l'avenir. Alors les +arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la meme sphere et +d'etre ramenes sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient +isoles chacun a son extremite et n'agissaient qu'a la surface. Perrault, +Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, +dans la maniere et le procede, des traits generaux de ressemblance, ne +s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnes +qu'ils etaient dans le technique et le metier. Aux epoques vraiment +_palingenesiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homere inspire +suppleerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Petrarque ou +Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons a +Boileau. Il eut ete trop dur d'appliquer a lui seul des observations qui +tombent sur tout son siecle, mais auxquelles il a necessairement grande +part en qualite de poete critique et de legislateur litteraire. + +C'est la en effet le role et la position que prend Boileau par ses +premiers essais. Des 1664, c'est-a-dire a l'age de vingt-huit ans, nous +le voyons intimement lie avec tout ce que la litterature du temps a de +plus illustre, avec La Fontaine et Moliere deja celebres, avec Racine +dont il devient le guide et le conseiller. Les diners de la rue du +Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le +de de la critique. Il frequente les meilleures compagnies, celles de M. +de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sevigne, connait +les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses decisions en +matiere de gout font loi. Presente a la cour en 1669, il est nomme +historiographe en 1677; a cette epoque, par la publication de presque +toutes ses satires et ses epitres, de son _Art poetique_ et des quatre +premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degre de sa +reputation. + +Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nomme historiographe; on +peut dire que sa carriere litteraire se termine a cet age. En effet, +durant les quinze annees qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que +les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu'a la fin de sa vie +(1711), c'est-a-dire pendant dix-huit autres annees, il ne fit plus que +la satire _sur les Femmes, l'Ode a Namur_, les epitres _a ses Vers, a +Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur +l'Equivoque_. Cherchons dans la vie privee de Boileau l'explication de +ces irregularites, et tirons-en quelques consequences sur la qualite de +son talent. + +Pendant le temps de sa renommee croissante, Boileau avait continue de +loger chez son frere le greffier Jerome. Cet interieur devait etre assez +peu agreable au poete, car la femme de Jerome etait, a ce qu'il parait, +grondeuse et reveche. Mais les distractions du monde ne permettaient +guere alors a Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui +troublaient le menage de son frere. En 1679, a la mort de Jerome, il +logea quelques annees chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais +bientot, apres avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et +d'Alsace, il put acheter avec les liberalites du roi une petite maison +a Auteuil, et on l'y trouve installe des 1687. Sa sante d'ailleurs, +toujours si delicate, s'etait derangee de nouveau; il eprouvait une +extinction de voix et une surdite qui lui interdisaient le monde et la +cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend +a le mieux connaitre; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas +alors, durant pres de trente ans, livre a lui-meme, faible de corps, +mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger +avec plus de verite et de certitude ses productions anterieures et +assigner les limites de ses facultes. Eh bien! le dirons-nous? chose +etrange, inouie! pendant ce long sejour aux champs, en proie aux +infirmites du corps qui, laissant l'ame entiere, la disposent a la +tristesse et a la reverie, pas un mot de conversation, pas une ligne +de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une emotion +tendre, un sentiment naif et vrai de la nature et de la campagne[3]. + +[Note 3: Afin d'etre juste, il ne faut pourtant pas oublier que +quelques annees auparavant (1677), dans l'Epitre a M. de Lamoignon, le +poete avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile pres +La Roche-Guyon, ou il etait alle passer l'ete chez son neveu Dongois. Il +y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraiches delices des champs, +les divers details du paysage; c'est la qu'il est question de gaules +_non plantes_, + + Et de noyers souvent du passant insultes. + +Mais ces accidents champetres, et toujours et avant tout ingenieux, +sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec +l'Age.--Puisque nous en sommes a ce detail, ne laissons pas de remarquer +encore que la fontaine _Polycrecne_, dont il est question dans la +meme epitre et qui arrose la vallee de Saint-Cheron, pres de Baville, +fontaine chantee en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du +temps, Rapin, Huet, etc., est restee connue dans le pays sous le nom de +_fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le +bassin a ete abattu il y a peu d'annees. Etait-ce un presage? (Voir +ci-apres l'epitre en vers sur ce sujet.)] + + +Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et +profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au +dela des mers, parcourant les contrees aimees du soleil et la patrie des +citronniers, se balancant tout le soir dans une gondole, a Venise ou a +Baia, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: +voyez Horace, comme il s'accommode, pour rever, d'un petit champ, d'une +petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulum +sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et +s'oublier de longues heures sous un chene; comme il entend a merveille +les bois, les eaux, les pres, les garennes et les lapins broutant le +thym et la rosee, les fermes avec leurs fumees, leurs colombiers et +leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-meme a Auteuil, +comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les +revers de coteaux! "J'ai fait une lieue ce matin, ecrit-il a l'un de ses +amis, dans les plaines de bruyeres, et quelquefois entre des buissons +qui sont couverts de fleurs et qui chantent." Rien de tout cela chez +Boileau. Que fait-il donc a Auteuil? Il y soigne sa sante, il y traite +ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause, +apres boire, nouvelles de cour, Academie, abbe Cotin, Charpentier ou +Perrault, comme Nicole causait theologie sous les admirables ombrages de +Port-Royal; il ecrit a Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir +du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, +qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'a parler de la plume +blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il reve et +recite aux echos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namur. +Ce qu'il fait de mieux, c'est assurement une ingenieuse _epitre a +Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transforme en _gouverneur_ du +jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chevre-feuil_, et +_exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait meme +a Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmites +augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enleves. +Disons, a la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le +talent avec une attention severe, disons qu'il fut sensible a l'amitie +plus qu'a toute autre affection. Dans une lettre, datee de 1695 et +adressee a M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce +passage, le seul touchant peut-etre que presente la correspondance de +Boileau: "Il me semble, monsieur, que voila une longue lettre. Mais +quoi? le loisir que je me suis trouve aujourd'hui a Auteuil m'a comme +transporte a Reims, ou je me suis imagine que je vous entretenois dans +votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous +ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium +surgentis." Aux infirmites de l'age se joignirent encore un proces +desagreable a soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau, +depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds a Versailles; il +jugeait tristement les choses et les hommes; et meme, en matiere de +gout, la decadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'a +regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine a +concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil +et qu'il vint mourir, en 1711, au cloitre Notre-Dame, chez le chanoine +Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piete sans doute, +comme le dit le Necrologe de Port-Royal; mais l'economie y entra aussi +pour quelque chose, car il ne haissait pas l'argent[4]. La vieillesse +du poete historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du +Monarque. + +[Note 4: Cizeron-Rival, d'apres Brossette, _Recreations +litteraires_.] + +On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur +Boileau. Ce n'est pas du tout un poete, si l'on reserve ce titre aux +etres fortement doues d'imagination et d'ame: son _Lutrin_ toutefois +nous revele un talent capable d'invention, et surtout des beautes +pittoresques de detail. Boileau, selon nous, est un esprit sense et +fin, poli et mordant, peu fecond; d'une agreable brusquerie; religieux +observateur du vrai gout; bon ecrivain en vers; d'une correction +savante, d'un enjouement ingenieux; l'oracle de la cour et des lettres +d'alors; tel qu'il fallait pour plaire a la fois a Patru et a M. de +Bussy, a M. Daguesseau et a madame de Sevigne, a M. Arnauld et a madame +de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agreer aux vieux, +pour etre estime de tous honnete homme et d'un merite solide. C'est le +_poete-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais veridique, irascible +a l'idee du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par +sentiment d'equite litteraire a une sorte d'attendrissement moral et +de rayonnement lumineux, comme dans son Epitre a Racine[6]. Celui-ci +represente tres-bien le cote tendre et passionne de Louis XIV et de sa +cour; Boileau en represente non moins parfaitement la gravite soutenue, +le bon sens probe releve de noblesse, l'ordre decent. La litterature et +la poetique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, +la philosophie, l'economie politique, la strategie et tous les arts du +temps: c'est le meme melange de sens droit et d'insuffisance, de vues +provisoirement justes, mais peu decisives. + +[Note 5: Voir l'agreable conversation entre Despreaux, Racine, M. +Daguesseau, l'abbe Renaudot, etc., etc., ecrite par Valincour et +publiee par Adry, a la fin de son edition de la _Princesse de Cleves_ +(1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du +sceptre, passa la tres-grande moitie de sa vie a converser et a tenir +tete a tout venant: "Il est heureux comme un roi (ecrivait Racine, +1698), dans sa solitude ou plutot son hotellerie d'Auteuil. Je l'appelle +ainsi, parce qu'il n'y a point de jour ou il n'y ait quelque nouvel +ecot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns +les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour +moi, j'aurois cent fois vendu la maison." Ce qui pourtant explique qu'a +la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.] + +[Note 6: "La raison, dit Vauvenargues, n'etait pas en Boileau +distincte du sentiment." Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) +ajoute: "C'etait, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se +sentait saisi de la raison et de la verite. La raison fut son genie; +c'etait en lui un organe delicat, prompt, irritable, blesse d'un mauvais +sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant +comme une partie offensee sitot que quelque chose venait a la choquer." +Cette meme raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, des +quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _benir_ son siecle +apres _Phedre_.] + +Il reforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le +code, avec des idees de detail. Brossette le comparait a M. Domat qui +restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui ecrivait du camp +pres de Namur: "La verite est que notre tranchee est quelque chose +de prodigieux, embrassant a la fois plusieurs montagnes et plusieurs +vallees avec une infinite de tours et de retours, autant presque qu'il y +a de rues a Paris." Boileau repondait d'Auteuil, en parlant de la Satire +des Femmes qui l'occupait alors: "C'est un ouvrage qui me tue par la +multitude des transitions, qui sont, a mon sens, le plus difficile +chef-d'oeuvre de la poesie." Boileau faisait le vers a la Vauban; les +transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'etait pas +encore inventee. Son Epitre sur le passage du Rhin est tout a fait un +tableau de Van der Meulen. On a appele Boileau le janseniste de notre +poesie; _janseniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En +effet, la theorie poetique de Boileau ressemble souvent a la theorie +religieuse des eveques de 1682; sage en application, peu consequente aux +principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et +dans la polemique avec Perrault, que se trahit cette infirmite propre +a la logique du sens commun. Perrault avait reproche a Homere une +multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont +autant de marques honteuses qui fletrissent l'expression_. Jaloux de +defendre Homere, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique +de Perrault et d'en decorer son poete a titre d'eloge, au lieu d'oser +admettre que la cour d'Agamemnon n'etait pas tenue a la meme etiquette +de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que +Longin, qui reproche des termes bas a plusieurs auteurs et a Herodote en +particulier, ne parle pas d'Homere: preuve evidente que les oeuvres +de ce poete ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses +expressions sont nobles. Mais voila que, dans un petit traite, +Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beaute du style consiste +principalement dans l'arrangement des mots, a cite l'endroit de +l'Odyssee ou, a l'arrivee de Telemaque, les chiens d'Eumee n'aboient +pas et remuent la queue; sur quoi le rheteur ajoute que c'est bien ici +l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrement; car, dit-il, +la plupart des mots employes sont _tres-vils_ et _tres-bas_. Racine +lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il +la communique a Boileau qui niait les termes pretendus vils et bas, +reproches par Perrault a Homere: "J'ai fait reflexion, lui ecrit Racine, +qu'au lieu de dire que le mot d'ane est en grec un mot tres-noble, vous +pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et +qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _tres-noble_ +me parait un peu trop fort." C'est la qu'en etaient ces grands hommes +en fait de theorie et de critique litteraire. Un autre jour, il y +eut devant Louis XIV une vive discussion a propos de l'expression +_rebrousser chemin_, que le roi desapprouvait comme basse, et que +condamnaient a l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau +seul, conseille de son bon sens, osa defendre l'expression; mais il la +defendit bien moins comme nette et franche en elle-meme que comme +recue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt +l'avaient employee. + +Si de la theorie poetique de Boileau nous passons a l'application qu'il +en fait en ecrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur +ce point l'idee generale tant de fois enoncee dans cet article. Le style +de Boileau, en effet, est sense, soutenu, elegant et grave; mais cette +gravite va quelquefois jusqu'a la pesanteur, cette elegance jusqu'a la +fatigue, ce bon sens jusqu'a la vulgarite. Boileau, l'un des premiers et +plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des +periphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car +quel miserable progres de versification, comme dit M. Emile Deschamps, +qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou +_carotte_? "Je me souviens, ecrit Boileau a M. de Maucroix, que M. de La +Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il +estimait davantage, c'etaient ceux ou je loue le roi d'avoir etabli la +manufacture des points de France a la place des points de Venise. Les +voici: c'est dans la premiere epitre a Sa Majeste: + + Et nos voisins frustres de ces tributs serviles + Que payoit a leur art le luxe de nos villes." + +Assurement, La Fontaine etait bien humble de preferer ces vers +laborieusement elegants de Boileau a tous les autres; a ce prix, les +siens propres, si francs et si naifs d'expression, n'eussent guere rien +valu. "Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la mome lettre en parlant +de sa dixieme Epitre, croiriez-vous qu'un des endroits ou tous ceux a +qui je l'ai recitee se recrient le plus, c'est un endroit qui ne dit +autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois +plus pretendre a l'approbation publique? cela est dit en quatre vers, +que je veux bien vous ecrire ici, afin que vous me mandiez si vous les +approuvez: + + Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, + Sous mes faux cheveux blonds deja toute chenue, + A jete sur ma tete avec ses doigts pesants + Onze lustres complets surcharges de deux ans. + +"Il me semble que la perruque est assez heureusement frondee dans ces +vers." Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode +a Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son +chapeau_[7]. En general, Boileau, en ecrivant, attachait trop de prix +aux petites choses: sa theorie du style, celle de Racine lui-meme, +n'etait guere superieure aux idees que professait le bon Rollin. "On ne +m'a pas fort accable d'eloges sur le sonnet de ma parente, ecrit Boileau +a Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des +choses de ma facon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas +avoir rien dit de plus gracieux que: + + A ses jeux innocents enfant associe, + +et + + Rompit de ses beaux jours le fil trop delie, + +et + + Fut le premier demon qui m'inspira des vers. + +[Note 7: "Il ne s'est jamais vante, comme il est dit dans le +_Boloeana_, d'avoir le premier parle en vers de notre artillerie, et son +dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs +vers d'anciens poetes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parle +le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en +avoir le premier parle poetiquement, et par de nobles periphrases." +(RACINE fils, _Memoires_ sur la vie de son pere.)] + +"C'est a vous a en juger." Nous estimons ces vers fort bons sans doute, +mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une +lettre a Brossette, on lit encore ce curieux passage: "L'autre objection +que vous me faites est sur ce vers de ma Poetique: + + De Styx et d'Acheron peindre les noirs torrents. + +Vous croyez que + + Du Styx, de l'Acheron peindre les noirs torrents, + +seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille +un peu prosaique, et qu'un homme vraiment poete ne me fera jamais cette +difficulte, parce que _de Styx et d'Acheron_ est beaucoup plus soutenu +que _du Styx, de l'Acheron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_ +seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la +Seine et de la Loire_. Mais ces agrements sont des mysteres qu'Apollon +n'enseigne qu'a ceux qui sont veritablement inities dans son art." +La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Ou en +serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poesie avec +tous ses _mysteres_? Chez Boileau, cette timidite du bon sens, deja +signalee, fait que la metaphore est bien souvent douteuse, incoherente, +trop tot arretee et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue +et comme a pleins bords. + + Le Francois, ne malin, forma le vaudeville, + Agreable indiscret, qui, conduit par le chant, + Passe de bouche en bouche et s'accroit en marchant. + +Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en +bouche_ et _s'accroit en marchant_? Ailleurs Boileau dira: + + Inventez des ressorts qui puissent m'attacher, + +comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent, +mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce +fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, etait reellement +un fou prive de raison; il fera _monter la trop courte beaute sur des +patins_, comme si une _beaute_ pouvait etre _longue_ ou _courte_. Encore +un coup, chez Boileau la metaphore evidemment ne surgit presque jamais +une, entiere, indivisible et tout armee: il la compose, il l'acheve a +plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on apercoit la +trace des soudures[8]. A cela pres, et nos reserves une fois posees, +personne plus que nous ne rend hommage a cette multitude de traits +fins et solides, de descriptions artistement faites, a cette moquerie +temperee, a ce mordant sans fiel, a cette causerie melee d'agrement et +de serieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous +est impossible pourtant de ne pas preferer le style de Regnier ou de +Moliere. + +[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera +des modifications apportees a cette theorie trop absolue que je donnais +ici de la metaphore. La metaphore, je suis venu a le reconnaitre, n'a +pas besoin, pour etre legitime et belle, d'etre si completement armee de +pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur materielle si soutenue +jusque dans le moindre detail. S'adressant a l'esprit et faite avant +tout pour lui figurer l'idee, elle peut sur quelques points laisser +l'idee elle-meme apparaitre dans les intervalles de l'image. Ce defaut +de cuirasse, en fait de metaphore, n'est pas d'un grand inconvenient; il +suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit +la beaute de l'image employee, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une +image, et que c'est a l'idee surtout qu'il a affaire. Il en est de la +perfection metaphorique un peu comme de l'illusion scenique a laquelle +il ne faut pas trop sacrifier dans le sens materiel, puisque l'esprit +n'en est jamais dupe. Il y a meme de l'elegance vraie et du gallicisme +dans l'incomplet de certaines metaphores.] + +[Note 9: Dans son eloge de Despreaux (_Hist. de l'Acad. des +Inscript._), M. de Boze a dit tres-judicieusement: "Nous croyons qu'il +est inutile de vouloir donner au public une idee plus particuliere des +Satires de M. Despreaux. Qu'ajouterions-nous a l'idee qu'il en a deja? +Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, +combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naitre +dans notre langue! et de la notre, combien en ont-elles fait passer dans +celle des etrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agreablement +exerce la memoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il +fut aujourd'hui plus aise de restituer, si toutes les copies et toutes +les editions en etoient perdues."] + +Que si maintenant on nous oppose qu'il n'etait pas besoin de tant de +detours pour enoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien +des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous +n'avons pretendu rien inventer; que nous avons seulement voulu +rafraichir en notre esprit les idees que le nom de Boileau reveille, +remettre ce celebre personnage en place, dans son siecle, avec ses +merites et ses imperfections, et revoir sans prejuges, de pres a la fois +et a distance, le correct, l'elegant, l'ingenieux redacteur d'un code +poetique abroge. + +Avril 1829. + + + +Comme correctif a cet article critique, on demande la permission +d'inserer ici la piece de vers suivante, qui est posterieure de pres de +quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jete la pierre aux +statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute reponse, a droit +maintenant de faire remarquer qu'en ecrivant _les Larmes de Racine_ et +_la Fontaine de Boileau_, il a temoigne, tres-incompletement sans doute, +de son admiration sincere pour ces deux poetes, mais qu'en cela meme il +a donne bien autant de gages peut-etre que ne l'ont fait certains de ses +accusateurs. + + + +LA FONTAINE DE BOILEAU[10] + +[Note 10: Il est indispensable, en lisant la piece qui suit, d'avoir +presente a la memoire l'Epitre VI de Boileau a M. de Lamoignon, dans +laquelle il parle de Baville et de la vie qu'on y mene.] + +EPITRE + +A MADAME LA COMTESSE MOLE. + + Dans les jours d'autrefois qui n'a chante Baville? + Quand septembre apparu delivrait de la ville + Le grave Parlement assis depuis dix mois, + Baville se peuplait des hotes de son choix, + Et, pour mieux animer son illustre retraite, + Lamoignon conviait et savant et poete. + Guy Patin accourait, et d'un eclat soudain + Faisait rire l'echo jusqu'au bout du jardin, + Soit que, du vieux Senat l'ame tout occupee, + Il poignardat Cesar en proclamant Pompee, + Soit que de l'antimoine il contat quelque tour. + Huet, d'un ton discret et plus fait a la cour, + Sans zele et passion causait de toute chose, + Des enfants de Japhet, ou meme d'une rose. + Deja plein du sujet qu'il allait meditant, + Rapin[11] vantait le parc et celebrait l'etang. + Mais voici Despreaux, amenant sur ses traces + L'agrement serieux, l'a-propos et les graces. + + O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi, + Veux-tu bien, Despreaux, que je parle de toi, + Que j'en parle avec gout, avec respect supreme, + Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime! + + Fier de suivre a mon tour des hotes dont le nom + N'a rien qui cede en gloire au nom de Lamoignon, + J'ai visite les lieux, et la tour, et l'allee + Ou des facheux ta muse epiait la volee; + Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas; + La fontaine surtout, chere au vallon d'en bas, + La fontaine en tes vers _Polycrene_ epanchee, + Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachee_[12], + Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau, + Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_. + Par un des beaux matins des premiers jours d'automne, + Le long de ces coteaux qu'un bois leger couronne, + Nous allions, repassant par ton meme chemin + Et le reconnaissant, ton Epitre a la main. + Moi, comme un converti, plus devot a ta gloire. + Epris du flot sacre, je me disais d'y boire: + Mais, helas! ce jour-la, les simples gens du lieu + Avaient fait un lavoir de la source du dieu, + Et de femmes, d'enfants, tout un cercle a la ronde + Occupaient la naiade et m'en alteraient l'onde. + Mes guides cependant, d'une commune voix, + Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois, + Hautes cimes longtemps a l'entour respectees, + Qu'un dernier possesseur a terre avait jetees. + Malheur a qui, docile au cupide interet, + Deshonore le front d'une antique foret, + Ou depouille a plaisir la colline prochaine! + Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine! + + Etait-ce donc presage, o noble Despreaux, + Que la hache tombant sur ces arbres si beaux + Et ravageant l'ombrage ou s'egaya ta muse? + Est-ce que des talents aussi la gloire s'use, + Et que, reverdissant en plus d'une saison, + On finit, a son tour, par joncher le gazon, + Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude, + Sous les coups des neveux dans leur ingratitude? + Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir. + Fut d'enseigner leur siecle et de le maintenir, + De lui marquer du doigt la limite tracee, + De lui dire ou le gout moderait la pensee, + Ou s'arretait a point l'art dans le naturel, + Et la dose de sens, d'agrement et de sel, + Ces talents-la, si vrais, pourtant plus que les autres + Sont sujets aux rebuts des temps comme les notres, + Bruyants, emancipes, prompts aux neuves douceurs, + Grands ecoliers riant de leurs vieux professeurs. + Si le meme conseil preside aux beaux ouvrages, + La forme du talent varie avec les ages, + Et c'est un nouvel art que dans le gout present + D'offrir l'eternel fond antique et renaissant. + Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idee + Fut toujours de justesse et d'a-propos guidee, + Qui d'abord epuras le beau regne ou tu vins, + Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains? + J'aime ces questions, cette vue inquiete, + Audace du critique et presque du poete. + Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu + Sortir chez nous du cercle ou ta raison s'est plu. + Tout poete aujourd'hui vise au parlementaire; + Apres qu'il a chante, nul ne saura se taire: + Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix; + Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix. + Il faudrait bien les suivre, o Boileau, pour leur dire + Qu'ils egarent le souffle ou leur doux chant s'inspire, + Et qui differe tant, meme en plein carrefour, + Du son rauque et menteur des trompettes du jour. + + Dans l'epoque, a la fois magnifique et decente, + Qui comprit et qu'aida ta parole puissante, + Le vrai gout dominant, sur quelques points borne, + Chassait du moins le faux autre part confine; + Celui-ci hors du centre usait ses represailles; + Il n'aurait affronte Chantilly ni Versailles, + Et, s'il l'avait ose, son impudent essor + Se fut brise du coup sur le balustre d'or. + Pour nous, c'est autrement: par un confus melange + Le bien s'allie au faux, et le tribun a l'ange. + Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery: + Lequel de nos meilleurs peut s'en croire a l'abri? + Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte; + L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte; + Tel meme qu'on admire en a sa goutte au front, + Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond. + Comment tout demeler, tout denoncer, tout suivre, + Aller droit a l'auteur sous le masque du livre, + Dire la clef secrete, et, sans rien diffamer, + Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer? + Voila, cher Despreaux, voila sur toute chose + Ce qu'en songeant a toi souvent je me propose, + Et j'en espere un peu mes doutes eclaircis + En m'asseyant moi-meme aux bords ou tu t'assis. + Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde, + J'aime a te voir d'ici parlant de notre monde + A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi: + Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi? + + Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire; + A Baville aussi bien on t'en eut vu sourire, + Et tu tachais plutot d'en detourner le cours, + Avide d'ennoblir tes tranquilles discours, + De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage, + Comme en un Tusculum, les entretiens du sage, + Un concert de vertu, d'eloquence et d'honneur, + Et quel vrai but conduit l'honnete homme au bonheur. + + Ainsi donc, ce jour-la, venant de ta fontaine, + Nous suivions au retour les coteaux et la plaine, + Nous foulions lentement ces doux pres arroses, + Nous perdions le sentier dans les endroits boises, + Puis sa trace fuyait sous l'herbe epaisse et vive: + Est-ce bien ce cote? n'est-ce pas l'autre rive? + A trop presser son doute, on se trompe souvent; + Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant + Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite, + Et sa planche en ployant nous dit de passer vite: + On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs; + Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs. + Et riant, conversant de rien, de toute chose, + Retenant la pensee au calme qui repose, + On voyait le soleil vers le couchant rougir, + Des saules _non plantes_ les ombres s'elargir, + Et sous les longs rayons de cette heure plus sure + S'eclairer les vergers en salles de verdure, + Jusqu'a ce que, tournant par un dernier coteau, + Nous eumes retrouve la route du chateau, + Ou d'abord, en entrant, la pelouse apparue + Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13], + Jeune fille demain en sa tendre saison, + Orgueil et cher appui de l'antique maison, + Fleur de tout un passe majestueux et grave, + Rejeton precieux ou plus d'un nom se grave, + Qui refait l'esperance et les fraiches couleurs, + Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs, + Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tete, + Apres les jours charges de gloire et de tempete, + Porte legerement tout ce poids des aieux, + Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux. + +Au chateau du Marais, ce 22 aout 1843. + + +[Note 11: Auteur du poeme latin des _Jardins_: voir au livre III un +morceau sur Baville, et deux odes latines du meme. Voir aussi Huet, +_Poesies_ latines et _Memoires_.] + +[Note 12: Une _rachee_: on appelle ainsi les rejetons nes de la +racine apres qu'on a coupe le tronc. Les ormes qui ombrageaient +autrefois la fontaine avaient probablement ete coupes pour repousser en +_rachee_: de la le nom.] + +[Note 13: Mademoiselle de Champlatreux, depuis duchesse d'Ayen.] + +Pour completer enfin la serie de mes _retractations_ ou _retouches_ sur +Despreaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des +_Causeries du Lundi_ et qui a ete reproduit en tete d'une edition meme +de Boileau; et puis encore le chapitre a lui consacre au tome V de +_Port-Royal_. Etes-vous content? et pour le coup en est-ce assez? + + + +PIERRE CORNEILLE + +En fait de critique et d'histoire litteraire, il n'est point, ce me +semble, de lecture plus recreante, plus delectable, et a la fois plus +feconde en enseignements de toute espece, que les biographies bien +faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et seches, ces +notices exigues et precieuses, ou l'ecrivain a la pensee de briller, +et dont chaque paragraphe est effile en epigramme; mais de larges, +copieuses, et parfois meme diffuses histoires de l'homme et de ses +oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses +aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a du +faire; le suivre en son interieur et dans ses moeurs domestiques aussi +avant que l'on peut; le rattacher par tous les cotes a cette terre, a +cette existence reelle, a ces habitudes de chaque jour, dont les grands +hommes ne dependent pas moins que nous autres, fond veritable sur lequel +ils ont pied, d'ou ils partent pour s'elever quelque temps, et ou ils +retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractere +complexe d'analyse et de poesie, s'entendent et se plaisent fort a ces +excellents livres. Walter Scott declare, pour son compte, qu'il ne sait +point de plus interessant ouvrage en toute la litterature anglaise que +l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commencons +aussi a estimer et a reclamer ces sortes d'etudes. De nos jours, les +grands hommes dans les lettres, quand bien meme, par leurs memoires +ou leurs confessions poetiques, ils seraient moins empresses d'aller +au-devant des revelations personnelles, pourraient encore mourir, fort +certains de ne point manquer apres eux de demonstrateurs, d'analystes et +de biographes. Il n'en a pas ete toujours ainsi; et lorsque nous venons +a nous enquerir de la vie, surtout de l'enfance et des debuts de nos +grands ecrivains et poetes du dix-septieme siecle, c'est a grand'peine +que nous decouvrons quelques traditions peu authentiques, quelques +anecdotes douteuses, dispersees dans les _Ana_. La litterature et la +poesie d'alors etaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient +guere le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres +affaires; les biographes s'etaient imagine, je ne sais pourquoi, que +l'histoire d'un ecrivain etait tout entiere dans ses ecrits, et leur +critique superficielle ne poussait pas jusqu'a l'homme au fond du poete. +D'ailleurs, comme en ce temps les reputations etaient lentes a se faire, +et qu'on n'arrivait que tard a la celebrite, ce n'etait que bien +plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque +admirateur empresse de son genie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait +de penser a sa biographie; ou encore cet historien etait quelque parent +pieux et devoue, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de +son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son +pere. De la, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de +Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent +aux yeux, et en particulier une legerete courante sur les premieres +annees litteraires, qui sont pourtant les plus decisives. + +Lorsqu'on ne commence a connaitre un grand homme que dans le fort de sa +gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose +nous parait si simple, que souvent on ne s'inquiete pas le moins du +monde de s'expliquer comment cela est advenu; de meme que, lorsqu'on le +connait des l'abord et avant son eclat, on ne soupconne pas d'ordinaire +ce qu'il devra etre un jour: on vit aupres de lui sans songer a le +regarder, et l'on neglige sur son compte ce qu'il importerait le plus +d'en savoir. Les grands hommes eux-memes contribuent souvent a fortifier +cette double illusion par leur facon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, +ils s'effacent, se taisent, eludent l'attention et n'affectent aucun +rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le +temps n'est pas mur encore; plus tard, salues de tous et glorieux, ils +rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers; +ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le +Nil n'etale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie +de grand ecrivain, de grand poete, est celui-ci: saisir, embrasser et +analyser tout l'homme au moment ou, par un concours plus ou moins +lent ou facile, son genie, son education et les circonstances se sont +accordes de telle sorte, qu'il ait enfante son premier chef-d'oeuvre. Si +vous comprenez le poete a ce moment critique, si vous denouez ce noeud +auquel tout en lui se liera desormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, +la clef de cet anneau mysterieux, moitie de fer, moitie de diamant, qui +rattache sa seconde existence, radieuse, eblouissante et solennelle, a +son existence premiere, obscure, refoulee, solitaire, et dont plus d'une +fois il voudrait devorer la memoire, alors on peut dire de vous que vous +possedez a fond et que vous savez votre poete; vous avez franchi avec +lui les regions tenebreuses, comme Dante avec Virgile; vous etes dignes +de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied a travers ses +autres merveilles. De _Rene_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, +des premieres _Meditations_ a tout ce que pourra creer jamais M. +de Lamartine, d'_Andromaque_ a _Athalie_, du _Cid_ a _Nicomede_, +l'initiation est facile: on tient a la main le fil conducteur, il ne +s'agit plus que de le derouler. C'est un beau moment pour le critique +comme pour le poete que celui ou l'un et l'autre peuvent, chacun dans un +juste sens, s'ecrier avec cet ancien: _Je l'ai trouve!_ Le poete trouve +la region ou son genie peut vivre et se deployer desormais; le critique +trouve l'instinct et la loi de ce genie. Si le statuaire, qui est aussi +a sa facon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux +l'idee du poete, pouvait toujours choisir l'instant ou le poete se +ressemble le plus a lui-meme, nul doute qu'il ne le saisit au jour et a +l'heure ou le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant +et sombre. A cette epoque unique dans la vie, le genie, qui, depuis +quelque temps adulte et viril, habitait avec inquietude, avec tristesse, +en sa conscience, et qui avait peine a s'empecher d'eclater, est tout +d'un coup tire de lui-meme au bruit des acclamations, et s'epanouit a +l'aurore d'un triomphe. Avec les annees, il deviendra peut-etre +plus calme, plus repose, plus mur; mais aussi il perdra en naivete +d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver a lui: +la fraicheur du sentiment intime se sera effacee de son front; l'ame +prendra garde de s'y trahir: une contenance plus etudiee ou du moins +plus machinale aura remplace la premiere attitude si libre et si vive. +Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe, +qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit +a plus forte raison le faire; il doit realiser par son analyse sagace et +penetrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole. +La statue une fois debout, le type une fois decouvert et exprime, il +n'aura plus qu'a le reproduire avec de legeres modifications dans les +developpements successifs de la vie du poete, comme en une serie de +bas-reliefs. Je ne sais si toute cette theorie, mi-partie poetique et +mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et +tant que les biographes des grands poetes ne l'auront pas presente a +l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute, +mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront +des anecdotes, determineront des dates, exposeront des querelles +litteraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et +d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; +ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les pretres du +dieu. + +Cela pose, nous nous garderons d'en faire une severe application a +l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M. +Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que +dans celle de Moliere, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et +de lier tout ce qui nous est reste de traditions sur la vie de ces +illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pieces, et de +raconter les debats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce +assez volontiers a la pretention litteraire de juger les oeuvres, +de caracteriser le talent, et s'en tient d'ordinaire la-dessus aux +conclusions que le temps et le gout ont consacrees. Quand les faits sont +clair-semes ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce +point d'y suppleer par les suppositions circonspectes et les inductions +legitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre, +et s'empresse d'arriver a des faits nouveaux: de la chez lui des +intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement +provoque a combler. Les vies completes, poetiques, pittoresques, +_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Moliere, restent a faire; +mais a M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une +scrupuleuse erudition, amasse, prepare, numerote en quelque sorte, les +materiaux longtemps epars. Pour nous, dans le petit nombre d'idees que +nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup +au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre +qui nous les a suggerees. + +[Note 14: Ce morceau a ete ecrit a l'occasion de l'_Histoire de la +Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.] + +L'etat general de la litterature au moment ou un nouvel auteur y debute, +l'education particuliere qu'a recue cet auteur, et le genie propre que +lui a departi la nature, voila trois influences qu'il importe de +demeler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire a chacune sa part, et +determiner nettement ce qui revient de droit au pur genie. Or, quand +Corneille, ne en 1606, parvint a l'age ou la poesie et le theatre durent +commencer a l'occuper, vers 1624, a voir les choses en gros, d'un peu +loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands +noms de poetes, aujourd'hui fort inegalement celebres, lui apparurent +avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Theophile. Ronsard, +mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommee immense, +et representant la poesie du siecle expire; Malherbe vivant, mais deja +vieux, ouvrant la poesie du nouveau siecle, et place a cote de Ronsard +par ceux qui ne regardaient pas de si pres aux details des querelles +litteraires; Theophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'eclat +de ses debuts semblant promettre d'egaler ses devanciers dans un +prochain avenir. Quant au theatre, il etait occupe depuis vingt ans par +un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait meme +pas ses pieces sur l'affiche, tant il etait notoirement le _poete +dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai; +Theophile, par sa tragedie de _Pyrame et Thisbe_, y avait deja porte +coup; Mairet, Rotrou, Scudery, etaient pres d'arriver a la scene. Mais +toutes ces reputations a peine naissantes, qui faisaient l'entretien +precieux des ruelles a la mode, cette foule de beaux esprits de second +et de troisieme ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous +de Maynard et de Racan, etaient perdus pour le jeune Corneille, qui +vivait a Rouen, et de la n'entendait que les grands eclats de la rumeur +publique. Ronsard, Malherbe, Theophile et Hardy, composaient donc a peu +pres sa litterature moderne. Eleve d'ailleurs au college des jesuites, +il y avait puise une connaissance suffisante de l'antiquite; mais les +etudes du barreau, auquel on le destinait, et qui le menerent jusqu'a sa +vingt et unieme annee, en 1627, durent retarder le developpement de ses +gouts poetiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici +l'anecdote invraisemblable racontee par Fontenelle, et surtout sa +conclusion spirituellement ridicule, que c'est a cet amour qu'on doit +le grand Corneille, il est certain, de l'aveu meme de notre auteur, que +cette premiere passion lui donna l'eveil et lui apprit a rimer. Il ne +nous semble meme pas impossible que quelque circonstance particuliere +de son aventure l'ait excite a composer _Melite_, quoiqu'on ait peine a +voir quel role il y pourrait jouer. L'objet de sa passion etait, a ce +qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en +epousant un maitre des comptes de cette ville. Parfaitement belle et +spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne parait pas +qu'elle ait jamais repondu a son amour respectueux autrement que par une +indulgente amitie. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; +mais le genie croissant du poete se contenait mal dans les madrigaux, +les sonnets et les pieces galantes par lesquels il avait commence. Il +s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin +de la clef des champs. Cent vers lui coutaient moins_, disait-il, _que +deux mots de chanson_. Le theatre le tentait; les conseils de sa dame +contribuerent sans doute a l'y encourager. Il fit _Melite_, qu'il envoya +au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_, +et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en +1629, pour assister au succes de sa piece. + +Le fait principal de ces premieres annees de la vie de Corneille est +sans contredit sa passion, et le caractere original de l'homme s'y +revele deja. Simple, candide, embarrasse et timide en paroles; assez +gauche, mais fort sincere et respectueux en amour, Corneille adore +une femme aupres de laquelle il echoue, et qui, apres lui avoir donne +quelque espoir, en epouse un autre. Il nous parle lui-meme d'un malheur +qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succes ne +l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle: + + Je me trouve toujours en etat de l'aimer; + Je me sens tout emu quand je l'entends nommer; + . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . + Et, toute mon amour en elle consommee, + Je ne vois rien d'aimable apres l'avoir aimee. + Aussi n'aime-je rien; et nul objet vainqueur + N'a possede depuis ma veine ni mon coeur. + +Ce n'est que quinze ans apres, que ce triste et doux souvenir, gardien +de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'epouser +une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de menage, +dont nul ecart ne le distraira au milieu des licences du monde comique +auquel il se trouve forcement mele. Je ne sais si je m'abuse, mais je +crois deja voir en cette nature sensible, resignee et sobre, une naivete +attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse +gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le +vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus a y voir ou, si l'on +veut, a y rever tout cela, que j'apercois le genie la-dessous, et qu'il +s'agit du grand Corneille[15]. + +[Note 15: On ne s'avise guere d'aller chercher dans les poesies +diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de +_Marie Stuart_, sait reciter et faire valoir a merveille. On y surprend +le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et +grondeur: + + STANCES. + + Marquise, si mon visage + A quelques traits un peu vieux, + Souvenez-vous qu'a mon age + Vous ne vaudrez guere mieux. + + Le temps aux plus belles choses + Se plait a faire un affront, + Et saura faner vos roses + Comme il a ride mon front. + + Le meme cours des planetes + Regle nos jours et nos nuits: + On m'a vu ce que vous etes, + Vous serez ce que je suis. + + Cependant j'ai quelques charmes + Qui sont assez eclatants + Pour n'avoir pas trop d'alarmes + De ces ravages du temps. + + Vous en avez qu'on adore; + Mais ceux que vous meprisez + Pourroient bien durer encore + Quand ceux-la seront uses. + + Ils pourroient sauver la gloire + Des yeux qui me semblent doux, + Et dans mille ans faire croire + Ce qu'il me plaira de vous. + + Chez cette race nouvelle + Ou j'aurai quelque credit + Vous ne passerez pour belle + Qu'autant que je l'aurai dit. + + Pensez-y, belle marquise, + Quoiqu'un grison fasse effroi, + Il vaut bien qu'on le courtise, + Quand il est fait comme moi. + +Que dites-vous de ce ton? comme il est heroique encore! Malherbe seul +et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diegue, s'il avait +affaire a une coquette, ne parlerait pas autrement.] + +Depuis 1620, epoque ou Corneille vint pour la premiere fois a Paris, +jusqu'en 1636, ou il fit representer _le Cid_, il acheva reellement son +education litteraire, qui n'avait ete qu'ebauchee en province. Il se mit +en relation avec les beaux esprits et les poetes du temps, surtout avec +ceux de son age, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait +ignore jusque-la, que Ronsard etait un peu passe de mode, et que +Malherbe, mort depuis un an, l'avait detrone dans l'opinion; que +Theophile, mort aussi, ne laissait qu'une memoire equivoque et avait +decu les esperances, que le theatre s'ennoblissait et s'epurait par +les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en etait plus a beaucoup pres +l'unique soutien, et qu'a son grand deplaisir une troupe de jeunes +rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son heritage. +Corneille apprit surtout qu'il y avait des regles dont il ne s'etait +pas doute a Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles a Paris: de +rester durant les cinq actes au meme lieu ou d'en sortir, d'etre ou +de n'etre pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les +reguliers faisaient a ce sujet la guerre aux deregles et aux ignorants. +Mairet tenait pour; Claveret se declarait contre: Rotrou s'en souciait +peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pieces +qu'il composa en cet espace de cinq annees, Corneille s'attacha a +connaitre a fond les habitudes du theatre et a consulter le gout du +public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tatonnements. Il +fut vite agree de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se +l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le cherissaient et +l'exaltaient a l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une +de ces amities si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalite +ne put jamais refroidir. Moins age que Corneille, Rotrou l'avait +pourtant precede au theatre, et, au debut, l'avait aide de quelques +conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner a +son jeune ami le nom touchant de _pere_; et certes s'il nous fallait +indiquer, dans cette periode de sa vie, le trait le plus caracteristique +de son genie et de son ame, nous dirions que ce fut cette amitie +tendrement filiale pour l'honnete Rotrou, comme, dans la periode +precedente, c'avait ete son pur et respectueux amour pour la femme dont +nous avons parle. Il y avait la-dedans, selon nous, plus de presage de +grandeur sublime que dans _Melite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du +Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins +autant que dans _Medee_. + +Cependant Corneille faisait de frequentes excursions a Rouen. Dans +l'un de ces voyages, il visita un M. de Chalons, ancien secretaire des +commandements de la reine-mere, qui s'y etait retire dans sa vieillesse: +"Monsieur, lui dit le vieillard apres les premieres felicitations, le +genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire +passagere. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traites +dans notre gout par des mains comme les votres, produiraient de grands +effets. Apprenez leur langue, elle est aisee; je m'offre de vous montrer +ce que j'en sais, et, jusqu'a ce que vous soyez en etat de lire par +vous-meme, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro." Ce +fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et des qu'il +eut mis le pied sur cette noble poesie d'Espagne, il s'y sentit a l'aise +comme en une patrie. Genie loyal, plein d'honneur et de moralite, +marchant la tete haute, il devait se prendre d'une affection soudaine +et profonde pour les heros chevaleresques de cette brave nation. Son +impetueuse chaleur de coeur, sa sincerite d'enfant, son devouement +inviolable en amitie, sa melancolique resignation en amour, sa religion +du devoir, son caractere tout en dehors, naivement grave et sentencieux, +beau de fierte et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre +espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en +rendre compte, au gout de sa nation et de son siecle, et s'y crea une +originalite unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en +faisait autour de lui. Ici, plus de tatonnements ni de marche lentement +progressive, comme dans ses precedentes comedies. Aveugle et rapide en +son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux, +au pathetique, comme a des choses familieres, et les produit en +un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui +n'appartient qu'a lui[16]. Au sortir de la premiere representation du +_Cid_, notre theatre est veritablement fonde; la France possede tout +entier le grand Corneille; et le poete triomphant, qui, a l'exemple de +ses heros, parle hautement de lui-meme comme il en pense, a droit de +s'ecrier, sans peur de dementi, aux applaudissements de ses admirateurs +et au desespoir de ses envieux: + + Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. + Pour me faire admirer je ne fais point de ligue; + J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue; + Et mon ambition, pour faire un peu de bruit, + Ne les va point queter de reduit en reduit. + Mon travail, sans appui, monte sur le theatre; + Chacun en liberte l'y blame ou l'idolatre. + La, sans que mes amis prechent leurs sentiments, + J'arrache quelquefois des applaudissements; + La, content du succes que le merite donne, + Par d'illustres avis je n'eblouis personne. + Je satisfais ensemble et peuple et courtisans, + Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans; + Par leur seule beaute ma plume est estimee; + Je ne dois qu'a moi seul toute ma renommee, + Et pense toutefois n'avoir point de rival + A qui je fasse tort en le traitant d'egal[17]. + +[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris +a l'espagnol. M. Fauriel, dans une lecon, comparant les deux _Cids,_ +remarquait, comme difference, l'abrege frequent, rapide, que Corneille +avait fait des scenes plus developpees de l'original: "Chez Corneille, +ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent a l'heure_, +tant ils sont presses de faire le plus de choses dans le moins de +temps!" Corneille sentait son public francais.] + +[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse: + + Nous nous aimons un peu, c'est notre faible a tous. + Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous? + +Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.] + + +L'eclatant succes du _Cid_ et l'orgueil bien legitime qu'en ressentit et +qu'en temoigna Corneille souleverent contre lui tous ses rivaux de +la veille et tous les auteurs de tragedies, depuis Claveret jusqu'a +Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les details de cette +querelle, qui est un des endroits les mieux eclaircis de notre histoire +litteraire. L'effet que produisit sur le poete ce dechainement de la +critique fut tel qu'on peut le conclure d'apres le caractere de son +talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, etait un genie pur, +instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque denue des +qualites moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le +poete le don superieur et divin. Il n'etait ni adroit, ni habile aux +details, avait le jugement peu delicat, le gout peu sur, le tact assez +obtus, et se rendait mal compte de ses procedes d'artiste; il se piquait +pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son genie +et son bon sens, il n'y avait rien ou a peu pres, et ce bon sens, qui ne +manquait ni de subtilite ni de dialectique, devait faire mille efforts, +surtout s'il y etait provoque, pour se guinder jusqu'a ce genie, pour +l'embrasser, le comprendre et le regenter. Si Corneille etait venu plus +tot, avant l'Academie et Richelieu, a la place d'Alexandre Hardy par +exemple, sans doute il n'eut ete exempt ni de chutes, ni d'ecarts, ni de +meprises; peut-etre meme trouverait-on chez lui bien d'autres enormites +que celles dont notre gout se revolte en quelques-uns de ses plus +mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent ete uniquement +selon la nature et la pente de son genie; et quand il se serait releve, +quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait +precipite comme en sa region propre, il n'y eut pas traine apres lui +le bagage des regles, mille scrupules lourds et puerils, mille petits +empechements a un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en +l'arretant des son premier pas, en le forcant de revenir sur lui-meme +et de confronter son oeuvre avec les regles, lui derangea pour l'avenir +cette croissance prolongee et pleine de hasards, cette sorte de +vegetation sourde et puissante a laquelle la nature semblait l'avoir +destine. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la +critique; mais il reflechit beaucoup interieurement aux regles et +preceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par +y croire. Les degouts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le +ramenerent a Rouen dans sa famille, d'ou il ne sortit de nouveau qu'en +1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne des l'instant qu'il +y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du +_Cid_, et renoncer de gaiete de coeur a tant de heros magnanimes qui +lui tendaient les bras, mais tourner a cote et s'attaquer a une _Rome +castillane_, sur la foi de Lucain et de Seneque, ces Espagnols, +bourgeois sous Neron, c'etait pour Corneille ne pas profiter de tous +ses avantages et mal interpreter la voix de son genie au moment ou elle +venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins +les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries +amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on pretait a ces vieux +republicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scene, +d'appliquer les maximes d'etat et tout ce jargon politique et +diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naude, et auquel +Richelieu avait donne cours. Corneille se laissa probablement seduire +a ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur meme il +sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers +succes qui marquerent sa carriere durant ses quinze plus belles annees. +_Polyeucte, Pompee, le Menteur, Rodogune, Heraclius, Don Sanche_ et +_Nicomede_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation +espagnole par _le Menteur_, comedie dont il faut admirer bien moins le +comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement +et la fantaisie; il rentra encore dans le genie castillan par +_Heraclius_, surtout par _Nicomede_ et _Don Sanche_, ces deux admirables +creations, uniques sur notre theatre, et qui, venues en pleine Fronde, +et par leur singulier melange d'heroisme romanesque et d'ironie +familiere, soulevaient mille allusions malignes ou genereuses, et +arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu apres ces +triomphes, qu'en 1653, afflige du mauvais succes de _Pertharite_, et +touche peut-etre de sentiments et de remords chretiens, Corneille +resolut de renoncer au theatre. Il avait quarante-sept ans; il venait +de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de +Jesus-Christ_, et voulait consacrer desormais son reste de verve a des +sujets pieux. + +Corneille s'etait marie des 1640; et, malgre ses frequents voyages a +Paris, il vivait habituellement a Rouen en famille. Son frere Thomas +et lui avaient epouse les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons +contigues. Tous deux soignaient leur mere veuve. Pierre avait six +enfants; et comme alors les pieces de theatre rapportaient plus aux +comediens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'etait pas sur les lieux +pour surveiller ses interets, il gagnait a peine de quoi soutenir sa +nombreuse famille. Sa nomination a l'Academie francaise n'est que de +1647. Il avait promis, avant d'etre nomme, de s'arranger de maniere a +passer a Paris la plus grande partie de l'annee; mais il ne parait pas +qu'il l'ait fait. Il ne vint s'etablir dans la capitale qu'en 1662, et +jusque-la il ne retira guere les avantages que procure aux academiciens +l'assiduite aux seances. Les moeurs litteraires du temps ne +ressemblaient pas aux notres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule +d'implorer et de recevoir les liberalites des princes et seigneurs. +Corneille, en tete d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'etre a Son +Eminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Academie avait +_l'honneur d'etre a M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit a la +reine Laodice, en parlant de Nicomede qu'il ne connait pas: _Cet +homme est-il a vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'etre les +_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mene a +expliquer et a excuser dans notre illustre poete ces singulieres +dedicaces a Richelieu, a Montauron, a Mazarin, a Fouquet, qui ont si +mal a propos scandalise Voltaire, et que M. Taschereau a reduites +fort judicieusement a leur veritable valeur. Vers la meme epoque, en +Angleterre, les auteurs n'etaient pas en condition meilleure et on +trouve la-dessus de curieux details dans les _Vies des poetes_ par +Johnson et les Memoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de +Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre ou +le celebre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de +compliments que d'ecus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de +Corneille; et quand meme elles auraient commence a passer d'usage, sa +pauvrete et ses charges de famille l'eussent empeche de s'en affranchir. +Sans doute il en souffrait par moments, et il deplore lui-meme quelque +part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a +peine a descendre; mais, chez lui, la necessite etait plus forte que les +delicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de +son pathetique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les +relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son +discours de reception a l'Academie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de +mauvais gout, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut +juger de la sorte sa dedicace a Montauron, la plus attaquee de toutes, +et ridicule meme lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure +et de convenance; il insista lourdement la ou il devait glisser; lui, +pareil au fond a ses heros, entier par l'ame, mais brise par le sort, il +se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble +front. Qu'y faire? Il y avait en lui, melee a l'inflexible nature du +vieil _Horace_, quelque partie de la nature debonnaire de _Pertharite_ +et de _Prusias_; lui aussi, il se fut ecrie en certains moments, et sans +songer a la plaisanterie: + + Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_! + +On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en +blamer. + +Corneille s'etait imagine, en 1653, qu'il renoncait a la scene. Pure +illusion! Cette retraite, si elle avait ete possible, aurait sans doute +mieux valu pour son repos, et peut-etre aussi pour sa gloire; mais il +n'avait pas un de ces temperaments poetiques qui s'imposent a volonte +une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc +d'un encouragement et d'une liberalite de Fouquet, pour le rentrainer +sur la scene ou il demeura vingt annees encore, jusqu'en 1674, declinant +de jour en jour au milieu de mecomptes sans nombre et de cruelles +amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous +arreterons pour resumer les principaux traits de son genie et de son +oeuvre. + +La forme dramatique de Corneille n'a point la liberte de fantaisie que +se sont donnee Lope de Vega et Shakspeare, ni la severite exactement +reguliere a laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait ose, s'il etait +venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort +peu soucie de graduer et d'etager ses actes, de lier ses scenes, de +concentrer ses effets sur un meme point de l'espace et de la duree; il +aurait procede au hasard, brouillant et debrouillant les fils de son +intrigue, changeant de lieu selon sa commodite, s'attardant en chemin, +et poussant devant lui ses personnages pele-mele jusqu'au mariage ou a +la mort. Au milieu de cette confusion se seraient detachees ca et la de +belles scenes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien +le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses +personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement +par une parole male et breve, les contraste par des reparties tranchees, +et presente a l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure. +Mais il n'avait pas le genie assez artiste pour etendre au drame entier +cette configuration concentrique qu'il a realisee par places; et, +d'autre part, sa fantaisie n'etait pas assez libre et alerte pour se +creer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins +reelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans +quelques pieces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans +Calderon. Ajoutez a ces imperfections naturelles l'influence d'une +poetique superficielle et meticuleuse, dont Corneille s'inquietait +outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, +d'indecis et d'incompletement calcule dans l'ordonnance de ses +tragedies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet +mille details, ou se revelent les coins les plus caches de l'esprit +du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unite de lieu le +tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me genez!_ +et avec quel soin il cherche a la reconcilier avec la _bienseance_. Il +n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre +pour trouver Severe dont elle devrait attendre la visite dans son +cabinet._ Pompee semble s'ecarter un peu de la prudence d'un general +d'armee, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conferer avec lui +jusqu'au sein d'une ville ou celui-ci est le maitre; _mais il etait +impossible de garder l'unite de lieu sans lui faire faire cette +echappee._ Quand il y avait pourtant necessite absolue que l'action +se passat en deux lieux differents, voici l'expedient qu'imaginait +Corneille pour eluder la regle: "C'etoit que ces deux lieux n'eussent +point besoin de diverses decorations, et qu'aucun des deux ne fut jamais +nomme, mais seulement le lieu general ou tous les deux sont compris, +comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit a tromper +l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquat la diversite des lieux, +ne s'en apercevroit pas, a moins d'une reflexion malicieuse et critique, +dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur +a l'action qu'ils voient representer." Il se felicite presque comme +un enfant de la complexite d'_Heraclius_, et que _ce poeme soit si +embarrasse qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait +surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de +piece ou il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._ + +Les personnages de Corneille sont grands, genereux, vaillants, tout en +dehors, hauts de tete et nobles de coeur. Nourris la plupart dans +une discipline austere, ils ont sans cesse a la bouche des maximes +auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en ecartent jamais, +on n'a pas de peine a les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est +presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caracteres +humains en cette vie. La moralite de ses heros est sans tache: comme +peres, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les +honore; aux endroits pathetiques, ils ont des accents sublimes qui +enlevent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois +une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et +Pertharite. Ses tyrans et ses maratres sont tout d'une piece comme ses +heros, mechants d'un bout a l'autre; et encore, a l'aspect d'une belle +action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner +subitement a la vertu: tels Grimoald et Arsinoe. Les hommes de +Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur +l'etiquette; ils raisonnent longuement et ergotent a haute voix avec +eux-memes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompee +et autres ont du etudier la dialectique a Salamanque, et lire Aristote +d'apres les Arabes. Ses heroines, ses _adorables furies_, se ressemblent +presque toutes: leur amour est subtil, combine, alambique, et sort plus +de la tete que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les +femmes. Il a pourtant reussi a exprimer dans Chimene et dans Pauline +cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-meme avait pratiquee en +sa jeunesse. Chose singuliere! depuis sa rentree au theatre en 1659, +et dans les pieces nombreuses de sa decadence, _Attila, Berenice, +Pulcherie, Surena_, Corneille eut la manie de meler l'amour a tout, +comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succes de Quinault et de +Racine l'entrainassent sur ce terrain, et qu'il voulut en remontrer a +ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer +qu'il avait ete en son temps bien autrement galant et amoureux que ces +jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la +tete comme un vieux berger. + +Le style de Corneille est le merite par ou il excelle a mon gre. +Voltaire, dans son commentaire, a montre sur ce point comme sur d'autres +une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies +origines de notre langue. Il reproche a tout moment a son auteur de +n'avoir ni grace, ni elegance, ni clarte: il mesure, plume en main, +la hauteur des metaphores, et quand elles depassent, il les trouve +gigantesques. Il retourne et deguise en prose ces phrases altieres et +sonores qui vont si bien a l'allure des heros, et il se demande si c'est +la ecrire et parler _francais_. Il appelle grossierement _solecisme_ ce +qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si completement a +la langue etroite, symetrique, ecourtee, et a _la francaise_, du XVIIIe +siecle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Epitre a Ariste_, dans +lesquels Corneille se glorifie lui-meme apres le triomphe du _Cid_: + + Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. + +Voltaire a ose dire de cette belle epitre: "Elle parait ecrite +entierement dans le style de Regnier, sans grace, sans finesse, sans +elegance, sans imagination; mais on y voit de la facilite et de la +naivete." Prusias, en parlant de son fils Nicomede que les victoires ont +exalte, s'ecrie: + + Il ne veut plus dependre, et croit que ses conquetes + Au-dessus de son bras ne laissent point de tetes. + +Voltaire met en note: "_Des tetes au-dessus des bras_, il n'etait +plus permis d'ecrire ainsi en 1657." Il serait certes piquant de lire +quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentees Voltaire. Pour nous, +le style de Corneille nous semble avec ses negligences une des plus +grandes manieres du siecle qui eut Moliere et Bossuet. La touche du +poete est rude, severe et vigoureuse. Je le comparerais volontiers a +un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'heroiques +portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, petrissant +ainsi son oeuvre, lui donne un supreme caractere de vie avec mille +accidents heurtes qui l'accompagnent et l'achevent; mais cela est +incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de +peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutot +qu'eclatant; il tourne volontiers a l'abstrait, et l'imagination y +cede a la pensee et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes +d'etat, aux geometres, aux militaires, a ceux qui goutent les styles de +Demosthene, de Pascal et de Cesar. + +En somme, Corneille, genie pur, incomplet, avec ses hautes parties et +ses defauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes +et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure +seulement a leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu +touffus; une seve abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni +ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se depouillent tot, et vivent +longtemps a demi depouilles. Meme apres que leur front chauve a livre +ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par +endroits des rameaux perdus et de vertes poussees. Quand ils vont +mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gemissements a ce +tronc charge d'armures, auquel Lucain a compare le grand Pompee. + +Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses +ruineuses, sillonnees et chenues, qui tombent piece a piece et dont le +coeur est long a mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son ame +au theatre. Hors de la il valait peu: brusque, lourd, taciturne et +melancolique, son grand front ride ne s'illuminait, son oeil terne et +voile n'etincelait, sa voix seche et sans grace ne prenait de l'accent, +que lorsqu'il parlait du theatre, et surtout du sien. Il ne savait pas +causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guere MM. de La +Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sevigne que pour leur lire ses +pieces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les +succes de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait afflige +et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlete. Quand +Racine eut parodie par la bouche de l'_Intime_ ce vers du _Cid_: + + Ses rides sur son front ont grave ses exploits, + +Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'ecria naivement: "Ne +tient-il donc qu'a un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les +vers des gens?" Une fois il s'adresse a Louis XIV qui a fait representer +a Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la meme +faveur pour _Othon, Pulcherie, Surena_, et croit qu'un seul regard du +maitre les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accuse +de demence et lisant _Oedipe_ pour reponse; puis il ajoute: + + Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres + Font encor quelque peine aux modernes illustres, + + S'il en est de facheux jusqu'a s'en chagriner, + Je n'aurai pas longtemps a les importuner. + Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien a craindre: + C'est le dernier eclat d'un feu pret a s'eteindre; + Sur le point d'expirer, il tache d'eblouir, + Et ne frappe les yeux que pour s'evanouir. + +Une autre fois, il disait a Chevreau: "J'ai pris conge du theatre, et ma +poesie s'en est allee avec mes dents." Corneille avait perdu deux de ses +enfants, deux fils, et sa pauvrete avait peine a produire les autres. Un +retard dans le payement de sa pension le laissa presque en detresse +a son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand +vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue +d'Argenteuil, ou il logeait. Charlotte Corday etait arriere-petite-fille +d'une des filles de Pierre Corneille[18]. + +[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arriere-petite-niece du +grand tragique; il y a des doutes et meme il y a eu des proces sur +cette genealogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme developpement +particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I, +liv. I, chap. VI.] + + + +LA FONTAINE + +Dans ces rapides essais, par lesquels nous tachons de ramener +l'attention de nos lecteurs et la notre a des souvenirs pacifiques de +litterature et de poesie, nous ne nous sommes nullement impose la loi, +comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le +faire croire, de mettre en avant a toute force des idees soi-disant +nouvelles, de contrarier sans relache les opinions recues, de reformer, +de casser les jugements consacres, d'exhumer coup sur coup des +reputations et d'en demolir. En supposant qu'un tel role convint jamais +a quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le notre +est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique +litteraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et +a l'amiable, aux auteurs illustres des deux siecles precedents. +D'ailleurs, l'impression qu'une derniere et plus fraiche lecture a +laissee en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naive que +possible, voila surtout ce qui decide du ton et de la couleur de notre +causerie; voila ce qui nous a pousse a la severite contre Jean-Baptiste, +a l'estime pour Boileau, a l'admiration pour madame de Sevigne, +Mathurin Regnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de +La Fontaine[19]. En revenant sur lui apres tant de panegyristes et de +biographes, apres les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous +condamnons a n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et a ne faire +au plus que retraduire a notre guise et motiver un peu differemment +parfois les memes conclusions de louanges, les memes hommages d'une +critique desarmee et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dut la +forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semble inutiles, ne serait-ce +que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur, +nous savons au besoin et par conviction nous ranger a la suite de nos +devanciers dans la carriere. + +[Note 19: Dans l'ordre premier ou parurent successivement plusieurs +de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Regnier_ +avaient precede en date celui de _La Fontaine_. Quant a l'article sur +_madame de Sevigne_, il appartient de droit a celui de nos volumes qui, +dans la presente collection, est particulierement consacre aux femmes; +il en fait le debut.] + +Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loue La Fontaine avec une +ingenieuse sagacite, ils l'ont beaucoup trop detache de son siecle, qui +etait bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siecle, en effet, +n'a su naturellement de l'epoque de Louis XIV que la partie qui s'est +continuee et qui a prevalu sous Louis XV. Il en a ignore ou dedaigne +tout un autre cote, par lequel le dernier regne regardait les +precedents, cote qui certes n'est pas le moins original, et que +Saint-Simon nous devoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Memoires, qui +jusqu'ici ont ete envisages surtout comme ruinant le prestige glorieux +et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutot +restituer a cette memorable epoque un caractere de grandeur et de +puissance qu'on ne soupconnait pas, et devoir la rehabiliter hautement +dans l'opinion, par les endroits memes qui detruisent les prejuges d'une +admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos +jugements sur le siecle de Louis XIV, comme il en a ete de nos diverses +facons de voir touchant les choses de la Grece et du moyen age. D'abord, +par exemple, on etudiait peu ou du moins on entendait mal le theatre +grec; on l'admirait pour des qualites qu'il n'avait pas; puis, quand, +y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est apercu que ces qualites qu'on +estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traite assez a la +legere: temoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'etudiant mieux, comme +a fait M. Villemain, on est revenu a l'admirer precisement pour n'avoir +pas ces qualites de fausse noblesse et de continuelle dignite qu'on +avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait ete desappointe de +n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le +moyen age, la chevalerie et le gothique. A l'age d'or de fantaisie et +d'_opera_ reve par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succede +des etudes plus severes, qui ont jete quelque trouble dans le premier +arrangement romanesque; puis ces etudes, de plus en plus fortes et +intelligentes, ont rencontre au fond un age non plus d'or, mais de fer, +et pourtant merveilleux encore: de simples pretres et des moines plus +hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les +grands ossements et les armures enormes nous effraient; un art de granit +et de pierre, savant, delicat, aerien, majestueux et mystique. Ainsi la +monarchie de Louis XIV, d'abord admiree pour l'apparente et fastueuse +regularite qu'y afficha le monarque et que celebra Voltaire, puis trahie +dans son infirmite reelle par les Memoires de Dangeau, de la princesse +Palatine, et rapetissee a dessein par Lemontey, nous reparait chez +Saint-Simon vaste, encombree et flottante, dans une confusion qui n'est +pas sans grandeur et sans beaute, avec tous les rouages de plus en plus +inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude +conserve de formes et de mouvements, meme apres que l'esprit et le sens +des choses ont disparu; deja sujette au bon plaisir despotique, mais mal +disciplinee encore a l'etiquette supreme qui finira par triompher. Or, +ceci bien pose, il est aise de retablir en leur vraie place et de voir +en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite +ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme +du maitre. Sans cette connaissance generale, on court risque de les +considerer trop a part, et comme des etres etranges et accidentels. +C'est ce que les critiques du dernier siecle n'ont pas evite en parlant +de La Fontaine: ils l'ont trop isole et charge dans leurs portraits; ils +lui ont suppose une personnalite beaucoup plus entiere qu'il n'etait +besoin, eu egard a ses oeuvres, et l'ont imagine _bonhomme_ et _fablier_ +outre mesure. Il leur etait bien plus facile de s'expliquer Racine +et Boileau, qui appartiennent a la partie reguliere et apparente de +l'epoque, et en sont la plus pure expression Litteraire. + +[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la meme ligne, +pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait +D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort legers.] + +Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement general de leur +siecle, n'en conservent pas moins une individualite profonde et +indelebile: Moliere en est le plus eclatant exemple. Il en est d'autres +qui, sans aller dans le sens de ce mouvement general, et en montrant par +consequent une certaine originalite propre, en ont moins pourtant qu'ils +ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans +la maniere qui les distingue de leurs contemporains une grande part +d'imitation de l'age precedent; et, dans ce frappant contraste qu'ils +nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaitre et +rabattre ce qui revient de droit a leurs devanciers. C'est parmi les +hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons deja dit +ailleurs[21], il a ete, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des +poetes du XVIe siecle. + +[Note 21: Voir a la fin de ce volume un article du _Globe_, 15 +septembre 1827, on cette idee sur La Fontaine est developpee. J'en ai +aussi parle en ce sens dans le _Tableau de la Poesie francaise au XVIe +siecle_.] + +Ne, en 1621, a Chateau-Thierry en Champagne, il recut une education fort +negligee, et donna de bonne heure des preuves de son extreme facilite a +se laisser aller dans la vie et a obeir aux impressions du moment. Un +chanoine de Soissons lui ayant prete un jour quelques livres de piete, +le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'etat ecclesiastique, +et entra au seminaire. Il ne tarda pas a en sortir; et son pere, en le +mariant, lui transmit sa charge de maitre des eaux et forets. Mais +La Fontaine, avec son caractere naturel d'oubliance et de paresse, +s'accoutuma insensiblement a vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni +femme. Il n'etait pourtant pas encore poete, ou du moins il ignorait +qu'il le fut. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait +en quartier d'hiver a Chateau-Thierry lut un jour devant lui l'ode de +Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV: + + Que direz-vous, races futures, etc., + +et La Fontaine, des ce moment, se crut appele a composer des odes: il en +fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nomme +Pintrel, et son camarade de college, Maucroix, le detournerent de ce +genre et l'engagerent a etudier les anciens. C'est aussi vers ce temps +qu'il dut se mettre a la lecture de Rabelais, de Marot, et des poetes +du XVIe siecle, veritable fonds d'une bibliotheque de province a cette +epoque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de +Terence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de +Fouquet, emmena le poete a Paris pour le presenter au surintendant. + +Ce voyage et cette presentation deciderent du sort de La Fontaine. +Fouquet le prit en amitie, se l'attacha, et lui fit une pension de mille +francs, a condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une piece +de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pieces, avec +_le Songe de Vaux_, sont les premieres productions originales que nous +ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout a fait au gout d'alors, a +celui de Saint-Evremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de +Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de reverie voluptueuse +qui n'appartient qu'a notre delicieux auteur, y perce bien deja, mais y +est encore trop charge de fadeurs et de bel esprit. Le poete de Fouquet +fut accueilli, des son debut, comme un des ornements les plus delicats +de cette societe polie et galante de Saint-Mande et de Vaux. Il etait +fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulierement +dans un monde prive; sa conversation, abandonnee et naive, +s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions +savaient fort bien s'arreter a temps pour n'etre qu'un charme de +plus: il etait certainement moins _bonhomme_ en societe que le grand +Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour +a tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agreablement; il s'en +vantait meme parfois, et causait volontiers de lui-meme et de ses gouts +avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement +sourire. L'intimite surtout avait mille graces avec lui: il y portait +un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui +oublie tout le reste, et en prenait au serieux ou en deroulait avec +badinage les moindres caprices. Son gout declare pour le beau sexe ne +rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient +bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son predecesseur, aimait +avant tout _les amours faciles et de peu de defense_. Tandis qu'il +adressait a genoux, aux _Iris_, aux _Climenes_ et aux deesses, de +respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru +lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins +mystiques qui l'aidaient a prendre son martyre en patience. Parmi ses +bonnes fortunes a son arrivee dans la capitale, on cite la celebre +Claudine, troisieme femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; +Colletet epousait toujours ses servantes. Notre poete visitait souvent +le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et +courtisait Claudine tout en devisant, a souper, des auteurs du XVIe +siecle avec le mari, qui put lui donner la-dessus d'utiles conseils et +lui reveler des richesses dont il profita. Pendant les six premieres +annees de son sejour a Paris, et jusqu'a la chute de Fouquet, La +Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette +vie d'enchantement et de fete, aux delices d'une societe choisie qui +goutait son commerce ingenieux et appreciait ses galantes bagatelles; +mais ce songe s'evanouit par la captivite de l'enchanteur. Sur ces +entrefaites, la duchesse de Bouillon, niece de Mazarin, ayant demande au +poete des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier +recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans. +On a cherche a expliquer un debut si tardif dans un genie si facile, et +certains critiques sont alles jusqu'a attribuer ce long silence a des +etudes _secretes_, a une education laborieuse et prolongee. En verite, +bien que La Fontaine n'ait pas cesse d'essayer et de cultiver a ses +moments de loisir son talent, depuis le jour ou l'ode de Malherbe le lui +revela, j'aime beaucoup mieux croire a sa paresse, a son sommeil, a +ses distractions, a tout ce qu'on voudra de naif et d'oublieux en lui, +qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamne. Genie +instinctif, insouciant, volage et toujours livre au courant des +circonstances, on n'a qu'a rapprocher quelques traits de sa vie pour +le connaitre et le comprendre. Au sortir du college, un chanoine de +Soissons lui prete des livres pieux, et le voila au seminaire; un +officier lui lit une ode de Malherbe, et le voila poete; Pintrel et +Maucroix lui conseillent l'antiquite, et le voila qui reve Quintilien et +raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et +ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur; +un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poeme +du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opera de _Daphne_ pour +Lulli, _la Captivite de saint Malc_ a la requete de MM. de Port-Royal; +ou bien ce seront des lettres, de longues lettres negligees et +fleuries, melees de vers et de prose, a sa femme, a M. de Maucroix, a +Saint-Evremond, aux Conti, aux Vendome, a tous ceux enfin qui lui en +demanderont. La Fontaine depensait son genie, comme son temps, comme sa +fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'a l'age +de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les +occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin +d'etre surmontee par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut +rencontre le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de +la _fable_, il etait tout simple qu'il s'y adonnat avec une sorte +d'effusion, et qu'il y revint de lui-meme a plusieurs reprises, par +penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se meprenait un +peu sur lui-meme; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur, +et sa poetique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et +Racine lui acheverent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses +oeuvres. Mais cette legere inconsequence, qui lui est commune avec +d'autres grands esprits naifs de son temps, n'a pas lieu d'etonner chez +lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur +la nature facile et accommodante de son genie. Un celebre poete de nos +jours, qu'on a souvent compare a La Fontaine pour sa bonhomie aiguisee +de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'etre createur inimitable +dans un genre qu'on croyait use, le meme poete populaire qui, dans ce +moment d'emotion politique, est rendu, apres une trop longue captivite, +a ses amis et a la France, Beranger, n'a commence aussi que vers +quarante ans a concevoir et a composer ses immortelles chansons. Mais, +pour lui, les causes du retard nous semblent differentes, et les jours +du silence ont ete tout autrement employes. Jete jeune et sans education +reguliere au milieu d'une litterature compassee et d'une poesie sans +ame, il a du hesiter longtemps, s'essayer en secret, se decourager +maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et, +en un mot, bruler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre +unique que les circonstances ouvrirent a son coeur de citoyen. Beranger, +comme tous les grands poetes de ce temps, meme les plus instinctifs, +a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art +delicat et savant se cache sous ses reveries les plus epicuriennes, sous +ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit a lui! mais cela +n'etait ni du temps ni du genie de La Fontaine. + +Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il +est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins +aise de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompes; ils +ont mis en action, selon le precepte, des animaux, des arbres, des +hommes, ont cache un sens fin, une morale saine sous ces petits drames, +et se sont etonnes ensuite d'etre juges si inferieurs a leur illustre +devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte +les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidite, se tient +davantage a son petit recit, et n'est pas encore tout a fait a l'aise +dans cette forme qui s'adaptait moins immediatement a son esprit que +l'elegie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant +cinq livres, depuis le sixieme jusqu'au onzieme inclusivement, les +contemporains se recrierent comme ils font toujours, et le mirent fort +au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au +complet la fable, telle que l'a inventee La Fontaine. Il avait fini +evidemment par y voir surtout un cadre commode a pensees, a sentiments, +a causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours +l'essentiel comme auparavant; la moralite de quatrain y vient au bout +par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne +et derive, tantot a l'elegie et a l'idylle, tantot a l'epitre et au +conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, elevees a la +poesie, un melange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte +reveuse. La Fontaine est notre seul grand poete personnel et reveur +avant Andre Chenier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous +entretient de lui, de son ame, de ses caprices et de ses faiblesses. Son +accent respire d'ordinaire la malice, la gaiete, et le conteur grivois +nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tete. Mais souvent aussi il +a des tons qui viennent du coeur et une tendresse melancolique qui le +rapproche des poetes de notre age. Ceux du XVIe siecle avaient bien +eu deja quelque avant-gout de reverie; mais elle manquait chez eux +d'inspiration individuelle, et ressemblait trop a un lieu-commun +uniforme, d'apres Petrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un +caractere primitif d'expression vive et discrete; il la debarrassa de +tout ce qu'elle pouvait avoir contracte de banal ou de sensuel; Platon, +par ce cote, lui fut bon a quelque chose comme il l'avait ete a +Petrarque; et quand le poete s'ecrie dans une de ses fables delicieuses: + + Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrete? + Ai-je passe le temps d'aimer? + +ce mot _charme_, ainsi employe en un sens indefini et tout metaphysique, +marque en poesie francaise un progres nouveau qu'ont releve et poursuivi +plus tard Andre Chenier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la +solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers +du XVIe siecle l'avantage d'avoir donne a ses tableaux des couleurs +fideles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces +plaines immenses de bles ou se promene de grand matin le maitre, et ou +l'allouette cache son nid; ces bruyeres et ces buissons ou fourmille +tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hotes etourdis font +la cour a l'aurore dans la rosee et parfument de thym leur banquet, +c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais +les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers; +La Fontaine avait bien observe ces pays, sinon en maitre des +eaux-et-forets, du moins en poete; il y etait ne, il y avait vecu +longtemps, et, meme apres qu'il se fut fixe dans la capitale, il +retournait chaque annee vers l'automne a Chateau-Thierry, pour y visiter +son bien et le vendre en detail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le +fonds avec le revenu._ + +Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipe et que la mort soudaine +de Madame l'eut prive de la charge de gentilhomme qu'il remplissait +aupres d'elle, madame de La Sabliere le recueillit dans sa maison et l'y +soigna pendant plus de vingt ans. Abandonne dans ses moeurs, perdu de +fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son +talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les +auspices d'une femme aimable, au sein d'une societe spirituelle et de +bon gout, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le +prix de ce bienfait; et cette inviolable amitie, familiere a la fois +et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments +naturels qu'il reussit le mieux a exprimer. Aux pieds de madame de +La Sabliere et des autres femmes distinguees qu'il celebrait en les +respectant, sa muse, parfois souillee, reprenait une sorte de purete +et de fraicheur, que ses gouts un peu vulgaires, et de moins en moins +scrupuleux avec l'age, ne tendaient que trop a affaiblir. Sa vie, ainsi +ordonnee dans son desordre, devint double, et il en fit deux parts: +l'une, elegante, animee, spirituelle, au grand jour, bercee entre les +jeux de la poesie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et +honteuse, il faut le dire, et livree a ces egarements prolonges des sens +que la jeunesse embellit du nom de volupte, mais qui sont comme un vice +au front du vieillard. Madame de La Sabliere elle-meme, qui reprenait La +Fontaine, n'avait pas ete toujours exempte de passions humaines et de +faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidelite du marquis de La +Fare lui eut laisse le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre +que Dieu ne pouvait desormais le remplir, et elle consacra ses dernieres +annees aux pratiques les plus actives de la charite chretienne. Cette +conversion, aussi sincere qu'eclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine +en fut touche comme d'un exemple a suivre; sa fragilite et d'autres +liaisons qu'il contracta vers cette epoque le detournerent, et ce ne fut +que dix ans apres, quand la mort de madame de La Sabliere lui eut donne +un second et solennel avertissement, que cette bonne pensee germa en lui +pour n'en plus sortir. Mais, des 1684, nous avons de lui un admirable +_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa reception a l'Academie +francaise, et dans lequel, s'adressant a sa bienfaitrice, il lui expose +avec candeur l'etat de son ame: + + Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre, + J'ai toujours abuse du plus cher de nos biens: + Les pensers amusants, les vagues entretiens, + Vains enfants du loisir, delices chimeriques, + Les romans et le jeu, peste des republiques, + Par qui sont devoyes les esprits les plus droits, + Ridicule fureur qui se moque des lois, + Cent autres passions des sages condamnees, + Ont pris comme a l'envi la fleur de mes annees. + L'usage des vrais biens reparerait ces maux; + Je le sais, et je cours encore a des biens faux. + . . . . . . . . . . . . + Si faut-il qu'a la fin de tels pensers nous quittent; + Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent: + Je recule, et peut-etre attendrai-je trop tard; + Car qui sait les moments prescrits a son depart? + Quels qu'ils soient, ils sont courts... + +C'est, on le voit, une confession grave, ingenue, ou l'onction +religieuse et une haute moralite n'empechent pas un reste de coup d'oeil +amoureux vers ces _chimeriques delices_ dont on est mal detache. Et puis +une simplicite d'exageration s'y mele: les romans et le jeu qui ont +egare le pecheur sont la _peste des republiques, une fureur qui se moque +des lois._ Et plus loin: + + Que me servent ces vers avec soin composes? + N'en attends-je autre fruit que de les voir prises? + C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, + Et qu'au moins vers ma fin je ne commence a vivre; + Car je n'ai pas vecu, j'ai servi deux tyrans: + Un vain bruit et l'amour ont partage mes ans. + Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre; + Votre reponse est prete, il me semble l'entendre: + C'est jouir des vrais biens avec tranquillite, + Faire usage du temps et de l'oisivete, + S'acquitter des honneurs dus a l'Etre supreme, + Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-meme, + Bannir le fol amour et les voeux impuissants, + Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants. + +Sincere, eloquente, sublime poesie, d'un tour singulier, ou la vertu +trouve moyen de s'accommoder avec l'oisivete, ou _les Phyllis_ se +placent a cote de l'Etre supreme, et qui fait naitre un sourire dans une +larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui +en aurait moins coute pour se convertir. + +Au premier abord, et a ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail +paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de +la critique n'avait ete eveillee sur ce point par quelques mots de ses +prefaces et par quelques temoignages contemporains, on n'eut jamais +songe probablement a en faire l'objet d'une question. Mais le poete +_confesse_, en tete de _Psyche_, que _la prose lui coute autant que +les vers_. Dans une de ses dernieres fables au duc de Bourgogne, il se +plaint de _fabriquer a force de temps_ des vers moins senses que la +prose du jeune prince. Ses manuscrits presentent beaucoup de ratures et +de changements; les memes morceaux y sont recopies plusieurs fois, et +souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouve, +tout entiere de sa main, une premiere ebauche de la fable intitulee _le +Renard, les Mouches et le Herisson_; et, en la comparant a celle qu'il +a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux +vers. Il est meme plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux +errata: "Il s'est glisse, dit-il en tete de son second recueil, quelques +fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de +legers remedes pour un defaut considerable. Si on veut avoir quelque +plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger +ces fautes a la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquees +par chaque errata, aussi bien pour les deux premieres parties que pour +les dernieres." Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine +etait de l'ecole de Boileau et de Racine en poesie; qu'il suivait les +memes procedes de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement +ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en +face, que je le renverrais a Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais +il avait, comme tout poete, ses secrets, ses finesses, sa correction +relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu +encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout a fait dans +ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait a s'en +plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les +modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en +traduction: il s'en glorifie a tout propos: + + Terence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace; + Homere et son rival sont mes dieux du Parnasse; + Je le dis aux rochers, etc... + Je cheris l'Arioste et j'estime le Tasse; + Plein de Machiavel, entete de Bocace, + J'en parle si souvent qu'on en est etourdi; + J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi. + +Fera-t-on de lui un savant? Son erudition a pour cela de trop +singulieres meprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a +ecrit dans sa Vie d'Esope: "Comme Planudes vivoit dans un siecle ou la +memoire des choses arrivees a Esope ne devoit pas etre encore eteinte, +j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laisse." En ecrivant +ceci, il oubliait que dix-neuf siecles s'etaient ecoules entre le +Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec +ne vivait guere plus de deux siecles avant le regne de Louis-le-Grand. +Dans une epitre a Huet en faveur des anciens contre les modernes, et +a l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient a Platon, son +theme favori, et declare qu'on ne pourrait trouver entre les sages +modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que + + La Grece en fourmillait dans son moindre canton. + +Il attribue la decadence de l'ode en France a une cause qu'on +n'imaginerait jamais: + + ... l'ode, qui baisse un peu, + Veut de la patience, et nos gens ont du feu. + +D'ailleurs, en cette remarquable epitre, il proteste contre l'imitation +servile des anciens, et cherche a exposer de quelle nature est la +sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin +de la deuxieme epitre d'Andre Chenier; l'idee au fond est la meme, mais +on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la difference +profonde qui separe un poete artiste comme Chenier, d'avec un poete +d'instinct comme La Fontaine. + +Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poetes, excepte Moliere et +peut-etre Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Regnier, +de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'Andre Chenier, l'est aussi de La +Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers merites, il faut ajouter +que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Moliere au +contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style egale l'invention +sans doute, mais ne la depasse pas; la maniere de dire y reflechit le +fond, sans l'eclipser. Quant a la facon de La Fontaine, elle est trop +connue et trop bien analysee ailleurs pour que j'essaye d'y revenir. +Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez +grande de fadeurs galantes et de faux gout pastoral, que nous blamerions +dans Saint-Evremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en +effet ces fadeurs et ce faux gout n'en sont plus, du moment qu'ils ont +passe sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout +le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite +dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions frequentes +qui font fuir son style et devier sa pensee; ses vers delicieux, en +decoulant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'egarent et ne se +tiennent plus; mais cela meme constitue une maniere, et il en est de +cette maniere comme de toutes celles des hommes de genie: ce qui autre +part serait indifferent ou mauvais, y devient un trait de caractere ou +une grace piquante. + +La conversion de madame de La Sabliere, que La Fontaine n'eut pas le +courage d'imiter, avait laisse notre poete assez desoeuvre et solitaire. +Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne reunissait plus +la meme compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait frequemment pour +visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra, +pour se desennuyer, a la societe du prince de Conti et de MM. de Vendome +dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du cote de +l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et +dissolue, mal deguisee sous les roses d'Anacreon. Maucroix, Racine et +ses vrais amis s'affligeaient de ces dereglements sans excuse; l'austere +Boileau avait cesse de le voir. Saint-Evremond, qui cherchait a +l'attirer en Angleterre aupres de la duchesse de Mazarin, recut de +la courtisane Ninon une lettre ou elle lui disait: "J'ai su que vous +souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guere a Paris; sa +tete est bien affoiblie. C'est le destin des poetes: le Tasse et +Lucrece l'ont eprouve. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour +La Fontaine, il n'a guere aime de femmes qui en eussent pu faire la +depense." La tete de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon; +mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que +trop vrai: il touchait souvent de l'abbe de Chaulieu des gratifications +dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune +femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poete, lui offrit +l'attrait de sa maison, et devint pour lui, a force de soins et de +prevenances, une autre La Sabliere. A la mort de cette dame, elle +recueillit le vieillard, et l'environna d'amitie jusqu'au dernier +moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touche enfin de +repentir, revetit le cilice qui ne le quitta plus. Les details de cette +penitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une +traduction du _Dies irae_, qu'il lut a l'Academie, et il avait forme +le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, a part le +refroidissement de la maladie et de l'age, on peut douter que cette +tache, tant de fois essayee par des poetes repentants, eut ete possible +a La Fontaine ou meme a tout autre d'alors. A cette epoque de croyances +regnantes et traditionnelles, c'etaient les sens d'ordinaire, et non la +raison, qui egaraient; on avait ete libertin, on se faisait devot; on +n'avait point passe par l'orgueil philosophique ni par l'impiete seche; +on ne s'etait pas attarde longuement dans les regions du doute; on ne +s'etait pas senti maintes fois defaillir a la poursuite de la verite. +Les sens charmaient l'ame pour eux-memes, et non comme une distraction +etourdissante et fougueuse, non par ennui et desespoir. Puis, quand on +avait epuise les desordres, les erreurs, et qu'on revenait a la verite +supreme, on trouvait un asile tout prepare, un confessionnal, un +oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'etait pas, comme +de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement +renaissante, par des doutes effrayants, d'eternelles obscurites et un +abime sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui +eprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'etait +Pascal. + +Septembre 1829. + + + +J'ecrivais ceci la meme annee, la meme saison ou je composais le recueil +de Poesies, _les Consolations_, c'est-a-dire dans une veine prononcee +de sensibilite religieuse. Depuis j'ai encore ecrit sur La Fontaine +quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et +j'ai essaye d'y repondre aux dedains que M. de Lamartine avait prodigues +a ce charmant poete. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernieres +annees, a ete bien legerement traite par un grand poete qui s'est +lui-meme juge par la, il a ete etudie, approfondi par de savants +critiques, et si approfondi meme qu'il est sorti d'entre leurs mains +comme transforme. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui a ce +jugement de La Bruyere dans son Discours de reception a l'Academie: "Un +autre, plus egal que Marot et plus poete que Voiture, a le jeu, le tour +et la naivete de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux +hommes la vertu par l'organe des betes, eleve les petits sujets jusqu'au +sublime: homme unique dans son genre d'ecrire, toujours original, soit +qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a ete au dela de ses modeles, +modele lui-meme difficile a imiter."--Voir aussi le joli theme latin de +Fenelon a l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in +Fontani mortem_. Tout y est indique, meme le _molle atque facetum_, qui +n'est autre que notre chere reverie. + + + +RACINE + +I + +Les grands poetes, les poetes de genie, independamment des genres, et +sans faire acception de leur nature lyrique, epique ou dramatique, +peuvent se rapporter a deux familles glorieuses qui, depuis bien des +siecles, s'entremelent et se detronent tour a tour, se disputent +la preeminence en renommee, et entre lesquelles, selon les temps, +l'admiration des hommes s'est inegalement repartie. Les poetes +primitifs, fondateurs, originaux sans melange, nes d'eux-memes et fils +de leurs oeuvres, Homere, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont +quelquefois sacrifies, preferes le plus souvent, toujours opposes +aux genies studieux, polis, dociles, essentiellement educables et +perfectibles, des epoques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les +chefs les plus brillants de cette famille secondaire, reputee, et avec +raison, inferieure a son ainee, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, +plus accessible et plus cherie. Parmi nous, Corneille et Moliere s'en +detachent par plus d'un cote; Boileau et Racine y appartiennent tout +a fait et la decorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus +accompli en ce genre, le plus venere de nos poetes. C'est le propre +des ecrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimite des +suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux +en merite, les dominent meme en gloire, sont a chaque siecle remis en +question par une certaine classe de critiques. Cette difference de +renommee est une consequence necessaire de celle des talents. Les +uns veritablement predestines et divins, naissent avec leur lot, ne +s'occupent guere a le grossir grain a grain en cette vie, mais le +dispensent avec profusion et comme a pleines mains en leurs oeuvres; car +leur tresor est inepuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquieter +ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas a +chaque heure de veille sur eux-memes; ils ne retournent pas la tete en +arriere a chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et +calculer celle qui leur reste; mais ils marchent a grandes journees sans +se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent +en eux, au sein de leur genie, et quelquefois le transforment; ils +subissent ces changements comme des lois, sans s'y meler, sans y aider +artificiellement, pas plus que l'homme ne hate le temps ou ses cheveux +blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements +de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procedant ainsi +d'apres de grandes lois interieures et une puissante donnee originelle, +ils arrivent a laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes, +monumentales, d'un ordre reel et stable sous une irregularite apparente +comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupees d'accidents, herissees +de cimes, creusees de profondeurs: voila pour les uns. Les autres ont +besoin de naitre en des circonstances propices, d'etre cultives par +l'education et de murir au soleil; ils se developpent lentement, +sciemment, se fecondent par l'etude et s'accouchent eux-memes avec art. +Ils montent par degres, parcourent les intervalles et ne s'elancent pas +au but du premier bond; leur genie grandit avec le temps et s'edifie +comme un palais auquel on ajouterait chaque annee une assise; ils ont +de longues heures de reflexion et de silence durant lesquelles ils +s'arretent pour reviser leur plan et deliberer: aussi l'edifice, si +jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide, +admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une execution +achevee. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur decouvre sans +peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'echelle d'idees +par laquelle a passe le genie de l'artiste. Or, suivant une remarque +tres-fine et tres-juste du Pere Tournemire, on n'admire jamais dans un +auteur que les qualites dont on a le germe et la racine en soi. D'ou +il suit que, dans les ouvrages des esprits superieurs, il est un degre +relatif ou chaque esprit inferieur s'eleve, mais qu'il ne franchit pas, +et d'ou il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les +familles de plantes etagees sur les Cordilleres, et qui ne depassent +jamais une certaine hauteur, ou plutot c'est comme pour les familles +d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixe a une certaine limite. Que +si maintenant, a la hauteur relative ou telle famille d'esprits peut +s'elever dans l'intelligence d'un poeme, il ne se rencontre pas une +qualite correspondante qui soit comme une pierre ou mettre le pied, +comme une plate-forme d'ou l'on contemple tout le paysage, s'il y a la +un roc a pic, un torrent, un abime, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits +qui n'auront trouve ou poser leur vol s'en reviendront comme la colombe +de l'arche, sans meme rapporter le rameau d'olivier.--Je suis a +Versailles, du cote du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine +me manque au milieu et je m'arrete; mais du moins je vois de la en +face de moi la ligne du chateau, ses ailes, et j'en apprecie deja la +regularite, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque +sentier tournant qui grimpe a un donjon gothique, et que je m'arrete +d'epuisement a mi-cote, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, +un arbre, un buisson, me derobe la vue tout entiere[22]. C'est la l'image +vraie des deux poesies. La poesie racinienne est construite de telle +sorte qu'a toute hauteur il se rencontre des degres et des points +d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a +l'acces plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous +savons de fort honnetes gens qui ont sue pour y aborder, et qui, apres +s'etre heurte la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyere, sont +revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien la-haut; mais, a +peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantee leur apparaissait +de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens +que ne l'etait a Boileau celle de Montlhery: + + Ses murs, dont le sommet se derobe a la vue, + Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue, + Et, presentant de loin leur objet ennuyeux, + Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux. + +[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits superieurs, les genies _a +pic_, ne pretent pas pied a divers degres aux esprits inferieurs, ils en +portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-memes les differences +d'elevation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous +confondus dans la plaine au meme niveau de terre.] + +Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhery et l'oeuvre +de Shakspeare, et nous essaierons de monter, apres tant d'autres +adorateurs, quelques-uns des degres, glissants desormais a force d'etre +uses, qui menent au temple en marbre de Racine. + +Racine, ne en 1639, a la Ferte-Milon, fut orphelin des l'age le plus +tendre. Sa mere, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forets a +Villers-Cotterets, et son pere, controleur du grenier a sel de la +Ferte-Milon, moururent a peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Age +de quatre ans, il fut confie aux soins de son grand-pere maternel, qui +le mit tres-jeune au College a Beauvais; et apres la mort du vieillard, +il passa a Port-Royal-des-Champs, ou sa grand'mere et une de ses +tantes s'etaient retirees. C'est de la que datent les premiers details +interessants qui nous aient ete transmis sur l'enfance du poete. +L'illustre solitaire Antoine Le Maitre l'avait pris en amitie +singuliere, et l'on voit par une lettre qui s'est conservee, et qu'il +lui ecrivait dans une des persecutions, combien il lui recommande d'etre +docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint +Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement a lire tous les +auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait +de sa main, les apprenait par coeur. C'etait tour a tour Plutarque, +_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues, +_Theagene et Chariclee_[23]. Il decelait deja sa nature discrete, +innocente et reveuse, par de longues promenades, un livre a la main +(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il +ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exercait +des lors a traduire en vers francais les hymnes touchantes du Breviaire, +qu'il a retravaillees depuis; mais il se complaisait surtout a celebrer +Port-Royal, le paysage, l'etang, les jardins et les prairies. Ces +productions de jeunesse que nous possedons attestent un sentiment vrai +sous l'inexperience extreme et la faiblesse de l'expression et de la +couleur; avec un peu d'attention, on y demele en quelques endroits +comme un echo lointain, comme un prelude confus des choeurs melodieux +d'_Esther_: + + Je vois ce cloitre venerable, + Ces beaux lieux du Ciel bien aimes, + Qui de cent temples animes + Cachent la richesse adorable. + C'est dans ce chaste paradis + Que regne, en un trone de lis, + La Virginite sainte; + C'est la que mille anges mortels + D'une eternelle plainte + Gemissent au pied des autels. + + Sacres palais de l'innocence, + Astres vivants, choeurs glorieux, + Qui faites voir de nouveaux cieux + Dans ces demeures du silence, + Non, ma plume n'entreprend pas + De tracer ici vos combats, + Vos jeunes et vos veilles; + Il faut, pour en bien reverer + Les augustes merveilles, + Et les taire et les adorer. + +[Note 23: Un Grec erudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes +d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot, +1841), a cru pouvoir signaler avec precision quelques traces, encore +inapercues, du roman de _Theagene et Chariclee_, dans l'oeuvre de +Racine. Ainsi, quand Racine a risque le vers fameux, + + Brule de plus de feux que je n'en allumai, + +il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage +ou Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le +bucher ou _foyer_, se sent lui-meme au coeur un _foyer_ de chagrin plus +cuisant: je traduis a peu pres; les curieux peuvent chercher le passage: +Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beaute, et il +n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Heliodore est le premier +coupable; il aurait, au reste, rachete de beaucoup son crime, s'il etait +vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eut fourni a Racine +le germe d'une des plus belles scenes, dans _Andromaque_ egalement. M. +Ampere, dans un article sur Amyot, avait deja cru saisir des analogies +de ce genre. Mais je m'en tiens au _brule de plus de feux_: c'est une +fort jolie trouvaille.] + +Il quitta Port-Royal apres trois ans de sejour, et vint faire sa logique +au college d'Harcourt a Paris. Les impressions pieuses et severes qu'il +avait recues de ses premiers maitres s'affaiblirent par degres dans le +monde nouveau ou il se trouva entraine. Ses liaisons avec des jeunes +gens aimables et dissipes, avec l'abbe Le Vasseur, avec La Fontaine +qu'il connut des ce temps-la, le mirent plus que jamais en gout de +poesie, de romans et de theatre. Il faisait des sonnets galants en se +cachant de Port-Royal et des jansenistes, qui lui envoyaient lettres sur +lettres, avec menaces d'anatheme. On le voit, des 1660, en relation avec +les comediens du Marais au sujet d'une piece que nous ne connaissons +pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi etait +remise a Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonte du +monde_, et, _tout malade qu'il etait, la retenait trois jours, y faisant +des remarques par ecrit_: la plus considerable de ces remarques portait +sur les _Tritons_, qui n'ont jamais loge dans les fleuves, mais +seulement dans la mer. Cette piece valut a Racine la protection de +Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant +du chateau de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place +les ouvriers macons, vitriers, menuisiers. Le poete est deja tellement +habitue au tracas de Paris, qu'il se considere a Chevreuse comme en +exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au +cabaret deux ou trois fois le jour, payant a chacun son pourboire, et +qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: "Je lis des vers, +je tache d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis +pas moi-meme sans aventures." Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses +maitres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour +l'en tirer. On lui representa vivement la necessite d'un etat, et on le +decida a partir pour Uzes en Languedoc, chez un de ses oncles maternels, +chanoine regulier de Sainte-Genevieve, avec esperance d'un benefice. Le +voila donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'ete de 1662, +a Uzes; tout en noir de la tete aux pieds; lisant saint Thomas pour +complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; +fort caresse de tous les maitres d'ecole et de tous les cures des +environs, a cause de son oncle, et consulte par tous les poetes et les +amoureux de province sur leurs vers, a cause de sa petite renommee +parisienne et de son ode celebre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant +peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui +semblaient durs et interesses comme des _baillis_; se comparant a Ovide +au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'alterer et de +corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai francais, +cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferte-Milon, +Chateau-Thierry et Reims. La nature elle-meme ne le seduit que +mediocrement: "Si le pays de soi avoit un peu de delicatesse, et que les +rochers y fussent un peu moins frequents, on le prendroit pour un vrai +pays de Cythere;" mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'etouffe, +et les cigales lui gatent les rossignols. Il trouve les passions du Midi +violentes et portees a l'exces; pour lui, sensible et tempere, il vit de +reflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans meme +eprouver le besoin de composer. Ses lettres a l'abbe Le Vasseur sont +froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et legerement +railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'epanouira dans +_Berenice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes +et qu'allusions galantes; pas une crudite comme il en echappe entre +jeunes gens, pas un detail ignoble, et l'elegance la plus exquise jusque +dans la plus etroite familiarite. Les femmes de ce pays l'avaient ebloui +d'abord, et, peu de jours apres son arrivee, il ecrivait a La Fontaine +ces phrases qui donnent a penser: "Toutes les femmes y sont eclatantes, +et s'y ajustent d'une facon qui est la plus naturelle du monde; et pour +ce qui est de leur personne, + + Color verus, corpus solidum et succi plenum; + +mais comme c'est la premiere chose dont on m'a dit de me donner garde, +je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la +maison d'un beneficier comme celle ou je suis, que d'y faire de longs +discours sur cette matiere: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi +vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a +dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'etre tout-a-fait, il faut du moins +que je sois muet; car, voyez-vous, il faut etre regulier avec les +reguliers, comme j'ai ete loup avec vous et avec les autres loups +vos comperes." Mais ses habitudes naturellement chastes et reservees +prevalurent, quand il ne fut plus entraine par des compagnons de +plaisir; et quelques mois apres, il repondait fort serieusement a une +insinuation railleuse de l'abbe Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberte +etait sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son +coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporte; et la-dessus il +raconte un danger recent auquel sa faiblesse a heureusement echappe. +Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'ame de +Racine, pour devoir etre cite tout au long: "Il y a ici une demoiselle +fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais +vue qu'a cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvee fort belle; son +teint me paroissoit vif et eclatant; les yeux, grands et d'un beau noir, +la gorge et le reste de ce qui se decouvre assez librement dans ce pays, +fort blanc. J'en avois toujours quelque idee assez tendre et assez +approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'a l'eglise: car, +comme je vous ai mande, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin +ne me l'avoit recommande. Enfin je voulus voir si je n'etois point +trompe dans l'idee que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort +honnete. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis la +m'est arrive il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de +voir quelle reponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifferemment; +mais sitot que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai +demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures, +comme si elle eut releve de maladie; et cela me fit bien changer mes +idees. Neanmoins je ne demeurai pas, et elle me repondit d'un air fort +doux et fort obligeant; et, pour vous dire la verite, il faut que je +l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle +dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour +elle du fond de leur coeur. Elle passe meme pour une des plus sages et +des plus enjouees. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit +du moins a me delivrer de quelque commencement d'inquietude; car je +m'etudie maintenant a vivre un peu plus raisonnablement, et a ne me pas +laisser emporter a toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat..." +Racine avait alors vingt-trois ans. La naivete d'impressions et +l'enfance de coeur qui eclatent dans son recit marquent le point de +depart d'ou il s'avanca graduellement, a force d'experience et d'etude, +jusqu'aux dernieres profondeurs de la meme passion dans _Phedre_. +Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un +benefice qu'on lui promettait toujours; et, laissant la les chanoines et +la province, il revint a Paris, ou son ode de _la Renommee aux Muses_ +lui valut une nouvelle gratification, son entree a la cour, et d'etre +connu de Despreaux et de Moliere. _La Thebaide_ suivit de pres. +Jusque-la, Racine n'avait trouve sur sa route que des protecteurs et des +amis; son premier succes dramatique eveilla l'envie, et, des ce moment, +sa carriere fut semee d'embarras et de degouts, dont sa sensibilite +irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se decourager. La tragedie +d'_Alexandre_ le brouilla avec Moliere et avec Corneille; avec Moliere, +parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner a l'Hotel de Bourgogne; +avec Corneille, parce que l'illustre vieillard declara au jeune homme, +apres avoir entendu sa piece, qu'elle annoncait un grand talent pour la +poesie en general, mais non pour le theatre. Aux representations les +partisans de Corneille tacherent d'entraver le succes. Les uns disaient +que Taxile n'etait point assez honnete homme; les autres, qu'il ne +meritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'etait point assez +amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scene que pour parler +d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha a Pyrrhus un reste de +ferocite; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus acheve. C'etait +une consequence du systeme de Corneille, qui faisait ses heros tout +d'une piece, bons ou mauvais de pied en cap; a quoi Racine repondait +fort judicieusement: "Aristote, bien eloigne de nous demander des heros +parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-a-dire +ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragedie, ne soient ni +tout a fait bons ni tout a fait mechants. Il ne veut pas qu'ils soient +extremement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit +plus l'indignation que la pitie du spectateur, ni qu'ils soient mechants +avec exces, parce qu'on n'a point pitie d'un scelerat. Il faut donc +qu'ils aient une bonte mediocre, c'est-a-dire une vertu capable de +faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les +fasse plaindre sans les faire detester." J'insiste sur ce point, parce +que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalite +dramatique consistent precisement dans cette reduction des personnages +heroiques a des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans +cette analyse delicate des plus secretes nuances du sentiment et de la +passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du +style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison +ininterrompue des idees et des sentiments; c'est que chez lui tout est +rempli sans vide et motive sans replique, et que jamais il n'y a +lieu d'etre surpris de ces changements brusques, de ces retours sans +intermediaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait +souvent abus dans le jeu de ses caracteres et dans la marche de ses +drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaitre que, meme en ceci, tout +l'avantage au theatre soit du cote de Racine; mais, lorsqu'il parut, +toute la nouveaute etait pour lui, et la nouveaute la mieux accommodee +au gout d'une cour ou se melaient tant de faiblesses, ou rien ne +brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse, +ouverte par une La Valliere, devait se clore par une Maintenon. Il +resterait toujours a savoir si ce procede attentif et curieux, employe a +l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et +pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en, +a la societe d'alors, qui, dans son oisivete polie, ne reclamait pas un +drame plus agite, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme +madame de Sevigne, et qui s'en tenait volontiers a _Berenice_, en +attendant _Phedre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette piece de _Berenice_ +fut commandee a Racine par Madame, duchesse d'Orleans, qui soutenait +a la cour les nouveaux poetes, et qui joua cette fois a Corneille le +mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune +rival. D'un autre cote, Boileau, ami fidele et sincere, defendait +Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses decouragements +passagers, et l'excitait, a force de severite, a des progres sans +relache. Ce controle journalier de Boileau eut ete funeste assurement a +un auteur de libre genie, de verve impetueuse ou de grace nonchalante, +a Moliere, a La Fontaine, par exemple; il ne put etre que profitable +a Racine, qui, avant de connaitre Boileau, et sauf quelques pointes +a l'italienne, suivait deja cette voie de correction et d'elegance +continue, ou celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que +Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris a Racine _a +faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si, +comme on l'assure, il lui donnait pour precepte _de faire ordinairement +le second vers avant le premier_. + +Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'a _Phedre_, dont le +triomphe est de 1677, dix annees s'ecoulerent; on sait comment Racine +les remplit. Anime par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonne +a la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au +developpement de son genie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, a +propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de theatre, il lanca +une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des represailles. A +force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un benefice, et +le privilege de la premiere edition d'_Andromaque_ est accorde au sieur +Racine, prieur de l'Epinai. Un regulier lui disputa ce prieure; un +proces s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuye se +desista, en se vengeant des juges par la comedie des _Plaideurs_ qu'on +dirait ecrite par Moliere, admirable farce dont la maniere decele un +coin inapercu du poete, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, +Marot, meme Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et +La Fontaine. Cette vie si pleine, ou, sur un grand fonds d'etude, +s'ajoutaient les tracas litteraires, les visites a la cour, l'Academie a +partir de 1673, et peut-etre aussi, comme on l'en a soupconne, quelques +tendres faiblesses au theatre, cette confusion de degouts, de plaisirs +et de gloire, retint Racine jusqu'a l'age de trente-huit ans, +c'est-a-dire jusqu'en 1677, epoque ou il s'en degagea pour se marier +chretiennement et se convertir. + +Sans doute ses deux dernieres pieces, _Iphigenie_ et _Phedre_, avaient +excite contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs +siffles, les jansenistes pamphletaires, les grands seigneurs surannes +et les debris des _precieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon, +j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas present +le duc de Nevers, madame Des Houlieres et l'Hotel de Bouillon, s'etaient +ameutes sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient +pu inquieter le poete: mais enfin ses pieces avaient triomphe; le public +s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait +jamais, meme en amitie, decernait au vainqueur une magnifique epitre, et +_benissait_ et proclamait _fortune_ le siecle qui voyait naitre, _ces +pompeuses merveilles_. C'etait donc moins que jamais pour Racine le +moment de quitter la scene ou retentissait son nom; il y avait lieu pour +lui a l'enivrement, bien plus qu'au desappointement litteraire: aussi +sa resolution fut-elle tout-a-fait pure de ces bouderies mesquines +auxquelles on a essaye de la rapporter. Depuis quelque temps, et le +premier feu de l'age, la premiere ferveur de l'esprit et des sens etant +dissipee, le souvenir de son enfance, de ses maitres, de sa tante +religieuse a Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la +comparaison involontaire qui s'etablissait en lui entre sa paisible +satisfaction d'autrefois et sa gloire presente, si amere et si troublee, +ne pouvait que le ramener au regret d'une vie reguliere. Cette pensee +secrete qui le travaillait perce deja dans la preface de _Phedre_, et +dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit +de cette _douleur vertueuse_ d'une ame qui maudit le mal et s'y livre. +Son propre coeur lui expliquait celui de _Phedre_; et si l'on suppose, +comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgre lui +au theatre etait quelque attache amoureuse dont il avait peine a se +depouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider a faire +comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de dechirant, +de reellement senti et de plus particulier qu'a l'ordinaire dans les +combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phedre_ +est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empecher lui-meme de le +reconnaitre, et ainsi fut presque verifie le mot de l'auteur "qui +esperoit, au moyen de cette piece, reconcilier la tragedie avec quantite +de personnes celebres par leur piete et par leur doctrine." Toutefois, +en s'enfoncant davantage dans ses reflexions de reforme, Racine jugea +qu'il etait plus prudent et plus consequent de renoncer au theatre, et +il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se +reconcilia avec Port-Royal, se prepara, dans la vie domestique, a ses +devoirs de pere; et, comme le roi le nomma a cette epoque historiographe +ainsi que Boileau, il ne negligea pas non plus ses devoirs d'historien: +a cet effet, il commenca par faire un espece d'extrait du traite de +Lucien _sur la Maniere d'ecrire l'histoire_, et s'appliqua a la lecture +de Mezerai, de Vittorio Siri et autres. + +D'apres le peu qu'on vient de lire sur le caractere, les moeurs et +les habitudes d'esprit de Racine, il serait deja aise de presumer les +qualites et les defauts essentiels de son oeuvre, de prevoir ce qu'il a +pu atteindre, et en meme temps ce qui a du lui manquer. Un grand art de +combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et +successive, plutot que cette force de conception, simple et feconde, +qui agit simultanement et comme par voie de cristallisation autour de +plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la +presence d'esprit dans les moindres details; une singuliere adresse a ne +devider qu'un seul fil a la fois; de l'habilete pour elaguer plutot que +la puissance pour etreindre; une science ingenieuse d'introduire et +d'econduire ses personnages; parfois la situation capitale eludee, soit +par un recit pompeux, soit par l'absence motivee du temoin le plus +embarrassant; et de meme dans les caracteres, rien de divergent ni +d'excentrique; les parties accessoires, les antecedents peu commodes +supprimes; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux +ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout +cela, une passion qu'on n'a pas vue naitre, dont le flot arrive deja +gonfle, mollement ecumeux, et qui vous entraine comme le courant blanchi +d'une belle eau: voila le drame de Racine. Et si l'on descendait a son +style et a l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautes +du meme ordre restreintes aux memes limites, et des variations de ton +melodieuses sans doute, mais dans l'echelle d'une seule octave. Quelques +remarques, a propos de _Britannicus_, preciseront notre pensee et +la justifieront si, dans ces termes generaux, elle semblait un peu +temeraire. Il s'agit du premier crime de Neron, de celui par lequel il +echappe d'abord a l'autorite de sa mere et de ses gouverneurs. Dans +Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze a quinze ans, doux, +spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Neron ivre, pour le +rendre ridicule, le forca de chanter; Britannicus se mit a chanter une +chanson, dans laquelle il etait fait allusion a sa propre destinee si +precaire et a l'heritage paternel dont on l'avait depouille; et, au +lieu de rire et de se moquer, les convives emus, moins dissimules qu'a +l'ordinaire, parce qu'ils etaient ivres, avaient marque hautement leur +compassion. Pour Neron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel +feroce gronde depuis longtemps en son ame et n'epie que l'occasion de +se dechainer; il a deja essaye d'un poison lent contre Britannicus. La +debauche l'a saisi: il est soupconne d'avoir souille l'adolescence de sa +future victime; il neglige son epouse Octavie pour la courtisane Acte. +Seneque a prete son ministere a cette honteuse intrigue; Agrippine s'est +revoltee d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir +sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mere, petite-fille, soeur, +niece et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituee a des +affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui echapper avec +le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages +principaux au moment ou Racine commence sa piece. Qu'a-t-il fait? Il est +alle d'abord au plus simple, il a trie ses acteurs; Burrhus l'a +dispense de Seneque, et Narcisse de Pallas. Othon et Senecion, _jeunes +voluptueux_ qui perdent le prince, sont a peine nommes dans un endroit. +Il rapporte dans sa preface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: +_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in +partibus Pallantem_, et il ajoute: "Je ne dis que ce mot d'Agrippine, +car il y auroit trop de choses a en dire. C'est elle que je me suis +surtout efforce de bien exprimer, et ma tragedie n'est pas moins la +disgrace d'Agrippine que la mort de Britannicus." Et malgre ce +dessein formel de l'auteur, le caractere d'Agrippine n'est exprime +qu'imparfaitement: comme il fallait interesser a sa disgrace, ses plus +odieux vices sont rejetes dans l'ombre; elle devient un personnage peu +reel, vague, inexplique, une maniere de mere tendre et jalouse; il n'est +plus guere question de ses adulteres et de ses meurtres qu'en allusion, +a l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, a la place +d'Acte, intervient la romanesque Junie. Neron amoureux n'est plus que +le rival passionne de Britannicus, et les cotes hideux du tigre +disparaissent, ou sont touches delicatement a la rencontre. Que dire du +denouement? de Junie refugiee aux Vestales, et placee sous la protection +du peuple, comme si le peuple protegeait quelqu'un sous Neron? Mais ce +qu'on a droit surtout de reprocher a Racine, c'est d'avoir soustrait aux +yeux la scene du festin. Britannicus est a table, on lui verse a boire; +quelqu'un de ses domestiques goute le breuvage, comme c'est la coutume, +tant on est en garde contre un crime: mais Neron a tout prevu; le +breuvage s'est trouve trop chaud, il faut y verser de l'eau froide +pour le rafraichir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin +d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et +Locuste a ete chargee de le preparer tel, sous la menace du supplice. +Soit dedain pour ces circonstances, soit difficulte de les exprimer en +vers, Racine les a negligees dans le recit de Burrhus: il se borne a +rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y +reussit; mais on doit avouer que meme sur ce point il a rabattu de la +brievete incisive, de la concision eclatante de Tacite. Trop souvent, +lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se +fraie une route entre les qualites extremes des originaux, et garde +prudemment le milieu de la chaussee, sans approcher des bords d'ou l'on +voit le precipice. Nous preciserons tout-a-l'heure le fait pour ce qui +concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement a +Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Neron, s'ecrie que +d'un cote l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils +d'Aenobarbus_. + + Appuye de Seneque et du tribun Burrhus, + Qui, tous deux de l'exil rappeles par moi-meme, + Partagent a mes yeux l'autorite supreme. + +Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus +Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua, +generis humani regimen expostulantes_. Racine a evidemment recule devant +l'energique insulte de _maitre d'ecole_ adressee a Seneque et celle de +_manchot_ et de _mutile_ adressee a Burrhus, et son Agrippine n'accuse +pas ces pedagogues de vouloir _regenter_ le monde. En general, tous les +defauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de gout qu'on a +trop exaltee en lui, et qui parfois le laisse en deca du bien, en deca +du mieux. + +_Britannicus, Phedre, Athalie_, tragedie romaine, grecque et biblique, +ce sont la les trois grands titres dramatiques de Racine et sous +lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes +deja explique sur notre admiration pour _Phedre_; pourtant, on ne peut +se le dissimuler aujourd'hui, cette piece est encore moins dans les +moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte +amoureux ressemble encore moins a l'Hippolyte chasseur, favori de Diane, +que Neron amoureux au Neron de Tacite; Phedre reine mere et regente pour +son fils, a la mort supposee de son epoux, compense amplement Junie +protegee par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-meme laisse +beaucoup sans doute a desirer pour la verite; il a deja perdu le sens +superieur des traditions mythologiques que possedaient si profondement +Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de +choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille, +constituent un fond de realite qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine +tout ce qui n'est pas Phedre et sa passion echappe et fuit: la triste +Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thesee, laissent a +peine trace dans notre memoire. A y regarder de pres, ce sont, entre les +traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingenieux, +mais peu faits pour eclairer: Racine admet d'une part la version de +Plutarque, qui suppose que Thesee, au lieu de descendre aux enfers, +avait ete simplement retenu prisonnier par un roi d'Epire dont il avait +voulu ravir la femme pour son ami Pirithoues, et d'autre part il fait +dire a Phedre, sur la foi de la rumeur fabuleuse: + + Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers... + +Dans Euripide, Venus apparait en personne et se venge; dans Racine, +_Venus tout entiere a sa proie attachee_ n'est qu'une admirable +metaphore. Racine a quelquefois laisse a Euripide des details de couleur +qui eussent ete aussi des traits de passion: + + Dieux! que ne suis-je assise a l'ombre des forets! + Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussiere, + Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carriere? + +dit la Phedre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup +plus prolonge: Phedre voudrait d'abord se desalterer a l'eau pure des +fontaines et s'etendre a l'ombre des peupliers; puis elle s'ecrie qu'on +la conduise sur la montagne, dans les forets de pins, ou les chiens +chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle +desire l'arene sacree de Limna, ou s'exercent les coursiers rapides: +et la nourrice qui, a chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: +"Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous etiez tout-a-l'heure sur +la montagne, a la poursuite des cerfs, et maintenant vous voila eprise +du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter +l'oracle..." Au troisieme acte, au moment ou Thesee, qu'on croyait mort, +arrive, et quand Phedre, Oenone et Hippolyte sont en presence, Phedre ne +trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'ecriant: + + Je ne dois desormais songer qu'a me cacher; + +c'est imiter l'art ingenieux de Timanthe, qui, a l'instant solennel, +voila la tete d'Agamemnon. + +Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, a conclure avec Corneille +que Racine avait un bien plus grand talent pour la poesie en general que +pour le theatre en particulier, et a soupconner que, s'il fut dramatique +en son temps, c'est que son temps n'etait qu'a cette mesure de +dramatique; mais que probablement, s'il avait vecu de nos jours, son +genie se serait de preference ouvert une autre voie. La vie de retraite, +de menage et d'etude, qu'il mena pendant les douze annees de sa maturite +la plus entiere, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi +essaya pendant quelques annees de renoncer au theatre; mais, quoique +deja sur le declin, il n'y put tenir, et rentra bientot dans l'arene. +Rien de cette impatience ni de cette difficulte a se contenir ne parait +avoir trouble le long silence de Racine. Il ecrivait l'histoire de +Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononcait deux ou trois +discours d'academie, et s'exercait a traduire quelques hymnes d'eglise. +Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant +une piece pour Saint-Cyr: de la le reveil en sursaut de Racine, a l'age +de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carriere parcourue en deux +pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maitre. +Ces deux ouvrages si soudains, si imprevus, si differents des autres, +ne dementent-ils pas notre opinion sur Racine? n'echappent-ils pas aux +critiques generales que nous avons hasardees sur son oeuvre? + +Racine, dans les sujets hebreux, est bien autrement a son aise que dans +les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacres, partageant +les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au recit de +l'Ecriture, ne se croit pas oblige de meler l'autorite d'Aristote a +l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue +amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui, +s'appuyant sur une base eternelle, varie le plus dans ses formes selon +les temps, et par consequent induit le plus en erreur le poete). +Toutefois, malgre la parente des religions et la communaute de certaines +croyances, il y a dans le judaisme un element a part, intime, primitif, +oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine +d'etre pale et infidele, meme avec un air d'exactitude: et cet element +radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacree_, de M. de +Maistre en tous ses ecrits, et du peintre anglais Martin dans son art, +n'etait guere accessible au poete doux et tendre qui ne voyait l'ancien +Testament qu'a travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que +saint Paul. Commencons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez +les Hebreux, tout etait figure, symbole, et l'importance des formes se +rattachait a l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans +Racine ce temple merveilleux bati par Salomon, tout en marbre, en cedre, +revetu de lames d'or, reluisant de cherubins et de palmes; je suis dans +le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze +de dix-huit coudees de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre +_Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni +les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces cherubins de bois +d'olivier, hauts de dix coudees, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. +La scene se passe sous un peristyle grec un peu nu, et je me sens deja +moins dispose a admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par +le couteau sacre, que si le poete m'avait transporte dans ce temple +colossal ou Salomon, le premier jour, egorgea pour hosties pacifiques +vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches +analogues peuvent s'adresser aux caracteres et aux discours des +personnages. L'idolatrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait etre +opposee au culte de Jehovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, +n'est qu'un mauvais pretre, debitant d'abstraites maximes; j'aurais +voulu entrevoir, grace a lui, ces temples impurs de Baal, + + . . . . . Ou siegeaient, sur de riches carreaux, + Cent idoles de jaspe aux tetes de taureaux; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ou, sans lever jamais leurs tetes colossales, + Veillaient, assis en cercle et se regardant tous, + Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux. + +Le grand pretre est beau, noble et terrible; mais on le concoit plus +terrible encore et plus inexorable, pour etre le ministre d'un Dieu de +colere. Quand il arme les levites, et qu'il leur rappelle que leurs +ancetres, a la voix de Moise, ont autrefois massacre leurs freres +("Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israel: "Que chaque homme place +son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frere, son ami, et celui +qui lui est le plus proche." Les enfants de Levi firent ce que Moise +avait ordonne." ), il delaie ce verset en periphrases evasives: + + Ne descendez-vous pas de ces fameux levites + Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israel + Rendit dans le desert un culte criminel, + De leurs plus chers parents saintement homicides, + Consacrerent leurs mains dans le sang des perfides, + Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur + D'etre seuls employes aux autels du Seigneur? + +En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup +d'endroits magnifique, mais non pas si complete ni si desesperante qu'on +a bien voulu croire. Racine n'y a pas penetre l'essence meme de la +poesie hebraique orientale[24]; il y marche sans cesse avec precaution +entre le naif du sublime et le naif du gracieux, et s'interdit +soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine: + + Osias n'etait plus; Dieu m'apparut: je vis + Adonai vetu de gloire et d'epouvante; + Les bords eblouissants de sa robe flottante + Remplissaient le sacre parvis. + + Des seraphins debout sur des marches d'ivoire + Se voilaient devant lui de six ailes de feux; + Volant de l'un a l'autre, ils se disaient entre eux: + Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux! + Toute la terre est pleine de sa gloire! + +[Note 24: De la _poesie_, c'est possible; mais de la _religion_, +certes, il en avait penetre l'essence. J'aurais plus d'un point a +modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commence a me +paraitre moins juste, quand des continuateurs exageres me l'ont rendu +comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chretien au +complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne a +en tirer les remarques que voici: "Quelle erreur nous avons soutenue +autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait ete plus belle, s'il y +avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. +Cela, au contraire, presente disproportionnement, nous eut cache le vrai +sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de +decors dans Racine; et il a raison au fond: l'unite du Dieu invisible en +ressort mieux. Lorsque Pompee, usant du droit de conquete, entra dans +le Saint des Saints, il observa avec etonnement, dit Tacite, qu'il n'y +avait aucune image et que le sanctuaire etait vide. C'etait un dicton +populaire, en parlant des Juifs, que "_Nil praeter nubes et coeli numen +adorant_."] + +Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie +voluptueux: + + Ainsi qu'on choisit une rose + Dans les guirlandes de Sarons, + Choisissez une vierge eclose + Parmi les lis de vos vallons: + Enivrez-vous de son haleine, + Ecartez ses tresses d'ebene, + Goutez les fruits de sa beaute. + Vivez, aimez, c'est la sagesse: + Hors le plaisir et la tendresse, + Tout est mensonge et vanite. + +Il ne dirait pas davantage: + + O tombeau! vous etes mon pere; + Et je dis aux vers de la terre: + Vous etes ma mere et mes soeurs. + +L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables +peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins +haut, me semble plus complete en soi, et ne laisser rien a desirer. +Il est vrai que ce gracieux episode de la Bible s'encadre entre deux +evenements etranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, a savoir +le somptueux festin d'Assuerus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le +massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours +entiers, sur la priere formelle de la Juive Esther. A cela pres, ou +plutot meme a cause de l'omission, ce delicieux poeme, si parfait +d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me +semble le fruit le plus naturel qu'ait porte le genie de Racine. C'est +l'epanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette ame +tendre qui ne savait assister a la prise d'habit d'une novice sans se +noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon ecrivait: "Racine, +qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie." Vers ce +meme temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui +sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'apres +saint Paul que Racine traite comme il a deja fait Tacite et la Bible, +c'est-a-dire en l'enveloppant de suavite et de nombre, mais en +l'affaiblissant quelquefois. Il est a regretter qu'il n'ait pas pousse +plus loin cette espece de composition religieuse, et que, dans les huit +dernieres annees qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter +avec originalite quelques-uns des sentiments personnels, tendres, +passionnes, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des +lettres a son fils aine, alors attache a l'ambassade de Hollande, font +rever une poesie interieure et penetrante qu'il n'a epanchee nulle part, +dont il a contenu en lui, durant des annees, les delices incessamment +pretes a deborder, ou qu'il a seulement repandue dans la priere, aux +pieds de Dieu, avec les larmes dont il etait plein. La poesie alors, qui +faisait partie de la _litterature_, se distinguait tellement de la _vie_ +que rien ne ramenait de l'une a l'autre, que l'idee meme ne venait pas +de les joindre, et qu'une fois consacre aux soins domestiques, aux +sentiments de pere, aux devoirs de paroissien, on avait eleve une +muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul +sentiment profond n'est sterile en nous, il arrivait que cette poesie +_rentree_ et sans issue etait dans la vie comme un parfum secret qui se +melait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une +voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de merite et de +vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui +la lecture de ses lettres a son fils, deja homme et lance dans le monde, +lettres simples et paternelles, ecrites au coin du feu, a cote de la +mere, au milieu des six autres enfants, empreintes a chaque ligne d'une +tendresse grave et d'une douceur austere, et ou les reprimandes sur le +style, les conseils d'eviter les _repetitions de mots_ et les _locutions +de la Gazette de Hollande_, se melent naivement aux preceptes de +conduite et aux avertissements chretiens: "Vous avez eu quelque raison +d'attribuer l'heureux succes de votre voyage, par un si mauvais temps, +aux prieres qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien; +mais votre mere et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu +qu'il vous preservat de tout accident, et on faisoit la meme chose a +Port-Royal." Et plus bas: "M. de Torcy m'a appris que vous etiez dans la +_Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour +la lire a vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de +consequence." On voit que madame Racine songeait toujours a son fils +absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_ +sur la table, elle ne pouvait s'empecher de dire: "Racine en auroit +volontiers mange." Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac, +apporta a la famille des nouvelles du fils cheri; on l'accabla de +questions, et ses reponses furent toutes satisfaisantes: "Mais je n'ai +ose, ecrit l'excellent pere, lui demander si vous pensiez un peu au bon +Dieu, et j'ai eu peur que la reponse ne fut pas telle que je l'aurois +souhaitee." L'evenement domestique le plus important des dernieres +annees de Racine est la profession que fit a Melun sa fille cadette, +agee de dix-huit ans; il parle a son fils de la ceremonie, et en raconte +les details a sa vieille tante, qui vivait toujours a Port-Royal dont +elle etait abbesse[25]; il n'avait cesse de _sangloter_ pendant tout +l'office: ainsi, de ce coeur brise, des tresors d'amour, des effusions +inexprimables s'echappaient par ces sanglots; c'etait comme l'huile +versee du vase de Marie. Fenelon lui ecrivit expres pour le consoler. +Avec cette facilite excessive aux emotions, et cette sensibilite plus +vive, plus inquiete de jour en jour, on explique l'effet mortel que +causa a Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais +il etait auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poesie: +seulement, vers la fin, cette predisposition inconnue avait degenere en +une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait +sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantieme +annee, venere et pleure de tous, comble de gloire, mais laissant, il +faut le dire, une posterite litteraire peu virile, et bien intentionnee +plutot que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les +Duche et les Campistron au theatre, les Jean-Baptiste et les Racine +fils dans l'ode et dans le poeme. Depuis ce temps jusqu'au notre, et a +travers toutes les variations de gout, la renommee de Racine a subsiste +sans atteinte et a constamment recu des hommages unanimes, justes +au fond et merites en tant qu'hommages, bien que parfois tres-peu +intelligents dans les motifs. Des critiques sans portee ont abuse +du droit de le citer pour modele, et l'ont trop souvent propose a +l'imitation par ses qualites les plus inferieures; mais, pour qui sait +le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de +quoi se faire a jamais admirer comme grand poete et cherir comme ami de +coeur. + +Decembre 1829. + +[Note 25: Si ce ne fut pas a Port-Royal meme que la fille de Racine +fit profession, c'est que ce monastere persecute ne pouvait plus depuis +longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, +vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laisse de bien touchants +Memoires, et refugie alors a Melun, assista a toutes les ceremonies de +veture.] + + + +II + +Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui +l'etait peu. En d'autres temps, en des temps comme les notres, ou les +proportions du drame doivent etre si differentes de ce qu'elles etaient +alors, qu'aurait-il fait? Eut-il egalement tente le theatre? Son genie, +naturellement recueilli et paisible, eut-il suffi a cette intensite +d'action que reclame notre curiosite blasee, a cette verite reelle dans +les moeurs et dans les caracteres qui devient indispensable apres une +epoque de grande revolution, a cette philosophie superieure qui donne a +tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de +la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eut-il ete de +force et d'humeur a mener toutes ces parties de front, a les maintenir +en presence et en harmonie, a les unir, a les enchainer sous une forme +indissoluble et vivante; a les fondre l'une dans l'autre au feu des +passions? N'eut-il pas trouve plus simple et plus conforme a sa nature +de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras etrangers +dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y +versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de +suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle +elegie, dont _Esther_ et _Berenice_ sont les plus limpides, les plus +transparents reservoirs? C'est la une delicate question, sur laquelle on +ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasarde la mienne; elle n'a +rien d'irreverent pour le genie de Racine. M. Etienne, dans son discours +de reception a l'Academie, declare qu'il admire Moliere bien plus comme +philosophe que comme poete. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. +Etienne, et dans Moliere la qualite de poete ne me parait inferieure a +aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur +des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maitre +de notre scene. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de +declarer qu'on prefere chez lui la poesie pure au drame, et qu'on est +tente de le rapporter a la famille des genies lyriques, des chantres +elegiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de celebrer l'_amour_ +(en prenant _amour_ dans le meme sens que Dante et Platon)? + +Independamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout +confirme dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la +disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues annees de sa +retraite. Les facultes innees qu'on a exercees beaucoup et qu'on arrete +brusquement au milieu de la carriere, apres les premiers instants donnes +au delassement et au repos, se reveillent et recommencent a desirer le +genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient a l'ame +qu'une plainte sourde, lointaine, etouffee, qui n'indique pas son objet +et nous livre a tout le vague de l'_ennui_. Bientot l'inquietude se +decide; la faculte sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie +au dedans de nous: c'est comme un coursier genereux qui hennit dans +l'etable et demande l'arene; on n'y peut tenir, et tous les projets +de retraite sont oublies. Qu'on se figure, par exemple, a la place +de Racine, au sein du meme loisir, quelqu'un de ces genies +incontestablement dramatiques, Shakspeare, Moliere, Beaumarchais, Scott. +Oh! les premiers mois d'inaction passes, comme le cerveau du poete va +fermenter et se remplir! comme chaque idee, chaque sentiment va revetir +a ses yeux un masque, un personnage, et marcher a ses cotes! que de +generations spontanees vont eclore de toutes parts et lever la tete sur +cette eau dormante! que d'etres inacheves, flottants, passeront dans ses +reves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront +comme a Tancrede dans la foret enchantee! La reine Mab descendra en char +et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou +Dorine, Cherubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et +empresses, s'agiteront autour du maitre, le tirailleront de mille cotes +pour qu'il prenne garde a leurs etres cheris, a leurs amants separes, a +leurs princesses malheureuses; ils les evoqueront devant lui, comme dans +l'Elysee antique le devin Tiresias, ou plutot le vieil Anchise, evoquait +les ames des heros qui n'avaient pas vecu; ils les feront passer par +groupes, ombres fugitives, rieuses ou eplorees, demandant la vie, et, +dans les limbes inexplicables de la pensee, attendant la lumiere du +jour. Diana Vernon a cheval, franchissant les barrieres et se perdant +dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras a Romeo; l'ingenue +Agnes a son balcon aussi, et rendant a son amant salut pour salut du +matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant +le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces +apparitions enchantees souriront au poete et l'appelleront a elles du +sein de leur nuage. Il n'y resistera pas longtemps, et se relancera, +tete baissee, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun +reviendra a ses gouts et a sa nature. Beaumarchais, comme un joueur +excite par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et +la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-etre, et comme un +voyageur simplement curieux qui a deja vu beaucoup de siecles et de +pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque +de repasser, chemin faisant, par les memes aventures. Moliere, penseur +profond, triste au dedans, ayant hate de sortir de lui-meme et +d'echapper a ses peines secretes, sera cette fois d'un comique plus +grave ou plus fou qu'a l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grace, de +fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette +famille), Corneille couvert de cicatrices, epuise, mais infatigable et +sans relache comme ses heros, pareil a ce valeureux comte de Fuentes +dont parle Bossuet, et qui combattit a Rocroi jusqu'au dernier soupir, +Corneille ramenera obstinement au combat ses vieilles bandes espagnoles +et ses drapeaux dechires. + +Voila les poetes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla +jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait +quitte; qu'il n'eut point, a ses heures de reverie, des apparitions +charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire +injure a son genie. Mais ces creations memes vers lesquelles un doux +penchant dut le rentrainer d'abord, ces Monime, ces Phedre, ces Berenice +au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, a la nuit +tombante, sous les traits de la Champmesle, et qui s'enfuyaient, +comme Didon, dans les bocages, qu'etaient-elles, je le demande? Ou +voulaient-elles le ramener? Differaient-elles beaucoup de l'_Elegie a la +voix gemissante_; + + Au ris mele de pleurs, aux longs cheveux epars, + Belle, levant au ciel ses humides regards? + +Et quand il se fut tout a fait refugie dans l'amour divin, ces formes +attrayantes d'un amour profane continuerent-elles longtemps a repasser +dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt a les +dissiper et a les oublier: ses affections bientot allerent toutes +ailleurs; il ne pensait qu'a Port-Royal, alors persecute, et se +complaisait delicieusement dans ses souvenirs d'enfance: "En effet, +dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fut en meilleure +odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la +piete; on admiroit la maniere grave et touchante dont les louanges de +Dieu y etoient chantees, la simplicite et en meme temps la proprete de +leur eglise, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le +peu d'empressement des religieuses a y soutenir la conversation, leur +peu de curiosite pour savoir les choses du monde et meme les affaires de +leurs proches; en un mot, une entiere indifference pour tout ce qui +ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient +l'interieur de ce monastere y trouvoient-elles de nouveaux sujets +d'edification! Quelle paix! quel silence! quelle charite! quel amour +pour la pauvrete et pour la mortification! Un travail sans relache, une +priere continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus +vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, +nulle bizarrerie dans les meres, l'obeissance toujours prompte et le +commandement toujours raisonnable." Et vers le meme temps il ecrivait a +son fils: "M. de Rost m'a appris que la Champmesle etoit a l'extremite, +de quoi il me paroit tres-afflige; mais ce qui est le plus affligeant, +c'est de quoi il ne se soucie guere apparemment, je veux dire +l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer +a la comedie, ayant declare, a ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit +tres-glorieux pour elle de mourir comedienne. Il faut esperer que, quand +elle verra la mort de plus pres, elle changera de langage comme font +d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils +se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette +particularite dont elle etoit effrayee, et qu'elle a sue, comme je +crois, de M. le cure de Saint-Sulpice." Et dans une autre lettre: "Le +pauvre M. Boyer est mort fort chretiennement; sur quoi je vous dirai, +en passant, que je dois reparation a la memoire de la Champmesle, qui +mourut avec d'assez bons sentiments, apres avoir renonce a la comedie, +tres-repentante de sa vie passee, mais surtout fort affligee de +mourir: du moins M. Despreaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du cure +d'Auteuil, qui l'assista a la mort; car elle est morte a Auteuil, dans +la maison d'un maitre a danser, ou elle etoit venue prendre l'air." On a +besoin de croire, pour excuser ce ton de secheresse, que Racine voulait +faire indirectement la lecon a son fils, et condamner ses propres +erreurs dans la personne de celle qui en avait ete l'objet. Mais, meme +en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, apres avoir +lu et compare ces passages, que les sentiments du poete ne prenaient +plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmesle lui etait +depuis longtemps sortie de la memoire. Port-Royal avait toute son ame; +il y puisait le calme, il y rapportait ses prieres; il etait plein des +gemissements de cette maison affligee, quand il fit entendre, pour +l'heureuse maison de Saint-Cyr, la melodie touchante des choeurs +d'_Esther_[26]. En un mot, c'etait la disposition lyrique qui +prevalait evidemment dans le poete, et qui le plus souvent, au defaut +d'epanchement convenable, debordait dans ces larmes dont nous avons +parle. Un de nos amis les plus chers, qui, pour etre romantique, a +ce qu'on dit, n'en garde pas moins a Racine un respect profond et un +sincere amour, a essaye de retracer l'etat interieur de cette belle ame +dans une piece de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que +nous inserons ici comme achevant de mettre en lumiere notre point de vue +critique. + +[Note 26: Racine se trouvait precisement dans l'eglise du monastere +des Champs, quand l'archeveque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai +1679, a neuf heures du matin, pour renouveler la persecution qui avait +ete interrompue durant dix annees, mais qui, a partir de ce jour-la, +ne cessa plus jusqu'a l'entiere ruine. Il causa quelque temps avec le +prelat qui, l'ayant apercu, l'avait fait appeler par politesse. Plus +tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint a Versailles le +charge d'affaires en titre des pauvres persecutees. Toutes les demandes +d'adoucissement pres de l'archeveque, les suppliques pour obtenir tel ou +tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son credit a +ces demarches, avec un zele ou il entrait quelque pensee d'expiation.] + + +LES LARMES DE RACINE. + +Racine, qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie. + +(MADAME DE MAINTENON.) + + Jean Racine, le grand poete, + Le poete aimant et pieux, + Apres que sa lyre muette + Se fut voilee a tous les yeux, + Renoncant a la gloire humaine, + S'il sentait en son ame pleine + Le flot contenu murmurer, + Ne savait que fondre en priere, + Pencher l'urne dans la poussiere + Aux pieds du Seigneur, et pleurer. + + Comme un coeur pur de jeune fille + Qui coule et deborde en secret, + A chaque peine de famille, + Au moindre bonheur, il pleurait; + A voir pleurer sa fille ainee; + A voir sa table couronnee + D'enfants, et lui-meme au declin; + A sentir les inquietudes + De pere, tout causant d'etudes, + Les soirs d'hiver, avec Rollin; + + Ou si dans la sainte patrie, + Berceau de ses reves touchants, + Il s'egarait par la prairie + Au fond de Port-Royal-des-Champs; + S'il revoyait du cloitre austere + Les longs murs, l'etang solitaire, + Il pleurait comme un exile; + Pour lui, pleurer avait des charmes. + Le jour que mourait dans les larmes + Ou La Fontaine ou Champmesle[27]. + + Surtout ces pleurs avec delices + En ruisseaux d'amour s'ecoulaient, + Chaque fois que sous des cilices + Des fronts de seize ans se voilaient; + Chaque fois que des jeunes filles, + Le jour de leurs voeux, sous les grilles + S'en allaient aux yeux des parents, + Et foulant leurs bouquets de fete, + Livrant les cheveux de leur tete, + Epanchaient leur ame a torrents. + + Lui-meme il dut payer sa dette; + Au temple il porta son agneau; + Dieu marquant sa fille cadette, + La dota du mystique anneau. + Au pied de l'autel avancee, + La douce et blanche fiancee + Attendait le divin Epoux; + Mais, sans voir la ceremonie, + Parmi l'encens et l'harmonie + Sanglotait le pere a genoux[28]. + +[Note 27: Il est permis de supposer, malgre ce qu'on a vu plus haut, +que le poete donna secretement a la Champmesle quelques larmes et +quelques prieres.] + +[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus cherie, qui se +fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une piece de vers +fort touchante, ou il decrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives +de ses emotions de pere et de ses joies comme chretien (Fauriel; _Vie de +Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.] + + Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, + Pareils a ceux qu'en sa ferveur + Madeleine la pecheresse + Repandit aux pieds du Sauveur; + Pareils aux flots de parfum rare + Qu'en pleurant la soeur de Lazare + De ses longs cheveux essuya; + Pleurs abondants comme les votres, + O le plus tendre des apotres, + Avant le jour d'Alleluia! + + Priere confuse et muette, + Effusion de saints desirs, + Quel luth se fera l'interprete + De ces sanglots, de ces soupirs? + Qui demelera le mystere + De ce coeur qui ne peut se taire, + Et qui pourtant n'a point de voix? + Qui dira le sens des murmures + Qu'eveille a travers les ramures + Le vent d'automne dans les bois? + + C'etait une offrande avec plainte, + Comme Abraham en sut offrir; + C'etait une derniere etreinte + Pour l'enfant qu'on a vu nourrir; + C'etait un retour sur lui-meme, + Pecheur releve d'anatheme, + Et sur les erreurs du passe; + Un cri vers le Juge sublime, + Pour qu'en faveur de la victime + Tout le reste fut efface. + + C'etait un reve d'innocence, + Et qui le faisait sangloter, + De penser que, des son enfance, + Il aurait pu ne pas quitter + Port-Royal et son doux rivage, + Son vallon calme dans l'orage, + Refuge propice aux devoirs; + Ses chataigniers aux larges ombres, + Au dedans les corridors sombres, + La solitude des parloirs. + + Oh! si, les yeux mouilles encore, + Ressaisissant son luth dormant, + Il n'a pas dit, a voix sonore, + Ce qu'il sentait en ce moment; + S'il n'a pas raconte, poete, + Son ame pudique et discrete, + Son holocauste et ses combats, + Le Maitre qui tient la balance + N'a compris que mieux son silence: + O mortels, ne le blamez pas! + + Celui qu'invoquent nos prieres + Ne fait pas descendre les pleurs + Pour etinceler aux paupieres, + Ainsi que la rosee aux fleurs; + Il ne fait pas sous son haleine + Palpiter la poitrine humaine, + Pour en tirer d'aimables sons; + Mais sa rosee est fecondante; + Mais son haleine, immense, ardente, + Travaille a fondre nos glacons. + + Qu'importent ces chants qu'on exhale, + Ces harpes autour du saint lieu; + Que notre voix soit la cymbale + Marchant devant l'arche de Dieu; + Si l'ame, trop tot consolee, + Comme une veuve non voilee + Dissipe ce qu'il faut sentir; + Si le coupable prend le change, + Et tout ce qu'il paye en louange, + S'il le retranche au repentir? + +Les derniers sentiments exprimes dans cette piece ne furent point +etrangers a l'ame de Racine. Dans un tres-beau cantique _sur la +Charite_, imite de saint Paul, il dit lui-meme, en des termes assez +semblables, et dont notre ami parait s'etre souvenu: + + En vain je parlerais le langage des Anges, + En vain, mon Dieu, de tes louanges + Je remplirois tout l'univers: + Sans amour ma gloire n'egale + Que la gloire de la cymbale, + Qui d'un vain bruit frappe les airs. + +Si maintenant l'on m'objecte que cette theorie conjecturale serait +admissible peut-etre si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais +qu'_Athalie_ seule repond victorieusement a tout et revele dans le poete +un genie essentiellement dramatique, je repliquerai a mon tour qu'en +admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portee; +que la quantite d'elevation, d'energie et de sublime qui s'y trouve ne +me parait pas du tout depasser ce qu'il en faut pour reussir dans le +haut lyrique, dans la grande poesie religieuse, dans l'hymne, et qu'a +mon gre cette magnifique tragedie atteste seulement chez Racine des +qualites fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse +habituelle. + +L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramenera +involontairement aux memes conclusions sur la nature et la vocation de +son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque +chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupe, qui se deploie et se +brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un +personnage a l'autre, et varie dans le meme personnage selon les moments +de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie +s'aiguise, puis la colere se gonfle, et voila que le dialogue ressemble +a la lutte etincelante de deux serpents entrelaces. Les gestes, les +inflexions de voix et les sinuosites du discours sont en parfaite +harmonie; les hasards naturels, les particularites journalieres d'une +conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est +assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois +que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorite, etend la +main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, +c'etait tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les +personnages du drame, vivant de la vie reelle comme tout le monde, +doivent en rappeler a chaque instant les details et les habitudes. +_Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots tres-significatifs pour eux. +Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur +apparaissent au complet avec une singuliere vivacite dans les moindres +circonstances. Il leur echappe souvent de dire: _Tel jour, a telle +heure, en tel endroit_. L'amour dont une ame est pleine, et qui cherche +un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des +comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprevues de +tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette, +et presse son jeune epoux de partir; mais Romeo veut que ce soit le +rossignol qu'on entend, afin de rester encore. + +La douleur est superstitieuse; l'ame, en ses moments extremes, a de +singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y +rattacher a plaisir par les fils les plus delies et les plus fragiles. +Desdemona, emue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans +savoir pourquoi, a _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son +enfance une vieille esclave qu'avait sa mere. C'est ainsi que le lyrique +meme, grace aux details naifs qui le retiennent et le fixent dans la +realite, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement a l'effet +dramatique. + +Le pittoresque epique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame; +mais sans se mettre expres a decrire, sans etaler sa toile pour peindre, +il est tel mot de pure causerie qui, jete comme au hasard, va nous +donner la couleur des lieux et preciser d'avance le theatre ou se +deploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au chateau de Macbeth; +il en trouve le site agreable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des +nids de martinets a chaque frise et a chaque creneau: preuve, dit-il, +que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits +pareils; les tragiques grecs en offriraient egalement. Racine n'en a +jamais. + +Le style de Racine se presente, des l'abord, sous une teinte assez +uniforme d'elegance et de poesie; rien ne s'y detache particulierement. +Le procede en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage +principal, au lieu de repandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un +avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-meme, +et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde +interieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de la une +maniere generale d'exposition et de recit qui suppose toujours dans +chaque heros ou chaque heroine un certain loisir pour s'examiner +prealablement; de la encore tout un ordre d'images delicates, et un +tendre coloris de demi-jour, emprunte a une savante metaphysique du +coeur; mais peu ou point de realite, et aucun de ces details qui nous +ramenent a l'aspect humain de cette vie. La poesie de Racine elude les +details, les dedaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble +impuissante a les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre +autres, fort admire de Voltaire: Acomat explique a Osmin comment, malgre +les defenses rigoureuses du serail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et +s'aimer: + + Peut-etre il te souvient qu'un recit peu fidele + De la more d'Amurat fit courir la nouvelle. + La sultane, a ce bruit feignant de s'effrayer, + Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. + Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblerent; + De l'heureux Bajazet les gardes se troublerent: + Et les dons achevant d'ebranler leur devoir, + Leurs captifs dans ce trouble oserent s'entrevoir. + +Au lieu d'une explication nette et circonstanciee de la rencontre, comme +tout cela est touche avec precaution! comme le mot propre est habilement +evince! _les esclaves tremblerent! les gardes se troublerent!_ Que +d'efforts en pure perte! que d'elegances deplacees dans la bouche severe +du grand-vizir!--Monime a voulu s'etrangler avec son bandeau, ou, comme +dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacre diademe_; elle apostrophe +ce diademe en vers enchanteurs que je me garderai bien de blamer. Je +noterai seulement que, dans la colere et le mepris dont elle accable +ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes generaux et avec +d'exquises injures. Il resulte de cette perpetuelle necessite de +noblesse et d'elegance que s'impose le poete, que lorsqu'il en vient +a quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de +relever et d'ennoblir, son vers inevitablement deroge, et peut alors +sembler prosaique par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort +s'est amuse a noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit +entaches de prosaisme. Au reste, Racine a tellement pris garde a ce +genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques, +il a su preter des paroles pompeuses ou fleuries a ses personnages les +plus subalternes comme a ses heros les plus acheves. Il traite ses +confidentes sur le meme pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi +majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a deja remarque que, dans +Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage +simple, non figure, conforme a sa condition d'esclave: "Pourquoi donc +sortir de votre tente, o roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est +assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore releve la +sentinelle qui veille sur les retranchements?" Et c'est Agamemnon qui +dit: "Helas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer; +le silence regne sur l'Euripe." Dans Racine au contraire, Arcas prend +les devants en poesie, et il est le premier a s'ecrier: + + Mais tout dort, et l'armee, et les vents, et Neptune. + +Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le desordre d'une +nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, ecrire une lettre +et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter a terre ses +tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur +qu'on peut regretter dans l'Iphigenie francaise cette vive peinture +de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans +l'interieur de la tente du heros, et de nommer certaines choses de la +vie par leur nom[29]. + +[Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'etait pas fait faute, on le voit, +de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'ecrivait pas de +lettres au siege de Troie; il n'est jamais question d'ecriture dans +Homere; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'a +l'exactitude historique.] + +Le procede continu d'analyse dont Racine fait usage, l'elegance +merveilleuse dont il revet ses pensees, l'allure un peu solennelle et +arrondie de sa phrase, la melodie cadencee de ses vers, tout contribue +a rendre son style tout a fait distinct de la plupart des styles +franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernieres +annees, en etait venu a donner a ses roles, surtout a ceux que lui +fournissait Corneille, une simplicite d'action, une familiarite +saisissante et sublime, l'aurait vainement essaye pour les heros de +Racine; il eut meme ete coupable de briser la declamation soutenue de +leur discours, et de ramener a la causerie ce beau vers un peu chante. +Est-ce a dire pourtant que le caractere dramatique manque entierement a +cette maniere de faire parler des personnages? Loin de notre pensee un +tel blaspheme! Le style de Racine convient a ravir au genre de drame +qu'il exprime, et nous offre un compose parfait des memes qualites +heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton; +dans cet ideal complet de delicatesse et de grace, Monime, en verite, +aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et +choisie, d'un charme croissant, une confidence penetrante et pleine +d'emotion, comme on se figure qu'en pouvait suggerer au poete le +commerce paisible de cette societe ou une femme ecrivait _la Princesse +de Cleves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mele a +tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque +larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des +tableaux de Rubens a ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de +l'eclatante variete pittoresque du grand maitre flamand, on ne voit +d'abord dans l'artiste francais qu'un ton assez uniforme, une teinte +diffuse de pale et douce lumiere. Mais qu'on approche de plus pres et +qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont eclore sous le regard; +mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serre; on +ne peut plus en detacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on +vient a lui en quittant Moliere ou Shakspeare: il demande alors plus +que jamais a etre regarde de tres-pres et longtemps; ainsi seulement +on surprendra les secrets de sa maniere: ainsi, dans l'atmosphere du +sentiment principal qui fait le fond de chaque tragedie, on verra +se dessiner et se mouvoir les divers caracteres avec leurs traits +personnels; ainsi, les differences d'accentuation, fugitives et tenues, +deviendront saisissables, et preteront une sorte de verite relative au +langage de chacun; on saura avec precision jusqu'a quel point Racine est +dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas. + +Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a +tellement atteint du premier coup le vrai style de la comedie, qu'on +peut s'etonner qu'il s'en soit tenu a cet essai. Comment n'a-t-il pas +devine, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours, +que l'emploi de ce style sincerement dramatique, qu'il venait de derober +a Moliere, n'etait pas limite a la comedie; que la passion la plus +serieuse pouvait s'en servir et l'elever jusqu'a elle? Comment ne +s'est-il pas rappele que le style de Corneille, en bien des endroits +pathetiques, ne differe pas essentiellement de celui de Moliere? il ne +s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de reforme dramatique qui +se poursuit maintenant sous nos yeux eut ete des lors accomplie.--C'est +que, sans doute, dans la tragedie telle qu'il la concevait, Racine +n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les +Plaideurs_ ne furent jamais qu'une debauche de table, un accident +de cabaret dans sa vie litteraire; c'est que d'invincibles prejuges +s'opposent toujours a ces fusions si simples que combine a son aise la +critique apres deux siecles. Du temps de Racine, Fenelon, son ami, son +admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le +genie, ecrivait de Moliere: "En pensant bien, il parle souvent mal. Il +se sert des phrases les plus forcees et les moins naturelles. Terence +dit en quatre mots, avec la plus elegante simplicite, ce que celui-ci ne +dit qu'avec une multitude de metaphores qui approchent du galimatias. +J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est +moins mal ecrit que les pieces qui sont en vers: il est vrai que la +versification francoise l'a gene; il est vrai meme qu'il a mieux reussi +pour les vers dans l'_Amphitryon_, ou il a pris la liberte de faire des +vers irreguliers. Mais en general il me paroit, jusque dans sa prose, +ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions." Il +faut se souvenir que l'auteur de cet etrange jugement avait la maniere +d'ecrire la plus antipathique a Moliere qui se puisse imaginer. Il etait +doux, fleuri, agreablement subtil, epris des antiques chimeres, doue des +signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu trainante_, +ne ressemblait pas mal a ces beaux vieillards divins dont il nous parle +souvent, a longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un +baton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un +temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il enoncait a +coup sur, dans cette lettre a l'Academie, l'opinion de plus d'un esprit +delicat, de plus d'un academicien de son temps, et Racine lui-meme se +serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de +points la diction de Moliere. + +La sienne est scrupuleuse, irreprochable, et tout l'eloge qu'on a +coutume de faire du style de Racine en general doit s'appliquer sans +reserve a sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le +pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions, +_ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poesie_, comme lui disait +Boileau; on peut voir la-dessus leur correspondance. En se tenant a un +vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplie les combinaisons et les +ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des +traces legeres d'une langue anterieure a la sienne, et je trouve pour +mon compte un charme infini a ces idiotismes trop peu nombreux qui +lui ont valu d'etre souligne quelquefois par les critiques du dernier +siecle. + +En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, +ce me semble, a traiter Racine autrement que tous les vrais poetes de +genie, a lui demander ce qu'il n'a pas, a ne pas le prendre pour ce +qu'il est, a ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa +nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame +lui-meme; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible, +modifiee par une education continuelle et par une multitude de +circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant +qu'aucun autre, et a force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, +marque au coin d'une individualite distincte, et nous retrace presque +partout le profil noble, tendre et melancolique de l'homme avec la +date du temps. D'ou il resulte aussi que vouloir eriger ce style en +_style-modele_, le professer a tout propos et en toute occurrence, y +rapporter toutes les autres manieres comme a un type invariable, c'est +bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le +renfermer tout entier dans ses qualites de grammaire et de diction. Nous +croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en declarant le style de +Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une +eternelle etude, mais impossible, mais inutile a imiter, et surtout +d'une forme peu applicable au drame nouveau, precisement parce qu'il +nous parait si bien approprie a un genre de tragedie qui n'est plus. + +Janvier 1830. + + + +SUR LA REPRISE DE BERENICE AU THEATRE-FRANCAIS. + +(Janvier 1844.) + +Il y avait quelque hardiesse a revenir de nos jours a _Berenice_, et +cette hardiesse pourtant, a la bien prendre, etait de celles qui doivent +reussir. On peut considerer meme que le moment present et propice etait +tout trouve. Le gout a des flux et des reflux bizarres; ce sont des +courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'epuiser. +Apres Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de +Stendhal, _Iphigenie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne +tragedie et un peu tiede; il voulait dire qu'apres les grandes scenes et +les emotions terribles de nos revolutions et de nos guerres, il y +avait urgence d'introduire sur le theatre un peu plus de mouvement et +d'interet present. Mais aujourd'hui, apres tant de bouleversements qui +ont eu lieu sur la scene, et de telles tentatives aventureuses dont on +parait un peu lasse, _Iphigenie_ redevient de mise, elle reprend a son +tour toute sa vivacite et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un +peu de langueur meme repose, rafraichit et fait l'effet plutot de +ranimer. Apres les drames compliques qui ont mis en oeuvre tant de +machines, l'extreme simplicite retrouve des chances de plaire; apres _la +Tour de Nesle_ et _les Mysteres de Paris_ (je les range parmi les +drames a machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de +_Berenice_. + +Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre +de Racine, _Berenice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous +n'irons pas l'elever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre +et la suite ou ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a +particulierement etudie Racine, et qui s'y connait a fond en matiere +dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragedies +du grand poete: _Athalie_, _Iphigenie_, _Andromaque_, _Phedre_ et +_Britannicus_. Je crois meme qu'a titre de piece achevee et accomplie, +de tragedie parfaite offrant le groupe dans toute sa beaute, il mettait +_Iphigenie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre +de l'art sur notre theatre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur +d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Berenice_ ne saurait se citer +aupres de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait meme +pas le parallele avec les autres pieces relativement secondaires, +telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grace bien +particuliere, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages +de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son gout propre et son +faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porte a un +ideal superieur. _Berenice_, bien que commandee par Madame, me semble +tout a fait dans le gout secret et selon la pente naturelle de Racine; +c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui +s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout a la Champmesle, +et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau, +apprenant que Racine s'etait engage a traiter ce sujet sur la demande +de la duchesse d'Orleans, s'ecria: "Si je m'y etais trouve, je l'aurais +bien empeche de donner sa parole." Mais on assure aussi que Racine +aimait mieux cette piece que ses autres tragedies, qu'il avait pour elle +cette predilection que Corneille portait a son _Attila_. Je n'admets +qu'a demi la similitude, mais je crois volontiers a la predilection. +Cela devait etre. _Berenice_, chez lui, c'est la veine secrete, la veine +du milieu. + +On a quelquefois regrette que Racine n'eut pas fait d'elegies; mais +qu'est-ce donc dans ses pieces que ces roles delicats, parfois un peu +pales comme Aricie, bien souvent passionnes et enchanteurs, Atalide, +Monime, et surtout Berenice? + +_Berenice_ peut etre dite une charmante et melodieuse faiblesse dans +l'oeuvre de Racine, comme la Champmesle le fut dans sa vie. + +Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles +semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient +l'oeuvre entiere d'une teinte trop particuliere et qui aurait sa +monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter, +qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi reprimer mainte fois. +Dans l'ordre poetique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix +de l'effort, de la lutte et de la constance; l'ideal habite les hauts +sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir impose au talent; sous +pretexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne a sa pente, et l'on n'atteint +pas a l'oeuvre derniere dont on eut ete capable. Aux epoques tout a fait +saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est +pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer, +de se restreindre sur quelques points, de viser a s'elever et a +s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siecle dont nous parlons, +ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se +personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon +que la conscience interieure que chaque talent porte naturellement +en soi prenne ainsi forme au dehors et se represente a temps dans la +personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen +de l'oublier ni de l'eluder. Moliere, le grand comique, etait sujet a +se repandre et a se distraire dans les delicieuses mais surabondantes +bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y +attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort. +Despreaux, c'est-a-dire la conscience litteraire, eleva la voix, et l'on +eut a son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut +tirer de ses dizains et de ses contes ou il se complaisait si aisement, +pour l'appliquer a ses fables et lui faire porter ses plus beaux +fruits. Ainsi de Racine lui-meme qui, au sortir des douceurs premieres, +s'elevait a Burrhus et aspirait a _Phedre_. Il retomba cette fois, il +fit _Berenice_ sans Boileau, comme il s'etait cache, enfant, de ses +maitres pour lire le roman d'Heliodore. + +Mais ce n'est la qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre +a nu et de penetrer en ce point le plus recule du coeur. Une personne, +un talent, ne sont pas bien connus a fond, tant qu'on n'a pas touche ce +point-la. De meme qu'on dit qu'il faut passer tout un ete a Naples et +un hiver a Saint-Petersbourg, de meme, quand on aborde Racine, il faut +aller franchement jusqu'a _Berenice_. + +La piece se donna pour la premiere fois sur le theatre de l'hotel +de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente +representations, un succes de larmes, des brochures critiques pour et +contre, des parodies bouffonnes au Theatre-Italien, enfin tout ce qui +constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son +origine, l'ordre de Madame, ce duel poetique et galant de Racine et +de Corneille, la defaite de ce dernier. Mais independamment des +circonstances particulieres qui favoriserent le premier succes, et sur +lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaitre que Racine a su tirer +d'un sujet si simple une piece d'un interet durable, puisque toutes +les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontre un acteur et une actrice +dignes de ces roles de Titus et de Berenice, le public a retrouve les +applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux +annees de Voltaire. En aout 1724, la reprise de _Berenice_ a la +Comedie-Francaise fut extremement goutee. Mademoiselle Le Couvreur, +Quinault l'aine et Quinault Du Fresne, jouaient les trois roles +qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmesle, Floridor, et le +mari de la Champmesle. Les memes acteurs redonnerent moins heureusement +la piece en 1728. Mais surtout la tradition a conserve un vif souvenir +du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie +d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le +factionnaire meme, place sur la scene, laissa, dit-on, tomber son arme +et pleura[30]. _Berenice_ reparut encore trois fois en decembre 1782 et +janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siecle[31]. Avant la +reprise actuelle, elle avait ete representee en dernier lieu le 7 et +le 13 fevrier 1807, c'est-a-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle +George jouait Berenice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La piece +ne fut donnee alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait +cesse, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: "Il est +constant que _Berenice_ n'a point fait pleurer a cette representation, +mais qu'elle a fait bailler; toutes les dissertations litteraires ne +sauraient detruire un fait aussi notoire." Talma pourtant goutait ce +role d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en +disait, ainsi que de Nicomede, que c'etaient de ces roles a jouer deux +fois par an, donnant a entendre par la que ce ton modere, et assez +loin du haut tragique, detend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a +reussi; on n'est pas tout a fait revenu aux larmes, mais on accorde de +vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconte qu'il assista un jour a +une representation de _Berenice_ avec d'Alembert, et que la piece leur +fit a tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de +cette agreable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; a +la lecture, on n'y voit guere qu'une ravissante elegie; a la +representation, quelques-unes des qualites dramatiques se retrouvent, et +l'interet, sans aller jamais au comble, ne languit pas. + +[Note 30: Il y eut cinq representations coup sur coup dans la seconde +quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conserves des recettes +ne repondent pas tout a fait a cette haute renommee de succes. Il faut +croire a ce succes pourtant, d'apres l'impression qui en est restee; +La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Litterature_ ou il juge +l'oeuvre, se plait a rappeler le nom de Gaussin comme inseparable de +celui de Berenice.] + +[Note 31: _L'Annee litteraire_ (1783, tome I, page 137) constate +un certain succes et en parle comme nous le ferions nous-meme, en +l'opposant aux succes plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, +quelques annees apres, un retour de _Berenice_ par mademoiselle +Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.] + +[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les roles +etaient meme deja distribues entre mademoiselle Duchesnois, Talma et +Lafon. Talma aurait joue Titus; mais les choses en resterent la. On +ne concoit pas, en effet, que la representation eut ete possible sous +l'Empire apres le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.] + + +Erudits comme nous le sommes devenus et occupes de la couleur +historique, il y a pour nous, dans la representation actuelle de +_Berenice_, un interet d'etude et de souvenir. Voila donc une de ces +pieces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV a son +heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout +en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux +allusions d'autrefois. Elles etaient nombreuses dans _Berenice_, elles +s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir a croire les deviner +encore. Voltaire, avec son tact rapide, a tres-bien indique la plus +essentielle et la plus voisine de l'inspiration premiere. "Henriette +d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine +et Corneille fissent chacun une tragedie des adieux de Titus et de +Berenice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et +le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait +pas; mais elle avait encore un interet secret a voir cette victoire +representee sur le theatre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle +avait eus longtemps pour Louis XIV et du gout vif de ce prince pour +elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans +la famille royale, les noms de beau-frere et de belle-soeur mirent un +frein a leurs desirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une +inclination secrete, toujours chere a l'un et a l'autre. Ce sont ces +sentiments qu'elle voulut voir developpes sur la scene autant pour +sa consolation que pour son amusement." On sait en effet, par +l'interessante histoire qu'a tracee d'elle madame de La Fayette, combien +Madame et son royal beau-frere s'etaient aimes dans cette nuance aimable +qui laisse la limite confuse et qui prete surtout au reve, a la poesie. +L'adorable princesse qui put dire a son lit de mort a Monsieur: _Je ne +vous ai jamais manque_, aimait pourtant a se jouer dans les mille trames +gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et a s'enchanter du recit +de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute, +dut penetrer dans ses arriere-pensees; il est permis pourtant de croire +que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les revelations +posthumes etait beaucoup plus recouvert dans le moment meme, et qu'en +acceptant le sujet d'une si belle main, le poete ne sut pas au juste +combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, a lui, paraissent +s'etre plutot reportees au souvenir deja eloigne de Marie de Mancini, +laquelle, dix annees auparavant, avait pu dire au jeune roi a la veille +de la rupture: _Ah! Sire, vous etes roi; vous pleurez! et je pars!_ + + Vous etes empereur, Seigneur, et vous pleurez! + ............................................. + ...........Vous m'aimez, vous me le soutenez: + Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez! + +Il y avait dans le rapport general des situations, dans une rupture +egalement motivee sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majeste +du rang, assez de points de ressemblance pour captiver a l'antique +histoire une cour si spirituelle, si empressee, et avant tout idolatre +de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas +les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer a la traverse. +Lorsqu'en effet on representa, en novembre 1670, la piece desiree et +inspiree par Madame, cette princesse si chere a tous n'existait plus +depuis quelques mois; _Madame etait morte!_ Or qu'on veuille songer a +tout ce qu'ajoutait son souvenir a l'oeuvre ou sa pensee etait entree +pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris +circulaient deja plus librement, trahis par la mort; ils s'echappaient +comme en vagues eclairs sur cette trame si fine; son ame aimable y +respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, a double fond. +Tendresse, delicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait +tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce regne de La Valliere. + +C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les +apprecier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de +Schlegel, dans laquelle il compare la _Phedre_ de Racine et celle +d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beaute de celle-ci, +ce caractere chaste et sacre de l'Hippolyte, qu'il assimile avec +grandeur au Meleagre et a l'Apollon antiques. Mais cette intelligence +attentive, cette elevation penetrante qui s'applique si bien a +demontrer, a reconstituer a nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grece, +l'eloquent critique ne daigne pas en faire usage a notre egard, et il +nous en laisse le soin sous pretexte d'incompetence, mais en realite +comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphere. D'autres que lui, +d'eminents et ingenieux critiques que chacun sait, ont a leur tour +repris la tache et repare la breche avec honneur. Sans doute la +tragedie francaise, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas +exactement du meme ordre que l'antique; celle-ci egale la beaute et +l'austerite de la statuaire; elle nous apparait debout apres des +siecles, et a travers toutes les mutilations, dans une attitude unique, +immortelle. Notre tragedie, a nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un +_cran_ plus bas; elle s'attaque particulierement au coeur et a ses +sentiments delicats et delies jusqu'au sein de la passion; elle +s'encadre avec la societe, non plus avec le temple; elle vit a l'infini +sur des luttes, sur des scrupules interieurs nes du christianisme ou de +la chevalerie, et des longtemps elabores par une elite polie et galante. +Mais la aussi se retrouvent la verite, l'elevation, un genre de beaute; +seulement il s'agit presque d'un art different. Ce n'est plus au groupe +de la statuaire antique et a cette premiere grandeur qu'on a affaire; ce +sont plutot des tableaux finis qu'il s'agit, meme a distance, de voir +dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquite non +moins que M. de Schlegel, et par les parties egalement augustes, M. +Quatremere de Quincy, a fait comprendre a merveille que les statues, les +objets d'art de la Grece, ranges et classes dans nos musees, n'avaient +ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voues avant tout a une +destination publique et le plus souvent sacree, c'etait dans cet +encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idee et les +concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au +meme effort equitable pour apprecier convenablement des oeuvres moins +hautes sans doute, plus delicates souvent, sociales au plus haut degre, +et qu'il suffit de reculer legerement dans un passe encore peu lointain, +pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les graces? Si jamais +piece reclama a bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu +complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est a coup sur +_Berenice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien penible, +et l'on n'a pas trop a se plaindre, apres tout, d'etre simplement +oblige, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles +annees d'un grand regne, des _nuits enflammees_ et des _festons_ ou +les chiffres mysterieux s'entrelacaient. Quel moment en effet dans une +societe que celui ou des sentiments si nobles, si delicats, disons +meme si subtils, et qui courraient presque risque de nous echapper +aujourd'hui, etaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils +occupaient aussitot et passionnaient! _Berenice_ est de ces oeuvres qui +honorent bien moins un poete qu'une epoque. + +Mme de La Fayette, qui etait de ce cercle, et au premier rang, a ecrit +d'_Esther_, cette autre tragedie commandee bien plus tard, cette autre +Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux a sa premiere +soeur, que c'etait une _comedie de couvent_. J'accepte le mot sans +defaveur, et je dirai a mon tour de _Berenice_ que c'est moins une +tragedie qu'une comedie de coeur, une comedie-roman, contemporaine de +_Zayde_, et qui allait donner le ton a _la Princesse de Cleves_: + +Dans l'exquise preface qu'il a mise a sa piece, Racine rapproche son +heroine de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le +poignard et le bucher. Mais Berenice ne me fait pas tout a fait +l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent des l'abord, et +malgre toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle +palira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui. +L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le desespoir de Didon. +Berenice, qui est si peu Juive, est deja chretienne, c'est-a-dire +resignee: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-etre +quelque disciple des apotres qui lui indiquera le chemin de la Croix. + +Berenice entre en scene comme aurait fait La Valliere, si elle eut ose; +elle entre le coeur tout plein de son amour, empressee de se derober a +la foule des courtisans, ne pensant qu'a l'objet aime, n'aimant en lui +que lui-meme. Elle a besoin d'en parler a quelqu'un, d'epancher sa +reconnaissance, de repeter en cent facons dans ses discours ce nom adore +de Titus en y mariant le sien. Pourtant, des qu'Antiochus s'est enhardi +a parler pour son propre compte, elle sait l'arreter d'une parole +vibrante et fiere: on sort du ton de l'elegie; la note tragique se fait +sentir. + +Je ne sais a quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres, +tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le +soupir et la plainte de tous les coeurs bien touches: + + Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien! + +Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculte de soumission et de +silence; on serait tente de sourire a l'entendre tout d'abord s'exhaler: + + ...Je me suis tu cinq ans, + Madame, et vais encor me taire plus longtemps. + +Pourtant il echappe aux inconvenients de sa position par sa noblesse et +sa delicatesse constante; tout _roi de Comagene_ qu'il est, il ne tombe +jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane. +J'entends remarquer qu'il remplit exactement le meme role que Ralph dans +_Indiana_. Apres tout, en cette piece qu'on a appelee une elegie a trois +personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de reverie +et de tristesse, suffirait a sa gloire: + + Dans l'Orient desert quel devint mon ennui! + +Mais les allusions perpetuelles, au temps de la representation premiere, +et tous les genres d'interet venaient aboutir a ce personnage imperial +de Titus et converger a son front comme les rayons du diademe. C'est par +lui et par sa lutte serieuse que le poete remettait son oeuvre sur +le pied tragique, et pretendait corriger ce que le reste de la piece +pouvait avoir de trop amollissant: "Ce n'est point une necessite, +disait-il en repondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait +du sang et des morts dans une tragedie: il suffit que l'action en soit +grande, que les acteurs en soient heroiques, que les passions y soient +excitees, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui +fait tout le plaisir de la tragedie." Geoffroy, qui cite ce passage dans +son feuilleton sur _Berenice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il +appelle les _voltairiens_ en tragedie, et qu'il represente comme alteres +de sang et et de carnage dramatique. Helas! ce sont les voltairiens +aujourd'hui (s'il en etait encore dans ce sens-la) qui se rangeraient du +cote de Geoffroy et que nous aurions peine a en distinguer. Titus donc +exprime en lui le caractere tragique, en ce sens qu'il soutient une +lutte genereuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il +a le haut sentiment de la dignite souveraine et de ce qu'on doit a ce +rang de maitre des humains. Au fond il n'a jamais hesite, pas plus qu'un +heros n'hesite en toute question de delicatesse supreme et d'honneur. On +est dechire, on se detourne, on pleure, mais on marche toujours. Il +est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus +qu'Enee de qui il tient, n'est assez passionnement amoureux; que, s'il +l'etait davantage, il cederait peut-etre. Mais non: Racine, revenant +ici, dans le dernier acte, a l'inspiration superieure et majestueuse de +la tragedie, a rendu energiquement cette stabilite heroique de l'ame a +travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui +demeure impossible: + + En quelque extremite que vous m'ayez reduit, + Ma gloire inexorable a toute heure me suit; + Sans cesse elle presente a mon ame etonnee + L'empire incompatible avec notre hymenee, + Me dit qu'apres l'eclat et les pas que j'ai faits, + Je dois vous epouser encor moins que jamais. + Oui, madame, et je dois moins encore vous dire + Que je suis pret pour vous d'abandonner l'empire, + De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers, + Soupirer avec vous au bout de l'univers. + Vous-meme rougiriez de ma lache conduite... + +Voila le langage d'une grande ame a celle qui peut l'entendre. Ainsi +c'est l'amour meme, dans sa religieuse delicatesse, qui s'oppose au +bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus +serait plus interessant s'il sacrifiait l'empire a l'amour, et s'il +allait vivre avec Berenice dans quelque coin du monde, apres avoir pris +conge des Romains: _une chaumiere et son coeur!_ Geoffroy remarque avec +raison que Titus serait siffle, s'il agissait ainsi au theatre, "et +Rousseau, ajoute-t-il, merite de l'etre pour avoir consigne cette +opinion dans un livre de philosophie." Tout se tient en morale: c'est +pour n'avoir pas senti cette delicatesse particuliere, cette religion +de dignite et d'honneur qui enchaine Titus, que Jean-Jacques a gate +certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et +de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame +de Warens, le mari de Therese, n'a pas resiste a nous retracer +complaisamment des situations dignes d'oubli. + +Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Berenice_ +pour qu'une action aussi simple puisse suffire a cinq actes, et qu'on ne +s'apercoive du peu d'incidents qu'a la reflexion. Chaque acte est, a peu +de chose pres, le meme qui recommence; un des amoureux, des qu'il est +trop en peine, fait chercher l'autre: + + A-t-on vu de ma part le roi de Comagene? + +Quand un plus long discours haterait trop l'action, on s'arrete, on sort +sans s'expliquer, dans un trouble involontaire: + + Quoi? me quitter sitot! et ne me dire rien! + . . . . . . . . . . . . + Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence? + +Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller +la piece et en etablissent l'economie concordent parfaitement et se +confondent avec les plus secrets ressorts de l'ame dans de pareilles +situations. L'utilite ne se distingue pas de la verite meme. De loin il +est difficile d'apercevoir dans _Berenice_ cette sorte d'architecture +tragique qui fait que telle scene se dessine hautement et se detache au +regard. La grande scene voulue au troisieme acte ne produit point ici de +peripetie proprement dite, car nous savons tout des le second acte, et +il n'eut tenu qu'a Berenice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux +fois la piece, et, a ne consulter que mon souvenir, sans recourir au +volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de +l'autre par quelque scene bien tranchee. S'il fallait exprimer l'ordre +de structure employe ici, je dirais que c'est simplement une longue +galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revetu de +peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe +insensiblement de l'une a l'autre sans trop se rendre compte du chemin. +Cette nature d'interet, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais +d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa preface +que la veritable invention consiste a faire quelque chose de rien; ici +ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les +moindres mouvements et developpe les alternatives inepuisables. La lutte +du coeur plutot que celle des faits, tel est en general le champ de +la tragedie francaise en son beau moment, et voila pourquoi elle fait +surtout l'eloge, a mon sens, du gout de la societe qui savait s'y +plaire. + +L'idee de reprendre _Berenice_ devait venir du moment que mademoiselle +Rachel etait la; et qu'a defaut de roles modernes, elle continuait +a nous rendre tant de ces douces emotions d'une scene qui eleve et +ennoblit. Si redonner de la nouveaute a Racine etait une conquete, il +ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, apres avoir fait son +entree dans ces grands roles qui sont comme les capitales de l'empire, +il y avait a se loger encore plus au coeur: _Berenice_, quand il s'agit +de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maitre. +Mademoiselle Rachel a completement reussi. Les difficultes du role +etaient reelles: Berenice est un personnage tendre; le plus racinien +possible, le plus oppose aux heroines et aux _adorables furies_ de +Corneille; c'est une elegie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout +triomphe a l'aide d'une melodie perpetuelle et de cette musique; de ces +_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord ete trouvee pour elle +par La Harpe lui-meme. Apres _Ariane_, apres _Phedre_, mademoiselle +Rachel nous avait accoutumes a tout attendre, et a ne pas elever +d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me +permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une +grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguee. Le monde +tout d'abord ne s'y est pas mepris, et il l'a surtout adoptee a ce +titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est nee telle. Ce +caractere se retrouve a chaque instant dans ses roles; elle les choisit, +elle les compose, elle les proportionne a son usage, a ses moyens +physiques. Avec tous les dons qu'elle a recus, si sur quelque point il +pouvait y avoir defaut, l'intelligence superieure intervient a temps et +acheve. Ainsi a-t-elle fait pour Berenice. Un organe pur, encore vibrant +et a la fois attendri, un naturel, une beaute continue de diction, une +decence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce gout supreme +et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nes pour +le diademe, ce sont la les traits charmants sous lesquels Berenice nous +est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de +Titus, elle reste appuyee sur le bras du fauteuil, la tete comme abimee +de douleur, puis lorsqu'a la fin elle se releve lentement, au debat des +deux princes, et prend, elle aussi, sa resolution magnanime, la majeste +tragique se retrouve alors, se declare autant qu'il sied et comme l'a +entendu le poete; l'ideal de la situation est devant nous.--Beauvallet, +on lui doit cette justice, a fort bien rendu le role de Titus; de son +organe accentue, trop accentue, on le sait, il a du moins marque le coin +essentiel du role, et maintenu le cote toujours present de la dignite +imperiale. Quant a l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure, +nous devons a mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi +l'honneur d'avoir goute _Berenice_, et il ne tient qu'a nous, grace a +elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poesie +en 1844 qu'on ne l'etait en 1807. Nous en demandons bien pardon aux +voltairiens de ce temps-la. + +15 janvier 1844. + +Pour completer ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai +dit plus tard dans une etude reprise a fond et developpee, au tome V de +_Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de desaccord qu'on +ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la +maturite. + + + +JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU + +Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgraces et +survivait a ce qu'on a bien voulu appeler _son siecle_. Les grands +ecrivains comme les grands generaux avaient presque tous disparu. On +perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de preseance aux +batards legitimes sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est +precisement alors, si l'on en croit un bruit assez generalement repandu +depuis une centaine d'annees, que commenca de briller un poete illustre, +_notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. Ne en 1669 ou +70 a Paris, d'un pere cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au +moins il aurait certainement troque tres-volontiers contre un autre, +Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une +si basse condition. On ne sait trop comment se passerent ses premieres +annees; il s'est bien garde d'en parler jamais, et il parait s'etre +expressement interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'etait +mal imiter Horace pour le debut. Rousseau se destinait pourtant a la +poesie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et recut +de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua aupres de grands +seigneurs qui le protegerent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux, +Chamillart, Tallard, et fut meme attache a ce dernier dans l'ambassade +d'Angleterre. Il avait vu a Londres Saint-Evremond; a Paris, il etait +des familiers du _Temple_, des habitues du cafe _Laurens_; il s'essayait +au theatre par de froides comedies; il paraphrasait les psaumes que le +marechal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la +ville d'obscenes epigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses +psaumes. Son existence litteraire, comme on voit, ne laissait pas de +devenir considerable: il etait membre de l'Academie des Inscriptions; +l'opinion le designait pour l'Academie francaise, comme heritier +presomptif de Boileau. En un mot, tout annoncait a J.-B. Rousseau qu'il +allait, durant quelques annees, tenir un des premiers rangs, le premier +rang peut-etre!... dans les cercles litteraires, entre La Motte, +Crebillon, La Fosse, Duche, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Academie des +Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710. + +Mais, comme nous l'avons deja indique, et comme il le dit lui-meme avec +une elegance parfaite, il s'etait _accoquine a la hantise_ du cafe +Laurens; c'etait rue Dauphine, non loin du Theatre-Francais, qui de la +rue Guenegaud avait passe dans celle des Fosses-Saint-Germain-des-Pres. +Les etablissements de l'espece des _cafes_ ne dataient guere que de ces +annees-la, et remplacaient avantageusement pour les auteurs et gens de +lettres le cabaret, ou s'etaient encore enivres sans vergogne Chapelle +et Boileau. Le cafe n'avait pas passe de mode, malgre la prediction de +madame de Sevigne; bien au contraire, il devait exercer une assez grande +influence sur le XVIIIe siecle, sur cette epoque si vive et si hardie, +nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve +artificielle, d'enthousiasme apres quatre heures du soir; j'en prends +a temoin Voltaire et son amour du Moka. Ce cafe de la veuve _Laurens_ +etait donc une espece de cafe _Procope_ du temps; on y politiquait; on +y jugeait la piece nouvelle; on s'y recitait a l'oreille l'epigramme de +Gacon sur _l'Athenais_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en +reponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli +et celle de Campra. Or, Rousseau, apres quelques essais lyriques +peu goutes, avait donne en 1696, au Theatre-Francais, la comedie +du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succes, et en 1700, _le +Capricieux_, qui reussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrace aux +habitues du cafe et les chansonna dans de grossiers couplets a rimes +riches, ce qui le fit aussitot reconnaitre. On peut juger du scandale. +Rousseau se _desaccoquina_ du cafe et desavoua les couplets dans le +monde; mais on en parlait toujours; de temps a autre de nouveaux +couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes; +cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siecle. Enfin, en 1710, +quelques derniers couplets, si infames qu'on doit les croire fabriques a +dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble a l'indignation. +Rousseau, non content de s'en laver, les imputa a Saurin; de la +proces en diffamation et en calomnie, arret du Parlement en 1712, et +bannissement de Rousseau a perpetuite hors du royaume. + +Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fut alors le +noviciat des poetes, son education lyrique devait etre achevee. Il +avait deja compose quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en +composait aussi, n'avait pas peu contribue, sans doute, a determiner sa +vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poete lyrique? Avec +sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il pretendre a +l'etre? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710? + +Un poete lyrique, c'est une ame a nu qui passe et chante au milieu du +monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons ou +elle est montee, cette ame peut rendre bien des especes de sons. Tantot, +flottant entre un passe gigantesque et un eblouissant avenir, egaree +comme une harpe sous la main de Dieu, l'ame du prophete exhalera les +gemissements d'une epoque qui finit, d'une loi qui s'eteint, et saluera +avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant +d'Emmanuel; tantot, a des epoques moins hautes, mais belles encore et +plus purement humaines, quand les rois sont heros ou fils de heros, +quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la +vertu ne sont toujours qu'une meme chose, et que le plus adroit a la +lutte, le plus rapide a la course, est aussi le plus pieux, le plus +sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, veritable pretre comme le +statuaire, decernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges +des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race +genereuse; il parlera des aieux et des fondateurs de villes, et +reclamera les couronnes, les coupes ciselees et les trepieds d'or. Il +sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui +qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et a la cour des tyrans, +chantera les delices gracieuses de la vie et les pensees tristes qui +viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et a toutes les +epoques de trouble et de renouvellement, quiconque, temoin des orages +politiques, en saisira par quelque cote le sens profond, la loi sublime, +et repondra a chaque accident aveugle par un echo intelligent et +sonore; ou quiconque, en ces jours de revolution et d'ebranlement, se +recueillera en lui-meme et s'y fera un monde a part, un monde poetique +de sentiments et d'idees, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste +ou serein, de consolation ou de desespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-la +encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se +souvient l'humanite et dont elle adore les noms. Nous voila bien loin de +Jean-Baptiste; il n'a rien ete de tout cela. Fils honteux de son pere, +sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscene en propos, de vie +equivoque, ballotte des cafes aux antichambres, il eut ete bon peut-etre +a donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de +sensibilite, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et +Chaulieu l'a felicite agreablement, d'avoir refuse une place dans les +Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous +semble moins tenir a des principes d'honorable independance, qu'au gout +qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots litteraires. Sans +dire positivement qu'il fut un malhonnete homme, sans trancher ici la +question restee indecise des derniers couplets, on peut affirmer que +ce fut un coeur bas, un caractere louche, tracassier, ne pour la +domesticite des grands seigneurs; avec cela, nul genie, peu d'esprit, +tout en metier. Quand il eut quitte la France en 1712, et durant les +trente annees _dignes de pitie_ qui succederent aux trente annees +_dignes d'envie_, Rousseau, successivement protege du comte du Luc, +du prince Eugene, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-meme pour +meriter ces faveurs dont il vivait et retablir sa reputation compromise. +Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet, +Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand etalage +de principes religieux, moraux, et un caractere anti-philosophique +tres-prononce. En supposant cette conversion sincere, on s'etonne que +Rousseau n'ait pas plus tire parti pour sa poesie de cette nature de +sentiments; c'etait peut-etre en effet la seule corde lyrique qui fut +capable de vibrer en ces temps-la. Les evenements exterieurs degoutaient +par leur petitesse et leur pauvrete; la guerre se faisait miserablement +et meme sans l'eclat des desastres; les querelles religieuses etaient +sottes, criardes, sans eloquence, quoique persecutrices; les moeurs, +infames et platement hideuses: c'etait une societe et un trone +sourdement en proie aux vers et a la pourriture. Ce qu'il y avait de +plus clair, c'est que l'ordre ancien deperissait, que la religion etait +en peril, et qu'on se precipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voila +ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les debris du +dernier regne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire +d'hypothese gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siecle ne +comporte, on concoit, ce me semble, dans cette atmosphere de souvenirs +et d'affections, une ame tendre, chaste, austere, effrayee de la +contagion croissante et du debordement philosophique, fidele au culte de +la monarchie de Louis XIV, assez eclairee pour degager la religion du +jansenisme, et cette ame, alarmee, avant l'orage, de pressentiments +douloureux, et gemissant avec une douceur triste; quelque chose en un +mot comme Louis Racine, d'aussi honnete, et de plus fort en talent et en +lumieres. Rousseau manqua a cette mission, dont il n'etait pas digne. Il +avait recu comme une lettre morte les traditions du regne qui finissait; +il s'y attacha obstinement; ses antipathies litteraires et sa jalousie +contre les talents rivaux l'y repousserent chaque jour de plus en plus; +il tint pour le dernier siecle, parce que le _petit Arouet_ etait du +nouveau. Dans les poesies a la mode, il etait bien plus choque des +mauvaises rimes que du mauvais gout et des mauvais principes. De la +sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passe non plus que du present; +son esprit etait le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il +ne reflechit rien; sans originalite, sans vue intime ou meme finement +superficielle, sans vivacite de souvenirs, aussi loin des choeurs +d'_Esther_ que des vers dates de Philisbourg, tenant tout juste au +siecle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de +tous les hommes a la moins lyrique de toutes les epoques. + +Avec un auteur aussi peu naif que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de +labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant +l'examen des oeuvres, quelles furent les idees d'apres lesquelles il +se dirigea, et de constater sa critique et sa poetique. Deux mots +suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des +devots empresses de feu Despreaux, espece de courtier litteraire, qui +caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et +faire collection de leurs lettres, s'etait lourdement avise, en ecrivant +a Rousseau, de lui signaler, comme une decouverte, dans l'_Ode a la +Fortune_, un passage qui semblait imite de Lucrece. La-dessus Rousseau +lui repondit: "Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarque, que +j'ai eu en vue le passage de Lucrece, _quo magis in dubiis_, etc., dans +la strophe que vous me citez de mon _Ode a la Fortune_; et je vous +avoue, puisque vous approuvez la maniere dont je me suis approprie la +pensee de cet ancien, que je m'en sais meilleur gre que si j'en etois +l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poete, +et non la pensee, qui appartient au philosophe et a l'orateur, comme a +lui." L'aveu est formel; on concoit maintenant que Saurin ait dit qu'il +ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les +jugements et les lectures de Rousseau repondaient a une aussi forte +poetique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire +Regnier, mais il le range apres Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a +manque que le bonheur de naitre sous le regne de Louis le Grand_. Il +appelle Gresset un _genie superieur_, et ne le chicane que sur ses +rimes: Des Fontaines se croit oblige de l'avertir que c'est aller un peu +trop loin. Il ne voit rien _de plus eleve ni de plus rempli de fureur et +de sublime_ que les vers de Duche, ce qui ne l'empeche pas d'ecrire a +propos de M. de Monchesnay: "Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_) +presentement (1716), qui sache faire des vers marques au bon coin." Au +meme moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin +du plus bas etage: "L'auteur, ecrit-il, ne pouvoit mieux faire que +s'associer avec des danseurs de corde: son genie est dans sa veritable +sphere." Refugie a Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbe d'Olivet de +lui envoyer un paquet de tragedies; en voici la liste: elle serait plus +complete et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas: + + _Venceslas_, de Rotrou; + _Cleopatre_, de La Chapelle; + _Geta_, de Pechantre; + _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron; + _Polyxene_, _Manlius_, _Thesee_, de La Fosse; + _Absalon_, de Duche. + +Je me suis trompe en disant que Rousseau ne s'inquietait jamais de +l'idee; il a fait une ode _sur les Divinites poetiques_, dans laquelle +est expose en style barbare un systeme d'allegorisation qui ne va a rien +moins qu'a mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le +plus plaisant, c'est que pour cette demonstration _esthetique_, comme on +dirait aujourd'hui, il s'est imagine de recourir a l'ombre d'Alcee: + + Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcee + Qui me la decouvre a l'instant, + Et qui deja, d'un oeil content, + Devoile a ma vue empressee + Ces deites d'adoption, + Synonymes de la pensee, + Symboles de l'abstraction. + +Alcee se met donc a chanter en ces termes: + + Des societes temporelles + Le premier lien est la voix, + Qu'en divers sons l'homme, a son choix, + Modifie et flechit pour elles; + Signes communs et naturels, + Ou les ames incorporelles + Se tracent aux sens corporels. + +Rousseau avait probablement attrape ces lambeaux de metaphysique, sinon +dans le commerce d'Alcee, du moins dans les livres ou les conversations +de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on +ne croirait. Ses odes en sont chamarrees; et ses _allegories_, qu'il +estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en +oeuvre et le resultat direct du systeme. + +Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de +Jean-Baptiste: nous laisserons de cote son theatre, et puisque nous +avons nomme ses _allegories_, nous les frapperons tout d'abord. Le +fantastique au XVIIIe siecle, en France, avait degenere dans tous les +arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il etait +au Moyen-Age et a la Renaissance, il etait devenu froid, lourd et +superficiel; on le tourmentait comme une enigme, parce qu'on ne +l'entendait plus a demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre +chose qu'une folle reminiscence, une charmante etourderie, un caprice +etincelant, quelquefois un effroyable eclair sur un front serein; c'est +un jeu a la surface dont l'invisible ressort git au plus profond de +l'ame de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette ame se +ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calcule +et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on eclate, qu'on grimace, qu'on +fasse la folle a tout propos, et voila la Muse devenue une femme a la +mode, sotte, minaudiere, insupportable; c'est a peu pres ce qui arriva +de l'art au XVIIIe siecle. Le fantastique surtout, cette portion la plus +delicate et la plus insaisissable, y fut meconnu et defigure. On eut +les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu +d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux +indiscrets_, les metamorphoses de _la Pucelle_, _l'Ecumoir_, _le Sopha_, +et ces contes de Voisenon ou des hommes et des femmes sont changes en +anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu +la grace frivole d'Hamilton; mais on n'etait pas moins eloigne alors de +l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut +rendre encore cette justice a J.-B. Rousseau, qu'a la moins fantastique +de toutes les epoques, il a ete le moins fantastique de tous les hommes. +Ses allegories sont jugees tout d'une voix: baroques, metaphysiques, +sophistiquees, seches, inextricables, nul defaut n'y manque. Nous +renvoyons a _Torticolis_, a _la Grotte de Merlin_, au _Masque de +Laverne_, a _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est +d'un langage marotique herisse de grec, et qu'on croirait forge a +l'enclume de Chapelain; on ne sait pas ou les prendre, et j'en dirais +volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot +d'epines_. + +Mais les odes, mais les cantates, voila les vrais titres, les titres +immortels de Rousseau a la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes +sont, ou sacrees, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la +Bible, quand on a compare au texte des prophetes les paraphrases de +Jean-Baptiste, on s'etonne peu qu'en taillant dans ce sublime eternel, +il en ait quelquefois detache en lambeaux du grave et du noble; et l'on +admire bien plutot qu'il ait si souvent affaibli, meconnu, remplace les +beautes supremes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus +renommee de ses imitations, celle du Cantique d'Ezechias, qu'y voit-on? +Ici, la critique de detail est indispensable, et j'en demande pardon au +lecteur. Rousseau dit: + + J'ai vu mes tristes journees + Decliner vers leur penchant; + Au midi de mes annees + Je touchois a mon couchant. + La Mort deployant ses ailes + Couvroit d'ombres eternelles + La clarte dont je jouis, + Et dans cette nuit funeste + Je cherchois en vain le reste + De mes jours evanouis. + + Grand Dieu, votre main reclame + Les dons que j'en ai recus; + Elle vient couper la trame + Des jours qu'elle m'a tissus: + Mon dernier soleil se leve, + Et votre souffle m'enleve + De la terre des vivants, + Comme la feuille sechee, + Qui, de sa tige arrachee, + Devient le jouet des vents. + +Les quatre premiers vers de la premiere strophe sont bien, et les six +derniers passables grace a l'harmonie, quoiqu'un peu vides et charges +de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaie: +"Helas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans +le sejour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec +moi la terre!" Ne plus voir les autres hommes, ses freres en douleurs, +voila ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible +et commune, excepte les trois vers du milieu; a la place de cette +_trame_ usee qu'on voit partout, il y a dans le texte: "Le tissu de +ma vie a ete tranche comme la trame du tisserand." Qu'est devenu ce +tisserand auquel est compare le Seigneur? Au lieu de la _feuille +sechee_, le texte donne: "Mon pelerinage est fini; il a ete emporte +comme la tente du pasteur." Qu'est devenue cette tente du desert, +disparue du soir au matin, et si pareille a la vie? Et plus loin: + + Comme un lion plein de rage + Le mal a brise mes os; + Le tombeau m'ouvre un passage + Dans ses lugubres cachots. + Victime foible et tremblante, + A cette image sanglante + Je soupire nuit et jour, + Et, dans ma crainte mortelle, + Je suis comme l'hirondelle + Sous la griffe du vautour. + +Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans +le texte: "Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je +gemissais comme la colombe." On voit que Rousseau a precisement laisse +de cote ce qu'il y a de plus neuf et de plus marque dans l'original. Et +pourtant il aurait du, ce semble, comprendre la force de ce cantique +si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-etre +coupable, que Dieu avait frappe a son midi, et qui avait besoin de +retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre +temps, aupres de nous, un grand poete s'est inspire aussi du Cantique +d'Ezechias; lui aussi il a demande grace sous la verge de Dieu, et s'est +ecrie en gemissant: + + Tous les jours sont a toi: que t'importe leur nombre? + Tu dis: le temps se hate, ou revient sur ses pas. + Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre + Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas? + +Voila comment on egale les prophetes sans les paraphraser; qu'on relise +la quatorzieme des _secondes Meditations_; qu'on relise en meme temps +dans les _premieres_ le dithyrambe intitule _Poesie sacree_, et qu'on le +compare avec l'_Epode_ du premier livre de Jean-Baptiste. + +L'ode politique n'a aucun caractere dans Rousseau: il en partage la +faute avec les evenements et les hommes qu'il celebre. La naissance +du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des +Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la +bataille meme de Peterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins +d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la posterite. Le +poete a beau se demener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au +delire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, a la mort +du prince de Conti, s'ecrier dans le pindarisme de ses regrets: + + Peuples, dont la douleur aux larmes obstinee, + De ce prince cheri deplore le trepas, + Approchez, et voyez quelle est la destinee + Des grandeurs d'ici-bas. + +[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes +chretiens au sujet de cet armement, un echo retentissant et harmonieux +des Croisades: + + ..................................... + Et des vents du midi la devorante haleine + N'a consume qu'a peine + Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon. + +] + + +De nos jours, si feconds en grands evenements et en grands hommes, il en +est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts +de princes et de rois ont ete d'eclatantes lecons, de merveilleux +complements de fortune, des chutes ou des resurrections d'antiques +dynasties, de magnifiques symboles des destinees sociales. De telles +choses ont suscite le poete qui les devait celebrer; l'ode politique a +ete veritablement fondee en France; _les Funerailles de Louis XVIII_ en +sont le chef-d'oeuvre. + +Rousseau ne s'est pas contente de mettre du pindarisme exterieur et +de l'enthousiasme a froid dans ses odes politiques, pour tacher d'en +rechauffer les sujets: il a porte ces habitudes d'ecolier jusque +dans les pieces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus +domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est +touche; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, +rien de mieux; c'etait matiere a des vers sentis et touchants; mais +Rousseau aime bien mieux deterrer dans Pindare une ode a Hieron, roi de +Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Pherenicus, +n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. La les +digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles +et a leur place. Rousseau calque le dessein de la piece et tache d'en +reproduire le mouvement. Des le debut, il voudrait nous faire croire +qu'il est en lutte avec le genie comme avec Protee; mais tout cet +attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de +_souffle invincible_, de _tete echevelee_, de _sainte manie_, d'_assaut +victorieux_, de _joug imperieux_, ne trompe pas le lecteur, et le +soi-disant inspire ressemble trop a ces faux braves qui, apres s'etre +frotte le visage et ebouriffe la perruque, se pretendent echappes avec +honneur d'une rencontre perilleuse. Puis vient la comparaison avec +Orphee et la priere aux trois soeurs filandieres pour le comte du +Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, +d'ordinaire peu favorable a Jean-Baptiste, mais attendri cette fois +comme Pluton, a jugees tout a fait _dignes d'Orphee_. Par malheur, ce +qui glace aussitot, c'est que le moderne Orphee nous raconte que + + ... jamais sous les yeux de l'auguste Cybele + La terre ne fit naitre un plus parfait modele + Entre les dieux mortels + +que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poete avec l'abeille, +vers la fin de la piece, est empruntee et affaiblie d'Horace. Quant a +l'harmonie tant vantee de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du +metre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas invente, et dont il ne tire +jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient +aux strophes de Malherbe; il n'a pas le genie de construction rythmique. +S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux depens du sens et de +la precision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive +aux vrais poetes; mais elle l'induit en depense d'epithetes et de +periphrases. Felicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et +quelques autres, proteste contre les deplorables violations de forme +prechees par La Motte et autorisees par Voltaire[34]. + +[Note 34: La plus belle ode que l'on doive a J.-B. Rousseau est +peut-etre encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure piece +lyrique du genre en est l'epitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre a +verifier ce propos du malin: _Faute d'idee, il allait faire une ode!_] + +Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine reputation; +celle de _Circe_, en particulier, passe pour un beau morceau de +poesie musicale. Elle nous parait, a nous, exactement comparable pour +l'harmonie a un choeur mediocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle +science meme dans ces petits vers si celebres, et ou fourmillent les +banalites de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_, +_fureur_ et _horreur_. Le caractere de la magicienne est aussi celui +d'une _Circe_ ou d'une _Medee_ d'opera; elle ne ressemble pas meme a +Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frenesies dont Quinault a +donne recette. Jean-Baptiste avait probablement oublie de relire le +dixieme livre de l'_Odyssee_, ou meme, s'il l'avait relu, il y aurait +saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des epoques et des +poesies, et s'il melait sans scrupule Orphee et Protee avec le comte de +Luc, Flore et Ceres avec le comte de Zinzindorf, il n'hesitait pas non +plus a madrigaliser l'antiquite, et a marier Danchet et Homere. Depuis +qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'Andre Chenier, on comprend ce que +pourrait etre une _Circe_, et il n'est plus permis de citer celle de +Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur. + +Pour ecrire avec genie, il faut penser avec genie; pour bien ecrire, il +suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de gout. Boileau +en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange a chaque instant les +idees et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont +artistement recus et disposes sur un fond commun qui lui est propre: son +style a une couleur, une texture; Boileau est bon ecrivain en vers. Le +style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas +une seule et meme trame. Cette strophe commence avec eclat, puis finit +en detonnant; cette metaphore qui promettait avorte; cette image est +brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent +plaque sur de l'etain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent +tantot a Platon, tantot a Pindare, tantot meme a Boileau et a Racine: +Rousseau s'en est empare comme un rhetoricien fait d'une bonne +expression qu'il place a toute force dans le prochain discours. Ce qui +est bien de lui, c'est le prosaique, le commun, la declamation a vide, +ou encore le mauvais gout, comme les _livrees de Vertumne_ et les +_haleines qui fondent l'ecorce des eaux_. A vrai dire, le style de +Rousseau n'existe pas. + +Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincere; nous la +preciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt +ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un +manuscrit contenant le _Cantique d'Ezechias_, l'_Ode au comte du Luc_ et +la _Cantate de Circe_, ou l'equivalent, apres avoir jete un coup d'oeil +sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins +on penserait a part soi: "Ce jeune homme n'est pas denue d'habitude pour +les vers; il a deja du en bruler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie +de detail, mais sa strophe est pesante et son vers symetrique. Son +style a de la gravite, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de +consistance, nulle originalite; il y a de beaux traits, mais ils sont +pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idees et qu'il se traine pour +en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car, +le genie n'y etant pas, il ne fera passablement qu'a force d'etude." +Et la-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en +espererait rien. + +Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguise une trentaine +d'epigrammes en style marotique, assez obscenes et laborieusement +naives; c'est a peu pres ce qui reste aussi de Mellin de +Saint-Gelais[35]. + +[Note 35: "... Mellin de Saint-Gelais dont les poesies sont +fastidieuses a la mort, a dix ou douze epigrammes pres, qui sont +veritablement excellentes." (Lettre de Rousseau a Brossette, du 25 +janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apotre quand il dit (29 janvier +1716): "Il y a des choses dont les libertins meme un peu raisonnables +ne sauroient rire, et la liberte de l'epigramme doit avoir des bornes. +Marot et Saint-Gelais ne les ont point passees... S'ils ont badine aux +depens des religieux, ils n'ont point ri aux depens de la religion." +(Voir, si l'on veut s'edifier la-dessus, mon _Tableau de la Poesie +francaise au XVIe siecle_, 1843, page 37.)] + +Mele toute sa vie aux querelles litteraires, salue, comme Crebillon, +du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction +anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa reputation a mesure que la +gloire de son rival s'etait affermie et que les principes philosophiques +avaient triomphe; il avait ete meme assez severement apprecie par la +Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siecle d'ardents +et genereux athletes ont rouvert l'arene lyrique et l'ont remplie de +luttes encore inouies, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes +les epoques, a ramene Rousseau en avant sur la scene litteraire, comme +adversaire de nos jeunes contemporains: on a redore sa vieille gloire et +recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fut reconcilie avec lui, +et l'eut appele _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne, +quoique eternelle, qui a provoque dans cet article notre severite +franche et sans reserve. Si nous avions trouve le nom de Jean-Baptiste +sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions garde d'y +porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent desarme tout +d'abord, et nous l'eussions laisse sans trouble a son rang, non loin de +Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien. + +Juin 1829. + + + +Cet article, dont le ton n'est pas celui des precedents ni des suivants, +et dont l'auteur aujourd'hui desavoue entierement l'amertume blessante, +a ete reproduit ici comme pamphlet propre a donner idee du paroxysme +litteraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond +de notre jugement sur les odes, qui n'est guere apres tout que celui +qu'a porte Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpasse Horace et +Pindare dans ses odes: s'il les a surpasses, j'en conclus que l'ode est +un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y +reflechissant, de ne pas prendre en consideration ces trente dernieres +annees de sa vie, ou Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et +une honorable fermete a ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grace, +sans jugement et rehabilitation. Quels qu'aient ete sa conduite secrete, +ses nouveaux tracas a l'etranger, sa brouille avec le prince Eugene, +etc., etc., il demeura digne a l'article du bannissement. Sa +correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils, +Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties +qui recommandent son gout et qui tendent a relever son caractere. +Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant ecrits depuis cette +date fatale) semblent meme s'inspirer du sentiment energique qu'il a de +sa propre innocence: "_Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger +l'innocent_, etc.," et plusieurs semblables endroits. Il est facheux +que, non content de protester pour lui, il ait persiste a incriminer les +autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_Eloge de Rollin_ +par de Boze). A le juger impartialement, on concoit que l'abbe d'Olivet +et d'autres contemporains de merite, sous l'influence et l'illusion de +l'amitie, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On +doit desirer (sans toutefois en etre bien certain) qu'ils aient +plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pieces curieuses sur +Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, meme chez les plus +competents! la premiere fois que j'eus l'honneur d'etre presente a M. de +Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la premiere +fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en +felicita. + + + +LE BRUN + +Vers l'epoque ou J.-B. Rousseau banni adressait a ses protecteurs +des odes composees au jour le jour, sans unite d'inspiration, et que +n'animait ni l'esprit du siecle nouveau ni celui du siecle passe, en +1729, a l'hotel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un +poete qui devait bientot consacrer aux idees d'avenir, a la philosophie, +a la liberte, a la nature, une lyre incomplete, mais neuve et sonore, et +que le temps ne brisera pas. C'est une remarque a faire qu'aux approches +des grandes crises politiques et au milieu des societes en dissolution, +sont souvent jetees d'avance, et comme par une ebauche anticipee, +quelques ames douees vivement des trois ou quatre idees qui ne tarderont +pas a se degager et qui prevaudront dans l'ordre nouveau. Mais en meme +temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idees +precoces restent fixes, abstraites, isolees, declamatoires. Si c'est +dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue, +seche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes +auront grand mepris de leur siecle, de sa mesquinerie, de sa corruption, +de son mauvais gout. Ils aspireront a quelque chose de mieux, au simple, +au grand, au vrai, et se dessecheront et s'aigriront a l'attendre; ils +voudront le tirer d'eux-memes; ils le demanderont a l'avenir, au passe, +et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours, +les temps s'accompliront, la societe murira, et lorsque eclatera la +crise, elle les trouvera deja vieux, uses, presque en cendres; elle +en tirera des etincelles, et achevera de les devorer. Ils auront ete +malheureux, acres, moroses, peut-etre violents et coupables. Il faudra +les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et +de la leur. Ce sont des especes de victimes publiques, des Promethees +dont le foie est ronge par une fatalite intestine; tout l'enfantement de +la societe retentit en eux, et les dechire; ils souffrent et meurent +du mal dont l'humanite, qui ne meurt pas, guerit, et dont elle sort +regeneree. Tels furent, ce me semble, au dernier siecle, Alfieri en +Italie, et Le Brun en France. + +Ne dans un rang inferieur, sans fortune et a la charge d'un grand +seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux necessites de sa condition. Il +merita vite la faveur du prince de Conti par des eloges entremeles +de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secretaire des +commandements et poete lyrique, il releva le mieux qu'il put la +dependance de sa vie par l'audace de sa pensee, et il s'habitua de bonne +heure a garder pour l'ode, ou meme pour l'epigramme, cette verdeur +franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, +plus tard, bien qu'il conservat au fond l'independance interieure qu'il +avait annoncee des ses premieres annees, on le voit toujours au service +de quelqu'un. Ses habitudes de domesticite trouvent moyen de se +concilier avec sa nature energique. Au prince de Conti succedent le +comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; +et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce +qu'il a ete tout d'abord, meprisant les bassesses du temps, vivant +d'avenir, _effrene de gloire_, plein de sa mission de poete, croyant en +son genie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant +d'une ode contre son coeur par une epigramme sanglante. Sa vie +litteraire presente aussi la meme continuite de principes, avec beaucoup +de taches et de mauvais endroits. Eleve de Louis Racine, qui lui avait +legue le culte du grand siecle et celui de l'antiquite, nourri dans +l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, +il etait simple que Le Brun s'accommodat peu des moeurs et des gouts +frivoles qui l'environnaient; qu'il se separat de la cohue moqueuse et +raisonneuse des beaux-esprits a la mode; qu'il enveloppat dans une egale +aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhiere et +Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, force de vivre des bienfaits d'un +prince, il se passat du moins d'un patron litteraire. Certes il y avait, +pour un poete comme Le Brun, un beau role a remplir au XVIIIe siecle. +Lui-meme en a compris toute la noblesse; il y a constamment vise, et en +a plus d'une fois dessine les principaux traits. C'eut ete d'abord de +vivre a part, loin des coteries et des salons patentes, dans le silence +du cabinet ou des champs; de travailler la, peu soucieux des succes +du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une posterite +indefinie; c'eut ete d'ignorer les tracasseries et les petites guerres +jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes, +d'admirer sincerement, et a leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques +et Voltaire, sans epouser leurs arriere-pensees ni les antipathies de +leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il +vint, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et +s'appelassent-ils Clement, Marmontel ou Palissot. Voila ce que concevait +Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin +d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par +vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de negliger simplement les salons +litteraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberte a son +genie et a sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et +en masse. Il se delectait a la satire, et decochait ses traits a Gilbert +ou a Beaumarchais aussi volontiers qu'a La Harpe lui-meme. Une fois, +par sa _Wasprie_, il compromit etrangement sa chastete lyrique, en se +prenant au collet avec Freron. Reconnaissons pourtant que sa conduite +ne fut souvent ni sans dignite ni sans courage. La noble facon dont il +adressa mademoiselle Corneille a Voltaire, la respectueuse independance +qu'il maintint en face de ce monarque du siecle, le soin qu'il mit +toujours a se distinguer de ses plats courtisans, l'amitie pour Buffon, +qu'il professait devant lui, ce sont la des traits qui honorent une vie +d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences a part: +celle de Buffon dut le seduire, et c'etait encore un ideal qu'il eut +probablement aime a realiser pour lui-meme. Peut-etre, si la fortune lui +eut permis d'y arriver, s'il eut pu se fonder ainsi, loin d'un monde ou +il se sentait deplace, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa +tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allees, +pour y declamer en paix et y raturer a loisir son poeme de _la Nature_; +si rien autour de lui n'avait froisse son ame hautaine et irritable, +peut-etre toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties coleriques +d'amour-propre eussent-elles completement disparu: l'on n'eut pu lui +reprocher, comme a Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive +plenitude de lui-meme. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la +gene et les chagrins domestiques. Son proces avec sa femme que le prince +de Conti lui avait seduite[36], la banqueroute du prince de Guemene, puis +la Revolution, tout s'opposa a ce qu'il consolidat jamais son existence. +Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grace aux +bienfaits du Gouvernement[37], il s'etait loge dans les combles du +Palais-Royal, pour y trouver le calme necessaire a la correction de ses +odes; c'etait la sa tour de Montbar. Une servante megere, qu'il avait +epousee, lui en faisait souvent une prison. A une telle ame, dans une +pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur. + +[Note 36: On alla jusqu'a dire qu'il l'avait vendue au prince, +et, chose facheuse pour le caractere de Le Brun, plusieurs ont pu le +croire.--Voir son elegie infamante a _Nemesis_, ou il trouve moyen de +fletrir d'un seul coup sa _mere_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle +elegie est unique dans son genre.] + +[Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits a son talent sans doute, a sa +renommee lyrique, mais par malheur aussi a sa mechancete satirique +que le pouvoir achetait de sa servilite. On cite une epigramme contre +Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandee a Le +Brun et payee d'une pension.] + +Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque +partout incomplet. Quelques hautes pensees, qui n'ont jamais quitte le +poete depuis son enfance jusqu'a sa mort, dominent toutes ses belles +odes, s'y reproduisent sans cesse, et, a travers la diversite des +circonstances ou il les composa, leur impriment un caractere marquant +d'unite. Patriotisme, adoration de la nature, liberte republicaine, +royaute du genie, telles sont les sources fecondes et retentissantes +auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par +un instinct de sa mission future, il s'est penetre du role de Tyrtee, et +il gourmande deja nos defaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme +plus tard il celebrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo. +Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythere +et d'Amathonte, dont il s'est tant moque, mais dont il aurait du se +garder davantage, il se refugie au sein de la nature, comme en un temple +majestueux ou il respire et se deploie plus a l'aise; il la voit peu et +sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraiches dont elle +se peint autour de lui; il prefere la contempler face a face dans ses +soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses cometes echevelees, +et plonge avec Buffon a travers les deserts des temps. Quant a la +liberte, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de +l'hotel de Conti, sous Louis XV, il s'ecrie avec une douleur de citoyen: + + Les Antenors vendent l'empire, + Thais l'achete d'un sourire; + L'or paie, absout les attentats. + Partout, a la cour, a l'armee, + Regne un dedain de renommee + Qui fait la chute des Etats; + +soit qu'il prelude a ses hymnes republicains dans les soirees du +ministere Calonne; soit meme qu'en des temps horribles, auxquels ses +chants furent trop meles[38], et dont il n'eut pas le courage de se +separer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont +le debut, imite d'un psaume, ressemble a quelque chanson de Beranger: + + Prends les ailes de la colombe, + Prends, disais-je a mon ame, et fuis dans les deserts[39]. + +[Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne +les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an +III; on y lit: + + Oh! que Vienne aux Francais fit un present funeste! + Toi qui de la Discorde allumas le flambeau, + Reine que nous donna la colere celeste, + Que la foudre n'a-t-elle embrase ton berceau! + +Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les +transcrive. Le jour ou le roi lui avait accorde une pension, il avait +pourtant fait un quatrain de remerciment qui finissait ainsi: + + Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur, + Coulez pour la reconnaissance! + +Une strophe de lui preluda a la violation des tombes de Saint-Denis et +sembla directement la provoquer. + + Purgeons le sol des patriotes, + Par les rois encore infecte: + La terre de la liberte + Rejette les os des despotes. + De ces monstres divinises + _Que tous les cercueils soient brises!_ + Que leur memoire soit fletrie! + Et qu'avec leurs manes errants + Sortent du sein de la patrie + _Les cadavres de ces tyrans!_ + +Tandis que Le Brun ecrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas +de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait +chantes Andre Chenier, etaient tous deux apostats de cette amitie +sainte.] + +[Note 39: De religion a proprement parler, et de rien qui y +ressemble, Le Brun en avait meme moins qu'il ne convenait a son temps. +Il etait la-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une +edition de La Fontaine annotee par lui, a propos du poeme de la +_Captivite de saint Malc_: "Ce petit poeme, _quoique le sujet en soit +pieux_, est rempli d'interet, de vers heureux et de beautes neuves."] + +Enfin, toutes les fois qu'il veut decrire l'enthousiasme lyrique et +marquer les traits du vrai genie, Le Brun abonde en images eblouissantes +et sublimes. Si Corneille en personne se fut adresse a Voltaire, il +n'eut pas, certes, plus dignement parle que Le Brun ne l'a fait en son +nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poete a conscience +de lui-meme, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle securite +sincere, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la +justice des ages: + + Ceux dont le present est l'idole + Ne laissent point de souvenir; + Dans un succes vain et frivole + Ils ont use leur avenir. + Amants des roses passageres, + Ils ont les graces mensongeres + Et le sort des rapides fleurs. + Leur plus long regne est d'une aurore; + Mais le temps rajeunit encore + L'antique laurier des neuf Soeurs. + +Apres cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis +d'insister sur ses defauts. Le principal, le plus grave selon nous, +celui qui gate jusqu'a ses plus belles pages, est un defaut tout +systematique et calcule. Il avait beaucoup medite sur la langue +poetique, et pensait qu'elle devait etre radicalement distincte de +la prose. En cela, il avait fort raison, et le procede si vante de +Voltaire, d'ecrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont +bons, ne mene qu'a faire des vers prosaiques, comme le sont, au reste, +trop souvent ceux de Voltaire. Mais, a force de mediter sur les +prerogatives de la poesie, Le Brun en etait venu a envisager les +_hardiesses_ comme une qualite a part, independante du mouvement des +idees et de la marche du style, une sorte de beaute mystique touchant +a l'essence meme de l'ode; de la, chez lui, un souci perpetuel des +_hardiesses_, un accouplement force des termes les plus disparates, un +placage exterieur de metaphores; de la, surtout vers la fin, un abus +intolerable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous +les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la +deesse Raison et a ces temps d'apotheose pour toutes les vertus et +pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire a un poete de nos jours +singulierement spirituel, que Le Brun etait + + Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40]. + +[Note 40: En fait de mythologie, rien n'egale chez Le Brun la strophe +suivante, tiree de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que +Charles Nodier aime a citer avec sourire: + + La colline qui vers le pole + Borne nos fertiles marais, + Occupe les enfants d'Eole + A broyer les dons de Ceres. + Vanvres que cherit Galatee + Sait du lait d'Io, d'Amalthee + Epaissir les flots ecumeux; + Et Sevres, d'une pure argile, + Compose l'albatre fragile + Ou Moka nous verse ses feux. + +Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins a +vent_; de l'autre cote, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la +_porcelaine_ de Sevres! "Je ne crois pas, ecrivait Ginguene au redacteur +du journal _le Moderateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de +vers a mettre au-dessus de cette strophe." Et Andrieux, l'Aristarque, +n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait ete aussi beau, il +aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un ecolier qui +n'en rie. On rencontre dans le gout, aux diverses epoques, de ces veines +bizarres.] + +A part ce defaut, qui chez Le Brun avait degenere en une espece de tic, +son style, son procede et sa maniere le rapprochent beaucoup d'Alfieri +et du peintre David, auxquels il ne nous parait nullement inferieur. +C'est egalement quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec +et de decharne, de grec et d'academique, un retour laborieux vers le +simple et le vrai. D'un cote comme de l'autre, c'est avant tout une +protestation contre le mauvais gout regnant, une gageure d'echapper aux +fades pastorales et aux operas langoureux, aux Amours de Boucher et aux +abbes de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musques +de Bernis. L'accent declamatoire perce a tout moment dans le talent de +Le Brun, lors meme que ce talent s'abandonne le plus a sa pente. Ses +odes republicaines, excepte celle du _Vengeur_, semblent a bon droit +communes, seches et glapissantes; elles ne lui furent peut-etre pas pour +cela moins energiquement inspirees par les circonstances. C'est qu'avec +beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a +besoin, pour arriver a une expression vivante, d'evoquer, comme par un +soubresaut galvanique, les etres de l'ancienne mythologie. Son pinceau +maigre, quoique etincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne +prend guere de splendeur large que lorsque le poete songe a Buffon et +retrace d'apres lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna +a Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger a satiete, +que l'illustre auteur des _Epoques_ possedait a un haut degre, en vertu +de cette patience qu'il appelait genie. On rapporte qu'il recopia ses +_Epoques_ jusqu'a dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il +passa une moitie de sa vie a les remanier la plume en main, a en trier +les brouillons, a les remettre au net et a en preparer une edition qui +ne vint pas. Une note, placee en tete de la premiere publication du +_Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le +poete a compose cette ode, de soixante-dix vers environ, en tres-peu de +jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il +aurait peut-etre trouve moyen de la gater. + +En se declarant contre le mauvais gout du temps par ses epigrammes et +par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-meme. Sans +aucune sensibilite, sans aucune disposition reveuse et tendre, il aimait +ardemment les femmes, probablement a la maniere de Buffon, quoiqu'en +seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De la mille billets +en vers a propos de rien, et, pele-mele avec ses odes, une prodigieuse +quantite d'_Egles_, de _Zirphes_, de _Delphires_, de _Cephises_, de +_Zelis_, et de _Zelmis_. Tantot c'est un _persiflage doux et honnete a +une jeune coquette tres-aimable et tres-vaine qui m'appelait son berger +dans ses lettres, et qui pretendait a tous les talents et a tous les +coeurs_; tantot ce sont des vers fugitifs _sur ce que M. de Voltaire, +bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariees +toutes deux, apres les avoir celebrees dans ses vers_. Enfin, vers le +temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa +fameuse querelle avec Legouve, sur la question de savoir _si l'encre +sied ou ne sied pas aux doigts de rose_. + +Nous dirons un mot des elegies de Le Brun, parce que c'est pour nous +une occasion de parler d'Andre Chenier, dont le nom est sur nos levres +depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme a +une source vive et fraiche dans la brulante aridite du desert. En 1763, +Le Brun, age de trente-quatre ans, adressait a l'Academie de La Rochelle +un discours sur Tibulle, ou on lit ce passage: "Peut-etre qu'au moment +ou j'ecris, tel auteur, vraiment anime du desir de la gloire et +dedaignant de se preter a des succes frivoles, compose dans le silence +de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils +ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes +et des alcoves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du +jour n'en diront rien a leurs petits soupers." Andre Chenier fut cet +homme; il etait ne en 1762, un an precisement avant la prediction de Le +Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poetes unis entre eux +par l'amitie et meme par les gouts, malgre la difference des ages. Les +details de cette societe charmante, ou vivaient ensemble, vers 1782, +Lebrun, Chenier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM. +de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des +excursions frequentes d'ou l'on rapportait matiere aux elegies du matin +et aux confidences du soir, tout cela est reste couvert d'un voile +mysterieux, grace a l'insouciance et a la discretion des editeurs. On +devine pourtant et l'on reve a plaisir ce petit monde heureux, d'apres +quelques epitres reciproques et quelques vers epars: + + Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frere, + Ces vieilles amities de l'enfance premiere, + Quand tous quatre muets, sous un maitre inhumain, + Jadis au chatiment nous presentions la main; + Et mon frere, et Le Brun, les Muses elles-memes; + De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime: + Voila le cercle entier qui, le soir quelquefois, + A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, + Prete une oreille amie et cependant severe. + +Le Brun dut aimer des l'abord, chez le jeune Andre, un sentiment exquis +et profond de l'antique, une ame modeste, candide, independante, faite +pour l'etude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le _corbeau du +Pinde_, il en vit dans Chenier le cygne. Un gout vif des plaisirs les +unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a celebree +sous le nom d'Adelaide se rapportent precisement au temps dont nous +parlons. Chenier, dans une delicieuse epitre, dit a sa Muse qu'il envoie +au logis de son ami: + + ... La, ta course fidele + Le trouvera peut-etre aux genoux d'une belle; + S'il est ainsi, respecte un moment precieux; + Sinon, tu peux entrer... + +Et il ajoute sur lui-meme: + + Les ruisseaux et les bois, et Venus, et l'etude, + Adoucissent un peu ma triste solitude. + +Tous deux ont chante leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des +elegies qui sont, a coup sur, les plus remarquables du temps[41]. Mais la +victoire reste tout entiere du cote d'Andre Chenier. L'elegie de Le Brun +est seche, nerveuse, vengeresse, deja sur le retour, savante dans le +gout de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut +pas toujours le fade et le commun moderne. L'elegie d'Andre Chenier est +molle, fraiche, blonde, gracieusement eploree, voluptueuse avec une +teinte de tristesse, et chaste meme dans sa sensualite. La nature de +France, les bords de la Seine, les iles de la Marne, tout ce paysage +riant et varie d'alentour se mire en sa poesie comme en un beau fleuve; +on sent qu'il vient de Grece, qu'il y est ne, qu'il en est plein: mais +ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son emotion +presente, et ne font que l'eclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux +rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siecle avait defiguree en +l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il +la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la +couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le +faut seulement pour elever les moeurs d'alors a la poesie et a l'ideal. +Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La +Revolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite +societe choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui +partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporte bien +loin du sage Andre. On souffre a penser quel refroidissement, sans doute +meme quelle aigreur, dut succeder a l'amitie fraternelle des premiers +temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survecut +treize annees a son jeune ami, n'en a parle depuis en aucun endroit; il +n'a pas daigne consacrer un seul vers a sa memoire, tandis que chaque +jour, a chaque heure, il aurait du s'ecrier avec larmes: "J'ai connu un +poete, et il est mort, et vous l'avez laisse tuer, et vous l'oubliez!" +Il est a craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient +aigri son coeur, et que l'echafaud d'Andre ne soit venu ayant la +reconciliation. Pour moi, j'ai peine a croire qu'il ne fut pas au nombre +de ceux dont l'infortune poete a dit avec un reproche mele de tendresse: + + Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix cherie + Un mot a travers ces barreaux + Eut verse quelque baume en mon ame fletrie; + De l'or peut-etre a mes bourreaux... + Mais tout est precipice. Ils ont eu droit de vivre. + Vivez, amis; vivez contents. + En depit de Bavus soyez lents a me suivre. + Peut-etre en de plus heureux temps + J'ai moi-meme, a l'aspect des pleurs de l'infortune, + Detourne mes regards distraits; + A mon tour aujourd'hui mon malheur importune: + Vivez, amis, vivez en paix[42]. + +[Note 41: Au livre second des odes de Le Brun, la quinzieme _A un +jeune Ami_ s'adresse evidemment a Andre: + + Souviens-toi des moeurs de Byzance; + Digne de ton berceau, maitrise la beaute!... + +Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composee au moment +d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787 +probablement).] + +[Note 42: Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de +conjecturer qu'en ecrivant les vers suivants (voir l'edition d'Eugene +Renduel), Chenier a pu songer au jour ou il se sentit decu et blesse +dans son admiration premiere pour Le Brun: + + Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire, + J'ai voulu dementir et mes yeux et l'histoire; + Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents + Soient les seuls en effet ou germent les talents. + Un mortel peut toucher une lyre sublime, + Et n'avoir qu'un coeur faible, etroit, pusillanime, + Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter, + Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc. + +Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera +pas separee de celle d'Andre Chenier. On se souviendra qu'il l'aima +longtemps, qu'il le predit, qu'il le gouta en un siecle de peu de +poesie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce +que lui-meme aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts, +de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la +tradition lyrique qu'il soutint avec eclat, de cette flamme interieure +enfin, qui ne lui echappait que par acces, et qui minait sa vie. On +verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au +hasard, un des precurseurs aventureux du siecle dont a deja resplendi +l'aurore. + +Juillet 1829. + +(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des +_Causeries du Lundi_) + + + + +MATHURIN REGNIER ET ANDRE CHENIER + +Hatons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement a antitheses, +un parallele academique que nous pretendons faire. En accouplant deux +hommes si eloignes par le temps ou ils ont vecu, si differents par le +genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de +tirer quelques etincelles plus ou moins vives, de faire jouer a l'oeil +quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue +essentiellement logique qui nous mene a joindre ces noms, et parce que, +des deux idees poetiques dont ils sont les types admirables, l'une, +sitot qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complement. Une +voix pure, melodieuse et savante, un front noble et triste, le genie +rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voile de pleurs; la volupte +dans toute sa fraicheur et sa decence; la nature dans ses fontaines et +ses ombrages; une flute de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le +beau pur, en un mot, voila Andre Chenier. Une conversation brusque, +franche et a saillies; nulle preoccupation d'art, nul _quant-a-soi_; une +bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur, +du bon sens; une malice exquise, par instants une amere eloquence; des +recits enfumes de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en +guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, +du laid et du grotesque a foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en +gros Mathurin Regnier. Place a l'entree de nos deux principaux siecles +litteraires, il leur tourne le dos et regarde le seizieme; il y tend +la main aux aieux gaulois, a Montaigne, a Ronsard, a Rabelais, de meme +qu'Andre Chenier, jete a l'issue de ces deux memes siecles classiques, +tend deja les bras au notre, et semble le frere aine des poetes +nouveaux. Depuis 1613, annee ou Regnier mourut, jusqu'en 1782, annee +ou commencerent les premiers chants d'Andre Chenier, je ne vois, en +exceptant les dramatiques, de poete parent de ces deux grands hommes que +La Fontaine, qui en est comme un melange agreablement tempere. Rien donc +de plus piquant et de plus instructif que d'etudier dans leurs rapports +ces deux figures originales, a physionomie presque contraire, qui +se tiennent debout en sens inverse, chacune a un isthme de notre +litterature centrale, et, comblant l'espace et la duree qui les +separent, de les adosser l'une a l'autre, de les joindre ensemble par +la pensee, comme le Janus de notre poesie. Ce n'est pas d'ailleurs en +differences et en contrastes que se passera toute cette comparaison: +Regnier et Chenier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de +leurs epoques chronologiques, le premier plus en arriere, le second plus +en avant, et qu'ils echappent par independance aux regles artificielles +qu'on subit autour d'eux. Le caractere de leur style et l'allure de +leurs vers sont les memes, et abondent en qualites pareilles; Chenier a +retrouve par instinct et etude ce que Regnier faisait de tradition +et sans dessein; ils sont uniques en ce merite, et notre jeune ecole +chercherait vainement deux maitres plus consommes dans l'art d'ecrire en +vers. + +Mathurin etait ne a Chartres, en Beauce, Andre, a Byzance, en Grece; +tous deux se montrerent poetes des l'enfance. Tonsure de bonne heure, +eleve dans le jeu de paume et le tripot de son pere qui aimait la table +et le plaisir, Regnier dut au celebre abbe de Tiron, son oncle, les +premiers preceptes de versification, et, des qu'il fut en age, quelques +benefices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attache en qualite de +chapelain a l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que mediocrement; mais, +comme Rabelais avait fait, il y attaqua de preference les choses par +le cote de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son +train de vie qu'il n'avait guere interrompu en terre papale, et mourut +de debauche avant quarante ans. Ne d'un savant ingenieux et d'une +Grecque brillante, Andre quitta tres-jeune Byzance, sa patrie; mais il y +reva souvent dans les delicieuses vallees du Languedoc, ou il fut eleve; +et lorsque plus tard, entre au college de Navarre, il apprit la plus +belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir +des jeux de son enfance et des chants de sa mere. Sous-lieutenant dans +Angoumois, puis attache a l'ambassade de Londres, il regretta amerement +sa chere independance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eut reconquise. +Apres plusieurs voyages, retire aux environs de Paris, il commencait une +vie heureuse dans laquelle l'etude et l'amitie empietaient de plus en +plus sur les plaisirs, quand la Revolution eclata. Il s'y lanca avec +candeur, s'y arreta a propos, y fit la part equitable au peuple et au +prince, et mourut sur l'echafaud en citoyen, se frappant le front en +poete. L'excellent Regnier, ne et grandi pendant les guerres civiles, +s'etait endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de +l'ordre retabli par Henri IV. + +Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idees auxquelles +d'ordinaire puisent les poetes, Dieu, la nature, le genie, l'art, +l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont +revelees aux deux hommes que nous etudions en ce moment, et sous quelle +face ils ont tente de les reproduire. Et d'abord, a commencer par +Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette +magnifique et feconde idee est trop absente de leur poesie, et qu'elle +la laisse deserte du cote du ciel. Chez eux, elle n'apparait meme pas +pour etre contestee; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voila +tout. Ils n'ont assez longtemps vecu, ni l'un ni l'autre, pour arriver, +au sortir des plaisirs, a cette philosophie superieure qui releve et +console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Epicuriens et +sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbe romain, Chenier, d'un +Grec d'autrefois. Chenier etait un paien aimable, croyant a Pales, a +Venus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poesie, +d'amitie et d'amour. Sa sensibilite est vive et tendre; mais, tout en +s'attristant a l'aspect de la mort, il ne s'eleve pas au-dessus des +croyances de Tibulle et d'Horace: + + Aujourd'hui qu'au tombeau je suis pret a descendre, + Mes amis, dans vos mains je depose ma cendre. + Je ne veux point, couvert d'un funebre _linceuil_, + Que les pontifes saints autour de mon cercueil, + Appeles aux accents de l'airain lent et sombre, + De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, + Et sous des murs sacres aillent ensevelir + Ma vie et ma depouille, et tout mon souvenir. + +[Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: "Vers le meme +temps ou se retrouvaient a Pompei toute une ville antique et tout l'art +grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coincidence! Andre +Chenier, un poete grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet +admirable musee de statuaire antique a Naples, je songeais a lui; la +place de sa poesie est entre toutes ces Venus, ces Ganymedes et +ces Bacchus; c'est la son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient +exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La poesie d'Andre +Chenier est l'accompagnement sur la flute et sur la lyre de tout cet art +de marbre retrouve."] + +Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses varietes +riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majeste +eternelle et sublime, aux Alpes, au Rhone, aux greves de l'Ocean. +Pourtant l'emotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son +ame ne la fait jamais se fondre en priere _sous le poids de l'infini_. +C'est une emotion religieuse et philosophique a la fois, comme Lucrece +et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun etait capable +d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une +physique savante lui en a devoile; ce sont _les mondes roulant dans +les fleuves d'ether, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs +distances_: + + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses; + Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux. + Dans l'eternel concert je me place avec eux; + En moi leurs doubles lois agissent et respirent; + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent: + Sur moi qui les attire ils pesent a leur tour. + +On dirait, chose singuliere! que l'esprit du poete se condense et se +materialise a mesure qu'il s'agrandit et s'eleve. Il ne lui arrive +jamais, aux heures de reverie, de voir, dans les etoiles, des _fleurs +divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des ames heureuses +qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un +mysterieux langage aux ames humaines. Je lis, a ce propos, dans un +ouvrage inedit, le passage suivant, qui revient a ma pensee et la +complete: + +"Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guere Andre Chenier: cela +se concoit. Andre Chenier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux +Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poesie d'Andre Chenier n'a +point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage +dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variete et d'une +immortelle jeunesse, avec ses forets verdoyantes, ses bles, ses vignes, +ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec +son azur qui change a chaque heure du jour, avec ses horizons indecis, +ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs +d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage, +tout en s'y promenant ou couche a la renverse sur le gazon, on jouit du +ciel et de ses merveilleuses beautes, tandis que l'oeil humain, du haut +des nuages, l'oeil d'Elie sur son char, ne verrait en bas la terre +que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage +reflechit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosee, aussi bien que +dans le lac immense, tandis que le dome du ciel ne reflechit pas les +images projetees de la terre. Mais, apres tout, le ciel est toujours le +ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur." Ajoutez, pour etre juste, +que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'Andre Chenier, ou qui s'y +reflechit, est un ciel pur, serein, etoile, mais physique, et que la +terre apercue par le poete sacre, de dessus son char de feu, toute +confuse qu'elle parait, est deja une terre plus que terrestre pour ainsi +dire, harmonieuse, ondoyante, baignee de vapeurs, et idealisee par la +distance. + +Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chenier. Sa +profession ecclesiastique donne aux ecarts de sa conduite un caractere +plus serieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si +son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiete systematique, et s'il +n'avait pas appris de quelque abbe romain l'atheisme, assez en vogue en +Italie vers ce temps-la. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages +de grands spectacles naturels, ne parait guere s'en etre emu. La +campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramene plus aisement +l'ame a elle-meme et a Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues +de Paris, a l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allees infectes +des plus miserables taudis. Pourtant Regnier, tout epicurien et debauche +qu'on le connait, est revenu, vers la fin et par acces, a des sentiments +pieux et a des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment +de poeme sacre et des stances en font temoignage. Il est vrai que c'est +par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il +semble surtout amene a la contrition morale. Regnier, dans le cours de +sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes, +toutes et sans choix. Ses aveux la-dessus ne laissent rien a desirer: + + Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour, + Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour, + Je me laisse emporter a mes flames communes, + Et cours souz divers vents de diverses fortunes. + Ravy de tous objects, j'ayme si vivement + Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement. + De toute eslection mon ame est despourveue, + Et nul object certain ne limite ma veue. + Toute femme m'agree... + +Ennemi declare de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est-a-dire de la +delicatesse, preferant comme d'Aubigne l'_estre_ au _parestre_, il se +contente _d'un amour facile et de peu de defense_: + + Aymer en trop haut lieu une dame hautaine, + C'est aymer en souci le travail et la peine, + C'est nourrir son amour de respect et de soin. + +La Fontaine etait du meme avis quand il preferait ingenument les +_Jeannetons_ aux _Climenes_. Regnier pense que le meme feu qui anime le +grand poete echauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement +fache que, chez lui, la poesie laissat tout a l'amour. On dirait qu'il +ne fait des vers qu'a son corps defendant; sa verve l'importune, et il +ne cede au genie qu'a la derniere extremite. Si c'etait en hiver du +moins, en decembre, au coin du feu, que ce maudit genie vint le lutiner! +on n'a rien de mieux a faire alors que de lui donner audience: + + Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, + Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle, + Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer, + Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer, + Ou bien lorsque Ceres de fourment se couronne, + Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone, + Ou lorsque le safran, la derniere des fleurs, + Dore le Scorpion de ses belles couleurs; + C'est alors que la verve insolemment m'outrage, + Que la raison forcee obeit a la rage. + Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu, + Il faut que j'obeisse aux fureurs de ce dieu. + +Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnete compagnon qu'il est, + + S'egayer au repos que la campagne donne, + Et, sans parler cure, doyen, chantre ou Sorbonne, + D'un bon mot fait rire, en si belle saison, + Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison! + +On le voit, l'art, a le prendre isolement, tenait peu de place dans les +idees de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien +chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y defendre en maitre, +temoin sa belle satire neuvieme contre Malherbe et les puristes. Il y +fletrit avec une colere etincelante de poesie ces reformateurs mesquins, +ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutot pour ce qui lui +manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un genie +veritable qui ne doit ses graces qu'a la nature, il se peint tout entier +dans ce vers d'inspiration: + + Les nonchalances sont ses plus grands artifices. + +Deja il avait dit: + + La verve quelquefois s'egaye en la licence. + +Mais la ou Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la +vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture +des interieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits +flamands. Son poete, son pedant, son fat, son docteur, ont trop de +saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_, +qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aieule de _Tartufe_, montre +jusqu'ou le genie de Regnier eut pu atteindre sans sa fin prematuree. +Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amere, une vertueuse indignation, +les plus hautes qualites de poesie, ressortent du cadre etroit et des +circonstances les plus minutieusement decrites de la vie reelle. Et +comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier a de +plus chastes delicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de +Chenier, de + + ... la belle en qui j'ai la pensee + D'un doux imaginer si doucement blessee, + Qu'aymants et bien aymes, en nos doux passe-temps, + Nous rendons en amour jaloux les plus contents. + +Regnier avait le coeur honnete et bien place; a part ce que Chenier +appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices. +Independant de caractere et de parler franc, il vecut a la cour et avec +les grands seigneurs, sans ramper ni flatter. + +Andre de Chenier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un +amour non moins sensuel, mais avec des differences qui tiennent a son +siecle et a sa nature. Ce sont des Phrynes sans doute, du moins pour la +plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des +_Jeannes_ vulgaires en de fetides reduits. Il nous introduit au boudoir +de Glycere; et la belle Amelie, et Rose a la danse nonchalante, et Julie +au rire etincelant, arrivent a la fete; l'orgie est complete et durera +jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette +Camille si severe? Mais, dans l'une des nuits precedentes, son amant ne +l'a-t-il pas surprise elle-meme aux bras d'un rival? Telles sont les +femmes d'Andre Chenier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes +grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait a elles +que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur a l'etude, +a la poesie, a l'amitie. "Choque, dit-il quelque part dans une prose +energique trop peu connue[44], choque de voir les lettres si prosternees +et le genre humain ne pas songer a relever sa tete, je me livrai souvent +aux distractions et aux egarements d'une jeunesse forte et fougueuse: +mais, toujours domine par l'amour de la poesie, des lettres et de +l'etude, souvent chagrin et decourage par la fortune ou par moi-meme, +toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose, +goutes ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune +bassesse n'a fletris. Ainsi, meme dans les chaleurs de l'age et des +passions, et meme dans les instants ou la dure necessite a interrompu +mon independance, toujours occupe de ces idees favorites, et chez moi, +en voyage, le long des rues dans les promenades, meditant toujours sur +l'espoir, peut-etre insense, de voir renaitre les bonnes disciplines, et +cherchant a la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les +causes et les effets de la perfection et de la decadence des lettres_, +j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif +ce que nombre d'annees m'ont fait murir de reflexions sur ces matieres." +Andre Chenier nous a dit le secret de son ame: sa vie ne fut pas une vie +de plaisir, mais d'art, et tendait a se purifier de plus en plus. Il +avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de decouragement +moral, ecrire a de Pange: + + Sans les dons de Venus quelle serait la vie? + Des l'instant ou Venus me doit etre ravie, + Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45]. + +[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les +effets de la perfection et de la decadence des lettres. (_Edit._ de M. +Robert.)] + +[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'elegie XXXIII sont une +imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de +l'elegiaque Mimnerme: Chenier les a enchasses dans une sorte de trame.] + +Mais bientot il pensait serieusement au temps prochain ou fuiraient loin +de lui _les jours couronnes de rose_; il revait, aux bords de la Marne, +quelque retraite independante et pure, quelque _saint loisir_, ou les +beaux-arts, la poesie, la peinture (car il peignait volontiers), le +consoleraient des voluptes perdues, et ou l'entoureraient un petit +nombre d'amis de son choix. Andre Chenier avait beaucoup reflechi sur +l'amitie et y portait des idees sages, des principes surs, applicables +en tous les temps de dissidences litteraires: "J'ai evite, dit-il, de me +lier avec quantite de gens de bien et de merite, dont il est honorable +d'etre l'ami et utile d'etre l'auditeur, mais que d'autres circonstances +ou d'autres idees ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitie et +la conversation familiere exigent au moins une conformite de principes: +sans cela, les disputes interminables degenerent en querelles, et +produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prevoir que mes amis +auraient lu avec deplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'ecrire +m'eut ete amer..." + +Suivant Andre Chenier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est +poete_; mais cette pensee si vraie ne le detournait pas, aux heures de +calme et de paresse, d'amasser par des etudes exquises _l'or et la soie_ +qui devaient _passer en ses vers_. Lui-meme nous a devoile tous les +ingenieux secrets de sa maniere dans son poeme de _l'Invention_, et dans +la seconde de ses epitres, qui est, a la bien prendre, une admirable +satire. L'analyse la plus fine, les preceptes de composition les plus +intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grace, +y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain +critique et didactique, il laisse bien loin derriere lui Boileau et le +prosaisme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un +point. Chenier se rattache de preference aux Grecs, de meme que Regnier +aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on +le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur +qu'on ne l'a voulu etablir depuis: + + La nature dicta vingt genres opposes, + D'un fil leger entre eux, chez les Grecs, divises. + Nul genre, s'echappant de ses bornes prescrites, + N'aurait ose d'un autre envahir les limites; + Et Pindare a sa lyre, en un couplet bouffon, + N'aurait point de Marot associe le ton. + +Chenier tenait donc pour la division des genres et pour l'integrite de +leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scenes, non pas une +belle piece. Il ne croyait point, par exemple, qu'on put, dans une meme +elegie, debuter dans le ton de Regnier, monter par degres, passer par +nuances a l'accent de la douleur plaintive ou de la meditation amere, +pour se reprendre ensuite a la vie reelle et aux choses d'alentour. Son +talent, il est vrai, ne reclamait pas d'ordinaire, dans la duree d'une +meme reverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses emotions rapides, +qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour +a tour la surface de son ame, mais sans la bouleverser, sans lancer les +vagues au ciel et montrer a nu le sable du fond. Il compare sa muse +jeune et legere a l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_ + + De rameaux en rameaux tour a tour reposee, + D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosee, + S'egaie... + +et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son tresor_, si sa +maitresse lui a ferme, ce soir-la, le _seuil inexorable_, une visite +d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le +distrait, l'arrache a sa peine, et, comme il l'a dit avec une legerete +negligente: + + On pleure; mais bientot la tristesse s'envole. + +Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de +delaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera +avant dans son ame et en armera toutes les puissances! Comme son iambe +vengeur nous montrera d'un vers a l'autre _les enfants, les vierges +aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le +mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la +fete aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout +il aurait besoin de lie et de fange pour y _petrir_ tous ces _bourreaux +barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable epoque[46], Chenier +ne sentit guere tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du +moins il repugnait a s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple ou +evidemment ce scrupule nuisit a son genie, et ou la touche de Regnier +lui fit faute. Notre poete, cedant a des considerations de fortune et de +famille, s'etait laisse attacher a l'ambassade de Londres, et il passa +dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille degouts l'y +assaillirent; seul, a vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une +societe aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y +avait laisses, et sa pauvrete honnete et independante[47]. C'est alors +qu'un soir, apres avoir assez mal dine a _Covent-Garden_, dans _Hood's +tavern_, comme il etait de trop bonne heure pour se presenter en aucune +societe, il se mit, au milieu du fracas, a ecrire, dans une prose forte +et simple, tout ce qui se passait en son ame: qu'il s'ennuyait, qu'il +souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que +la solitude, si chere aux malheureux, est pour eux un grand mal encore +plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exasperent, _ils y ruminent leur +fiel_, ou, s'ils finissent par se resigner, c'est decouragement et +faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions +humaines a la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, a la facon +_des morts qui s'accoutument a porter la pierre de leur tombe, parce +qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale resignation rend dur, +farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en +preserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_ +de la noble societe qui daigne l'admettre, a la durete de ces grands +pour leurs inferieurs, a leur excessif attendrissement pour leurs +pareils; il raille en eux cette _sensibilite distinctive_ que Gilbert +avait deja fletrie, et il termine en ces mots cette confidence de +lui-meme a lui-meme: "Allons, voila une heure et demie de tuee; je m'en +vais. Je ne sais plus ce que j'ai ecrit, mais je ne l'ai ecrit que pour +moi. Il n'y a ni appret ni elegance. Cela ne sera vu que de moi, et je +suis sur que j'aurai un jour quelque plaisir a relire ce morceau de ma +triste et pensive jeunesse." Oui, certes, Chenier relut plus d'une fois +ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son ame et +sa vie_, il dut, a des heures plus heureuses, se reporter avec larmes +aux ennuis passes de son exil. Or j'ai soigneusement recherche dans ses +oeuvres les traces de ces premieres et profondes souffrances; je n'y ai +trouve d'abord que dix vers dates egalement de Londres, et du meme temps +que le morceau de prose; puis, en regardant de plus pres, l'idylle +intitulee _Liberte_ m'est revenue a la pensee, et j'ai compris que ce +berger aux noirs cheveux epars, a l'oeil farouche sous d'epais sourcils, +qui traine apres lui, dans les apres sentiers et aux bords des torrents +pierreux, ses brebis maigres et affamees; qui brise sa flute, abhorre +les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du +blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave; +j'ai compris que ce berger-la n'etait autre que la poetique et ideale +personnification du souvenir de Londres, et de l'espece de servitude +qu'y avait subie Andre; et je me suis demande alors, tout en admirant du +profond de mon coeur cette idylle energique et sublime, s'il n'eut pas +encore mieux valu que le poete se fut mis franchement en scene; qu'il +eut ose en vers ce qui ne l'avait pas effraye dans sa prose naive; qu'il +se fut montre a nous dans cette taverne enfumee, entoure de mangeurs et +d'indifferents, accoude sur sa table, et revant,--revant a la patrie +absente, aux parents, aux amis, aux amantes, a ce qu'il y a de plus +jeune et de plus frais dans les sentiments humains; revant aux maux de +la solitude, a l'aigreur qu'elle engendre, a l'abattement ou elle nous +prosterne, a toute cette haute metaphysique de la souffrance;--pourquoi +non?--puis, revenu a terre et rentre dans la vie reelle, qu'il eut +burine en traits d'une empreinte ineffacable ces grands qui l'ecrasaient +et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, +l'heure de sortir arrivee, qu'il eut fini par son coup d'oeil d'espoir +vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui deplaisait de +remanier en vers ce qui etait jete en prose, il avait en son souvenir +dix autres journees plus ou moins pareilles a celle-la, dix autres +scenes du meme genre qu'il pouvait choisir et retracer[48]. + +[Note 46: Pour juger Andre Chenier comme homme politique, il faut +parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve +frequemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi +comme temoignage de ses pensees intimes et combattues, vers le meme +temps, l'admirable ode: _O Versailles, o bois, o portiques!_ etc., etc.] + +[Note 47: La fierte delicate d'Andre Chenier etait telle que, durant +ce sejour a Londres, comme les fonctions d'_attache_ n'avaient rien +de bien actif et que le premier secretaire faisait tout, il s'abstint +d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de +La Luzerne trouvat cela mauvais et le dit un peu haut pour l'y decider.] + +[Note 48: Dans tout ce qui precede, j'avais suppose, d'apres la +Notice et l'Edition de M. de Latouche, qu'Andre Chenier devait etre +a Londres en decembre 1782, et que les vers et la prose ou il en +maudissait le sejour etaient du meme temps et de sa premiere jeunesse. +J'avais suppose aussi (page 161) qu'il n'etait plus attache a +l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Revolution et des 1788. +Mais les indications donnees par M. de Latouche, a cet egard, paraissent +peu exactes: une Biographie d'Andre Chenier reste a faire (1852).] + +Les styles d'Andre Chenier et de Regnier, avons-nous deja dit, sont un +parfait modele de ce que notre langue permet au genie s'exprimant en +vers, et ici nous n'avons plus besoin de separer nos eloges. Chez l'un +comme chez l'autre, meme procede chaud, vigoureux et libre; meme luxe +et meme aisance de pensee, qui pousse en tous sens et se developpe +en pleine vegetation, avec tous ses embranchements de relatifs et +d'incidences entre-croisees ou pendantes; meme profusion d'irregularites +heureuses et familieres, d'idiotismes qui sentent leur fruit, graces et +ornements inexplicables qu'ont sottement emondes les grammairiens, les +rheteurs et les analystes; meme promptitude et sagacite de coup d'oeil a +suivre l'idee courante sous la transparence des images, et a ne pas la +laisser fuir, dans son court trajet de telle figure a telle autre; meme +art prodigieux enfin a mener a extremite une metaphore, a la pousser de +tranchee en tranchee, et a la forcer de rendre, sans capitulation, tout +ce qu'elle contient; a la prendre a l'etat de filet d'eau, a l'epandre, +a la chasser devant soi, a la grossir de toutes les affluences +d'alentour, jusqu'a ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve. +Quant a la forme, a l'allure du vers dans Regnier et dans Chenier, elle +nous semble, a peu de chose pres, la meilleure possible, a savoir, +curieuse sans recherche et facile sans relachement, tour a tour +oublieuse et attentive, et temperant les agrements severes par les +graces negligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien +superieurs a La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque +entierement et qui n'a pour charme, de ce cote-la, que sa negligence. + +Que si l'on nous demande maintenant ce que nous pretendons conclure de +ce long parallele que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'Andre +Chenier ou de Regnier nous preferons, lequel merite la palme, a notre +gre; nous laisserons au lecteur le soin de decider ces questions et +autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une reflexion +pratique qui decoule naturellement de ce qui precede, et que nous lui +soumettons: Regnier clot une epoque; Chenier en ouvre une autre. Regnier +resume en lui bon nombre de nos trouveres, Villon, Marot, Rabelais; il +y a dans son genie toute une partie d'epaisse gaiete et de bouffonnerie +joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait etre +reproduite de nos jours. Chenier est le revelateur d'une poesie +d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui +des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutees +ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-memes et en leur lieu, nous +laissent aujourd'hui quelque chose a desirer. Or il arrive que chacun +d'eux possede precisement une des principales qualites qu'on regrette +chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit reveuse et les _extases +choisies_; celui-la, le sentiment profond et l'expression vivante de la +realite: compares avec intelligence, rapproches avec art, ils tendent +ainsi a se completer reciproquement. Sans doute, s'il fallait se decider +entre leurs deux points de vue pris a part, et opter pour l'un a +l'exclusion de l'autre, le type d'Andre Chenier pur se concevrait encore +mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est meme tel esprit +noble et delicat auquel tout accommodement, fut-il le mieux menage, +entre les deux genres, repugnerait comme une mesalliance, et qui aurait +difficilement bonne grace a le tenter. Pourtant, et sans vouloir eriger +notre opinion en precepte, il nous semble que comme en ce bas monde, +meme pour les reveries les plus ideales, les plus fraiches et les plus +dorees, toujours le point de depart est sur terre, comme, quoi qu'on +fasse et ou qu'on aille, la vie reelle est toujours la, avec ses +entraves et ses miseres, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite +a mieux, nous ramene a elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne +pas l'omettre tout a fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres +comme elle a trace en nos ames. Il nous semble, en un mot, et pour +revenir a l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple, +ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer +et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poemes de +sentiment, a la maniere d'Andre Chenier. + +Aout 1829. + +Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai ete ramene a +m'occuper de Chenier: j'avais deja parle de Regnier dans le _Tableau +de la Poesie francaise au XVIe siecle_; j'en ai reparle, non sans +complaisance et apres une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au +recueil des _Poetes francais_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI. + + + +QUELQUES DOCUMENTS INEDITS SUR ANDRE CHENIER[49] + +[Note 49: Cet article, posterieur de dix annees au precedent, acheve +et complete notre vue sur le poete; l'etude approfondie n'a fait que +verifier notre premier ideal.] + +Voila tout a l'heure vingt ans que la premiere edition d'Andre Chenier +a paru; depuis ce temps, il semble que tout a ete dit sur lui; sa +reputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement +charme, elles ont servi de base a des theories plus ou moins ingenieuses +ou subtiles, qui elles-memes ont deja subi leur epreuve, qui +ont triomphe par un cote vrai et ont ete rabattues aux endroits +contestables. En fait de raisonnement et d'_esthetique_, nous ne +recommencerions donc pas a parler de lui, a ajouter a ce que nous avons +dit ailleurs, a ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se +trouve qu'une circonstance favorable nous met a meme d'introduire sur +son compte la seule nouveaute possible, c'est-a-dire quelque chose de +positif. + +L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de +Chenier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a +paru convenable dans le precieux residu de manuscrits qu'il possede; +c'est a lui donc que nous devons d'avoir penetre a fond dans le cabinet +de travail d'Andre, d'etre entre dans cet _atelier du fondeur_ dont il +nous parle, d'avoir explore les ebauches du peintre, et d'en pouvoir +sauver quelques pages de plus, moins inachevees qu'il n'avait semble +jusqu'ici; heureux d'apporter a notre tour aujourd'hui un nouveau petit +affluent a cette pure gloire! + +Et d'abord rendons, reservons au premier editeur l'honneur et la +reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son edition de +1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui etait possible et desirable +alors; en choisissant, en elaguant avec gout, en etant sobre surtout de +fragments et d'ebauches, il a agi dans l'interet du poete et comme dans +son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'edition de +1833, il a ete juge possible d'introduire de nouvelles petites pieces, +de simples restes qui avaient ete negliges d'abord: c'est ce genre de +travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'epuiser. Il en +est un peu avec les manuscrits d'Andre Chenier comme avec le panier de +cerises de madame de Sevigne: on prend d'abord les plus belles, puis les +meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes. + +La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur +les poemes inacheves: _Suzanne_, _Hermes_, _l'Amerique_. On a publie +dans l'edition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose +du poeme de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulierement au poeme +d'_Hermes_, le plus philosophique de ceux que meditait Andre, et celui +par lequel il se rattache le plus directement a l'idee de son siecle. + +Andre, par l'ensemble de ses poesies connues, nous apparait, avant 89, +comme le poete surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de +la Grece antique et de l'elegie. Il semblerait qu'avant ce moment +d'explosion publique et de danger ou il se jeta si genereusement a la +lutte, il vecut un peu en dehors des idees, des predications favorites +de son temps, et que, tout en les partageant peut-etre pour les +resultats et les habitudes, il ne s'en occupat point avec ardeur et +premeditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un +artiste si desinteresse; et l'_Hermes_ nous le montre aussi pleinement +et aussi chaudement de son siecle, a sa maniere, que pouvaient l'etre +Haynal ou Diderot. + +La doctrine du XVIIIe siecle etait, au fond, le materialisme, ou le +pantheisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a +eu ses philosophes, et meme ses poetes en prose, Boulanger, Buffon; elle +devait provoquer son Lucrece. Cela est si vrai, et c'etait tellement le +mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poete, que, vers 1780 +et dans les annees qui suivent, nous trouvons trois talents occupes du +meme sujet et visant chacun a la gloire difficile d'un poeme sur la +nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'apres Buffon; Fontanes, +dans sa premiere jeunesse, s'y essayait serieusement, comme l'attestent +deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est +d'une reelle beaute. Andre Chenier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, +par la vigueur des idees comme par celle du pinceau, il etait bien digne +de produire un vrai poeme didactique dans le grand sens. + +Mais la Revolution vint; dix annees, fin de l'epoque, s'ecoulerent +brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abimerent les projets ou +les hommes; les trois _Hermes_ manquerent: la poesie du XVIIIe siecle +n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois +Regnes_. + +Toutes les notes et tous les papiers d'Andre Chenier, relatifs a son +_Hermes_, sont marques en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des +trois premieres lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois +chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poeme devait avoir +trois chants, a ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la +terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme +en particulier, le mecanisme de ses sens et de son intelligence, ses +erreurs depuis l'etat sauvage jusqu'a la naissance des societes, +l'origine des religions; le troisieme sur la societe politique, la +constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait +se clore par un expose du systeme du monde selon la science la plus +avancee. + +Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le +caracterisent: + +"Il faut magnifiquement representer la terre sous l'embleme metaphorique +d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet a des changements, des +revolutions, des fievres, des derangements dans la circulation de son +sang." + +"Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes +les especes animales et vegetales naissant; et, au printemps, la terre +_proegnans_; et, dans les chaleurs de l'ete, toutes les especes animales +et vegetales se livrant aux feux de l'amour et transmettant a leur +posterite les semences de vie confiees a leurs entrailles." + +Ce magnifique et fecond printemps, alors, dit-il, + + Que la terre est nubile et brule d'etre mere, + +devait etre imite de celui de Virgile au livre II des _Georgiques_: _Tum +Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter + + De sa puissante epouse emplit les vastes flancs. + +Ces notes d'Andre sont toutes semees ainsi de beaux vers tout faits, qui +attendent leur place. + +C'est la, sans doute, qu'il se proposait de peindre "toutes les especes +a qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les +portes de la vie." + +"Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis +certamen habenis_." + +Il revient, en plus d'un endroit, sur ce systeme naturel des atomes, ou, +comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinite +constitue + + L'Ocean eternel ou bouillonne la vie. + +"Ces atomes de vie, ces semences premieres, sont toujours en egale +quantite sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps +en corps, s'alambiquent, s'elaborent, se travaillent, fermentent, se +subtilisent dans leur rapport avec le vase ou ils sont actuellement +contenus. Ils entrent dans un vegetal: ils en sont la seve, la force, +les sucs nourriciers. Ce vegetal est mange par quelque animal; alors +ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre +animal et qui fait vivre les especes... Ou, dans un chene, ce qu'il y a +de plus subtil se rassemble dans le gland. + +"Quand la terre forma les especes animales, plusieurs perirent par +plusieurs causes a developper. Alors d'autres corps organises (car les +_organes vivants secrets_ meuvent les vegetaux, _mineraux_[50] et tout) +heriterent de la quantite d'atomes de vie qui etaient entres dans la +composition de celles qui s'etaient detruites, et se formerent de leurs +debris." + +Qu'une elegie a Camille ou l'ode _a la Jeune Captive_ soient plus +flatteuses que ces plans de poesie physique, je le crois bien; mais +il ne faut pas moins en reconnaitre et en constater la profondeur, la +portee poetique aussi. En retournant a Empedocle, Andre est de plus ici +le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51]. + +[Note 50: C'est peut-etre _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je +copie.] + +[Note 51: Qu'on ne s'etonne pas trop de voir le nom d'Andre ainsi +mele a des idees physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est +un qui, par le brillant de son genie et la rapidite de son destin, +fut comme l'Andre Chenier de la science; et, dans la liste des +jeunes illustres diversement ravis avant l'age, je dis volontiers: +Vauvenargues, Barnave, Andre, Hoche et Bichat.] + +Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siecle par +l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. +Il n'en distingue pas meme le nom de celui de la superstition pure, +et ce qui se rapporte a cette partie du poeme, dans ses papiers, est +volontiers marque en marge du mot fletrissant ([Greek: deisidaimonia]). +Ici l'on a peu a regretter qu'Andre n'ait pas mene plus loin ses +projets; il n'aurait en rien echappe, malgre toute sa nouveaute de +style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de +variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Prejuges_: + +"Tout accident naturel dont la cause etait inconnue, un ouragan, une +inondation, une eruption de volcan, etaient regardes comme une vengeance +celeste... + +"L'homme egare de la voie, effraye de quelques phenomenes terribles, +se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les demons... Ainsi le +voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les +nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes +fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des +peuples, c'est-a-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais +l'imitation et l'autorite changent le caractere. De la souvent un peuple +qui aime a rire ne voit que diable et qu'enfer." + +Il se reservait pourtant de grands et sombres tableaux a retracer: +"Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce +que partout on a appele les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau +bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays +ont ete immoles pour un eclat de tonnerre ou telle autre cause!... + + Partout sur des autels j'entends mugir Apis, + Beler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis." + +Mais voici le genie d'expression qui se retrouve: "Des opinions +puissantes, un vaste echafaudage politique ou religieux, ont souvent ete +produits par une idee sans fondement, une reverie, un vain fantome, + + Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons + La cavale agitee erre dans les vallons, + Et, n'ayant d'autre epoux que l'air qu'elle respire, + Devient epouse et mere au souffle du Zephire." + +J'abrege les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait +aime a etendre plus qu'il ne convient a nos directions d'idees et a nos +desirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, a ne +pas vouloir penetrer familierement dans sa secrete pensee: + +"La plupart des fables furent sans doute des emblemes et des apologues +des sages (expliquer cela comme Lucrece au livre III). C'est ainsi +que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mysteres... +initiations. Le peuple prit au propre ce qui etait dit au figure. C'est +ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poete Lucile, conservee +par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii): + + Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena + Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta + Vera putant[52]... + +Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son proces a +lui-meme, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus +excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant +esse, hi Deos_[53]." + +[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au serieux +et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux +prennent pour verites toutes les chimeres.] + +[Note 53: "Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les +autres les prennent pour des Dieux."--L'opposition entre ces pensees +d'Andre et celles que nous ont laissees Vauvenargues ou Pascal, s'offre +naturellement a l'esprit; lui-meme il n'est pas sans y avoir songe, et +sans s'etre pose l'objection. Je trouve cette note encore: "Mais quoi? +tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de +sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire: +beaucoup d'hommes, invinciblement attaches aux prejuges de leur enfance, +mettent leur gloire, leur piete, a prouver aux autres un systeme avant +de se le prouver a eux-memes. Ils disent: Ce systeme, je ne veux point +l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de maniere +ou d'autre, il faut que je le demontre.--Alors, plus ils ont d'esprit, +de penetration, de savoir, plus ils sont habiles a se faire illusion, a +inventer, a unir, a colorer les sophismes, a tordre et defigurer tous +les faits pour en etayer leur echafaudage... Et pour ne citer qu'un +exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui +regarde la metaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une +autre methode." Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que +pour Andre, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphere d'alors, et, +pour ainsi dire, a travers Condorcet.--Dans les fragments de memoires +manuscrits de Chenedolle, qui avait beaucoup vecu avec des amis de notre +poete, je trouve cette note isolee et sans autre explication: "Andre +Chenier etait athee avec delices."] + +Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, +le tableau des premieres miseres, des egarements et des anarchies de +l'humanite commencante. Les deluges, qu'il s'etait d'abord propose de +mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouve leur +cadre dans celui-ci: + +"Peindre les differents deluges qui detruisirent tout... La +mer Caspienne, lac Aral et mer Noire reunis... l'eruption par +l'Hellespont... Les hommes se sauverent au sommet des montagnes: + + Et velus inventa est in montibus anchora summis. + (_Ovide_, Met., liv. XV.) + +La ville d'_Ancyre_ fut fondee sur une montagne ou l'on trouva une +ancre." Il voulait peindre les autels de pierre, alors poses au bord +de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les +membres des grands animaux primitifs errant au gre des ondes, et leurs +os, deposes en amas immenses sur les cotes des continents. Il ne voyait +dans les pagodes souterraines, d'apres le voyageur Sonnerat, que les +habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, +sous terre, les fureurs du soleil. Il eut explique, par quelque chose +d'analogue peut-etre, la base impie de la religion des Ethiopiens et le +voeu presume de son fondateur: + + Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude + Un peuple tout entier peut se faire une etude, + L'etablir pour son culte, et de Dieux bienfaisants + Blasphemer de concert les augustes presents. + +A ces epoques de tatonnements et de delires, avant la vraie civilisation +trouvee, que de vies humaines en pure perte depensees! "Que de +generations, l'une sur l'autre entassees, dont l'amas + + Sur les temps ecoules invisible et flottant + A trace dans celle onde un sillon d'un instant!" + +Mais le poete veut sortir de ces tenebres, il en veut tirer l'humanite. +Et ici se serait placee probablement son etude de l'homme, l'analyse des +sens et des passions, la connaissance approfondie de notre etre, tout le +parti enfin qu'en pourront tirer bientot les habiles et les sages. Dans +l'explication du mecanisme de l'esprit humain, git l'esprit des lois. + +Andre, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrece, +eut ete le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses +notes, a cet egard, ne laissent aucun doute. Il eut insiste sur les +langues, sur les mots: "rapides Protees, dit-il, ils revetent la +teinture de tous nos sentiments. Ils dissequent et etalent toutes les +moindres de nos pensees, comme un prisme fait les couleurs." + +Mais les beautes d'idees ici se multiplient; le moraliste profond se +declare et se termine souvent en poete: + +"Les memes passions generales forment la constitution generale des +hommes. Mais les passions, modifiees par la constitution particuliere +des individus, et prenant le cours que leur indique une education +vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumiere ou la +nuit. Ce sont memes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipere; +dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu +aigrit la plus douce liqueur." + +"L'etude du coeur de l'homme est notre plus digne etude: + + Assis au centre obscur de cette foret sombre + Qui fuit et se partage en des routes sans nombre, + Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part + Nous y pouvons au loin plonger un long regard." + +Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du +labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poete n'est pas immobile +longtemps: + +"En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai +assignees, souvent je perds le fil, mais je le retrouve: + + Ainsi dans les sentiers d'une foret naissante, + A grands cris elancee, une meute pressante, + Aux vestiges connus dans les zephyrs errants, + D'un agile chevreuil suit les pas odorants. + L'animal, pour tromper leur course suspendue, + Bondit, s'ecarte, fuit, et la trace est perdue. + Furieux, de ses pas caches dans ces deserts + Leur narine inquiete interroge les airs, + Par qui bientot frappes de sa trace nouvelle, + Ils volent a grands cris sur sa route fidele." + +La pensee suivante, pour le ton, fait songer a Pascal; la brusquerie du +debut nous represente assez bien Andre en personne, causant: + +"L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec +lui. C'est bete. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme +s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a use la vie est inquiet +et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usat a +son tour. Il crie: Tout est vanite!--Oui, tout est vain sans doute, et +cette manie, cette inquietude, cette fausse philosophie, venue malgre +toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le +reste." + +"La terre est eternellement en mouvement. Chaque chose nait, meurt et +se dissout. Cette particule de terre a ete du fumier, elle devient un +trone, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpetuelle, +dit Montaigne (a cette occasion, les conquerants, les bouleversements +successifs des invasions, des conquetes, d'ici, de la...). Les hommes ne +font attention a ce roulis perpetuel que quand ils en sont les victimes: +il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport +qu'elles ont avec lui. Affecte d'une telle maniere, il appelle un +accident un bien; affecte de telle autre maniere, il l'appellera un mal. +La chose est pourtant la meme, et rien n'a change que lui. + + Et si le bien existe, il doit seul exister!" + +Je livre ces pensees hardies a la meditation et a la sentence de chacun, +sans commentaire. Andre Chenier rentrerait ici dans le systeme de +l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en +abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutot a +l'ethique de Spinosa, de meme que sa physiologie corpusculaire allait a +la philosophie zoologique de Lamarck. + +Le poete se proposait de clore le morceau des sens par le developpement +de cette idee: "Si quelques individus, quelques generations, quelques +peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empeche que +l'ame et le jugement du genre humain tout entier ne soient portes a la +vertu et a la verite, comme le bois d'un arc, quoique courbe et plie un +moment, n'en a pas moins un desir invincible d'etre droit et ne s'en +redresse pas moins des qu'il le peut. Pourtant, quand une longue +habitude l'a tenu courbe, il ne se redresse plus; cela fournit un autre +embleme: + + . . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54]. + . . . . . . . .Et traine + Encore apres ses pas la moitie de sa chaine." + +[Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, +apres de violents efforts, arrache sa chaine, mais en tire un long bout +apres lui.] + +Le troisieme chant devait embrasser la politique et la religion utile +qui en depend, la constitution des societes, la civilisation enfin, sous +l'influence des illustres sages, des Orphee, des Numa, auxquels le +poete assimilait Moise. Les fragments, deja imprimes, de l'_Hermes_, se +rapportent plus particulierement a ce chant final: aussi je n'ai que peu +a en dire. + +"Chaque individu dans l'etat sauvage, ecrit Chenier, est un tout +independant; dans l'etat de societe, il est partie du tout; il vit de +la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poetes chaque germe, chaque +element est seul et n'obeit qu'a son poids; mais quand tout cela est +arrange, chacun est un tout a part, et en meme temps une partie du grand +tout. Chaque monde roule sur lui-meme et roule aussi autour du centre. +Tous ont leurs lois a part, et toutes ces lois diverses tendent a une +loi commune et forment l'univers... + + Mais ces soleils assis dans leur centre brulant, + Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant, + Ne gardent point eux-meme une immobile place: + Chacun avec son monde emporte dans l'espace, + Ils cheminent eux-meme: un invincible poids + Les courbe sous le joug d'infatigables lois, + Dont le pouvoir sacre, necessaire, inflexible, + Leur fait poursuivre a tous un centre irresistible." + +C'etait une bien grande idee a Andre que de consacrer ainsi ce troisieme +chant a la description de l'ordre dans la societe d'abord, puis a +l'expose de l'ordre dans le systeme du monde, qui devenait l'ideal +reflechissant et supreme. + +Il etablit volontiers ses comparaisons d'un ordre a l'autre: "On peut +comparer, se dit-il, les ages instruits et savants, qui eclairent ceux +qui viennent apres, a la queue etincelante des cometes." + +Il se promettait encore de "comparer les premiers hommes civilises, qui +vont civiliser leurs freres sauvages, aux elephants prives qu'on envoie +apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers."--Hasard +charmant! l'auteur du _Genie du Christianisme_, celui meme a qui l'on +a du de connaitre d'abord l'etoile poetique d'Andre et _la Jeune +Captive_[55], a rempli comme a plaisir la comparaison desiree, lorsqu'il +nous a montre les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en +pirogues, avec les nouveaux catechumenes qui chantaient de saints +cantiques: "Les neophytes repetaient les airs, dit-il, comme des oiseaux +prives chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux +sauvages." + +[Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette piece de madame de +Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui Andre avait ete attache +a l'ambassade d'Angleterre: elle-meme avait directement connu le +poete.--La piece de _la Jeune Captive_ avait ete deja publiee dans _la +Decade_ le 20 nivose an III, moins de six mois apres la mort du poete; +mais elle y etait restee comme enfouie.] + +Le poete, pour completer ses tableaux, aurait parle prophetiquement de +la decouverte du Nouveau-Monde: "O Destins, hatez-vous d'amener ce grand +jour qui... qui...; mais non, Destins, eloignez ce jour funeste, et, +s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!" Et il aurait fletri les horreurs +qui suivirent la conquete. Il n'aurait pas moins presage Gama et +triomphe avec lui des perils amonceles que lui opposa en vain + + Des derniers Africains le Cap noir des Tempetes! + +On a l'epilogue de l'_Hermes_ presque acheve: toute la pensee +philosophique d'Andre s'y resume et s'y exhale avec ferveur: + + O mon fils, mon _Hermes_, ma plus belle esperance; + O fruit des longs travaux de ma perseverance, + Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans, + Qui m'as coute des soins et si doux et si lents; + Confident de ma joie et remede a mes peines; + Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines, + Compagnon bien-aime de mes pas incertains, + O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins? + Une mere longtemps se cache ses alarmes; + Elle-meme a son fils veut attacher ses armes: + Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras + Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats. + Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espere? + Jadis, enfant cheri, dans la maison d'un pere + Qui te regardait naitre et grandir sous ses yeux, + Tu pouvais sans peril, disciple curieux, + Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive + Donner un libre essor a ta langue naive. + Plus de pere aujourd'hui! Le mensonge est puissant, + Il regne: dans ses mains luit un fer menacant. + De la verite sainte il deteste l'approche; + Il craint que son regard ne lui fasse un reproche, + Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir, + Tout mensonge qu'il est, ne le fasse palir. + Mais la verite seule est une, est eternelle; + Le mensonge varie, et l'homme trop fidele + Change avec lui: pour lui les humains sont constants, + Et roulent de mensonge en mensonge flottants... + +Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplee: "Mais quand le temps +aura precipite dans l'abime ce qui est aujourd'hui sur le faite, et que +plusieurs siecles se seront ecoules l'un sur l'autre dans l'oubli, avec +tout l'attirail des prejuges qui appartiennent a chacun d'eux, pour +faire place a des siecles nouveaux et a des erreurs nouvelles... + + Le francais ne sera dans ce monde nouveau + Qu'une ecriture antique et non plus un langage; + Oh! si tu vis encore, alors peut-etre un sage, + Pres d'une lampe assis, dans l'etude plonge, + Te retrouvant poudreux, obscur, demi ronge, + Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes: + Il verra si du moins tes feuilles innocentes + Meritaient ces rumeurs, ces tempetes, ces cris + Qui vont sur toi, sans doute, eclater dans Paris;... + +alors, peut-etre... on verra si... et si, en ecrivant, j'ai connu +d'autre passion + + Que l'amour des humains et de la verite!" + +Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la +philosophie du XVIIIe siecle, exprime aussi l'entiere inspiration de +l'_Hermes_. En somme, on y decouvre Andre sous un jour assez nouveau, +ce me semble, et a un degre de passion philosophique et de proselytisme +serieux auquel rien n'avait du faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais +j'ai hate d'en revenir a de plus riantes ebauches, et de m'ebattre avec +lui, avec le lecteur, comme par le passe, dans sa renommee gracieuse. + +Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses +d'idylles ou d'elegies, pourraient fournir matiere a un triage complet; +j'y ai glane rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, +c'est de ne conserver aucun doute sur la maniere de travailler d'Andre; +c'est d'assister a la suite de ses projets, de ses lectures, et de +saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il preparait. +Il voulait introduire le genie antique, le genie grec, dans la poesie +francaise, sur des idees ou des sentiments modernes: tel fut son voeu +constant, son but reflechi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les +anciens_, a-t-il ecrit en tete d'un petit fragment du poeme d'Oppien sur +_la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de +plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme +un jet d'eau a sa source, et par dela le Louis XIV: sans trop s'en +douter, et avec plus de gout, il tente de nouveau l'oeuvre de +Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui +contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple, +meme de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle +d'Andre; c'etait son livre de chevet et son breviaire. C'est de la qu'il +a tire sa jolie epigramme traduite d'Evenus de Paros: + + Fille de Pandion, o jeune Athenienne, etc.[58]; + +et cette autre epigramme d'Anyte: + + O Sauterelle, a toi, rossignol des fougeres, etc.[59], + +qu'il imite en meme temps d'Argentarius. La petite epitaphe qui commence +par ce vers: + + Bergers, vous dont ici la chevre vagabonde, etc.[60], + +est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Leonidas de Tarente. En comparant +et en suivant de pres ce qu'il rend avec fidelite, ce qu'il elude, ce +qu'il rachete, on voit combien il etait penetre de ces graces. Ses +papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une +epigramme de Platon sur Pan qui joue de la flute, il en remarque +le dernier vers ou il est question des _Nymphes hydriades_; je ne +connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se +propose de ne pas s'en tenir la avec elles. Il copie de sa main une +epigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressee aux +_Nymphes hamadryades_ par un certain Cleonyme qui leur dedie des statues +dans un lieu plante de pins. Ainsi il va quetant partout son butin +choisi. Tantot, ce sont deux vers d'une petite idylle de Meleagre sur le +printemps: + + L'alcyon sur les mers, pres des toits l'hirondelle, + Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomele; + +tantot, c'est un seul vers de Bion (Epithalame d'Achille et de +Deidamie): + + Et les baisers secrets et les lits clandestins; + +il les traduit exactement et se promet bien de les enchasser quelque +part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les +excellents vers de Denys le geographe, ou celui-ci peint les femmes de +Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles +qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaites_, + + ... Lacte mero mentes perculsa novellas; + +_et les vents, fremissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines +leurs tuniques elegantes_. Il voulait imiter l'idylle de Theocrite dans +laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un patre; chez +Andre, c'eut ete une contre-partie probablement; on aurait vu une fille +des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous +preferez + + Aux belles de nos champs vos belles citadines. + +La troisieme elegie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poete +suppose Sulpice eploree, s'adressant a son amant Cerinthe et le +rappelant de la chasse, tentait aussi Andre et il en devait mettre une +imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus +esquisses sur lesquels nous l'entendrons lui-meme: + +"Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants +charlatans qui demandaient pour la Mere des Dieux, et aussi de ceux qui, +a Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire +les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumone et +qu'Athenee a conservees." + +[Note 56: Edition de 1833, tome II, page 319.] + +[Note 57: M. Patin, dans sa lecon d'ouverture publiee le 16 decembre +1838 (_Revue de Paris_), a rapproche exactement la tentative de Chenier +de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.] + +[Note 58: Edition de 1833, tome II, page 344.] + +[Note 59: _Ibid._, page 344.] + +[Note 60: _Ibid._, page 327.] + +[Note 61: A mesure qu'il en augmente son tresor, il n'est pas +toujours sur de ne pas les avoir employes deja: "Je crois, dit-il en +un endroit, avoir deja mis ce vers quelque part, mais je ne puis me +souvenir ou."] + +Il etait si en quete de ces gracieuses chansons, de ces _noels_ de +l'antiquite, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poesie +chinoise, a peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire +habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou +du moins ce qui en reste. Deux pieces, citees dans le treizieme volume +de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraitre, l'avaient +surtout charme. Dans une ode sur l'amitie fraternelle, il releve +les paroles suivantes: "Un frere pleure son frere avec des larmes +veritables. Son cadavre fut-il suspendu sur un abime a la pointe d'un +rocher ou enfonce dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un +tombeau." + +"Voici, ajoute-t-il, une chanson ecrite sous le regne d'Yao, 2,350 ans +avant Jesus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs +appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au +travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans +les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des +fruits de mon champ. Qu'ai-je a gagner ou a perdre a la puissance de +l'Empereur?" + +Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout +lui servait a ses fins ingenieuses; il extrayait de partout la Grece. + +Est-ce un emprunt, est-ce une idee originale que ces lignes riantes que +je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? "O ver luisant +lumineux,... petite etoile terrestre,... ne te retire point encore.... +prete-moi la clarte de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend +dans le bois!" + +Pindare, cite par Plutarque au _Traite de l'Adresse et de l'Instinct des +Animaux_, s'est compare aux dauphins qui sont sensibles a la musique; +Andre voulait encadrer l'image ainsi: "On peut faire un petit _quadro_ +d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il +jouera sur deux flutes: + + Deux flutes sur sa bouche, aux antres, aux Naiades, + Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oreades, + Repetent des amours. . . . . . . . . . . . . + +Et les dauphins accourent vers lui." En attendant, il avait traduit, ou +plutot developpe, les vers de Pindare: + + Comme, aux jours de l'ete, quand d'un ciel calme et pur + Sur la vague aplanie etincelle l'azur, + Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage, + S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage + Ou, sous des doigts legers, une flute aux doux sons + Vient egayer les mers de ses vives chansons; + Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Andre, dans ses notes, emploie, a diverses reprises, cette expression: +_j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela parait vouloir dire un petit +tableau peint; car il etait peintre aussi, comme il nous l'a appris dans +une elegie: + + Tantot de mon pinceau les timides essais + Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succes. + +Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous +l'ombrage, au bord d'une mer etincelante, et les dauphins arrivant aux +sons de sa double flute divine! En l'indiquant, j'y vois comme un defi +que quelqu'un de nos jeunes peintres relevera[62]. + +[Note 62: Peut-etre aussi le poete n'emploie-t-il, en certains cas, +cette expression de _Quadro_ que metaphoriquement et par allusion a son +petit cadre poetique.] + +Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromede exposee au +bord des flots, qui appelle la muse d'Andre: il cite et transcrit les +admirables vers de Manilius a ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_; +ce supplice d'ou la grace et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant +visage confus, allant chercher une blanche epaule qui le derobe: + + Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis + Molliter ipsa suae custos est sola figurae. + Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos + Vestis, et effusi scopulis lusere capilli. + Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc. + +Andre remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromede a la +troisieme personne que le poete lui adresse brusquement ces vers: +_Te circum_, etc., sans la nommer en aucune facon. "C'est tout cela, +ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants +autour de _vous, infortunee Princesse_. Cela ote de la grace." Je ne +crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi a la rhetorique secrete +d'Andre[63]. + +[Note 63: Il disait encore dans ce meme exquis sentiment de la +diction poetique: "La huitieme epigramme de Theocrite est belle +(Epitaphe de Cleonice); elle finit ainsi: Malheureux Cleonice, sous le +propre coucher des Pleiades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la +traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a recu avec elles +(les Pleiades)."] + +_Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut +representee, pour la premiere fois, en 1786; Andre Chenier put y +assister; il dut etre emu aux tendres sons de la romance de Dalayrac: + + Quand le bien-aime reviendra + Pres de sa languissante amie, etc. + +Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier +le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporte en +Grece, et ou se retrouve jusqu'a l'echo des rimes de la romance: + +"La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut... +elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une +maniere antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un +_quadro_)... et, longtemps apres elle, on chantait cette chanson faite +par elle dans sa folie: + + Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute. + Non, il est sous la tombe: il attend, il ecoute. + Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras; + Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!" + +Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrieme +acte d'_Hamlet_ que chante Ophelia dans sa folie: avide et pure abeille, +il se reserve de petrir tout cela ensemble[64]! + +[Note 64: Andre etait comme La Fontaine, qui disait: + + J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi. + +Il lisait tout. M. Piscatori pere, qui l'a connu avant la Revolution, +m'a raconte qu'un jour, particulierement, il l'avait entendu causer avec +feu et se developper sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laisse dans +l'esprit de M. Piscatori une impression singuliere de nouveaute et +d'eloquence. Cette etude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, +s'il en etait besoin, de l'avoir autrefois rapproche longuement de +Regnier.] + +Fidele a l'antique, il ne l'etait pas moins a la nature; si, en imitant +les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent, +lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a reellement observe lui-meme. +On sait le joli fragment: + + Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile, + Le soir remplis de lait trente vases d'argile. + Crains la genisse pourpre, au farouche regard... + +Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit: +vu _et fait a Catillon pres Forges le 4 aout 1792 et ecrit a Gournay le +lendemain_. Ainsi le poete se rafraichissait aux images de la nature, a +la veille du 10 aout[65]. + +[Note 65: On se plait a ces moindres details sur les grands poetes +aimes. A la fin de l'idylle intitulee _la Liberte_, entre le chevrier et +le berger, on lit sur le manuscrit: _Commencee le vendredi au soir 10, +et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La piece a un peu plus de +cent cinquante vers. On a la une juste mesure de la verve d'execution +d'Andre: elle tient le milieu, pour la rapidite, entre la lenteur un peu +avare des poetes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.] + +Deux fragments d'idylles, publies dans l'edition de 1833, se peuvent +completer heureusement, a l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait +negligees; je les retablis ici dans leur ensemble. + + + +LES COLOMBES. + +Deux belles s'etaient baisees.... Le poete berger, temoin jaloux de +leurs caresses, chante ainsi: + + "Que les deux beaux oiseaux, les colombes fideles, + Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles. + Sous leur tete mobile, un cou blanc, delicat, + Se plie, et de la neige effacerait l'eclat. + Leur voix est pure et tendre, et leur ame innocente, + Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante. + L'une a dit a sa soeur:--Ma soeur... + +(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...) + + L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours, + De ce reduit peut-etre ignorent les detours; + Viens... + +(Je te choisirai moi-meme les graines que tu aimes, et mon bec +s'entrelacera dans le tien.) + + ... + L'autre a dit a sa soeur: Ma soeur, une fontaine + Coule dans ce bosquet... + +(L'oie ni le canard n'en ont jamais souille les eaux, ni leurs cris... +Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre +tete et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles +se promenent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent, +mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se +polissent leur plumage l'une a l'autre). + + Le voyageur, passant en ces fraiches campagnes, + Dit[66]: O les beaux oiseaux! o les belles compagnes! + Il s'arreta longtemps a contempler leurs jeux; + Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux, + Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes, + Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes; + Sous votre aimable tete, un cou blanc, delicat, + Se plie, et de la neige effacerait l'eclat." + +[Note 66: Ce voyageur est-il le meme que le berger du commencement? +ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais +plutot, mais ce n'est pas bien clair.] + +L'edition de 1833 (tome II, page 339) donne egalement cette epitaphe +d'un amant ou d'un epoux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de +prose qui eclairent le dessein du poete: + + Mes manes a Clytie.--Adieu, Clytie, adieu. + Est-ce toi dont les pas ont visite ce lieu? + Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore? + Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore, + Rever au peu de jours ou j'ai vecu pour toi, + Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi, + D'Elysee a mon coeur la paix devient amere, + Et la terre a mes os ne sera plus legere. + Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin + Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein, + Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adoree; + C'est mon ame qui fuit sa demeure sacree, + Et sur ta bouche encore aime a se reposer. + Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser. + +Entre autres manieres dont cela peut etre place, ecrit Chenier, en voici +une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des +gemissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme +echevelee, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyee sur +la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit a l'approche du voyageur +qui lit sur la tombe cette epitaphe. Alors il prend des fleurs et +de jeunes rameaux, et les repand sur cette tombe en disant: O jeune +infortunee... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte a +cheval, et s'en va la tete penchee et melancoliquement, il s'en va + + Pensant a son epouse et craignant de mourir. + +Ce pourrait etre le voyageur qui conte lui-meme a sa famille ce qu'il a +vu le matin.) + +Mais c'est assez de fragments: donnons une piece inedite entiere, +une perle retrouvee, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune +Tarentine_. A son brusque debut, on l'a pu prendre pour un fragment, +et c'est ce qui l'aura fait negliger; mais Andre aime ces entrees en +matiere imprevues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui acheve de +chanter: + + "Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour; + Leve-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue + Ne cause un grand malheur, et je serais perdue! + Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?" + + Nous aimions sa naive et riante folie. + Quand soudain, se levant, un sage d'Italie, + Maigre, pale, pensif, qui n'avait point parle, + Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zele + Du muet de Samos qu'admire Metaponte, + Dit: "Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte? + Des moeurs saintes jadis furent votre tresor. + Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or, + Ouvrent leur jeune bouche a des chants adulteres. + Helas! qu'avez-vous fait des maximes austeres + De ce berger sacre que Minerve autrefois + Daignait former en songe a vous donner des lois?" + Disant ces mots, il sort... Elle etait interdite; + Son oeil noir s'est mouille d'une larme subite; + Nous l'avons consolee, et ses ris ingenus, + Ses chansons, sa gaiete, sont bientot revenus. + Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle + (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle: + Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier + Le grave Pythagore et son grave ecolier. + +[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondee aux environs de Sybaris, +dans le golfe de Tarente, par les Atheniens.] + +Parmi les iambes inedits, j'en trouve un dont le debut rappelle, pour la +forme, celui de la gracieuse elegie; c'est un brusque reproche que le +poete se suppose adresse par la bouche de ses adversaires, et auquel il +repond soudain en l'interrompant: + + Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brulees + Serpentent des fleuves de fiel." + J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallees, + Cueilli le poetique miel: + + Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entiere; + Dans tous mes vers on pourra voir + Si ma muse naquit haineuse et meurtriere. + Frustre d'un amoureux espoir, + + Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe + Immole un beau-pere menteur; + Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe + Que j'apprete un lacet vengeur. + + Ma foudre n'a jamais tonne pour mes injures. + La patrie allume ma voix; + La paix seule aguerrit mes pieuses morsures, + Et mes fureurs servent les lois. + + Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses, + Le feu, le fer, arment mes mains; + Extirper sans pitie ces betes veneneuses, + C'est donner la vie aux humains. + +Sur un petit feuillet, a travers une quantite d'abreviations et de mots +grecs substitues aux mots francais correspondants, mais que la rime rend +possibles a retrouver, on arrive a lire cet autre iambe ecrit pendant +les fetes theatrales de la Revolution apres le 10 aout; l'exces des +precautions indique deja l'approche de la Terreur: + + Un vulgaire assassin va chercher les tenebres, + Il nie, il jure sur l'autel; + Mais, nous, grands, libres, fiers, a nos exploits funebres, + A nos turpitudes celebres, + Nous voulons attacher un eclat immortel. + + De l'oubli taciturne et de son onde noire + Nous savons detourner le cours. + Nous appelons sur nous l'eternelle memoire; + Nos forfaits, notre unique histoire, + Parent de nos cites les brillants carrefours. + + O gardes de Louis, sous les voutes royales + Par nos menades dechires, + Vos tetes sur un fer ont, pour nos bacchanales, + Orne nos portes triomphales, + Et ces bronzes hideux, nos monuments sacres. + + Tout ce peuple hebete que nul remords ne touche, + Cruel meme dans son repos, + Vient sourire aux succes de sa rage farouche, + Et, la soif encore a la bouche, + Ruminer tout le sang dont il a bu les flots. + + Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence + Dignes de notre liberte, + Dignes des vils tyrans qui devorent la France, + Dignes de l'atroce demence + Du stupide David qu'autrefois j'ai chante! + +Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flute +aux dauphins accourus, nous avons touche tous les tons. C'est peut-etre +au lendemain meme de ce dernier iambe rutilant, que le poete, en quelque +secret voyage a Versailles, adressait cette ode heureuse a Fanny: + + Mai de moins de roses, l'automne + De moins de pampres se couronne, + Moins d'epis flottent en moissons, + Que sur mes levres, sur ma lyre, + Fanny, tes regards, ton sourire, + Ne font eclore de chansons. + + Les secrets pensers de mon ame + Sortent en paroles de flamme, + A ton nom doucement emus: + Ainsi la nacre industrieuse + Jette sa perle precieuse, + Honneur des sultanes d'Ormuz. + + Ainsi, sur son murier fertile, + Le ver du Cathay mele et file + Sa trame etincelante d'or. + Viens, mes Muses pour ta parure + De leur soie immortelle et pure + Versent un plus riche tresor. + + Les perles de la poesie + Forment, sous leurs doigts d'ambroisie, + D'un collier le brillant contour. + Viens, Fanny: que ma main suspende + Sur ton sein cette noble offrande... + +La piece reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque +qu'un seul vers, et possible a deviner; je me figure qu'a cet appel +flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny +s'est approchee en effet, que la main du poete va poser sur son sein nu +le collier de poesie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, +se confondent, que la poesie s'oublie, et que le poete comble s'ecrie, +ou plutot murmure en finissant: + + Tes bras sont le collier d'amour[68]! + +[Note 68: Ou peut-etre plus simplement: + + Ton sein est le trone d'amour! + +] + +Il resulte, pour moi, de cette quantite d'indications et de glanures que +je suis bien loin d'epuiser, il doit resulter pour tous, ce me semble, +que, maintenant que la gloire de Chenier est etablie et permet, sur son +compte, d'oser tout desirer, il y a lieu veritablement a une edition +plus complete et definitive de ses oeuvres, ou l'on profiterait des +travaux anterieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pense a cet +_ideal_ d'edition pour ce charmant poete, qu'on appellera, si l'on veut, +le classique de la decadence, mais qui est, certes, notre plus grand +classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui +dans les esquisses et les projets d'idylle et d'elegie, je veux +esquisser aussi ce projet d'edition qui est parfois mon idylle. En tete +donc se verrait, pour la premiere fois, le portrait d'Andre d'apres le +precieux tableau que possede M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de +faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poete. Puis on +recueillerait les divers morceaux et les temoignages interessants sur +Andre, a commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans +lesquelles l'auteur du _Genie du Christianisme_ l'a tout d'abord revele +a la France, comme dans l'aureole de l'echafaud. Viendrait alors la +notice que M. de Latouche a mise dans l'edition de 1819, et d'autres +morceaux ecrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que +d'entrer pour une part, mais ou surtout il ne faudrait pas omettre +quelques pages de M. Brizeux, inserees autrefois au _Globe_ sur le +portrait, une lettre de M. de Latour sur une edition de Malherbe annotee +en marge par Andre (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porte ici meme +(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il +se peut, detachees du poetique episode de _Stello_ par M. de Vigny. On +traiterait, en un mot, Andre comme un _ancien_, sur lequel on ne sait +que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement +tous les jugements, les indices et temoignages. Il y aurait a completer +peut-etre, sur plusieurs points, les renseignements biographiques; +quelques personnes qui ont connu Andre vivent encore; son neveu, M. +Gabriel de Chenier, a qui deja nous devons tant pour ce travail, a +conserve des traditions de famille bien precises. Une note qu'il me +communique m'apprend quelques particularites de plus sur la mere des +Chenier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua a jamais aux +mers de Byzance l'etoile d'Andre. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle +etait propre soeur (chose piquante!) de la grand'mere de M. Thiers. Il +se trouve ainsi qu'Andre Chenier est oncle, a la mode de Bretagne, de M. +Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, apres coup, un +pronostic. Andre a pris de la Grece le cote poetique, ideal, reveur, le +culte chaste de la muse au sein des doctes vallees: mais n'y aurait-il +rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacite, des hardiesses +et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'Etat qui +parurent vers la fin de la guerre du Peloponese, et, pour tout dire en +bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de +la parole athenienne? + +Mais je reviens a mon idylle, a mon edition oisive. Il serait bon +d'y joindre un petit precis contenant, en deux pages, l'histoire des +manuscrits. C'est un point a fixer (prenez-y garde), et qui devient +presque douteux a l'egard d'Andre, comme s'il etait veritablement un +ancien. Il s'est accredite, parmi quelques admirateurs du poete, un +bruit, que l'edition de 1833 semble avoir consacre; on a parle de trois +portefeuilles, dans lesquels il aurait classe ses diverses oeuvres par +ordre de progres et d'achevement: les deux premiers de ces portefeuilles +se seraient perdus, et nous ne possederions que le dernier, le plus +miserable, duquel pourtant on aurait tire toutes ces belles choses. J'ai +toujours eu peine a me figurer cela. L'examen des manuscrits restants +m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile a concevoir. Je +trouve, en effet, sans sortir du residu que nous possedons, les diverses +manieres des trois pretendus portefeuilles: par exemple, l'idylle +intitulee _la Liberte_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de +prose, puis en vers, avec la date precise du jour et de l'heure ou elle +fut commencee et achevee. La preface que le poete aurait esquissee pour +le portefeuille perdu, et qui a ete introduite pour la premiere fois +dans l'edition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet +de choix et de copie au net, comme en meditent tous les auteurs. Bref, +je me borne a dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai +jamais bien concus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que +jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela +pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chenier, depositaire des +traditions de famille, et temoin des premiers depouillements. Je tiens +de lui une note detaillee sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, +tres-peu jaloux de contredire. Andre Chenier voulait ressusciter la +Grece; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un +manuscrit grec retrouve au XVIe siecle, venir allumer, entre amis, des +guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69]. + +[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parle +d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait a consulter, +ainsi que le docte possesseur. Je crois neanmoins qu'il ne faudrait pas, +en fait de variantes, remettre en question ce qui a ete un parti pris +avec gout. Toute edition d'ecrits posthumes et inacheves est une espece +de toilette qui a demande quelques epingles: prenez garde de venir +epiloguer apres coup la-dessus.] + +Voila pour les preliminaires; mais le principal, ce qui devrait +former le corps meme de l'edition desiree, ce qui, par la difficulte +d'execution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le +commentaire courant qui y serait necessaire, l'indication complete des +diverses et multiples imitations, qui donc l'executera? L'erudition, le +gout d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait +besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne +que nous avons porte a Andre. On ne se figure pas jusqu'ou Andre a +pousse l'imitation, l'a compliquee, l'a condensee; il a dit dans une +belle epitre: + + Un juge sourcilleux, epiant mes ouvrages, + Tout a coup, a grands cris, denonce vingt passages + Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, + Il s'admire et se plait de se voir si savant. + Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaitre + Mille de mes larcins qu'il ignore peut-etre. + Mon doigt sur mon manteau lui devoile a l'instant + La couture invisible et qui va serpentant, + Pour joindre a mon etoffe une pourpre etrangere... + +Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons ete _vers lui_, et +lui-meme nous a etonne par la quantite de ces industrieuses coutures +qu'il nous a revelees ca et la: _junctura callidus acri_. Quand il n'a +l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Medee: + + Au sang de ses enfants, de vengeance egaree, + Une mere plongea sa main denaturee, etc., + +il se souvient d'Ennius, de Phedre, qui ont imite ce morceau; il se +souvient des vers de Virgile (eglogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois +traduits etant au college. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi +de ces reminiscences a triple fond, de ces imitations a triple _suture_. +Son Bacchus, _Viens, o divin Bacchus, o jeune Thyonee!_ est un compose +du Bacchus des _Metamorphoses_, de celui des _Noces de Thetis et de +Pelee_; le Silene de Virgile s'y ajoute a la fin[70]. Quand on relit +un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait Andre par coeur, les +imitations sortent a chaque pas. Dans ce fragment d'elegie: + + Mais si Plutus revient, de sa source doree, + Conduire dans mes mains quelque veine egaree, + A mes signes, du fond de son appartement, + Si ma blanche voisine a souri mollement..., + +je croyais n'avoir affaire qu'a Horace: + + Nunc et latentis proditor intimo + Gratus puellae risus ab angulo; + +et c'est a Perse qu'on est plus directement redevable: + + ... Visa est si forte pecunia, sive + +[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inedits sur Bacchus: + + C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange, + Au visage de vierge, au front ceint de vendange, + Qui dompte et fait courber sous son char gemissant + Du Lynx aux cent couleurs le front obeissant... + +J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de +l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils decorent: + + Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents... + Vous, du blond Anio Naiade au pied fluide; + Vous, filles du Zephire et de la Nuit humide, + Fleurs... + Syrinx parle et respire aux levres du berger... + Et le dormir suave au bord d'une fontaine... + Et la blanche brebis de laine appesantie..., + +et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguise d'Horace, a l'adresse +prochaine de quelque sot, + + Grand rimeur aux depens de ses ongles ronges. + +] + + Candida vicini subrisit molle puella, + Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . . + +On a quelquefois trouve bien hardi ce vers du _Mendiant_: + + Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines; + +il est traduit des _Noces de Thetis et de Pelee_: + + Queis permulsa domus jucundo risit odore. + +On est tente de croire qu'Andre avait devant lui, sur sa table, ce poeme +entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la meme forme le poeme +mythologique. Puis, deux vers plus loin a peine, ce n'est plus Catulle; +on est en plein Lucrece: + + Sur leurs bases d'argent, des formes animees + Elevent dans leurs mains des torches enflammees... + Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes + Lampedas igniferas manibus retinentia dextris. + +Mais ce Lucrece n'est lui-meme ici qu'un echo, un reflet magnifique +d'Homere (_Odyssee_, liv. VII, vers 100). Andre les avait tous presents +a la fois.--Jusque dans les endroits ou l'imitation semble le mieux +couverte, on arrive a soupconner le larcin de Promethee. L'humble Phedre +a dit: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit + Fons prima multos: rara mens intelligit + Quod _interiore_ condidit cura _angulo_; + +et Chenier: + + . . . . . . L'inventeur est celui... + Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_, + Etale et fait briller leurs richesses secretes. + +N'est-ce la qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du +prosaique _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un +echantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points. + +Au sein de cette future edition difficile, mais possible, d'Andre +Chenier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveaute les profils un +peu evanouis de tant de poetes antiques; on ferait passer devant soi +toutes les fines questions de la poetique francaise; on les agiterait a +loisir. Il y aurait la, peut-etre, une gloire de commentateur a saisir +encore; on ferait son oeuvre et son nom, a bord d'un autre, a bord +d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. +Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derriere la haie qu'on ne +franchira pas, c'est la le train de la vie. + +Ai-je trop presume pourtant, en un moment de grandes querelles +politiques et de formidables assauts, a ce qu'on assure[71], de croire +interesser le monde avec ces debris de melodie, de pensee et d'etude, +uniquement propres a faire mieux connaitre un poete, un homme, lequel, +apres tout, vaillant et genereux entre les genereux, a su, au jour +voulu, a l'heure du danger, sortir de ses doctes vallees, combattre sur +la breche sociale, et mourir? + +1er Fevrier 1839. + +[Note 71: C'etait le moment de ce qu'on a appele la _Coalition_, dans +laquelle les gagnants de Juillet, sous pretexte qu'on n'avait pas le +vrai gouvernement parlementaire, s'etaient mis a assieger le ministere +et a le vouloir renverser coute que coute, comme si la dynastie etait +assez fondee et de force a resister au contre-coup.] + + + +GEORGE FARCY[72] + +[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de +Farcy, publie chez M. Hachette (1831).] + +La Revolution de Juillet a mis en lumiere peu d'hommes nouveaux, elle +a devore peu d'hommes anciens; elle a ete si prompte, si spontanee, si +confuse, si populaire, elle a ete si exclusivement l'oeuvre des masses, +l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guere donne aux personnages deja +connus le temps d'y assister et d'y cooperer, sinon vers les dernieres +heures, et qu'elle ne s'est pas donne a elle-meme le temps de produire +ses propres personnages. Tout ce qui avait deja un nom s'y est rallie un +peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a du s'en retirer trop +tot. Consultez les listes des heroiques victimes; pas une illustration, +ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une +gloire anterieure; c'etait bien du pur et vrai peuple, c'etaient bien de +vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. +Le nom de Farcy est peut-etre le seul qui frappe et arrete, et encore +combien ce nom sonnait peu haut dans la renommee! comme il disparaissait +timidement dans le bruit et l'eclat de tant de noms contemporains! comme +il avait besoin de travaux et d'annees pour signifier aux yeux du public +ce que l'amitie y lisait deja avec confiance! Mais la mort, et une +telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue +n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinee de notre ami que +pour la couronner. + +Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa +vocation etait ailleurs: son gout, ses etudes, son talent original, +les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la +philosophie; il semblait ne pour soutenir et continuer avec independance +le mouvement spiritualiste emane de l'Ecole normale. Il n'avait traverse +la poesie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et +comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment ou +les forces de son esprit plus rassis et plus mur se rassemblaient sur +l'objet auquel il etait eminemment propre et qui allait devenir l'etude +de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces reves +inacheves, ces soupirs exhales ca et la dans la solitude, le long des +grandes routes, au sein des iles d'Italie, au milieu des nuits de +l'Atlantique; ces vagues plaintes de premiere jeunesse, qui, s'il avait +vecu, auraient a jamais sommeille dans son portefeuille avec quelque +fleur sechee, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces +mysteres qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pales +et indecis ou sont pourtant epars tous les traits de son ame, nous les +publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au debut, frappe a la +poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps a tous ceux +qui l'ont connu, ne saurait desormais demeurer indifferent a la patrie. + +Jean-George Farcy naquit a Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction +honnete, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois +lorsqu'il perdit son pere et sa mere; sa grand'mere le recueillit et le +fit elever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le +faubourg Saint-Jacques; il y commenca ses etudes, et lorsqu'il fut +assez avance, il les poursuivit au college de Louis-le-Grand, dont +l'institution de M. Gandon frequentait les cours. En 1819, ses etudes +terminees, il entra a l'Ecole normale, et il en sortait lorsque +l'ordonnance du ministre Corbiere brisa l'institution en 1822. + +Durant ces vingt-deux annees, comment s'etait passee la vie de +l'orphelin Farcy? La portion exterieure en est fort claire et fort +simple; il etudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia +l'amitie de ses condisciples et de ses maitres; il allait deux fois le +jour au college; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes +les quinzaines pour passer la journee chez sa grand'mere. Voila ce qu'il +fit regulierement durant toutes ces belles et fecondes annees; mais +ce qu'il sentait la-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il desirait +secretement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la +nature, la societe; mais ces tourbillons de sentiments que la puberte +excitee et comprimee eveille avec elle; mais son jeune espoir, ses +vastes pensees de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus +intime, son point sensible et cache, son cote pudique; mais son roman, +mais son coeur, qui nous le dira? + +Une grande timidite, beaucoup de reserve, une sorte de sauvagerie; une +douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, +de petulant, de fugitif; le commerce tres-agreable et assez prompt, +l'intimite tres-difficile et jamais absolue; une repugnance marquee +a vous entretenir de lui-meme, de sa propre vie, de ses propres +sensations, a remonter en causant et a se complaire familierement dans +ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il +n'avait jamais ete apprivoise au sein de la famille, comme s'il n'y +avait rien eu d'aime et de choye, de dore et de fleuri dans son enfance; +une ardeur inquiete, deja fatiguee, se manifestant par du mouvement +plutot que par des rayons; l'instinct voyageur a un haut degre; l'humeur +libre, franche, independante, elancee, un peu fauve, comme qui dirait +d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert +a l'attendrissement et capable au besoin de stoicisme: un front +pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisement; +l'adoration du beau, de l'honnete; l'indignation genereuse contre le +mal; sa narine s'enflant alors et sa levre se relevant, pleine de +dedain; puis un coup d'oeil rapide et sur, une parole droite et concise, +un nerf philosophique tres-perfectionne: tel nous apparait Farcy au +sortir de l'Ecole normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, +beaucoup senti deja et beaucoup vu; il s'etait donne a lui-meme, a cote +de l'education classique qu'il avait recue, une education morale plus +interieure et toute solitaire. + +[Note 73: "A sa taille mince, a des favoris d'un blond vif, on +l'eut pris pour un Ecossais," a dit de lui M. de Latouche +(_Vallee-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'apres nature, il peint tout +Farcy au physique et resume les plus minutieuses descriptions qu'on +pourrait faire de lui: Ecossais de physionomie et aussi de philosophie, +c'est juste cela.] + +L'Ecole normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, pres de +son maitre et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa a poursuivre +les etudes philosophiques vers lesquelles il se sentait appele. Mais le +regime deplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait +aux jeunes hommes liberaux et independants aucun espoir prochain +de trouver place, meme aux rangs les plus modestes. Une education +particuliere chez une noble dame russe se presenta, avec tous les +avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaines; Farcy +accepta. Il avait beaucoup desire connaitre le monde, le voir de pres +dans son eclat, dans les seductions de son opulence, respirer les +parfums des robes de femmes, ouir les musiques des concerts, s'ebattre +sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en +spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'egalite +qu'il aurait voulu, et il en souffrait amerement. C'etait la une +arriere-pensee poignante que toute l'amabilite delicate et ingenieuse de +la mere[74] ne put assoupir dans l'ame du jeune precepteur. Il se contint +durant pres de trois ans. Puis enfin, trouvant son pecule assez grossi +et sa chaine par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des +notes qu'il ecrivait alors, l'expression exageree, mais bien vive, du +sentiment de fierte qui l'ulcerait: "Que me parlez-vous de joie? Oh! +voyez, voyez mon ame encore marquee des fletrissantes empreintes de +l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes +n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux etre libre... Ah! j'ai +dedaigne de plus douces chaines; je veux etre libre. J'aime mieux +vivre avec dignite et tristesse que de trouver des joies factices dans +l'esclavage et le mepris de moi-meme." + +[Note 74: La belle madame de Narischkin.] + +Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de precepteur (1825) +qu'il publia une traduction du troisieme volume des _Elements de la +Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail, +entrepris d'apres les conseils de M. Cousin, etait precede d'une +introduction dans laquelle Farcy eclaircissait avec sagacite et exposait +avec precision divers points delicats de psychologie. Il donna aussi +quelques articles litteraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa +fondation. + +Enfin, vers septembre 1826, voila Farcy libre, maitre de lui-meme; il a +de quoi se suffire durant quelques annees, il part; tout froisse encore +du contact de la societe, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre +que tout poete, que tout savant, que tout chretien, que tout amant +desire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de +voir et de sentir, de s'inonder de lumiere, de se repaitre de la couleur +des lieux, de l'aspect general des villes et des campagnes, de se +penetrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une ame +harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de la, peu de choses +l'interessent; l'antiquite ne l'occupe guere, la societe moderne ne +l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression +fut particuliere. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence +de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines desolees ou +plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de +brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des +routes poudreuses, ces villas severes et melancoliques dans la noirceur +de leurs pins et de leurs cypres. La Rome moderne ne remplit pas son +attente; son gout simple et pur repoussait les colifichets: "Decidement, +ecrivait-il, je ne suis pas fort emerveille de Saint-Pierre, ni du pape, +ni des cardinaux, ni des ceremonies de la Semaine sainte, celle de la +benediction de Paques exceptee." De plus, il ne trouvait pas la assez +d'agreable mele a l'imposant antique pour qu'on en put faire un sejour +de predilection. Mais Naples, Naples, a la bonne heure! Non pas la ville +meme, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y revoltent: +"Quel peuple abandonne dans ses allures, dans ses paroles, dans ses +moeurs! Il y a la une atmosphere de volupte grossiere qui relacherait +les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur +sante doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75]." Mais le +golfe, la mer, les iles, c'etait bien la pour lui le pays enchante +ou l'on demeure et ou l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage +admirable, appuye contre une colonne, et la vague se brisant +amoureusement a ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entieres, +ce charme indicible, cet attiedissement voluptueux, cette transformation +etheree de tout son etre, si divinement decrite par Chateaubriand au +cinquieme livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantee Lamartine, fut +encore le lieu qu'il prefera entre tous ces lieux. Il s'y etablit, et y +passa la saison des chaleurs. La solitude, la poesie, l'amitie, un peu +d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre +francais, d'un caractere aimable et facile, d'un talent bien vif et +bien franc, se trouvait a Ischia en meme temps que Farcy; tous deux +se convinrent et s'aimerent. Chaque matin, l'un allait a ses croquis, +l'autre a ses reves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une +bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Petrarque, Andre +Chenier, Byron; songeant a la beaute de quelque jeune fille qu'il avait +vue chez son hotesse; se redisant, dans une position assez semblable, +quelqu'une de ces strophes cheries, qui realisent a la fois l'ideal +comme poesie melodieuse et comme souvenir de bonheur: + + Combien de fois, pres du rivage + Ou Nisida dort sur les mers, + La beaute credule ou volage + Accourut a nos doux concerts! + Combien de fois la barque errante + Berca sur l'onde transparente + Deux couples par l'amour conduits, + Tandis qu'une deesse amie + Jetait sur la vague endormie + Le voile parfume des nuits! + +[Note 75: + + Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet, + +a dit Stace de Naples: la derniere partie du vers se verifie a Naples, +mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la premiere. Le _miscet_ +regne; c'est l'_honos_ qui n'est pas reste.] + +En passant a Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre +d'introduction aupres de son illustre compatriote, il composa des vers +et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit +le plus cavalier possible_, comme il l'ecrivit depuis a M. Viguier, de +peur que le grand poete ne crut voir arriver un rimeur bien pedant, bien +humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable +encouragerent Farcy a continuer ses essais poetiques. Il composa donc +plusieurs pieces de vers durant son sejour a Ischia; il les envoyait +en France a son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maitre a +l'Ecole normale, reclamant de lui un avis sincere, de bonnes et franches +critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot +propre sans periphrase_. Pour exprimer toute notre pensee, ces vers de +Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme etant le produit +d'une puissante et riche faculte tres-fatiguee, et en quelque sorte +epuisee avant la production: on y trouve peu d'eclat et de fraicheur; +son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le +sentiment qui l'inspire est profond, continu, eleve; la faculte +philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui +resulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un +stoicisme triste et resigne qui traverse noblement la vie en contenant +une larme. Nous signalons surtout au lecteur la piece adressee a un ami +victime de l'amour; elle est sublime de gravite tendre et d'accent a la +fois viril et emu. Dans la piece a madame O'R...., alors enceinte, on +remarquera une strophe qui ferait honneur a Lamartine lui-meme: c'est +celle ou le poete, s'adressant a l'enfant qui ne vit encore que pour sa +mere, s'ecrie: + + Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence, + N'ont pas en vain sur toi, des avant ta naissance, + Epuise les faveurs d'un climat enchante; + Comme au sein de l'artiste une sublime image, + N'es-tu pas ne parmi les oeuvres du vieil age? + N'es-tu pas fils de la beaute? + +Ce que nous disons avec impartialite des vers de Farcy, il le sentit +lui-meme de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement +la poesie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en +abstenir: "Je ne voudrais pas, ecrivait-il a M. Viguier, que mes vers +fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en verite!_ et +qu'on laisse la pour passer a autre chose." Sans donc renoncer, des le +debut, a cette chere et consolante poesie, il ne s'empressa aucunement +de s'y livrer tout entier. D'autres idees le prirent a cette epoque: il +avait du aller en Grece avec son ami Colin; mais ce dernier ayant ete +oblige par des raisons privees de retourner en France, Farcy ajourna +son projet. Ses economies d'ailleurs tiraient a leur fin. L'ambition de +faire fortune, pour contenter ensuite ses gouts de voyage, le preoccupa +au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort +couteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement +l'abusa[76]. Plein de son idee, Farcy quitta Naples a la fin de l'annee +1827, revint a Paris, ou il ne passa que huit jours, et ne vit qu'a +peine ses amis, pour eviter leurs conseils et remontrances, puis partit +en Angleterre, d'ou il s'embarqua pour le Bresil. Nous le retrouvons a +Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette +annee d'absence s'etait passee pour lui dans les ennuis, les mecomptes, +et que sa candeur avait ete jouee. Il ne s'expliquait jamais la-dessus +qu'avec une extreme reserve; il avait ceci pour constante maxime: "Si tu +veux que ton secret reste cache, ne le dis a personne; car pourquoi +un autre serait-il plus discret que toi-meme dans tes affaires? Ta +confidence est deja pour lui un mauvais exemple et une excuse." Et +encore: "Ne nous plaignons jamais de notre destinee: qui se fait +plaindre se fait mepriser." Mais nous avons trouve, dans un journal +qu'il ecrivait a son usage, quelques details precieux sur cette annee de +solitude et d'epreuves: + +"J'ai quitte Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_, +sur lequel j'avais arrete mon passage, etait parti le dimanche matin; +il m'a fallu le joindre a Gravesend: c'est de la que j'ai adresse mes +derniers adieux a mes amis de France. J'ai encore eprouve une fois +combien les emotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, +sont rares pour moi; a moins que ce ne soient pas la mes occasions +solennelles. J'ai quitte l'Angleterre pour l'Amerique, avec autant +d'indifference que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un +mille: il en a ete de meme de la France, mais il n'en a pas ete de +meme de l'Italie: c'est la que j'ai joui pour la premiere fois de +mon independance, c'est la que j'ai ete le plus puissant de corps et +d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employe de temps et de forces! +Ai-je merite ma liberte?--Quand je pense que je n'avais deja plus alors +que des reminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacite et +la fraicheur de mes sensations et de mes pensees d'autrefois! Etait-ce +seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'etais devenu plus +severe avec moi-meme?--Mais la purete d'ame, mais les croyances encore +naives, mais les reves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur +rien, c'en etait deja fait pour moi. Je ne voyais qu'un present dont +il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni +bonheur a faire partager a personne, parce que l'avenir ne m'offrait que +des jouissances deja usees avec des moyens plus restreints; et ne pas +croitre dans la vie, c'est dechoir.--Et cependant, du moins, tout ce que +je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fete +dans la nature; c'etait vraiment un concert de la terre, des cieux, de +la mer, des forets et des hommes; c'etait une harmonie ineffable, qui +me penetrait, que je meditais et que je respirais a loisir; et quand je +croyais y avoir dignement mele ma voix a mon tour, par un travail et +par un succes egal a mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, +j'etais heureux;--oui, j'etais heureux, quoique seul; heureux par la +nature et avec Dieu. Et j'ai pu etre assez faible pour livrer plus de la +moitie de ce temps aux autres, pour ne pas m'etablir definitivement dans +cette felicite. La peur de quelque depense m'a retenu, et la vanite, et +pis encore, m'ont emporte plus d'argent qu'il n'en eut fallu pour jouir +en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La societe?...--moi qui ne vaux +rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-etre +plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur +melancolique_.--Mais il faudrait des evenements et des sentiments pour +appuyer cela; il faudrait au moins des etudes serieuses pour me rendre +temoignage a moi-meme. Un gout vague ne se suffit pas a lui seul, et +c'est pourquoi il est si aise au premier venu de me faire abandonner ce +qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marque assez +profondement au fond de mon ame, et il me reste toujours une part qu'on +ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par la que j'echapperai, ou ce +secret parfum lui-meme s'evaporera-t-il?" + +[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministere les _Tablettes +universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.] + +Cette longue traversee, le manque absolu de livres et de conversation, +son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'etude du ciel, tout +contribuait a developper demesurement chez lui son habitude de reverie +sans objet et sans resultat. + +"29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espere, et nous serons a +Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au +milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me +fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis +maintenant passer la moitie d'une belle nuit, seul, a rever en me +promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour a la chambre +et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui +m'entoure. C'est la un progres dont je me felicite. Je crois que l'age, +en m'otant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette +disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables a qui veut +occuper son esprit. La pensee arrive alors, non plus seulement comme +verite, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une +tristesse dans tout ce qui vous environne, qui penetre par tous les +sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte a goutte +sur le coeur, comme la fraicheur du soir. Je ne connais rien qui doive +etre plus doux que de se promener a cette heure-la avec une femme +aimee." Pauvre Farcy! voila que tout a la fin, sans y songer, il donne +un dementi a son projet contemplatif, et qu'avec un seul etre de plus, +avec une compagne telle qu'il s'en glisse inevitablement dans les plus +doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en +effet il ne lui a manque d'abord qu'une femme aimee, pour entrer en +pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes. + +"29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je ecoute ma repugnance a +m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes anterieures, +et qui, du cote du caractere, me semblait plus habile qu'estimable! Mais +l'amour de m'enrichir m'a seduit. En voyant ses relations retablies +sur le pied de l'amitie et de la confiance avec les gens les plus +distingues, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pedantisme et de la +pruderie a etre plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne +fut que l'ennui de me deranger qui me deconseillat cette demarche. Je me +suis dit qu'il fallait s'habituer a vivre avec tous les caracteres et +tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un +homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au +succes. J'ai resiste a mes penchants, qui me portaient a la vie +solitaire et contemplative. J'ai ploye mon caractere impatient jusqu'a +condescendre aux desirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais +au-dessous de moi en tout, excepte dans un talent equivoque de faire +fortune. Si je m'etais decide a quelque depense, j'avais la Grece +sous les yeux, ou je vivais avec Moliere (_le philhellene_), avec qui +j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! +cet argent que je me suis refuse d'une part, je l'ai depense de l'autre +inutilement, ennuyeusement, a voyager et a attendre. J'ai sacrifie tous +mes gouts, l'espoir assez voisin de quelque reputation par mes vers, et, +par la encore, d'un bon accueil a mon retour en France. En ce faisant, +j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me preparer de grands +eloges de la part de la prudence humaine, et, l'evenement arrive, il se +trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voila a deux +mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, force de +recourir a la pitie des autres, en leur presentant pour titre a +leur confiance une histoire qui ressemble a un roman +tres-invraisemblable;--et, pour terminer peut-etre ma peine et cette +plate comedie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, +reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulte grossierement en public, +sans que je lui en eusse donne le moindre motif;--convaincu que le +duel, et surtout avec un tel etre, est une absurdite, et ne pouvant m'y +soustraire;--ne sachant, si je suis blesse, ou trouver mille reis pour +me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misere extreme, et +peut-etre la mort ou l'hopital;--et cependant, _content et aime des +Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les +Dieux_) prendront cette derniere folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul +mot que je puisse dire; et, en verite, je l'ai souvent cherche de bonne +foi et de sang-froid; d'ou je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de +mal dans cette demarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas +clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, +de voler, de calomnier, et meme d'etre adultere (quoique la chose soit +aussi quelque peu difficile a debrouiller en certains cas). Je conclus +donc que, pour un coeur droit qui se presentera devant eux avec cette +ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la +justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus +doux_; transportant ici le doute, comme il convient a des Dieux, de +l'esprit des juges a celui de l'accuse." + +L'affaire du duel terminee (et elle le fut a l'honneur de Farcy), +l'embarras d'argent restait toujours; il parvint a en sortir, grace a +l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, +qui allerent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda a tous deux une +profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici. + +De retour en France, Farcy etait desormais un homme acheve: il avait +l'experience du monde, il avait connu la misere, il avait visite et +senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractere etait +mur par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette +derniere metamorphose de son etre lui donnait une sorte d'aisance au +dehors dont il etait fier en secret: "Voici l'age, se disait-il, ou tout +devient serieux, ou ma personne ne s'efface plus devant les autres, ou +mes paroles sont ecoutees, ou l'on compte avec moi en toutes manieres, +ou mes pensees et mes sentiments ne sont plus seulement des reves de +jeune homme auxquels on s'interesse si on en a le temps, et qu'on +neglige sans facon des que la vie serieuse recommence. Et pour moi meme, +tout prend dans mes rapports avec les autres un caractere plus positif; +sans entrer dans les affaires, je ne me defie plus de mes idees ou de +mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que +je les desapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions +demandent une reponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, +ont un but; je veux influer sur les autres, etc." + +En meme temps que cette defiance excessive de lui-meme faisait place +a une noble aisance, l'aprete tranchante dans les jugements et les +opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidite, +cedait chez lui a une vue des choses plus calme, plus etendue et plus +bienveillante. Les elans genereux ne lui manquaient jamais; il etait +toujours capable de vertueuses coleres; mais sa sagesse desesperait +moins promptement des hommes; elle entendait davantage les temperaments +et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, +ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries +abandonnees, a lui epancher quelque chose de son impartialite +intelligente, il lui arrivait de rencontrer a l'improviste dans l'ame de +Farcy je ne sais quel endroit sensible, petulant, recalcitrant, par ou +cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui echappait; c'etait +comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette +facilite a s'emporter et a s'effaroucher disparaissait de jour en jour +chez Farcy. Il en etait venu a tout considerer et a tout comprendre. Je +le comparerais, pour la sagesse prematuree, a Vauvenargues, et plusieurs +de ses pensees morales semblent ecrites en prose par Andre Chenier: + +"Le jeune homme est enthousiaste dans ses idees, apre dans ses +jugements, passionne dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses +actions. + +"Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses +actions et ses paroles sont sans consequence. + +"Il n'a pas encore d'idees arretees; il cherche a connaitre et vit avec +les livres plus qu'avec les hommes; il ramene tout, par desir d'unite, +par elan de pensee, par ignorance, au point de vue le plus simple et +le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien +intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait. + +"Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout interet son +droit, toute action son explication et presque son excuse. + +"On s'etablit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de +contemplatif dans les premieres annees de la jeunesse; on est un peu +plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a a vivre pour soi, +pour son bien-etre, son plaisir, pour le developpement de toutes ses +facultes, et non-seulement pour realiser un type abstrait et simple; on +vit de tout son corps et de toute son ame, avec des hommes, et non +seul avec des idees. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de +l'action et de la reaction, remplace la conception de l'idee abstraite +et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnee +dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a +vecu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes +nos erreurs nous sont connues; l'aprete de nos jugements d'autrefois +nous revient a l'esprit avec honte; on laisse desormais pour le monde +le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-a-dire eclairer les +esprits, moderer les passions." + +Il n'etait pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Universite; le +ministere de M. de Vatimesnil ne lui avait donne qu'un court espoir. Il +accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. +Morin, a Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le +reste du temps il vivait a Paris, jouissant de ses anciens amis et des +nouveaux qu'il s'etait faits. Le monde politique et litteraire etait +alors divise en partis, en ecoles, en salons, en coteries. Farcy regarda +tout et n'epousa rien inconsiderement. Dans les arts et la poesie, il +recherchait le beau, le passionne, le sincere, et faisait la plus grande +part a ce qui venait de l'ame et a ce qui allait a l'ame. En politique, +il adoptait les idees genereuses, propices a la cause des peuples, et +embrassait avec foi les consequences du dogme de la perfectibilite +humaine. Quant aux individus celebres, representants des opinions qu'il +partageait, auteurs des ecrits dont il se nourrissait dans la solitude, +il les aimait, il les reverait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, +et, homme comme eux, il savait se conserver en leur presence une liberte +digne et ingenue, aussi eloignee de la revolte que de la flatterie. +Parmi le petit nombre d'articles qu'il insera vers cette epoque au +_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre a faire +apprecier l'etendue de ses idees politiques et la mesure de son +independance personnelle. + +Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait +inexperimente encore, et faible, et presque enfant, c'etait l'amour; +cet amour que, durant les tiedes nuits etoilees du tropique, il avait +soupconne devoir etre si doux; cet amour dont il n'avait guere eu en +Italie que les delices sensuelles, et dont son ame, qui avait tout +anticipe, regrettait amerement la puissance tarie et les jeunes tresors. +Il ecrivait dans une note: + +"Je rends graces a Dieu; + +"De ce qu'il m'a fait homme et non point femme; + +"De ce qu'il m'a fait Francais; + +"De ce qu'il m'a fait plutot spirituel et spiritualiste que le +contraire, plutot bon que mechant, plutot fort que faible de caractere. + +"Je me plains du sort, + +"Qui ne m'a donne ni genie, ni richesse, ni naissance. + +"Je me plains de moi-meme, + +"Qui ai dissipe mon temps, affaibli mes forces, rejete ma pudeur +naturelle, tue en moi la foi et l'amour." + +Non, Farcy, ton regret meme l'atteste, non, tu n'avais pas rejete ta +pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton ame! Mais +chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisement cede par le +cote sensuel, s'etait comme infiltree et developpee outre mesure dans +l'esprit, et, au lieu de la male assurance virile qui charme et qui +subjugue, au lieu de ces rapides etincelles du regard, + + Qui d'un desir craintif font rougir la beaute[77], + +elle s'etait changee avec l'age en defiance de toi-meme, en repugnance a +oser, en promptitude a se decourager et a se troubler devant la beaute +superbe. Non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton coeur; tu en etais +plutot reste au premier, au timide et novice amour; mais sans la +fraicheur naive, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le +mystere; avec la disproportion de tes autres facultes qui avaient muri +ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacite +judicieuse qui te representait les inconvenients, les difficultes et les +suites; de tes sens fatigues qui n'environnaient plus, comme a dix-neuf +ans, l'etre unique de la vapeur d'une emanation lumineuse et odorante; +ce n'etait pas l'amour, c'etait l'harmonie de tes facultes et de leur +developpement que tu avais brisee dans ton etre! Ton malheur est celui +de bien des hommes de notre age. + +[Note 77: Lamartine.] + +Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait +en idees et ce qu'il avait eprouve en sentiments devait cesser dans son +ame, et qu'il etait temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tete, +chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un defi, il +se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, a cette epoque, une +femme connue par ses ouvrages, par l'agrement de son commerce et sa +beaute[78], s'imaginant qu'il en etait epris, et tachant, a force de +soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimat trop +obscurement, soit que la preoccupation de cette femme distinguee fut +ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. +Pourtant il l'etait, quoique moins profondement qu'il n'eut fallu +pour que cela fut une passion. Voici quelques vers commences que nous +trouvons dans ses papiers: + + Therese, que les Dieux firent en vain si belle, + Vous que vos seuls dedains ont su trouver fidele, + Dont l'esprit s'eblouit a ses seules lueurs, + Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire, + Et qui revez d'amour comme on reve de gloire, + L'oeil fier et non voile de pleurs; + + Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire, + Qui n'aimez qu'a compter, comme une reine altiere, + La foule des vassaux s'empressant sur vos pas; + Vous a qui leurs cent voix sont douces a comprendre, + Mais qui n'eutes jamais une ame pour entendre + Des voeux qu'on murmure plus bas; + + Therese, pour longtemps adieu!..... + +[Note 78: Le respect nous empeche de la nommer; mais Beranger l'a +chantee, et tous ses amis la reconnaitront ici sous le nom d'Hortense.] + +La suite manque, mais l'idee de la piece avait d'abord ete crayonnee +en prose. Les vers y auraient peu ajoute, je pense, pour l'eclat et +le mouvement; ils auraient retranche peut-etre a la fermete et a la +concision. + +"Therese, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que +d'aimer; pour qui la beaute n'est qu'une puissance, comme le courage et +le genie; + +"Therese, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui revez d'amour +comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide; + +"Therese, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses +hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, +que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat; + +"Therese, pour longtemps adieu! car j'espererais en vain aupres de vous +de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce +qu'il m'offre; + +"Car, ou mon amour est dedaigne, mon orgueil n'accepte pas d'autre +place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par +mes respects. + +"Mon age n'est point fait a ces empressements paisibles, a ce partage si +nombreux; je sais mal, aupres de la beaute, separer l'amitie de l'amour; +j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement aupres de vous. + +"Une ame plus faible ou plus tendre accueillera peut-etre celui que +d'autres ont dedaigne; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une +autre image charmera mes tristesses reveuses, et je ne verrai plus vos +levres dedaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas. + +"Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux ou la +nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps ou mon coeur +sera paisible, ou mes yeux seront distraits aupres de vous! Adieu +jusques a nos vieux jours!" + +Il sourirait a notre fantaisie de croire que la scene suivante se +rapporte a quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait +marque le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, +le tableau que Farcy a trace de souvenir est un chef-d'oeuvre de +delicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple +et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas +conte autrement. + +"19 _juin_.--Helene se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; +elle lanca sur Gherard un regard plein de dedain, tandis que ses levres +se contractaient, agitees par la colere. Elle retomba sur le divan, a +demi assise, a demi couchee, appuyant sa tete sur une main, tandis que +l'autre etait fort occupee a ramener les plis de sa robe.--Gherard jeta +les yeux sur elle; a l'instant toute sa colere se changea en confusion. +Il vint a quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminee, emu et +inquiet. Apres un moment de silence: "Helene, lui dit-il d'une voix +troublee, je vous ai affligee, et pourtant je vous jure..."--"Moi, +monsieur? non, vous ne m'avez point affligee; vos offenses n'ont pas ce +pouvoir sur moi."--"Helene, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, +je l'avoue; mais pardonnez-moi..."--"Vous pardonner!... Je n'ai pour +vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai deja oublie vos paroles." + +"Gherard s'approcha vivement d'elle:--"Helene, lui dit-il en cherchant a +s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens..."--"Laissez-moi, +lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne +vous suffit-il pas d'une injure?" + +"Gherard s'en revint tristement a la cheminee, cachant son front dans +ses mains, puis tout a coup se retourna, les yeux humides de larmes; il +se jeta a ses pieds, et ses mains s'avancaient vers elle, de sorte qu'il +la serrait presque dans ses bras. + +"Oui, s'ecria-t-il, je vous ai offensee, je le sais bien; oui, je suis +rude, grossier; mais je vous aime, Helene; oh! cela, je vous defie d'en +douter. Et si vous n'avez pas pitie de moi, vous qui etes si bonne, +Helene, qui reconciliez ceux qui se haissent..." Et voyant qu'elle se +defendait faiblement: "Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des +reproches, punissez-moi, chatiez-moi, j'ai tout merite. Oui, vous devez +me chatier comme un enfant grossier. Helene, dit-il en osant poser son +visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'apres +m'avoir puni, vous me pardonnez." + +"Gherard etait beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux +d'Helene, tandis que l'autre s'offrait ainsi a la peine. Il etait la, +tombe a ses pieds avec grace, et elle ne se sentit pas la force de +l'obliger a s'eloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; +puis sa tete s'abaissa elle-meme avec sa main: elle sourit doucement en +le voyant ainsi penche sans etre vue de lui. Et sans le vouloir, et en +se laissant aller a son coeur et a sa pensee, qui achevaient le tableau +commence devant ses yeux, sur le visage de Gherard, au lieu de sa main, +elle posa ses levres. + +"Elle se leva au meme instant, effrayee de ce qu'elle avait fait, et +cherchant a se degager des bras de Gherard qui l'avaient enlacee. Le +coeur de Gherard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient +chercher les yeux d'Helene sous leurs paupieres abaissees. "Oh! ma belle +amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chretien, j'aurais +baise la main qui m'eut frappe; voudriez-vous m'empecher d'achever ma +penitence?" Et plus hardi a mesure qu'elle etait plus confuse, il la +serra dans ses bras, et il rendit a ses levres qui fuyaient les siennes, +le baiser qu'il en avait recu. + +"Elle alla s'asseoir a quelques pas de lui, et l'heureux Gherard, pour +dissiper le trouble qu'il avait cause, commenca a l'entretenir de ses +projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--"Gherard, +lui dit-elle apres un long silence, ces folies d'aujourd'hui, +oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment..."--"Ah! dit +Gherard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh! +promettez-moi que cet instant passe, vous ne vous en souviendrez pas +pour me faire expier a force de froideur et de reserve un bonheur si +grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis a une ecole trop severe +pour que je ne tremble pas de paraitre fier d'une faveur." + +"Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage." Et +Gherard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur." + +Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loue une petite +maison dans le charmant vallon d'Aulnay, pres de Fontenay-aux-Roses ou +l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le +voisinage des bois, l'amitie de quelques habitants du vallon, peut-etre +aussi le souvenir des noms celebres qui ont passe la, les parfums +poetiques que les camelias de Chateaubriand ont laisses alentour, tout +lui faisait d'Aulnay un sejour de bonne, de simple et delicieuse vie. Il +realisait pour son compte le voeu qu'un poete de ses amis avait laisse +echapper autrefois en parcourant ce joli paysage: + + Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre! + Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre + Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tresse, + Tiendrait mon lendemain a la veille enlace! + La, mille fleurs sans nom, delices de l'abeille; + La, des pres tout remplis de fraise et de groseille; + Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers; + Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers; + Des chataigniers en rond sous le coteau des aulnes; + Les sentiers du coteau melant leurs sables jaunes + Au vert doux et touffu des endroits non frayes, + Et grimpant au sommet le long des flancs rayes; + Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules + Plus qu'a demi noyes, et cachant leurs epaules + Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs; + De petits horizons nuances de rougeurs; + De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages + Entrevus d'assez loin a travers des feuillages; + Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps, + Loin de Paris, du bruit des propos inconstants, + Vivre sans souvenir!......... + +Dans cette retraite heureuse et variee, l'ame de Farcy s'ennoblissait de +jour en jour; son esprit s'elevait, loin des fumees des sens, aux plus +hautes et aux plus sereines pensees. La politique active et quotidienne +ne l'occupait que mediocrement, et sans doute, la veille des +Ordonnances, il en etait encore a ses meditations metaphysiques et +morales, ou a quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans +laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement +ici les dernieres pensees ecrites sur son journal; elles sont empreintes +d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime: + +"Chacun de nous est un artiste qui a ete charge de sculpter lui-meme sa +statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont +se forme notre image. C'est a la nature a decider si ce sera la statue +d'un adolescent, d'un homme mur ou d'un vieillard. Pour nous, tachons +seulement qu'elle soit belle et digne d'arreter les regards. Du reste, +pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce +soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Venus de Praxitele." + +"Voyageur, annonce a Sparte que nous sommes morts ici pour obeir a ses +saints commandements." + +"Ils moururent irreprochables dans la guerre comme dans l'amitie[79]." + +[Note 79: Cette epitaphe et la precedente se trouvent citees par +Jean-Jacques au livre IV de l'_Emile_.] + +"Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, general des armees +espagnoles, qui a ete heureux dans ce qu'il a entrepris contre les +ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles." + +Peut-etre, apres tout, ces nobles epitaphes de heros ne lui +revinrent-elles a l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des +Ordonnances a l'insurrection, et comme un echo naturel des heroiques +battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures apres midi, +a la nouvelle du combat, il arrivait a Paris, rue d'Enfer, chez son ami +Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit a une panoplie +d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un +sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir +et lui recommandait la prudence: "Eh! qui se devouera, madame, lui +repondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons +pas?" Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui +parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaite; il vit quelques +amis: les conjectures etaient contradictoires. Il courut au bureau du +_Globe_, et de la a la maison de sante de M. Pinel, a Chaillot, ou M. +Dubois, redacteur en chef du journal, etait detenu. Les troupes royales +occupaient les Champs-Elysees, et il lui fallut passer la nuit dans +l'appartement de M. Dubois. Son idee fixe, sa crainte etait le manque de +direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signales, et il +n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin a la ville, par le +faubourg et la rue Saint-Honore, de compagnie avec M. Magnin; chemin +faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colere au coeur et +aussi l'espoir. Arrive a la rue Dauphine, il se separa de M. Magnin en +disant: "Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laisse ici pres, +et me battre." Il revit pourtant dans la matinee M. Cousin, qui voulut +le retenir a la mairie du onzieme arrondissement, et M. Geruzez, auquel +il dit cette parole d'une magnanime equite: "Voici des evenements dont, +plus que personne, nous profiterons; c'est donc a nous d'y prendre part +et d'y aider[80]." Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du +cote du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la +rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est a l'angle de cette rue et de +la rue Saint-Honore; Farcy, qui debouchait au coin de la rue de Rohan et +de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas +d'une balle dans la poitrine. C'est la, et non, comme on l'a fait, a la +porte de l'hotel de Nantes, que devrait etre placee la pierre funeraire +consacree a sa memoire. Farcy survecut pres de deux heures a sa +blessure. M. Littre, son ami, qui combattait au meme rang et aux pieds +duquel il tomba, le fit transporter a la distance de quelques pas, dans +la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena precisement M. +Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait +rien: Farcy parla peu, bien qu'il eut toute sa presence d'esprit. M. +Loyson lui demanda s'il desirait faire appeler quelque parent, quelque +ami; Farcy dit qu'il ne desirait personne; et comme M. Loyson insistait, +le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas +informe a temps pour venir. Une fois seulement, a un bruit plus violent +qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eut le +dessous et ne fut refoule; on le rassura; ce furent ses dernieres +paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-meme, sans ivresse +comme sans regret. (29 juillet 1830.) + +[Note 80: C'est tout a fait le meme raisonnement genereux qui anime, +dans Homere, Sarpedon s'adressant a Glaucus au moment de l'assaut du +camp (_Iliade_, XII): "O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous +honores en Lycie et par le siege, et par les mets et les coupes +d'honneur? pourquoi tous nous considerent-ils comme des dieux, et a quel +titre, aux rives du Xanthe, possedons-nous notre grand domaine, riche en +vergers et en terres fecondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous +faut faire tete au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la +melee, afin qu'au moins chacun des notres dise, etc., etc..." Pour Farcy +les avantages a conquerir avaient certes moins de splendeur, et le grand +_domaine_, c'eut ete une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et +plus est noble l'heroisme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est +pur le sentiment du devoir.] + +Le corps fut transporte et inhume au Pere-Lachaise, dans la partie du +cimetiere ou reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et +entre autres M. Guigniaut, prononcerent de touchants adieux. + +Les amis de Farcy n'ont pas ete infideles au culte de la noble victime; +ils lui ont eleve un monument funeraire qui devra etre replace au +veritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits +sur la toile. M. Cousin lui a dedie sa traduction des _Lois_ de Platon, +se souvenant que Farcy etait mort en combattant pour les _lois_. Et +nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81]. + +[Note 81: Deux poetes genereux et delicats, dont l'un avait connu +Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et +Brizeux, ont consacre a sa memoire des vers que nous n'avons garde +d'omettre dans cette liste d'hommages funebres. Voici ceux de M. +Deschamps: + + Que ne suis-je couche dans un tombeau profond, + Perce comme Farcy d'une balle de plomb, + Lui dont l'ame etait pure, et si pure la vie, + Sans troubles ni remords egalement suivie! + Lui qui, lorsque j'etais dans l'_ile Procida_, + Sur le bord de la mer un matin m'aborda, + Me parla de Paris, de nos amis de France, + De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance... + Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison, + Lut dans Andre Chenier: _O Sminthee Apollon!_ + Et quand il eut fini cette belle lecture, + Emu par le climat et la douce nature, + Se leva brusquement, et me tendant la main, + Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin. + +M. Brizeux a dit: + +A LA MEMOIRE DE GEORGE FARCY. + + Il adorait + La France, la Poesie et la Philosophie. + Que la patrie conserve son nom! + (Victor Cousin.) + + Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaitre, + Toi que si jeune encore on citait comme un maitre. + Pauvre coeur qui d'un souffle, helas! t'intimidais, + Attentif a cacher l'or pur que tu gardais! + Un soir, en nous parlant de Naple et de ses greves, + Beaux pays enchantes ou se plaisaient tes reves, + Ta bouche eut un instant la douceur de Platon; + Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton, + Tu devins brusque et sombre, et te mordis la levre, + Fantasque, impatient, retif comme la chevre! + Ainsi tu te plaisais a secouer la main + Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin. + Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre, + Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre. + Paix a toi, noble coeur! ici tu fus pleure + Par un ami bien vrai, de toi-meme ignore; + La-haut, rejouis-toi! Platon parmi les Ombres + Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres. +] + +Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom, +disons-le avec sincerite, le sentiment que nous inspire la memoire de +Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant a la mort +de notre ami, nous serions tente plutot de l'envier. Que ferait-il +aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah! +certes, il serait encore le meme, loyal, solitaire, independant, ne +jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au +lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans +un College royal; rien d'ailleurs ne serait change a sa vie modeste, +ni a ses pensees; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce +desappointement penible que le regime heritier de la Revolution +de Juillet fait eprouver a toutes les ames amoureuses d'idees et +d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans +desesperer des progres d'avenir, il serait triste et degoute dans le +present. Son stoicisme se serait refugie encore plus avant dans la +contemplation silencieuse des choses; la realite pratique, indigne de le +passionner, ne lui apparaitrait de jour en jour davantage que sous le +cote mediocre des interets et du bien-etre; il s'y accommoderait en +sage, avec moderation; mais cela seul est deja trop: la tiedeur s'ensuit +a la longue; fatigue d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire, +comme chez beaucoup d'esprits superieurs, l'aurait peut-etre gagne avec +l'age: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un +mot du choeur antique: "Ah! si les belles et bonnes ames comme la sienne +pouvaient avoir deux jeunesses[83]!" + +[Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais +pas ecrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des +hommes de ma generation partagerent. Et cette monarchie, malgre ses +merites raisonnes, ne put jamais s'absoudre de cette tache originelle +qui la fit sembler peureuse et circonspecte a l'exces en naissant. On +est coupable en France, quelque interet qu'on allegue, si l'on manque, +faute d'elan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se +retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions +lieu, en 1830, d'esperer pour la notre un regime plus actif et plus +genereux que celui de la parole. Nous fumes refoules et nous souffrimes. +La litterature me consola.] + +[Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (edit. de Boissonade, v. 648).] + +Juin 1831. + +NOTE.--Bien des annees apres avoir ecrit cette Notice, j'ai recu de M. +Geruzez, heritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui +me concernait moi-meme, et qui m'a montre que Farcy avait bien voulu +s'occuper de mes essais poetiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et +_les Consolation_, d'une maniere psychologique et morale qui est a lui. +Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est a la +fois assez severe pour que j'ose le reproduire ici: + +"Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'etait une +ame fletrie par des etudes trop positives et par les habitudes des sens +qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en meme temps delicat et +instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire a une liaison continuee ou +on ne leur rapporte en echange qu'un esprit vulgaire et une ame faconnee +a l'image de cet esprit, ennuyes et ennuyeux aupres de telles femmes, +et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des +talents encore caches, cherchent le plaisir d'une heure qui amene le +degout de soi-meme. Ils ressemblent a ces femmes bien elevees et sans +richesses, qui ne peuvent souffrir un epoux vulgaire, et a qui une union +mieux assortie est interdite par la fortune. + +"Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un +pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poete. + +"Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa debauche et de son +ennui; son talent mieux connu, une vie litteraire qui ressemble a un +combat, lui ont donne de l'importance et l'ont sauve de l'affaissement. +Son ame honnete et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, +avec reconnaissance. Il s'est tourne vers Dieu d'ou vient la paix et la +joie. + +"Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est +un esprit trop analytique, trop reflechi, trop habitue a user ses +impressions en les commentant, a se dedaigner lui-meme en s'examinant +beaucoup; il n'a rien en lui pour etre epris eperdument et pousser sa +passion avec emportement et audace; plus tard peut-etre: aujourd'hui il +cherche, il attend et se defie. + +"Mais son coeur lui echappe et s'attache a une fausse image de l'amour. +L'etude, la meditation religieuse, l'amitie l'occupent si elles ne +le remplissent pas, et detournent ses affections. La pensee de l'art +noblement concu le soutient et donne a ses travaux une dignite que +n'avaient pas ses premiers essais, simples epanchements de son ame et de +sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire a tout, et n'est maitre +de rien ni de lui-meme. Sa poesie a une ingenuite de sentiments et +d'emotions qui s'attachent a des objets pour lesquels le grand nombre +n'a guere de sympathie, et ou il y a plutot travers d'esprit ou +habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement +naturel et poetique. La misere domestique vient gemir dans ses vers a +cote des elans d'une noble ame et causer ce contraste penible qu'on +retrouve dans certaines scenes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite +notre pitie, mais non pas une emotion plus sublime. + +"Ces gouts changeront; cette sincerite s'alterera; le poete se revelera +avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son ame, les +pleurs de ses yeux, mais non plus les fletrissures livides de ses +membres, les egarements obscurs de ses sens, les haillons de son +indigence morale. Le libertinage est poetique quand c'est un emportement +du principe passionne en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais +non quand il n'est qu'un egarement furtif, une confession honteuse. Cet +etat convient mieux au pecheur qui va se regenerer; il va plus mal au +poete qui doit toujours marcher simple et le front leve; a qui il faut +l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion. + +"L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais +il y est ramene par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effraye par +l'immensite ou il se plonge en sortant de lui-meme. En rentrant dans +sa maison, il se sent plus a l'aise, il sent plus vivement par le +contraste; il cherit son etroit horizon ou il est a l'abri de ce qui +le gene, ou son esprit n'est pas vaguement egare par une trop vaste +perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace +l'accable encore, ce qui est moins poetique. Il n'a pas pris assez de +fierte et d'etendue pour dominer toute cette nature, pour l'ecouter, la +comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poesie par la est +etroite, chetive, etouffee: on n'y voit pas un miroir large et pur de +la nature dans sa grandeur, la force et la plenitude de sa vie: ses +tableaux manquent d'air et de lointains fuyants. + +"Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est la-dedans qu'est le +poete: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si +je puis ainsi dire. Il va de l'amitie a l'amour comme il a ete de +l'incredulite a l'elan vers Dieu. + +"Cette amitie n'est ni morale ni poetique..." + +Ici s'arrete la note inachevee. Si jamais le troisieme Recueil qui fait +suite immediatement aux _Consolations_ et a _Joseph Delorme_, et qui +n'est que le developpement critique et poetique des memes sentiments +dans une application plus precise, vient a paraitre (ce qui ne saurait +avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer +sur soi-meme, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points +confirme. + + + +DIDEROT + +J'ai toujours aime les correspondances, les conversations, les pensees, +tous les details du caractere, des moeurs, de la biographie, en un mot, +des grands ecrivains; surtout quand cette biographie comparee n'existe +pas deja redigee par un autre, et qu'on a pour son propre compte a la +construire, a la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours +avec les ecrits d'un mort celebre, poete ou philosophe; on l'etudie, on +le retourne, on l'interroge a loisir; on le fait poser devant soi; c'est +presque comme si l'on passait quinze jours a la campagne a faire le +portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est +plus a l'aise avec son modele, et le tete-a-tete, en meme temps qu'il +exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarite. +Chaque trait s'ajoute a son tour, et prend place de lui-meme dans cette +physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque etoile qui +apparait successivement sous le regard et vient luire a son point dans +la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, general, qu'une +premiere vue avait embrasse, se mele et s'incorpore par degres une +realite individuelle, precise, de plus en plus accentuee et vivement +scintillante; on sent naitre, on voit venir la ressemblance; et le jour, +le moment ou l'on a saisi le tic familier, le sourire revelateur, la +gercure indefinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en +vain sous les cheveux deja clair-semes,--a ce moment l'analyse disparait +dans la creation, le portrait parle et vit, on a trouve l'homme. Il y +a plaisir en tout temps a ces sortes d'etudes secretes, et il y aura +toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en +saura tirer. Toujours, nous le croyons, le gout et l'art donneront de +l'a-propos et quelque duree aux oeuvres les plus courtes, et les plus +individuelles, si, en exprimant une portion meme restreinte de la nature +et de la vie, elles sont marquees de ce sceau unique de diamant, dont +l'empreinte se reconnait tout d'abord, qui se transmet inalterable et +imperfectible a travers les siecles, et qu'on essayerait vainement +d'expliquer ou de contrefaire. Les revolutions passent sur les peuples, +et font tomber les rois comme des tetes de pavots; les sciences +s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'epuisent; et cependant +la moindre perle, autrefois eclose du cerveau de l'homme, si le temps +et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure +aujourd'hui qu'a l'heure de sa naissance. On peut decouvrir demain toute +l'Egypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en +tenter de nouvelles, l'ode d'Horace a Lycoris n'en sera, ni plus +ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les +philosophies, les religions sont la, a cote, avec leurs profondeurs et +leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide +et une fois nee, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage, +dominant cet ocean qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus +cristalline, plus radieuse au soleil apres chaque tempete. Ceci ne veut +pas dire au moins que la perle et l'ocean d'ou elle est sortie un jour +ne soient pas lies par beaucoup de rapports profonds et mysterieux, +ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout independant de la +philosophie, de la science et des revolutions d'alentour. Oh! pour cela, +non; chaque ocean donne ses perles, chaque climat les murit diversement +et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de +l'Islande. Seulement l'art, dans la force de generation qui lui est +propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de definitif, qui cree a un +moment donne et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les +niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni +au poids ni a la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles, +organise une certaine quantite de touts, grands et petits, dont les plus +choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, +n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les +artistes jetes en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de +produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque +chose_ soit le mieux, et porte en soi, precieusement gravee a l'un des +coins, la marque eternelle. Voila ce que nous avions besoin de nous dire +avant de nous remettre, nous, critique litteraire, a l'etude curieuse de +l'art, et a l'examen attentif des grands individus du passe; il nous a +semble que, malgre ce qui a eclate dans le monde et ce qui s'y remue +encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'Andre +Chenier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps +fort rares, ne serait pas plus une puerilite aujourd'hui qu'il y a un +an; et en nous prenant cette fois a Diderot philosophe et artiste, en +le suivant de pres dans son intimite attrayante, en le voyant dire, en +l'ecoutant penser aux heures les plus familieres, nous y avons gagne du +moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant +quelques jours l'affligeant spectacle de la societe environnante, tant +de misere et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si +devorant egoisme dans les classes elevees, les gouvernements sans idees +ni grandeur, des nations heroiques qu'on immole, le sentiment de patrie +qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombee +dans l'arene d'ou elle a le monde a reconquerir, et l'avenir de plus en +plus nebuleux, recelant un rivage qui n'apparait pas encore. + +Il n'en etait pas tout a fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre +de destruction commencait alors a s'entamer au vif dans la theorie +philosophique et politique; la tache, malgre les difficultes du moment, +semblait fort simple; les obstacles etaient bien tranches, et l'on se +portait a l'assaut avec un concert admirable et des esperances a la fois +prochaines et infinies. Diderot, si diversement juge, est de tous +les hommes du XVIIIe siecle celui dont la personne resume le plus +completement l'insurrection philosophique avec ses caracteres les plus +larges et les plus contrastes. Il s'occupa peu de politique, et la +laissa a Montesquieu, a Jean-Jacques et a Raynal; mais en philosophie +il fut en quelque sorte l'ame et l'organe du siecle, le theoricien +dirigeant par excellence. Jean-Jacques etait spiritualiste, et par +moments une espece de calviniste socinien: il niait les arts, les +sciences, l'industrie, la perfectibilite, et par toutes ces faces +heurtait son siecle plutot qu'il ne le reflechissait. Il faisait, a +plusieurs egards, exception dans cette societe libertine, materialiste +et eblouie de ses propres lumieres. D'Alembert etait prudent, +circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractere, +sceptique en tout ce qui sortait de la geometrie; ayant deux paroles, +une pour le public, l'autre dans le prive, philosophe de l'ecole de +Fontenelle; et le XVIIIe siecle avait l'audace au front, l'indiscretion +sur les levres, la foi dans l'incredulite, le debordement des discours, +et lachait la verite et l'erreur a pleines mains. Buffon ne manquait pas +de foi en lui-meme et en ses idees, mais il ne les prodiguait pas; il +les elaborait a part, et ne les emettait que par intervalles, sous +une forme pompeuse dont la magnificence etait a ses yeux le merite +triomphant. Or, le XVIIIe siecle passe avec raison pour avoir ete +prodigue d'idees, familier et prompt, tout a tous, ne haissant pas le +deshabille; et quand il s'etait trop echauffe en causant de verve, en +dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait +pas faute alors, le bon siecle, d'oter sa perruque, comme l'abbe +Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vante +depuis sa mort pour ses subtiles et ingenieuses analyses, ne vecut pas +au coeur de son epoque, et n'en represente aucunement la plenitude, le +mouvement et l'ardeur. Il etait cite avec consideration par quelques +hommes celebres; d'autres l'estimaient d'assez mince etoffe. En somme, +on s'occupait peu de lui; il n'avait guere d'influence. Il mourut dans +l'isolement, atteint d'une sorte de marasme cause par l'oubli. Juger +la philosophie du XVIIIe siecle d'apres Condillac, c'est se decider +d'avance a la voir tout entiere dans une psychologie pauvre et etriquee. +Quelque etat qu'on en fasse, elle etait plus forte que cela. Cabanis et +M. de Tracy, qui ont beaucoup insiste, comme par precaution oratoire, +sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement, +pour les solutions metaphysiques d'origine et de fin, de substance et +de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de +sensibilite, a Condorcet, a d'Holbach, a Diderot; et Condillac est +precisement muet sur ces enigmes, autour desquelles la curiosite de son +siecle se consuma. Quant a Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude +d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il +s'inquieta peu de construire ou meme d'embrasser toute la theorie +metaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus +presse, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups, +harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses +fleches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla meme +jusqu'a railler a la legere les travaux de son epoque a l'aide desquels +la chimie et la physiologie cherchaient a eclairer les mysteres de +l'organisation. Apres la Theodicee de Leibnitz, les anguilles de Needham +lui paraissaient une des plus droles imaginations qu'on put avoir. La +faculte philosophique du siecle avait donc besoin, pour s'individualiser +en un genie, d'une tete a conception plus patiente et plus serieuse que +Voltaire, d'un cerveau moins etroit et moins effile que Condillac; il +lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'elevation solide que +dans Buffon, plus d'ampleur et de decision fervente que chez d'Alembert, +une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, +que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et +fertile nature, ouverte a tous les germes, et les fecondant en son sein, +les transformant presque au hasard par une force spontanee et confuse; +moule vaste et bouillonnant ou tout se fond, ou tout se broie, ou tout +fermente; capacite la plus encyclopedique qui fut alors, mais capacite +active, devorante a la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce +qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et +aussi de fumee; Diderot, passant d'une machine a bas qu'il demonte et +decrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considerations de +Bordeu; dissequant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement +que Condillac, dedoublant le fil de cheveu le plus tenu sans qu'il se +brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'etre, de l'espace, de +la nature, et taillant en plein dans la grande geometrie metaphysique +quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que +Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent +ete chretiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, +alternant du fait a la reverie, flottant de la majeste au cynisme, bon +jusque dans son desordre, un peu mystique dans son incredulite, et +auquel il n'a manque, comme a son siecle, pour avoir l'harmonie, qu'un +rayon divin, un _fiat lux_, une idee regulatrice, un Dieu[85]. + +[Note 84: _Chretiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de +Leibnitz.] + +[Note 85: Grimm avait deja compare la tete de Diderot a la nature +telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, +simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe +dominant, sans maitre et sans Dieu_.] + +Tel devait etre, au XVIIIe siecle, l'homme fait pour presider a +l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipline des penseurs, +celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier +librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration +contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau +et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les +geometres, les mecaniciens et les litterateurs, entre ces derniers et +les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les defenseurs du gout +ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'etait lui +qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolement, qui les +appreciait de meilleure grace, et les portait le plus complaisamment +dans son coeur; qui, avec le moins de personnalite et de _quant-a-soi_, +se transportait le plus volontiers de l'un a l'autre. Il etait donc bien +propre a etre le centre mobile, le pivot du tourbillon; a mener la ligue +a l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et +de grandiose dans l'allure. La tete haute et un peu chauve, le front +vaste, les tempes decouvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse +larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _debraille, le dos bon et rond_, +les bras tendus vers l'avenir; melange de grandeur et de trivialite, +d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; +tel qu'il etait, et non tel que l'avaient gate Falconet et Vanloo, je me +le figure dans le mouvement theorique du siecle, precedant dignement +ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un +ascendant sans morgue, d'un heroisme souille d'impur, glorieux malgre +leurs vices, gigantesques dans la melee, au fond meilleurs que leur vie: +Mirabeau, Danton, Kleber. + +Denis Diderot etait ne a Langres, en octobre 1713, d'un pere coutelier. +Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par heritage dans +la famille avec les humbles vertus, la piete, le sens et l'honneur des +vieux temps. Le jeune Denis, l'aine des enfants, fut d'abord destine a +l'etat ecclesiastique, pour succeder a un oncle chanoine. On le mit de +bonne heure aux Jesuites de la ville, et il y fit de rapides progres. +Ces premieres annees, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait a +se rappeler et qu'il a consacree en plusieurs endroits de ses ecrits, +laisserent dans sa sensibilite de profondes empreintes. En 1760, au +Grandval, chez le baron d'Holbach, partage entre la societe la plus +seduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il redigeait pour +l'Encyclopedie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient a l'esprit +avec larmes; il remontait par la reverie le cours de sa _triste et +tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait la, sous ses yeux, au +pied des coteaux de Chenevieres et de Champigny; son coeur nageait dans +les souvenirs, et il ecrivait a son amie, mademoiselle Voland: "Un des +moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, +et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon pere me vit arriver du +college, les bras charges des prix que j'avais remportes, et les epaules +chargees des couronnes qu'on m'avait decernees, et qui, trop larges pour +mon front, avaient laisse passer ma tete. Du plus loin qu'il m'apercut, +il laissa son ouvrage, il s'avanca sur sa porte et se mit a pleurer. +C'est une belle chose qu'un homme de bien et severe, qui pleure!" Madame +de Vandeul, fille unique et si cherie de Diderot, nous a laisse quelques +anecdotes sur l'enfance de son pere, que nous ne repeterons pas, et +qui toutes attestent la vivacite d'impressions, la petulance, la bonte +facile de cette jeune et precoce nature. Diderot a cela de particulier +entre les grands hommes du XVIIIe siecle, d'avoir eu une _famille_, une +famille tout a fait bourgeoise, de l'avoir aimee tendrement, de s'y etre +rattache toujours avec effusion, cordialite et bonheur. Philosophe a la +mode et personnage celebre, il eut toujours son bon pere _le forgeron_, +comme il disait, son frere l'abbe, sa soeur la menagere, sa chere +petite fille Angelique; il parlait d'eux tous delicieusement; il ne fut +satisfait que lorsqu'il eut envoye a Langres son ami Grimm embrasser son +vieux pere. Je n'ai guere vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques, +d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce meme M. de Grimm, +ou M. Arouet de Voltaire. + +Les jesuites chercherent a s'attacher Diderot; il eut une veine +d'ardente devotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya meme un +jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus a l'aise. Ce +petit evenement decida son pere a l'amener a Paris, ou il le placa au +college d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon ecolier et surtout +excellent camarade. On rapporte que l'abbe de Bernis et lui dinerent +plus d'une fois alors au cabaret a six sous par tete[86]. Ses etudes +finies, il entra chez un procureur, M. Clement de Ris, son compatriote, +pour y etudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce +degout de la chicane le brouilla avec son pere, qui sentait le besoin +de brider, de mater par l'etude un naturel aussi passionne, et qui le +pressait de faire choix d'un etat quelconque ou de rentrer sous le toit +paternel. Mais le jeune Diderot sentait deja ses forces, et une vocation +irresistible l'entrainait hors des voies communes. Il osa desobeir a ce +bon pere qu'il venerait, et seul, sans appui, brouille avec sa famille +(quoique sa mere le secourut sous main et par intervalles), loge dans un +taudis, dinant toujours a six sous, le voila qui tente de se fonder +une existence d'independance et d'etude; la geometrie et le grec le +passionnent, et il reve la gloire du theatre. En attendant, tous les +genres de travaux qui s'offraient lui etaient bien venus; le metier de +journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi +c'eut ete le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons +pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire +le precepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie +d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa +plus sure ressource etait de donner des lecons de mathematiques: il +apprenait lui-meme tout en montrant aux autres. C'est plaisir de +retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_ +avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en ete, dans l'allee des +Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de la, sur le pave de Paris, +_en manchettes dechirees et en bas de laine noire recousus par derriere +avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si eloquemment _sa +vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter +cette redingote de peluche qui lui eut retrace toute sa vie de jeunesse, +de misere et d'epreuves! Comme il l'aurait fierement suspendue dans son +cabinet decore d'un luxe recent! Comme il se serait ecrie a plus juste +titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: "Elle me +rappelle mon premier etat, et l'orgueil s'arrete a l'entree de mon +coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre +toujours au besoin qui s'adresse a moi, il me trouve la meme affabilite; +je l'ecoute, je le conseille, je le plains. Mon ame ne s'est point +endurcie, ma tete ne s'est point relevee; mon dos est bon et rond comme +ci-devant. C'est le meme ton de franchise, c'est la meme sensibilite; +mon luxe est de fraiche date, et le poison n'a point encore Agi." Et que +n'eut-il pas ajoute, si l'eternelle redingote de peluche s'etait trouvee +precisement la meme qu'il portait ce jour de mardi gras ou, tombe au +plus bas de la detresse, epuise de marche, defaillant d'inanition, +secouru par la pitie d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait +un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner +plutot que d'exposer son semblable a une journee de pareilles tortures? + +[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui precede l'_Addition a la +Lettre sur les Sourds et Muets_, declare qu'_il n'a jamais eu l'honneur +de voir M. l'abbe de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot +n'etait pas cense auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe +scrupuleux, que l'anecdote des joyeux diners a six sous par tete entre +le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour +cela moins authentique.] + +Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'etaient pas ce qu'on +pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait a mademoiselle Voland +(t. II, p. 108), l'aversion qu'il concut de bonne heure pour les faciles +et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonne, necessiteux, ardent, +dont la plume acquit par la suite un renom d'impurete; qui, selon son +propre temoignage, possedait assez bien son Petrone, et des petits +madrigaux infames de Catulle pouvait reciter les trois quarts sans +honte; ce jeune homme echappa a la corruption du vice, et, dans l'age le +plus furieux, parvint a sauver les tresors de ses sens et les illusions +de son coeur. Il dut ce bienfait a l'amour. La jeune fille qu'il aima +etait une demoiselle dechue, une ouvriere pauvre, vivant honnetement +avec sa mere du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, +la desira eperdument, se fit agreer d'elle, et l'epousa malgre les +remontrances economiques de la mere; seulement il contracta ce mariage +en secret, pour eviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient +sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a +juge fort dedaigneusement l'Annette de Diderot, a laquelle il prefere +de beaucoup sa Therese. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes +de grands hommes, il parait en effet que, bonne femme au fond, madame +Diderot etait d'un caractere tracassier, d'un esprit commun, d'une +education vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire a +ses affections. Tous ces facheux inconvenients, que le temps developpa, +disparurent alors dans l'eclat de sa beaute. Diderot eut d'elle jusqu'a +quatre enfants, dont un seul, une fille, survecut. Apres une de ses +premieres couches, il expedia la mere et sans doute aussi le nourrisson +a Langres, pres de sa famille, pour forcer la reconciliation. Ce moyen +pathetique reussit, et toutes les preventions qui avaient dure des +annees s'evanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accable de +nouvelles charges, livre a des travaux penibles, traduisant, aux gages +des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grece_, un +_Dictionnaire de Medecine_, et meditant deja l'Encyclopedie, Diderot se +desenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si +pesamment greve son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix +annees, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute +la seconde moitie de sa vie, quelques femmes telles que madame de +Prunevaux plus passagerement, l'engagerent dans des liaisons etroites +qui devinrent comme le tissu meme de son existence interieure. Madame de +Puisieux fut la premiere: coquette et aux expedients, elle ajouta aux +embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur +le Merite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensees philosophiques_, +l'_Interpretation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les +_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins severe. Madame +Diderot, negligee par son mari, se resserra dans ses gouts peu eleves; +elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha +plus tard a son domestique que par l'education de sa fille. On +comprendra, d'apres de telles circonstances, comment celui des +philosophes du siecle qui sentit et pratiqua le mieux la moralite de la +famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de pere, de fils, +de frere, eut en meme temps une si fragile idee de la saintete du +mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisement +sous quelle inspiration personnelle il fit dire a l'O-taitien dans le +_Supplement au Voyage de Bougainville_: "Rien te parait-il plus insense +qu'un precepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande +une constance qui n'y peut etre, et qui viole la liberte du male et de +la femelle en les enchainant pour jamais l'un a l'autre; qu'une fidelite +qui borne la plus capricieuse des jouissances a un meme individu; qu'un +serment d'immutabilite de deux etres de chair a la face d'un ciel qui +n'est pas un instant le meme, sous des antres qui menacent ruine, au bas +d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur +une pierre qui s'ebranle?" Ce fut une singuliere destinee de Diderot, +et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naive et +contagieuse, d'avoir eprouve ou inspire dans sa vie des sentiments si +disproportionnes avec le merite veritable des personnes. Son premier, +son plus violent amour, l'enchaina pour jamais a une femme qui n'avait +aucune convenance reelle avec lui. Sa plus violente amitie, qui fut +aussi passionnee qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, +piquant, agreable, mais coeur egoiste et sec[87]. Enfin la plus violente +admiration qu'il fit naitre lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur +fetichiste de son philosophe, comme Brossette l'etait de son poete, +espece de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'atheisme. Femme, +ami, disciple, Diderot se meprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eut +pas ete plus malencontreux que lui; au reste, a part le chapitre de sa +femme, il ne semble guere que lui-meme il se soit jamais avise de ses +meprises. + +[Note 87: Ceci est trop severe pour Grimm; je suis revenu, depuis, a +de meilleures idees sur son compte, en l'etudiant de pres.] + +Tout homme doue de grandes facultes, et venu en des temps ou elles +peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siecle et +l'humanite, d'une oeuvre en rapport avec les besoins generaux de +l'epoque et qui aide a la marche du progres. Quels que soient ses gouts +particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de +hors-d'oeuvre, il doit a la societe un monument public, sous peine +de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinee. Montesquieu par +l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Emile_ et la _Contrat social_, +Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses +travaux, ont rendu temoignage a cette loi sainte du genie, en vertu de +laquelle il se consacre a l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on +en ait dit legerement, n'y a pas non plus manque[88]. On lui accorde +de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie +incomparable, les chaudes esquisses, les riches prets a fonds perdu dans +les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, +des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait, +c'est-a-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la +Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La +Carliere, les heritiers du cure de Thivet;--ce que nous tenons ici a lui +maintenir, c'est son titre social, sa piece monumentale, l'Encyclopedie! +Ce ne devait etre a l'origine qu'une traduction revue et augmentee du +Dictionnaire anglais de Chalmers, une speculation de librairie. Diderot +feconda l'idee premiere et concut hardiment un repertoire universel +de la connaissance humaine a son epoque. Il mit vingt-cinq ans a +l'executer. Il fut a l'interieur la pierre angulaire et vivante de +cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les +persecutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y etait +attache surtout par convenance d'interet, et dont la Preface ingenieuse +a beaucoup trop assume, pour ceux qui ne lisent que les prefaces, la +gloire eminente de l'ensemble, deserta au beau milieu de l'entreprise, +laissant Diderot se debattre contre l'acharnement des devots, la +pusillanimite des libraires, et sous un enorme surcroit de redaction. +Grace a sa prodigieuse verve de travail, a l'universalite de ses +connaissances, a cette facilite multiple acquise de bonne heure dans +la detresse, grace surtout a ce talent moral de rallier autour de +lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet edifice +audacieux, d'une masse a la fois menacante et reguliere: si l'on cherche +le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait +mieux que personne les defauts de son oeuvre; il se les exagerait meme, +eut egard au temps, et se croyant ne pour les arts, pour la geometrie, +pour le theatre, il deplorait mainte fois sa vie engagee et perdue dans +une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si melee. Qu'il fut +admirablement organise pour la geometrie et les arts, je ne le nie pas; +mais certes, les choses etant ce qu'elles etaient alors, une grande +revolution, comme il l'a lui-meme remarque[89], s'accomplissant dans les +sciences, qui descendaient de la haute geometrie et de la contemplation +metaphysique pour s'etendre a la morale; aux belles-lettres, a +l'histoire de la nature, a la physique experimentale et a l'industrie; +de plus, les arts au XVIIIe siecle etant faussement detournes de leur +but superieur et rabaisses a servir de porte-voix philosophique ou +d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions generales, il +etait difficile a Diderot de faire un plus utile, un plus digne +et memorable emploi de sa faculte puissante qu'en la vouant a +l'Encyclopedie. Il servit et precipita, par cette oeuvre civilisatrice, +la revolution qu'il avait signalee dans les sciences. Je sais d'ailleurs +quels reproches severes et reversibles sur tout le siecle doivent +temperer ces eloges, et j'y souscris entierement; mais l'esprit +antireligieux qui presida a l'Encyclopedie et a toute la philosophie +d'alors ne saurait etre exclusivement juge de notre point de vue +d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en +reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Ecrasons l'infame!_ tout +decisif et inexorable qu'il semble, demande lui-meme a etre analyse et +interprete. Avant de reprocher a la philosophie de n'avoir pas +compris le vrai et durable christianisme, l'intime et reelle doctrine +catholique, il convient de se souvenir que le depot en etait alors +confie, d'une part aux jesuites intrigants et mondains, de l'autre aux +jansenistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranches dans les +parlements, pratiquaient des ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur +la grace, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et +qu'ils realisaient pour les heretiques, dans les culs de basse-fosse des +cachots, l'abime effrayant de Pascal. C'etait la l'_infame_ qui, tous +les jours, calomniait aupres des philosophes le christianisme dont elle +usurpait le nom; l'_infame_ en verite, que la philosophie est parvenue a +_ecraser_ dans la lutte, en s'abimant sous une ruine commune. Diderot, +des ses premieres _Pensees philosophiques_, parait surtout choque de +cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de +Nicole, d'Arnauld et de Pascal prete au Dieu chretien; et c'est au nom +de l'humanite meconnue et d'une sainte commiseration pour ses semblables +qu'il aborde la critique audacieuse ou sa fougue ne lui permit plus de +s'arreter. Ainsi de la plupart des novateurs incredules: au point de +depart, une meme protestation genereuse les unit. L'Encyclopedie ne fut +donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloitre avec des +savants et des penseurs de toute espece distribues a chaque etage. Elle +ne fut pas une pyramide de granit a base immobile; elle n'eut rien de +ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec +lenteur a travers des siecles fervents vers un Dieu adore et beni. On +l'a comparee a l'impie Babel; j'y verrais plutot une de ces tours +de guerre, de ces machines de siege, mais enormes, gigantesques, +merveilleuses, comme en decrit Polybe, comme en imagine le Tasse. +L'arbre pacifique de Bacon y est faconne en catapulte menacante. Il y +a des parties ruineuses, inegales, beaucoup de platras, des fragments +cimentes et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre: +l'edifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour +appliquer ici un mot eloquent de Diderot lui-meme, "la statue de +l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se +detachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en +sont pas d'argile." + +[Note 88: C'est une retractation partielle, une rectification de +ce que j'avais ecrit precedemment dans un article du _Globe_, dont je +reproduis ici le debut: + +"Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappe par son +admirable justesse: Werther compare l'homme de genie qui passe au milieu +de son siecle, a un fleuve abondant, rapide, aux crues inegales, +aux ondes parfois debordees; sur chaque rive se trouvent d'honnetes +proprietaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs +jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent +toujours que le fleuve ne deborde au temps des grandes eaux et ne +detruise leur petit bien-etre; ils s'entendent donc pour lui pratiquer +des saignees a droite et a gauche, pour lui creuser des fosses, des +rigoles; et les plus habiles profitent meme de ces eaux detournees pour +arroser leur heritage, et s'en font des viviers et des etangs a leur +fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et interessee de tous +les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un genie superieur +n'apparait peut-etre dans aucun cas particulier avec plus d'evidence que +dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On etait dans un +siecle d'analyse et de destruction, on s'inquietait bien moins d'opposer +aux idees en decadence des systemes complets, reflechis, desinteresses, +dans lesquels les idees nouvelles de philosophie, de religion, de morale +et de politique s'edifiassent selon l'ordre le plus general et le plus +vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce a +quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain +les grands esprits de l'epoque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tenterent +de s'elever a de hautes theories morales ou scientifiques; ou bien +ils s'egaraient dans de pleines chimeres, dans des utopies de reveurs +sublimes; ou bien, infideles a leur dessein, ils retombaient malgre eux, +a tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en +breche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui etait +et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il +voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette +tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler +comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position +fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses +facultes sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable +au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si +abondant en lui-meme, disparut presque au milieu de toutes les saignees +et de tous les canaux par lesquels on le detourna. La gene et le besoin, +une singuliere facilite de caractere, une excessive prodigalite de vie +et de conversation, la camaraderie encyclopedique et philosophique, tout +cela soutira continuellement le plus metaphysicien et le plus artiste +des genies de cette epoque. Grimm, dans sa _Correspondance litteraire_, +d'Holbach dans ses predications d'atheisme, Raynal dans son _Histoire +des deux Indes_, detournerent a leur profit plus d'une feconde artere de +ce grand fleuve dont ils etaient riverains. Diderot, bon qu'il etait +par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout a tous, se +laissait aller a cette facon de vivre; content de produire des idees, et +se souciant peu de leur usage, il se livrait a son penchant intellectuel +et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, a penser d'abord, a +penser surtout et toujours, puis a parler de ses pensees, a les ecrire +a ses amis, a ses maitresses; a les jeter dans des articles de journal, +dans des articles d'encyclopedie, dans des romans imparfaits, dans des +notes, dans des memoires sur des points speciaux; lui, le genie le plus +synthetique de son siecle, il ne laissa pas de monument. + +"Ou plutot ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit +unique et substantiel est empreint en tous ces fragments epars, le +lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, +amour et admiration, recompose aisement ce qui est jete dans un desordre +apparent, reconstruit ce qui est inacheve, et finit par embrasser d'un +coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette +figure forte, bienveillante et hardie, coloree par le sourire, abstraite +par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de +toutes nos tetes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du +Schiller tout ensemble."] + +[Note 89: _Interpretation de la Nature_.] + +L'atheisme de Diderot, bien qu'il l'affichat par moments avec une +deplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement +pris au mot, se reduit le plus souvent a la negation d'un Dieu mechant +et vengeur, d'un Dieu fait a l'image des bourreaux de Calas et de La +Barre. Diderot est revenu frequemment sur cette idee, et l'a presentee +sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantot, +comme dans l'entretien avec la marechale de Broglie, c'est un jeune +Mexicain qui, las de son travail, se promene un jour au bord du grand +Ocean; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre +pose sur le rivage; il s'y couche, et, berce par la vague, rasant du +regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mere sur je ne +sais quelle contree situee au dela et peuplee d'habitants merveilleux +lui repassent en idee comme de folles chimeres; il n'y peut croire, et +cependant le sommeil vient avec le balancement et la reverie, la planche +se detache du rivage, le vent s'accroit, et voila le jeune raisonneur +embarque. Il ne se reveille qu'en pleine eau. Un doute s'eleve alors +dans son esprit: s'il s'etait trompe en ne croyant pas! si sa grand'mere +avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il +touche a la plage inconnue. Le vieillard, maitre du pays, est la qui le +recoit a l'arrivee. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu +pincee avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incredule? ou bien +ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insense par les cheveux et se +complaire a le trainer durant une eternite sur le rivage[90]?--Tantot, +comme dans une lettre a mademoiselle Voland, c'est un moine, galant +homme et point du tout enfroque, avec qui son ami Damilaville l'a fait +diner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'etait une des +plus puissantes affections de l'homme: "Un coeur paternel, repris-je; +non, il n'y a que ceux qui ont ete peres qui sachent ce que c'est; c'est +un secret heureusement ignore, meme des enfants." Puis continuant, +j'ajoutai: "Les premieres annees que je passai a Paris avaient ete fort +peu reglees; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon pere, sans +qu'il fut besoin de la lui exagerer. Cependant la calomnie n'y avait +pas manque. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion +d'aller le voir se presenta. Je ne balancai point. Je partis plein +de confiance dans sa bonte. Je pensais qu'il me verrait, que je me +jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que +tout serait oublie. Je pensai juste." La, je m'arretai et je demandai a +mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: "Soixante +lieues, mon pere; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais +trouve mon pere moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il +y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si +loin?--Et s'il avait ete dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?..." +En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournes au ciel; et mon +religieux, les yeux baisses, meditait sur mon apologue." + +[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: "... En +considerant avec effroi ces demarches temeraires et vagabondes de la +plupart des hommes, qui les menent a la mort eternelle, je m'imagine de +voir une ile epouvantable, entouree de precipices escarpes qu'un nuage +epais empeche de voir, et environnee d'un torrent de feu qui recoit tous +ceux qui tombent du haut de ces precipices. Tous les chemins et tous les +sentiers se terminent a ces precipices, a l'exception d'un seul, mais +tres-etroit et tres-difficile a reconnoitre, qui aboutit a un pont par +lequel on evite le torrent de feu et l'on arrive a un lieu de surete et +de lumiere... Il y a dans cette ile un nombre infini d'hommes a qui l'on +commande de marcher incessamment. Un vent impetueux les presse et ne +leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les +chemins n'ont pour fin que le precipice; qu'il n'y en a qu'un seul ou +ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est tres-difficile a +remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces miserables, sans +songer a chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils +le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne +s'occupent que du soin de leur equipage, du desir de commander aux +compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque +divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent +insensiblement vers le bord du precipice, d'ou ils sont emportes dans +ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un +tres-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui, +l'ayant decouvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant +ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin a un lieu de surete +et de repos." L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du +traite _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scene de +_carnage spirituel_, dans laquelle n'eclate pas moins ce qu'on a droit +d'appeler le _terrorisme de la Grace_: on concoit que Diderot ait trouve +ces doctrines funestes a l'humanite, et qu'il ait voulu faire a son +tour, sous image d'ile et d'ocean, une contre-partie au tableau de +Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une ile +deserte, et les hommes y sont egalement de _miserables egares_.] + +Diderot a expose ses idees sur la substance, la cause et l'origine des +choses dans l'_Interpretation de la Nature_, sous le couvert de +Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans +l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Reve_ singulier qu'il prete a ce +philosophe. Il nous suffira de dire que son materialisme n'est pas un +mecanisme geometrique et aride, mais un vitalisme confus, fecond et +puissant, une fermentation spontanee, incessante, evolutive, ou, jusque +dans le moindre atome, la sensibilite latente ou degagee subsiste +toujours presente. C'etait l'opinion de Bordeu et des physiologistes, +la meme que Cabanis a depuis si eloquemment exprimee. A la maniere +dont Diderot sentait la nature exterieure, la nature pour ainsi dire +_naturelle_, celle que les experiences des savants n'ont pas encore +torturee et falsifiee, les bois, les eaux, la douceur des champs, +l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il +devait etre profondement religieux par organisation, car nul n'etait +plus sympathique et plus ouvert a la vie universelle. Seulement, cette +vie de la nature et des etres, il la laissait volontiers obscure, +flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelee au sein des +germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des +forets, s'exhalant avec les bouffees des brises; il ne la rassemblait +pas vers un centre, il ne l'idealisait pas dans l'exemplaire radieux +d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage +qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'annees avant de mourir, +l'_Essai sur la Vie de Seneque_, il s'est plu a traduire le passage +suivant d'une lettre a Lucilius, qui le transporte d'admiration: "S'il +s'offre a vos regards une vaste foret, peuplee d'arbres antiques, dont +les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelaces vous derobent +l'aspect du ciel, cette hauteur demesuree, ce silence profond, ces +masses d'ombre que la distance epaissit et rend continues, tant de +signes ne vous _intiment_-ils pas la presence d'un Dieu?" C'est Diderot +qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le meme +ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu +d'oubli peut-etre de ses propres exces cyniques et philosophiques, mais +aussi un degout amer, un desaveu formel du materialisme immoral et +corrupteur. J'aime qu'il reproche a La Mettrie de n'avoir pas _les +premieres idees des vrais fondements de la morale_, "de cet arbre +immense dont la tete touche aux cieux, et dont les racines penetrent +jusqu'aux enfers, ou tout est lie, ou la pudeur, la decence, la +politesse, les vertus les plus legeres, s'il en est de telles, +sont attachees comme la feuille au rameau, qu'on deshonore en l'en +depouillant." Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la +vertu avec Helvetius et Saurin; il en fait a mademoiselle Voland un +recit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconsequence du +siecle. Ces messieurs niaient le sens moral inne, le motif essentiel et +desinteresse de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. "Le plaisant, +ajoute-t-il, c'est que, la dispute a peine terminee, ces honnetes gens +se mirent, sans s'en apercevoir, a dire les choses les plus fortes en +faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et a faire eux-memes +la refutation de leur opinion. Mais Socrate, a ma place, la leur aurait +arrachee." Il dit en un endroit au sujet de Grimm: "La severite des +principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une a l'usage +des souverains." Toutes ces idees excellentes sur la vertu, la morale +et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le +recueillement et l'espece de solitude qu'il tacha de se procurer durant +les annees souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis etaient +morts, les autres disperses; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient +souvent. Aux conversations desormais fatigantes, il preferait la robe de +chambre et sa bibliotheque du cinquieme sous les tuiles, au coin de la +rue Taranne et de celle de Saint-Benoit; il lisait toujours, meditait +beaucoup et soignait avec delices l'education de sa fille. Sa vie +bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui etre +d'un grand apaisement interieur; et toutefois peut-etre, a de certains +moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux pere: +"Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais +je trouve que ma tete repose plus doucement encore sur celui de la +religion et des lois."--Il mourut en juillet 1784[91]. + +[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors +a ses debuts, publia dans quelque almanach litteraire le recit d'une +_visite_ qu'il avait faite au philosophe, recit piquant, un peu +burlesque, ou les qualites naives de l'original sont prises en +caricature. Diderot s'en montra tres-mecontent. Garat presageait par ce +trait son talent de plume, mais aussi sa legerete morale. Cette _visite +chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses +_Revelations indiscretes du XVIIIe siecle_, est peut-etre le premier +exemple en notre litterature du style _a la Janin_; dans ce genre de +charge fine, l'echantillon de Garat reste charmant.] + +Comme artiste et critique, Diderot fut eminent. Sans doute sa theorie du +drame n'a guere de valeur que comme dementi donne au convenu, au faux +gout, a l'eternelle mythologie de l'epoque, comme rappel a la verite des +moeurs, a la realite des sentiments, a l'observation de la nature; +il echoua des qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idee de morale le +preoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en general, dans +toute son esthetique, il meconnut les limites, les ressources propres +et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame +en moraliste, la statuaire et la peinture en litterateur; le style +essentiel, l'execution mysterieuse, la touche sacree, ce je ne sais quoi +d'accompli, d'acheve, qui est a la fois l'indispensable, ce _sine qua +non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne a +l'adresse de la posterite,--sans doute ce coin precieux lui a echappe +souvent; il a tatonne alentour, et n'y a pas toujours pose le doigt +avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont cause de ces eblouissements +d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Terence, pour +Richardson et pour Greuze: voila les defauts. Mais aussi que de verve, +que de raison dans les details! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, +de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans +ce siecle irreverent! quelle critique penetrante, honnete, amoureuse, +jusqu'alors inconnue! comme elle epouse son auteur des qu'elle y prend +gout! comme elle le suit, l'enveloppe, le developpe, le choie +et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette a +l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutot a l'auteur +des _Saisons_, a M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres, +est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des +epidermes_); a M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'eloquence, du +style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous +de la mamelle gauche_, + + _... Quod laeva in parte mamillae + Nil salit Arcadico juveni..._ + +JUV. + +Demandez a l'abbe Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe, +s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de gout_; au digne, +au sage et honnete Thomas enfin, qui, a l'oppose du meme M. de La Harpe, +_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en +ecrivant _sur les femmes_, a trouve moyen de composer _un si bon, un si +estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_. + +En prononcant le nom de femmes, nous avons touche la source la plus +abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses +meilleurs morceaux, les plus delicieux d'entre ses _petits papiers_, +sont certainement ceux ou il les met en scene, ou il raconte les +abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou +victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; ou il +peint quelque coin du monde, quelque interieur auquel elles ont ete +melees. Les moindres recits courent alors sous sa plume, rapides, +entrainants, simples, loin d'aucun systeme, empreints, sans affectation, +des circonstances les plus familieres, et comme venant d'un homme qui a +de bonne heure vecu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'ame et +la poesie dessous. De telles scenes, de tels portraits ne s'analysent +pas. Omettant les choses plus connues, je recommande a ceux qui ne l'ont +pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin, +jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de +diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que +desinteresses. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensee +et indulgente; c'est de la raison, de la decence, de l'honnetete, je +dirais presque de la vertu, a la portee d'une jolie actrice, bonne et +franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de +Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux deja pour etre sage), +Horace lui-meme n'aurait pas donne d'autres preceptes, des conseils +mieux pris dans le reel, dans le possible, dans l'humanite; et certes il +ne les eut pas assaisonnes de maximes plus saines, d'indications plus +fines sur l'art du comedien. Ces Lettres a mademoiselle Jodin, publiees +pour la premiere fois en 1821, presageaient dignement celles a +mademoiselle Voland, que nous possedons enfin aujourd'hui. Ici Diderot +se revele et s'epanche tout entier. Ses gouts, ses moeurs, la tournure +secrete de ses idees et de ses desirs; ce qu'il etait dans la maturite +de l'age et de la pensee; sa sensibilite intarissable au sein des plus +arides occupations et sous les paquets d'epreuves de l'_Encyclopedie_; +ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville +natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages ou s'ebattait +son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu +d'amis, d'oisivete entremelee d'emotions et de lectures; et puis, au +milieu de cette societe charmante, a laquelle il se laisse aller tout +en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimacantes, les +episodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses +recits; madame d'Epinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon +bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole, +aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et +discordant, pres de sa moitie au fin sourire; l'abbe Galiani, _tresor +dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le +monde voudrait en avoir un a la campagne, si on en faisait chez les +tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et +auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus +desesperante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur +les personnages celebres; Voltaire, _ce mechant et extraordinaire enfant +des Delices_, qui a beau critiquer, railler, se demener, et qui _verra +toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans +s'elever sur la pointe du pied, le passeront de la tete, car il n'est +que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet etre incoherent, +_excessif, tournant perpetuellement autour d'une capuciniere ou il se +fourrera un beau matin, et sans cesse ballotte de l'atheisme au bapteme +des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot, +homme, moraliste, peintre et critique, se montre a nu dans cette +Correspondance, si heureusement conservee, si a propos offerte a +l'admiration empressee de nos contemporains. Plus efficacement que nos +paroles, elle ravivera, elle achevera dans leur memoire une image +deja vieillie, mais toujours presente. Nous y renvoyons bien vite les +lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que +nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en meme temps, +comme dedommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand +ecrivain, insere autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont +le mieux soutenu et perpetue de nos jours la tradition de Diderot, pour +la verve chaude et feconde, le genie facile, abondant, passionne, le +charme sans fin des causeries et la bonte prodigue du caractere. + +Juin 1831. + +[Note 92: On peut voir aussi deux articles detailles sur cette +Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.] + +[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).] + + +J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII +des _Causeries du Lundi_. + + + + +L'ABBE PREVOST + +On a compare souvent l'impression melancolique que produisent sur nous +les bibliotheques, ou sont entasses les travaux de tant de generations +defuntes, a l'effet d'un cimetiere peuple de tombes. Cela ne nous a +jamais semble plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosite +vague ou un labeur trop empresse, mais guide par une intention +particuliere d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piete +studieuse a accomplir envers une memoire. Si pourtant l'objet de notre +etude ce jour-la, et en quelque sorte de notre devotion, est un de ces +morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet +ne saurait etre ce que nous disons; l'autel alors nous apparait trop +lumineux; il s'en echappe incessamment un puissant eclat qui chasse bien +loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idees de duree et de +vie. La mediocrite, non plus, n'est guere propre a faire naitre en nous +un sentiment d'espece si delicate; l'impression qu'elle cause n'a rien +que de sterile, et ressemble a de la fatigue ou a de la pitie. Mais ce +qui nous donne a songer plus particulierement et ce qui suggere a notre +esprit mille pensees d'une morale penetrante, c'est quand il s'agit d'un +de ces hommes en partie celebres et en partie oublies, dans la memoire +desquels, pour ainsi dire, la lumiere et l'ombre se joignent; dont +quelque production toujours debout recoit encore un vif rayon qui semble +mieux eclairer la poussiere et l'obscurite de tout le reste; c'est +quand nous touchons a l'une de ces renommees recommandables et jadis +brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles +aujourd'hui, dans leur silence, de la beaute d'un cloitre qui tombe, et +a demi couchees, desertes et en ruine. Or, a part un tres-petit nombre +de noms grandioses et fortunes qui, par l'a-propos de leur venue, +l'etoile constante de leurs destins, et aussi l'immensite des choses +humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement, +conservent ce privilege eternel de ne pas vieillir, ce sort un peu +sombre, mais fatal, est commun a tout ce qui porte dans l'ordre des +lettres le titre de talent et meme celui de genie. Les admirations +contemporaines les plus unanimes et les mieux meritees ne peuvent +rien contre; la resignation la plus humble, comme la plus opiniatre +resistance, ne hate ni ne retarde ce moment inevitable, ou le grand +poete, le grand ecrivain, entre dans la posterite, c'est-a-dire ou les +generations dont il fut le charme et l'ame, cedant la scene a d'autres, +lui-meme il passe de la bouche ardente et confuse des hommes a +l'indifference, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus +souvent, est la derniere consecration des monuments accomplis. Sans +doute quelques pelerins du genie, comme Byron les appelle, viennent +encore et jusqu'a la fin se succederont alentour; mais la societe en +masse s'est portee ailleurs et frequente d'autres lieux. Une bien forte +part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge deja dans +l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans +tristesse, soit qu'on l'eprouve pour soi-meme, soit qu'on l'applique a +d'autres, nous devons tacher du moins qu'il nous laisse sans amertume. +Il n'a rien, a le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de +decourager; c'est un des mille cotes de la loi universelle. Ne nous +y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit, +l'exageration de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Premunis +par la contre bien des agitations insensees, sachons nous tenir a un +calme grave, a une habitude reflechie et naturelle, qui nous fasse tout +gouter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, degagee +des preoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sinceres des +changeantes saillies du jour et des jargons bigarres qui passent, nous +etablisse dans la situation intime la meilleure pour y epancher le +plus de ces verites reelles, de ces beautes simples, de ces sentiments +humains bien menages, dont, sous des formes plus ou moins neuves +et durables, les ages futurs verront se confirmer a chaque epreuve +l'eternelle jeunesse. + +Cette reflexion nous a ete inspiree au sujet de l'abbe Prevost, et nous +croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le +plus naturellement a lui-meme, s'il pouvait se contempler dans le passe. +Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carriere, il ait +jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, a un moment determine, +eclate de la plenitude d'un disque eblouissant, et qu'on appelle la +gloire; plutot que la gloire, il eut de la celebrite diffuse, et posseda +les honneurs du talent, sans monter jusqu'au genie. Ce fut pourtant, si +l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis +XIV, ce fut, a tout prendre, un heureux et facile genie, d'un savoir +etendu et lucide, d'une vaste memoire, inepuisable en oeuvres, egalement +propre aux histoires serieuses et aux amusantes, renomme pour les graces +du style et la vivacite des peintures, et dont les productions, a peine +ecloses, faisaient, disait-on alors, _les delices des coeurs sensibles +et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours +prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les +continuait sous son nom, ce qui est arrive pour le _Cleveland_; les +libraires demandaient _du l'abbe Prevost_, comme precedemment du +Saint-Evremond; lui-meme, il ne les laissait guere en souffrance, et +ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire generale des +Voyages_, vont beaucoup au dela de cent volumes. De tous ces estimables +travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de creations, que +reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse +nous nous sommes trouves a portee de quelque ancienne bibliotheque de +famille, nous avons pu lire _Cleveland_, _le Doyen de Killerine_, les +_Memoires d'un Homme de qualite_, que nous recommandaient nos oncles +ou nos peres; mais, a part une occasion de ce genre, on les estime sur +parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va +presque jamais jusqu'a la fin, pas plus que pour l'_Astree_ ou pour +_Clelie_; la maniere en est deja trop loin de notre gout, et rebute par +son developpement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui +reussisse toujours dans son accorte negligence, et dont la fraicheur +sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre echappe en un jour +de bonheur a l'abbe Prevost, et sans plus de peine assurement que les +innombrables episodes, a demi reels, a demi inventes, dont il a seme ses +ecrits, soutient a jamais son nom au-dessus du flux des annees, et le +classe de pair, en lieu sur, a cote de l'elite des ecrivains et des +inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un +mois dans leur vie, ou a la fois leur coeur s'est trouve plus abondant, +leur timbre plus pur, leur regard doue de plus de transparence et de +clarte, leur genie plus familier et plus present; ou un fruit rapide +leur est ne et a muri sous cette harmonieuse conjonction de tous +les astres interieurs; ou, en un mot, par une oeuvre de dimension +quelconque, mais complete, ils se sont eleves d'un jet a l'ideal +d'eux-memes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin +Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on merite +toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de resume +admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence a croire que, +sans cette tour solitaire de Rene, qui s'en detache et monte dans la +nue, l'edifice entier de Chateaubriand se discernerait confusement a +distance[94]. L'abbe Prevost, sous cet aspect, n'a rien a envier a tous +ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point +sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste a jamais, +et, en depit des revolutions du gout et des modes sans nombre qui en +eclipsent le vrai regne, elle peut garder au fond sur son propre +sort cette indifference folatre et languissante qu'on lui connait. +Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-etre et par +trop simple de metaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement +moderne se sera evapore, quand l'enluminure fatigante aura pali, cette +fille incomprehensible se retrouvera la meme, plus fraiche seulement par +le contraste. L'ecrivain qui nous l'a peinte restera apprecie dans le +calme, comme etant arrive a la profondeur la plus inouie de la passion +par le simple naturel d'un recit, et pour avoir fait de sa plume, en +cette circonstance, un emploi cher a certains coeurs dans tous les +temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il +n'atteindra du moins que quand, le gout des choses saines etant epuise, +il n'y aura plus de regret a mourir. + +[Note 94: J'ecrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce +leger M. de Lomenie (qui n'est qu'un echo de son monde), d'avoir attendu +la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensee a son sujet, +ne m'ont pas bien lu. Beranger, au contraire, avait fort remarque ce +passage, et il s'amusait quelquefois a taquiner M. de Chateaubriand sur +ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.] + +Mais si la posterite s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, a +cette breve comprehension d'un homme, a ce releve rapide d'une oeuvre, +il y a, jusque dans son sein, des curiosites plus scrupuleuses et plus +patientes qui eprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir a +la connaissance des portions disparues, et de retrouver epars dans +l'ensemble, plus melanges sans doute mais aussi plus etales, la plupart +des merites dont la piece principale se compose. On veut suivre dans la +continuite de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte, +l'etoffe et la qualite de ce genie dont on a deja vu le plus brillant +echantillon, mais un echantillon, apres tout, qui tient etroitement au +reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que +nous tachons de faire aujourd'hui pour l'abbe Prevost. Un attrait tout +particulier, des qu'on l'a entrevu, invite a s'informer de lui et a +desirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse +decente de son langage, laissent transpirer a son insu une sensibilite +interieure profondement tendre, et, sous la generalite de sa morale +et la multiplicite de ses recits, il est aise de saisir les traces +personnelles d'une experience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut +pour lui le premier de ses romans et comme la matiere de tous les +autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siecle, en avril 1697, a Hesdin +dans l'Artois, d'une honnete famille et meme noble; son pere etait +procureur du roi au bailliage. Le jeune Prevost fit ses premieres etudes +chez les jesuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa +rhetorique au college d'Harcourt, a Paris. On le soigna fort a cause des +rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jesuites l'avaient +deja entraine au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idees +de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualite de +simple volontaire. La derniere guerre de Louis XIV tirait a sa fin; les +emplois a l'armee etaient devenus tres-rares; mais il avait l'esperance, +commune a une infinite de jeunes gens, d'etre avance aux premieres +occasions; et, comme lui-meme il l'a dit par la suite en reponse a ceux +qui calomniaient cette partie de sa vie, "il n'etoit pas si disgracie +du cote de la naissance et de la fortune qu'il ne put esperer de +faire heureusement son chemin." Las pourtant d'attendre, et la guerre +d'ailleurs finissant, il retourna a La Fleche chez les peres jesuites, +qui le recurent avec toutes sortes de caresses; il en fut seduit au +point de s'engager presque definitivement dans l'Ordre; il composa, en +l'honneur de saint Francois Xavier, une ode qui ne s'est pas conservee. +Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de +la retraite, il reprit le metier des armes _avec plus du distinction_, +dit-il, _et d'agrement_, avec quelque grade par consequent, lieutenance +ou autre. Les details manquent sur cette epoque critique de sa vie[95]. +On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment a penser et qui +revele la teinte a la direction de ses sentiments durant les orages de +sa premiere jeunesse: "Quelques annees se passerent, dit-il (a ce metier +des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes +de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des precautions qui +m'echapperent. Je laisse a juger quels devoient etre, depuis l'age de +vingt a vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a +compose le _Cleveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin +d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le +nom que je donne a l'Ordre respectable ou j'allai m'ensevelir, et ou +je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis +ignorerent ce que j'etois devenu." Cet Ordre respectable dont il parle, +et dans lequel il entra a l'age de vingt-quatre ans environ, est celui +des Benedictins de la congregation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six +ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduite de l'etude; nous +le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette ame passionnee, et par trop +maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer a rien; elle +etait du nombre de ces natures deliees qu'on traverse et qu'on ebranle +aisement sans les tenir; elle avait puise dans l'ingenuite de son propre +fonds et avait developpe en elle, par l'excellente education qu'elle +avait recue, mille sentiments honnetes, delicats et pieux, capables, ce +semble, a volonte, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier +dans la retraite, et elle ne savait se resoudre ni a l'un ni a l'autre +de ces partis; elle en essayait continuellement tour a tour; la +fragilite se perpetuait sous les remords; le monde, ses plaisirs, +la variete de ses evenements, de ses peintures, la tendresse de ses +liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations +irresistibles pour ce coeur trop tot sevre, et, d'une autre part, aucun +de ces biens ne parvenait a le remplir au moment de la jouissance. Le +repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi +toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis +extremes dont l'austerite ne tardait pas a mollir; et, apres une lutte +nouvelle, en un sens contraire au precedent, il retombait encore de +la cellule dans les aventures. On a conserve de lui le fragment d'une +lettre ecrite a l'un de ses freres au commencement de son entree chez +les benedictins; elle se rapporte au temps de son sejour a Saint-Ouen, +vers 1721. Il y touche cet etat moral de son ame en traits ingenus +et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas gueri: "Je connois la +foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour +son repos de ne point m'appliquer a des sciences steriles qui le +laisseraient dans la secheresse et dans la langueur; il faut, si je +veux etre heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force +l'impression de grace qui m'y a amene; il faut que je veille sans cesse +a eloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'apercois que trop tous +les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment +de vue la grande regle, ou meme si je regardois avec la moindre +complaisance certaines images qui ne se presentent que trop souvent a +mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me seduire, +quoiqu'elles soient a demi effacees. Qu'on a de peine, mon cher frere, +a reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa +foiblesse; et qu'il en coute a combattre pour la victoire, quand on a +trouve longtemps de la douceur a se laisser vaincre!" + +[Note 95: Le biographe de l'edition de 1810, qui est le meme que +celui de l'edition de 1783, a copie sur ce point le biographe qui a +publie les _Pensees de l'abbe Prevost_ en 1764, et qui lui-meme s'en +etait tenu aux explications inserees dans le nombre 47 du _Pour et +Contre_.--On a imprime dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prevost +etant tombe amoureux d'une dame, a Hesdin probablement, son pere, qui +voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir a la porte de la +dame pour morigener son fils au passage, et que celui-ci, dans la +rapidite du mouvement qu'il fit pour s'echapper, heurta si violemment +son pere que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas +la une calomnie atroce, c'est un conte, et Prevost a bien assez +de catastrophes dans sa vie sans celle-la. (Voir dans la _Decade +philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prevost +d'Exiles, qui dement et refute peremptoirement cette anecdote sur son +grand-oncle).] + +L'ideal de l'abbe Prevost, son reve des sa jeunesse, le modele de +felicite vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournerent longtemps pour +lui des erreurs trop vives, c'etait un melange d'etude et de monde, de +religion et d'honnete plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions +a flatter le tableau. Une fois engage dans des liens indissolubles, il +tacha que toute image trop emouvante et trop propice aux desirs fut +soigneusement bannie de ce plan un peu chimerique, ou le devoir etait la +mesure de la volupte. On aime a s'etendre avec lui, en plus d'un +endroit des _Memoires d'un Homme de qualite_ et de _Cleveland_, sur ces +promenades meditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu +des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces +conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marquees_, +nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la +vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempere, on le voit; +accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne a la +fois la pratique de la morale et la croyance des mysteres_, d'ailleurs +nullement farouche, fonde sur la Grace et sur l'amour, fleuri +d'atticisme, ayant passe par le noviciat des jesuites et s'en etant +degage avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant. +Gresset, dans plusieurs morceaux de ses epitres, nous en donnerait +quelque idee que Prevost certainement ne desavouerait pas: + + _Blandus honos, hilarisque tamen cum pondere virtus._ + +Boileau, plus severe et aussi humain, Boileau, que je me reproche de +n'avoir pas assez loue autrefois sur ce point non plus que sur quelques +autres, a ete inspire de cet esprit de piete solide dans son Epitre a +l'abbe Renaudot. L'admirable caractere de Tiberge, dans _Manon Lescaut_, +en offre en action toutes les lumieres et toutes les vertus reunies. Du +milieu des bouleversements de sa jeunesse et des necessites materielles +qui en furent la suite, Prevost tendit d'un effort constant a cette +sagesse pleine d'humilite, et il merita d'en cueillir les fruits des +l'age mur. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers +maitres, et les impressions qu'il avait recues d'eux ne le quitteront +jamais. Il est possible, a la rigueur, que la philosophie, alors +commencante, l'ait seduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de +La Fleche a son entree chez les benedictins, et que le personnage de +Cleveland represente quelques souvenirs personnels de cette epoque. Mais +au fond c'etait une nature soumise, non raisonneuse, alteree des sources +superieures, encline a la spiritualite, largement credule a l'invisible; +une intelligence de la famille de Malebranche en metaphysique; une de +ces ames qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cecile, _se portent d'une ardeur +etonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour +elles-memes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans +mesure_, et s'en croient empechees par les _tenebres des sens_ et le +poids de la chair. Il obeit a un elan de cette voix mystique en entrant +chez les benedictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou +peut-etre, parce qu'il s'en defiait beaucoup, il se hata de s'interdire +solennellement toute recidive de defaillance. Le sacrifice une fois +consomme, la conscience lucide lui revint: "Je reconnus, dit-il, que ce +coeur si vif etoit encore brulant sous la cendre. La perte de ma +liberte m'affligea jusqu'aux larmes. Il etoit trop tard. Je cherchai ma +consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'etude; mes +livres etoient mes amis fideles, _mais ils etoient morts comme moi!_" + +L'etude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs, +mais melancoliques et toujours uniformes; ce genre d'etude surtout, +heritage demembre des Mabillon, austere, interminable, monotone comme +une penitence, sans melange d'invention et de graces, pouvait suffire +uniquement a la vie d'un dom Martenne, non a celle de dom Prevost. Il y +etait propre toutefois, mais il l'etait aussi a trop d'autres matieres +plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons +de l'Ordre a Saint-Ouen de Rouen, ou il eut une polemique a son +avantage avec un jesuite appele Le Brun; a l'abbaye du Bec, ou, tout en +approfondissant la theologie, il fit connaissance d'un grand seigneur +retire de la cour qui lui donna peut-etre la pensee de son premier +roman; a Saint-Germer, ou il professa les humanites; a Evreux et aux +Blancs-Manteaux de Paris, ou il precha avec une vogue merveilleuse; +enfin a Saint-Germain-des-Pres, espece de capitale de l'Ordre, ou on +l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume +presque entier, dit-on, est de lui. Il commenca des lors, selon toute +apparence, a rediger les _Memoires d'un Homme de qualite_, et en meme +temps, par la multitude d'histoires interessantes qu'il contait a ravir, +il faisait le charme des veillees du cloitre. Un leger mecontentement, +qui n'etait qu'un pretexte, mais en realite ses idees, dont le cours le +detournait plus que jamais ailleurs, l'engagerent a solliciter de Rome +sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour +Cluny qu'il s'arreta. Il obtint sa demande; le bref devait etre fulmine +par l'eveque d'Amiens a un jour marque; Prevost y comptait, et de grand +matin il s'echappa du couvent, en laissant pour les superieurs des +lettres ou il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il +avait ignoree jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulmine, et +sa position de deserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre +issue qu'une fuite en Hollande. Le general de la congregation tenta bien +une demarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prevost, deja +parti, n'en fut pas informe. Ce grand pas une fois fait, il dut en +accepter toutes les consequences. Riche de savoir, rompu a l'etude, +propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et +d'aventures eprouvees ou recueillies qui s'etaient amassees en lui +dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus +abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses +journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le +monde litteraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente +et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six annees, tant +en Hollande qu'en Angleterre. Des les premiers temps de son exil, nous +voyons paraitre de lui les _Memoires d'un Homme de qualite_, un volume +traduit de l'_Histoire universelle_ du president de Thou, une _Histoire +metallique du royaume des Pays-Bas_, egalement traduite. _Cleveland_ +vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication +commencee en 1733 ne finit qu'en 1740. Prevost etait deja rentre en +France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci +n'est pas un inventaire exact, ni meme un jugement general des nombreux +ecrits de notre auteur, nous ne nous arreterons qu'a ceux qui nous +aideront a le peindre. + +Les _Memoires d'un Homme de qualite_ nous semblent sans contredit, et +_Manon_ a part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant episode par +post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux +conserve des romans de l'abbe Prevost, celui ou, ne s'etant pas encore +blase sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage a ce +qu'il a senti en lui ou observe alentour. Tandis que, dans ses romans +posterieurs, il se perd en des espaces de lieu considerables et se prend +a des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caracteres hybrides et +dont la vraisemblance, contestable des lors, ne supporte pas un coup +d'oeil aujourd'hui, dans ces Memoires au contraire il nous retrace en +perfection, et sans y songer, les manieres et les sentiments de la bonne +societe vers la fin du regne de Louis XIV. Le cote satirique que prefere +Le Sage manque ici tout a fait; la grossierete et la licence, qui se +faisaient jour a tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune +place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Systeme_, son +Paris de vice et de boue, ou toutes les ordures sont entassees, quoique +d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetees la sans dessein +de les faire ressortir, et d'un bout a l'autre eclairees d'un meme +reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prevost, c'est le monde +honnete et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, apres l'avoir +certainement pratique, l'a regrette beaucoup du fond de la province et +des cloitres; c'est le monde delicat, galant et plein d'honneur, tel que +Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont +decore l'ideal, qui est a portee de la cour, mais qui s'en abstient +souvent; ou Montausier a passe, ou la Regence n'est point parvenue. +Prevost tourne en plein ses recits au noble, au serieux, au pathetique, +et s'enchante aisement. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille +de joie et l'escroc que vous en connaissez, procede en ligne assez +directe de l'_Astree_, de la _Clelie_ et de ceux de madame de La +Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage, +non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis +raconte ce qui lui est arrive, a lui, et ce que d'autres lui ont raconte +d'eux-memes; tout cela se mele et se continue a l'aventure; nulle +proportion de plans; une lumiere volontiers egale; un style delicieux, +rapide, distribue au hasard, quoique avec un instinct de gout inapercu; +enjambant les routes, les intervalles, les preambules, tout ce que nous +decririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien +roulant et les glaces levees; sautant, si l'on est a bord d'un vaisseau, +sur _une infinite de cordages et d'instruments de mer_, sans desirer +ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire, +s'epanouissant mille fois sur quelques scenes de coeur, renouvelees +a profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas meme encadrees. +L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la +premiere avait reussi, y rattacha l'autre. Dans cette premiere, qui est +la plus courte, apres avoir moralise au debut sur les grandes passions, +les avoir distinguees de la pure concupiscence, et s'etre efforce d'y +saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues, +le marquis raconte les malheurs de son pere, les siens propres, ses +voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivite en Turquie[96], la mort +de sa chere Selima, qu'il y avait epousee et avec laquelle il etait venu +a Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait +dire avec un accent de conviction naive bien aussi penetrant que nos +obscurites fastueuses: "Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter +le nom de plaisir, il est vrai neanmoins qu'ils ont une douceur infinie +pour une personne mortellement affligee[97]." Jete par ce desespoir au +sein de la religion, dans l'abbaye de...., ou il sejourne trois ans, le +marquis en est tire, a force de violences obligeantes, par M. le duc +de..., qui le conjure de servir de guide a son fils dans divers voyages. +Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et +l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune +sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor a son +eleve, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet +aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le +_Telemaque_, _la Princesse de Cleves_; pourquoi il lui defend la langue +espagnole; son soin que chez un homme de cette qualite, destine aux +grandes affaires du monde, l'etude ne devienne pas une _passion comme +chez un suppot d'universite_; les eclaircissements qu'il lui donne sur +les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces details +ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des +moeurs et du ton d'alors, fait plus, et a moins de frais, que ne +pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona +Diana, l'assassinat de cette beaute et surtout le mariage au lit de +mort, sont d'un interet qui, dans l'ordre romanesque, repond assez +a celui de _Berenice_ en tragedie. Apres le voyage d'Espagne et de +Portugal, et durant la traversee pour la Hollande, M. de Renoncour +rencontre inopinement dans le vaisseau ses deux neveux, les fils +d'Amulem, frere de Selima; et cette gracieuse _turquerie_, jetee au +travers de nos gentilshommes francais, ne cause qu'autant de surprise +qu'il convient. Arrive a terre, le digne gouverneur rejoint son +beau-frere lui-meme, et les voila se racontant leurs destinees mutuelles +depuis la separation. Il y est parle, entre autres particularites, +d'une certaine Oscine, a qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepte, +d'etre, en l'epousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98]. +Quant a ces fils d'Amulem, a ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve +que le plus charmant des deux est une niece qu'on avait deguisee de la +sorte pour la surete du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de +sa Diana, n'a pas pris garde a ce piege innocent, et, a force d'aimer +son jeune ami Memisces, il devient, sans le savoir, infidele a la +memoire de ce qu'il a tant pleure. En general, ces personnages sont +oublieux, mobiles, adonnes a leurs impressions et d'un laisser-aller qui +par instants fait sourire; l'amour leur nait subitement d'un clin +d'oeil comme chez des oisifs et des ames inoccupees; ils ont des +songes merveilleux; ils donnent ou recoivent des coups d'epee avec une +incroyable promptitude; ils guerissent par des poudres et des huiles +secretes; ils s'evanouissent et renaissent rapidement a chaque acces de +douleur ou de joie. C'est l'espece du gentilhomme poli de ce temps-la +que le romancier nous a quelque peu arrangee a sa maniere. Le jeune +Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la +derniere abjection, conservent les caracteres essentiels de ce type et +le realisent egalement sous ses revers les plus opposes. Le premier, +malgre ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien +involontaires, prelude deja a tous les honneurs de la vertu d'un +Grandisson; le chevalier, apres quelques escroqueries et un assassinat +de peu de consequence, demeure sans contredit le plus prevenant par sa +bonne mine et le plus honnete des infortunes. La demarcation entre les +deux marquis, entre le marquis simple homme de qualite et le marquis +fils de duc, est tranchee fidelement; la prerogative ducale reluit dans +toute la splendeur du prejuge. L'embarras du bon M. de Renoncour quand +son eleve veut epouser sa niece, les representations qu'il adresse a la +pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oublie ce qu'il +est ne?_ son recours en desespoir de cause au pere du marquis, au +noble duc, qui recoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop +impossible, et l'effleure avec une legerete de grand ton qui serait a +nos yeux le supreme de l'impertinence; ces traits-la, que l'age a rendus +piquants, ne coutaient rien a l'abbe Prevost, et n'empruntaient aucune +intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de +l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prevost n'a +voulu que rendre son heros perplexe et interessant: le comique s'y est +glisse a son insu, mais un comique delicat a saisir, tempere d'amenite, +que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il +s'en mele dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose. + +[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son maitre Salem veut +le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chretien, s'eleve +contre l'impurete sensuelle sanctionnee par Mahomet, Salem lui fait +le raisonnement que voici: "Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se +communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoitre a eux que par +des figures. La premiere loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie. +Il ne leur proposoit, pour motif et pour recompense de la vertu, que des +plaisirs charnels et des felicites grossieres. La loi des chretiens, qui +a suivi celle des Juifs, etoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle +donnoit tout a l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps... +C'est un second etat par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les +hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps, +comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans +l'Evangile des chretiens, c'est la felicite du corps et de l'esprit que +l'Alcoran promet tout a la fois aux veritables croyants." Il est curieux +que Salem, c'est-a-dire notre abbe Prevost, ait concu une maniere +d'union des lois juive et chretienne au sein de la loi musulmane, par un +raisonnement tout pareil a celui qui vient d'etre si hardiment developpe +de nos jours dans le saint-simonisme.] + +[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aisse (1728): +"Il y a ici un nouveau livre intitule _Memoires d'un Homme de qualite +retire du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 +pages en fondant en larmes." Ce n'est que de la premiere partie des +_Memoires d'un Homme de qualite_ que peut parler mademoiselle Aisse; 190 +pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?] + +[Note 98: Il est question dans la _Cleopatre_ de La Calprenede d'une +grande dame que Tiridate sauve a la nage, au moment ou elle se noyait +pres du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve etre _une des plus +importantes personnes de la terre_.] + +J'aime beaucoup moins le _Cleveland_ que les _Memoires d'un Homme de +qualite_: dans le temps on avait peut-etre un autre avis; aujourd'hui +les invraisemblances et les chimeres en rendent la lecture presque aussi +fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir a cette geographie +fabuleuse, a cette nature de _Pyrame et Thisbe_, vaguement remplie de +rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les +raisonnements philosophiques d'une haute melancolie que se font en +plusieurs endroits Cleveland et le comte de Clarendon. L'examen a +peu pres psychologique, auquel s'applique le heros au debut du livre +sixieme, nous montre la droiture lumineuse, l'elevation sereine des +idees, compatibles avec les consequences pratiques les plus arides et +les plus ameres. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des +maux reels y est vivement mise a nu, et la tentative de suicide par ou +finit Cleveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralite +plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a du alors le sembler a son +auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois +grands romans de Prevost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse +parfois et se prolonge sans discretion, reste en somme infiniment +agreable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de +Killerine, passablement ridicule a la maniere d'Abraham Adams, avec ses +deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial +et embarrasse de ses freres et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une +poule qui, par megarde, a couve de petits canards; il est sans cesse +occupe d'aller de Dublin a Paris pour ramener l'un ou l'autre qui +s'ecarte et se lance sur le grand etang du monde. Ce genre de vie, +auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus +amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scene de boudoir +ou la coquette essaye de le seduire, ou bien lorsque, remplissant un +role de femme dans un rendez-vous de nuit, il recoit, a son corps +defendant, les baisers passionnes de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbe +Desfontaines, dans ses _Observations sur les Ecrits modernes_, parmi de +justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est +montre de trop severe humeur contre l'excellent doyen, en le traitant +de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'a +sa famille. Pour sa famille, je ne repondrais pas qu'il l'amusat +constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en +vouloir quand il nous dit: "Je lui prouvai par un raisonnement sans +replique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable, +fidelite necessaire, etoient autant de chimeres que la religion et +l'ordre meme de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?" +Malgre les demonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis +couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose, +dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins a son frere Patrice +qu'en depit du sort qui le separait de son amante, ils etaient, lui et +elle, dignes d'envie, _et que des peines causees par la fidelite et la +tendresse meritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le +Doyen de Killerine_ est peut-etre de tous les romans de Prevost celui ou +se decele le mieux sa maniere de faire un livre. Il ne compose pas avec +une idee ni suivant un but; il se laisse porter a des evenements +qui s'entremelent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui, +la-dessus, serpentent comme les rivieres aux contours des vallees. +Chez lui, le plan des surfaces decide tout; un flot pousse l'autre; +le phenomene domine; rien n'est concu par masse, rien n'est assis ni +organise. + +_Le Pour et Contre_, "ouvrage periodique d'un gout nouveau, dans lequel +on s'explique librement sur ce qui peut interesser la curiosite du +public en matiere de sciences, d'arts, de livres, etc., etc., +sans prendre aucun parti et sans offenser personne," demeura +consciencieusement fidele a son titre. Il ressemble pour la forme aux +journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et +de soigne, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur. +Quelques numeros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc, +continuateur de Prevost, ne doivent pas etre mis sur son compte. La +litterature anglaise y est jugee fort au long dans la personne des plus +celebres ecrivains; on y lit des notices detaillees sur Roscommon, +Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et +copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et +d'une comedie de Steele. Prevost avait etudie sur les lieux, et admirait +sans reserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son +theatre. Les ouvrages, alors recents, de Le Sage, de madame de Tencin, +de Crebillon fils, de Marivaux, sont critiques par leur rival, a mesure +qu'ils paraissent, avec une surete de gout qui repose toujours sur un +fonds de bienveillance; on sent quelle preference secrete il accordait +aux anciens, a D'Urfe, meme a mademoiselle de Scudery, et quel regret il +nourrissait de _ces romans etendus, de ces composes enchanteurs_; mais +il n'y a trace nulle part de susceptibilite litteraire ni de jalousie +de metier. Il ne craint pas meme a l'occasion (generosite que l'on aura +peine a croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux +ses confreres, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand +Prevost a eu a parler de lui-meme et de ses propres livres, il l'a fait +de bonne grace, et ne s'est pas chicane sur les eloges. Je trouve, +dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se +termine ainsi: ".... Quel art n'a-t-il pas fallu pour interesser le +lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes +disgraces qui arrivent a cette fille corrompue!... Au reste, le +caractere de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis +rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni +reflexions sophistiques; c'est la nature meme qui ecrit. Qu'un auteur +empese et farde paroit fade en comparaison! Celui-ci ne court point +apres l'esprit ou plutot apres ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un +style laconiquement constipe, mais un style coulant, plein et expressif. +Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies +et des sentiments naturels[99]." Une ou deux fois Prevost fut appele sur +le terrain de la defense personnelle, et il s'en tira toujours avec +dignite et mesure. Attaque par un jesuite du _Journal de Trevoux_ au +sujet d'un article sur Ramsay, il repliqua si decemment que les jesuites +sentirent leur tort et desavouerent cette premiere sortie. Il releva +avec plus de verdeur les calomnies de l'abbe Lenglet-Dufresnoy; mais sa +justification morale l'exigeait, et on doit a cette necessite heureuse +quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les +evenements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionne encore et ce qui +resulte, quoique plus vaguement, du meme passage, c'est que, depuis son +sejour en Hollande, Prevost n'avait pas ete gueri de cette inclination +a la tendresse d'ou tant de souffrances lui etaient venues. Sa figure, +dit-on, et ses agrements avaient touche une demoiselle protestante d'une +haute naissance, qui voulait l'epouser. _Pour se soustraire a cette +passion indiscrete_, ajoute son biographe de 1764, Prevost passa en +Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on +a droit de conjecturer qu'il ne se defendait qu'a demi contre une si +furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accuse de s'etre laisse +enlever par une belle: Prevost repondit que de tels enlevements +n'allaient qu'aux _Medor_ et aux _Renaud_, et il exposa en maniere de +refutation le portrait suivant, trace de lui par lui-meme: "Ce _Medor_, +si cheri des belles, est un homme de trente-sept a trente-huit ans, +qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens +chagrins; qui passe quelquefois des semaines entieres dans son cabinet, +et qui emploie tous les jours sept ou huit heures a l'etude; qui cherche +rarement les occasions de se rejouir; qui resiste meme a celles qui lui +sont offertes, et qui prefere une heure d'entretien avec un ami de +bon sens a tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps +agreables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente education, +mais peu galant; d'une humeur douce, mais melancolique; sobre enfin et +regle dans sa conduite. Je me suis peint fidelement, sans examiner si ce +portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse." + +[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance +qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y +parle, deux pages plus loin, de la _Bibliotheque des Romans_ de Gordon +de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout +a fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacre a une defense +personnelle, est bien expressement de Prevost. Mais on doit croire +que Prevost, alors en Angleterre, ne parla la premiere fois de la +_Bibliotheque des Romans_ que d'apres quelques renseignements et sans +l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'eloge, qui ne dement +pas la paternite presumee, ce numero ou il est question de _Manon +Lescaut_ fait partie d'une serie dont Prevost s'est avoue le redacteur. +Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas ecrit ainsi, sans plus de +facon, des articles d'eloges sur ses propres romans?] + +_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de +faits singuliers, veritables ebauches et materiaux de romans; l'histoire +de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un +savant Anglais, M. Hooker, s'etait plu, dans un journal de son pays, +a developper une comparaison ingenieuse de l'antique retraite de +Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au +temps de Celadon. Cassiodore deja vieux, comme on sait, et degoute de la +cour par la disgrace de Boece, se retira au monastere de Viviers, qu'il +avait bati dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux a +l'etude des anciens manuscrits, surtout a celle des saintes Lettres, a +la culture de la terre et a l'exercice de la piete. Prevost s'etend avec +complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est +evidemment son ideal qu'il retrouve dans ce monastere de Cassiodore; +c'est son Saint-Germain-des-Pres, son La Fleche, mais avec bien +autrement de soleil, d'aisance et d'agrements. Et quant a la +ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Celadon, que l'ecrivain +anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche +aucunement, car il est persuade, dit-il, "que dans l'_Arcadie_ et dans +le pays de Forez, avec des principes de justice et de charite, tels que +la fiction les y represente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose +aux habitants, il ne leur manquoit que les idees de religion plus justes +pour en faire des gens tres-agreables au Ciel[100]." + +[Note 100: On peut lire a ce sujet une gracieuse lettre de +Mademoiselle, cousine de Louis XIV, a madame de Motteville, ou elle +trace a son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent +egalement de l'_Astree_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant a +l'ideal de Prevost d'apres Cassiodore, par un couvent de carmelites +qu'elle exige dans le voisinage.] + +Apres six annees d'exil environ, Prevost eut la permission de rentrer en +France sous l'habit ecclesiastique seculier. Le cardinal de Bissy qui +l'avait connu a Saint-Germain, et le prince de Conti, le protegerent +efficacement; ce dernier le nomma son aumonier. Ainsi retabli dans la +vie paisible, et desormais au-dessus du besoin, Prevost, jeune encore, +partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les +soins de la societe brillante ou il se delassait. Le travail d'ecrire +lui etait devenu si familier que ce n'en etait plus un pour lui: il +pouvait a la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation. +Nous devons dire que les ecrits volumineux dont est remplie la derniere +moitie de sa carriere se ressentent de cette facilite extreme degeneree +en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de +Richardson, de Hume ou de Ciceron qu'il entreprenne; que ce soit une +_Histoire de Guillaume-le-Conquerant_ ou une _Histoire des Voyages_, +c'est le meme style agreable, mais fluidement monotone, qui court +toujours et trop vite pour se teindre de la variete des sujets. Toute +difference s'efface, toute inegalite se nivelle, tout relief se polit +et se fond dans cette veine rapide d'une invariable elegance. Nous +ne signalerons, entre les productions dernieres de sa prolixite, que +l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'idee est aussi +delicate qu'indeterminee. Une jeune Grecque d'abord vouee au serail, +puis rachetee par un seigneur francais qui en voulait faire sa +maitresse, resistant a l'amour de son liberateur, et n'etant peut-etre +pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-etre_ surtout, +adroitement menage, que rien ne tranche, que la demonstration environne, +effleure a tout moment et ne parvient jamais a saisir; il y avait la +matiere a une oeuvre charmante et subtile dans le gout de Crebillon +fils: celle de Prevost, quoique gracieuse, est un peu trop executee au +hasard[101]. Prevost vivait ainsi, heureux d'une etude facile, d'un monde +choisi et du calme des sens, quand un leger service de correction de +feuilles rendu a un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y eut +songe, et l'envoya encore faire un tour a Bruxelles. Cette disgrace +inattendue fut de courte duree et ne lui valut que de nouveaux +protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti, +qui l'occupa aux materiaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier +Daguesseau, de son cote, le chargea de rediger l'_Histoire generale des +Voyages_[102]. Son desinteressement au milieu de ces sources de faveur et +meme de richesse ne se dementit pas; il se refusait aux combinaisons qui +lui eussent ete le plus fructueuses; il abandonnait les profits a son +libraire, avec qui on a remarque (je le crois bien) qu'il vecut toujours +en tres-bonne intelligence. Je crains meme que, comme quelques gens de +lettres trop faciles et abandonnes, il ne se soit mis a la merci du +speculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux +poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achetee a +Saint-Firmin, pres de Chantilly, etait sa perspective d'avenir ici-bas, +l'horizon borne et riant auquel il meditait de confiner sa vieillesse. +Il s'y rendait un jour seul par la foret (23 novembre 1763), quand une +soudaine attaque d'apoplexie l'etendit a terre sans connaissance. Des +paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant +mort, un chirurgien ignorant proceda sur l'heure a l'ouverture. Prevost, +reveille par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans +d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, ecrit de sa +main, qui contenait ces mots: + +Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite: + +1 deg. L'un de raisonnement:--la Religion prouvee par ce qu'il y a de +plus certain dans les connaissances humaines; methode historique et +philosophique qui entraine la ruine des objections; + +2 deg. L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien +de la foi depuis l'origine du Christianisme; + +3 deg. Le troisieme de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la +societe. + +Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Cleveland_, cette vie +romanesque et agitee. Prevost appartient en litterature a la generation +palissante, mais noble encore, qui suivit immediatement et acheva +l'epoque de Louis XIV. C'est un ecrivain du XVIIe siecle dans le XVIIIe, +un _l'abbe Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de +Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de +Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de +sculpteurs, cette generation n'en compte guere et ne s'en inquiete pas; +pour tout musicien, elle a le melodieux Rameau. Du fond de ce declin +paisible, Prevost se detache plus vivement qu'aucun autre. Anterieur +par sa maniere au regne de l'analyse et de la philosophie, il ne +copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustre par un +formidable predecesseur; son genre est une invention aussi originale que +naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de +l'autre siecle, la gloire qu'il se developpe ne rappelle que lui. +Il ressuscite avec ampleur, apres Louis XIV, apres cette precieuse +elaboration de gout et de sentiments, ce que d'Urfe et mademoiselle de +Scudery avaient prematurement deploye; et bien que chez lui il se mele +encore trop de convention, de fadeur et de chimere, il atteint souvent +et fait penetrer aux routes secretes de la vraie nature humaine; il +tient dans la serie des peintres du coeur et des moralistes aimables une +place d'ou il ne pourrait disparaitre sans qu'on apercut un grand vide. + +Septembre 1831. + +[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De +Launay) a M. d'Hericourt: "J'ai commence la Grecque a cause de ce que +vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aisse en a donne +l'idee; mais cela est bien brode, car elle n'avait que trois ou quatre +ans quand on l'amena en France." Mademoiselle Aisse, mademoiselle De +Launay, l'abbe Prevost, trois modeles contemporains des sentiments les +plus naturels dans la plus agreable diction!] + +[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait +precedemment donne a l'abbe Prevost la permission d'imprimer les +premiers volumes de _Cleveland_ que sous la condition expresse que +Cleveland se ferait catholique au dernier volume.] + +[Note 103: Jean-Jacques, dont c'etait aussi le voeu, mais qui ne s'y +tenait pas, eut occasion, a ses debuts, de rencontrer souvent l'abbe +Prevost chez leur ami commun Mussard, a Passy; il en parle dans ses +_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret +pour les moments heureux passes dans une societe choisie. Enumerant les +amis distingues que s'etait faits l'excellent Mussard: "A leur tete, +dit-il, je mets l'abbe Prevost, homme tres-aimable et tres-simple, dont +le coeur vivifiait ses ecrits dignes de l'immortalite, et qui n'avait +rien dans la societe du coloris qu'il donnait a ses ouvrages." Il est +permis de croire que l'abbe Prevost avait eu autrefois ce _coloris_ de +conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.] + + +Pour completer cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre: +_L'Abbe Prevost et les Benedictins_, dans les _Derniers Portraits_; et, +dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le +Buste de l'abbe Prevost_. + + + +M. ANDRIEUX + +M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes +d'une generation litteraire qui eut bien son prix et sa gloire. Ne a +Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de +langue que s'il etait ne a Reims, a Chateau-Thierry ou a deux pas de la +Sainte-Chapelle. Ayant acheve ses etudes et son droit a Paris avant la +Revolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir, a composer pour +le theatre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de +sensibilite coulante et facile que le premier, avec bien moins de +saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, _emunctae +naris_, plus nourri de l'antiquite, avec plus de critique enfin et de +gout que tous deux, il preluda par _Anaximandre_, bluette grecque, de ce +grec un peu _dix-huitieme siecle_, qu'_Anacharsis_ avait mis a la mode; +en 1787, il prit tout a fait rang par les _Etourdis_, le plus aimable et +le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le veritable role de +M. Andrieux, sa veritable specialite, au milieu de cette gaie et douce +amitie qui l'unissait a Ducis, Collin et Picard, c'etait d'etre leur +juge, leur conseiller intime, leur Despreaux familier et charmant, +l'arbitre des graces et des elegances dans cette petite reunion, +heritiere des traditions du grand siecle et des souvenirs du souper +d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait raye de l'ongle un mot, une pensee, +une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien a redire; +Collin obeissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas eut manque d'un +si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-meme en vers +grondants et males qui rappellent assez la veine de Corneille: + + J'ai besoin du censeur implacable, endurci, + Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi; + C'est a toi de regler ma fougue impetueuse, + De contenir mes bonds sous une bride heureuse, + Et de voir sans peril, asservi sous ta loi, + Mon genie, encor vert, galoper devant toi. + Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide, + Imposer a ma muse une marche timide. + Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser, + Sachant marcher son pas, sache aussi s'elancer. + Loin de nous le mesquin, l'etroit et le servile! + Ainsi, comme a Collin, tu pourras m'etre utile. + +[Note 104: Un jour il disait a propos de Suard: "Sa preface de La +Bruyere, c'est son Cid." On peut retourner cet agreable mot. Le Cid +d'Andrieux, ce sont ses _Etourdis_; il y laissa presque tout son +aiguillon.] + +C'etait en general a la diction que se bornait cette surveillance +de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les +questions plus elevees et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit; +quelques maximes generales, quelques preceptes de tradition suffisaient; +mais on savait alors en diction, en fait de vrai et legitime langage, +mille particularites et nuances qui vont se perdant et s'oubliant +chaque jour dans une confusion, inevitable peut-etre, mais certainement +facheuse. M. Andrieux etait maitre consomme pour l'appreciation de +ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie +francaise la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que tres-court et +tres-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un +chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Beranger, un brin de thym +a cote du brin de serpolet. On voit dans une piece fugitive a son ami +Deschamps, auteur de _la Revanche forcee_, quelle difference essentielle +l'habile connaisseur etablit entre Grecourt et Chaulieu, et meme entre +Bernis et Grecourt. Si ces distinctions, que nous sentons a peine +aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et +insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _a-peu-pres_, dont on +ne se rend plus compte, sont un symptome invariable de decadence en +litterature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idees plus larges, de +theories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-etre a ce +sujet des litteratures qui se decomposent, comme des corps organiques en +dissolution, lesquels donnent alors acces en eux par tous les pores aux +elements generaux, l'air, la lumiere, la chaleur: ces corps humains et +vivants etaient mieux portants, a coup sur, quand ils avaient assez +de loisir et de discernement pour songer surtout a la decence de la +demarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et a la beaute +des ongles. + +Dans les changements proposes pour _Polyeucte_ et _Nicomede_, et ou il +ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se +montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission +d'oter, en soufflant, quelques grains de poussiere a son beau cothurne. +Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux +dans ses proportions vraies, et le doux air d'espieglerie qui s'y mele +n'y messied pas. + +M. Andrieux avait donc recu en naissant un grain de notre sel attique, +une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement a profit, +il les a sagement menages jusqu'au bout. Il etait erudit, studieux avec +friandise, intimement verse dans Horace, dont il donnait d'agreables et +familieres traductions, sachant tant soit peu le grec, et par consequent +beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps: +car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et, +quelques annees plus tard, la generation litteraire suivante, dite +_litterature de l'Empire_, et dont etait M. de Jouy, sut a peine le +latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que +d'etre ne dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce +qui etait germanique, avait moins de repugnance pour la litterature +anglaise, et il la posseda, comme avait fait Suard, par le cote +d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poetes du siecle +de la reine Anne. + +A partir de 1814, M. Andrieux professa au College de France, comme, +depuis plusieurs annees deja, il professait a l'interieur de l'Ecole +Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aimes de la +jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute +sa vie. Nous serions peu a meme d'en parler au long, les ayant trop +inegalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant ete imprime +jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M. +Andrieux y deploya dans un cadre plus general les qualites precieuses +de critique, de finesse delicate, de malice inoffensive et ingenieuse, +qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers +avaient joui. Sincerement bonhomme, quoiqu'il affectat un peu cette +ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien +dites, causeur toujours ecoute [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant +par le ton ou l'a-propos les verites et les conseils qui, sur ses +levres, n'etaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent +qui pouvait sembler de mediocre haleine, ce que bien des talents plus +forts ont trouve trop long et trop lourd; il a fourni une carriere non +interrompue de dix-huit annees de professorat; et, comme il le disait +lui-meme a sa derniere lecon, il est mort presque sur la breche. + +[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain a propos de cette voix +faible de M. Andrieux, qui n'etait qu'un filet et qu'un souffle: "Il se +fait entendre a force de se faire ecouter."] + +Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il +avait du bon comedien; il lisait en perfection, avec un art infini, il +jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une +mimique qui n'etait qu'a lui, il tenait son auditoire en suspens, il +excellait a mettre en scene et comme en action de petits preceptes, de +jolis riens qui ne s'imprimeraient pas. + +Dans les querelles litteraires qui s'etaient elevees durant les +dernieres annees, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait etre douteuse; +cette opinion lui etait dictee par ses antecedents, ses souvenirs, la +nature de son gout, les qualites qu'il avait, et aussi par l'absence de +celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'alterait +jamais, meme en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les +innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il +aurait raille M. Poinsinet, en homme de grace et d'urbanite; point de +gros mot ni de tonnerre. + +M. Andrieux est reste fidele, toute sa vie, aux doctrines philosophiques +et politiques de sa jeunesse. Il melait volontiers a son enseignement +des preceptes evangeliques qui rappelaient la maniere morale de +Bernardin de Saint-Pierre: il prechait l'amour des hommes et +l'indulgence, comme il convenait a l'ami de Collin l'optimiste, du bon +Ducis, et au peintre d'Helvetius. Politiquement, M. Andrieux a fait +preuve d'une constante fermete qui ne s'est jamais dementie, soit au +fort de la Revolution ou il se maintint par d'exces, soit au sein du +Tribunal ou il lutta contre l'usurpation despotique et merita d'etre +elimine, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa +delicatesse un peu frele et son amenite extreme furent toujours exemptes +de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des +principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractere, et plus +fort peut-etre que son talent; mais ce talent lui-meme etait rare. M. +Andrieux avait recu un don peu abondant, mais distingue et precieux; +il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la +litterature francaise, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _gout_. + +17 mai 1833. + +[Note 106: Il ecrivait a M. Parent-Real, son ancien collegue +au Tribunal, le 20 novembre 1831: "Nous avons vu quarante ans de +revolutions: pensez-vous que nous soyons a la fin? Nous avons vu aussi +tous les gouvernements qui se sont succede l'un apres l'autre, etre +aveugles, egoistes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils +tombes.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime +innocente, est livree, comme Promethee, au bec eternel des vautours." +Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le +discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il prononca a l'Academie +francaise, en venant y succeder a l'aimable auteur des _Etourdis_: "M. +Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies a deux +hommes d'esprit et de bien, content de sa mediocre fortune, de sa grande +consideration, content de son siecle, content de voir la Revolution +francaise triomphante sans desordres et sans exces." M. Andrieux, a tort +ou a raison, etait moins optimiste que son spirituel panegyriste ne l'a +cru.] + + + + +M. JOUFFROY + +Il y a une generation qui, nee tout a la fin du dernier siecle, encore +enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est emancipee et a pris la robe +virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette generation dont l'age +actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalite lutta, sous +la Restauration, contre l'ancien regime politique et religieux, occupe +aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Academies, les sommites +du pouvoir ou de la science. La Revolution de 1830, a laquelle cette +generation avait tant pousse par sa lutte des quinze annees, s'est faite +en grande partie pour elle, et a ete le signal de son avenement. Le gros +de la generation dont il s'agit constituait, par un melange d'idees +voltairiennes, bonapartistes et semi-republicaines, ce qu'on appelait le +liberalisme. Mais il y avait une elite qui, sortant de ce niveau de bon +sens, de prejuges et de passions, s'inquietait du fond des choses et du +terme, aspirait a fonder, a achever avec quelque element nouveau ce +que nos peres n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexperience des +commencements. Dans l'appreciation philosophique de l'homme, dans la vue +des temps et de l'histoire, cette jeune elite eclairee se croyait, non +sans apparence de raison, superieure a ses adversaires d'abord, et aussi +a ses peres qui avaient defailli ou s'etaient retrecis et aigris a la +tache. Le plus philosophe et le plus reflechi de tous, dans une de ces +pages merveilleuses qui s'echappent brillamment du sein prophetique +de la jeunesse et qui sont comme un programme ideal qu'on ne remplit +jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette elite ecrivait +en 1823[107]: "Une generation nouvelle s'eleve qui a pris naissance au +sein du scepticisme dans le temps ou les deux partis avaient la parole. +Elle a ecoute et elle a compris... Et deja ces enfants ont depasse leurs +peres et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait +pressentir a eux: ils s'attachent a cette perspective ravissante avec +enthousiasme, avec conviction, avec resolution... Superieurs a tout +ce qui les entoure, ils ne sauraient etre domines ni par le fanatisme +renaissant, ni par l'egoisme sans croyance qui couvre la societe... Ils +ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur epoque; ils +comprennent ce que leurs peres n'ont point compris, ce que leurs tyrans +corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une revolution, et +ils le savent parce qu'ils sont venus a propos." + +[Note 107: L'article, ecrit en 1823, n'a ete publie qu'en 1825, dans +_le Globe_.] + +Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions +citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le +plus general assurement qui ait formule les esperances de la jeune elite +persecutee, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble, +encore plus que le dogme politique; il annoncait en termes expressifs la +religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui +ne s'est plus retrouvee que dans la tentative neo-chretienne du +saint-simonisme. Vers ce meme temps de 1823, de memorables travaux +historiques, appliques soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit a l'epoque +moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points +ces pretentions de la generation nouvelle, qui visait a expliquer et a +dominer le passe, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fonde en +1824, vint operer une sorte de revolution dans la critique, et, par +son vif et chaleureux eclectisme, realisa une certaine unite entre des +travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapproches sans cela. Sur +la masse constitutionnelle et liberale, fonds estimable mais assez peu +eclaire de l'Opposition, il s'organisa donc une elite nombreuse et +variee, une brillante ecole a plusieurs nuances; philosophie, histoire, +critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'etude et de la pensee +avait ses hommes. Je n'indique qu'a peine l'art, parce que, bien que +sorti d'un mouvement parallele, il appartient a une generation un peu +plus recente, et, a d'autres egards, trop differente de celle que +nous voulons ici caracteriser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la +Restauration, et grace aux travaux et aux luttes enhardies de cette +jeunesse deja en pleine virilite, le spectacle de la societe francaise +etait mouvant et beau: les esperances accrues s'etaient a la fois +precisees davantage; elles avaient perdu peut-etre quelque chose de ce +premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient, +en 1823, a l'exaltation solitaire et aux persecutions; mais l'avenir +restait bien assez menacant et charge d'augures pour qu'il y eut place +encore a de vastes projets, a d'heroiques pressentiments. On allait a +une revolution, on se le disait; on gravissait une colline inegale, sans +voir au juste ou etait le sommet, mais il ne pouvait etre loin. Du haut +de ce sommet, et tout obstacle franchi, que decouvrirait-on? C'etait la +l'inquietude et aussi l'encouragement de la plupart; car, a coup sur, ce +qu'on verrait alors, meme au prix des perils, serait grand et consolant. +On accomplirait la derniere moitie de la tache, on appliquerait la +verite et la justice, on rajeunirait le monde. Les peres avaient du +mourir dans le desert, on serait la generation qui touche au but et +qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le +dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitot, a surgi +au detour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut +l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute reflexion. +Or, ce rideau de terrain n'etant plus la pour borner la vue, lorsque +l'etonnement et le tumulte de la victoire furent calmes, quand la +poussiere tomba peu a peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant +soi eut cesse de remplir les regards, qu'apercut-on enfin? Une espece de +plaine, une plaine qui recommencait, plus longue qu'avant la derniere +colline, et deja fangeuse. La masse liberale s'y rua pesamment comme +dans une Lombardie feconde; l'elite fut debordee, deconcertee, eparse. +Plusieurs qu'on reputait des meilleurs firent comme la masse, et +pretendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, a ceux qui avaient +espere mieux, que ce ne serait pas cette generation si pleine de +promesses et tant flattee par elle-meme, qui arriverait. + +Et non-seulement elle n'arrivera pas a ce grand but social qu'elle +presageait et qu'elle parut longtemps meriter d'atteindre; mais on +reconnait meme que la plupart, detournes ou decourages depuis lors, ne +donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles +et de monuments de leur esprit. On les voit ingenieux, distingues, +remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne +et grandir a distance, comme certains de nos peres, auteurs du premier +mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse +devenir le signe representatif, par excellence, de sa generation: soit +que, dans ces partages des grandes renommees aux depens des moyennes, il +se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la realite pour que +les contemporains tres-rapproches s'y pretent; soit qu'en effet parmi +ces natures si diversement douees il n'y ait pas, a proprement parler, +un genie superieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans +l'atmosphere de cette periode du siecle quelque chose qui intercepte et +attenue ce qui, en d'autres temps, eut ete du vrai genie. + +Cependant, si de plus pres, et sans se borner aux resultats exterieurs +qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidelement, on examine et +l'on etudie en eux-memes les esprits distingues[108] dont nous parlons, +que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture +de pensee! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors +superieurs a leur oeuvre, a leur action! On se demande ce qui les +arrete, pourquoi ils ne sont ni plus feconds, eux si faciles, ni plus +certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une enigme, ces +belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui +meritent le plus l'etude et qui appellent longtemps le regard par +l'etendue, la serenite et une sorte de froideur, au premier aspect, +immobile, apparait surtout M. Jouffroy, celui-la meme dont nous avons +signale le premier manifeste eloquent. Dans une generation ou chacun +presque possede a un haut degre la facilite de saisir et de comprendre +ce qui s'offre, son caractere distinctif, a lui par-dessus tous, est +encore la comprehension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit +quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les +esprits distingues de notre siecle, de celle de toutes les qualites +qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'etendue_, il faut +croire que, sur la montagne du Jura ou il est ne, un air plus vif, un +ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure recule l'horizon et +fait un spectacle spacieux dans son ame comme dans sa Prunelle. + +[Note 108: Le mot _distingue_, qui revient frequemment dans cet +article et qui s'applique si bien a la generation qu'on y represente, a +commence d'etre pris dans le sens ou on l'emploie aujourd'hui, a partir +de la fin du XVIIe siecle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au +vieux Saint-Evremond: "S'il (_votre recommande_) est amoureux du merite +qu'on appelle ici _distingue_, peut-etre que votre souhait sera rempli; +car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot." +Il parait toutefois que ce mot _distingue_ pris absolument, et sans etre +determine par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'etait +pas encore pleinement autorise a la fin du XVIIIe siecle. Je trouve +dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre +la-dessus, tiree du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand +a mademoiselle Emilie d'Ursel, agee de cinq ans_. Dans des observations +qui suivent, on repond fort bien a ce _gentilhomme flamand_, un peu +puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des ecrits +ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyere, qui font fortune quelque +temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit; +et a propos de _distingue_ tout court qui choquait alors beaucoup de +gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par +d'assez bonnes raisons: "On parle d'un peintre et on dit que c'est un +homme _distingue_: on sait bien que ce doit etre par ses tableaux; +pourquoi sera-t-on oblige de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbe Delille +est un homme de lettres _distingue_, est-il quelque Francais qui s'avise +de me demander par quoi? + +"Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingue_, absolument, comme on +dit un homme _superieur_? car ce dernier indique une relation meme plus +immediate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les +mots qui n'ont ete employes d'abord qu'avec des regimes s'en separent +ensuite et conservent un sens tres-precis, tres-clair, meme en restant +tout seuls."--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de +l'Academie francaise.] + +L'intelligence a un degre excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de +large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifie, +voila donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se declare +a la premiere observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages +lentes et pleines, soit qu'on assiste au developpement continu et +regulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence a un miroir +presque plan, tres-legerement concave, qui a la faculte de s'egaler aux +objets devant lesquels il est place, et meme de les depasser en tous +sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs a +facettes qui tournent et brillent volontiers, ne representant en saillie +qu'une etroite portion de l'objet a la fois; ce n'est pas de ces miroirs +ardents, trop concentriques, d'ou nait bientot la flamme. Car il y a +aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en presence de +l'objet. Elles ne se tiennent pas aisement a le reflechir, elles +l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y +laissent d'eclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde, +est sujet a cette maniere. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_ +l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de +longanimite dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui +des preliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien +lent. + +A l'egard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux +manieres. Tout esprit est plus ou moins arme, en presence des idees, +du bouclier ou miroir de la reflexion, et du glaive de l'invention, de +l'action penetrante et remuante: reflechir et oser. Le genie consiste +dans l'alliance proportionnee des deux moyens, avec la predominance +d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa premiere +periode, il se servait aussi du glaive qui simplifie, debarrasse et +ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille eclairs, +quand il tranchait cette perilleuse question, _Comment les Dogmes +finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits, +laquelle a recu chez lui une application plus prompte, c'est dans le +miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par +degres replie et qu'il se deploie aujourd'hui de preference. Le miroir +en son sein est devenu plus large, plus net et plus repose que jamais, +d'une serenite admirable, bien qu'un peu glacee, un beau lac de Nantua +dans ses montagnes. + +Mais tout lac, en refletant les objets, les decolore et leur imprime +une sorte d'humide frisson conforme a son onde, au lieu de la chaleur +naturelle et de la vie. Il y a ainsi a dire que l'intelligence +exclusivement etalee decolore le monde, en refroidit le tableau et est +trop sujette a le reflechir par les aspects analogues a elle-meme, par +les pures abstractions et idees qui s'en detachent comme des ombres. + +Il y a a dire que l'intelligence, si fidele qu'elle soit, ne donne pas +tout, que son miroir le plus etendu ne represente pas suffisamment +certains points de la realite, meme dans la sphere de l'esprit. Le +tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonte et de +pensee penetrante dont nous avons parle, se reflechissent assez peu et +tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont +reellement de valeur et d'effet dans le progres commun. Il faut avoir +agi beaucoup par les idees et continuer d'agir et de pousser le glaive +devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place a distance +a pourtant de poids et d'effet dans la melee, Or, M. Jouffroy, dans ses +lucides et placides representations d'intelligence, en est venu souvent +a ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquee aux hommes +par les hommes, a ne croire que mediocrement a l'efficacite d'un genie +individuel vivement employe. L'energie des forces initiales l'atteint +peu. Il est trop question avec lui, au point de vue ou il se place, de +se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, a l'heure la plus +ardente de sa jeunesse, peignant la noble elite dont il faisait partie, +ecrivait: "L'esperance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les +apotres predestines, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du +monde... Ils ont foi a la verite et a la vertu, ou plutot, par une +providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces +deux images imperissables de la Divinite, sans lesquelles le monde ne +saurait aller longtemps, se sont emparees de leurs coeurs pour revivre +par eux et pour rajeunir l'humanite." + +Et c'est ici, peut-etre, que s'explique un coin de l'enigme que nous +nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si superieures +a leur action et a leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans +l'atmosphere de cette periode du siecle quelque chose qui coupe et +attenue des talents, capables en d'autres epoques de monter au genie, et +quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose +qui procure aux esprits l'etendue, ce n'est, je le crains, qu'un +meme fait diversement exprime; car cette etendue si precoce, cette +intelligence ouverte et traversee, qui se laisse, faire et accueille +tour a tour ou a la fois toutes choses, est l'inverse de la +concentration necessaire au genie, qui, si elargi qu'il soit, tient +toujours de l'allure du glaive. + +Mais voila que nous sommes deja en plein a peindre l'homme, et nous +n'avons pas encore donne l'idee de sa philosophie, de son role dans la +science, de la methode qu'il y apporte, et des resultats dont il peut +l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'a peine ces endroits +reguliers sur lesquels notre incompetence est grande; d'autres les +traiteront ou les ont assez traites. M. Leroux, dans un bien remarquable +article[109], a entame, avec le philosophe et le psychologiste, une +discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait +egalement. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous +affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble +et necessaire exercice, une gymnastique de la pensee que doit pratiquer +pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est +perpetuellement a recommencer pour chaque generation depuis trois mille +ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts +lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos +tetes a leur vrai point les questions eternelles, mais elle ne les +resout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de verites +de detail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais +dans la pretention principale qui la constitue, et qui s'adresse a +l'abime infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai +a peu pres comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: "Pourvu que ce +soit exprime a merveille, et qu'il y ait bien des verites, de saines et +precieuses observations de detail, il m'est egal a bord de quel systeme +et a la suite de quelle methode tout cela est embarque." Ce n'est donc +pas le philosophe eclectique, le regulateur de la methode des faits de +conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son +modeste ami M. Damiron, s'est installe a demeure dans la psychologie +d'abord conquise, sillonnee, et bientot laissee derriere par M. Cousin, +et qui y regne aujourd'hui a peu pres seul comme un vice-roi emancipe, +ce n'est pas ce representant de la science que nous discuterons en +M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui, +l'ecrivain, le penseur, une des figures interessantes et assez +mysterieuses qui nous reviennent inevitablement dans le cercle de notre +epoque, un personnage qui a beaucoup occupe notre jeune inquietude +contemplative, une parole qui penetre, et un front qui fait rever. + +[Note 109: _Revue encyclopedique_.] + +[Note 110: _Revue du Progres social_.] + +[Note 111: Ce que j'ai avance de la philosophie me semble surtout vrai +de la psychologie. La psychologie en elle-meme (si je l'ose dire), a +part un certain nombre de verites de detail et de remarques fines qu'on +en peut tirer, ne sert guere qu'au sentiment solitaire du contemplateur +et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpetuellement a +recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pecheur +a la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord +d'une riviere doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans +l'eau, et apercoit mille nuances particulieres a son visage. Son +illusion est de croire pouvoir aller au dela de ce sentiment +d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de +l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de peche, le poisson, +c'est sa propre image, c'est soi-meme, au moindre effort et au moindre +ebranlement, tout se trouble, la proie s'evanouit, le phenomene a saisir +n'est deja plus.] + +M. Theodore Jouffroy est ne en 1796, au hameau des Pontets pres de +Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale +de cultivateurs. Son grand-pere, qui vecut tard, et dont la jeunesse +s'etait passee en quelque charge de l'ancien regime, avait conserve +beaucoup de solennite, une grandeur polie et presque seigneuriale dans +les manieres. La famille etait si unie, que les biens de l'oncle et du +pere de M. Jouffroy resterent _indivis_, malgre l'absence de l'oncle qui +etait commercant, jusqu'a la mort du pere. Il fit ses premieres etudes a +Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle pretre; de la il partit pour +Dijon, ou il suivit le college sans y etre renferme, lisant beaucoup a +part des cours, et se formant avec independance. Il avait un gout marque +pour les comedies, et essaya meme d'en composer. Recu eleve de l'Ecole +Normale par l'inspecteur-general, M. Roger, qui fut frappe de son +savoir; il vint a Paris en 1813. Sa haute taille, ses manieres simples +et franches, une sorte de rudesse apre qu'il n'avait pas depouillee, +tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui +etait fier d'en etre; ses camarades lui donnerent le sobriquet de +_Sicambre_. Ses premiers essais a l'Ecole attestaient une lecture +immense, et particulierement des etudes historiques tres-nourries. Un +grand mouvement d'emulation animait alors l'interieur de l'Ecole; les +eleves provinciaux, entres l'annee precedente, MM. Dubois, Albrand aine, +Cayx, etc., s'etaient mis en devoir de lutter avec les eleves parisiens, +jusque-la en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, +Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, acheverent de constituer +en bon pied les provinciaux. Cette premiere annee se passa pour eux a +des exercices historiques et litteraires; il fallait la revolution de +1814 pour qu'une specialite philosophique put etre creee au sein de +l'Ecole par M. Cousin. MM. La Romiguiere et Boyer-Collard n'avaient +professe qu'a la Faculte des Lettres, mais aucun enseignement +philosophique approprie ne s'adressait aux eleves; M. Cousin eut, en +1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent +ses premiers disciples. + +Je me suis demande souvent si M. Jouffroy avait bien rencontre sa +vocation la plus satisfaisante en s'adonnant a la philosophie; je me +le suis demande toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou +descriptives ou sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu +traiter de l'Art et du Beau avec une delicatesse si sentie et une +expansion qui semble augmentee par l'absence, _ripae ulterioris amore_, +ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matieres qu'il +deduit avec une lucidite constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'ame +sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exile. Mais +non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi +de toutes ses facultes cachees, si quelques portions pittoresques ou +passionnees restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait +evidemment pour cette reflexion vaste et eclaircie. Son tort, si nous +osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le +genie actif qui s'y melait a l'origine, d'avoir efface l'imagination +platonique qui pretait sa couleur aux objets et baignait a son gre les +horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le +bien, il a pris sa science au serieux et a voulu que rien de temeraire +et de hasarde n'y restat. La reserve a empiete de jour en jour sur +l'audace. En proie durant quinze annees a cet inquietant probleme de +la destinee humaine, il a voulu mettre ordre a ses doutes, a ses +conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calme, mais +il s'y est refroidi. Sa raison est demeuree victorieuse, mais quelque +chose en lui a regrette la flamme, et son regard parait souffrant. Nous +disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare merite +moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une +contrition. + +Le retour de l'ile d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs +des volontaires royaux a la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout +simplement que ces jeunes philosophes n'etaient pas bonapartistes, et +qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable a la pensee +que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo +Ortis, insere au _Courrier Francais_ en 1819, je trouve exprime a nu, et +avec une fermete de style a la Salluste, ce sentiment d'opposition aux +conquetes et a la force militaire: "Un peuple ne doit tirer l'epee que +pour defendre ou conquerir son independance. S'il attaque ses voisins +pour les soumettre a son pouvoir, il se deshonore; s'il envahit leur +territoire sous le pretexte d'y fonder la liberte, on le trompe ou il se +trompe lui-meme. Violer tous les droits d'une nation pour les retablir, +est a la fois l'inconsequence la plus etrange et l'action la plus +injuste. + +"L'amour de la liberte commenca la Revolution francaise; l'Europe, +desavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son +admiration. Mais bientot les applaudissements cesserent. La justice +avait ete foulee aux pieds par les factions; la liberte devait perir +avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques +annees, pour accrediter aupres du peuple des chefs ambitieux et servir +d'instrument a l'etablissement du despotisme. + +"Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et +l'heroisme de nos soldats prostitue. L'epee francaise devait etre +plantee sur la frontiere delivree, pour avertir l'Europe de notre +justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie. +Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, +mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter." + +Ce que M. Jouffroy exprimait si energiquement en 1819, il ne le sentait +pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une premiere invasion et a la +menace d'une seconde. Ses craintes realisees, et dans toute l'amertume +du role de vaincu, il reprit avec ses amis les etudes philosophiques; un +sentiment exalte de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils +etaient dans leur periode stoique, dans cette periode de Fichte, par +ou passent d'abord toutes les ames vertueuses. M. Jouffroy gagna le +doctorat avec deux theses remarquables, l'une sur _le Beau et le +Sublime_, et l'autre sur _la Causalite_. A partir de 1816, il devint +maitre de conferences a l'Ecole, et fut en meme temps attache au college +Bourbon jusqu'en 1822, epoque ou M. Corbiere, qui avait brise l'Ecole, +le destitua aussi de ses fonctions au college. M. Jouffroy, au sortir de +l'Ecole, entretenait une correspondance active d'idees et d'epanchements +avec ses amis disperses en province, avec MM. Damiron et Dubois +particulierement, qu'on avait envoyes a Falaise, et ensuite avec ce +dernier, a Limoges. C'etaient souvent des saillies d'imagination +philosophique, non pas sur un tel point special et borne, mais sur +l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinee future, le role +des planetes dans l'ascension des ames, et l'esperance de rejoindre +en ces Elysees superieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus +aimes, Platon ou Montaigne. On surprend la tout a nu l'homme qui plus +tard, et deja tempere par la methode, n'a pu s'empecher de lancer +ses ingenieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre +plusieurs lecons de son cours a la question de _la vie anterieure_. +C'etaient encore, dans cette correspondance, des retours de desir vers +le pays natal, vers la montagne d'ou il tirait sa source, et le besoin +de peindre a ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels +dont il etait sevre: "Qui vous dira la fraicheur de nos fontaines, +la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les +balancements de nos sapins, le vetement de brouillard que chaque matin +ils prennent, et la funebre obscurite de leurs ombres? et l'hiver, dans +la tempete, les tourbillons de neige souleves, les chemins disparus sous +de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut +de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que +les familles s'assemblent au bruit des toits ebranles, et prient Dieu +pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?" + +En 1820, ayant perdu son pere, il revit ce Jura tant desire, et toute +sa chere Helvetie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, place alors +a Besancon, et lui-meme atteint de cruelles douleurs et pertes +domestiques, y cherchait un allegement dans l'entretien de l'amitie et +dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a +ecrit et a bien voulu nous lire un recit de cette epoque de sa vie ou +son ame et celle de M. Jouffroy se confondirent si etroitement. Un tel +morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, ou revivent +a cote des circonstances individuelles les emotions religieuses et +politiques d'alors, serait la revelation biographique la plus directe, +tant sur les deux amis que sur toute la generation d'elite a laquelle +ils appartiennent. Mais il faut se borner a une pale idee. Apres avoir +reconnu et salue le toit patriarcal, le bois de sapins en face, a +gauche, qui projette en montant ses _funebres ombres_, avoir foule la +mousse epaisse, les humides lisieres ou sont les fraises, et s'etre +assis derriere le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit des le +berceau une levre eloquente, il s'agissait pour les deux amis de se +donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les +montrer; pour M. Dubois, de les decouvrir;--car c'etait tout au plus si +ce dernier les avait, en venant, apercues de loin a l'horizon dans la +brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami +un matin, des avant le lever du soleil, a travers les vallees et les +prairies, jusqu'a la pente de la Dole qu'ils gravirent. La Dole est le +point culminant du Jura, et ou le Doubs prend sa source. En montant par +un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus +haut sans rien decouvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte +au plateau du sommet, tout se declare. C'est ce qui eut lieu pour M. +Dubois, a qui son guide habile menageait la surprise: "Toutes les Alpes, +comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!" L'amphitheatre +glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Leman, dans un coin la +Savoie rabaissee au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel +que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de decrire; la +vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manieres, +voila ce qui l'assaillit d'abord et le stupefia. M. Jouffroy, plus +familier a l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de +l'immobile extase de l'ami qu'il avait guide; il reportait son regard +avec sourire tantot sur le spectacle eclatant, et tantot sur le +visage ebloui; il etait comme satisfait de sa lente demonstration si +magnifiquement couronnee, il etait satisfait de sa montagne. A quelques +pas en avant, un patre debout, les bras croises et appuye sur son baton, +semblait aussi absorbe dans la grandeur des choses; le philosophe en fut +vivement frappe, et dit: "Il y a en cette ame que voila toutes les memes +impressions que dans les notres."--Les images nombreuses et si belles +dans la bouche de M. Jouffroy, ou le patre intervient souvent, datent de +cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son emouvant discours +sur _la Destinee humaine_: "Le patre reve comme nous a cette infinie +creation dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans +cette chaine d'etres dont les extremites lui echappent; entre lui et les +animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui +arrive de se demander si, de meme qu'il est superieur a eux, il n'y +aurait pas d'autres etres superieurs a lui..., et de son propre droit, +de l'autorite de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornee, +il a l'audace de poser au Createur cette haute et melancolique question: +Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le role que je joue ici-bas?" +Dans ses lecons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont ete nulle part +recueillies, M. Jouffroy disait frequemment d'une voix penetree: "Tout +parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-meme, le mineral le plus +informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mysterieux; et ce +langage, le patre, dans sa solitude, l'entend, l'ecoute, le sait autant +et plus que le savant et le philosophe, autant que le poete!" + +Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'etant +adresse au patre pour le choix d'un certain sentier, le patre, sans +sortir de son silence, fit signe du baton et rentra dans son immobilite. +Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinee culminante sur +la Dole, qu'il avait remarque ce patre sur ce plateau, et que sa +contemplation avait trouve a une heure determinee de sa jeunesse une +forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'etais souvent +figure, en effet, sur un plateau eleve des montagnes, avec moins de +soleil, il est vrai, avec un horizon moins meuble de realites et +d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son +cours sur _la Destinee humaine_, ou il semblait n'indiquer qu'a peine +aux jeunes ames inquietes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors +lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de decembre +1830: "Comme un pasteur solitaire, melancoliquement amoureux du desert +et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans +verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse +a ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse a tout hasard au +bercail, du seul cote ou il peut y en avoir un." + +Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il +envisage l'histoire, s'il decrit geographiquement les lieux, c'est par +masses et formes generales, sans scrupule des details, et avec une sorte +de verite ou d'illusion toujours majestueuse. "Les evenements, a-t-il +dit quelque part, sont si absolument determines par les idees, et les +idees se succedent et s'enchainent d'une maniere si fatale, que la seule +chose dont le philosophe puisse etre tente, c'est de se croiser les bras +et de regarder s'accomplir des revolutions auxquelles les hommes peuvent +si peu." Voila tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, +regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la +Dole est-elle une merveilleuse figure de la destinee de M. Jouffroy. +Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinai dans sa +jeunesse, sa mysterieuse montagne ou la destinee s'est comme offerte aux +yeux, mieux eclairee seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul +ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres, +n'est guere que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment +envole. + +Dans cette ascension de la Dole, j'ai oublie, pour completer la scene, +de dire qu'outre les deux amis et le patre, il y avait la un vieux +capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, revolutionnaire de +vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le +premier dans le sentier indique, et qu'il voyait les deux amis avoir +peine a se detacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait +de leur lenteur, en criant: "Quand on a vu, on a vu!" Ce capitaine +voltairien, pres du patre, dut paraitre au philosophe le bon sens +goguenard et prosaique, a cote du bon sens naif et profond. + +Quelquefois, a travers leurs courses de la journee, il arrivait aux deux +amis de passer a diverses reprises la frontiere; ils se sentaient plus +libres alors, soulages du poids que le regime de ce temps imposait aux +nobles ames, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un +defi et une esperance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque +eteints, qu'avaient allumes les bergers, ils s'asseyaient aupres, et M. +Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les +irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassees de bois vert, +la Providence avait jetes de temps a autre dans le foyer expirant des +civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au +service de sa pensee, de ces grandes images agrestes et naturelles. + +En 1821, de retour a Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercerent l'un +sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait +philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-la, secoue tout a fait +l'autorite en matiere religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses elans +politiques ce qu'aurait eu de trop metaphysique et speculatif le cours +d'idees du philosophe. Leur sante a tous deux s'etait fort alteree. +M. Jouffroy acquit des lors cette constitution plus nerveuse et cette +delicatesse fine de complexion, si d'accord avec son ame, mais que +quelque chose de plus robuste avait dissimulee. M. Cousin s'etait engage +dans le carbonarisme et y poussait avec proselytisme; apres quelque +hesitation, les deux amis y entrerent, mais par M. Augustin Thierry, +dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin, +Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquerent a aucune des demonstrations +civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et a celui de Camille +Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitue; M. Dubois l'etait deja. En +1823, notre philosophe ecrivait dans la solitude cet article, _Comment +les Dogmes finissent_, ou eclatent la vertu et la foi fremissantes sous +la persecution, ou retentit dans le langage de la philosophie comme un +echo sacre des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais eleve a une plus +grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulee; depuis il +s'est epanche, etendu, elargi, en descendant a la maniere des fleuves, +dont le flot peut s'accroitre, mais ne regagne plus le niveau de la +source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fonde. + +Il semble aujourd'hui, a ouir certaines gens, que _le Globe_ n'eut pour +but que de faire arriver plus commodement au pouvoir messieurs les +doctrinaires grands et petits, apres avoir passe six longues annees a +s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront a leur place ces +ignorances et ces injures. M. Dubois, destitue, traduisait la Chronique +de Flodoard pour la collection de M. Guizot, ecrivait quelques articles +aux _Tablettes universelles_, qui trop tot manquerent, se devorait enfin +dans l'intimite d'hommes fervents, etouffes comme lui, et dans +les conversations brulantes de chaque jour. M. Leroux, qui, apres +d'excellentes etudes faites a Rennes au meme college que M. Dubois, +et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus +puissantes et les plus ubereuses d'aujourd'hui, etait simplement ouvrier +typographe, M. Leroux avait imagine, avec M. Lachevardiere, imprimeur, +d'entreprendre un journal utile, compose d'extraits de litterature +etrangere, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et +instructifs rassembles avec choix. Il communiqua son cadre d'essai a M. +Dubois, qui jugea que, dans cette simple idee de magasin a l'anglaise, +il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une +portion de doctrine, y introduire les questions de liberte litteraire, +se poser contre la litterature imperiale, et, sans songer a la politique +puisqu'on etait en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle +et philosophique. Des deux idees combinees de MM. Leroux et Dubois, +naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue a l'occasion +de l'autre, etait evidemment l'idee active, saillante et necessaire; +aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractere de sa propre physionomie. +M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'execution de son +projet; et toute cette matiere de voyages, de faits etrangers, de +particularites scientifiques, qui occupa longtemps les premieres pages +du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, etait menagee +par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M. +Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position +bien inferieure a ses rares merites et a sa portee d'esprit; par +modestie, par fierte, cachant des convictions entieres sous une bonhomie +qu'on aurait du forcer, il s'effaca trop; quatre ou cinq morceaux de +fonds qu'il se decida a y ecrire frapperent beaucoup, mais ne l'y +assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le materiel du +journal, mais en fait d'idees il y passa toujours plus ou moins pour un +reveur. Ses opinions, afin de prevaloir, avaient besoin d'arriver par M. +Dubois[112]. + +[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la +maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements a l'egard de M. +Leroux aient change a mesure qu'il changeait lui-meme. Ce n'est plus de +sa modestie qu'il semblerait a propos de venir parler aujourd'hui. Lui +aussi il est entre a pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Ocean +Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son detroit de Magellan. Nous +l'avions connu et aime homme _distingue_, nous l'abandonnons revelateur +et prophete. Mais nous irions jusqu'a regretter de l'avoir connu et +loue, quand nous le voyons provoquer l'outrage, a propos de Jouffroy +mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de +cet homme excellent, quand nous le voyons deverser l'amertume sur +l'irreprochable et integre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux +veut faire de Jouffroy son _precurseur_ comme il a fait de M. Cousin son +_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de repeter ici que, nonobstant toutes +les variations subsequentes, cet historique du _Globe_ reste d'une +parfaite exactitude.] + +M. Dubois s'etait donc mis a l'oeuvre en septembre 1824, seconde de M. +Leroux, et moyennant les avances financieres de M. Lachevardiere. MM. +Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M. +Trognon travailla aussi des les premiers numeros. Comme il y avait +exposition de peinture au debut, M. Thiers se chargea d'en rendre +compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au +journal. M. Merimee donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa +collaboration. Quelques jeunes gens, eleves distingues de MM. Jouffroy +et Damiron, entrerent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et +Duchatel, qui n'etaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers. +Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils etaient lies, ainsi +que leurs maitres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-etre de loin +avec M. Royer-Collard; personne dans cette reunion commencante +n'en etait aux prejuges brutaux et aux declamations ineptes du +_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, ame du journal, un vif sentiment +revolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, des que la Censure +fut levee, cette pointe genereuse perca en toute occasion. M. de +Remusat, le plus doctrinaire assurement des redacteurs du _Globe_ par la +subtilite de son esprit, par ses habitudes et ses liens de societe, ne +toucha longtemps que des sujets de pure litterature et de poesie; ce +qu'il faisait avec une souplesse bien elegante. M. Duvergier de Hauranne +n'avait pas a un moindre degre la preoccupation litteraire, et son zele +spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et +d'Irlande, a des points delicats de la controverse romantique. Ce n'est +guere a M. Magnin toujours net et progressif, ou a M. Ampere survenu +plus tard et adonne aux excursions studieuses, qu'on imputera un role +dans la pretendue ligue. _Le Globe_ n'a pas ete fonde et n'a pas grandi +sous le patronage des doctrinaires, c'est-a-dire des trois ou quatre +hommes eminents a qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M. +Lachevardiere, l'idee de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voila les +donnees primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs, +des proscrits de l'Universite, ce furent les vrais fondateurs; la +generation des salons qui s'y joignit ensuite n'etouffa jamais l'autre. + +Le public, qui aime a faire le moins de frais possible en renommee, et +qui est dur a accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir, +tenta d'en expliquer le succes, et presque le talent, par l'influence +invisible et supreme de quelques personnages souvent cites. Ces +personnages etaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette +bienveillance, temperee de blame frequent ou meme d'epigrammes legeres, +ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financierement, +lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout a fait politique, M. +Lachevardiere retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les +doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au +cautionnement; mais c'etait un simple placement de fonds sans enjeu. +Du reste, occupes de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais +contribue de leur plume a l'illustration du journal; une seule fois, +s'il m'en souvient, M. Guizot ecrivit une colonne officieuse sur un +tableau de M. Gerard; peut-etre a-t-il recidive pour quelque autre cas +analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M. +de Broglie n'y a jamais ecrit. Les pretendus patrons hantaient si peu ce +lieu-la, qu'il a ete possible a l'un des redacteurs assidus de n'avoir +pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur +visage. La verdeur de certains articles allait, de temps a autre, +eveiller leur severite et raviver les nuances. M. Royer-Collard reprouva +hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamne, +quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-meme, bien que plus +rapproche du journal par son age et par ses amis, s'en separait crument +dans la conversation; il ne repondait pas de ses disciples, il censurait +leur marche, et savait marquer plus d'un defaut avec quelque trait de +cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_ +ne lui paya jamais qu'en respects. + +Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il +devint expressement politique, c'est-a-dire sous les ministeres +Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermete de ton +qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassees. Le ministere +Martignac y fut attaque de bonne heure avec une exigence dont MM. de +Remusat, Duchatel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui +de s'etonner. La question des Jesuites et de la liberte absolue +d'enseignement preta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, a une +controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le +moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Remusat, +qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet, +durant la prison de M. Dubois, ne detourna pas un seul instant le +journal de la ligne extreme ou il etait lance; vers cette fin de la +lutte, toutes les pensees n'en faisaient qu'une pour la delivrance, il +semblait meme qu'il y eut dans cette redaction du _Globe_ des vues et +des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au +debut du _National_, developpait sa theorie constitutionnelle, et venait +professer Delorme comme resume de son Histoire de la Revolution, ces +articles ingenieux etaient regardes comme de purs jeux de forme et +des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire +et sociale; et ce n'etait pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi, +c'etait M. Duchatel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence +marquee, division au _Globe_ en quelque matiere, cette dissidence +portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'ecole +romantique des poetes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et +le gagner comme organe a elle; mais elle y avait des allies et des +intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui ecrit ces lignes, +penchaient plus ou moins du cote novateur en poesie; MM. Dubois, +Duvergier, de Remusat, et l'ensemble de la redaction, etaient en +mefiance, quoique generalement bienveillants. Tous ces petits mouvements +interieurs se dessinerent avec feu a l'occasion du drame de _Hernani_, +qui eut pour resultat d'augmenter la bienveillance. Mais, helas! +rapprochement litteraire, union politique, tout cela manqua bientot. + +Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il etait le philosophe +generalisateur, le dogmatique par excellence, de meme que M. Damiron +etait le psychologue analyste et sagace, de meme que M. Dubois etait +le politique emu et acere, le critique chaleureux. Independamment des +articles recueillis dans le volume des _Melanges_, M. Jouffroy en a +ecrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de geographie, et y a porte +sa large maniere. Il cherchait a tirer des antecedents historiques, des +conditions geographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de +leur mouvement et de leur destinee. Les resultats les plus generaux de +ses meditations a ce sujet sont consignes dans deux lecons d'un cours +particulier professe par lui en 1826 (_de l'Etat actuel de l'Humanite_). +Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion +active et stimulante, l'appel a l'energie morale d'un chacun; il n'y +imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme +et le quietisme brahmanique aux assistants eclaires, sous peine +de decheance aveugle et de fatuite. Au contraire, il y marquait +l'initiative a la civilisation chretienne, et le devoir d'agir a chacun +de ses membres; il y disait avec plainte: "Comment aurions-nous des +hommes politiques, des hommes d'Etat, quand les questions dont la +solution reflechie peut seule les former ne sont pas meme poses, pas +meme soupconnees de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu +de regarder a l'horizon, ils regardent a leurs pieds; quand, au lieu +d'etudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et +dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquietent, ils +ne s'occupent que des details du menage national?... Nous ne concevons +pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires +politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans +un autre, avant d'avoir songe a se poser ces grandes questions.... Je +sais que la marche de l'humanite est tracee, et que Dieu n'a pas laisse +son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques +hommes: mais ce que nous ne pouvons empecher ni faire, nous pouvons du +moins le retarder ou le precipiter par notre mauvaise ou bonne conduite. +Dans les larges cadres de la destinee que la Providence a faite au +monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le +devouement des heros et l'egoisme des laches." + +C'etait dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honore, a l'ouverture +d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction +universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours prives +etaient fort recherches; quelques esprits deja murs, des camarades du +maitre, des medecins depuis celebres, une elite studieuse des salons, +plusieurs representants de la jeune et future pairie, composaient +l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement etait +petit, et une reunion plus apparente serait aisement devenue suspecte +avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, a ces +predications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et +discretion; il semblait qu'on y vint puiser a une science nouvelle et +defendue, qu'on y anticipat quelque chose de la foi epuree de l'avenir. +Quand les quinze ou vingt auditeurs s'etaient rassembles lentement, que +la clef avait ete retiree de la porte exterieure, et que les derniers +coups de sonnette avaient cesse, le professeur, debout, appuye a la +cheminee, commencait presque a voix basse, et apres un long silence. La +figure, la personne meme de M. Jouffroy est une de celles qui frappent +le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de melancolique, de +reserve, qui fait naitre l'idee involontaire d'un mysterieux et noble +inconnu. Il commencait donc a parler; il parlait du Beau, ou du Bien +moral, ou de l'immortalite de l'ame; ces jours-la, son teint plus +affaibli, sa joue legerement creusee, le bleu plus profond de son +regard, ajoutaient dans les esprits aux reminiscences ideales du +_Phedon_. Son accent, apres la premiere moitie assez monotone, s'elevait +et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait +de rayons. Son eloquence deployee prolongeait l'heure et ne pouvait se +resoudre a finir. Le jour qui baissait agrandissait la scene; on ne +sortait que croyant et penetre, et en se felicitant des germes recus. +Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifie ce qu'on +attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement +prive, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113]. + +[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poesies de Joseph Delorme deux +pieces adressees a M. Jouffroy, qui n'y est pas nomme, l'une a M***: _O +vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le +Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que +cette derniere piece a ete egalement inspiree par lui.--Dans une +derniere edition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une +lettre de Jouffroy adressee a l'auteur; il s'etait en partie reconnu.] + +M. Jouffroy en etait, en ces annees-la, a cette periode heureuse ou luit +l'etoile de la jeunesse, a la periode de nouveaute et d'invention; il se +sentait, a l'egard de chaque verite successive, dans la fraicheur d'un +premier amour; depuis, il se repete, il se souvient, il developpe. Le +malheur a voulu qu'avec sa facilite de parler et son indolence d'ecrire, +il ait improvise ses lecons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle +part ete fixees dans leur verve delicate et leur vivacite naissante. M. +Jouffroy se determine malaisement a ecrire, bien qu'une fois a l'oeuvre +sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publie d'original que la +preface en tete des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles, +la plupart recueillis dans les _Melanges_: l'introduction promise des +Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et demonstrateur eloquent +encore plus qu'ecrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste, +convie peu M. Jouffroy; il souffre evidemment et retarde le plus +possible de s'y emprisonner; il la deborde toujours. La lutte etroite, +la joute de la pensee et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point +a la fermete de Pascal; sa forme, a lui, quand il lui en faut une, est +belle et ample, mais lachee, comme on dit. + +Saint Jerome appelle quelque part saint Hilaire, eveque de Poitiers, _le +Rhone de l'eloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutot une Loire +epanouie qu'un Rhone impetueux, comme elle lent, large, inegalement +profond, noyant demesurement ses rives. + +M. Jouffroy, entre a la Chambre depuis deux ans, a montre peu +d'inclination pour la politique, et s'est a peine efforce d'y reussir. +On le concoit; dans ses habitudes de pensee et de parole, il a besoin +d'espace et de temps pour se derouler, et de silence en face de lui. +Il avait contre son debut, dans cette assemblee assez vulgaire, d'etre +suspect de metaphysique des le moindre preambule. Et pourtant la parole, +hardiment prise en deux ou trois occasions, eut vaincu ce prejuge; M. +Jouffroy aurait eu beau jeu a entamer la question europeenne selon ses +idees de tout temps, a tracer le role oblige de la France, et a fletrir +pour le coup la politique _de menage_ a laquelle on l'assujettit: il +n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait predomine et +l'ait decourage de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si +ouverte a entendre, il ait souri sur son banc avec dedain[114]. + +[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est decide a parler, et il l'a +fait avec le succes que nous presagions, bien que dans un sens un peu +different de celui qui nous semblait probable a cette date de decembre +1833, et que nous eussions prefere.] + +Car, malgre tout le progres de la disposition contemplative, il y a en +M. Jouffroy le cote dedaigneux, ironique, l'ancien cote actif refoule, +qui se fait sentir amerement par retours, et qui tranche, comme un +eclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme, +qui fut severe au passe, hostile aux revelations, l'adversaire railleur +du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le +gene, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie +du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement +susceptible et chatouilleux, la levre qui s'amincit et se pince, une +rougeur rapide a une joue qui soudain palit. + +Mais il y a tout aussitot et tres-habituellement le cote bon, +plebeien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux +intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous +demontre au long des clartes et sait y demeler de nouvelles finesses; +une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend interet, +qui ne se degoute ni ne s'emousse plus. L'idee de devoir preside a +cette noble partie de l'ame que nous peignons; si le premier mouvement +s'echappe quelquefois, la seconde pensee repare toujours. + +Outre les travaux et ecrits ulterieurs qu'on a droit d'esperer de M. +Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous +empecher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement +propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproche a +quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes +persuade qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un tresor de +psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine +par la un jour! il s'y fondera a cote de la science une gloire plus +durable; Petrarque doit la sienne a ses vers vulgaires, qui seuls ont +vecu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a deja projete), +ce serait un lieu sur pour toute sa psychologie reelle, qui consiste, +selon nous, en observations detachees plutot qu'en systeme; ce serait +un refuge brillant pour toutes les facultes poetiques de sa nature qui +n'ont pas donne. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce +_Woldemar_ non subtil, bien superieur a l'autre de Jacobi. L'exposition +serait lente, spacieuse, aeree, comme celles de l'Americain dont +l'auteur a tant aime la prairie et les mers[115]. Il y aurait des l'abord +des paturages inclines et de ces tableaux de moeurs antiques que savent +les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette +region avec harmonie et beaute. Le heros, l'amant, flotterait de +la passion a la philosophie, et on le suivrait pas a pas dans ses +defaillances touchantes et dans ses reprises genereuses. Comme l'amitie, +comme l'amour naissant qui s'y cache, se revetiraient d'un coloris sans +fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mysteres par des aspects +aplanis! Comme les pales et arides intervalles s'etendraient avec +tristesse jusqu'au sein des vertes annees! Que la lutte serait longue, +marquee de sacrifice, et que le triomphe du devoir couterait de pleurs +silencieux! Allez, osez, o Vous dont le drame est deja consomme au +dedans; remontez un jour en idee cette Dole avec votre ami vieilli; et +la, non plus par le soleil du matin, mais a l'heure plus solennelle du +couchant, reposez devant nous le melancolique probleme des destinees; +au terme de vos recits abondants et sous une forme qui se grave, +montrez-nous le sommet de la vie, la derniere vue de l'experience, la +masse au loin qui gagne et se deploie, l'individu qui souffre comme +toujours, et le divin, l'inconsole desir ici-bas du poete, de l'amant et +du sage! + +Decembre 1833. + +[Note 115: Fenimore Cooper.] + + +M. Jouffroy, que nous tachions ainsi de peindre avec un soin et des +couleurs ou se melait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant +a tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu apres, +un volume posthume de _Nouveaux Melanges philosophiques_; la haine et +l'esprit de parti s'en emparerent. Les funerailles de l'honnete homme +et du sage furent celebrees par des querelles furieuses; l'infamie des +insultes particulieres aux gazettes ecclesiastiques n'y manqua pas. Un +penseur melancolique a dit: "Tenons-nous bien, ne mourons pas; car, +sitot morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira +de marchepied a quelqu'un pour se faire voir et perorer. Trop heureux +si, derriere notre pierre, le lache et le mechant ne s'abritent pas pour +lancer leurs fleches, comme Paris cache derriere le tombeau d'Ilus!" + + + + +M. AMPERE + +Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les +choses naturelles, en venant au monde est doue d'une organisation +particuliere comme le poete, le musicien. Sa qualite dominante, en +apparence moins speciale, parce qu'elle appartient plus ou moins a +tous les hommes et surtout a un certain age de la vie ou le besoin +d'apprendre et de decouvrir nous possede, lui est propre par le degre +d'intensite, de sagacite, d'etendue. Chercher la cause et la raison des +choses, trouver leurs lois, le tente, et la ou d'autres passent avec +indifference ou se laissent bercer dans la contemplation par le +sentiment, il est pousse a voir au dela et il penetre. Noble faculte +qui, a ce degre de developpement, appelle et subordonne a elle toutes +les passions de l'etre et ses autres puissances! On en a eu, a la fin +du XVIIIe siecle et au commencement du notre, de grands et sublimes +exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres a des rangs +voisins, ont excelle dans cette faculte de trouver les rapports eleves +et difficiles des choses cachees, de les poursuivre profondement, de les +coordonner, de les rendre. Ils ont a l'envi recule les bornes du connu +et repousse la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part +peut-etre cette faculte de l'intelligence avide, cet appetit du savoir +et de la decouverte, et tout ce qu'il entraine, n'a ete plus en saillie, +plus a nu et dans un exemple mieux demontrable que chez M. Ampere qu'il +est permis de nommer tout a cote d'eux, tant pour la portee de toutes +les idees que pour la grandeur particuliere d'un resultat. Chez ces +autres hommes eminents que j'ai cites, une volonte froide et superieure +dirigeait la recherche, l'arretait a temps, l'appesantissait sur des +points medites, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour +se detourner a des emplois moindres. Chez M. Ampere, l'idee meme etait +maitresse. Sa brusque invasion, son accroissement irresistible, le +besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchainements, de +l'approfondir en tous ses points, entrainaient ce cerveau puissant +auquel la volonte ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est +le triomphe, le surcroit, si l'on veut, et l'indiscretion de l'idee +savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y +confond. L'imagination, l'art ingenieux et complique, la ruse des +moyens, l'ardeur meme de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une +idee possede cet esprit inventeur, il n'entend plus a rien autre chose, +et il va au bout dans tous les sens de cette idee comme apres une proie, +ou plutot elle va au bout en lui, se conduisant elle-meme, et c'est lui +qui est la proie. Si M. Ampere avait eu plus de cette volonte suivie, +de ce caractere regulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique, +positif et sec, dont etaient munis les hommes que nous avons nommes, il +ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de +conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant +en quete, le chercheur de causes aussi a nu. + +Il est resulte aussi de cela qu'a cote de sa pensee si grande et de sa +science irrassasiable, il y a, grace a cette vocation imposee, a cette +direction imperieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les +instincts primitifs et les passions de coeur conservees, la sensibilite +que s'etait de bonne heure trop retranchee la froideur des autres, +restee chez lui entiere, les croyances morales toujours emues, la +naivete, et de plus en plus jusqu'au bout, a travers les fortes +speculations, une inexperience craintive, une enfance, qui ne semblent +point de notre temps, et toutes sortes de contrastes. + +Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce +sont, par exemple, leurs pretentions ou leurs qualites d'hommes d'Etat, +d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignites dont +ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai genie. Voila, si je ne +me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce genie, et, +qui pis est, volontaires. Chez M. Ampere, les contrastes sont sans doute +d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la +vanite du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses egalement y +paraissent, elles restent plus naives et comme touchantes, laissant +subsister l'entiere veneration dans le sourire. + +Deux parts sont a faire dans l'histoire des savants: le cote severe, +proprement historique, qui comprend leurs decouvertes positives et ce +qu'ils ont ajoute d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et +puis leur esprit en lui-meme et l'anecdote de leur vie. La solide part +de la vie scientifique de M. Ampere etant retracee ci-apres par un juge +bien competent, M. Littre[116], nous avons donc a faire connaitre, s'il +se peut, l'homme meme, a tacher de le suivre dans son origine, dans +sa formation active, son etendue, ses digressions et ses melanges, a +derouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses +d'ame, et a fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette +elite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux. + +[Note 116: L'article de M. Littre suivait immediatement le notre dans +la _Revue des Deux Mondes_.] + +Andre-Marie Ampere naquit a Lyon le 20 janvier 1775. Son pere, +negociant retire, homme assez instruit, l'eleva lui-meme au village +de Polemieux[117], ou se passerent de nombreuses annees. Dans ce pays +sauvage, montueux, separe des routes, l'enfant grandissait, libre sous +son pere, et apprenait tout presque de lui-meme. Les combinaisons +mathematiques l'occuperent de bonne heure; et, dans la convalescence +d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un +biscuit qu'on lui avait donne. Son pere avait commence de lui enseigner +le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singuliere pour les +mathematiques, il la favorisa, procurant a l'enfant les livres +necessaires, et ajournant l'etude approfondie du latin a un age plus +avance. Le jeune Ampere connaissait deja toute la partie elementaire des +mathematiques et l'application de l'algebre a la geometrie, lorsque le +besoin de pousser au dela le fit aller un jour a Lyon avec son pere. M. +l'abbe Daburon (depuis inspecteur general des etudes) vit entrer alors +dans la bibliotheque du college M. Ampere, menant son fils de onze a +douze ans, tres-petit pour son age. M. Ampere demanda pour son fils +les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils +etaient en latin: sur quoi l'enfant parut consterne de ne pas savoir le +latin; et le pere dit: "Je les expliquerai a mon fils"; et M. Daburon +ajouta: "Mais c'est le calcul differentiel qu'on y emploie, le +savez-vous?" Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit +de lui donner quelques lecons, et cela se fit. + +[Note 117: Un document precis, qui nous est fourni depuis, le fait +naitre a ce village de Polemieux; M. Ampere s'etait dit toujours ne a +Lyon.] + +Vers ce temps, a defaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant +avait de lui-meme cherche, m'a-t-on dit, une solution du probleme des +tangentes par une methode qui se rapprochait de celle qu'on appelle +methode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes memes, aux +geometres. + +Les soins de M. Daburon tirerent le jeune emule de Pascal de son +embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En meme temps un +ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succes de botanique, lui en +inspirait le gout, et le guidait pour les premieres connaissances. Le +monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contrees, +s'ouvrait a lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et +des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres, +particulierement l'Encyclopedie, d'un bout a l'autre. Rien n'echappait +a sa curiosite d'intelligence; et une fois qu'il avait concu, rien ne +sortait plus de sa memoire. Il savait donc et il sut toujours, entre +autres choses, tout ce que l'Encyclopedie contenait, y compris le +blason. Ainsi son jeune esprit preludait a cette universalite de +connaissances qu'il embrassa jusqu'a la fin. S'il debuta par savoir au +complet l'Encyclopedie du XVIIIe siecle, il resta encyclopedique toute +sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte generale +des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan +d'encyclopedie nouvelle. + +Il apprit tout de lui-meme, avons-nous dit, et sa pensee y gagna en +vigueur et en originalite; il apprit tout a son heure et a sa fantaisie, +et il n'y prit aucune habitude de discipline. + +Fit-il des vers des ce temps-la, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi +qu'il en soit, les mathematiques, jusqu'en 93, l'occuperent surtout. A +dix-huit ans, il etudiait la _Mecanique analytique_ de Lagrange, dont +il avait refait presque tous les calculs; et il a repete souvent qu'il +savait alors autant de mathematiques qu'il en a jamais su. + +La Revolution de 89, en eclatant, avait retenti jusqu'a l'ame du +studieux mais impetueux jeune homme, et il en avait accepte l'augure +avec transport. Il y avait, se plaisait-il a dire quelquefois, trois +evenements qui avaient eu un grand empire, un empire decisif sur sa vie: +l'un etait la lecture de l'Eloge de Descartes par Thomas, lecture +a laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les +sciences physiques et philosophiques. Le second evenement etait sa +premiere communion qui determina en lui le sentiment religieux et +catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffacable. Enfin il comptait +pour le troisieme de ces evenements decisifs la prise de la Bastille, +qui avait developpe et exalte d'abord son sentiment liberal. Ce +sentiment, bien modifie ensuite, et par son premier mariage dans une +famille royaliste et devote, et plus tard par ses retours sinceres a la +soumission religieuse et ses menagements forces sous la Restauration, +s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe +et dans son essence. M. Ampere, par sa foi et son espoir constant en la +pensee humaine, en la science et en ses conquetes, est reste vraiment +de 89. Si son caractere intimide se deconcertait et faisait faute, son +intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en +plus, et avec coeur, a la civilisation, a ses bienfaits, a la science +infatigable en marche vers _les dernieres limites, s'il en est, des +progres de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour +beaucoup chez lui le sentiment _liberal_ que le premier eclat de +tonnerre de 89 avait Enflamme. + +[Note 118: Preface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.] + +D'illustres savants, que j'ai nommes deja, et dont on a releve +frequemment les secheresses morales, conserverent aussi jusqu'au bout, +et malgre beaucoup d'autres cotes moins liberaux, le gout, l'amour +des sciences et de leurs progres; mais, notons-le, c'etait celui des +sciences purement mathematiques, physiques et naturelles. M. Ampere, +different d'eux et plus liberal en ceci, n'omettait jamais, dans son +zele de savant, la pensee morale et civilisatrice, et, en ayant espoir +aux resultats, il croyait surtout et toujours a l'ame de la science. + +En meme temps que, deja jeune homme, les livres, les idees et les +evenements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas +d'etre toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le +besoin de l'amitie, d'une communication expansive, active, et de chaque +instant: il lui fallait verser sa pensee et en trouver l'echo autour +de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'ainee, qui avait eu beaucoup +d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilite dans des vers +composes longtemps apres. Ce fut une grande douleur. Mais la calamite de +novembre 93 surpassa tout. Son pere etait juge de paix a Lyon avant le +siege, et pendant le siege il avait continue de l'etre, tandis que la +femme et les enfants etaient restes a la campagne. Apres la prise de +la ville, on lui fit un crime d'avoir conserve ses fonctions; on le +traduisit au tribunal revolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous +les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicite, dans +laquelle il fait ses derniers adieux a sa femme. Ce serait une piece de +plus a ajouter a toutes celles qui attestent la sensibilite courageuse +et l'elevation pure de l'ame humaine en ces extremites. Je cite quelques +passages religieusement, et sans y alterer un mot: + + "J'ai recu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a verse un + baume vivifiant sur les plaies morales que fait a mon ame le regret + d'etre meconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus + cruelle separation, une patrie que j'ai tant cherie et dont j'ai + tant a coeur la prosperite. Je desire que ma mort soit le sceau + d'une reconciliation generale entre tous nos freres. Je la pardonne + a ceux qui s'en rejouissent, a ceux qui l'ont provoquee, et a ceux + qui l'ont ordonnee. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, + dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'etendra pas sur + le peu de biens qui nous suffisait, grace a la sage economie et a + notre frugalite, qui fut ta vertu favorite.... Apres ma confiance en + l'Eternel, dans le sein duquel j'espere que ce qui restera de moi + sera porte, ma plus douce consolation est que tu cheriras ma memoire + autant que tu m'as ete chere. Ce retour m'est du. Si du sejour de + l'Eternite, ou notre chere fille m'a precede, il m'etait donne + de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers + enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils + jouir d'un meilleur sort que leur pere et avoir toujours devant les + yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opere en nos + coeurs l'innocence et la justice, malgre la fragilite de notre + nature!... Ne parle pas a ma Josephine du malheur de son pere, fais + en sorte qu'elle l'ignore; _quant a mon fils, il n'y a rien que + je n'attende de lui_. Tant que tu les possederas et qu'ils te + possederont, embrassez-vous en memoire de moi: je vous laisse a tous + mon coeur." + +Suivent quelques soins d'economie domestique, quelques avis de +restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probite; le tout +signe en ces mots: _J.-J. Ampere, epoux, pere, ami, et citoyen toujours +fidele_. Ainsi mourut, avec resignation, avec grandeur, et s'exprimant +presque comme Jean-Jacques eut pu faire, cet homme simple, ce negociant +retire, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants +illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de +la Revolution, devores par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la +maudissant pas! + +Parmi ses notes dernieres et ses instructions d'economie a sa femme, je +trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent a ce fils de +qui il attendait tout: "Il s'en faut beaucoup, ma chere amie, que je te +laisse riche, et meme une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer a ma +mauvaise conduite ni a aucune dissipation. Ma plus grande depense a ete +l'achat des livres et des instruments de geometrie dont notre fils ne +pouvait se passer pour son instruction; mais cette depense meme etait +une sage economie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maitre que lui-meme." + +Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou +plutot sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses +facultes. Il etait tombe dans une espece d'idiotisme, et passait sa +journee a faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant +s'y tracat. Il ne sortit de son etat morne que par la botanique, cette +science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques +sur ce sujet lui tomberent un jour sous la main, et le remirent sur +la trace d'un gout deja ancien. Ce fut bientot un enthousiasme, un +entrainement sans bornes; car rien ne s'ebranlait a demi dans cet esprit +aux pentes rapides. Vers ce meme temps, par une coincidence heureuse, un +_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers +d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui revela +la muse latine. C'etait l'ode a Licinius et cette strophe: + + Saepius ventis agitatur ingens + Pinus, et celsae graviore casu + Decidunt turres, feriuntque summos + Fulmina montes. + +Il se remit des lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux poetes +les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce gout, cette science des +poetes se mela passionnement a sa botanique, et devint comme un chant +perpetuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait +tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, recitant +aux vents des vers latins dont il s'enchantait, veritable magie qui +endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il +rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait +dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces +annees de 94 a 97 furent toutes poetiques, comme celles qui avaient +precede avaient ete principalement adonnees a la geometrie et aux +mathematiques. Nous le verrons bientot revenir a ces dernieres sciences, +y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour +de longues annees, a l'ideologie, a la metaphysique, jusqu'a ce que la +physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire: +singuliere alternance de facultes et de produits dans cette intelligence +feconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroit +incessamment. + +Celui qui, a dix-huit ans, avait lu la _Mecanique analytique_ de +Lagrange, recitait donc a vingt ans les poetes, se bercait du rhythme +latin, y melait l'idiome toscan, et s'essayait meme a composer des +vers dans cette derniere langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une +description celebre du cheval chez Homere, Virgile et le Tasse[119]: il +aimait a la reciter successivement dans les trois langues. + +[Note 119: Homere, Iliade, VI; Virgile, Eneide, XI; et le Tasse, +probablement Jerusalem delivree, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin +de sa prison, est compare au coursier belliqueux qui rompt ses liens.] + +Le sentiment de la nature vivante et champetre lui creait en ces moments +toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante +et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en +tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il +ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut leve +seulement plus tard. Il etait myope, et il vint jusqu'a un certain age +sans porter de lunettes ni se douter de la difference. C'est un jour, +dans l'ile Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop +de dessein, un cri d'admiration lui echappa comme a une seconde vue tout +d'un coup revelee: il contemplait pour la premiere fois la nature +dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donne a la +prunelle humaine. + +Cette epoque de sentiment et de poesie fut complete pour le jeune +Ampere. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les +papiers de tous genres amasses devant nous et qui nous sont confies, +tresor d'un fils. Il ecrivit beaucoup de vers francais et ebaucha une +multitude de poemes, tragedies, comedies, sans compter les chansons, +madrigaux, charades, etc. Je trouve des scenes ecrites d'une tragedie +d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragedie de _Conradin_, d'une +_Iphigenie en Tauride_..., d'une autre piece ou paraissaient Carbon et +Sylla, d'une autre ou figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un +poeme moral sur la vie; des vers qui celebrent l'Assemblee constituante; +une ebauche de poeme sur les sciences naturelles; un commencement assez +long d'une grande epopee intitulee _l'Americide_, dont le heros etait +Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux +ou trois feuillets de sa grosse ecriture d'ecolier, de cette ecriture +qui avait comme peur sans cesse de ne pas etre assez lisible; et la +tirade s'arrete brusquement, coupee le plus souvent par des _x_ et _y_, +par la _formule generale pour former immediatement toutes les puissances +d'un polynome quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il +construisait aussi une espece de langue philosophique dans laquelle il +fit des vers; mais on a la-dessus trop peu de donnees pour en parler. Ce +qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose ou manque, +non pas la facilite, mais l'art, ce que prouve cette litterature +poetique, blasonnee d'algebre, c'est l'etonnante variete, l'exuberance +et inquietude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la +direction definitive n'etait pas trouvee. Le soulevement s'essayait +sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment +superieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la +jeunesse, manquait encore, et le coeur allait eclater. + +Je trouve sur une feuille, des longtemps jaunie, ces lignes tracees. En +les transcrivant, je ne me permets point d'en alterer un seul mot, non +plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait: + + "Parvenu a l'age ou les lois me rendaient maitre de moi-meme, mon + coeur soupirait tout bas de l'etre encore. Libre et insensible + jusqu'a cet age, il s'ennuyait de son oisivete. Eleve dans une + solitude presque entiere, l'etude et la lecture, qui avaient fait + si longtemps mes plus cheres delices, me laissaient tomber dans une + apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature + repandait dans mon ame une inquietude vague et insupportable. Un + jour que je me promenais apres le coucher du soleil, le long d'un + ruisseau solitaire..." + +Le fragment s'arrete brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau? +Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et +sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire +naive de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'a la +mort de l'objet aime. Qui le croirait? ou plutot, en y reflechissant, +pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu charge de +pensees et de rides, et qui semblait n'avoir du vivre que dans le monde +des nombres, il a ete un energique adolescent: la jeunesse aussi l'a +touche, en passant, de son aureole; il a aime, il a pu plaire; et tout +cela, avec les ans, s'etait recouvert, s'etait oublie; il se serait +peut-etre etonne comme nous, s'il avait retrouve, en cherchant quelque +memoire de geometrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_ +enseveli. + +Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et +du pasteur Walter, revenez a notre memoire pour faire accompagnement +naturel et pour sourire avec nous a cette autre jeunesse! Si Euler ou +Haller ont aime, s'ils avaient ecrit dans un registre leurs journees +d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi? + + Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la premiere fois. + + Samedi, 20 aout.--Je suis alle chez elle, et on m'y a prete les + _Novelle morali_ de Soave. + + ... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier etant parti la veille, je suis + alle rendre les _Novelle morali_; on m'a donne a choisir dans la + bibliotheque; j'ai pris madame Des Houlieres, je suis reste un + moment seul avec elle. + + Dimanche, 4.--J'ai accompagne les deux soeurs apres la messe, et + j'ai rapporte le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle + serait seule, sa mere et sa soeur partant le mercredi. + + ... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je + fis la conversation avec elle et Genie. Je promis des comedies pour + le lendemain. + + Samedi, 17.--Je les portai, et je commencai a ouvrir mon coeur. + + Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames apres la messe. + + Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles + esperances et la defense d'y retourner avant le retour de sa mere. + + Samedi, 24.--Je fus rendre le troisieme volume de Bernardin avec + madame Des Houlieres; je rapportai le quatrieme et _la Dunciade_, et + le parapluie. + + Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la + trouvai dans le jardin sans oser lui parler. + + Vendredi, 30.--Je portai la quatrieme volume de Bernardin et Racine; + je m'ouvris a la mere, que je trouvai dans la salle a mesurer de la + toile. + +Remarquez, voila le mot dit a la mere, treize jours apres le premier +aveu a la fille: marche reguliere des amours antiques et vertueuses! + +Je continue en choisissant: + + Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mere_) etant sortie, je + parlai un peu a Julie qui me rembourra bien et sortit. Elise (_la + soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler. + + Mercredi, 16.--La mere me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne + m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Elise + qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grace + les _Lettres provinciales_. + + ... Vendredi, 9 decembre a dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la + porte en bonnet de nuit et me parla un moment tete a tete dans la + cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu. + Je revins a Polemieux l'apres-diner." + +Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame +Des Houlieres et madame de Sevigne, et _Richelieu_, on vient de le voir, +s'y melent agreablement; les chansons galantes vont leur train: la +trigonometrie n'est pas oubliee. On s'amuse a mesurer la hauteur du +clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de residence de l'amie. +Une eclipse a lieu en ce temps-la, on l'observe. Au retour, l'astronome +amoureux lira une elegie _tres-passionnee_ de Saint-Lambert (_Je ne +sentais aupres des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un +choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prete son etui de mathematiques +au cousin de sa fiancee, et il rapporte _la Princesse de Cleves_. Ses +plus grandes joies, c'est de s'asseoir pres de Julie sous pretexte d'une +partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a +laissee tomber, de baiser une rose qu'elle a touchee, de lui donner la +main a la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin +composer un bouquet de jasmin, de troene, d'aurone et de campanule +double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit +tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera +_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigne +dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous +citerons quelques-uns, a cause du mouvement qui les anime et de la grace +du dernier: + + Que j'aime a m'egarer dans ces routes fleuries + Ou je t'ai vue errer sous un dais de lilas! + Que j'aime a repeter aux Nymphes attendries, + Sur l'herbe ou tu t'assis, les vers que tu chantas! + Au bord de ce ruisseau dont les ondes cheries + Ont a mes yeux seduits reflechi tes appas. + Sur les debris des fleurs que les mains ont cueillies, + Que j'aime a respirer l'air que tu respiras! + Les voila ces jasmins dont je t'avais paree; + Ce bouquet de troene a touche les cheveux... + +Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine +s'essayait alors, jeune et non sans poesie, a des rimes galantes et +tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour +de ces saisons amoureuses nous est assez designe par une inscription +plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle +complete, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et +Dorothee_, ou extraite d'une page oubliee des _Confessions_: + +"Elles vinrent enfin nous voir (_a Polemieux_) a trois heures trois +quarts. Nous fumes dans l'allee, ou je montai sur le grand cerisier, +d'ou je jetai des cerises a Julie, Elise et ma soeur; tout le monde +vint. Ensuite je cedai ma place a Francois, qui nous baissa des branches +ou nous cueillions nous-memes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta +le gouter; elle s'assit sur une planche a terre avec ma soeur et Elise, +et je me mis sur l'herbe a cote d'elle. Je mangeai des cerises qui +avaient ete sur ses genoux. Nous fumes tous les quatre au grand jardin +ou elle accepta un lis de ma main. Nous allames ensuite voir le +ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux +mains pour le remonter. Je m'etais assis a cote d'elle au bord du +ruisseau, loin d'Elise et de ma soeur; nous les accompagnames le +soir jusqu'au moulin a vent, ou je m'assis encore a cote d'elle pour +observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une +lumiere charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en +passant pour s'en aller, dans le grand jardin." + +Pourtant il fallait penser a l'avenir. Le jeune Ampere etait sans +fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On decida, qu'il +irait a Lyon; on agita meme un moment s'il n'entrerait pas dans le +commerce; mais la science l'emporta. Il donna des lecons particulieres +de mathematiques. Loge grande rue Merciere, chez MM. Perisse, libraires, +cousins de sa fiancee, son temps se partageait entre ses etudes et ses +courses a Saint-Germain, ou il s'echappait frequemment. Cependant, +par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idees +mathematiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les +etudes physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publiee depuis quelques +annees, mais de doctrine si recente, saisissait vivement tous les jeunes +esprits savants; et pendant que Davy, comme son frere nous le raconte, +la lisait en Angleterre avec grande emulation et ardent desir d'y +ajouter, M. Ampere la lisait a Lyon dans un esprit semblable. De +grand matin, de quatre a six heures, meme avant les mois d'ete, il se +reunissait en conference avec quelques amis, a un cinquieme etage, place +des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais, +Journel, Bonjour et Barret (depuis pretre et jesuite), tous caracteres +originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour +avoir occasion de les nommer a cote de leur ami, MM. Bredin et Beuchot; +mais on m'assure qu'ils n'etaient pas de la petite reunion meme. On y +lisait a haute voix le traite de Lavoisier, et M. Ampere, qui ne le +connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se recrier a cette exposition +si lucide de decouvertes si imprevues. Au sortir de la seance matinale, +et comme edifie par la science, on s'en allait diligemment chacun a ses +travaux du jour. + +Admirable jeunesse, age audacieux, saison feconde, ou tout s'exalte et +coexiste a la fois, qui aime et qui medite, qui scrute et decouvre, et +qui chante, qui suffit a tout; qui ne laisse rien d'inexplore de ce qui +la tente, et qui est tentee de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse a +jamais regrettee, qui, a l'entree de la carriere, sous le ciel qui lui +verse les rayons, a demi penchee hors du char, livre des deux mains +toutes ses rapes et pousse de front tous ses coursiers! + +Le mariage de M. Ampere et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu, +religieusement et secretement encore, le 15 thermidor an VII (aout +1799), et civilement quelques semaines apres. M. Ballanche, par un +epithalame en prose, celebra, dans le mode antique, la felicite de son +ami et les chastes rayons de l'etoile nuptiale du soir se levant _sur +les montagnes de Polemieux_. Pour le nouvel epoux, les deux premieres +annees se passerent dans le meme bonheur, dans les memes etudes. Il +continuait ses lecons de mathematiques a Lyon, et y demeurait avec sa +femme, qui d'ailleurs etait souvent a Saint-Germain. Elle lui donna un +fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientot +la sante de la mere declina, et quand M. Ampere fut nomme, en decembre +1801, professeur de physique et de chimie a l'Ecole centrale de l'Ain, +il dut aller s'etablir seul a Bourg, laissant a Lyon sa femme souffrante +avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous +les yeux, et qui comprennent les deux annees qui suivirent, jusqu'a la +mort de sa femme, representent pour nous, avec un interet aussi intime +et dans une revelation aussi naive, le journal qui preceda le mariage +et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la serie de ses +travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans +interruption. A peine arrive a Bourg, il mit en etat le cabinet de +physique, le laboratoire de chimie, et commenca du mieux qu'il put, avec +des instruments incomplets, ses experiences. La chimie lui plaisait +surtout: elle etait, de toutes les parties de la physique, celle qui +l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en +exprime avec charme: "Ma chimie, ecrit-il, a commence aujourd'hui: de +superbes experiences ont inspire une espece d'enthousiasme. De douze +auditeurs, il en est reste quatre apres la lecon, je leur ai assigne +des emplois, etc." Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientot +particulierement lie avec lui; M. Clerc, professeur de mathematiques, +qui s'etait mis tard a cette science, et qui n'avait qu'entame les +parties transcendantes, mais homme de candeur et de merite, devint le +collaborateur de M. Ampere dans un ouvrage qui devait avoir pour titre: +_Lecons elementaires sur les series et autres formules indefinies_. Cet +ouvrage, qui avait ete mene presque a fin, n'a jamais paru. C'est vers +ce temps que M. Ampere lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de +60,000 francs propose par Bonaparte, en ces termes: "Je desire donner +en encouragement une somme de 60,000 francs a celui qui, par ses +experiences et ses decouvertes, fera faire a l'electricite et au +galvanisme un pas comparable a celui qu'ont fait faire a ces sciences +Franklin et Volta,... mon but special etant d'encourager et de fixer +l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, a +mon sens, le chemin des grandes decouvertes." M. Ampere, aussitot cet +exemplaire du _Moniteur_ recu de Lyon, ecrivait a sa femme: "Mille +remerciments a ton cousin de ce qu'il m'a envoye, c'est un prix de +60,000 francs que je tacherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est +precisement le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que +j'ai commence d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma +theorie par de nouvelles experiences." Cet ouvrage, interrompu comme le +precedent, n'a jamais ete acheve. Il s'ecrie encore avec cette bonhomie +si belle quand elle a le genie derriere pour appuyer sa confiance: "Oh! +mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lycee de +Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content, +car tu ne manqueras plus de rien..." Ce fut Davy qui gagna le prix par +sa decouverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction +electrique, et par sa decomposition des terres. Si M. Ampere avait fait +quinze ans plus tot ses decouvertes electro-magnetiques, nul doute qu'il +n'eut au moins balance le prix. Certes, il a repondu aussi directement +que l'illustre Anglais a l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des +grandes decouvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de +Napoleon. + +Mais une autre idee, une idee purement mathematique, vint alors a la +traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-meme: + + "Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'etais propose un probleme + de mon invention, que je n'avais point pu resoudre directement, mais + dont j'avais trouve par hasard une solution dont je connaissais la + justesse sans pouvoir la demontrer. Cela me revenait souvent dans + l'esprit, et j'ai cherche vingt fois a trouver directement cette + solution. Depuis quelques jours cette idee me suivait partout. + Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule + de considerations curieuses et nouvelles sur la theorie des + probabilites. Comme je crois qu'il y a peu de mathematiciens en + France qui puissent resoudre ce probleme en moins de temps, je ne + doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine + de pages ne me fut un bon moyen de parvenir a une chaire de + mathematiques dans un lycee. Ce petit ouvrage d'algebre pure, et ou + l'on n'a besoin d'aucune figure, sera redige apres-demain; je le + relirai et le corrigerai jusqu'a la semaine prochaine, que je te + l'enverrai..." + +Et plus loin: + + "J'ai travaille fortement hier a mon petit ouvrage. Ce probleme est + peu de chose en lui-meme, mais la maniere dont je l'ai resolu et les + difficultes qu'il presentait lui donnent du prix. Rien n'est plus + propre d'ailleurs a faire juger de ce que je puis faire en ce + genre..." + +Et encore: + + "J'ai fait hier une importante decouverte sur la theorie du jeu en + parvenant a resoudre un nouveau probleme plus difficile encore que + le precedent, et que je travaille a inserer dans le meme ouvrage, + ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau + commencement plus court que l'ancien.... Je suis sur qu'il me + vaudra, pourvu qu'il soit imprime a temps, une place de lycee; car, + dans l'etat ou il est a present, il n'y a guere de mathematiciens + en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le + pense, pour que tu ne le dises a personne." + +Le memoire, qui fut intitule _Essai sur la theorie mathematique du jeu_, +et qui devait etre termine en une huitaine, subit, selon l'habitude +de cette pensee ardente et inquiete, un grand nombre de refontes, de +remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi +toujours retarde. Rien ne nous a mis plus a meme de juger combien ce qui +dominait chez M. Ampere, des le temps de sa jeunesse, etait l'abondance +d'idees, l'opulence de moyens, plutot que le parti pris et le choix. Il +voyait tour a tour et sans relache toutes les faces d'une idee, d'une +invention; il en parcourait irresistiblement tous les points de vue; il +ne s'arretait pas. + +Je m'imagine (que les mathematiciens me pardonnent si je m'egare), je +m'imagine qu'il y a dans cet ordre de verites, comme dans celles de +la pensee plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la +meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus +necessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien +que La Bruyere; il trouve des verites aussi difficiles, aussi rares, +je le crois; mais La Bruyere exprime d'un mot ce que l'autre etend. En +analyse mathematique, il en doit etre ainsi: le style y est quelque +chose. Or, tout style (la verite de l'idee etant donnee) est un choix +entre plusieurs expressions; c'est une decision prompte et nette, un +coup d'Etat dans l'execution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange, +avaient cette expression prompte, nette, elegante, cette economie +continue du developpement, qui s'alliait a leur fecondite interieure et +la servait a merveille. Autant que je puis me le figurer par l'exterieur +du procede dont le fond m'echappe, M. Ampere etait plutot en analyse un +inventeur fecond, egal a tous en combinaisons difficiles, mais retarde +par l'embarras de choisir; il etait moins decidement _ecrivain_. + +Une grande inquietude de M. Ampere allait a savoir si toutes les +formules de son memoire etaient bien nouvelles, si d'autres, a son insu, +ne l'avaient pas devance. Mais a qui s'adresser pour cette question +delicate? Il y avait a l'Ecole centrale de Lyon un professeur de +mathematiques, M. Roux, egalement secretaire de l'Athenee. C'est de lui +que M. Ampere attendit quelque temps cette reponse avec anxiete, comme +un veritable oracle. Mais il finit par decouvrir que les connaissances +du bon M. Roux en mathematiques n'allaient pas la. Enfin, M. de Lalande +etant venu a Bourg vers ce temps, M. Ampere lui presenta son travail, ou +plutot le travail, lu a une seance de la Societe d'emulation de l'Ain, a +laquelle M. de Lalande assistait, fut remis a l'examen d'une commission +dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, apres de grands eloges +fort sinceres, finit par demander a l'auteur des exemples en nombre de +ses formules algebriques, ajoutant que c'etait pour mettre dans son +rapport les resultats a la portee de tout le monde: "J'ai conclu de tout +cela, ecrit M. Ampere, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de +suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances +en mathematiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste a faire +imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air +d'un ouvrage d'ecolier." A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar, +charges d'organiser les lycees dans cette partie de la France, vinrent a +Bourg, et M. Ampere trouva dans M. Delambre le juge qu'il desirait et un +appui efficace. Le memoire sur la _Theorie mathematique du jeu_, alors +imprime, donna au savant examinateur une premiere idee assez haute du +jeune mathematicien. Un autre memoire sur l'_Application a la mecanique +des formules du calcul des variations_, compose en tres-peu de jours +a son intention, et qu'il entendit dans une seance de la Societe +d'emulation, ajouta a cette idee. Le nouveau memoire que nous venons de +mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulierement +une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg a Lyon, +et dans laquelle il faillit etre perdu), copie enfin au net, fut porte a +Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de +sa tournee. Celui-ci le presenta a l'Institut, et le fit lire a M. de +Laplace. Cependant M. Ampere, nomme professeur de mathematiques et +d'astronomie, avait passe, selon son desir, au Lycee de Lyon. + +Mais d'autres evenements non moins importants, et bien contraires, +s'etaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux +continus a Bourg, de ses lecons a l'Ecole centrale, et des lecons +particulieres qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement a quel +point allait la preoccupation morale, la sollicitude passionnee qui +remplissait ses lettres de chaque jour. Il ecrit regulierement par +chaque voyage du messager, la poste etant trop couteuse. Ces details +d'economie, de tendresse, l'avarice ou il est de son temps, l'effusion +de ses souvenirs et de ses inquietudes, l'espoir, dans lequel il vit, +d'aller a Lyon a quelque courte vacance de Paques, tout cela se mele, +d'une bien piquante et touchante facon, a son memoire de mathematiques, +au recit de ses experiences chimiques, aux petites maladresses qui +parfois y eclatent, aux petites supercheries, dit-il, a l'aide +desquelles il les repare. Mais il faut citer la promenade entiere d'un +de ses grands jours de conge: dans le commencement de la lettre, il +vient de s'ecrier comme un ecolier: _Quand viendront les vacances!_ + + "... J'en etais a cette exclamation quand j'ai pris tout a coup + une resolution qui te paraitra peut-etre singuliere. J'ai voulu + retourner avec le paquet de tes lettres dans le pre, derriere + l'hopital, ou j'avais ete les lire avant mes voyages de Lyon, avec + tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont + j'avais, ce jour-la, fait provision, et j'en ai recueilli au + contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres + sont douces a lire! il faut avoir ton ame pour ecrire des choses qui + vont si bien au coeur, sans le vouloir, a ce qu'il semble. Je suis + reste jusqu'a deux heures assis sous un arbre, un joli pre a droite, + la riviere, ou flottaient d'aimables canards, a gauche et devant + moi. Derriere etait le batiment de l'hopital. Tu concois que j'avais + pris la precaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma + lettre pour aller a midi faire cette partie, que je n'irais pas + diner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dine en ville; mais, + comme j'avais bien dejeune, je m'en suis mieux trouve de ne diner + que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si + a mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai + voulu me promener et herboriser. J'ai remonte la Ressouse dans les + pres, et, en continuant toujours d'en cotoyer le bord, je suis + arrive a vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le + lointain a une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de + parcourir. Arrive la, la riviere, par un detour subit, m'a ote toute + esperance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc + fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village + de Ceyzeriat, plantee de peupliers d'Italie qui en font une superbe + avenue;... j'avais a la main un paquet de plantes." + +La jolie eglise de Brou n'est pas oubliee ailleurs dans ses recits. +Voila bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine +et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exiles en province, et +souffrant de ces belles annees contenues, si bien employees du reste et +si decisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un +homme de genie pauvre, obscur alors, et s'efforcant comme eux; ils +apprendraient a redoubler de foi dans l'etude, dans les affections +severes: ils s'enhardiraient pour l'avenir. + +Les idees religieuses avaient ete vives chez le jeune Ampere a l'epoque +de sa premiere communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cesse +completement dans les annees qui suivirent; mais elles s'etaient +certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste +les reveillerent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que +M. Ampere etait religieux, qu'il etait croyant au christianisme, comme +d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz, +les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en general, que ces +savants resterent constamment fermes et calmes dans la naivete et la +profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu, +pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est necessaire de +lire le journal de sa vie pour decouvrir sa lutte perpetuelle et ses +combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est +presque autant tourmente que Pascal. M. Ampere etait de ceux-ci, de +ceux que l'epreuve tourmente, et, quoique sa foi fut reelle et qu'en +definitive elle triomphat, elle ne resta ni sans eclipses ni sans +vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps: + + "... J'ai ete chercher dans la petite chambre au-dessus du + laboratoire, ou est toujours mon bureau, le portefeuille en soie, + J'en veux faire la revue ce soir, apres avoir repondu a tous les + articles de ta derniere lettre, et t'avoir priee, d'apres une suite + d'idees qui se sont depuis une heure succede dans ma tete, de + m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout a l'heure. + L'etat de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui + se noierait dans son crachat... Les idees de Dieu, d'Eternite, + dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et, + apres bien des pensees et des reflexions singulieres dont le detail + serait trop long, je me suis determine a te demander le _Psautier + francais_ de La Harpe, qui doit etre a la maison, broche, je crois, + en papier vert, et un livre d'_Heures_ a ton choix." + +Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment +de cet homme de genie qui se noie, nous dit-il, en sa pensee comme _en +son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui denotent un retour +pratique: "Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe +ou je veux aller demander la guerison de ma Julie." Et encore: "Je +veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous +deux."--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours a la reunion avec sa +femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lycee de +Lyon, et s'ecriait: "Ah! Lycee, Lycee, quand viendras-tu a mon secours?" + +Le Lycee vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les +dernieres lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi: + + 17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne + plus quitter ma Julie. + + ... 15 mai, dimanche.--Je fus a l'eglise de Polemieux, pour la + premiere fois depuis la mort de ma soeur. + + ... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a decide du reste de ma + vie. + + 14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait a l'hopital. J'entrai + dans l'eglise d'ou sortait un mort. Communion spirituelle. + + ... 13 juillet, mercredi, _a neuf heures du matin!_ + + +(Suivent les deux versets:) + + Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia + circumdabit. + Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris. + Amen. + +C'est sous le coup menacant de cette douleur, et a l'extremite de toute +esperance, que dut etre ecrite la priere suivante, ou l'un des versets +precedents se retrouve: + +"Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir cree, rachete, et eclaire de +votre divine lumiere en me faisant naitre dans le sein de l'Eglise +catholique. Je vous remercie de m'avoir rappele a vous apres mes +egarements; je vous remercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous +voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient +consacres. M'oterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en etes le +maitre, o mon Dieu! mes crimes m'ont merite ce chatiment. Mais peut-etre +ecouterez-vous encore la voix de vos misericordes: _Multa flagella +peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espere en vous, o mon Dieu! mais je +serai soumis a votre arret, quel qu'il soit. J'eusse prefere la mort; +mais je ne meritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger +dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passee dans la douleur +me merite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu +de misericorde, daignez me reunir dans le ciel a ce que vous m'aviez +permis d'aimer sur la terre!" + +Ce serait mentir a la memoire de M. Ampere que d'omettre de telles +pieces quand on les a sous les yeux, de meme que c'eut ete mentir a la +memoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet +lui-meme ne l'oserait pas. + +Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuee de Cessac, president de +la section de la guerre, nomma en vendemiaire an XIII (1804) M. Ampere +repetiteur d'analyse a l'Ecole polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui +ne lui offrait plus que des souvenirs dechirants, et arriva dans la +capitale, ou pour lui une nouvelle vie commence. + +De meme qu'en 93, apres la mort de son pere, il n'etait parvenu a sortir +de la stupeur ou il etait tombe que par une etude toute fraiche, la +botanique et la poesie latine, dont le double attrait l'avait ranime, +de meme, apres la mort de sa femme, il ne put echapper a l'abattement +extreme et s'en relever que par une nouvelle etude survenante, qui fit, +en quelque sorte, revulsion sur son intelligence. En tete d'un des +nombreux projets d'ouvrages de metaphysique qu'il a ebauches, je trouve +cette phrase qui ne laisse aucun doute: "C'est en 1803 que je commencai +a m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phenomenes aussi +varies qu'interessants que l'intelligence humaine offre a l'observateur +qui sait se soustraire a l'influence des habitudes." C'etait s'y prendre +d'une facon scabreuse pour tenir fidelement cette promesse de soumission +religieuse et de foi qu'il avait scellee sur la tombe d'une epouse. +N'admirez-vous pas ici la contradiction inherente a l'esprit humain, +dans toute sa naivete? La Religion, la Science, double besoin immortel! +A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se +croit-elle sure de son objet et apaisee, que voila l'autre qui se releve +et qui demande pature a son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est +celle qui se croyait sure qui va etre ebranlee ou devoree. + +M. Ampere l'eprouva: en moins de deux ou trois annees, il se trouva +lance bien loin de l'ordre d'idees ou il croyait s'etre refugie pour +toujours. L'ideologie alors etait au plus haut point de faveur et +d'eclat dans le monde savant: la persecution meme l'avait rehaussee. +La societe d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, apres lui, +les Academies etrangeres proposaient de graves sujets d'analyse +intellectuelle aux eleves, aux emules, s'il s'en trouvait, des Cabanis +et des Tracy. M. Ampere put aisement etre presente aux principaux de ce +monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degerando. Mais celui +qui eut des lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur +sa pensee, fut M. Maine de Biran, lequel, deja connu par son Memoire de +_l'Habitude_, travaillait a se detacher arec originalite du point de vue +de ses premiers maitres. + +_Se savoir soi-meme_, pour une ame avide de savoir, c'est le plus +attrayant des abimes: M. Ampere n'y resista pas. Des floreal an XIII +(1805), un ami bien fidele, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces +avertissements, ou se peignent les craintes de l'amitie redoublees par +une imagination tendre: + + "... Ce que vous me dites au sujet de vos succes en metaphysique me + desole. Je vois avec peine qu'a trente ans vous entriez dans une + nouvelle carriere. On ne va pas loin quand on change tous les jours + de route. Songez bien qu'il n'y a que de tres-grands succes qui + puissent justifier votre abandon des mathematiques, ou ceux que vous + avez deja eus presagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais + que vous ne pouvez mettre de frein a votre cerveau. + + "Cette ideologie ne fera-t-elle point quelque tort a vos sentiments + religieux? Prenez bien garde, mon cher et tres-cher ami, vous etes + sur la pointe d'un precipice: pour peu que la tete vous tourne, je + ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empecher d'etre inquiet. + Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue + et vous tyrannise. Quelle difference il y a entre nous et Noel! + J'ai retrouve ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi a la + societe que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je + desirerais leur ressembler!..." + +Mais une autre lettre un peu posterieure (mars 1806) acheve de nous +reveler l'interieur de ces nobles ames troublees et de les eclairer du +dedans par un rayon trop direct, trop prolonge et trop admirable de +nuance, pour que nous le derobions. Nulle part l'auteur d'_Orphee_ n'a +ete plus elegiaque et plus harmonieux, en meme temps que la realite s'y +ajoute et que la souffrance y est presente: + + "J'ai recu, mon cher ami, votre enorme lettre; elle m'a horriblement + fatigue. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien a vous + dire, aucun conseil a vous donner. Nous sommes deux miserables + creatures a qui les inconsequences ne coutent rien. Un brasier est + dans votre coeur, le neant s'est loge dans le mien. Vous tenez + beaucoup trop a la vie, et j'y tiens trop peu. Vous etes trop + passionne, et j'ai trop d'indifference. Mon pauvre ami, nous sommes + tous les deux bien a plaindre. Vous avez ete ces jours-ci l'objet de + toutes mes pensees, et voila ce que je crois a votre sujet. Il faut + que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous + aviez formes en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver, + je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette + solitude de tout ce qui tient a vos affections. L'air natal vous + vaudra encore mieux, il sera peut-etre un baume pour votre mal. + Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former a Lyon un + Salon des Arts, qui serait organise a peu pres comme les Athenees de + Paris. Il y aurait differents cours. Camille m'a consulte sur les + professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parle de vous, + je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espece de cours qui + serait bien fait pour reussir: ce serait d'embrasser toutes les + sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y + etre etranger, d'en saisir les faits generaux, d'en faire apercevoir + les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la + philosophie ou la generation de toutes les connaissances humaines + (_toujours l'universalite, on le voit_). Je m'explique sans doute + mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sur qu'outre ce + cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des + cours particuliers, ou travailler a quelque ouvrage. Vous seriez ici + avec vos amis, vous eviteriez les abimes de la solitude, vous vous + retrouveriez peut-etre. Si une fois vous pouviez compter sur une + existence agreable et honorable, vous pourriez vous associer une + femme de votre choix, et qui parviendrait peut-etre a combler + le vide qu'a laisse dans votre coeur la perte de vos anciennes + affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez + me repondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous + repugnerait; mais, de bonne foi, cette repugnance n'est-elle pas un + enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, ou tous les sentiments + s'affaiblissent, ou toutes les douleurs morales finissent, on + trouvera tres-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le + fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilite de nos + sentiments, meme les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui + connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront etudie un peu le + votre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitie peuvent etre quelque + chose pour vous, sauront bien que votre ame expansive a besoin d'une + ame qui reponde a chaque instant a la votre. Ainsi, dans tous les + cas, vous serez justifie: les indifferents, comme vos connaissances + et vos amis, trouveront cela tres-naturel. Voyez, mon cher ami, a + quoi vous etes expose. La solitude ne vous vaut rien, non plus + qu'a moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre + patrie.... + + "... Au risque de vous facher, je dois vous dire ici la verite. Vous + ne savez pas encore ce que c'est que de resister a vos penchants, et + c'est ainsi que vous vous exposez a les faire devenir de veritables + passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gre de + chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalite qui nous + soumet et nous entraine a chaque instant? Etudiez votre coeur, + descendez dans votre ame, et lorsque vous apercevrez un sentiment + nouveau, cherchez a savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour + eteindre un feu de cheminee que ce soit devenu un grand incendie. + Il y a des malheurs sans remede, il faut nous consoler. Il y a des + malheurs que notre faute a occasionnes ou empires, il faut nous + corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce etre des + grandes?... Moderez-vous sur les choses indifferentes de la vie, et + vous parviendrez a etre modere sur les choses importantes..." + +Et pour conclusion finale: + + "Ceux qui nous connaitraient bien comprendraient la raison des + inconsequences de Jean-Jacques Rousseau." + +M. Ampere ne retourna pas a Lyon: il resta a Paris, plus actif d'idees +et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet meme de +cette annee: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M. +Ballanche, au reste, sera la derniere piece confidentielle que nous +nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampere. En +avancant dans le recit d'une vie, ces sortes de confidences, moins +essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La +pudeur de l'homme mur a quelque chose de plus inviolable, et c'est le +travail surtout qui marque le milieu de la journee. Dans le recit d'une +vie comme dans la vie meme, les sentiments emus, cette brise du matin, +ne reparaissent convenablement qu'au soir. + +Quoi qu'il en ait dit dans la note citee plus haut, M. Ampere, si +fortement occupe de metaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les +mathematiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son +zele. Six memoires sur differents sujets de mathematiques inseres tant +dans le _Journal de l'Ecole polytechnique_ que dans le Recueil de +l'Institut (des savants etrangers), determinerent le choix que fit de +lui, en 1814, l'Academie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nomme +secretaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806), +il suivait assidument les travaux de ce comite, et ne devint secretaire +honoraire que lorsqu'il eut donne sa demission en faveur de M. Thenard, +dont la position alors etait moins etablie que la sienne. Il fut de +plus successivement nomme inspecteur general de l'Universite (1808), et +professeur d'analyse et de mecanique a l'Ecole polytechnique (1809), +ou il n'avait ete jusque-la qu'a titre de repetiteur, professant par +interim. En un mot, sa vie de savant s'etendait sur toutes les bases. + +Dans l'histoire des sciences physico-mathematiques, comme va le faire +connaitre M. Littre, la memoire de M. Ampere est a jamais sauvee de +l'oubli, a cause de sa grande decouverte sur l'electro-magnetisme en +1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand +esprit, qui s'est occupe de metaphysique pendant plus de trente ans, ne +doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran +lui-meme, le metaphysicien profond pres de qui il se place, n'a laisse +qu'un temoignage imparfait de sa pensee dans son ancien traite de +_l'Habitude_ et dans le recent volume publie par M. Cousin[120]. Apres M. +de Tracy, a cote de M. de Biran, M. Ampere venait pourtant a merveille +pour reparer une lacune. M. Cousin a remarque que ce qui manque a +la philosophie de M. de Biran, ou la _volonte_ rehabilitee joue le +principal role, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_, +distincte comme faculte, avec tout son cortege d'idees generales, de +conceptions. Nul plus que M. Ampere n'etait propre a introduire dans le +point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle +qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considere sa tournure +metaphysique, il n'etait pas, comme M. de Biran, la _volonte_ meme, dans +sa persistance et son unite progressive; il etait surtout l'_idee_. Sans +nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la meconnaitre +dans toutes ses varietes et ses nuances, combien il etait propre, +ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran a intervenir avec +l'_intelligence_[121], et a remeubler ainsi l'ame de ses concepts les plus +divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de +richesse et de realite que les philosophes eclectiques qui ont suivi, +lesquels, n'etant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathematiciens, +ni autre chose que psychologues, sont toujours restes par rapport aux +classes des _idees_ dans une abstraction et dans un vague qui depeuple +l'ame et en mortifie, a mon gre, l'etude. Par malheur, si M. de Biran +se tient trop etroitement a cette volonte retrouvee, a cette causalite +interne ressaisie, comme a un axe sur et a un sommet, d'ou emane tout +mouvement, M. Ampere, moins retenu et plus ouvert dans sa metaphysique, +alla et deriva au flot de l'idee. A travers ce domaine infini de +l'intelligence, dans la sphere de la raison et de la reflexion, comme +dans une demeure a lui bien connue, il alla changeant, remuant, +deplacant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se +succedaient a son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est +mort sans nous avoir suffisamment explique la derniere, nous laissant +sur le fond de sa pensee dans une confusion qui n'etait pas en lui. + +[Note 120: M. Naville, de Geneve, depositaire des manuscrits de Maine +de Biran, en a publie, depuis, des portions considerables.] + +[Note 121: Nous pourrions citer, d'apres les plus anciens papiers et +projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes +de cette large part faite a l'_intelligence_, qui corrigeait tout a +fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et +l'environnait d'une extreme etendue. Ainsi ce debut qu'on trouve a un +_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: "L'homme, sous le point +de vue intellectuel, a la faculte d'acquerir et celle de conserver. La +faculte d'acquerir se subdivise en trois principales: il acquiert +par ses sens, par le deploiement de l'activite motrice qui nous fait +decouvrir les causes, par la reflexion qu'on peut definir la faculte +d'apercevoir des relations, qui s'applique egalement aux produits de la +sensibilite et a ceux de l'activite. On apercoit des relations entre les +premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation +des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les +phenomenes que presente l'intelligence en quatre systemes: le systeme +sensitif, le systeme actif, le systeme comparatif et le systeme +etiologique." Dans un resume des idees psychologiques de M. Ampere, +redige en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: "On peut +rapporter tous les phenomenes psychologiques a trois systemes: sensitif, +cognitif, intellectuel." Ce systeme cognitif et ce systeme intellectuel, +qui semblent un double emploi, sont differents pour lui, en ce qu'il +attribue seulement au systeme cognitif la distinction du _moi_ et du +_non-moi_, qui se tire de l'activite propre de l'etre d'apres M. +de Biran: il reservait au systeme intellectuel, proprement dit, la +perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de +rigueur, la lacune signalee par M. Cousin chez M. de Biran etait au +moins sentie et comblee, plutot deux fois qu'une.] + +En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse +les sciences _noologiques_, soit publiee, et dans l'esperance surtout +qu'un fils, seul capable de debrouiller ces precieux papiers, s'y +appliquera un jour, nous ne dirons ici que tres-peu, occupe surtout a +ne pas etre infidele. M. Ampere, dans une note ou nous puisons, nous +indique lui-meme la premiere marche de son esprit. Il voulait appliquer +a la psychologie la methode qui a si bien reussi aux sciences physiques +depuis deux siecles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais +en quoi consistait l'appropriation du moyen a la science nouvelle? +Ici M. Ampere parle d'_une difficulte premiere qui lui semblait +insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la +solution_. Cette difficulte tenait sans doute a la connaissance +originelle de l'idee de cause et a la distinction du _moi_ d'avec le +monde exterieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le +fondement de nos connaissances, il a commence par rejeter l'existence +_objective_ et qu'il a ete disciple de Kant: "Mais repousse bientot, +dit-il, par ce nouvel idealisme comme Reid l'avait ete par celui +de Hume, je l'ai vu disparaitre devant l'examen de la nature des +connaissances objectives generalement admises." Tout ceci, on le voit, +n'est qu'indique par lui, et laisse a desirer bien des explications. +Quoi qu'il en soit, en s'efforcant constamment de classer les faits +de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampere en vint aux quatre +points de vue et aux deux epoques principales qui les embrassent, tels +qu'il les a exposes dans la preface de son _Essai sur la Philosophie des +Sciences_. Ceux qui ont frequente l'ecole des psychologues distingues +de notre age, et qui ont aussi entendu les lecons dans lesquelles M. +Ampere, au College de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire +combien, dans sa description et son denombrement des divers groupes de +faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et +peuplee que dans les distinctions de facultes, justes sans doute, mais +nues et un peu steriles, de nos autres maitres. Des l'abord, dans la +psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilite_, _raison_, _activite +libre_, et on suit chacune separement, toujours occupe, en quelque +sorte, de preserver l'une de ces facultes du contact des autres, de peur +qu'on ne les croie melees en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampere +y allait plus librement et par une methode plus vraiment naturelle. Si +Bernard de Jussieu, dans ses promenades a travers la campagne, avait dit +constamment en coupant la tige des plantes: "Prenons bien garde, ceci +est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas +l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la seve;" il aurait fait +une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas +tout, et les trois quarts des divers caracteres qui president a la +formation de ses groupes naturels lui auraient echappe dans leur vivant +ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampere appelle +l'_ideogenie_, serait venue, dans sa methode, plus tard a fond; mais +elle ne serait venue qu'apres le denombrement et le classement complet, +mais surtout la preoccupation des facultes distinctes ne scindait pas, +des l'abord, les groupes analogues, et ne les empechait pas de se +multiplier a ses regards dans leur diversite. + +La quantite de remarques neuves et ingenieuses, de points profonds +et piquants d'observation, qui remplissaient une lecon de M. Ampere, +distrayaient aisement l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maitre +oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tot ou tard a travers +ces detours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine, +en pleine et haute philosophie anterieure au XVIIIe siecle; on se serait +cru, a cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz, +des Malebranche, des Arnauld; il les citait a propos, familierement, +meme les secondaires et les plus oublies de ce temps-la, M. de La +Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitot avec le +contemporain tres-present de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait +fait un interessant chapitre, independamment de tout systeme et de tout +lien, des cas psychologiques singuliers et des veritables decouvertes +de detail dont il semait ses lecons. J'indique en ce genre le phenomene +qu'il appelait de _concretion_, sur lequel on peut lire l'analyse de +M. Roulin inseree dans l'_Essai de classification des Sciences_. +Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de +_miscellanees_ psychologiques, comme il en a fait un sur des +singularites d'histoire naturelle. + +A partir de 1816, la petite societe philosophique qui se reunissait chez +M., de Biran avait pris plus de suite, et l'emulation s'en melait. On y +remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Anime par +les discussions frequentes, M. Ampere etait pres, vers 1820, de produire +une exposition de son systeme de philosophie, lorsque l'annonce de la +decouverte physique de M. Oersted le vint ravir irresistiblement dans un +autre train de pensees, d'ou est sortie sa gloire. En 1829, malade et +reparant sa sante a Orange, a Hieres, aux tiedeurs du Midi, il revint, +dans les conversations avec son fils, a ses idees interrompues; mais +ce ne fut plus la metaphysique seulement, ce fut l'ensemble des +connaissances humaines et son ancien projet d'universalite qu'il se +remit a embrasser avec ardeur. L'Epitre en vers que lui a adressee son +fils a ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru, +sont du moins ici de publics et permanents temoignages. M. Ampere, en +meme temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette +saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donne de ressentir un +certain calme, ce dut etre alors. En reportant son regard, du haut de la +montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont +il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au +bonheur serein du sage et reconnaitre en souriant ses domaines. Il n'est +pas jusqu'aux vers latins, adresses a son fils en tete du tableau, qui +n'aient du lui retracer un peu ses souvenirs poetiques de 95, un temps +plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient +cesse en lui: ses inquietudes, du moins, etaient plus bas. Depuis +des annees, les chagrins interieurs, les instincts infinis, une +correspondance active avec son ancien ami le Pere Barret, le souffle +meme de la Restauration, l'avaient ramene a cette foi et a cette +soumission qu'il avait si bien exprimee en 1803, et dont il relut sans +doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'a la fin, et pendant les +annees qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans +plus d'effort, et de maniere a frapper d'etonnement et de respect, la +foi et la science, la croyance et l'espoir en la pensee humaine et +l'adoration envers la parole revelee. + +Outre cette vue superieure par laquelle il saisissait le fond et le lien +des sciences, M. Ampere n'a cesse, a aucun moment, de suivre en detail, +et souvent de devancer et d'eclairer, dans ses apercus, plusieurs de +celles dont il aimait particulierement le progres. Des 1809, au sortir +de la seance de l'Institut du lundi 27 fevrier (j'ai sous les yeux sa +note ecrite et developpee), il n'hesitait pas, d'apres les experiences +rapportees par MM. Gay-Lussac et Thenard, et plus hardiment qu'eux, a +considerer le chlore (alors appele acide muriatique oxygene) comme un +corps simple. Mais ce n'etait la qu'un point. En 1816, il publiait dans +les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des +corps simples, y donnant le premier essai de l'application a la +chimie des methodes qui ont tant profite aux sciences naturelles. +Il etablissait entre les proprietes des corps une multitude de +rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phenomenes +encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces +explications ont ete verifies depuis par les experiences. La +classification elle-meme a ete admise par M. Chevreul dans le +_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base a celle +qu'a adoptee M. Beudant dans son _Traite de Mineralogie_. Toujours +eclaire par la theorie, il lisait a l'Academie des Sciences, peu apres +sa reception, un memoire sur la double refraction, ou il donnait la +loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'experience eut fait +connaitre qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy +Saint-Hilaire sur la presence et la transformation de la vertebre dans +les insectes attira la sagacite, toujours prete, de M. Ampere, et lui +fit ajouter a ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, +qui se trouvent consignees au tome second des _Annales des Sciences +naturelles_[123]. Lorsque M. Ampere reproduisit cette vue en 1832, a son +cours du College de France, M. Cuvier, contraire en general a cette +maniere _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au meme +College, dans sa chaire voisine, le collegue qui faisait incursion +au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de +discussion, que M. Ampere, en repondant, gardait de meme, et auquel il +ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eut ete quelqu'un +de moindre: noble contradiction de vues, ou plutot noble echange, auquel +nous avons assiste, entre deux grandes lumieres trop tot disparues! Si +une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggere a M. Ampere +ses vues sur l'organisation des insectes, la decouverte de M. Gay-Lussac +sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz +compose et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir, +sur la structure atomique et moleculaire des corps inorganiques, une +theorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De meme, une idee de +Herschel, se combinant en lui avec les resultats chimiques de Davy, +lui suggerait une theorie nouvelle de la formation de la terre. Cette +theorie a ete lucidement exposee dans cette _Revue_ meme _des Deux +Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idee de la maniere de ce +vaste et libre esprit: l'hypothese antique retrouvee dans sa grandeur, +l'hypothese a la facon presque des Thales et des Democrite, mais portant +sur des faits qui ont la rigueur moderne. + +[Note 122: Nous noterons encore, pour completer ces indications de +travaux, un Memoire sur la loi de Mariotte, imprime en 1814; un Memoire +sur des proprietes nouvelles des axes de rotation des corps, imprime +dans le Recueil de l'Academie des Sciences; un autre sur les equations +generales du mouvement, dans le Journal de Mathematiques de M. Liouville +(juin 1836).] + +[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N... +n'est autre que M. Ampere.] + +[Note 124: On la trouve dans la _Bibliotheque universelle_, t. XLIX, +et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopedique_, +Novembre 1832).] + +Apres avoir tant fait, tant pense, sans parler des inquietudes +perpetuelles du dedans qu'il se suscitait, on concoit qu'a soixante et +un ans M. Ampere, dans toute la force et le zele de l'intelligence, eut +use un corps trop faible. Parti pour sa tournee d'inspecteur general, il +se trouva malade des Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisee +par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer. +Arrive a Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigne +dans le college, et on esperait prolonger une amelioration legere, +lorsqu'une fievre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, a cinq +heures du matin, entoure et soigne par tous avec un respect filial, mais +en realite loin des siens, loin d'un fils. + +Il resterait peut-etre a varier, a egayer decemment ce portrait, de +quelques-unes de ces naivetes nombreuses et bien connues qui composent, +autour du nom de l'illustre savant, une sorte de legende courante, comme +les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampere, +avec des differences d'originalite, irait naturellement s'asseoir entre +La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce +point, nous ne le risquerons pas. M. Ampere savait mieux les choses de +la nature et de l'univers que celles des hommes et de la societe. Il +manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la +proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et +si penetrant au dela, ne savait pas reduire les objets habituels. Son +esprit immense etait le plus souvent comme une mer agitee; la premiere +vague soudaine y faisait montagne; le liege flottant ou le grain de +sable y etait aisement lance jusqu'aux cieux. + +Malgre le prejuge vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours +ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut genie, +la nature a, dans plus d'un cas, combine et proportionne l'organisation. +Quelques-uns, armes au complet, outre la pensee puissante interieure, +ont l'enveloppe exterieure endurcie, l'oeil vigilant et imperieux, la +parole prompte, qui impose, et toutes les defenses. Qui a vu Dupuytren +et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte +d'ironie douce, calme, insouciante et egoiste, comme chez Lagrange, +compose un autre genre de defense. Ici, chez M, Ampere, toute la +richesse de la pensee et de l'organisation est laissee, pour ainsi dire, +plus a la merci des choses, et le bouillonnement interieur reste a +decouvert. Il n'y a ni l'enveloppe seche qui isole et garantit, ni le +reste de l'organisation armee qui applique et fait valoir. C'est le pur +savant au sein duquel on plonge. + +Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent penetres et +juges par l'esprit superieur auquel ils ne peuvent refuser une espece de +genie, les voila maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, meme +ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'apercoivent qu'il hesite et croit +dependre, ils se sentent superieurs a leur tour a lui par un point +commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampere +aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait a eux, il +s'inquietait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte +pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener, +qui les savent contenir, quand ceux-ci meme les blessent ou les +exploitent. Le caractere, estimable ou non, mais doue de conduite et de +persistance meme interessee, quand il se joint a un genie incontestable, +les frappe et a gain de cause en definitive dans leur appreciation. Je +ne dis pas qu'ils aient tout a fait tort, le caractere tel quel, la +volonte froide et presente, etant deja beaucoup. Mais je cherche a +m'expliquer comment la perte de M. Ampere, a un age encore peu avance, +n'a pas fait a l'instant aux yeux du monde, meme savant, tout le vide +qu'y laisse en effet son genie. + +Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut +jamais meilleur, a la fois plus devoue sans reserve a la science, et +plus sincerement croyant aux bons effets de la science pour les hommes? +Combien il etait vif sur la civilisation, sur les ecoles, sur les +lumieres! Il y avait certains resultats reputes positifs, ceux de +Malthus, par exemple, qui le mettaient en colere: il etait tout +_sentimental_ a cet egard; sa philanthropie de coeur se revoltait de +ce qui violait, selon lui, la moralite necessaire, l'efficacite +bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donne avec +mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dut +en menager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins a ce qu'il +y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'etait un +puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Etant un soir avec ses amis +Camille Jordan et Degerando, il se mit a leur exposer le systeme du +monde; il parla treize heures avec une lucidite continue; et comme le +monde est infini, et que tout s'y enchaine, et qu'il le savait de cercle +en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne +l'avait arrete, il parlerait, je crois, encore. O Science! voila bien a +decouvert ta pure source sacree, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu, +a ses lecons, dans les dernieres annees au College de France, se +promenant le long de sa longue table comme il eut fait dans l'allee +de Polemieux, et discourant durant des heures, comprendront cette +perpetuite de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre, +il etait coutumier de faire, avec une attache a l'idee, avec un oubli de +lui-meme qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque +longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les spheres. Virgile, +en une sublime eglogue, a peint le demi-dieu barbouille de lie, que les +bergers enchainent: il ne fallait pas l'enchainer, lui, le distrait et +le simple, pour qu'il commencat: + + Namque canebat, uti magnum per inane coacta + Semina terrarumque animaeque marisque fuissent, + Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis + Omnia, etc., etc. + + Il enchainait de tout les semences fecondes, + Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, + Les fleuves descendus du sein de Jupiter... + +Et celui qui, tout a l'heure, etait comme le plus petit, parlait +incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parle, +venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est reste et qu'il vit dans notre +memoire, dans notre coeur. + +15 fevrier 1837. + +(On a fait a cette Notice l'honneur de la joindre a une publication +posthume de M. Ampere; mais comme il ne nous a pas ete donne de la +revoir nous-meme, c'est ici qu'on est plus assure d'en lire le texte +dans toute son exactitude.) + + + +DU GENIE CRITIQUE ET DE BAYLE + +La critique s'appliquant a tout, il y en a de diverses sortes selon +les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique +historique, litteraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la +considerant moins dans la diversite des sujets que dans le procede +qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte, +on peut distinguer en gros deux especes de critique, l'une reposee, +concentree, plus speciale et plus lente, eclaircissant et quelquefois +ranimant le passe, en deterrant et en discutant les debris, distribuant +et classant toute une serie d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon, +les Fabricius, les Mabillon, les Freret, sont les maitres en ce +genre severe et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques +litteraires, a proprement parler, qui, a tete reposee, s'exercent sur +des sujets deja fixes et etablis, recherchent les caracteres et les +beautes particulieres aux anciens auteurs, et construisent des Arts +poetiques ou des Rhetoriques, a l'exemple d'Aristote et de Quintilien. +Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime +assez bien, je mets cette faculte plus diverse, mobile, empressee, +pratique, qui ne s'est guere developpee que depuis trois siecles, qui, +des correspondances des savants ou elle se trouvait a la gene, a passe +vite dans les journaux, les a multiplies sans relache, et est devenue, +grace a l'imprimerie dont elle est une consequence, l'un des plus actifs +instruments modernes. Il est arrive qu'il y a eu, pour les ouvrages de +l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours presente, +une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler; +tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilite de la medecine se peut +dire, a plus forte raison, pour ou contre l'utilite de cette critique +pratique a laquelle les bien portants meme, en litterature, n'echappent +pas. Quoi qu'il en soit, le genie critique, dans tout ce qu'il a de +mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est revele. Il s'est +mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les +hasards et les inegalites du metier lui ont souri, les bigarrures et +les fatigues du chemin l'ont flatte. Toujours en haleine, aux ecoutes, +faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans systeme autre +que son instinct et l'experience, il a fait la guerre au jour le jour, +selon le pays, _la guerre a l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-meme, +qui est le genie personnifie de cette critique. + +Bayle, oblige de sortir de France comme calviniste relaps, refugie a +Rotterdam, ou ses ecrits de tolerance alienerent bientot de lui le +violent Jurieu, persecute alors et tracasse par les theologiens de sa +communion, Bayle mort la plume a la main en les refutant, a rempli un +grand role philosophique dont le XVIIIe siecle interpreta le sens en le +forcant un peu, et que M. Leroux a bien cherche a retablir et a preciser +dans un excellent article de son _Encyclopedie_. Ce n'est pas ce qui +nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne releverons en lui que +les traits essentiels du genie critique qu'il represente a un degre +merveilleux dans sa purete et son plein, dans son empressement +discursif, dans sa curiosite affamee, dans sa sagacite penetrante, dans +sa versatilite perpetuelle et son appropriation a chaque chose: ce +genie, selon nous, domine meme son role philosophique et cette mission +morale qu'il a remplie; il peut servir du moins a en expliquer le plus +naturellement les phases et les incertitudes. + +Bayle, ne au Carlat, dans le comte de Foix, en 1647, d'une famille +patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux etudes, +au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis a l'academie +de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causee par ses +lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, +mais relisait Plutarque et Montaigne de preference. Etant passe a +vingt-deux ans a l'academie de Toulouse, il se laissa gagner a +quelques livres de controverse et a des raisonnements qui lui parurent +convaincants, et, ayant abjure sa religion, il ecrivit a son frere +aine une lettre tres-ardente de proselytisme pour l'engager a venir a +Toulouse se faire instruire de la verite. Quelques mois plus tard, ce +zele du jeune Bayle s'etait refroidi; les doutes le travaillaient, et, +dix-sept mois apres sa conversion, sortant secretement de Toulouse, il +revint a sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il +n'y etait d'abord: "Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie +la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son epingle du +jeu qu'il n'y laisse quelque chose." Bayle laissa dans cette premiere +ecole qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de +proselytisme; a partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun +apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion, +d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse; +je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne +reside pas essentiellement dans l'ame, dans la pensee, et qui a son +auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette +dose de chaleur de sang resiste au premier echec, au premier coup de +tete, et se perpetue jusqu'a un age plus ou moins avance. Quand cela va +trop loin et dure obstinement, c'est presque une infirmite de l'esprit +sous l'apparence de la force, c'est une veritable incapacite de murir. +Il y a des natures poetiques ou philosophiques qui restent jusqu'au +bout, et a travers leurs diverses transformations, toujours opiniatres, +incandescentes, a la merci du temperament. Bayle, autrement favorise +et petri selon un plus doux melange, se trouva, des sa premiere flamme +jetee, une nature tout aussitot reduite et consommee, et a partir de la +il ne perdit plus jamais son equilibre. Premiere disposition admirable +pour exceller au genie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique +ou meme trop convaincu, ou epris d'une autre passion quelconque. + +Bayle alla continuer ses etudes a Geneve en 1670, et il y devint +precepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la republique, +et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence a +connaitre le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M. +Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes +serieuses et appliquees. On etablit des conferences de jeunes gens, pour +lesquelles il s'essaie a deployer ses ressources de bel esprit, ses +premiers lieux communs d'erudition, et ou M. Basnage, autre illustre +jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste a des sermons, a des +experiences de philosophie naturelle, et, a propos des experiences de +M. Chouet sur le venin des viperes et sur la pesanteur de l'air, il +remarque que c'est la le genie du siecle et des philosophes modernes. +A l'occasion des controverses et querelles entre les theologiens de sa +religion, il enonce deja sa maxime de garder toujours _une oreille pour +l'accuse_. A vingt-quatre ans, sa tolerance est fondee autant qu'elle le +sera jamais. La philosophie peripateticienne, qu'il avait apprise +chez les jesuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en +presence du systeme de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez +pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller +s'etablir en Hollande, il laissera echapper son secret: "Le +cartesianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le +regarde simplement comme une hypothese ingenieuse qui peut servir a +expliquer certains effets naturels... Plus j'etudie la philosophie, +"plus j'y trouve d'incertitude. La difference entre les sectes ne va +qu'a quelque probabilite de plus ou de moins. Il n'y en a point encore +qui ait frappe au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont +grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi +bien que dans celles de la grace. Ainsi vous pouvez dire a M. Gaillard +(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans +entetement, et qui regarde Aristote, Epicure, Descartes, comme des +inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que +l'on veut chercher plutot un tel qu'un tel amusement d'esprit." C'est +ainsi qu'on le voit engager ses cousins a prendre le plus qu'ils +pourront de philosophie peripateticienne, sauf a s'en defaire ensuite +quand ils auront goute la nouvelle: "Ils garderont de celle-la la +methode de pousser vivement et subtilement une objection et de repondre +nettement et precisement aux difficultes." Ce mot que Bayle a lache, de +prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on +cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez +lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son genie. Ce +mot lui revient souvent; le cote de l'amusement de l'esprit le frappe, +le seduit en toute chose. Il prend plaisir a voir _les petites Furies_ +qui se logent dans les ecrits des theologiens, dans les attaques de M. +Spanheim et les reponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par +correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en +voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le +sent, est chose essentielle pour lui. Il se met a la fenetre et +regarde passer chaque chose; les nouvelles memes l'_amusent_. Il est +_nouvelliste a toute outrance_; sa curiosite est _affamee_ par les +victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frere par le recit de la mort du +comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire +_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes +fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences +tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines +matieres, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non; +mais il note leur scrupule, de meme qu'il exprime son plaisir. Cette +indifference du fond, il faut bien le dire, cette tolerance prompte, +facile, aiguisee de plaisir, est une des conditions essentielles du +genie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste a courir +au premier signe sur le terrain d'un chacun, a s'y trouver a l'aise, a +s'y jouer en maitre et a connaitre de toutes choses. Il avertit en un +endroit son frere cadet qu'il lui parle des livres sans aucun egard a la +bonte ou a l'utilite qu'on en peut tirer: "Et ce qui me determine a vous +en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai +lus, ou que j'en ai oui parler." + +Bayle ne peut s'empecher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blame, +et retombe toujours: "Le dernier livre que je vois, ecrit-il de Geneve +a son frere, est celui que je prefere a tous les autres." Langues, +philosophie, histoire, antiquite, geographie, livres galants, il se +jette a tout, selon que ces diverses matieres lui sont offertes: "D'ou +que cela procede, il est certain que jamais amant volage n'a plus +souvent change de maitresse, que moi de livres." Il attribue ces +echappees de son esprit a quelque manque de discipline dans son +education: "Je ne songe jamais a la maniere dont j'ai ete conduit dans +mes etudes, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'age +au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors +qu'il faut faire son emplette." Il regrette le temps qu'il a perdu jeune +a chasser les cailles et a hater les vignerons (ce dut etre pourtant un +pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et +il ne put guere jouir des champs que pendant la saison qu'il passa, +affaibli de sante, aux bords de l'Ariege); il regrette mome le temps +qu'il a employe a etudier six ou sept heures par jour, parce +qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il etudiait sans cesse par +_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_ +_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide +avant de se disperser aux friandises. "Je vous l'ai deja dit, ecrit-il +encore a son frere, la demangeaison de savoir en gros et en general +diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne +laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai ete autrefois touche de cette +meme avidite, et je puis dire qu'elle m'a ete fort prejudiciable." Mais +voila, au moment meme du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il +voudrait tout savoir, meme les details rustiques, lui qui tout a l'heure +regrettait le temps perdu a la chasse; il demande mainte observation a +son frere sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le +presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et +aboutissants de chaque famille: "Je sais bien que la genealogie ne fait +pas votre etude, comme elle aurait ete ma marotte si j'eusse ete d'une +fortune a etudier selon ma fantaisie." Il complimente son frere et se +rejouit de le voir touche de la meme passion que lui, _de connoitre +jusqu'aux moindres particularites des grands hommes_. A propos de ses +migraines frequentes, ce n'est pas l'etude qui en est cause, suivant +lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup a ce qu'il lit: "Je ne sais +jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la +seconde periode. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit.... +Aussi pressens-je que, quand meme je pourrois rencontrer dans la suite +quelque emploi a grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je +lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis +c'est tout." Ces passages et bien d'autres encore temoignent a quel +degre Bayle possedait l'instinct, la vocation critique dans le sens ou +nous la definissons. + +Ce genie, dans son ideal complet (et Bayle realise cet ideal plus +qu'aucun autre ecrivain), est au revers du genie createur et poetique, +du genie philosophique avec systeme; il prend tout en consideration, +fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf a revenir bientot. +Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de systeme n'admet volontiers +que ce qui est analogue a son point de vue, a sa predilection. Le genie +critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de preoccupe, aucun +_quant a soi_. Il ne reste pas dans son centre ou a peu de distance; +il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son +academie; il ne craint pas de se mesallier; il va partout, le long des +rues, s'informant, accostant; la curiosite l'alleche, et il ne s'epargne +pas les regals qui se presentent. Il est, jusqu'a un certain point, tout +a tous, comme l'Apotre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme +dans le critique veritablement doue. Mais gare aux retours! que Jurieu +se mefie[125]! l'infidelite est un trait de ces esprits divers et +intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les cotes +d'une question, ils ne se font pas faute de se refuter eux-memes et de +retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas change +de role, se deguisant tantot en nouveau converti, tantot en vieux +catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensee faire +route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait +suffire a la celerite et aux revirements toujours justes de son esprit +mobile, empresse, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et +le champ defini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empecher, +comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes +d'auteurs_. Le voila peint d'un mot. + +Bayle s'ennuya beaucoup durant son sejour a Coppet, ou il etait +precepteur des fils du comte de Dhona. Le precurseur de Voltaire +pressentait-il, dans ce chateau depuis si celebre, l'influence contraire +du genie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs, +qu'il n'avait aucun tour reveur dans l'esprit, rien qui le consolat dans +le commerce avec la nature. Plus melancolique que gai de temperament, +mais parce qu'il etait _de petite complexion_, avec de l'agrement et +du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'etude, la +conversation des lettres et philosophes. Son desir de Paris et de tout +ce qui l'en pourrait rapprocher etait grand. Il a maintes fois exprime +le regret de n'etre pas ne dans une ville capitale, et il confesse dans +sa _Reponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a ete eclaire sur les +ressources de Paris pour avoir senti le prejudice de la privation. Il +quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idee de se rapprocher a tout +prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des +bibliotheques: "J'ai fait comme toutes les grandes armees qui sont sur +pied, pour ou contre la France, elles decampent de partout ou elles +ne trouvent point de fourrages ni de vivres." Precepteur a Rouen et +mecontent encore, precepteur a Paris enfin, mais sans liberte, sans +loisir, introduit aux conferences qui se tenaient chez M. Menage, et +connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses +liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie a Sedan, et dut +se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu negliges pour +les lettres. Pendant toutes ces annees, sa faculte critique ne se +fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint +veritablement auteur que par sa _Lettre sur les Cometes_ (1682). Un an +auparavant, sa chaire de philosophie a Sedan avait ete supprimee, et +apres quelque sejour a Paris il s'etait decide a accepter une chaire +de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui a Rotterdam. Sa +_Critique generale de l'Histoire du Calvinisme du Pere Maimbourg_ parut +cette meme annee 1682, et jusqu'en decembre 1706, epoque de sa mort, sa +carriere, a l'ombre de la statue d'Erasme, ne fut plus marquee que par +des ecrits, des controverses litteraires ou philosophiques; apres ses +disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, apres son +petit demele avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les +plus graves evenements pour lui furent ses demenagements (en 1688 et en +1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa +chaire, en 1693, lui fut moins facheuse a supporter qu'il n'aurait +semble, et, dans la moderation de ses gouts, il y vit surtout l'occasion +de loisir et d'etude libre qui lui en revenait; il se felicite presque +d'echapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui +regnent dans toutes les academies. + +[Note 125: Bayle a-t-il ete l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit +les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux +Memoires d'Histoire, de Critique et de Litterature_, par l'abbe +d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partages. (Voir +les memes _Memoires_, t. VII, page 47.)] + +En tete d'une des lettres de sa _Critique generale_, Bayle nous dit +avoir remarque, des ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien +jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Academie francaise_ de +Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherche, en lisant +un livre, l'esprit et le genie de l'auteur que le sujet meme qu'on y +traitait. Bayle applique cette methode au Pere Maimbourg; et nous, au +milieu de tous ces ouvrages si _bigarres de pensees_, de ces ouvrages +pareils a des _rivieres qui serpentent_, nous appliquerons la methode +a Bayle lui-meme, nous occupant de sa personne plus que des objets +nombreux ou il se disperse[126]. + +[Note 126: Sur le caractere de Bayle, on peut lire quelques pages +agreables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.] + +Bayle, d'apres ce qu'on vient de voir, a toujours tres-peu reside a +Paris, malgre son vif desir. Il y passa quelques mois comme precepteur, +en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta +dans l'intervalle de son retour de Sedan a son depart pour Rotterdam: +mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle +societe de ces annees brillantes; son langage et ses habitudes s'en +ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que +Bayle parait a la fois en avance et en retard sur son siecle, en retard +d'au moins cinquante ans par son langage, sa facon de parler, sinon +provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue, +interminable, a la latine, a la maniere du XVIe siecle, a peu pres +impossible a bien ponctuer[127]; en avance par son degagement d'esprit et +son peu de preoccupation pour les formes regulieres et les doctrines que +le XVIIe siecle remit en honneur apres la grande anarchie du XVIe. +De Toulouse a Geneve, de Geneve a Sedan, de Sedan a Rotterdam, Bayle +contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siecle sans y +entrer. Il y a de ces existences pareilles a des arches de pont qui, +sans entrer dans le plein de la riviere, l'embrassent et unissent, les +deux rives. Si Bayle eut vecu au centre de la societe lettree de son +age, de cette societe polie que M. Roederer vient d'etudier avec une +minutie qui n'est pas sans agrement, et avec une predilection qui ne +nuit pas a l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675, +c'est-a-dire au moment de la culture la plus chatiee de la litterature +de Louis XIV, avait passe ses heures de loisir dans quelques-uns des +salons d'alors, chez madame de La Sabliere, chez le president Lamoignon, +ou seulement chez Boileau a Auteuil, il se fut fait malgre lui une +grande revolution en son style. Eut-ce ete un bien? y aurait-il gagne? +Je ne le crois pas. Il se serait defait sans doute de ses vieux termes +_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit +qu'il voudrait bien aller de temps en temps a Paris _se ravictuailler +en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parle de madame de +La Sabliere comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours a ses +trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et +les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redouble de scrupules pour +eviter dans son style _les equivoques, les vers, et l'emploi dans la +meme periode d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans +la preface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement +qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant ose +ecrire _a toute bride_ (madame de Sevigne disait _a bride abattue_) ce +qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fache +de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprevues, +pittoresques, malgre leur melange. Il me rappelle le vieux Pasquier +avec un tour plus degage, ou Montaigne avec moins de soin a aiguiser +l'expression. Ecoutez-le disant a son frere cadet qui le consulte: "Ce +qui est propre a l'un ne l'est pas a l'autre; il faut donc faire la +guerre a l'oeil et se gouverner selon la portee de chaque genie... il +faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur facheux, +se faire expliquer sans remission tout ce qu'il plait de demander." +Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait +jamais longtemps attendre, rachete de reste cette _phrase longue_ que +Voltaire reprochait aux jansenistes, qu'avait en effet le grand Arnauld, +mais que le Pere Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-meme remarque, +a ce sujet des periodes du Pere Maimbourg, que ceux qui s'inquietent si +fort des regles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbe +Flechier ou le Pere Bouhours, se depouillent de tant de graces vives et +animees, qu'ils perdent plus d'un cote qu'ils ne gagnent de l'autre. +Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _periodes_ +du Pere Maimbourg, n'a pas echappe a son tour au defaut de trop ecourter +la phrase; ou plutot Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne +regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et etendue, +cette liberte de facon a la Montaigne, qui est, il l'avoue ingenument, +_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_. +Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il +ne l'eut pas fait a Paris; il eut pris garde davantage, il eut voulu se +polir; cela eut bride et ralenti sa critique. + +[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle a son point +de depart. On en peut prendre un echantillon dans une de ses lettres +(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est +a tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y +fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la facon du XVIe +siecle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non academique; il ne +s'en defit jamais. En avancant pourtant et a force d'ecrire, sa phrase, +si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle +s'epura, s'allegea beaucoup, et souvent meme se troussa fort lestement.] + +Une des conditions du genie critique dans la plenitude ou Bayle nous le +represente, c'est de n'avoir pas d'_art_ a soi, de _style_: hatons-nous +d'expliquer notre pensee. Quand on a un style a soi, comme Montaigne, +par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus +soucieux de la pensee qu'on exprime et de la maniere aiguisee dont on +l'exprime, que de la pensee de l'auteur qu'on explique, qu'on developpe, +qu'on critique; on a une preoccupation bien legitime de sa propre +oeuvre, qui se fait a travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois a ses +depens. Cette distraction limite le genie critique. Si Bayle l'avait +eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le gout +des _Essais_, et n'eut pas ecrit ses _Nouvelles de la Republique des +Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus, +quand on a un _art_ a soi, une poesie, comme Voltaire, par exemple, qui +certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, a coup sur, +depuis Bayle, on a un gout decide, qui, quelque souple qu'il soit, +atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derriere soi +a l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-la. On en fait +involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son +fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon +Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'equilibre meme; +une parfaite idee de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit +humain, et que tout est possible, et que rien n'est sur. De style, il +en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter a la +lutte comme Courier, La Bruyere ou Montaigne lui-meme; il en avait +suffisamment, malgre ses longueurs et ses parentheses, grace a ses +expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que +pour la clarte et la nettete du sens: heureux critique! Enfin il n'avait +pas d'_art_, de _poesie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je +crois, jamais fait un vers francais en sa jeunesse, de meme qu'il n'a +jamais reve aux champs, ce qui n'etait guere de son temps encore, ou +qu'il n'a jamais ete amoureux, passionnement amoureux d'une femme, ce +qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et +consiste, pour les ouvrages ou il se deguise, a dispenser mille petites +circonstances, a assortir mille petites adresses afin de mieux divertir +le lecteur et de lui colorer la fiction: il previent lui-meme son frere +de ces artifices ingenieux, a propos de la _Lettre des Cometes_. + +Je veux enumerer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou +de dons superieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui +se soit rencontre dans son genre, rien n'etant venu a la traverse pour +limiter ou troubler le rare developpement de sa faculte principale, de +sa passion unique. Quant a la religion d'abord, il faut bien avouer +qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'etre religieux +avec ferveur et zele en cultivant chez soi cette faculte critique et +discursive, relachee et accommodante. Le metier de critique est comme un +voyage perpetuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de +pays, par curiosite. Or, comme on sait, + + Rarement a courir le monde + On devient plus homme de bien; + +rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupe du but +invisible. Il faut dans la piete un grand jeune d'esprit, un +retranchement frequent, meme a l'egard des commerces innocents et +purement agreables, le contraire enfin de se repandre. La facon dont +Bayle etait religieux (et nous croyons qu'il l'etait a un certain degre) +cadrait a merveille avec le genie critique qu'il avait en partage. Bayle +etait religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de +ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prieres +publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de resignation +et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il +avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur +comme a de bons temoins de ses pensees, plusieurs de celles ou il parle +de la perte de sa place respirent un ton de moderation qui ne semble pas +tenir seulement a une humeur calme, a une philosophie modeste, mais bien +a une soumission mieux fondee et a un veritable esprit de christianisme. +En d'autres endroits voisins des precedents, nous le savons, +l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans +le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser +coexister a son heure et a son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait +pas [129]. Nous aimons donc a trouver que le mot de _bon Dieu_ revient +souvent dans ses lettres d'un accent de naivete sincere. Apres cela, la +religion inquiete mediocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule +aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui parait +divertissante. Dans une lettre, tout a cote d'une belle phrase +sincere sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de +La Mothe-Le-Vayer avec ses obscenites: "_Sed omnia sana sanis_." +ajoute-t-il tout aussitot, et le voila satisfait. Si, par impossible, +quelque bel esprit janseniste avait entretenu une correspondance +litteraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui +suivent? "M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a compose en francois +les Vies de quatre Peres de l'Eglise grecque, vient de publier celle de +saint Ambroise, l'un des Peres de l'Eglise latine. M. Ferrier, bon poete +francois, vient de faire imprimer les _Preceptes galants_: c'est une +espece de traite semblable a l'_Art d'aimer_ d'Ovide." Et quelques +lignes plus bas: "On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Cleves_. +Vous avez oui parler sans doute de deux decrets du pape, etc." Plus +ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altere la candeur et +l'expansion critique de Bayle. + +[Note 128: _Nouvelles de la Republique des Lettres_, avril 1684.] + +[Note 129: Voir une lettre interessante (_Oeuv. div._, I, 184) ou il +explique pourquoi il n'etait pas en bonne odeur de religion.--L'illustre +Joseph de Maistre, si acharne aux athees, ne s'est pas montre trop +rigoureux a l'endroit de Bayle: "Bayle meme, le pere de l'incredulite +moderne, ne ressemble point a ses successeurs. Dans ses ecarts les plus +condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader, +encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie +moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent meme il +est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans +l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_)." _Principe generateur des +Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui +a son application en divers sens: "Tout est dans Bayle, mais il faut +l'en tirer." (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a +cru.)] + +Si nous osions nous egayer tant soit peu a quelqu'un de ces badinages +chez lui si frequents, nous pourrions soutenir que la faculte critique +de Bayle a ete merveilleusement servie par son manque de desir amoureux +et de passion galante[130]. Il est facheux sans doute qu'il se soit laisse +aller a quelque licence de propos et de citations. L'obscenite de +Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle meme des savants qui +s'emancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains +devots n'en gardent pas non plus dans l'expression, des qu'il s'agit de +ces choses, et l'on a remarque qu'ils aiment a salir la volupte, pour en +degouter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime +guere la femme; il ne songe pas a se marier: "Je ne sais si un certain +fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte +de soins, un gout excessif pour l'etude et une humeur un peu portee au +chagrin, ne me feront toujours preferer l'etat de garcon a celui d'homme +marie." Il n'eprouve pas meme au sujet de la femme et contre elle cette +espece d'emotion d'un savant une fois trompe, de l'_antiquaire_ dans +Scott, contre le _genre-femme_. Un jour a Coppet, en 1672, c'est-a-dire +a vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il preta a +une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas: +"Fache de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le +_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de +la tortue. Certes, voila bien "des gens propres a devorer les +bibliotheques!" Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il ecrit a +mademoiselle Minutoli; et, a cet effet, il se pavoise de bel esprit, se +raille de son incapacite a dechiffrer les modes, lui cite, pour etre +leger, deux vers de Ronsard sur les cornes du belier, et les applique a +un mari: "Au reste, mademoiselle, dit-il a un endroit, le coup de dent +que vous baillez a celui qui vous a louee, etc." L'etat naturel et +convenable de Bayle a l'egard du sexe est un etat d'indifference et +de quietisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se +ressouvienne de Ronsard ou de Brantome pour tacher de se faire un ton a +la mode. S'il a perdu a ce manque d'emotions tendres quelque delicatesse +et finesse de jugement, il y a gagne du temps pour l'etude [131], une plus +grande capacite pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du +critique, et l'ignorance de ces degouts qui ont fait dire a La Fontaine: +_Les delicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbe +Prevost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut +pas sans en souffrir. + +[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu +n'est pas une objection a ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me +parait fort possible) que l'abbe d'Olivet ait ete bien informe, et que +son recit, consigne dans les _Memoires_ de D'Artigny, merite quelque +attention, il en resulterait que Bayle, age de vingt-huit ans alors, +derogea un moment, aupres de la femme avenante du ministre, aux +habitudes de son humeur et au regime de toute sa vie. L'occasion aidant, +il n'etait pas besoin de grande passion pour cela.] + +[Note 131: Dans une note de son article _Erasme_ du _Dictionnaire +critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont +obligees de sauver les apparences, il dit de ce ton de naivete un peu +narquoise qui lui va si bien: "Elles exigent des preliminaires, elles se +font assieger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un +benefice qui demande residence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une +fois dans cette espece d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un +morceau de chaine qui forme bientot une nouvelle captivite. Aussi on +m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres a la +main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.] + +On lit dans la preface du _Dictionnaire critique_: "Divertissements, +parties de plaisir, jeux, collations, voyages a la campagne, visites et +telles autres recreations necessaires a quantite de gens d'etude, a ce +qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps." Il +etait donc utile a Bayle de ne point aimer la campagne; il lui etait +utile meme d'avoir cette sante frele, ennemie de la bonne chere, ne +sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend, +l'obligeaient souvent a des jeunes de trente et quarante heures +continues. Son serieux habituel, plus voisin de la melancolie que de +la gaiete, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni a la +bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et +on aurait ete pres alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se +sentit toujours peu porte aux mathematiques; ce fut la seule science +qu'il n'aborda pas et ne desira pas posseder. Elle absorbe en effet, +detourne un esprit critique, chercheur et a la piste des particularites; +elle dispense des livres, ce qui n'etait pas du tout le fait de Bayle. +La dialectique, qu'il pratiqua d'abord a demi par gout et a demi par +metier (etant professeur de philosophie), finit par le passionner et par +empieter un peu sur sa faculte litteraire. Il a dit de Nicole et l'on +peut dire de lui que "sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux +derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre a composer des +pieces d'eloquence." Ce desinteressement ou il etait pour son propre +compte dans l'eloquence et la poesie le rendait d'autre part plus +complet, plus fidele dans son office de rapporteur de la republique +des lettres. Il est curieux surtout a entendre parler des poetes et +pousseurs de beaux sentiments, qu'il considere assez volontiers comme +une espece a part, sans en faire une classe superieure. Pour nous qui en +introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranche +tant d'autres qualites, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne +pouvons nous empecher de sourire des melanges et associations bizarres +que fait Bayle, bizarres pour nous a cause de la perspective, mais +prompts et naifs reflets de son impression contemporaine: le ballet de +_Psyche_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine +et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragedies tres-achevees_; Bossuet +cote a cote avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigenie_ et sa preface +qu'il aime presque autant que la piece, a cote de _Circe_, opera a +machines. En rendant compte de la reception de Boileau a l'Academie, +il trouve que "M. Boileau est d'un merite si distingue qu'il eut ete +difficile a messieurs de l'Academie de remplir aussi avantageusement +qu'ils ont fait la place de M. de Bezons." On le voit, Bayle est +un veritable republicain en litterature. Cet ideal de tolerance +universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans +un Etat divise en dix religions comme dans une cite partagee en diverses +classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_, +il la realise dans sa republique des livres, et, quoiqu'il soit plus +aise de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les +hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su +tant concilier et tant gouter. + +Un des ecueils de ce gout si vif pour les livres eut ete l'engouement et +une certaine idee exageree de la superiorite des auteurs, quelque chose +de ce que n'evitent pas les subalternes et caudataires en ce genre, +comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naivete, n'a rien de +cela. On lui reprochait d'abord d'etre trop prodigue de louanges; mais +il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans +l'expression envers les auteurs ne lui deroberent jamais le fond. Son +bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition litteraire pour les +illustres: "J'ai assez de vanite, ecrit-il a son frere, pour souhaiter +qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour etre bien +aise qu'a la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau cote d'un +auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu +personnellement plus de personnes celebres par leurs ecrits, vous verrez +que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre..." C'est +dans une lettre suivante a ce meme frere cadet qui se melait de le +vouloir pousser a je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: +"Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurite et un etat mediocre et +tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu +souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouve agreable: +voila deux choses douces que bien des gens aiment." Toute la +delicatesse, toute la sagacite de Bayle, se peuvent apprecier dans ce +trait et dans le precedent. + +L'equilibre et la prudence que nous avons notes en lui, cette humeur +de tranquillite et de paresse dont il fait souvent profession, ne +l'induisirent jamais a aucun de ces menagements pour lui-meme, a rien de +cet egoisme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi +dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le meticuleux propre a certaines +natures analytiques et sceptiques, est chose etrangere a sa veine. +Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualite grandement +distinctive, il se montre abondant, prodigue et genereux, comme tous les +genies. + +Le moment le plus actif et le plus fecond de cette vie si egale fut vers +l'annee 1686. Bayle, age de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles +de la Republique des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_, +contre les persecutions de Louis XIV, preparait son _Commentaire +philosophique_, et en meme temps, dans une note qu'il redigeait _Nouv. +de la Rep. des Lett._, mars 1686, sur son ecrit anonyme de _la France +toute catholique_, note plus moderee et plus avouable assurement que +celle que l'abbe Prevost inserait dans son _Pour et Contre_ sur +son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesuree et +spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, apres avoir tance +les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientot _toucher +cette corde des violences_ avec les protestants eux-memes qui n'en +etaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu a des _represailles_. +La _Reponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_, +toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitie +de la carriere de Bayle, etait ainsi presagee. La maladie qui lui +survint l'annee suivante (1687), par exces de travail, le forca de +se dedoubler, en quelque sorte, dans ce role a la fois litteraire et +philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la Republique des +Lettres_. Peu auparavant, il ecrivait a l'un de ses amis, en reponse a +certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter +sa fonction de journaliste, qu'il n'en etait point las du tout, qu'il +n'y avait pas d'apparence qu'il le fut de longtemps, et que c'etait +l'occupation qui convenait le mieux a son humeur. Il disait cela apres +trois annees de pratique, au contraire de la plupart des journalistes +qui se degoutent si vite du metier. C'etait chez lui force de vocation. +Au temps qu'il etait encore professeur de philosophie, il eprouvait un +grand ennui a l'arrivee de tous les livres de la foire de Francfort, +si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui +otassent le loisir de cette pature. Il s'etait pris d'admiration et +d'emulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour +ceux que continuait de donner a Paris M. l'abbe de La Roque, pour les +_Actes des Erudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il +se placa tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie, +moderee, penetrante, par ses analyses exactes, ingenieuses, et meme par +les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et +la maniere seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des +traces encore a la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites +notes ou chaque mot est pese dans la balance de l'ancienne et +scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnete joaillier +d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est republicaine de +Hollande, qui va a pied, qui s'excuse de ses defauts aupres du public +sur ce qu'elle a peine a se procurer les livres, qui prie les auteurs +de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les +curieux de les preter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas +en effet (si surtout on la compare a la notre et a son eclat que je +ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et +vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir? +D'elle a nous, c'est toute la difference de l'ancien au nouveau notaire, +si bien marquee l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des +Pois_[133]. + +[Note 132: Dirige par M. Daunou.] + +[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans a la Balzac, qui +promettent et qui ne tiennent pas.] + +Apres qu'il eut renonce a ses _Nouvelles de la Republique des Lettres_, +la faculte critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la +confection et la revision l'occuperent durant dix annees, depuis 1694 +jusqu'en 1704. Il publia encore par delassement (1704) la _Reponse aux +Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un +assemblage d'amenites litteraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, +Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que +ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une maniere +d'amusement, elles acheverent d'user sa sante si frele et sa _petite +complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue delicate, se prit; il +tomba dans l'indifference et le degout de la vie a cinquante-neuf ans. +Un symptome grave, c'est ce qu'il ecrivait a un ami en novembre 1706, +un mois environ avant sa mort: "Quand meme ma sante me permettroit de +travailler a un supplement du Dictionnaire, je n'y travaillerois +pas; je me suis degoute de tout ce qui n'est point "matiere de +raisonnement..." Bayle degoute de son Dictionnaire, de sa critique, de +son amour des faits et des particularites de personnes, est tout a fait +comme Chaulieu sans amabilite, tel que mademoiselle De Launay nous dit +l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de +details sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres +diverses sont la pour qui le voudra bien connaitre. Comme qualite +qui tient encore a l'essence de son genie critique, il faut noter sa +parfaite independance, independance par rapport a l'or et par rapport +aux honneurs. Il est touchant de voir quelles precautions et quelles +ruses il fallut a milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: +"Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors tres-inutile; mais +presentement il m'est devenu si necessaire, que je ne saurois plus m'en +passer..." Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd a toute autre +insinuation du grand seigneur son ami. On n'etait pourtant pas loin du +temps ou certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un +louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir diner +chez eux; On se serait arrache Bayle s'il avait voulu, car il etait +devenu, du fond de son cabinet, une espece de roi des beaux esprits. Le +plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse +de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait reellement compose, soit +qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme +jusqu'a avoir besoin d'etre clandestin. Sa sincerite dut souffrir d'etre +si a la gene et reduite a tant de faux-fuyants. + +Bayle restera-t-il? est-il reste? demandera quelqu'un; relit-on Bayle? +Oui, a la gloire du genie critique, Bayle est reste et restera autant +et plus que les trois quarts des poetes et orateurs, excepte les +tres-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particuliere, +du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que +cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres +diverses_, preferables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont +une des lectures les plus agreables et commodes. Quand on veut se dire +que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque generation +s'evertue a decouvrir ou a refaire ce que ses peres ont souvent mieux +vu, qu'il est presque aussi aise en effet de decouvrir de nouveau les +choses que de les deterrer de dessous les monceaux croissants de livres +et de souvenirs; quand on veut reflechir sans fatigue sur bien des +suites de pensees vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on +prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et +savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus +supporter que cette lecture d'erudition digeree et facile. La lecture de +Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation legere +des _apres-disnees_ reposees et declinantes, la nourriture ou plutot le +_dessert_ de ces heures mediocrement animees que l'etude desinteressee +colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensite et +l'eclat que par la duree, l'innocence et la surete des sensations, +pourraient se dire les meilleures de la vie[135]. + +Decembre 1835. + +[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M. +Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur +Bayle, a trouve que son Dictionnaire, principal titre de sa renommee, +n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il meritait. Ce n'est pas en effet +en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend a l'apprecier, c'est en s'en +servant. Un homme d'esprit a compare drolement le Dictionnaire de Bayle, +ou le texte disparait sous les notes, a ces petites boutiques +ambulantes lentement trainees par un petit ane qui disparait sous la +multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes etalees sur +chaque point aux regards des passants: ce petit ane, c'est le texte.] + +[Note 135: On ne sera pas fache de lire ici l'opinion de La Fontaine +sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve a la fin d'une +lettre a M. Simon de Troyes, dans laquelle il decrit a cet ami un diner +et la conversation qu'on y tint (fevrier 1686): + + Aux journaux de Hollande il nous fallut passer; + Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique. + Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser + L'occasion d'un trait piquant et satirique, + Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin: + Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin, + S'il osoit; car il a le gout avec l'etude. + Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude; + Il paroit circonspect; mais attendons la fin. + Tout faiseur de journaux doit tribut au malin. + Le Clerc pretend du sien tirer d'autres usages; + Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;] + +Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon +style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages, + + Et ce fut de moi qu'il partit, + C'est que l'un cherche a plaire aux sages, + L'autre veut plaire aux gens d'esprit. + +Il leur plait. Vous aurez peut-etre peine a croire Qu'on ait dans un +repas de tels discours tenus: + + On tint ces discours; on fit plus, + On fut au sermon apres boire... + +Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifferent a +rappeler; Voltaire a tres-bien parle de Bayle en maint endroit, mais +jamais mieux qu'a la fin d'une lettre au Pere Tournemine (1735): "M. +Newton, dit-il, a ete aussi vertueux qu'il a ete grand philosophe: +tels sont pour la plupart ceux qui sont bien penetres de l'amour des +sciences, qui n'en font point un indigne metier, et qui ne les font +point servir aux miserables fureurs de l'esprit de parti. Tel a ete le +docteur Clarke; tel etait le fameux archeveque Tillotson; tel etait +le grand Galilee; tel notre Descartes; tel a ete Bayle, cet esprit si +etendu, si sage et si penetrant, dont les livres, tout diffus qu'ils +peuvent etre, seront a jamais la bibliotheque des nations. Ses moeurs +n'etaient pas moins respectables que son genie. Le desinteressement et +l'amour de la paix comme de la verite etaient son caractere; _c'etait +une ame divine._" + + + +LA BRUYERE + +Vers 1687, annee ou parut le livre des _Caracteres_, le siecle de Louis +XIV arrivait a ce qu'on peut appeler sa troisieme periode; les grandes +oeuvres qui avaient illustre son debut et sa plus brillante moitie +etaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais +se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans +cette litterature glorieuse. La premiere, a laquelle Louis XIV ne fit +que donner son nom et que preter plus ou moins sa faveur, lui vint toute +formee de l'epoque precedente; j'y range les poetes et les ecrivains nes +de 1620 a 1626, ou meme avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Moliere, +La Fontaine, madame de Sevigne. La maturite de ces ecrivains repond +ou au commencement ou aux plus belles annees du regne auquel on les +rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une +nourriture anterieures. Une seconde generation tres-distincte et propre +au regne meme de Louis XIV, est celle en tete de laquelle on voit +Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Flechier, Bourdaloue, etc., +etc., tous ecrivains ou poetes, nes a dater de 1632, et qui debuterent +dans le monde au plus tot vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau +et Racine avaient a peu pres termine leur oeuvre a cette date de +1687; ils etaient tout occupes de leurs fonctions d'historiographes. +Heureusement, Racine allait etre tire de son silence de dix annees par +madame de Maintenon. Bossuet regnait pleinement par son genie en ce +milieu du grand regne, et sa vieillesse commencante en devait longtemps +encore soutenir et rehausser la majeste. C'etait donc un admirable +moment que cette fin d'ete radieuse, pour une production nouvelle de +murs et brillants esprits. La Bruyere et Fenelon parurent et acheverent, +par des graces imprevues, la beaute d'un tableau qui se calmait +sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien +ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, +etait alors d'une merveilleuse serenite. La chaleur moderee de tant de +nobles oeuvres, l'epuration continue qui s'en etait suivie, la constance +enfin des astres et de la saison, avaient amene l'atmosphere des esprits +a un etat tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui +saurait naitre, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une +pensee ne resterait dans l'ombre, et que tout naitrait dans son vrai +jour. Conjoncture unique! eclaircissement favorable en meme temps que +redoutable a toute pensee! car combien il faudra de nettete et de +justesse dans la nouveaute et la profondeur! La Bruyere en triompha. +Vers les memes annees, ce qui devait nourrir a sa naissance et composer +l'aimable genie de Fenelon etait egalement dispose et comme petri de +toutes parts; mais la fortune et le caractere de La Bruyere ont quelque +chose de plus singulier. + +On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyere, et cette +obscurite ajoute, comme on l'a remarque, a l'effet de son oeuvre, et, on +peut dire, au bonheur piquant de sa destinee. S'il n'y a pas une +seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la +publication, ne soit venue et restee en lumiere, il n'y a pas, en +revanche, un detail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le +rayon du siecle est tombe juste sur chaque page du livre, et le visage +de l'homme qui le tenait ouvert a la main s'est derobe. + +Jean de La Bruyere etait ne dans un village proche Dourdan, en 1639, +disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui +le fait mourir a cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de +1644[136], La Bruyere aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi +tous les fruits successifs de ces riches annees murirent pour lui et +furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hater, la chaleur +feconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'annees d'etude +ou de loisir durant lesquelles il dut se borner a lire avec douceur et +reflexion, allant au fond des choses et attendant! Il resulte d'une note +ecrite vers 1720 par le Pere Bougerel ou par le Pere Le Long, dans des +memoires particuliers qui se trouvaient a la bibliotheque de l'Oratoire, +que La Bruyere a ete de cette congregation[137]. Cela veut-il dire qu'il +y fut simplement eleve ou qu'il y fut engage quelque temps? Sa premiere +relation avec Bossuet se rattache peut-etre a cette circonstance. Quoi +qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de tresorier de France a +Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'ou, l'appela pres +de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyere passa le reste de +ses jours a l'hotel de Conde a Versailles, attache au prince en qualite +d'homme de lettres avec mille ecus de Pension. + +[Note 136: On sait enfin maintenant, apres bien des tatonnements, et +d'une maniere positive, que La Bruyere est ne a Paris et y a ete +baptise le 17 aout 1645. Le registre des naissances de la paroisse +Saint-Christophe-en-Cite eu fait foi.] + +[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives +du Royaume.] + +D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le celebre auteur, mais +dont la parole a de l'autorite, nous dit en des termes excellents: +"On me l'a depeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'a vivre +tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et +des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours dispose +a une joie modeste, et ingenieux a la faire naitre; poli dans ses +manieres et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition, +meme celle de montrer de l'esprit[138]." Le temoignage de l'academicien se +trouve confirme d'une maniere frappante par celui de Saint-Simon, +qui insiste, avec l'autorite d'un temoin non suspect d'indulgence, +precisement sur ces memes qualites de bon gout et de sagesse: "Le +public, dit-il, perdit bientot apres (1696) un homme illustre par son +esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux +dire La Bruyere, qui mourut d'apoplexie a Versailles, apres avoir +surpasse Theophraste en travaillant d'apres lui et avoir peint les +hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caracteres_ d'une maniere +inimitable. C'etoit d'ailleurs un fort honnete homme, de tres-bonne +compagnie, simple, sans rien de pedant et fort desinteresse. Je +l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son age et +sa sante pouvoient faire esperer de lui." Boileau se montrait un peu +plus difficile en fait de ton et de manieres que le duc de Saint-Simon, +quand il ecrivait a Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce +sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir a Auteuil et m'a lu quelque +chose de son _Theophraste_. C'est un fort honnete homme a qui il ne +manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agreable qu'il a +envie de l'etre. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du merite." +Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyere etait deja, un +peu a ses yeux un homme des generations nouvelles, un de ceux en qui +volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit apres nous, et +autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait. + +[Note 138: J'hesite presque a glisser cette parole de Menage, moins +bon juge: elle concorde pourtant: "Il n'y a pas longtemps que M. de La +"Bruyere m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu +"assez de temps pour le bien connoitre. Il m'a paru que ce _n'etoit "pas +un grand parleur." (_Menagiana_, tome III.)--On a oppose depuis a cette +idee qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyere quelques mots tires de +lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il resulterait +que La Bruyere etait sujet a des acces de joie extravagante; c'est peu +probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots +par les cheveux. Mais enfin il parait bien qu'il etait tres-gai par +moments.] + +Ce meme Saint-Simon, qui regrettait La Bruyere et qui avait plus d'une +fois cause avec lui[139], nous peint la maison de Conde et M. le Duc en +particulier, l'eleve du philosophe, en des traits qui reflechissent sur +l'existence interieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc +(1710), il nous dit avec ce feu qui mele tout, et qui fait tout voir a +la fois: "Il etoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, +mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine a +s'accoutumer a lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes +d'une excellente education (_je le crois bien_), de la politesse et +des graces meme quand il vouloit, mais il vouloit tres-rarement... +Sa ferocite etoit extreme, et se montroit en tout. C'etoit une meule +toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis +n'etoient jamais en surete, tantot par des insultes extremes, tantot par +des plaisanteries cruelles en face, etc." A l'annee 1697, il raconte +comment, tenant les Etats de Bourgogne a Dijon a la place de M. le +Prince son pere, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitie des +princes et une bonne lecon a ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en +effet, pousse Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser +sa tabatiere de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui +offrit a boire; le pauvre _Theodas_ si naif, si ingenu, si bon +convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux +vomissements[140]. Tel etait le petit-fils du grand Conde et l'eleve de La +Bruyere. Deja le poete Sarasin etait mort autrefois sous le baton d'un +Conti dont il etait secretaire. A la maniere energique dont Saint-Simon +nous parle de cette race des Condes, on voit comment par degres en elle +le heros en viendra a n'etre plus que quelque chose tenant du chasseur +ou du sanglier. Du temps de La Bruyere, l'esprit y conservait une grande +part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, "M. le Prince +l'avoit presque toujours a Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le +mettoit de toutes ses parties, c'etoit de toute la maison de Conde a qui +l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pieces d'esprit +en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et +de plaisanteries." La Bruyere dut tirer un fruit inappreciable, comme +observateur, d'etre initie de pres a cette famille si remarquable alors +par ce melange d'heureux dons, d'urbanite brillante, de ferocite et de +debauche[141]. Toutes ses remarques sur les _heros_ et les _enfants des +Dieux_ naissent de la: il y a toujours dissimule l'amertume: "Les +enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des regles de la nature et +en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des +annees. Le merite chez eus devance l'age. Ils naissent instruits, et ils +sont plus tot des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de +l'enfance." Au chapitre des _Grands_, il s'est echappe a dire ce qu'il +avait du penser si souvent: "L'avantage des Grands sur les autres hommes +est immense par un endroit: je leur cede leur bonne chere, leurs riches +ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, +leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir a +leur service des gens qui les egalent par le coeur et par l'esprit, +et qui les passent quelquefois." Les reflexions inevitables que le +scandale, des moeurs princieres lui inspirait n'etaient pas perdues, on +peut le croire, et ressortaient moyennant detour: "Il y a des miseres +sur la terre qui saisissent le coeur: il manque a quelques-uns jusqu'aux +aliments; ils redoutent l'hiver; ils apprehendent de vivre. L'on mange +ailleurs des fruits precoces: l'on force la terre et les saisons pour +fournir a sa delicatesse. De simples bourgeois, seulement a cause +qu'ils etaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la +nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes +extremites, je me jette et me refugie dans la mediocrite." Les _simples +bourgeois_ viennent la bien a propos pour endosser le reproche, mais je +ne repondrais pas que la pensee ne fut ecrite un soir en rentrant d'un +de ces soupers de demi-dieux, ou M. le Duc _poussait de Champagne_ +Santeul[142]. + +[Note 139: Une pensee inevitable nait, de ce rapprochement: Quand La +Bruyere et le duc de Saint-Simon causaient ensemble a Versailles dans +l'embrasure d'une croisee, lequel des deux etait le peintre de son +siecle? Ils l'etaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre +alors avoue, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu +voiles et mysterieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin, +et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux +a nu.] + +[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page +296), on lit un recit detaille de cette mort de Santeul par La Monnoye; +temoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement a l'appui du dire de +Saint-Simon: Santeul s'etait leve le 4 aout, encore gai et bien portant; +il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze +heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie. +La Monnoye, qui devait diner avec lui ce jour-la, le vint voir dans +l'apres-midi et le trouva moribond; il causa meme du malade avec M. le +Duc, qui temoigna s'y interesser beaucoup. Apres cela, les symptomes +extraordinaires rapportes par La Monnoye, et les reponses peu nettes des +medecins, aussi bien que le traitement employe, s'accorderaient assez +avec le recit de Saint-Simon; on concoit que la chose ait ete etouffee +le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatiere +avalee au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain +onze heures du matin; c'est un cas de medecine legale que je laisse aux +experts.] + +[Note 141: La Bruyere descendait d'un ancien ligueur, tres-fameux +dans les Memoires du temps, et qui joua a Paris un des grands roles +municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le +petit-fils, precepteur d'un Bourbon, ait pu etudier de si pres la race. +Notre moraliste dut songer, en souriant, a cet aieul qu'il ne nomme pas, +un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyere des Croisades dont il +plaisante. Voir dans la _Satyre Menippee_ de Le Duchat les nombreux +passages ou il est question de ces La Bruyere, pere et fils (car ils +etaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe +fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans +l'experience secrete et la maturite du penseur.] + +[Note 142: Bien des passages de Mme de Stael (De Launay) viennent a +l'appui de ce qu'a du sentir La Bruyere; ainsi dans une lettre a Mme +Du Deffand (17 septembre 1747): "Les Grands, a force de s'etendre, +deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle +etude de les contempler, je ne sais rien qui ramene plus a la +philosophie." Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui +contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condes: +"Elle, a fait dire a une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes +etoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en +eux a decouvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les +autres hommes._"] + +La Bruyere, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idee de +traduire Theophraste, et il pensa a glisser a la suite et a la faveur +de sa traduction quelques-unes de ses propres reflexions sur les moeurs +modernes. Cette traduction de Theophraste n'etait-elle pour lui qu'un +pretexte, ou fut-elle vraiment l'occasion determinante et le premier +dessein principal? On pencherait plutot pour cette supposition moindre, +en voyant la forme de l'edition dans laquelle parurent d'abord les +_Caracteres_, et combien Theophraste y occupe une grande place. La +Bruyere etait tres-penetre de cette idee, par laquelle il ouvre son +premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard +apres plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il +se declare de l'avis que nous avons vu de nos jours partage par Courier, +lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les +imiter quelquefois: "On ne sauroit en ecrivant rencontrer le parfait, +et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation." Aux +anciens, La Bruyere ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme +ayant enleve a leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau. +C'est dans cette disposition qu'il commence a _glaner_, et chaque epi, +chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensee du +difficile, du mur et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec +gravite, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siecle ou il +ecrit. Ce n'etait plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui +avaient porte les grands coups vivaient. Moliere etait mort; longtemps +apres Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres +restaient la ranges. Quels noms! quel auditoire auguste, consomme, +deja un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours a +l'Academie, La Bruyere lui-meme les a enumeres en face; il les avait +passes en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces +Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _ecueil des +mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retire dans son balustre_, qui les domine +tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient +aussi demander la gloire! La Bruyere a tout prevu, et il ose. Il sait la +mesure qu'il faut tenir et le point ou il faut frapper. Modeste et sur, +il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier +coup, sa place qui ne le cede a aucune autre est gagnee. Ceux qui, par +une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en +etat_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection +d'un ouvrage_, ceux-la eprouvent une emotion, d'eux seuls concevable, en +ouvrant la petite edition in-12, d'un seul volume, annee 1688, de trois +cent soixante pages, en fort gros caracteres, desquelles Theophraste, +avec le discours preliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant +que, sauf les perfectionnements reels et nombreux que recurent les +editions suivantes, tout La Bruyere est deja la. + +Plus tard, a partir de la troisieme edition, La Bruyere ajouta +successivement et beaucoup a chacun de ses seize chapitres. Des +pensees qu'il avait peut-etre gardees en portefeuille dans sa premiere +circonspection, des ridicules que son livre meme fit lever devant lui, +des originaux qui d'eux-memes se livrerent, enrichirent et accomplirent +de mille facons le chef-d'oeuvre. La premiere edition renferme surtout +incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation +et l'irritation de la publicite les firent naitre sous la plume de +l'auteur, qui avait principalement songe d'abord a des reflexions et +remarques morales, s'appuyant meme a ce sujet du titre de _Proverbes_ +donne au livre de Salomon. Les _Caracteres_ ont singulierement gagne aux +additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine +simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette +premiere et plus courte forme [143]. + +En le faisant naitre en 1644, La Bruyere avait quarante-trois ans en 87. +Ses habitudes etaient prises, sa vie reglee; il n'y changea rien. La +gloire soudaine qui lui vint ne l'eblouit pas; il y avait songe de +longue main, l'avait retournee en tous sens, et savait fort bien qu'il +aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait +dit des sa premiere edition: "Combien d'hommes admirables et qui avoient +de tres-beaux genies sont morts sans qu'on en ait parle! Combien vivent +encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!" Loue, +attaque, recherche, il se trouva seulement peut-etre un peu moins +heureux apres qu'avant son succes, et regretta sans doute a certains +jours d'avoir livre au public une si grande part de son secret. Les +imitateurs qui lui survinrent de tous cotes, les abbes de Villiers, les +abbes de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alleaume et autres, qu'il +ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de +lui[144], ces auteurs _nes copistes_ qui s'attachent a tout succes comme +les mouches aux mets delicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par +moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil a un auteur +_ne copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas +dans les premieres editions, s'adressait a cet honnete abbe de Villiers. +Recu a l'Academie le 15 juin 1693, epoque ou il y avait deja eu en +France sept editions des Caracteres, La Bruyere mourut subitement +d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les +biographes et commentateurs eussent avise encore a l'approcher, a le +saisir dans sa condition modeste et a noter ses reponses[145]. On lit dans +la note manuscrite de la bibliotheque de l'Oratoire, citee par Adry, +que madame la marquise de Belleforiere, de qui il etait fort l'ami, +pourroit donner quelques memoires sur sa vie "et son caractere." +Cette madame de Belleforiere n'a rien dit et n'a probablement pas ete +interrogee. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, etait-elle une +de ces personnes dont La Bruyere, au chapitre _du Coeur_, devait avoir +l'idee presente quand il disait: "Il y a quelquefois dans le cours de +la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous +defend, qu'il est naturel de desirer du moins qu'ils fussent permis: de +si grands charmes ne peuvent etre surpasses que par celui de savoir y +renoncer par vertu." Etait-elle celle-la meme qui lui faisait penser ce +mot d'une delicatesse qui va a la grandeur? "L'on peut etre touche de +certaines beautes si parfaites et d'un merite si eclatant, que l'on se +borne a les voir et a leur parler[146]." + +[Note 143: M. Walckenaer, dans son _Etude sur La Bruyere_, a rappele +une agreable anecdote tiree des Memoires de l'Academie de Berlin et qui +s'etait conservee par tradition: "M. de La Bruyere, a dit Formey, qui +le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un +libraire nomme Michallet, ou il feuilletait les nouveautes, et s'amusait +avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en +amitie. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit a Michallet: +"Voulez-vous imprimer ceci (c'etait _les Caracteres_)? Je ne sais si +vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succes, le produit sera +pour ma petite amie." Le libraire, plus incertain de la reussite que +l'auteur, entreprit l'edition; mais a peine l'eut-il exposee en vente +qu'elle fut enlevee, et qu'il fut oblige de reimprimer plusieurs fois ce +livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la +dot imprevue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus +avantageux et que M. de Maupertuis avait connue." On sait le nom du +mari; M. Edouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyere, l'a +retrouve. Elle epousa Juli ou Juilly, un honnete homme de la finance, +qui devint fermier general et qui garda une reputation sans tache. Il +eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille +livres argent comptant. Ce livre, d'une experience amere et presque +misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!] + +[Note 144: On lit dans les _Memoires de Trevoux_ (mars et avril 1701), +a propos des _Sentiments critiques sur les Caracteres de M. de La +Bruyere_ (1701):"Depuis que les Caracteres de M. de La Bruyere ont ete +donnes au public, outre les traductions en diverses langues et les +dix editions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente +volumes a peu pres dans ce style: _Ouvrage dans le gout des Caracteres; +Theophraste moderne, ou nouveaux Caracteres des Moeurs; suite des +Caracteres de Theophraste ut des Moeurs de ce siecle; les differents +Caracteres des Femmes du siecle; Caracteres tires de l'Ecriture sainte, +et appliques aux Moeurs du siecle; Caracteres naturels des hommes, +en forme de dialogue; Portraits serieux et critiques; Caracteres des +Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a ete inonde de +Caracteres..."] + +[Note 145: Il parait qu'une premiere fois, en 1691, et sans le +solliciter, La Bruyere avait obtenu sept voix pour l'Academie par le bon +office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de +le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur +des _Caracteres_. On a le mot de remerciment que lui adressa La Bruyere +(_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est meme la seule +lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agreablement +grondeur a Santeul, imprime sans aucun soin dans le _Santoliana_.] + +[Note 146: Cette dame a pu etre Marie-Renee de Belleforiere, fille +du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Helene de Henin, fille du +seigneur de Querevain, mariee a Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de +Belleforiere (Voir Moreri). J'inclinerais pour la premiere.] + +Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rever +plus d'une sorte de vie cachee pour La Bruyere, d'apres quelques-unes de +ses pensees qui recelent toute une destinee, et, comme il semble, tout +un roman enseveli. A la maniere dont il parle de l'amitie, de ce _gout_ +qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nes mediocres_, +on croirait qu'il a renonce pour elle a l'amour; et, a la facon dont +il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez +l'experience d'un grand amour pour devoir negliger l'amitie. Cette +diversite de pensees accomplies, desquelles on pourrait tirer tour a +tour plusieurs manieres d'existences charmantes ou profondes, et +qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre +experience, s'explique d'un mot: Moliere, sans etre Alceste, ni +Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La +Bruyere, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'etre +successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui +ont tout su. + +Moliere, a l'etudier de pres, ne fait pas ce qu'il preche. Il represente +les inconvenients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y +tombe; La Bruyere jamais. Les petites inconsequences du _Tartufe_, il +les a saisies, et son _Onuphre_ est irreprochable[147]: de meme pour +sa conduite, il pense a tout et se conforme a ses maximes, a son +experience. Moliere est poete, entraine, irregulier, melange de naivete +et de feu, et plus grand, plus aimable peut-etre par ses contradictions +memes: La Bruyere est sage. Il ne se maria jamais: "Un homme libre, +avait-il observe, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut +s'elever au-dessus de sa fortune, se meler dans le monde et aller de +pair avec les plus honnetes gens. Cela est moins facile a celui qui est +engage; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre." Ceux +a qui ce calcul de celibat deplairait pour La Bruyere, peuvent supposer +qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidele a un souvenir dans +le renoncement. + +[Note 147: La Motte a dit: "Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La +Bruyere commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite +il en _recouche_ un tout contraire."] + +On a remarque souvent combien la beaute humaine de son coeur se declare +energiquement a travers la science inexorable de son esprit: "Il faut +des saisies de terre, des enlevements de meubles, des prisons et des +supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins a part, ce m'est +une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle ferocite les +hommes traitent les autres hommes." Que de reformes, poursuivies depuis +lors et non encore menees a fin, contient cette parole! le coeur d'un +Fenelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyere s'etonne, +comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Sevigne +trouvait tout simple, ou seulement un peu drole: le XVIIIe siecle, qui +s'etonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page +sublime sur les paysans: "Certains animaux farouches, etc. (chap. _de +l'Homme_)." On s'est accorde a reconnaitre La Bruyere dans le portrait +du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgre +ses etudes profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez +quelque chose de plus precieux que l'or et l'argent, _si c'est une +occasion de vous obliger_. + +Il etait religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonne, comme en +fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, repond +tout ensemble a une beaute secrete de composition, a une precaution +menagee d'avance contre des attaques qui n'ont pas manque, et a une +conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincere; +mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui denote le +philosophe aisement degage du temps ou il vit, pour appuyer surtout +et couvrir ses attaques contre la fausse devotion alors regnante. +La Bruyere n'a pas deserte sur ce point l'heritage de Moliere: il a +continue cette guerre courageuse sur une scene bien plus resserree +(l'autre scene, d'ailleurs, n'eut plus ete permise), mais avec des +armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le +courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque desormais, +l'habit serre et le bas uni, parce qu'il est devot; il a fait plus que +de denoncer a l'avance les represailles impies de la Regence, par le +trait ineffacable: _Un devot est celui qui sous un roi athee serait +athee_; il a adresse a Louis XIV meme ce conseil direct, a peine voile +en eloge: "C'est une chose delicate a un prince religieux de reformer la +cour et de la rendre pieuse; instruit jusques ou le courtisan veut lui +plaire et aux depens de quoi il feroit sa fortune, il le menage avec +prudence; il tolere, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie +ou le sacrilege; il attend plus de Dieu et du temps que de son zele et +de son industrie." + +Malgre ses dialogues sur le quietisme, malgre quelques mots qu'on +regrette de lire sur la revocation de l'edit de Nantes, et quelque +endroit favorable a la magie, je serais tente plutot de soupconner La +Bruyere de liberte d'esprit que du contraire. _Ne chretien et Francais_, +il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_; +car, s'il songeait surtout a Boileau en parlant ainsi, il devait par +contre-coup songer un peu a lui-meme, et a ces _grands sujets_ qui lui +etaient _defendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitot il +s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu a faire (s'ils ne +l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans etonnement de toutes les +circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins +d'apres tel ou tel mot detache, que d'apres l'habitude entiere de son +jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en +style, il se rejoint assez aisement a Montaigne. + +On doit lire sur La Bruyere trois morceaux essentiels, dont ce que je +dis ici n'a nullement la pretention de dispenser. Le premier morceau en +date est celui de l'abbe D'Olivet dans son _Histoire de l'Academie_. On +y voit trace d'une maniere de juger litteralement l'illustre auteur, qui +devait atre partagee de plus d'un esprit _classique_ a la fin du XVIIe +et au commencement du XVIIIe siecle: c'est le developpement et, selon +moi, l'eclaircissement du mot un peu obscur de Boileau a Racine. +D'Olivet trouve a La Bruyere trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus +de _metaphores_: "Quant au style precisement, M. de La Bruyere ne doit +pas etre lu sans defiance, parce qu'il a donne, mais pourtant avec une +moderation qui, de nos jours, tiendroit lieu de merite, dans ce style +affecte, guinde, entortille, etc." Nicole, dont La Bruyere a paru dire +en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en +revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop +vivement de raffiner la tache. Nous reviendrons sur cela tout a l'heure. +On regrette qu'a cote de ces jugements, qui, partant d'un homme de +gout et d'autorite, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procure plus +de details, au moins academiques, sur La Bruyere. La reception de La +Bruyere a l'Academie donna lieu a des querelles, dont lui-meme nous a +entretenus dans la preface de son Discours et qui laissent a desirer +quelques explications[149]. Si heureux d'emblee qu'eut ete La Bruyere, il +lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte a son tour comme Corneille, +comme Moliere en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est oblige +d'alleguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer a l'ordre de +ses matieres un dessein religieux un peu subtil, pour mettre a couvert +sa foi. Il est oblige de nier la realite de ses portraits, de rejeter +au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle: +Martial avait deja dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro +ingeniosus est._ "En verite, je ne doute point, s'ecrie La Bruyere avec +un accent d'orgueil auquel l'outrage a force sa modestie, que le +public ne soit enfin etourdi et fatigue d'entendre depuis quelques +annees de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et +d'une plume legere, se sont eleves a quelque gloire par leurs ecrits." +Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Theobalde_ qui bailla si fort et si +haut a la harangue de La Bruyere, et qui, avec quelques academiciens, +faux confreres, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se +vengeait (c'est tout simple) d'avoir ete mis _immediatement au-dessous +de rien_[150]? Benserade, a qui le signalement de _Theobalde_ sied assez, +etait mort; etait-ce Boursault qui, sans appartenir a l'Academie, avait +pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Etait-ce le vieux Boyer +[151] ou quelque autre de meme force? D'Olivet montre trop de discretion +la-dessus. Les deux autres morceaux essentiels a lire sur La Bruyere +sont une Notice exquise de Suard, ecrite en 1782, et un _Eloge_ +approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se +trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (fevr. 1782), et ou l'auteur anonyme +apprecie fort delicatement lui-meme la Notice de Suard, que La Bruyere, +deja moins lu et moins recherche au dire de D'Olivet, n'avait pas ete +completement mis a sa place par le XVIIIe siecle; Voltaire en avait +parle legerement dans le _Siecle de Louis XIV_: "Le marquis de +Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'etre Fontanes ou +Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parle de La Bruyere, +qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais +Vauvenargues lui-meme n'a pas l'estime et l'autorite qui devraient +appartenir a un ecrivain qui participe a la fois de la sage etendue +d'esprit de Locke, de la pensee originale de Montesquieu, de la verve de +style de Pascal, melee au gout de la prose de Voltaire; il n'a pu faire +ni la reputation de La Bruyere ni la sienne." Cinquante ans de plus, en +achevant de consacrer La Bruyere comme genie, ont donne a Vauvenargues +lui-meme le vernis des maitres. La Bruyere, que le XVIIIe siecle +etait ainsi lent a apprecier, avait avec ce siecle plus d'un point de +ressemblance qu'il faut suivre de plus pres encore. + +[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme +etant celui que designe ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux +ecrivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il +se rapporterait beaucoup mieux a Balzac.--J'ai discute ce point ailleurs +(_Port-Royal,_ tome II, p. 390).] + +[Note 149: Il fut recu le meme jour que l'abbe Bignon et par M. +Charpentier, qui, en sa qualite de partisan des anciens, le mit +lourdement au-dessous de Theophraste; la phrase, dite en face, est assez +peu aimable: "Vos portraits ressemblent a de certaines personnes, et +souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'a l'homme. Cela est +cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est a craindre +que les votres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant +qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur +"qui vous les avez tires._" On voit que si La Bruyere _tirait_ +ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu +differemment.] + +[Note 150: Voici un echantillon des amenites que _le Mercure_ +prodiguait a La Bruyere (juin 1693): "M. de La Bruyere a fait une +traduction des Caracteres de Theophraste, et il y a joint un recueil de +Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement +ou tres, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'ecrire devroient +etre persuades que la satyre fait souffrir la piete du Roi, et faire +reflexion que l'on n'a jamais oui ce Monarque rien dire de desobligeant +a personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la +denonciation._) La satyre n'etoit pas du gout de Madame la Dauphine, et +j'avois commence une reponse aux Caracteres du vivant de cette princesse +qu'elle avoit fort approuvee et qu'elle devoit prendre sous sa +protection, parce qu'elle repoussoit la medisance. L'ouvrage de M. de La +Bruyere ne peut etre appele livre que parce qu'il a une couverture et +qu'il est relie comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pieces +detachees... Rien n'est plus aise que de faire trois ou quatre pages +d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de +croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait +obtenir a M. de La Bruyere la place qu'il a dans l'Academie. Il a peint +les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a +prononce il s'est peint lui-meme... Fier de _sept_ editions que ses +Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il +exagere son merite..." Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement +sa propre injure, que tout le monde a juge du discours _qu'il etait +directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices +appliquees aux plus delicats et aux plus fins modeles serait capable +de consoler ceux qui ont du moins le culte du passe, de toutes les +grossieretes qu'eux-memes ils ont souvent a essuyer dans le present.] + +[Note 151: Ce serait plutot Boursault que Boyer; car je me rappelle +que Segrais a dit a propos des epigrammes de Boileau contre Boyer: "Le +pauvre M. Boyer n'a jamais offense personne."--Je m'etais mis, comme on +voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Memoires +sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'enigme et +le nom des masques. Il parait bien qu'il s'agit en effet de Thomas +Corneille et de Fontenelle, ligues avec De Vise: Fontenelle etait de +l'Academie a cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au +dehors de la litterature de feuilletons et ecrivaient, comme on dirait, +dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau a propos de +la Motte: "C'est dommage qu'il ait ete _s'encanailler_ de ce petit +Fontenelle."] + +Dans ces diverses etudes charmantes ou fortes sur La Bruyere, comme +celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingenieux +eloges, un mot est lache qui etonne, applique a un aussi grand ecrivain +du XVIIe siecle. Suard dit en propres termes que La Bruyere avait _plus +d'imagination que de gout_. Fabre, apres une analyse complete de ses +merites, conclut a le placer dans le si petit nombre des parfaits +modeles de l'art d'ecrire, _s'il montrait toujours autant de gout qu'il +prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la premiere fois qu'a propos +d'un des maitres du grand siecle on entend toucher cette corde delicate, +et ceci tient a ce que La Bruyere, venu tard et innovant veritablement +dans le style, penche deja vers l'age suivant. Il nous a trace une +courte histoire de la prose francaise en ces termes: "L'on ecrit +regulierement depuis vingt annees; l'on est esclave de la construction; +l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoue le joug du latinisme, +et reduit le style a la phrase purement francoise; l'on a presque +retrouve le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers +rencontre, et que tant d'auteurs depuis eux ont laisse perdre; l'on a +mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la nettete dont il +est capable: cela conduit insensiblement a y mettre de l'esprit." Cet +esprit, que La Bruyere ne trouvait pas assez avant lui dans le style, +dont Bussy, Pellisson, Flechier, Bouhours, lui offraient bien +des exemples, mais sans assez de continuite, de consistance ou +d'originalite, il l'y voulut donc introduire. Apres Pascal et La +Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une delicate +maniere, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme +critique, avait exprime bien des verites en vers avec une certaine +perfection. La Bruyere voulut faire dans la prose quelque chose +d'analogue, et, comme il se le disait peut-etre tout bas, quelque chose +de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensees droites, justes, +proverbiales, mais trop aisement communes, dans Boileau, que La Bruyere +n'ecrirait jamais et n'admettrait pas dans son elite. Il devait trouver +au fond de son ame que c'etait un peu trop de pur bon sens, et, sauf le +vers qui releve, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui +tout devient plus detourne et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il +penetre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familieres a +l'auteur de l'_Art poetique_: + + Ce que l'on concoit bien s'enonce clairement, etc., + +il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_, +qui est son _Art poetique_ a lui et sa _Rhetorique_: "Entre toutes les +differentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensees, il +n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en +parlant ou en ecrivant; il est vrai neanmoins qu'elle existe, que tout +ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit +qui veut se faire entendre." On sent combien la sagacite si vraie, si +judicieuse encore, du second critique, encherit pourtant sur la raison +saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas recente, +sur le caractere de novateur entrevu chez La Bruyere, je pourrais faire +usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint +avec Coste et Brillon a ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes +en matiere de style ne signifiant rien, je m'en tiens a la phrase +precedemment citee de D'Olivet. Le gout changeait donc, et La Bruyere y +aidait _insensiblement_. Il etait bientot temps que le siecle finit: la +pensee de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naitre +dans un grand esprit; elle deviendra bientot chez d'autres un tourment +plein de saillies et d'etincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien +annoncees et preparees par La Bruyere, ne tarderont pas a marquer la +seconde epoque. La Bruyere n'a nul tourment encore et n'eclate pas, mais +il est deja en quete d'un agrement neuf et du trait. Sur ce point il +confine au XVIIIe siecle plus qu'aucun grand ecrivain de son age; +Vauvenargues, a quelques egards, est plus du XVIIe siecle que lui. Mais +non...; La Bruyere en est encore pleinement, de son siecle incomparable, +en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveaute et de +rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain gout Simple. + +[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprete des traditions +pures, a ecrit: "La Bruyere qui possede si bien sa langue, qui la +maitrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altere aussi quelquefois et en +viole les regles." (_Jugements historiques et litteraires sur quelques +Ecrivains..._ 1840, page 250.)] + +Quoique ce soit l'homme et la societe qu'il exprime surtout, le +pittoresque, chez La Bruyere, s'applique deja aux choses de la nature +plus qu'il n'etait ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un +jour favorable la petite ville qui lui parait _peinte sur le penchant de +la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du +prince et du pasteur, le troupeau, repandu par la prairie, qui broute +l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'a lui d'avoir eu +l'idee d'inserer au chapitre du Coeur les deux pensees que voici: "Il y +a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et ou +l'on aimerait a vivre."--"Il me semble que l'on depend des lieux pour +l'esprit, l'humeur, la passion, le gout et les sentiments." Jean-Jacques +et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront +de developper un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour +ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que +traduire poetiquement le mot de La Bruyere, quand il s'ecriera: + + Objets inanimes, avez-vous donc une ame + Qui s'attache a notre ame et la force d'aimer? + +La Bruyere est plein de ces germes brillants. + +Il a deja l'art (bien superieur a celui des _transitions_ qu'exigeait +trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air, +par une sorte de lien cache, mais qui reparait, d'endroits en endroits, +inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'a des +fragments ranges les uns apres les autres, et l'on marche dans un savant +dedale ou le fil ne cesse pas. Chaque pensee se corrige, se developpe, +s'eclaire, par les environnantes. Puis l'imprevu s'en mele a tout +moment, et, dans ce jeu continuel d'entrees en matiere et de sorties, +on est plus d'une fois enleve a de soudaines hauteurs que le discours +continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zenobie, qui agitent votre +empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imagine ou +simplement encadre au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit +dans cette belle personne etroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc., +est lui-meme un adorable joyau que tout le gout d'un Andre Chenier +n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis Andre +Chenier a dessein, malgre la disparate des genres et des noms; et, +chaque fois que j'en viens a ce passage de La Bruyere, le motif aimable + + Elle a vecu, Myrto, la jeune Tarentine, etc., + +me revient en memoire et se met a chanter en moi[153]. + +[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages elevees ou il juge +l'Eloge de La Bruyere par Fabre (_Melanges litteraires_, tome II), a +conteste cet artifice extreme du moraliste ecrivain, que Fabro aussi +avait presente un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caracteres_, +la rhetorique m'echappe, si l'on veut, mais j'y sons deplus en plus la +science de la Muse.] + +Si l'on s'etonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de +points au XVIIe siecle, La Bruyere n'y ait pas ete plus invoque et +celebre, il y a une premiere reponse: C'est qu'il etait trop sage, trop +desinteresse et repose pour cela; c'est qu'il s'etait trop applique a +l'homme pris en general ou dans ses varietes de toute espece, et il +parut un allie peu actif, peu special, a ce siecle d'hostilite et de +passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait +disparu. La mode s'etait melee dans la gloire du livre, et les modes +passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siecle, en etant +discret a bon droit sur La Bruyere qui l'avait blesse; Fontenelle, en +demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi +un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, a +Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyere Malezieu, un des familiers +de la maison de Conde, un peu le collegue de notre philosophe dans +l'education de la duchesse du Maine et de ses freres, et qui avait lu le +manuscrit des _Caracteres_ avant la publication; mais Voltaire ne parait +pas s'en etre soucie. Il convenait a un esprit calme et fin comme +l'etait Suard, de reparer cette negligence injuste, avant qu'elle +s'autorisat[154]. Aujourd'hui, La Bruyere n'est plus a remettre a son +rang. On se revolte, il est vrai, de temps a autre, contre ces belles +reputations simples et hautes, conquises a si peu de frais, ce semble; +on en veut secouer le joug; mais, a chaque effort contre elles, de pres, +on retrouve cette multitude de pensees admirables, concises, eternelles, +comme autant de chainons indestructibles: on y est repris de toutes +parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain. + +[Note 154: On peut voir au tome II des Memoires de Garat sur Suard, p. +268 et suiv., avec quel a-propos celui-ci cita et commenta un jour le +chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.] + +La Bruyere fournirait a des choix piquants de mois et de pensees qui se +rapprocheraient avec agrement de pensees presque pareilles de nos +jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent a +l'improviste les analyses interieures de nos contemporains. J'avais note +un endroit ou il parle des jeunes gens, lesquels, a cause des passions +_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil" +lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lelia_ sur les +promenades solitaires de Stenio. J'avais note aussi sa plainte sur +l'infirmite du coeur humain trop tot console, qui manque _de sources +inepuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais +d'une plainte pareille dans _Atala_. La reverie, enfin, a cote des +personnes qu'on aime, apparait dans tout son charme chez La Bruyere. +Mais, bien que, d'apres la remarque de Fabre, La Bruyere ait dit que_ le +choix des pensees est invention_, il faut convenir que cette invention +est trop facile et trop seduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans +reserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les epoques +et nous arrivent comme des fleches: "Ne penser qu'a soi et au present, +source d'erreur en politique." + +Il est principalement un point sur lequel les ecrivains de notre temps +ne sauraient trop mediter La Bruyere, et sinon l'imiter, du moins +l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve +d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a ecrit que pour dire +ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant +une fois de madame Guizot, nous avons indique de combien de pensees +memorables elle avait parseme ses nombreux et obscurs articles, d'ou +il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allat discerner +et detacher. La Bruyere, ne pour la perfection dans un siecle qui la +favorisait, n'a pas ete oblige de semer ainsi ses pensees dans des +ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutot il +les a mises chacune a part, en saillie, sous la face apparente, et comme +on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons etendus. +"L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inegal...; il entre en verve, +mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'ecrit +point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix +revienne?" C'est de cette habitude, de cette necessite de _chanter_ avec +toute espece de voix, d'avoir de la verve a toute heure, que sont nes +la plupart des defauts litteraires de notre temps. Sous tant de formes +gentilles, semillantes ou solennelles, allez au fond: la necessite de +remplir des feuilles d'impression, de pousser a la colonne ou au volume +sans faire semblant, est la. Il s'ensuit un developpement demesure du +detail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au +passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais +dire combien il en resulte, a mon sens, jusqu'au sein des plus grands +talents, dans les plus beaux poemes, dans les plus belles pages en +prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilite, de dexterite, de +main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que +le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de gout +lui-meme peut laisser passer dans la quantite s'il ne prend garde, le +simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en +peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile meme alors que +l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles +productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce +que, parlant au general, l'application ne saurait tomber sur aucun +illustre en particulier. Il y a des endroits ou, en marchant dans +l'oeuvre, dans le poeme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait +s'apercoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'echo le moins +sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque la un +secret de procede qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas +decrediter le metier. L'heureux et sage La Bruyere n'etait point tel en +son temps; il traduisait a son loisir Theophraste et produisait chaque +pensee essentielle a son heure. Il est vrai que ses mille ecus de +pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement a l'hotel de +Conde lui procuraient une condition a l'aise qui n'a point d'analogue +aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure a nos merites +laborieux, son premier petit in-12 devrait etre a demeure sur notre +table, a nous tous ecrivains modernes, si abondants et si assujettis, +pour nous rappeler un peu a l'amour de la sobriete, a la proportion de +la pensee au langage. Ce serait beaucoup deja que d'avoir regret de ne +pouvoir faire ainsi. + +Aujourd'hui que l'_Art poetique_ de Boileau est veritablement abroge +et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ +serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la +lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les ames tendres. + +La Bruyere, apres cela, a bien d'autres applications possibles par cette +foule de pensees ingenieusement profondes sur l'homme et sur la vie. +A qui voudrait se reformer et se premunir contre les erreurs, les +exagerations, les faux entrainements, il faudrait, comme au premier jour +de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive a le +gouter et on ne le decouvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est deja +soi-meme au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien, +et ayant deja epuise a faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est +beaucoup neanmoins que de savoir se consoler ou meme se chagriner avec +lui. + +1er Juillet 1836. + + + + +MILLEVOYE + +Quand on cherche, dans la poesie de la fin du XVIIIe siecle et dans +celle de l'Empire, des talents qui annoncent a quelque degre ceux de +notre temps et qui y preparent, on trouve Le Brun et Andre Chenier, +comme visant deja, l'un a l'elevation et au grandiose lyrique, l'autre +a l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poetes en +vers), dans les tons, encore timides, de l'elegie melancolique et de la +meditation reveuse, Fontanes et Millevoye. Le poete du _Jour des Morts_ +et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des precurseurs de Lamartine +comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est Andre +Chenier pour tout un cote de l'ecole de l'art. Ce role de precurseur, en +relevant par la precocite ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou +d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire litteraire, quelque chose +qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile, +qui n'a en rien l'ambition de ce role et qui ignore absolument qu'elle +le remplit; s'il se produit en oeuvres legeres, courtes, inachevees, +mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une breve jeunesse, +il devient tout a fait interessant. C'est la le sort de Millevoye; c'est +la pensee que son nom harmonieux suggere. Entre Delille qui finit et +Lamartine qui prelude, entre ces deux grands regnes de poetes, dans +l'intervalle, une pale et douce etoile un moment a brille; c'est lui. + +Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de +force et de nerf que Millevoye, mais qui etait, a quelques egards aussi, +simple precurseur d'un art eclatant, Le Brun tente des voies ardues, +heurte a toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, apres plus de bruit +que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont +a aucun temps triomphe. Il y a dans cette destinee quelque chose de +toujours _a cote_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, +connu par des debuts poetiques purs et touchants, s'en retire bientot, +s'endort dans la paresse, et s'eclipse dans les dignites: c'est la une +fin non poetique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas. +Andre Chenier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais energique +pourtant et passionnee, vaincu violemment et intercepte avant l'heure, +a son harmonie a la fois delicate et grande. Millevoye, en son moindre +geste, a la sienne egalement. Chez lui, l'accord est parfait entre le +moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'egaye, il +soupire, et, dans son gemissement s'en va, un soir, au vent d'automne, +comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce +plainte; il incline la tete, comme fait la marguerite coupee par la +charrue, ou le pavot surcharge par la pluie. De tous les jeunes poetes +qui ne meurent ni de desespoir, ni de fievre chaude, ni par le couteau, +mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des +fleurs dont c'etait le terme marque, Millevoye nous semble le plus aime, +le plus en vue, et celui qui restera. + +Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poetes, et si nous +ne le sommes pourtant pas decidement, il existe ou il a existe une +certaine fleur de sentiments, de desirs, une certaine reverie premiere, +qui bientot s'en va dans les travaux prosaiques, et qui expire dans +l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts +des hommes, comme un poete qui meurt jeune, tandis que l'homme survit. +Millevoye est au dehors comme le type personnifie de ce poete jeune qui +ne devait pas vivre, et qui meurt, a trente ans plus ou moins, en chacun +de nous[155]. + +[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adresse, a l'occasion de ce +passage, de tres-aimables vers auxquels j'ai repondu. (Voir dans les +_Pensees d'Aout_.)] + +Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits +sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est ne a Abbeville +le 24 decembre 1782, et par consequent, s'il vivait aujourd'hui, il +aurait a peu pres le meme age (un peu moins) que Beranger. Il recut +tous les soins affectueux et l'education de famille; son pere etait +negociant; un oncle, frere de son pere, qui logeait sous le meme toit, +donna a l'enfant les premieres notions de latin, et on l'envoya bientot +suivre les classes au college. Il en profita jusqu'en 94, ou ce college +fut supprime. Deux de ses maitres, qui s'etaient fort attaches a lui, +bons humanistes et hellenistes, lui continuerent leurs soins. L'enfant +avait annonce sa vocation precoce par de petites fables en vers +francais, et les dignes professeurs, emerveilles, favoriserent cette +disposition plutot que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son +pere a l'age de treize ans; dix ans apres, il celebrait cette douleur, +encore sensible, dans l'elegie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il +reporta sur sa mere une plus vive tendresse. Des sentiments de famille +naturels et purs, une facilite de talent non combattue, bientot +l'emotion rapide, mobile, du plaisir et de la reverie, c'est la le fonds +entier de sa jeunesse, ce sont les caracteres qui, en simples et legers +delineaments, pour ainsi dire, vont passer de l'ame de Millevoye dans sa +poesie. + +Il vint a Paris age de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours +de belles-lettres professe a l'Ecole centrale des Quatre-Nations par M. +Dumas. Il trouva en ce nouveau maitre, qui succedait cette annee-la a M. +de Fontanes, un eleve affaibli, mais encore suffisant, de la mome ecole +litteraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha a lui et l'entoura +de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains. +M. Dumas, dans une notice qu'il a ecrite sur Millevoye, nous apprend +lui-meme qu'il eut a le ramener d'une admiration un peu excessive +pour Florian a des modeles plus serieux et plus solides. Ses etudes +terminees, le jeune homme songea a prendre un etat; il essaya du barreau +et entra quelque temps dans une etude de procureur. Il sortit de la +pour etre commis libraire dans la maison Treuttel et Wuertz, esperant +concilier son gout d'etude avec ce commerce des livres. Le pastoral +Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye +etait, au fond du magasin, absorbe dans une lecture, le chef passa et +lui dit: "Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire." +Apres deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y +renonca. Il avait d'ailleurs amasse en portefeuille un certain nombre de +pieces legeres; il avait compose son _Passage du mont Saint-Bernard_, +une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronnee par l'Academie de Lyon, +et sa piece des _Plaisirs du Poete_. Il publia ces essais de 1801 a +1804[156], et ne vecut plus que de la vie litteraire, et aussi de la vie +du monde, tout entier au moment et au Caprice. + +[Note 156: Dans _la Decade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n deg. +du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Poete et autres +premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et +bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poete y est bien prise.] + +Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les +genres de poesie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera +assez les juger. On y trouverait de la facilite toujours, mais trop +d'indecision et de paleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il +ne s'est pas assez connu lui-meme, et a sans cesse accorde aux conseils +une grande part dans ses choix. Ayant commence tres-jeune a produire et +a publier, dans un temps ou le peu de concurrence des talents et un gout +vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement a la mode, il +a subi l'inconvenient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa +rhetorique, en public, dans les concours d'academie. Il y a nombre de +ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours, +qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout +a fait incompetente a prononcer. On a pu trouver ingenieux, dans le +temps, cet endroit de son poeme d'_Austerlitz_, ou il parle noblement de +la baionnette en vers: + + La, menacant de loin, le bronze eclate et tonne; + Ici frappe de pres le poignard de Bayonne. + +Tel passage du _Voyageur_, cite par M. Dumas, a pu exciter +l'enthousiasme de Victorin Fabre, genereux emule, qui y voyait l'un des +beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible a nous autres, nes +d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres defauts, d'avoir pour +ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais meme la +moindre preference. La faible couleur est si passee, que le discernement +n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_ +rimes d'apres Lucien, ses tragedies, ses traductions de l'_Iliade_ ou +des _Eglogues_ selon la maniere de l'abbe Delille, nous semblent, chez +lui, des themes plus ou moins etrangers, que la circonstance academique +ou le gout du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se +laissant dire peut-etre que la gloire serieuse etait de ce cote. Nous +nous en tiendrons a sa gloire aimable, a ce que sa seule sensibilite +lui inspira, a ce qui fait de lui le poete de nos melancolies et de nos +romances. + +Les poetes particulierement (notons ceci) sont tres-sujets a rencontrer +d'honnetes personnes, d'ailleurs instruites et sensees, mais qui ne +semblent occupees que de les detourner de leur vrai talent. Les trois +quarts des pretendus juges, ne se formant idee de la valeur des oeuvres +que d'apres les genres, conseilleront toujours au poete aimable, leger, +sensible, quelque chose de grand, de serieux, d'important; et ils +seront tres-disposes a attacher plus de consideration a ce qui les aura +convenablement ennuyes. La posterite n'est pas du tout ainsi; il lui +est parfaitement indifferent, a elle, qu'on ait cultive d'une maniere +estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle +vous prend et vous classe sans facon pour votre part originale et +neuve, si petite que vous l'ayez apportee[157]. Que Millevoye, tente +par l'immense succes des _Georgiques_ de Delille et par l'esperance +d'arriver, avec un grand ouvrage, a l'Academie, ait termine un chant de +plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu; +et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup. +Sans croire faire injure au tendre poete, nous sommes deja ici de la +posterite dans nos indifferences, dans nos preferences. + +[Note 157: Il y a une piquante epigramme de Martial ou ce qu'il dit de +ses Epigrammes memes peut s'appliquer aux elegies, a toute cette poesie +vivante et vraie: "Tu crois, dit-il a un de ces estimables conseillers, +que mes epigrammes n'ont rien de serieux; mais c'est le contraire; +celui-la veritablement n'est pas serieux qui nous vient chanter pour la +centieme fois avec emphase le festin de Teree ou de Thyeste... C'est +pourtant la ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore +sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit." + + Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.] + +Son premier recueil d'Elegies est de 1812; il en avait compose la +plupart dans les annees qui avaient precede, et sa _Chute des Feuilles_, +par ou le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux +Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Elegie, qu'il a ajoute +en tete, Millevoye, qui se plait a suivre l'histoire de cette veine de +poesie en notre litterature, marque assez sa predilection et la trace ou +il a essaye de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine, +il cite les passages de sensibilite et de plainte qu'il rapporte a +l'elegie; et, quels que soient les eloges sans reserve qu'il donne +a Parny, le maitre recent du genre, on prevoit qu'il pourra faire +entendre, a son tour, quelque nouvel et mol accent. L'elegie chez +Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle, +unique pourtant, energique et interessante, conduite dans ses incidents +divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du cote +de l'execution et du style pour garder sa beaute. C'est une variete +d'emotions et de sujets elegiaques, selon le sens grec du genre, une +demeure abandonnee, un bois detruit, une feuille qui tombe, tout ce qui +peut preter a un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158]. + +[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que +probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note +ecrite sur lui en toute sincerite dans un livret de _Pensees_: "Le grand +tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poeme de _la Guerre des +Dieux_: il subit par la le sort de Piron a cause de son ode, de Laclos +pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommee politique pour son +_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'echappe, pour sa _Pucelle_, qu'a +la faveur de ses cent autres volumes ou elle se noie, le sort qu'un +immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplie le +nombre de certains couplets sans aveu. On evite de s'occuper de Parny +comme de Laclos. La mode ayant change en poesie, les nouveaux venus le +meprisent, les moraux le conspuent, personne ne le defend. Ceux qui ont +assez de gout encore pour l'apprecier, ont aussi le bon gout de ne pas +le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se +consacrera. Et quelle vigueur pourtant par eclairs! quel plus beau +mouvement, quel plus desole delire que dans l'etincelante elegie: + + J'ai cherche dans l'absence un remede a mes maux!.... + +"Il a de la passion; Millevoye n'en a pas."] + +La perle du recueil, la piece dont tous se souviennent, comme on se +souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle, +est la premiere, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrigee, on ne +sait pourquoi, a diverses reprises, et en a donne jusqu'a deux variantes +consecutives. Je me hate de dire que la seule version que j'admette et +que j'admire, c'est la premiere, celle qui a obtenu le prix aux Jeux +Floraux, et qui est d'ordinaire releguee parmi les notes. Cette piece +que chacun sait par coeur, et qui est l'expression delicieuse d'une +melancolie toujours sentie, suffit a sauver le nom poetique de +Millevoye, comme la piece de Fontenay suffit a Chaulieu, comme celle du +_Cimetiere_ suffit a Gray. + + Anacreon n'a laisse qu'une page + Qui flotte encor sur l'abime des temps, + +a dit M. Delavigne d'apres Horace. Millevoye a laisse au courant du flot +sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne +plus mourir. On m'apprenait dernierement que cette _Chute des Feuilles_, +traduite par un poete russe, avait ete de la retraduite en anglais par +le docteur Bowring, et de nouveau citee en francais, comme preuve, je +crois, du genie reveur et melancolique des poetes du Nord. La pauvre +feuille avait bien voyage, et le nom de Millevoye s'etait perdu en +chemin. Une pareille inadvertance n'est facheuse que pour le critique +qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne +peut veritablement s'en separer. Ce bonheur qu'ont certains poetes +d'atteindre, un matin, sans y viser, a quelque chose de bien venu, qui +prend aussitot place dans toutes les memoires, merite qu'on l'envie, +et faisait dire dernierement devant moi a l'un de nos chercheurs moins +heureux: "Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poeme, s'ecriait-il; +quelque chose d'art, si petit que ce fut de dimension, mais que la +perfection ait couronne, et dont a jamais on se souvint; voila ce que +je tente, ce a quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or +marque a mon nom, et qui s'ajouterait a cette richesse des ages, a ce +tresor accumule qui deja comble la mesure!..." Et mon inquiet poete +ajoutait: "Oh! rien que _le Cimetiere_ de Gray, _la Jeune Captive_ de +Chenier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!" + +Millevoye a surtout merite ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le +cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point a ses +elegies le meme prix, je l'ai dit deja, qu'a ses autres ouvrages +academiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que +c'etait la son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif, +spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation, +ou d'etude par acces et de brusque retraite. Il s'abandonnait a ses +amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cedait outre +mesure aux conseils du dedans; des qu'on lui disait de corriger, il le +faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille elevee, assez blond, il +avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'elegance du +jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour +une promenade de cheval; il ecrivait ses vers au retour de la, ou en +rentrant de quelque dejeuner folatre. Aucune des histoires romanesques, +que quelques biographes lui ont attribuees, n'est exacte; mais il dut +en avoir reellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie piece du +_Dejeuner_ nous raconte bien des matinees de ses printemps. Il essayait +du luxe et de la simplicite tour a tour, et passait d'un entresol +somptueux a quelque riante chambrette d'un village d'aupres de Paris. +Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Apres chaque +livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il +courait de Paris a Abbeville, pour y voir sa mere, sa famille, ses +vieux professeurs; il se remettait au grec pres de ceux-ci. Il aimait +tendrement sa mere; quand elle venait a Paris, elle l'avait tout entier. +Un jour, l'Archi-Chancelier Cambaceres, chez qui il allait souvent, +lui dit: "Vous viendrez diner chez moi demain."--"Je ne puis pas, +Monseigneur, repondit-il, je suis invite."--"Chez l'Empereur donc?" +repliqua le second personnage de l'Empire.--"Chez ma mere," repartit le +poete. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en +reponse a une invitation de M. le Duc, montrait a l'ecuyer du prince, et +qu'il tenait absolument a manger en famille avec ses _pauvres enfants_, +le grand Racine qu'il etait. + +[Note 159: On peut lire a ce propos une histoire de cheval assez +agreablement contee par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagenaire_, t. IV, p. +217 et suiv.] + +Il reste plaisant toujours que le personnage qu'etait la-bas M. le Duc, +se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambaceres. + +Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, tres-repandu, tres-vif au +plaisir, tres-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'etait pas encore +malade et au lait d'anesse, et certaines historiettes que des personnes, +qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu a broder sur son compte, ne +sont, je le repete, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de +legende romanesque qu'on a essaye de rattacher au nom de l'auteur de _la +Chute des Feuilles_ et du _Poete mourant_. Il ne devint malade de la +poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-la il etait seulement delicat +et volontiers melancolique, bien qu'enclin aussi a se dissiper. On doit +croire qu'en avancant dans la jeunesse, et plus pres du moment ou sa +sante allait s'alterer, sa melancolie augmenta, et par consequent son +penchant a l'elegie. Le premier livre des poesies rangees sous ce titre +porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces presages. +C'est alors que les beautes attrayantes, volages, passaient et +repassaient plus souvent devant ses yeux: + + Elles me disaient: "Compose + De plus gracieux ecrits, + Dont le baiser, dont la rose, + Soient le sujet et le prix." + A cette voix adoree + Je ne pus me refuser, + Et de ma lyre effleuree + Le chant n'eut que la duree + De la rose ou du baiser. + +Dans _le Poete mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire, +les pressentiments vont a la certitude et l'on dirait qu'il a ecrit +cette piece d'adieux, a la veille supreme, comme Gilbert et Andre +Chenier: + + Compagnons disperses de mon triste voyage, + O mes amis, o vous qui me futes si chers! + De mes chants imparfaits recueillez l'heritage, + Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. + Et vous par qui je meurs, vous a qui je pardonne. + Femmes! etc., etc.... + +Le poete de Millevoye meurt pour avoir trop goute de cet arbre ou le +plaisir habite avec la mort; l'extreme langueur s'exhale dans cette voix +parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire a temps +comme un elegiaque plus recent, qui s'ecrie sous une inspiration +semblable: + + Otez, otez bien loin toute grace emouvante, + Tous regards ou le coeur se reprend et s'enchante; + Otez l'objet funeste au guerrier trop meurtri! + Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme, + Ces airs, ces tours de tete, o femmes, votre charme; + Doux charme par ou j'ai peri! + +[Note 160: Un critique ingenieux l'a exprime plus energiquement que +nous: "Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque; +c'est Narcisse qui s'ecoule en eau par amour."] + +Le service qu'il reclamait de ses amis, pour ses vers a sauver du +naufrage, Millevoye le rendait alors meme, autant qu'il etait en lui, +a ceux d'Andre Chenier. Le premier, il cita des fragments du poeme de +l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Elegies, de meme que M. +de Chateaubriand avait cite la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce +morceau, par lui signale, d'un poete inconnu, et les autres reliques +qui allaient suivre, effaceraient bientot toutes ses propres tentatives +d'elegie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cite dans +sa candeur: toute jalousie, meme celle de l'art, etait loin de lui. Ce +second livre des Elegies de Millevoye reste bien inferieur au premier, +quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en +lui-meme est faible, et ce poete charmant, melodieux, correct, a besoin +de la sensibilite toujours presente. Comme il a manque, par exemple, +ce beau sujet d'Eschyle desertant Athenes qui lui prefere un rival! Je +cherche, j'attends quelque echo de ce grand vers resonnant d'Eschyle, +et je ne trouve que notre alexandrin clair et flute. Millevoye n'a pas +l'invention du style, l'illumination, l'image perpetuelle et renouvelee; +il a de l'oreille et de l'ame, et, quand il dit en poete amoureux ce +qu'il sent, il touche. Hors de la, il manque sa veine. + +Nous avons compare plus d'une fois la muse d'Andre Chenier au portrait +qu'il fait lui-meme d'une de ses idylles, a cette jeune fille, chere a +Pales, qui sait se parer avec un art souverain dans ses graces naives: + + De Pange, c'est vers toi qu'a l'heure du reveil + Court cette jeune fille au teint frais et vermeil: + Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, + Lui disais-je. Aussitot, pour te paraitre belle, + L'eau pure a ranime son front, ses yeux brillants: + D'une etroite ceinture elle a presse ses flancs, + Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tete, + Et sa flute a la main......... + +La muse de Millevoye est bergere aussi, mais sans cet art inne qui +se met a tout, et par lequel la fille de Chenier, sous sa corbeille, +s'egale aisement aux reines ou aux deesses. Elle, sensible bergere, pour +emprunter a son poete meme des traits qui la peignent, elle est assez +belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagere ou se sont +oubliees les heures, elle rapporte + + Un doux souvenir dans son ame, + Dans ses yeux une douce flamme, + Une feuille dans ses cheveux. + +Le troisieme livre d'Elegies de Millevoye se compose d'especes de +romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrees dans +ses poemes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce +_Charlemagne_, cet _Alfred_, ou il en a insere; je trouvais l'ensemble +elegant, monotone et pali, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un +contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la notre encore, qui +me voyait indifferent, se mit a me chanter d'une voix emue, et l'oeil +humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie +d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les +sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vecu, combien pour de +jeunes coeurs, aujourd'hui eteints ou refroidis, cette legere poesie +avait ete une fois la musique de l'ame, et comment on avait use de ces +chants aussi pour charmer et pour aimer. C'etait le temps de la mode +d'Ossian et d'un Charlemagne enjolive, le temps de la fausse Gaule +poetique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours +d'Ampere, de la ballade avant Victor Hugo; c'etait le style de 1813 ou +de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le +_Vous me quittez pour aller a la gloire_ de M. de Segur. Millevoye paya +tribut a ce genre, il en fut le poete le plus orne, le plus melodieux. +Son fabliau d'_Emma_ et d'_Eginhard_ offre toute une allusion +chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge +au depart du chevalier, + + Priant tout haut qu'il revienne vainqueur, + Priant tout bas qu'il revienne fidele[161]. + +[Note 161: Tibulle avait dit, Elegie premiere, livre II: + + Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate + Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet. + +Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arriere-pensee, de +cette duplicite de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais +pathetique et touchante, se rencontre dans Homere au chant XIX de +_l'Iliade_, quand les captives conduites par Briseis se lamentent autour +du corps de Patrocle, "tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur +soi-meme et sur son propre malheur."] + +Il y a loin de la a _la Neige_, qui est le meme sujet traite par M. de +Vigny dans un tout autre style, dans un gout rare et, je crois, plus +durable, mais qui a aussi sa teinte particuliere de 1824, c'est-a-dire +le precieux. + +Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la +tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le +poeme de _Charlemagne_); la fee y rappelle au chevalier la bonheur du +premier soir: + + L'anneau d'azur du serment fut le gage: + Le jour tomba; l'astre mysterieux + Vint argenter les ombres du bocage, + Et l'univers disparut a nos yeux. + +Je recommanderai encore, d'apres mon ami qui la chantait a ravir, la +romance intitulee _le Tombeau du Poete persan_, et ce dernier couplet ou +la fille du poete expire sous le cypres paternel: + + Sa voix mourante a son luth solitaire + Confie encore un chant delicieux, + Mais ce doux chant, commence sur la terre, + Devait, helas! s'achever dans les cieux. + +Il y a certes dans ces accents comme un echo avant-coureur des premiers +chants de Lamartine, qui devait dire a son tour en son _Invocation_: + + Apres m'avoir aime quelques jours sur la terre, + Souviens-loi de moi dans les cieux. + +En general, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces elegies de son +premier livre ou il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie piece du +_Dejeuner_ meme, me font l'effet de ce que pouvaient etre plusieurs des +premiers vers de Lamartine, de ces vers legers qu'a une certaine epoque +il a brules, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment +chretien dans l'elegie, remonta a des hauteurs inconnues depuis +Petrarque. Millevoye n'etait qu'un epicurien poete, qui avait eu Parny +pour maitre, quoique deja plus reveur. + +Si l'on pouvait apporter de la precision dans de semblables apercus, je +m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la reverie, pour +l'amour filial, pour la melodie, pour les instincts du gout, l'ame, le +talent de Millevoye est comme la legere esquisse, encore epicurienne, +dont le genie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chretien. + +En refaisant le _Poete mourant_ dans de grandes proportions lyriques +et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes +_Meditations_ semble avoir pris soin lui-meme de manifester toute notre +idee et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui, +disons seulement que l'un n'y eteint pas entierement l'autre. Le _Poete +mourant_ de Millevoye, a distance du chantre merveilleux, garde son +accent, garde son timide et plus terrestre parfum; eglantier de nos +climats, venu avant l'oranger d'Italie[162]. + +[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine +delicatement exprime dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M. +Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou +romances, par sa derniere surtout, celle du _Beffroi_, donne le ton et +la _note_ aux premieres de madame Desbordes-Valmore.] + +Millevoye a jete, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une +certaine quantite d'epigrammes d'un tour heureux, d'une pensee fine ou +tendre. Le huitain du _Phenix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment +une petite elegie. Il a fait quelques epigrammes proprement dites, sans +fiel; de ce nombre une _epitaphe_ qui pourrait bien avoir trait a Suard. +C'aurait ete, au reste, sa seule inimitie litteraire, et elle ne parait +pas avoir ete bien vive, pas plus vive que son objet. + +Si Millevoye n'avait pas de passions litteraires, il en eut encore moins +de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a +essaye de faire de lui un pieux Francais devoue au trone legitime. Un +autre biographe, apres 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous +le montrer comme un fidele de l'Empire. Millevoye avait chante l'un, et +commencait a feter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de +bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui, +comme dans l'Eglogue, etait le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un +poete elegiaque. + +Millevoye s'etait marie dans son pays vers 1813; epoux et pere, sa vie +semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait a diner quelques amis a +Epagnette, pres d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le +clocher qu'on apercevait dans le lointain etait celui du Pont-Remi ou +de Long, deux prochains villages. Obeissant a l'une de ces promptes +saillies comme il en avait, le poete se leva de table a l'instant, et +dit de seller son cheval pour faire lui-meme cette reconnaissance, cette +espece de course au clocher. Mais a peine etait-il en route, que le +cheval, qu'il n'avait pas monte depuis longtemps, le renversa. Il eut +le col du femur casse, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit, +determinerent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 aout 1816. Il +avait passe les six dernieres semaines a Neuilly, et ne revint a Paris +que tout a la fin; la veille de sa mort, il avait demande et lu des +pages de Fenelon. + +Son souvenir est reste interessant et cher; ce qui a suivi de brillant +ne l'a pas efface. Toutes les fois qu'on a a parler des derniers eclats +harmonieux d'une voix puissante qui s'eteint, on rappelle le chant du +cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura a parler des premiers +accords doucement expirants, signal d'un chant plus melodieux, et +comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le +rossignol, le nom de Millevoye se presentera. Il est venu, il a fleuri +aux premieres brises; mais l'hiver recommencant l'a interrompu. Il a sa +place assuree pourtant dans l'histoire de la poesie francaise, et sa +_Chute des Feuilles_ en marque un moment. + +1er Juin 1837. + + + + +DES SOIREES LITTERAIRES +ou +LES POETES ENTRE EUX. + +Les soirees litteraires, dans lesquelles les poetes se reunissent pour +se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraiches +premices, ne sont pas du tout une singularite de notre temps. Cela s'est +deja passe de la sorte aux autres epoques de civilisation raffinee; +et du moment que la poesie, cessant d'etre la voix naive des races +errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a forme un art ingenieux +et difficile, dont un gout particulier, un tour delicat et senti, +une inspiration melee d'etude, ont fait quelque chose d'entierement +distinct, il a ete bien naturel et presque inevitable que les hommes +voues a ce rare et precieux metier se recherchassent, voulussent +s'essayer entre eux et se dedommager d'avance d'une popularite +lointaine, desormais fort douteuse a obtenir, par une appreciation +reciproque, attentive et complaisante. En Grece, en cette patrie +longtemps sacree des Homerides, lorsque l'age des vrais grands hommes et +de la beaute severe dans l'art se fut par degres evanoui, et qu'on +en vint aux mille caprices de la grace et d'une originalite combinee +d'imitation, les poetes se rassemblerent a l'envi. Fuyant ces brutales +revolutions militaires qui bouleversaient la Grece apres Alexandre, +on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des +Ptolemees; et la ils fleurirent, ils brillerent aux yeux les uns des +autres; ils se composerent en pleiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en +sortit rien que de maniere et de faux; le charmant Theocrite en etait. +A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de meme. Ovide avait a +regretter, du fond de sa Scythie, bien des succes litteraires dont il +etait si vain, et auxquels il avait sacrifie peut-etre les confidences +indiscretes d'ou la disgrace lui etait venue. Stace, Silius, et ces +_mille et un_[163] auteurs et poetes de Rome dont on peut demander les +noms a Juvenal, se nourrissaient de lectures, de reunions, et les tiedes +atmospheres des soirees d'alors, qui soutenaient quelques talents +timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de +mediocres qui n'aurait pas du naitre. Au Moyen-Age, les troubadours nous +offrent tous les avantages et les inconvenients de ces petites +societes directement organisees pour la poesie: eclat precoce, facile +efflorescence, ivresse gracieuse, et puis debilite, monotonie et fadeur. +En Italie, des le XIVe siecle, sous Petrarque et Boccace, et, plus tard, +au XVe au XVIe, les poetes se reunirent encore dans des cercles a demi +poetiques, a demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si +complique a la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons +toutefois qu'au XIVe siecle, du temps de Petrarque et de Boccace, a +cette epoque de grande et serieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait +tout ensemble de retrouver l'antiquite et de fonder le moderne avenir +litteraire, le but des rapprochements etait haut, varie, le moyen +indispensable, et le resultat heureux, tandis qu'au XVIe siecle il +n'etait plus question que d'une flatteuse recreation du coeur et de +l'esprit, propice sans doute encore au developpement de certaines +imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant +deja de bien pres aux abus des academies pedantes, a la corruption des +_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refleta par +une imitation rapide dans toutes les autres litteratures, en Espagne, en +Angleterre, en France; partout des groupes de poetes se formerent, +des ecoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des +innovations chargees d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baif, +furent les chefs de cette ligue poetique, qui, bien qu'elle ait echoue +dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'etablissement de +notre litterature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet +engouement idolatre, de ces largesses d'admiration puisees dans un fonds +d'enthousiasme et de candeur, se perpetuerent jusqu'a mademoiselle de +Scudery, et s'eteignirent a l'hotel de Rambouillet. Le bon sens qui +succeda, et qui, grace aux poetes de genie du XVIIe siecle, devint un +des traits marquants et populaires de notre litterature, fit justice +d'une mode si fatale au gout, ou du moins ne la laissa subsister que +dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siecle, +la philosophie, en imprimant son cachet a tout, mit bon ordre a ces +recidives de tendresse auxquelles les poetes sont sujets si on les +abandonne a eux-memes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte +toutes les activites, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-meme +en separer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hotel +de Rambouillet ou des poetes a la suite de la Pleiade, ce serait au +XVIIIe siecle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan +Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une debauche d'atheisme entre +eux. + +[Note 163: Cet article avait d'abord ete ecrit pour _le Livre des Cent +et Un_. On y repondait indirectement et sans amertume a un article _de +la Camaraderie litteraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le +tres-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de +partial et d'exagere.] + +Pour etre juste toutefois, n'oublions pas que cette epoque fut le regne +de ce qu'on appelait _poesie legere_, et que, depuis le quatrain du +marquis de Sainte-Aulaire jusqu'a _la Confession de Zulme_, il naquit +une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les +in-folio de l'_Encyclopedie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des +soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil a une poesie distincte ni a +une secte isolee de poetes. Ce genre leger etait plutot le rendez-vous +commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des +mousquetaires, des philosophes, des geometres et des abbes. Les lectures +d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu a petit bruit _entre soi_. Un +auteur de tragedie ou comedie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je +suppose, obtenait un salon a la mode, ouvert a tout ce qu'il y avait de +mieux; c'etait un sur moyen, pour peu qu'on eut bonne mine et quelque +debit, de se faire connaitre; les femmes disaient du bien de la piece; +on en parlait a l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et +le jeune auteur, ainsi pousse, arrivait s'il en etait digne. Mais il +fallait surtout assez d'intrepidite et ne pas sortir des formes recues. +Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu, +essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire etait simple et la voix +du lecteur tremblait; tout le monde bailla, et, au bout d'un demi-quart +d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on +mette les chevaux a ma voiture_! + +De nos jours, la poesie, en reparaissant parmi nous, apres une absence +incontestable, sous des formes quelque peu etranges, avec un sentiment +profond et nouveau, avait a vaincre bien des perils, a traverser bien +des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux +precurseur de cette poesie a la fois eclatante et intime, et ce qu'il +lui fallut de genie opiniatre pour croire en lui-meme et persister. Mais +lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'acheve: il +n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas. +De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, apres lui, ont +senti le besoin de se rallier; de s'entendre a l'avance, et de preluder +quelque temps a l'abri de cette societe orageuse qui grondait alentour. +Ces sortes d'intimites, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art +aux epoques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles +soutiennent dans les commencements, et a une certaine saison de la vie +des poetes, contre l'indifference du dehors; elles permettent a quelques +parties du talent, craintives et tendres, de s'epanouir, avant que le +souffle aride les ait sechees. Mais des qu'elles se prolongent et se +regularisent en cercles arranges, leur inconvenient est de rapetisser, +d'endormir le genie, de le soustraire aux chances humaines et a ces +tempetes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se +croit oblige de rendre avec une prodigalite de roi. Il suit de la que +le sentiment du vrai et du reel s'altere, qu'on adopte un monde de +convention et qu'on ne s'adresse qu'a lui. On est insensiblement pousse +a la forme, a l'apparence; de si pres et entre gens si experts, nulle +intention n'echappe, nul procede technique ne passe inapercu; on +applaudit a tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la +composition, chaque eclair d'image est remarque, salue, accueilli. Les +endroits qu'un ami equitable noterait d'un triple crayon, les faux +brillants de verre que la serieuse critique rayerait d'un trait de son +diamant, ne font pas matiere d'un doute en ces indulgentes ceremonies. +Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un detail +hasarde, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence +semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est +etonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est +bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de +Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelee, +l'idee de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet general de l'oeuvre, +ne saurait trouver place; rien de largement naif ni de plein ne +se reflechit dans ce miroir grossissant, taille a mille facettes. +L'artiste, sur ces reunions, ne fait donc aucunement l'epreuve du +public, meme de ce public choisi, bienveillant a l'art, accessible aux +vraies beautes, et dont il faut en definitive remporter le suffrage. +Quant au genie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien +graves inquietudes. Le jour ou un sentiment profond et passionne le +prend au coeur, ou une douleur sublime l'aiguillonne, il se defait +aisement de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous +les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger +est plutot pour ces timides et melancoliques talents, comme il s'en +trouve, qui se defient d'eux-memes, qui s'ouvrent amoureusement aux +influences, qui s'impregnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de +confiance credule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-la, ils peuvent +avec le temps, et sous le coup des infatigables eloges, s'egarer en des +voies fantastiques qui les eloignent de leur simplicite naturelle. Il +leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discretement a la faveur, +d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion +reservee ou ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi +par le commerce d'amis eclaires qui ne soient pas poetes. + +[Note 164: Ceci fait allusion a une anecdote souvent repetee de la +Presentation de l'abbe de Perigord a Versailles.] + +Quand les soirees litteraires entre poetes ont pris une tournure +reguliere, qu'on les renouvelle frequemment, qu'on les dispose avec +artifice, et qu'il n'est bruit de tous cotes que de ces interieurs +delicieux, beaucoup veulent en etre; les visiteurs assidus, les +auditeurs litteraires se glissent; les rimeurs qu'on tolere, parce +qu'ils imitent et qu'ils admirent, recitent a leur tour et applaudissent +d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblee non +officiellement poetique, si deux ou trois poetes se rencontrent par +hasard, oh! la bonne fortune! vite un echantillon de ces fameuses +soirees! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est +suspendue, c'est la maitresse de la maison qui vous prie, et deja +tout un cercle de femmes elegantes vous ecoute; le moyen de s'y +refuser?--Allons, poete, executez-vous de bonne grace! Si vous ne +savez pas d'aventure quelque monologue de tragedie, fouillez dans vos +souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus +pudique; entre vos desespoirs, choisissez le plus profond; etalez-leur +tout cela! et le lendemain, au reveil, demandez-vous ce que vous avez +fait de votre chastete d'emotion et de vos plus doux mysteres. + +Andre Chenier, que les poetes de nos jours ont si justement apprecie, ne +l'entendait pas ainsi. Il savait echapper aux ovations steriles et a ces +curieux de societe qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf +Soeurs_. Il repondait aux importunites d'usage, qu'_il n'avait rien_, et +que _d'ailleurs il ne lisait guere_. Ses soirees, a lui, se composaient +de son _jeune Abel_, des freres Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph: + + C'est la le cercle entier qui, le soir, quelquefois, + A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, + Prete une oreille amie et cependant severe. + +Cette severite, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant +de prix quand elle se trouve melee a une sympathie affectueuse, ne doit +jamais tourner trop exclusivement a la critique litteraire. Boileau, +dans le cours de la touchante et grave amitie qu'il entretint avec +Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre genie. +S'il avait exerce le meme empire et la meme direction sur La Fontaine, +qu'on songe a ce qu'il lui aurait retranche! L'ami du poete, le +_confident de ses jeunes mysteres_, comme a dit encore Chenier, a besoin +d'entrer dans les menagements d'une sensibilite qui ne se decouvre a lui +qu'avec pudeur et parce qu'elle espere au fond un complice. C'est un +faible en ce monde que la poesie; c'est souvent une plaie secrete qui +demande une main legere: le gout, on le sent, consiste quelquefois a se +taire sur l'expression et a laisser passer. Pourtant, meme dans ces +cas d'une poesie tout intime et mouillee de larmes, il ne faudrait pas +manquer a la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas: +les douleurs celebrees avec harmonie sont deja des blessures a peu pres +cicatrisees, et la part de l'art s'etend bien avant jusque dans les plus +reelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois +faits, tendent d'eux-memes a se produire; ce sont des oiseaux longtemps +couves qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin. +Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit +etre toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'apres votre premiere +emotion passee et votre rougeur, il y a lieu pour lui a un jugement. + +Quelques amities solides et variees, un petit nombre d'intimites au sein +des etres plus rapproches de nous par le hasard ou la nature, intimites +dont l'accord moral est la supreme convenance; des liaisons avec les +maitres de l'art, etroites s'il se peut, discretes cependant, qui ne +soient pas des chaines, qu'on cultive a distance et qui honorent; +beaucoup de retraite, de liberte dans la vie, de comparaison rassise et +d'elan solitaire, c'est certainement, en une societe dissoute ou factice +comme la notre, pour le poete qui n'est pas en proie a trop de gloire ni +adonne au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse, +d'inspiration soutenue et d'originalite sans melange. Je me figure que +Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth reste fidele a ses lacs, tous deux +profonds et purs genies interieurs, realisent a leur maniere l'ideal de +cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux. +Rever plus, vouloir au dela, imaginer une reunion complete de ceux qu'on +admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans +cesse et a la fois, voila ce que chaque poete adolescent a du croire +possible; mais, du moment que ce n'est la qu'une scene d'Arcadie, un +episode futur des Champs-Elysees, les parodies imparfaites que la +societe reelle offre en echange ne sont pas dignes qu'on s'y arrete +et qu'on sacrifie a leur vanite. Lors meme que, fascine par les plus +gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontre autour de soi une +portion de son reve et qu'on s'abandonne a en jouir, les mecomptes +ne tardent pas; le cote des amours-propres se fait bientot jour, et +corrompt les douceurs les mieux appretees; de toutes ces affections +subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inevitablement +quelque chose d'amer. + +Un autre voeu moins chimerique, un desir moins vaste et bien legitime +que forme l'ame en s'ouvrant a la poesie, c'est d'obtenir acces jusqu'a +l'illustre poete contemporain qu'elle prefere, dont les rayons l'ont +d'abord touchee, et de gagner une secrete place dans son coeur. Ah! sans +doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendre a +la melodie, dont les epanchements et les sources murmurantes ont eveille +les notres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui a qui nous +pouvons dire, de vivant a vivant, et dans un aveu trouble, (_con +vergognosa fronte_), ce que Dante adressait a l'ombre du doux Virgile: + + Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte + Che spande di parlar si largo tiume? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore + Che m' lian fatto cercar lo tuo volume; + Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore..., + +sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas +lui etre indifferent de l'entendre. Schiller et Goethe, de nos jours, +presentent le plus haut type de ces incomparables hymenees de genies, de +ces adoptions sacrees et fecondes. Ici tout est simple, tout est vrai, +tout eleve. Heureuses de telles amities, quand la fatalite humaine, qui +se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les +delie, et, consumant la plus jeune, la plus devouee, la plus tendre au +sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A +defaut de ces choix resserres et eternels, il peut exister de poete a +poete une male familiarite, a laquelle il est beau d'etre admis, et +dont l'impression franche dedommage sans peine des petits attroupements +concertes. On se visite apres l'absence, on se retrouve en des lieux +divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares, +des heures de fete, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand +Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement +menees; et c'est sur ce pied de cordialite libre que Moore, Rogers, +Shelley, pratiquaient l'amitie avec lui. En general, moins les +rencontres entre poetes qui s'aiment ont de but litteraire, plus elles +donnent de vrai bonheur et laissent d'agreables pensees. Il y a bien des +annees deja, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, +et Lamartine qui les avait recus au passage dans son chateau de +Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir +d'ete, une cote verdoyante d'ou la vue planait sur cette riche contree +de Bourgogne; et, au milieu de l'exuberante nature et du spectacle +immense que recueillait en lui-meme le plus jeune, le plus ardent de +ces trois grands poetes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se +racontaient un coin de leur vie dans un age ignore, leurs piquantes +disgraces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliees qui revivent une +derniere fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'eclair +evanoui, retombent a jamais dans l'abime du passe. Voila sans doute une +rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir a souhait +et decorer la memoire; mais il y a loin de ces hasards-la a une soiree +priee a Paris, meme quand nos trois poetes y assisteraient. + +Apres tout, l'essentiel et durable entretien des poetes, celui qui ne +leur manque ni ne leur pese jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant, +de sa serenite ideale ni de sa suave autorite, ils ne doivent pas le +chercher trop au dehors; il leur appartient a eux-memes de se le donner. +Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homere ou la +Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et +conversait de longues heures avec les antiques genies. Machiavel nous a +raconte, dans une lettre memorable, comment apres sa journee passee aux +champs, a l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait +a son cabinet, et, depouillant a la porte son habit villageois couvert +d'ordure et de boue, il s'appretait a entrer dignement dans les cours +augustes des hommes de l'antiquite. Ce que le severe historien a si +hautement compris, le poete surtout le doit faire; c'est dans +ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les +imperissables maitres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements +et la poussiere du jour ont enleve a sa foi native, a sa blancheur +privilegiee. La il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les +cinq ou six poetes souverains dont il est epris; il les interroge, il +les entend; il convoque leur noble et incorruptible ecole (_la bella +scuola_), dont toutes les reponses le raffermissent contre les disputes +ambigues des ecoles ephemeres; il eclaircit, a leur flamme celeste, son +observation des hommes et des choses; il y epure la realite sentie dans +laquelle il puise, la separant avec soin de sa portion pesante, inegale +et grossiere; et, a force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_, +suivant l'expression de Chenier, a force d'etre attentif et fidele a la +propre voix de son coeur, il arrive a creer comme eux selon sa mesure, +et a meriter peut-etre que d'autres conversent avec lui un jour. + +1831. + + + +CHARLES NODIER[165] + +[Note 165: Au moment ou cette reimpression (1844) s'acheve, la mort, +qui se hate, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus +consacrees a un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour eviter +la disproportion entre les volumes, on a mis a la fin du tome premier ce +que l'ordre naturel eut fait placer a la fin du second.)] + +Le titre de _litterateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul +pourtant qui definisse avec exactitude certains esprits, certains +ecrivains. On peut etre litterateur, sans etre du tout historien, sans +etre decidement poete, sans etre romancier par excellence. L'historien +est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les +grandes routes et tient le centre du pays. Le poete recherche les +sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du +foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et +les _belles-lettres_ peuvent n'etre que fort secondaires pour eux, et +l'historien lui-meme, qui s'en passe moins aisement, y voit surtout +l'usage positif et severe. On peut etre litterateur aussi, sans devenir +un erudit critique a proprement parler; le metier et le talent d'erudit +offrent quelque chose de distinct, de precis, de consecutif et de +rigoureux. Un litterateur, dans le sens vague et flottant ou je le +laisse, serait au besoin et a plaisir un peu de tout cela, un peu ou +beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur +litterateur aime les livres, il aime la poesie, il s'essaye aux romans, +il s'egaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille +sans cesse a l'erudition; il abonde surtout aux particularites, aux +circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note a la facon de +Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversites, de +ces trente rayons d'une petite bibliotheque choisie, sans faire un choix +lui-meme et en touchant a tout: voila ses delices. Il y a plus: poete, +romancier, prefacier, commentateur, biographe, le litterateur est +volontiers a la fois amateur et necessiteux, libre et commande; il +obeira maintes fois au libraire, sans cesser d'etre aux ordres de sa +propre fantaisie. Cette necessite qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne +se l'avoue: dans son imprevu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eut +pas donne d'une autre maniere; elle supplee par acces et fait emulation +en quelque sorte a son imagination meme. Sa vie intellectuelle ainsi, +dans sa variete et son recommencement de tous les jours, est le +contraire d'une specialite, d'une voie droite, d'une chaussee reguliere. +Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne +voulussent pas de litterateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les +philosophes, les erudits, les linguistes, les _speciaux_, tous tant +qu'ils sont, encaisses dans leur rainure (en laquelle une fois entres, +notez-le bien, ils arrivent le plus souvent a l'autre bout par la force +des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits +justement etablis sont d'abord assez de l'avis des parents, et +professent eux-memes une sorte de dedain pour le litterateur, tel que je +le laisse flotter, et pour ce peu de carriere regulierement tracee, pour +cette ecole buissonniere prolongee a travers toutes sortes de sujets et +de livres; jusqu'a ce qu'enfin ce litterateur errant, par la multitude +de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilite de +sa plume, la richesse et la fertilite de ses miscellanees, se fasse un +nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considerable que +celle des trois quarts des speciaux; et alors il est une puissance a son +tour, il a cours et credit devant tous, il est reconnu. + +Nul ecrivain de nos jours ne saurait mieux preter a nous definir d'une +maniere vivante le litterateur indefini, comme je l'entends, que ce +riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier. + +Ce qui caracterise precisement son personnage litteraire, c'est de +n'avoir eu aucun parti special, de s'etre essaye dans tout, de facon +a montrer qu'il aurait pu reussir a tout, de s'etre porte sur maints +points a certains moments avec une vivacite extreme, avec une +surexcitation passionnee, et d'avoir ete vu presque aussitot ailleurs, +philologue ici, romanesque la, bibliographe et wertherien, academique +cet autre jour avec effusion et solennite, et le lendemain ou la veille +le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un melange anime +de Gabriel Naude et de Cazotte, legerement cadet de Rene et d'Oberman, +representant tout a fait en France un essai d'organisation depaysee de +Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Francais a travers tout, Comtois d'accent +et de saveur de langage, comme La Monnoye etait Bourguignon, mariant le +_Menagiana_ a _Lara_, curieux a etudier surtout en ce que seul il +semble lier au present des arriere-fonds et des lointains fuyants de +litterature, donnant la main de Bonneville a M. de Balzac, et de Diderot +a M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie litteraire, c'est +une riche, brillante et innombrable armee, ou l'on trouve toutes +les bannieres, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses +d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le +quartier-general. + +C'est le quartier-general, en effet, la discipline seule qui de bonne +heure a manque a ces recrues genereuses et faciles, a ces ardentes +levees de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop +vite, la plupart, ont plie. Je me figure une armee en bataille d'avant +Louvois; chaque compagnie s'est deployee sous son chef a sa guise; +chaque capitaine, chaque colonel a etale son echarpe et sa casaque de +fantaisie. En tout, Nodier a ete un peu ainsi; s'il etudie la botanique +ou les insectes,--ces brillants coleopteres a qui sa plume deroba leurs +couleurs,--dans le pli de science ou il se joue, c'est a un point de +vue particulier toujours et sans tant s'inquieter des classifications +generales et des grands systemes naturels: Jean-Jacques de meme en etait +a la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il +cultive, s'en tient volontiers a la chimie d'avant Lavoisier, comme il +reviendrait a l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; apres +l'_Encyclopedie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un +contemporain de Court de Gebelin, non pas des Grimm ou des Humboldt. +C'est toujours ce corps d'armee d'avant le grand ordonnateur Louvois. + +On dirait que dans sa destinee prodigue, dans cette vocation mobile +qui aime a s'epandre hors du centre, il se reflete quelque chose de +la destinee de sa province elle-meme, si tard reunie. Il y a en lui, +litterairement parlant, du Comtois d'avant la reunion, du federaliste +girondin. + +A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de revolution et de +coupures si frequentes? Qu'on songe a la date de sa naissance. Nous +aurons a rappeler tout a l'heure les impressions de son enfance precoce, +les orages de son adolescence emancipee, cette vie de frontiere aux +lisieres des monts, aux annees d'emigration et d'anarchie, entre le +Directoire expirant et l'Empire qui n'etait pas ne; car c'est bien alors +que son imagination a pris son pli ineffacable, et que l'ideal en lui a +grands traits hasardeux, s'est forme. L'honneur de Nodier dans l'avenir +consistera, quoi qu'il en soit, a representer a merveille cette epoque +convulsive ou il fut jete, cette generation litteraire, adolescente +au Consulat, coupee par l'Empire, assez jeune encore au debut de +la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de +contre-temps historique: ou _trop tot ou trop tard!_ + +_Trop tot_; car si elle eut tarde jusqu'a la Restauration, si elle eut +debute fraichement a l'origine, elle aurait eu quinze annees de pleine +liberte et d'ouverte carriere a courir tout d'une haleine.--_Trop tard_; +car si elle se fut produite aussi bien vers 1780, si elle fut entree en +scene le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire +virile en ces dix annees, de prendre rang et consistance avant les +orages de 89. + +Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus ete elle-meme, +c'est-a-dire une generation poetique jetee de cote et interceptee par un +char de guerre, une generation vouee a des instincts qu'exalterent et +reprimerent a l'instant les choses, et dont les rares individus parurent +d'abord marques au front d'un pale eclair egare. _Helas! nous aurions +pu etre!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain melancolique, +recemment cite par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les +existences. Seulement ici, de ces existences litteraires d'alors qui ont +manque et qui _auraient pu etre_, il en est une qui a surgi, qui, +malgre tout, a brille, qui, sans y songer, a herite a la longue de ces +infortunes des autres et des siennes propres, qui les resume en soi avec +eclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et +subsistant. Cela fait aussi une gloire. + +J'insiste encore, car, pour le litterateur, c'est tout si on le peut +rattacher a un vrai moment social, si on peut sceller a jamais son nom a +un anneau quelconque de cette grande chaine de l'histoire. Quelle fut, +a les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique +des generations qui arrivaient a la virilite en 89, et de celles qui +y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberte, la +tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte +qu'on peut dire, en abregeant, que les generations politiques et +revolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les +generations obeissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot +d'ordre _le devoir_. Or, nos generations, a nous, romanesques et +poetiques, n'ont guere eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_. + +Mais que devinrent les eclaireurs avances, les enfants perdus de nos +generations encore lointaines, lorsque, s'ebattant aux dernieres soirees +du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du +Consulat, et croyant deja a la plenitude de leur printemps, ils furent +pris par l'Empire, separes par lui de leur avenir espere, et enfermes +de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de +Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166]. + +[Note 166: On peut lire dans _les Meditations du Cloitre_, qui font +suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi: +"Voila une generation tout entiere, etc., etc."] + +Deux seuls grands esprits souvent cites resisterent a cet Empire et lui +tinrent tete, M. de Chateaubriand et madame de Stael. Mais remarquez +bien qu'ils etaient tres au complet, et comme en armes, quand il +survint. M. de Chateaubriand se faisait deja homme en 89; dix ans +d'exil, d'emigration et de solitude acheverent de le tremper. Madame de +Stael, de meme, ne put etre supprimee par l'Empire, auquel elle etait +anterieure de position prise et de renommee fondee. Nes dix ou quinze +ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux +chefs de la pensee eussent-ils fait tete aussi fermement a l'assaut? Du +moins, on l'avouera, les difficultes pour eux eussent ete tout autres. + +Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermediaire genie dont +nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit etre ne a Besancon le 29 +avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-meme; +le contrariant Querard le fait naitre en 1783 seulement; Weiss, son ami +d'enfance, le suppose ne en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore +parfaitement eclairci, et je le livre aux elucubrations des Mathanasius +futurs. Son pere, avocat distingue, avait ete de l'Oratoire et avait +professe la rhetorique a Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique +maitre de ce fils adore (fils naturel, je le crois), dont l'education +ainsi resta presque entierement privee et qui ne parut au college que +dans les classes superieures. Le jeune Nodier suivit pourtant a Besancon +les cours de l'Ecole centrale et fut eleve de M. Ordinaire, de M. Droz. +Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu a nous +les peindre, ne sont-elles pas une reflexion fort elargie, une pure +refraction du souvenir a distance au sein d'une vaste et mobile +imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de +chercher a suivre le reel biographique dans ce qui est surtout vrai +comme impression et comme peinture, et d'y decolorer a plaisir ce que le +charmant auteur a si richement fondu et deploye. Ce que nous demandons +a l'enfance et a la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits +positifs et d'incidents sans importance que ses emotions memes et ses +songes; or, de sa part, les souvenirs legerement _romances_ nous les +rendent d'autant mieux. + +Les premiers sentiments du jeune Nodier le pousserent tout a fait dans +le sens de la Revolution. Son pere fut le second maire constitutionnel +de Besancon; M. Ordinaire avait ete le premier. L'enfant, des onze ou +douze ans, prononcait des discours au club. Une deputation de ce club de +Besancon alla rendre visite au general Pichegru qui avait repousse les +Autrichiens, du cote de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux +commissaires le demanderent a son pere: "Donnez-nous-le, nous le ferons +voyager!" Pichegru lui fit accueil et l'assit meme sur ses genoux, car +l'enfant, tres-jeune, etait de plus tres-mince et petit, il n'a grandi +que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-general et +partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut feconde pour sa +jeune ame; mille tableaux s'y graverent, mille couleurs la remplirent. +Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aime. Mais lorsqu'ensuite, dans +son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout a parler de Pichegru +comme d'une pure victime, comme d'un bon Francais et d'un loyal +defenseur du sol, il fut moins fidele a l'information de l'histoire qu'a +la reconnaissance et au pieux desir. + +Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien +officier du genie, force de quitter Besancon par suite du decret qui +interdisait aux ci-devant nobles le sejour dans les places de guerre, +alla habiter Novilars, chateau a deux lieues de la; il emmena le jeune +Nodier avec lui. C'etait un savant, un sage, une espece de Linne +bisontin. Il donna a l'enfant des lecons de mathematiques et d'histoire +naturelle, mais l'eleve ne mordit qu'a cette derniere. C'est la qu'il +commenca ses etudes entomologiques, ses collections, s'attachant aux +coleopteres particulierement: il y acquit des connaissances reelles, +decouvrit l'organe de l'ouie chez les insectes: une dissertation publiee +a Besancon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Dumeril confirma depuis +cette opinion, ou meme, selon son jeune et jaloux devancier, s'en +empara: il y eut reclamation dans les journaux[167]. Des ce temps, Nodier +avait commence un poeme sur les charmants objets de ses etudes; on +en citait de jolis vers que quelques memoires, en le voulant bien, +retrouveraient peut-etre encore. Je n'ai pu saisir que les deux +premiers: + + Hotes legers des bois, compagnons des beaux jours, + Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours... + +[Note 167: On peut voir dans la _Decade_, 3e trimestre de l'an XII, p. +377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il resulte cependant que +M. Dumeril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait +negligee et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile +a obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a +cause avec lui.] + +Mais qu'est-il besoin de poeme? ne l'avons-nous pas dans _Seraphine_, +aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapre que les ailes de ces +papillons sans nombre que l'auteur decrit amoureusement et qu'il etale? +Quand on est poete, quand la lumiere se joue dans l'atmosphere sereine +de l'esprit ou en colore a son gre les transparentes vapeurs, il n'est +que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les +rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir. +Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par +_Seraphine_, ont pour muse et pour fee, non pas le _Souvenir_ meme, +beaucoup trop precis et trop distinct, mais l'adorable _Reminiscence_. +C'est bien important, a propos de Nodier, de poser des l'abord en quoi +la reminiscence differe du souvenir. Un amant disait a sa maitresse +qui brulait chaque fois les lettres recues, et qui pourtant s'en +ressouvenait mieux: + + Au lieu d'un froid tiroir ou dort le souvenir, + J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir, + Qui dans sa vigilance a lui seul se confie, + Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie, + Les mele a son desir, les plie en mille tours, + Incessamment les change et s'en souvient toujours. + Abus delicieux! confusion charmante! + Passe qui s'embellit de lui-meme et s'augmente! + Foret dont le mystere invite et fait songer, + Ou la Reminiscence, ainsi qu'un faon leger, + T'attire sur sa trace au milieu d'avenues + Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues! + +C'est ce faon leger des lointains mysterieux, ce daim a demi fuyant de +l'Egerie secrete, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier +vieillissant a suivi. + +Au retour de Novilars, il frequenta a Besancon les cours de l'Ecole +centrale; des 1797, il etait adjoint au bibliothecaire de la ville, +avec de petits appointements qui lui permirent quelque independance. +Jusqu'alors il avait ete plutot timide et d'une allure toute poetique; +il commenca de s'emanciper, et ces vives annees de son adolescence +purent paraitre tres-dissipees et tres-oisives. Son pere l'aurait voulu +avocat; il suivit le droit a Besancon, mais inexactement et sans fruit. +A cette epoque il en etait deja aux romans, soit a les pratiquer, soit a +les ecrire. L'influence de _Werther_ fut tres-grande sur lui et l'exalta +singulierement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un +jeune-France en ce temps-la consistait a obtenir des parents de porter +l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers +acces d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu +l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait +pour ainsi dire le don des langues; il les dechiffrait tres-vite et +d'instinct, et en general il sait tout comme par reminiscence. Rien +d'etonnant que, comme toutes les reminiscences, ses connaissances, +d'autant plus ingenieuses, soient parfois un peu hasardees. + +Il se trouva implique en 1799 (an vu) dans quelque petite echauffouree +politique. Il s'agissait d'_un complot contre la surete de l'Etat_. +Condamne d'abord par contumace, il fut ensuite acquitte a la majorite +d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de +bibliothecaire-adjoint; son pere l'envoya a Paris (vers 1800) pour y +continuer ses etudes interrompues; il y porta des romans deja faits, et +y contracta de nouvelles liaisons politiques. Apres un premier sejour +a Paris, il fut rappele a Besancon; c'etait l'epoque ou les emigres +commencaient a rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui etaient +encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles +affections avec les anciennes. Revenu a Paris a l'epoque ou Bonaparte +consul visait de pres a l'empire, il y fit _la Napoleone_ (1802), encore +plus republicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'echafaud de +Sidney_. Il publia presque en meme temps le petit roman des _Proscrits_, +et, dans un genre fort different, une _Bibliographie entomologique_; +il avait ecrit des articles dans un journal d'opposition intitule _le +Citoyen francais_, qui paraissait pendant la premiere annee du Consulat. +Il avait deja fait imprimer a Besancon, en 1801, et tirer a vingt-cinq +exemplaires _Quelques Pensees de Shakspeare_, avec cette epigraphe de +Bonneville: + + Genie agreste et pur qu'ils traitent de barbare. + +En quittant chaque fois Besancon, Nodier y laissait un ami qu'il +revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il emerveillait de ses +nouveaux recits, au coeur de qui il gravait comme sur l'ecorce du hetre +les chiffres du moment, et que quarante annees ecoulees depuis lors +n'ont pas arrache du meme lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe +comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des +derniers de cette franche et docte race provinciale a la facon du XVIe +siecle, heritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est +reste dans sa ville natale comme un exemplaire depose de la vie premiere +et de l'ame de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les +dorures, mais avec les corrections a la main, avec les marges entieres +precieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _temoins_. Qui donc +n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fideles qui est reste +au toit quand nous l'avons deserte, le pigeon casanier qui garde la +tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de +nous-meme, et celui presque toujours qui nous represente le mieux. Pour +savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop +lasse de s'entendre, qu'il eut fallu interroger, que le temoin memoratif +et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si +pleine de souvenirs (avant que le Genie militaire eut gate Chamars), il +s'epanchait en abondants et naifs recits, et faisait revivre sous les +grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois, +desespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots, +terreurs credules, fuites errantes, une fenetre escaladee, les annees +legeres. + +Je me represente Nodier a ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et +puissant d'esperance, ou, ce qui revient au meme, prodigue de desespoir, +il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquete. Il +n'etait pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu'a pas lents, un +peu voute et comme affaisse, il s'achemine tous les jours regulierement +par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Academie les +jours de seance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine. +"Vous l'avez rencontre cent fois, vous l'avez coudoye, dit un spirituel +critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi +vous avez remarque sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et +aventureux, _son oeil vif et las_, sa demarche fantasque et pensive." +Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore +sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers +reveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi +dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent +irreverencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse +une eglise,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arrive tout +fraichement moi-meme de sa Franche-Comte et de son Jura, je lui en +rappelais avec feu quelques grands sites, il m'ecoutait en souriant; +mais j'avais cherche vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher a +cette haute et austere entree dans la montagne apres Pont-d'Ain: ce nom +de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement, +avait deroute a lui-meme sa memoire, et nous avions tourne autour, +sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien denommer. +Il m'avait quitte, il etait loin, lorsque du fond de la seconde cour, +et du seuil meme de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et +vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui etait revenu, et qu'il me lancait +avec une joie fiere en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore +du patre matinal aux echos de la montagne: le Nodier jeune et puissant +etait retrouve! + +[Note 168: _Portraits litteraires_, par M. Planche.] + +Les soirs meme de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et +embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par megarde, a causer et a +rajeunir, si, debout a la cheminee, il s'engage en un attachant recit +qui ne va plus cesser, a mesure que sa parole elegante et flexible se +deroule, ecoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui +a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'eclaire, la +voix monte, le geste lui-meme, a peine sorti de sa longue indolence, est +eloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause. + +Dans le Nodier d'aujourd'hui, a travers la fatigue, il y a encore, par +acces, du montagnard elance a haute et large poitrine, de meme que dans +celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours +quelque chose de ce qui a promptement flechi. Les Francs-Comtois +transplantes ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]? + +[Note 169: Jouffroy, par exemple.] + +Quoi qu'il en soit, lui, il etait tel lorsque ses premiers sejours a +Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures. +J'ajourne pour un instant les echappees politiques: litterairement on le +possede des ce moment-la, d'une maniere complete et circonstanciee, dans +quelques petits ouvrages de lui qui furent concus sous ces coups de +soleil ardents, sous ces premieres lunes sanglantes et bizarres. + +_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des emotions d'un coeur souffrant, +suivi des _Meditations du Cloitre_, 1803. + +_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803. + +_Essais d'un jeune Barde_, 1804. + +_Les Tristes_, ou _Melanges tires des tablettes d'un Suicide_, 1806. +J'y ajouterais le roman intitule _les Proscrits_, si on pouvait se le +procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adele_, qui, publie beaucoup plus +tard, remonte pour la premiere idee et l'ebauche de la composition a ces +annees de prelude. En relisant ces divers ecrits, en tachant, s'il se +peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de +ressaisir l'edition originale (car dans les volumes des _oeuvres +completes_ la physionomie particuliere de ces petits recueils s'est +perdue et comme fondue), on surprend a merveille les affinites +sentimentales et poetiques de Nodier dans leurs origines. + +[Note 170: On le peut assez aisement, car il a ete reimprime en 1820 +(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejete depuis avec raison, +comme trop juvenile et peu digne de ses _Oeuvres completes_. Les autres +ouvrages dont je parle en dispensent.] + +Il est d'avant _Rene_, bien qu'il n'eclate qu'un peu apres et a cote. Il +n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour naitre, bien qu'il le lise de +bonne heure et qu'il l'admire aussitot; mais si Oberman et Rene sont +pour lui des freres aines et plus muris, ce ne sont pas ses parents +directs, ses peres. Nodier, au debut, se rattache plus directement a +Saint-Preux, mais a Saint-Preux germanise, vaporise, wertherise. Il a lu +aussi _les dernieres Aventures du jeune d'Olban_, publiees en 1777, et +il s'en ressent d'une maniere sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on, +que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un +tres-reel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont +on est tout surpris a l'examiner de pres: les drames de Diderot, de +Mercier, les traductions et les prefaces de Le Tourneur, celles de +Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y +repondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en etait. +Or Ramond, depuis membre grave des assemblees politiques, de l'Academie +des Sciences, et historien si eminent des Pyrenees, Ramond jeune, +nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la litterature +allemande murissante, en fut legerement enivre. Sejournant en Suisse et +dans une sorte d'exil commande, a ce qu'il semble, par quelque passion +malheureuse, il publia a Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune +d'Olban_ qui finissent a la Werther par un coup de pistolet, et l'annee +suivante il publia encore, dans la meme ville, un volume d'Elegies +alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de +facture; on y lit cette rustique approbation signee du bailli du lieu: +_Permis d'imprimer les Elegies ci-devant_. Nodier, a la veille du +_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il +ajouta meme a son _Peintre_, par maniere d'epilogue, une piece intitulee +_le Suicide et les Pelerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier +chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'ecrire (bien que Ramond +en ait montre dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison a +faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est +le meme fonds de sentimentalite. + +[Note 171: Il a pousse la complaisance et la longanimite du souvenir +jusqu'a donner une edition des _Aventures de d'Olban_, avec notice, +1829, chez Techener.] + +Les _Essais d'un jeune Barde_ sont dedies par Nodier a Nicolas +Bonneville; c'est a lui surtout, a ses _apres et sauvages, mais fieres +et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait du d'etre +initie au theatre allemand. Bonneville avait debute jeune par des +poesies originales ou l'on remarque de la verve; ensuite il s'etait +livre au travail de traducteur. Vers 1786, en tete d'un _Choix de petits +romans imites de l'allemand_, il avait mis pour son compte une preface +ou il pousse le cri famelique et orgueilleux des genies meconnus. Il n'y +manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et etale avec vigueur. +Il est l'un des premiers qui aient commence d'entonner cette lugubre +et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont +l'opiniatre refrain revient a redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La +Revolution le dispersa violemment hors de la litterature[172]. Voila bien +quelques-uns des precurseurs parmi cette generation wertherienne d'avant +89, dont fut encore Granville, aussi decousu, plus malheureux que +Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et +quelque peu troue qui se dechira tout a fait entre ses mains. Granville, +auteur du _Dernier Homme_, poeme en prose dont Nodier s'est fait depuis +l'editeur, et que M. Creuse de Lesser a rime, Granville, atteint comme +Gilbert d'une fievre chaude, se noya le 1er fevrier 1805 a Amiens, dans +le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin. + +[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans +_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du +_Dernier Banquet des Girondins_.] + +Je demande pardon de remuer de si tristes frenesies; mais il le faut, +puisque c'est de la genealogie litteraire. Remarquez que le secret +du malheur de ces ecrivains tourmentes est en grande partie dans la +disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_, a proprement +parler, c'est-a-dire de pouvoir createur, de faculte expressive, de mise +en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laisse que des +lambeaux aussi dechires que leur vie, des canevas informes que les +imaginations enthousiastes ont eu besoin de revetir de couleurs +complaisantes, de leurs propres couleurs a elles, pour les admirer. + +Ce fut sans doute un malheur de Nodier au debut, que de Se prendre de +ce cote, et de se trouver engage par je ne sais quelle fascination +irresistible vers ces faux et troublants modeles. Je concois et j'admets +qu'a l'entree de la vie, les premieres affections, meme litteraires, ne +soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la +Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commencant explique tres-bien +comme quoi il n'y a de veritable enfance qu'au village, ou du moins en +province, dans des coins a part, bien loin des rendez-vous des capitales +et de la rue Saint-Honore. De meme en litterature, en poesie, les +premieres impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, +s'attachent a des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais +qui nous ont touche un matin par quelque coin penetrant, comme le son +d'une certaine cloche, comme un nid imprevu au rebord d'un buisson, +_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit +solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les +_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits Elyseennes_ de Gleizes, peuvent +toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Meme +plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais, +preferer _Valerie_ a Sophocle; on peut, et en l'avouant, preferer le +_Lac_ des _Meditations_ a _Phedre_ elle-meme. Dans l'enfance donc et +dans l'adolescence encore, rien de mieux litterairement, poetiquement, +que de se plaire, durant les recreations du coeur, a quelques sentiers +favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tot ou +tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-a-dire les +admirations legitimes et consacrees, a mesure qu'on avance, on ne les +evite pas impunement; tout ce qui compte y a passe, et l'on y doit +passer a son tour: ce sont les voies sacrees qui menent a la Ville +eternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine. +Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, +jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, +qu'a la traverse, et ne s'y enfonca a aucun moment en droiture. Je ne +sais quelle fatalite de destinee ou quel tourbillon romanesque, du +_Peintre de Saltzbourg_ a _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les +precipices ou sur les lisieres, a droite ou a gauche de ces grandes +lignes ou convergent en definitive les seules et vraies figures du poeme +humain comme de l'histoire. Par un genereux mais decevant instinct, il +s'en alla accoster d'emblee, en litterature comme en politique, ceux +surtout qui etaient dehors et qui lui parurent immoles, Bonneville ou +Granville, comme Oudet et Pichegru. + +Et plus tard, tout a fait mur et le plus ingenieux des sceptiques, ne +voudra-t-il pas rehabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre +Homere. + +Jeune, deux choses entre autres le sauverent et permirent qu'a la fin, +arrive a son tour, repose ou du moins assis, et comptant devant lui les +debris amasses, il se fit une richesse. Et d'abord, si sincere qu'il se +montrat dans le transport d'expression de ses douleurs juveniles, il +etait trop poete pour que son imagination, a certains moments, ne les +lui exagerat point beaucoup, et, a d'autres moments aussi, ne les +vint pas distraire et presque guerir. Sa sensibilite, temperee par la +fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un serieux aussi continu que +de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps meme du +_Peintre de Saltzbourg_, il ecrivait _le dernier Chapitre de mon Roman_, +reminiscence tres-egayee d'une generation legere qui avait eu, comme il +l'a tres-bien dit, _Faublas_ pour _Telemaque_. J'aime peu a tous egards +ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son +modele par des cotes non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je +ne sais en ce genre-la de vraiment delicat que le petit conte: _Point +de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne +trouvera nulle part a le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la +melancolie etait raillee, et il y etait fait justice des Werthers a la +mode, de facon a rassurer contre les autres ecrits de l'auteur lui-meme. +Il ne manque souvent a l'ardeur fievreuse de la jeunesse et a ces +fumeuses exaltations de tete, qu'une soupape de surete qui empeche +l'explosion et retablisse de temps en temps l'equilibre: _le dernier +Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, des l'origine, cette espece de +garantie etait trouvee. + +[Note 173: Paris, 1812, Didot l'aine: tire a tres peu d'exemplaires.] + +Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous +ces faux modeles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y +attachant, et qui ne devaient bientot plus vivre que par lui, c'est tout +simplement le talent, le don, le jeu d'ecrire, la faculte et le bonheur +d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment +charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maitre, a laisser +courir tout cela. + +On peut se donner l'agrement, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, des +la troisieme ou quatrieme page, une certaine phrase infinie qui commence +par ces mots: "Quand Jeannie, de retour du lac..." Jamais ruban +soyeux fut-il plus flexueusement devide, jamais soupir de lutin +plus amoureusement file, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus +incroyablement affine et allonge sous les doigts d'une reine Mab? Eh +bien! quand on est destine a ecrire cette phrase-la, ou celles encore de +la magique danse des castagnettes dans _Ines de las Sierras_, on eprouve +trop de dedommagement secret a decrire meme ses erreurs, meme ses +desespoirs, pour ne pas devoir leur echapper bientot et leur survivre. + +Nodier ecrivain, s'il faut le definir, c'est proprement un _Arioste_ de +la phrase. Or, si Werther qu'on semble au debut, quand je ne sais quel +Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient. + +Ces fines qualites de style se presageaient deja vivement dans _le +Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus guere conserve d'interet que par +la. A travers le chimerique de l'action, le vague et l'exalte des +caracteres, on y peut relever quelques tableaux de nature qui +rappelaient alors les touches encore recentes de Bernardin de +Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand +et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ predestine, a de bonne heure +excelle a revetir les formes et les teintes d'alentour: une de ses +images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on, +quelque temps les rayons dont elle a ete penetree. _Le Peintre de +Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons +a lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datee du 10 octobre: +"Oui, je le repete, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec +ses astres pales et ses phenomenes desastreux, me promet plus de +ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours..." Si cette +page se fut trouvee aussi bien dans l'_Emile_ ou dans le _Genie du +Christianisme_, elle aurait ete mainte fois citee. Je note encore une +admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces +traits de maitre: "... Chaque heure qui s'approche amene d'autres +scenes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer. +Toutes les forets s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les +ruisseaux se rident, et tous les echos soupirent." + +De plus en plus, en avancant, le style de Nodier, avec une grace et +une souplesse qui ne seront qu'a lui et qui composeront son caractere, +atteindra a peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets +soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans +doute, dans toute scene, les grands traits saillants et simples +qu'une multitude de surfaces nuancees et d'intervalles qui semblaient +indefinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume +saisira le vol des goelands qui s'elevent a perte de vue et redescendent +_en roulant sur eux-memes, comme le fuseau d'une bergere echappe a sa +main_[174]. Ainsi, a un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et +mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le +reve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est +tout a fait tel, parfois rapide et plus souvent berce. + +[Note 174: Chap. IV.] + +[Note 175: Chap. V.] + +Le roman d'_Adele_, que je rapporte a cette premiere epoque de Nodier, +s'ouvre avec interet et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des +emigres en province y est assez fidelement rendu. Les declamations meme +sur la noblesse, sur les inegalites sociales, sur les sciences, ces +traces presentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du +moment. Bien des pages y sont delicieuses de simplicite et de fraicheur: +celle, par exemple, a la date du 17 avril, sur les fleurs preferees et +les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit deja ce choix de l'_ancolie_ +qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de +Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Eden, un +reve adolescent de chaumiere; et puis (8 mai) l'ascension a la Dole, le +_Chalet des Faucilles_, ce joli nid a romans qu'on appelle pays de Vaud, +et l'eblouissante splendeur des monts d'au dela, de laquelle on peut +rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amelie_, la plus flottante +description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchatel; +car c'est le triomphe de cette plume amusee d'avoir a derouler ainsi des +reseaux tour a tour scintillants ou Vaporeux. + +[Note 176: Aime De Loy, poete franc-comtois des plus errants et des +plus naufrages, mais dont l'amitie vient de recueillir les debris sous +le titre de _Feuilles aux Vents_, a dit quelque part, en celebrant une +de ses riantes stations passageres: + + J'y cultive, au pied d'un coteau, + La fleur de Nodier, l'ancolie, + Si chere a la melancolie, + Et la pervenche de Rousseau.] + +Apres cela, malgre les graces courantes, les longs rubans flexibles et +les meandres de mots, les caracteres, dans ce petit roman d'_Adele_, +laissent fortement a desirer. Adele n'est pas une vraie femme de +chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnee eut toute sa hardiesse +originale; elle n'est qu'une demoiselle declassee et meconnue. Maugis ne +differe en rien du pur traitre des vieux romans de chevalerie ou de ceux +de l'eternel melodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout +a fait d'une certaine faculte de justesse et de raisonnement qui n'est +jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui +croient, se detrompent, s'exaltent encore, ne verifient rien, et se +jettent par une fenetre ou se cassent d'autre facon la tete, un peu +comme dans les romans de l'abbe Prevost, mais d'un abbe Prevost pique de +Werther. Chez l'abbe Prevost ils s'evanouissaient simplement, ici ils se +tuent. + +_Les Tristes_, ecrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont +qu'un recueil de differentes petites pieces (prose ou vers), originales +ou imitees de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur +familier d'Ossian et d'Young, le melancolique glaneur dans tous les +champs de la tombe. Toujours memes couleurs eparses, memes complaintes +egarees, meme affreuse catastrophe, _L'inconnu_, auteur suppose des +_Tristes_, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster +(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston +dans _Adele_ se fait, je crois, sauter la tete. Ce qui a manque a ces +personnages infortunes de Nodier, si souvent reproduits par lui, c'a ete +de se resumer a temps en un type unique, distinct, et qui prit rang a +son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de +Rene et de Manfred, illustre posterite d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a +fait que fournir les plus interessants et, sans comparaison, les plus +regrettables dans cette suite de cadets trop palissants, qui ont tant +fait couler de pleurs d'un jour, de _d'Olban_ a _Antony_. + +Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a +mieux atteint a l'ideal voulu, et, dans le charme de les peindre, son +pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez +pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant +qui s'est prononce a nu dans la jeunesse se transforme, se deguise, +s'arrange, mais se reproduit inevitable au fond et ne se corrige jamais. +Meme dans les plus expansives et sereines reminiscences des soirs +d'automne de la maturite, meme quand il semble le plus loin de Charles +Munster et de Gaston de Germance, quand il n'est plus que _Maxime Odin_, +le doux railleur legerement attendri, quand pres de sa Seraphine, +en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'allee des +marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambee au _bassin des +Salamandres_; quand se multiplient et se diversifient a ravir sous son +recit les plus rougissantes scenes adolescentes et (ideal du premier +desir!) ce bouquet de cerises malicieusement promene sur les levres +de celui qu'on croit endormi; lorsque veritablement il parait ne plus +vouloir emprunter de ses precedents romans trop ensanglantes que les +souriantes premices ou les douleurs embellies, comme etaient dans +_Therese Aubert_ les adieux a la _Butte des Rosiers_ et ce baiser a +travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assure qu'il +en est la, tout d'un coup... qu'est-ce? mefiez-vous, attendez!... le +procede final n'a pas change; l'adorable idylle, la pastorale enchantee, +tout amoureusement tressee qu'elle semble, va se trancher net encore a +la Werther ou a la _Wertherie_, sinon par un coup de pistolet, au moins +par une petite verole qui tue, par un anevrisme qui rompt, par une +convulsion delirante; Seraphine, Therese, Clementine, Amelie, Cecile, +Adele, toutes ces amantes qu'il a touchees au front, elles en sont la; +il a comme resume leur destin en un seul dans ces Stances melodieuses, +ou du moins le rhythme et l'image ont tout revetu et adouci: + + Elle etait bien jolie, au matin, sans atours, + De son jardin naissant visitant les merveilles, + Dans leur nid d'ambroisie epiant les abeilles, + Et du parterre en fleurs suivant les longs detours. + + Elle etait bien jolie, au bal de la soiree, + Quand l'eclat des flambeaux illuminait son front, + Et que, de bleus saphirs ou de roses paree, + De la danse folatre elle menait le rond. + + Elle etait bien jolie, a l'abri de son voile + Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit, + Quand pour la voir, de loin, nous etions la, sans bruit, + Heureux de la connaitre au reflet d'une etoile. + + Elle etait bien jolie; et de pensers touchants, + D'un espoir vague et doux chaque jour embellie, + L'amour lui manquait seul pour etre plus jolie!... + "Paix! voila son convoi qui passe dans les champs!..." + +Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptee, son +imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa +propre destinee et dans l'experience des malheurs particuliers, reels, +auxquels il est temps de venir. + +Nous serons bref dans un detail que lui-meme nous a orne de couleurs si +vivantes en mainte page de ses _Souvenirs_. Il suffira de nous rabattre +a quelques points precis et moins illustres. En 1802, _la Napoleone_, +dont les copies se multiplierent a l'infini, et une foule de petits +ecrits seditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le republicain +Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirerent les recherches +de la police. Dabin fut arrete. On m'assure que Nodier, dans un moment +d'exaltation genereuse, ecrivit a Fouche et se denonca lui-meme comme +auteur de _la Napoleone_[177]. Quoi qu'il en soit, Fouche avait pour +bibliothecaire le Pere Oudet, ancien ami du pere de Nodier dans +l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de temperer les premieres +severites politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoye a +son pere a Besancon; mais d'actives liaisons avec les emigres rentrants +et avec les ennemis du Gouvernement en general le compromirent de +nouveau. Accuse d'avoir pris part a l'evasion de Bourmont, il s'evada +lui-meme de la ville, et n'y revint qu'apres qu'un jugement rendu l'eut +mis a l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppe dans +la grande machination denoncee par Mehee sous le nom d'_alliance des +jacobins et des royalistes_: il etait en danger de passer pour un +_trait-d'union_ des deux partis. Prevenu a temps, il gagna la campagne +et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura +francais, soit en Suisse[178]. C'est dans cet intervalle qu'il produisit +_les Tristes_, et meme le _Dictionnaire des Onomatopees_, singuliere +inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un +instinct philologique qui grandira. + +[Note 177: Depuis que cette notice est ecrite, je suis arrive a +recueillir des informations tout a fait exactes et singulieres sur ce +point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se denonca en effet par une +lettre, dont voici le texte dans toute son excentricite, et qui sent son +Werther au premier chef: + +"Parvenu au comble de l'infortune et du desespoir; abandonne de tout +ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; a vingt-cinq ans j'ai +survecu a tout amour et a toute amitie. + +"Un ouvrage intitule _la Napoleone_ et dirige contre le Premier Consul a +paru il y a deux ans. La police en a recherche l'auteur. C'est moi. + +"Il me reste du moins le bonheur d'etre coupable, et de pouvoir vous +demander la prison, l'exil ou l'echafaud. + +"Sans attendre des hommes et de vous ni egards ni pitie, je vous apporte +ma liberte. Demain l'usage en serait peut-etre terrible. Quiconque a pu +beaucoup aimer, peut hair avec exces, et mon temps est venu. + +"Je m'appelle Charles Nodier. + +"Je loge hotel Berlin, rue des Frondeurs." + +L'adresse, digne de la lettre, est: "Au Premier Consul, et, en son +lieu, a l'un des prefets du Palais." La date est du 25 frimaire an XII +(decembre 1803); ce qui fait remonter la date de _la Napoleone_ a 1801. + +On concoit que, sur le vu de cette lettre, il ait ete donne un ordre du +Grand-Juge "de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier, +de l'interroger sur ses motifs pour ecrire et sur les projets qu'il +pourrait avoir." + +Je reviendrai peut-etre un jour sur ce fol episode, si j'en viens a +traiter le Nodier reel et a le suivre de plus pres.] + +[Note 178: M. Merimee, successeur de Nodier a l'Academie, et qui, +ayant a prononcer son Eloge, s'en est acquitte un peu ironiquement, a +dit en parlant de cette epoque de sa vie ou il etait peut-etre moins +persecute qu'il ne se l'imaginait: "Il croyait fuir les gendarmes et +poursuivait les papillons."] + +En 1806, son mandat d'arret fut leve et converti en un permis de sejour +a Dole, sous la surveillance du sous-prefet, M. de Roujoux, homme +aimable, instruit, qui preparait des lors son estimable essai des +_Revolutions des Arts et des Sciences_. Nodier y connut beaucoup +Benjamin Constant, qui avait a Dole une partie de sa famille: leurs +esprits souples et brillants, leurs sensibilites promptes et a demi +brisees devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un +cours de litterature qui fut tres-suivi, et s'il avait laisse le +temps aux preventions politiques de s'effacer, l'Universite aurait +probablement fini par l'accueillir. Le prefet Jean de Bry lui portait +interet; le ministre Fouche associait son nom a des souvenirs +oratoriens. Ces annees ne furent donc pas absolument malheureuses, +les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de +frequentes tournees au village de Quintigny, qui recelait pour son coeur +une esperance charmante, lui decoraient l'avenir. Il revait de faire +une _Flore_ du Jura; il revait mieux, une vie heureuse, domestique, +studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprime lui-meme ces +poetiques douceurs d'alors a quelques annees de la, lorsque dans son +exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte melodieuse vers les +saisons deja regrettables: + + Qui me rendra l'aspect des plantes familieres, + Mes antiques forets aux coupoles altieres, + Des bouquets du printemps mon parterre epaissi, + Le houx aux lances meurtrieres, + L'ancolie au front obscurci + Qui se penche sur les bruyeres, + Le jonc qui des etangs protege les lisieres, + Et la pale anemone et l'eclatant souci? + Les arbres que j'aimais ne croissent point ici. + + O riant Quintigny, vallon rempli de graces, + Temple de mes amours, trone de mon printemps, + Sejour que l'esperance offrait a mes vieux ans, + Tes sentiers mal frayes ont-ils garde mes traces? + Le hasard a-t-il respecte + Ce bocage si frais que mes mains ont plante, + Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue + Ou je plaignais Werther que j'aurais imite?... + +Rien n'est doux et brillant comme de regarder a distance nos jeunes +annees malheureuses a travers ce prisme qu'on appelle une larme. + +Le poete, chez Nodier, est deja bien avance, bien en train de murir: +une circonstance particuliere vint developper en lui le philologue, le +lexicographe, et lui permit des lors de pousser de front ce gout vif +a cote de ses autres predilections un peu contrastantes. Le chevalier +Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre a Amiens, ou il +s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et +francais, eut besoin d'un secretaire et d'un collaborateur: Nodier lui +fut indique et fut agree; il obtint l'autorisation d'aller pres de lui. +Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom legerement adouci +de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'_Amelie_. Il +etait impossible de toucher un tel portrait a la Sterne avec une plus +gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: "Ce qui faisait +sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier, +faisait en meme temps pleurer l'ame. On se disait: Voila pourtant ce +que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'etre +au-dessus de notre espece!" + +Sans plus recourir au portrait un peu flatte du vieux savant dans +_Amelie_ et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier meme, du +vivant ou peu apres la mort du chevalier[179], il en resulte que sir +Herbert Croft, ancien eleve de l'eveque Lowth qui a ecrit l'_Essai sur +la Poesie des Hebreux_, l'eleve aussi et le collaborateur du docteur +Johnson soit pour la _Vie d'Young_, soit pour les travaux du +Dictionnaire, avait de plus en plus creuse et raffine dans les +recherches litteraires et dans l'etude singuliere des mots. Doue par la +nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore +arme d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus decidement que +sur les _infiniment petits_ de la grammaire. "M. le chevalier Croft, +ecrivait de lui Nodier emancipe dans un article un peu railleur, peut se +dire hautement l'Epicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a +trouve l'atome, la monade grammaticale...." Quand il s'appliquait a un +classique, sous pretexte de l'eclaircir, il y piquait de tous points +ses vrilles imperceptibles et petit a petit destructives, presque comme +celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliotheques. Son analyse +pointilleuse pretendait mettre a nu, par exemple, dans telle periode +de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs +francais), une quantite determinee de _consonnances_ et d'_assonnances_ +qu'une eloquence harmonieuse sait trouver d'elle-meme, mais qu'elle +derobe a la critique et qu'a ce degre de rigueur elle ne calcule jamais. +Ce fut durant la participation de Nodier, comme secretaire, aux travaux +du chevalier, que celui-ci fit paraitre son _Horace eclairci par la +ponctuation_, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet, +parmi les hasards de la conjecture, bien des apercus piquants. A ses +profondes preoccupations erudites, sir Herbert joignait par accident +certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe +d'Young. Il fut le premier a tirer d'un entier oubli _le dernier Homme_ +de Granville, _cette admirable ebauche d'epopee_, s'ecriait Nodier, +_et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux_. On voit par combien de +points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secretaire et le vieux +maitre. + +[Note 179: Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des +_Melanges de Litterature et de Critique_ de Charles Nodier, recueillis +par Barginet (de Grenoble), 1820.] + +L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Apres +une annee environ, l'amour de l'independance et la passion de l'histoire +naturelle ramenerent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'etait +marie, il allait etre pere: de nouveaux projets commencaient. Pourtant +les relations avec le chevalier porterent leur fruit; cette veine +d'etudes philologiques aboutit en 1811 au livre ingenieux des _Questions +de Litterature legale_. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui +n'etait pas tout a fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son eleve +et du succes de cette _brochure populaire_, comme il la qualifia non +sans quelque intention de dedain: sur deux ou trois points de textes +compares, il revendiqua meme, a mots couverts, la priorite de la note. +Nodier, en rendant compte dans les _Debats_ de l'ouvrage ou percait +cette petite aigreur, la releva avec une vivacite spirituelle et polie, +mais assez aiguisee a son tour. A la mort du chevalier, il ne se +ressouvint plus que de ses merites dans un article necrologique detaille +et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant meme ou +l'eleve philologue s'est emancipe: comme dans toute emancipation, il y a +eu un brin de revolte. + +Ce livre des _Questions de Litterature legale_, fort augmente depuis +l'edition de 1812, et qui, sous son titre a la Bartole, contient une +quantite de particularites et d'amenites litteraires des plus curieuses +relativement au plagiat, a l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est +d'une lecture fort agreable, fort diverse, et represente a merveille le +genre de merite et de piquant qui recommande tout ce cote considerable +des travaux de Nodier. Dans ses _Onomatopees_, dans sa _Linguistique_, +dans ses _Melanges tires d'une petite Bibliotheque_, dans cette foule +de petites dissertations fines, annexees comme des cachets precieux au +_Bulletin du Bibliophile_[180], on le retrouve le meme de maniere et +de methode, si methode il y a, d'erudition courante, rompue, variee, +excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse, +armee de precautions, appuyee aux lignes etablies de l'histoire, aux +grands resultats acquis et aux jugements generaux de la litterature. Il +s'echappe a tout moment _par la tangente_, il ne vise qu'a des points +speciaux, a des trouvailles imprevues, a des raretes d'exception ou il +se porte tout entier et ou son scepticisme deguise agite l'hyperbole. Sa +critique, c'est bien souvent une vraie guerre de guerillas, une Fronde +qui fait echec aux grands corps reguliers de la litterature et de +l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement +perpetuel, le _hors-d'oeuvre_ a la fin d'un grand banquet, apres une +litterature finie. Athenee, en son temps, n'a guere fait autre chose. +Bayle parle quelque part de ces lectures melangees qui sont comme le +_dessert_ de l'esprit. Nodier accommode par gout l'erudition pour les +estomacs rassasies et dedaigneux. Son livre des _Questions legales_, par +exemple, c'est proprement un _quatre-mendiants_ de la litterature; on +passe des heures musardes a y grappiller sans besoin, a y ronger avec +delices. Il a pousse en ce sens le Bayle et le Montaigne a leurs +extremes consequences; ce ne sont plus que miettes friandes. + +[Note 180: Chez Techener.] + +Les esprits fermes, a regime sain, qui n'ont jamais eu de degout +indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appetit judicieux, +empresses de mordre d'abord a quelque piece de bonne digestion, pourront +se demander souvent a quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des +riens, ces jeux de l'ongle sur des ecorces, ces degustations exquises +sur le plus rare des _Ana_; a quoi bon de savoir si la _sphere_ au +frontispice est un insigne tout special des Elzevirs, et si leur large +guirlande de _roses tremieres_ ne leur a pas ete en maint cas derobee. +Les esprits meme les plus en delicatesse de litterature pourront +desirer quelquefois plus de circonspection et de severite dans certains +jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld +n'est pas formellement accuse, a l'article IV des _Questions_, d'etre +un plagiaire de Corbinelli; mais cette singuliere accusation, une fois +soulevee, n'est pas non plus refutee et reduite a neant, comme il +l'aurait fallu. Pascal, a l'article V, demeure hautement accuse d'avoir +pille Montaigne; son plagiat est meme proclame le plus evident et le +plus _manifestement intentionnel_ que l'on connaisse, et l'on oublie +que Pascal, mort depuis plusieurs annees lorsqu'on recueillit et qu'on +publia ses _Pensees_, ne peut repondre des petits papiers qu'on y insera +et qui, pour lui, n'etaient que des notes dont il se reservait l'usage. +Ses pieux amis, les editeurs, plus verses dans saint Augustin que dans +Montaigne, ne s'apercurent pas qu'ils avaient affaire par endroits a des +extraits de ce dernier, et negligerent naturellement d'en avertir. On +aurait a multiplier les remarques de ce genre a propos de la critique +de notre ingenieux et poetique erudit. Un jour, dans un article sur le +cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il +appelle tout a coup _le sage et vertueux Balzac_, oubliant trop que cet +estimable ecrivain n'etait pas le moins du monde un philosophe ni un +sage, mais bien un utile pedant doue de nombre, sous qui notre prose a +fait et double une excellente rhetorique: voila tout. + +Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux erudits, dans +ses _Elements de Linguistique_, Nodier a developpe un systeme entier +de formation des langues, l'histoire imagee du mot depuis sa premiere +eclosion sur les levres de l'homme jusqu'a l'invention de l'ecriture +et a l'achevement des idiomes. Ces sortes de questions depassent de +beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons +d'exprimer et meme d'avoir un avis. Un savant article du baron +d'Eckstein[181] vint protester au nom des resultats et des procedes +de l'ecole historique: il fut severe. En revanche, de consolants et +affectueux articles de M. Vinet[182] exprimerent l'admiration sans reserve +et bien flatteuse d'un lecteur serieux, completement seduit. + +[Note 181: _Journal de L'Institut historique_, 2e livraison.] + +[Note 182: _Essais de Philosophie morale_. + +A des endroits un peu moins antediluviens, et ou nous nous sentirions +plus a meme de prendre parti, il nous semble que Nodier, erudit, ne +triomphe jamais plus surement, ne s'ebat jamais avec une plus heureuse +licence qu'en plein XVIe siecle, en cette epoque de liberte, de +fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style francais deja +excellent. Il est de son mieux quand il disserte a fond sur le _Cymbalum +mundi_, et la rehabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre +passer pour son chef-d'oeuvre, a moins qu'on ne le prefere discourant, +apres Naude, sur les Mazarinades, et epuisant la theorie des deux +editions du _Mascurat_. + +Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier +bibliographe, lexicographe et philologue, qu'apres tout, l'eleve du +chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que meme pour +les doctes excentricites qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous +a peintes, il s'en inocula des lors quelques-unes avec originalite? En +attendant, il est curieux de voir comme, des 1812, son butin se grossit, +comme sa pacotille encyclopedique se bigarre et s'amasse. Encore un +moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous possederons Nodier au +complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes. + +Comptons un peu et recapitulons, comme par le trou du kaleidoscope, +quelques points au hasard dans l'etincelant pele-mele d'ideal qui +survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands +heroiques, les grands destins avortes, les lutins invisibles, les livres +anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres caches +sous l'anagramme, les patois persistants a l'encontre des langues +souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretes et de +mysteres, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingenieux et qui +sont des echancrures de verites, la liberte de la presse d'avant Louis +XIV, la publicite litteraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout +d'avant Voltaire: il fera une guerre a mort aux _a_ des imparfaits. + +Vers 1811, l'ennui de ses facultes mobiles, bientot a l'etroit dans le +riant Quintigny, et l'esperance de trouver des ressources a l'etranger, +le pousserent en Italie, et de la en Carniole: il fut nomme +bibliothecaire a Laybach. Son caractere aimable et la douceur de ses +moeurs lui ayant procure, comme partout, des protecteurs et des amis, +il fut charge de la direction de la librairie et devint, a ce titre, +proprietaire et redacteur en chef d'un journal intitule _le Telegraphe_, +qu'il publia d'abord en trois langues, francais, allemand et italien, +puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y insera, sur la +langue et la litterature du pays, de nombreux articles dont on peut +prendre idee par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Debats_ +[183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, des +cette epoque, ses secretes et poetiques Conquetes. + +[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Melanges +de Litterature et de Critique_, 1820. + +L'arrivee de Fouche comme gouverneur semblait devoir donner a sa fortune +une face nouvelle; la place de secretaire-general de l'intendance +d'Illyrie lui fut proposee; il negligea ces avantages, et l'occasion +rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en +France, a Paris, ce centre final d'ou jusque-la il avait toujours ete +repousse. Il entra dans la redaction des _Debats_, alors _Journal de +l'Empire_, et que dirigeait encore M. Etienne. On assure que quand +Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le supplea dans les +feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa maniere; +si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs +morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de +le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signe; il faut +prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des ecrits plus +apparents on ne le retrouve pas. + +Nodier, revenu en France, avait trente ans passes; il doit etre mur; +le voila au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de +l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphere est bien +fievreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai +pas de le deviner et de le suivre a travers ces enthousiastes chaleurs +de la premiere et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le +rejeterent a douze annees en arriere, aux fougues politiques du +Consulat: le 18 mars, il ecrivit dans le _Journal des Debats_ une autre +_Napoleone_, une philippique a l'envi de celle que Benjamin Constant y +lancait vers le meme moment. Il resista mieux a l'epreuve du lendemain. +Non pas tout a fait Napoleon, il est vrai, mais Fouche le fit venir, et +lui demanda ce qu'il voulait.--"Eh bien! donnez-moi cinq cents francs... +pour aller a Gand." Il est l'auteur de la piece intitulee _Bonaparte au +4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_; +il est l'auteur du vote attribue a divers royalistes, et qui circula au +_Champ-de-Mai_: "Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain +qui monte a cheval, je vote pour Franconi." Au reste, il se deroba de +Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa a la +campagne dans un chateau ami. + +Les annees qui suivent, et ou se rassemble avec redoublement son reste +de jeunesse, suffisent a peine, ce semble, a tant d'emplois divers d'une +verve continuelle et en tous sens exhalee: journaliste, romancier, +bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et tres-assidu au theatre, +temoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur des +le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par acces vers +les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et +l'entomologie: un jour, ou plutot une nuit, qu'il errait au bois de +Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne a la main, il se vit +arrete comme malfaiteur. + +Il demeura jusqu'en 1820 dans la redaction des _Debats_, et ne passa +qu'alors a celle de la _Quotidienne_, sans prejudice des journaux de +rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Therese Aubert_ en 1819, +_Adele_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux +productions bien visibles. Chacun de ces rapides ecrits etait comme +un echo francais, et bien a nous, qui repondait aux enthousiasmes +qui commencaient a nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur +definitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur +ensemble, leur multiplicite denoncait un talent bien fertile, une +incontestable richesse, et il reste a citer de tous de ravissantes pages +d'ecrivain. A dater de 1820, la position litteraire de Nodier prit +manifestement de la consistance. + +Pour mettre un peu d'ordre a notre sujet et eviter (ce qui en est +l'ecueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni +l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le +denombrement, impossible peut-etre a l'auteur lui-meme, de tous les +ecrits qui lui sont echappes. Deux questions, qui dominent l'etendue +de son talent, nous semblent a poser: 1 deg. la nature et surtout le degre +d'influence des grands modeles etrangers sur Nodier, qui, au premier +aspect, les reflechit; 2 deg. sa propre influence sur l'ecole moderne qu'il +devanca, qu'il presageait des 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit +le premier en 1820. + +L'influence des modeles etrangers sur Nodier (on peut deja le conclure +de notre etude suivie) est encore plus apparente que reelle. On a vu a +ses debuts sa vocation marquee, on a saisi ses inclinations a l'origine. +Il procede de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en +affirmant que si _Werther_ n'eut pas existe, il l'aurait invente. Il ne +connut longtemps de la litterature allemande que ce qui nous en arrivait +par madame de Stael apres Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait +surtout: la ballade de _Lenore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancee de +Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres +secretes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, concu en 1812 sur +les lieux memes de la scene, etait autre chose certainement que le +_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces +neuves et vivantes descriptions du paysage, la scene dramatique +d'Antonia au piano devant cette glace qui lui reflechit brusquement, +au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tete pale et immobile de +l'amant inconnu, ce sont la des marques aussi de franche possession et +d'independante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naitre sans +l'_Ondine_ de La Motte-Fouque; _Smarra_ se reclamait surtout d'Apulee. +Il serait chimerique de pretendre ressaisir et designer, au sein d'un +talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de +tous les rayons etrangers qui y rencontraient, y eveillaient une lumiere +vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse +naturalisation en France durent imprimer a l'imagination de Nodier un +nouvel ebranlement, une toute recente emulation de fantaisie; la lecture +du _Majorat_ le provoqua peut-etre ou ne nuisit pas du moins a _Ines_ ou +a _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fee aux Miettes_, purent egalement se +ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans +tant de provocations du dehors, cette autre lignee bien directe au coin +du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En +somme, il m'est evident que Nodier se trouve originellement en France de +cette famille poetique d'Hoffmann et des autres, et que s'il repond si +vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce +qu'ils traduisent en chants ou en recits, il se ressouvient tout +aussitot de l'avoir pense, de l'avoir reve. Nodier peut etre dit un +frere cadet (bien Francais d'ailleurs) des grands poetes romantiques +etrangers, et il le faut maintenir en meme temps original: il etait en +grand train d'ebaucher de son cote ce qui eclatait du leur. + +A l'egard de l'ecole francaise moderne, ce fut un frere aine des plus +empresses et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le +plus matinal au temeraire assaut et separe tout d'un coup de ceux-la, a +jamais inconnus, qui probablement eussent aide et succede. Nulle aigreur +ne suivit en lui ces mecomptes du talent et de la gloire. Les jeunes +essais, qui desormais rejoignent ses esperances brisees, le retrouvent +souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il +avait connu et aime Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche, +editeur d'Andre Chenier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse +pour le chant inoui de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure, +a la suite d'un article qui n'etait pas sans reserve, si je ne me +trompe, sur _Han d'Islande_; il decouvrit vite, au langage vibrant du +jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un +voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille, +vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le meme temps, par ses +publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces +auxquelles il prit une part effective au moins au debut, il poussait +a l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille +France. Ses prefaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne +haissait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai pere +de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les +savantes experiences de sa prose cadencee, les artifices de deroulement +de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent ete plus +apprecies encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les +avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inevitables dus +a la fatigue d'ecrire beaucoup, a la necessite d'ecrire toujours. Nombre +de ses images, qui expriment des nuances, des eclairs, des mouvements +presque inexprimables (comme celle du goeland qui tombe, citee plus +haut), etaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une +Poetique de l'ecole moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul +peut-etre n'aurait apporte un plus riche contingent d'exemples. Le petit +volume de Poesies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait +pu, s'il avait concentre ses facultes de grace et d'harmonie en un seul +genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour +de lui etait negligente d'elle-meme et de ses propres tresors par trop +dissipes. Deux ou trois tendres elegies, quelques chansonnettes +nees d'une larme, surtout des contes delicieux dates d'epoques deja +anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tot +songe, il y aurait eu la en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un +degout bien vrai de la gloire, un pur amour du reve y respiraient: + + Loue soit Dieu! puisque dans ma misere, + De tous les biens qu'il voulut m'enlever, + Il m'a laisse le bien que je prefere: + O mes amis, quel plaisir de rever, + De se livrer au cours de ses pensees, + Par le hasard l'une a l'autre enlacees, + Non par dessein: le dessein y nuirait! + L'heureux loisir qui delasse ma vie + Perd de son charme en perdant son secret; + Il est volage, irregulier, distrait; + Le nonchaloir ajoute a son attrait, + Et sa douceur est dans sa fantaisie. + On se neglige, il semble qu'on s'oublie, + Et cependant on se possede mieux. + On doit alors a la bonte des Dieux + Deux attributs de leur grandeur supreme; + Car on existe, on est tout par soi-meme, + Et l'on embrasse et les temps et les lieux. + En fait de biens chacun a son systeme, + Desquels le moindre a du prix a mon gre: + Si l'un pourtant doit etre prefere, + Jouir est bon, mais c'est rever que j'aime[184]. + +[Note 184: _Le Fou du Piree_, conte._ + +La clarte facile et la grace melodieuse distinguent ce petit nombre de +vers de Nodier; et il s'etend meme assez souvent avec complaisance sur +ce chapitre des qualites naturelles, pour qu'on y puisse voir sans +malice une lecon insinuante a ses jeunes amis. En homme revenu et sage, +il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. +Voici une piece de lui peu connue, et qui n'a pas ete inseree dans son +volume de vers: c'est une petite Poetique, telle, ce me semble, qu'a +deux ou trois mots pres l'aurait pu signer La Fontaine. + + +DU STYLE. + + + "Tout bon habitant du Marais + Fait des vers qui ne coutent guere, + Moi c'est ainsi que je les fais, + Et, si je voulois les mieux faire, + Je les ferois bien plus mauvais." + + C'est ainsi que parlait Chapelle, + Et moi je pense comme lui. + Le vers qui vient sans qu'on l'appelle, + Voila le vers qu'on se rappelle. + Rimer autrement, c'est ennui. + + Peu m'importe que la pensee + Qui s'egare en objets divers, + Dans une phrase cadencee + Soumette sa marche pressee + Aux regles faciles des vers; + + Ou que la prose journaliere, + Avec moins d'etude et d'apprets, + L'enlace, vive et familiere, + Comme les bras d'un jeune lierre + Un orme geant des forets; + + Si la maniere en est bannie + Et qu'un sens toujours de saison + S'y deploie avec harmonie, + Sans preter les droits du genie + Aux debauches de la raison. + + La parole est la voix de l'ame, + Elle vit par le sentiment; + Elle est comme une pure flamme + Que la nuit du neant reclame [185] + Quand elle manque d'aliment. + + Elle part prompte et fugitive, + Comme la fleche qui fend l'air, + Et son trait vif, rapide et clair, + Va frapper la foule attentive + D'un jour plus brillant que l'eclair. + + Si quelque gene l'emprisonne, + Deliez-vous de son lien. + Tout effort est contraire au bien, + Et la parole en vain foisonne, + Sitot que le coeur ne dit rien. + + Le simple, c'est le beau que j'aime, + Qui, sans frais, sans tours eclatants, + Fait le charme de tous les temps. + Je donnerais un long poeme + Pour un cri du coeur que j'entends. + + En vain une muse fardee + S'enlumine d'or et d'azur, + Le naturel est bien plus sur. + Le mot doit murir sur l'idee, + Et puis tomber comme un fruit mur. + +[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du neant_ qui _reclame_ une +_flamme_; c'est la rime qui a donne cela.] + +Cette coulante doctrine de la facilite naturelle, cet epicureisme de la +diction, si bon a opposer en temps et lieu au stoicisme guinde de l'art, +a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort +est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se +trahit, il oublie celui qui se derobe. + +Un an avant la publication de ses propres Poesies, Nodier donnait, de +concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de +Surville[186], qui est en grande partie de sa facon. Il s'etait prononce +dans ses _Questions de Litterature legale_ contre l'authenticite des +premieres Poesies de Clotilde, et s'etait meme appuye alors de l'opinion +exprimee par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possedait un manuscrit de +M. de Surville avec des ebauches inedites de pastiches nouveaux, et les +deux amis, malgre leur jugement anterieur, ne purent resister au plaisir +de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente. + +[Note 186: _Poesies inedites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu, +1826.] + +[Note 187: Au tome II, page 89, des _Revolutions des Sciences et des +Beaux-Arts_.] + +Comme, apres tout, la pretendue Clotilde est un poete de l'ecole +poetique moderne, un bouton d'eglantine eclos en serre a la veille de la +renaissance de 1800, il convenait a Nodier, ce precurseur universel, d'y +toucher du doigt. Il se trouve mele, plus on y regarde, a toutes les +brillantes formes d'essai, a tous les deguisements du romantisme. + +En resume, Nodier, par rapport a la nouvelle ecole qu'il aurait pu +songer a se rattacher et a conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et +aimer, Nodier sans pretention, sans morgue, sans regret, ne fut aux +poetes survenants que le frere aine, comme je l'ai dit, et le premier +camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant, +desinteresse, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur +et le plus sensible. Si on l'eut ecoute, volontiers il ne leur eut ete +qu'un heraut d'armes. + +Sur ces entrefaites, son existence s'etait assise enfin et fixee. Il +avait tache de renoncer, des 1820, a la politique si effervescente; son +insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas change. En 1824, M. +Corbiere, ministre de l'interieur et bibliophile tres-eclaire, le +nomma, sur sa reputation et sans qu'il l'eut demande, bibliothecaire de +l'Arsenal en remplacement de l'abbe Grosier qui venait de mourir. +Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se +prolonge, est toujours embarrassante a finir; rien n'est penible a +demeler comme les confins des ages (_Lucanus an Appulus, anceps_); il +faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans +sa retraite une fois trouvee, au soleil, au milieu des livres dont +une elite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des +apres-midi flaneuses, des matinees studieuses, liseuses, et de plus en +plus productives de pages toujours plus goutees. Je me figure que bien +des journees de Le Sage, de l'abbe Prevost vieillissant, se passaient +ainsi. Les travaux meme non voulus, les heures assujetties dont on +se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des +enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en +avancant, il faut croire que la fatigue interieure et trop reelle se +trompe, s'elude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais +quel penseur misanthropique a dit, en facon de recette et de conseil: +"Un peu d'amertume dans les talents sur l'age est comme quelque chose +d'astringent qui donne du ton." Assez d'ecrivains eminents en ont eu de +reste: ils n'ont pas menage cette dose d'astringent; Nodier, lui, en +manque tout a fait, et pourtant sa veine de talent a plutot gagne, elle +s'est comme echauffee d'une douce chaleur, en deployant au couchant +la diversite de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa maniere +quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualites +elargies n'ont pas depasse la mesure en se continuant, et elles ont +rencontre, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes +les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, +Nodier ecrivain reprend une seve plus montante et plus coloree. +_Seraphine_, _Amelie_, la fleur de ces recits heureux, l'ont assez +prouve: qu'on y ajoute la premiere partie d'_Ines_, on aura le plus +parfait et le dernier mot de sa maniere. Qu'on ne dedaigne pas non plus, +comme echantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, ou, +sous pretexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a +tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, a la lettre, +par un hymne au rossignol[188]. + +[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une +derniere nouvelle de lui, intitulee _Franciscus Columna_, ou il se +retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman loge +dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraiche conservee entre +les feuillets d'un vieux livre.] + +En 1832, ses oeuvres completes, et pourtant choisies encore, parurent +pour la premiere fois, et vinrent deployer, en une serie imposante, +les titres jusqu'alors epars d'une renommee qui des longtemps ne se +contestait plus. En 1834, l'Academie francaise, reparant de trop longs +delais, le choisit a l'unanimite en remplacement de M. Laya. Nodier, qui +s'etait pris tant de fois de raillerie au celebre corps, fut saisi d'une +joie toute naive et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de +recipiendaire ne respire peut-etre, a l'egal du sien, l'expansion sentie +de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un devouement sans +reserve a ses devoirs d'academicien: le Dictionnaire futur n'a pas de +fondateur plus absorbe ni plus amuse que lui. Et qui donc serait plus +capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures +de chaque mot a travers la langue? Odyssee pour Odyssee, celle-la, a ses +yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus, +il se passionne, en sceptique qu'on croirait credule, a ces menues +questions de vocabulaire, d'etymologie, d'orthographe; prenez garde! +elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une facon +detournee et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se +delasse de l'ennui de trop penser. Il s'en delasse a moins de frais, +avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal +rajeunissant, ou tous ceux qui y reviennent apres des annees retrouvent +un passe encore present, un frais sentiment d'eux-memes, et des +souvenirs qui semblent a peine des regrets, dans une atmosphere de +poesie, de grace et d'indulgence. + +1er Mai 1840. + + + +CHARLES NODIER +APRES LES FUNERAILLES[189]. + +[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes +parurent quelques jours apres, dans la _Revue des Deux Mondes_.] + +La mort est a l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait +sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La +litterature contemporaine, qu'on dit si eparse et sans drapeau, ne se +donne plus rendez-vous qu'a de funebres convois. La mort de Charles +Nodier n'a pas semble moins prematuree que celle de Casimir Delavigne; +et quoiqu'il eut passe le terme de soixante ans, ce qui est toujours un +long age pour une vie si remplie de pensees et d'emotions, on ne peut, +quand on l'a connu, c'est-a-dire aime, s'oter de l'idee qu'il est +mort jeune. C'est que Nodier l'etait en effet; une certaine jeunesse +d'imagination et de poesie a revetu jusqu'au bout chacune de ses +paroles, chaque ligne echappee de lui; le souffle leger ne l'a pas +quitte un instant. Quand il n'etait point brise par la fatigue et +succombant a la defaillance, il se relevait aussitot et redevenait le +Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le +geste, meme par l'attitude. Il y a de ces organisations elancees et +gracieuses qui ressemblent a un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a +toujours l'air jeune, meme quand il est vieux. Dans des vers charmants +que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oublies, Alfred de +Musset, repondant a des vers non moins aimables du vieux maitre[190], lui +disait, a propos de cette fraicheur et presque de cette renaissance du +talent: + + Si jamais ta tete qui penche + Devient blanche, + Ce sera comme l'amandier, + Cher Nodier. + + Ce qui le blanchit n'est pas l'age, + Ni l'orage; + C'est la fraiche rosee en pleurs + Dans les fleurs. + +[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 aout 1843.] + +Nous-meme, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de +caracteriser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple +et si colore, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne +trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits +si regrettables et plus que jamais presents a tous, en ce moment +de mystere et de deuil ou le moule se brise, ou la forme visible +s'evanouit. + +[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article precedent.] + +Charles Nodier etait ne a Besancon, en avril 1780; il fit ses etudes +dans sa ville natale, et, sauf quelques echappees a Paris, il passa sa +premiere jeunesse dans sa province bien-aimee. Aussi peut-on dire qu'il +resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa +limpide eloquence, il avait garde de certains accents du pays qui +marquaient par endroits, donnaient a l'originalite plus de saveur, et +l'impregnaient a la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut +errante, poetique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. La-dessus les +souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de +Nodier est prononce devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable), +devant quelqu'un de ces amis et de ces temoins d'autrefois, tout +un passe s'ebranle et se reveille, les histoires, les aventures +s'enchainent et se multiplient, l'Odyssee commence. Combien elle +abondait surtout aux levres de Nodier lui-meme, dans ces soirees de +dimanche ou debout, appuye a la cheminee, un peu penche, il renoncait a +sa veine de whist, decidement trop contraire ce soir-la, et consentait a +se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette +foule d'anecdotes et de nouvelles publiees, il n'ait cesse de puiser a +la source secrete et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si +on ne l'a pas entendu causer, on ne le connait, on ne l'apprecie comme +conteur qu'a demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes +les aventures, politique et sentimentale tour a tour, passant de la +conspiration a l'idylle, de l'etude innocente et austere au delire +romanesque, mais arretant, coupant le tout assez a temps pour n'en +recueillir que l'emotion et n'en posseder que le reve. Nul plus que lui +n'evita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort, +la grande route, la route battue; mais il connut, il decouvrit tous les +sentiers. Que de miel, que de rosee a travers les ronces! En ne songeant +qu'a pousser au hasard les heures et a tromper eperdument les ennuis, il +amassait le butin pour les annees apaisees, pour la saison tardive du +sage. Nous en avons joui a le lire, a l'ecouter; lui-meme en a joui a y +revenir. + +De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de +toutes ses erreurs meme, il etait resulte a la longue, chez cette nature +la mieux douee, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus +delicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables +soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une a une en chemin, et qu'il +nous faut ensevelir, il lui en etait reste deux, jusqu'au dernier jour +fideles, deux muses se jouant a ses cotes, et qui n'ont deserte qu'a +l'heure toute supreme le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grace. + +Aucun ecrivain n'etait plus fait que Nodier pour representer et +pour exprimer par une definition vivante ce que c'est qu'un homme +_litteraire_, en donnant a ce mot son acception la plus precise et la +plus exquise. Nos hommes distingues, nos personnages eminents dans les +grandes carrieres tracees, ne se rendent pas toujours bien compte de ce +genre de merite complique, fugitif, et sont tentes de le meconnaitre. +L'exemple de Nodier est la qui les refute aujourd'hui et de la seule +maniere convenable en telle matiere, c'est-a-dire qui les refute avec +charme. Etre un esprit _litteraire_, ce n'est pas, comme on peut le +croire, venir jeune a Paris avec toute sorte de facilite et d'aptitude, +y observer, y deviner promptement le gout du jour, la vogue dominante, +juger avec une sorte d'indifference et s'appliquer vite a ce qui promet +le succes, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau +sujet propre a interesser les contemporains et a pousser haut l'auteur. +Non, il peut y avoir dans le role que je viens de tracer beaucoup de +talent _litteraire_ sans doute, mais l'esprit meme, l'inspiration qui +caracterisent cette nature particuliere n'y est pas. Tout homme ne +litteraire aime avant tout les lettres pour elles-memes; il les aime +pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimere: +_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui deplait, et +s'en va egarer ses belles annees dans les sentiers. Les sujets qu'il +choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui +arrivent point par le bruit du dehors et comme un echo de l'opinion +populaire; ils tiennent plutot a quelque fibre de son coeur, ou il ne +les demande qu'a l'echo des bois. Ce sont parfois des poursuites, des +entrainements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux +et qui ne songent qu'a arriver ne se rendent pas bien compte, et +auxquels ils sourient non sans quelque pitie. Patience! tout cela un +jour s'acheve et se compose. Cet interet qui manquait d'abord au sujet, +le talent le lui imprime, et il le cree pour ceux qui viennent apres +lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-la, et l'elite +des generations humaines saura le gouter. Qui donc plus que Nodier a +prodigue en litterature, meme en critique, ces creations piquantes, +imprevues, non point si passageres qu'on pourrait le croire? elles +s'ajouteront au depot des pieces curieuses et delicates, dont les +connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont. + +Nous disons que Nodier fut toujours le meme jusqu'a la fin, toujours le +Nodier des jeunes annees; nous devons faire remarquer pourtant que sa +vie litteraire se peut diviser en deux parts sensiblement differentes. +Il ne vint s'etablir a Paris qu'au commencement de la Restauration, et, +pendant ces annees politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander +a cette imagination si vive le calme souriant ou nous l'avons vu depuis. +En usant alors a la hate ce surplus des passions dont le milieu de +la vie se trouve souvent comme embarrasse, il se preparait a cette +indifference du sage, a cette bienveillance finale, inalterable, a peine +aiguisee d'une legere ironie. Fixe a l'Arsenal depuis 1824, il put, pour +la premiere fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue +par l'orage; sa maturite d'ecrivain date de la. Il etait de ces natures +excellentes qui, comme les vins genereux, s'ameliorent et se bonifient +encore en avancant. Plus sa destinee continua depuis ce premier moment +de s'etablir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en +vigueur, en louable et libre emploi. Nomme il y a dix ans a l'Academie +francaise, il y trouva une carriere toute preparee et enfin reguliere +pour ses facultes serieuses, pour ses etudes les plus cheries. Ce qu'il +avait entrepris et deja execute de travaux et d'articles pour le nouveau +Dictionnaire historique de la langue francaise ne saurait etre apprecie +en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien +certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence +voues au technique et a une sorte de secheresse, toute la grace et la +fertilite de ses developpements; il n'avait pas seulement la science de +la philologie, il en avait surtout la muse[192]. + +[Note 192: On a raconte une anecdote assez piquante: Nodier lisait +dans une seance particuliere de l'Academie l'article _Abolition_ du +Dictionnaire: "Abolition, substantif feminin, etc., etc...; prononcez +_abolicion._--"Votre derniere remarque me parait inutile, dit un +academicien present, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours +le son du _c_."--"Mon cher confrere, ayez _picie_ de mon ignorance, +repond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amicie_ de me +repeter la _moicie_ de ce que vous venez de me dire." On juge de +l'eclat de rire universel qui saisit la docte assemblee; on ajoute que +l'academicien refute (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.] + +Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru +plus fecond d'idees, plus inepuisable d'apercus, plus sur de sa plume +toujours si flexible et si legere, qu'en ces dernieres annees et dans +les morceaux memes dont il enrichissait nos recueils, fiers a bon droit +de son nom. Il avait acquis avec l'age assez d'autorite, ou, si ce mot +est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre +franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-etre +de nos progres les plus vantes. Le docteur _Neophobus_ ne s'y epargnait +pas, et ceux meme qui se trouvaient atteints en passant ne lui +gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, etait d'etre +inevitablement aime. Il faut lui savoir gre pourtant, un gre serieux, +d'avoir, en plus d'une circonstance, oppose aux abus litteraires cette +expression franche, cette contradiction independante qui, dans une +nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son +prix. + +Le dernier morceau qu'il ait donne a cette _Revue_, le dernier acte de +presence de Nodier, c'a ete ses agreables stances a M. Alfred de Musset: + + J'ai lu ta vive Odyssee + Cadencee, + J'ai lu tes sonnets aussi, + Dieu merci!... + +On peut dire de cette jolie piece melodieuse, touchante, et dont le +rhythme gracieux, mais expres tombant et un peu affaibli, exprime a +ravir un sourire deja las, qu'elle a ete le chant de cygne de Nodier: + + Mais reviens a la vespree + Peu paree, + Bercer encor ton ami + Endormi. + +Nodier, depuis bien des annees, et meme sans qu'aucune maladie positive +se declarat, ressentait souvent des fatigues extremes qui le faisaient +se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il +aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chante en des vers +delicieux, peu connus et que nous demandons a citer, comme exemple du +jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible: + +LE SOMMEIL. + + Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange, + Souffre sans s'emouvoir que je baise son front; + Depuis que ces doux mots que l'amour seul echange + Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront; + + Depuis qu'avec langueur j'assiste a la veillee + Qu'enchantent son langage et son rire vermeil, + Et la rose de mai sur sa joue effeuillee, + Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil; + + Le Sommeil, ce menteur au consolant mystere, + Qui dejoue a son gre les vains succes du Temps, + Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire + Epand l'or du jeune age et les fleurs du printemps. + + Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animee + Reprend ses jeux badins, son essor etourdi; + Et je puise l'amour a sa coupe embaumee + Ou roule en serpentant le myrte reverdi. + + Comme un enchantement d'esperance et de joie, + Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux, + Ou, sous des reseaux d'or et des voiles de soie, + S'enchainent des Esprits inconnus dans les cieux; + + Soit que, dans un soleil ou le jour n'a point d'ombre, + Il me promene errant sur un firmament bleu, + Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre + Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu: + + L'une tombe en riant et danse dans la plaine, + Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon; + L'une au zephyr du soir emprunte son haleine, + A l'astre du berger l'autre vole un rayon. + + C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme, + C'est moi qui les instruis a ne rien refuser. + Je n'ai jamais paye leurs rigueurs d'une larme, + Et leur levre jamais ne denie un baiser. + + Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes, + Sur mes yeux eblouis ses eclairs decevants! + S'il ne s'eteignait pas, ce bonheur des mensonges, + Dans le neant des jours ou souffrent les vivants! + + Ou si la mort etait ce que mon coeur envie, + Quelque sommeil bien long, d'un long reve charme, + La nuit des jours passes, le songe de la vie! + Quel bonheur de mourir pour etre encore aime!... + +Ainsi pensait-il depuis que s'etaient enfuies les belles annees dans +lesquelles le poete s'accoutume trop a enfermer tout son destin. Le +souvenir, la reminiscence, le songe, venaient donc a son aide, et lui +obeissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants. +Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin, a quelque reunion d'amis +a laquelle il etait convie et dont il etait l'ame: il arrivait +au rendez-vous, fatigue, pali, se trainant a peine; aux bonjours +affectueux, aux questions empressees, il ne repondait d'abord que par +une plainte, par une pensee de mort qu'on avait hate d'etouffer. La +reunion etait complete, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par +degres, que sa parole facile, elegante, retrouvait ses accents vibrants +et doux, que le souvenir evoquait en lui les Ombres de ce passe charmant +qu'il redemandait tout a l'heure au sommeil; le conteur-poete etait +devant nous; nous possedions Nodier encore une fois tout entier. Depuis +des annees, il avait si souvent parle de la mort, et nous l'avions en +toute rencontre retrouve si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se +figurer qu'il ne s'exagerat pas un peu ses maux, et a lui aussi on +pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la duree meme +de nos craintes refaisait a la longue nos esperances. On etait tente +surtout de repeter avec M. Alfred de Musset: + + Ami, toi qu'a pique l'abeille, + Ton coeur veille, + Et tu n'en saurais ni guerir, + Ni mourir. + +Mais non, il y avait plus que la piqure de l'abeille; l'aiguillon fatal +etait la. C'est trop longtemps insister et nous complaire a de gracieux +retours que la gravite de la fin derniere vient couvrir et dominer. +Nodier est mort en homme des esperances immortelles, en homme religieux +et en chretien. Ces idees, ces croyances du berceau et de la tombe, +etaient de tout temps demeurees presentes a son imagination, a son +coeur. Entoure de la famille la plus aimable et la plus aimee, d'une +famille que l'adoption des longtemps n'avait pas craint de faire plus +nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore, +ne pouvant rien comprendre a ces approches funebres, de sa charmante +fille, sa plus fidele image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie, +Nodier a traverse les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut +les soutenir et les relever; si une pensee de prevoyance humaine est +venue par moments tomber sur les siens, elle a ete comprise, devinee et +rassuree par la parole d'un ministre, son confrere, l'ami naturel des +lettres[193]. Les temoignages d'interet et d'affection, durant toute sa +maladie, ont ete unanimes, universels; il y etait sensible; il croyait +trop a l'amitie qu'il inspirait pour s'en etonner. Il exprimait +pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne +attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionne avec +une vie qui lui semblait, a lui, avoir toujours ete si incomplete et si +precaire. Ainsi l'auraient pense d'eux-memes Le Sage ou l'abbe Prevost +mourants[194]; + +Nodier allait etre deja un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci +et de cette France, on l'a remarque, que l'esprit, a lui seul, y tienne +tant de place, que, des qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la +grace et le charme, il soit finalement compris, apprecie, aime, et qu'on +sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant +moi une femme de gout[195], ce serait un grand seigneur ou un simple +ecrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en +France, a une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui, +l'esprit charmant, l'esprit aide et servi du coeur. L'interet public, +celui du monde proprement dit celui du peuple meme; on l'a vu aux +funerailles de Nodier cet interet d'autant plus touchant ici qu'il est +plus desinteresse, eclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien +ete, qui n'a rien pu, qui n'a exerce d'autre pouvoir que le don de +plaire et de charmer, ce nom-la est en un moment dans toutes les +bouches, et tous le pleurent. + +1er Fevrier 1844. + +[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.] + +[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant, +que je prefere a d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme +cette heure de verite, ce mot toutefois qu'il faudrait etre lui pour +prononcer comme il convient, avec sensibilite et ironie, avec un sourire +dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur +qui lui arrivaient en foule et ne cesserent plus, des qu'on le sut en +danger: "Qui est-ce qui dirait, a voir tout cela, que je n'ai toujours +ete qu'un pauvre diable?"--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne +voyait pas la Muse immortelle qui debout etait derriere.] + +[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M. +Mole.] + + + +APPENDICE + + +LA FONTAINE, PAGE 54. + + (L'article suivant, ecrit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), a + propos des Fables de La Fontaine rapprochees de celles des autres + auteurs par M. Robert, ajoute quelques details et quelques + developpements au morceau que contient ce volume.) + +La litterature du siecle de Louis XIV repose sur la litterature +francaise du XVIe et de la premiere moitie du XVIIe siecle; elle y a +pris naissance, y a germe et en est sortie; c'est la qu'il faut se +reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuite, et +se faire une idee complete et naturelle de ses developpements. Pour +apprecier, en toute connaissance de cause, Racine et son systeme +tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce systeme, encore +meconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossierement, sous la +plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus desormais, et n'arriver +a l'auteur des _Freres ennemis_ qu'apres les elaborations de Mairet et +avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Moliere qu'un +jugement imparfait et hasarde si on l'isolait des vieux ecrivains +francais auxquels il reprenait son bien sans facon, depuis Rabelais et +Larivey jusqu'a Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-meme, ce +strict reformateur, qui, a force d'epurer et de chatier la langue, lui +laissa trop peu de sa liberte premiere et de ses heureuses nonchalances, +Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de +Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est +force de remonter a Ronsard, a Des Portes, a Regnier, en un mot a toute +cette ecole que le precurseur de Despreaux eut a combattre. Mais si ces +etudes preliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce +pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages? +Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier +abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du genie; +et ce serait plutot a Moliere qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il +ressemblat a quelqu'un parmi les grands poetes de son age. Rien qu'a +lire une de ses fables ou l'un de ses contes apres l'_Epitre au Roi_ ou +l'_Iphigenie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modeles a part et +ses predilections secretes. Il est fort facile et fort vrai de dire que +La Fontaine se penetra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit +avec originalite; mais de Marot et de Rabelais a La Fontaine il n'y a +pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de +talent et de gout qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et +si naturelle analogie de maniere, a cette longue distance, a besoin +d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a du +trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et +respectables maitres, qui l'aura introduit dans leur familiarite: car +l'idee ne lui serait jamais venue de _restituer_ immediatement leur +_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tente de nos jours le savant +et ingenieux Courier. Ce n'etait pas a beaucoup pres un travailleur +opiniatre ni un erudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur +de manuscrits, comme on l'a recemment avance[196], et il employait ses +nuits a tout autre chose qu'a feuilleter de poudreux auteurs, ou a palir +sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort a lire durant +le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes +fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne pretend nullement +indiquer les sources ou notre immortel fabuliste a puise: "Je suis bien +persuade, dit-il, que la plupart lui ont ete totalement inconnues." Un +tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent +esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous +essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle +de M. Walckenaer, d'exposer avec precision quelles furent, selon nous, +l'education et les etudes de La Fontaine, quelles sortes de traditions +litteraires lui vinrent de ses devanciers, et passerent encore a +plusieurs poetes de l'age suivant. + +[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette these: il +avait interet a voir en toutes choses le laborieux.] + +Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport a La +Fontaine et a son epoque, les anciens poemes francais anterieurs a la +decouverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont +le souvenir s'etait conserve, grace a Marot, durant le XVIe siecle, et +qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en +effet, fut employee dans l'origine a fixer et a repandre les textes des +ecrivains grecs et latins, bien plus qu'a exhumer les oeuvres de nos +vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait a eux; il arriva +seulement que leurs successeurs profiterent, depuis lors, du benefice +general, et participerent aux honneurs de l'impression. Marot, le +premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de +l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maitres: il restaura +a grand'peine et publia Villon; il donna une edition du _Roman de la +Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son erudition +n'etait pas profonde, meme en pareille matiere, et tres-probablement il +dechiffrait cette langue surannee avec moins de sagacite et de certitude +que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Meon ou M. Robert par +exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurerent le culte +des antiquites nationales et les laisserent en partage aux erudits, aux +Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont +les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent +d'erreurs et attestent une extreme inexperience. L'ecole de Malherbe, +par son dedain absolu pour le passe, n'etait guere propre a reveiller le +gout des curiosites gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez +Guillaume Colletet, Menage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes +de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siecle que les fabliaux et +les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'etudes +serieuses. Irons-nous donc, a l'exemple de certains critiques, ranger La +Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le +bonhomme tout juste entre Menage et La Monnoye, lesquels, comme on sait, +tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en +guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe siecle une +fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers: + + Tenait en son bec un fourmage, + +qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure, +avec plusieurs personnes de merite consultees par M. Robert, que notre +fabuliste a evidemment derobe son vers a l'obscur Ysopet, et que, pour +s'en donner l'honneur, il s'est bien garde d'eventer le larcin? Ainsi, +le comte de Caylus, des qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi +d'un bel enthousiasme, crut y decouvrir tout La Fontaine et tout +Moliere, et se plaignit amerement du silence obstine que ces illustres +plagiaires avaient garde sur leurs victimes. Un critique eclaire du +_Journal des Debats,_ seduit par quelques traits de vague ressemblance, +et cedant aussi a cette influence secrete qu'exerce le paradoxe sur +les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup "et a nos +contes, et a nos poemes, et a nos _proverbes_, depuis le _Roman +de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu +connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment +dans une de ses fables." Quant aux farces de Tabarin, quant a nos +contes, a nos poemes _imprimes,_ je pourrais tomber d'accord avec le +savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu, +ou le bonhomme l'eut-il ete deterrer? et quand on le lui aurait mis +entre les mains, de quelle facon s'y fut-il pris pour le dechiffrer, +meme _a grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis? +On voit dans le _Menagiana_ que Menage (ou peut-etre La Monnoye; je +ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas a l'editeur) eut +communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio, +intitule _le Renart contrefait_, espece de parodie du _Roman de Renart._ +A propos d'un passage du poeme, il remarque que Mr de La Fontaine aurait +pu en tirer parti pour une fable, et sa maniere de dire fait entendre +assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous +persisterons donc a croire, jusqu'a demonstration positive du contraire, +qu'en matiere de poemes et de romans d'une pareille date, l'aimable +conteur etait d'une ignorance precisement egale a celle de Marot, de +Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra meme trouver +que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres. + +L'esprit leger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait anime nos +auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'epigrammes, ne s'etait +pas eteint vers le milieu du XVIe siecle, avec l'ecole de Marot, en la +personne de Saint-Gelais. Malgre Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs +pretentions tragiques, epiques et pindariques, cet esprit, immortel en +France, avait survecu, s'etait insinue jusque parmi leur auguste troupe, +et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulee, leur avait +dicte bien souvent une chanson gracieuse et legere. D'Aubigne et +Regnier, grands admirateurs et defenseurs de Ronsard, appartenaient par +leur talent a l'ancienne poesie, et lui rendaient son accent d'energie +familiere et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naive; Passerat et +Gilles Durant lui conservaient son badinage ingenieux et ses piquantes +finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces +habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans +l'epigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfe, Colletet, mademoiselle de +Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet +age, aimaient notre ancienne litterature, tout en lui preferant la leur. +Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait detrone +le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin, +Benserade, y revinrent, et chercherent de plus a reproduire le style des +maitres du genre. Mais deja, depuis 1621, La Fontaine etait ne, vers le +meme temps que Moliere, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant +Racine. + +Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent +1664). Ils avaient ete precedes, et non pas annonces, en 1654, par la +faible comedie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un +ans lorsqu'il commencait au grand jour sa carriere poetique. Quelle +explication donner de ce debut tardif? Son genie avait-il jusque-la +sommeille dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-meme? Ou bien +s'etait-il prepare, par une longue et laborieuse education, a cette +facilite merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa +vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du +bonhomme ne couterent pas moins a enfanter que les odes de Malherbe? +J'avoue qu'_a priori_ cette derniere opinion me repugne; et, sans etre +de ceux qui croient a la suffisance absolue de l'instinct en poesie, je +crois bien moins encore a l'efficacite de vingt annees de veilles, quand +il s'agit d'une fable ou d'un conte, dut la fable etre celle de la +_Laitiere_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane +amoureuse_. Que La Fontaine ait travaille et soigne ses ouvrages, ce ne +peut etre aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la +preface de _Psyche_, "que la prose lui coute autant que les vers." +Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les memes +details.) Ce soin extreme n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de +Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardat de moins pres +pour cette foule de vers galants et badins dont il semait negligemment +sa correspondance. Mais meme en poussant aussi loin qu'on voudra cette +exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'apres un precepte +de rhetorique assez faux a mon gre, que chez lui la composition etait +d'autant moins facile que les resultats le paraissent davantage, on +n'en viendra pas pour cela a comprendre par quel enchainement d'etudes +secretes, et, pour ainsi dire, par quelle serie d'epreuves et +d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et +merita, le jour precis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des +neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de maitre en poesie, +a peu pres comme on recoit un bonnet de docteur. En verite, autant +vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il etait, il dormit d'un long +somme jusqu'a cet age, et se trouva poete au reveil. Mais le mot +de l'enigme est plus simple. Livre, apres une premiere education +tres-incomplete, a toutes les dissipations de la jeunesse et des sens, +La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par +Chateau-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_ +etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son genie prit feu +aussitot comme celui de Malebranche a la lecture du livre de _l'Homme._ +Des lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le +genre de Malherbe, mais il s'en degouta vite; puis galants et dans le +gout de Voiture, et il y reussit mieux. Malheureusement, rien ne nous +a ete transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent +Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit serieusement a l'etude de +l'antiquite: il lut et relut avec delices Terence, Horace, Virgile, dans +les textes; Homere, Anacreon, Platon et Plutarque, dans les traductions. +Quant aux auteurs francais, il avait ceux du temps, passablement +nombreux, et la litterature du dernier siecle, qui etait encore fort +en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine, +maitre des eaux et forets a Chateau-Thierry, devait passer pour un +tres-agreable poete de province, quand un oncle de sa femme, le +conseiller Jannart, s'avisa de le presenter au surintendant Fouquet, +vers 1654. Ainsi introduit a la cour et dans le grand monde litteraire, +il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux, +sixains, dizains, poemes allegoriques, et put bientot paraitre le +successeur immediat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Evremond +et de Benserade; c'etait le meme ton, la meme couleur d'adulation et de +galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicite et de sentiment. +A cette epoque, La Fontaine frequentait avec assiduite la maison de +Guillaume Colletet, pere du rimeur crotte et famelique, depuis fustige +par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulierement enclin, selon +l'expression de Menage, aux amours _ancillaires_, avait epouse, l'une +apres l'autre, trois de ses servantes, et en etait, pour le moment, a +sa troisieme et derniere, appelee Claudine, dont la beaute, jointe a la +reputation d'esprit que lui faisait son mari debonnaire, attirait chez +elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup litterature, et +que Colletet avait une connaissance particuliere et un amour ardent de +nos vieux poetes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction +aupres de l'epoux que d'agrement aupres de la dame. Je suis sur que plus +tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, ou, avec +bien d'autres licences, il avait celle d'admirer a son aise Cretin, +Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfe, +voire meme Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et +Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun +avec La Fontaine, n'etait-il pas oblige aussi de se cacher de Boileau, +pour oser rire des faceties de Scarron? + +[Note 197: Colletet avait ete l'un des cinq auteurs qui formaient le +conseil litteraire de Richelieu; et, grace aux largesses du cardinal, il +avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout a cote de l'ancien +logement de Baif, une maison que Ronsard avait autrefois habitee; +circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de rememorer. Il y +eut un moment ou les deux Colletet pere et fils, et la belle-mere de +celui-ci, la _belle-maman_, comme il disait, se faisaient a qui mieux +mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait preter assez +matiere aux rieurs du temps (_Memoires de Critique et de Litterature_, +par d'Artigny, tome VI).] + +[Note 198: Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu +qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure guere autrement ni mieux +que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui a Racine +(1686), on lit: _Ronsard est dur, sans gout, sans choix_, etc.; et +il lui oppose Racan, si elegant et agreable malgre son ignorance. La +Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisement, avait +pour lors adopte sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublie ce +qu'autrefois le vieux Colletet lui avait du en raconter.] + +Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de notre +poete. Qu'il nous suffise d'avoir rappele que, durant les vingt ans +ecoules depuis l'aventure de l'ode jusqu'a la publication de _Joconde_ +(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et +sur le ton a la mode, un grand nombre de vers dont tres-peu nous sont +restes, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-a-dire depuis les debuts +de Boileau et de Racine, plus de gout, de correction, de maturite, et +parut adopter comme une seconde maniere, il garda toujours assez de la +premiere pour qu'on reconnut en lui le commensal du vieux Colletet, le +disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Evremond. Ce n'est pas seulement +a la physionomie de son style qu'on s'en apercoit: le choix peu +scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le dereglement absolu de sa +vie, se ressentaient des habitudes de la _bonne_ Regence; le favori de +Fouquet avait longtemps vecu au milieu des scandales de Saint-Mande; il +les avait celebres, partages, et etait reste fidele aux moeurs autant +qu'a la memoire d'_Oronte_. Louis XIV du moins, meme avant sa reforme, +voulait qu'on mit dans le desordre plus de mesure et de _decorum_. Ces +circonstances reunies nous semblent propres a expliquer la defaveur de +La Fontaine a la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de l'_Art +poetique_ de s'etre rendu coupable envers lui. + +A ne les considerer que sous le cote litteraire, il est permis de +soupconner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-etre pas tout +ce qu'il fallait pour s'apprecier completement l'un l'autre; ils +representaient, en quelque sorte, deux systemes differents, sinon +opposes, de langue et de poesie. Un long parallele entre eux serait +superflu. On connait assez les principes et les preceptes de notre +legislateur litteraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival, +en continuant de cheminer dans les voies tracees, se contentait d'etre +le dernier et le plus parfait de nos vieux poetes. C'etait, il est vrai, +un vieux poete unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant +a nul autre, ni a _maitre Vincent_, ni a _maitre Clement_, ni a _maitre +Francois_; un vieux poete, adorateur de Platon, _fou de Machiavel_, +_entete de Boccace_, qui cherissait Homere et l'Arioste, oubliait de +diner pour Tite-Live, goutait Terence en profitant de Tabarin, qu'une +ode de Malherbe transportait presque a l'egal de _Peau d'Ane_, et dont +l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait +toutes les beautes, s'ouvrait a toutes les impressions, en recevait +indifferemment du _nord_ ou du _midi_, et trouvait place meme pour +le prophete Baruch, quand Baruch il y avait[199]. De tant de richesses +amassees au jour le jour, sans efforts et sans dessein, deposees et +fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'etait forme +avec l'age cet inimitable style, a la fois trop complexe et trop simple +pour etre defini, et qu'on caracterise en l'appelant celui de La +Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et +Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre a La +Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous repugnons +a le croire; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait +pas. Sa dissertation sur _Joconde_, et vingt passages formels ou il rend +a son confrere un eclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est +pourtant vraisemblable que le censeur austere qui se repentait d'avoir +loue Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Evremond un +_charlatan de ruelles_, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence +sur la fadeur galante, la morale _lubrique_, les restes de faux gout et +les negligences nombreuses du charmant poete[200]. Mais ce ne serait +pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans _l'Art +poetique_, si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet, +et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait +provoque le mecontentement du monarque, si severe en fait de convenance, +et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les +Saint-Evremond et les Bussy, beaux-esprits espiegles et libertins, +furent egalement victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier, +je ne dis pas l'amitie, mais l'equite, a la peur de deplaire; du moins +aucune pensee de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se +glisser ensuite entre les deux grands ecrivains un refroidissement qui +augmenta avec les annees, la faute n'en fut pas a lui tout entiere. +Lui-meme il deplorait sincerement, dans l'homme illustre et bon, les +penchants, desormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus +au commerce des honnetes gens de son age. Ainsi s'etaient tristement +evanouies ces brillantes et douces reunions de la rue du Vieux-Colombier +et de la maison d'Auteuil. Moliere et Racine avaient de bonne heure +cesse de se voir; Chapelle, adonne a des gouts crapuleux, etait perdu +pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs +desordres qui souillerent a la fois son genie et sa vieillesse. + +[Note 199: La Fontaine ayant appris que le savant Huet desirait voir +la traduction italienne des _Institutions_ de Quintilien par Toscanella, +qu'il possedait, s'empressa de la lui offrir en y joignant cette Epitre +naive en l'honneur des anciens et de Quintilien: ce qui prouvait, dit +Huet, la candeur du poete, lequel, en se declarant pour les anciens +contre les modernes dont il etait l'un des plus agreables auteurs, +plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le _Commentaire_ latin +de Huet sur lui-meme, qui renferme de curieux jugements peu connus sur +Boileau, Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au _Huetiana_, +qui n'est pas la meme chose.] + +[Note 200: Dans une lettre a Charles Perrault (1701), Boileau, voulant +montrer qu'on n'a point envie la gloire aux poetes modernes dans ce +siecle, dit: "Avec quels battements de mains n'y a-t-on point recu les +ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine! etc." On le voit, +pour lui La Fontaine etait de cette famille un peu anterieure au pur et +grand gout de Louis XIV.] + +Comme poete, il fut, avons-nous dit, le dernier de son ecole, et n'eut, +a proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point, +toutefois, que bien des rapports d'inclinations et meme de talent le +liaient a Chapelle et a Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion, +il venait frequemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, a +la meme table ou s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune +Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au +sein de cette societe joyeuse, ou circulait l'esprit des deux Regences, +certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaiete, qui +firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon, +quoiqu'a dire vrai Voltaire n'eut peut-etre jamais lu Villon, et que, +pour un convive du Temple, il parlat trop lestement de La Fontaine... + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + TABLE DES MATIERES + DU PREMIER VOLUME. + + + + Preface. + Boileau. + La Fontaine de Boileau, epitre. + Pierre Corneille. + La Fontaine, + Racine. + La reprise de _Berenice_. + Jean-Baptiste Rousseau. + Le Brun. + Mathurin Regnier et Andre Chenier. + Documents inedits sur Andre Chenier. + George Farcy. + Diderot. + L'abbe Prevost. + M. Andrieux. + M. Jouffroy. + M. Ampere. + Du Genie critique et de Bayle. + La Bruyere. + Millevoye. + Des Soirees litteraires. + Charles Nodier. + Charles Nodier apres les funerailles. + Appendice sur La Fontaine. + + FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Portraits litteraires, Tome I +by C.-A. Sainte-Beuve + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME I *** + +***** This file should be named 13594.txt or 13594.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13594/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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