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+The Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jim l'indien
+
+Author: Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13598]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
+Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
+also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Gustave Aimard -- Jules Berlioz d'Auriac
+
+JIM L’INDIEN
+(1867)
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE PREMIER SUR L’EAU.
+CHAPITRE II LÉGENDES DU FOYER
+CHAPITRE III UNE VISITE
+CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.
+CHAPITRE V UN AMI PROPICE.
+CHAPITRE VI INDÉCISION.
+CHAPITRE VII L’OEUVRE INFERNALE.
+CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT.
+CHAPITRE IX JIM L’INDIEN EN MISSION.
+CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS.
+CHAPITRE XI PÉRIPÉTIES.
+CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS.
+ÉPILOGUE
+
+CHAPITRE PREMIER
+_SUR L’EAU._
+
+Par une brûlante journée du mois d’août 1862 un petit steamer
+sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait
+voir entassés pêle-mêle sur le pont, hommes, femmes, enfants,
+caisses, malles, paquets, et les mille inutilités indispensables
+à l’émigrant, au voyageur.
+
+Les bordages du paquebot étaient couronnés d’une galerie mouvante
+de têtes agitées, qui toutes se penchaient curieusement pour
+mieux voir la contrée nouvelle qu’on allait traverser.
+
+Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus
+variées: le spéculateur froid et calculateur dont les yeux
+brillaient d’admiration lorsqu’ils rencontraient la grasse
+prairie au riche aspect, et les splendides forêts bordant le
+fleuve; le Français vif et animé; l’Anglais au visage solennel;
+le pensif et flegmatique Allemand; l’écossais à la mine résolue,
+aux vêtements bariolés de jaune; l’Africain à peau d’ébène. --
+Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous
+les éléments d’un monde miniature s’agitaient dans l’étroit
+navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice,
+vertus.
+
+Sur l’avant se tenaient deux individus paraissant tout
+particulièrement sensibles aux beautés du glorieux paysage
+déployé sous leurs yeux.
+
+Le premier était un jeune homme de haute taille dont les regards
+exprimaient une incommensurable confiance en lui-même. Un large
+Panama ombrageait coquettement sa tête; un foulard blanc,
+suspendu avec une savante négligence derrière le chapeau pour
+abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait
+moelleusement au gré du zéphyr; une orgueilleuse chaîne d’or
+chargée de breloques s’étalait, fulgurante, sur son gilet; ses
+mains, gantées finement, étaient plongées dans les poches d’un
+léger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.
+
+Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli
+d’esquisses artistiques et Croquis exécutés d’après nature, au
+vol de la vapeur.
+
+Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus
+Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans
+le but d’enrichir sa collection de vues pittoresques.
+
+Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs
+des Montagnes Rocheuses avait rempli d’émulation le jeune
+peintre; il brillait du désir de visiter, d’observer avec soin
+les hautes terres de l’Ouest, et de recueillir une ample moisson
+d’études sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les
+lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus
+sauvages de ces territoires fantastiques.
+
+Il était beau garçon; son visage un peu pâle, coloré sur les
+joues, d’un ovale distingué annonçait une complexion délicate
+mais aristocratique, On n’aurait pu le considérer comme un
+gandin, cependant il affichait de grandes prétentions à
+l’élégance, et possédait au grand complet les qualités sterling
+d’un gentleman.
+
+La jeune lady qui était proche de sir Halleck était une charmante
+créature, aux yeux animés, aux traits réguliers et gracieux, mais
+pétillant d’une expression malicieuse. Évidemment, c’était un de
+ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale
+les destine à servir d’épices dans l’immense ragoût de la
+société.
+
+Miss Maria Allondale était cousine de sir Adolphus Halleck.
+
+-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tête
+de la jeune fille, les rivages fuyant à toute vapeur; oui,
+lorsque je reviendrai à la fin de l’automne, j’aurai collectionné
+assez de croquis et d’études pour m’occuper ensuite pendant une
+demi-douzaine d’années.
+
+-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent
+indignes des efforts de votre pinceau, répliqua la jeune fille en
+clignant les yeux.
+
+-- Je ne dis pas précisément cela... tenez, voici un effet de
+rivage assez correct; j’en ai vu de semblables à l’Académie. Si
+seulement il y avait un groupe convenable d’Indiens pour garnir
+le second plan, ça ferait un tableau, oui.
+
+-- Vous avez donc conservé vos vieilles amours pour les sauvages?
+
+-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le
+premier jour où, dans mon enfance, j’ai dévoré les intéressantes
+légendes de Bas-de-Cuir, j’ai toujours eu soif de les voir face à
+face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes où
+la nature est sereine, dans leur pureté de race primitive,
+exempte du contact des Blancs!
+
+-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d’occasions,
+soyez-en sûr; vous pourrez rassasier votre «soif» d’hommes
+rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poétiques
+visions s’évanouiront plus promptement que l’écume de ces eaux
+bouillonnantes.
+
+L’artiste secoua la tête avec un sourire:
+
+-- Ce sont des sentiments trop profondément enracinés pour
+disparaître aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces
+gens-là, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n’en
+trouve-t-on pas chez les peuples civilisés? Je maintiens et je
+maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l’âme haute, noble,
+chevaleresque; ils nous sont même supérieurs à ce point de vue.
+
+-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu’ils sont perfides,
+traîtres, féroces!... c’est une repoussante population, qui
+m’inspire plus d’antipathie que des tigres, des bêtes fauves, que
+sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les
+autres!
+
+Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire
+malicieux, sa charmante interlocutrice qui s’était
+extraordinairement animée en finissant.
+
+-- Très bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigènes
+du Minnesota. Par exemple, j’ose dire que la source où vous avez
+puisé vos renseignements laisse quelque chose à désirer sur le
+chapitre des informations; vous n’avez entendu que les gens des
+frontières, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets à caution.
+Si vous vouliez pénétrer dans les bois, de quelques centaines de
+milles, vous changeriez bien d’avis.
+
+-- Ah vraiment! moi, changer d’avis! faire quelques centaines de
+milles dans les bois! n’y comptez pas, mon beau cousin! Une seule
+chose m’étonne, c’est qu’il y ait des hommes blancs, assez fous
+pour se condamner à vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui
+vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgré elle;
+vous vous moquez de ce que j’ai fait, tout l’été, précisément ce
+que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai
+revenue chez nous à Cincinnati, cet automne, que vous ne me
+reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur
+cette route, si je n’avais promis à l’oncle John de lui rendre
+une visite; il est si bon que j’aurais été désolée de le
+chagriner par un refus.
+
+«L’oncle John Brainerd» n’était pas, en réalité, parent aux deux
+jeunes gens. C’était un ami d’enfance du père de Maria Allondale;
+et toute la famille le désignait sous le nom d’oncle.
+
+Après s’être retiré dans la région de Minnesota en 1856, il avait
+exigé la promesse formelle, que tous les membres de la maison
+d’Allondale viendraient le voir ensemble ou séparément, lorsque
+son _settlement_ serait bien établi.
+
+Effectivement, le père, la mère, tous les enfants mariés ou non,
+avaient accompli ce gai pèlerinage: seule Maria, la plus jeune,
+ne s’était point rendue encore auprès de lui. Or, en juin 1862,
+M. Allondale l’avait amenée à Saint-Paul, l’avait embarquée, et
+avait avisé l’oncle John de l’envoi du gracieux colis; ce dernier
+l’attendait, et se proposait de garder sa gentille nièce tout le
+reste de l’été.
+
+Tout s’était passé comme on l’avait convenu; la jeune fille avait
+heureusement fait le voyage, et avait été reçue à bras ouverts.
+La saison s’était écoulée pour elle le plus gracieusement du
+monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance
+régulière avec son cousin Adolphe n’avait pas été la moins
+agréable.
+
+En effet, elle s’était accoutumée à l’idée de le voir un jour son
+mari, et d’ailleurs, une amitié d’enfance les unissait tous deux.
+Leurs parents étaient dans le même négoce; les positions des deux
+familles étaient également belles; relations, éducation, fortune,
+tout concourait à faire présager leur union future, comme
+heureuse et bien assortie.
+
+Adolphe Halleck avait pris ses grades à Yale, car il avait été
+primitivement destiné à l’étude des lois. Mais, en quittant les
+bancs, il se sentit entraîné par un goût passionné pour les
+beaux-arts, en même temps qu’il éprouvait un profond dégoût pour
+les grimoires judiciaires.
+
+Pendant son séjour au collège, sa grande occupation avait été de
+faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques
+que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succès de rire
+inextinguible; naturellement son père devint fier d’un tel fils;
+l’orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut proposé
+par lui, et décrété par toute la parenté qu’il serait artiste; on
+ne lui demanda qu’une chose: de devenir un grand homme.
+
+Lorsque la guerre abolitionniste éclata, le jeune Halleck bondit
+de joie, et, à force de diplomatie, parvint à entrer comme
+dessinateur expéditionnaire dans la collaboration d’une
+importante feuille illustrée. Mais le sort ne le servit pas
+précisément comme il l’aurait voulu; au premier engagement, lui,
+ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers.
+Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un
+officier qui avait été son camarade de classe, à Yale. Halleck
+fut mis en liberté, et revint au logis, bien résolu à chercher
+désormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.
+
+Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que
+lui faisait constamment sa cousine, finirent par décider le jeune
+artiste à faire une excursion dans l’Ouest. -- Mais il fit tant
+de stations et chemina à si petites journées, qu’il mit deux mois
+à gagner Saint-Paul.
+
+Cependant, comme tout finit, même les flâneries de voyage,
+Halleck arriva au moment où sa cousine quittait cette ville,
+après y avoir passé quelques jours et il ne trouva rien de mieux
+que de s’embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle
+effectuait son retour chez l’oncle John.
+
+Telles étaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens
+s’étaient réunis, au moment où nous les avons présentés au
+lecteur.
+
+-- D’après vos lettres, l’oncle John jouit d’une santé
+merveilleuse? reprit l’artiste, après une courte pause.
+
+-- Oui, il est étonnant. Vous savez les craintes que nous
+concevions à son égard, lorsque après ses désastres financiers,
+il forma le projet d’émigrer, il y a quelques années? Mon père
+lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l’oncle
+persista dans ses idées de départ, disant qu’il était trop âgé
+pour recommencer cette vie là, et assez jeune pour devenir un
+«homme des frontières.» Il a pourtant cinquante ans passés, et
+sur sept enfants, il en a cinq de mariés; deux seulement sont
+encore à la maison, Will et Maggie.
+
+-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n’ai vu
+Maggie, çà commence à faire une grande fille. Et Will aussi... il
+y a deux ans c’était presque un homme.
+
+-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frère à quatre ans de
+plus qu’elle.
+
+Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu’elle parlait; il
+fut tout surpris de voir qu’elle baissa les yeux et qu’une
+rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptômes d’embarras ne
+durèrent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au
+passage; cela lui avait mis en tête une idée qu’il voulut
+éclaircir.
+
+-- Il y a un piano chez l’oncle John, je suppose? demanda-t-il.
+
+-- Oh oui! Maggie n’aurait pu s’en passer. C’est un vrai bonheur
+pour elle.
+
+-- Naturellement... Ces deux enfants-là n’ont pas à se plaindre;
+ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il
+l’intention de rester-là, et de suivre les traces de son père?
+
+-- Je ne le sais pas.
+
+-- Il me semble qu’il a dû vous en parler.
+
+Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis
+baisser les yeux. L’artiste en savait assez; il releva les yeux
+sur le paysage, d’un air rêveur, et continua la conversation.
+
+-- Oui, le petit Brainerd est un beau garçon; mais, à mon avis,
+il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de collège?
+
+-- Dans deux ans seulement.
+
+-- Quel beau soldat cela ferait! notre armée a besoin de pareils
+hommes.
+
+-- Will a fait ses preuves. Il a passé bien près de la mort à la
+bataille de Bullrun. La blessure qu’il a reçue en cette occasion
+est à peine guérie.
+
+-- Diable! c’était sérieux! quel était son commandant; Stonewal,
+Jackson, ou Beauregard?
+
+-- Adolphe Halleck!!
+
+L’artiste baissa la tète en riant, pour esquiver un coup de
+parasol que lui adressait sa cousine furieuse.
+
+-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre
+ombrelle.
+
+-- Pourquoi m’avez-vous fait cette question?
+
+-- Pour rien, je vous l’assure...
+
+La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans
+rougir; mais cette tentative était au-dessus de ses forces, elle
+baissa la tête d’un air mutin.
+
+--Allons! ne vous effarouchez pas, chère! dit enfin le jeune
+homme avec un calme sourire. Ce petit garçon est tout à fait
+honorable, et je serais certainement la dernière personne qui
+voudrait en médire. Mais revenons à notre vieux thème, les
+sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon séjour chez
+l’oncle John?
+
+-- Cela dépend des quantités qu’il vous en faut pour vous
+satisfaire. Un seul, pour moi, c’est beaucoup trop. Ils rôdent
+sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade
+sans les rencontrer.
+
+-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois?
+
+-- Sur ce point, voici un renseignement précis. Prenez un des
+plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le
+visage une teinte de bistre cuivré; mettez-lui des cheveux blonds
+retroussés en plumet et liés par un cordon graisseux; affublez-le
+d’une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur
+sang.
+
+-- Et les femmes, en est-il de même
+
+-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est
+exactement le même.
+
+-- Cependant nous sommes dans «la région des Dacotahs, le pays
+des Beauté», dont parle le poète Longfellow dans son ouvrage
+intitulé Hiawatha.
+
+-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites
+allusion. Dans tous les cas, c’est pitoyable qu’il ne l’ait pas
+visité avant d’écrire son poème, -- Néanmoins, poursuivit la
+jeune fille, pour être juste, je dois apporter une restriction à
+ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au
+christianisme sont tout à fait différents, ils ont laissé de
+côté, leurs allures et vêtements sauvages, pour adopter ceux de
+la civilisation; ils sont devenus des créatures passables. J’en
+ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu’ils offrent en
+regard de leurs frères barbares, m’a porté à en dire du bien. Je
+pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient
+dignes de servir de modèles à beaucoup d’hommes blancs.
+
+-- Ainsi, vous admettrez qu’il se trouve parmi eux des êtres
+humains?
+
+-- Très certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois
+rendre visite à l’oncle John. Il est connu sous le nom de Jim
+Chrétien; je peux dire que c’est un noble garçon. Je ne
+craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,
+
+-- Mais enfin, Maria, parlant sérieusement, ne pensez-vous pas
+que ces mêmes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne
+sont devenus pervers que par la fatale et détestable influence
+des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!...
+
+-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-à-fait impossible aux
+missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils
+intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voilà des hommes
+dévoués! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une
+longue et noble carrière, au milieu de ces peuplades farouches,
+se heurtant sans cesse à la mort, à des périls pires que la mort!
+tout cela pour leur ouvrir la voie qui mène au ciel! Et le Père
+Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle,
+ou Jyedan, comme les Indiens l’appellent. C’est un second apôtre
+saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille
+occasions sa vie a été en péril; un jour sa misérable hutte brûla
+sur sa tête; il ne pût s’échapper qu’à travers une pluie de
+charbons ardents. Eh bien! il bénissait le ciel d’avoir la vie
+sauve, pour la consacrer encore au salut de ses chères ouailles
+
+-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont relevés et
+secourus de temps en temps, dans ces postes périlleux?
+
+-- Pas ceux-là, du moins! Ils se croiraient indignes de
+l’apostolat s’ils faiblissaient un seul instant; cette lutte
+admirable, ils la continueront jusqu’à la mort. Pour savoir ce
+que c’est que le sublime du dévouement, il faut avoir vu de près
+le missionnaire Indien!
+
+-- Ah! voici un changement de décor, à vue, dans le paysage;
+regardez-moi çà! s’écrie le jeune artiste en ouvrant son album et
+taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchanté.
+
+-- Vous n’aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la
+rive, à environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est
+proche d’un bouquet de sycomores; elle est attelée d’un cheval;
+un jeune homme se tient debout à côté.
+
+Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l’oeil droit, et
+inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de
+répondre.
+
+-- J’ai quelque idée d’avoir aperçu ce dont vous me parlez. Quel
+est le propriétaire, est-ce l’oncle John?... dit-il enfin.
+
+-- Oui; et je pense que c’est Will qui m’attend. Un petit temps
+de galop à travers la prairie, et nous serons arrivés au terme de
+notre voyage.
+
+CHAPITRE II
+_LÉGENDES DU FOYER._
+
+Après avoir fait des tours et des détours sans nombre, le petit
+steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre,
+raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes
+passagers débarquèrent.
+
+-- Ah! Will! c’est toi?... Comment ça va, vieux gamin?...
+
+Cette exclamation d’Halleck s’adressait à un robuste et beau
+garçon, bronzé par le soleil et le hâle du désert, mais qui
+demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.
+
+-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe?
+demanda Maria en riant.
+
+-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l’oeil de ce côté-là!
+répondit sur le champ le jeune _settler_; ça va bien, Halleck?...
+je suis ravi de vous voir! vous êtes le bienvenu chez nous,
+croyez-le.
+
+-- Je vous crois, mon ami, répondit Halleck en échangeant une
+cordiale poignée de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah!
+mais! ah mais! vous avez changé, Will! Peste! vous voilà un
+homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix
+minutes, et, jamais je n’aurais soupçonné votre identité, n’eut
+été Maria qui n’a su me parler que de vous.
+
+-- Est-il impertinent! mais vous êtes un monstre! Vingt fois j’ai
+eu mon ombrelle levée sur votre tête pour vous corriger, mais je
+vais vous punir une bonne fois!
+
+-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.
+
+Chacun se mit à rire, on emballa valise, portefeuille, album et
+boites de peinture dans le caisson; puis on songea au départ.
+
+-- Crois-moi, Will, prend place à côté de moi, laissons-la
+conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux
+mains, de cette façon j’aurai peut-être quelque chance de pouvoir
+causer en paix avec toi. Y connaît-elle quelque chose, aux rênes?
+
+-- Je vais vous démontrer ma science! s’écria malicieusement la
+jeune fille, pendant que Will Brainerd s’asseyait derrière elle,
+à côté d’Adolphe.
+
+-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commença ce
+dernier, mais vous êtes peut-être présomptueuse au-delà... -- Ah!
+mon Dieu!
+
+L’artiste ne put continuer, il venait de tomber en arrière dans
+la voiture, renversé par le brusque départ de l’ardent trotteur
+auquel la belle écuyère venait de rendre la main. Après avoir
+télégraphié quelques instants des pieds et des mains, Halleck se
+releva, non sans peine, en se frottant la tête; son calme
+imperturbable ne l’avait point abandonné, il se réinstalla sur la
+banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de
+la conversation.
+
+Cependant ses tribulations n’étaient pas finies; miss Maria avait
+lancé le cheval à fond de train, et lui faisait exécuter une
+vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d’arbres,
+ruisseaux et ravins; tellement que pour n’être pas lancé dans les
+airs comme une balle, Adolphe se vit obligé de se cramponner à
+deux mains aux courroies du siège: en même temps la voiture
+faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait
+littéralement se livrer à des vociférations.
+
+Au bout d’un mille, à peine, l’album sauta hors du caisson, ses
+feuilles s’éparpillèrent à droite et à gauche, dans un désordre
+parfait. On mit bien un grand quart d’heure pour ramasser les
+croquis indisciplinés et les paysages voltigeants; puis,
+lorsqu’ils furent dûment emballés, on recommença la même course
+folle.
+
+Cependant la nuit arrivait, on avait déjà laissée bien des milles
+en arrière; le terme du voyage n’apparaissait pas.
+
+-- Peut-on espérer d’atteindre aujourd’hui le logis de l’oncle
+John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui
+faire rendre l’âme.
+
+-- Mais oui! nous ne sommes plus qu’à un mille ou deux de la
+maison. Regardez là-bas, à, gauche; voyez-vous cette lumière à
+travers les feuillages?
+
+-- Ah! ah! Très bien; j’aperçois.
+
+-- C’est la case; nous y serons dans quelques instants.
+
+-- Si vous le permettez, je prendrai les rênes? j’ai peur, mais
+réellement peur qu’il lui arrive quelque accident.
+
+-- J’ai pris sur moi la responsabilité de l’attelage, et je ne
+m’en considérerai comme déchargée que lorsque je l’aurai amené
+jusqu’à la porte.
+
+-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d’ami
+pendant le trajet qui nous reste à faire d’ici à la maison.
+Méfiez-vous de votre science en sport; l’été dernier, je
+promenais une dame à Central Park, elle a eu la même lubie que
+vous; celle de prendre les rênes et de conduire à fond de
+train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras!
+voilà le tilbury en l’air; il est retombé en dix morceaux, nous
+deux compris... Coût, vingt dollars!... Le cheval abattu,
+couronné, hors de service... Coût, trente dollars!... Total,
+cinquante: c’était un peu cher pour une fantaisie féminine!
+
+Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent
+par arriver.
+
+L’hospitalière maison de l’oncle John, quoique dépendant
+actuellement du comté de Minnesota, avait été originairement
+construite dans l’Ohio.
+
+Transportée ensuite vers l’Ouest, à, la recherche d’un site
+convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon,
+tout y avait été fait par pièces et par morceaux; à tel point que
+les accessoires en étaient devenus le principal. Finalement,
+d’additions en additions, les bâtiments étaient arrivés à
+représenter une masse imposante. Dans ce pêle-mêle de toits
+ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs
+d’arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d’escaliers, on
+croyait voir un village; on y trouvait assurément le confortable,
+le luxe, l’opulence sauvage.
+
+Lorsque la voiture s’arrêta, au bout de sa course bruyante, la
+lourde et large porte s’ouvrit en grinçant sur ses gonds; un flot
+de lumière en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette
+d’un homme de grande taille, coiffé d’un chapeau bas et large, en
+manches de chemise, et dont la posture indiquait l’attente.
+
+Dés que ses regards eurent pénétré dans les profondeurs du
+véhicule, et constaté que trois personnes l’occupaient, il fut
+fixé sur leur identité et se répandit en joyeuses exclamations.
+
+-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d’une voix de stentor; viens
+recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en
+prenant le cheval par la bride.
+
+-- D’abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement
+cet animal endiablé; bon! Maintenant, je m’empresse de répondre;
+oui, c’est moi, qui me réjouis de vous rendre visite.
+
+-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garçon! Allons,
+saute en bas, et courons au salon. Là, donne la main; voilà ta
+valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera
+arrivé.
+
+Les trois voyageurs furent prompts à obéir et en entrant dans le
+parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et
+digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement
+le piano pour courir au-devant de son frère et de sa cousine;
+mais elle recula timidement à l’aspect inattendu d’un étranger.
+Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait été son
+compagnon d’enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son
+nom.
+
+-- Eh quoi! c’est vous, mon cousin? s’écria-t-elle avec un
+charmant sourire; quelle frayeur vous m’avez faite!
+
+-- Je m’empresse de la dissiper; répliqua l’artiste en lui
+tendant la main avec son sans façon habituel; touchez-là!
+cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.
+
+-- Hé! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit
+l’oncle John, qui venait d’arriver; je ne crois pas nécessaire de
+vous demander si vous avez bon appétit.
+
+-- Ceci va vous être démontré, répondit Adolphe en riant; quoique
+Maria m’ait secoué à me faire perdre tout bon sentiment, je sens
+que je me remets un peu.
+
+On s’attabla devant un de ces abondants repas qui réjouissent les
+robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais
+qui feraient pâlir un citadin; chacun aborda courageusement son
+rôle de joyeux convive.
+
+L’oncle John était d’humeur joviale, grand parleur, grand
+hâbleur, possédant la rare faculté de débiter sans rire les
+histoires les plus hétéroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un
+peu solennelle, méticuleuse sur les convenances, grondait de
+temps en temps lorsque quelqu’un de la famille enfreignait
+l’étiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses
+reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_
+Brainerd.
+
+Le jeune Will, modeste et réservé pour son âge, quoiqu’il eût des
+dispositions naturelles à une gaîté communicative, était loin
+d’atteindre le niveau paternel. Maggie était extrêmement timide,
+parlait peu, se contentant de répondre lorsqu’on l’interrogeait,
+ou lorsque l’imperturbable Adolphe la prenait malicieusement à
+partie.
+
+Quant à, Maria, c’était la folle du logis; rien ne pouvait
+suspendre son charmant babil; son intarissable conversation était
+un feu d’artifice; elle tenait tout le monde en joie.
+
+Quoiqu’on fût à la fin du mois d’août, la soirée était tiède,
+admirable, parfumée comme une nuit d’été.
+
+-- Oui! l’atmosphère est pure dans nos belles prairies de
+l’Ouest, dit M. Brainerd en réponse à une observation d’Halleck;
+toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les
+mortelles émanations des villes.
+
+-- Hum! je ne les ai pas entièrement esquivées cette année. En
+juin, j’étais à New York, en juillet, à Philadelphie; il y avait
+de quoi rôtir!
+
+-- Eh bien! puisque te voilà avec nous, tu peux passer l’hiver
+ici. Tu auras une idée du froid le plus accompli que tu aies
+rencontré de l’autre côté du Mississipi.
+
+-- Je m’aperçois que vous êtes disposés à proclamer la
+supériorité de cette région, en tous points; mais si vous me
+prophétisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l’Est, je
+serai fort empressé de vous quitter avant cette lamentable
+saison.
+
+-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ça, il aurait fallu être
+ici l’année dernière. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez-
+vous ceci, mon neveu? Les yeux d’un homme gelaient
+instantanément, son nez se transformait en une pyramide de glace,
+s’il se hasardait à aspirer une bouffée d’air extérieur, en
+ouvrant la porte!
+
+-- Si jamais chose pareille m’arrive, je considérerai cela comme
+une remarquable occurrence.
+
+-- Oh ma femme ne l’oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos
+porcs s’avise de sortir de l’écurie. Je le suivais par derrière,
+et je remarquais sa démarche; elle devenait successivement lente
+et embarrassée, comme si ses nerfs s’étaient raidis
+intérieurement. Tout-à-coup il s’arrêta avec un sourd grognement;
+il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j’eus beau
+le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m’aperçus
+que ses pieds étaient gelés dans leurs empreintes, ils y étaient
+fixés, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le
+dégel arriva au mois de février; alors le pauvre animal put
+rentrer à l’écurie.
+
+-- Combien de temps était-il resté dans cette curieuse position?
+
+-- Eh! une semaine, au moins; n’est-ce pas, Polly?
+
+-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche.
+
+-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie,
+ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Étoile et Bannière,
+frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis,
+lorsqu’on fit du feu, l’atmosphère dégela, les notes alors
+s’envolèrent une à une et jouèrent un air bizarre. Le même Jour,
+l’argent vif du thermomètre descendit si bas qu’il sortit par-
+dessous l’instrument, depuis lors il n’a plus pu marcher. Oui,
+mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids
+pareils.
+
+-- Eh bien, mon oncle, il n’y a pas de danger que je reste ici
+pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils
+les supporter?
+
+-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps
+sans aborder ce sujet, s’écria rieusement Maria; je m’étonnais à
+chaque instant de ne pas l’avoir entendu faire une question là-
+dessus.
+
+Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire
+qu’un Indien soit mort de froid?... Dans l’hiver dont je te
+parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce
+gaillard là avait tout juste assez de vêtements pour ne pas nous
+faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s’il avait
+froid, il se mit à rire et retroussa ses manches.
+
+-- J’aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda
+Halleck avec une animation extraordinaire.
+
+-- Il est Sioux; ces gens-là pullulent autour de nous.
+
+-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n’est-
+ce pas?
+
+Pour la première fois de la soirée, l’oncle John éclata d’un rire
+retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-même, ne put se
+contenir. Quant à Maria, son hilarité n’avait pas de bornes.
+
+-- Ah çà! mais, qu’avez-vous donc tous?... demanda l’artiste un
+peu décontenancé par l’accueil fait à son interjection.
+
+-- Dans trois mois d’ici, tu riras plus fort que nous, mon cher
+enfant, se hâta de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la
+poésie et le romantique de tes idées ne pourront tenir devant la
+vulgaire réalité.
+
+-- Quel malheur! Maria m’en a dit autant sur le paquebot. Je
+croyais avoir la chance de pénétrer assez loin dans l’Ouest, pour
+y voir la vraie race rouge, dans sa pureté originaire.
+
+-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l’oncle John; tu verras
+des spécimens purs dans cette région; à première vue tu en auras
+assez.
+
+-- J’aimerais à en dessiner quelques-uns... les chefs les plus
+soignés?... J’ai entendu parler d’un Petit-Corbeau, lorsque
+j’étais à Saint-Paul. Voilà un portrait que je voudrais faire,
+ah! comme j’enlèverais çà!
+
+-- Dans mon opinion, ce sera plutôt lui qui t’enlèvera, si
+l’occasion se présente. C’est un diable, un brigand incarné, un
+vrai Sauvage.
+
+-- À quoi doit-il sa réputation?
+
+-- On ne sait pas trop; répondit Will; à peu de chose,
+assurément: c’est lui qui...
+
+Le jeune homme s’arrêta court; il venait de rencontrer un regard
+furibond de son père, appuyé d’un «Ahem» vigoureux qui fit
+résonner les verres.
+
+Ce télégramme échangé entre le père et le fils, ne fût caché pour
+personne; peut-être deux ou trois convives en devinèrent la vraie
+signification: tous demeurèrent pendant quelques instants muets
+et embarrassés. À la fin, Halleck, avec la présence d’esprit et
+la courtoisie qui le caractérisaient, s’empressa de détourner la
+conversation.
+
+-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n’aient
+fourni quelques individus remarquables, dignes d’être comparés à
+nos plus grands généraux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et
+quelques autres; sans doute il n’y en n’a pas en abondance parmi
+eux, mais, je voue le répète, mes amis, ce qui caractérise le
+Sauvage, c’est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant
+autour de lui un regard convaincu.
+
+-- Nul doute qu’Albert Pike ne se soit aperçu de cela, depuis
+longtemps; riposta l’oncle John avec un sérieux perfide; et
+j’estime que si nous avions accepté les alliances offertes par
+les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait
+aujourd’hui tranché.
+
+-- Vous êtes tous ligués contre moi, je perds mon éloquence avec
+vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?
+
+La jeune fille rougit à cette interpellation inattendue, et
+répondit avec une petite voix douce.
+
+-- Je serais bien ravie, mon cousin, d’être votre alliée. Jadis,
+j’aurais eu un peu les mêmes idées que vous, mais une courte
+résidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en vérité, que
+notre existence occidentale ne renferme aucun élément romantique.
+
+-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous êtes
+tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le
+Minnesota?
+
+-- De toute espèce. Depuis l’ours gris jusqu’à la fourmi.
+
+-- Vous n’avez pas la prétention de me faire croire que, dans vos
+parages, on trouve des monstres pareils?
+
+Quoi? des fourmis?
+
+-- Non; des ours grizzly.
+
+-- On ne les voit guères hors des montagnes; mais on rencontre
+assez souvent les autres espèces dans les prairies. Il n’y a pas
+une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans
+s’en douter, nez à nez avec un de ces gros messieurs bruns.
+
+-- Vous voulez plaisanter! s’écria Halleck dans la consternation:
+et, comment cela s’est-il passé?
+
+-- On ne pourrait dire lequel fut plus effrayé, de la fille ou de
+l’ours. Chacun s’est sauvé à toutes jambes; l’ours, peut-être,
+court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une
+tranche d’ours braisé?
+
+-- Oh! ne me parlez pas de ça! j’aimerais mieux manger du mulet
+ou du cheval!
+
+-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre goût.... un
+autre fumet...
+
+-- Je vous crois, et ne désire pas faire la comparaison. Peut-on
+bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer à un
+habitué de la ménagerie de New York des beefsteaks de Sampson
+l’ours qui a mangé le vieil Adam Grizzly!
+
+-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, après
+tout: et tu y prendrais goût, peut-être.
+
+Halleck fit une grimace négative et tendit son assiette à
+_mistress_ Brainerd en disant:
+
+-- Chère tante, veuillez me donner une petite tranche de votre
+excellent _roastbeef_; je me sens un appétit féroce, ce soir.
+
+-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c’était bien cuit, bien
+tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un
+tranquille sourire; vous en digéreriez très bien une portion.
+
+-- Impossible, impossible! je vous le répète. Il y a des choses
+auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile à
+contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter
+pareille nourriture.
+
+-- Mais les Indiens?...
+
+-- Ah! si j’en étais un, le cas serait différent; mais je suis
+dans une peau blanche, et je tiens à mes goûts.
+
+-- Enfin! poursuivit l’oncle John qui semblait prendre un plaisir
+tout particulier à insister sur ce point; tu pourrais bien en
+goûter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.
+
+-- Mon oncle! inutile! De l’ipécacuanha, du ricin, de l’eau-
+forte, tout ce que vous voudrez, excepté cet horrible régal.
+
+-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois à ceci, observa
+_mistress_ Brainerd en prenant l’assiette de l’artiste, avec son
+sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table,
+affamé.
+
+-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce
+soir, d’avoir un appétit aussi immodéré, ou d’être aussi
+gourmand, car ce _roastbeef_ est délicieux.
+
+-- Ah! mon garçon! quelqu’un sans appétit, dans ce pays-ci,
+serait un phénomène; va! mange toujours! reprit l’oncle John
+facétieusement; je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir te
+convertir à l’ursophagie.
+
+-- Voyons! ne me parlez plus de ça! je n’en toucherais pas une
+miette, pour un million de dollars.
+
+-- Finalement, vous êtes content de votre souper?
+
+-- Quelle question! c’est un festin digne de Lucullus.
+
+-- Mon mignon! tu n’as pas mangé autre chose que des tranches
+d’ours noir !
+
+-- Ah-oo-ah! rugit l’artiste en se levant avec furie, et prenant
+la fuite au milieu de l’hilarité générale.
+
+CHAPITRE III
+_UNE VISITE._
+
+La nuit -- une belle nuit du mois d’août -- était splendide,
+calme, sereine, illuminée par une lune éclatante et pure;
+l’atmosphère était transparente et d’une douceur veloutée; il
+faisait bon vivre!
+
+Après le souper, Maggie s’était mise au piano et avait joué
+quelques morceaux, sur l’instante requête de l’artiste; chacun
+s’était assis au hasard sous l’immense portique dont l’ampleur
+occupait la moitié de la maison.
+
+Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec béatitude;
+l’oncle John avait préféré une énorme pipe en racine d’érable,
+dont la noirceur et le culottage étaient parfaits.
+
+Halleck était à une des extrémités du portail; après lui étaient
+Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite
+M. et _mistress_ Brainerd.
+
+La nuit était si calme et silencieuse que, sans élever la voix,
+on pouvait causer d’une extrémité à l’autre de l’immense salle.
+La conversation devint générale et s’anima, surtout entre Maria
+et l’oncle John. Halleck s’adressait particulièrement à Maggie,
+sa plus proche voisine.
+
+-- Maria m’a parlé d’un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand
+ami de votre famille? lui demanda-t-il.
+
+-- Christian Jim, vous voulez dire?...
+
+-- C’est précisément son nom. Savez-vous où il habite?
+
+-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est
+aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent
+chez nous. Il a été converti il y a quelques années, dans une
+occasion périlleuse, papa lui a sauvé la vie; depuis lors Jim lui
+garde une reconnaissance à toute épreuve: il nous aime peut-être
+encore plus que les missionnaires.
+
+-- Un vrai Indien n’oublie jamais un service; ni une injure,
+observa Halleck sentencieusement; quelle espèce d’individu est
+cet Indien?
+
+-- Il personnifie votre idéal de l’Homme-Rouge, au moral, du
+moins; sinon au physique. C’est tout ce qu’on peut rêver de
+noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.
+
+Maggie s’étonnait de soutenir si bien la conversation,
+contrairement à ses habitudes de silence. Elle subissait, sans
+s’en apercevoir, l’influence d’Halleck, dont la délicate urbanité
+savait mettre à l’aise tout ce qui l’entourait; le jeune artiste
+avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain
+favorable pour la personne avec laquelle il s’entretenait.
+
+Tout le monde n’a pas ce talent aussi rare qu’enviable.
+
+Le coup d’oeil général de cette réunion intime aurait fait un
+tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzée
+du vieux Brainerd demi noyé dans les nuages tourbillonnants
+qu’exhalait sa pipe; à côté de lui, le visage calme et souriant
+de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un
+peu rude et de la bonté la plus douce. Au centre, éclairée par
+les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, épanouie, alerte,
+toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fête à la
+nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l’oreille, les
+jambes croisées, nonchalamment renversé dans son fauteuil,
+envoyant dans l’air, par bouffées régulières, les blanches
+spirales de son cigare; Maggie, naïve et gracieuse, ses grands
+yeux noirs et expansifs fixés sur son cousin avec une attention
+curieuse, toute empreinte de grâce innocente et juvénile,
+ressemblant à la fée charmante de quelque rêve oriental.
+
+Vraiment, c’était un délicieux intérieur qui aurait séduit
+l’artiste le plus difficile.
+
+Effectivement Adolphe était ravi, surtout quand ses yeux
+rencontraient les regards de sa gentille cousine.
+
+-- J’aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il après un long
+silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a
+été donné au sujet de sa conversion.
+
+-- C’est plutôt, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui
+a, mérité ce titre. Lorsque mon père l’a rencontré pour la
+première fois, il était très méchant, ivrogne, brutal,
+querelleur, et il avait tué, disait-on, plus d’un blanc. Il
+rodait de préférence dans les hautes régions du Minnesota, où les
+caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.
+
+-- Mais, depuis, il est complètement changé?
+
+-- Si complètement qu’on peut dire, à la lettre, que c’est un
+autre homme. Il est allé jusqu’à prendre un nom anglais, comme
+vous voyez. Il y a quelques années, sa passion invincible était
+l’abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu
+jusqu’au dernier haillon qu’il avait sur le corps. Depuis sa
+conversion, en aucune circonstance il ne s’est laissé tenter; il
+est resté sobre comme il se l’était promis.
+
+-- C’est là un type remarquable. Par conséquent, miss Maggie,
+continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous
+admettrez que je ne me suis pas entièrement trompé dans mon
+appréciation du caractère indien.
+
+-- Mais précisément l’Indien a disparu, le chrétien seul est
+resté.
+
+Cette remarque incisive était la réfutation la plus complète qui
+eût été opposée au système d’Halleck; venant d’une aussi jolie
+bouche, elle avait pour lui autant d’autorité que si elle eut
+émané d’un philosophe ou d’un général d’armée.
+
+
+
+Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration
+devant le bon sens ingénu de la jeune fille.
+
+-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu’il y ait eu des Sauvages,
+même non chrétiens, dont le caractère et la conduite aient été
+chevaleresques et nobles, de façon à mériter des éloges?
+
+-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantité
+d’Indiens que j’ai vus, il ne s’en est pas rencontré un seul
+réalisant ces belles qualités, -- Ah! mais, voici Jim en
+personne, qui arrive.
+
+La porte, en effet, venait de s’ouvrir sans bruit, l’artiste
+aperçut, s’avançant sous le portique, une haute forme brune
+enveloppée des pieds à la tète par une grande couverture blanche.
+
+Du premier regard, l’artiste reconnut un Indien; la démarche
+assurée et confiante du nouveau venu faisait voir qu’il se
+sentait dans une maison amie.
+
+En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agréable, fit
+entendre ce seul mot:
+
+-- Bonsoir.
+
+Chacun lui répondit par une salutation semblable, et, sans autre
+discours, il s’assit sur une marche d’escalier, entre l’oncle
+John et Maria.
+
+Il accepta volontiers l’offre d’une pipe, et sembla absorbé par
+le plaisir d’en faire usage; ensuite, la conversation recommença
+comme si aucune interruption ne fut survenue.
+
+Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l’intérêt curieux que lui
+inspirait ce héros du désert. Sa préoccupation à cet égard devint
+si apparente que chacun s’en aperçut et s’en amusa beaucoup. Il
+cessa de causer avec Maggie, et se mit à contempler Jim
+attentivement.
+
+Ce dernier lui tournait le dos à moitié, de façon à n’être vu que
+de profil, et du côté gauche. Insoucieux de la chaleur comme du
+froid, il était étroitement enroulé dans sa couverture; dans une
+attitude raide et fière, il exposait à la clarté de la lune son
+visage impassible, mais dont les traits bronzés reflétaient les
+rayons argentés comme l’aurait fait le métal luisant d’une
+statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa
+pipe l’éclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient
+étrangement sa physionomie caractéristique.
+
+Cet enfant des bois avait un profil mélangé des beautés de la
+statuaire antique et des trivialités de la race sauvage. Lèvres
+fines et arquées; nez romain, droit, d’un galbe pur autant que
+noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilées;
+et à côté de cela, sourcils épais; visage carré, anguleux; front
+bas et étroit, fuyant en arrière. La partie la plus
+extraordinaire de sa personne était une chevelure exubérante,
+noire comme l’aile du corbeau, longue à recouvrir entièrement ses
+épaules comme une vraie crinière.
+
+Tout ce qui avait été dit précédemment sur son compte avait
+fortement prédisposé Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme,
+toujours absorbé par ses romanesques illusions sur les Indiens,
+tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses
+rêves. Il s’oublia ainsi, renversé dans son fauteuil, les yeux
+attentifs, dilatés par la curiosité, tellement que, pendant dix
+minute, il oublia son cigare au point de le laisser éteindre.
+
+Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume,
+pour le rappeler à lui; alors il tira une allumette de sa poche,
+ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:
+
+-- Il arrive de la chasse, n’est-ce pas? Demanda-t-il
+
+-- Le mois d’août n’est pas une bonne saison pour cela.
+
+-- Comment vous êtes-vous procuré cette chair d’ours que nous
+avons mangée ce soir?...
+
+-- Par un hasard tout à fait fortuit; et nous l’avons conservée,
+spécialement à votre intention aussi longtemps que le permettait
+la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!
+
+-- Hooh! répondit le Sioux en tournant sur ses talons, de manière
+à faire face à la jeune fille.
+
+-- Coucherez-vous ici cette nuit?
+
+-- Je ne sais pas, peut-être, répondit-il laconiquement en
+mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-même avec une
+précision mécanique, et se remit à fumer vigoureusement.
+
+-- Il a quelque chose dans l’esprit, observa Maria; car
+ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier
+quart d’heure de sa visite.
+
+-- Peut-être est-il gêné par notre présence inaccoutumée?
+
+-- Non; il lui suffît de vous voir ici pour savoir que vous êtes
+des amis.
+
+-- On ne peut connaître tous les caprices d’un Indien; je suppose
+qu’à l’instar de ses congénères il a aussi des fantaisies et des
+excentricités.
+
+La soirée était fort avancée, M. Brainerd insinua tout doucement
+qu’il était l’heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans
+leur chambre; alors l’oncle John se leva, invita tout le monde à
+rentrer dans la maison. La lampe demi-éteinte fut rallumée; la
+famille s’installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui
+garnissaient!e salon.
+
+À ce moment, tous les visages devinrent sérieux, car on se
+disposait à réciter les prières du soir; M. Brainerd, lui-même,
+déposa momentanément son air rieur pour se recueillir; avec
+gravité, il prit la Bible, l’ouvrit, mais avant de commencer la
+lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.
+
+-- Où est Jim? demanda-t-il.
+
+-- Il est encore sous le portique, répondit Will; irai-je le
+chercher?
+
+-- Certainement! on a oublié de l’appeler.
+
+Le jeune homme courut vers le Sioux et l’invita à entrer pour la
+prière.
+
+L’autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra,
+après un moment d’attente.
+
+-- Il n’est pas disposé, à ce qu’il parait, ce soir dit-il en
+revenant; il faudra nous passer de lui.
+
+Maggie s’était mise au piano, et avait fait entendre un simple
+prélude à l’unisson; toute la portion adolescente de la famille
+se réunit pour l’accompagner. Will avait une belle voix de basse;
+Halleck était un charmant ténor; on entonna l’hymne splendide
+«sweet hour of Brayers» dont les accents majestueux, après avoir
+fait vibrer la salle sonore, allèrent se répercuter au loin dans
+la prairie.
+
+Le chant terminé, chacun reprit son siège pour entendre la
+lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminèrent
+par une fervente prière que l’on récita à genoux.
+
+Les jeunes filles allèrent se coucher, sous la conduite de
+M. Brainerd; les hommes rallumèrent des cigares et s’installèrent
+de nouveau sur leurs sièges. Chacun d’eux avait une pensée
+curieuse et inquiète à satisfaire: Halleck voulait approfondir la
+question Indienne en se livrant à une étude sur Jim; L’oncle John
+et le cousin Will avaient remarqué un changement étrange dans les
+allures du Sioux, ils désiraient éclaircir leurs inquiétudes en
+causant avec lui.
+
+Ils s’acheminèrent donc tout doucement hors du salon et allèrent
+rejoindre sous le portique leur hôte sauvage. Ce dernier fumait
+toujours avec la même énergie silencieuse, et sa pipe illuminait
+vigoureusement son visage, à chaque aspiration qui la rendait
+périodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstiné
+jusqu’au moment où l’oncle John l’interpella directement.
+
+-- Jim, vous paraissez tout changé ce soir. Pourquoi n’êtes-vous
+pas venu prendre part à la prière? Vous ne refusez pas d’adresser
+vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonté.
+
+-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui
+parlez.
+
+-- Dans d’autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de
+vous joindre à nous pour ces exercices.
+
+-- Jim n’est pas content: il n’a pas besoin que les femmes s’en
+aperçoivent.
+
+-- Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire?
+
+-- Les trafiquants Blancs sont des méchants; ils trompent le
+Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu’à ses
+couvertures.
+
+-- Ça a toujours été ainsi.
+
+-- L’Indien est fatigué; il trouve ça trop mauvais. Il tuera tous
+les _Settlers_.
+
+-- Que dites-vous? s’écria l’oncle John.
+
+-- Il brûlera la cabane de l’Agency; il tuera hommes, femmes,
+babys, et prendra leurs scalps.
+
+-- Comment savez-vous cela?...
+
+-- Il a commencé hier; ça brûle encore. Le Tomahawk. est rouge.
+
+-- Dieu nous bénisse! Et, viendront-ils ici, Jim?
+
+-- Je crois pas, peut-être non. C’est trop loin de l’Agency; ils
+ont peur des soldats.
+
+-- Enfin, les avez-vous vus, Jim?
+
+-- Oui j’ai vu quelques-uns. Ça contrarie Jim. Il y a trop
+chrétiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C’est
+mauvais, Jim n’aime pas voir ça, il s’est en allé.
+
+-- Fasse le ciel qu’ils ne viennent pas dans cette direction. Si
+je savais qu’il y eût danger pour l’avenir, nous partirions
+instantanément.
+
+-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le
+Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulièrement ému
+par les inquiétantes révélations de l’Indien.
+
+-- Ah! répliqua l’oncle John en réfléchissant, si nous quittons
+la ferme, elle sera pillée par ces larrons à peau rouge, en notre
+absence. Je n’aimerais pas, à mon âge, perdre ainsi tout ce que
+j’ai eu tant de peine à amasser.
+
+-- Mais cependant, père, si notre sûreté l’exige! observa Will.
+
+-- S’il en était ainsi je n’hésiterais pas un seul instant;
+néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait à craindre un danger
+immédiat. C’est probablement une terreur panique dont on s’émeut
+aujourd’hui, comme cela est arrivé au printemps dernier: le seul
+vrai danger à redouter c’est que ce désordre prenne de
+l’extension et arrive jusqu’à nous.
+
+-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable
+les a soulevés, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un
+autre Havane; mais, comme je le soutenais tout à l’heure à table,
+leurs actions même blâmables reposent toujours sur une base
+honorable.
+
+-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois,
+préférable à votre pipe.
+
+-- Je n’en ai pas besoin, répliqua l’autre sans bouger.
+
+-- À votre aise! il n’y a pas d’offense! Oncle John, nous disons
+donc qu’il n’y a pas lieu de s’effrayer?
+
+-- Ah! ah! mon garçon, il y a bien réellement un danger, c’est
+certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu’à nous?... c’est
+incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles
+pendant que vous étiez sur le steamer?
+
+-- Depuis que vous me parlez de tout çà, il me revient un peu
+dans l’esprit que j’ai dû ouïr murmurer je ne sais quoi au sujet
+des craintes qu’inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis
+point préoccupé de ces fadaises; d’ailleurs, je commence à croire
+que les Blancs par ici n’ont qu’une toquade, c’est de dénigrer
+les Peaux-Rouges.
+
+-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez changé d’opinion, lorsque
+vous serez plus âgé d’un an seulement! dit le jeune Will qui
+semblait beaucoup plus affecté que son père des mauvaises
+nouvelles apportées par le Sioux. Les plus funestes légendes que
+nous aient léguées nos ancêtres sur la barbarie Indienne, ont
+pris naissance dans ce pays même, dans le Minnesota.
+
+-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne
+voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l’oncle John sans
+prendre garde à cette dernière remarque; je vais tirer cela au
+clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit?
+
+L’Indien resta deux bonnes minutes sans répondre. Les bouffées
+s’envolèrent de sa pipe plus épaisses et plus rapides; son visage
+se contracta sous les efforts d’une méditation profonde: enfin il
+lâcha une monosyllabe
+
+-- Non.
+
+-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will.
+
+-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d’en savoir
+davantage; j’irai voir et je dirai ce que j’aurai vu; peut-être
+il vaudra mieux rester.
+
+-- Enfin, il sera encore temps demain, n’est-ce pas.
+
+-- Je l’ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera à son retour.
+
+-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette
+nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il
+fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fâché, mon cher
+Adolphe, qu’un semblable déplaisir trouble la joie que nous
+éprouvions tous de votre visite.
+
+-- Ne prenez donc pas cela à coeur, par rapport à moi, cher
+oncle, répliqua l’artiste en renversant la tête et lançant
+méthodiquement des bouffées, tantôt par l’un tantôt par l’autre
+coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela,
+et je prolongerais, s’il le fallait, ma visite exprès pour vous
+convaincre de mon inaltérable sang-froid en ce qui concerne les
+Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je
+suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.
+
+-- L’expérience ne la modifiera que trop! répondit l’oncle John.
+
+-- La vérité parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j’aurai
+été témoin de ces atrocités dont on me menace tant, alors
+seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent
+pas à l’idéal de mes rêves.
+
+-- Je crains fort...
+
+L’oncle John s’arrêta court; en se retournant par hasard, il
+venait d’apercevoir dans l’entrebâillement de la porte, le visage
+inquiet de sa femme, plus pâle que celui d’une morte.
+
+-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s’agit-il?
+
+Le mari était trop franc pour se permettre le moindre mensonge;
+il se contenta dire:
+
+-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai çà tout à
+l’heure.
+
+_Mistress_ Brainerd resta un moment irrésolue, hésitant à obéir
+et à rester; enfin elle s’éloigna en disant à son mari
+
+-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en
+supplie.
+
+Aussitôt qu’elle fut hors de portée de la voix, l’oncle John
+reprit:
+
+-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour réparer nos
+forces. Allons Jim!
+
+-- Non, il faut partir, moi, répondit le Sioux.
+
+-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui
+demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse.
+
+-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l’Indien
+en se levant et s’éloignant à grands pas.
+
+Chacun se rendit à sa chambre respective et se coucha. Halleck ne
+put s’endormir; il agitait dans son esprit les probabilités des
+événements, mais n’accordait aucune confiance aux appréhensions
+que chacun manifestait autour de lui. Les jours néfastes de
+massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient éloignés de
+plus d’un siècle; il considérait comme une absurdité inadmissible
+l’occurrence d’une catastrophe semblable, en plein Minnesota,
+c’est-à-dire en pleine civilisation; décidément les terreurs de
+ses amis lui faisaient pitié.
+
+Néanmoins il éteignit sa bougie; déjà un agréable assoupissement,
+précurseur du sommeil, commençait à fermer ses paupières,
+lorsqu’une clarté indéfinissable se montra au travers de ses
+volets. Il sauta vivement à bas de son lit, et courut à la
+fenêtre pour explorer les alentours. Un coin de l’horizon lui
+apparut rouge et sanglant des reflets d’un incendie; ce sinistre
+semblait être à une distance considérable, dans la direction des
+basses prairies; l’obscurité ne permettait de distinguer aucun
+détail du paysage.
+
+Cependant, les regards investigateurs de l’artiste finirent par
+remarquer une grande forme sombre découpée en silhouette sur le
+fonds lumineux; Ce fantôme humain marchait à grands pas dans la
+direction du feu; à sa longue couverture blanche, Halleck
+reconnut Christian Jim; il resta longtemps à sa fenêtre, le
+regardant s’éloigner, jusqu’à ce qu’il ne fut plus visible que
+comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant:
+
+-- C’est un drôle de corps que ce Sioux; bien certainement, lui
+et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte
+des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n’avaient
+pas assez de leurs petites affaires, sans venir se mêler des
+nôtres!...
+
+Sur quoi Halleck s’endormit et rêva chevalerie indienne.
+
+CHAPITRE IV
+_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._
+
+Dans la maison du _settler_, personne, excepté Halleck, n’avait
+aperçu la lueur nocturne de l’incendie. Il se garda bien d’en
+parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait
+qu’à fournir un thème inépuisable aux propos désobligeants sur
+les pauvres Sauvages; il s’assura donc un secret triomphe en
+gardant le silence.
+
+La matinée suivante fut admirable, tiède, transparente; une de
+ces splendides journées où il fait bon vivre!
+
+Halleck décida qu’il passerait sa matinée à croquer les paysages
+environnants, et il invita Maria et Maggie à lui servir de guides
+dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses
+nécessités du ménage, jugea convenable de retenir sa fille à la
+maison; le nombre des touristes se trouva donc réduit à deux.
+
+Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicérone
+à l’artiste; pendant son séjour d’été elle avait parcouru le pays
+en tous sens, ne négligeant pas un bosquet, pas une clairière.
+Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans
+sa mémoire, elle conservait comme dans un musée vivant, une
+collection admirable de points de vue.
+
+-- Et maintenant, très excellent sir, dit-elle une fois en route,
+quel genre de beauté pittoresque faut-il offrir à votre crayon
+habile?
+
+-- Tout ce qui se présentera.
+
+-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd’hui?
+
+-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-être.
+
+-- Cependant je désirerai connaître vos préférences.
+
+-- Peu m’importe. Je me réjouis de m’en rappeler à votre choix.
+
+-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille
+là-bas au pied des paisibles collines; il est à demi caché par un
+rideau de nobles sapins qui se mêlent harmonieusement aux
+bouleaux argentés. C’est tout petit, tout mignon; mais j’ai
+souvent désiré de posséder vos crayons pour reproduire ce
+merveilleux coin du désert.
+
+-- Allons-y!
+
+Tous deux se dirigèrent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils
+marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de
+laquelle dormaient de grands arbres couchés comme des géants sur
+un lit de velours vert; plus loin se présentèrent de gracieuses
+collines en rocailles jaunes, grises, bronzées, chatoyantes des
+admirables reflets que fournit le règne minéral; au milieu de
+tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux
+feuillages dorés, diamantés, des arbrisseaux bizarres, des
+senteurs divines, des harmonies célestes murmurées par la nature
+joyeuse.
+
+Ils arrivèrent au lac; c’était bien, comme l’avait dit Maria, une
+perle enchâssée dans la solitude. Tout au fond, formant le
+dernier plan, s’élevait un entassement titanique de roches
+amoncelées dans une majestueuse horreur. Leur aspect sévère était
+adouci par un déluge de petites cascades mousseuses et
+frétillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes,
+grimaçantes, froncées de ces géants de granit. Des touffes
+d’herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses,
+s’épanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des
+corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond
+des eaux, montaient le long des pentes abruptes que décoraient
+leurs immenses pétales de pourpre ou d’azur.
+
+À droite, à gauche, des forêts profondes, silencieuses,
+incommensurables; des déserts feuillus, enguirlandés, mystérieux,
+pleins d’ombres bleues, de rayons d’or, de murmures inouïs!
+
+Le lac, plus pur, plus uni qu’une opulente glace de Venise; le
+lac, transparent comme l’air, dormait dans son palais sauvage,
+sans une ride, sans une vague à sa surface d’émeraude
+bleuissante.
+
+Quelques grands oiseaux, fendant l’air avec leurs ailes à reflets
+d’acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond
+renvoyait leur image.
+
+Halleck poussa des rugissements de joie.
+
+-- Je vous le dis, en vérité, aucun pays du monde, pas même la
+Suisse, ou l’Italie ne sauraient approcher d’une sublimité
+pareille. Cependant il y manque un élément, la vie; sans cela le
+paysage est mort.
+
+Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs
+têtes.
+
+-- Non, ce n’est pas assez. Il me faudrait autre chose encore,
+plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien
+y figurer nous-même; mais nous n’y sommes que des intrus.... et
+pourtant, il me faut de la vie là-dedans!.... un daim se
+désaltérant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d’un
+air philosophe les splendeurs qui l’entourent; ou bien...
+
+-- Un Indien sauvage, pagayant son canot?
+
+-- Oui, mieux que tout le reste! Là, un vrai Sioux, peint en
+guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes désirs.
+
+-- Bah! qui vous empêche d’en mettre un?... Je suis sûre que vous
+en avez l’imagination si bien pénétrée, que la chose sera facile
+à votre crayon.
+
+-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chère Maria,
+rien ne vaut la réalité.
+
+-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ébouriffante? Si
+je ne me trompe, voilà là-bas un canot indien. Sa position, à
+vrai dire, n’est guère favorable pour être dessinée.
+
+En même temps, Maria montra du doigt, un coin du lac hérissé d’un
+gros buisson de ronces qui faisaient voûte au-dessus de l’eau.
+Dans l’ombre portée par cet abri, apparaissait d’une façon
+indécise, un objet qui pouvait être également une pierre, le bout
+d’un tronc d’arbre, ou l’avant d’un canot.
+
+Si l’oeil exercé d’un chasseur avait reconnu là un esquif, il
+aurait constaté aussi que son attitude annonçait la secrète
+intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s’en servait eût
+cherché à se dérober aux regards. Mais, quelle raison mystérieuse
+aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_
+aurait eu l’idée de concevoir quelque inquiétude à l’apparition
+de cette frêle embarcation?
+
+Quoiqu’il en soit, il fallut plusieurs minutes à l’artiste pour
+distinguer l’objet que lui indiquait sa vigilante compagne;
+lorsque enfin il l’eût aperçu, sa forme et sa tournure
+répondirent si peu aux idées préconçues du jeune homme qu’il ne
+put se décider à y voir un canot.
+
+-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j’en ai vu plusieurs
+fois déjà; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce
+canot un fac-similé exact de ceux que Darley a si bien dessinés
+dans ses illustrations de Cooper. Vous êtes donc forcé de
+convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous.
+
+-- Mais où est son propriétaire, l’Indien lui-même? Nous ne
+pouvons guère tarder de le voir?
+
+-- Il est sans doute à rôder par là dans les bois. Adolphe!
+s’écria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas
+seuls!
+
+-- Eh bien! quoi? répliqua vivement Halleck, ne sachant ce
+qu’elle voulait dire.
+
+-- Regardez à une centaine de pas vers l’ouest de ce canot; vous
+me direz ensuite s’il vous manque l’élément de vie, comme vous
+dites.
+
+-- Tiens! tiens! voilà, un gaillard qui en prend à son aise, sur
+ma vie! Eh! qui pourrait le blâmer d’avoir choisi une aussi
+ravissante retraite pour se livrer aux délices de la pêche?
+
+Nos deux touristes étaient fort surpris de ne l’avoir pas vu tout
+d’abord. Il était en pleine vue, assis sur un roc avancé; les
+pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penché en
+avant, dans l’attitude des pécheurs de profession. Sa contenance
+annonçait une attention profonde, toute concentrée sur la ligne
+dont il venait de lancer l’hameçon dans le lac après l’avoir
+balancé au-dessus de sa tête.
+
+L’artiste commença à dessiner; Maria choisit une place d’où elle
+pouvait facilement suivre les progrès du travail.
+
+Tout en faisant voltiger à droite et à gauche son crayon docile,
+Halleck jasait gaîment et entretenait la conversation avec une
+verve intarissable. Peu à peu les traits se multipliaient,
+l’esquisse prenait une forme.
+
+-- Si seulement nous avions à portée l’homme rouge, observa-t-il,
+je le croquerais en détail. Mais, j’y pense, nous pouvons nous
+procurer cette jubilation; je vais d’abord placer, dans mon
+ébauche, le canot bien en vue, j’y dessinerai ensuite l’Indien
+maniant l’aviron, lorsque nous serons parvenus à nous rapprocher
+de ce pêcheur.
+
+-- Assurément voilà un homme bien paisible et bien occupé; il a
+l’air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu’il se soit
+aperçu de notre présence?
+
+-- Sans nul doute, car nous sommes aussi fièrement en vue;
+cependant j’affirmerais que son poisson le préoccupe beaucoup
+plus que nous. Tenez! il a levé la tête et nous a regardés. Ah!
+le voilà qui regarde en bas; il vient d’enlever quelque chose au
+bout de sa ligne.
+
+-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot là-bas. Ne
+voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage
+brillant d’un oiseau?
+
+-- Je ne puis m’occuper que de mon dessin; je n’ai pas de temps à
+perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me
+voilà en train.
+
+-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez
+quelque chose qui vous intéressera; je suis sûre maintenant qu’il
+y a là une tête d’Indien.
+
+L’artiste se décida enfin à jeter les yeux dans la direction
+indiquée; il daigna même admettre qu’il voyait quelque chose
+d’extraordinaire dans ce buisson
+
+-- Oui, murmura-t-il, c’est bien la touffe de chevelure ornée que
+portent les guerriers sauvages; c’est leur panache bariolé de
+plumes éclatantes.
+
+Pendant qu’il parlait, le Sauvage surgit entièrement hors des
+broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque
+aussitôt il disparut.
+
+-- Ah! en voilà plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre
+élément de vie a fait apparition, le cadre est complet.
+
+-- Je me déclare satisfait, réellement.
+
+-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous.
+Combien elle se serait réjouie de ce spectacle enchanteur! je
+suis bien désolée de son absence.
+
+-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu’elle m’a surpris et charmé
+bien agréablement hier soir; elle a une distinction et une
+intelligence qu’envieraient nos plus belles dames des cités
+civilisées; je vous assure qu’elle a fait impression sur moi.
+
+-- Cela ne m’étonne pas; elle mérite l’estime et l’amitié de
+chacun. c’est le plus noble coeur que je connaisse; honnête,
+pure, modeste, sincère, elle a toutes les qualités les plus
+adorables.
+
+L’artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le
+papier, leva les yeux sur sa cousine qui était assise devant lui,
+un peu sur la droite.
+
+Elle considérait le lac, et ne s’aperçut pas du regard furtif
+d’Halleck. Ce dernier laissa apparaître sur ses lèvres un
+singulier sourire qui passa comme un éclair, puis il se remit
+silencieusement à l’ouvrage.
+
+-- Elle parait être l’enfant gâté de l’oncle John, reprit-il au
+bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui
+revient de droit, comme à la plus jeune?
+
+-- Mais non, c’est à cause de son charmant naturel Adolphe,
+remarquez-vous l’immobilité extraordinaire de ce pêcheur?
+
+Les deux jeunes gens s’amusèrent à regarder cet individu qui, en
+effet, paraissait identifié avec le roc sur lequel il était
+assis. Tout à coup il fit un bond en avant, tête baissée, et
+tomba lourdement dans l’eau, avec un fracas horrible. En même
+temps les échos répétaient la, détonation d’un coup de feu; et
+une guirlande de fumée qui planait au-dessus d’un roc peu éloigné
+trahissait le lieu où était posté le meurtrier.
+
+Un silence de mort suivit cette péripétie sanglante; Halleck et
+Maria s’entreregardèrent terrifiés. Le jeune artiste ne tarda pas
+à reprendre son sang-froid.
+
+-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos
+dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en
+repliant son portefeuille méthodiquement.
+
+-- Ah!! mon Dieu! s’écria Maria avec terreur, vous ne savez
+pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent!
+
+Ces mots étaient à peine prononcés qu’un second et un troisième
+coup de feu cinglèrent l’air; des balles sifflèrent à leurs
+oreilles, indiquant d’une façon beaucoup trop intelligible que
+cette dangereuse conversation s’adressait à eux.
+
+-- Que l’enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques
+renégats qui déshonorent leur race.
+
+Il s’arrêta court, Maria venait de le saisir convulsivement par
+le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac.
+Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient
+rapidement. Adolphe, malgré tout son sang-froid, ne put se
+dissimuler qu’il fallait prendre un parti prompt et décisif.
+
+-- Soyez courageuse, ma chère Maria, lui dit-il en la prenant par
+la main, et venez vite.
+
+Puis il l’entraîna vers le fourré, en sautant de rocher en
+rocher. La jeune fille s’apercevant qu’il avait l’intention de
+fuir tout d’une traite jusqu’à la maison, lui dit, toute
+essoufflée
+
+-- Jamais nous ne pourrons nous échapper en courant; il vaut
+mieux nous cacher.
+
+Adolphe regarda hâtivement autour de lui, et avisa un vaste tronc
+d’arbre creux enseveli dans un buisson inextricable.
+
+-- Vite, là-dedans! dit-il à sa cousine; cachez-vous vite! Les
+voilà, ces damnés coquins!
+
+-- Et vous? qu’allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant
+rester dehors.
+
+-- Je vais chercher une autre cachette, répondit-il; il ne faut
+pas nous cacher tous deux dans en même terrier, nous serions
+découverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile,
+et ne bougez d’ici que lorsque je viendrai vous chercher.
+
+Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonça son chapeau sur
+ses yeux, et, ainsi qu’il le raconta lui-même plus tard, «se mit
+à courir comme jamais homme ne l’avait fait jusqu’alors». Une
+longue et constante pratique des exercices gymnastiques l’avait
+rendu nerveux et agile à la course.
+
+Mais ses muscles n’étaient point encore au niveau de ceux de ses
+ennemis rouges, car à peine avait-il fait cent pas, qu’un Indien
+énorme, le tomahawk levé, était sur ses talons; avec un hurlement
+féroce, il se lança sur Halleck.
+
+-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l’artiste.
+
+Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son
+adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans
+l’épaule: il lâcha successivement quatre autres coups, mais sans
+l’atteindre; les deux derniers ratèrent.
+
+Soudainement la pensée vint à Halleck, qu’il n’avait plus qu’une
+charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer
+qu’à coup sûr.
+
+L’entrée en scène du revolver avait eu pourtant un résultat;
+l’Indien s’était arrêté à quelques pas; mais aussitôt qu’il
+s’était aperçu que l’arme avait raté, il lança furieusement son
+tomahawk à la tête de l’artiste. Si ce dernier n’eût trébuche
+fort à propos sur une pierre, évidemment le projectile meurtrier
+lui aurait fendu le crâne. Se relevant de toute sa hauteur,
+Halleck brandit son pistolet et l’envoya dans la figure bronzée
+de l’Indien avec tant de force et de précision, qu’il lui cassa
+une douzaine de dents et lui déchira les lèvres.
+
+L’Indien bondit en poussant un rugissement de bête fauve; mais il
+fut reçu par un foudroyant coup de pied dans les côtes qui
+l’envoya rouler sur les cailloux.
+
+La boxe pédestre aussi bien que manuelle, n’avait aucun mystère
+pour Halleck, et sur ce terrain il était maître de son ennemi; sa
+seule crainte était de le voir employer quelque nouvelle arme,
+car l’artiste n’avait plus que ses pieds et ses poings.
+
+Aussi, ce fut avec un vif déplaisir qu’Adolphe le vit extraire du
+fourreau un couteau énorme, puis se diriger sur lui avec
+précaution.
+
+Néanmoins, l’artiste, n’ayant pas le choix de mieux faire, se
+préparait à une lutte corps à corps, lorsqu’il entendit
+s’approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre
+devait être trop inégale pour qu’Halleck s’y engageât autrement
+qu’à la dernière nécessité. Aussi, réfléchissant que ses jambes
+s’étaient reposées, et qu’elles étaient admirablement prêtes à
+fonctionner, il s’élança plus prestement qu’un lièvre et se mit à
+courir.
+
+Inutile de dire que son adversaire acharné se précipita à sa
+poursuite; cette fois l’artiste avait si bien pris son élan que
+l’Indien fût distancé pendant quelques secondes. Toutefois
+l’avance gagnée par Halleck fut bientôt reperdue; ce qui ne
+l’empêcha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras
+son portefeuille, dont, avec une ténacité rare, il n’avait pas
+voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu’il le conservait comme
+un talisman pour une occasion suprême.
+
+Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous
+les pas du Sauvage; son approche était d’autant plus dangereuse
+qu’il avait retrouvé son tomahawk.
+
+Craignant toujours de recevoir, par derrière, un coup mortel,
+Halleck se retournait fréquemment. Cet exercice rétrospectif lui
+devint funeste, il se heurta contre une racine d’arbre et roula
+rudement sur le sol la tête la première.
+
+Le Sauvage était si près de lui, que sans pouvoir retenir son
+élan, il culbuta sur le corps étendu de l’artiste. Halleck se
+releva d’un bond, recula de trois pas, et voyant que l’heure
+d’une lutte suprême était arrivée, il se prépara à vaincre ou
+mourir; l’Indien, de son côté, allongea le bras pour le frapper.
+
+Il n’y avait plus qu’une seconde d’existence pour Halleck,
+lorsque la détonation aiguë d’un rifle rompit le silence de la
+solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux
+pieds du jeune homme.
+
+Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tâcher de
+découvrir quel était le Sauveur survenu si fort à propos; il ne
+vit rien et ne parvint même pas à deviner de quel côté était
+parti le coup de feu.
+
+La première pensée de l’artiste fut que la balle lui était
+destinée, et s’était trompée d’adresse, mais quelques instants de
+réflexion le firent changer d’avis.
+
+Cependant, songeant aussitôt que les autres Indiens devaient
+approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se
+montra, la solitude était rendue à son profond silence.
+
+Après s’être convaincu, par une longue attente, que tout
+adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit
+philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en
+cherchant une page blanche :
+
+-- Si cette balle n’avait pas si bien été ajustée, j’aurais du
+imiter Parrhaseus; heureusement il ne s’agit plus de cela, je me
+garderai bien de laisser échapper la plus sublime occasion de
+faire un croquis magistral.
+
+Sur ce propos, il se prépara à enrichir son album d’une étude sur
+l’indien mort devant lui.
+
+CHAPITRE V
+_UN AMI PROPICE._
+
+Il ne faudrait pas croire que la main de l’artiste tremblât
+pendant qu’il crayonnait le portrait de l’Indien abattu; si
+quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c’était la
+suite de l’exercice forcé auquel il venait de se livrer, mais
+l’émotion n’y entrait pour rien.
+
+Comme un vieux soldat ou un chirurgien émérite familiarisé avec
+l’aspect de la mort, Adolphe considérait ce cadavre farouche et
+hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple
+modèle de nature morte.
+
+Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna,
+arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tête, plaça tout le
+corps dans le meilleur état de symétrie possible, de façon à, lui
+donner une jolie tournure.
+
+Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l’effet, il
+se plaça lui-même en bonne situation; et tout étant ainsi ajusté
+à sa grande satisfaction, il se mit à dessiner.
+
+-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son
+flegme habituel; je ne suppose pas qu’on puisse appeler cela un
+modèle qui pose, C’est un modèle qui gît.
+
+Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut
+bientôt terminé, rangé précieusement dans le portefeuille, et le
+portefeuille lui-même mis sous le bras; puis Halleck se leva,
+lestement pour se mettre en quête de Maria.
+
+À ce moment, il éprouvait une sorte d’inquiétude vague, et comme
+un remords de n’avoir pas couru sur le champ et avant tout à la
+recherche de sa cousine; un pressentiment fâcheux s’empara de lui
+au fur et à mesure qu’il se rapprochait hâtivement du lieu où il
+l’avait laissée.
+
+Ce n’était pas qu’il fût embarrassé pour retrouver sa cachette;
+Halleck avait une mémoire infaillible; d’ailleurs les
+circonstances émouvantes dans lesquelles il avait exploré cette
+région, étaient de nature à imprimer dans son esprit les moindres
+détails.
+
+Sur le point d’arriver il s’arrêta, prêta une oreille attentive,
+mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas,
+et se trouva devant le gros arbre entouré de ronces.
+
+-- Maria! s’écria-t-il, venez je crois le terrain déblayé; nous
+pourrons retourner sains et saufs à la maison.
+
+Ne recevant aucune réponse, il entra précipitamment dans la
+cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la
+jeune fille n’y était plus.
+
+Il demeura un moment interdit, respirant à peine, cherchant à
+s’expliquer cette disparition.
+
+Bientôt, grâce à ses habitudes optimistes, il fut d’avis qu’elle
+avait profité d’un instant favorable pour quitter ce refuge et
+revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que
+Maria n’était pas femme à se laisser enlever sans résistance; et
+que si quelque méchante aventure lui était arrivée, elle aurait
+fait retentir l’air de ses cris désespérés.
+
+Cependant l’artiste n’était pas entièrement convaincu, ni sans
+inquiétude: car il savait que des Indiens étaient dans le bois;
+et il venait d’apprendre d’une façon mémorable que la nature de
+ces braves gens n’était pas chevaleresque au point de respecter
+quelqu’un dans les bois, ce quelqu’un fût-il une femme sans
+défense.
+
+Il était là immobile, hésitant, ne sachant quel parti prendre,
+lorsqu’une clameur aiguë frappa son oreille; ce cri provenait du
+lac, c’était, à ne pas s’y méprendre, la voix de Maria qui
+l’avait poussé.
+
+Halleck bondit comme un daim blessé, se précipita tête première,
+à travers branches, et ne s’arrêta qu’au bord de l’eau, à
+l’endroit où il s’était précédemment installé pour dessiner. Là,
+il regarda avidement dans toutes les directions, et aperçut au
+milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler à force
+de rames.
+
+Maria était entre eux, pâle, désespérée; à l’apparition de son
+cousin elle poussa un cri d’appel, levant les bras
+frénétiquement, et aurait sauté à l’eau si ses ravisseurs ne
+l’eussent retenue.
+
+Halleck n’avait d’autre ressource que de gagner, en faisant le
+tour du rivage, l’avance sur le canot, et de l’attendre au
+débarquement; quoique seul et sans armes, il s’élança bravement
+avec l’agilité de la colère et de l’anxiété, bien résolu à ne pas
+laisser échapper les Sauvages sans leur livrer une lutte à
+outrance.
+
+Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagné le
+bord avant que le pauvre artiste eût parcouru la moitié seulement
+de la distance. Les Indiens sautèrent rapidement à terre,
+entraînant Maria avec eux.
+
+Adolphe, courant toujours à perte d’haleine, suivait avec des
+regards furieux les fugitifs, lorsqu’il vit tout à coup un Indien
+chanceler et tomber à la renverse. En même temps les échos se
+renvoyèrent la détonation d’une carabine; le second Sauvage,
+saisi de terreur, disparut comme s’il avait eu des ailes.
+
+En cherchant des yeux quel pouvait être ce sauveur arrivé en ce
+moment si propice, Halleck découvrit Christian Jim, le fusil en
+main, qui cheminait tout doucement à travers les rochers, et
+arrivait auprès de la jeune fille éperdue.
+
+Halleck les eût bientôt rejoints; il serra affectueusement la
+main de Maria, en murmurant quelques paroles que son émotion
+rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui
+venait de jouer si fort à propos le rôle sauveur de la
+Providence.
+
+-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je!
+vous êtes un vrai Indien, vous!
+
+Jim ne lui rendit en aucune façon sa politesse. Il se contenta de
+le toiser, un instant, des pieds à la tête, et dit :
+
+-- Courez, allez-vous-en d’ici! Les Indiens sont soulevés,
+brûlent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l’oncle John !
+
+Malgré son extérieur glacial, il était évident que Jim était dans
+une grande agitation. Ses yeux noirs lançaient çà et là des
+regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de
+farouche et d’inquiet qui frappa les jeunes gens.
+
+-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s’écria Maria
+encore pâle et frémissante de terreur; conduisez-nous jusqu’en
+dehors de ces bois terribles.
+
+Sans répondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu’il
+repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le
+lac à force de rames et vint aborder devant une clairière
+traversée par un sentier qui conduisait aux habitations.
+
+Jim passa devant, en éclaireur, l’oeil et l’oreille au guet, le
+doigt à la détente du fusil, marchant sans bruit, se dérobant
+dans les broussailles.
+
+On passa ainsi tout près du lieu où Maria s’était cachée.
+
+-- Comment avez-vous eu l’imprudence de quitter une aussi
+excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid
+habituel; je vous avais pourtant recommandé, d’une façon
+formelle, de n’en pas bouger jusqu’à mon retour.
+
+-- Je me serais bien gardée d’en sortir; on m’en a arrachée. Ce
+sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrivés droit sur
+moi et se sont emparés de ma personne.
+
+-- Mais alors, pourquoi n’avez-vous pas crié? je me serais hâté
+d’accourir à votre secours.
+
+-- Si j’avais poussé un cri, j’étais morte... Ces
+«chevaleresques» bandits me l’ont parfaitement fait comprendre à
+l’aide de leurs couteaux.
+
+-- Ah! voici mon revolver que j’avais lancé au visage du drôle
+qui m’a attaqué.
+
+L’artiste à ces mots, courut ramasser son arme, et dût se diriger
+vers la gauche, car Jim avait changé brusquement de route pour
+éviter à Maria le spectacle hideux qu’offrait le cadavre du
+Sauvage tué le premier. Halleck reprit:
+
+-- Mon opinion est que...
+
+Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une
+brusque halte en prêtant l’oreille dans toutes les directions, et
+qui recula avec vivacité dans les broussailles :
+
+-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l’exemple, les
+Sioux viennent!
+
+Tous trois disparurent sous l’herbe, et restèrent immobiles en
+retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n’entendit pas
+le moindre bruit; Jim se hasarda à relever la tête, non sans
+prendre des précautions infinies; l’artiste crût pouvoir en faire
+autant. Ses yeux furent terrifiés d’apercevoir une bande
+d’Indiens qui cheminait dans le bois lui-même, sans froisser une
+branche ni une herbe, sans laisser autour d’elle le moindre
+bruit.
+
+Ils étaient nombreux, armés, peints en guerre; toutes ces figures
+farouches semblaient autant de visages de démons.
+
+Ce sinistre bataillon de fantômes passa comme une vision
+effrayante, courant à la curée des blancs, aspirant le carnage,
+préparant l’incendie. Le massacre du Minnesota était commencé;
+c’était l’avant-garde qu’on venait de voir.
+
+Les fugitifs restèrent encore immobiles et muets pendant une
+demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre
+en marche. Bientôt ils furent sortis du bois sur le chemin direct
+de la maison.
+
+Maria était agitée de sinistres pressentiments; quelque chose de
+secret lui disait que, pendant son absence, tout n’était pas bien
+allé dans la maison hospitalière de ses bons parents; elle
+éprouvait une fébrile impatience d’arriver, afin de s’assurer par
+ses propres yeux de l’état des choses.
+
+Enfin, ils arrivèrent sur le dernier coteau devant lequel
+s’élevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement
+que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux;
+rien n’y était changé, rien n’y trahissait la présence de
+l’ennemi.
+
+Elle reprit aussitôt son enjouement naturel, et poussant un grand
+soupir de satisfaction:
+
+-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu’on m’enlève une
+montagne de dessus le coeur; j’avais les plus horribles
+appréhensions!... il me semblait certain que quelque grand
+malheur était arrivé, pendant notre absence, à l’oncle John ou à
+quelqu’un de la famille.
+
+-- Pensez-vous qu’il y eût ici quelque autre objet plus attractif
+que vous aux yeux des galants Sauvages?
+
+-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu’il soit
+blanc, offre un grand attrait à leurs tomahawks. Supposez que
+cette pauvre petite Maggie eût été à ma place, les Sauvages
+l’auraient enlevée tout aussi bien que moi.
+
+Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en
+réalité il ne quittait pas de l’oeil son interlocutrice encore
+tout effarée et haletante. Le même sourire étrange et mystérieux
+se produisit encore sur ses lèvres; en résumé il était évident
+que, malgré les terribles scènes qu’il venait de traverser, le
+jeune homme se sentait d’humeur prodigieusement divertissante.
+
+Quelques minutes s’écoulèrent dans un profond silence. Enfin
+Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-à-fait
+différent.
+
+-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe?
+regardez là-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que
+signifie cette fumée, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel
+en si grande abondance.
+
+-- Je l’avais déjà remarquée depuis quelque temps. Jim! dites-moi
+ce que vous pensez de cela.
+
+Le Sioux retourna la tête et répondit:
+
+-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brûlent, les indiens y
+ont mis le feu.
+
+-- Est-ce loin d’ici?
+
+-- À six, huit, dix milles.
+
+-- En vérité, je le dis! s’écrie Maria pâlissant de terreur, ces
+horribles Sauvages seront bientôt ici.
+
+En dépit de son stoïcisme affecté, Halleck ne put dissimuler un
+mouvement de malaise. Réellement le danger mortel qui était
+imminent ne pouvait se révoquer en doute, et les sinistres
+pressentiments de la jeune fille terrifiée n’étaient que de trop
+réelles prophéties.
+
+-- Que l’enfer les confonde! murmura l’artiste; quel esprit
+malfaisant les anime donc? C’est le diable, à coup sûr! Mais
+enfin, peut-on savoir à quelle cause doit être attribué ce
+soulèvement épouvantable?
+
+-- Ils ne font qu’obéir à leurs invariables instincts.
+
+-- Ma chère cousine, répondit Halleck d’un ton doctoral, vous
+faites erreur d’une manière grave; telle n’est pas la nature des
+Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la
+noblesse et la loyauté personnifiées; je les porte dans mon
+coeur. Il ne s’agit ici, évidemment, que d’obscurs vagabonds,
+d’un ramassis de coquins errants, désavoués par toutes les
+tribus.
+
+-- Ah! fit Maria sans lui répondre: il y a quelqu’un sur le
+belvédère de la maison. Ils ont pressenti le danger.
+
+Effectivement, au bout de quelques pas, ils aperçurent le jeune
+Will Brainerd, debout sur le toit, à demi caché par une cheminée,
+et lançant ses regards dans toutes les directions. Il fit à Jim
+un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais à la
+suite duquel le Sioux hâta le pas.
+
+Toute la maison de l’oncle John était bouleversée par les
+préparatifs de combat et de fuite.
+
+Les tourbillons de fumée qui obscurcissaient l’horizon avaient
+parlé un lugubre langage, facile à comprendre; du haut de son
+observatoire, Will avait aperçu le détachement indien qui avait
+côtoyé le lac.
+
+Au premier abord, on avait pu croire qu’ils se dirigeaient vers
+le _Settlement_, et dans l’attente d’une agression prochaine, on
+avait attelé les chevaux aux chariots, pour être plus tôt prêt à
+fuir.
+
+Mais la horde sauvage ayant changé de direction; d’autre part,
+l’absence de Maria et d’Halleck se prolongeant, l’oncle John
+suspendit son départ pour les attendre. Bien entendu que la
+question de fuir ne fut pas mise en délibération.
+
+C’était le seul parti à prendre.
+
+Ces préparatifs de mauvais augure, ces chevaux attelés,
+frappèrent de suite les deux arrivants; Halleck lança un regard à
+Maria.
+
+-- La prolongation de notre séjour ici, parait douteuse, observa-
+t-il; l’oncle John a pris l’alarme.
+
+-- Certes! il serait étrange qu’il eût pris quelque autre
+détermination, en présence de tous ces affreux présages. Mais,
+qui aurait pu croire à de pareilles horreurs dans l’État de
+Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n’ai qu’un
+désir ardent, c’est de m’éloigner le plus promptement possible.
+
+-- Eh bien! Non pas moi! chère cousine. Maintenant, je le
+confesse, mon opinion sur les aborigènes devient douteuse; il y a
+comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m’en aller, je
+veux éclaircir la question; je veux, s’il est possible,
+réhabiliter ces pauvres Indiens à mes yeux, dans toute leur
+splendeur.
+
+-- Ô Adolphe! vous serez donc toujours une tête folle? Si vous
+avez peur de perdre votre affreux fétichisme pour les Sauvages,
+il vaut. mieux vous en aller sans pousser l’examen plus loin;
+car, croyez-moi, la désillusion sera terrible.
+
+-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l’artiste en riant; Ah mais!
+j’y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis délicieux
+que...
+
+-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes
+amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui
+tournant le dos pour courir dans la maison.
+
+Au même instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il
+informa la famille qu’aucun ennemi n’était visible à l’horizon,
+bien que les symptômes de bouleversement et d’incendie se
+multipliassent dans les alentours.
+
+-- Je m’étonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_
+a été épargné jusqu’à ce moment.
+
+Toute la famille se réunit alors en un vrai conseil de guerre;
+les délibérations furent brèves et concluantes. Une fuite très
+prompte fut décidée, comme étant le seul et unique moyen de
+salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur
+cent pour craindre l’irruption d’une bande de Peaux-rouges
+apportant avec elle le carnage et l’incendie, et une seule chance
+de ne pas être envahi; toute minime que fût cette dernière
+probabilité, elle inspira à l’oncle John quelques modifications
+dans son plan de fuite.
+
+Il fut résolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria,
+accompagnés par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le
+plus léger, et, qu’ils se dirigeraient à toute vitesse, vers
+Saint-Paul, de façon à sortir le plus tôt possible du territoire
+de Minnesota et éviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens
+soulevés.
+
+Will et Halleck devaient rester, attendant l’issue des
+événements, dans le but de protéger, s’il était possible, le
+_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isolés.
+Bien entendu, ils se tenaient tout prêts à fuir en cas de
+nécessité.
+
+En outre, ils étaient munis chacun d’une bonne carabine, d’un
+revolver, d’un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne
+leur manquaient pas. Moyennant ces préparatifs, ils pourraient se
+défendre avec succès contre les rôdeurs qui viendraient à se
+présenter.
+
+L’oncle John leur recommanda expressément de n’engager une lutte
+que lorsque les chances de succès seraient évidentes; attendu que
+lorsque le sang avait coulé, les Sauvages du Minnesota devenaient
+des démons incarnés. Halleck accepta fort légèrement les
+recommandations et l’opinion de son oncle; il prétendit «qu’on
+calomniait ces pauvres gens.»
+
+-- Nous nous rendrons directement à Saint-Paul, conclut
+M. Brainerd; si vous êtes obligés de déguerpir, suivez nos
+traces; Will connaît assez le pays pour vous guider d’une façon
+sûre. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obligés
+de fuir absolument.
+
+Fuir... non! mais nous en aller... oui! répliqua Halleck d’un ton
+suffisant; si l’Indien se présente, de deux choses l’une: ou il
+sera facile à apprivoiser, ou il sera méchant. Si bon il est, ma
+théorie sera démontrée; s’il fait le méchant nous le corrigerons;
+voilà tout!
+
+Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe.
+
+-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie à laquelle cette
+manière sans façon d’envisager ces terribles réalités semblait
+incompréhensible.
+
+-- Je suis dans la réalité, Maggie, croyez-le bien, j’y suis!
+Personne n’arrivera à me convaincre que ces pauvres indigènes du
+Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l’effet d’une
+terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs
+aveuglent l’esprit. Votre frère s’en est aperçu l’été dernier, à
+Bull-Run.
+
+L’oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s’occupaient
+activement d’entasser dans le chariot les objets de plus
+indispensable nécessité; pendant ce temps, Will, pensif et
+soucieux, était remonté à son observatoire aérien sur le toit de
+la maison.
+
+L’artiste avait fait quelques tentatives pour aider à
+l’embarquement des colis, mais, dans son étourderie, il n’avait
+réussi qu’à casser plusieurs pièces de porcelaine, et à faire
+rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture;
+il se résigna donc, en riant, à abandonner cette tâche à des
+mains plus prudentes ou plus adroites.
+
+Maggie l’observait avec étonnement; son esprit doux et sérieux ne
+pouvait comprendre une telle légèreté.
+
+-- Votre indifférence me confond, lui dit-elle; surtout après
+votre aventure que Maria m’a racontée.
+
+-- Ah! oui, vraiment! murmura l’artiste, en distillant la fumée
+avec symétrie par les deux coins de sa bouche; écoutez, j’en ai
+fait un dessin capital! J’ai quelque intention de l’envoyer à
+Harper... mais c’est trop beau pour lui. De ma vie, je n’avais eu
+un sujet dont la pose soit d’une docilité plus parfaite. Ah! mais
+oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort!
+
+-- Et, si Christian Jim ne s’était pas trouvé là?...
+
+-- Ma foi! je conviens qu’il m’a rendu un fameux service, je me
+réjouis d’en convenir; j’aimerais le récompenser magnifiquement
+pour cela.
+
+-- Il ne désire et n’acceptera rien qui ressemble à une
+récompense; mais je puis vous dire ce qu’il recevrait avec un
+plaisir extrême.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Une Bible; j’ai été assez heureuse pour lui apprendre à lire
+cet été, il peut en faire un usage très satisfaisant pour lui.
+Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il désirait parvenir à
+comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient
+parlé. On lui en a donné une copie partielle et grossière qu’il
+ne manque jamais de prendre avec lui et qu’il porte partout dans
+ses courses; mais je sais qu’il sera dans le dernier ravissement
+s’il devient possesseur d’un de ces beaux volumes qu’on trouve
+dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous
+n’en ayez avec vous.
+
+L’artiste rougit et balbutia d’un ton embarrassé:
+
+-- J’ai honte de vous avouer que je n’en ai pas ici; mais je
+saurai bien m’en procurer et ce sera tout ce qu’on peut trouver
+de splendide.
+
+-- Oh!... vous dites que vous n’en avez pas avec vous?... demanda
+avec étonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux
+bleus, expressifs, empreints d’une affectueuse mélancolie.
+
+-- Non... pas avec moi... Mais j’en ai plusieurs à la maison! Ce
+sont des cadeaux de ma mère, de mes soeurs, et de quelques jeunes
+ladies qui s’intéressent à mon salut.
+
+-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui
+présentant une bible qu’elle sortit de sa poche; Je ne vous
+demanderai qu’une seule chose, c’est d’y jeter un coup d’oeil de
+temps en temps. Aucune créature raisonnable ne doit laisser
+passer un jour sans en lire quelques versets; je n’ose pas vous
+en réclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement.
+
+-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui répondit
+l’artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que
+venait de lui faire sa jeune cousine.
+
+Le ton sérieux, les manières graves et douces de Maggie, le
+parfum d’ingénuité et de candeur affectueuse qui s’échappait de
+ses moindres actions, tout en elle avait parlé d’une manière
+étrange au coeur d’Adolphe. En sa présence, il se sentait moins
+railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-être, s’ils
+eussent eu, sur le moment, à braver la fureur des Sioux aurait-il
+combattu avec un nouveau courage, entièrement différent de ses
+bravades précédentes.
+
+-- J’en ferai une bonne lecture, à la première occasion
+favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec
+une certaine émotion; aujourd’hui même, dans l’après-midi, après
+votre départ, j’aurai longuement du loisir pour cela.
+
+-- Pas tant que vous le croyez, peut-être, répondit la jeune
+fille sans dissimuler un léger tremblement dans sa voix; je vous
+l’assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche
+de nous, et vous n’y songez pas.
+
+-- Ta! ta! ta! répliqua l’artiste en reprenant ses manières
+frivoles pour cacher son trouble, vous êtes nerveuse et
+impressionnable; chassez de pareilles idées puériles.
+
+Mais, en dépit de son assurance, il sentit comme un frisson
+traverser tout son être; jamais, dans le cours de son existence,
+pareille impression ne s’était produite en lui; durant quelques
+secondes, il se sentit glacé et découragé.
+
+Néanmoins, cette période d’abattement ne fut pas de longue durée;
+il reprit presque aussitôt son assurance imperturbable :
+
+-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse,
+Maggie; mais j’avoue que vos timidités d’aujourd’hui, me jettent
+vraiment dans le doute à cet égard.
+
+-- J’ai l’âme ferme cependant il me semble, repartit la jeune
+fille avec un sourire mélancolique; mais vous ne pouvez exiger de
+moi que je ne partage point des craintes manifestées par tout le
+monde excepté par vous.
+
+-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrivés
+sains et saufs à Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons
+revenus à la ferme!...
+
+-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu’est devenu Jim?
+voilà longtemps que je ne l’ai pas vu.
+
+-- Il est par là-bas, dans un petit coin de la prairie, en
+observation de son côté; Will est en vedette sur le toit, il y a
+donc peu de risques qu’un ennemi puisse nous aborder sans avoir
+été aperçu. Soyez donc sans crainte pour le moment.
+
+Ah! j’aperçois l’oncle John et nos gens qui ont terminé
+l’aménagement du wagon.
+
+Effectivement, le chariot était rempli, bourré, lesté de tous les
+objets qu’il pouvait contenir: on eût dit un navire frété pour
+quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s’y
+installèrent; ce fut ensuite au tour de l’oncle John.
+
+Et Jim, où est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voilà qui
+arrive.
+
+L’Indien apparaissait à peu de distance; M. Brainerd suspendit
+son départ pour lui dire adieu.
+
+-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite à son fils toujours
+perché sur son observatoire.
+
+On échangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance;
+enfin, le lourd véhicule s’ébranla, et s’éloigna en craquant.
+
+-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous!
+cria M. Brainerd.
+
+-- Ne craignez rien pour moi, dit l’artiste en s’adressant plus
+particulièrement à Maggie; c’est vous qui méritez toute notre
+sollicitude.
+
+-- Adieu! répondit la jeune fille; n’oubliez pas la Bible.
+
+Bientôt on allait se perdre de vue, lorsqu’une exclamation
+poussée par Will suspendit la marche.
+
+Tous s’entreregardèrent, haletants, dans une anxieuse attente.
+
+CHAPITRE VI
+_INDÉCISION._
+
+Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en
+position d’intercepter la route des fugitifs, trois Indiens
+venaient d’être signalés par le jeune Brainerd. Selon toute
+probabilité ce n’étaient pas des amis; dans l’incertitude
+provoquée par cette crise redoutable, il y avait mille
+précautions à prendre. Wïll s’était donc empressé de prévenir le
+départ de sa famille.
+
+-- Qu’est-ce qu’il y a encore? demanda l’oncle John en réprimant
+tout signe d’inquiétude, afin de modérer la terreur des femmes.
+
+-- Il faut qu’on m’envoie Jim, cria Will; j’aperçois, à l’est,
+certains symptômes que je n’aime pas.
+
+Le Sioux entra vivement dans la maison, et l’instant d’après il
+parut sur le toit, à côté de Will. Un seul regard lui suffit pour
+reconnaître que les appréhensions du jeune homme étaient
+parfaitement fondées. Toute la famille en fût aussitôt instruite.
+
+-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les
+éviter, s’écria Will.
+
+-- Je crois que vous pourriez supprimer l’ennui de cette
+rébarbative rencontre, observa l’artiste en jetant un regard
+farceur à Maria.
+
+-- Comment donc? demanda cette dernière précipitamment.
+
+-- En faisant un détour pour prendre une autre route, ou, plus
+simplement, et ne partant pas du tout.
+
+-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez
+partir maintenant.
+
+-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifférence;
+tout ça n’est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens
+qui prennent l’air, admirant les beautés de la nature et faisant
+leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-être un
+artiste parmi eux? Quant à moi, je suppose que, ne pouvant pas
+dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la
+nuit aux promenades sentimentales.
+
+Chacun regarda Halleck pour savoir s’il ne donnait pas quelque
+signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il
+fumait son cigare plus méthodiquement, plus tranquillement que
+jamais. Tout à coup il porta la main à sa poche et la fouilla
+vivement comme s’il se sentait illuminé par une idée subite.
+
+-- Ah! que je suis étourdi! s’écria-t-il, j’ai là sur moi une
+lorgnette, mieux que cela, un petit télescope; ce sera fort
+commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends
+pas que je n’y aie pas songé plutôt; nous en aurions déjà tiré
+fort bon parti, quand ce n’eut été que pour reconnaître le canot,
+lorsque avec Maria nous étions sur le bord du lac.
+
+Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d’un trait
+jusqu’au toit. Il offrit d’abord son instrument au Sioux: celui-
+ci l’ayant refusé; il le passa à Brainerd qui après avoir regardé
+un moment, s’écria:
+
+-- Je vois trois Indiens cachés dans un bas fonds, comme s’ils
+attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres
+couchés à plat ventre dans l’herbe.
+
+-- Sont-ils dans un buisson?
+
+-- Non, au commencement d’une clairière.
+
+-- Eh bien! c’est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de
+fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi
+la lunette, je vous prie.
+
+-- Apercevez-vous ceux qui sont étendus sur le sol? demanda Will
+à Jim, pendant que l’artiste faisait son inspection.
+
+-- Oui, une demi-douzaine renversés par terre.
+
+-- Que pensez-vous de çà?
+
+-- Je ne peux pas savoir.
+
+-- Ne pensez-vous pas qu’ils soient là pour nous épier?...
+
+-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, à quoi cela leur
+servirait-il, s’écria l’artiste en repliant solennellement son
+instrument de longue vue; du moment qu’on peut les signaler à
+deux ou trois milles de distance, il leur est formellement
+impossible de nous surprendre; s’ils ne peuvent réussir à nous
+surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire
+aucun mal, s’ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne
+sont pas à craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C’est raisonné,
+ce que je vous dis-là, hein!
+
+-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous répondre, sinon que je
+regarde comme bien difficile de deviner les ténébreuses malices
+des Indiens. Ils sont si rusés, si audacieux, si entreprenants
+que fort souvent ils accomplissent des choses incompréhensibles.
+
+Will reprit la lunette, et après en avoir fait usage, annonça que
+les Sauvages étaient sur pied; mais que leur nombre était
+augmenté; sans doute les compagnons qu’ils attendaient les
+avaient rejoints. À ce moment on pouvait les distinguer à l’oeil
+nu, mais seulement d’une façon vague et incertaine.
+
+-- Miséricorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s’écria tout à
+coup Will, incapable de maîtriser son émotion.
+
+-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garçon! ne va pas
+t’agiter comme cela, au point d’épouvanter les autres là-bas dans
+le chariot.
+
+-- Épouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-là
+seront ici dans une demi-heure!
+
+-- Bah! qu’est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux;
+tu verras que précisément ils ne viennent pas de ce coté.
+
+L’artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait être
+sûr de rien, car les mouvements des Sauvages étaient si
+incertains, si errants, qu’on n’y pouvait rien comprendre. Après
+avoir marché à droite et à gauche sans but apparent, ils
+commencèrent à se diriger sur la maison.
+
+Ces étranges rôdeurs apercevaient certainement le _Settlement_,
+duquel ils connaissaient d’ailleurs l’existence; suivant toute
+probabilité, ils débattaient entre eux le point de savoir s’ils
+s’en approcheraient ou non.
+
+Pendant que le jeune Brainerd les épiait avec une consternation
+toujours croissante, ils changèrent de direction une troisième
+fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les
+éloignait considérablement de la maison. Rien ne pourrait rendre
+l’anxiété avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au
+travers du télescope. Lentement, d’un mouvement imperceptible
+comme celui d’une aiguille d’horloge, les Sauvages continuèrent à
+décrire une courbe qu’on aurait pu croire tracée avec un compas,
+et qui ne semblait, ni les éloigner, ni les rapprocher de la
+ferme.
+
+-- Tout va bien! s’écria alors l’artiste: ces Peaux-rouges ne
+veulent pas nous inquiéter le moins du monde. Que Diable! j’ai lu
+assez de livres sur leur compte, pour m’y connaître!
+
+-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec
+rapidité.
+
+Will était trop assiégé de terreurs et d’appréhensions pour
+quitter son poste aérien. Mais Adolphe n’avait pas les mêmes
+raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin
+d’échanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se
+mit en route.
+
+Les deux chevaux qui l’entraînaient, malgré son bagage
+considérable, et le poids de cinq personnes, étaient de robustes
+animaux accoutumés aux travaux de la ferme, et quoique un peu
+lourds, ils étaient capables, lorsqu’on les pressait un peu, de
+fournir rapidement une longue traite.
+
+Halleck et son ami Will Brainerd restèrent en observation toute
+la journée. Leur poste était tout simplement la partie plate du
+toit; abritée par une cheminée, à laquelle on arrivait par
+l’étroit châssis d’une lucarne.
+
+L’artiste s’installa sur les tuiles avec la nonchalance étourdie
+qui lui était habituelle, s’arma de son télescope, et le braqua
+sur les amis qui s’éloignaient, son intention étant, pour se
+distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu’à leur
+complète disparition.
+
+Will, debout à côté de lui, se retenant d’une main à la cheminée,
+partageait ses regards entre les régions ennemies où il
+soupçonnait la présence des Indiens, et la région bien chère que
+parcouraient les bien-aimés fugitifs.
+
+Au milieu de ses investigations il aperçut de nouveau les
+Sauvages groupés qui semblaient avoir encore une fois changé de
+direction; peut-être délibéraient-ils sur quelque plan diabolique
+organisé pour capturer les Blancs qui s’efforçaient de leur
+échapper.
+
+-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d’anxiété; quel infernal
+projet trament ces Peaux-rouges? Je commence à perdre toute
+espérance de salut!
+
+-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...répondit l’artiste sans
+abaisser son télescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose
+qu’ils ne songent à rien de particulier; ce dont je suis certain
+c’est que vous êtes terriblement soupçonneux, mon cher enfant!
+Contentez-vous donc d’inspecter votre part d’horizon, et laissez-
+moi tranquille à la mienne.
+
+-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les
+mains avec anxiété, il m’est impossible d’être tranquille lorsque
+je vois de telles choses. Il se prépare là-bas des événements
+terribles et cruels, que Christian Jim même ne soupçonne peut-
+être pas. -- Holà! voici cette vermine qui se remet en marche!
+Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction !
+
+-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Océan de
+lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de
+sang-froid, un peu de raison s’il vous plaît, mon petit ami!
+Continuez à inspecter tranquillement l’hémisphère qui vous est
+échu en partage; quant à moi, je sonde mon horizon avec des yeux
+infatigables; je ne laisserai rien échapper, soyez en sûr!
+
+Sans se laisser calmer par les affirmations de l’artiste, le
+jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua
+de surveiller la plaine où les Indiens continuaient de rôder
+comme des bêtes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance
+de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement à
+l’extrémité d’une clairière; ils disparurent bientôt derrière
+l’impénétrable rideau des forêts, et le coeur du jeune homme se
+serra involontairement en les perdant de vue.
+
+Après être resté muet pendant une demi-heure, il se retourna vers
+l‘artiste qui tenait activement sa lunette à hauteur des yeux,
+comme si elle lui eût révélé un spectacle très intéressant.
+
+-- Les voyez-vous encore? demanda Will.
+
+-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: répliqua
+Halleck.
+
+-- Et maintenant qu’apercevez-vous de suspect?
+
+-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l’autre, en
+recommençant son inspection avec un soin tout particulier, comme
+s’il eût voulu approfondir une question douteuse.
+
+-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette à son
+tour.
+
+Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.
+
+-- Ce n’est guère la peine, à présent, ils sont si loin! Vous
+n’apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir à les
+garder en vue, qu’en gardant ma lunette parfaitement immobile,
+toujours dans la même direction.
+
+Heureusement, pour sa tranquillité d’esprit, Will n’aperçut point
+ce qui avait si fort attiré l’attention de son cousin: il aurait
+vu avec une inquiétude horrible, une bande de Sauvages en pleine
+poursuite, sur les traces des fugitifs.
+
+Halleck n’avait pas voulu lui faire connaître un mal sans remède;
+dans la crainte qu’il ne vînt à les découvrir, Adolphe lui reprit
+sur le champ le télescope, et le mit nonchalamment dans sa poche.
+Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du désert
+lui rappela de terribles souvenirs.
+
+Il était tard dans l’après-midi; quelques bouffées de vent,
+annonçant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en
+résulta un peu de fraîcheur, ce qui rendit la position des deux
+jeunes gens plus supportable; car, jusque-là, ils avaient rôti
+sur les tuiles échauffées par le soleil.
+
+Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s’assit à côté de
+lui.
+
+-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui
+dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de
+ces sombres enfants de la forêt, je m’en réjouirai
+considérablement, car ce sera pour moi une occasion superbe
+d’enrichir mon album.
+
+-- En vérité! grommela Brainerd vexé au plus haut degré, je ne
+puis deviner si votre indifférence est réelle ou affectée.
+Certes! votre expérience de ce matin devrait avoir démoli une
+notable portion de vos idées baroques sur les Indiens!
+
+-- Pas une particule n’est changée chez moi, riposta l’artiste
+avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n’aurait pu
+tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour
+à Saint-Paul!
+
+-- Oui!... si le ciel nous accorde d’y revenir jamais... Vous
+pouvez bien vous mettre une chose dans l’esprit, Adolphe; c’est
+qu’avant d’être sorti du Minnesota, vous aurez, plus d’une fois,
+senti votre sang se figer d’horreur dans vos veines. J’ai vécu
+assez longtemps chez les indiens pour savoir qu’ils ne reculent
+devant aucun crime, ou plutôt, il n’existe pas de crime pour eux.
+Je vous le répète, Adolphe, la mort est près de nous tous; une
+mort plus cruelle que nous ne pouvons l’imaginer.
+
+Cependant la nuit approchait, et avec elle l’ombre pleine de
+perfidies et de mystères. Brainerd devint plus triste, plus
+inquiet encore.
+
+Halleck, au contraire, redoubla d’aisance, d’indifférence, de
+sang-froid.
+
+Après avoir fait de nouveau usage du télescope, il se mit à
+siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de
+réflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.
+
+Le ciel continuait à se couvrir de gros nuages noirs; il devint
+évident que la pluie ne tarderait pas à tomber avec une grande
+abondance. Après avoir complété toutes ses observations
+météorologiques et autres, Halleck songea à quitter le poste
+aérien où ils étaient juchés depuis plus de cinq heures, il
+demanda à Brainerd s’il ne jugerait pas à propos de descendre, du
+moment que l’obscurité nocturne venait paralyser tous leurs
+efforts d’observation.
+
+-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexité est
+grande, soupira Brainerd découragé; qu’on regarde au nord ou à
+l’est, on ne voit partout que la réverbération des flammes dans
+le ciel. Nous sommes en plein désastre Adolphe! Il y a autour de
+nous une atmosphère de sang, de désastre, de désolation. Voyez
+dans la direction du nord, à gauche de ce massif de forêt, se
+trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est à dix milles de
+distance, environ, je suppose qu’elle recevra le premier choc des
+sauvages.
+
+-- Eh bien! lorsque l’incendie éclatera chez M. Smith, alors, à
+mon avis, il sera temps de prendre une résolution.
+
+-- Regardez, s’écria Brainerd
+
+Tremblant, éperdu, le jeune homme appuya sa main sur l’épaule de
+l’artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de
+parler. On y distinguait un point lumineux dont l’intensité
+ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les
+flammes élargies et dévorantes complétaient leur oeuvre de
+destruction.
+
+-- Que vous avais-je dit? regardez! répéta Will avec une sorte de
+terreur triomphante.
+
+-- Êtes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posément
+l’artiste
+
+-- Assurément! je le connais mieux que je ne vous connais vous-
+même.
+
+-- Quelle est sa famille?
+
+-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.
+
+-- Quelle sorte de gens sont-ils?
+
+-- Ah! Çà! mais où voulez-vous en venir avec ces questions,
+Adolphe?
+
+-- Le père ou la mère sont sans doute fort négligents? ils ne
+surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger,
+tête baissée?
+
+-- Après? où voulez-vous en venir à la suite de ce verbiage?
+
+-- À rien; seulement je pense qu’ils auront laissé les enfants
+jouer avec le feu et ces petits drôles auront allumé un incendie.
+
+-- Un idiot ou un imbécile pourraient seuls concevoir quelques
+doutes sur l’origine de ce feu!
+
+-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je
+n’admets pas; que vous proposez-vous de faire?
+
+-- Mon père nous a confié la garde de ces lieux; nous sommes les
+uniques défenseurs de presque toute notre fortune; il est de
+notre devoir d’y rester jusqu’à la dernière extrémité. Je vais
+descendre à l’écurie pour harnacher nos chevaux de façon à ce
+qu’ils soient prêts à partir à l’heure suprême; ensuite nous nous
+remettrons en observation.
+
+Will descendit pour faire les préparatifs dont il venait de
+parler; l’artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune
+Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors
+de l’écurie, et les cacha dans un fourré tout proche, où il
+pouvait espérer que l’oeil subtil des Indiens ne les découvrirait
+pas. Aussitôt après il rejoignit Halleck.
+
+Il n’y avait pas moyen d’en douter; les hordes indiennes avaient
+commencé leur oeuvre de mort et de dévastation: au nord, à
+l’ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des
+traînées de flammes qui semblaient rendre les ténèbres plus
+profondes et plus redoutables.
+
+L’oreille du jeune homme effrayé avait cru entendre, aussi, par
+intervalles, des cris, des vociférations, des plaintes
+déchirantes, éparses dans cette atmosphère d’épouvante.
+
+Il lui aurait néanmoins été impossible de discerner, à coup sûr,
+si c’était une illusion ou une réalité lugubre; lorsqu’il eût
+rejoint Halleck, il lui demanda s’il n’avait rien entendu de
+semblable. Ce dernier lui répondit négativement.
+
+Il n’est pas certain que cette réponse fût l’expression de la
+vérité; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n’y regardait
+pas de si près.
+
+CHAPITRE VII
+_L’OEUVRE INFERNALE._
+
+-- Avez-vous fait quelque autre découverte particulièrement
+alarmante? demanda l’artiste à son cousin.
+
+-- Non, pas pour le moment; et vous?
+
+-- Peut-être oui, suivant votre manière de voir. Apercevez-vous
+ce gros tronc d’arbre, là-bas, droit devant vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens
+cachés derrière. Je n’en suis pas absolument sûr, mais je
+tiendrais un pari s’il le fallait.
+
+Brainerd jeta un coup d’oeil dans la direction indiquée;
+
+-- Halleck! murmura-t-il à voix basse après un court examen; au
+nom du ciel! quittons ce poste où nous sommes si fort en vue!
+voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible?
+
+En même temps il lui saisit le bras et l’entraîna par la lucarne.
+Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaître pour
+examiner l’état des choses.
+
+-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaîtraient
+immédiatement que nous sommes en méfiance. Descendons au second
+étage; là nous pourrons sans inconvénient les surveiller à notre
+aise.
+
+Les deux jeunes gens, munis chacun d’une carabine, descendirent
+avec précaution, et traversèrent doucement une grande chambre
+fermée. Halleck, moins familiarisé avec les lieux que son cousin,
+se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un
+tapage exécrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaité de
+bon coeur qu’il se rompît le cou.
+
+-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder
+maintenant!
+
+Les volets, en chêne épais, étaient solidement fermés. Ils
+portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les
+pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses
+pivots, le jeune Brainerd pratiqua une éclaircie, inaperçue du
+dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d’apercevoir
+tout ce qui pouvais se passer autour d’eux.
+
+Mais, au moment où les deux cousins allaient placer l’oeil à ce
+Judas improvisé, un coup violent frappé à la porte d’entrée les
+fit tressaillir; en même temps une voix rude cria en bon anglais:
+
+-- Ouvrez-moi!
+
+-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaître que
+nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence à
+l’artiste.
+
+-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, répondit l’autre sur
+le même ton, en quittant la fenêtre pour aller vers une croisée
+de l’escalier qui était directement au-dessus du portail.
+
+Avec des précautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit,
+les deux assiégés se rendirent ensemble à ce nouveau poste
+d’observation.
+
+Le premier coup d’oeil fut de nature à les consterner; plus de
+douze Indiens gigantesques étaient groupés devant l’entrée.
+
+-- Ah! voilà le moment d’agir! murmura Halleck.
+
+-- Rien! rien à faire! mon pauvre ami, si ce n’est de songer à
+fuir le plus tôt et le plus adroitement possible.
+
+Mais la porte commençait à s’ébranler sous les coups réitérés;
+les cris «ouvrez!» se renouvelaient avec une violence impérieuse.
+Les jeunes gens descendirent à pas de loup jusqu’au rez-de-
+chaussée.
+
+-- Maintenant, dit l’artiste, allez faire tous vos préparatifs
+par la porte de derrière; moi, je vais parlementer avec eux.
+
+-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extrémité,
+répliqua Brainerd, refusant d’obéir; d’autant mieux que vous
+choisissez un parti qui frise la folie.
+
+-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant
+amicalement dans la direction indiquée; nous n’avons plus rien de
+mieux à faire.
+
+-- Qu’arrivera-t-il de vous?
+
+-- Ah! tu m’ennuies! Est-ce que j’ai peur? moi! Mais, c’est mon
+affaire toute spéciale cette entrevue de parlementaire!
+
+-- Décidément, c’est un vrai suicide auquel vous songez-là; je ne
+m’en rendrai assurément pas complice! fit Brainerd en résistant
+toujours.
+
+-- Ce n’est point ainsi que je l’entends, parbleu! tu vas
+t’évader, te mettre en selle, me tenir mon cheval prêt, et je ne
+tarderai pas à te suivre.
+
+Il fallait bien se rendre à la généreuse obstination d’Halleck;
+la porte de derrière fût doucement ouverte; aucun Indien
+n’apparaissait de Ce côté. Will se glissa dehors sans bruit, et
+Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences
+redoublaient.
+
+-- Qui va là? demanda-t-il d’une grosse voix.
+
+-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigués; ils
+s’assoiront un peu pour se reposer.
+
+-- Voulez-vous rester ici toute la nuit?
+
+-- Non! ils s’en iront bientôt, ne resteront pas longtemps,
+fatigués; ils veulent s’asseoir un peu pour se reposer.
+
+-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un
+peu ce qui en résultera; si ça, ne vous va pas, cherchez
+ailleurs.
+
+Un profond silence accueillit cette réponse. Puis, tout à coup,
+la porte reçut une telle bordée de coups qu’elle en trembla sur
+ses gonds.
+
+À ce moment l’artiste fut d’avis qu’il fallait «aviser.» Sans
+avoir de projet arrêté, il s’élança lestement par l’issue dérobée
+qu’avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de façon
+à ne laisser aucun indice qui pût trahir son mode d’évasion.
+
+Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui
+sauva la vie; car, à la minute même où il gagnait le large, la
+grande porte était enfoncée et les Sioux entraient en forcenés
+dans la maison.
+
+Bien en prit à Halleck d’avoir refermé l’issue secrète, car, au
+bout de quelques secondes, les Sauvages auraient été sur ses
+talons. Mais, n’apercevant rien au rez-de-chaussée, ils
+supposèrent que leur invisible interlocuteur avait gagné les
+étages supérieurs, et s’élancèrent à sa poursuite dans les
+escaliers.
+
+D’abord, Halleck s’arrêta dans le jardin pour observer les
+environs et prêta l’oreille, cherchant surtout à retrouver son
+cousin. Au bout de quelques instants, n’apercevant et n’entendant
+rien, il se mit à marcher tout doucement, la carabine en main, le
+fameux album sous son bras, et un cigare non allumé aux lèvres.
+
+La seule mésaventure qui lui arriva, fut de rencontrer à hauteur
+de visage une corde de lessive qui, suivant son expression,
+«faillit lui scier le cou».
+
+Une fois hors du jardin, sous l’abri d’un grand arbre, il
+s’arrêta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils
+continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant
+toujours les habitants qu’ils supposaient cachés dans quelque
+coin.
+
+-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la
+nuit, si çà vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux;
+il est dans l’opinion d’un certain gentleman de mon âge et de ma
+ressemblance, que vous chercherez très longtemps sans trouver sir
+Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivrés! à l’avantage de
+vous revoir.
+
+Il aurait été imprudent de s’attarder auprès d’un aussi dangereux
+voisinage. L’artiste se mit donc à chercher l’endroit où Brainerd
+devait l’attendre avec les chevaux, mais, à son grand déplaisir,
+il ne trouva rien; après avoir tâtonné dans les broussailles
+pendant quelques Instants, il en fut réduit à croire que l’autre
+l’avait abandonné seul au milieu de ce formidable danger.
+
+Cette pensée ne le laissa pas sans émotion; il s’aventura même à
+appeler Will plusieurs fois, d’une voix contenue. Enfin, ne
+recevant aucune réponse, il prit la résolution de se tirer
+d’affaire tout seul.
+
+La position, incontestablement, était fort épineuse; seul, avec
+une carabine à un coup pour toute défense, en regard d’une bande
+d’Indiens enragés pour la magnanimité desquels il n’avait plus la
+même admiration, Halleck se voyait fort embarrassé sur le parti à
+prendre.
+
+Néanmoins, il délibéra avec une lucidité qui lui faisait honneur.
+
+Rester tapi dans le fourré jusqu’au matin, c’était littéralement
+se jeter dans la gueule du loup. D’autant mieux que, depuis
+quelques instants, l’incendie qui dévorait le _Settlement_
+entier, éclairait comme un soleil tous les bois d’alentour; il
+devenait impossible de s’y cacher.
+
+D’autre part, fuir à travers champs dans la direction de Saint-
+Paul, était un moyen praticable, quoique chanceux, mais il
+n’entrait pas «constitutionnellement» dans la tête de l’artiste,
+d’adopter ce système «peu chevaleresque» d’évasion, autrement
+qu’en cas de nécessité absolue.
+
+-- Que la peste l’étouffe! grommela-t-il; où ce jeune animal
+peut-il s’être fourré avec ses chevaux? Holà hé!
+
+Seul, le craquement sinistre de l’incendie lui fit réponse; de
+longues traînées de flamme, éblouissantes de blancheur, percèrent
+la fumée comme des éclairs. Halleck recula instinctivement
+lorsqu’il se vit tout illuminé par ce jour funeste.
+
+Dans ce mouvement rétrograde, il faillit se heurter contre un
+grand Sauvage dont il n’avait assurément pas soupçonné la
+présence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant
+qu’il l’eût armé sa main était emprisonnée dans celle de
+l’Indien. Cependant aucune lutte ne s’engagea, car l’artiste, à
+sa surprise extrême, sentit l’étreinte de son adversaire se
+relâcher amicalement.
+
+-- Moi, bon pour homme blanc. Courez là-bas. On attend.
+
+Et le géant Sauvage disparut comme un météore, laissant Adolphe
+plus intrigué que jamais.
+
+-- Voilà le vrai Indien! Murmura-t-il après quelques instants de
+réflexion; il confirme pleinement mes théories! Que le diable
+l’emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en
+deux coups de crayon?... C’est un type splendide! J’aimerais
+faire échange de cartes avec lui. Comment a-t-il réussi à
+dénicher Brainerd?
+
+Il ne vint pas, une seule minute, à, l’esprit d’Halleck, la
+pensée que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le
+chemin au bout duquel l’attendait une mort horrible. Aussi, sans
+hésiter, il marcha vivement au point désigné. Pendant le trajet,
+il aperçut à droite et à gauche des Indiens à cheval;
+heureusement il se faisait bien petit dans l’herbe et se glissait
+fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point
+découvert; mais il convint, lui-même, plus tard, que chaque
+reflet d’incendie lui semblait l’éclair d’un rifle, et que plus
+d’une fois il menaça de l’oeil quelque grosse racine, la prenant
+pour un Indien embusqué dans l’ombre.
+
+Néanmoins ses opinions «constitutionnelles sur les aborigènes» ne
+furent pas sensiblement modifiées; on l’aurait invité à exposer
+sa théorie nouvelle, qu’il n’aurait pas hésité à dire: «Le Sioux
+a des moments d’emportement inouïs, mais, au milieu même de ses
+plus grandes exaspérations, il sait user d’une chevaleresque
+magnanimité envers l’homme blanc.»
+
+Après avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit
+trois formes vagues, groupées ensemble; c’étaient Brainerd et les
+deux chevaux qu’il tenait par la bride.
+
+Adolphe l’eût bientôt rejoint.
+
+-- Vous me pardonnerez, se hâta de dire Will, si je ne vous ai
+pas exactement tenu parole; j’ai été forcé de m’éloigner, ma
+cachette était trop proche; j’aurais été découvert sur-le-champ.
+
+-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvré, car, en
+effet, il y avait dans cette région infernale, des coups de jour
+fort dangereux.
+
+-- Comment avez-vous réussi à me trouver?
+
+-- Un noble, majestueux, estimable Indien Américain m’a indiqué
+ma route, spontanément, et sans aucune question de ma part!
+
+-- Ah! oui c’était Paul: un autre Sauvage converti.
+
+-- Mais, s’il est chrétien, que vient-il faire dans cette
+bagarre?
+
+-- Il a été contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis
+presque sûr qu’il n’en fait que tout juste afin de se mettre à
+l’abri des soupçons; et qu’au contraire il épie les occasions de
+nous être secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.
+
+-- J’aimerais à cultiver sa connaissance; à lui faire compliment
+sur la noblesse de ses procédés.
+
+-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons
+prêts à disparaître.
+
+Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournèrent
+pour jeter un regard vers le lieu de désolation qu’ils
+abandonnaient. La maison toute entière n’était qu’une masse
+incandescente du sein de laquelle s’échappaient à longs
+intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes
+d’un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphère
+rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image
+saisissante du chaos!
+
+-- Ah vraiment! c’est trop, cent fois trop malheureux! murmurait
+Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon père est
+ruiné.
+
+Quel malheur de voir brûler ainsi le seul asile de la famille,
+sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!
+
+-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n’en doutez pas, ces
+malheureux qu’égare un moment de passion rétabliront ce qu’ils
+ont ruiné, lorsqu’ils seront rentrés dans le calme de leur
+conscience.
+
+Brainerd ne parût accorder aucune attention à cette métaphysique
+trop alambiquée pour être consolante.
+
+-- Au milieu du désordre qui préside à tous leurs mouvements,
+poursuivit-il sans répondre au discours d’Halleck, ils ont l’air
+de se grouper tous sur le côté opposé de la maison; je voudrais
+bien savoir ce qu’ils veulent faire; faisons un détour pour nous
+en assurer.
+
+-- Vous attendrai-je ici?
+
+-- Il n’y a aucun inconvénient, car le champ est libre pour
+courir au premier signe de mauvais augure, élancez-vous dans la
+prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je
+vous rejoindrai le plus tôt possible.
+
+-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j’aie des
+craintes sur notre sort; mais j’ai hâte d’en finir avec toutes
+ces incertitudes.
+
+Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de
+façon à, tourner la maison, et à découvrir sa façade opposée.
+Halleck mit pied à terre et s’adossa à un gros arbre, après avoir
+passé â son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec
+assez d’impatience, maugréant de ne pas avoir un cigare allumé.
+
+Bientôt un «élément» nouveau d’inquiétude vint se joindre à ses
+émotions premières. Non contents d’avoir livré aux flammes le
+bâtiment principal, les Sauvages avaient incendié toutes les
+constructions accessoires; de sorte que la circonférence du
+désastre s’était successivement agrandie, au point de refouler
+les Indiens à une grande distance, tant la chaleur était devenue
+intolérable. Tout le voisinage, et notamment le point où se
+trouvait Halleck, étaient devenus fort dangereux à cause des
+rôdeurs qui s’y répandaient.
+
+Son inquiétude devint si vive qu’il fit un demi-tour vers l’Est,
+et n’arrêta sa monture que lorsqu’il eût placé un mille entre lui
+et le sinistre. Là, il fit halte, et se remit à attendre.
+Néanmoins la fascination exercée sur lui par l’aspect de
+l’incendie était si grande, qu’il ne pût s’empêcher de se
+retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.
+
+À ce moment il entendit le galop d’un cheval.
+
+«Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant à sa rencontre; ah! mon
+ami! quel émouvant spectacle! J’y trouve une grande ressemblance
+avec l’embrasement d’un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous
+pas?
+
+Son compagnon ne lui répondit rien; aussitôt il ajouta:
+
+-- Je remarque une chose, Will; c’est que nous nous dirigeons
+plutôt au Nord qu’au Levant... Chut! J’entends des pas de
+chevaux.
+
+Tous deux s’arrêtèrent, gardant un profond silence. Cependant le
+cavalier survenant vint droit à eux comme s’il les eût aperçus ou
+entendus: c’était un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude
+de l’éclair.
+
+Halleck, à son approche, avait cherché son revolver; mais à son
+inexprimable regret, il s’aperçut qu’il l’avait perdu.
+
+-- Will! s’écria-t-il, sus à cet indien! avant qu’il... Il
+s’arrêta brusquement, car il venait de reconnaître, dans ce
+silencieux compagnon, un énorme Sauvage qui remplaçait fort
+désavantageusement Brainerd.
+
+Au même instant il se trouva serré entre ces deux ennemis, sans
+autre arme que sa carabine désormais inutile.
+
+Avant qu’il eut fait un mouvement ou prononcé un mot, l’indien
+dernier arrivé prit la parole :
+
+-- Homme blanc, prisonnier -- s’il bouge, sera scalpé.
+
+-- Je crois bien qu’il ne me reste aucune autre ressource,
+répondit sans façon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la
+courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si célèbre dans
+le monde.
+
+-- Venez avec nous; lui fût-il brièvement répondu.
+
+Et on l’emmena dans la direction de l’incendie.
+
+L’un des deux sauvages n’avait rien dit, n’avait fait aucune
+démonstration. Il se contenta de prendre position à gauche du
+prisonnier, qui, ainsi se trouvait gardé à vue de tous côtés.
+Tout en chevauchant, l’artiste chercha à distinguer les visages
+de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines
+lorsqu’il crut reconnaître, dans l’un des deux, l’indien Paul qui
+lui avait précédemment rendu un bon office.
+
+Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole;
+instinctivement il se contint, et la route s’effectua en silence.
+
+Tout cela n’était point sans mystère. L’artiste s’en préoccupait
+fort, lorsque l’un de ses deux gardiens resta de quelques pas en
+arrière; l’autre avec un mouvement de surprise, en fit autant.
+Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se
+retourna pour épier leurs mouvements.
+
+Il aperçut les deux sauvages marchant côte à côte, puis l’éclair
+soudain d’un couteau: l’un d’eux tomba mort et glissa lourdement
+à bas de son cheval.
+
+-- Restez là, vous, dit aussitôt le secourable Paul; l’autre
+jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes --
+courez après. -- Il y aura des scalps.
+
+Et l’Indien disparut plus prompt qu’un souffle d’orage, laissant
+Adolphe tout palpitant d’émotion.
+
+Son audace nonchalante commençait à l’abandonner, et il se
+surprenait à rouler dans sa tête de sombres pressentiments,
+surtout depuis que l’immense danger couru par ses amis venait de
+lui être si soudainement révélé. Il désirait maintenant, avec
+angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par conséquent,
+attendait Brainerd avec une impatience extrême.
+
+Bientôt le trot d’un cheval retentit à proximité, Halleck se tint
+prêt à recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu’il fût ami
+ou ennemi. Heureusement toute précaution était inutile; au bout
+de quelques instants Brainerd apparut et reçut avec une émotion
+facile à comprendre la communication des événements survenus
+pendant son absence.
+
+Après avoir donné un dernier et triste regard à ce qui fût la
+maison paternelle, les deux amis s’enfoncèrent rapidement dans la
+forêt épaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les
+traces des fugitifs partis avant eux.
+
+CHAPITRE VIII
+_QUESTION DE VIE OU DE MORT._
+
+Vers minuit, une pluie fine mais serrée commença à tomber sans
+discontinuer jusqu’au matin. Les deux jeunes cavaliers étaient
+percés jusqu’aux os, affamés, fatigués; tout cela joint à la vive
+inquiétude qui les dévorait, rendit leur position extrêmement
+pénible.
+
+L’artiste insistait pour s’arrêter et allumer du feu: mais
+Brainerd s’opposa de toutes ses forces à une telle imprudence,
+objectant, avec raison que la fumée inévitablement produite par
+le foyer attirerait sur eux d’une façon très périlleuse
+l’attention des rôdeurs Indiens.
+
+L’aspect du pays avait successivement changé. Au lieu de la
+prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient
+maintenant une végétation plus abondante, des ruisseaux, des
+collines assez élevées, et des groupes d’arbres qui annonçaient
+une région forestière.
+
+Will, dont la jeune expérience était toujours en éveil, évitait
+soigneusement les fourrés, les buissons sombres, dont les flancs
+pouvaient receler des embuscades, et s’en éloignait par de longs
+détours.
+
+Cependant, après plusieurs heures d’une course rapide, ils
+n’avaient rencontré aucun indice qui annonçât la présence d’un
+ennemi. Will commença à être convaincu sérieusement que les
+hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des
+Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n’avaient point encore pénétré sur
+ce territoire. Néanmoins ses appréhensions étaient loin d’être
+calmées, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les
+difficultés, et devancent, dans leurs poursuites acharnées, les
+fuites les plus promptes.
+
+Midi approchait; les jeunes gens étaient tourmentés par une faim
+intolérable; ils se décidèrent à faire halte pour tâcher de se
+procurer la nourriture nécessaire. Les ruisseaux et les lacs du
+Minnesota abondent en poissons de toute espèce, les bois sont
+giboyeux à l’excès; ils ne devaient donc avoir aucune difficulté
+à se procurer de la venaison.
+
+Pour arriver à leur but, ils furent obligés de pénétrer dans un
+bois dont l’étendue paraissait être d’environ vingt ou trente
+ares. Mais lorsqu’ils en furent à une centaine de pas, Brainerd
+arrêta son cheval.
+
+-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous
+approchant ainsi de la forêt; cependant nous agissons d’une
+manière qui ne me convient pas.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges.
+Nous sommes loin d’être hors de danger; si ce n’est en rase
+prairie.
+
+-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens là ont un
+fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours à
+nous attaquer ouvertement.
+
+-- Ah! pauvre Adolphe, vous êtes obstiné dans vos ridicules
+illusions! Oui, s’ils sont en nombre énormément supérieur et sûrs
+de nous écraser, ils nous attaqueront effrontément mais
+heureusement nous sommes bien montés, et suffisamment armés pour
+les tenir à distance. Tout ce que je crains, ce sont les
+embuscades; les Indiens n’ont pas d’autre idée en tête.
+
+-- Si vous le préférez je vais battre le bois; vous m’attendrez
+ici.
+
+-- Non! je vais avec vous.
+
+Ils pénétrèrent ensemble sous la voûte de verdure, firent
+quelques pas et écoutèrent en regardant tout autour d’eux. La
+forêt était silencieuse comme une tombe; pas un être animé n’y
+donnait signe de vie.
+
+-- J’espère que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les
+broussailles sont très inextricables par ici, nous serons obligés
+de mettre pied à terre et de nous séparer quelque peu, afin de
+chasser pendant quelques heures chacun de notre côté.
+
+-- C’est parfait! répondit Halleck se mettant en devoir d’obéir;
+nous nous retrouverons ici, chargés du gibier que nous aurons pu
+conquérir.
+
+Ils se séparèrent ainsi; l’artiste prit à droite, son compagnon à
+gauche. D’abord une grande quantité d’écureuils s’offrit à leur
+vue, mais ils dédaignèrent d’aussi menues proies, réservant leurs
+munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses
+zigzags, l’artiste fit la rencontre d’une petite source, abritée
+dans le creux d’un énorme rocher; tout autour de ce nid frais et
+murmurant s’enlaçaient les racines noueuses de grands arbres au
+milieu desquelles ruisselaient avec une grâce infinie les plus
+mignonnes cascades.
+
+Le site était ravissant; aussi Halleck après s’être avidement
+désaltéré à cette glace liquide, ne put résister au désir d’en
+faire le dessin.
+
+En conséquence, il ouvrit son inséparable album, et accomplit son
+oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en
+crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd
+décharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au
+contraire, il en conclut qu’il était heureux en chasse, et que
+dès lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer â son cher dessin.
+
+Néanmoins, il fit la réflexion que rentrer sans une seule pièce
+de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu’il eût fini, il
+replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l’épaule.
+
+Mais ses aventures n’étaient pas finies, à beaucoup près. À
+proximité d’une petite éclaircie, il s’arrêta tout frissonnant:
+son oreille aux aguets venait d’entendre une voix plaintive,
+semblable au râle d’un agonisant. Il écouta encore; il n’y avait
+point â s’y méprendre, c’était bien les gémissements d’une
+créature humaine blessée à mort; ils partaient d’un buisson situé
+à une cinquantaine de pas.
+
+Halleck courut dans cette direction et découvrit avec
+consternation un homme étendu à la renverse sur le sol; il
+paraissait mortellement blessé et n’avait plus qu’un souffle de
+vie.
+
+L’artiste se pencha sur lui d’une façon compatissante.
+
+-- Comment vous trouvez-vous en ce misérable état, pauvre
+malheureux? lui demanda-t-il.
+
+-- Hélas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder
+autour de lui comme s’il eut appréhendé le retour d’un ennemi
+féroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacré ma femme et mes
+enfants, et m’ont traîné jusqu’ici pour y expirer.
+
+-- Où sont-ils, les Indiens
+
+-- Partout! vous n’en avez point rencontré?
+
+-- Y a-t-il d’autres hommes Blancs dans ces bois?
+
+-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis à la piste
+depuis ce matin.
+
+-- Que sont-ils devenus?
+
+-- Trois gisent dans l’herbe près d’une source, où ils ont été
+fusillés.
+
+L’artiste se releva, les cheveux hérissés sur la tête, et alla au
+lieu indiqué, pour vérifier ce que venait de lui dire
+l’agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants,
+froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient été
+si brutalement hachés à coups de tomahawks, que l’oeil d’un ami
+n’aurait pu les reconnaître.
+
+Après avoir contemplé pendant quelques minutes avec égarement cet
+effrayant spectacle, l’artiste revint au moribond; mais il ne
+trouva plus qu’un cadavre.
+
+Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre rêverie.
+
+Tout à coup, une détonation, suivie d’un sifflement qui lui passa
+devant la figure, le rappela au sentiment de la réalité, c’est-à-
+dire du danger.
+
+Sa première manoeuvre fut digne d’un vétéran dans la guerre
+forestière: il bondit en arrière d’un arbre, et s’y cacha de
+façon à être garanti contre une nouvelle balle.
+
+Il avait remarqué la direction d’où était venu le message de
+mort; il s’abrita en conséquence, et se tint en observation.
+
+Une pensée lui causait un certain malaise; si ses ennemis étaient
+nombreux, l’issue de l’aventure pouvait devenir extrêmement
+désagréable. Il éprouva un sentiment de soulagement lorsqu’il
+aperçut une figure sombre, une seule, se dessinant derrière les
+feuillages.
+
+-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour
+juger du résultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre
+la monnaie de ta pièce.
+
+Malheureusement, l’oeil expérimenté de l’Indien avait remarqué le
+canon de carabine qu’Adolphe dirigeait contre lui; il se déroba
+subtilement derrière un arbre, au moment où le coup partait, et
+esquiva ainsi une conclusion précipitée de tous ses combats.
+
+Sans s’arrêter à savoir s’il avait touché le but, Halleck
+rechargea son arme avec toute la rapidité possible; il venait
+d’assurer la dernière bourre, lorsque avec un cri insultant de
+triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.
+
+Quoiqu»il n’eut pas encore placé la capsule, Halleck ne se
+troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier,
+trompé par ce sang-froid, crut que l’artiste avait une arme à
+deux coups et se cacha vivement derrière un arbre.
+
+Avec la rapidité de la pensée, Halleck mit sa capsule, arma la
+batterie, et attendit, tout en réfléchissant qu’au fond les
+choses allaient pour le mieux puisque la partie était égale.
+
+Cependant, chacun des deux adversaires étant abrité, la bataille,
+devenait une question de stratégie. Le vainqueur devait être
+celui qui, le premier, parviendrait à surprendre l’autre hors de
+garde.
+
+Une histoire du désert revint alors en mémoire à l’artiste; il se
+rappela avoir lu qu’un Européen se trouvant en position analogue,
+avait imaginé de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en
+faisant apparaître cauteleusement son chapeau ou un autre objet
+paraissant indiquer que la tête était dessous. L’Indien avait
+fusillé un bonnet suspendu au bout d’une branche, et lorsqu’il
+était arrivé sur celui qu’il croyait mort, il avait reçu lui-même
+le coup mortel.
+
+Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scène reproduite
+par un dessin qui l’avait charmé.
+
+Mettant aussitôt ses souvenirs en pratique, l’artiste plaça son
+Panama sur le canon de la carabine, et l’éleva doucement un peu
+au-dessus de l’arbre. Mais il avait compté sans la perspicacité
+de son adversaire, et aussi sans sa propre inexpérience; le
+chapeau balançait sur son appui improvisé, ses allures n’étaient
+pas naturelles, il n’y avait pas trompe-l’oeil.
+
+Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces
+du tronc d’arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire
+méprisant, et ne bougea pas.
+
+Halleck finit par comprendre que sa ruse était éventée; il en
+conclut que l’Indien devait avoir lu cette histoire et pris
+connaissance de l’illustration qui l’accompagnait. Mais, en même
+temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une découverte qui
+lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu’il avait cru
+perdu, ayant glissé par une poche décousue, s’était réfugié un
+peu plus bas entre un porte-cigares, un étui à crayons, un
+couteau-fourchette et le télescope.
+
+Cette trouvaille réconforta considérablement l’artiste, et lui
+suggéra, l’idée d’une autre ruse. Une sorte de protubérance
+indécise ressemblant un peu à une tête abritée par une
+couverture, se montra du côté de l’Indien, et disparut aussitôt.
+Quelques secondes après, la même apparition se reproduisit sur un
+autre point. L’artiste comprit l’artifice; un demi-sourire plissa
+ses lèvres, il épaula et fit feu.
+
+Comme il s’y attendait, un hurlement de triomphe lui répondit, et
+le Sauvage se précipita sur lui, le tomahawk levé. Halleck laissa
+tomber son rifle et dirigea contre l’ennemi, avec la fermeté
+d’une tige d’acier, son poing armé du revolver. Le Sauvage sans
+méfiance continua d’avancer; trois petites détonations sèches et
+brèves retentirent, enfonçant chacune un messager de mort dans le
+buste de l’Indien.
+
+Il ne tomba qu’au troisième coup.
+
+-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres à la
+fusillade, mon bel ami cuivré, murmura l’artiste en replaçant
+paisiblement son arme en lieu sûr; ce petit engin fait peu de
+fracas mais d’excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a
+mieux; pour le cas où il y aurait d’autres vagabonds de même
+espèce dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.
+
+En procédant à cette opération, il donna un coup d’oeil au vaincu
+qui se débattait dans l’herbe, au milieu des dernières
+convulsions. Sa face contractée était horrible à voir; c’était le
+type d’une férocité infernale. Du reste, elle ne trompait pas,
+cet homme avait commis tous les crimes depuis l’assassinat
+jusqu’à l’incendie; sa ceinture portait en grand nombre les
+scalps des femmes et des enfants. La mort qu’il venait de subir
+était une punition trop douce; ce n’était pas en guerrier, mais
+en supplicié qu’il devait finir.
+
+Il lança à Halleck des regards furieux, comme s’il avait voulu
+l’anéantir; ses dents grincèrent; ses mains se crispèrent sur les
+broussailles environnantes.
+
+-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi
+tuer...
+
+-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions à mon égard, murmura
+Halleck impassiblement; mais elles m’effrayent encore moins que
+tout à l’heure.
+
+-- Le chien Face-Pâle peut courir, il arrivera trop tard dans la
+prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l’Oncle John
+et de ses femmes.
+
+Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le
+souvenir de ses amis et des dangers qu’ils pouvaient courir lui
+revint en esprit:
+
+-- Que dites-vous?... Ils ont été surpris par cette canaille
+rouge?... Où?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-t’il
+en se penchant sur le blessé.
+
+Tout fut inutile; l’Indien avait entonné son chant de mort, dont
+rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi-
+éteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la
+colère, de la haine, de la vengeance.
+
+Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre à la mort
+qui s’en emparait, il courut en toute hâte au rendez-vous
+convenu.
+
+Là, il trouva les chevaux dans la position où on les avait
+laissés, mais Brainerd n’était pas encore de retour. L’impatience
+fiévreuse d’Halleck était telle qu’il fut sur le point de partir
+sans l’attendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas à
+paraître, ployant littéralement sous le poids du gibier.
+
+À peine fût-il arrivé qu’Adolphe lui expliqua précipitamment tout
+ce qui venait de se passer, insistant particulièrement sur les
+révélations de l’Indien concernant les dangers courus par leurs
+amis.
+
+Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appétit, tout
+surexcité qu’il fut par le besoin, s’était évanoui devant ces
+nouvelles inquiétudes. Seulement, par mesure de précaution, les
+jeunes gens chargèrent en croupe une portion de leur gibier.
+
+-- Cette race Indienne me parait avoir changé un peu de cachet
+par ici, observa l’artiste lorsqu’ils furent en pleine campagne;
+je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me
+déplaisent pas trop.
+
+-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous êtes si
+poétiquement entiché! ces hommes chevaleresques et généreux
+daignent, à cette heure, courir sur la piste de mon père, de ma
+mère, de ma soeur, comme des limiers altérés de sang; ces braves
+gens, comme vous les appelez, dansent peut-être; à cette heure,
+les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie!
+
+-- Écoutez donc Will; je déteste ces indiens vagabonds qui
+pullulent sur les frontières de la civilisation. Mais si nous
+étions à cent milles plus loin dans les bois...
+
+Eh! mon pauvre cousin, vous auriez déjà subi vingt fois la mort
+si la chose était possible! interrompit Brainerd avec irritation;
+il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies
+sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d’après l’expérience
+de gens qui en savent plus que vous là-dessus !
+
+-- Au moins, vous m’accorderez une chose; c’est qu’ils n’ont pas
+commis un seul acte de cruauté, avant d’y avoir été poussés par
+la méchanceté des Européens.
+
+-- C’est possible; mais ils ne se sont pas privés de prendre des
+revanches féroces.
+
+-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les émigrants, les
+pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les
+_settlers_, tout le monde s’est jeté sur ce pauvre désert et sur
+ses pauvres habitants comme sur une terre de conquête; on a pris,
+on a pillé, on a gaspillé, on a brûlé, on a chassé, on a massacré
+à tort et à travers; on a violenté et exaspéré les Indiens de
+toutes manières; on leur a tout pris, l’eau, la terre, et jusqu’à
+l’air du ciel; on les a anéantis... Est-ce que tout cela ne crie
+pas vengeance?
+
+-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n’empêcherez pas que
+leur cruauté n’ait dépassé toutes les dimensions de l’offense; il
+y a longtemps qu’ils se sont vengés au double, au triple, au
+centuple!
+
+-- Mon opinion est que ce soulèvement n’est qu’une ébullition
+passagère et locale; dans quelques jours il n’en sera plus
+question.
+
+-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les
+Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas à
+l’insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne
+reverrez plus Saint-Paul.
+
+-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous
+avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds
+dans les bois, voilà-t-il pas que vous ne rêvez plus que
+soulèvement dans tout le Nord!
+
+-- Si vous aviez seulement la moitié de mon expérience, vous ne
+seriez pas si aveugle.
+
+-- Oh! quelle perspective splendide! s’écria tout-à-coup
+l’artiste avec enthousiasme; si j’en avais le temps, comme je
+crayonnerais, cela!
+
+-- Vous pouvez vous en donner ici à coeur joie, riposta aigrement
+Brainerd, si vous considérez cela comme plus important que les
+existences et le salut des nôtres.
+
+-- Là! là! calmez-vous, cher Will! je n’ai pas la moindre idée de
+ce genre... il n’y a aucun mal, ce me semble, à admirer d’aussi
+belles choses en passant. Dieu! que c’est admirable! Ces forêts
+d’un vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce
+lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit
+soudain Halleck à voix basse, il y a sur cette colline quelqu’un
+qui nous télégraphie des signaux!...
+
+CHAPITRE IX
+_JIM L’INDIEN EN MISSION._
+
+Sur l’extrême sommité du coteau, les deux amis aperçurent en
+reflet la tige d’un arbre qui se balançait à droite et à gauche,
+de façon à indiquer l’intervention active d’un homme ou d’un
+animal.
+
+L’artiste fit usage de son télescope pour inspecter longtemps en
+silence ce phénomène inexpliqué.
+
+-- Pouvez-vous me définir cela? demanda-t-il à son compagnon, en
+lui passant la lunette.
+
+-- Au moment où l’arbre s’est incliné à droite, reprit Will en
+parlant lentement sans cesser de regarder, il m’a semblé
+apercevoir quelque chose comme une tête. Maintenant, appartient-
+elle à un Indien ou à un blanc, je l’ignore. Voyez un peu
+Adolphe.
+
+L’artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans
+pouvoir déterminer à quelle espèce humaine appartenait l’être
+mystérieux, objet de sa curiosité.
+
+Cependant les deux jeunes gens avaient arrêté leurs chevaux;
+cette halte fût sans doute remarquée par l’inconnu, car ses
+signaux devinrent plus agités qu’auparavant.
+
+-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons à quoi
+nous en tenir.
+
+-- Ce sera quelque pauvre réfugié, épuisé par une longue course,
+et ne sachant plus à quel saint se vouer.
+
+-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour
+se faire connaître?
+
+-- Impossible à dire; ma curiosité est piquée au plus haut degré,
+il faut que j’aille savoir ce que c’est.
+
+-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute
+probabilité, il y a quelque bande Indienne blottie, là-haut, dans
+les broussailles.
+
+-- Bah! ils auraient déjà fondu sur nous, pour nous envelopper.
+
+-- Non; ils ne possèdent sans doute pas de chevaux, et leur ruse
+constitue à se cacher. Ils savent parfaitement qu’ils ne peuvent
+rien contre nous, à moins que nous n’approchions à portée de
+fusil: c’est là ce qu’ils attendent.
+
+-- Nous ne saurons rien d’ici, reprit Halleck, il faut nous
+approcher un peu.
+
+Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.
+
+-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; à
+cette distance nous courons quelques chances d’être fusillés sans
+trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d’atteindre leur
+but à pareil éloignement; néanmoins j’ai connu des Indiens qui
+s’en seraient chargés.
+
+Ils s’avancèrent vers la colline, doucement et avec mille
+précautions; puis, lorsqu’ils se crurent au point extrême qu’il
+était prudent de ne pas dépasser, ils firent halte.
+
+L’artiste regarda au travers de sa lunette; à ce moment l’arbre
+tomba par terre, mais personne n’apparut derrière.
+
+-- Qu’est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son
+compagnon.
+
+-- Il s’aperçoit que nous venons à lui, et il juge convenable de
+suspendre ses signaux.
+
+-- Eh bien! s’il en est ainsi, tournons-lui le dos; il
+recommencera son manège.
+
+Les jeunes gens ramenèrent leurs chevaux dans une direction
+opposée, comme s’ils avaient voulu s’éloigner. Mais lorsqu’ils
+eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva à leurs
+oreilles; en retournant la tête ils aperçurent un Indien qui
+étendait vers eux sa couverture blanche.
+
+-- Bon! fit Brainerd; le voilà furieux de notre prudence, il nous
+insulte de loin.
+
+-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire
+son portrait.
+
+À ces mots, l’artiste braqua sur lui son télescope, le regarda
+attentivement; puis, baissant soudain son instrument:
+
+-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?...
+
+-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupé quelque autre de cette
+espèce?...
+
+-- C’est Christian Jim.
+
+Au moment où Brainerd, avec un signe d’incrédulité, cherchait à
+vérifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim
+accourant vers eux à grande vitesse.
+
+Quoique certains, cette fois, d’avoir affaire à un ami, les
+jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de
+lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse démarche.
+
+Mais, dès qu’il fût à portée de la voix, Brainerd, incapable de
+maîtriser sa fiévreuse impatience, s’écria:
+
+-- Où les avez-vous laissés, Jim?
+
+-- Là-bas, à quarante milles environ dans les bois.
+
+-- Et comment vous trouvez-vous ici?
+
+-- Je vous cherche, riposta l’Indien d’un air mécontent; prenez-
+moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont là!
+
+Tous deux jetèrent un regard inquiet sur les environs; mais
+n’apercevant rien, ils interrogèrent le Sioux du regard:
+
+-- Ils sont là-bas, dans l’herbe; c’est pour çà que je restais
+sur la colline; je n’aime pas ces Indiens fermiers.
+
+-- Comment se sont passées les choses, au commencement de votre
+fuite?
+
+-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers
+le soir, il y a eu des pistes derrière nous; l’oncle John était
+parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces.
+
+-- Ah! mon Dieu! Et, ma mère, ma soeur, que disaient-elles?
+
+-- Rien; les femmes Faces-Pâles ont été courageuses, elles ont
+chargé les armes en se préparant au combat. L’oncle John a poussé
+les chevaux; le char courait très vite. Ensuite Christian Jim a
+prêté l’oreille jusqu’à terre, des plaintes volaient en l’air et
+retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les
+flammes. Le massacre et l’incendie étaient partout, devant,
+derrière, à côté, avec les Indiens.
+
+-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment
+terrible?
+
+-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment.
+
+-- Alors, l’oncle John a dit: «Nous ne sommes pas en force pour
+combattre un aussi grand nombre d’ennemis; il faut que Will et
+Adolphe arrivent au plus tôt.
+
+-- Et alors?... demanda Halleck.
+
+-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourré
+impénétrable; il y a caché les femmes et le vieux guerrier.
+Ensuite il a effacé avec soin toutes les traces, et il a couru
+chercher les amis qu’on attendait.
+
+-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu
+d’y rester occupé à manoeuvrer comme un télégraphe
+incompréhensible? demanda Halleck.
+
+-- Quand Christian Jim vous a vus, il a aperçu en même temps, une
+bande d’Indiens à cheval qui cheminait à très peu de distance.
+Pour ne pas être découvert par eux, il est resté caché derrière
+un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d’attirer
+votre attention.
+
+-- Eh bien! nous l’avons échappé belle! murmura Will en
+pâlissant. C’est une chose terrible! Un voyage ainsi côte à côte
+avec la mort, sans même le soupçonner! Et ces indiens, que sont-
+ils devenus?
+
+Jim, au lieu de répondre, incline son oreille presque jusqu’à
+terre, et écouta pendant quelques instants avec une anxiété
+profonde.
+
+-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant.
+
+Les jeunes gens prêtèrent l’oreille; un bruit semblable à un
+tonnerre lointain parvint jusqu’à eux, accompagné d’une clameur
+sauvage.
+
+-- Oui, répondit Brainerd, c’est le galop de leurs chevaux; ils
+s’éloignent.
+
+-- Puissent-ils aller jusqu’en enfer et ne jamais revenir!
+soupira sentencieusement Halleck.
+
+Personne ne répondit, la marche continua silencieusement dans la
+direction de l’ouest. La journée était lourde et brûlante, comme
+il arrive souvent au mois d’août; par cette suffocante
+atmosphère, hommes et chevaux étaient accablés; cependant les
+jeunes gens, dans leur hâte d’arriver, auraient surmené leurs
+montures si Christian Jim ne les eût retenus.
+
+-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.
+
+-- Mais pourtant, il nous faut joindre, à tout prix, les pauvres
+fugitifs, répliqua Brainerd avec une légère disposition à la
+mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours à chaque
+instant:
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en sûreté?
+
+-- Ils sont entre les mains du Grand Père! répondit l’Indien avec
+une solennité qui impressionna vivement les jeunes gens.
+
+-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd après un moment de
+silence; mais nous savons aussi que, pour mériter le secours du
+Tout-Puissant, nous devons, nous-mêmes, remplir nos devoirs et
+agir courageusement jusqu’à la dernière limite de nos forces.
+
+-- Le Grand Père fait ce qui lui paraît le meilleur.
+
+-- Parlez-moi d’eux... Que pensez-vous de leur situation, des
+chances qu’ils ont d’échapper aux poursuites des Indiens?
+
+-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s’ils
+restent cachés dans le bois.
+
+-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont dû
+laisser des traces profondes et faciles à reconnaître. Les yeux
+des Hommes-Rouges sont perçants, ils aperçoivent ce qui resterait
+invisible pour nous.
+
+-- Leurs regards sont voilés aujourd’hui par la fumée de
+l’incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n’aperçoivent
+que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le
+pillage. Le démon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce
+qu’ils font.
+
+Jusque-là l’artiste n’avait presque rien dit; mais, pour plaider
+la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :
+
+-- Vous ne pouvez, dit-il, établir aucun parallèle entre ces
+honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigène. Le
+vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans
+la guerre; n’est-ce pas, Jim?
+
+Le Sioux le regarda avec des yeux étonnés, dont l’expression
+indiquait qu’il n’avait pas compris son interlocuteur. L’artiste
+recommença une explication;
+
+-- Vos guerriers, c’est-à-dire vos vrais Indiens, ne sont pas
+semblables à ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus sensés,
+plus modérés dans la guerre?... hein?...
+
+-- Je n’en connais point comme çà, répliqua Jim en détournant la
+tête.
+
+Brainerd se mit à rire et ajouta:
+
+-- Vous aurez besoin d’un fier microscope; mon pauvre Halleck,
+pour découvrir les phénomènes que vous rêvez. Car; vous venez de
+vous en convaincre, ils sont invisibles à tous les yeux.
+
+L’artiste eut une moue dédaigneuse et sardonique; indiquant que
+sa foi n’était nullement ébranlée, et qu’il admettait une seule
+chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels était
+considérable sur les frontières.
+
+Dévoré d’inquiétude, Brainerd n’avait pu se résoudre à faire
+halte; il s’était contenté de ralentir le pas; mais, malgré cette
+modération à leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de
+souffler et de transpirer d’une façon inquiétante.
+
+Pour ne pas imposer toujours au même, une surcharge au-dessus de
+ses forces, l’Indien montait en croupe tantôt derrière Halleck,
+tantôt derrière Will.
+
+Après avoir marché pendant quelques heures Jim annonça qu’on
+approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait
+rejoint l’once John à la tombée de la nuit.
+
+Mais, à peine eût-on fait cent pas que l’Indien poussa un
+grognement de déplaisir.
+
+-- Qu’y a-t-il encore? demanda Will, derrière lequel celui-ci
+était en croupe à ce moment.
+
+-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le côté nord de
+l’horizon.
+
+Tous les yeux se tournèrent dans cette direction -- les jeunes
+gens aperçurent à une grande distance un tourbillon qu’on aurait
+pu prendre pour un troupeau d’animaux sauvages lancés à fond de
+train dans la prairie. Leur course impétueuse soulevait derrière
+elle des nuages de poussière; les yeux inexpérimentés des deux
+hommes Blancs ne virent d’abord là autre chose qu’une horde de
+buffles ou de sangliers nomades. Mais bientôt le télescope
+d’Halleck révéla des cavaliers qui caracolaient çà et là,
+activant la marche de ce groupe effaré.
+
+-- Des Indiens chassant les bestiaux pillés dit le Sioux.
+
+-- Quelle direction prennent-ils?
+
+-- Droit sur nous.
+
+-- Alors faisons vite un écart pour nous dissimuler à leur vue,
+nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montés, et
+nos chevaux sont trop épuisés pour nous tirer d’affaire.
+
+Mais une double difficulté se présentait; s’ils faisaient un trop
+grand détour, il leur devenait impossible de joindre les amis
+avant la nuit; s’ils ne se cachaient pas promptement et sûrement,
+le danger était pire encore.
+
+En quelques secondes l’état des choses empira de telle façon que
+les fugitifs n’eurent même plus le temps de délibérer. Les
+Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux
+les bestiaux affolés de terreur. Cette espèce d’avalanche vivante
+n’était plus qu’à deux ou trois cents pas de distance, lorsque
+Jim fit signe à ses compagnons de se jeter à terre et de
+renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.
+
+Les pauvres animaux, épuisés de fatigue, comprenant peut-être
+aussi le danger, restèrent étendus sur le sol, sans faire aucun
+mouvement, à côté de leurs maîtres également immobiles et
+silencieux.
+
+Il était temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante,
+bestiaux et Indiens passèrent si près, qu’un moment Brainerd se
+crut découvert. Mais, aveuglée par la poussière, enivrée de
+fureur et d’orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien
+apercevoir.
+
+Les fugitifs les regardèrent s’éloigner, toujours cachés,
+l’oreille et l’oeil au guet, la carabine au poing, prêts à
+disputer chèrement leurs vies, si le malheur voulait qu’une mêlée
+s’engageât.
+
+Aussitôt qu’ils furent hors de vue, Jim donna le signal du
+départ, et on se remit vivement en route. Les premières ombres du
+soir ne tardèrent pas à arriver, et, avec elles, une brise
+agréable, dont la fraîcheur ranima les hommes et les chevaux; la
+marche se continua plus allègrement, plus promptement; bientôt, à
+l’extrême limite de l’horizon bleuissant, apparut un bouquet
+d’arbres; c’était le refuge où l’oncle John et sa famille
+attendaient anxieusement l’arrivée de leurs trois amis.
+
+-- Si une horde de ces vagabonds vient à tomber sur les traces du
+chariot, dit l’artiste, ils se mettront en tête de les suivre; et
+alors, Dieu sait qu’il faut nous hâter.
+
+-- Cela peut arriver, répliqua Brainerd, mais c’est le cas le
+moins à craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes
+les directions, les Indiens auraient trop à faire pour suivre
+toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que
+quelque groupe ennemi ait eu l’idée fortuite de camper dans le
+bois et ait ainsi découvert nos amis; je crains aussi que ces
+derniers aient eu la malheureuse idée de fuir.
+
+La perspective immense de la prairie trompe comme celle de
+l’Océan; plus on marchait, moins on paraissait s’approcher du
+petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente,
+Brainerd manifesta le désir de lancer les chevaux au triple
+galop; heureusement la sage influence de Jim tempéra cette hâte
+imprudente qui n’aurait abouti qu’à épuiser les montures dont ils
+avaient si grand besoin.
+
+Sur la route s’offraient à eux, çà et là, un spectacle navrant,
+des scènes effrayantes. Ici une ferme brûlée; là des corps
+sanglants, criblés d’affreuses blessures; plus loin des groupes
+surpris dans leur fuite, des familles entières massacrées, mais
+qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort
+comme elles l’avaient été dans la vie; plus loin encore, les
+restes mutilés d’un enfant, d’une jeune fille, d’un vieillard,
+tombés sous l’horreur d’une mort solitaire, en un épouvantable
+duel avec quelque bourreau plus acharné que les autres.
+
+Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, à de
+pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les
+sourcils froncés, la main crispée sur son rifle, regardait des
+yeux du coeur, plus loin, là-bas, où peut-être il faudrait
+chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimés de ceux
+qui l’attendaient pleins d’angoisse.
+
+Jim conservait son visage de bronze, vrai masque métallique de
+l’Indien; cependant à quelques ressauts des muscles de ses joues,
+au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur
+attentif aurait pu deviner un orage intérieur et de dangereuses
+dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.
+
+Quant à l’artiste, il s’était d’abord furieusement indigné de
+tant d’atrocités et avait jeté feu et flammes; mais au bout de
+quelques instants son caractère mobile et frivole reprenant le
+dessus, il s’était remis à admirer le paysage, et avait même
+parlé de s’arrêter un peu pour dessiner un site «délirant». Mais
+une sévère rebuffade de Brainerd le ramena à des sentiments plus
+sérieux.
+
+Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade
+arriva, auprès du petit bois où était cachée la famille Brainerd,
+Les jeunes gens ralentirent l’allure de leurs chevaux pour
+laisser à leur ami Indien le soin de reconnaître les lieux.
+
+Mais à peine ce dernier eût-il fait quelques pas qu’il poussa une
+exclamation étouffée. En réponse à la muette interrogation de
+Will, il montra du doigt un mince filet de fumée qui surgissait
+précisément du milieu du bois, et s’évanouissait dans l’azur du
+ciel après s’être élevé tout droit dans l’air.
+
+Cet indice, presque imperceptible, était d’un fâcheux augure; il
+pouvait déceler la présence des Indiens dans le fourré où
+s’étaient abrités l’oncle John et les siens; et, dans ce cas, que
+s’était-il passé!
+
+Il serait impossible de définir les émotions qui bouleversèrent
+les deux jeunes gens à l’aspect de ce signe alarmant. Brainerd
+terrifié voyait déjà une scène de massacre et d’horreur; les
+cheveux blancs de son père souillés de son sang, sa mère gisante
+sur le sol défigurée à coups de tomahawk, Maggie, Maria,
+massacrées aussi, ou, sort également affreux! entraînées en
+captivité?
+
+L’artiste amorça et examina son revolver en proférant de
+terribles menaces contre ces «vagabonds odieux qui déshonoraient
+la race Indienne».
+
+Le Sioux ne disait rien; il aurait été difficile de savoir ce
+qu’il pensait, car il ne répondit point aux questions que lui
+adressaient les jeunes gens.
+
+-- Il faut que j’examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin;
+retirez-vous derrière ces broussailles avec vos chevaux et ne
+bougez qu’à la dernière extrémité.
+
+Aussitôt l’Indien se mit à ramper dans l’herbe de façon à faire
+le tour du bois, et arriver ainsi inaperçu jusqu’à ce feu
+mystérieux dont la fumée était si inquiétante.
+
+CHAPITRE X
+_UNE NUIT DANS LES BOIS._
+
+Le Sioux déploya toute la ruse et l’agilité indiennes dans cette
+difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le
+favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles à
+la marche qui devait rester entièrement silencieuse. Aussi,
+quoique la distance à parcourir fût courte, avançait-il
+lentement; une heure s’écoula ainsi, et la nuit était venue
+entièrement lorsqu’il arriva sous la voûte sombre du bois.
+
+Jim s’était fait aussi son opinion concernant la fumée suspecte
+qu’on venait d’apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eût
+été allumé par ses amis: la chaleur du jour en excluait la
+nécessité; d’autre part, les fugitifs avaient une trop grande
+crainte d’attirer l’attention de leurs mortels ennemis, pour
+commettre une pareille imprudence; enfin, l’oncle John était trop
+expérimenté pour se départir ainsi des règles d’une précaution
+sévère.
+
+Jim n’était donc pas sans appréhensions, et, quoiqu’il n’en
+laissât rien voir, il se sentait agité de sombres pressentiments.
+
+Progressant plus silencieusement qu’une ombre, il glissait au
+milieu des branches sans froisser une feuille, sans déplacer un
+brin d’herbe; l’oreille de son plus cruel ennemi n’aurait pu
+l’entendre, eût-il rampé à ses pieds.
+
+En arrivant vers le lieu où s’était cachée la famille Brainerd,
+il s’arrêta et écouta, concentrant toutes ses facultés pour
+saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence
+de mort régnait sur toute la nature; il sembla à Jim d’un funeste
+augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait
+dans l’air, puis il expirait aussitôt.
+
+Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien
+habilement sa présence!
+
+Après avoir avancé encore un peu, il arriva près du foyer demi-
+éteint. Un seul coup d’oeil lui suffit pour reconnaître qu’il
+était abandonné depuis plusieurs heures. Soupçonnant tout à coup
+la terrible réalité, il se leva, marcha droit à la cachette et la
+trouva vide.
+
+Sûrement, une bande d’Indiens avait découvert les fugitifs et les
+avait emmenés en captivité! Les traces du campement étaient
+visibles, les signes du départ étaient certains; tout cela
+s’était passé depuis quelques heures seulement.
+
+Après avoir vérifié les lieux et s’être assuré qu’il n’y avait
+personne, le Sioux désolé revint dans la prairie, où il fit un
+signal pour appeler les deux jeunes gens.
+
+Ceux-ci accoururent au galop.
+
+-- Où sont-ils? demanda Brainerd haletant.
+
+-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec découragement.
+
+-- Ô ciel! est-il possible! s’écria le jeune homme chancelant sur
+sa selle. Bientôt une ardeur fébrile lui monta au cerveau; il
+reprit:
+
+-- Où les aviez-vous laissés, Jim?
+
+-- Là-bas, droit devant nous.
+
+-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens?
+
+-- Il fait trop noir pour suivre la piste.
+
+-- Mais, Jim, demanda l’artiste, êtes-vous sûr qu’ils aient été
+capturés par cette race de vagabonds?
+
+-- Je ne sais pas; je le pense.
+
+À ce moment Will mit pied à terre.
+
+-- Qu’allez-vous faire, Will?
+
+-- Ils doivent être encore dans le bois; je vais me mettre à leur
+recherche.
+
+En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu’il faisait une chose
+inutile; mais cette agitation même tempérait son désespoir.
+
+Tous deux s’élancèrent vers le fourré avec une égale ardeur.
+
+Jim les regardait faire avec son stoïcisme habituel, et resta
+immobile.
+
+-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l’artiste;
+divisons nos recherches; vous, Will, passez à gauche, moi à
+droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons
+à l’autre extrémité du bois. Et vous, Jim, qu’allez-vous faire?
+
+-- Vous attendre ici.
+
+Brainerd commença son exploration avec d’affreux battements de
+coeur. Chaque bête fauve fuyant devant lui, chaque oiseau
+s’envolant sur sa tête le faisait tressaillir; le murmure du vent
+lui donnait des frissons involontaires.
+
+Il avança pourtant, avec la résolution du désespoir, et pénétra
+jusqu’au centre de la forêt, cherchant, regardant, écoutant avec
+anxiété. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait
+que l’ombre et le silence.
+
+Bientôt il arriva au bout de la forêt, et il pût voir scintiller
+les étoiles à travers les derniers arbres; tout à coup il
+s’arrêta éperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait
+devant lui... c’était le chariot!
+
+N’en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la
+main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses
+doutes.
+
+-- Mon père! mon père! ma mère! chère mère! êtes-vous là?
+demanda-t-il d’une voix frissonnante.
+
+Aucune réponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans
+le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se
+balançait en l’air, c’était une courroie rompue. Il n’y avait pas
+autre chose; plus rien, pas même les sièges.
+
+Il chercha le timon, les chevaux n’y étaient plus. Cette froide
+et muette épave gardait son sinistre secret, tout en faisant
+pressentir une formidable catastrophe.
+
+Glacé jusqu’au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tête
+qu’il sentait prête à éclater; des larmes brillantes jaillirent
+de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver
+une pensée, sans savoir que devenir.
+
+L’idée lui vint ensuite de retourner hâtivement auprès de Jim
+pour lui faire part de sa découverte. Mais il la rejeta aussitôt,
+et, poussé par une impatience dévorante; il continua ses
+recherches.
+
+Courbé presque jusqu’à terre, il sondait chaque motte de gazon,
+s’attendant toujours à y trouver un cadavre. L’obscurité était si
+profonde qu’il cherchait davantage avec les mains qu’avec les
+yeux.
+
+Il rencontra les empreintes profondes qu’avaient laissées les
+sabots des chevaux. Ces traces étaient profondes et avaient
+violemment déchiré le sol. Évidemment il y avait eu là une lutte
+furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs.
+Effectivement c’étaient de nobles bêtes, pleines de race, et qui
+n’avaient pas dû supporter patiemment l’approche d’un étranger.
+
+Après avoir tâtonné encore pendant quelques instants sans aucun
+succès, il prit dans sa poche une allumette, et l’enflamma,
+espérant que cette clarté auxiliaire pourrait l’aider à faire
+quelque autre découverte. Hélas, la petite flamme tremblotante
+alla se refléter sur les feuilles les plus proches, mais là se
+borna sa faible action; en définitive elle n’aboutit qu’à faire
+paraître plus épais, plus impénétrable, le cercle de ténèbres qui
+se resserrait autour du jeune homme.
+
+Au moment où il laissait tomber l’imperceptible tison qui avait
+survécu à la brève combustion de l’allumette, Will crut entendre
+à peu de distance, un long et profond soupir, pareil à celui
+d’une créature humaine oppressée par un lourd fardeau.
+
+Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s’emparèrent de
+lui, serait chose impossible! Mille fantômes tourbillonnèrent
+autour de lui, pendant que ses yeux égarés ne voyaient partout
+que des milliards d’étincelles. Jamais encore le pauvre enfant
+n’avait éprouvé d’épouvante pareille.
+
+Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et
+l’emporta sur tout autre sentiment. Il se remit à écouter avec
+une attention profonde, espérant que le son plaintif allait se
+renouveler et lui révéler la voix de quelque personne chère.
+
+Ce fut peine perdue; et le silence continua d’être si profond, si
+absolu, que Brainerd en vint à se demander si son oreille n’avait
+pas été le jouet d’une illusion effrayante.
+
+Néanmoins il se raidit contre le découragement et marcha dans la
+direction où il avait cru entendre gémir.
+
+Quoiqu’il n’avançât qu’avec des précautions infinies, il trébucha
+tout à coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s’agita sous
+lui. Ses mains, en cherchant à se retenir, rencontrèrent la tête
+d’un cheval; à côté, en était un autre. Tous deux étaient vivants
+et venaient d’être réveillés par le jeune homme.
+
+-- Cher père! mère chérie! parlez, si vous êtes là! s’écria Will.
+
+-- Eh! c’est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien
+connue et aimée, celle de l’oncle John; nous t’avions pris pour
+un de ces brigands Indiens, et nous n’osions souffler.
+
+Alors une ombre s’approcha, puis une autre, puis une autre et une
+autre encore; toute la famille!
+
+-- Oh! père! balbutia Will suffoqué de joie; quelqu’un de vous
+est-il blessé ou malade?
+
+Il saisit tendrement la main de son père et la serra; puis il se
+jeta au cou de sa mère, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent
+aussi affectueusement embrassées.
+
+-- Oh! Maria! bien chère Maria! murmura-t-il; que Dieu soit béni!
+je vous revois donc? N’avez-vous aucun mal, aucune blessure?
+
+-- Personne n’a à se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains
+et saufs. Et vous... et Adolphe?...
+
+-- Nous allons parfaitement; mais quelle a été notre inquiétude à
+votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitté votre
+cachette?
+
+-- Eh! répliqua l’oncle John, c’est une horde de ces damnés
+Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu
+déguerpir, sans quoi nous étions découverts. Heureusement nous
+nous sommes dérobés avec une adresse parfaite, les marauds n’ont
+pas seulement soupçonné notre présence. Oh sont Halleck et Jim?
+
+-- Sur l’autre limite de la forêt; je vais leur faire un signal.
+
+Ces deux derniers furent bientôt arrivés, et à l’aspect de leurs
+amis, éprouvèrent une stupéfaction joyeuse, facile à concevoir.
+Il y eût encore des embrassades et des poignées de main à n’en
+plus finir. L’artiste éprouvait une émotion telle qu’il ne
+pouvait dire un mot, exalté qu’il était par la joie et la
+surprise.
+
+Pendant quelques instants ce fut un pêle-mêle de questions et de
+réponses presque joyeuses. À la fin l’oncle John demanda des
+nouvelles de la ferme.
+
+-- Ah! ma foi! qu’importe! qu’importe! s’écria-t-il d’un ton
+ferme, en apprenant qu’elle était brûlée; nos vies sont sauves,
+c’est déjà beaucoup. J’ai fait deux fois ma fortune; il n’est pas
+trop tard pour recommencer.
+
+-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils;
+nous ferions bien de ne pas perdre un instant.
+
+-- À mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit
+M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu’au point du
+jour. Nous pourrions perdre notre route, nous égarer en pays
+ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l’erreur, il ne
+serait plus temps de la réparer.
+
+-- Bast! Jim est un trop bon guide pour s’égarer ainsi, répliqua
+l’oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie
+qu’il s’y reconnaît les yeux fermés: N’est-ce pas Jim? que dites-
+vous de ça?
+
+-- Il faut rester ici jusqu’à demain et retourner au chariot; les
+femmes y dormiront dedans.
+
+L’Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un
+pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus
+rudes épreuves, et une très longue marche leur était encore
+nécessaire pour se tirer entièrement hors du danger. D’autre
+part, ce n’était point un délai de quelques heures qui pouvait
+accroître les chances de danger, en augmentant d’une manière
+sensible le nombre des Indiens soulevés; tout le mal qu’on
+pouvait craindre sur ce point étant à peu près réalisé.
+
+On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les
+hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s’endormit
+profondément.
+
+Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupières;
+avec cette vigueur physique et morale qui caractérise l’Indien
+dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuyé
+contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant
+comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les
+profondeurs de la nuit et de la forêt.
+
+Aux premières clartés de l’aurore, tous les fugitifs furent sur
+pied; l’oncle John fit la prière matinale, lut un chapitre de la
+Bible; tous ensemble demandèrent «au père qui est dans les cieux»
+le secours tout-puissant de la Providence paternelle.
+
+C’était un spectacle touchent de voir ces créatures affligées,
+exilées dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une
+autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains
+miséricordieuses de Celui dont la «bonté s’étend sur toute la
+nature».
+
+Les prières terminées on songea au repas, et, quoique les vivres
+fussent froids, on y fit grandement honneur.
+
+Ensuite on partit. Ce ne fut pas une médiocre difficulté de tirer
+le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route;
+heureusement il y avait, à cette heure, deux chevaux de renfort:
+l’opération fut accomplie sans trop de peine.
+
+Une fois en bonne direction, le petit convoi s’arrêta pendant
+quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d’examiner les
+alentours afin de se convaincre qu’il n’y avait pas d’ennemis.
+
+Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.
+
+CHAPITRE XI
+_PÉRIPÉTIES._
+
+Comme il importait de ménager les chevaux dont la marche devait
+se prolonger jusqu’à une heure avancée de la soirée, on régla
+leur course à une allure modérée.
+
+Jim avait pris place sur le siège de devant à côté de l’oncle
+John qui tenait les rênes avec la calme habileté d’un vétéran du
+sport. Chose bizarre! l’Indien, malgré les cahots de la voiture,
+se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours
+en mouvement, fouillait au loin les environs.
+
+Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis
+leur réunion il avait manifesté une préférence marquée pour la
+société de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait
+encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que
+sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les
+regrets du passé, les craintes de l’avenir avaient imprimé à
+cette âme impressionnable une teinte ineffaçable de tristesse
+mélancolique.
+
+Du reste, tous les visages étaient mornes et préoccupés; si, par
+intervalles, une joyeuse saillie de l’oncle John, un éclat de
+rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c’étaient
+comme des éclairs passant et s’éteignant aussitôt dans un ciel
+sombre.
+
+Pendant que Maria et Will babillaient de leur côté, Halleck
+poursuivait la conversation avec Maggie.
+
+-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du
+Minnesota en général? demanda la jeune fille en tournant vers
+l’artiste ses doux yeux noirs.
+
+-- Je pense à tout hasard, qu’il y a parmi eux un étrange
+ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!...
+
+-- Enfin, croyez-vous que la majorité soit bonne ou mauvaise?
+
+-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connaître...
+répondit Adolphe avec un sourire embarrassé.
+
+-- Vous êtes désillusionné, je le vois, et revenu un peu de vos
+poétiques théories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc,
+dites votre pensée telle qu’elle est.
+
+-- Ma franchise est indubitable, chère Maggie; aussi je vous
+dirai que je ne désespère point d’y trouver quelque noble type.
+
+-- Votre admiration pour le caractère Indien a quelque chose de
+surprenant, reprit la Jeune fille avec une énergie qui la surprit
+elle-même; mais irait-elle jusqu’à vous dévouer pour
+l’instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait-
+elle jusqu’à vous faire oublier le confort, les délices de la
+civilisation, pour aller vivre au milieu d’elles, afin de les
+évangéliser?
+
+-- Mon opinion est que j’aurais d’abord moi-même besoin de
+quelques sermons, répliqua l’artiste en riant.
+
+--N’avez-vous pas quelque autre pensée plus réellement sérieuse?
+reprit Maggie. Pardonnez-moi d’amener la conversation sur un
+sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder
+aucune secrète pensée. Nous sommes sur le bord d’un précipice,
+celui de la mort; nous pouvons y tomber à chaque instant; il est
+raisonnable d’être prêts... de songer à ce grand voyage de
+l’Éternité.
+
+-- Assurément, Maggie, vous seriez la digne femme d’un
+missionnaire, vous êtes déjà une sainte, je l’affirme.
+
+La jeune fille allait répliquer, lorsqu’une exclamation de Jim
+attira l’attention de tout le monde.
+
+Toujours debout, l’Indien paraissait regarder avec attention un
+objet qui avait attiré ses yeux.
+
+-- Eh bien! qu’est-ce qu’il y a? demanda l’oncle John.
+
+-- Une ferme là-bas! répliqua le Sioux.
+
+Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un
+grand toit allongé dont l’aspect fut d’agréable augure pour les
+voyageurs. La soirée s’avançait, la fatigue de la journée avait
+été accablante; c’était une perspective attrayante que de pouvoir
+se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.
+
+Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les bâtiments,
+de construction moderne, entourés de vastes dépendances, étaient
+construits près d’un cours d’eau considérable.
+
+Néanmoins, malgré cet extérieur satisfaisant, Will surprit dans
+le regard de Jim une expression particulière empreinte d’une
+certaine inquiétude. Il semblait trouver que tout n’y était pas
+pour le mieux.
+
+Lorsqu’on fut arrivé à une centaine de pas, après avoir bien
+examiné les lieux, il demanda qu’on fît halte.
+
+Comme chacun l’interrogeait des yeux, il répondit :
+
+-- Où sont les gens?
+
+En effet, partout, en ce lieu, régnaient un silence, une
+immobilité, une absence de vie, qui n’avaient rien de naturel. La
+porte d’entrée était grande ouverte, semblable à une vaste plaie
+béante; personne n’entrait ni ne sortait; on n’entendait pas un
+souffle à l’intérieur, pas de mugissements de bestiaux, rien...
+
+-- C’est drôle, tout çà! fit l’oncle John après avoir promené en
+tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils
+tous endormis après souper?...
+
+-- Les Indiens sont passés par là, dit le Sioux en secouant la
+tête; voyons donc, ajouta-t-il en sautant à terre et en courant
+vers la maison.
+
+Will et Halleck le suivirent de près; un spectacle horrible les
+attendait à l’intérieur.
+
+Au milieu de la première pièce gisait, sanglant et froid, le
+cadavre d’un homme d’un certain âge, le père de famille, sans
+doute. Plus loin était étendu celui d’une femme, littéralement
+haché de blessures affreuses. Entre ses bras crispés était serré
+un petit enfant raide et glacé; derrière, dans les cendres du
+foyer, apparaissaient des débris humains qu’on pouvait
+reconnaître comme étant ceux d’un enfant.
+
+Les Indiens avaient laissé là l’empreinte sanglante de leur
+passage. Il avait dû y avoir une terrible lutte: tous les meubles
+étaient bouleversés, brisés, maculés de sang. Le père avait vendu
+chèrement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies
+étaient serrées des poignées de cheveux noirs et brillants,
+arrachés aux têtes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette
+lutte épouvantable, le nombre des assaillants l’avait emporté, le
+_settler_ avait été écrasé avec tous les siens.
+
+-- Comment se fait-il qu’ils n’ont pas brûlé la maison? demanda
+l’artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid
+et dessinait à la hâte toutes ces scènes effrayantes.
+
+-- Trop pressés, n’ont pas eu le temps, avaient peur des soldats,
+répondit laconiquement le Sioux.
+
+-- Est-ce qu’il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec
+empressement le jeune Brainerd.
+
+-- Je ne sais pas, peux pas dire, c’est possible.
+
+-- En tout cas, voilà une triste affaire, reprit Halleck, et
+suivant moi, si ces vagabonds.....
+
+Une fusillade soudaine l’interrompit brusquement. Jim bondit,
+rapide comme l’éclair; les deux jeunes gens le suivirent.
+
+Ils aperçurent le chariot entouré d’un groupe d’Indiens. Les deux
+chevaux avaient été tués raides. L’oncle John luttait comme un
+lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd étaient aux mains des
+Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.
+
+L’oncle John, debout sur l’avant du chariot, faisait
+tourbillonner avec une force irrésistible, une barre de chêne
+arrachée au siège de la voiture; plus d’une tête Indienne fut
+brisée par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk
+l’atteignit traîtreusement par derrière; il tomba en jetant un
+grand cri; au même instant, son meurtrier eut le crâne troué par
+une balle que lançait l’infaillible carabine de Jim.
+
+En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un
+mouvement pour se jeter sur lui et l’achever par terre; mais le
+coup de feu tiré par Jim leur donna à réfléchir, ils reculèrent
+de quelque pas et regardèrent de tous côtés afin de découvrir ces
+adversaires imprévus.
+
+Les deux jeunes gens voulurent s’élancer au secours de leur
+famille; le Sioux, sombre et les sourcils froncés, leur barra
+rudement le passage.
+
+-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme
+rien!
+
+-- Allons donc! répliqua Will; resterons-nous là, à voir
+massacrer nos amis?
+
+-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenêtres!
+
+Joignant l’exemple aux paroles, l’Indien arma sa carabine, visa
+un Sauvage prêt à poignarder l’oncle John, et l’abattit. Les
+jeunes gens l’imitèrent, et mettant le fusil à l’épaule, épièrent
+le moment favorable pour faire feu.
+
+Les Sauvages ne s’attendaient nullement à ce qu’il y eût des
+êtres vivants dans la ferme, ils laissèrent les femmes aux mains
+de ceux qui les avaient saisies, et s’avancèrent avec précaution
+contre les bâtiments.
+
+Les trois Indiens, chargés des captives, prirent leur course dans
+la direction du nord-est.
+
+Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut à proximité, Jim et
+ses deux compagnons firent feu. Ces détonations reçues presque à
+bout portant eurent un résultat prodigieux, les assaillants
+firent halte, pleins d’hésitation.
+
+Malheureusement la balle de Jim avait seule touché le but;
+l’agitation exaltée des jeunes gens leur avait fait manquer leur
+coup. Cependant les Sauvages, intimidés par cette chaude
+réception, craignant sans doute de rencontrer un nombre
+considérable de combattants, se retirèrent à l’écart, et peu à
+peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur
+bande.
+
+-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle
+John.
+
+Effectivement, deux bandits rouges s’étaient détachés du gros de
+la troupe, et se rapprochaient du chariot. L’oeil perçant de Jim
+les surveillait comme celui de l’aigle guettant sa proie.
+
+Au moment où ils passèrent près du char, celui qui marchait le
+dernier lança violemment son tomahawk contre John toujours étendu
+sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au même
+instant; la direction du coup fut dérangée, et le vieux _settler_
+ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie à l’Indien
+que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut
+pas gaspiller inutilement ses munitions.
+
+Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient
+ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les
+eurent rejoints, toute la bande s’élança ventre à terre dans la
+direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait
+disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence
+régna dans cette solitude désolée.
+
+S’il avait été possible à l’artiste de reproduire sur la toile le
+tableau qu’il offrait lui-même avec ses deux compagnons, il
+aurait certainement réalisé une oeuvre capable, plus que toutes
+les autres, de le rendre illustre.
+
+Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menaçant, suivait
+du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens
+ravisseurs.
+
+Will, pâle, abattu, les yeux voilés, regardait aussi cette route
+par laquelle venait de disparaître ce qu’il chérissait le plus au
+monde.
+
+Halleck, l’air égaré, les yeux errants au hasard, paraissait
+perdu dans les idées les plus complexes; on aurait dit un homme
+cherchant sa route par une nuit obscure.
+
+Tous trois avaient oublié le vieux John Brainerd; ils revinrent
+au sentiment de la réalité en le voyant se relever et accourir
+vers eux.
+
+-- Vous n’êtes donc pas blessé, père? s’écria Will en s’élançant
+au-devant de lui.
+
+-- Pas le moins du monde! étourdi seulement. Mais, Ô mon Dieu!
+que vont-elles devenir aux mains de ces bandits?
+
+-- Hélas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un
+sanglot.
+
+-- Nos chevaux, où sont-ils? Les miens sont tués. Ne pourrions-
+nous pas poursuivre cette canaille? Qu’en dites-vous, Jim?
+
+Le Sioux secoua tristement la tête :
+
+-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne réussirons qu’à
+nous faire tuer ou à faire tuer les prisonnières.
+
+-- Miséricorde du ciel! mais voyez donc ces scènes d’horreur qui
+nous entourent! N’est-ce pas là un menaçant augure? Plus de
+ressources; mon Dieu! plus de ressources!
+
+Le visage bronzé du vieillard s’abaissa convulsivement dans ses
+mains, et des larmes brûlantes jaillirent au travers de ses
+doigts. Un silence douloureux régna pendant quelques instants au
+milieu de ce groupe désolé.
+
+Le bras de Christian Jim s’étendit doucement vers lui et se
+reposa sur son épaule :
+
+-- Mon frère n’est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix
+douce et harmonieuse qui étonne quiconque n’a pas vécu parmi les
+Indiens.
+
+John releva la tête et le regarda :
+
+-- Que mon frère parle au Père qui est dans les Terres Heureuses;
+son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est
+toujours ouverte pour soutenir celui qui est affligé.
+
+-- Vous avez raison, Jim, répondit le vieillard en raffermissant
+sa voix; vous me rappelez à mon devoir de chrétien... Il est
+vrai, le Seigneur est désormais notre unique appui, notre suprême
+espérance...
+
+Tous tombèrent à genoux, et prièrent ardemment au travers de
+leurs larmes.
+
+CHAPITRE XII
+_AMIS ET ENNEMIS._
+
+Les dernières paroles de prière montaient encore vers le ciel,
+lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le
+lointain; il approcha successivement, devint plus distinct;
+bientôt une voix brève et retentissante cria: «Halte!»
+
+En s’avançant de quelques pas, les quatre fugitifs aperçurent un
+peloton de cavalerie et son officier, portant l’uniforme des
+États-unis.
+
+-- Holà, hé! par là! dit l’officier; quelles nouvelles?
+
+En même temps, il mit pied à terre et s’approcha de la ferme.
+
+C’était un homme de six pieds, gros à proportion de sa taille,
+coiffé d’une cape ronde de chasse, ayant pistolets à la ceinture,
+carabine en bandoulière, revolver suspendu à la boutonnière,
+sabre à la main. Son visage, allongé démesurément par une barbe
+pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son
+visage, disons-nous, était illuminé par deux yeux d’un bleu clair
+fulgurant; un nez prodigieux en bec d’épervier, des sourcils
+noirs, de longs cheveux roux, un teint bronzé, composaient à cet
+être extraordinaire le physique le plus étrange qu’on puisse
+rêver.
+
+Quel type pour Halleck!... s’il eut eu le coeur à dessiner!
+
+Le nouveau venu entama, la conversation avec une mémorable
+loquacité:
+
+-- Avez-vous quelque notion d’un lot de Diables peints qui
+doivent rôder par ici? Ah! ah! Ils ont laissé dans ce lieu
+l’empreinte de leurs satanées griffes! Hello! ouf! ils ont fait
+du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier!
+Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier à cette
+vermine; vous allez voir.
+
+Will n’eut que le temps de relever le revolver auquel l’officier
+avait expéditivement recours. La balle siffla sur la tête de Jim
+qui n’avait pas daigné faire un mouvement.
+
+-- Eh bien! qu’y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l’autre avec
+un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de
+sensiblerie! c’est mal porté!... vous allez voir.
+
+Il coucha de nouveau l’Indien en joue.
+
+-- Ne touchez pas à un seul cheveu de sa tête! s’écria le jeune
+homme; c’est notre meilleur ami!
+
+-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchanté de
+faire sa connaissance!... Vous avez parlé à temps, jeune homme;
+un quart de seconde plus tard, il n’aurait plus été temps de
+sauver sa peinture. Je m’y connais.... vous auriez vu! Quel est
+ce gaillard-là?
+
+-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs
+et les plus fidèles services dans ces temps de trouble.
+
+-- Très bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous
+n’avez pas répondu à ma première question. Avez-vous quelque
+notion d’un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Répondez-
+moi, je vous le demande positivement.
+
+-- Je suis prêt à parler, mais lorsque vous m’en laisserez le
+temps, répliqua Will.
+
+Aussitôt il s’empressa de lui raconter tous les événements déjà
+connus du lecteur.
+
+L’officier écouta le récit avec un calme imperturbable; rien ne
+semblait capable de l’étonner. En temps utile il se coupa une
+énorme chique et en offrit une pareille à Jim. Puis il s’occupa
+d’épousseter la poussière qui couvrait ses grandes bottes. Enfin
+il rechargea son revolver et promena méthodiquement un cure-dent
+entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d’une
+bête fauve.
+
+Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l’officier
+reprit:
+
+-- Tout ça, c’est une rude affaire de sport... une rude affaire!
+À la dernière campagne j’ai eu un cheval tué sous moi; oui,
+Monsieur, tué comme un lapin par un grand drôle peint en vert.
+Celui-là, je l’ai embroché en tierce. Un autre cheval fourbu, et
+un autre, couronné des deux genoux. Ah! c’était trop fort; mais
+je vous le dis.....
+
+Il y eut un instant de silence pendant lequel l’honorable
+gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue
+et la tortilla fort agréablement en croc avec le pouce et
+l’index; puis, il renouvela sa chique, et continua:
+
+-- Je suis, moi, un vétéran de la guérilla, voyez-vous. Il n’y a
+pas un coin du Minnesota où je n’aie tué net ma demi-douzaine de
+Peaux-rouges. Le tout est de savoir s’y prendre; je vous en
+avertis. D’abord...
+
+À ce moment il fut interrompu par l’oncle John qui lui dit:
+
+-- Sir, ne pensez-vous pas qu’il y ait urgence de nous mettre en
+chasse? Ces bandits auront le temps de s’éloigner tellement qu’il
+deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous
+laissons gagner par la nuit.
+
+-- Mon ancien, répliqua le commandant, je partage votre avis et
+je l’exécuterai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la
+méthode! en tout, Sir, il en faut! À ce sujet, souffrez que je
+vous dise... les Indiens sont des brutes, des bêtes fauves dont
+on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce qu’ils
+n’ont pas de méthode; oui, Sir, parce qu’ils n’en ont pas. J’irai
+même plus loin, et je dirai qu’ils seraient de bons soldats,
+s’ils avaient de la méthode. Il me sera facile de vous démontrer
+cela par une simple histoire vous allez voir.
+
+-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma
+fille, ma nièce souffrent peut-être en ce moment mille morts...
+hâtons-nous, je vous en supplie.
+
+-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom?
+
+-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, l’oncle John Brainerd.
+
+--Très-bien, sir; votre nom était arrivé jusqu’à moi, comme celui
+d’un intrépide chasseur d’ours grizzly. Vous avez mon estime.
+
+-- Alors, nous pouvons faire nos préparatifs?...
+
+L’officier lança obliquement un long jet noirâtre provenant de sa
+chique, regarda le soleil et dit:
+
+-- Oui, nous allons essayer une chasse en règle, destinée à
+rendre la liberté à vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes
+ne sont pas des conscrits, la chose ne traînera pas en longueur
+avec eux. Je désire avoir un renseignement préalable est-ce que
+cet Apollon cuivré ne pourra pas nous être de quelque utilité?
+
+Jim ne sourcilla point jusqu’à ce qu’on l’eût interpellé
+directement.
+
+-- Je ne sais pas, répondit-il.
+
+-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... répéta impatiemment le
+capitaine; ils font tous la même réponse, ces sournois-là! Une
+fois, je faisais de la guérilla en Virginie; nous avions besoin
+d’un guide au milieu de ces régions diaboliques, j’avisai un Nez-
+Coupé que m’avaient recommandé les missionnaires; il commença par
+répondre à toutes mes questions: «Je ne sais pas... je ne sais
+pas...» Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je n’ai jamais vu de
+renard plus futé que ce garçon là; à lui seul il me dépista un
+demi-cent de Peaux-rouges que nous tuâmes fort proprement dans
+l’espace de deux matinées. C’est ce qui arrivera aujourd’hui,
+n’est-ce pas Jim? Il me plaît vraiment, je vous le dis. J’aime
+ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer
+vivement. Avez-vous des chevaux?
+
+-- Il ne nous en reste que deux, répliqua Will; ceux du chariot
+ont été tués.
+
+-- Eh! qu’importe? deux de perdus, trois de retrouvés: regardez
+là-bas.
+
+Parlant ainsi, l’officier leur montra, rôdant dans les environs,
+les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim.
+
+Ce dernier, avec l’aide de Will, se fut bientôt emparé de deux de
+ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement
+montée; on se mit en marche sans tarder.
+
+Tout en cheminant au petit galop de chasse, l’infatigable
+commandant reprit la conversation.
+
+-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut être
+fort loin de nous; elle peut aussi être fort près. Les coquins ne
+se doutent pas de ma présence par ici; ils n’ont eu aucune raison
+pour se presser; au contraire, je pencherais à croire qu’il leur
+sera venu en idée de se blottir dans quelque coin, pour se
+reposer d’abord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout
+doit leur faire présumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils
+savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si
+inexpérimentés en matière de stratégie!... Enfin, à tort ou à
+raison je pense ainsi; que dit Master Jim?
+
+-- Je pense comme le capitaine; répondit le Sioux qui connaissait
+l’officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante
+l’attention qu’avait eue celui-ci de lui offrir une superbe
+chique.
+
+-- Très bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous
+allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les
+_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette
+colline, tout un panorama de prairies s’étalera sous nos veux.
+
+On galopa pendant près d’un quart d’heure en silence; après quoi
+on arriva au sommet d’une éminence boisée qui dominait deux
+plaines fort étendues.
+
+Dans le lointain, sur le bord d’une forêt épaisse, circulait un
+cours d’eau important; à gauche, s’élevaient à perte de vue des
+coteaux boisés dont les élévations progressives aboutissaient à
+des montagnes bleues qui se confondaient avec l’horizon; au pied
+du mamelon occupé par la petite caravane serpentait une espèce de
+clairière allongée et tortueuse, toute bordée d’arbres qui la
+recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait
+jusqu’à un gros bouquet de sapins dont l’issue devait donner
+immédiatement sur la rivière.
+
+-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre
+allure; vous savez l’axiome du parfait cavalier: En plaine au
+trot, et la montée au galop, à la descente au pas! D’ailleurs, il
+ne faut pas nous conduire comme des hannetons d’avril qui n’ont
+jamais rien vu; notre affaire, maintenant, c’est de dépister ces
+_rascals_ sans être dépistés par eux. Or donc, pour arriver à cet
+intéressant résultat, nous devons nous remiser sous un abri
+convenable, pendant que Master Jim ira en éclaireur flairer ce
+que contient le gros bouquet de pins, là-bas. C’est drôle, j’ai
+comme un avant-goût d’_injuns_.
+
+Le capitaine appuya en riant sur cette façon d’articuler le mot
+Indien à la mode sauvage; en même temps il regarda Jim d’un air
+si facétieux, en imitant la pose d’un chef Corbeau bien connu,
+que Jim faillit sourire et partit aussitôt en rampant sous les
+broussailles.
+
+Pour charmer les ennuis de l’attente, l’officier, après avoir
+rangé son petit escadron dans une aile de forêt qui finissait en
+pointe du côté de la clairière, renouvela copieusement sa chique;
+après quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis.
+
+-- Le major Hachtincson, commandant le 3° escadron du 6° régiment
+de cavalerie légère, Minnesota’s division, dit-il en saluant
+tour-à-tour Brainerd père, Will et Halleck; excusez-moi,
+gentleman, si je me présente moi-même, le manque absolu de
+société convenable dans ce désert, m’y oblige.
+
+-- Will Brainerd mon fils, sir répondit John; Adolphus Halleck
+mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingué qui a fait, en
+artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans.
+
+On s’entre salua avec tout le décorum convenable; les
+présentations étaient faites régulièrement, on pouvait causer.
+
+Le major s’adressa sur-le-champ à l’artiste.
+
+-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratiqué le champ de bataille?
+lui demanda-t-il d’un ton qui ne dissimulait point une légère
+ironie.
+
+Adolphe rougit un peu, malgré son sang-froid habituel:
+
+-- Fort peu, major, le troisième coup de fusil tiré à la bataille
+de Bull-run m’a écorné le bout d’une oreille; ma foi, comme je
+n’avais pas précisément une vocation militaire transcendante,
+j’ai renoncé aux travaux de guerre...
+
+-- Et maintenant, mon cousin fait des études sauvages... ajouta
+malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher
+Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il
+avec un léger sourire; le major doit s’y connaître, lui!
+
+Halleck eut un moment d’embarras et d’hésitation, sous les
+regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit
+bonne contenance et demanda à l’officier:
+
+-- Certainement, je serais fort aise d’être fixé sur le compte de
+cette race d’hommes étranges, peu connus, diversement appréciés,
+que les uns représentent comme nobles et chevaleresques, les
+autres...
+
+-- Peu connus!... diversement appréciés!... Chevaleresques!...
+interrompit l’officier avec un éclat de rire strident; écoutez,
+sir, un homme qui a vécu trente ans dans ce monde là, et que vous
+pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la
+photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les
+instincts réunis du chat, de la hyène, du tigre, du vautour, et
+généralement des carnassiers de bas étage; tous les vices
+agglomérés des populations civilisées, des hordes barbares, des
+bandits hors la loi; un amalgame de la bête fauve et du scélérat
+sans conscience. Voilà pour le côté moral... que j’adoucis
+passablement... La force, la souplesse, l’agilité, la vigueur
+indomptable, supérieures à celles du singe, de la panthère, du
+cerf, de l’aigle et de tous les animaux les plus surprenants; une
+finesse de sens inouïe; une adresse phénoménale à, tous les
+exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, d’acier, de
+caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voilà pour le
+côté physique. Total, des monstres infernaux à figure humaine et
+qui réalisent l’impossible, l’inimaginable, surtout au point de
+vue du crime et de la méchanceté.
+
+-- Le portrait ne me semble guère flatté, murmura Halleck avec un
+rire forcé.
+
+-- Peuh! J’en dis peut être encore plus de bien qu’ils n’en
+méritent. Et je vais vous étonner... Ces êtres-là, si, par
+hasard, le bon esprit du Christianisme réussit à s’introduire en
+eux, ces êtres-là deviennent des sujets d’élite, de nobles et
+dignes créatures valant beaucoup mieux que nous tous hommes
+civilisés.
+
+-- Mais alors! interrompit Halleck d’un ton triomphant.
+
+-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au
+collège. Le Sauvage christianisé...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Ce n’est plus un Sauvage! puisqu’il n’est plus mauvais.
+
+Halleck se mordit les lèvres, en se souvenant que Maggie lui
+avait fait exactement la même réponse.
+
+L’officier reprit:
+
+--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur...
+
+-- Eh bien?
+
+-- C’est un méprisable et haïssable et redoutable monstre. Ergo!
+ma démonstration est faite. Attention! continua l’officier en
+changeant de ton, voilà Jim qui nous fait un signe, là-bas.
+
+La petite troupe se porta avec précaution vers le Sioux qui les
+attendait
+
+-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda l’officier à voix si basse
+qu’à peine l’Indien pût l’entendre.
+
+-- Rien, répondit celui-ci; je vais voir, attendez-là.
+
+Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d’une
+demi-heure on le vit surgir de broussailles à une assez grande
+distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avançât avec
+les plus méticuleuses précautions.
+
+Lorsqu’on l’eut rejoint:
+
+-- Une piste! fit-il d’une voix semblable à un souffle, en
+montrant quelques vestiges à peine visibles sur l’herbe. --
+Attendez.
+
+Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une
+ardeur contenue qui étincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa
+proie!
+
+Une heure s’écoula ainsi dans une anxieuse attente; le major
+commença à perdre patience et à s’inquiéter.
+
+-- Ah çà! votre homme ne reparaît plus, dit il à l’oreille de
+Brainerd; qu’est-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme
+un vilain?
+
+-- Oh non; il en est incapable, répliqua le _settler_.
+
+-- Eh bien! alors, on nous l’a pris ou tué dans quelque coin.
+
+-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau
+malheur!
+
+-- Non, non! fit le major en étendant doucement son doigt vers la
+prairie; voyez-vous, dans ce creux, l’herbe qui remue contre la
+direction du vent... et puis cette tête noire qui se soulève un
+peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec
+précaution et nous fait un petit signe. Très bien! il nous
+indique un autre bouquet d’arbres auquel il pourra arriver sans
+être vu de la rivière... il nous recommande de marcher doucement,
+doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long
+des grandes broussailles. C’est compris! ajouta le major en
+répondant par un petit signe de tête; allons, enfants! et de la
+prudence!
+
+On se glissa, avec une adresse et des précautions incomparables
+jusqu’au point indiqué; là on trouva Jim qui attendait avec un
+visage préoccupé.
+
+-- Pas de bruit, dit-il, ils sont là! S’ils nous entendent, ils
+tueront les femmes.
+
+On se groupa dans un recoin de la forêt et on tint conseil. Le
+soleil était sur le point de quitter l’horizon; il importait
+d’avoir une solution avant la nuit.
+
+Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation.
+
+-- Il faut que ça chauffe tout de suite! dit-il; comme nous
+allons brûler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en
+s’adressant à ses hommes, ayez l’oeil au guet, le doigt sur la
+détente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son
+Sauvage.
+
+Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant était
+terrible leur émotion. Ils apprêtèrent convulsivement leurs
+armes.
+
+-- Marchons, dit Jim.
+
+La moitié des cavaliers mit pied à terre; tout le monde se mit à
+ramper dans le bois, suivant la direction indiquée par le Sioux.
+
+L’arrivée des poursuivants fut tellement silencieuse, et les
+Indiens s’attendaient si peu à être poursuivis, qu’ils furent
+surpris à cinquante pas de distance, au moment où ils étaient
+occupés à harnacher leurs chevaux pour le départ. Ainsi, tout le
+désavantage était de leur côté.
+
+-- Feu! et chargez ensuite! cria le major d’une voix tonnante.
+
+Un tourbillon de fumée et de flammes remplit la clairière; des
+hurlements de mort répondirent aux détonations; quatre Indiens
+seulement restèrent debout; tous les autres se tordaient sur
+l’herbe dans les convulsions de l’agonie.
+
+Les trois femmes tremblantes accoururent éperdues vers leurs
+libérateurs. Maggie se trouvait la plus proche d’Halleck; il
+s’élança vers elle.
+
+Au même instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune
+fille, le couteau à la main, et la saisit par les cheveux.
+
+-- Veux-tu la lâcher! démon maudit! hurla l’artiste en armant son
+revolver et en faisant feu.
+
+La première balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point
+noir, d’où jaillit aussitôt un mince filet de sang. Le bandit
+chancela en grinçant des dents, mais sans abandonner sa victime
+sa main levée s’abaissa sur la tête courbée de la malheureuse
+enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu’au manche
+dans le cou frêle et délicat qui fut à moitié tranché. Ensuite,
+avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba à la
+renverse, criblé de balles qu’Adolphe lui avait envoyées
+désespérément.
+
+Le corps inanimé de la jeune fille s’affaissa sur le sol
+sanglant, comme la tige d’une fleur atteinte par la faux; Halleck
+n’arriva même pas à temps pour la recevoir dans ses bras. Il
+s’agenouilla avec désespoir auprès d’elle, les yeux noyés de
+larmes brûlantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure
+dont les traits pâles avaient conservé jusque dans la mort leur
+expression résignée et angélique.
+
+Cette horrible scène s’était accomplie avec la rapidité de
+l’éclair, comme un coup de foudre, sans que personne eût pu faire
+un mouvement pour la prévenir. _Mistress_ Brainerd et Maria
+étaient aussitôt accourues haletantes et désespérées, mais, tout
+était fini, l’ange avait quitté son enveloppe d’argile pour
+remonter au ciel.
+
+Brisés de douleur, les malheureux parents de la jeune victime
+s’étaient jetés à genoux autour d’elle, essayant de lui prodiguer
+des soins... hélas! désormais inutiles. Chacun d’eux déposa sur
+son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se
+relevant, _Mistress_ Brainerd aperçut Halleck, agonisant de
+désespoir, et dont les yeux restaient fixés sur la morte chérie;
+la bonne mère comprit tout ce que renfermait cette angoisse
+comprimée; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant
+
+-- Donnez-lui aussi un dernier baiser.
+
+Le pauvre Adolphe s’inclina sanglotant, éperdu, et posa ses
+lèvres sur la joue froide de celle qu’il aimait tant, dans le
+silence de son âme.
+
+Puis il retomba à genoux et demeura immobile, priant, pleurant,
+suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort.
+
+Pendant ce temps, les Indiens avaient été foudroyés par une
+dernière décharge et le major Hachtincson avait pris le soin
+personnel de s’assurer, le sabre à la main, que chacun d’eux
+était bien mort et ne jouait pas au cadavre.
+
+Cette clairière était sinistre avec ses herbes ensanglantées,
+noircies par la poudre, écrasées par les corps inanimés mais
+toujours farouches des Sauvages.
+
+Dans un coin reculé, la famille Brainerd pleurait et priait
+autour de celle qui avait été Maggie.
+
+Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait
+lentement son épée, lorsque son regard se portait vers ce dernier
+groupe, ses sourcils se fronçaient, ses yeux clairs lançaient des
+flammes.
+
+-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah!
+gredins! ah! race infernale! on n’en tuera jamais assez!
+
+Jim, immobile sur la lisière du bois, regardait tout cela d’un
+air impassible; on aurait dit une statue de bronze...
+
+On se serait trompé en le croyant insensible, lorsque ses yeux
+rencontraient la pâle image de Maggie, une lueur humide tremblait
+dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi!
+
+ÉPILOGUE
+
+Trois jours après les événements qu’on vient de retracer, la
+petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul.
+
+Le major Hachtincson, qui avait escorté jusque-là la famille
+Brainerd, pour la protéger contre de nouveaux malheurs, fit faire
+halte à sa troupe et se prépara à prendre congé de ses nouveaux
+amis.
+
+-- Que Dieu vous garde! sir, et vous rende plus heureux à
+l’avenir, dit-il à Brainerd, en lui serrant la main: Je vous
+quitte pour rentrer dans le désert où m’appelle la chasse
+Indienne. Vous pouvez compter qu’elle sera vengée plus d’une
+fois...
+
+-- Pas bon! venger: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour
+la première fois peut-être, se mêlait à la conversation sans
+avoir été interpellé.
+
+Le major le regarda pendant quelques minutes avec un sérieux
+incroyable: puis il secoua la tête d’une façon dubitative, et
+ajouta en style Indien.
+
+-- Jim avoir raison peut-être... sang pour sang, mauvais!
+
+Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en
+réfléchissant; ensuite il dit avec explosion.
+
+-- Ah! pourtant, on ne peut soutenir le contraire; un assassin
+doit mourir! autant il m’en tombera sous la main, autant j’en
+tuerai!
+
+-- Se défendre, bon! répliqua Jim; attaquer, mauvais.
+
+-- Ces diables d’Indiens parlent peu, observa le major en
+souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous
+garde!
+
+Le peloton de cavalerie était déjà à quelque distance, lorsque
+l’officier entendit une voix qui l’appelait: c’était Halleck,
+revenant sur ses pas pour lui parler.
+
+-- Sir, dit le jeune homme qui était très pâle voulez-vous
+accepter une mission?
+
+-- Volontiers, mon jeune ami: de quoi s’agit-il?
+
+Halleck tira de sa poche une petite croix sculptée qu’il avait
+façonnée en route
+
+-- Lorsque vous passerez près de l’endroit... vous savez?... Je
+vous prie de placer cette petite croix dans une incision que
+porte le Sumac penché sur sa tombe.
+
+-- Oui... je vous le jure! répondit le major en lui serrant
+énergiquement la main.
+
+-- Ensuite, reprit Halleck d’une voix à peine intelligible, vous
+vous agenouillerez, vous ferez une prière, et vous lui direz, de
+ma part, «au revoir». Merci! Adieu, ajouta-t-il en s’enfuyant
+brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter à
+ses paupières.
+
+Le major continua sa route machinalement; au bout de quelques
+secondes, il porta vivement un doigt à son oeil.
+
+-- Diable d’homme! murmura-t-il, qu’avait-il besoin de venir me
+tracasser ainsi?... voilà-t-il pas que j’ai le coin d’une
+paupière humide!... Allons, enfants! un temps de galop! commanda-
+t-il à ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire,
+reprit-il en monologue; comme çà, aussi, sa commission sera plus
+tôt exécutée.
+
+Bientôt la solitude reprit son silencieux empire; les Brainerd
+avaient disparu d’ans la direction du Nord, les cavaliers dans
+celle du Midi; toute trace humaine s’était évanouie au milieu du
+désert.
+
+Une semaine après l’arrivée des pauvres fugitifs dans la ville de
+Saint-Paul, M. Brainerd reçut une lettre portant la suscription
+suivante:
+
+À _mistress_ Brainerd, pour remettre è miss Maria Allondale.
+
+La bonne dame se hâta de la présenter à Maria, qui, à peine
+remise de tant de secousses, était encore au lit.
+
+-- Oh mon Dieu! s’écria la jeune fille en regardant l’adresse,
+qu’y a-t-il encore? Il me semble que voilà l’écriture d’Adolphe
+Halleck.
+
+Et, brisant le cachet d’une main tremblante, elle lut:
+
+«Chère Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai
+loin de vous, loin de toute ma chère famille, à laquelle je dis
+un adieu suprême.
+
+«Nous avions vécu pendant plusieurs années, amis et fiancés, dans
+la pensée souriante qu’un jour nous serions mariés ensemble.
+
+«Mais, une catastrophe irréparable, qui a soudainement détruit
+tout mon bonheur et mes espérances, m’a ouvert les yeux et m’a
+appris que nous ne devons, pas.... que je ne dois pas vivre
+désormais de la vie de ce monde.
+
+«Soyez libre, Maria, je me suis aperçu que votre coeur éprouve
+une affection plus particulière pour notre cher cousin Will...
+soyez libre... et heureuse avec lui; je vous dégage de toute
+promesse envers moi.
+
+«De notre ancienne amitié; il restera entre nous une affection
+sincère et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos
+prières, dans nos espérances...
+
+«Je ne vous demande plus qu’une seule chose, c’est d’adresser au
+ciel des voeux pour que ma voix, qui va prêcher dans le désert,
+trouve un écho dans l’âme des malheureux Sauvages; pour que le
+Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai
+jusqu’au sein de la solitude, pour qu’après avoir muré la voie du
+ciel aux autres, je parvienne à la suivre moi-même jusqu’à la
+fin.
+
+«Adieu! à revoir dans la Patrie céleste.
+
+«ADOLPHE, Missionnaire indigne de Jésus-Christ.»
+
+Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et
+cacha sa tête dans le sein de _mistress_ Brainerd, et lui dit
+d’une voix étouffée:
+
+-- Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire.
+
+-- C’est un noble coeur! murmura la vieille dame, après avoir
+parcouru la lettre, non sans s’essuyer plusieurs fois les yeux.
+Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille: Il a choisi
+la meilleure part, et je crois sa résolution aussi bonne pour
+d’autres que pour lui.
+
+Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de
+sa tante et s’abrita, sans répondre, sous son oreiller.
+
+........................
+
+Quelques mois plus tard un mariage était célébré dans la
+principale église de Saint-Paul.
+
+L’assistance était modeste, mélancolique, peu nombreuse. Mais une
+atmosphère de piété, d’affection douce et sincère s’exhalait de
+cette petite réunion. Les jeunes époux semblaient profondément
+heureux et aimants.
+
+C’étaient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui
+unissaient leur sort. La cérémonie terminée on quitta le séjour
+de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les
+nouveaux labeurs de John Brainerd avaient su conquérir dans une
+vallée fertile du Minnesota.
+
+Là, on pouvait vivre et sans inquiétude, en paix; car un poste
+militaire garantissait le territoire contre toute invasion
+indienne.
+
+Pendant bien des années, la Clairière de la Sainte (c’était le
+nom donné au lieu où était la tombe de Maggie), fut visitée,
+chaque automne, par deux pèlerins silencieux et attristés...
+
+L’un d’eux portait la robe noire du missionnaire; sur son visage
+jeune encore, mais pâli par les rudes épreuves de son saint
+ministère, se lisait une pensée profonde et douloureuse.
+
+L’autre, son inséparable compagnon, était un Indien de haute
+stature, dans la noire chevelure duquel l’âge commençait à semer
+de longs fils d’argent.
+
+Tous deux s’agenouillaient sur un tertre gazonné qu’eux seuls
+auraient pu reconnaître, et ils priaient longtemps en silence
+pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux desséchés par
+les orages et les soleils du Désert.
+
+Puis, en se relevant, le plus jeune disait à l’autre
+
+-- Oui, mon bon Jim, la prière est douce au coeur affligé.
+
+-- Prier, penser, espérer, très bon, répondait Jim.
+
+Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant l’âge, se
+détournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait
+pour récolter des âmes.
+
+Un jour l’Indien revint seul et portant une forme humaine:
+enveloppée d’un suaire noir.
+
+Il creusa une tombe à côté de celle de la sainte et y déposa son
+précieux fardeau.
+
+Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois
+environnants; quand l’hiver arriva, la neige n’était pas plus
+blanche que ses cheveux.
+
+Le printemps suivant, au grand réveil de la nature, on trouva des
+ossements blanchis étendus au pied du Sumac, qui portait la
+petite croix défigurée, hélas, par bien des orages.
+
+C’étaient les restes du fidèle Jim, du bon Indien dévoué jusqu’à
+la mort.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***
+
+***** This file should be named 13598-8.txt or 13598-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13598/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
+Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
+also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+{\author Gustave Aimard \'96 Jules Berlioz d'Auriac}{\doccomm Publication en 1867}{\operator Dachshund}{\creatim\yr2005\mo2\dy15\hr19\min12}{\revtim\yr2005\mo2\dy17\hr17\min41}{\version3}{\edmins3}{\nofpages164}{\nofwords35275}{\nofchars201068}
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+\deftab708\widowctrl\ftnbj\aenddoc\hyphhotz425\noxlattoyen\expshrtn\noultrlspc\dntblnsbdb\nospaceforul\hyphcaps0\formshade\viewkind1\viewscale100\pgbrdrhead\pgbrdrfoot \fet0{\*\ftnsep \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
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+The Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+\par by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+\par
+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par
+\par Title: Jim l'indien
+\par
+\par Author: Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+\par
+\par Release Date: October 6, 2004 [EBook #13598]
+\par
+\par Language: French
+\par
+\par Character set encoding: ISO-8859-1
+\par
+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***
+\par
+\par
+\par
+\par
+\par Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
+\par Biblioth\'e8que Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
+\par also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{\fs44
+\par \page Gustave Aimard \endash Jules Berlioz d'Auriac
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+\par Publication en 1867
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+\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\n \\h \\z \\u }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\
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+\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE II }{\cs15\i\ul L\'c9GENDES DU FOYER.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89881252"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800310032003500320000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE III }{\cs15\i\ul UNE VISITE.}}}{\f0\fs24\cf0
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+HAPITRE IV }{\cs15\i\ul CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89881254"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800310032003500340000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE V }{\cs15\i\ul UN AMI PROPICE.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89881255"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800310032003500350000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE VI }{\cs15\i\ul IND\'c9CISION.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE VII }{\cs15\i\ul L\rquote \'8cUVRE INFERNALE.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89881257"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800310032003500370000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE VIII }{\cs15\i\ul QUESTION DE VIE OU DE MORT.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE IX }{\cs15\i\ul JIM L\rquote INDIEN EN MISSION.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE X }{\cs15\i\ul UNE NUIT DANS LES BOIS.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE XI }{\cs15\i\ul P\'c9RIP\'c9TIES.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE XII }{\cs15\i\ul AMIS ET ENNEMIS.}}}{\f0\fs24\cf0
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+PILOGUE}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881250}CHAPITRE PREMIER\line }{\b0\i SUR L\rquote EAU.}{{\*\bkmkend _Toc89881250}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Par une br\'fblante journ\'e9e du mois d\rquote ao\'fbt 1862 un petit steamer sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait voir entass\'e9s p
+\'eale-m\'eale sur le pont, hommes, femmes, enfants, caisses, malles, paquets, et les mille inutilit\'e9s indispensables \'e0 l\rquote \'e9migrant, au voyageur.
+\par
+\par Les bordages du paquebot \'e9taient couronn\'e9s d\rquote une galerie mouvante de t\'eates agit\'e9es, qui toutes se penchaient curieusement pour mieux voir la contr\'e9e nouvelle qu\rquote on allait traverser.
+\par
+\par Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus vari\'e9es\~: le sp\'e9culateur froid et calculateur dont les yeux brillaient d\rquote admiration lorsqu\rquote ils rencontraient la grasse prairie au riche aspect, et les splendides for\'ea
+ts bordant le fleuve\~; le Fran\'e7ais vif et anim\'e9\~; l\rquote Anglais au visage solennel\~; le pensif et flegmatique Allemand\~; l\rquote \'e9cossais \'e0 la mine r\'e9solue, aux v\'eatements bariol\'e9s de jaune\~; l\rquote Africain \'e0 peau d
+\rquote \'e9b\'e8ne. \endash Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. \endash Tous les \'e9l\'e9ments d\rquote un monde miniature s\rquote agitaient dans l\rquote \'e9
+troit navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice, vertus.
+\par
+\par Sur l\rquote avant se tenaient deux individus paraissant tout particuli\'e8rement sensibles aux beaut\'e9s du glorieux paysage d\'e9ploy\'e9 sous leurs yeux.
+\par
+\par Le premier \'e9tait un jeune homme de haute taille dont les regards exprimaient une incommensurable confiance en lui-m\'eame. Un large Panama ombrageait coquettement sa t\'eate\~; un foulard blanc, suspendu avec une savante n\'e9gligence derri\'e8
+re le chapeau pour abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait moelleusement au gr\'e9 du z\'e9phyr\~; une orgueilleuse cha\'eene d\rquote or charg\'e9e de breloques s\rquote \'e9talait, fulgurante, sur son gilet\~; ses mains, gant\'e9
+es finement, \'e9taient plong\'e9es dans les poches d\rquote un l\'e9ger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.
+\par
+\par Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli d\rquote esquisses artistiques et Croquis ex\'e9cut\'e9s d\rquote apr\'e8s nature, au vol de la vapeur.
+\par
+\par Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M.\~Adolphus Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans le but d\rquote enrichir sa collection de vues pittoresques.
+\par
+\par Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les m\'9curs des Montagnes Rocheuses avait rempli d\rquote \'e9mulation le jeune peintre\~; il brillait du d\'e9sir de visiter, d\rquote observer avec soin les hautes terres de l\rquote
+Ouest, et de recueillir une ample moisson d\rquote \'e9tudes sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus sauvages de ces territoires fantastiques.
+\par
+\par Il \'e9tait beau gar\'e7on\~; son visage un peu p\'e2le, color\'e9 sur les joues, d\rquote un ovale distingu\'e9 annon\'e7ait une complexion d\'e9licate mais aristocratique, On n\rquote aurait pu le consid\'e9
+rer comme un gandin, cependant il affichait de grandes pr\'e9tentions \'e0 l\rquote \'e9l\'e9gance, et poss\'e9dait au grand complet les qualit\'e9s sterling d\rquote un gentleman.
+\par
+\par La jeune lady qui \'e9tait proche de sir Halleck \'e9tait une charmante cr\'e9ature, aux yeux anim\'e9s, aux traits r\'e9guliers et gracieux, mais p\'e9tillant d\rquote une expression malicieuse. \'c9videmment, c\rquote \'e9
+tait un de ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale les destine \'e0 servir d\rquote \'e9pices dans l\rquote immense rago\'fbt de la soci\'e9t\'e9.
+\par
+\par Miss Maria Allondale \'e9tait cousine de sir Adolphus Halleck.
+\par
+\par \endash Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la t\'eate de la jeune fille, les rivages fuyant \'e0 toute vapeur\~; oui, lorsque je reviendrai \'e0 la fin de l\rquote automne, j\rquote aurai collectionn\'e9 assez de croquis et d\rquote
+\'e9tudes pour m\rquote occuper ensuite pendant une demi-douzaine d\rquote ann\'e9es.
+\par
+\par \endash Je suppose que les paysages environnants vous paraissent indignes des efforts de votre pinceau, r\'e9pliqua la jeune fille en clignant les yeux.
+\par
+\par \endash Je ne dis pas pr\'e9cis\'e9ment cela\'85 tenez, voici un effet de rivage assez correct\~; j\rquote en ai vu de semblables \'e0 l\rquote Acad\'e9mie. Si seulement il y avait un groupe convenable d\rquote Indiens pour garnir le second plan, \'e7
+a ferait un tableau, oui.
+\par
+\par \endash Vous avez donc conserv\'e9 vos vieilles amours pour les sauvages\~?
+\par
+\par \endash Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le premier jour o\'f9, dans mon enfance, j\rquote ai d\'e9vor\'e9 les int\'e9ressantes l\'e9gendes de Bas-de-Cuir, j\rquote ai toujours eu soif de les voir face \'e0
+ face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes o\'f9 la nature est sereine, dans leur puret\'e9 de race primitive, exempte du contact des Blancs\~!
+\par
+\par \endash Oh ciel\~! quel enthousiasme\~! vous ne manquerez pas d\rquote occasions, soyez-en s\'fbr\~; vous pourrez rassasier votre \'ab\~soif\~\'bb d\rquote hommes rouges\~! seulement, permettez-moi de vous dire que ces po\'e9tiques visions s\rquote \'e9
+vanouiront plus promptement que l\rquote \'e9cume de ces eaux bouillonnantes.
+\par
+\par L\rquote artiste secoua la t\'eate avec un sourire\~:
+\par
+\par \endash Ce sont des sentiments trop profond\'e9ment enracin\'e9s pour dispara\'eetre aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces gens-l\'e0, il peut y avoir des gredins et des vagabonds\~; mais n\rquote en trouve-t-on pas chez les peuples civilis
+\'e9s\~? Je maintiens et je maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l\rquote \'e2me haute, noble, chevaleresque\~; ils nous sont m\'eame sup\'e9rieurs \'e0 ce point de vue.
+\par
+\par \endash Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu\rquote ils sont perfides, tra\'eetres, f\'e9roces\~!\'85c\rquote est une repoussante population, qui m\rquote inspire plus d\rquote antipathie que des tigres, des b\'eates fauves, que sais-je\~! vos sa
+uvages du Minnesota ne valent pas mieux que les autres\~!
+\par
+\par Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire malicieux, sa charmante interlocutrice qui s\rquote \'e9tait extraordinairement anim\'e9e en finissant.
+\par
+\par \endash tr\'e8s bien\~! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indig\'e8nes du Minnesota. Par exemple, j\rquote ose dire que la source o\'f9 vous avez puis\'e9 vos renseignements laisse quelque chose \'e0 d\'e9sirer sur le chapitre des informations\~
+; vous n\rquote avez entendu que les gens des fronti\'e8res, les }{\i Borders}{, qui eux aussi, sont sujets \'e0 caution. Si vous vouliez p\'e9n\'e9trer dans les bois, de quelques centaines de milles, vous changeriez bien d\rquote avis.
+\par
+\par \endash Ah vraiment\~! moi, changer d\rquote avis\~! faire quelques centaines de milles dans les bois\~! n\rquote y comptez pas, mon beau cousin\~! Une seule chose m\rquote \'e9tonne, c\rquote est qu\rquote
+il y ait des hommes blancs, assez fous pour se condamner \'e0 vivre en de tels pays. Oh\~! je devine ce qui vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgr\'e9 elle\~; vous vous moquez de ce que j\rquote ai fait, tout l\rquote \'e9t\'e9, pr\'e9
+cis\'e9ment ce que je condamne. Eh bien\~! je vous promets, lorsque je serai revenue chez nous \'e0 Cincinnati, cet automne, que vous ne me reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur cette route, si je n\rquote avais promis \'e0 l
+\rquote oncle John de lui rendre une visite\~; il est si bon que j\rquote aurais \'e9t\'e9 d\'e9sol\'e9e de le chagriner par un refus.
+\par
+\par \'ab\~L\rquote oncle John Brainerd\~\'bb n\rquote \'e9tait pas, en r\'e9alit\'e9, parent aux deux jeunes gens. C\rquote \'e9tait un ami d\rquote enfance du p\'e8re de Maria Allondale\~; et toute la famille le d\'e9signait sous le nom d\rquote oncle.
+
+\par
+\par Apr\'e8s s\rquote \'eatre retir\'e9 dans la r\'e9gion de Minnesota en 1856, il avait exig\'e9 la promesse formelle, que tous les membres de la maison d\rquote Allondale viendraient le voir ensemble ou s\'e9par\'e9ment, lorsque son }{\i settlement}{
+ serait bien \'e9tabli.
+\par
+\par Effectivement, le p\'e8re, la m\'e8re, tous les enfants mari\'e9s ou non, avaient accompli ce gai p\'e8lerinage\~: seule Maria, la plus jeune, ne s\rquote \'e9tait point rendue encore aupr\'e8s de lui. Or, en juin 1862, M.\~Allondale l\rquote avait amen
+\'e9e \'e0 Saint-Paul, l\rquote avait embarqu\'e9e, et avait avis\'e9 l\rquote oncle John de l\rquote envoi du gracieux colis\~; ce dernier l\rquote attendait, et se proposait de garder sa gentille ni\'e8ce tout le reste de l\rquote \'e9t\'e9.
+\par
+\par Tout s\rquote \'e9tait pass\'e9 comme on l\rquote avait convenu\~; la jeune fille avait heureusement fait le voyage, et avait \'e9t\'e9 re\'e7ue \'e0 bras ouverts. La saison s\rquote \'e9tait \'e9coul\'e9e pour elle le plus gracieusement du monde\~
+; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance r\'e9guli\'e8re avec son cousin Adolphe n\rquote avait pas \'e9t\'e9 la moins agr\'e9able.
+\par
+\par En effet, elle s\rquote \'e9tait accoutum\'e9e \'e0 l\rquote id\'e9e de le voir un jour son mari, et d\rquote ailleurs, une amiti\'e9 d\rquote enfance les unissait tous deux. Leurs parents \'e9taient dans le m\'eame n\'e9goce\~
+; les positions des deux familles \'e9taient \'e9galement belles\~; relations, \'e9ducation, fortune, tout concourait \'e0 faire pr\'e9sager leur union future, comme heureuse et bien assortie.
+\par
+\par Adolphe Halleck avait pris ses grades \'e0 Yale, car il avait \'e9t\'e9 primitivement destin\'e9 \'e0 l\rquote \'e9tude des lois. Mais, en quittant les bancs, il se sentit entra\'een\'e9 par un go\'fbt passionn\'e9 pour les beaux-arts, en m\'eame temps qu
+\rquote il \'e9prouvait un profond d\'e9go\'fbt pour les grimoires judiciaires.
+\par
+\par Pendant son s\'e9jour au coll\'e8ge, sa grande occupation avait \'e9t\'e9 de faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succ\'e8s de rire inextinguible\~; naturellement son p\'e8
+re devint fier d\rquote un tel fils\~; l\rquote orgueil paternel se communiqua au jeune homme\~; il fut propos\'e9 par lui, et d\'e9cr\'e9t\'e9 par toute la parent\'e9 qu\rquote il serait artiste\~; on ne lui demanda qu\rquote une chose\~: de devenir un g
+rand homme.
+\par
+\par Lorsque la guerre abolitionniste \'e9clata, le jeune Halleck bondit de joie, et, \'e0 force de diplomatie, parvint \'e0 entrer comme dessinateur exp\'e9ditionnaire dans la collaboration d\rquote une importante feuille illustr\'e9
+e. Mais le sort ne le servit pas pr\'e9cis\'e9ment comme il l\rquote aurait voulu\~; au premier engagement, lui, ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers. Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un officier qui avait \'e9t
+\'e9 son camarade de classe, \'e0 Yale. Halleck fut mis en libert\'e9, et revint au logis, bien r\'e9solu \'e0 chercher d\'e9sormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.
+\par
+\par Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que lui faisait constamment sa cousine, finirent par d\'e9cider le jeune artiste \'e0 faire une excursion dans l\rquote Ouest. \endash Mais il fit tant de stations et chemina \'e0
+ si petites journ\'e9es, qu\rquote il mit deux mois \'e0 gagner Saint-Paul.
+\par
+\par Cependant, comme tout finit, m\'eame les fl\'e2neries de voyage, Halleck arriva au moment o\'f9 sa cousine quittait cette ville, apr\'e8s y avoir pass\'e9 quelques jours et il ne trouva rien de mieux que de s\rquote
+embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle effectuait son retour chez l\rquote oncle John.
+\par
+\par Telles \'e9taient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens s\rquote \'e9taient r\'e9unis, au moment o\'f9 nous les avons pr\'e9sent\'e9s au lecteur.
+\par
+\par \endash D\rquote apr\'e8s vos lettres, l\rquote oncle John jouit d\rquote une sant\'e9 merveilleuse\~? reprit l\rquote artiste, apr\'e8s une courte pause.
+\par
+\par \endash Oui\~; il est \'e9tonnant. Vous savez les craintes que nous concevions \'e0 son \'e9gard, lorsque apr\'e8s ses d\'e9sastres financiers, il forma le projet d\rquote \'e9migrer, il y a quelques ann\'e9es\~? Mon p\'e8
+re lui offrit des fonds pour reprendre les affaires\~; mais l\rquote oncle persista dans ses id\'e9es de d\'e9part, disant qu\rquote il \'e9tait trop \'e2g\'e9 pour recommencer cette vie l\'e0, et assez jeune pour devenir un \'ab\~homme des fronti\'e8res.
+\~\'bb Il a pourtant cinquante ans pass\'e9s, et sur sept enfants, il en a cinq de mari\'e9s\~; deux seulement sont encore \'e0 la maison, Will et Maggie.
+\par
+\par \endash Attendez un peu\'85, il y a quelque temps que je n\rquote ai vu Maggie, \'e7\'e0 commence \'e0 faire une grande fille. Et Will aussi\'85 il y a deux ans c\rquote \'e9tait presque un homme.
+\par
+\par \endash Maggie est dans ses dix-huit ans\~; son fr\'e8re \'e0 quatre ans de plus qu\rquote elle.
+\par
+\par Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu\rquote elle parlait\~; il fut tout surpris de voir qu\rquote elle baissa les yeux et qu\rquote une rougeur soudaine envahit ses joues. Ces sympt\'f4mes d\rquote embarras ne dur\'e8rent que quelques secondes
+\~; mais Halleck les avait surpris au passage\~; cela lui avait mis en t\'eate une id\'e9e qu\rquote il voulut \'e9claircir.
+\par
+\par \endash Il y a un piano chez l\rquote oncle John, je suppose\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Oh oui\~! Maggie n\rquote aurait pu s\rquote en passer. C\rquote est un vrai bonheur pour elle.
+\par
+\par \endash Naturellement\'85 Ces deux enfants-l\'e0 n\rquote ont pas \'e0 se plaindre\~; ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il l\rquote intention de rester-l\'e0, et de suivre les traces de son p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Je ne le sais pas.
+\par
+\par \endash Il me semble qu\rquote il a d\'fb vous en parler.
+\par
+\par Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis baisser les yeux. L\rquote artiste en savait assez\~; il releva les yeux sur le paysage, d\rquote un air r\'eaveur, et continua la conversation.
+\par
+\par \endash Oui, le petit Brainerd est un beau gar\'e7on\~; mais, \'e0 mon avis, il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de coll\'e8ge\~?
+\par
+\par \endash Dans deux ans seulement.
+\par
+\par \endash Quel beau soldat cela ferait\~! notre arm\'e9e a besoin de pareils hommes.
+\par
+\par \endash Will a fait ses preuves. Il a pass\'e9 bien pr\'e8s de la mort \'e0 la bataille de Bullrun. La blessure qu\rquote il a re\'e7ue en cette occasion est \'e0 peine gu\'e9rie.
+\par
+\par \endash Diable\~! c\rquote \'e9tait s\'e9rieux\~! quel \'e9tait son commandant\~; Stonewal, Jackson, ou Beauregard\~?
+\par
+\par \endash Adolphe Halleck\~!\~!
+\par
+\par L\rquote artiste baissa la t\'e8te en riant, pour esquiver un coup de parasol que lui adressait sa cousine furieuse.
+\par
+\par \endash Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre ombrelle.
+\par
+\par \endash Pourquoi m\rquote avez-vous fait cette question\~?
+\par
+\par \endash Pour rien, je vous l\rquote assure\'85
+\par
+\par La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans rougir\~; mais cette tentative \'e9tait au-dessus de ses forces, elle baissa la t\'eate d\rquote un air mutin.
+\par
+\par \endash Allons\~! ne vous effarouchez pas, ch\'e8re\~! dit enfin le jeune homme avec un calme sourire. Ce petit gar\'e7on est tout \'e0 fait honorable, et je serais certainement la derni\'e8re personne qui voudrait en m\'e9dire. Mais revenons \'e0
+ notre vieux th\'e8me, les sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon s\'e9jour chez l\rquote oncle John\~?
+\par
+\par \endash Cela d\'e9pend des quantit\'e9s qu\rquote il vous en faut pour vous satisfaire. Un seul, pour moi, c\rquote est beaucoup trop. Ils r\'f4dent sans cesse dans les environs\~; vous ne pourrez faire une promenade sans les rencontrer.
+\par
+\par \endash Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois\~?
+\par
+\par \endash Sur ce point, voici un renseignement pr\'e9cis. Prenez un des plus horribles vagabonds des rues de New York\~; passez-lui sur le visage une teinte de bistre cuivr\'e9\~; mettez-lui des cheveux blonds retrouss\'e9s en plumet et li\'e9s par
+ un cordon graisseux\~; affublez-le d\rquote une couverture en guenilles\~; vous aurez un Indien Minnesota pur sang.
+\par
+\par \endash Et les femmes, en est-il de m\'eame
+\par
+\par \endash Les femmes\~!\'85 des squaws, voulez-vous dire\~! Leur portrait est exactement le m\'eame.
+\par
+\par \endash Cependant nous sommes dans \'ab\~la r\'e9gion des Dacotahs, le pays des Beaut\'e9\~\'bb, dont parle le po\'e8te Longfellow dans son ouvrage intitul\'e9 Hiawatha.
+\par
+\par \endash Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites allusion. Dans tous les cas, c\rquote est pitoyable qu\rquote il ne l\rquote ait pas visit\'e9 avant d\rquote \'e9crire son po\'e8me, \endash N\'e9
+anmoins, poursuivit la jeune fille, pour \'eatre juste, je dois apporter une restriction \'e0 ce que je viens de vous dire\~; les Indiens convertis au christianisme sont tout \'e0 fait diff\'e9rents, ils ont laiss\'e9 de c\'f4t\'e9, leurs allures et v\'ea
+tements sauvages, pour adopter ceux de la civilisation\~; ils sont devenus des cr\'e9atures passables. J\rquote en ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu\rquote ils offrent en regard de leurs fr\'e8res barbares, m\rquote a port\'e9 \'e0
+ en dire du bien. Je pourrais vous en nommer\~: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient dignes de servir de mod\'e8les \'e0 beaucoup d\rquote hommes blancs.
+\par
+\par \endash Ainsi, vous admettrez qu\rquote il se trouve parmi eux des \'eatres humains\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois rendre visite \'e0 l\rquote oncle John. Il est connu sous le nom de Jim Chr\'e9tien\~; je peux dire que c\rquote est un noble gar\'e7
+on. Je ne craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,
+\par
+\par \endash Mais enfin, Maria, parlant s\'e9rieusement, ne pensez-vous pas que ces m\'eames hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne sont devenus pervers que par la fatale et d\'e9testable influence des Blancs. Ces trafiquants\~!\'85 Ces agents\~!
+\'85
+\par
+\par \endash Je ne puis vous le refuser. Il est tout-\'e0-fait impossible aux missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils intrigants. Pauvres, bons missionnaires\~! voil\'e0 des hommes d\'e9vou\'e9s\~
+! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une longue et noble carri\'e8re, au milieu de ces peuplades farouches, se heurtant sans cesse \'e0 la mort, \'e0 des p\'e9rils pires que la mort\~! tout cela pour leur ouvrir la voie qui m\'e8ne au ciel
+\~! Et le P\'e8re Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle, ou Jyedan, comme les Indiens l\rquote appellent. C\rquote est un second ap\'f4tre saint Paul\~; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille occasions sa vie a \'e9
+t\'e9 en p\'e9ril\~; un jour sa mis\'e9rable hutte br\'fbla sur sa t\'eate\~; il ne p\'fbt s\rquote \'e9chapper qu\rquote \'e0 travers une pluie de charbons ardents. Eh bien\~! il b\'e9nissait le ciel d\rquote
+avoir la vie sauve, pour la consacrer encore au salut de ses ch\'e8res ouailles
+\par
+\par \endash Je suppose que ces pauvres missionnaires sont relev\'e9s et secourus de temps en temps, dans ces postes p\'e9rilleux\~?
+\par
+\par \endash Pas ceux-l\'e0, du moins\~! Ils se croiraient indignes de l\rquote apostolat s\rquote ils faiblissaient un seul instant\~; cette lutte admirable, ils la continueront jusqu\rquote \'e0 la mort. Pour savoir ce que c\rquote est que le sublime du d
+\'e9vouement, il faut avoir vu de pr\'e8s le missionnaire Indien\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! voici un changement de d\'e9cor, \'e0 vue, dans le paysage\~; regardez-moi \'e7\'e0\~! s\rquote \'e9crie le jeune artiste en ouvrant son album et taillant ses crayons\~; je vais croquer ce site enchant\'e9.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la rive, \'e0 environ un quart de mille\~; voyez-vous une voiture qui est proche d\rquote un bouquet de sycomores\~; elle est attel\'e9e d\rquote un cheval\~
+; un jeune homme se tient debout \'e0 c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l\rquote \'9cil droit, et inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash J\rquote ai quelque id\'e9e d\rquote avoir aper\'e7u ce dont vous me parlez. Quel est le propri\'e9taire, est-ce l\rquote oncle John\~?\'85 dit-il enfin.
+\par
+\par \endash Oui\~; et je pense que c\rquote est Will qui m\rquote attend. Un petit temps de galop \'e0 travers la prairie, et nous serons arriv\'e9s au terme de notre voyage.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881251}CHAPITRE II\line }{\b0\i L\'c9GENDES DU FOYER.}{{\*\bkmkend _Toc89881251}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Apr\'e8s avoir fait des tours et des d\'e9
+tours sans nombre, le petit steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre, raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes passagers d\'e9barqu\'e8rent.
+\par
+\par \endash Ah\~! Will\~! c\rquote est toi\~?\'85 Comment \'e7a va, vieux gamin\~?\'85
+\par
+\par Cette exclamation d\rquote Halleck s\rquote adressait \'e0 un robuste et beau gar\'e7on, bronz\'e9 par le soleil et le h\'e2le du d\'e9sert, mais qui demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.
+\par
+\par \endash Mais, Will\~! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe\~? demanda Maria en riant.
+\par
+\par \endash Ha\~! ha\~! le soleil me donnait donc dans l\rquote \'9cil de ce c\'f4t\'e9-l\'e0\~! r\'e9pondit sur le champ le jeune }{\i settler}{\~; \'e7a va bien, Halleck\~?\'85 je suis ravi de vous voir\~! vous \'eates le bienvenu chez nous, croyez-le.
+
+\par
+\par \endash Je vous crois, mon ami, r\'e9pondit Halleck en \'e9changeant une cordiale poign\'e9e de main\~; sans cela, je ne serais point venu. Ah\~! mais\~! ah mais\~! vous avez chang\'e9, Will\~! Peste\~! vous voil\'e0 un homme\~
+! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix minutes, et, jamais je n\rquote aurais soup\'e7onn\'e9 votre identit\'e9, n\rquote eut \'e9t\'e9 Maria qui n\rquote a su me parler que de vous.
+\par
+\par \endash Est-il impertinent\~! mais vous \'eates un monstre\~! Vingt fois j\rquote ai eu mon ombrelle lev\'e9e sur votre t\'eate pour vous corriger, mais je vais vous punir une bonne fois\~!
+\par
+\par \endash Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.
+\par
+\par Chacun se mit \'e0 rire, on emballa valise, portefeuille, album et boites de peinture dans le caisson\~; puis on songea au d\'e9part.
+\par
+\par \endash Crois-moi, Will, prend place \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, laissons-la conduire si elle y consent\~; cet exercice lui occupera les deux mains, de cette fa\'e7on j\rquote aurai peut-\'eatre quelque chance de pouvoir causer en paix avec toi. Y conna\'ee
+t-elle quelque chose, aux r\'eanes\~?
+\par
+\par \endash Je vais vous d\'e9montrer ma science\~! s\rquote \'e9cria malicieusement la jeune fille, pendant que Will Brainerd s\rquote asseyait derri\'e8re elle, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote Adolphe.
+\par
+\par \endash Je vous ai en grande estime sur tous les points, commen\'e7a ce dernier, mais vous \'eates peut-\'eatre pr\'e9somptueuse au-del\'e0\'85 \endash Ah\~! mon Dieu\~!
+\par
+\par L\rquote artiste ne put continuer, il venait de tomber en arri\'e8re dans la voiture, renvers\'e9 par le brusque d\'e9part de l\rquote ardent trotteur auquel la belle \'e9cuy\'e8re venait de rendre la main. Apr\'e8s avoir t\'e9l\'e9graphi\'e9
+ quelques instants des pieds et des mains, Halleck se releva, non sans peine, en se frottant la t\'eate\~; son calme imperturbable ne l\rquote avait point abandonn\'e9, il se r\'e9
+installa sur la banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de la conversation.
+\par
+\par Cependant ses tribulations n\rquote \'e9taient pas finies\~; miss Maria avait lanc\'e9 le cheval \'e0 fond de train, et lui faisait ex\'e9cuter une vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d\rquote arbres, ruisseaux et ravins\~
+; tellement que pour n\rquote \'eatre pas lanc\'e9 dans les airs comme une balle, Adolphe se vit oblig\'e9 de se cramponner \'e0 deux mains aux courroies du si\'e8ge\~: en m\'ea
+me temps la voiture faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait litt\'e9ralement se livrer \'e0 des vocif\'e9rations.
+\par
+\par Au bout d\rquote un mille, \'e0 peine, l\rquote album sauta hors du caisson, ses feuilles s\rquote \'e9parpill\'e8rent \'e0 droite et \'e0 gauche, dans un d\'e9sordre parfait. On mit bien un grand quart d\rquote heure pour ramasser les croquis indisciplin
+\'e9s et les paysages voltigeants\~; puis, lorsqu\rquote ils furent d\'fbment emball\'e9s, on recommen\'e7a la m\'eame course folle.
+\par
+\par Cependant la nuit arrivait, on avait d\'e9j\'e0 laiss\'e9e bien des milles en arri\'e8re\~; le terme du voyage n\rquote apparaissait pas.
+\par
+\par \endash Peut-on esp\'e9rer d\rquote atteindre aujourd\rquote hui le logis de l\rquote oncle John\~? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui faire rendre l\rquote \'e2me.
+\par
+\par \endash Mais oui\~! nous ne sommes plus qu\rquote \'e0 un mille ou deux de la maison. Regardez l\'e0-bas, \'e0, gauche\~; voyez-vous cette lumi\'e8re \'e0 travers les feuillages\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! Tr\'e8s bien\~; j\rquote aper\'e7ois.
+\par
+\par \endash C\rquote est la case\~; nous y serons dans quelques instants.
+\par
+\par \endash Si vous le permettez, je prendrai les r\'eanes\~? j\rquote ai peur, mais r\'e9ellement peur qu\rquote il lui arrive quelque accident.
+\par
+\par \endash J\rquote ai pris sur moi la responsabilit\'e9 de l\rquote attelage, et je ne m\rquote en consid\'e9rerai comme d\'e9charg\'e9e que lorsque je l\rquote aurai amen\'e9 jusqu\rquote \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d\rquote ami pendant le trajet qui nous reste \'e0 faire d\rquote ici \'e0 la maison. M\'e9fiez-vous de votre science en sport\~; l\rquote \'e9t\'e9 dernier, je promenais une dame \'e0
+ Central Park, elle a eu la m\'eame lubie que vous\~; celle de prendre les r\'eanes et de conduire \'e0 fond de train\'85 vlan\~! elle jette la roue sur une borne\~! et patatras\~! voil\'e0 le tilbury en l\rquote air\~; il est retomb\'e9
+ en dix morceaux, nous deux compris\'85 Co\'fbt, vingt dollars\~!\'85 Le cheval abattu, couronn\'e9, hors de service\'85 Co\'fbt, trente dollars\~!\'85 Total, cinquante\~: c\rquote \'e9tait un peu cher pour une fantaisie f\'e9minine\~!
+\par
+\par Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent par arriver.
+\par
+\par L\rquote hospitali\'e8re maison de l\rquote oncle John, quoique d\'e9pendant actuellement du comt\'e9 de Minnesota, avait \'e9t\'e9 originairement construite dans l\rquote Ohio.
+\par
+\par Transport\'e9e ensuite vers l\rquote Ouest, \'e0, la recherche d\rquote un site convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon, tout y avait \'e9t\'e9 fait par pi\'e8ces et par morceaux\~; \'e0 tel point que les accessoires en \'e9tai
+ent devenus le principal. Finalement, d\rquote additions en additions, les b\'e2timents \'e9taient arriv\'e9s \'e0 repr\'e9senter une masse imposante. Dans ce p\'eale-m\'eale de toits ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs d\rquote
+arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d\rquote escaliers, on croyait voir un village\~; on y trouvait assur\'e9ment le confortable, le luxe, l\rquote opulence sauvage.
+\par
+\par Lorsque la voiture s\rquote arr\'eata, au bout de sa course bruyante, la lourde et large porte s\rquote ouvrit en grin\'e7ant sur ses gonds\~; un flot de lumi\'e8re en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette d\rquote
+un homme de grande taille, coiff\'e9 d\rquote un chapeau bas et large, en manches de chemise, et dont la posture indiquait l\rquote attente.
+\par
+\par D\'e9s que ses regards eurent p\'e9n\'e9tr\'e9 dans les profondeurs du v\'e9hicule, et constat\'e9 que trois personnes l\rquote occupaient, il fut fix\'e9 sur leur identit\'e9 et se r\'e9pandit en joyeuses exclamations.
+\par
+\par \endash Whoa\~! Polly\~! Whoa\~! cria-t-il d\rquote une voix de stentor\~; viens recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe\~? poursuivit-il, en prenant le cheval par la bride.
+\par
+\par \endash D\rquote abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement cet animal endiabl\'e9\~; bon\~! Maintenant, je m\rquote empresse de r\'e9pondre\~; oui, c\rquote est moi, qui me r\'e9jouis de vous rendre visite.
+\par
+\par \endash Ah\~! toujours farceur\~! Ravi de te voir, mon gar\'e7on\~! Allons, saute en bas, et courons au salon. L\'e0, donne la main\~; voil\'e0 ta valise\~; en avant, marche\~! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera arriv\'e9.
+\par
+\par Les trois voyageurs furent prompts \'e0 ob\'e9ir et en entrant dans le parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et digne tante, }{\i mistress}{ Brainerd. Maggie quitta avec empressement le piano pour courir au-devant de son fr\'e8
+re et de sa cousine\~; mais elle recula timidement \'e0 l\rquote aspect inattendu d\rquote un \'e9tranger. Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait \'e9t\'e9 son compagnon d\rquote enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son nom.
+\par
+\par \endash Eh quoi\~! c\rquote est vous, mon cousin\~? s\rquote \'e9cria-t-elle avec un charmant sourire\~; quelle frayeur vous m\rquote avez faite\~!
+\par
+\par \endash Je m\rquote empresse de la dissiper\~; r\'e9pliqua l\rquote artiste en lui tendant la main avec son sans fa\'e7on habituel\~; touchez-l\'e0\~! cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.
+\par
+\par \endash H\'e9\~! jeunes gens\~! nous vous attendions pour souper\~; interrompit l\rquote oncle John, qui venait d\rquote arriver\~; je ne crois pas n\'e9cessaire de vous demander si vous avez bon app\'e9tit.
+\par
+\par \endash Ceci va vous \'eatre d\'e9montr\'e9, r\'e9pondit Adolphe en riant\~; quoique Maria m\rquote ait secou\'e9 \'e0 me faire perdre tout bon sentiment, je sens que je me remets un peu.
+\par
+\par On s\rquote attabla devant un de ces abondants repas qui r\'e9jouissent les robustes estomacs du forestier et du laborieux }{\i settler}{, mais qui feraient p\'e2lir un citadin\~; chacun aborda courageusement son r\'f4le de joyeux convive.
+\par
+\par L\rquote oncle John \'e9tait d\rquote humeur joviale, grand parleur, grand h\'e2bleur, poss\'e9dant la rare facult\'e9 de d\'e9biter sans rire les histoires les plus h\'e9t\'e9roclites. Sa femme, douce et gracieuse, un peu solennelle, m\'e9
+ticuleuse sur les convenances, grondait de temps en temps lorsque quelqu\rquote un de la famille enfreignait l\rquote \'e9tiquette dont elle donnait le plus parfait exemple\~: mais ses reproches faisaient fort minime impression sur }{\i mistress}{
+ Brainerd.
+\par
+\par Le jeune Will, modeste et r\'e9serv\'e9 pour son \'e2ge, quoiqu\rquote il e\'fbt des dispositions naturelles \'e0 une ga\'eet\'e9 communicative, \'e9tait loin d\rquote atteindre le niveau paternel. Maggie \'e9tait extr\'ea
+mement timide, parlait peu, se contentant de r\'e9pondre lorsqu\rquote on l\rquote interrogeait, ou lorsque l\rquote imperturbable Adolphe la prenait malicieusement \'e0 partie.
+\par
+\par Quant \'e0, Maria, c\rquote \'e9tait la folle du logis\~; rien ne pouvait suspendre son charmant babil\~; son intarissable conversation \'e9tait un feu d\rquote artifice\~; elle tenait tout le monde en joie.
+\par
+\par Quoiqu\rquote on f\'fbt \'e0 la fin du mois d\rquote ao\'fbt, la soir\'e9e \'e9tait ti\'e8de, admirable, parfum\'e9e comme une nuit d\rquote \'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash Oui\~! l\rquote atmosph\'e8re est pure dans nos belles prairies de l\rquote Ouest, dit M.\~Brainerd en r\'e9ponse \'e0 une observation d\rquote Halleck\~; toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les mortelles \'e9
+manations des villes.
+\par
+\par \endash Hum\~! je ne les ai pas enti\'e8rement esquiv\'e9es cette ann\'e9e. En juin, j\rquote \'e9tais \'e0 New York, en juillet, \'e0 Philadelphie\~; il y avait de quoi r\'f4tir\~!
+\par
+\par \endash Eh bien\~! puisque te voil\'e0 avec nous, tu peux passer l\rquote hiver ici. Tu auras une id\'e9e du froid le plus accompli que tu aies rencontr\'e9 de l\rquote autre c\'f4t\'e9 du Mississipi.
+\par
+\par \endash Je m\rquote aper\'e7ois que vous \'eates dispos\'e9s \'e0 proclamer la sup\'e9riorit\'e9 de cette r\'e9gion, en tous points\~; mais si vous me proph\'e9tisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l\rquote Est, je serai fort empress\'e9
+ de vous quitter avant cette lamentable saison.
+\par
+\par \endash Froid\~!\'85 un hiver froid\'85 Pour voir \'e7a, il aurait fallu \'eatre ici l\rquote ann\'e9e derni\'e8re. Polly\~? vous souvenez-vous\~? Comment trouvez-vous ceci, mon neveu\~? Les yeux d\rquote un homme gelaient instantan\'e9
+ment, son nez se transformait en une pyramide de glace, s\rquote il se hasardait \'e0 aspirer une bouff\'e9e d\rquote air ext\'e9rieur, en ouvrant la porte\~!
+\par
+\par \endash Si jamais chose pareille m\rquote arrive, je consid\'e9rerai cela comme une remarquable occurrence.
+\par
+\par \endash Oh ma femme ne l\rquote oubliera jamais\~! Un jour, le plus gros de nos porcs s\rquote avise de sortir de l\rquote \'e9curie. Je le suivais par derri\'e8re, et je remarquais sa d\'e9marche\~; elle devenait successivement lente et embarrass\'e9
+e, comme si ses nerfs s\rquote \'e9taient raidis int\'e9rieurement. Tout-\'e0-coup il s\rquote arr\'eata avec un sourd grognement\~; il me fut impossible de le faire bouger de place\~; oui, j\rquote eus beau le tirer en long et e
+n large, rien ne fit. Alors, je m\rquote aper\'e7us que ses pieds \'e9taient gel\'e9s dans leurs empreintes, ils y \'e9taient fix\'e9s, fermes comme rocs\~; plus moyen de remuer\~! Heureusement le d\'e9gel arriva au mois de f\'e9vrier\~
+; alors le pauvre animal put rentrer \'e0 l\rquote \'e9curie.
+\par
+\par \endash Combien de temps \'e9tait-il rest\'e9 dans cette curieuse position\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! une semaine, au moins\~; n\rquote est-ce pas, Polly\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! John\~! fit }{\i mistress}{ Brainerd avec un accent de reproche.
+\par
+\par \endash Bien plus\~! poursuivit impitoyablement oncle John\~; Maggie, ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, \'c9toile et Banni\'e8re, frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis, lorsqu\rquote on fit du feu, l\rquote atmosph\'e8re d
+\'e9gela, les notes alors s\rquote envol\'e8rent une \'e0 une et jou\'e8rent un air bizarre. Le m\'eame Jour, l\rquote argent vif du thermom\'e8tre descendit si bas qu\rquote il sortit par-dessous l\rquote instrument, depuis lors il n\rquote
+a plus pu marcher. Oui, mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids pareils.
+\par
+\par \endash Eh bien, mon oncle, il n\rquote y a pas de danger que je reste ici pour les affronter, vos hivers\~! Comment les Indiens peuvent-ils les supporter\~?
+\par
+\par \endash Ah\~? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps sans aborder ce sujet, s\rquote \'e9cria rieusement Maria\~; je m\rquote \'e9tonnais \'e0 chaque instant de ne pas l\rquote avoir entendu faire une question l\'e0-dessus.
+\par
+\par Comment ils les supportent\~?\'85 Avez-vous jamais entendu dire qu\rquote un Indien soit mort de froid\~?\'85 Dans l\rquote hiver dont je te parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce gaillard l\'e0 avait tout juste assez de v\'ea
+tements pour ne pas nous faire rougir\~: Eh bien\~! lorsque sa femme lui demande s\rquote il avait froid, il se mit \'e0 rire et retroussa ses manches.
+\par
+\par \endash J\rquote aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il\~? demanda Halleck avec une animation extraordinaire.
+\par
+\par \endash Il est Sioux\~; ces gens-l\'e0 pullulent autour de nous.
+\par
+\par \endash Peuplade splendide\~! race noble, chevaleresque, superbe\~! n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Pour la premi\'e8re fois de la soir\'e9e, l\rquote oncle John \'e9clata d\rquote un rire retentissant\~; la bonne }{\i mistress}{ Brainerd, elle-m\'eame, ne put se contenir. Quant \'e0 Maria, son hilarit\'e9 n\rquote avait pas de bornes.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~! mais, qu\rquote avez-vous donc tous\~?\'85 demanda l\rquote artiste un peu d\'e9contenanc\'e9 par l\rquote accueil fait \'e0 son interjection.
+\par
+\par \endash Dans trois mois d\rquote ici, tu riras plus fort que nous, mon cher enfant, se h\'e2ta de dire }{\i mistress}{ Brainerd pour le consoler\~; la po\'e9sie et le romantique de tes id\'e9es ne pourront tenir devant la vulgaire r\'e9alit\'e9.
+\par
+\par \endash Quel malheur\~! Maria m\rquote en a dit autant sur le paquebot. Je croyais avoir la chance de p\'e9n\'e9trer assez loin dans l\rquote Ouest, pour y voir la vraie race rouge, dans sa puret\'e9 originaire.
+\par
+\par \endash Oh\~! tu en trouveras, mon bon, reprit l\rquote oncle John\~; tu verras des sp\'e9cimens purs dans cette r\'e9gion\~; \'e0 premi\'e8re vue tu en auras assez.
+\par
+\par \endash J\rquote aimerais \'e0 en dessiner quelques-uns\'85 les chefs les plus soign\'e9s\~?\'85 J\rquote ai entendu parler d\rquote un Petit-Corbeau, lorsque j\rquote \'e9tais \'e0 Saint-Paul. Voil\'e0 un portrait que je voudrais faire, ah\~! comme j
+\rquote enl\'e8verais \'e7\'e0\~!
+\par
+\par \endash Dans mon opinion, ce sera plut\'f4t lui qui t\rquote enl\'e8vera, si l\rquote occasion se pr\'e9sente. C\rquote est un diable, un brigand incarn\'e9, un vrai Sauvage.
+\par
+\par \endash \'c0 quoi doit-il sa r\'e9putation\~?
+\par
+\par \endash On ne sait pas trop\~; r\'e9pondit Will\~; \'e0 peu de chose, assur\'e9ment\~: c\rquote est lui qui\'85
+\par
+\par Le jeune homme s\rquote arr\'eata court\~; il venait de rencontrer un regard furibond de son p\'e8re, appuy\'e9 d\rquote un \'ab\~Ahem\~\'bb vigoureux qui fit r\'e9sonner les verres.
+\par
+\par Ce t\'e9l\'e9gramme \'e9chang\'e9 entre le p\'e8re et le fils, ne f\'fbt cach\'e9 pour personne\~; peut-\'eatre deux ou trois convives en devin\'e8rent la vraie signification\~: tous demeur\'e8rent pendant quelques instants muets et embarrass\'e9s. \'c0
+ la fin, Halleck, avec la pr\'e9sence d\rquote esprit et la courtoisie qui le caract\'e9risaient, s\rquote empressa de d\'e9tourner la conversation.
+\par
+\par \endash Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n\rquote aient fourni quelques individus remarquables, dignes d\rquote \'eatre compar\'e9s \'e0 nos plus grands g\'e9n\'e9raux\~; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et quelques autres\~
+; sans doute il n\rquote y en n\rquote a pas en abondance parmi eux, mais, je voue le r\'e9p\'e8te, mes amis, ce qui caract\'e9rise le Sauvage, c\rquote est la force, }{\i vis antica}{\~! ajouta-t-il en promenant autour de lui un regard convaincu.
+\par
+\par \endash Nul doute qu\rquote Albert Pike ne se soit aper\'e7u de cela, depuis longtemps\~; riposta l\rquote oncle John avec un s\'e9rieux perfide\~; et j\rquote estime que si nous avions accept\'e9
+ les alliances offertes par les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait aujourd\rquote hui tranch\'e9.
+\par
+\par \endash Vous \'eates tous ligu\'e9s contre moi, je perds mon \'e9loquence avec vous. Maggie\~! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti\~?
+\par
+\par La jeune fille rougit \'e0 cette interpellation inattendue, et r\'e9pondit avec une petite voix douce.
+\par
+\par \endash Je serais bien ravie, mon cousin, d\rquote \'eatre votre alli\'e9e. Jadis, j\rquote aurais eu un peu les m\'eames id\'e9es que vous, mais une courte r\'e9sidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en v\'e9rit\'e9
+, que notre existence occidentale ne renferme aucun \'e9l\'e9ment romantique.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je ne vous parlerai plus raison puisque vous \'eates tous contre moi\~! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le Minnesota\~?
+\par
+\par \endash De toute esp\'e8ce. Depuis l\rquote ours gris jusqu\rquote \'e0 la fourmi.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez pas la pr\'e9tention de me faire croire que, dans vos parages, on trouve des monstres pareils\~?
+\par
+\par Quoi\~? des fourmis\~?
+\par
+\par \endash Non\~; des ours grizzly.
+\par
+\par \endash On ne les voit gu\'e8res hors des montagnes\~; mais on rencontre assez souvent les autres esp\'e8ces dans les prairies. Il n\rquote y a pas une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans s\rquote en douter, nez \'e0
+ nez avec un de ces gros messieurs bruns.
+\par
+\par \endash Vous voulez plaisanter\~! s\rquote \'e9cria Halleck dans la consternation\~: et, comment cela s\rquote est-il pass\'e9\~?
+\par
+\par \endash On ne pourrait dire lequel fut plus effray\'e9, de la fille ou de l\rquote ours. Chacun s\rquote est sauv\'e9 \'e0 toutes jambes\~; l\rquote ours, peut-\'eatre, court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une tranche d\rquote
+ours brais\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! ne me parlez pas de \'e7a\~! j\rquote aimerais mieux manger du mulet ou du cheval\~!
+\par
+\par \endash Peuh\~! je ne dis pas\'85. ces animaux ont un autre go\'fbt\'85. un autre fumet\'85
+\par
+\par \endash Je vous crois, et ne d\'e9sire pas faire la comparaison. Peut-on bien supporter pareille mangeaille\~! Allez donc proposer \'e0 un habitu\'e9 de la m\'e9nagerie de New York des beefsteaks de Sampson l\rquote ours qui a mang\'e9
+ le vieil Adam Grizzly\~!
+\par
+\par \endash Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, apr\'e8s tout\~: et tu y prendrais go\'fbt, peut-\'eatre.
+\par
+\par Halleck fit une grimace n\'e9gative et tendit son assiette \'e0 }{\i mistress}{ Brainerd en disant\~:
+\par
+\par \endash Ch\'e8re tante, veuillez me donner une petite tranche de votre excellent }{\i roastbeef}{{\*\bkmkstart Roastbeef}{\*\bkmkend Roastbeef}\~; je me sens un app\'e9tit f\'e9roce, ce soir.
+\par
+\par \endash Vous ne pouvez vous imaginer\'85 Si c\rquote \'e9tait bien cuit, bien tendre, bien servi devant vous\'85 observa le jeune Will avec un tranquille sourire\~; vous en dig\'e9reriez tr\'e8s bien une portion.
+\par
+\par \endash Impossible, impossible\~! je vous le r\'e9p\'e8te. Il y a des choses auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile \'e0 contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter pareille nourriture.
+\par
+\par \endash Mais les Indiens\~?\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! si j\rquote en \'e9tais un, le cas serait diff\'e9rent\~; mais je suis dans une peau blanche, et je tiens \'e0 mes go\'fbts.
+\par
+\par \endash Enfin\~! poursuivit l\rquote oncle John qui semblait prendre un plaisir tout particulier \'e0 insister sur ce point\~; tu pourrais bien en go\'fbter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.
+\par
+\par \endash Mon oncle\~! inutile\~! De l\rquote ip\'e9cacuanha, du ricin, de l\rquote eau-forte, tout ce que vous voudrez, except\'e9 cet horrible r\'e9gal.
+\par
+\par \endash En tout cas, vous reviendrez une seconde fois \'e0 ceci, observa }{\i mistress}{ Brainerd en prenant l\rquote assiette de l\rquote artiste, avec son sourire doux et calme\~; il ne faut pas que vous sortiez de table, affam\'e9.
+\par
+\par \endash Volontiers, ma tante, bien volontiers\~: je suis tout honteux ce soir, d\rquote avoir un app\'e9tit aussi immod\'e9r\'e9, ou d\rquote \'eatre aussi gourmand, car ce }{\i roastbeef}{{\*\bkmkstart Roastbeef2}{\*\bkmkend Roastbeef2} est d\'e9
+licieux.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon gar\'e7on\~! quelqu\rquote un sans app\'e9tit, dans ce pays-ci, serait un ph\'e9nom\'e8ne\~; va\~! mange toujours\~! reprit l\rquote oncle John fac\'e9tieusement\~; je n\rquote ai qu\rquote un regret, c\rquote
+est de ne pouvoir te convertir \'e0 l\rquote ursophagie.
+\par
+\par \endash Voyons\~! ne me parlez plus de \'e7a\~! je n\rquote en toucherais pas une miette, pour un million de dollars.
+\par
+\par \endash Finalement, vous \'eates content de votre souper\~?
+\par
+\par \endash Quelle question\~! c\rquote est un festin digne de Lucullus.
+\par
+\par \endash Mon mignon\~! tu n\rquote as pas mang\'e9 autre chose que des tranches d\rquote ours noir !
+\par
+\par \endash Ah-oo-ah\~! rugit l\rquote artiste en se levant avec furie, et prenant la fuite au milieu de l\rquote hilarit\'e9 g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881252}CHAPITRE III\line }{\b0\i UNE VISITE.}{{\*\bkmkend _Toc89881252}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La nuit \endash une belle nuit du mois d\rquote ao\'fbt \endash \'e9tait splendide, calme, sereine, illumin\'e9e par une lune \'e9clatante et pure\~; l\rquote
+atmosph\'e8re \'e9tait transparente et d\rquote une douceur velout\'e9e\~; il faisait bon vivre\~!
+\par
+\par Apr\'e8s le souper, Maggie s\rquote \'e9tait mise au piano et avait jou\'e9 quelques morceaux, sur l\rquote instante requ\'eate de l\rquote artiste\~; chacun s\rquote \'e9tait assis au hasard sous l\rquote immense portique dont l\rquote
+ampleur occupait la moiti\'e9 de la maison.
+\par
+\par Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec b\'e9atitude\~; l\rquote oncle John avait pr\'e9f\'e9r\'e9 une \'e9norme pipe en racine d\rquote \'e9rable, dont la noirceur et le culottage \'e9taient parfaits.
+\par
+\par Halleck \'e9tait \'e0 une des extr\'e9mit\'e9s du portail\~; apr\'e8s lui \'e9taient Maria et Maggie\~; plus loin se trouvait Will\~; venaient ensuite M.\~et }{\i mistress}{ Brainerd.
+\par
+\par La nuit \'e9tait si calme et silencieuse que, sans \'e9lever la voix, on pouvait causer d\rquote une extr\'e9mit\'e9 \'e0 l\rquote autre de l\rquote immense salle. La conversation devint g\'e9n\'e9rale et s\rquote anima, surtout entre Maria et l\rquote
+oncle John. Halleck s\rquote adressait particuli\'e8rement \'e0 Maggie, sa plus proche voisine.
+\par
+\par \endash Maria m\rquote a parl\'e9 d\rquote un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand ami de votre famille\~? lui demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Christian Jim, vous voulez dire\~?\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est pr\'e9cis\'e9ment son nom. Savez-vous o\'f9 il habite\~?
+\par
+\par \endash Je ne pourrais vous dire \endash je crois bien que sa demeure est aux environs de la Lower Agency\~; en tout cas il vient souvent chez nous. Il a \'e9t\'e9 converti il y a quelques ann\'e9es, dans une occasion p\'e9rilleuse, papa lui a sauv\'e9
+ la vie\~; depuis lors Jim lui garde une reconnaissance \'e0 toute \'e9preuve\~: il nous aime peut-\'eatre encore plus que les missionnaires.
+\par
+\par \endash Un vrai Indien n\rquote oublie jamais un service\~; ni une injure, observa Halleck sentencieusement\~; quelle esp\'e8ce d\rquote individu est cet Indien\~?
+\par
+\par \endash Il personnifie votre id\'e9al de l\rquote Homme-Rouge, au moral, du moins\~; sinon au physique. C\rquote est tout ce qu\rquote on peut r\'eaver de noble, de bon\~; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.
+\par
+\par Maggie s\rquote \'e9tonnait de soutenir si bien la conversation, contrairement \'e0 ses habitudes de silence. Elle subissait, sans s\rquote en apercevoir, l\rquote influence d\rquote Halleck, dont la d\'e9licate urbanit\'e9 savait mettre \'e0 l\rquote
+aise tout ce qui l\rquote entourait\~; le jeune artiste avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain favorable pour la personne avec laquelle il s\rquote entretenait.
+\par
+\par Tout le monde n\rquote a pas ce talent aussi rare qu\rquote enviable.
+\par
+\par Le coup d\rquote \'9cil g\'e9n\'e9ral de cette r\'e9union intime aurait fait un tableau charmant et pittoresque\~; dans un angle, la figure bronz\'e9e du vieux Brainerd demi noy\'e9 dans les nuages tourbillonnants qu\rquote exhalait sa pipe\~; \'e0 c\'f4t
+\'e9 de lui, le visage calme et souriant de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un peu rude et de la bont\'e9 la plus douce. Au centre, \'e9clair\'e9e par les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, \'e9
+panouie, alerte, toujours en mouvement\~; on aurait dit un lutin faisant f\'eate \'e0 la nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l\rquote oreille, les jambes crois\'e9es, nonchalamment renvers\'e9 dans son fauteuil, envoyant dans l\rquote air, par
+ bouff\'e9es r\'e9guli\'e8res, les blanches spirales de son cigare\~; Maggie, na\'efve et gracieuse, ses grands yeux noirs et expansifs fix\'e9s sur son cousin avec une attention curieuse, toute empreinte de gr\'e2ce innocente et juv\'e9nile, ressemblant
+\'e0 la f\'e9e charmante de quelque r\'eave oriental.
+\par
+\par Vraiment, c\rquote \'e9tait un d\'e9licieux int\'e9rieur qui aurait s\'e9duit l\rquote artiste le plus difficile.
+\par
+\par Effectivement Adolphe \'e9tait ravi, surtout quand ses yeux rencontraient les regards de sa gentille cousine.
+\par
+\par \endash J\rquote aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il apr\'e8s un long silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a \'e9t\'e9 donn\'e9 au sujet de sa conversion.
+\par
+\par \endash C\rquote est plut\'f4t, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui a, m\'e9rit\'e9 ce titre. Lorsque mon p\'e8re l\rquote a rencontr\'e9 pour la premi\'e8re fois, il \'e9tait tr\'e8s m\'e9chant, ivrogne, brutal, querelleur, et il avait tu\'e9
+, disait-on, plus d\rquote un blanc. Il rodait de pr\'e9f\'e9rence dans les hautes r\'e9gions du Minnesota, o\'f9 les caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.
+\par
+\par \endash Mais, depuis, il est compl\'e8tement chang\'e9\~?
+\par
+\par \endash Si compl\'e8tement qu\rquote on peut dire, \'e0 la lettre, que c\rquote est un autre homme. Il est all\'e9 jusqu\rquote \'e0 prendre un nom anglais, comme vous voyez. Il y a quelques ann\'e9es, sa passion invincible \'e9tait l\rquote
+abus des boissons\~; pour un flacon de whisky il aurait vendu jusqu\rquote au dernier haillon qu\rquote il avait sur le corps. Depuis sa conversion, en aucune circonstance il ne s\rquote est laiss\'e9 tenter\~; il est rest\'e9 sobre comme il se l\rquote
+\'e9tait promis.
+\par
+\par \endash C\rquote est l\'e0 un type remarquable. Par cons\'e9quent, miss Maggie, continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous admettrez que je ne me suis pas enti\'e8rement tromp\'e9 dans mon appr\'e9ciation du caract\'e8re indien.
+\par
+\par \endash Mais pr\'e9cis\'e9ment l\rquote Indien a disparu, le chr\'e9tien seul est rest\'e9.
+\par
+\par Cette remarque incisive \'e9tait la r\'e9futation la plus compl\'e8te qui e\'fbt \'e9t\'e9 oppos\'e9e au syst\'e8me d\rquote Halleck\~; venant d\rquote une aussi jolie bouche, elle avait pour lui autant d\rquote autorit\'e9 que si elle eut \'e9man\'e9 d
+\rquote un philosophe ou d\rquote un g\'e9n\'e9ral d\rquote arm\'e9e.
+\par
+\par
+\par
+\par Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration devant le bon sens ing\'e9nu de la jeune fille.
+\par
+\par \endash Mais enfin, vous ne pourrez nier qu\rquote il y ait eu des Sauvages, m\'eame non chr\'e9tiens, dont le caract\'e8re et la conduite aient \'e9t\'e9 chevaleresques et nobles, de fa\'e7on \'e0 m\'e9riter des \'e9loges\~?
+\par
+\par \endash Cela est fort possible, mais, sur une grande quantit\'e9 d\rquote Indiens que j\rquote ai vus, il ne s\rquote en est pas rencontr\'e9 un seul r\'e9alisant ces belles qualit\'e9s, \endash Ah\~! mais, voici Jim en personne, qui arrive.
+\par
+\par La porte, en effet, venait de s\rquote ouvrir sans bruit, l\rquote artiste aper\'e7ut, s\rquote avan\'e7ant sous le portique, une haute forme brune envelopp\'e9e des pieds \'e0 la t\'e8te par une grande couverture blanche.
+\par
+\par Du premier regard, l\rquote artiste reconnut un Indien\~; la d\'e9marche assur\'e9e et confiante du nouveau venu faisait voir qu\rquote il se sentait dans une maison amie.
+\par
+\par En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agr\'e9able, fit entendre ce seul mot\~:
+\par
+\par \endash Bonsoir.
+\par
+\par Chacun lui r\'e9pondit par une salutation semblable, et, sans autre discours, il s\rquote assit sur une marche d\rquote escalier, entre l\rquote oncle John et Maria.
+\par
+\par Il accepta volontiers l\rquote offre d\rquote une pipe, et sembla absorb\'e9 par le plaisir d\rquote en faire usage\~; ensuite, la conversation recommen\'e7a comme si aucune interruption ne fut survenue.
+\par
+\par Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l\rquote int\'e9r\'eat curieux que lui inspirait ce h\'e9ros du d\'e9sert. Sa pr\'e9occupation \'e0 cet \'e9gard devint si apparente que chacun s\rquote en aper\'e7ut et s\rquote
+en amusa beaucoup. Il cessa de causer avec Maggie, et se mit \'e0 contempler Jim attentivement.
+\par
+\par Ce dernier lui tournait le dos \'e0 moiti\'e9, de fa\'e7on \'e0 n\rquote \'eatre vu que de profil, et du c\'f4t\'e9 gauche. Insoucieux de la chaleur comme du froid, il \'e9tait \'e9troitement enroul\'e9 dans sa couverture\~; dans une attitude raide et fi
+\'e8re, il exposait \'e0 la clart\'e9 de la lune son visage impassible, mais dont les traits bronz\'e9s refl\'e9taient les rayons argent\'e9s comme l\rquote aurait fait le m\'e9tal luisant d\rquote une statue. Par intervalles\~
+; les incandescences intermittentes de sa pipe l\rquote \'e9clairaient de lueurs bizarres qui accentuaient \'e9trangement sa physionomie caract\'e9ristique.
+\par
+\par Cet enfant des bois avait un profil m\'e9lang\'e9 des beaut\'e9s de la statuaire antique et des trivialit\'e9s de la race sauvage. L\'e8vres fines et arqu\'e9es\~; nez romain, droit, d\rquote un galbe pur autant que noble\~
+; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voil\'e9es\~; et \'e0 c\'f4t\'e9 de cela, sourcils \'e9pais\~; visage carr\'e9, anguleux\~; front bas et \'e9troit, fuyant en arri\'e8re. La partie la plus extraordinaire de sa personne \'e9
+tait une chevelure exub\'e9rante, noire comme l\rquote aile du corbeau, longue \'e0 recouvrir enti\'e8rement ses \'e9paules comme une vraie crini\'e8re.
+\par
+\par Tout ce qui avait \'e9t\'e9 dit pr\'e9c\'e9demment sur son compte avait fortement pr\'e9dispos\'e9 Halleck en sa faveur\~; aussi, le jeune homme, toujours absorb\'e9
+ par ses romanesques illusions sur les Indiens, tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses r\'eaves. Il s\rquote oublia ainsi, renvers\'e9 dans son fauteuil, les yeux attentifs, dilat\'e9s par la curiosit\'e9
+, tellement que, pendant dix minute, il oublia son cigare au point de le laisser \'e9teindre.
+\par
+\par Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume, pour le rappeler \'e0 lui\~; alors il tira une allumette de sa poche, ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie\~:
+\par
+\par \endash Il arrive de la chasse, n\rquote est-ce pas\~? Demanda-t-il
+\par
+\par \endash Le mois d\rquote ao\'fbt n\rquote est pas une bonne saison pour cela.
+\par
+\par \endash Comment vous \'eates-vous procur\'e9 cette chair d\rquote ours que nous avons mang\'e9e ce soir\~?\'85
+\par
+\par \endash Par un hasard tout \'e0 fait fortuit\~; et nous l\rquote avons conserv\'e9e, sp\'e9cialement \'e0 votre intention aussi longtemps que le permettait la chaleur de la saison. Jim parlez-nous\~!
+\par
+\par \endash Hooh\~! r\'e9pondit le Sioux en tournant sur ses talons, de mani\'e8re \'e0 faire face \'e0 la jeune fille.
+\par
+\par \endash Coucherez-vous ici cette nuit\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas, peut-\'eatre, r\'e9pondit-il laconiquement en mauvais anglais\~; puis il pivota de nouveau sur lui-m\'eame avec une pr\'e9cision m\'e9canique, et se remit \'e0 fumer vigoureusement.
+\par
+\par \endash Il a quelque chose dans l\rquote esprit, observa Maria\~; car ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier quart d\rquote heure de sa visite.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre est-il g\'ean\'e9 par notre pr\'e9sence inaccoutum\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Non\~; il lui suff\'eet de vous voir ici pour savoir que vous \'eates des amis.
+\par
+\par \endash On ne peut conna\'eetre tous les caprices d\rquote un Indien\~; je suppose qu\rquote \'e0 l\rquote instar de ses cong\'e9n\'e8res il a aussi des fantaisies et des excentricit\'e9s.
+\par
+\par La soir\'e9e \'e9tait fort avanc\'e9e, M.\~Brainerd insinua tout doucement qu\rquote il \'e9tait l\rquote heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans leur chambre\~; alors l\rquote oncle John se leva, invita tout le monde \'e0
+ rentrer dans la maison. La lampe demi-\'e9teinte fut rallum\'e9e\~; la famille s\rquote installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui garnissaient\~!e salon.
+\par
+\par \'c0 ce moment, tous les visages devinrent s\'e9rieux, car on se disposait \'e0 r\'e9citer les pri\'e8res du soir\~; M.\~Brainerd, lui-m\'eame, d\'e9posa momentan\'e9ment son air rieur pour se recueillir\~; avec gravit\'e9, il prit la Bible, l\rquote
+ouvrit, mais avant de commencer la lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.
+\par
+\par \endash O\'f9 est Jim\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Il est encore sous le portique, r\'e9pondit Will\~; irai-je le chercher\~?
+\par
+\par \endash Certainement\~! on a oubli\'e9 de l\rquote appeler.
+\par
+\par Le jeune homme courut vers le Sioux et l\rquote invita \'e0 entrer pour la pri\'e8re.
+\par
+\par L\rquote autre, sans sourciller, resta immobile et muet\~; Will rentra, apr\'e8s un moment d\rquote attente.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est pas dispos\'e9, \'e0 ce qu\rquote il parait, ce soir dit-il en revenant\~; il faudra nous passer de lui.
+\par
+\par Maggie s\rquote \'e9tait mise au piano, et avait fait entendre un simple pr\'e9lude \'e0 l\rquote unisson\~; toute la portion adolescente de la famille se r\'e9unit pour l\rquote accompagner. Will avait une belle voix de basse\~; Halleck \'e9
+tait un charmant t\'e9nor\~; on entonna l\rquote hymne splendide \'ab\~sweet hour of Brayers\~\'bb dont les accents majestueux, apr\'e8s avoir fait vibrer la salle sonore, all\'e8rent se r\'e9percuter au loin dans la prairie.
+\par
+\par Le chant termin\'e9, chacun reprit son si\'e8ge pour entendre la lecture du chapitre\~; ensuite, les exercices pieux se termin\'e8rent par une fervente pri\'e8re que l\rquote on r\'e9cita \'e0 genoux.
+\par
+\par Les jeunes filles all\'e8rent se coucher, sous la conduite de M.\~Brainerd\~; les hommes rallum\'e8rent des cigares et s\rquote install\'e8rent de nouveau sur leurs si\'e8ges. Chacun d\rquote eux avait une pens\'e9e curieuse et inqui\'e8te \'e0 satisfaire
+\~: Halleck voulait approfondir la question Indienne en se livrant \'e0 une \'e9tude sur Jim\~; L\rquote oncle John et le cousin Will avaient remarqu\'e9 un changement \'e9trange dans les allures du Sioux, ils d\'e9siraient \'e9claircir leurs inqui\'e9
+tudes en causant avec lui.
+\par
+\par Ils s\rquote achemin\'e8rent donc tout doucement hors du salon et all\'e8rent rejoindre sous le portique leur h\'f4te sauvage. Ce dernier fumait toujours avec la m\'eame \'e9nergie silencieuse, et sa pipe illuminait vigoureusement son visage, \'e0
+ chaque aspiration qui la rendait p\'e9riodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstin\'e9 jusqu\rquote au moment o\'f9 l\rquote oncle John l\rquote interpella directement.
+\par
+\par \endash Jim, vous paraissez tout chang\'e9 ce soir. Pourquoi n\rquote \'eates-vous pas venu prendre part \'e0 la pri\'e8re\~? Vous ne refusez pas d\rquote adresser vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bont\'e9.
+\par
+\par \endash Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui parlez.
+\par
+\par \endash Dans d\rquote autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de vous joindre \'e0 nous pour ces exercices.
+\par
+\par \endash Jim n\rquote est pas content\~: il n\rquote a pas besoin que les femmes s\rquote en aper\'e7oivent.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc d\rquote extraordinaire\~?
+\par
+\par \endash Les trafiquants Blancs sont des m\'e9chants\~; ils trompent le Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu\rquote \'e0 ses couvertures.
+\par
+\par \endash \'c7a a toujours \'e9t\'e9 ainsi.
+\par
+\par \endash L\rquote Indien est fatigu\'e9\~; il trouve \'e7a trop mauvais. Il tuera tous les }{\i Settlers}{.
+\par
+\par \endash Que dites-vous\~? s\rquote \'e9cria l\rquote oncle John.
+\par
+\par \endash Il br\'fblera la cabane de l\rquote Agency\~; il tuera hommes, femmes, babys, et prendra leurs scalps.{\*\bkmkstart Babys}{\*\bkmkend Babys}
+\par
+\par \endash Comment savez-vous cela\~?\'85
+\par
+\par \endash Il a commenc\'e9 hier\~; \'e7a br\'fble encore. Le Tomahawk. est rouge.
+\par
+\par \endash Dieu nous b\'e9nisse\~! Et, viendront-ils ici, Jim\~?
+\par
+\par \endash Je crois pas, peut-\'eatre non. C\rquote est trop loin de l\rquote Agency\~; ils ont peur des soldats.
+\par
+\par \endash Enfin, les avez-vous vus, Jim\~?
+\par
+\par \endash Oui j\rquote ai vu quelques-uns. \'c7a contrarie Jim. Il y a trop chr\'e9tiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C\rquote est mauvais, Jim n\rquote aime pas voir \'e7a, il s\rquote est en all\'e9.
+\par
+\par \endash Fasse le ciel qu\rquote ils ne viennent pas dans cette direction. Si je savais qu\rquote il y e\'fbt danger pour l\rquote avenir, nous partirions instantan\'e9ment.
+\par
+\par \endash Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le Steamboat, pour Saint-Paul\~? demanda Halleck, singuli\'e8rement \'e9mu par les inqui\'e9tantes r\'e9v\'e9lations de l\rquote Indien.
+\par
+\par \endash Ah\~! r\'e9pliqua l\rquote oncle John en r\'e9fl\'e9chissant, si nous quittons la ferme, elle sera pill\'e9e par ces larrons \'e0 peau rouge, en notre absence. Je n\rquote aimerais pas, \'e0 mon \'e2ge, perdre ainsi tout ce que j\rquote
+ai eu tant de peine \'e0 amasser.
+\par
+\par \endash Mais cependant, p\'e8re, si notre s\'fbret\'e9 l\rquote exige\~! observa Will.
+\par
+\par \endash S\rquote il en \'e9tait ainsi je n\rquote h\'e9siterais pas un seul instant\~; n\'e9anmoins, je ne crois pas qu\rquote il y ait \'e0 craindre un danger imm\'e9diat. C\rquote est probablement une terreur panique dont on s\rquote \'e9meut aujourd
+\rquote hui, comme cela est arriv\'e9 au printemps dernier\~: le seul vrai danger \'e0 redouter c\rquote est que ce d\'e9sordre prenne de l\rquote extension et arrive jusqu\rquote \'e0 nous.
+\par
+\par \endash Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable les a soulev\'e9s, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un autre Havane\~; mais, comme je le soutenais tout \'e0 l\rquote heure \'e0 table, leurs actions m\'eame bl\'e2
+mables reposent toujours sur une base honorable.
+\par
+\par \endash Christian Jim, voulez-vous ce cigare\~? Il sera je crois, pr\'e9f\'e9rable \'e0 votre pipe.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en ai pas besoin, r\'e9pliqua l\rquote autre sans bouger.
+\par
+\par \endash \'c0 votre aise\~! il n\rquote y a pas d\rquote offense\~! Oncle John, nous disons donc qu\rquote il n\rquote y a pas lieu de s\rquote effrayer\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! mon gar\'e7on, il y a bien r\'e9ellement un danger, c\rquote est certain\~; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu\rquote \'e0 nous\~?\'85 c\rquote est incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles pendant que vous
+\'e9tiez sur le steamer\~?
+\par
+\par \endash Depuis que vous me parlez de tout \'e7\'e0, il me revient un peu dans l\rquote esprit que j\rquote ai d\'fb ou\'efr murmurer je ne sais quoi au sujet des craintes qu\rquote inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis point pr\'e9occup\'e9
+ de ces fadaises\~; d\rquote ailleurs, je commence \'e0 croire que les Blancs par ici n\rquote ont qu\rquote une toquade, c\rquote est de d\'e9nigrer les Peaux-Rouges.
+\par
+\par \endash Ah\~! pauvre enfant\~! comme vous aurez chang\'e9 d\rquote opinion, lorsque vous serez plus \'e2g\'e9 d\rquote un an seulement\~! dit le jeune Will qui semblait beaucoup plus affect\'e9 que son p\'e8re des mauvaises nouvelles apport\'e9
+es par le Sioux. Les plus funestes l\'e9gendes que nous aient l\'e9gu\'e9es nos anc\'eatres sur la barbarie Indienne, ont pris naissance dans ce pays m\'eame, dans le Minnesota.
+\par
+\par \endash Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l\rquote oncle John sans prendre garde \'e0 cette derni\'e8re remarque\~; je vais tirer cela au clair avec lui. \endash
+ Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit\~?
+\par
+\par L\rquote Indien resta deux bonnes minutes sans r\'e9pondre. Les bouff\'e9es s\rquote envol\'e8rent de sa pipe plus \'e9paisses et plus rapides\~; son visage se contracta sous les efforts d\rquote une m\'e9ditation profonde\~: enfin il l\'e2
+cha une monosyllabe
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Quand faudra-t-il partir\~? demanda Will.
+\par
+\par \endash Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d\rquote en savoir davantage\~; j\rquote irai voir et je dirai ce que j\rquote aurai vu\~; peut-\'eatre il vaudra mieux rester.
+\par
+\par \endash Enfin, il sera encore temps demain, n\rquote est-ce pas.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ignore. Attendez que Jim ait vu\~; il parlera \'e0 son retour.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis f\'e2ch\'e9, mon cher Adolphe, qu\rquote un semblable d\'e9
+plaisir trouble la joie que nous \'e9prouvions tous de votre visite.
+\par
+\par \endash Ne prenez donc pas cela \'e0 c\'9cur, par rapport \'e0 moi, cher oncle, r\'e9pliqua l\rquote artiste en renversant la t\'eate et lan\'e7ant m\'e9thodiquement des bouff\'e9es, tant\'f4t par l\rquote un tant\'f4t par l\rquote
+autre coin de la bouche\~; je suis parfaitement insoucieux de tout cela, et je prolongerais, s\rquote il le fallait, ma visite expr\'e8s pour vous convaincre de mon inalt\'e9rable sang-froid en ce qui conce
+rne les Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je suppose\~; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.
+\par
+\par \endash L\rquote exp\'e9rience ne la modifiera que trop\~! r\'e9pondit l\rquote oncle John.
+\par
+\par \endash La v\'e9rit\'e9 parle par votre bouche, cher oncle\~! Lorsque j\rquote aurai \'e9t\'e9 t\'e9moin de ces atrocit\'e9s dont on me menace tant, alors seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent pas \'e0 l\rquote id\'e9al de mes r
+\'eaves.
+\par
+\par \endash Je crains fort\'85
+\par
+\par L\rquote oncle John s\rquote arr\'eata court\~; en se retournant par hasard, il venait d\rquote apercevoir dans l\rquote entreb\'e2illement de la porte, le visage inquiet de sa femme, plus p\'e2le que celui d\rquote une morte.
+\par
+\par \endash John\~! murmura-t-elle\~; au nom du ciel\~! de quoi s\rquote agit-il\~?
+\par
+\par Le mari \'e9tait trop franc pour se permettre le moindre mensonge\~; il se contenta dire\~:
+\par
+\par \endash Polly, regagnez votre chambre\~; je vous dirai \'e7\'e0 tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par }{\i Mistress}{ Brainerd resta un moment irr\'e9solue, h\'e9sitant \'e0 ob\'e9ir et \'e0 rester\~; enfin elle s\rquote \'e9loigna en disant \'e0 son mari
+\par
+\par \endash Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en supplie.
+\par
+\par Aussit\'f4t qu\rquote elle fut hors de port\'e9e de la voix, l\rquote oncle John reprit\~:
+\par
+\par \endash Allons nous reposer\~; il est temps de dormir pour r\'e9parer nos forces. Allons Jim\~!
+\par
+\par \endash Non, il faut partir, moi, r\'e9pondit le Sioux.
+\par
+\par \endash Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami\~? lui demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse.
+\par
+\par \endash Je ne peux rester\~; il faut aller loin, moi grommela l\rquote Indien en se levant et s\rquote \'e9loignant \'e0 grands pas.
+\par
+\par Chacun se rendit \'e0 sa chambre respective et se coucha. Halleck ne put s\rquote endormir\~; il agitait dans son esprit les probabilit\'e9s des \'e9v\'e9nements, mais n\rquote accordait aucune confiance aux appr\'e9
+hensions que chacun manifestait autour de lui. Les jours n\'e9fastes de massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient \'e9loign\'e9s de plus d\rquote un si\'e8cle\~; il consid\'e9rait comme une absurdit\'e9 inadmissible l\rquote occurrence d
+\rquote une catastrophe semblable, en plein Minnesota, c\rquote est-\'e0-dire en pleine civilisation\~; d\'e9cid\'e9ment les terreurs de ses amis lui faisaient piti\'e9.
+\par
+\par N\'e9anmoins il \'e9teignit sa bougie\~; d\'e9j\'e0 un agr\'e9able assoupissement, pr\'e9curseur du sommeil, commen\'e7ait \'e0 fermer ses paupi\'e8res, lorsqu\rquote une clart\'e9 ind\'e9finissable se montra au travers de ses volets. Il sauta vivement
+\'e0 bas de son lit, et courut \'e0 la fen\'eatre pour explorer les alentours. Un coin de l\rquote horizon lui apparut rouge et sanglant des reflets d\rquote un incendie\~; ce sinistre semblait \'eatre \'e0 une distance consid\'e9
+rable, dans la direction des basses prairies\~; l\rquote obscurit\'e9 ne permettait de distinguer aucun d\'e9tail du paysage.
+\par
+\par Cependant, les regards investigateurs de l\rquote artiste finirent par remarquer une grande forme sombre d\'e9coup\'e9e en silhouette sur le fonds lumineux\~; Ce fant\'f4me humain marchait \'e0 grands pas dans la direction du feu\~; \'e0
+ sa longue couverture blanche, Halleck reconnut Christian Jim\~; il resta longtemps \'e0 sa fen\'eatre, le regardant s\rquote \'e9loigner, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il ne fut plus visible que comme un point mourant\~
+; enfin il alla se coucher en murmurant\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est un dr\'f4le de corps que ce Sioux\~; bien certainement, lui et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte des pauvres Indiens\'85 comme si ces malheureux Sauvages n\rquote
+avaient pas assez de leurs petites affaires, sans venir se m\'ealer des n\'f4tres\~!\'85
+\par
+\par Sur quoi Halleck s\rquote endormit et r\'eava chevalerie indienne.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881253}CHAPITRE IV\line }{\b0\i CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.}{{\*\bkmkend _Toc89881253}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Dans la maison du }{\i settler}{, personne, except\'e9 Halleck, n\rquote avait aper\'e7u la lueur nocturne de l\rquote incendie. Il se garda bien d\rquote
+en parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait qu\rquote \'e0 fournir un th\'e8me in\'e9puisable aux propos d\'e9sobligeants sur les pauvres Sauvages\~; il s\rquote assura donc un secret triomphe en gardant le silence.
+\par
+\par La matin\'e9e suivante fut admirable, ti\'e8de, transparente\~; une de ces splendides journ\'e9es o\'f9 il fait bon vivre\~!
+\par
+\par Halleck d\'e9cida qu\rquote il passerait sa matin\'e9e \'e0 croquer les paysages environnants, et il invita Maria et Maggie \'e0 lui servir de guides dans son excursion. Mais }{\i Mistress}{ Brainerd, pour diverses n\'e9cessit\'e9s du m\'e9
+nage, jugea convenable de retenir sa fille \'e0 la maison\~; le nombre des touristes se trouva donc r\'e9duit \'e0 deux.
+\par
+\par Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cic\'e9rone \'e0 l\rquote artiste\~; pendant son s\'e9jour d\rquote \'e9t\'e9 elle avait parcouru le pays en tous sens, ne n\'e9gligeant pas un bosquet, pas une clairi\'e8
+re. Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans sa m\'e9moire, elle conservait comme dans un mus\'e9e vivant, une collection admirable de points de vue.
+\par
+\par \endash Et maintenant, tr\'e8s excellent sir, dit-elle une fois en route, quel genre de beaut\'e9 pittoresque faut-il offrir \'e0 votre crayon habile\~?
+\par
+\par \endash Tout ce qui se pr\'e9sentera.
+\par
+\par \endash Et vous pensez accomplir cette tache aujourd\rquote hui\~?
+\par
+\par \endash Oh non\~! il me faudra des semaines, des mois peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash Cependant je d\'e9sirerai conna\'eetre vos pr\'e9f\'e9rences.
+\par
+\par \endash Peu m\rquote importe. Je me r\'e9jouis de m\rquote en rappeler \'e0 votre choix.
+\par
+\par \endash Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille l\'e0-bas au pied des paisibles collines\~; il est \'e0 demi cach\'e9 par un rideau de nobles sapins qui se m\'ealent harmonieusement aux bouleaux argent\'e9s. C\rquote
+est tout petit, tout mignon\~; mais j\rquote ai souvent d\'e9sir\'e9 de poss\'e9der vos crayons pour reproduire ce merveilleux coin du d\'e9sert.
+\par
+\par \endash Allons-y\~!
+\par
+\par Tous deux se dirig\'e8rent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de laquelle dormaient de grands arbres couch\'e9s comme des g\'e9ants sur un lit de velours vert\~; plus loin se pr\'e9sent\'e8
+rent de gracieuses collines en rocailles jaunes, grises, bronz\'e9es, chatoyantes des admirables reflets que fournit le r\'e8gne min\'e9ral\~; au milieu de tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux feuillages dor\'e9s, diamant\'e9
+s, des arbrisseaux bizarres, des senteurs divines, des harmonies c\'e9lestes murmur\'e9es par la nature joyeuse.
+\par
+\par Ils arriv\'e8rent au lac\~; c\rquote \'e9tait bien, comme l\rquote avait dit Maria, une perle ench\'e2ss\'e9e dans la solitude. Tout au fond, formant le dernier plan, s\rquote \'e9levait un entassement titanique de roches amoncel\'e9
+es dans une majestueuse horreur. Leur aspect s\'e9v\'e8re \'e9tait adouci par un d\'e9luge de petites cascades mousseuses et fr\'e9tillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes, grima\'e7antes, fronc\'e9es de ces g\'e9ants de granit. Des touffes d
+\rquote herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses, s\rquote \'e9panouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des corniches naturelles\~; des fleurs gigantesqu
+es, sorties du fond des eaux, montaient le long des pentes abruptes que d\'e9coraient leurs immenses p\'e9tales de pourpre ou d\rquote azur.
+\par
+\par \'c0 droite, \'e0 gauche, des for\'eats profondes, silencieuses, incommensurables\~; des d\'e9serts feuillus, enguirland\'e9s, myst\'e9rieux, pleins d\rquote ombres bleues, de rayons d\rquote or, de murmures inou\'efs\~!
+\par
+\par Le lac, plus pur, plus uni qu\rquote une opulente glace de Venise\~; le lac, transparent comme l\rquote air, dormait dans son palais sauvage, sans une ride, sans une vague \'e0 sa surface d\rquote \'e9meraude bleuissante.
+\par
+\par Quelques grands oiseaux, fendant l\rquote air avec leurs ailes \'e0 reflets d\rquote acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond renvoyait leur image.
+\par
+\par Halleck poussa des rugissements de joie.
+\par
+\par \endash Je vous le dis, en v\'e9rit\'e9, aucun pays du monde, pas m\'eame la Suisse, ou l\rquote Italie ne sauraient approcher d\rquote une sublimit\'e9 pareille. Cependant il y manque un \'e9l\'e9ment, la vie\~; sans cela le paysage est mort.
+\par
+\par Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs t\'eates.
+\par
+\par \endash Non, ce n\rquote est pas assez. Il me faudrait autre chose encore, plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien y figurer nous-m\'eame\~; mais nous n\rquote y sommes que des intrus\'85. et pourtant, il me faut de la vie l\'e0
+-dedans\~!\'85. un daim se d\'e9salt\'e9rant au cristal des eaux\~; un ours grizzly contemplant d\rquote un air philosophe les splendeurs qui l\rquote entourent\~; ou bien\'85
+\par
+\par \endash Un Indien sauvage, pagayant son canot\~?
+\par
+\par \endash Oui, mieux que tout le reste\~! L\'e0, un vrai Sioux, peint en guerre, furieux, redoutable\~! ce serait le comble de mes d\'e9sirs.
+\par
+\par \endash Bah\~! qui vous emp\'eache d\rquote en mettre un\~?\'85 Je suis s\'fbre que vous en avez l\rquote imagination si bien p\'e9n\'e9tr\'e9e, que la chose sera facile \'e0 votre crayon.
+\par
+\par \endash Sans doute, sans nul doute\~; mais, vous le savez, ch\'e8re Maria, rien ne vaut la r\'e9alit\'e9.
+\par
+\par \endash Mon cousin, je crois que vous avez une chance \'e9bouriffante\~? Si je ne me trompe, voil\'e0 l\'e0-bas un canot indien. Sa position, \'e0 vrai dire, n\rquote est gu\'e8re favorable pour \'eatre dessin\'e9e.
+\par
+\par En m\'eame temps, Maria montra du doigt, un coin du lac h\'e9riss\'e9 d\rquote un gros buisson de ronces qui faisaient vo\'fbte au-dessus de l\rquote eau. Dans l\rquote ombre port\'e9e par cet abri, apparaissait d\rquote une fa\'e7on ind\'e9
+cise, un objet qui pouvait \'eatre \'e9galement une pierre, le bout d\rquote un tronc d\rquote arbre, ou l\rquote avant d\rquote un canot.
+\par
+\par Si l\rquote \'9cil exerc\'e9 d\rquote un chasseur avait reconnu l\'e0 un esquif, il aurait constat\'e9 aussi que son attitude annon\'e7ait la secr\'e8te intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s\rquote en servait e\'fbt cherch\'e9 \'e0 se d\'e9
+rober aux regards. Mais, quelle raison myst\'e9rieuse aurait pu dicter cette conduite\~?\'85 Et quel chasseur ou }{\i settler}{ aurait eu l\rquote id\'e9e de concevoir quelque inqui\'e9tude \'e0 l\rquote apparition de cette fr\'eale embarcation\~?
+\par
+\par Quoiqu\rquote il en soit, il fallut plusieurs minutes \'e0 l\rquote artiste pour distinguer l\rquote objet que lui indiquait sa vigilante compagne\~; lorsque enfin il l\rquote e\'fbt aper\'e7u, sa forme et sa tournure r\'e9pondirent si peu aux id\'e9es pr
+\'e9con\'e7ues du jeune homme qu\rquote il ne put se d\'e9cider \'e0 y voir un canot.
+\par
+\par \endash Mais je suis sure, moi\~; insista Maria\~; j\rquote en ai vu plusieurs fois d\'e9j\'e0\~; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce canot un fac-simil\'e9 exact de ceux que Darley a si bien dessin\'e9
+s dans ses illustrations de Cooper. Vous \'eates donc forc\'e9 de convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 est son propri\'e9taire, l\rquote Indien lui-m\'eame\~? Nous ne pouvons gu\'e8re tarder de le voir\~?
+\par
+\par \endash Il est sans doute \'e0 r\'f4der par l\'e0 dans les bois. Adolphe\~! s\rquote \'e9cria soudain la jeune fille\~; savez-vous que nous ne sommes pas seuls\~!
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi\~? r\'e9pliqua vivement Halleck, ne sachant ce qu\rquote elle voulait dire.
+\par
+\par \endash Regardez \'e0 une centaine de pas vers l\rquote ouest de ce canot\~; vous me direz ensuite s\rquote il vous manque l\rquote \'e9l\'e9ment de vie, comme vous dites.
+\par
+\par \endash Tiens\~! tiens\~! voil\'e0, un gaillard qui en prend \'e0 son aise, sur ma vie\~! Eh\~! qui pourrait le bl\'e2mer d\rquote avoir choisi une aussi ravissante retraite pour se livrer aux d\'e9lices de la p\'eache\~?
+\par
+\par Nos deux touristes \'e9taient fort surpris de ne l\rquote avoir pas vu tout d\rquote abord. Il \'e9tait en pleine vue, assis sur un roc avanc\'e9\~; les pieds pendants\~; les coudes sur les genoux\~; le corps pench\'e9 en avant, dans l\rquote
+attitude des p\'e9cheurs de profession. Sa contenance annon\'e7ait une attention profonde, toute concentr\'e9e sur la ligne dont il venait de lancer l\rquote hame\'e7on dans le lac apr\'e8s l\rquote avoir balanc\'e9 au-dessus de sa t\'eate.
+\par
+\par L\rquote artiste commen\'e7a \'e0 dessiner\~; Maria choisit une place d\rquote o\'f9 elle pouvait facilement suivre les progr\'e8s du travail.
+\par
+\par Tout en faisant voltiger \'e0 droite et \'e0 gauche son crayon docile, Halleck jasait ga\'eement et entretenait la conversation avec une verve intarissable. Peu \'e0 peu les traits se multipliaient, l\rquote esquisse prenait une forme.
+\par
+\par \endash Si seulement nous avions \'e0 port\'e9e l\rquote homme rouge, observa-t-il, je le croquerais en d\'e9tail. Mais, j\rquote y pense, nous pouvons nous procurer cette jubilation\~; je vais d\rquote abord placer, dans mon \'e9bauche, le canot b
+ien en vue, j\rquote y dessinerai ensuite l\rquote Indien maniant l\rquote aviron, lorsque nous serons parvenus \'e0 nous rapprocher de ce p\'eacheur.
+\par
+\par \endash Assur\'e9ment voil\'e0 un homme bien paisible et bien occup\'e9\~; il a l\rquote air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu\rquote il se soit aper\'e7u de notre pr\'e9sence\~?
+\par
+\par \endash Sans nul doute, car nous sommes aussi fi\'e8rement en vue\~; cependant j\rquote affirmerais que son poisson le pr\'e9occupe beaucoup plus que nous. Tenez\~! il a lev\'e9 la t\'eate et nous a regard\'e9s. Ah\~! le voil\'e0 qui regarde en bas\~
+; il vient d\rquote enlever quelque chose au bout de sa ligne.
+\par
+\par \endash Chut\~! fit Maria vivement\~; regardez encore ce canot l\'e0-bas. Ne voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage brillant d\rquote un oiseau\~?
+\par
+\par \endash Je ne puis m\rquote occuper que de mon dessin\~; je n\rquote ai pas de temps \'e0 perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me voil\'e0 en train.
+\par
+\par \endash Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez quelque chose qui vous int\'e9ressera\~; je suis s\'fbre maintenant qu\rquote il y a l\'e0 une t\'eate d\rquote Indien.
+\par
+\par L\rquote artiste se d\'e9cida enfin \'e0 jeter les yeux dans la direction indiqu\'e9e\~; il daigna m\'eame admettre qu\rquote il voyait quelque chose d\rquote extraordinaire dans ce buisson
+\par
+\par \endash Oui, murmura-t-il, c\rquote est bien la touffe de chevelure orn\'e9e que portent les guerriers sauvages\~; c\rquote est leur panache bariol\'e9 de plumes \'e9clatantes.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il parlait, le Sauvage surgit enti\'e8rement hors des broussailles, faisant voir son corps peint en guerre\~; presque aussit\'f4t il disparut.
+\par
+\par \endash Ah\~! en voil\'e0 plus que vous ne demandiez\~! observa Maria\~; votre \'e9l\'e9ment de vie a fait apparition, le cadre est complet.
+\par
+\par \endash Je me d\'e9clare satisfait, r\'e9ellement.
+\par
+\par \endash Vraiment\~! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous. Combien elle se serait r\'e9jouie de ce spectacle enchanteur\~! je suis bien d\'e9sol\'e9e de son absence.
+\par
+\par \endash Et moi aussi\~; savez-vous, Maria, qu\rquote elle m\rquote a surpris et charm\'e9 bien agr\'e9ablement hier soir\~; elle a une distinction et une intelligence qu\rquote envieraient nos plus belles dames des cit\'e9s civilis\'e9es\~
+; je vous assure qu\rquote elle a fait impression sur moi.
+\par
+\par \endash Cela ne m\rquote \'e9tonne pas\~; elle m\'e9rite l\rquote estime et l\rquote amiti\'e9 de chacun. c\rquote est le plus noble c\'9cur que je connaisse\~; honn\'eate, pure, modeste, sinc\'e8re, elle a toutes les qualit\'e9s les plus adorables.
+
+\par
+\par L\rquote artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le papier, leva les yeux sur sa cousine qui \'e9tait assise devant lui, un peu sur la droite.
+\par
+\par Elle consid\'e9rait le lac, et ne s\rquote aper\'e7ut pas du regard furtif d\rquote Halleck. Ce dernier laissa appara\'eetre sur ses l\'e8vres un singulier sourire qui passa comme un \'e9clair, puis il se remit silencieusement \'e0 l\rquote ouvrage.
+
+\par
+\par \endash Elle parait \'eatre l\rquote enfant g\'e2t\'e9 de l\rquote oncle John, reprit-il au bout de quelques instants\~; je suppose que cette faveur lui revient de droit, comme \'e0 la plus jeune\~?
+\par
+\par \endash Mais non, c\rquote est \'e0 cause de son charmant naturel Adolphe, remarquez-vous l\rquote immobilit\'e9 extraordinaire de ce p\'eacheur\~?
+\par
+\par Les deux jeunes gens s\rquote amus\'e8rent \'e0 regarder cet individu qui, en effet, paraissait identifi\'e9 avec le roc sur lequel il \'e9tait assis. Tout \'e0 coup il fit un bond en avant, t\'eate baiss\'e9e, et tomba lourdement dans l\rquote
+eau, avec un fracas horrible. En m\'eame temps les \'e9chos r\'e9p\'e9taient la, d\'e9tonation d\rquote un coup de feu\~; et une guirlande de fum\'e9e qui planait au-dessus d\rquote un roc peu \'e9loign\'e9 trahissait le lieu o\'f9 \'e9tait post\'e9
+ le meurtrier.
+\par
+\par Un silence de mort suivit cette p\'e9rip\'e9tie sanglante\~; Halleck et Maria s\rquote entreregard\'e8rent terrifi\'e9s. Le jeune artiste ne tarda pas \'e0 reprendre son sang-froid.
+\par
+\par \endash Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en repliant son portefeuille m\'e9thodiquement.
+\par
+\par \endash Ah\~!\~! mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria Maria avec terreur, vous ne savez pas\'85 non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent\~!
+\par
+\par Ces mots \'e9taient \'e0 peine prononc\'e9s qu\rquote un second et un troisi\'e8me coup de feu cingl\'e8rent l\rquote air\~; des balles siffl\'e8rent \'e0 leurs oreilles, indiquant d\rquote une fa\'e7
+on beaucoup trop intelligible que cette dangereuse conversation s\rquote adressait \'e0 eux.
+\par
+\par \endash Que l\rquote enfer les confonde\~! grommela Halleck ce sont quelques ren\'e9gats qui d\'e9shonorent leur race.
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata court, Maria venait de le saisir convulsivement par le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac. Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient rapidement. Adolphe, malgr\'e9
+ tout son sang-froid, ne put se dissimuler qu\rquote il fallait prendre un parti prompt et d\'e9cisif.
+\par
+\par \endash Soyez courageuse, ma ch\'e8re Maria, lui dit-il en la prenant par la main, et venez vite.
+\par
+\par Puis il l\rquote entra\'eena vers le fourr\'e9, en sautant de rocher en rocher. La jeune fille s\rquote apercevant qu\rquote il avait l\rquote intention de fuir tout d\rquote une traite jusqu\rquote \'e0 la maison, lui dit, toute essouffl\'e9e
+\par
+\par \endash Jamais nous ne pourrons nous \'e9chapper en courant\~; il vaut mieux nous cacher.
+\par
+\par Adolphe regarda h\'e2tivement autour de lui, et avisa un vaste tronc d\rquote arbre creux enseveli dans un buisson inextricable.
+\par
+\par \endash Vite, l\'e0-dedans\~! dit-il \'e0 sa cousine\~; cachez-vous vite\~! Les voil\'e0, ces damn\'e9s coquins\~!
+\par
+\par \endash Et vous\~? qu\rquote allez-vous faire\~? lui demanda-t-elle en le voyant rester dehors.
+\par
+\par \endash Je vais chercher une autre cachette, r\'e9pondit-il\~; il ne faut pas nous cacher tous deux dans en m\'eame terrier, nous serions d\'e9couverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile, et ne bougez d\rquote
+ici que lorsque je viendrai vous chercher.
+\par
+\par Halleck tourna lestement sur ses talons, enfon\'e7a son chapeau sur ses yeux, et, ainsi qu\rquote il le raconta lui-m\'eame plus tard, \'ab\~se mit \'e0 courir comme jamais homme ne l\rquote avait fait jusqu\rquote alors\~\'bb
+. Une longue et constante pratique des exercices gymnastiques l\rquote avait rendu nerveux et agile \'e0 la course.
+\par
+\par Mais ses muscles n\rquote \'e9taient point encore au niveau de ceux de ses ennemis rouges, car \'e0 peine avait-il fait cent pas, qu\rquote un Indien \'e9norme, le tomahawk lev\'e9, \'e9tait sur ses talons\~; avec un hurlement f\'e9roce, il se lan\'e7
+a sur Halleck.
+\par
+\par \endash Inutile de discuter avec toi, mon coquin\~! pensa l\rquote artiste.
+\par
+\par Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans l\rquote \'e9paule\~: il l\'e2cha successivement quatre autres coups, mais sans l\rquote atteindre\~; les deux derniers rat\'e8rent.
+
+\par
+\par Soudainement la pens\'e9e vint \'e0 Halleck, qu\rquote il n\rquote avait plus qu\rquote une charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer qu\rquote \'e0 coup s\'fbr.
+\par
+\par L\rquote entr\'e9e en sc\'e8ne du revolver avait eu pourtant un r\'e9sultat\~; l\rquote Indien s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 \'e0 quelques pas\~; mais aussit\'f4t qu\rquote il s\rquote \'e9tait aper\'e7u que l\rquote arme avait rat\'e9, il lan\'e7
+a furieusement son tomahawk \'e0 la t\'eate de l\rquote artiste. Si ce dernier n\rquote e\'fbt tr\'e9buche fort \'e0 propos sur une pierre, \'e9videmment le projectile meurtrier lui aurait fendu le cr\'e2ne. Se relevant de toute sa hauteur, Hal
+leck brandit son pistolet et l\rquote envoya dans la figure bronz\'e9e de l\rquote Indien avec tant de force et de pr\'e9cision, qu\rquote il lui cassa une douzaine de dents et lui d\'e9chira les l\'e8vres.
+\par
+\par L\rquote Indien bondit en poussant un rugissement de b\'eate fauve\~; mais il fut re\'e7u par un foudroyant coup de pied dans les c\'f4tes qui l\rquote envoya rouler sur les cailloux.
+\par
+\par La boxe p\'e9destre aussi bien que manuelle, n\rquote avait aucun myst\'e8re pour Halleck, et sur ce terrain il \'e9tait ma\'eetre de son ennemi\~; sa seule crainte \'e9tait de le voir employer quelque nouvelle arme, car l\rquote artiste n\rquote
+avait plus que ses pieds et ses poings.
+\par
+\par Aussi, ce fut avec un vif d\'e9plaisir qu\rquote Adolphe le vit extraire du fourreau un couteau \'e9norme, puis se diriger sur lui avec pr\'e9caution.
+\par
+\par N\'e9anmoins, l\rquote artiste, n\rquote ayant pas le choix de mieux faire, se pr\'e9parait \'e0 une lutte corps \'e0 corps, lorsqu\rquote il entendit s\rquote approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre devait \'eatre trop in\'e9
+gale pour qu\rquote Halleck s\rquote y engage\'e2t autrement qu\rquote \'e0 la derni\'e8re n\'e9cessit\'e9. Aussi, r\'e9fl\'e9chissant que ses jambes s\rquote \'e9taient repos\'e9es, et qu\rquote elles \'e9taient admirablement pr\'eates \'e0
+ fonctionner, il s\rquote \'e9lan\'e7a plus prestement qu\rquote un li\'e8vre et se mit \'e0 courir.
+\par
+\par Inutile de dire que son adversaire acharn\'e9 se pr\'e9cipita \'e0 sa poursuite\~; cette fois l\rquote artiste avait si bien pris son \'e9lan que l\rquote Indien f\'fbt distanc\'e9 pendant quelques secondes. Toutefois l\rquote avance gagn\'e9
+e par Halleck fut bient\'f4t reperdue\~; ce qui ne l\rquote emp\'eacha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras son portefeuille, dont, avec une t\'e9nacit\'e9 rare, il n\rquote avait pas voulu se dessaisir\~; on aurait pu croire qu\rquote
+il le conservait comme un talisman pour une occasion supr\'eame.
+\par
+\par Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous les pas du Sauvage\~; son approche \'e9tait d\rquote autant plus dangereuse qu\rquote il avait retrouv\'e9 son tomahawk.
+\par
+\par Craignant toujours de recevoir, par derri\'e8re, un coup mortel, Halleck se retournait fr\'e9quemment. Cet exercice r\'e9trospectif lui devint funeste, il se heurta contre une racine d\rquote arbre et roula rudement sur le sol la t\'eate la premi\'e8re.
+
+\par
+\par Le Sauvage \'e9tait si pr\'e8s de lui, que sans pouvoir retenir son \'e9lan, il culbuta sur le corps \'e9tendu de l\rquote artiste. Halleck se releva d\rquote un bond, recula de trois pas, et voyant que l\rquote heure d\rquote une lutte supr\'eame \'e9
+tait arriv\'e9e, il se pr\'e9para \'e0 vaincre ou mourir\~; l\rquote Indien, de son c\'f4t\'e9, allongea le bras pour le frapper.
+\par
+\par Il n\rquote y avait plus qu\rquote une seconde d\rquote existence pour Halleck, lorsque la d\'e9tonation aigu\'eb d\rquote un rifle rompit le silence de la solitude\~; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux pieds du jeune homme.
+\par
+\par Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour t\'e2cher de d\'e9couvrir quel \'e9tait le Sauveur survenu si fort \'e0 propos\~; il ne vit rien et ne parvint m\'eame pas \'e0 deviner de quel c\'f4t\'e9 \'e9tait parti le coup de feu.
+\par
+\par La premi\'e8re pens\'e9e de l\rquote artiste fut que la balle lui \'e9tait destin\'e9e, et s\rquote \'e9tait tromp\'e9e d\rquote adresse, mais quelques instants de r\'e9flexion le firent changer d\rquote avis.
+\par
+\par Cependant, songeant aussit\'f4t que les autres Indiens devaient approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se montra, la solitude \'e9tait rendue \'e0 son profond silence.
+\par
+\par Apr\'e8s s\rquote \'eatre convaincu, par une longue attente, que tout adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en cherchant une page blanche :
+\par
+\par \endash Si cette balle n\rquote avait pas si bien \'e9t\'e9 ajust\'e9e, j\rquote aurais du imiter Parrhaseus\~; heureusement il ne s\rquote agit plus de cela, je me garderai bien de laisser \'e9
+chapper la plus sublime occasion de faire un croquis magistral.
+\par
+\par Sur ce propos, il se pr\'e9para \'e0 enrichir son album d\rquote une \'e9tude sur l\rquote indien mort devant lui.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881254}CHAPITRE V\line }{\b0\i UN AMI PROPICE.}{{\*\bkmkend _Toc89881254}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il ne faudrait pas croire que la main de l\rquote artiste trembl\'e2t pendant qu\rquote il crayonnait le portrait de l\rquote Indien abattu\~; si quelque a
+gitation nerveuse se produisait dans sa main, c\rquote \'e9tait la suite de l\rquote exercice forc\'e9 auquel il venait de se livrer, mais l\rquote \'e9motion n\rquote y entrait pour rien.
+\par
+\par Comme un vieux soldat ou un chirurgien \'e9m\'e9rite familiaris\'e9 avec l\rquote aspect de la mort, Adolphe consid\'e9rait ce cadavre farouche et hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple mod\'e8le de nature morte.
+\par
+\par Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna, arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa t\'eate, pla\'e7a tout le corps dans le meilleur \'e9tat de sym\'e9trie possible, de fa\'e7on \'e0, lui donner une jolie tournure.
+\par
+\par Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l\rquote effet, il se pla\'e7a lui-m\'eame en bonne situation\~; et tout \'e9tant ainsi ajust\'e9 \'e0 sa grande satisfaction, il se mit \'e0 dessiner.
+\par
+\par \endash Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son flegme habituel\~; je ne suppose pas qu\rquote on puisse appeler cela un mod\'e8le qui pose, C\rquote est un mod\'e8le qui g\'eet.
+\par
+\par Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut bient\'f4t termin\'e9, rang\'e9 pr\'e9cieusement dans le portefeuille, et le portefeuille lui-m\'eame mis sous le bras\~; puis Halleck se leva, lestement pour se mettre en qu\'eate de Maria.
+
+\par
+\par \'c0 ce moment, il \'e9prouvait une sorte d\rquote inqui\'e9tude vague, et comme un remords de n\rquote avoir pas couru sur le champ et avant tout \'e0 la recherche de sa cousine\~; un pressentiment f\'e2cheux s\rquote empara de lui au fur et \'e0
+ mesure qu\rquote il se rapprochait h\'e2tivement du lieu o\'f9 il l\rquote avait laiss\'e9e.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait pas qu\rquote il f\'fbt embarrass\'e9 pour retrouver sa cachette\~; Halleck avait une m\'e9moire infaillible\~; d\rquote ailleurs les circonstances \'e9mouvantes dans lesquelles il avait explor\'e9 cette r\'e9gion, \'e9
+taient de nature \'e0 imprimer dans son esprit les moindres d\'e9tails.
+\par
+\par Sur le point d\rquote arriver il s\rquote arr\'eata, pr\'eata une oreille attentive, mais aucun bruit ne se fit entendre\~; il fit encore quelques pas, et se trouva devant le gros arbre entour\'e9 de ronces.
+\par
+\par \endash Maria\~! s\rquote \'e9cria-t-il, venez je crois le terrain d\'e9blay\'e9\~; nous pourrons retourner sains et saufs \'e0 la maison.
+\par
+\par Ne recevant aucune r\'e9ponse, il entra pr\'e9cipitamment dans la cachette, et, avec un affreux battement de c\'9cur, reconnut que la jeune fille n\rquote y \'e9tait plus.
+\par
+\par Il demeura un moment interdit, respirant \'e0 peine, cherchant \'e0 s\rquote expliquer cette disparition.
+\par
+\par Bient\'f4t, gr\'e2ce \'e0 ses habitudes optimistes, il fut d\rquote avis qu\rquote elle avait profit\'e9 d\rquote un instant favorable pour quitter ce refuge et revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que Maria n\rquote \'e9
+tait pas femme \'e0 se laisser enlever sans r\'e9sistance\~; et que si quelque m\'e9chante aventure lui \'e9tait arriv\'e9e, elle aurait fait retentir l\rquote air de ses cris d\'e9sesp\'e9r\'e9s.
+\par
+\par Cependant l\rquote artiste n\rquote \'e9tait pas enti\'e8rement convaincu, ni sans inqui\'e9tude\~: car il savait que des Indiens \'e9taient dans le bois\~; et il venait d\rquote apprendre d\rquote une fa\'e7on m\'e9morable que la na
+ture de ces braves gens n\rquote \'e9tait pas chevaleresque au point de respecter quelqu\rquote un dans les bois, ce quelqu\rquote un f\'fbt-il une femme sans d\'e9fense.
+\par
+\par Il \'e9tait l\'e0 immobile, h\'e9sitant, ne sachant quel parti prendre, lorsqu\rquote une clameur aigu\'eb frappa son oreille\~; ce cri provenait du lac, c\rquote \'e9tait, \'e0 ne pas s\rquote y m\'e9prendre, la voix de Maria qui l\rquote avait pouss\'e9
+.
+\par
+\par Halleck bondit comme un daim bless\'e9, se pr\'e9cipita t\'eate premi\'e8re, \'e0 travers branches, et ne s\rquote arr\'eata qu\rquote au bord de l\rquote eau, \'e0 l\rquote endroit o\'f9 il s\rquote \'e9tait pr\'e9c\'e9demment install\'e9
+ pour dessiner. L\'e0, il regarda avidement dans toutes les directions, et aper\'e7ut au milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler \'e0 force de rames.
+\par
+\par Maria \'e9tait entre eux, p\'e2le, d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~; \'e0 l\rquote apparition de son cousin elle poussa un cri d\rquote appel, levant les bras fr\'e9n\'e9tiquement, et aurait saut\'e9 \'e0 l\rquote eau si ses ravisseurs ne l\rquote eussent retenue.
+
+\par
+\par Halleck n\rquote avait d\rquote autre ressource que de gagner, en faisant le tour du rivage, l\rquote avance sur le canot, et de l\rquote attendre au d\'e9barquement\~; quoique seul et sans armes, il s\rquote \'e9lan\'e7a bravement avec l\rquote agilit
+\'e9 de la col\'e8re et de l\rquote anxi\'e9t\'e9, bien r\'e9solu \'e0 ne pas laisser \'e9chapper les Sauvages sans leur livrer une lutte \'e0 outrance.
+\par
+\par Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagn\'e9 le bord avant que le pauvre artiste e\'fbt parcouru la moiti\'e9 seulement de la distance. Les Indiens saut\'e8rent rapidement \'e0 terre, entra\'eenant Maria avec eux.
+\par
+\par Adolphe, courant toujours \'e0 perte d\rquote haleine, suivait avec des regards furieux les fugitifs, lorsqu\rquote il vit tout \'e0 coup un Indien chanceler et tomber \'e0 la renverse. En m\'eame temps les \'e9chos se renvoy\'e8rent la d\'e9tonation d
+\rquote une carabine\~; le second Sauvage, saisi de terreur, disparut comme s\rquote il avait eu des ailes.
+\par
+\par En cherchant des yeux quel pouvait \'eatre ce sauveur arriv\'e9 en ce moment si propice, Halleck d\'e9couvrit Christian Jim, le fusil en main, qui cheminait tout doucement \'e0 travers les rochers, et arrivait aupr\'e8s de la jeune fille \'e9perdue.
+
+\par
+\par Halleck les e\'fbt bient\'f4t rejoints\~; il serra affectueusement la main de Maria, en murmurant quelques paroles que son \'e9motion rendait inintelligibles\~; puis il se tourna vers le Sioux qui venait de jouer si fort \'e0 propos le r\'f4
+le sauveur de la Providence.
+\par
+\par \endash Votre main\~! mon brave\~! donnez-moi votre main, vous dis-je\~! vous \'eates un vrai Indien, vous\~!
+\par
+\par Jim ne lui rendit en aucune fa\'e7on sa politesse. Il se contenta de le toiser, un instant, des pieds \'e0 la t\'eate, et dit :
+\par
+\par \endash Courez, allez-vous-en d\rquote ici\~! Les Indiens sont soulev\'e9s, br\'fblent les maisons\~; ils tuent tout. Vite\~! chez l\rquote oncle John !
+\par
+\par Malgr\'e9 son ext\'e9rieur glacial, il \'e9tait \'e9vident que Jim \'e9tait dans une grande agitation. Ses yeux noirs lan\'e7aient \'e7\'e0 et l\'e0 des regards flamboyants\~; il y avait dans ses allures quelque chose de farouche et d\rquote
+inquiet qui frappa les jeunes gens.
+\par
+\par \endash Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie\~! s\rquote \'e9cria Maria encore p\'e2le et fr\'e9missante de terreur\~; conduisez-nous jusqu\rquote en dehors de ces bois terribles.
+\par
+\par Sans r\'e9pondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu\rquote il repoussa vivement du rivage en y sautant\~: ensuite il traversa le lac \'e0 force de rames et vint aborder devant une clairi\'e8re travers\'e9
+e par un sentier qui conduisait aux habitations.
+\par
+\par Jim passa devant, en \'e9claireur, l\rquote \'9cil et l\rquote oreille au guet, le doigt \'e0 la d\'e9tente du fusil, marchant sans bruit, se d\'e9robant dans les broussailles.
+\par
+\par On passa ainsi tout pr\'e8s du lieu o\'f9 Maria s\rquote \'e9tait cach\'e9e.
+\par
+\par \endash Comment avez-vous eu l\rquote imprudence de quitter une aussi excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid habituel\~; je vous avais pourtant recommand\'e9, d\rquote une fa\'e7on formelle, de n\rquote en pas bouger jusqu\rquote \'e0
+ mon retour.
+\par
+\par \endash Je me serais bien gard\'e9e d\rquote en sortir\~; on m\rquote en a arrach\'e9e. Ce sont deux de vos honorables Indiens qui sont arriv\'e9s droit sur moi et se sont empar\'e9s de ma personne.
+\par
+\par \endash Mais alors, pourquoi n\rquote avez-vous pas cri\'e9\~? je me serais h\'e2t\'e9 d\rquote accourir \'e0 votre secours.
+\par
+\par \endash Si j\rquote avais pouss\'e9 un cri, j\rquote \'e9tais morte\'85 Ces \'ab\~chevaleresques\~\'bb bandits me l\rquote ont parfaitement fait comprendre \'e0 l\rquote aide de leurs couteaux.
+\par
+\par \endash Ah\~! voici mon revolver que j\rquote avais lanc\'e9 au visage du dr\'f4le qui m\rquote a attaqu\'e9.
+\par
+\par L\rquote artiste \'e0 ces mots, courut ramasser son arme, et d\'fbt se diriger vers la gauche, car Jim avait chang\'e9 brusquement de route pour \'e9viter \'e0 Maria le spectacle hideux qu\rquote offrait le cadavre du Sauvage tu\'e9
+ le premier. Halleck reprit\~:
+\par
+\par \endash Mon opinion est que\'85
+\par
+\par Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une brusque halte en pr\'eatant l\rquote oreille dans toutes les directions, et qui recula avec vivacit\'e9 dans les broussailles :
+\par
+\par \endash Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l\rquote exemple, les Sioux viennent\~!
+\par
+\par Tous trois disparurent sous l\rquote herbe, et rest\'e8rent immobiles en retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n\rquote entendit pas le moindre bruit\~; Jim se hasarda \'e0 relever la t\'eate, non sans prendre des pr\'e9cautions infinies\~; l
+\rquote artiste cr\'fbt pouvoir en faire autant. Ses yeux furent terrifi\'e9s d\rquote apercevoir une bande d\rquote Indiens qui cheminait dans le bois lui-m\'eame, sans froisser une branche ni une herbe, sans laisser autour d\rquote
+elle le moindre bruit.
+\par
+\par Ils \'e9taient nombreux, arm\'e9s, peints en guerre\~; toutes ces figures farouches semblaient autant de visages de d\'e9mons.
+\par
+\par Ce sinistre bataillon de fant\'f4mes passa comme une vision effrayante, courant \'e0 la cur\'e9e des blancs, aspirant le carnage, pr\'e9parant l\rquote incendie. Le massacre du Minnesota \'e9tait commenc\'e9\~; c\rquote \'e9tait l\rquote avant-garde qu
+\rquote on venait de voir.
+\par
+\par Les fugitifs rest\'e8rent encore immobiles et muets pendant une demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre en marche. Bient\'f4t ils furent sortis du bois sur le chemin direct de la maison.
+\par
+\par Maria \'e9tait agit\'e9e de sinistres pressentiments\~; quelque chose de secret lui disait que, pendant son absence, tout n\rquote \'e9tait pas bien all\'e9 dans la maison hospitali\'e8re de ses bons parents\~; elle \'e9prouvait une f\'e9
+brile impatience d\rquote arriver, afin de s\rquote assurer par ses propres yeux de l\rquote \'e9tat des choses.
+\par
+\par Enfin, ils arriv\'e8rent sur le dernier coteau devant lequel s\rquote \'e9levait la case\~; ce fut avec un profond soupir de soulagement que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux\~; rien n\rquote y \'e9tait chang\'e9, rien n\rquote
+y trahissait la pr\'e9sence de l\rquote ennemi.
+\par
+\par Elle reprit aussit\'f4t son enjouement naturel, et poussant un grand soupir de satisfaction\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! dit-elle, il me semble qu\rquote on m\rquote enl\'e8ve une montagne de dessus le c\'9cur\~; j\rquote avais les plus horribles appr\'e9hensions\~!\'85 il me semblait certain que quelque grand malheur \'e9tait arriv\'e9
+, pendant notre absence, \'e0 l\rquote oncle John ou \'e0 quelqu\rquote un de la famille.
+\par
+\par \endash Pensez-vous qu\rquote il y e\'fbt ici quelque autre objet plus attractif que vous aux yeux des galants Sauvages\~?
+\par
+\par \endash Quelle mauvaise plaisanterie\~! Tout individu, pourvu qu\rquote il soit blanc, offre un grand attrait \'e0 leurs tomahawks. Supposez que cette pauvre petite Maggie e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 ma place, les Sauvages l\rquote auraient enlev\'e9
+e tout aussi bien que moi.
+\par
+\par Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en r\'e9alit\'e9 il ne quittait pas de l\rquote \'9cil son interlocutrice encore tout effar\'e9e et haletante. Le m\'eame sourire \'e9trange et myst\'e9rieux se produisit encore sur ses l\'e8vres\~
+; en r\'e9sum\'e9 il \'e9tait \'e9vident que, malgr\'e9 les terribles sc\'e8nes qu\rquote il venait de traverser, le jeune homme se sentait d\rquote humeur prodigieusement divertissante.
+\par
+\par Quelques minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent dans un profond silence. Enfin Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-\'e0-fait diff\'e9rent.
+\par
+\par \endash Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe\~? regardez l\'e0-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que signifie cette fum\'e9e, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel en si grande abondance.
+\par
+\par \endash Je l\rquote avais d\'e9j\'e0 remarqu\'e9e depuis quelque temps. Jim\~! dites-moi ce que vous pensez de cela.
+\par
+\par Le Sioux retourna la t\'eate et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash Ce sont les maisons des }{\i settlers}{ qui br\'fblent, les indiens y ont mis le feu.
+\par
+\par \endash Est-ce loin d\rquote ici\~?
+\par
+\par \endash \'c0 six, huit, dix milles.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, je le dis\~! s\rquote \'e9crie Maria p\'e2lissant de terreur, ces horribles Sauvages seront bient\'f4t ici.
+\par
+\par En d\'e9pit de son sto\'efcisme affect\'e9, Halleck ne put dissimuler un mouvement de malaise. R\'e9ellement le danger mortel qui \'e9tait imminent ne pouvait se r\'e9voquer en doute, et les sinistres pressentiments de la jeune fille terrifi\'e9e n
+\rquote \'e9taient que de trop r\'e9elles proph\'e9ties.
+\par
+\par \endash Que l\rquote enfer les confonde\~! murmura l\rquote artiste\~; quel esprit malfaisant les anime donc\~? C\rquote est le diable, \'e0 coup s\'fbr\~! Mais enfin, peut-on savoir \'e0 quelle cause doit \'eatre attribu\'e9 ce soul\'e8vement \'e9
+pouvantable\~?
+\par
+\par \endash Ils ne font qu\rquote ob\'e9ir \'e0 leurs invariables instincts.
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re cousine, r\'e9pondit Halleck d\rquote un ton doctoral, vous faites erreur d\rquote une mani\'e8re grave\~; telle n\rquote est pas la nature des Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la noblesse et la loyaut\'e9
+ personnifi\'e9es\~; je les porte dans mon c\'9cur. Il ne s\rquote agit ici, \'e9videmment, que d\rquote obscurs vagabonds, d\rquote un ramassis de coquins errants, d\'e9savou\'e9s par toutes les tribus.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Maria sans lui r\'e9pondre\~: il y a quelqu\rquote un sur le belv\'e9d\'e8re de la maison. Ils ont pressenti le danger.
+\par
+\par Effectivement, au bout de quelques pas, ils aper\'e7urent le jeune Will Brainerd, debout sur le toit, \'e0 demi cach\'e9 par une chemin\'e9e, et lan\'e7ant ses regards dans toutes les directions. Il fit \'e0
+ Jim un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais \'e0 la suite duquel le Sioux h\'e2ta le pas.
+\par
+\par Toute la maison de l\rquote oncle John \'e9tait boulevers\'e9e par les pr\'e9paratifs de combat et de fuite.
+\par
+\par Les tourbillons de fum\'e9e qui obscurcissaient l\rquote horizon avaient parl\'e9 un lugubre langage, facile \'e0 comprendre\~; du haut de son observatoire, Will avait aper\'e7u le d\'e9tachement indien qui avait c\'f4toy\'e9 le lac.
+\par
+\par Au premier abord, on avait pu croire qu\rquote ils se dirigeaient vers le }{\i Settlement}{, et dans l\rquote attente d\rquote une agression prochaine, on avait attel\'e9 les chevaux aux chariots, pour \'eatre plus t\'f4t pr\'eat \'e0 fuir.
+\par
+\par Mais la horde sauvage ayant chang\'e9 de direction\~; d\rquote autre part, l\rquote absence de Maria et d\rquote Halleck se prolongeant, l\rquote oncle John suspendit son d\'e9part pour l
+es attendre. Bien entendu que la question de fuir ne fut pas mise en d\'e9lib\'e9ration.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le seul parti \'e0 prendre.
+\par
+\par Ces pr\'e9paratifs de mauvais augure, ces chevaux attel\'e9s, frapp\'e8rent de suite les deux arrivants\~; Halleck lan\'e7a un regard \'e0 Maria.
+\par
+\par \endash La prolongation de notre s\'e9jour ici, parait douteuse, observa-t-il\~; l\rquote oncle John a pris l\rquote alarme.
+\par
+\par \endash Certes\~! il serait \'e9trange qu\rquote il e\'fbt pris quelque autre d\'e9termination, en pr\'e9sence de tous ces affreux pr\'e9sages. Mais, qui aurait pu croire \'e0 de pareilles horreurs dans l\rquote \'c9tat de Minnesota, au c\'9c
+ur de la civilisation\~? Pour moi, je n\rquote ai qu\rquote un d\'e9sir ardent, c\rquote est de m\rquote \'e9loigner le plus promptement possible.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Non pas moi\~! ch\'e8re cousine. Maintenant, je le confesse, mon opinion sur les aborig\'e8nes devient douteuse\~; il y a comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m\rquote en aller, je veux \'e9claircir la question\~
+; je veux, s\rquote il est possible, r\'e9habiliter ces pauvres Indiens \'e0 mes yeux, dans toute leur splendeur.
+\par
+\par \endash \'d4 Adolphe\~! vous serez donc toujours une t\'eate folle\~? Si vous avez peur de perdre votre affreux f\'e9tichisme pour les Sauvages, il vaut. mieux vous en aller sans pousser l\rquote examen plus loin\~; car, croyez-moi, la d\'e9
+sillusion sera terrible.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! donc, enlevez-moi\~! dit l\rquote artiste en riant\~; Ah mais\~! j\rquote y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis d\'e9licieux que\'85
+\par
+\par \endash Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes amis est en danger\~? riposta impatiemment la jeune fille en lui tournant le dos pour courir dans la maison.
+\par
+\par Au m\'eame instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il informa la famille qu\rquote aucun ennemi n\rquote \'e9tait visible \'e0 l\rquote horizon, bien que les sympt\'f4mes de bouleversement et d\rquote
+incendie se multipliassent dans les alentours.
+\par
+\par \endash Je m\rquote \'e9tonne, ajouta-t-il en terminant, que notre }{\i Settlement}{ a \'e9t\'e9 \'e9pargn\'e9 jusqu\rquote \'e0 ce moment.
+\par
+\par Toute la famille se r\'e9unit alors en un vrai conseil de guerre\~; les d\'e9lib\'e9rations furent br\'e8ves et concluantes. Une fuite tr\'e8s prompte fut d\'e9cid\'e9e, comme \'e9tant le seul et unique moyen de salut. En
+effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour craindre l\rquote irruption d\rquote une bande de Peaux-rouges apportant avec elle le carnage et l\rquote incendie, et une seule chance de ne pas \'eatre envahi\~; toute minime que f\'fb
+t cette derni\'e8re probabilit\'e9, elle inspira \'e0 l\rquote oncle John quelques modifications dans son plan de fuite.
+\par
+\par Il fut r\'e9solu que M.\~et }{\i mistress}{ Brainerd, Maggie et Maria, accompagn\'e9s par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le plus l\'e9ger, et, qu\rquote ils se dirigeraient \'e0 toute vitesse, vers Saint-Paul, de fa\'e7on \'e0
+ sortir le plus t\'f4t possible du territoire de Minnesota et \'e9viter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens soulev\'e9s.
+\par
+\par Will et Halleck devaient rester, attendant l\rquote issue des \'e9v\'e9nements, dans le but de prot\'e9ger, s\rquote il \'e9tait possible, le }{\i Settlement}{ contre le pillage de quelques maraudeurs isol\'e9s. Bien entendu, ils se tenaient tout pr\'ea
+ts \'e0 fuir en cas de n\'e9cessit\'e9.
+\par
+\par En outre, ils \'e9taient munis chacun d\rquote une bonne carabine, d\rquote un revolver, d\rquote un bon couteau de chasse\~; la poudre et les balles ne leur manquaient pas. Moyennant ces pr\'e9paratifs, ils pourraient se d\'e9fendre avec succ\'e8
+s contre les r\'f4deurs qui viendraient \'e0 se pr\'e9senter.
+\par
+\par L\rquote oncle John leur recommanda express\'e9ment de n\rquote engager une lutte que lorsque les chances de succ\'e8s seraient \'e9videntes\~; attendu que lorsque le sang avait coul\'e9, les Sauvages du Minnesota devenaient des d\'e9mons incarn\'e9
+s. Halleck accepta fort l\'e9g\'e8rement les recommandations et l\rquote opinion de son oncle\~; il pr\'e9tendit \'ab\~qu\rquote on calomniait ces pauvres gens.\~\'bb
+\par
+\par \endash Nous nous rendrons directement \'e0 Saint-Paul, conclut M.\~Brainerd\~; si vous \'eates oblig\'e9s de d\'e9guerpir, suivez nos traces\~; Will conna\'eet assez le pays pour vous guider d\rquote une fa\'e7on s\'fb
+re. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez oblig\'e9s de fuir absolument.
+\par
+\par Fuir\'85 non\~! mais nous en aller\'85 oui\~! r\'e9pliqua Halleck d\rquote un ton suffisant\~; si l\rquote Indien se pr\'e9sente, de deux choses l\rquote une\~: ou il sera facile \'e0 apprivoiser, ou il sera m\'e9chant. Si bon il est, ma th\'e9orie sera d
+\'e9montr\'e9e\~; s\rquote il fait le m\'e9chant nous le corrigerons\~; voil\'e0 tout\~!
+\par
+\par Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe.
+\par
+\par \endash Puissiez-vous dire vrai\~! observa Maggie \'e0 laquelle cette mani\'e8re sans fa\'e7on d\rquote envisager ces terribles r\'e9alit\'e9s semblait incompr\'e9hensible.
+\par
+\par \endash Je suis dans la r\'e9alit\'e9, Maggie, croyez-le bien, j\rquote y suis\~! Personne n\rquote arrivera \'e0 me convaincre que ces pauvres indig\'e8nes du Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l\rquote effet d\rquote
+une terreur panique\~; or, vous savez combien pareilles frayeurs aveuglent l\rquote esprit. Votre fr\'e8re s\rquote en est aper\'e7u l\rquote \'e9t\'e9 dernier, \'e0 Bull-Run.
+\par
+\par L\rquote oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s\rquote occupaient activement d\rquote entasser dans le chariot les objets de plus indispensable n\'e9cessit\'e9\~; pendant ce temps, Will, pensif et soucieux, \'e9tait remont\'e9 \'e0 son observatoire a
+\'e9rien sur le toit de la maison.
+\par
+\par L\rquote artiste avait fait quelques tentatives pour aider \'e0 l\rquote embarquement des colis, mais, dans son \'e9tourderie, il n\rquote avait r\'e9ussi qu\rquote \'e0 casser plusieurs pi\'e8ces de porcelaine, et \'e0
+ faire rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture\~; il se r\'e9signa donc, en riant, \'e0 abandonner cette t\'e2che \'e0 des mains plus prudentes ou plus adroites.
+\par
+\par Maggie l\rquote observait avec \'e9tonnement\~; son esprit doux et s\'e9rieux ne pouvait comprendre une telle l\'e9g\'e8ret\'e9.
+\par
+\par \endash Votre indiff\'e9rence me confond, lui dit-elle\~; surtout apr\'e8s votre aventure que Maria m\rquote a racont\'e9e.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, vraiment\~! murmura l\rquote artiste, en distillant la fum\'e9e avec sym\'e9trie par les deux coins de sa bouche\~; \'e9coutez, j\rquote en ai fait un dessin capital\~! J\rquote ai quelque intention de l\rquote envoyer \'e0 Harper\'85
+ mais c\rquote est trop beau pour lui. De ma vie, je n\rquote avais eu un sujet dont la pose soit d\rquote une docilit\'e9 plus parfaite. Ah\~! mais oui\~! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort\~!
+\par
+\par \endash Et, si Christian Jim ne s\rquote \'e9tait pas trouv\'e9 l\'e0\~?\'85
+\par
+\par \endash Ma foi\~! je conviens qu\rquote il m\rquote a rendu un fameux service, je me r\'e9jouis d\rquote en convenir\~; j\rquote aimerais le r\'e9compenser magnifiquement pour cela.
+\par
+\par \endash Il ne d\'e9sire et n\rquote acceptera rien qui ressemble \'e0 une r\'e9compense\~; mais je puis vous dire ce qu\rquote il recevrait avec un plaisir extr\'eame.
+\par
+\par \endash Quoi donc\~?
+\par
+\par \endash Une Bible\~; j\rquote ai \'e9t\'e9 assez heureuse pour lui apprendre \'e0 lire cet \'e9t\'e9, il peut en faire un usage tr\'e8s satisfaisant pour lui. Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il d\'e9sirait parvenir \'e0
+ comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient parl\'e9. On lui en a donn\'e9 une copie partielle et grossi\'e8re qu\rquote il ne manque jamais de prendre avec lui et qu\rquote il porte partout dans ses courses\~; mais je sais qu\rquote
+il sera dans le dernier ravissement s\rquote il devient possesseur d\rquote un de ces beaux volumes qu\rquote on trouve dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous n\rquote en ayez avec vous.
+\par
+\par L\rquote artiste rougit et balbutia d\rquote un ton embarrass\'e9\~:
+\par
+\par \endash J\rquote ai honte de vous avouer que je n\rquote en ai pas ici\~; mais je saurai bien m\rquote en procurer et ce sera tout ce qu\rquote on peut trouver de splendide.
+\par
+\par \endash Oh\~!\'85 vous dites que vous n\rquote en avez pas avec vous\~?\'85 demanda avec \'e9tonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux bleus, expressifs, empreints d\rquote une affectueuse m\'e9lancolie.
+\par
+\par \endash Non\'85 pas avec moi\'85 Mais j\rquote en ai plusieurs \'e0 la maison\~! Ce sont des cadeaux de ma m\'e8re, de mes s\'9curs, et de quelques jeunes ladies qui s\rquote int\'e9ressent \'e0 mon salut.
+\par
+\par \endash Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui pr\'e9sentant une bible qu\rquote elle sortit de sa poche\~; Je ne vous demanderai qu\rquote une seule chose, c\rquote est d\rquote y jeter un coup d\rquote \'9c
+il de temps en temps. Aucune cr\'e9ature raisonnable ne doit laisser passer un jour sans en lire quelques versets\~; je n\rquote ose pas vous en r\'e9clamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement.
+\par
+\par \endash Je vous le promets, du fond de mon c\'9cur, lui r\'e9pondit l\rquote artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que venait de lui faire sa jeune cousine.
+\par
+\par Le ton s\'e9rieux, les mani\'e8res graves et douces de Maggie, le parfum d\rquote ing\'e9nuit\'e9 et de candeur affectueuse qui s\rquote \'e9chappait de ses moindres actions, tout en elle avait parl\'e9 d\rquote une mani\'e8re \'e9trange au c\'9cur d
+\rquote Adolphe. En sa pr\'e9sence, il se sentait moins railleur, moins sceptique, moins fanfaron\~; peut-\'eatre, s\rquote ils eussent eu, sur le moment, \'e0 braver la fureur des Sioux aurait-il combattu avec un nouveau courage, enti\'e8rement diff\'e9
+rent de ses bravades pr\'e9c\'e9dentes.
+\par
+\par \endash J\rquote en ferai une bonne lecture, \'e0 la premi\'e8re occasion favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec une certaine \'e9motion\~; aujourd\rquote hui m\'eame, dans l\rquote apr\'e8s-midi, apr\'e8s votre d\'e9part, j
+\rquote aurai longuement du loisir pour cela.
+\par
+\par \endash Pas tant que vous le croyez, peut-\'eatre, r\'e9pondit la jeune fille sans dissimuler un l\'e9ger tremblement dans sa voix\~; je vous l\rquote assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche de nous, et vous n\rquote y songez pas.
+
+\par
+\par \endash Ta\~! ta\~! ta\~! r\'e9pliqua l\rquote artiste en reprenant ses mani\'e8res frivoles pour cacher son trouble, vous \'eates nerveuse et impressionnable\~; chassez de pareilles id\'e9es pu\'e9riles.
+\par
+\par Mais, en d\'e9pit de son assurance, il sentit comme un frisson traverser tout son \'eatre\~; jamais, dans le cours de son existence, pareille impression ne s\rquote \'e9tait produite en lui\~; durant quelques secondes, il se sentit glac\'e9 et d\'e9courag
+\'e9.
+\par
+\par N\'e9anmoins, cette p\'e9riode d\rquote abattement ne fut pas de longue dur\'e9e\~; il reprit presque aussit\'f4t son assurance imperturbable :
+\par
+\par \endash Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse, Maggie\~; mais j\rquote avoue que vos timidit\'e9s d\rquote aujourd\rquote hui, me jettent vraiment dans le doute \'e0 cet \'e9gard.
+\par
+\par \endash J\rquote ai l\rquote \'e2me ferme cependant il me semble, repartit la jeune fille avec un sourire m\'e9lancolique\~; mais vous ne pouvez exiger de moi que je ne partage point des craintes manifest\'e9es par tout le monde except\'e9 par vous.
+
+\par
+\par \endash Rirons-nous assez de tout cela\~! lorsque nous serons arriv\'e9s sains et saufs \'e0 Saint-Paul\~; ou mieux, lorsque nous serons revenus \'e0 la ferme\~!\'85
+\par
+\par \endash Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas\~! Qu\rquote est devenu Jim\~? voil\'e0 longtemps que je ne l\rquote ai pas vu.
+\par
+\par \endash Il est par l\'e0-bas, dans un petit coin de la prairie, en observation de son c\'f4t\'e9\~; Will est en vedette sur le toit, il y a donc peu de risques qu\rquote un ennemi puisse nous aborder sans avoir \'e9t\'e9 aper\'e7
+u. Soyez donc sans crainte pour le moment.
+\par
+\par Ah\~! j\rquote aper\'e7ois l\rquote oncle John et nos gens qui ont termin\'e9 l\rquote am\'e9nagement du wagon.
+\par
+\par Effectivement, le chariot \'e9tait rempli, bourr\'e9, lest\'e9 de tous les objets qu\rquote il pouvait contenir\~: on e\'fbt dit un navire fr\'e9t\'e9 pour quelque voyage au long cours. Maria, M.\~Brainerd et sa fille s\rquote y install\'e8rent\~; ce fu
+t ensuite au tour de l\rquote oncle John.
+\par
+\par Et Jim, o\'f9 est-il donc\~? demanda ce dernier\~; ah\~! le voil\'e0 qui arrive.
+\par
+\par L\rquote Indien apparaissait \'e0 peu de distance\~; M.\~Brainerd suspendit son d\'e9part pour lui dire adieu.
+\par
+\par \endash Bonsoir, mon enfant\~! cria-t-il ensuite \'e0 son fils toujours perch\'e9 sur son observatoire.
+\par
+\par On \'e9changea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance\~; enfin, le lourd v\'e9hicule s\rquote \'e9branla, et s\rquote \'e9loigna en craquant.
+\par
+\par \endash Prenez bien garde\~! soyez vigilants\~! que Dieu veille sur vous\~! cria M.\~Brainerd.
+\par
+\par \endash Ne craignez rien pour moi, dit l\rquote artiste en s\rquote adressant plus particuli\'e8rement \'e0 Maggie\~; c\rquote est vous qui m\'e9ritez toute notre sollicitude.
+\par
+\par \endash Adieu\~! r\'e9pondit la jeune fille\~; n\rquote oubliez pas la Bible.
+\par
+\par Bient\'f4t on allait se perdre de vue, lorsqu\rquote une exclamation pouss\'e9e par Will suspendit la marche.
+\par
+\par Tous s\rquote entreregard\'e8rent, haletants, dans une anxieuse attente.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881255}CHAPITRE VI\line }{\b0\i IND\'c9CISION.}{{\*\bkmkend _Toc89881255}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en position d\rquote intercepter la route des fugitifs, trois Indiens venaient d\rquote \'eatre signal\'e9
+s par le jeune Brainerd. Selon toute probabilit\'e9 ce n\rquote \'e9taient pas des amis\~; dans l\rquote incertitude provoqu\'e9e par cette crise redoutable, il y avait mille pr\'e9cautions \'e0 prendre. W\'efll s\rquote \'e9tait donc empress\'e9 de pr
+\'e9venir le d\'e9part de sa famille.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote il y a encore\~? demanda l\rquote oncle John en r\'e9primant tout signe d\rquote inqui\'e9tude, afin de mod\'e9rer la terreur des femmes.
+\par
+\par \endash Il faut qu\rquote on m\rquote envoie Jim, cria Will\~; j\rquote aper\'e7ois, \'e0 l\rquote est, certains sympt\'f4mes que je n\rquote aime pas.
+\par
+\par Le Sioux entra vivement dans la maison, et l\rquote instant d\rquote apr\'e8s il parut sur le toit, \'e0 c\'f4t\'e9 de Will. Un seul regard lui suffit pour reconna\'eetre que les appr\'e9hensions du jeune homme \'e9taient parfaitement fond\'e9
+es. Toute la famille en f\'fbt aussit\'f4t instruite.
+\par
+\par \endash Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les \'e9viter, s\rquote \'e9cria Will.
+\par
+\par \endash Je crois que vous pourriez supprimer l\rquote ennui de cette r\'e9barbative rencontre, observa l\rquote artiste en jetant un regard farceur \'e0 Maria.
+\par
+\par \endash Comment donc\~? demanda cette derni\'e8re pr\'e9cipitamment.
+\par
+\par \endash En faisant un d\'e9tour pour prendre une autre route, ou, plus simplement, et ne partant pas du tout.
+\par
+\par \endash Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd\~; vous ne pouvez partir maintenant.
+\par
+\par \endash Bast\~! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indiff\'e9rence\~; tout \'e7a n\rquote est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens qui prennent l\rquote air, admirant les beaut\'e9
+s de la nature et faisant leurs petites observations. Qui sait\~?\'85 ils ont peut-\'eatre un artiste parmi eux\~? Quant \'e0 mo
+i, je suppose que, ne pouvant pas dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la nuit aux promenades sentimentales.
+\par
+\par Chacun regarda Halleck pour savoir s\rquote il ne donnait pas quelque signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il fumait son cigare plus m\'e9thodiquement, plus tranquillement que jamais. Tout \'e0 coup il porta la main \'e0
+ sa poche et la fouilla vivement comme s\rquote il se sentait illumin\'e9 par une id\'e9e subite.
+\par
+\par \endash Ah\~! que je suis \'e9tourdi\~! s\rquote \'e9cria-t-il, j\rquote ai l\'e0 sur moi une lorgnette, mieux que cela, un petit t\'e9lescope\~; ce sera fort commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends pas que je n\rquote
+y aie pas song\'e9 plut\'f4t\~; nous en aurions d\'e9j\'e0 tir\'e9 fort bon parti, quand ce n\rquote eut \'e9t\'e9 que pour reconna\'eetre le canot, lorsque avec Maria nous \'e9tions sur le bord du lac.
+\par
+\par Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d\rquote un trait jusqu\rquote au toit. Il offrit d\rquote abord son instrument au Sioux\~: celui-ci l\rquote ayant refus\'e9\~; il le passa \'e0 Brainerd qui apr\'e8s avoir regard\'e9 un moment, s
+\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash Je vois trois Indiens cach\'e9s dans un bas fonds, comme s\rquote ils attendaient quelque chose\'85 oui\'85 il y en a plusieurs autres couch\'e9s \'e0 plat ventre dans l\rquote herbe.
+\par
+\par \endash Sont-ils dans un buisson\~?
+\par
+\par \endash Non, au commencement d\rquote une clairi\'e8re.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! c\rquote est tout simple\~; ces pauvres diables sont ahuris de fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades\~; passez-moi la lunette, je vous prie.
+\par
+\par \endash Apercevez-vous ceux qui sont \'e9tendus sur le sol\~? demanda Will \'e0 Jim, pendant que l\rquote artiste faisait son inspection.
+\par
+\par \endash Oui, une demi-douzaine renvers\'e9s par terre.
+\par
+\par \endash Que pensez-vous de \'e7\'e0\~?
+\par
+\par \endash Je ne peux pas savoir.
+\par
+\par \endash Ne pensez-vous pas qu\rquote ils soient l\'e0 pour nous \'e9pier\~?\'85
+\par
+\par \endash Mais, par le soleil\~! mon pauvre Will, \'e0 quoi cela leur servirait-il, s\rquote \'e9cria l\rquote artiste en repliant solennellement son instrument de longue vue\~; du moment qu\rquote on peut les signaler \'e0
+ deux ou trois milles de distance, il leur est formellement impossible de nous surprendre\~; s\rquote ils ne peuvent r\'e9ussir \'e0 nous surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire aucun mal, s\rquote
+ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne sont pas \'e0 craindre, pourquoi vous effrayez-vous\~? C\rquote est {\*\bkmkstart r\'e9sonner}{\*\bkmkend r\'e9sonner}raisonn\'e9, ce que je vous dis-l\'e0, hein\~!
+\par
+\par \endash Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous r\'e9pondre, sinon que je regarde comme bien difficile de deviner les t\'e9n\'e9breuses malices des Indiens. Ils sont si rus\'e9
+s, si audacieux, si entreprenants que fort souvent ils accomplissent des choses incompr\'e9hensibles.
+\par
+\par Will reprit la lunette, et apr\'e8s en avoir fait usage, annon\'e7a que les Sauvages \'e9taient sur pied\~; mais que leur nombre \'e9tait augment\'e9\~; sans doute les compagnons qu\rquote ils attendaient les avaient rejoints. \'c0
+ ce moment on pouvait les distinguer \'e0 l\rquote \'9cil nu, mais seulement d\rquote une fa\'e7on vague et incertaine.
+\par
+\par \endash Mis\'e9ricorde\~! juste ciel\~! ils viennent sur nous\~! s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup Will, incapable de ma\'eetriser son \'e9motion.
+\par
+\par \endash Ah\~! Diable\~! Voyons, un peu de calme, mon gar\'e7on\~! ne va pas t\rquote agiter comme cela, au point d\rquote \'e9pouvanter les autres l\'e0-bas dans le chariot.
+\par
+\par \endash \'c9pouvanter\~!\~! Il y a certes bien de quoi\~! Ces brigands-l\'e0 seront ici dans une demi-heure\~!
+\par
+\par \endash Bah\~! qu\rquote est-ce qui le prouve\~? Regarde-les donc un peu mieux\~; tu verras que pr\'e9cis\'e9ment ils ne viennent pas de ce cot\'e9.
+\par
+\par L\rquote artiste avait raison pour le moment\~; mais on ne pouvait \'eatre s\'fbr de rien, car les mouvements des Sauvages \'e9taient si incertains, si errants, qu\rquote on n\rquote y pouvait rien comprendre. Apr\'e8s avoir march\'e9 \'e0 droite et \'e0
+ gauche sans but apparent, ils commenc\'e8rent \'e0 se diriger sur la maison.
+\par
+\par Ces \'e9tranges r\'f4deurs apercevaient certainement le }{\i Settlement}{, duquel ils connaissaient d\rquote ailleurs l\rquote existence\~; suivant toute probabilit\'e9, ils d\'e9battaient entre eux le point de savoir s\rquote ils s\rquote
+en approcheraient ou non.
+\par
+\par Pendant que le jeune Brainerd les \'e9piait avec une consternation toujours croissante, ils chang\'e8rent de direction une troisi\'e8me fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les \'e9loignait consid\'e9
+rablement de la maison. Rien ne pourrait rendre l\rquote anxi\'e9t\'e9 avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au travers du t\'e9lescope. Lentement, d\rquote un mouvement imperceptible comme celui d\rquote une aiguille d\rquote
+horloge, les Sauvages continu\'e8rent \'e0 d\'e9crire une courbe qu\rquote on aurait pu croire trac\'e9e avec un compas, et qui ne semblait, ni les \'e9loigner, ni les rapprocher de la ferme.
+\par
+\par \endash Tout va bien\~! s\rquote \'e9cria alors l\rquote artiste\~: ces Peaux-rouges ne veulent pas nous inqui\'e9ter le moins du monde. Que Diable\~! j\rquote ai lu assez de livres sur leur compte, pour m\rquote y conna\'eetre\~!
+\par
+\par \endash Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec rapidit\'e9.
+\par
+\par Will \'e9tait trop assi\'e9g\'e9 de terreurs et d\rquote appr\'e9hensions pour quitter son poste a\'e9rien. Mais Adolphe n\rquote avait pas les m\'eames raisons pour rester avec lui\~; il descendit donc aussi afin d\rquote \'e9
+changer de nouveaux adieux avec ses amis\~; enfin le chariot se mit en route.
+\par
+\par Les deux chevaux qui l\rquote entra\'eenaient, malgr\'e9 son bagage consid\'e9rable, et le poids de cinq personnes, \'e9taient de robustes animaux accoutum\'e9s aux travaux de la ferme, et quoique un peu lourds, ils \'e9taient capables, lorsqu\rquote
+on les pressait un peu, de fournir rapidement une longue traite.{\*\bkmkstart parterre}{\*\bkmkend parterre}
+\par
+\par Halleck et son ami Will Brainerd rest\'e8rent en observation toute la journ\'e9e. Leur poste \'e9tait tout simplement la partie plate du toit\~; abrit\'e9e par une chemin\'e9e, \'e0 laquelle on arrivait par l\rquote \'e9troit ch\'e2ssis d\rquote
+une lucarne.
+\par
+\par L\rquote artiste s\rquote installa sur les tuiles avec la nonchalance \'e9tourdie qui lui \'e9tait habituelle, s\rquote arma de son t\'e9lescope, et le braqua sur les amis qui s\rquote \'e9loignaient, son intention \'e9tant, pour se distraire, de les a
+ccompagner ainsi des yeux jusqu\rquote \'e0 leur compl\'e8te disparition.
+\par
+\par Will, debout \'e0 c\'f4t\'e9 de lui, se retenant d\rquote une main \'e0 la chemin\'e9e, partageait ses regards entre les r\'e9gions ennemies o\'f9 il soup\'e7onnait la pr\'e9sence des Indiens, et la r\'e9gion bien ch\'e8re que parcouraient les bien-aim
+\'e9s fugitifs.
+\par
+\par Au milieu de ses investigations il aper\'e7ut de nouveau les Sauvages group\'e9s qui semblaient avoir encore une fois chang\'e9 de direction\~; peut-\'eatre d\'e9lib\'e9raient-ils sur quelque plan diabolique organis\'e9 pour capturer les Blancs qui s
+\rquote effor\'e7aient de leur \'e9chapper.
+\par
+\par \endash Halleck\~! dit-il enfin avec un soupir d\rquote anxi\'e9t\'e9\~; quel infernal projet trament ces Peaux-rouges\~? Je commence \'e0 perdre toute esp\'e9rance de salut\~!
+\par
+\par \endash Que pensent-ils\~?\'85 que trament-ils\~?\'85r\'e9pondit l\rquote artiste sans abaisser son t\'e9lescope\~; Dieu quels grands mots\~! \endash Moi je suppose qu\rquote ils ne songent \'e0 rien de particulier\~; ce dont je suis certain c\rquote
+est que vous \'eates terriblement soup\'e7onneux, mon cher enfant\~! Contentez-vous donc d\rquote inspecter votre part d\rquote horizon, et laissez-moi tranquille \'e0 la mienne.
+\par
+\par \endash Ah\~! je vous le dis, Halleck\~! insista Will en joignant les mains avec anxi\'e9t\'e9, il m\rquote est impossible d\rquote \'eatre tranquille lorsque je vois de telles choses. Il se pr\'e9pare l\'e0-bas des \'e9v\'e9
+nements terribles et cruels, que Christian Jim m\'eame ne soup\'e7onne peut-\'eatre pas. \endash Hol\'e0\~! voici cette vermine qui se remet en marche\~! Seigneur, Dieu\~! elle prend juste la fatale direction !
+\par
+\par \endash Oh\~! parbleu\~! parbleu\~! nous sommes en plein Oc\'e9an de lamentations maintenant\~! riposta impatiemment Adolphe\~; un peu de sang-froid, un peu de raison s\rquote il vous pla\'eet, mon petit ami\~! Continuez \'e0 inspecter tranquillement l
+\rquote h\'e9misph\'e8re qui vous est \'e9chu en partage\~; quant \'e0 moi, je sonde mon horizon avec des yeux infatigables\~; je ne laisserai rien \'e9chapper, soyez en s\'fbr\~!
+\par
+\par Sans se laisser calmer par les affirmations de l\rquote artiste, le jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua de surveiller la plaine o\'f9 les Indiens continuaient de r\'f4der comme des b\'ea
+tes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 d\rquote une clairi\'e8re\~; ils disparurent bient\'f4t derri\'e8re l\rquote imp\'e9n\'e9trable rideau des for\'ea
+ts, et le c\'9cur du jeune homme se serra involontairement en les perdant de vue.
+\par
+\par Apr\'e8s \'eatre rest\'e9 muet pendant une demi-heure, il se retourna vers l\lquote artiste qui tenait activement sa lunette \'e0 hauteur des yeux, comme si elle lui e\'fbt r\'e9v\'e9l\'e9 un spectacle tr\'e8s int\'e9ressant.
+\par
+\par \endash Les voyez-vous encore\~? demanda Will.
+\par
+\par \endash Je les ai perdus de vue il y a quelques instants\~: r\'e9pliqua Halleck.
+\par
+\par \endash Et maintenant qu\rquote apercevez-vous de suspect\~?
+\par
+\par \endash Que, diable\~! Voulez-vous que je voie\~? dit l\rquote autre, en recommen\'e7ant son inspection avec un soin tout particulier, comme s\rquote il e\'fbt voulu approfondir une question douteuse.
+\par
+\par \endash Que je voie un peu\~! reprit Will en prenant la lunette \'e0 son tour.
+\par
+\par Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est gu\'e8re la peine, \'e0 pr\'e9sent, ils sont si loin\~! Vous n\rquote apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir \'e0 les garder en vue, qu\rquote en gardant ma lunette parfaitement immobile, toujours dans la m\'ea
+me direction.
+\par
+\par Heureusement, pour sa tranquillit\'e9 d\rquote esprit, Will n\rquote aper\'e7ut point ce qui avait si fort attir\'e9 l\rquote attention de son cousin\~: il aurait vu avec une inqui\'e9tude horribl
+e, une bande de Sauvages en pleine poursuite, sur les traces des fugitifs.
+\par
+\par Halleck n\rquote avait pas voulu lui faire conna\'eetre un mal sans rem\'e8de\~; dans la crainte qu\rquote il ne v\'eent \'e0 les d\'e9couvrir, Adolphe lui reprit sur le champ le t\'e9lescope, et le mit nonchalamm
+ent dans sa poche. Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du d\'e9sert lui rappela de terribles souvenirs.
+\par
+\par Il \'e9tait tard dans l\rquote apr\'e8s-midi\~; quelques bouff\'e9es de vent, annon\'e7ant un orage, firent\~ ployer les cimes des arbres. Il en r\'e9sulta un peu de fra\'eecheur, ce qui rendit la position des deux jeunes gens plus supportable\~
+; car, jusque-l\'e0, ils avaient r\'f4ti sur les tuiles \'e9chauff\'e9es par le soleil.
+\par
+\par Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s\rquote assit \'e0 c\'f4t\'e9 de lui.
+\par
+\par \endash Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui dit ce dernier\~: maintenant\~; si nous devons recevoir la visite de ces sombres enfants de la for\'eat, je m\rquote en r\'e9jouirai consid\'e9
+rablement, car ce sera pour moi une occasion superbe d\rquote enrichir mon album.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9\~! grommela Brainerd vex\'e9 au plus haut degr\'e9, je ne puis deviner si votre indiff\'e9rence est r\'e9elle ou affect\'e9e. Certes\~! votre exp\'e9rience de ce matin devrait avoir d\'e9moli une notable portion de vos id\'e9
+es baroques sur les Indiens\~!
+\par
+\par \endash Pas une particule n\rquote est chang\'e9e chez moi, riposta l\rquote artiste avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n\rquote aurait pu tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour \'e0 Saint-Paul\~!
+\par
+\par \endash Oui\~!\'85 si le ciel nous accorde d\rquote y revenir jamais\'85 Vous pouvez bien vous mettre une chose dans l\rquote esprit, Adolphe\~; c\rquote est qu\rquote avant d\rquote \'eatre sorti du Minnesota, vous aurez, plus d\rquote
+une fois, senti votre sang se figer d\rquote horreur dans vos veines. J\rquote ai v\'e9cu assez longtemps chez les indiens pour savoir qu\rquote ils ne reculent devant aucun crime, ou plut\'f4t, il n\rquote existe pas de crime pour eux. Je vous le r\'e9p
+\'e8te, Adolphe, la mort est pr\'e8s de nous tous\~; une mort plus cruelle que nous ne pouvons l\rquote imaginer.
+\par
+\par Cependant la nuit approchait, et avec elle l\rquote ombre pleine de perfidies et de myst\'e8res. Brainerd devint plus triste, plus inquiet encore.
+\par
+\par Halleck, au contraire, redoubla d\rquote aisance, d\rquote indiff\'e9rence, de sang-froid.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir fait de nouveau usage du t\'e9lescope, il se mit \'e0 siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de r\'e9flexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.
+\par
+\par Le ciel continuait \'e0 se couvrir de gros nuages noirs\~; il devint \'e9vident que la pluie ne tarderait pas \'e0 tomber avec une grande abondance. Apr\'e8s avoir compl\'e9t\'e9 toutes ses observations m\'e9t\'e9orologiques et autres, Halleck songea \'e0
+ quitter le poste a\'e9rien o\'f9 ils \'e9taient juch\'e9s depuis plus de cinq heures, il demanda \'e0 Brainerd s\rquote il ne jugerait pas \'e0 propos de descendre, du moment que l\rquote obscurit\'e9 nocturne venait paralyser tous leurs efforts d
+\rquote observation.
+\par
+\par \endash Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexit\'e9 est grande, soupira Brainerd d\'e9courag\'e9\~; qu\rquote on regarde au nord ou \'e0 l\rquote est, on ne voit partout que la r\'e9verb\'e9
+ration des flammes dans le ciel. Nous sommes en plein d\'e9sastre Adolphe\~! Il y a autour de nous une atmosph\'e8re de sang, de d\'e9sastre, de d\'e9solation. Voyez dans la direction du nord, \'e0 gauche de ce massif de for\'ea
+t, se trouve la maison du vieux M.\~Smith. Elle est \'e0 dix milles de distance, environ, je suppose qu\rquote elle recevra le premier choc des sauvages.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! lorsque l\rquote incendie \'e9clatera chez M.\~Smith, alors, \'e0 mon avis, il sera temps de prendre une r\'e9solution.
+\par
+\par \endash Regardez, s\rquote \'e9cria Brainerd
+\par
+\par Tremblant, \'e9perdu, le jeune homme appuya sa main sur l\rquote \'e9paule de l\rquote artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de parler. On y distinguait un point lumineux dont l\rquote intensit\'e9
+ ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les flammes \'e9largies et d\'e9vorantes compl\'e9taient leur \'9cuvre de destruction.
+\par
+\par \endash Que vous avais-je dit\~? regardez\~! r\'e9p\'e9ta Will avec une sorte de terreur triomphante.
+\par
+\par \endash \'cates-vous en connaissance avec M.\~Smith\~? demanda pos\'e9ment l\rquote artiste
+\par
+\par \endash Assur\'e9ment\~! je le connais mieux que je ne vous connais vous-m\'eame.
+\par
+\par \endash Quelle est sa famille\~?
+\par
+\par \endash Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.
+\par
+\par \endash Quelle sorte de gens sont-ils\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! \'c7\'e0\~! mais o\'f9 voulez-vous en venir avec ces questions, Adolphe\~?
+\par
+\par \endash Le p\'e8re ou la m\'e8re sont sans doute fort n\'e9gligents\~? ils ne surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger, t\'eate baiss\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~? o\'f9 voulez-vous en venir \'e0 la suite de ce verbiage\~?
+\par
+\par \endash \'c0 rien\~; seulement je pense qu\rquote ils auront laiss\'e9 les enfants jouer avec le feu et ces petits dr\'f4les auront allum\'e9 un incendie.
+\par
+\par \endash Un idiot ou un imb\'e9cile pourraient seuls concevoir quelques doutes sur l\rquote origine de ce feu\~!
+\par
+\par \endash Enfin\~! supposons que ce soient les Indiens\~; chose que je n\rquote admets pas\~; que vous proposez-vous de faire\~?
+\par
+\par \endash Mon p\'e8re nous a confi\'e9 la garde de ces lieux\~; nous sommes les uniques d\'e9fenseurs de presque toute notre fortune\~; il est de notre devoir d\rquote y rester jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re extr\'e9mit\'e9. Je vais descendre \'e0 l
+\rquote \'e9curie pour harnacher nos chevaux de fa\'e7on \'e0 ce qu\rquote ils soient pr\'eats \'e0 partir \'e0 l\rquote heure supr\'eame\~; ensuite nous nous remettrons en observation.
+\par
+\par Will descendit pour faire les pr\'e9paratifs dont il venait de parler\~; l\rquote artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors de l\rquote \'e9curie, et les cacha dans un fourr\'e9
+ tout proche, o\'f9 il pouvait esp\'e9rer que l\rquote \'9cil subtil des Indiens ne les d\'e9couvrirait pas. Aussit\'f4t apr\'e8s il rejoignit Halleck.
+\par
+\par Il n\rquote y avait pas moyen d\rquote en douter\~; les hordes indiennes avaient commenc\'e9 leur \'9cuvre de mort et de d\'e9vastation\~: au nord, \'e0 l\rquote ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des tra\'een\'e9
+es de flammes qui semblaient rendre les t\'e9n\'e8bres plus profondes et plus redoutables.
+\par
+\par L\rquote oreille du jeune homme effray\'e9 avait cru entendre, aussi, par intervalles, des cris, des vocif\'e9rations, des plaintes d\'e9chirantes, \'e9parses dans cette atmosph\'e8re d\rquote \'e9pouvante.
+\par
+\par Il lui aurait n\'e9anmoins \'e9t\'e9 impossible de discerner, \'e0 coup s\'fbr, si c\rquote \'e9tait une illusion ou une r\'e9alit\'e9 lugubre\~; lorsqu\rquote il e\'fbt rejoint Halleck, il lui demanda s\rquote il n\rquote avait rien entendu de semb
+lable. Ce dernier lui r\'e9pondit n\'e9gativement.
+\par
+\par Il n\rquote est pas certain que cette r\'e9ponse f\'fbt l\rquote expression de la v\'e9rit\'e9\~; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n\rquote y regardait pas de si pr\'e8s.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881256}CHAPITRE VII\line }{\b0\i L\rquote \'8cUVRE INFERNALE.}{{\*\bkmkend _Toc89881256}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Avez-vous fait quelque autre d\'e9couverte particuli\'e8rement alarmante\~? demanda l\rquote artiste \'e0 son cousin.
+\par
+\par \endash Non, pas pour le moment\~; et vous\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre oui, suivant votre mani\'e8re de voir. Apercevez-vous ce gros tronc d\rquote arbre, l\'e0-bas, droit devant vous\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens cach\'e9s derri\'e8re. Je n\rquote en suis pas absolument s\'fbr, mais je tiendrais un pari s\rquote il le fallait.
+\par
+\par Brainerd jeta un coup d\rquote \'9cil dans la direction indiqu\'e9e\~;
+\par
+\par \endash Halleck\~! murmura-t-il \'e0 voix basse apr\'e8s un court examen\~; au nom du ciel\~! quittons ce poste o\'f9 nous sommes si fort en vue\~! voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible\~?
+\par
+\par En m\'eame temps il lui saisit le bras et l\rquote entra\'eena par la lucarne. Au bout de quelques instants Halleck voulut y repara\'eetre pour examiner l\rquote \'e9tat des choses.
+\par
+\par \endash Gardez-vous en bien\~! murmura Brainerd, ils reconna\'eetraient imm\'e9diatement que nous sommes en m\'e9fiance. Descendons au second \'e9tage\~; l\'e0 nous pourrons sans inconv\'e9nient les surveiller \'e0 notre aise.
+\par
+\par Les deux jeunes gens, munis chacun d\rquote une carabine, descendirent avec pr\'e9caution, et travers\'e8rent doucement une grande chambre ferm\'e9e. Halleck, moins familiaris\'e9
+ avec les lieux que son cousin, se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un tapage ex\'e9crable, en punition duquel Brainerd aurait souhait\'e9 de bon c\'9cur qu\rquote il se romp\'eet le cou.
+\par
+\par \endash Chut, donc\~! grommela ce dernier\~; venez donc regarder maintenant\~!
+\par
+\par Les volets, en ch\'eane \'e9pais, \'e9taient solidement ferm\'e9s. Ils portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les pays chauds\~; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses pivots, le jeune Brainerd pratiqua une \'e9
+claircie, inaper\'e7ue du dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d\rquote apercevoir tout ce qui pouvais se passer autour d\rquote eux.
+\par
+\par Mais, au moment o\'f9 les deux cousins allaient placer l\rquote \'9cil \'e0 ce Judas improvis\'e9, un coup violent frapp\'e9 \'e0 la porte d\rquote entr\'e9e les fit tressaillir\~; en m\'eame temps une voix rude cria en bon anglais\~:
+\par
+\par \endash Ouvrez-moi\~!
+\par
+\par \endash Voyons combien ils sont\~! avant de leur laisser conna\'eetre que nous sommes ici\~! murmura vivement Will en imposant silence \'e0 l\rquote artiste.
+\par
+\par \endash Il y en a une demi-douzaine je le parie, r\'e9pondit l\rquote autre sur le m\'eame ton, en quittant la fen\'eatre pour aller vers une crois\'e9e de l\rquote escalier qui \'e9tait directement au-dessus du portail.
+\par
+\par Avec des pr\'e9cautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit, les deux assi\'e9g\'e9s se rendirent ensemble \'e0 ce nouveau poste d\rquote observation.
+\par
+\par Le premier coup d\rquote \'9cil fut de nature \'e0 les consterner\~; plus de douze Indiens gigantesques \'e9taient group\'e9s devant l\rquote entr\'e9e.
+\par
+\par \endash Ah\~! voil\'e0 le moment d\rquote agir\~! murmura Halleck.
+\par
+\par \endash Rien\~! rien \'e0 faire\~! mon pauvre ami, si ce n\rquote est de songer \'e0 fuir le plus t\'f4t et le plus adroitement possible.
+\par
+\par Mais la porte commen\'e7ait \'e0 s\rquote \'e9branler sous les coups r\'e9it\'e9r\'e9s\~; les cris \'ab\~ouvrez\~!\~\'bb se renouvelaient avec une violence imp\'e9rieuse. Les jeunes gens descendirent \'e0 pas de loup jusqu\rquote au rez-de-chauss\'e9e.
+
+\par
+\par \endash Maintenant, dit l\rquote artiste, allez faire tous vos pr\'e9paratifs par la porte de derri\'e8re\~; moi, je vais parlementer avec eux.
+\par
+\par \endash Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extr\'e9mit\'e9, r\'e9pliqua Brainerd, refusant d\rquote ob\'e9ir\~; d\rquote autant mieux que vous choisissez un parti qui frise la folie.
+\par
+\par \endash Mais va donc\~! par le diable\~! insista Halleck en le poussant amicalement dans la direction indiqu\'e9e\~; nous n\rquote avons plus rien de mieux \'e0 faire.
+\par
+\par \endash Qu\rquote arrivera-t-il de vous\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! tu m\rquote ennuies\~! Est-ce que j\rquote ai peur\~? moi\~! Mais, c\rquote est mon affaire toute sp\'e9ciale cette entrevue de parlementaire\~!
+\par
+\par \endash D\'e9cid\'e9ment, c\rquote est un vrai suicide auquel vous songez-l\'e0\~; je ne m\rquote en rendrai assur\'e9ment pas complice\~! fit Brainerd en r\'e9sistant toujours.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est point ainsi que je l\rquote entends, parbleu\~! tu vas t\rquote \'e9vader, te mettre en selle, me tenir mon cheval pr\'eat, et je ne tarderai pas \'e0 te suivre.
+\par
+\par Il fallait bien se rendre \'e0 la g\'e9n\'e9reuse obstination d\rquote Halleck\~; la porte de derri\'e8re f\'fbt doucement ouverte\~; aucun Indien n\rquote apparaissait de Ce c\'f4t\'e9
+. Will se glissa dehors sans bruit, et Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences redoublaient.
+\par
+\par \endash Qui va l\'e0\~? demanda-t-il d\rquote une grosse voix.
+\par
+\par \endash De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigu\'e9s\~; ils s\rquote assoiront un peu pour se reposer.
+\par
+\par \endash Voulez-vous rester ici toute la nuit\~?
+\par
+\par \endash Non\~! ils s\rquote en iront bient\'f4t, ne resteront pas longtemps, fatigu\'e9s\~; ils veulent s\rquote asseoir un peu pour se reposer.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un peu ce qui en r\'e9sultera\~; si \'e7a, ne vous va pas, cherchez ailleurs.
+\par
+\par Un profond silence accueillit cette r\'e9ponse. Puis, tout \'e0 coup, la porte re\'e7ut une telle bord\'e9e de coups qu\rquote elle en trembla sur ses gonds.
+\par
+\par \'c0 ce moment l\rquote artiste fut d\rquote avis qu\rquote il fallait \'ab\~aviser.\~\'bb Sans avoir de projet arr\'eat\'e9, il s\rquote \'e9lan\'e7a lestement par l\rquote issue d\'e9rob\'e9e qu\rquote avait prise Brainerd,
+ referma soigneusement la porte de fa\'e7on \'e0 ne laisser aucun indice qui p\'fbt trahir son mode d\rquote \'e9vasion.
+\par
+\par Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui sauva la vie\~; car, \'e0 la minute m\'eame o\'f9 il gagnait le large, la grande porte \'e9tait enfonc\'e9e et les Sioux entraient en forcen\'e9s dans la maison.
+\par
+\par Bien en prit \'e0 Halleck d\rquote avoir referm\'e9 l\rquote issue secr\'e8te, car, au bout de quelques secondes, les Sauvages auraient \'e9t\'e9 sur ses talons. Mais, n\rquote apercevant rien au rez-de-chauss\'e9e, ils suppos\'e8rent que leu
+r invisible interlocuteur avait gagn\'e9 les \'e9tages sup\'e9rieurs, et s\rquote \'e9lanc\'e8rent \'e0 sa poursuite dans les escaliers.
+\par
+\par D\rquote abord, Halleck s\rquote arr\'eata dans le jardin pour observer les environs et pr\'eata l\rquote oreille, cherchant surtout \'e0 retrouver son cousin. Au bout de quelques instants, n\rquote apercevant et n\rquote entendant rien, il se mit \'e0
+ marcher tout doucement, la carabine en main, le fameux album sous son bras, et un cigare non allum\'e9 aux l\'e8vres.
+\par
+\par La seule m\'e9saventure qui lui arriva, fut de rencontrer \'e0 hauteur de visage une corde de lessive qui, suivant son expression, \'ab\~faillit lui scier le cou\~\'bb.
+\par
+\par Une fois hors du jardin, sous l\rquote abri d\rquote un grand arbre, il s\rquote arr\'eata pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant toujours les habitants qu\rquote ils supposaient cach\'e9
+s dans quelque coin.
+\par
+\par \endash Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la nuit, si \'e7\'e0 vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux\~; il est dans l\rquote opinion d\rquote un certain gentleman de mon \'e2ge et de ma
+ressemblance, que vous chercherez tr\'e8s longtemps sans trouver sir Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivr\'e9s\~! \'e0 l\rquote avantage de vous revoir.
+\par
+\par Il aurait \'e9t\'e9 imprudent de s\rquote attarder aupr\'e8s d\rquote un aussi dangereux voisinage. L\rquote artiste se mit donc \'e0 chercher l\rquote endroit o\'f9 Brainerd devait l\rquote attendre avec les chevaux, mais, \'e0 son grand d\'e9
+plaisir, il ne trouva rien\~; apr\'e8s avoir t\'e2tonn\'e9 dans les broussailles pendant quelques Instants, il en fut r\'e9duit \'e0 croire que l\rquote autre l\rquote avait abandonn\'e9 seul au milieu de ce formidable danger.
+\par
+\par Cette pens\'e9e ne le laissa pas sans \'e9motion\~; il s\rquote aventura m\'eame \'e0 appeler Will plusieurs fois, d\rquote une voix contenue. Enfin, ne recevant aucune r\'e9ponse, il prit la r\'e9solution de se tirer d\rquote affaire tout seul.
+\par
+\par La position, incontestablement, \'e9tait fort \'e9pineuse\~; seul, avec une carabine \'e0 un coup pour toute d\'e9fense, en regard d\rquote une bande d\rquote Indiens enrag\'e9s pour la magnanimit\'e9 desquels il n\rquote avait plus la m\'ea
+me admiration, Halleck se voyait fort embarrass\'e9 sur le parti \'e0 prendre.
+\par
+\par N\'e9anmoins, il d\'e9lib\'e9ra avec une lucidit\'e9 qui lui faisait honneur.
+\par
+\par Rester tapi dans le fourr\'e9 jusqu\rquote au matin, c\rquote \'e9tait litt\'e9ralement se jeter dans la gueule du loup. D\rquote autant mieux que, depuis quelques instants, l\rquote incendie qui d\'e9vorait le }{\i Settlement}{ entier, \'e9
+clairait comme un soleil tous les bois d\rquote alentour\~; il devenait impossible de s\rquote y cacher.
+\par
+\par D\rquote autre part, fuir \'e0 travers champs dans la direction de Saint-Paul, \'e9tait un moyen praticable, quoique chanceux, mais il n\rquote entrait pas \'ab\~constitutionnellement\~\'bb dans la t\'eate de l\rquote artiste, d\rquote adopter ce syst\'e8
+me \'ab\~peu chevaleresque\~\'bb d\rquote \'e9vasion, autrement qu\rquote en cas de n\'e9cessit\'e9 absolue.
+\par
+\par \endash Que la peste l\rquote \'e9touffe\~! grommela-t-il\~; o\'f9 ce jeune animal peut-il s\rquote \'eatre fourr\'e9 avec ses chevaux\~? Hol\'e0 h\'e9\~!
+\par
+\par Seul, le craquement sinistre de l\rquote incendie lui fit r\'e9ponse\~; de longues tra\'een\'e9es de flamme, \'e9blouissantes de blancheur, perc\'e8rent la fum\'e9e comme des \'e9clairs. Halleck recula instinctivement lorsqu\rquote il se vit tout illumin
+\'e9 par ce jour funeste.
+\par
+\par Dans ce mouvement r\'e9trograde, il faillit se heurter contre un grand Sauvage dont il n\rquote avait assur\'e9ment pas soup\'e7onn\'e9 la pr\'e9sence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant qu\rquote il l\rquote e\'fbt arm\'e9 sa main \'e9
+tait emprisonn\'e9e dans celle de l\rquote Indien. Cependant aucune lutte ne s\rquote engagea, car l\rquote artiste, \'e0 sa surprise extr\'eame, sentit l\rquote \'e9treinte de son adversaire se rel\'e2cher amicalement.
+\par
+\par \endash Moi, bon pour homme blanc. Courez l\'e0-bas. On attend.
+\par
+\par Et le g\'e9ant Sauvage disparut comme un m\'e9t\'e9ore, laissant Adolphe plus intrigu\'e9 que jamais.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 le vrai Indien\~! Murmura-t-il apr\'e8s quelques instants de r\'e9flexion\~; il confirme pleinement mes th\'e9ories\~! Que le diable l\rquote emporte\~! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en deux coups de crayon\~?\'85 C
+\rquote est un type splendide\~! J\rquote aimerais faire \'e9change de cartes avec lui. Comment a-t-il r\'e9ussi \'e0 d\'e9nicher Brainerd\~?
+\par
+\par Il ne vint pas, une seule minute, \'e0, l\rquote esprit d\rquote Halleck, la pens\'e9e que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le chemin au bout duquel l\rquote attendait une mort horrible. Aussi, sans h\'e9siter, il marcha vivement au point d
+\'e9sign\'e9. Pendant le trajet, il aper\'e7ut \'e0 droite et \'e0 gauche des Indiens \'e0 cheval\~; heureusement il se faisait bien petit dans l\rquote herbe et se glissait fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point d\'e9couvert\~
+; mais il convint, lui-m\'eame, plus tard, que chaque reflet d\rquote incendie lui semblait l\rquote \'e9clair d\rquote un rifle, et que plus d\rquote une fois il mena\'e7a de l\rquote \'9cil quelque grosse racine, la prenant pour un Indien embusqu\'e9
+ dans l\rquote ombre.
+\par
+\par N\'e9anmoins ses opinions \'ab\~constitutionnelles sur les aborig\'e8nes\~\'bb ne furent pas sensiblement modifi\'e9es\~; on l\rquote aurait invit\'e9 \'e0 exposer sa th\'e9orie nouvelle, qu\rquote il n\rquote aurait pas h\'e9sit\'e9 \'e0 dire\~: \'ab\~
+Le Sioux a des moments d\rquote emportement inou\'efs, mais, au milieu m\'eame de ses plus grandes exasp\'e9rations, il sait user d\rquote une chevaleresque magnanimit\'e9 envers l\rquote homme blanc.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit trois formes vagues, group\'e9es ensemble\~; c\rquote \'e9taient Brainerd et les deux chevaux qu\rquote il tenait par la bride.
+\par
+\par Adolphe l\rquote e\'fbt bient\'f4t rejoint.
+\par
+\par \endash Vous me pardonnerez, se h\'e2ta de dire Will, si je ne vous ai pas exactement tenu parole\~; j\rquote ai \'e9t\'e9 forc\'e9 de m\rquote \'e9loigner, ma cachette \'e9tait trop proche\~; j\rquote aurais \'e9t\'e9 d\'e9couvert sur-le-champ.
+\par
+\par \endash Tout va bien\~! mon ami\~; vous avez fort bien man\'9cuvr\'e9, car, en effet, il y avait dans cette r\'e9gion infernale, des coups de jour fort dangereux.
+\par
+\par \endash Comment avez-vous r\'e9ussi \'e0 me trouver\~?
+\par
+\par \endash Un noble, majestueux, estimable Indien Am\'e9ricain m\rquote a indiqu\'e9 ma route, spontan\'e9ment, et sans aucune question de ma part\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! oui c\rquote \'e9tait Paul\~: un autre Sauvage converti.
+\par
+\par \endash Mais, s\rquote il est chr\'e9tien, que vient-il faire dans cette bagarre\~?
+\par
+\par \endash Il a \'e9t\'e9 contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis presque s\'fbr qu\rquote il n\rquote en fait que tout juste afin de se mettre \'e0 l\rquote abri des soup\'e7ons\~; et qu\rquote au contraire il \'e9pie les occasions de nous \'ea
+tre secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.
+\par
+\par \endash J\rquote aimerais \'e0 cultiver sa connaissance\~; \'e0 lui faire compliment sur la noblesse de ses proc\'e9d\'e9s.
+\par
+\par \endash Allons\~! allons\~! vite en selle\~! interrompit Brainerd\~; Soyons pr\'eats \'e0 dispara\'eetre.
+\par
+\par Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retourn\'e8rent pour jeter un regard vers le lieu de d\'e9solation qu\rquote ils abandonnaient. La maison toute enti\'e8re n\rquote \'e9tait qu\rquote une masse incandescente du sein de laquelle s
+\rquote \'e9chappaient \'e0 longs intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes d\rquote un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosph\'e8re rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres\~; image saisissante du chaos
+\~!
+\par
+\par \endash Ah vraiment\~! c\rquote est trop, cent fois trop malheureux\~! murmurait Brainerd, inconsolable\~; voici la seconde fois que mon p\'e8re est ruin\'e9.
+\par
+\par Quel malheur de voir br\'fbler ainsi le seul asile de la famille, sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours\~!
+\par
+\par \endash Pauvre Will\~! vous avez raison\'85 mais, n\rquote en doutez pas, ces malheureux qu\rquote \'e9gare un moment de passion r\'e9tabliront ce qu\rquote ils ont ruin\'e9, lorsqu\rquote ils seront rentr\'e9s dans le calme de leur conscience.
+\par
+\par Brainerd ne par\'fbt accorder aucune attention \'e0 cette m\'e9taphysique trop alambiqu\'e9e pour \'eatre consolante.
+\par
+\par \endash Au milieu du d\'e9sordre qui pr\'e9side \'e0 tous leurs mouvements, poursuivit-il sans r\'e9pondre au discours d\rquote Halleck, ils ont l\rquote air de se grouper tous sur le c\'f4t\'e9 oppos\'e9 de la maison\~; je voudrais bien savoir ce qu
+\rquote ils veulent faire\~; faisons un d\'e9tour pour nous en assurer.
+\par
+\par \endash Vous attendrai-je ici\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a aucun inconv\'e9nient, car le champ est libre pour courir au premier signe de mauvais augure, \'e9lancez-vous dans la prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je vous rejoindrai le plus t\'f4t possible.
+\par
+\par \endash Ne soyez pas trop long, observa Halleck\~; non pas que j\rquote aie des craintes sur notre sort\~; mais j\rquote ai h\'e2te d\rquote en finir avec toutes ces incertitudes.
+\par
+\par Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de fa\'e7on \'e0, tourner la maison, et \'e0 d\'e9couvrir sa fa\'e7ade oppos\'e9e. Halleck mit pied \'e0 terre et s\rquote adossa \'e0 un gros arbre, apr\'e8s avoir pass\'e9 \'e2
+ son bras la bride de son cheval\~; puis il attendit avec assez d\rquote impatience, maugr\'e9ant de ne pas avoir un cigare allum\'e9.
+\par
+\par Bient\'f4t un \'ab\~\'e9l\'e9ment\~\'bb nouveau d\rquote inqui\'e9tude vint se joindre \'e0 ses \'e9motions premi\'e8res. Non contents d\rquote avoir livr\'e9 aux flammes le b\'e2timent principal, les Sauvages avaient incendi\'e9
+ toutes les constructions accessoires\~; de sorte que la circonf\'e9rence du d\'e9sastre s\rquote \'e9tait successivement agrandie, au point de refouler les Indiens \'e0 une grande distance, tant la chaleur \'e9tait devenue intol\'e9
+rable. Tout le voisinage, et notamment le point o\'f9 se trouvait Halleck, \'e9taient devenus fort dangereux \'e0 cause des r\'f4deurs qui s\rquote y r\'e9pandaient.
+\par
+\par Son inqui\'e9tude devint si vive qu\rquote il fit un demi-tour vers l\rquote Est, et n\rquote arr\'eata sa monture que lorsqu\rquote il e\'fbt plac\'e9 un mille entre lui et le sinistre. L\'e0, il fit halte, et se remit \'e0 attendre. N\'e9
+anmoins la fascination exerc\'e9e sur lui par l\rquote aspect de l\rquote incendie \'e9tait si grande, qu\rquote il ne p\'fbt s\rquote emp\'eacher de se retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.
+\par
+\par \'c0 ce moment il entendit le galop d\rquote un cheval.
+\par
+\par \'ab\~Par ici\~! Brainerd\~! cria-t-il en allant \'e0 sa rencontre\~; ah\~! mon ami\~! quel \'e9mouvant spectacle\~! J\rquote y trouve une grande ressemblance avec l\rquote embrasement d\rquote un vaisseau en pleine mer\~; ne trouvez-vous pas\~?
+\par
+\par Son compagnon ne lui r\'e9pondit rien\~; aussit\'f4t il ajouta\~:
+\par
+\par \endash Je remarque une chose, Will\~; c\rquote est que nous nous dirigeons plut\'f4t au Nord qu\rquote au Levant\'85 Chut\~! J\rquote entends des pas de chevaux.
+\par
+\par Tous deux s\rquote arr\'eat\'e8rent, gardant un profond silence. Cependant le cavalier survenant vint droit \'e0 eux comme s\rquote il les e\'fbt aper\'e7us ou entendus\~: c\rquote \'e9tait un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude de l\rquote \'e9
+clair.
+\par
+\par Halleck, \'e0 son approche, avait cherch\'e9 son revolver\~; mais \'e0 son inexprimable regret, il s\rquote aper\'e7ut qu\rquote il l\rquote avait perdu.
+\par
+\par \endash Will\~! s\rquote \'e9cria-t-il, sus \'e0 cet indien\~! avant qu\rquote il\'85 Il s\rquote arr\'eata brusquement, car il venait de reconna\'eetre, dans ce silencieux compagnon, un \'e9norme Sauvage qui rempla\'e7ait fort d\'e9
+savantageusement Brainerd.
+\par
+\par Au m\'eame instant il se trouva serr\'e9 entre ces deux ennemis, sans autre arme que sa carabine d\'e9sormais inutile.
+\par
+\par Avant qu\rquote il eut fait un mouvement ou prononc\'e9 un mot, l\rquote indien dernier arriv\'e9 prit la parole :
+\par
+\par \endash Homme blanc, prisonnier \endash s\rquote il bouge, sera scalp\'e9.
+\par
+\par \endash Je crois bien qu\rquote il ne me reste aucune autre ressource, r\'e9pondit sans fa\'e7on Halleck\~; vous me traiterez, je pense, avec la courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si c\'e9l\'e8bre dans le monde.
+\par
+\par \endash Venez avec nous\~; lui f\'fbt-il bri\'e8vement r\'e9pondu.
+\par
+\par Et on l\rquote emmena dans la direction de l\rquote incendie.
+\par
+\par L\rquote un des deux sauvages n\rquote avait rien dit, n\rquote avait fait aucune d\'e9monstration. Il se contenta de prendre position \'e0 gauche du prisonnier, qui, ainsi se trouvait gard\'e9 \'e0 vue de tous c\'f4t\'e9s. Tout en chevauchant, l\rquote
+artiste chercha \'e0 distinguer les visages de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines lorsqu\rquote il crut reconna\'eetre, dans l\rquote un des deux, l\rquote indien Paul qui lui avait pr\'e9c\'e9demment rendu un bon office.
+\par
+\par Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole\~; instinctivement il se contint, et la route s\rquote effectua en silence.
+\par
+\par Tout cela n\rquote \'e9tait point sans myst\'e8re. L\rquote artiste s\rquote en pr\'e9occupait fort, lorsque l\rquote un de ses deux gardiens resta de quelques pas en arri\'e8re\~; l\rquote
+autre avec un mouvement de surprise, en fit autant. Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se retourna pour \'e9pier leurs mouvements.
+\par
+\par Il aper\'e7ut les deux sauvages marchant c\'f4te \'e0 c\'f4te, puis l\rquote \'e9clair soudain d\rquote un couteau\~: l\rquote un d\rquote eux tomba mort et glissa lourdement \'e0 bas de son cheval.
+\par
+\par \endash Restez l\'e0, vous, dit aussit\'f4t le secourable Paul\~; l\rquote autre jeune Blanc va venir \endash Les Indiens galopent contre les femmes \endash courez apr\'e8s. \endash Il y aura des scalps.
+\par
+\par Et l\rquote Indien disparut plus prompt qu\rquote un souffle d\rquote orage, laissant Adolphe tout palpitant d\rquote \'e9motion.
+\par
+\par Son audace nonchalante commen\'e7ait \'e0 l\rquote abandonner, et il se surprenait \'e0 rouler dans sa t\'eate de sombres pressentiments, surtout depuis que l\rquote immense danger couru par ses amis venait de lui \'eatre si soudainement r\'e9v\'e9l\'e9
+. Il d\'e9sirait maintenant, avec angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par cons\'e9quent, attendait Brainerd avec une impatience extr\'eame.
+\par
+\par Bient\'f4t le trot d\rquote un cheval retentit \'e0 proximit\'e9, Halleck se tint pr\'eat \'e0 recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu\rquote il f\'fbt ami ou ennemi. Heureusement toute pr\'e9caution \'e9tait inutile\~
+; au bout de quelques instants Brainerd apparut et re\'e7ut avec une \'e9motion facile \'e0 comprendre la communication des \'e9v\'e9nements survenus pendant son absence.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir donn\'e9 un dernier et triste regard \'e0 ce qui f\'fbt la maison paternelle, les deux amis s\rquote enfonc\'e8rent rapidement dans la for\'eat \'e9paisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les traces des fugitifs partis avant eux.
+
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881257}CHAPITRE VIII\line }{\b0\i QUESTION DE VIE OU DE MORT.}{{\*\bkmkend _Toc89881257}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vers minuit, une pluie fine mais serr\'e9e commen\'e7a \'e0 tomber sans discontinuer jusqu\rquote au matin. Les deux jeunes cavaliers \'e9taient perc\'e9s jusqu
+\rquote aux os, affam\'e9s, fatigu\'e9s\~; tout cela joint \'e0 la vive inqui\'e9tude qui les d\'e9vorait, rendit leur position extr\'eamement p\'e9nible.
+\par
+\par L\rquote artiste insistait pour s\rquote arr\'eater et allumer du feu\~: mais Brainerd s\rquote opposa de toutes ses forces \'e0 une telle imprudence, objectant, avec raison que la fum\'e9e in\'e9vitablement produite par le foyer attirerait sur eux d
+\rquote une fa\'e7on tr\'e8s p\'e9rilleuse l\rquote attention des r\'f4deurs Indiens.
+\par
+\par L\rquote aspect du pays avait successivement chang\'e9. Au lieu de la prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient maintenant une v\'e9g\'e9tation plus abondante, des ruisseaux, des collines assez \'e9lev\'e9es, et des groupes d\rquote
+arbres qui annon\'e7aient une r\'e9gion foresti\'e8re.
+\par
+\par Will, dont la jeune exp\'e9rience \'e9tait toujours en \'e9veil, \'e9vitait soigneusement les fourr\'e9s, les buissons sombres, dont les flancs pouvaient receler des embuscades, et s\rquote en \'e9loignait par de longs d\'e9tours.
+\par
+\par Cependant, apr\'e8s plusieurs heures d\rquote une course rapide, ils n\rquote avaient rencontr\'e9 aucun indice qui annon\'e7\'e2t la pr\'e9sence d\rquote un ennemi. Will commen\'e7a \'e0 \'eatre convaincu s\'e9
+rieusement que les hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n\rquote avaient point encore p\'e9n\'e9tr\'e9 sur ce territoire. N\'e9anmoins ses appr\'e9hensions \'e9taient loin d\rquote \'eatre calm\'e9
+es, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les difficult\'e9s, et devancent, dans leurs poursuites acharn\'e9es, les fuites les plus promptes.
+\par
+\par Midi approchait\~; les jeunes gens \'e9taient tourment\'e9s par une faim intol\'e9rable\~; ils se d\'e9cid\'e8rent \'e0 faire halte pour t\'e2cher de se procurer la nourriture n\'e9
+cessaire. Les ruisseaux et les lacs du Minnesota abondent en poissons de toute esp\'e8ce, les bois sont giboyeux \'e0 l\rquote exc\'e8s\~; ils ne devaient donc avoir aucune difficult\'e9 \'e0 se procurer de la venaison.
+\par
+\par Pour arriver \'e0 leur but, ils furent oblig\'e9s de p\'e9n\'e9trer dans un bois dont l\rquote \'e9tendue paraissait \'eatre d\rquote environ vingt ou trente ares. Mais lorsqu\rquote ils en furent \'e0 une centaine de pas, Brainerd arr\'eata son cheval.
+
+\par
+\par \endash Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous approchant ainsi de la for\'eat\~; cependant nous agissons d\rquote une mani\'e8re qui ne me convient pas.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges. Nous sommes loin d\rquote \'eatre hors de danger\~; si ce n\rquote est en rase prairie.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! au contraire, moi, je pense que ces gens l\'e0 ont un fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours \'e0 nous attaquer ouvertement.
+\par
+\par \endash Ah\~! pauvre Adolphe, vous \'eates obstin\'e9 dans vos ridicules illusions\~! Oui, s\rquote ils sont en nombre \'e9norm\'e9ment sup\'e9rieur et s\'fbrs de nous \'e9craser, ils nous attaqueront effront\'e9
+ment mais heureusement nous sommes bien mont\'e9s, et suffisamment arm\'e9s pour les tenir \'e0 distance. Tout ce que je crains, ce sont les embuscades\~; les Indiens n\rquote ont pas d\rquote autre id\'e9e en t\'eate.
+\par
+\par \endash Si vous le pr\'e9f\'e9rez je vais battre le bois\~; vous m\rquote attendrez ici.
+\par
+\par \endash Non\~! je vais avec vous.
+\par
+\par Ils p\'e9n\'e9tr\'e8rent ensemble sous la vo\'fbte de verdure, firent quelques pas et \'e9cout\'e8rent en regardant tout autour d\rquote eux. La for\'eat \'e9tait silencieuse comme une tombe\~; pas un \'eatre anim\'e9 n\rquote y donnait signe de vie.
+
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que nous sommes seuls, dit Brainerd\~; comme les broussailles sont tr\'e8s inextricables par ici, nous serons oblig\'e9s de mettre pied \'e0 terre et de nous s\'e9parer quelque peu, afin de chasser pendant quelques heures ch
+acun de notre c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est parfait\~! r\'e9pondit Halleck se mettant en devoir d\rquote ob\'e9ir\~; nous nous retrouverons ici, charg\'e9s du gibier que nous aurons pu conqu\'e9rir.
+\par
+\par Ils se s\'e9par\'e8rent ainsi\~; l\rquote artiste prit \'e0 droite, son compagnon \'e0 gauche. D\rquote abord une grande quantit\'e9 d\rquote \'e9cureuils s\rquote offrit \'e0 leur vue, mais ils d\'e9daign\'e8rent d\rquote aussi menues proies, r\'e9
+servant leurs munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses zigzags, l\rquote artiste fit la rencontre d\rquote une petite source, abrit\'e9e dans le creux d\rquote un \'e9norme rocher\~; tout autour de ce nid frais et murmurant s\rquote enla
+\'e7aient les racines noueuses de grands arbres au milieu desquelles ruisselaient avec une gr\'e2ce infinie les plus mignonnes cascades.
+\par
+\par Le site \'e9tait ravissant\~; aussi Halleck apr\'e8s s\rquote \'eatre avidement d\'e9salt\'e9r\'e9 \'e0 cette glace liquide, ne put r\'e9sister au d\'e9sir d\rquote en faire le dessin.
+\par
+\par En cons\'e9quence, il ouvrit son ins\'e9parable album, et accomplit son \'9cuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd d\'e9charger son fusil\~
+; mais il ne se troubla pas pour cela\~; au contraire, il en conclut qu\rquote il \'e9tait heureux en chasse, et que d\'e8s lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer \'e2 son cher dessin.
+\par
+\par N\'e9anmoins, il fit la r\'e9flexion que rentrer sans une seule pi\'e8ce de gibier serait chose humiliante\~; aussi\~; lorsqu\rquote il e\'fbt fini, il replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par Mais ses aventures n\rquote \'e9taient pas finies, \'e0 beaucoup pr\'e8s. \'c0 proximit\'e9 d\rquote une petite \'e9claircie, il s\rquote arr\'eata tout frissonnant\~: son oreille aux aguets venait d\rquote entendre une voix plaintive, semblable au r\'e2
+le d\rquote un agonisant. Il \'e9couta encore\~; il n\rquote y avait point \'e2 s\rquote y m\'e9prendre, c\rquote \'e9tait bien les g\'e9missements d\rquote une cr\'e9ature humaine bless\'e9e \'e0 mort\~; ils partaient d\rquote un buisson situ\'e9 \'e0
+ une cinquantaine de pas.
+\par
+\par Halleck courut dans cette direction et d\'e9couvrit avec consternation un homme \'e9tendu \'e0 la renverse sur le sol\~; il paraissait mortellement bless\'e9 et n\rquote avait plus qu\rquote un souffle de vie.
+\par
+\par L\rquote artiste se pencha sur lui d\rquote une fa\'e7on compatissante.
+\par
+\par \endash Comment vous trouvez-vous en ce mis\'e9rable \'e9tat, pauvre malheureux\~? lui demanda-t-il.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! murmura le moribond en se raidissant pour regarder autour de lui comme s\rquote il eut appr\'e9hend\'e9 le retour d\rquote un ennemi f\'e9roce\~; ce sont ces Sauvages\'85 ils ont massacr\'e9 ma femme et mes enfants, et m\rquote
+ont tra\'een\'e9 jusqu\rquote ici pour y expirer.
+\par
+\par \endash O\'f9 sont-ils, les Indiens
+\par
+\par \endash Partout\~! vous n\rquote en avez point rencontr\'e9\~?
+\par
+\par \endash Y a-t-il d\rquote autres hommes Blancs dans ces bois\~?
+\par
+\par \endash Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis \'e0 la piste depuis ce matin.
+\par
+\par \endash Que sont-ils devenus\~?
+\par
+\par \endash Trois gisent dans l\rquote herbe pr\'e8s d\rquote une source, o\'f9 ils ont \'e9t\'e9 fusill\'e9s.
+\par
+\par L\rquote artiste se releva, les cheveux h\'e9riss\'e9s sur la t\'eate, et alla au lieu indiqu\'e9, pour v\'e9rifier ce que venait de lui dire l\rquote
+agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants, froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient \'e9t\'e9 si brutalement hach\'e9s \'e0 coups de tomahawks, que l\rquote \'9cil d\rquote un ami n\rquote aurait pu les reconna\'eetre.
+
+\par
+\par Apr\'e8s avoir contempl\'e9 pendant quelques minutes avec \'e9garement cet effrayant spectacle, l\rquote artiste revint au moribond\~; mais il ne trouva plus qu\rquote un cadavre.
+\par
+\par Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre r\'eaverie.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, une d\'e9tonation, suivie d\rquote un sifflement qui lui passa devant la figure, le rappela au sentiment de la r\'e9alit\'e9, c\rquote est-\'e0-dire du danger.
+\par
+\par Sa premi\'e8re man\'9cuvre fut digne d\rquote un v\'e9t\'e9ran dans la guerre foresti\'e8re\~: il bondit en arri\'e8re d\rquote un arbre, et s\rquote y cacha de fa\'e7on \'e0 \'eatre garanti contre une nouvelle balle.
+\par
+\par Il avait remarqu\'e9 la direction d\rquote o\'f9 \'e9tait venu le message de mort\~; il s\rquote abrita en cons\'e9quence, et se tint en observation.
+\par
+\par Une pens\'e9e lui causait un certain malaise\~; si ses ennemis \'e9taient nombreux, l\rquote issue de l\rquote aventure pouvait devenir extr\'eamement d\'e9sagr\'e9able. Il \'e9prouva un sentiment de soulagement lorsqu\rquote il aper\'e7
+ut une figure sombre, une seule, se dessinant derri\'e8re les feuillages.
+\par
+\par \endash Impudent vagabond\~! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour juger du r\'e9sultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre la monnaie de ta pi\'e8ce.
+\par
+\par Malheureusement, l\rquote \'9cil exp\'e9riment\'e9 de l\rquote Indien avait remarqu\'e9 le canon de carabine qu\rquote Adolphe dirigeait contre lui\~; il se d\'e9roba subtilement derri\'e8re un arbre, au moment o\'f9
+ le coup partait, et esquiva ainsi une conclusion pr\'e9cipit\'e9e de tous ses combats.
+\par
+\par Sans s\rquote arr\'eater \'e0 savoir s\rquote il avait touch\'e9 le but, Halleck rechargea son arme avec toute la rapidit\'e9 possible\~; il venait d\rquote assurer la derni\'e8
+re bourre, lorsque avec un cri insultant de triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.
+\par
+\par Quoiqu\~\'bbil n\rquote eut pas encore plac\'e9 la capsule, Halleck ne se troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier, tromp\'e9 par ce sang-froid, crut que l\rquote artiste avait une arme \'e0 deux coups et se cacha vivement derri\'e8
+re un arbre.
+\par
+\par Avec la rapidit\'e9 de la pens\'e9e, Halleck mit sa capsule, arma la batterie, et attendit, tout en r\'e9fl\'e9chissant qu\rquote au fond les choses allaient pour le mieux puisque la partie \'e9tait \'e9gale.
+\par
+\par Cependant, chacun des deux adversaires \'e9tant abrit\'e9, la bataille, devenait une question de strat\'e9gie. Le vainqueur devait \'eatre celui qui, le premier, parviendrait \'e0 surprendre l\rquote autre hors de garde.
+\par
+\par Une histoire du d\'e9sert revint alors en m\'e9moire \'e0 l\rquote artiste\~; il se rappela avoir lu qu\rquote un Europ\'e9en se trouvant en position analogue, avait imagin\'e9 de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en faisant appara\'ee
+tre cauteleusement son chapeau ou un autre objet paraissant indiquer que la t\'eate \'e9tait dessous. L\rquote Indien avait fusill\'e9 un bonnet suspendu au bout d\rquote une branche, et lorsqu\rquote il \'e9tait arriv\'e9 sur celui qu\rquote
+il croyait mort, il avait re\'e7u lui-m\'eame le coup mortel.
+\par
+\par Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite sc\'e8ne reproduite par un dessin qui l\rquote avait charm\'e9.
+\par
+\par Mettant aussit\'f4t ses souvenirs en pratique, l\rquote artiste pla\'e7a son Panama sur le canon de la carabine, et l\rquote \'e9leva doucement un peu au-dessus de l\rquote arbre. Mais il avait compt\'e9 sans la perspicacit\'e9 de son adversaire, et
+aussi sans sa propre inexp\'e9rience\~; le chapeau balan\'e7ait sur son appui improvis\'e9, ses allures n\rquote \'e9taient pas naturelles, il n\rquote y avait pas trompe-l\rquote \'9cil.
+\par
+\par Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces du tronc d\rquote arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire m\'e9prisant, et ne bougea pas.
+\par
+\par Halleck finit par comprendre que sa ruse \'e9tait \'e9vent\'e9e\~; il en conclut que l\rquote Indien devait avoir lu cette histoire et pris connaissance de l\rquote illustration qui l\rquote accompagnait. Mais, en m\'ea
+me temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une d\'e9couverte qui lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu\rquote il avait cru perdu, ayant gliss\'e9 par une poche d\'e9cousue, s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9
+ un peu plus bas entre un porte-cigares, un \'e9tui \'e0 crayons, un couteau-fourchette et le t\'e9lescope.
+\par
+\par Cette trouvaille r\'e9conforta consid\'e9rablement l\rquote artiste, et lui sugg\'e9ra, l\rquote id\'e9e d\rquote une autre ruse. Une sorte de protub\'e9rance ind\'e9cise ressemblant un peu \'e0 une t\'eate abrit\'e9e par une couverture, se montra du c
+\'f4t\'e9 de l\rquote Indien, et disparut aussit\'f4t. Quelques secondes apr\'e8s, la m\'eame apparition se reproduisit sur un autre point. L\rquote artiste comprit l\rquote artifice\~; un demi-sourire plissa ses l\'e8vres, il \'e9paula et fit feu.
+\par
+\par Comme il s\rquote y attendait, un hurlement de triomphe lui r\'e9pondit, et le Sauvage se pr\'e9cipita sur lui, le tomahawk lev\'e9. Halleck laissa tomber son rifle et dirigea contre l\rquote ennemi, avec la fermet\'e9 d\rquote une tige d\rquote
+acier, son poing arm\'e9 du revolver. Le Sauvage sans m\'e9fiance continua d\rquote avancer\~; trois petites d\'e9tonations s\'e8ches et br\'e8ves retentirent, enfon\'e7ant chacune un messager de mort dans le buste de l\rquote Indien.
+\par
+\par Il ne tomba qu\rquote au troisi\'e8me coup.
+\par
+\par \endash Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres \'e0 la fusillade, mon bel ami cuivr\'e9, murmura l\rquote artiste en repla\'e7ant paisiblement son arme en lieu s\'fbr\~; ce petit engin fait peu de fracas mais d\rquote
+excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a mieux\~; pour le cas o\'f9 il y aurait d\rquote autres vagabonds de m\'eame esp\'e8ce dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.
+\par
+\par En proc\'e9dant \'e0 cette op\'e9ration, il donna un coup d\rquote \'9cil au vaincu qui se d\'e9battait dans l\rquote herbe, au milieu des derni\'e8res convulsions. Sa face contract\'e9e \'e9tait horrible \'e0 voir\~; c\rquote \'e9tait le type d\rquote
+une f\'e9rocit\'e9 infernale. Du reste, elle ne trompait pas, cet homme avait commis tous les crimes depuis l\rquote assassinat jusqu\rquote \'e0 l\rquote incendie\~; sa ceinture portait en grand nombre les scalps des femmes et des enfants. La mort qu
+\rquote il venait de subir \'e9tait une punition trop douce\~; ce n\rquote \'e9tait pas en guerrier, mais en supplici\'e9 qu\rquote il devait finir.
+\par
+\par Il lan\'e7a \'e0 Halleck des regards furieux, comme s\rquote il avait voulu l\rquote an\'e9antir\~; ses dents grinc\'e8rent\~; ses mains se crisp\'e8rent sur les broussailles environnantes.
+\par
+\par \endash Va-t-en\~! va\~! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en\~! coquin\~! moi tuer\'85
+\par
+\par \endash Je ne doute pas de vos bonnes intentions \'e0 mon \'e9gard, murmura Halleck impassiblement\~; mais elles m\rquote effrayent encore moins que tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par \endash Le chien Face-P\'e2le peut courir, il arrivera trop tard dans la prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l\rquote Oncle John et de ses femmes.
+\par
+\par Halleck sentit comme un coup de couteau dans le c\'9cur\~; le souvenir de ses amis et des dangers qu\rquote ils pouvaient courir lui revint en esprit\~:
+\par
+\par \endash Que dites-vous\~?\'85 Ils ont \'e9t\'e9 surpris par cette canaille rouge\~?\'85 O\'f9\~?\'85 Quand\~?\'85 Mais, parle donc, gredin\~!\'85 cria-t\rquote il en se penchant sur le bless\'e9.
+\par
+\par Tout fut inutile\~; l\rquote Indien avait entonn\'e9 son chant de mort, dont rien ne pouvait le distraire\~; et au fond de ses yeux demi-\'e9teints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la col\'e8re, de la haine, de la vengeance.
+\par
+\par Halleck prit soudain son parti\~; abandonnant le monstre \'e0 la mort qui s\rquote en emparait, il courut en toute h\'e2te au rendez-vous convenu.
+\par
+\par L\'e0, il trouva les chevaux dans la position o\'f9 on les avait laiss\'e9s, mais Brainerd n\rquote \'e9tait pas encore de retour. L\rquote impatience fi\'e9vreuse d\rquote Halleck \'e9tait telle qu\rquote il fut sur le point de partir sans l\rquote
+attendre\~; heureusement le jeune }{\i settler}{ ne tarda pas \'e0 para\'eetre, ployant litt\'e9ralement sous le poids du gibier.
+\par
+\par \'c0 peine f\'fbt-il arriv\'e9 qu\rquote Adolphe lui expliqua pr\'e9cipitamment tout ce qui venait de se passer, insistant particuli\'e8rement sur les r\'e9v\'e9lations de l\rquote Indien concernant les dangers courus par leurs amis.
+\par
+\par Sur-le-champ ils se remirent en route\~; leur app\'e9tit, tout surexcit\'e9 qu\rquote il fut par le besoin, s\rquote \'e9tait \'e9vanoui devant ces nouvelles inqui\'e9tudes. Seulement, par mesure de pr\'e9caution, les jeunes gens charg\'e8
+rent en croupe une portion de leur gibier.
+\par
+\par \endash Cette race Indienne me parait avoir chang\'e9 un peu de cachet par ici, observa l\rquote artiste lorsqu\rquote ils furent en pleine campagne\~; je trouve surtout des types incroyables de vagabonds\'85 ils ne me d\'e9plaisent pas trop.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon cher\~! ce sont ces nobles guerriers dont vous \'eates si po\'e9tiquement entich\'e9\~! ces hommes chevaleresques et g\'e9n\'e9reux daignent, \'e0 cette heure, courir sur la piste de mon p\'e8re, de ma m\'e8
+re, de ma soeur, comme des limiers alt\'e9r\'e9s de sang\~; ces braves gens, comme vous les appelez, dansent peut-\'eatre\~; \'e0 cette heure, les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie\~!
+\par
+\par \endash \'c9coutez donc Will\~; je d\'e9teste ces indiens vagabonds qui pullulent sur les fronti\'e8res de la civilisation. Mais si nous \'e9tions \'e0 cent milles plus loin dans les bois\'85
+\par
+\par Eh\~! mon pauvre cousin, vous auriez d\'e9j\'e0 subi vingt fois la mort si la chose \'e9tait possible\~! interrompit Brainerd avec irritation\~; il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d
+\rquote apr\'e8s l\rquote exp\'e9rience de gens qui en savent plus que vous l\'e0-dessus !
+\par
+\par \endash Au moins, vous m\rquote accorderez une chose\~; c\rquote est qu\rquote ils n\rquote ont pas commis un seul acte de cruaut\'e9, avant d\rquote y avoir \'e9t\'e9 pouss\'e9s par la m\'e9chancet\'e9 des Europ\'e9ens.
+\par
+\par \endash C\rquote est possible\~; mais ils ne se sont pas priv\'e9s de prendre des revanches f\'e9roces.
+\par
+\par \endash Remarquez-le bien, Will\~; les trafiquants, les \'e9migrants, les pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les }{\i settlers}{, tout le monde s\rquote est jet\'e9 sur ce pauvre d\'e9
+sert et sur ses pauvres habitants comme sur une terre de conqu\'eate\~; on a pris, on a pill\'e9, on a gaspill\'e9, on a br\'fbl\'e9, on a chass\'e9, on a massacr\'e9 \'e0 tort et \'e0 travers\~; on a violent\'e9 et exasp\'e9r\'e9
+ les Indiens de toutes mani\'e8res\~; on leur a tout pris, l\rquote eau, la terre, et jusqu\rquote \'e0 l\rquote air du ciel\~; on les a an\'e9antis\'85 Est-ce que tout cela ne crie pas vengeance\~?
+\par
+\par \endash Dites ce que vous voudrez, Halleck\~; vous n\rquote emp\'eacherez pas que leur cruaut\'e9 n\rquote ait d\'e9pass\'e9 toutes les dimensions de l\rquote offense\~; il y a longtemps qu\rquote ils se sont veng\'e9s au double, au triple, au centuple\~
+!
+\par
+\par \endash Mon opinion est que ce soul\'e8vement n\rquote est qu\rquote une \'e9bullition passag\'e8re et locale\~; dans quelques jours il n\rquote en sera plus question.
+\par
+\par \endash Vous croyez cela\~?\'85 Eh bien\~! priez Dieu pour que les Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas \'e0 l\rquote insurrection\~; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne reverrez plus Saint-Paul.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! Will, comme vous amplifiez le danger\~! Parce que nous avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds dans les bois, voil\'e0-t-il pas que vous ne r\'eavez plus que soul\'e8vement dans tout le Nord\~!
+\par
+\par \endash Si vous aviez seulement la moiti\'e9 de mon exp\'e9rience, vous ne seriez pas si aveugle.
+\par
+\par \endash Oh\~! quelle perspective splendide\~! s\rquote \'e9cria tout-\'e0-coup l\rquote artiste avec enthousiasme\~; si j\rquote en avais le temps, comme je crayonnerais, cela\~!
+\par
+\par \endash Vous pouvez vous en donner ici \'e0 c\'9cur joie, riposta aigrement Brainerd, si vous consid\'e9rez cela comme plus important que les existences et le salut des n\'f4tres.
+\par
+\par \endash L\'e0\~! l\'e0\~! calmez-vous, cher Will\~! je n\rquote ai pas la moindre id\'e9e de ce genre\'85 il n\rquote y a aucun mal, ce me semble, \'e0 admirer d\rquote aussi belles choses en passant. Dieu\~! que c\rquote est admirable\~! Ces for\'eats d
+\rquote un vert-bleu sombre\~!\'85 Cette prairie de velours vert\~!\'85 et ce lointain de montagnes qui escaladent le ciel\~! Will\~! regardez\~! fit soudain Halleck \'e0 voix basse, il y a sur cette colline quelqu\rquote un qui nous t\'e9l\'e9
+graphie des signaux\~!\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881258}CHAPITRE IX\line }{\b0\i JIM L\rquote INDIEN EN MISSION.}{{\*\bkmkend _Toc89881258}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sur l\rquote extr\'eame sommit\'e9 du coteau, les deux amis aper\'e7urent en reflet la tige d\rquote un arbre qui se balan\'e7ait \'e0 droite et \'e0
+ gauche, de fa\'e7on \'e0 indiquer l\rquote intervention active d\rquote un homme ou d\rquote un animal.
+\par
+\par L\rquote artiste fit usage de son t\'e9lescope pour inspecter longtemps en silence ce ph\'e9nom\'e8ne inexpliqu\'e9.
+\par
+\par \endash Pouvez-vous me d\'e9finir cela\~? demanda-t-il \'e0 son compagnon, en lui passant la lunette.
+\par
+\par \endash Au moment o\'f9 l\rquote arbre s\rquote est inclin\'e9 \'e0 droite, reprit Will en parlant lentement sans cesser de regarder, il m\rquote a sembl\'e9 apercevoir quelque chose comme une t\'eate. Maintenant, appartient-elle \'e0 un Indien ou \'e0
+ un blanc, je l\rquote ignore. Voyez un peu Adolphe.
+\par
+\par L\rquote artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans pouvoir d\'e9terminer \'e0 quelle esp\'e8ce humaine appartenait l\rquote \'eatre myst\'e9rieux, objet de sa curiosit\'e9.
+\par
+\par Cependant les deux jeunes gens avaient arr\'eat\'e9 leurs chevaux\~; cette halte f\'fbt sans doute remarqu\'e9e par l\rquote inconnu, car ses signaux devinrent plus agit\'e9s qu\rquote auparavant.
+\par
+\par \endash Approchons-nous, dit Brainerd\~; au moins nous saurons \'e0 quoi nous en tenir.
+\par
+\par \endash Ce sera quelque pauvre r\'e9fugi\'e9, \'e9puis\'e9 par une longue course, et ne sachant plus \'e0 quel saint se vouer.
+\par
+\par \endash Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour se faire conna\'eetre\~?
+\par
+\par \endash Impossible \'e0 dire\~; ma curiosit\'e9 est piqu\'e9e au plus haut degr\'e9, il faut que j\rquote aille savoir ce que c\rquote est.
+\par
+\par \endash Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute probabilit\'e9, il y a quelque bande Indienne blottie, l\'e0-haut, dans les broussailles.
+\par
+\par \endash Bah\~! ils auraient d\'e9j\'e0 fondu sur nous, pour nous envelopper.
+\par
+\par \endash Non\~; ils ne poss\'e8dent sans doute pas de chevaux, et leur ruse constitue \'e0 se cacher. Ils savent parfaitement qu\rquote ils ne peuvent rien contre nous, \'e0 moins que nous n\rquote approchions \'e0 port\'e9e de fusil\~: c\rquote est l\'e0
+ ce qu\rquote ils attendent.
+\par
+\par \endash Nous ne saurons rien d\rquote ici, reprit Halleck, il faut nous approcher un peu.
+\par
+\par Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.
+\par
+\par \endash Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction\~; \'e0 cette distance nous courons quelques chances d\rquote \'eatre fusill\'e9s sans trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d\rquote atteindre leur but \'e0 pareil \'e9
+loignement\~; n\'e9anmoins j\rquote ai connu des Indiens qui s\rquote en seraient charg\'e9s.
+\par
+\par Ils s\rquote avanc\'e8rent vers la colline, doucement et avec mille pr\'e9cautions\~; puis, lorsqu\rquote ils se crurent au point extr\'eame qu\rquote il \'e9tait prudent de ne pas d\'e9passer, ils firent halte.
+\par
+\par L\rquote artiste regarda au travers de sa lunette\~; \'e0 ce moment l\rquote arbre tomba par terre, mais personne n\rquote apparut derri\'e8re.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce encore, cela\~? demanda-t-il en se retournant vers son compagnon.
+\par
+\par \endash Il s\rquote aper\'e7oit que nous venons \'e0 lui, et il juge convenable de suspendre ses signaux.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! s\rquote il en est ainsi, tournons-lui le dos\~; il recommencera son man\'e8ge.
+\par
+\par Les jeunes gens ramen\'e8rent leurs chevaux dans une direction oppos\'e9e, comme s\rquote ils avaient voulu s\rquote \'e9loigner. Mais lorsqu\rquote ils eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva \'e0 leurs oreilles\~; en retournant la t\'ea
+te ils aper\'e7urent un Indien qui \'e9tendait vers eux sa couverture blanche.
+\par
+\par \endash Bon\~! fit Brainerd\~; le voil\'e0 furieux de notre prudence, il nous insulte de loin.
+\par
+\par \endash Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire son portrait.
+\par
+\par \'c0 ces mots, l\rquote artiste braqua sur lui son t\'e9lescope, le regarda attentivement\~; puis, baissant soudain son instrument\~:
+\par
+\par \endash Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous\~?\'85
+\par
+\par \endash Un Petit-Corbeau, un Nez-Coup\'e9 quelque autre de cette esp\'e8ce\~?\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est Christian Jim.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Brainerd, avec un signe d\rquote incr\'e9dulit\'e9, cherchait \'e0 v\'e9rifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim accourant vers eux \'e0 grande vitesse.
+\par
+\par Quoique certains, cette fois, d\rquote avoir affaire \'e0 un ami, les jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse d\'e9marche.
+\par
+\par Mais, d\'e8s qu\rquote il f\'fbt \'e0 port\'e9e de la voix, Brainerd, incapable de ma\'eetriser sa fi\'e9vreuse impatience, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash O\'f9 les avez-vous laiss\'e9s, Jim\~?
+\par
+\par \endash L\'e0-bas, \'e0 quarante milles environ dans les bois.
+\par
+\par \endash Et comment vous trouvez-vous ici\~?
+\par
+\par \endash Je vous cherche, riposta l\rquote Indien d\rquote un air m\'e9content\~; prenez-moi vite sur un cheval, vite\~! les Indiens sont l\'e0\~!
+\par
+\par Tous deux jet\'e8rent un regard inquiet sur les environs\~; mais n\rquote apercevant rien, ils interrog\'e8rent le Sioux du regard\~:
+\par
+\par \endash Ils sont l\'e0-bas, dans l\rquote herbe\~; c\rquote est pour \'e7\'e0 que je restais sur la colline\~; je n\rquote aime pas ces Indiens fermiers.
+\par
+\par \endash Comment se sont pass\'e9es les choses, au commencement de votre fuite\~?
+\par
+\par \endash Bien\~; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers le soir, il y a eu des pistes derri\'e8re nous\~; l\rquote oncle John \'e9tait parti trop tard\~; les Wacoutahs suivaient nos traces.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! Et, ma m\'e8re, ma s\'9cur, que disaient-elles\~?
+\par
+\par \endash Rien\~; les femmes Faces-P\'e2les ont \'e9t\'e9 courageuses, elles ont charg\'e9 les armes en se pr\'e9parant au combat. L\rquote oncle John a pouss\'e9 les chevaux\~; le char courait tr\'e8s vite. Ensuite Christian Jim a pr\'eat\'e9 l\rquote
+oreille jusqu\rquote \'e0 terre, des plaintes volaient en l\rquote air et retombaient dans la prairie\~; les maisons craquaient dans les flammes. Le massacre et l\rquote incendie \'e9taient partout, devant, derri\'e8re, \'e0 c\'f4t\'e9, avec les Indiens.
+
+\par
+\par \endash Diable\~! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment terrible\~?
+\par
+\par \endash Continuez, Jim\~! dit Brainerd impatiemment.
+\par
+\par \endash Alors, l\rquote oncle John a dit\~: \'ab\~Nous ne sommes pas en force pour combattre un aussi grand nombre d\rquote ennemis\~; il faut que Will et Adolphe arrivent au plus t\'f4t.
+\par
+\par \endash Et alors\~?\'85 demanda Halleck.
+\par
+\par \endash Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourr\'e9 imp\'e9n\'e9trable\~; il y a cach\'e9 les femmes et le vieux guerrier. Ensuite il a effac\'e9 avec soin toutes les traces, et il a couru chercher les amis qu\rquote on attendait.
+\par
+\par \endash Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu d\rquote y rester occup\'e9 \'e0 man\'9cuvrer comme un t\'e9l\'e9graphe incompr\'e9hensible\~? demanda Halleck.
+\par
+\par \endash Quand Christian Jim vous a vus, il a aper\'e7u en m\'eame temps, une bande d\rquote Indiens \'e0 cheval qui cheminait \'e0 tr\'e8s peu de distance. Pour ne pas \'eatre d\'e9couvert par eux, il est rest\'e9 cach\'e9 derri\'e8
+re un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d\rquote attirer votre attention.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! nous l\rquote avons \'e9chapp\'e9 belle\~! murmura Will en p\'e2lissant. C\rquote est une chose terrible\~! Un voyage ainsi c\'f4te \'e0 c\'f4te avec la mort, sans m\'eame le soup\'e7onner\~! Et ces indiens, que sont-ils devenus\~?
+
+\par
+\par Jim, au lieu de r\'e9pondre, incline son oreille presque jusqu\rquote \'e0 terre, et \'e9couta pendant quelques instants avec une anxi\'e9t\'e9 profonde.
+\par
+\par \endash Ils partent au grand galop\~; entendez\~! fit-il en se relevant.
+\par
+\par Les jeunes gens pr\'eat\'e8rent l\rquote oreille\~; un bruit semblable \'e0 un tonnerre lointain parvint jusqu\rquote \'e0 eux, accompagn\'e9 d\rquote une clameur sauvage.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pondit Brainerd, c\rquote est le galop de leurs chevaux\~; ils s\rquote \'e9loignent.
+\par
+\par \endash Puissent-ils aller jusqu\rquote en enfer et ne jamais revenir\~! soupira sentencieusement Halleck.
+\par
+\par Personne ne r\'e9pondit, la marche continua silencieusement dans la direction de l\rquote ouest. La journ\'e9e \'e9tait lourde et br\'fblante, comme il arrive souvent au mois d\rquote ao\'fbt\~; par cette suffocante atmosph\'e8re, hommes et chevaux \'e9
+taient accabl\'e9s\~; cependant les jeunes gens, dans leur h\'e2te d\rquote arriver, auraient surmen\'e9 leurs montures si Christian Jim ne les e\'fbt retenus.
+\par
+\par \endash La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.
+\par
+\par \endash Mais pourtant, il nous faut joindre, \'e0 tout prix, les pauvres fugitifs, r\'e9pliqua Brainerd avec une l\'e9g\'e8re disposition \'e0 la mutinerie\~; ils peuvent avoir besoin de notre secours \'e0 chaque instant\~:
+\par
+\par \endash Je ne le crois pas.
+\par
+\par \endash Mais, au nom du ciel\~! Jim, les croyez-vous en s\'fbret\'e9\~?
+\par
+\par \endash Ils sont entre les mains du Grand P\'e8re\~! r\'e9pondit l\rquote Indien avec une solennit\'e9 qui impressionna vivement les jeunes gens.
+\par
+\par \endash Nous le savons, Jim, reprit Brainerd apr\'e8s un moment de silence\~; mais nous savons aussi que, pour m\'e9riter le secours du Tout-Puissant, nous devons, nous-m\'eames, remplir nos devoirs et agir courageusement jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8
+re limite de nos forces.
+\par
+\par \endash Le Grand P\'e8re fait ce qui lui para\'eet le meilleur.
+\par
+\par \endash Parlez-moi d\rquote eux\'85 Que pensez-vous de leur situation, des chances qu\rquote ils ont d\rquote \'e9chapper aux poursuites des Indiens\~?
+\par
+\par \endash Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s\rquote ils restent cach\'e9s dans le bois.
+\par
+\par \endash Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont d\'fb laisser des traces profondes et faciles \'e0 reconna\'eetre. Les yeux des Hommes-Rouges sont per\'e7ants, ils aper\'e7oivent ce qui resterait invisible pour nous.
+\par
+\par \endash Leurs regards sont voil\'e9s aujourd\rquote hui par la fum\'e9e de l\rquote incendie\~; ils voient tout couleur de sang\~; ils n\rquote aper\'e7oivent que les scalps des femmes, des babies\~; ils ne regardent que le pillage. Le d\'e9mon es
+t dans leurs c\'9curs, ils ne savent plus ce qu\rquote ils font.
+\par
+\par Jusque-l\'e0 l\rquote artiste n\rquote avait presque rien dit\~; mais, pour plaider la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :
+\par
+\par \endash Vous ne pouvez, dit-il, \'e9tablir aucun parall\'e8le entre ces honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborig\'e8ne. Le vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans la guerre\~; n\rquote est-ce pas, Jim\~?
+\par
+\par Le Sioux le regarda avec des yeux \'e9tonn\'e9s, dont l\rquote expression indiquait qu\rquote il n\rquote avait pas compris son interlocuteur. L\rquote artiste recommen\'e7a une explication\~;
+\par
+\par \endash Vos guerriers, c\rquote est-\'e0-dire vos vrais Indiens, ne sont pas semblables \'e0 ces hommes-la.\~!\'85 Ils sont meilleurs, plus sens\'e9s, plus mod\'e9r\'e9s dans la guerre\~?\'85 hein\~?\'85
+\par
+\par \endash Je n\rquote en connais point comme \'e7\'e0, r\'e9pliqua Jim en d\'e9tournant la t\'eate.
+\par
+\par Brainerd se mit \'e0 rire et ajouta\~:
+\par
+\par \endash Vous aurez besoin d\rquote un fier microscope\~; mon pauvre Halleck, pour d\'e9couvrir les ph\'e9nom\'e8nes que vous r\'eavez. Car\~; vous venez de vous en convaincre, ils sont invisibles \'e0 tous les yeux.
+\par
+\par L\rquote artiste eut une moue d\'e9daigneuse et sardonique\~; indiquant que sa foi n\rquote \'e9tait nullement \'e9branl\'e9e, et qu\rquote il admettait une seule chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels \'e9tait consid\'e9
+rable sur les fronti\'e8res.
+\par
+\par D\'e9vor\'e9 d\rquote inqui\'e9tude, Brainerd n\rquote avait pu se r\'e9soudre \'e0 faire halte\~; il s\rquote \'e9tait content\'e9 de ralentir le pas\~; mais, malgr\'e9 cette mod\'e9ration \'e0
+ leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de souffler et de transpirer d\rquote une fa\'e7on inqui\'e9tante.
+\par
+\par Pour ne pas imposer toujours au m\'eame, une surcharge au-dessus de ses forces, l\rquote Indien montait en croupe tant\'f4t derri\'e8re Halleck, tant\'f4t derri\'e8re Will.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir march\'e9 pendant quelques heures Jim annon\'e7a qu\rquote on approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait rejoint l\rquote once John \'e0 la tomb\'e9e de la nuit.
+\par
+\par Mais, \'e0 peine e\'fbt-on fait cent pas que l\rquote Indien poussa un grognement de d\'e9plaisir.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il encore\~? demanda Will, derri\'e8re lequel celui-ci \'e9tait en croupe \'e0 ce moment.
+\par
+\par \endash Ugh\~! les Indiens\~! grommela Jim en indiquant le c\'f4t\'e9 nord de l\rquote horizon.
+\par
+\par Tous les yeux se tourn\'e8rent dans cette direction \endash les jeunes gens aper\'e7urent \'e0 une grande distance un tourbillon qu\rquote on aurait pu prendre pour un troupeau d\rquote animaux sauvages lanc\'e9s \'e0 fond de train dans la prairie. Le
+ur course imp\'e9tueuse soulevait derri\'e8re elle des nuages de poussi\'e8re\~; les yeux inexp\'e9riment\'e9s des deux hommes Blancs ne virent d\rquote abord l\'e0 autre chose qu\rquote une horde de buffles ou de sangliers nomades. Mais bient\'f4t le t
+\'e9lescope d\rquote Halleck r\'e9v\'e9la des cavaliers qui caracolaient \'e7\'e0 et l\'e0, activant la marche de ce groupe effar\'e9.
+\par
+\par \endash Des Indiens chassant les bestiaux pill\'e9s dit le Sioux.
+\par
+\par \endash Quelle direction prennent-ils\~?
+\par
+\par \endash Droit sur nous.
+\par
+\par \endash Alors faisons vite un \'e9cart pour nous dissimuler \'e0 leur vue, nous courons les plus grands dangers\~; ils sont bien mont\'e9s, et nos chevaux sont trop \'e9puis\'e9s pour nous tirer d\rquote affaire.
+\par
+\par Mais une double difficult\'e9 se pr\'e9sentait\~; s\rquote ils faisaient un trop grand d\'e9tour, il leur devenait impossible de joindre les amis avant la nuit\~; s\rquote ils ne se cachaient pas promptement et s\'fbrement, le danger \'e9tait pire encore.
+
+\par
+\par En quelques secondes l\rquote \'e9tat des choses empira de telle fa\'e7on que les fugitifs n\rquote eurent m\'eame plus le temps de d\'e9lib\'e9rer. Les Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux les bestiaux affol\'e9
+s de terreur. Cette esp\'e8ce d\rquote avalanche vivante n\rquote \'e9tait plus qu\rquote \'e0 deux ou trois cents pas de distance, lorsque Jim fit signe \'e0 ses compagnons de se jeter \'e0 terre et de renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.
+
+\par
+\par Les pauvres animaux, \'e9puis\'e9s de fatigue, comprenant peut-\'eatre aussi le danger, rest\'e8rent \'e9tendus sur le sol, sans faire aucun mouvement, \'e0 c\'f4t\'e9 de leurs ma\'eetres \'e9galement immobiles et silencieux.
+\par
+\par Il \'e9tait temps\~! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante, bestiaux et Indiens pass\'e8rent si pr\'e8s, qu\rquote un moment Brainerd se crut d\'e9couvert. Mais, aveugl\'e9e par la poussi\'e8re, enivr\'e9e de fureur et d\rquote
+orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien apercevoir.
+\par
+\par Les fugitifs les regard\'e8rent s\rquote \'e9loigner, toujours cach\'e9s, l\rquote oreille et l\rquote \'9cil au guet, la carabine au poing, pr\'eats \'e0 disputer ch\'e8rement leurs vies, si le malheur voulait qu\rquote une m\'eal\'e9e s\rquote engage
+\'e2t.
+\par
+\par Aussit\'f4t qu\rquote ils furent hors de vue, Jim donna le signal du d\'e9part, et on se remit vivement en route. Les premi\'e8res ombres du soir ne tard\'e8rent pas \'e0 arriver, et, avec elles, une brise agr\'e9able, dont la fra\'ee
+cheur ranima les hommes et les chevaux\~; la marche se continua plus all\'e8grement, plus promptement\~; bient\'f4t, \'e0 l\rquote extr\'eame limite de l\rquote horizon bleuissant, apparut un bouquet d\rquote arbres\~; c\rquote \'e9tait le refuge o\'f9 l
+\rquote oncle John et sa famille attendaient anxieusement l\rquote arriv\'e9e de leurs trois amis.
+\par
+\par \endash Si une horde de ces vagabonds vient \'e0 tomber sur les traces du chariot, dit l\rquote artiste, ils se mettront en t\'eate de les suivre\~; et alors, Dieu sait qu\rquote il faut nous h\'e2ter.
+\par
+\par \endash Cela peut arriver, r\'e9pliqua Brainerd, mais c\rquote est le cas le moins \'e0 craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes les directions, les Indiens auraient trop \'e0 faire pour suivre toutes les pistes\~
+; ils prennent au hasard. Je crains surtout que quelque groupe ennemi ait eu l\rquote id\'e9e fortuite de camper dans le bois et ait ainsi d\'e9couvert nos amis\~; je crains aussi que ces derniers aient eu la malheureuse id\'e9e de fuir.
+\par
+\par La perspective immense de la prairie trompe comme celle de l\rquote Oc\'e9an\~; plus on marchait, moins on paraissait s\rquote approcher du petit bois\~: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente, Brainerd manifesta le d\'e9
+sir de lancer les chevaux au triple galop\~; heureusement la sage influence de Jim temp\'e9ra cette h\'e2te imprudente qui n\rquote aurait abouti qu\rquote \'e0 \'e9puiser les montures dont ils avaient si grand besoin.
+\par
+\par Sur la route s\rquote offraient \'e0 eux, \'e7\'e0 et l\'e0, un spectacle navrant, des sc\'e8nes effrayantes. Ici une ferme br\'fbl\'e9e\~; l\'e0 des corps sanglants, cribl\'e9s d\rquote affreuses blessures\~
+; plus loin des groupes surpris dans leur fuite, des familles enti\'e8res massacr\'e9es, mais qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort comme elles l\rquote avaient \'e9t\'e9 dans la vie\~; plus loin encore, les restes mutil\'e9s d
+\rquote un enfant, d\rquote une jeune fille, d\rquote un vieillard, tomb\'e9s sous l\rquote horreur d\rquote une mort solitaire, en un \'e9pouvantable duel avec quelque bourreau plus acharn\'e9 que les autres.
+\par
+\par Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, \'e0 de pareils spectacles\~: Brainerd surtout, le visage sombre, les sourcils fronc\'e9s, la main crisp\'e9e sur son rifle, regardait des yeux du c\'9cur, plus loin, l\'e0-bas, o\'f9 peut-\'ea
+tre il faudrait chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aim\'e9s de ceux qui l\rquote attendaient pleins d\rquote angoisse.
+\par
+\par Jim conservait son visage de bronze, vrai masque m\'e9tallique de l\rquote Indien\~; cependant \'e0 quelques ressauts des muscles de ses joues, au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur attentif aurait pu deviner un orage int\'e9
+rieur et de dangereuses dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.
+\par
+\par Quant \'e0 l\rquote artiste, il s\rquote \'e9tait d\rquote abord furieusement indign\'e9 de tant d\rquote atrocit\'e9s et avait jet\'e9 feu et flammes\~; mais au bout de quelques instants son caract\'e8re mobile et frivole reprenant le dessus, il s
+\rquote \'e9tait remis \'e0 admirer le paysage, et avait m\'eame parl\'e9 de s\rquote arr\'eater un peu pour dessiner un site \'ab\~d\'e9lirant\~\'bb. Mais une s\'e9v\'e8re rebuffade de Brainerd le ramena \'e0 des sentiments plus s\'e9rieux.
+\par
+\par Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade arriva, aupr\'e8s du petit bois o\'f9 \'e9tait cach\'e9e la famille Brainerd, Les jeunes gens ralentirent l\rquote allure de leurs chevaux pour laisser \'e0 leur ami Indien le soin de reconna\'ee
+tre les lieux.
+\par
+\par Mais \'e0 peine ce dernier e\'fbt-il fait quelques pas qu\rquote il poussa une exclamation \'e9touff\'e9e. En r\'e9ponse \'e0 la muette interrogation de Will, il montra du doigt un mince filet de fum\'e9e qui surgissait pr\'e9cis\'e9
+ment du milieu du bois, et s\rquote \'e9vanouissait dans l\rquote azur du ciel apr\'e8s s\rquote \'eatre \'e9lev\'e9 tout droit dans l\rquote air.
+\par
+\par Cet indice, presque imperceptible, \'e9tait d\rquote un f\'e2cheux augure\~; il pouvait d\'e9celer la pr\'e9sence des Indiens dans le fourr\'e9 o\'f9 s\rquote \'e9taient abrit\'e9s l\rquote oncle John et les siens\~; et, dans ce cas, que s\rquote \'e9
+tait-il pass\'e9\~!
+\par
+\par Il serait impossible de d\'e9finir les \'e9motions qui boulevers\'e8rent les deux jeunes gens \'e0 l\rquote aspect de ce signe alarmant. Brainerd terrifi\'e9 voyait d\'e9j\'e0 une sc\'e8ne de massacre et d\rquote horreur\~; les cheveux blancs de son p\'e8
+re souill\'e9s de son sang, sa m\'e8re gisante sur le sol d\'e9figur\'e9e \'e0 coups de tomahawk, Maggie, Maria, massacr\'e9es aussi, ou, sort \'e9galement affreux\~! entra\'een\'e9es en captivit\'e9\~?
+\par
+\par L\rquote artiste amor\'e7a et examina son revolver en prof\'e9rant de terribles menaces contre ces \'ab\~vagabonds odieux qui d\'e9shonoraient la race Indienne\~\'bb.
+\par
+\par Le Sioux ne disait rien\~; il aurait \'e9t\'e9 difficile de savoir ce qu\rquote il pensait, car il ne r\'e9pondit point aux questions que lui adressaient les jeunes gens.
+\par
+\par \endash Il faut que j\rquote examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin\~; retirez-vous derri\'e8re ces broussailles avec vos chevaux et ne bougez qu\rquote \'e0 la derni\'e8re extr\'e9mit\'e9.
+\par
+\par Aussit\'f4t l\rquote Indien se mit \'e0 ramper dans l\rquote herbe de fa\'e7on \'e0 faire le tour du bois, et arriver ainsi inaper\'e7u jusqu\rquote \'e0 ce feu myst\'e9rieux dont la fum\'e9e \'e9tait si inqui\'e9tante.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881259}CHAPITRE X\line }{\b0\i UNE NUIT DANS LES BOIS.}{{\*\bkmkend _Toc89881259}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le Sioux d\'e9ploya toute la ruse et l\rquote agilit\'e9 indiennes dans cette difficile entreprise\~
+: les hautes broussailles, tout en le favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles \'e0 la marche qui devait rester enti\'e8rement silencieuse. Aussi, quoique la distance \'e0 parcourir f\'fbt courte, avan\'e7ait-il lentement\~
+; une heure s\rquote \'e9coula ainsi, et la nuit \'e9tait venue enti\'e8rement lorsqu\rquote il arriva sous la vo\'fbte sombre du bois.
+\par
+\par Jim s\rquote \'e9tait fait aussi son opinion concernant la fum\'e9e suspecte qu\rquote on venait d\rquote apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu e\'fbt \'e9t\'e9 allum\'e9 par ses amis\~: la chaleur du jour en excluait la n\'e9cessit\'e9\~; d
+\rquote autre part, les fugitifs avaient une trop grande crainte d\rquote attirer l\rquote attention de leurs mortels ennemis, pour commettre une pareille imprudence\~; enfin, l\rquote oncle John \'e9tait trop exp\'e9riment\'e9 pour se d\'e9
+partir ainsi des r\'e8gles d\rquote une pr\'e9caution s\'e9v\'e8re.
+\par
+\par Jim n\rquote \'e9tait donc pas sans appr\'e9hensions, et, quoiqu\rquote il n\rquote en laiss\'e2t rien voir, il se sentait agit\'e9 de sombres pressentiments.
+\par
+\par Progressant plus silencieusement qu\rquote une ombre, il glissait au milieu des branches sans froisser une feuille, sans d\'e9placer un brin d\rquote herbe\~; l\rquote oreille de son plus cruel ennemi n\rquote aurait pu l\rquote entendre, e\'fbt-il ramp
+\'e9 \'e0 ses pieds.
+\par
+\par En arrivant vers le lieu o\'f9 s\rquote \'e9tait cach\'e9e la famille Brainerd, il s\rquote arr\'eata et \'e9couta, concentrant toutes ses facult\'e9s pour saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua\~; un silence de mort r\'e9
+gnait sur toute la nature\~; il sembla \'e0 Jim d\rquote un funeste augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait dans l\rquote air, puis il expirait aussit\'f4t.
+\par
+\par Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien habilement sa pr\'e9sence\~!
+\par
+\par Apr\'e8s avoir avanc\'e9 encore un peu, il arriva pr\'e8s du foyer demi-\'e9teint. Un seul coup d\rquote \'9cil lui suffit pour reconna\'eetre qu\rquote il \'e9tait abandonn\'e9 depuis plusieurs heures. Soup\'e7onnant tout \'e0 coup la terrible r\'e9alit
+\'e9, il se leva, marcha droit \'e0 la cachette et la trouva vide.
+\par
+\par S\'fbrement, une bande d\rquote Indiens avait d\'e9couvert les fugitifs et les avait emmen\'e9s en captivit\'e9\~! Les traces du campement \'e9taient visibles, les signes du d\'e9part \'e9taient certains\~; tout cela s\rquote \'e9tait pass\'e9
+ depuis quelques heures seulement.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir v\'e9rifi\'e9 les lieux et s\rquote \'eatre assur\'e9 qu\rquote il n\rquote y avait personne, le Sioux d\'e9sol\'e9 revint dans la prairie, o\'f9 il fit un signal pour appeler les deux jeunes gens.
+\par
+\par Ceux-ci accoururent au galop.
+\par
+\par \endash O\'f9 sont-ils\~? demanda Brainerd haletant.
+\par
+\par \endash Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec d\'e9couragement.
+\par
+\par \endash \'d4 ciel\~! est-il possible\~! s\rquote \'e9cria le jeune homme chancelant sur sa selle. Bient\'f4t une ardeur f\'e9brile lui monta au cerveau\~; il reprit\~:
+\par
+\par \endash O\'f9 les aviez-vous laiss\'e9s, Jim\~?
+\par
+\par \endash L\'e0-bas, droit devant nous.
+\par
+\par \endash Y a-t-il des signes du passage des Indiens\~?
+\par
+\par \endash Il fait trop noir pour suivre la piste.
+\par
+\par \endash Mais, Jim, demanda l\rquote artiste, \'eates-vous s\'fbr qu\rquote ils aient \'e9t\'e9 captur\'e9s par cette race de vagabonds\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas\~; je le pense.
+\par
+\par \'c0 ce moment Will mit pied \'e0 terre.
+\par
+\par \endash Qu\rquote allez-vous faire, Will\~?
+\par
+\par \endash Ils doivent \'eatre encore dans le bois\~; je vais me mettre \'e0 leur recherche.
+\par
+\par En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu\rquote il faisait une chose inutile\~; mais cette agitation m\'eame temp\'e9rait son d\'e9sespoir.
+\par
+\par Tous deux s\rquote \'e9lanc\'e8rent vers le fourr\'e9 avec une \'e9gale ardeur.
+\par
+\par Jim les regardait faire avec son sto\'efcisme habituel, et resta immobile.
+\par
+\par \endash Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l\rquote artiste\~; divisons nos recherches\~; vous, Will, passez \'e0 gauche, moi \'e0 droite\~; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons \'e0 l\rquote autre extr\'e9mit\'e9
+ du bois. Et vous, Jim, qu\rquote allez-vous faire\~?
+\par
+\par \endash Vous attendre ici.
+\par
+\par Brainerd commen\'e7a son exploration avec d\rquote affreux battements de c\'9cur. Chaque b\'eate fauve fuyant devant lui, chaque oiseau s\rquote envolant sur sa t\'eate le faisait tressaillir\~; le murmure du vent lui donnait des frissons involontaires.
+
+\par
+\par Il avan\'e7a pourtant, avec la r\'e9solution du d\'e9sespoir, et p\'e9n\'e9tra jusqu\rquote au centre de la for\'eat, cherchant, regardant, \'e9coutant avec anxi\'e9t\'e9. Mais tous ses efforts furent inutiles\~; il ne rencontrait que l\rquote
+ombre et le silence.
+\par
+\par Bient\'f4t il arriva au bout de la for\'eat, et il p\'fbt voir scintiller les \'e9toiles \'e0 travers les derniers arbres\~; tout \'e0 coup il s\rquote arr\'eata \'e9perdu, palpitant\~; une grande forme sombre se dressait devant lui\'85 c\rquote \'e9
+tait le chariot\~!
+\par
+\par N\rquote en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la main sur une roue\~; le froid contact du fer dissipa tous ses doutes.
+\par
+\par \endash Mon p\'e8re\~! mon p\'e8re\~! ma m\'e8re\~! ch\'e8re m\'e8re\~! \'eates-vous l\'e0\~? demanda-t-il d\rquote une voix frissonnante.
+\par
+\par Aucune r\'e9ponse ne se fit entendre\~; Will sauta convulsivement dans le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se balan\'e7ait en l\rquote air, c\rquote \'e9tait une courroie rompue. Il n\rquote y avait pas autre chose\~; plus rien, pas m
+\'eame les si\'e8ges.
+\par
+\par Il chercha le timon, les chevaux n\rquote y \'e9taient plus. Cette froide et muette \'e9pave gardait son sinistre secret, tout en faisant pressentir une formidable catastrophe.
+\par
+\par Glac\'e9 jusqu\rquote au c\'9cur, le jeune homme prit entre les mains sa t\'eate qu\rquote il sentait pr\'eate \'e0 \'e9clater\~; des larmes brillantes jaillirent de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver une pens\'e9
+e, sans savoir que devenir.
+\par
+\par L\rquote id\'e9e lui vint ensuite de retourner h\'e2tivement aupr\'e8s de Jim pour lui faire part de sa d\'e9couverte. Mais il la rejeta aussit\'f4t, et, pouss\'e9 par une impatience d\'e9vorante\~; il continua ses recherches.
+\par
+\par Courb\'e9 presque jusqu\rquote \'e0 terre, il sondait chaque motte de gazon, s\rquote attendant toujours \'e0 y trouver un cadavre. L\rquote obscurit\'e9 \'e9tait si profonde qu\rquote il cherchait davantage avec les mains qu\rquote avec les yeux.
+\par
+\par Il rencontra les empreintes profondes qu\rquote avaient laiss\'e9es les sabots des chevaux. Ces traces \'e9taient profondes et avaient violemment d\'e9chir\'e9 le sol. \'c9videmment il y avait eu l\'e0
+ une lutte furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs. Effectivement c\rquote \'e9taient de nobles b\'eates, pleines de race, et qui n\rquote avaient pas d\'fb supporter patiemment l\rquote approche d\rquote un \'e9tranger.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir t\'e2tonn\'e9 encore pendant quelques instants sans aucun succ\'e8s, il prit dans sa poche une allumette, et l\rquote enflamma, esp\'e9rant que cette clart\'e9 auxiliaire pourrait l\rquote aider \'e0 faire quelque autre d\'e9couverte. H\'e9
+las, la petite flamme tremblotante alla se refl\'e9ter sur les feuilles les plus proches, mais l\'e0 se borna sa faible action\~; en d\'e9finitive elle n\rquote aboutit qu\rquote \'e0 faire para\'eetre plus \'e9pais, plus imp\'e9n\'e9
+trable, le cercle de t\'e9n\'e8bres qui se resserrait autour du jeune homme.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il laissait tomber l\rquote imperceptible tison qui avait surv\'e9cu \'e0 la br\'e8ve combustion de l\rquote allumette, Will crut entendre \'e0 peu de distance, un long et profond soupir, pareil \'e0 celui d\rquote une cr\'e9
+ature humaine oppress\'e9e par un lourd fardeau.
+\par
+\par Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s\rquote empar\'e8rent de lui, serait chose impossible\~! Mille fant\'f4mes tourbillonn\'e8rent autour de lui, pendant que ses yeux \'e9gar\'e9s ne voyaient partout que des milliards d\rquote \'e9
+tincelles. Jamais encore le pauvre enfant n\rquote avait \'e9prouv\'e9 d\rquote \'e9pouvante pareille.
+\par
+\par Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et l\rquote emporta sur tout autre sentiment. Il se remit \'e0 \'e9couter avec une attention profonde, esp\'e9rant que le son plaintif allait se renouveler et lui r\'e9v\'e9
+ler la voix de quelque personne ch\'e8re.
+\par
+\par Ce fut peine perdue\~; et le silence continua d\rquote \'eatre si profond, si absolu, que Brainerd en vint \'e0 se demander si son oreille n\rquote avait pas \'e9t\'e9 le jouet d\rquote une illusion effrayante.
+\par
+\par N\'e9anmoins il se raidit contre le d\'e9couragement et marcha dans la direction o\'f9 il avait cru entendre g\'e9mir.
+\par
+\par Quoiqu\rquote il n\rquote avan\'e7\'e2t qu\rquote avec des pr\'e9cautions infinies, il tr\'e9bucha tout \'e0 coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s\rquote agita sous lui. Ses mains, en cherchant \'e0 se retenir, rencontr\'e8rent la t\'eate d
+\rquote un cheval\~; \'e0 c\'f4t\'e9, en \'e9tait un autre. Tous deux \'e9taient vivants et venaient d\rquote \'eatre r\'e9veill\'e9s par le jeune homme.
+\par
+\par \endash Cher p\'e8re\~! m\'e8re ch\'e9rie\~! parlez, si vous \'eates l\'e0\~! s\rquote \'e9cria Will.
+\par
+\par \endash Eh\~! c\rquote est donc toi, mon pauvre William\~? fit une voix bien connue et aim\'e9e, celle de l\rquote oncle John\~; nous t\rquote avions pris pour un de ces brigands Indiens, et nous n\rquote osions souffler.
+\par
+\par Alors une ombre s\rquote approcha, puis une autre, puis une autre et une autre encore\~; toute la famille\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! p\'e8re\~! balbutia Will suffoqu\'e9 de joie\~; quelqu\rquote un de vous est-il bless\'e9 ou malade\~?
+\par
+\par Il saisit tendrement la main de son p\'e8re et la serra\~; puis il se jeta au cou de sa m\'e8re, en pleurant de joie\~; Maggie, Maria furent aussi affectueusement embrass\'e9es.
+\par
+\par \endash Oh\~! Maria\~! bien ch\'e8re Maria\~! murmura-t-il\~; que Dieu soit b\'e9ni\~! je vous revois donc\~? N\rquote avez-vous aucun mal, aucune blessure\~?
+\par
+\par \endash Personne n\rquote a \'e0 se plaindre, cher Will\~; nous sommes tous sains et saufs. Et vous\'85 et Adolphe\~?\'85
+\par
+\par \endash Nous allons parfaitement\~; mais quelle a \'e9t\'e9 notre inqui\'e9tude \'e0 votre sujet\~! comment donc se fait-il que vous ayez quitt\'e9 votre cachette\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! r\'e9pliqua l\rquote oncle John, c\rquote est une horde de ces damn\'e9s Indiens qui est venue camper dans ce bois\~; il nous a fallu d\'e9guerpir, sans quoi nous \'e9tions d\'e9couverts. Heureusement nous nous sommes d\'e9rob\'e9
+s avec une adresse parfaite, les marauds n\rquote ont pas seulement soup\'e7onn\'e9 notre pr\'e9sence. Oh sont Halleck et Jim\~?
+\par
+\par \endash Sur l\rquote autre limite de la for\'eat\~; je vais leur faire un signal.
+\par
+\par Ces deux derniers furent bient\'f4t arriv\'e9s, et \'e0 l\rquote aspect de leurs amis, \'e9prouv\'e8rent une stup\'e9faction joyeuse, facile \'e0 concevoir. Il y e\'fbt encore des embrassades et des poign\'e9es de main \'e0 n\rquote en plus finir. L
+\rquote artiste \'e9prouvait une \'e9motion telle qu\rquote il ne pouvait dire un mot, exalt\'e9 qu\rquote il \'e9tait par la joie et la surprise.
+\par
+\par Pendant quelques instants ce fut un p\'eale-m\'eale de questions et de r\'e9ponses presque joyeuses. \'c0 la fin l\rquote oncle John demanda des nouvelles de la ferme.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi\~! qu\rquote importe\~! qu\rquote importe\~! s\rquote \'e9cria-t-il d\rquote un ton ferme, en apprenant qu\rquote elle \'e9tait br\'fbl\'e9e\~; nos vies sont sauves, c\rquote est d\'e9j\'e0 beaucoup. J\rquote
+ai fait deux fois ma fortune\~; il n\rquote est pas trop tard pour recommencer.
+\par
+\par \endash Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils\~; nous ferions bien de ne pas perdre un instant.
+\par
+\par \endash \'c0 mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit M.\~Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu\rquote au point du jour. Nous pourrions perdre notre route, nous \'e9
+garer en pays ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l\rquote erreur, il ne serait plus temps de la r\'e9parer.
+\par
+\par \endash Bast\~! Jim est un trop bon guide pour s\rquote \'e9garer ainsi, r\'e9pliqua l\rquote oncle John\~; il a si souvent parcouru les bois et la prairie qu\rquote il s\rquote y reconna\'eet les yeux ferm\'e9s\~: N\rquote est-ce pas Jim\~
+? que dites-vous de \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Il faut rester ici jusqu\rquote \'e0 demain et retourner au chariot\~; les femmes y dormiront dedans.
+\par
+\par L\rquote Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus rudes \'e9preuves, et une tr\'e8s longue marche leur \'e9tait encore n\'e9cessaire pour se tirer enti\'e8
+rement hors du danger. D\rquote autre part, ce n\rquote \'e9tait point un d\'e9lai de quelques heures qui pouvait accro\'eetre les chances de danger, en augmentant d\rquote une mani\'e8re sensible le nombre des Indiens soulev\'e9s\~; tout le mal qu
+\rquote on pouvait craindre sur ce point \'e9tant \'e0 peu pr\'e8s r\'e9alis\'e9.
+\par
+\par On campa donc du mieux possible\~; les femmes dans le chariot\~; les hommes dans leurs couvertures, par terre\~; et on s\rquote endormit profond\'e9ment.
+\par
+\par Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupi\'e8res\~; avec cette vigueur physique et morale qui caract\'e9rise l\rquote Indien dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuy\'e9
+ contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les profondeurs de la nuit et de la for\'eat.
+\par
+\par Aux premi\'e8res clart\'e9s de l\rquote aurore, tous les fugitifs furent sur pied\~; l\rquote oncle John fit la pri\'e8re matinale, lut un chapitre de la Bible\~; tous ensemble demand\'e8rent \'ab\~au p\'e8re qui est dans les cieux\~\'bb
+ le secours tout-puissant de la Providence paternelle.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un spectacle touchent de voir ces cr\'e9atures afflig\'e9es, exil\'e9es dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains mis\'e9ricordieuses de Celui dont la \'ab\~
+bont\'e9 s\rquote \'e9tend sur toute la nature\~\'bb.
+\par
+\par Les pri\'e8res termin\'e9es on songea au repas, et, quoique les vivres fussent froids, on y fit grandement honneur.
+\par
+\par Ensuite on partit. Ce ne fut pas une m\'e9diocre difficult\'e9 de tirer le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route\~; heureusement il y avait, \'e0 cette heure, deux chevaux de renfort\~: l\rquote op\'e9ration fut accom
+plie sans trop de peine.
+\par
+\par Une fois en bonne direction, le petit convoi s\rquote arr\'eata pendant quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d\rquote examiner les alentours afin de se convaincre qu\rquote il n\rquote y avait pas d\rquote ennemis.
+\par
+\par Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881260}CHAPITRE XI\line }{\b0\i P\'c9RIP\'c9TIES.}{{\*\bkmkend _Toc89881260}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Comme il importait de m\'e9nager les chevaux dont la marche devait se prolonger jusqu\rquote \'e0 une heure avanc\'e9e de la soir\'e9e, on r\'e9gla leur course
+\'e0 une allure mod\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Jim avait pris place sur le si\'e8ge de devant \'e0 c\'f4t\'e9 de l\rquote oncle John qui tenait les r\'eanes avec la calme habilet\'e9 d\rquote un v\'e9t\'e9ran du sport. Chose bizarre\~! l\rquote Indien, malgr\'e9
+ les cahots de la voiture, se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours en mouvement, fouillait au loin les environs.
+\par
+\par Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie\~; depuis leur r\'e9union il avait manifest\'e9 une pr\'e9f\'e9rence marqu\'e9e pour la soci\'e9t\'e9
+ de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait encore plus grave et plus pensive que de coutume\~; les dangers que sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les regrets du pass\'e9, les craintes de l\rquote
+avenir avaient imprim\'e9 \'e0 cette \'e2me impressionnable une teinte ineffa\'e7able de tristesse m\'e9lancolique.
+\par
+\par Du reste, tous les visages \'e9taient mornes et pr\'e9occup\'e9s\~; si, par intervalles, une joyeuse saillie de l\rquote oncle John, un \'e9clat de rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c\rquote \'e9taient comme des \'e9clairs passant et s
+\rquote \'e9teignant aussit\'f4t dans un ciel sombre.
+\par
+\par Pendant que Maria et Will babillaient de leur c\'f4t\'e9, Halleck poursuivait la conversation avec Maggie.
+\par
+\par \endash Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du Minnesota en g\'e9n\'e9ral\~? demanda la jeune fille en tournant vers l\rquote artiste ses doux yeux noirs.
+\par
+\par \endash Je pense \'e0 tout hasard, qu\rquote il y a parmi eux un \'e9trange ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits\~!\'85
+\par
+\par \endash Enfin, croyez-vous que la majorit\'e9 soit bonne ou mauvaise\~?
+\par
+\par \endash Je ne saurais trop\'85 pour parler il faut conna\'eetre\'85 r\'e9pondit Adolphe avec un sourire embarrass\'e9.
+\par
+\par \endash Vous \'eates d\'e9sillusionn\'e9, je le vois, et revenu un peu de vos po\'e9tiques th\'e9ories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc, dites votre pens\'e9e telle qu\rquote elle est.
+\par
+\par \endash Ma franchise est indubitable, ch\'e8re Maggie\~; aussi je vous dirai que je ne d\'e9sesp\'e8re point d\rquote y trouver quelque noble type.
+\par
+\par \endash Votre admiration pour le caract\'e8re Indien a quelque chose de surprenant, reprit la Jeune fille avec une \'e9nergie qui la surprit elle-m\'eame\~; mais irait-elle jusqu\rquote \'e0 vous d\'e9vouer pour l\rquote instruction de ces peuplades perd
+ues dans la solitude\~? Irait-elle jusqu\rquote \'e0 vous faire oublier le confort, les d\'e9lices de la civilisation, pour aller vivre au milieu d\rquote elles, afin de les \'e9vang\'e9liser\~?
+\par
+\par \endash Mon opinion est que j\rquote aurais d\rquote abord moi-m\'eame besoin de quelques sermons, r\'e9pliqua l\rquote artiste en riant.
+\par
+\par \endash N\rquote avez-vous pas quelque autre pens\'e9e plus r\'e9ellement s\'e9rieuse\~? reprit Maggie. Pardonnez-moi d\rquote amener la conversation sur un sujet pareil\~; je suis franche au point de ne pouvoir garder aucune secr\'e8te pens\'e9
+e. Nous sommes sur le bord d\rquote un pr\'e9cipice, celui de la mort\~; nous pouvons y tomber \'e0 chaque instant\~; il est raisonnable d\rquote \'eatre pr\'eats\'85 de songer \'e0 ce grand voyage de l\rquote \'c9ternit\'e9.
+\par
+\par \endash Assur\'e9ment, Maggie, vous seriez la digne femme d\rquote un missionnaire, vous \'eates d\'e9j\'e0 une sainte, je l\rquote affirme.
+\par
+\par La jeune fille allait r\'e9pliquer, lorsqu\rquote une exclamation de Jim attira l\rquote attention de tout le monde.
+\par
+\par Toujours debout, l\rquote Indien paraissait regarder avec attention un objet qui avait attir\'e9 ses yeux.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu\rquote est-ce qu\rquote il y a\~? demanda l\rquote oncle John.
+\par
+\par \endash Une ferme l\'e0-bas\~! r\'e9pliqua le Sioux.
+\par
+\par Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un grand toit allong\'e9 dont l\rquote aspect fut d\rquote agr\'e9able augure pour les voyageurs. La soir\'e9e s\rquote avan\'e7ait, la fatigue de la journ\'e9e avait \'e9t\'e9 accablante\~; c
+\rquote \'e9tait une perspective attrayante que de pouvoir se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.
+\par
+\par Ce }{\i settlement}{ avait une apparence confortable\~; les b\'e2timents, de construction moderne, entour\'e9s de vastes d\'e9pendances, \'e9taient construits pr\'e8s d\rquote un cours d\rquote eau consid\'e9rable.
+\par
+\par N\'e9anmoins, malgr\'e9 cet ext\'e9rieur satisfaisant, Will surprit dans le regard de Jim une expression particuli\'e8re empreinte d\rquote une certaine inqui\'e9tude. Il semblait trouver que tout n\rquote y \'e9tait pas pour le mieux.
+\par
+\par Lorsqu\rquote on fut arriv\'e9 \'e0 une centaine de pas, apr\'e8s avoir bien examin\'e9 les lieux, il demanda qu\rquote on f\'eet halte.
+\par
+\par Comme chacun l\rquote interrogeait des yeux, il r\'e9pondit :
+\par
+\par \endash O\'f9 sont les gens\~?
+\par
+\par En effet, partout, en ce lieu, r\'e9gnaient un silence, une immobilit\'e9, une absence de vie, qui n\rquote avaient rien de naturel. La porte d\rquote entr\'e9e \'e9tait grande ouverte, semblable \'e0 une vaste plaie b\'e9ante\~; personne n\rquote
+entrait ni ne sortait\~; on n\rquote entendait pas un souffle \'e0 l\rquote int\'e9rieur, pas de mugissements de bestiaux, rien\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est dr\'f4le, tout \'e7\'e0\~! fit l\rquote oncle John apr\'e8s avoir promen\'e9 en tous sens ses yeux inquisiteurs\~: les fermiers se seraient-ils tous endormis apr\'e8s souper\~?\'85
+\par
+\par \endash Les Indiens sont pass\'e9s par l\'e0, dit le Sioux en secouant la t\'eate\~; voyons donc, ajouta-t-il en sautant \'e0 terre et en courant vers la maison.
+\par
+\par Will et Halleck le suivirent de pr\'e8s\~; un spectacle horrible les attendait \'e0 l\rquote int\'e9rieur.
+\par
+\par Au milieu de la premi\'e8re pi\'e8ce gisait, sanglant et froid, le cadavre d\rquote un homme d\rquote un certain \'e2ge, le p\'e8re de famille, sans doute. Plus loin \'e9tait \'e9tendu celui d\rquote une femme, litt\'e9ralement hach\'e9
+ de blessures affreuses. Entre ses bras crisp\'e9s \'e9tait serr\'e9 un petit enfant raide et glac\'e9\~; derri\'e8re, dans les cendres du foyer, apparaissaient des d\'e9bris humains qu\rquote on pouvait reconna\'eetre comme \'e9tant ceux d\rquote un enfa
+nt.
+\par
+\par Les Indiens avaient laiss\'e9 l\'e0 l\rquote empreinte sanglante de leur passage. Il avait d\'fb y avoir une terrible lutte\~: tous les meubles \'e9taient boulevers\'e9s, bris\'e9s, macul\'e9s de sang. Le p\'e8re avait vendu ch\'e8
+rement sa vie et celles de sa famille\~; dans ses mains raidies \'e9taient serr\'e9es des poign\'e9es de cheveux noirs et brillants, arrach\'e9s aux t\'eates de ses sauvages adversaires. Mais dans cette lutte \'e9pouvantable, le nombre des assaillants l
+\rquote avait emport\'e9, le }{\i settler}{ avait \'e9t\'e9 \'e9cras\'e9 avec tous les siens.
+\par
+\par \endash Comment se fait-il qu\rquote ils n\rquote ont pas br\'fbl\'e9 la maison\~? demanda l\rquote artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid et dessinait \'e0 la h\'e2te toutes ces sc\'e8nes effrayantes.
+\par
+\par \endash Trop press\'e9s, n\rquote ont pas eu le temps, avaient peur des soldats, r\'e9pondit laconiquement le Sioux.
+\par
+\par \endash Est-ce qu\rquote il y a des troupes dans la voisinage\~? demanda, avec empressement le jeune Brainerd.
+\par
+\par \endash Je ne sais pas, peux pas dire, c\rquote est possible.
+\par
+\par \endash En tout cas, voil\'e0 une triste affaire, reprit Halleck, et suivant moi, si ces vagabonds.\'85.
+\par
+\par Une fusillade soudaine l\rquote interrompit brusquement. Jim bondit, rapide comme l\rquote \'e9clair\~; les deux jeunes gens le suivirent.
+\par
+\par Ils aper\'e7urent le chariot entour\'e9 d\rquote un groupe d\rquote Indiens. Les deux chevaux avaient \'e9t\'e9 tu\'e9s raides. L\rquote oncle John luttait comme un lion. Maria, Maggie, }{\i mistress}{ Brainerd \'e9
+taient aux mains des Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.
+\par
+\par L\rquote oncle John, debout sur l\rquote avant du chariot, faisait tourbillonner avec une force irr\'e9sistible, une barre de ch\'eane arrach\'e9e au si\'e8ge de la voiture\~; plus d\rquote une t\'eate Indienne fut bris\'e9
+e par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk l\rquote atteignit tra\'eetreusement par derri\'e8re\~; il tomba en jetant un grand cri\~; au m\'eame instant, son meurtrier eut le cr\'e2ne trou\'e9 par une balle que lan\'e7ait l\rquote infai
+llible carabine de Jim.
+\par
+\par En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un mouvement pour se jeter sur lui et l\rquote achever par terre\~; mais le coup de feu tir\'e9 par Jim leur donna \'e0 r\'e9fl\'e9chir, ils recul\'e8rent de quelque pas et regard\'e8rent de tous c
+\'f4t\'e9s afin de d\'e9couvrir ces adversaires impr\'e9vus.
+\par
+\par Les deux jeunes gens voulurent s\rquote \'e9lancer au secours de leur famille\~; le Sioux, sombre et les sourcils fronc\'e9s, leur barra rudement le passage.
+\par
+\par \endash Ici\~! restez\~! grands fous\~! Eux vous tuer, vous scalper, comme rien\~!
+\par
+\par \endash Allons donc\~! r\'e9pliqua Will\~; resterons-nous l\'e0, \'e0 voir massacrer nos amis\~?
+\par
+\par \endash Restez\~! mauvais sortir de la maison, feu par les fen\'eatres\~!
+\par
+\par Joignant l\rquote exemple aux paroles, l\rquote Indien arma sa carabine, visa un Sauvage pr\'eat \'e0 poignarder l\rquote oncle John, et l\rquote abattit. Les jeunes gens l\rquote imit\'e8rent, et mettant le fusil \'e0 l\rquote \'e9paule, \'e9pi\'e8
+rent le moment favorable pour faire feu.
+\par
+\par Les Sauvages ne s\rquote attendaient nullement \'e0 ce qu\rquote il y e\'fbt des \'eatres vivants dans la ferme, ils laiss\'e8rent les femmes aux mains de ceux qui les avaient saisies, et s\rquote avanc\'e8rent avec pr\'e9caution contre les b\'e2timents.
+
+\par
+\par Les trois Indiens, charg\'e9s des captives, prirent leur course dans la direction du nord-est.
+\par
+\par Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut \'e0 proximit\'e9, Jim et ses deux compagnons firent feu. Ces d\'e9tonations re\'e7ues presque \'e0 bout portant eurent un r\'e9sultat prodigieux, les assaillants firent halte, pleins d\rquote h\'e9sitation.
+
+\par
+\par Malheureusement la balle de Jim avait seule touch\'e9 le but\~; l\rquote agitation exalt\'e9e des jeunes gens leur avait fait manquer leur coup. Cependant les Sauvages, intimid\'e9s par cette chaude r\'e9
+ception, craignant sans doute de rencontrer un nombre consid\'e9rable de combattants, se retir\'e8rent \'e0 l\rquote \'e9cart, et peu \'e0 peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur bande.
+\par
+\par \endash Chargeons vite\~! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle John.
+\par
+\par Effectivement, deux bandits rouges s\rquote \'e9taient d\'e9tach\'e9s du gros de la troupe, et se rapprochaient du chariot. L\rquote \'9cil per\'e7ant de Jim les surveillait comme celui de l\rquote aigle guettant sa proie.
+\par
+\par Au moment o\'f9 ils pass\'e8rent pr\'e8s du char, celui qui marchait le dernier lan\'e7a violemment son tomahawk contre John toujours \'e9tendu sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au m\'eame instant\~; la direction du coup fut d\'e9
+rang\'e9e, et le vieux }{\i settler}{ ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie \'e0 l\rquote Indien que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut pas gaspiller inutilement ses munitions.
+\par
+\par Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient ralenti leur marche pour attendre les autres\~; lorsque ceux-ci les eurent rejoints, toute la bande s\rquote \'e9lan\'e7a ventre \'e0 terre dans la direction du nord-est\~
+; au bout de quelques secondes elle avait disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence r\'e9gna dans cette solitude d\'e9sol\'e9e.
+\par
+\par S\rquote il avait \'e9t\'e9 possible \'e0 l\rquote artiste de reproduire sur la toile le tableau qu\rquote il offrait lui-m\'eame avec ses deux compagnons, il aurait certainement r\'e9alis\'e9 une \'9c
+uvre capable, plus que toutes les autres, de le rendre illustre.
+\par
+\par Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et mena\'e7ant, suivait du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens ravisseurs.
+\par
+\par Will, p\'e2le, abattu, les yeux voil\'e9s, regardait aussi cette route par laquelle venait de dispara\'eetre ce qu\rquote il ch\'e9rissait le plus au monde.
+\par
+\par Halleck, l\rquote air \'e9gar\'e9, les yeux errants au hasard, paraissait perdu dans les id\'e9es les plus complexes\~; on aurait dit un homme cherchant sa route par une nuit obscure.
+\par
+\par Tous trois avaient oubli\'e9 le vieux John Brainerd\~; ils revinrent au sentiment de la r\'e9alit\'e9 en le voyant se relever et accourir vers eux.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates donc pas bless\'e9, p\'e8re\~? s\rquote \'e9cria Will en s\rquote \'e9lan\'e7ant au-devant de lui.
+\par
+\par \endash Pas le moins du monde\~! \'e9tourdi seulement. Mais, \'d4 mon Dieu\~! que vont-elles devenir aux mains de ces bandits\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! qui peut le dire\~? murmura le jeune homme avec un sanglot.
+\par
+\par \endash Nos chevaux, o\'f9 sont-ils\~? Les miens sont tu\'e9s. Ne pourrions-nous pas poursuivre cette canaille\~? Qu\rquote en dites-vous, Jim\~?
+\par
+\par Le Sioux secoua tristement la t\'eate :
+\par
+\par \endash Impossible de les atteindre, dit-il\~; nous ne r\'e9ussirons qu\rquote \'e0 nous faire tuer ou \'e0 faire tuer les prisonni\'e8res.
+\par
+\par \endash Mis\'e9ricorde du ciel\~! mais voyez donc ces sc\'e8nes d\rquote horreur qui nous entourent\~! N\rquote est-ce pas l\'e0 un mena\'e7ant augure\~? Plus de ressources\~; mon Dieu\~! plus de ressources\~!
+\par
+\par Le visage bronz\'e9 du vieillard s\rquote abaissa convulsivement dans ses mains, et des larmes br\'fblantes jaillirent au travers de ses doigts. Un silence douloureux r\'e9gna pendant quelques instants au milieu de ce groupe d\'e9sol\'e9.
+\par
+\par Le bras de Christian Jim s\rquote \'e9tendit doucement vers lui et se reposa sur son \'e9paule :
+\par
+\par \endash Mon fr\'e8re n\rquote est pas sans espoir\~! lui dit-il de cette voix douce et harmonieuse qui \'e9tonne quiconque n\rquote a pas v\'e9cu parmi les Indiens.
+\par
+\par John releva la t\'eate et le regarda :
+\par
+\par \endash Que mon fr\'e8re parle au P\'e8re qui est dans les Terres Heureuses\~; son oreille entend toujours la voix qui pleure\~; sa main est toujours ouverte pour soutenir celui qui est afflig\'e9.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, Jim, r\'e9pondit le vieillard en raffermissant sa voix\~; vous me rappelez \'e0 mon devoir de chr\'e9tien\'85 Il est vrai, le Seigneur est d\'e9sormais notre unique appui, notre supr\'eame esp\'e9rance\'85
+\par
+\par Tous tomb\'e8rent \'e0 genoux, et pri\'e8rent ardemment au travers de leurs larmes.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881261}CHAPITRE XII\line }{\b0\i AMIS ET ENNEMIS.}{{\*\bkmkend _Toc89881261}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les derni\'e8res paroles de pri\'e8re montaient encore vers le ciel, lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le lointain\~
+; il approcha successivement, devint plus distinct\~; bient\'f4t une voix br\'e8ve et retentissante cria\~: \'ab\~Halte\~!\~\'bb
+\par
+\par En s\rquote avan\'e7ant de quelques pas, les quatre fugitifs aper\'e7urent un peloton de cavalerie et son officier, portant l\rquote uniforme des \'c9tats-unis.
+\par
+\par \endash Hol\'e0, h\'e9\~! par l\'e0\~! dit l\rquote officier\~; quelles nouvelles\~?
+\par
+\par En m\'eame temps, il mit pied \'e0 terre et s\rquote approcha de la ferme.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un homme de six pieds, gros \'e0 proportion de sa taille, coiff\'e9 d\rquote une cape ronde de chasse, ayant pistolets \'e0 la ceinture, carabine en bandouli\'e8re, revolver suspendu \'e0 la boutonni\'e8re, sabre \'e0
+ la main. Son visage, allong\'e9 d\'e9mesur\'e9ment par une barbe pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son visage, disons-nous, \'e9tait illumin\'e9 par deux yeux d\rquote un bleu clair fulgurant\~; un nez prodigieux en bec d\rquote
+\'e9pervier, des sourcils noirs, de longs cheveux roux, un teint bronz\'e9, composaient \'e0 cet \'eatre extraordinaire le physique le plus \'e9trange qu\rquote on puisse r\'eaver.
+\par
+\par Quel type pour Halleck\~!\'85 s\rquote il eut eu le c\'9cur \'e0 dessiner\~!
+\par
+\par Le nouveau venu entama, la conversation avec une m\'e9morable loquacit\'e9\~:
+\par
+\par \endash Avez-vous quelque notion d\rquote un lot de Diables peints qui doivent r\'f4der par ici\~? Ah\~! ah\~! Ils ont laiss\'e9 dans ce lieu l\rquote empreinte de leurs satan\'e9es griffes\~! Hello\~! ouf\~! ils ont fait du bel ouvrage\~! Ah\~
+! je vois que vous avez fait un prisonnier\~! Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier \'e0 cette vermine\~; vous allez voir.
+\par
+\par Will n\rquote eut que le temps de relever le revolver auquel l\rquote officier avait exp\'e9ditivement recours. La balle siffla sur la t\'eate de Jim qui n\rquote avait pas daign\'e9 faire un mouvement.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu\rquote y a-t-il donc, jeune cadet\~? demanda l\rquote autre avec un air surpris\~; pas de sensiblerie, jeune homme\~! pas de sensiblerie\~! c\rquote est mal port\'e9\~!\'85 vous allez voir.
+\par
+\par Il coucha de nouveau l\rquote Indien en joue.
+\par
+\par \endash Ne touchez pas \'e0 un seul cheveu de sa t\'eate\~! s\rquote \'e9cria le jeune homme\~; c\rquote est notre meilleur ami\~!
+\par
+\par \endash Tiens\~! tiens\~! tiens\~! Je ne dis pas le contraire. Enchant\'e9 de faire sa connaissance\~!\'85 Vous avez parl\'e9 \'e0 temps, jeune homme\~; un quart de seconde plus tard, il n\rquote aurait plus \'e9t\'e9 temps de sauver sa peinture. Je m
+\rquote y connais\'85. vous auriez vu\~! Quel est ce gaillard-l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs et les plus fid\'e8les services dans ces temps de trouble.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous n\rquote avez pas r\'e9pondu \'e0 ma premi\'e8re question. Avez-vous quelque notion d\rquote un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici\~? R\'e9
+pondez-moi, je vous le demande positivement.
+\par
+\par \endash Je suis pr\'eat \'e0 parler, mais lorsque vous m\rquote en laisserez le temps, r\'e9pliqua Will.
+\par
+\par Aussit\'f4t il s\rquote empressa de lui raconter tous les \'e9v\'e9nements d\'e9j\'e0 connus du lecteur.
+\par
+\par L\rquote officier \'e9couta le r\'e9cit avec un calme imperturbable\~; rien ne semblait capable de l\rquote \'e9tonner. En temps utile il se coupa une \'e9norme chique et en offrit une pareille \'e0 Jim. Puis il s\rquote occupa d\rquote \'e9pou
+sseter la poussi\'e8re qui couvrait ses grandes bottes. Enfin il rechargea son revolver et promena m\'e9thodiquement un cure-dent entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d\rquote une b\'eate fauve.
+\par
+\par Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l\rquote officier reprit\~:
+\par
+\par \endash Tout \'e7a, c\rquote est une rude affaire de sport\'85 une rude affaire\~! \'c0 la derni\'e8re campagne j\rquote ai eu un cheval tu\'e9 sous moi\~; oui, Monsieur, tu\'e9 comme un lapin par un grand dr\'f4le peint en vert. Celui-l\'e0, je l
+\rquote ai embroch\'e9 en tierce. Un autre cheval fourbu, et un autre, couronn\'e9 des deux genoux. Ah\~! c\rquote \'e9tait trop fort\~; mais je vous le dis.\'85.
+\par
+\par Il y eut un instant de silence pendant lequel l\rquote honorable gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue et la tortilla fort agr\'e9ablement en croc avec le pouce et l\rquote index\~; puis, il renouvela sa chique, et continua\~:
+
+\par
+\par \endash Je suis, moi, un v\'e9t\'e9ran de la gu\'e9rilla, voyez-vous. Il n\rquote y a pas un coin du Minnesota o\'f9 je n\rquote aie tu\'e9 net ma demi-douzaine de Peaux-rouges. Le tout est de savoir s\rquote y prendre\~; je vous en avertis. D\rquote
+abord\'85
+\par
+\par \'c0 ce moment il fut interrompu par l\rquote oncle John qui lui dit\~:
+\par
+\par \endash Sir, ne pensez-vous pas qu\rquote il y ait urgence de nous mettre en chasse\~? Ces bandits auront le temps de s\rquote \'e9loigner tellement qu\rquote il deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous laissons gagner par la nuit.
+
+\par
+\par \endash Mon ancien, r\'e9pliqua le commandant, je partage votre avis et je l\rquote ex\'e9cuterai en temps utile. Mais\'85. mais\~!\'85 il faut de la m\'e9thode\~! en tout, Sir, il en faut\~! \'c0 ce sujet, souffrez que je vous dise\'85
+ les Indiens sont des brutes, des b\'eates fauves dont on ne fera jamais rien\'85. Savez-vous pourquoi\~?\'85 Parce qu\rquote ils n\rquote ont pas de m\'e9thode\~; oui, Sir, parce qu\rquote ils n\rquote en ont pas. J\rquote irai m\'ea
+me plus loin, et je dirai qu\rquote ils seraient de bons soldats, s\rquote ils avaient de la m\'e9thode. Il me sera facile de vous d\'e9montrer cela par une simple histoire vous allez voir.
+\par
+\par \endash Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd\~; ma femme, ma fille, ma ni\'e8ce souffrent peut-\'eatre en ce moment mille morts\'85 h\'e2tons-nous, je vous en supplie.
+\par
+\par \endash Du calme, honorable }{\i Settler}{, du calme\~! quel est votre nom\~?
+\par
+\par \endash Brainerd, sir\~; ou, si vous aimez mieux, l\rquote oncle John Brainerd.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s-bien, sir\~; votre nom \'e9tait arriv\'e9 jusqu\rquote \'e0 moi, comme celui d\rquote un intr\'e9pide chasseur d\rquote ours grizzly. Vous avez mon estime.
+\par
+\par \endash Alors, nous pouvons faire nos pr\'e9paratifs\~?\'85
+\par
+\par L\rquote officier lan\'e7a obliquement un long jet noir\'e2tre provenant de sa chique, regarda le soleil et dit\~:
+\par
+\par \endash Oui, nous allons essayer une chasse en r\'e8gle, destin\'e9e \'e0 rendre la libert\'e9 \'e0 vos dames. Honneur au beau sexe\~! Mes hommes ne sont pas des conscrits, la chose ne tra\'eenera pas en longueur avec eux. Je d\'e9
+sire avoir un renseignement pr\'e9alable est-ce que cet Apollon cuivr\'e9 ne pourra pas nous \'eatre de quelque utilit\'e9\~?
+\par
+\par Jim ne sourcilla point jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on l\rquote e\'fbt interpell\'e9 directement.
+\par
+\par \endash Je ne sais pas, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par \endash Je ne sais pas\~!\'85 ne sais pas\~!\'85 r\'e9p\'e9ta impatiemment le capitaine\~; ils font tous la m\'eame r\'e9ponse, ces sournois-l\'e0\~! Une fois, je faisais de la gu\'e9rilla en Virginie\~; nous avions besoin d\rquote un
+guide au milieu de ces r\'e9gions diaboliques, j\rquote avisai un Nez-Coup\'e9 que m\rquote avaient recommand\'e9 les missionnaires\~; il commen\'e7a par r\'e9pondre \'e0 toutes mes questions\~: \'ab\~Je ne sais pas\'85 je ne sais pas\'85\~\'bb
+ Tout comme celui-ci\~! Eh bien, sir, je n\rquote ai jamais vu de renard plus fut\'e9 que ce gar\'e7on l\'e0\~; \'e0 lui seul il me d\'e9pista un demi-cent de Peaux-rouges que nous tu\'e2mes fort proprement dans l\rquote espace de deux matin\'e9es. C
+\rquote est ce qui arrivera aujourd\rquote hui, n\rquote est-ce pas Jim\~? Il me pla\'eet vraiment, je vous le dis. J\rquote aime ces coquins silencieux. Maintenant, attention\~! il faut filer vivement. Avez-vous des chevaux\~?
+\par
+\par \endash Il ne nous en reste que deux, r\'e9pliqua Will\~; ceux du chariot ont \'e9t\'e9 tu\'e9s.
+\par
+\par \endash Eh\~! qu\rquote importe\~? deux de perdus, trois de retrouv\'e9s\~: regardez l\'e0-bas.
+\par
+\par Parlant ainsi, l\rquote officier leur montra, r\'f4dant dans les environs, les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim.
+\par
+\par Ce dernier, avec l\rquote aide de Will, se fut bient\'f4t empar\'e9 de deux de ces animaux\~; la petite troupe se trouvait donc parfaitement mont\'e9e\~; on se mit en marche sans tarder.
+\par
+\par Tout en cheminant au petit galop de chasse, l\rquote infatigable commandant reprit la conversation.
+\par
+\par \endash Vous allez voir, gentlemen\~; cette vermine sauvage peut \'eatre fort loin de nous\~; elle peut aussi \'eatre fort pr\'e8s. Les coquins ne se doutent pas de ma pr\'e9sence par ici\~; ils n\rquote ont eu aucune raison pour se presser\~
+; au contraire, je pencherais \'e0 croire qu\rquote il leur sera venu en id\'e9e de se blottir dans quelque coin, pour se reposer d\rquote abord, et vous tendre une embuscade ensuite\~; car tout doit leur faire pr\'e9
+sumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils savent les }{\i settlers}{ si stupides\'85 pardon, je voulais dire\~; si inexp\'e9riment\'e9s en mati\'e8re de strat\'e9gie\~!\'85 Enfin, \'e0 tort ou \'e0 raison je pense ainsi\~; que dit Master Jim\~?
+
+\par
+\par \endash Je pense comme le capitaine\~; r\'e9pondit le Sioux qui connaissait l\rquote officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante l\rquote attention qu\rquote avait eue celui-ci de lui offrir une superbe chique.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les }{\i settlers}{ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette colline, tout un panorama de prairies s\rquote \'e9
+talera sous nos veux.
+\par
+\par On galopa pendant pr\'e8s d\rquote un quart d\rquote heure en silence\~; apr\'e8s quoi on arriva au sommet d\rquote une \'e9minence bois\'e9e qui dominait deux plaines fort \'e9tendues.
+\par
+\par Dans le lointain, sur le bord d\rquote une for\'eat \'e9paisse, circulait un cours d\rquote eau important\~; \'e0 gauche, s\rquote \'e9levaient \'e0 perte de vue des coteaux bois\'e9s dont les \'e9l\'e9vations progressives aboutissaient \'e0
+ des montagnes bleues qui se confondaient avec l\rquote horizon\~; au pied du mamelon occup\'e9 par la petite caravane serpentait une esp\'e8ce de clairi\'e8re allong\'e9e et tortueuse, toute bord\'e9e d\rquote arbres qui la recouvraient en partie\~
+; cette avenue naturelle se prolongeait jusqu\rquote \'e0 un gros bouquet de sapins dont l\rquote issue devait donner imm\'e9diatement sur la rivi\'e8re.
+\par
+\par \endash Mes enfants\~! dit le commandant, ralentissons un peu notre allure\~; vous savez l\rquote axiome du parfait cavalier\~: En plaine au trot, et la mont\'e9e au galop, \'e0 la descente au pas\~! D\rquote
+ailleurs, il ne faut pas nous conduire comme des hannetons d\rquote avril qui n\rquote ont jamais rien vu\~; notre affaire, maintenant, c\rquote est de d\'e9pister ces }{\i rascals}{ sans \'eatre d\'e9pist\'e9s par eux. Or donc, pour arriver \'e0 cet int
+\'e9ressant r\'e9sultat, nous devons nous remiser sous un abri convenable, pendant que Master Jim ira en \'e9claireur flairer ce que contient le gros bouquet de pins, l\'e0-bas. C\rquote est dr\'f4le, j\rquote ai comme un avant-go\'fbt d\rquote }{\i
+injuns}{.
+\par
+\par Le capitaine appuya en riant sur cette fa\'e7on d\rquote articuler le mot Indien \'e0 la mode sauvage\~; en m\'eame temps il regarda Jim d\rquote un air si fac\'e9tieux, en imitant la pose d\rquote
+un chef Corbeau bien connu, que Jim faillit sourire et partit aussit\'f4t en rampant sous les broussailles.
+\par
+\par Pour charmer les ennuis de l\rquote attente, l\rquote officier, apr\'e8s avoir rang\'e9 son petit escadron dans une aile de for\'eat qui finissait en pointe du c\'f4t\'e9 de la clairi\'e8re, renouvela copieusement sa chique\~; apr\'e8
+s quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis.
+\par
+\par \endash Le major Hachtincson, commandant le 3\'b0 escadron du 6\'b0 r\'e9giment de cavalerie l\'e9g\'e8re, Minnesota\rquote s division, dit-il en saluant tour-\'e0-tour Brainerd p\'e8re, Will et Halleck\~; excusez-moi, gentleman, si je me pr\'e9
+sente moi-m\'eame, le manque absolu de soci\'e9t\'e9 convenable dans ce d\'e9sert, m\rquote y oblige.
+\par
+\par \endash Will Brainerd mon fils, sir r\'e9pondit John\~; Adolphus Halleck mon neveu, un }{\i Sketcher}{ (dessinateur) distingu\'e9 qui a fait, en artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans.
+\par
+\par On s\rquote entre salua avec tout le d\'e9corum convenable\~; les pr\'e9sentations \'e9taient faites r\'e9guli\'e8rement, on pouvait causer.
+\par
+\par Le major s\rquote adressa sur-le-champ \'e0 l\rquote artiste.
+\par
+\par \endash Sir Halleck, voua avez beaucoup pratiqu\'e9 le champ de bataille\~? lui demanda-t-il d\rquote un ton qui ne dissimulait point une l\'e9g\'e8re ironie.
+\par
+\par Adolphe rougit un peu, malgr\'e9 son sang-froid habituel\~:
+\par
+\par \endash Fort peu, major, le troisi\'e8me coup de fusil tir\'e9 \'e0 la bataille de Bull-run m\rquote a \'e9corn\'e9 le bout d\rquote une oreille\~; ma foi, comme je n\rquote avais pas pr\'e9cis\'e9ment une vocation militaire transcendante, j\rquote
+ai renonc\'e9 aux travaux de guerre\'85
+\par
+\par \endash Et maintenant, mon cousin fait des \'e9tudes sauvages\'85 ajouta malicieusement Will Brainerd\~: Voici une belle occasion mon cher Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il avec un l\'e9ger sourire\~; le major doit s\rquote
+y conna\'eetre, lui\~!
+\par
+\par Halleck eut un moment d\rquote embarras et d\rquote h\'e9sitation, sous les regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit bonne contenance et demanda \'e0 l\rquote officier\~:
+\par
+\par \endash Certainement, je serais fort aise d\rquote \'eatre fix\'e9 sur le compte de cette race d\rquote hommes \'e9tranges, peu connus, diversement appr\'e9ci\'e9s, que les uns repr\'e9sentent comme nobles et chevaleresques, les autres\'85
+\par
+\par \endash Peu connus\~!\'85 diversement appr\'e9ci\'e9s\~!\'85 Chevaleresques\~!\'85 interrompit l\rquote officier avec un \'e9clat de rire strident\~; \'e9coutez, sir, un homme qui a v\'e9cu trente ans dans ce monde l\'e0
+, et que vous pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la photographie morale et physique du vrai Sauvage\~: tous les instincts r\'e9unis du chat, de la hy\'e8ne, du tigre, du vautour, et g\'e9n\'e9ralement des carnassiers de bas \'e9tage\~
+; tous les vices agglom\'e9r\'e9s des populations civilis\'e9es, des hordes barbares, des bandits hors la loi\~; un amalgame de la b\'eate fauve et du sc\'e9l\'e9rat sans conscience. Voil\'e0 pour le c\'f4t\'e9 moral\'85 que j\rquote adoucis passablement
+\'85 La force, la souplesse, l\rquote agilit\'e9, la vigueur indomptable, sup\'e9rieures \'e0 celles du singe, de la panth\'e8re, du cerf, de l\rquote aigle et de tous les animaux les plus surprenants\~; une finesse de sens inou\'efe\~; une adresse ph\'e9
+nom\'e9nale \'e0, tous les exercices physiques\~; un corps de diamant, de bronze, d\rquote acier, de caoutchouc\~; le diable au corps et mille fois plus. Voil\'e0 pour le c\'f4t\'e9 physique. Total, des monstres infernaux \'e0 figure humaine et qui r\'e9
+alisent l\rquote impossible, l\rquote inimaginable, surtout au point de vue du crime et de la m\'e9chancet\'e9.
+\par
+\par \endash Le portrait ne me semble gu\'e8re flatt\'e9, murmura Halleck avec un rire forc\'e9.
+\par
+\par \endash Peuh\~! J\rquote en dis peut \'eatre encore plus de bien qu\rquote ils n\rquote en m\'e9ritent. Et je vais vous \'e9tonner\'85 Ces \'eatres-l\'e0, si, par hasard, le bon esprit du Christianisme r\'e9ussit \'e0 s\rquote introduire en eux, ces \'ea
+tres-l\'e0 deviennent des sujets d\rquote \'e9lite, de nobles et dignes cr\'e9atures valant beaucoup mieux que nous tous hommes civilis\'e9s.
+\par
+\par \endash Mais alors\~! interrompit Halleck d\rquote un ton triomphant.
+\par
+\par \endash Doucement, jeune homme\~! Distinguo\'85 comme nous disions au coll\'e8ge. Le Sauvage christianis\'e9\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est plus un Sauvage\~! puisqu\rquote il n\rquote est plus mauvais.
+\par
+\par Halleck se mordit les l\'e8vres, en se souvenant que Maggie lui avait fait exactement la m\'eame r\'e9ponse.
+\par
+\par L\rquote officier reprit\~:
+\par
+\par \endash Tandis que le sauvage\'85 le vrai sauvage\'85 le sauvage pur\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est un m\'e9prisable et ha\'efssable et redoutable monstre. Ergo\~! ma d\'e9monstration est faite. Attention\~! continua l\rquote officier en changeant de ton, voil\'e0 Jim qui nous fait un signe, l\'e0-bas.
+\par
+\par La petite troupe se porta avec pr\'e9caution vers le Sioux qui les attendait
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quelles nouvelles\~? demanda l\rquote officier \'e0 voix si basse qu\rquote \'e0 peine l\rquote Indien p\'fbt l\rquote entendre.
+\par
+\par \endash Rien, r\'e9pondit celui-ci\~; je vais voir, attendez-l\'e0.
+\par
+\par Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d\rquote une demi-heure on le vit surgir de broussailles \'e0 une assez grande distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avan\'e7\'e2t avec les plus m\'e9ticuleuses pr\'e9cautions.
+\par
+\par Lorsqu\rquote on l\rquote eut rejoint\~:
+\par
+\par \endash Une piste\~! fit-il d\rquote une voix semblable \'e0 un souffle, en montrant quelques vestiges \'e0 peine visibles sur l\rquote herbe. \endash Attendez.
+\par
+\par Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une ardeur contenue qui \'e9tincelait dans ses yeux noirs\~; il sentait sa proie\~!
+\par
+\par Une heure s\rquote \'e9coula ainsi dans une anxieuse attente\~; le major commen\'e7a \'e0 perdre patience et \'e0 s\rquote inqui\'e9ter.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~! votre homme ne repara\'eet plus, dit il \'e0 l\rquote oreille de Brainerd\~; qu\rquote est-ce que cela veut dire\~? Nous trahirait-il comme un vilain\~?
+\par
+\par \endash Oh non\~; il en est incapable, r\'e9pliqua le }{\i settler}{.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! alors, on nous l\rquote a pris ou tu\'e9 dans quelque coin.
+\par
+\par \endash Ah mon Dieu\~! il ne nous manquerait plus que ce nouveau malheur\~!
+\par
+\par \endash Non, non\~! fit le major en \'e9tendant doucement son doigt vers la prairie\~; voyez-vous, dans ce creux, l\rquote herbe qui remue contre la direction du vent... et puis cette t\'eate noire qui se soul\'e8ve un peu pour nous regarder\'85
+ cette main qui se montre avec pr\'e9caution et nous fait un petit signe. Tr\'e8s bien\~! il nous indique un autre bouquet d\rquote arbres auquel il pourra arriver sans \'eatre vu de la rivi\'e8re\'85
+ il nous recommande de marcher doucement, doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long des grandes broussailles. C\rquote est compris\~! ajouta le major en r\'e9pondant par un petit signe de t\'eate\~; allons, enfants\~
+! et de la prudence\~!
+\par
+\par On se glissa, avec une adresse et des pr\'e9cautions incomparables jusqu\rquote au point indiqu\'e9\~; l\'e0 on trouva Jim qui attendait avec un visage pr\'e9occup\'e9.
+\par
+\par \endash Pas de bruit, dit-il, ils sont l\'e0\~! S\rquote ils nous entendent, ils tueront les femmes.
+\par
+\par On se groupa dans un recoin de la for\'eat et on tint conseil. Le soleil \'e9tait sur le point de quitter l\rquote horizon\~; il importait d\rquote avoir une solution avant la nuit.
+\par
+\par Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation.
+\par
+\par \endash Il faut que \'e7a chauffe tout de suite\~! dit-il\~; comme nous allons br\'fbler tous ces gredins-la\~! Vous autres, Continua-t-il en s\rquote adressant \'e0 ses hommes, ayez l\rquote \'9cil au guet, le doigt sur la d\'e9tente, et visez juste\~
+; chaque coup de feu doit abattre son Sauvage.
+\par
+\par Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant \'e9tait terrible leur \'e9motion. Ils appr\'eat\'e8rent convulsivement leurs armes.
+\par
+\par \endash Marchons, dit Jim.
+\par
+\par La moiti\'e9 des cavaliers mit pied \'e0 terre\~; tout le monde se mit \'e0 ramper dans le bois, suivant la direction indiqu\'e9e par le Sioux.
+\par
+\par L\rquote arriv\'e9e des poursuivants fut tellement silencieuse, et les Indiens s\rquote attendaient si peu \'e0 \'eatre poursuivis, qu\rquote ils furent surpris \'e0 cinquante pas de distance, au moment o\'f9 ils \'e9taient occup\'e9s \'e0
+ harnacher leurs chevaux pour le d\'e9part. Ainsi, tout le d\'e9savantage \'e9tait de leur c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash Feu\~! et chargez ensuite\~! cria le major d\rquote une voix tonnante.
+\par
+\par Un tourbillon de fum\'e9e et de flammes remplit la clairi\'e8re\~; des hurlements de mort r\'e9pondirent aux d\'e9tonations\~; quatre Indiens seulement rest\'e8rent debout\~; tous les autres se tordaient sur l\rquote herbe dans les convulsions de l
+\rquote agonie.
+\par
+\par Les trois femmes tremblantes accoururent \'e9perdues vers leurs lib\'e9rateurs. Maggie se trouvait la plus proche d\rquote Halleck\~; il s\rquote \'e9lan\'e7a vers elle.
+\par
+\par Au m\'eame instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune fille, le couteau \'e0 la main, et la saisit par les cheveux.
+\par
+\par \endash Veux-tu la l\'e2cher\~! d\'e9mon maudit\~! hurla l\rquote artiste en armant son revolver et en faisant feu.
+\par
+\par La premi\'e8re balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point noir, d\rquote o\'f9 jaillit aussit\'f4t un mince filet de sang. Le bandit chancela en grin\'e7ant des dents, mais sans abandonner sa victime sa main lev\'e9e s\rquote abaissa sur la t\'ea
+te courb\'e9e de la malheureuse enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu\rquote au manche dans le cou fr\'eale et d\'e9licat qui fut \'e0 moiti\'e9 tranch\'e9. Ensuite, avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba \'e0 la renverse, cribl
+\'e9 de balles qu\rquote Adolphe lui avait envoy\'e9es d\'e9sesp\'e9r\'e9ment.
+\par
+\par Le corps inanim\'e9 de la jeune fille s\rquote affaissa sur le sol sanglant, comme la tige d\rquote une fleur atteinte par la faux\~; Halleck n\rquote arriva m\'eame pas \'e0 temps pour la recevoir dans ses bras. Il s\rquote agenouilla avec d\'e9
+sespoir aupr\'e8s d\rquote elle, les yeux noy\'e9s de larmes br\'fblantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure dont les traits p\'e2les avaient conserv\'e9 jusque dans la mort leur expression r\'e9sign\'e9e et ang\'e9lique.
+\par
+\par Cette horrible sc\'e8ne s\rquote \'e9tait accomplie avec la rapidit\'e9 de l\rquote \'e9clair, comme un coup de foudre, sans que personne e\'fbt pu faire un mouvement pour la pr\'e9venir. }{\i Mistress}{ Brainerd et Maria \'e9taient aussit\'f4
+t accourues haletantes et d\'e9sesp\'e9r\'e9es, mais, tout \'e9tait fini, l\rquote ange avait quitt\'e9 son enveloppe d\rquote argile pour remonter au ciel.
+\par
+\par Bris\'e9s de douleur, les malheureux parents de la jeune victime s\rquote \'e9taient jet\'e9s \'e0 genoux autour d\rquote elle, essayant de lui prodiguer des soins\'85 h\'e9las\~! d\'e9sormais inutiles. Chacun d\rquote eux d\'e9
+posa sur son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se relevant, }{\i Mistress}{ Brainerd aper\'e7ut Halleck, agonisant de d\'e9sespoir, et dont les yeux restaient fix\'e9s sur la morte ch\'e9rie\~; la bonne m\'e8re comprit tou
+t ce que renfermait cette angoisse comprim\'e9e\~; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant
+\par
+\par \endash Donnez-lui aussi un dernier baiser.
+\par
+\par Le pauvre Adolphe s\rquote inclina sanglotant, \'e9perdu, et posa ses l\'e8vres sur la joue froide de celle qu\rquote il aimait tant, dans le silence de son \'e2me.
+\par
+\par Puis il retomba \'e0 genoux et demeura immobile, priant, pleurant, suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort.
+\par
+\par Pendant ce temps, les Indiens avaient \'e9t\'e9 foudroy\'e9s par une derni\'e8re d\'e9charge et le major Hachtincson avait pris le soin personnel de s\rquote assurer, le sabre \'e0 la main, que chacun d\rquote eux \'e9
+tait bien mort et ne jouait pas au cadavre.
+\par
+\par Cette clairi\'e8re \'e9tait sinistre avec ses herbes ensanglant\'e9es, noircies par la poudre, \'e9cras\'e9es par les corps inanim\'e9s mais toujours farouches des Sauvages.
+\par
+\par Dans un coin recul\'e9, la famille Brainerd pleurait et priait autour de celle qui avait \'e9t\'e9 Maggie.
+\par
+\par Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait lentement son \'e9p\'e9e, lorsque son regard se portait vers ce dernier groupe, ses sourcils se fron\'e7aient, ses yeux clairs lan\'e7aient des flammes.
+\par
+\par \endash Pauvre douce enfant\~! Grommelait-il\~; ah\~! canailles\~! ah\~! gredins\~! ah\~! race infernale\~! on n\rquote en tuera jamais assez\~!
+\par
+\par Jim, immobile sur la lisi\'e8re du bois, regardait tout cela d\rquote un air impassible\~; on aurait dit une statue de bronze\'85
+\par
+\par On se serait tromp\'e9 en le croyant insensible, lorsque ses yeux rencontraient la p\'e2le image de Maggie, une lueur humide tremblait dans ses prunelles\'85 Jim pleurait, lui aussi\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89881262}\'c9PILOGUE{\*\bkmkend _Toc89881262}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Trois jours apr\'e8s les \'e9v\'e9nements qu\rquote on vient de retracer, la petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul.
+\par
+\par Le major Hachtincson, qui avait escort\'e9 jusque-l\'e0 la famille Brainerd, pour la prot\'e9ger contre de nouveaux malheurs, fit faire halte \'e0 sa troupe et se pr\'e9para \'e0 prendre cong\'e9 de ses nouveaux amis.
+\par
+\par \endash Que Dieu vous garde\~! sir, et vous rende plus heureux \'e0 l\rquote avenir, dit-il \'e0 Brainerd, en lui serrant la main\~: Je vous quitte pour rentrer dans le d\'e9sert o\'f9 m\rquote appelle la chasse Indienne. Vous pouvez compter qu\rquote
+elle sera veng\'e9e plus d\rquote une fois\'85
+\par
+\par \endash Pas bon\~! venger\~: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour la premi\'e8re fois peut-\'eatre, se m\'ealait \'e0 la conversation sans avoir \'e9t\'e9 interpell\'e9.
+\par
+\par Le major le regarda pendant quelques minutes avec un s\'e9rieux incroyable\~: puis il secoua la t\'eate d\rquote une fa\'e7on dubitative, et ajouta en style Indien.
+\par
+\par \endash Jim avoir raison peut-\'eatre\'85 sang pour sang, mauvais\~!
+\par
+\par Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en r\'e9fl\'e9chissant\~; ensuite il dit avec explosion.
+\par
+\par \endash Ah\~! pourtant, on ne peut soutenir le contraire\~; un assassin doit mourir\~! autant il m\rquote en tombera sous la main, autant j\rquote en tuerai\~!
+\par
+\par \endash Se d\'e9fendre, bon\~! r\'e9pliqua Jim\~; attaquer, mauvais.
+\par
+\par \endash Ces diables d\rquote Indiens parlent peu, observa le major en souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous garde\~!
+\par
+\par Le peloton de cavalerie \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e0 quelque distance, lorsque l\rquote officier entendit une voix qui l\rquote appelait\~: c\rquote \'e9tait Halleck, revenant sur ses pas pour lui parler.
+\par
+\par \endash Sir, dit le jeune homme qui \'e9tait tr\'e8s p\'e2le voulez-vous accepter une mission\~?
+\par
+\par \endash Volontiers, mon jeune ami\~: de quoi s\rquote agit-il\~?
+\par
+\par Halleck tira de sa poche une petite croix sculpt\'e9e qu\rquote il avait fa\'e7onn\'e9e en route
+\par
+\par \endash Lorsque vous passerez pr\'e8s de l\rquote endroit\'85 vous savez\~?\'85 Je vous prie de placer cette petite croix dans une incision que porte le Sumac pench\'e9 sur sa tombe.
+\par
+\par \endash Oui\'85 je vous le jure\~! r\'e9pondit le major en lui serrant \'e9nergiquement la main.
+\par
+\par \endash Ensuite, reprit Halleck d\rquote une voix \'e0 peine intelligible, vous vous agenouillerez, vous ferez une pri\'e8re, et vous lui direz, de ma part, \'ab\~au revoir\~\'bb. Merci\~! Adieu, ajouta-t-il en s\rquote
+enfuyant brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter \'e0 ses paupi\'e8res.
+\par
+\par Le major continua sa route machinalement\~; au bout de quelques secondes, il porta vivement un doigt \'e0 son \'9cil.
+\par
+\par \endash Diable d\rquote homme\~! murmura-t-il, qu\rquote avait-il besoin de venir me tracasser ainsi\~?\'85 voil\'e0-t-il pas que j\rquote ai le coin d\rquote une paupi\'e8re humide\~!\'85 Allons, enfants\~! un temps de galop\~! commanda-t-il \'e0
+ ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire, reprit-il en monologue\~; comme \'e7\'e0, aussi, sa commission sera plus t\'f4t ex\'e9cut\'e9e.
+\par
+\par Bient\'f4t la solitude reprit son silencieux empire\~; les Brainerd avaient disparu d\rquote ans la direction du Nord, les cavaliers dans celle du Midi\~; toute trace humaine s\rquote \'e9tait \'e9vanouie au milieu du d\'e9sert.
+\par
+\par Une semaine apr\'e8s l\rquote arriv\'e9e des pauvres fugitifs dans la ville de Saint-Paul, M.\~Brainerd re\'e7ut une lettre portant la suscription suivante\~:
+\par
+\par \'c0 }{\i mistress}{ Brainerd, pour remettre \'e8 miss Maria Allondale.
+\par
+\par La bonne dame se h\'e2ta de la pr\'e9senter \'e0 Maria, qui, \'e0 peine remise de tant de secousses, \'e9tait encore au lit.
+\par
+\par \endash Oh mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille en regardant l\rquote adresse, qu\rquote y a-t-il encore\~? Il me semble que voil\'e0 l\rquote \'e9criture d\rquote Adolphe Halleck.
+\par
+\par Et, brisant le cachet d\rquote une main tremblante, elle lut\~:
+\par
+\par \'ab\~Ch\'e8re Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai loin de vous, loin de toute ma ch\'e8re famille, \'e0 laquelle je dis un adieu supr\'eame.
+\par
+\par \'ab\~Nous avions v\'e9cu pendant plusieurs ann\'e9es, amis et fianc\'e9s, dans la pens\'e9e souriante qu\rquote un jour nous serions mari\'e9s ensemble.
+\par
+\par \'ab\~Mais, une catastrophe irr\'e9parable, qui a soudainement d\'e9truit tout mon bonheur et mes esp\'e9rances, m\rquote a ouvert les yeux et m\rquote a appris que nous ne devons, pas\'85. que je ne dois pas vivre d\'e9sormais de la vie de ce monde.
+
+\par
+\par \'ab\~Soyez libre, Maria, je me suis aper\'e7u que votre c\'9cur \'e9prouve une affection plus particuli\'e8re pour notre cher cousin Will\'85 soyez libre\'85 et heureuse avec lui\~; je vous d\'e9gage de toute promesse envers moi.
+\par
+\par \'ab\~De notre ancienne amiti\'e9\~; il restera entre nous une affection sinc\'e8re et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos pri\'e8res, dans nos esp\'e9rances\'85
+\par
+\par \'ab\~Je ne vous demande plus qu\rquote une seule chose, c\rquote est d\rquote adresser au ciel des v\'9cux pour que ma voix, qui va pr\'eacher dans le d\'e9sert, trouve un \'e9cho dans l\rquote \'e2me des malheureux Sauvages\~
+; pour que le Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai jusqu\rquote au sein de la solitude, pour qu\rquote apr\'e8s avoir mur\'e9 la voie du ciel aux autres, je parvienne \'e0 la suivre moi-m\'eame jusqu\rquote \'e0 la fin.
+\par
+\par \'ab\~Adieu\~! \'e0 revoir dans la Patrie c\'e9leste.
+\par
+\par \'ab\~ADOLPHE, Missionnaire indigne de J\'e9sus-Christ.\~\'bb
+\par
+\par Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et cacha sa t\'eate dans le sein de }{\i mistress}{ Brainerd, et lui dit d\rquote une voix \'e9touff\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire.
+\par
+\par \endash C\rquote est un noble c\'9cur\~! murmura la vieille dame, apr\'e8s avoir parcouru la lettre, non sans s\rquote essuyer plusieurs fois les yeux. Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille\~
+: Il a choisi la meilleure part, et je crois sa r\'e9solution aussi bonne pour d\rquote autres que pour lui.
+\par
+\par Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de sa tante et s\rquote abrita, sans r\'e9pondre, sous son oreiller.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Quelques mois plus tard un mariage \'e9tait c\'e9l\'e9br\'e9 dans la principale \'e9glise de Saint-Paul.
+\par
+\par L\rquote assistance \'e9tait modeste, m\'e9lancolique, peu nombreuse. Mais une atmosph\'e8re de pi\'e9t\'e9, d\rquote affection douce et sinc\'e8re s\rquote exhalait de cette petite r\'e9union. Les jeunes \'e9poux semblaient profond\'e9
+ment heureux et aimants.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui unissaient leur sort. La c\'e9r\'e9monie termin\'e9e on quitta le s\'e9jour de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les nou
+veaux labeurs de John Brainerd avaient su conqu\'e9rir dans une vall\'e9e fertile du Minnesota.
+\par
+\par L\'e0, on pouvait vivre et sans inqui\'e9tude, en paix\~; car un poste militaire garantissait le territoire contre toute invasion indienne.
+\par
+\par Pendant bien des ann\'e9es, la Clairi\'e8re de la Sainte (c\rquote \'e9tait le nom donn\'e9 au lieu o\'f9 \'e9tait la tombe de Maggie), fut visit\'e9e, chaque automne, par deux p\'e8lerins silencieux et attrist\'e9s\'85
+\par
+\par L\rquote un d\rquote eux portait la robe noire du missionnaire\~; sur son visage jeune encore, mais p\'e2li par les rudes \'e9preuves de son saint minist\'e8re, se lisait une pens\'e9e profonde et douloureuse.
+\par
+\par L\rquote autre, son ins\'e9parable compagnon, \'e9tait un Indien de haute stature, dans la noire chevelure duquel l\rquote \'e2ge commen\'e7ait \'e0 semer de longs fils d\rquote argent.
+\par
+\par Tous deux s\rquote agenouillaient sur un tertre gazonn\'e9 qu\rquote eux seuls auraient pu reconna\'eetre, et ils priaient longtemps en silence pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux dess\'e9ch\'e9s par les orages et les soleils du D\'e9sert.
+
+\par
+\par Puis, en se relevant, le plus jeune disait \'e0 l\rquote autre
+\par
+\par \endash Oui, mon bon Jim, la pri\'e8re est douce au c\'9cur afflig\'e9.
+\par
+\par \endash Prier, penser, esp\'e9rer, tr\'e8s bon, r\'e9pondait Jim.
+\par
+\par Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant l\rquote \'e2ge, se d\'e9tournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait pour r\'e9colter des \'e2mes.
+\par
+\par Un jour l\rquote Indien revint seul et portant une forme humaine\~: envelopp\'e9e d\rquote un suaire noir.
+\par
+\par Il creusa une tombe \'e0 c\'f4t\'e9 de celle de la sainte et y d\'e9posa son pr\'e9cieux fardeau.
+\par
+\par Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois environnants\~; quand l\rquote hiver arriva, la neige n\rquote \'e9tait pas plus blanche que ses cheveux.
+\par
+\par Le printemps suivant, au grand r\'e9veil de la nature, on trouva des ossements blanchis \'e9tendus au pied du Sumac, qui portait la petite croix d\'e9figur\'e9e, h\'e9las, par bien des orages.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient les restes du fid\'e8le Jim, du bon Indien d\'e9vou\'e9 jusqu\rquote \'e0 la mort.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+\par by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***
+\par
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+\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip *****
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@@ -0,0 +1,5718 @@
+The Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jim l'indien
+
+Author: Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13598]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
+Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
+also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+
+Gustave Aimard -- Jules Berlioz d'Auriac
+
+JIM L'INDIEN
+(1867)
+
+Table des matieres
+
+CHAPITRE PREMIER SUR L'EAU.
+CHAPITRE II LEGENDES DU FOYER
+CHAPITRE III UNE VISITE
+CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.
+CHAPITRE V UN AMI PROPICE.
+CHAPITRE VI INDECISION.
+CHAPITRE VII L'OEUVRE INFERNALE.
+CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT.
+CHAPITRE IX JIM L'INDIEN EN MISSION.
+CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS.
+CHAPITRE XI PERIPETIES.
+CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS.
+EPILOGUE
+
+CHAPITRE PREMIER
+_SUR L'EAU._
+
+Par une brulante journee du mois d'aout 1862 un petit steamer
+sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait
+voir entasses pele-mele sur le pont, hommes, femmes, enfants,
+caisses, malles, paquets, et les mille inutilites indispensables
+a l'emigrant, au voyageur.
+
+Les bordages du paquebot etaient couronnes d'une galerie mouvante
+de tetes agitees, qui toutes se penchaient curieusement pour
+mieux voir la contree nouvelle qu'on allait traverser.
+
+Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus
+variees: le speculateur froid et calculateur dont les yeux
+brillaient d'admiration lorsqu'ils rencontraient la grasse
+prairie au riche aspect, et les splendides forets bordant le
+fleuve; le Francais vif et anime; l'Anglais au visage solennel;
+le pensif et flegmatique Allemand; l'ecossais a la mine resolue,
+aux vetements barioles de jaune; l'Africain a peau d'ebene. --
+Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous
+les elements d'un monde miniature s'agitaient dans l'etroit
+navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice,
+vertus.
+
+Sur l'avant se tenaient deux individus paraissant tout
+particulierement sensibles aux beautes du glorieux paysage
+deploye sous leurs yeux.
+
+Le premier etait un jeune homme de haute taille dont les regards
+exprimaient une incommensurable confiance en lui-meme. Un large
+Panama ombrageait coquettement sa tete; un foulard blanc,
+suspendu avec une savante negligence derriere le chapeau pour
+abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait
+moelleusement au gre du zephyr; une orgueilleuse chaine d'or
+chargee de breloques s'etalait, fulgurante, sur son gilet; ses
+mains, gantees finement, etaient plongees dans les poches d'un
+leger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.
+
+Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli
+d'esquisses artistiques et Croquis executes d'apres nature, au
+vol de la vapeur.
+
+Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus
+Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans
+le but d'enrichir sa collection de vues pittoresques.
+
+Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs
+des Montagnes Rocheuses avait rempli d'emulation le jeune
+peintre; il brillait du desir de visiter, d'observer avec soin
+les hautes terres de l'Ouest, et de recueillir une ample moisson
+d'etudes sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les
+lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus
+sauvages de ces territoires fantastiques.
+
+Il etait beau garcon; son visage un peu pale, colore sur les
+joues, d'un ovale distingue annoncait une complexion delicate
+mais aristocratique, On n'aurait pu le considerer comme un
+gandin, cependant il affichait de grandes pretentions a
+l'elegance, et possedait au grand complet les qualites sterling
+d'un gentleman.
+
+La jeune lady qui etait proche de sir Halleck etait une charmante
+creature, aux yeux animes, aux traits reguliers et gracieux, mais
+petillant d'une expression malicieuse. Evidemment, c'etait un de
+ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale
+les destine a servir d'epices dans l'immense ragout de la
+societe.
+
+Miss Maria Allondale etait cousine de sir Adolphus Halleck.
+
+-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tete
+de la jeune fille, les rivages fuyant a toute vapeur; oui,
+lorsque je reviendrai a la fin de l'automne, j'aurai collectionne
+assez de croquis et d'etudes pour m'occuper ensuite pendant une
+demi-douzaine d'annees.
+
+-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent
+indignes des efforts de votre pinceau, repliqua la jeune fille en
+clignant les yeux.
+
+-- Je ne dis pas precisement cela... tenez, voici un effet de
+rivage assez correct; j'en ai vu de semblables a l'Academie. Si
+seulement il y avait un groupe convenable d'Indiens pour garnir
+le second plan, ca ferait un tableau, oui.
+
+-- Vous avez donc conserve vos vieilles amours pour les sauvages?
+
+-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le
+premier jour ou, dans mon enfance, j'ai devore les interessantes
+legendes de Bas-de-Cuir, j'ai toujours eu soif de les voir face a
+face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes ou
+la nature est sereine, dans leur purete de race primitive,
+exempte du contact des Blancs!
+
+-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d'occasions,
+soyez-en sur; vous pourrez rassasier votre "soif" d'hommes
+rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poetiques
+visions s'evanouiront plus promptement que l'ecume de ces eaux
+bouillonnantes.
+
+L'artiste secoua la tete avec un sourire:
+
+-- Ce sont des sentiments trop profondement enracines pour
+disparaitre aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces
+gens-la, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n'en
+trouve-t-on pas chez les peuples civilises? Je maintiens et je
+maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l'ame haute, noble,
+chevaleresque; ils nous sont meme superieurs a ce point de vue.
+
+-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu'ils sont perfides,
+traitres, feroces!... c'est une repoussante population, qui
+m'inspire plus d'antipathie que des tigres, des betes fauves, que
+sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les
+autres!
+
+Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire
+malicieux, sa charmante interlocutrice qui s'etait
+extraordinairement animee en finissant.
+
+-- Tres bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigenes
+du Minnesota. Par exemple, j'ose dire que la source ou vous avez
+puise vos renseignements laisse quelque chose a desirer sur le
+chapitre des informations; vous n'avez entendu que les gens des
+frontieres, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets a caution.
+Si vous vouliez penetrer dans les bois, de quelques centaines de
+milles, vous changeriez bien d'avis.
+
+-- Ah vraiment! moi, changer d'avis! faire quelques centaines de
+milles dans les bois! n'y comptez pas, mon beau cousin! Une seule
+chose m'etonne, c'est qu'il y ait des hommes blancs, assez fous
+pour se condamner a vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui
+vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgre elle;
+vous vous moquez de ce que j'ai fait, tout l'ete, precisement ce
+que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai
+revenue chez nous a Cincinnati, cet automne, que vous ne me
+reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur
+cette route, si je n'avais promis a l'oncle John de lui rendre
+une visite; il est si bon que j'aurais ete desolee de le
+chagriner par un refus.
+
+"L'oncle John Brainerd" n'etait pas, en realite, parent aux deux
+jeunes gens. C'etait un ami d'enfance du pere de Maria Allondale;
+et toute la famille le designait sous le nom d'oncle.
+
+Apres s'etre retire dans la region de Minnesota en 1856, il avait
+exige la promesse formelle, que tous les membres de la maison
+d'Allondale viendraient le voir ensemble ou separement, lorsque
+son _settlement_ serait bien etabli.
+
+Effectivement, le pere, la mere, tous les enfants maries ou non,
+avaient accompli ce gai pelerinage: seule Maria, la plus jeune,
+ne s'etait point rendue encore aupres de lui. Or, en juin 1862,
+M. Allondale l'avait amenee a Saint-Paul, l'avait embarquee, et
+avait avise l'oncle John de l'envoi du gracieux colis; ce dernier
+l'attendait, et se proposait de garder sa gentille niece tout le
+reste de l'ete.
+
+Tout s'etait passe comme on l'avait convenu; la jeune fille avait
+heureusement fait le voyage, et avait ete recue a bras ouverts.
+La saison s'etait ecoulee pour elle le plus gracieusement du
+monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance
+reguliere avec son cousin Adolphe n'avait pas ete la moins
+agreable.
+
+En effet, elle s'etait accoutumee a l'idee de le voir un jour son
+mari, et d'ailleurs, une amitie d'enfance les unissait tous deux.
+Leurs parents etaient dans le meme negoce; les positions des deux
+familles etaient egalement belles; relations, education, fortune,
+tout concourait a faire presager leur union future, comme
+heureuse et bien assortie.
+
+Adolphe Halleck avait pris ses grades a Yale, car il avait ete
+primitivement destine a l'etude des lois. Mais, en quittant les
+bancs, il se sentit entraine par un gout passionne pour les
+beaux-arts, en meme temps qu'il eprouvait un profond degout pour
+les grimoires judiciaires.
+
+Pendant son sejour au college, sa grande occupation avait ete de
+faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques
+que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succes de rire
+inextinguible; naturellement son pere devint fier d'un tel fils;
+l'orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut propose
+par lui, et decrete par toute la parente qu'il serait artiste; on
+ne lui demanda qu'une chose: de devenir un grand homme.
+
+Lorsque la guerre abolitionniste eclata, le jeune Halleck bondit
+de joie, et, a force de diplomatie, parvint a entrer comme
+dessinateur expeditionnaire dans la collaboration d'une
+importante feuille illustree. Mais le sort ne le servit pas
+precisement comme il l'aurait voulu; au premier engagement, lui,
+ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers.
+Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un
+officier qui avait ete son camarade de classe, a Yale. Halleck
+fut mis en liberte, et revint au logis, bien resolu a chercher
+desormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.
+
+Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que
+lui faisait constamment sa cousine, finirent par decider le jeune
+artiste a faire une excursion dans l'Ouest. -- Mais il fit tant
+de stations et chemina a si petites journees, qu'il mit deux mois
+a gagner Saint-Paul.
+
+Cependant, comme tout finit, meme les flaneries de voyage,
+Halleck arriva au moment ou sa cousine quittait cette ville,
+apres y avoir passe quelques jours et il ne trouva rien de mieux
+que de s'embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle
+effectuait son retour chez l'oncle John.
+
+Telles etaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens
+s'etaient reunis, au moment ou nous les avons presentes au
+lecteur.
+
+-- D'apres vos lettres, l'oncle John jouit d'une sante
+merveilleuse? reprit l'artiste, apres une courte pause.
+
+-- Oui, il est etonnant. Vous savez les craintes que nous
+concevions a son egard, lorsque apres ses desastres financiers,
+il forma le projet d'emigrer, il y a quelques annees? Mon pere
+lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l'oncle
+persista dans ses idees de depart, disant qu'il etait trop age
+pour recommencer cette vie la, et assez jeune pour devenir un
+"homme des frontieres." Il a pourtant cinquante ans passes, et
+sur sept enfants, il en a cinq de maries; deux seulement sont
+encore a la maison, Will et Maggie.
+
+-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n'ai vu
+Maggie, ca commence a faire une grande fille. Et Will aussi... il
+y a deux ans c'etait presque un homme.
+
+-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frere a quatre ans de
+plus qu'elle.
+
+Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu'elle parlait; il
+fut tout surpris de voir qu'elle baissa les yeux et qu'une
+rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptomes d'embarras ne
+durerent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au
+passage; cela lui avait mis en tete une idee qu'il voulut
+eclaircir.
+
+-- Il y a un piano chez l'oncle John, je suppose? demanda-t-il.
+
+-- Oh oui! Maggie n'aurait pu s'en passer. C'est un vrai bonheur
+pour elle.
+
+-- Naturellement... Ces deux enfants-la n'ont pas a se plaindre;
+ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il
+l'intention de rester-la, et de suivre les traces de son pere?
+
+-- Je ne le sais pas.
+
+-- Il me semble qu'il a du vous en parler.
+
+Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis
+baisser les yeux. L'artiste en savait assez; il releva les yeux
+sur le paysage, d'un air reveur, et continua la conversation.
+
+-- Oui, le petit Brainerd est un beau garcon; mais, a mon avis,
+il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de college?
+
+-- Dans deux ans seulement.
+
+-- Quel beau soldat cela ferait! notre armee a besoin de pareils
+hommes.
+
+-- Will a fait ses preuves. Il a passe bien pres de la mort a la
+bataille de Bullrun. La blessure qu'il a recue en cette occasion
+est a peine guerie.
+
+-- Diable! c'etait serieux! quel etait son commandant; Stonewal,
+Jackson, ou Beauregard?
+
+-- Adolphe Halleck!!
+
+L'artiste baissa la tete en riant, pour esquiver un coup de
+parasol que lui adressait sa cousine furieuse.
+
+-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre
+ombrelle.
+
+-- Pourquoi m'avez-vous fait cette question?
+
+-- Pour rien, je vous l'assure...
+
+La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans
+rougir; mais cette tentative etait au-dessus de ses forces, elle
+baissa la tete d'un air mutin.
+
+--Allons! ne vous effarouchez pas, chere! dit enfin le jeune
+homme avec un calme sourire. Ce petit garcon est tout a fait
+honorable, et je serais certainement la derniere personne qui
+voudrait en medire. Mais revenons a notre vieux theme, les
+sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon sejour chez
+l'oncle John?
+
+-- Cela depend des quantites qu'il vous en faut pour vous
+satisfaire. Un seul, pour moi, c'est beaucoup trop. Ils rodent
+sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade
+sans les rencontrer.
+
+-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois?
+
+-- Sur ce point, voici un renseignement precis. Prenez un des
+plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le
+visage une teinte de bistre cuivre; mettez-lui des cheveux blonds
+retrousses en plumet et lies par un cordon graisseux; affublez-le
+d'une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur
+sang.
+
+-- Et les femmes, en est-il de meme
+
+-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est
+exactement le meme.
+
+-- Cependant nous sommes dans "la region des Dacotahs, le pays
+des Beaute", dont parle le poete Longfellow dans son ouvrage
+intitule Hiawatha.
+
+-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites
+allusion. Dans tous les cas, c'est pitoyable qu'il ne l'ait pas
+visite avant d'ecrire son poeme, -- Neanmoins, poursuivit la
+jeune fille, pour etre juste, je dois apporter une restriction a
+ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au
+christianisme sont tout a fait differents, ils ont laisse de
+cote, leurs allures et vetements sauvages, pour adopter ceux de
+la civilisation; ils sont devenus des creatures passables. J'en
+ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu'ils offrent en
+regard de leurs freres barbares, m'a porte a en dire du bien. Je
+pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient
+dignes de servir de modeles a beaucoup d'hommes blancs.
+
+-- Ainsi, vous admettrez qu'il se trouve parmi eux des etres
+humains?
+
+-- Tres certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois
+rendre visite a l'oncle John. Il est connu sous le nom de Jim
+Chretien; je peux dire que c'est un noble garcon. Je ne
+craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,
+
+-- Mais enfin, Maria, parlant serieusement, ne pensez-vous pas
+que ces memes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne
+sont devenus pervers que par la fatale et detestable influence
+des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!...
+
+-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-a-fait impossible aux
+missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils
+intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voila des hommes
+devoues! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une
+longue et noble carriere, au milieu de ces peuplades farouches,
+se heurtant sans cesse a la mort, a des perils pires que la mort!
+tout cela pour leur ouvrir la voie qui mene au ciel! Et le Pere
+Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle,
+ou Jyedan, comme les Indiens l'appellent. C'est un second apotre
+saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille
+occasions sa vie a ete en peril; un jour sa miserable hutte brula
+sur sa tete; il ne put s'echapper qu'a travers une pluie de
+charbons ardents. Eh bien! il benissait le ciel d'avoir la vie
+sauve, pour la consacrer encore au salut de ses cheres ouailles
+
+-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont releves et
+secourus de temps en temps, dans ces postes perilleux?
+
+-- Pas ceux-la, du moins! Ils se croiraient indignes de
+l'apostolat s'ils faiblissaient un seul instant; cette lutte
+admirable, ils la continueront jusqu'a la mort. Pour savoir ce
+que c'est que le sublime du devouement, il faut avoir vu de pres
+le missionnaire Indien!
+
+-- Ah! voici un changement de decor, a vue, dans le paysage;
+regardez-moi ca! s'ecrie le jeune artiste en ouvrant son album et
+taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchante.
+
+-- Vous n'aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la
+rive, a environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est
+proche d'un bouquet de sycomores; elle est attelee d'un cheval;
+un jeune homme se tient debout a cote.
+
+Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l'oeil droit, et
+inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de
+repondre.
+
+-- J'ai quelque idee d'avoir apercu ce dont vous me parlez. Quel
+est le proprietaire, est-ce l'oncle John?... dit-il enfin.
+
+-- Oui; et je pense que c'est Will qui m'attend. Un petit temps
+de galop a travers la prairie, et nous serons arrives au terme de
+notre voyage.
+
+CHAPITRE II
+_LEGENDES DU FOYER._
+
+Apres avoir fait des tours et des detours sans nombre, le petit
+steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre,
+raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes
+passagers debarquerent.
+
+-- Ah! Will! c'est toi?... Comment ca va, vieux gamin?...
+
+Cette exclamation d'Halleck s'adressait a un robuste et beau
+garcon, bronze par le soleil et le hale du desert, mais qui
+demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.
+
+-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe?
+demanda Maria en riant.
+
+-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l'oeil de ce cote-la!
+repondit sur le champ le jeune _settler_; ca va bien, Halleck?...
+je suis ravi de vous voir! vous etes le bienvenu chez nous,
+croyez-le.
+
+-- Je vous crois, mon ami, repondit Halleck en echangeant une
+cordiale poignee de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah!
+mais! ah mais! vous avez change, Will! Peste! vous voila un
+homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix
+minutes, et, jamais je n'aurais soupconne votre identite, n'eut
+ete Maria qui n'a su me parler que de vous.
+
+-- Est-il impertinent! mais vous etes un monstre! Vingt fois j'ai
+eu mon ombrelle levee sur votre tete pour vous corriger, mais je
+vais vous punir une bonne fois!
+
+-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.
+
+Chacun se mit a rire, on emballa valise, portefeuille, album et
+boites de peinture dans le caisson; puis on songea au depart.
+
+-- Crois-moi, Will, prend place a cote de moi, laissons-la
+conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux
+mains, de cette facon j'aurai peut-etre quelque chance de pouvoir
+causer en paix avec toi. Y connait-elle quelque chose, aux renes?
+
+-- Je vais vous demontrer ma science! s'ecria malicieusement la
+jeune fille, pendant que Will Brainerd s'asseyait derriere elle,
+a cote d'Adolphe.
+
+-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commenca ce
+dernier, mais vous etes peut-etre presomptueuse au-dela... -- Ah!
+mon Dieu!
+
+L'artiste ne put continuer, il venait de tomber en arriere dans
+la voiture, renverse par le brusque depart de l'ardent trotteur
+auquel la belle ecuyere venait de rendre la main. Apres avoir
+telegraphie quelques instants des pieds et des mains, Halleck se
+releva, non sans peine, en se frottant la tete; son calme
+imperturbable ne l'avait point abandonne, il se reinstalla sur la
+banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de
+la conversation.
+
+Cependant ses tribulations n'etaient pas finies; miss Maria avait
+lance le cheval a fond de train, et lui faisait executer une
+vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d'arbres,
+ruisseaux et ravins; tellement que pour n'etre pas lance dans les
+airs comme une balle, Adolphe se vit oblige de se cramponner a
+deux mains aux courroies du siege: en meme temps la voiture
+faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait
+litteralement se livrer a des vociferations.
+
+Au bout d'un mille, a peine, l'album sauta hors du caisson, ses
+feuilles s'eparpillerent a droite et a gauche, dans un desordre
+parfait. On mit bien un grand quart d'heure pour ramasser les
+croquis indisciplines et les paysages voltigeants; puis,
+lorsqu'ils furent dument emballes, on recommenca la meme course
+folle.
+
+Cependant la nuit arrivait, on avait deja laissee bien des milles
+en arriere; le terme du voyage n'apparaissait pas.
+
+-- Peut-on esperer d'atteindre aujourd'hui le logis de l'oncle
+John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui
+faire rendre l'ame.
+
+-- Mais oui! nous ne sommes plus qu'a un mille ou deux de la
+maison. Regardez la-bas, a, gauche; voyez-vous cette lumiere a
+travers les feuillages?
+
+-- Ah! ah! Tres bien; j'apercois.
+
+-- C'est la case; nous y serons dans quelques instants.
+
+-- Si vous le permettez, je prendrai les renes? j'ai peur, mais
+reellement peur qu'il lui arrive quelque accident.
+
+-- J'ai pris sur moi la responsabilite de l'attelage, et je ne
+m'en considererai comme dechargee que lorsque je l'aurai amene
+jusqu'a la porte.
+
+-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d'ami
+pendant le trajet qui nous reste a faire d'ici a la maison.
+Mefiez-vous de votre science en sport; l'ete dernier, je
+promenais une dame a Central Park, elle a eu la meme lubie que
+vous; celle de prendre les renes et de conduire a fond de
+train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras!
+voila le tilbury en l'air; il est retombe en dix morceaux, nous
+deux compris... Cout, vingt dollars!... Le cheval abattu,
+couronne, hors de service... Cout, trente dollars!... Total,
+cinquante: c'etait un peu cher pour une fantaisie feminine!
+
+Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent
+par arriver.
+
+L'hospitaliere maison de l'oncle John, quoique dependant
+actuellement du comte de Minnesota, avait ete originairement
+construite dans l'Ohio.
+
+Transportee ensuite vers l'Ouest, a, la recherche d'un site
+convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon,
+tout y avait ete fait par pieces et par morceaux; a tel point que
+les accessoires en etaient devenus le principal. Finalement,
+d'additions en additions, les batiments etaient arrives a
+representer une masse imposante. Dans ce pele-mele de toits
+ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs
+d'arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d'escaliers, on
+croyait voir un village; on y trouvait assurement le confortable,
+le luxe, l'opulence sauvage.
+
+Lorsque la voiture s'arreta, au bout de sa course bruyante, la
+lourde et large porte s'ouvrit en grincant sur ses gonds; un flot
+de lumiere en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette
+d'un homme de grande taille, coiffe d'un chapeau bas et large, en
+manches de chemise, et dont la posture indiquait l'attente.
+
+Des que ses regards eurent penetre dans les profondeurs du
+vehicule, et constate que trois personnes l'occupaient, il fut
+fixe sur leur identite et se repandit en joyeuses exclamations.
+
+-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d'une voix de stentor; viens
+recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en
+prenant le cheval par la bride.
+
+-- D'abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement
+cet animal endiable; bon! Maintenant, je m'empresse de repondre;
+oui, c'est moi, qui me rejouis de vous rendre visite.
+
+-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garcon! Allons,
+saute en bas, et courons au salon. La, donne la main; voila ta
+valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera
+arrive.
+
+Les trois voyageurs furent prompts a obeir et en entrant dans le
+parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et
+digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement
+le piano pour courir au-devant de son frere et de sa cousine;
+mais elle recula timidement a l'aspect inattendu d'un etranger.
+Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait ete son
+compagnon d'enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son
+nom.
+
+-- Eh quoi! c'est vous, mon cousin? s'ecria-t-elle avec un
+charmant sourire; quelle frayeur vous m'avez faite!
+
+-- Je m'empresse de la dissiper; repliqua l'artiste en lui
+tendant la main avec son sans facon habituel; touchez-la!
+cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.
+
+-- He! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit
+l'oncle John, qui venait d'arriver; je ne crois pas necessaire de
+vous demander si vous avez bon appetit.
+
+-- Ceci va vous etre demontre, repondit Adolphe en riant; quoique
+Maria m'ait secoue a me faire perdre tout bon sentiment, je sens
+que je me remets un peu.
+
+On s'attabla devant un de ces abondants repas qui rejouissent les
+robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais
+qui feraient palir un citadin; chacun aborda courageusement son
+role de joyeux convive.
+
+L'oncle John etait d'humeur joviale, grand parleur, grand
+hableur, possedant la rare faculte de debiter sans rire les
+histoires les plus heteroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un
+peu solennelle, meticuleuse sur les convenances, grondait de
+temps en temps lorsque quelqu'un de la famille enfreignait
+l'etiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses
+reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_
+Brainerd.
+
+Le jeune Will, modeste et reserve pour son age, quoiqu'il eut des
+dispositions naturelles a une gaite communicative, etait loin
+d'atteindre le niveau paternel. Maggie etait extremement timide,
+parlait peu, se contentant de repondre lorsqu'on l'interrogeait,
+ou lorsque l'imperturbable Adolphe la prenait malicieusement a
+partie.
+
+Quant a, Maria, c'etait la folle du logis; rien ne pouvait
+suspendre son charmant babil; son intarissable conversation etait
+un feu d'artifice; elle tenait tout le monde en joie.
+
+Quoiqu'on fut a la fin du mois d'aout, la soiree etait tiede,
+admirable, parfumee comme une nuit d'ete.
+
+-- Oui! l'atmosphere est pure dans nos belles prairies de
+l'Ouest, dit M. Brainerd en reponse a une observation d'Halleck;
+toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les
+mortelles emanations des villes.
+
+-- Hum! je ne les ai pas entierement esquivees cette annee. En
+juin, j'etais a New York, en juillet, a Philadelphie; il y avait
+de quoi rotir!
+
+-- Eh bien! puisque te voila avec nous, tu peux passer l'hiver
+ici. Tu auras une idee du froid le plus accompli que tu aies
+rencontre de l'autre cote du Mississipi.
+
+-- Je m'apercois que vous etes disposes a proclamer la
+superiorite de cette region, en tous points; mais si vous me
+prophetisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l'Est, je
+serai fort empresse de vous quitter avant cette lamentable
+saison.
+
+-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ca, il aurait fallu etre
+ici l'annee derniere. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez-
+vous ceci, mon neveu? Les yeux d'un homme gelaient
+instantanement, son nez se transformait en une pyramide de glace,
+s'il se hasardait a aspirer une bouffee d'air exterieur, en
+ouvrant la porte!
+
+-- Si jamais chose pareille m'arrive, je considererai cela comme
+une remarquable occurrence.
+
+-- Oh ma femme ne l'oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos
+porcs s'avise de sortir de l'ecurie. Je le suivais par derriere,
+et je remarquais sa demarche; elle devenait successivement lente
+et embarrassee, comme si ses nerfs s'etaient raidis
+interieurement. Tout-a-coup il s'arreta avec un sourd grognement;
+il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j'eus beau
+le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m'apercus
+que ses pieds etaient geles dans leurs empreintes, ils y etaient
+fixes, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le
+degel arriva au mois de fevrier; alors le pauvre animal put
+rentrer a l'ecurie.
+
+-- Combien de temps etait-il reste dans cette curieuse position?
+
+-- Eh! une semaine, au moins; n'est-ce pas, Polly?
+
+-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche.
+
+-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie,
+ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Etoile et Banniere,
+frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis,
+lorsqu'on fit du feu, l'atmosphere degela, les notes alors
+s'envolerent une a une et jouerent un air bizarre. Le meme Jour,
+l'argent vif du thermometre descendit si bas qu'il sortit par-
+dessous l'instrument, depuis lors il n'a plus pu marcher. Oui,
+mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids
+pareils.
+
+-- Eh bien, mon oncle, il n'y a pas de danger que je reste ici
+pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils
+les supporter?
+
+-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps
+sans aborder ce sujet, s'ecria rieusement Maria; je m'etonnais a
+chaque instant de ne pas l'avoir entendu faire une question la-
+dessus.
+
+Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire
+qu'un Indien soit mort de froid?... Dans l'hiver dont je te
+parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce
+gaillard la avait tout juste assez de vetements pour ne pas nous
+faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s'il avait
+froid, il se mit a rire et retroussa ses manches.
+
+-- J'aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda
+Halleck avec une animation extraordinaire.
+
+-- Il est Sioux; ces gens-la pullulent autour de nous.
+
+-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n'est-
+ce pas?
+
+Pour la premiere fois de la soiree, l'oncle John eclata d'un rire
+retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-meme, ne put se
+contenir. Quant a Maria, son hilarite n'avait pas de bornes.
+
+-- Ah ca! mais, qu'avez-vous donc tous?... demanda l'artiste un
+peu decontenance par l'accueil fait a son interjection.
+
+-- Dans trois mois d'ici, tu riras plus fort que nous, mon cher
+enfant, se hata de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la
+poesie et le romantique de tes idees ne pourront tenir devant la
+vulgaire realite.
+
+-- Quel malheur! Maria m'en a dit autant sur le paquebot. Je
+croyais avoir la chance de penetrer assez loin dans l'Ouest, pour
+y voir la vraie race rouge, dans sa purete originaire.
+
+-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l'oncle John; tu verras
+des specimens purs dans cette region; a premiere vue tu en auras
+assez.
+
+-- J'aimerais a en dessiner quelques-uns... les chefs les plus
+soignes?... J'ai entendu parler d'un Petit-Corbeau, lorsque
+j'etais a Saint-Paul. Voila un portrait que je voudrais faire,
+ah! comme j'enleverais ca!
+
+-- Dans mon opinion, ce sera plutot lui qui t'enlevera, si
+l'occasion se presente. C'est un diable, un brigand incarne, un
+vrai Sauvage.
+
+-- A quoi doit-il sa reputation?
+
+-- On ne sait pas trop; repondit Will; a peu de chose,
+assurement: c'est lui qui...
+
+Le jeune homme s'arreta court; il venait de rencontrer un regard
+furibond de son pere, appuye d'un "Ahem" vigoureux qui fit
+resonner les verres.
+
+Ce telegramme echange entre le pere et le fils, ne fut cache pour
+personne; peut-etre deux ou trois convives en devinerent la vraie
+signification: tous demeurerent pendant quelques instants muets
+et embarrasses. A la fin, Halleck, avec la presence d'esprit et
+la courtoisie qui le caracterisaient, s'empressa de detourner la
+conversation.
+
+-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n'aient
+fourni quelques individus remarquables, dignes d'etre compares a
+nos plus grands generaux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et
+quelques autres; sans doute il n'y en n'a pas en abondance parmi
+eux, mais, je voue le repete, mes amis, ce qui caracterise le
+Sauvage, c'est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant
+autour de lui un regard convaincu.
+
+-- Nul doute qu'Albert Pike ne se soit apercu de cela, depuis
+longtemps; riposta l'oncle John avec un serieux perfide; et
+j'estime que si nous avions accepte les alliances offertes par
+les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait
+aujourd'hui tranche.
+
+-- Vous etes tous ligues contre moi, je perds mon eloquence avec
+vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?
+
+La jeune fille rougit a cette interpellation inattendue, et
+repondit avec une petite voix douce.
+
+-- Je serais bien ravie, mon cousin, d'etre votre alliee. Jadis,
+j'aurais eu un peu les memes idees que vous, mais une courte
+residence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en verite, que
+notre existence occidentale ne renferme aucun element romantique.
+
+-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous etes
+tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le
+Minnesota?
+
+-- De toute espece. Depuis l'ours gris jusqu'a la fourmi.
+
+-- Vous n'avez pas la pretention de me faire croire que, dans vos
+parages, on trouve des monstres pareils?
+
+Quoi? des fourmis?
+
+-- Non; des ours grizzly.
+
+-- On ne les voit gueres hors des montagnes; mais on rencontre
+assez souvent les autres especes dans les prairies. Il n'y a pas
+une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans
+s'en douter, nez a nez avec un de ces gros messieurs bruns.
+
+-- Vous voulez plaisanter! s'ecria Halleck dans la consternation:
+et, comment cela s'est-il passe?
+
+-- On ne pourrait dire lequel fut plus effraye, de la fille ou de
+l'ours. Chacun s'est sauve a toutes jambes; l'ours, peut-etre,
+court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une
+tranche d'ours braise?
+
+-- Oh! ne me parlez pas de ca! j'aimerais mieux manger du mulet
+ou du cheval!
+
+-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre gout.... un
+autre fumet...
+
+-- Je vous crois, et ne desire pas faire la comparaison. Peut-on
+bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer a un
+habitue de la menagerie de New York des beefsteaks de Sampson
+l'ours qui a mange le vieil Adam Grizzly!
+
+-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, apres
+tout: et tu y prendrais gout, peut-etre.
+
+Halleck fit une grimace negative et tendit son assiette a
+_mistress_ Brainerd en disant:
+
+-- Chere tante, veuillez me donner une petite tranche de votre
+excellent _roastbeef_; je me sens un appetit feroce, ce soir.
+
+-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c'etait bien cuit, bien
+tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un
+tranquille sourire; vous en digereriez tres bien une portion.
+
+-- Impossible, impossible! je vous le repete. Il y a des choses
+auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile a
+contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter
+pareille nourriture.
+
+-- Mais les Indiens?...
+
+-- Ah! si j'en etais un, le cas serait different; mais je suis
+dans une peau blanche, et je tiens a mes gouts.
+
+-- Enfin! poursuivit l'oncle John qui semblait prendre un plaisir
+tout particulier a insister sur ce point; tu pourrais bien en
+gouter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.
+
+-- Mon oncle! inutile! De l'ipecacuanha, du ricin, de l'eau-
+forte, tout ce que vous voudrez, excepte cet horrible regal.
+
+-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois a ceci, observa
+_mistress_ Brainerd en prenant l'assiette de l'artiste, avec son
+sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table,
+affame.
+
+-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce
+soir, d'avoir un appetit aussi immodere, ou d'etre aussi
+gourmand, car ce _roastbeef_ est delicieux.
+
+-- Ah! mon garcon! quelqu'un sans appetit, dans ce pays-ci,
+serait un phenomene; va! mange toujours! reprit l'oncle John
+facetieusement; je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir te
+convertir a l'ursophagie.
+
+-- Voyons! ne me parlez plus de ca! je n'en toucherais pas une
+miette, pour un million de dollars.
+
+-- Finalement, vous etes content de votre souper?
+
+-- Quelle question! c'est un festin digne de Lucullus.
+
+-- Mon mignon! tu n'as pas mange autre chose que des tranches
+d'ours noir !
+
+-- Ah-oo-ah! rugit l'artiste en se levant avec furie, et prenant
+la fuite au milieu de l'hilarite generale.
+
+CHAPITRE III
+_UNE VISITE._
+
+La nuit -- une belle nuit du mois d'aout -- etait splendide,
+calme, sereine, illuminee par une lune eclatante et pure;
+l'atmosphere etait transparente et d'une douceur veloutee; il
+faisait bon vivre!
+
+Apres le souper, Maggie s'etait mise au piano et avait joue
+quelques morceaux, sur l'instante requete de l'artiste; chacun
+s'etait assis au hasard sous l'immense portique dont l'ampleur
+occupait la moitie de la maison.
+
+Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec beatitude;
+l'oncle John avait prefere une enorme pipe en racine d'erable,
+dont la noirceur et le culottage etaient parfaits.
+
+Halleck etait a une des extremites du portail; apres lui etaient
+Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite
+M. et _mistress_ Brainerd.
+
+La nuit etait si calme et silencieuse que, sans elever la voix,
+on pouvait causer d'une extremite a l'autre de l'immense salle.
+La conversation devint generale et s'anima, surtout entre Maria
+et l'oncle John. Halleck s'adressait particulierement a Maggie,
+sa plus proche voisine.
+
+-- Maria m'a parle d'un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand
+ami de votre famille? lui demanda-t-il.
+
+-- Christian Jim, vous voulez dire?...
+
+-- C'est precisement son nom. Savez-vous ou il habite?
+
+-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est
+aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent
+chez nous. Il a ete converti il y a quelques annees, dans une
+occasion perilleuse, papa lui a sauve la vie; depuis lors Jim lui
+garde une reconnaissance a toute epreuve: il nous aime peut-etre
+encore plus que les missionnaires.
+
+-- Un vrai Indien n'oublie jamais un service; ni une injure,
+observa Halleck sentencieusement; quelle espece d'individu est
+cet Indien?
+
+-- Il personnifie votre ideal de l'Homme-Rouge, au moral, du
+moins; sinon au physique. C'est tout ce qu'on peut rever de
+noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.
+
+Maggie s'etonnait de soutenir si bien la conversation,
+contrairement a ses habitudes de silence. Elle subissait, sans
+s'en apercevoir, l'influence d'Halleck, dont la delicate urbanite
+savait mettre a l'aise tout ce qui l'entourait; le jeune artiste
+avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain
+favorable pour la personne avec laquelle il s'entretenait.
+
+Tout le monde n'a pas ce talent aussi rare qu'enviable.
+
+Le coup d'oeil general de cette reunion intime aurait fait un
+tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzee
+du vieux Brainerd demi noye dans les nuages tourbillonnants
+qu'exhalait sa pipe; a cote de lui, le visage calme et souriant
+de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un
+peu rude et de la bonte la plus douce. Au centre, eclairee par
+les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, epanouie, alerte,
+toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fete a la
+nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l'oreille, les
+jambes croisees, nonchalamment renverse dans son fauteuil,
+envoyant dans l'air, par bouffees regulieres, les blanches
+spirales de son cigare; Maggie, naive et gracieuse, ses grands
+yeux noirs et expansifs fixes sur son cousin avec une attention
+curieuse, toute empreinte de grace innocente et juvenile,
+ressemblant a la fee charmante de quelque reve oriental.
+
+Vraiment, c'etait un delicieux interieur qui aurait seduit
+l'artiste le plus difficile.
+
+Effectivement Adolphe etait ravi, surtout quand ses yeux
+rencontraient les regards de sa gentille cousine.
+
+-- J'aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il apres un long
+silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a
+ete donne au sujet de sa conversion.
+
+-- C'est plutot, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui
+a, merite ce titre. Lorsque mon pere l'a rencontre pour la
+premiere fois, il etait tres mechant, ivrogne, brutal,
+querelleur, et il avait tue, disait-on, plus d'un blanc. Il
+rodait de preference dans les hautes regions du Minnesota, ou les
+caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.
+
+-- Mais, depuis, il est completement change?
+
+-- Si completement qu'on peut dire, a la lettre, que c'est un
+autre homme. Il est alle jusqu'a prendre un nom anglais, comme
+vous voyez. Il y a quelques annees, sa passion invincible etait
+l'abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu
+jusqu'au dernier haillon qu'il avait sur le corps. Depuis sa
+conversion, en aucune circonstance il ne s'est laisse tenter; il
+est reste sobre comme il se l'etait promis.
+
+-- C'est la un type remarquable. Par consequent, miss Maggie,
+continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous
+admettrez que je ne me suis pas entierement trompe dans mon
+appreciation du caractere indien.
+
+-- Mais precisement l'Indien a disparu, le chretien seul est
+reste.
+
+Cette remarque incisive etait la refutation la plus complete qui
+eut ete opposee au systeme d'Halleck; venant d'une aussi jolie
+bouche, elle avait pour lui autant d'autorite que si elle eut
+emane d'un philosophe ou d'un general d'armee.
+
+
+
+Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration
+devant le bon sens ingenu de la jeune fille.
+
+-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu'il y ait eu des Sauvages,
+meme non chretiens, dont le caractere et la conduite aient ete
+chevaleresques et nobles, de facon a meriter des eloges?
+
+-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantite
+d'Indiens que j'ai vus, il ne s'en est pas rencontre un seul
+realisant ces belles qualites, -- Ah! mais, voici Jim en
+personne, qui arrive.
+
+La porte, en effet, venait de s'ouvrir sans bruit, l'artiste
+apercut, s'avancant sous le portique, une haute forme brune
+enveloppee des pieds a la tete par une grande couverture blanche.
+
+Du premier regard, l'artiste reconnut un Indien; la demarche
+assuree et confiante du nouveau venu faisait voir qu'il se
+sentait dans une maison amie.
+
+En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agreable, fit
+entendre ce seul mot:
+
+-- Bonsoir.
+
+Chacun lui repondit par une salutation semblable, et, sans autre
+discours, il s'assit sur une marche d'escalier, entre l'oncle
+John et Maria.
+
+Il accepta volontiers l'offre d'une pipe, et sembla absorbe par
+le plaisir d'en faire usage; ensuite, la conversation recommenca
+comme si aucune interruption ne fut survenue.
+
+Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l'interet curieux que lui
+inspirait ce heros du desert. Sa preoccupation a cet egard devint
+si apparente que chacun s'en apercut et s'en amusa beaucoup. Il
+cessa de causer avec Maggie, et se mit a contempler Jim
+attentivement.
+
+Ce dernier lui tournait le dos a moitie, de facon a n'etre vu que
+de profil, et du cote gauche. Insoucieux de la chaleur comme du
+froid, il etait etroitement enroule dans sa couverture; dans une
+attitude raide et fiere, il exposait a la clarte de la lune son
+visage impassible, mais dont les traits bronzes refletaient les
+rayons argentes comme l'aurait fait le metal luisant d'une
+statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa
+pipe l'eclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient
+etrangement sa physionomie caracteristique.
+
+Cet enfant des bois avait un profil melange des beautes de la
+statuaire antique et des trivialites de la race sauvage. Levres
+fines et arquees; nez romain, droit, d'un galbe pur autant que
+noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilees;
+et a cote de cela, sourcils epais; visage carre, anguleux; front
+bas et etroit, fuyant en arriere. La partie la plus
+extraordinaire de sa personne etait une chevelure exuberante,
+noire comme l'aile du corbeau, longue a recouvrir entierement ses
+epaules comme une vraie criniere.
+
+Tout ce qui avait ete dit precedemment sur son compte avait
+fortement predispose Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme,
+toujours absorbe par ses romanesques illusions sur les Indiens,
+tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses
+reves. Il s'oublia ainsi, renverse dans son fauteuil, les yeux
+attentifs, dilates par la curiosite, tellement que, pendant dix
+minute, il oublia son cigare au point de le laisser eteindre.
+
+Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume,
+pour le rappeler a lui; alors il tira une allumette de sa poche,
+ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:
+
+-- Il arrive de la chasse, n'est-ce pas? Demanda-t-il
+
+-- Le mois d'aout n'est pas une bonne saison pour cela.
+
+-- Comment vous etes-vous procure cette chair d'ours que nous
+avons mangee ce soir?...
+
+-- Par un hasard tout a fait fortuit; et nous l'avons conservee,
+specialement a votre intention aussi longtemps que le permettait
+la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!
+
+-- Hooh! repondit le Sioux en tournant sur ses talons, de maniere
+a faire face a la jeune fille.
+
+-- Coucherez-vous ici cette nuit?
+
+-- Je ne sais pas, peut-etre, repondit-il laconiquement en
+mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-meme avec une
+precision mecanique, et se remit a fumer vigoureusement.
+
+-- Il a quelque chose dans l'esprit, observa Maria; car
+ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier
+quart d'heure de sa visite.
+
+-- Peut-etre est-il gene par notre presence inaccoutumee?
+
+-- Non; il lui suffit de vous voir ici pour savoir que vous etes
+des amis.
+
+-- On ne peut connaitre tous les caprices d'un Indien; je suppose
+qu'a l'instar de ses congeneres il a aussi des fantaisies et des
+excentricites.
+
+La soiree etait fort avancee, M. Brainerd insinua tout doucement
+qu'il etait l'heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans
+leur chambre; alors l'oncle John se leva, invita tout le monde a
+rentrer dans la maison. La lampe demi-eteinte fut rallumee; la
+famille s'installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui
+garnissaient!e salon.
+
+A ce moment, tous les visages devinrent serieux, car on se
+disposait a reciter les prieres du soir; M. Brainerd, lui-meme,
+deposa momentanement son air rieur pour se recueillir; avec
+gravite, il prit la Bible, l'ouvrit, mais avant de commencer la
+lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.
+
+-- Ou est Jim? demanda-t-il.
+
+-- Il est encore sous le portique, repondit Will; irai-je le
+chercher?
+
+-- Certainement! on a oublie de l'appeler.
+
+Le jeune homme courut vers le Sioux et l'invita a entrer pour la
+priere.
+
+L'autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra,
+apres un moment d'attente.
+
+-- Il n'est pas dispose, a ce qu'il parait, ce soir dit-il en
+revenant; il faudra nous passer de lui.
+
+Maggie s'etait mise au piano, et avait fait entendre un simple
+prelude a l'unisson; toute la portion adolescente de la famille
+se reunit pour l'accompagner. Will avait une belle voix de basse;
+Halleck etait un charmant tenor; on entonna l'hymne splendide
+"sweet hour of Brayers" dont les accents majestueux, apres avoir
+fait vibrer la salle sonore, allerent se repercuter au loin dans
+la prairie.
+
+Le chant termine, chacun reprit son siege pour entendre la
+lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminerent
+par une fervente priere que l'on recita a genoux.
+
+Les jeunes filles allerent se coucher, sous la conduite de
+M. Brainerd; les hommes rallumerent des cigares et s'installerent
+de nouveau sur leurs sieges. Chacun d'eux avait une pensee
+curieuse et inquiete a satisfaire: Halleck voulait approfondir la
+question Indienne en se livrant a une etude sur Jim; L'oncle John
+et le cousin Will avaient remarque un changement etrange dans les
+allures du Sioux, ils desiraient eclaircir leurs inquietudes en
+causant avec lui.
+
+Ils s'acheminerent donc tout doucement hors du salon et allerent
+rejoindre sous le portique leur hote sauvage. Ce dernier fumait
+toujours avec la meme energie silencieuse, et sa pipe illuminait
+vigoureusement son visage, a chaque aspiration qui la rendait
+periodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstine
+jusqu'au moment ou l'oncle John l'interpella directement.
+
+-- Jim, vous paraissez tout change ce soir. Pourquoi n'etes-vous
+pas venu prendre part a la priere? Vous ne refusez pas d'adresser
+vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonte.
+
+-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui
+parlez.
+
+-- Dans d'autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de
+vous joindre a nous pour ces exercices.
+
+-- Jim n'est pas content: il n'a pas besoin que les femmes s'en
+apercoivent.
+
+-- Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire?
+
+-- Les trafiquants Blancs sont des mechants; ils trompent le
+Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu'a ses
+couvertures.
+
+-- Ca a toujours ete ainsi.
+
+-- L'Indien est fatigue; il trouve ca trop mauvais. Il tuera tous
+les _Settlers_.
+
+-- Que dites-vous? s'ecria l'oncle John.
+
+-- Il brulera la cabane de l'Agency; il tuera hommes, femmes,
+babys, et prendra leurs scalps.
+
+-- Comment savez-vous cela?...
+
+-- Il a commence hier; ca brule encore. Le Tomahawk. est rouge.
+
+-- Dieu nous benisse! Et, viendront-ils ici, Jim?
+
+-- Je crois pas, peut-etre non. C'est trop loin de l'Agency; ils
+ont peur des soldats.
+
+-- Enfin, les avez-vous vus, Jim?
+
+-- Oui j'ai vu quelques-uns. Ca contrarie Jim. Il y a trop
+chretiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C'est
+mauvais, Jim n'aime pas voir ca, il s'est en alle.
+
+-- Fasse le ciel qu'ils ne viennent pas dans cette direction. Si
+je savais qu'il y eut danger pour l'avenir, nous partirions
+instantanement.
+
+-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le
+Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulierement emu
+par les inquietantes revelations de l'Indien.
+
+-- Ah! repliqua l'oncle John en reflechissant, si nous quittons
+la ferme, elle sera pillee par ces larrons a peau rouge, en notre
+absence. Je n'aimerais pas, a mon age, perdre ainsi tout ce que
+j'ai eu tant de peine a amasser.
+
+-- Mais cependant, pere, si notre surete l'exige! observa Will.
+
+-- S'il en etait ainsi je n'hesiterais pas un seul instant;
+neanmoins, je ne crois pas qu'il y ait a craindre un danger
+immediat. C'est probablement une terreur panique dont on s'emeut
+aujourd'hui, comme cela est arrive au printemps dernier: le seul
+vrai danger a redouter c'est que ce desordre prenne de
+l'extension et arrive jusqu'a nous.
+
+-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable
+les a souleves, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un
+autre Havane; mais, comme je le soutenais tout a l'heure a table,
+leurs actions meme blamables reposent toujours sur une base
+honorable.
+
+-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois,
+preferable a votre pipe.
+
+-- Je n'en ai pas besoin, repliqua l'autre sans bouger.
+
+-- A votre aise! il n'y a pas d'offense! Oncle John, nous disons
+donc qu'il n'y a pas lieu de s'effrayer?
+
+-- Ah! ah! mon garcon, il y a bien reellement un danger, c'est
+certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu'a nous?... c'est
+incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles
+pendant que vous etiez sur le steamer?
+
+-- Depuis que vous me parlez de tout ca, il me revient un peu
+dans l'esprit que j'ai du ouir murmurer je ne sais quoi au sujet
+des craintes qu'inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis
+point preoccupe de ces fadaises; d'ailleurs, je commence a croire
+que les Blancs par ici n'ont qu'une toquade, c'est de denigrer
+les Peaux-Rouges.
+
+-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez change d'opinion, lorsque
+vous serez plus age d'un an seulement! dit le jeune Will qui
+semblait beaucoup plus affecte que son pere des mauvaises
+nouvelles apportees par le Sioux. Les plus funestes legendes que
+nous aient leguees nos ancetres sur la barbarie Indienne, ont
+pris naissance dans ce pays meme, dans le Minnesota.
+
+-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne
+voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l'oncle John sans
+prendre garde a cette derniere remarque; je vais tirer cela au
+clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit?
+
+L'Indien resta deux bonnes minutes sans repondre. Les bouffees
+s'envolerent de sa pipe plus epaisses et plus rapides; son visage
+se contracta sous les efforts d'une meditation profonde: enfin il
+lacha une monosyllabe
+
+-- Non.
+
+-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will.
+
+-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d'en savoir
+davantage; j'irai voir et je dirai ce que j'aurai vu; peut-etre
+il vaudra mieux rester.
+
+-- Enfin, il sera encore temps demain, n'est-ce pas.
+
+-- Je l'ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera a son retour.
+
+-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette
+nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il
+fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fache, mon cher
+Adolphe, qu'un semblable deplaisir trouble la joie que nous
+eprouvions tous de votre visite.
+
+-- Ne prenez donc pas cela a coeur, par rapport a moi, cher
+oncle, repliqua l'artiste en renversant la tete et lancant
+methodiquement des bouffees, tantot par l'un tantot par l'autre
+coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela,
+et je prolongerais, s'il le fallait, ma visite expres pour vous
+convaincre de mon inalterable sang-froid en ce qui concerne les
+Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je
+suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.
+
+-- L'experience ne la modifiera que trop! repondit l'oncle John.
+
+-- La verite parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j'aurai
+ete temoin de ces atrocites dont on me menace tant, alors
+seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent
+pas a l'ideal de mes reves.
+
+-- Je crains fort...
+
+L'oncle John s'arreta court; en se retournant par hasard, il
+venait d'apercevoir dans l'entrebaillement de la porte, le visage
+inquiet de sa femme, plus pale que celui d'une morte.
+
+-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s'agit-il?
+
+Le mari etait trop franc pour se permettre le moindre mensonge;
+il se contenta dire:
+
+-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai ca tout a
+l'heure.
+
+_Mistress_ Brainerd resta un moment irresolue, hesitant a obeir
+et a rester; enfin elle s'eloigna en disant a son mari
+
+-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en
+supplie.
+
+Aussitot qu'elle fut hors de portee de la voix, l'oncle John
+reprit:
+
+-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour reparer nos
+forces. Allons Jim!
+
+-- Non, il faut partir, moi, repondit le Sioux.
+
+-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui
+demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse.
+
+-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l'Indien
+en se levant et s'eloignant a grands pas.
+
+Chacun se rendit a sa chambre respective et se coucha. Halleck ne
+put s'endormir; il agitait dans son esprit les probabilites des
+evenements, mais n'accordait aucune confiance aux apprehensions
+que chacun manifestait autour de lui. Les jours nefastes de
+massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient eloignes de
+plus d'un siecle; il considerait comme une absurdite inadmissible
+l'occurrence d'une catastrophe semblable, en plein Minnesota,
+c'est-a-dire en pleine civilisation; decidement les terreurs de
+ses amis lui faisaient pitie.
+
+Neanmoins il eteignit sa bougie; deja un agreable assoupissement,
+precurseur du sommeil, commencait a fermer ses paupieres,
+lorsqu'une clarte indefinissable se montra au travers de ses
+volets. Il sauta vivement a bas de son lit, et courut a la
+fenetre pour explorer les alentours. Un coin de l'horizon lui
+apparut rouge et sanglant des reflets d'un incendie; ce sinistre
+semblait etre a une distance considerable, dans la direction des
+basses prairies; l'obscurite ne permettait de distinguer aucun
+detail du paysage.
+
+Cependant, les regards investigateurs de l'artiste finirent par
+remarquer une grande forme sombre decoupee en silhouette sur le
+fonds lumineux; Ce fantome humain marchait a grands pas dans la
+direction du feu; a sa longue couverture blanche, Halleck
+reconnut Christian Jim; il resta longtemps a sa fenetre, le
+regardant s'eloigner, jusqu'a ce qu'il ne fut plus visible que
+comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant:
+
+-- C'est un drole de corps que ce Sioux; bien certainement, lui
+et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte
+des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n'avaient
+pas assez de leurs petites affaires, sans venir se meler des
+notres!...
+
+Sur quoi Halleck s'endormit et reva chevalerie indienne.
+
+CHAPITRE IV
+_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._
+
+Dans la maison du _settler_, personne, excepte Halleck, n'avait
+apercu la lueur nocturne de l'incendie. Il se garda bien d'en
+parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait
+qu'a fournir un theme inepuisable aux propos desobligeants sur
+les pauvres Sauvages; il s'assura donc un secret triomphe en
+gardant le silence.
+
+La matinee suivante fut admirable, tiede, transparente; une de
+ces splendides journees ou il fait bon vivre!
+
+Halleck decida qu'il passerait sa matinee a croquer les paysages
+environnants, et il invita Maria et Maggie a lui servir de guides
+dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses
+necessites du menage, jugea convenable de retenir sa fille a la
+maison; le nombre des touristes se trouva donc reduit a deux.
+
+Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicerone
+a l'artiste; pendant son sejour d'ete elle avait parcouru le pays
+en tous sens, ne negligeant pas un bosquet, pas une clairiere.
+Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans
+sa memoire, elle conservait comme dans un musee vivant, une
+collection admirable de points de vue.
+
+-- Et maintenant, tres excellent sir, dit-elle une fois en route,
+quel genre de beaute pittoresque faut-il offrir a votre crayon
+habile?
+
+-- Tout ce qui se presentera.
+
+-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd'hui?
+
+-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-etre.
+
+-- Cependant je desirerai connaitre vos preferences.
+
+-- Peu m'importe. Je me rejouis de m'en rappeler a votre choix.
+
+-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille
+la-bas au pied des paisibles collines; il est a demi cache par un
+rideau de nobles sapins qui se melent harmonieusement aux
+bouleaux argentes. C'est tout petit, tout mignon; mais j'ai
+souvent desire de posseder vos crayons pour reproduire ce
+merveilleux coin du desert.
+
+-- Allons-y!
+
+Tous deux se dirigerent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils
+marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de
+laquelle dormaient de grands arbres couches comme des geants sur
+un lit de velours vert; plus loin se presenterent de gracieuses
+collines en rocailles jaunes, grises, bronzees, chatoyantes des
+admirables reflets que fournit le regne mineral; au milieu de
+tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux
+feuillages dores, diamantes, des arbrisseaux bizarres, des
+senteurs divines, des harmonies celestes murmurees par la nature
+joyeuse.
+
+Ils arriverent au lac; c'etait bien, comme l'avait dit Maria, une
+perle enchassee dans la solitude. Tout au fond, formant le
+dernier plan, s'elevait un entassement titanique de roches
+amoncelees dans une majestueuse horreur. Leur aspect severe etait
+adouci par un deluge de petites cascades mousseuses et
+fretillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes,
+grimacantes, froncees de ces geants de granit. Des touffes
+d'herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses,
+s'epanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des
+corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond
+des eaux, montaient le long des pentes abruptes que decoraient
+leurs immenses petales de pourpre ou d'azur.
+
+A droite, a gauche, des forets profondes, silencieuses,
+incommensurables; des deserts feuillus, enguirlandes, mysterieux,
+pleins d'ombres bleues, de rayons d'or, de murmures inouis!
+
+Le lac, plus pur, plus uni qu'une opulente glace de Venise; le
+lac, transparent comme l'air, dormait dans son palais sauvage,
+sans une ride, sans une vague a sa surface d'emeraude
+bleuissante.
+
+Quelques grands oiseaux, fendant l'air avec leurs ailes a reflets
+d'acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond
+renvoyait leur image.
+
+Halleck poussa des rugissements de joie.
+
+-- Je vous le dis, en verite, aucun pays du monde, pas meme la
+Suisse, ou l'Italie ne sauraient approcher d'une sublimite
+pareille. Cependant il y manque un element, la vie; sans cela le
+paysage est mort.
+
+Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs
+tetes.
+
+-- Non, ce n'est pas assez. Il me faudrait autre chose encore,
+plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien
+y figurer nous-meme; mais nous n'y sommes que des intrus.... et
+pourtant, il me faut de la vie la-dedans!.... un daim se
+desalterant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d'un
+air philosophe les splendeurs qui l'entourent; ou bien...
+
+-- Un Indien sauvage, pagayant son canot?
+
+-- Oui, mieux que tout le reste! La, un vrai Sioux, peint en
+guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes desirs.
+
+-- Bah! qui vous empeche d'en mettre un?... Je suis sure que vous
+en avez l'imagination si bien penetree, que la chose sera facile
+a votre crayon.
+
+-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chere Maria,
+rien ne vaut la realite.
+
+-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ebouriffante? Si
+je ne me trompe, voila la-bas un canot indien. Sa position, a
+vrai dire, n'est guere favorable pour etre dessinee.
+
+En meme temps, Maria montra du doigt, un coin du lac herisse d'un
+gros buisson de ronces qui faisaient voute au-dessus de l'eau.
+Dans l'ombre portee par cet abri, apparaissait d'une facon
+indecise, un objet qui pouvait etre egalement une pierre, le bout
+d'un tronc d'arbre, ou l'avant d'un canot.
+
+Si l'oeil exerce d'un chasseur avait reconnu la un esquif, il
+aurait constate aussi que son attitude annoncait la secrete
+intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s'en servait eut
+cherche a se derober aux regards. Mais, quelle raison mysterieuse
+aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_
+aurait eu l'idee de concevoir quelque inquietude a l'apparition
+de cette frele embarcation?
+
+Quoiqu'il en soit, il fallut plusieurs minutes a l'artiste pour
+distinguer l'objet que lui indiquait sa vigilante compagne;
+lorsque enfin il l'eut apercu, sa forme et sa tournure
+repondirent si peu aux idees preconcues du jeune homme qu'il ne
+put se decider a y voir un canot.
+
+-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j'en ai vu plusieurs
+fois deja; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce
+canot un fac-simile exact de ceux que Darley a si bien dessines
+dans ses illustrations de Cooper. Vous etes donc force de
+convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous.
+
+-- Mais ou est son proprietaire, l'Indien lui-meme? Nous ne
+pouvons guere tarder de le voir?
+
+-- Il est sans doute a roder par la dans les bois. Adolphe!
+s'ecria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas
+seuls!
+
+-- Eh bien! quoi? repliqua vivement Halleck, ne sachant ce
+qu'elle voulait dire.
+
+-- Regardez a une centaine de pas vers l'ouest de ce canot; vous
+me direz ensuite s'il vous manque l'element de vie, comme vous
+dites.
+
+-- Tiens! tiens! voila, un gaillard qui en prend a son aise, sur
+ma vie! Eh! qui pourrait le blamer d'avoir choisi une aussi
+ravissante retraite pour se livrer aux delices de la peche?
+
+Nos deux touristes etaient fort surpris de ne l'avoir pas vu tout
+d'abord. Il etait en pleine vue, assis sur un roc avance; les
+pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penche en
+avant, dans l'attitude des pecheurs de profession. Sa contenance
+annoncait une attention profonde, toute concentree sur la ligne
+dont il venait de lancer l'hamecon dans le lac apres l'avoir
+balance au-dessus de sa tete.
+
+L'artiste commenca a dessiner; Maria choisit une place d'ou elle
+pouvait facilement suivre les progres du travail.
+
+Tout en faisant voltiger a droite et a gauche son crayon docile,
+Halleck jasait gaiment et entretenait la conversation avec une
+verve intarissable. Peu a peu les traits se multipliaient,
+l'esquisse prenait une forme.
+
+-- Si seulement nous avions a portee l'homme rouge, observa-t-il,
+je le croquerais en detail. Mais, j'y pense, nous pouvons nous
+procurer cette jubilation; je vais d'abord placer, dans mon
+ebauche, le canot bien en vue, j'y dessinerai ensuite l'Indien
+maniant l'aviron, lorsque nous serons parvenus a nous rapprocher
+de ce pecheur.
+
+-- Assurement voila un homme bien paisible et bien occupe; il a
+l'air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu'il se soit
+apercu de notre presence?
+
+-- Sans nul doute, car nous sommes aussi fierement en vue;
+cependant j'affirmerais que son poisson le preoccupe beaucoup
+plus que nous. Tenez! il a leve la tete et nous a regardes. Ah!
+le voila qui regarde en bas; il vient d'enlever quelque chose au
+bout de sa ligne.
+
+-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot la-bas. Ne
+voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage
+brillant d'un oiseau?
+
+-- Je ne puis m'occuper que de mon dessin; je n'ai pas de temps a
+perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me
+voila en train.
+
+-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez
+quelque chose qui vous interessera; je suis sure maintenant qu'il
+y a la une tete d'Indien.
+
+L'artiste se decida enfin a jeter les yeux dans la direction
+indiquee; il daigna meme admettre qu'il voyait quelque chose
+d'extraordinaire dans ce buisson
+
+-- Oui, murmura-t-il, c'est bien la touffe de chevelure ornee que
+portent les guerriers sauvages; c'est leur panache bariole de
+plumes eclatantes.
+
+Pendant qu'il parlait, le Sauvage surgit entierement hors des
+broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque
+aussitot il disparut.
+
+-- Ah! en voila plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre
+element de vie a fait apparition, le cadre est complet.
+
+-- Je me declare satisfait, reellement.
+
+-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous.
+Combien elle se serait rejouie de ce spectacle enchanteur! je
+suis bien desolee de son absence.
+
+-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu'elle m'a surpris et charme
+bien agreablement hier soir; elle a une distinction et une
+intelligence qu'envieraient nos plus belles dames des cites
+civilisees; je vous assure qu'elle a fait impression sur moi.
+
+-- Cela ne m'etonne pas; elle merite l'estime et l'amitie de
+chacun. c'est le plus noble coeur que je connaisse; honnete,
+pure, modeste, sincere, elle a toutes les qualites les plus
+adorables.
+
+L'artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le
+papier, leva les yeux sur sa cousine qui etait assise devant lui,
+un peu sur la droite.
+
+Elle considerait le lac, et ne s'apercut pas du regard furtif
+d'Halleck. Ce dernier laissa apparaitre sur ses levres un
+singulier sourire qui passa comme un eclair, puis il se remit
+silencieusement a l'ouvrage.
+
+-- Elle parait etre l'enfant gate de l'oncle John, reprit-il au
+bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui
+revient de droit, comme a la plus jeune?
+
+-- Mais non, c'est a cause de son charmant naturel Adolphe,
+remarquez-vous l'immobilite extraordinaire de ce pecheur?
+
+Les deux jeunes gens s'amuserent a regarder cet individu qui, en
+effet, paraissait identifie avec le roc sur lequel il etait
+assis. Tout a coup il fit un bond en avant, tete baissee, et
+tomba lourdement dans l'eau, avec un fracas horrible. En meme
+temps les echos repetaient la, detonation d'un coup de feu; et
+une guirlande de fumee qui planait au-dessus d'un roc peu eloigne
+trahissait le lieu ou etait poste le meurtrier.
+
+Un silence de mort suivit cette peripetie sanglante; Halleck et
+Maria s'entreregarderent terrifies. Le jeune artiste ne tarda pas
+a reprendre son sang-froid.
+
+-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos
+dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en
+repliant son portefeuille methodiquement.
+
+-- Ah!! mon Dieu! s'ecria Maria avec terreur, vous ne savez
+pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent!
+
+Ces mots etaient a peine prononces qu'un second et un troisieme
+coup de feu cinglerent l'air; des balles sifflerent a leurs
+oreilles, indiquant d'une facon beaucoup trop intelligible que
+cette dangereuse conversation s'adressait a eux.
+
+-- Que l'enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques
+renegats qui deshonorent leur race.
+
+Il s'arreta court, Maria venait de le saisir convulsivement par
+le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac.
+Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient
+rapidement. Adolphe, malgre tout son sang-froid, ne put se
+dissimuler qu'il fallait prendre un parti prompt et decisif.
+
+-- Soyez courageuse, ma chere Maria, lui dit-il en la prenant par
+la main, et venez vite.
+
+Puis il l'entraina vers le fourre, en sautant de rocher en
+rocher. La jeune fille s'apercevant qu'il avait l'intention de
+fuir tout d'une traite jusqu'a la maison, lui dit, toute
+essoufflee
+
+-- Jamais nous ne pourrons nous echapper en courant; il vaut
+mieux nous cacher.
+
+Adolphe regarda hativement autour de lui, et avisa un vaste tronc
+d'arbre creux enseveli dans un buisson inextricable.
+
+-- Vite, la-dedans! dit-il a sa cousine; cachez-vous vite! Les
+voila, ces damnes coquins!
+
+-- Et vous? qu'allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant
+rester dehors.
+
+-- Je vais chercher une autre cachette, repondit-il; il ne faut
+pas nous cacher tous deux dans en meme terrier, nous serions
+decouverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile,
+et ne bougez d'ici que lorsque je viendrai vous chercher.
+
+Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonca son chapeau sur
+ses yeux, et, ainsi qu'il le raconta lui-meme plus tard, "se mit
+a courir comme jamais homme ne l'avait fait jusqu'alors". Une
+longue et constante pratique des exercices gymnastiques l'avait
+rendu nerveux et agile a la course.
+
+Mais ses muscles n'etaient point encore au niveau de ceux de ses
+ennemis rouges, car a peine avait-il fait cent pas, qu'un Indien
+enorme, le tomahawk leve, etait sur ses talons; avec un hurlement
+feroce, il se lanca sur Halleck.
+
+-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l'artiste.
+
+Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son
+adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans
+l'epaule: il lacha successivement quatre autres coups, mais sans
+l'atteindre; les deux derniers raterent.
+
+Soudainement la pensee vint a Halleck, qu'il n'avait plus qu'une
+charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer
+qu'a coup sur.
+
+L'entree en scene du revolver avait eu pourtant un resultat;
+l'Indien s'etait arrete a quelques pas; mais aussitot qu'il
+s'etait apercu que l'arme avait rate, il lanca furieusement son
+tomahawk a la tete de l'artiste. Si ce dernier n'eut trebuche
+fort a propos sur une pierre, evidemment le projectile meurtrier
+lui aurait fendu le crane. Se relevant de toute sa hauteur,
+Halleck brandit son pistolet et l'envoya dans la figure bronzee
+de l'Indien avec tant de force et de precision, qu'il lui cassa
+une douzaine de dents et lui dechira les levres.
+
+L'Indien bondit en poussant un rugissement de bete fauve; mais il
+fut recu par un foudroyant coup de pied dans les cotes qui
+l'envoya rouler sur les cailloux.
+
+La boxe pedestre aussi bien que manuelle, n'avait aucun mystere
+pour Halleck, et sur ce terrain il etait maitre de son ennemi; sa
+seule crainte etait de le voir employer quelque nouvelle arme,
+car l'artiste n'avait plus que ses pieds et ses poings.
+
+Aussi, ce fut avec un vif deplaisir qu'Adolphe le vit extraire du
+fourreau un couteau enorme, puis se diriger sur lui avec
+precaution.
+
+Neanmoins, l'artiste, n'ayant pas le choix de mieux faire, se
+preparait a une lutte corps a corps, lorsqu'il entendit
+s'approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre
+devait etre trop inegale pour qu'Halleck s'y engageat autrement
+qu'a la derniere necessite. Aussi, reflechissant que ses jambes
+s'etaient reposees, et qu'elles etaient admirablement pretes a
+fonctionner, il s'elanca plus prestement qu'un lievre et se mit a
+courir.
+
+Inutile de dire que son adversaire acharne se precipita a sa
+poursuite; cette fois l'artiste avait si bien pris son elan que
+l'Indien fut distance pendant quelques secondes. Toutefois
+l'avance gagnee par Halleck fut bientot reperdue; ce qui ne
+l'empecha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras
+son portefeuille, dont, avec une tenacite rare, il n'avait pas
+voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu'il le conservait comme
+un talisman pour une occasion supreme.
+
+Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous
+les pas du Sauvage; son approche etait d'autant plus dangereuse
+qu'il avait retrouve son tomahawk.
+
+Craignant toujours de recevoir, par derriere, un coup mortel,
+Halleck se retournait frequemment. Cet exercice retrospectif lui
+devint funeste, il se heurta contre une racine d'arbre et roula
+rudement sur le sol la tete la premiere.
+
+Le Sauvage etait si pres de lui, que sans pouvoir retenir son
+elan, il culbuta sur le corps etendu de l'artiste. Halleck se
+releva d'un bond, recula de trois pas, et voyant que l'heure
+d'une lutte supreme etait arrivee, il se prepara a vaincre ou
+mourir; l'Indien, de son cote, allongea le bras pour le frapper.
+
+Il n'y avait plus qu'une seconde d'existence pour Halleck,
+lorsque la detonation aigue d'un rifle rompit le silence de la
+solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux
+pieds du jeune homme.
+
+Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tacher de
+decouvrir quel etait le Sauveur survenu si fort a propos; il ne
+vit rien et ne parvint meme pas a deviner de quel cote etait
+parti le coup de feu.
+
+La premiere pensee de l'artiste fut que la balle lui etait
+destinee, et s'etait trompee d'adresse, mais quelques instants de
+reflexion le firent changer d'avis.
+
+Cependant, songeant aussitot que les autres Indiens devaient
+approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se
+montra, la solitude etait rendue a son profond silence.
+
+Apres s'etre convaincu, par une longue attente, que tout
+adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit
+philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en
+cherchant une page blanche :
+
+-- Si cette balle n'avait pas si bien ete ajustee, j'aurais du
+imiter Parrhaseus; heureusement il ne s'agit plus de cela, je me
+garderai bien de laisser echapper la plus sublime occasion de
+faire un croquis magistral.
+
+Sur ce propos, il se prepara a enrichir son album d'une etude sur
+l'indien mort devant lui.
+
+CHAPITRE V
+_UN AMI PROPICE._
+
+Il ne faudrait pas croire que la main de l'artiste tremblat
+pendant qu'il crayonnait le portrait de l'Indien abattu; si
+quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c'etait la
+suite de l'exercice force auquel il venait de se livrer, mais
+l'emotion n'y entrait pour rien.
+
+Comme un vieux soldat ou un chirurgien emerite familiarise avec
+l'aspect de la mort, Adolphe considerait ce cadavre farouche et
+hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple
+modele de nature morte.
+
+Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna,
+arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tete, placa tout le
+corps dans le meilleur etat de symetrie possible, de facon a, lui
+donner une jolie tournure.
+
+Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l'effet, il
+se placa lui-meme en bonne situation; et tout etant ainsi ajuste
+a sa grande satisfaction, il se mit a dessiner.
+
+-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son
+flegme habituel; je ne suppose pas qu'on puisse appeler cela un
+modele qui pose, C'est un modele qui git.
+
+Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut
+bientot termine, range precieusement dans le portefeuille, et le
+portefeuille lui-meme mis sous le bras; puis Halleck se leva,
+lestement pour se mettre en quete de Maria.
+
+A ce moment, il eprouvait une sorte d'inquietude vague, et comme
+un remords de n'avoir pas couru sur le champ et avant tout a la
+recherche de sa cousine; un pressentiment facheux s'empara de lui
+au fur et a mesure qu'il se rapprochait hativement du lieu ou il
+l'avait laissee.
+
+Ce n'etait pas qu'il fut embarrasse pour retrouver sa cachette;
+Halleck avait une memoire infaillible; d'ailleurs les
+circonstances emouvantes dans lesquelles il avait explore cette
+region, etaient de nature a imprimer dans son esprit les moindres
+details.
+
+Sur le point d'arriver il s'arreta, preta une oreille attentive,
+mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas,
+et se trouva devant le gros arbre entoure de ronces.
+
+-- Maria! s'ecria-t-il, venez je crois le terrain deblaye; nous
+pourrons retourner sains et saufs a la maison.
+
+Ne recevant aucune reponse, il entra precipitamment dans la
+cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la
+jeune fille n'y etait plus.
+
+Il demeura un moment interdit, respirant a peine, cherchant a
+s'expliquer cette disparition.
+
+Bientot, grace a ses habitudes optimistes, il fut d'avis qu'elle
+avait profite d'un instant favorable pour quitter ce refuge et
+revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que
+Maria n'etait pas femme a se laisser enlever sans resistance; et
+que si quelque mechante aventure lui etait arrivee, elle aurait
+fait retentir l'air de ses cris desesperes.
+
+Cependant l'artiste n'etait pas entierement convaincu, ni sans
+inquietude: car il savait que des Indiens etaient dans le bois;
+et il venait d'apprendre d'une facon memorable que la nature de
+ces braves gens n'etait pas chevaleresque au point de respecter
+quelqu'un dans les bois, ce quelqu'un fut-il une femme sans
+defense.
+
+Il etait la immobile, hesitant, ne sachant quel parti prendre,
+lorsqu'une clameur aigue frappa son oreille; ce cri provenait du
+lac, c'etait, a ne pas s'y meprendre, la voix de Maria qui
+l'avait pousse.
+
+Halleck bondit comme un daim blesse, se precipita tete premiere,
+a travers branches, et ne s'arreta qu'au bord de l'eau, a
+l'endroit ou il s'etait precedemment installe pour dessiner. La,
+il regarda avidement dans toutes les directions, et apercut au
+milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler a force
+de rames.
+
+Maria etait entre eux, pale, desesperee; a l'apparition de son
+cousin elle poussa un cri d'appel, levant les bras
+frenetiquement, et aurait saute a l'eau si ses ravisseurs ne
+l'eussent retenue.
+
+Halleck n'avait d'autre ressource que de gagner, en faisant le
+tour du rivage, l'avance sur le canot, et de l'attendre au
+debarquement; quoique seul et sans armes, il s'elanca bravement
+avec l'agilite de la colere et de l'anxiete, bien resolu a ne pas
+laisser echapper les Sauvages sans leur livrer une lutte a
+outrance.
+
+Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagne le
+bord avant que le pauvre artiste eut parcouru la moitie seulement
+de la distance. Les Indiens sauterent rapidement a terre,
+entrainant Maria avec eux.
+
+Adolphe, courant toujours a perte d'haleine, suivait avec des
+regards furieux les fugitifs, lorsqu'il vit tout a coup un Indien
+chanceler et tomber a la renverse. En meme temps les echos se
+renvoyerent la detonation d'une carabine; le second Sauvage,
+saisi de terreur, disparut comme s'il avait eu des ailes.
+
+En cherchant des yeux quel pouvait etre ce sauveur arrive en ce
+moment si propice, Halleck decouvrit Christian Jim, le fusil en
+main, qui cheminait tout doucement a travers les rochers, et
+arrivait aupres de la jeune fille eperdue.
+
+Halleck les eut bientot rejoints; il serra affectueusement la
+main de Maria, en murmurant quelques paroles que son emotion
+rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui
+venait de jouer si fort a propos le role sauveur de la
+Providence.
+
+-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je!
+vous etes un vrai Indien, vous!
+
+Jim ne lui rendit en aucune facon sa politesse. Il se contenta de
+le toiser, un instant, des pieds a la tete, et dit :
+
+-- Courez, allez-vous-en d'ici! Les Indiens sont souleves,
+brulent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l'oncle John !
+
+Malgre son exterieur glacial, il etait evident que Jim etait dans
+une grande agitation. Ses yeux noirs lancaient ca et la des
+regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de
+farouche et d'inquiet qui frappa les jeunes gens.
+
+-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s'ecria Maria
+encore pale et fremissante de terreur; conduisez-nous jusqu'en
+dehors de ces bois terribles.
+
+Sans repondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu'il
+repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le
+lac a force de rames et vint aborder devant une clairiere
+traversee par un sentier qui conduisait aux habitations.
+
+Jim passa devant, en eclaireur, l'oeil et l'oreille au guet, le
+doigt a la detente du fusil, marchant sans bruit, se derobant
+dans les broussailles.
+
+On passa ainsi tout pres du lieu ou Maria s'etait cachee.
+
+-- Comment avez-vous eu l'imprudence de quitter une aussi
+excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid
+habituel; je vous avais pourtant recommande, d'une facon
+formelle, de n'en pas bouger jusqu'a mon retour.
+
+-- Je me serais bien gardee d'en sortir; on m'en a arrachee. Ce
+sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrives droit sur
+moi et se sont empares de ma personne.
+
+-- Mais alors, pourquoi n'avez-vous pas crie? je me serais hate
+d'accourir a votre secours.
+
+-- Si j'avais pousse un cri, j'etais morte... Ces
+"chevaleresques" bandits me l'ont parfaitement fait comprendre a
+l'aide de leurs couteaux.
+
+-- Ah! voici mon revolver que j'avais lance au visage du drole
+qui m'a attaque.
+
+L'artiste a ces mots, courut ramasser son arme, et dut se diriger
+vers la gauche, car Jim avait change brusquement de route pour
+eviter a Maria le spectacle hideux qu'offrait le cadavre du
+Sauvage tue le premier. Halleck reprit:
+
+-- Mon opinion est que...
+
+Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une
+brusque halte en pretant l'oreille dans toutes les directions, et
+qui recula avec vivacite dans les broussailles :
+
+-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l'exemple, les
+Sioux viennent!
+
+Tous trois disparurent sous l'herbe, et resterent immobiles en
+retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n'entendit pas
+le moindre bruit; Jim se hasarda a relever la tete, non sans
+prendre des precautions infinies; l'artiste crut pouvoir en faire
+autant. Ses yeux furent terrifies d'apercevoir une bande
+d'Indiens qui cheminait dans le bois lui-meme, sans froisser une
+branche ni une herbe, sans laisser autour d'elle le moindre
+bruit.
+
+Ils etaient nombreux, armes, peints en guerre; toutes ces figures
+farouches semblaient autant de visages de demons.
+
+Ce sinistre bataillon de fantomes passa comme une vision
+effrayante, courant a la curee des blancs, aspirant le carnage,
+preparant l'incendie. Le massacre du Minnesota etait commence;
+c'etait l'avant-garde qu'on venait de voir.
+
+Les fugitifs resterent encore immobiles et muets pendant une
+demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre
+en marche. Bientot ils furent sortis du bois sur le chemin direct
+de la maison.
+
+Maria etait agitee de sinistres pressentiments; quelque chose de
+secret lui disait que, pendant son absence, tout n'etait pas bien
+alle dans la maison hospitaliere de ses bons parents; elle
+eprouvait une febrile impatience d'arriver, afin de s'assurer par
+ses propres yeux de l'etat des choses.
+
+Enfin, ils arriverent sur le dernier coteau devant lequel
+s'elevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement
+que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux;
+rien n'y etait change, rien n'y trahissait la presence de
+l'ennemi.
+
+Elle reprit aussitot son enjouement naturel, et poussant un grand
+soupir de satisfaction:
+
+-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu'on m'enleve une
+montagne de dessus le coeur; j'avais les plus horribles
+apprehensions!... il me semblait certain que quelque grand
+malheur etait arrive, pendant notre absence, a l'oncle John ou a
+quelqu'un de la famille.
+
+-- Pensez-vous qu'il y eut ici quelque autre objet plus attractif
+que vous aux yeux des galants Sauvages?
+
+-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu'il soit
+blanc, offre un grand attrait a leurs tomahawks. Supposez que
+cette pauvre petite Maggie eut ete a ma place, les Sauvages
+l'auraient enlevee tout aussi bien que moi.
+
+Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en
+realite il ne quittait pas de l'oeil son interlocutrice encore
+tout effaree et haletante. Le meme sourire etrange et mysterieux
+se produisit encore sur ses levres; en resume il etait evident
+que, malgre les terribles scenes qu'il venait de traverser, le
+jeune homme se sentait d'humeur prodigieusement divertissante.
+
+Quelques minutes s'ecoulerent dans un profond silence. Enfin
+Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-a-fait
+different.
+
+-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe?
+regardez la-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que
+signifie cette fumee, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel
+en si grande abondance.
+
+-- Je l'avais deja remarquee depuis quelque temps. Jim! dites-moi
+ce que vous pensez de cela.
+
+Le Sioux retourna la tete et repondit:
+
+-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brulent, les indiens y
+ont mis le feu.
+
+-- Est-ce loin d'ici?
+
+-- A six, huit, dix milles.
+
+-- En verite, je le dis! s'ecrie Maria palissant de terreur, ces
+horribles Sauvages seront bientot ici.
+
+En depit de son stoicisme affecte, Halleck ne put dissimuler un
+mouvement de malaise. Reellement le danger mortel qui etait
+imminent ne pouvait se revoquer en doute, et les sinistres
+pressentiments de la jeune fille terrifiee n'etaient que de trop
+reelles propheties.
+
+-- Que l'enfer les confonde! murmura l'artiste; quel esprit
+malfaisant les anime donc? C'est le diable, a coup sur! Mais
+enfin, peut-on savoir a quelle cause doit etre attribue ce
+soulevement epouvantable?
+
+-- Ils ne font qu'obeir a leurs invariables instincts.
+
+-- Ma chere cousine, repondit Halleck d'un ton doctoral, vous
+faites erreur d'une maniere grave; telle n'est pas la nature des
+Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la
+noblesse et la loyaute personnifiees; je les porte dans mon
+coeur. Il ne s'agit ici, evidemment, que d'obscurs vagabonds,
+d'un ramassis de coquins errants, desavoues par toutes les
+tribus.
+
+-- Ah! fit Maria sans lui repondre: il y a quelqu'un sur le
+belvedere de la maison. Ils ont pressenti le danger.
+
+Effectivement, au bout de quelques pas, ils apercurent le jeune
+Will Brainerd, debout sur le toit, a demi cache par une cheminee,
+et lancant ses regards dans toutes les directions. Il fit a Jim
+un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais a la
+suite duquel le Sioux hata le pas.
+
+Toute la maison de l'oncle John etait bouleversee par les
+preparatifs de combat et de fuite.
+
+Les tourbillons de fumee qui obscurcissaient l'horizon avaient
+parle un lugubre langage, facile a comprendre; du haut de son
+observatoire, Will avait apercu le detachement indien qui avait
+cotoye le lac.
+
+Au premier abord, on avait pu croire qu'ils se dirigeaient vers
+le _Settlement_, et dans l'attente d'une agression prochaine, on
+avait attele les chevaux aux chariots, pour etre plus tot pret a
+fuir.
+
+Mais la horde sauvage ayant change de direction; d'autre part,
+l'absence de Maria et d'Halleck se prolongeant, l'oncle John
+suspendit son depart pour les attendre. Bien entendu que la
+question de fuir ne fut pas mise en deliberation.
+
+C'etait le seul parti a prendre.
+
+Ces preparatifs de mauvais augure, ces chevaux atteles,
+frapperent de suite les deux arrivants; Halleck lanca un regard a
+Maria.
+
+-- La prolongation de notre sejour ici, parait douteuse, observa-
+t-il; l'oncle John a pris l'alarme.
+
+-- Certes! il serait etrange qu'il eut pris quelque autre
+determination, en presence de tous ces affreux presages. Mais,
+qui aurait pu croire a de pareilles horreurs dans l'Etat de
+Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n'ai qu'un
+desir ardent, c'est de m'eloigner le plus promptement possible.
+
+-- Eh bien! Non pas moi! chere cousine. Maintenant, je le
+confesse, mon opinion sur les aborigenes devient douteuse; il y a
+comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m'en aller, je
+veux eclaircir la question; je veux, s'il est possible,
+rehabiliter ces pauvres Indiens a mes yeux, dans toute leur
+splendeur.
+
+-- O Adolphe! vous serez donc toujours une tete folle? Si vous
+avez peur de perdre votre affreux fetichisme pour les Sauvages,
+il vaut. mieux vous en aller sans pousser l'examen plus loin;
+car, croyez-moi, la desillusion sera terrible.
+
+-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l'artiste en riant; Ah mais!
+j'y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis delicieux
+que...
+
+-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes
+amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui
+tournant le dos pour courir dans la maison.
+
+Au meme instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il
+informa la famille qu'aucun ennemi n'etait visible a l'horizon,
+bien que les symptomes de bouleversement et d'incendie se
+multipliassent dans les alentours.
+
+-- Je m'etonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_
+a ete epargne jusqu'a ce moment.
+
+Toute la famille se reunit alors en un vrai conseil de guerre;
+les deliberations furent breves et concluantes. Une fuite tres
+prompte fut decidee, comme etant le seul et unique moyen de
+salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur
+cent pour craindre l'irruption d'une bande de Peaux-rouges
+apportant avec elle le carnage et l'incendie, et une seule chance
+de ne pas etre envahi; toute minime que fut cette derniere
+probabilite, elle inspira a l'oncle John quelques modifications
+dans son plan de fuite.
+
+Il fut resolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria,
+accompagnes par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le
+plus leger, et, qu'ils se dirigeraient a toute vitesse, vers
+Saint-Paul, de facon a sortir le plus tot possible du territoire
+de Minnesota et eviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens
+souleves.
+
+Will et Halleck devaient rester, attendant l'issue des
+evenements, dans le but de proteger, s'il etait possible, le
+_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isoles.
+Bien entendu, ils se tenaient tout prets a fuir en cas de
+necessite.
+
+En outre, ils etaient munis chacun d'une bonne carabine, d'un
+revolver, d'un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne
+leur manquaient pas. Moyennant ces preparatifs, ils pourraient se
+defendre avec succes contre les rodeurs qui viendraient a se
+presenter.
+
+L'oncle John leur recommanda expressement de n'engager une lutte
+que lorsque les chances de succes seraient evidentes; attendu que
+lorsque le sang avait coule, les Sauvages du Minnesota devenaient
+des demons incarnes. Halleck accepta fort legerement les
+recommandations et l'opinion de son oncle; il pretendit "qu'on
+calomniait ces pauvres gens."
+
+-- Nous nous rendrons directement a Saint-Paul, conclut
+M. Brainerd; si vous etes obliges de deguerpir, suivez nos
+traces; Will connait assez le pays pour vous guider d'une facon
+sure. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obliges
+de fuir absolument.
+
+Fuir... non! mais nous en aller... oui! repliqua Halleck d'un ton
+suffisant; si l'Indien se presente, de deux choses l'une: ou il
+sera facile a apprivoiser, ou il sera mechant. Si bon il est, ma
+theorie sera demontree; s'il fait le mechant nous le corrigerons;
+voila tout!
+
+Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe.
+
+-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie a laquelle cette
+maniere sans facon d'envisager ces terribles realites semblait
+incomprehensible.
+
+-- Je suis dans la realite, Maggie, croyez-le bien, j'y suis!
+Personne n'arrivera a me convaincre que ces pauvres indigenes du
+Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l'effet d'une
+terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs
+aveuglent l'esprit. Votre frere s'en est apercu l'ete dernier, a
+Bull-Run.
+
+L'oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s'occupaient
+activement d'entasser dans le chariot les objets de plus
+indispensable necessite; pendant ce temps, Will, pensif et
+soucieux, etait remonte a son observatoire aerien sur le toit de
+la maison.
+
+L'artiste avait fait quelques tentatives pour aider a
+l'embarquement des colis, mais, dans son etourderie, il n'avait
+reussi qu'a casser plusieurs pieces de porcelaine, et a faire
+rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture;
+il se resigna donc, en riant, a abandonner cette tache a des
+mains plus prudentes ou plus adroites.
+
+Maggie l'observait avec etonnement; son esprit doux et serieux ne
+pouvait comprendre une telle legerete.
+
+-- Votre indifference me confond, lui dit-elle; surtout apres
+votre aventure que Maria m'a racontee.
+
+-- Ah! oui, vraiment! murmura l'artiste, en distillant la fumee
+avec symetrie par les deux coins de sa bouche; ecoutez, j'en ai
+fait un dessin capital! J'ai quelque intention de l'envoyer a
+Harper... mais c'est trop beau pour lui. De ma vie, je n'avais eu
+un sujet dont la pose soit d'une docilite plus parfaite. Ah! mais
+oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort!
+
+-- Et, si Christian Jim ne s'etait pas trouve la?...
+
+-- Ma foi! je conviens qu'il m'a rendu un fameux service, je me
+rejouis d'en convenir; j'aimerais le recompenser magnifiquement
+pour cela.
+
+-- Il ne desire et n'acceptera rien qui ressemble a une
+recompense; mais je puis vous dire ce qu'il recevrait avec un
+plaisir extreme.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Une Bible; j'ai ete assez heureuse pour lui apprendre a lire
+cet ete, il peut en faire un usage tres satisfaisant pour lui.
+Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il desirait parvenir a
+comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient
+parle. On lui en a donne une copie partielle et grossiere qu'il
+ne manque jamais de prendre avec lui et qu'il porte partout dans
+ses courses; mais je sais qu'il sera dans le dernier ravissement
+s'il devient possesseur d'un de ces beaux volumes qu'on trouve
+dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous
+n'en ayez avec vous.
+
+L'artiste rougit et balbutia d'un ton embarrasse:
+
+-- J'ai honte de vous avouer que je n'en ai pas ici; mais je
+saurai bien m'en procurer et ce sera tout ce qu'on peut trouver
+de splendide.
+
+-- Oh!... vous dites que vous n'en avez pas avec vous?... demanda
+avec etonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux
+bleus, expressifs, empreints d'une affectueuse melancolie.
+
+-- Non... pas avec moi... Mais j'en ai plusieurs a la maison! Ce
+sont des cadeaux de ma mere, de mes soeurs, et de quelques jeunes
+ladies qui s'interessent a mon salut.
+
+-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui
+presentant une bible qu'elle sortit de sa poche; Je ne vous
+demanderai qu'une seule chose, c'est d'y jeter un coup d'oeil de
+temps en temps. Aucune creature raisonnable ne doit laisser
+passer un jour sans en lire quelques versets; je n'ose pas vous
+en reclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement.
+
+-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui repondit
+l'artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que
+venait de lui faire sa jeune cousine.
+
+Le ton serieux, les manieres graves et douces de Maggie, le
+parfum d'ingenuite et de candeur affectueuse qui s'echappait de
+ses moindres actions, tout en elle avait parle d'une maniere
+etrange au coeur d'Adolphe. En sa presence, il se sentait moins
+railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-etre, s'ils
+eussent eu, sur le moment, a braver la fureur des Sioux aurait-il
+combattu avec un nouveau courage, entierement different de ses
+bravades precedentes.
+
+-- J'en ferai une bonne lecture, a la premiere occasion
+favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec
+une certaine emotion; aujourd'hui meme, dans l'apres-midi, apres
+votre depart, j'aurai longuement du loisir pour cela.
+
+-- Pas tant que vous le croyez, peut-etre, repondit la jeune
+fille sans dissimuler un leger tremblement dans sa voix; je vous
+l'assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche
+de nous, et vous n'y songez pas.
+
+-- Ta! ta! ta! repliqua l'artiste en reprenant ses manieres
+frivoles pour cacher son trouble, vous etes nerveuse et
+impressionnable; chassez de pareilles idees pueriles.
+
+Mais, en depit de son assurance, il sentit comme un frisson
+traverser tout son etre; jamais, dans le cours de son existence,
+pareille impression ne s'etait produite en lui; durant quelques
+secondes, il se sentit glace et decourage.
+
+Neanmoins, cette periode d'abattement ne fut pas de longue duree;
+il reprit presque aussitot son assurance imperturbable :
+
+-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse,
+Maggie; mais j'avoue que vos timidites d'aujourd'hui, me jettent
+vraiment dans le doute a cet egard.
+
+-- J'ai l'ame ferme cependant il me semble, repartit la jeune
+fille avec un sourire melancolique; mais vous ne pouvez exiger de
+moi que je ne partage point des craintes manifestees par tout le
+monde excepte par vous.
+
+-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrives
+sains et saufs a Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons
+revenus a la ferme!...
+
+-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu'est devenu Jim?
+voila longtemps que je ne l'ai pas vu.
+
+-- Il est par la-bas, dans un petit coin de la prairie, en
+observation de son cote; Will est en vedette sur le toit, il y a
+donc peu de risques qu'un ennemi puisse nous aborder sans avoir
+ete apercu. Soyez donc sans crainte pour le moment.
+
+Ah! j'apercois l'oncle John et nos gens qui ont termine
+l'amenagement du wagon.
+
+Effectivement, le chariot etait rempli, bourre, leste de tous les
+objets qu'il pouvait contenir: on eut dit un navire frete pour
+quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s'y
+installerent; ce fut ensuite au tour de l'oncle John.
+
+Et Jim, ou est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voila qui
+arrive.
+
+L'Indien apparaissait a peu de distance; M. Brainerd suspendit
+son depart pour lui dire adieu.
+
+-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite a son fils toujours
+perche sur son observatoire.
+
+On echangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance;
+enfin, le lourd vehicule s'ebranla, et s'eloigna en craquant.
+
+-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous!
+cria M. Brainerd.
+
+-- Ne craignez rien pour moi, dit l'artiste en s'adressant plus
+particulierement a Maggie; c'est vous qui meritez toute notre
+sollicitude.
+
+-- Adieu! repondit la jeune fille; n'oubliez pas la Bible.
+
+Bientot on allait se perdre de vue, lorsqu'une exclamation
+poussee par Will suspendit la marche.
+
+Tous s'entreregarderent, haletants, dans une anxieuse attente.
+
+CHAPITRE VI
+_INDECISION._
+
+Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en
+position d'intercepter la route des fugitifs, trois Indiens
+venaient d'etre signales par le jeune Brainerd. Selon toute
+probabilite ce n'etaient pas des amis; dans l'incertitude
+provoquee par cette crise redoutable, il y avait mille
+precautions a prendre. Will s'etait donc empresse de prevenir le
+depart de sa famille.
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda l'oncle John en reprimant
+tout signe d'inquietude, afin de moderer la terreur des femmes.
+
+-- Il faut qu'on m'envoie Jim, cria Will; j'apercois, a l'est,
+certains symptomes que je n'aime pas.
+
+Le Sioux entra vivement dans la maison, et l'instant d'apres il
+parut sur le toit, a cote de Will. Un seul regard lui suffit pour
+reconnaitre que les apprehensions du jeune homme etaient
+parfaitement fondees. Toute la famille en fut aussitot instruite.
+
+-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les
+eviter, s'ecria Will.
+
+-- Je crois que vous pourriez supprimer l'ennui de cette
+rebarbative rencontre, observa l'artiste en jetant un regard
+farceur a Maria.
+
+-- Comment donc? demanda cette derniere precipitamment.
+
+-- En faisant un detour pour prendre une autre route, ou, plus
+simplement, et ne partant pas du tout.
+
+-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez
+partir maintenant.
+
+-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifference;
+tout ca n'est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens
+qui prennent l'air, admirant les beautes de la nature et faisant
+leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-etre un
+artiste parmi eux? Quant a moi, je suppose que, ne pouvant pas
+dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la
+nuit aux promenades sentimentales.
+
+Chacun regarda Halleck pour savoir s'il ne donnait pas quelque
+signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il
+fumait son cigare plus methodiquement, plus tranquillement que
+jamais. Tout a coup il porta la main a sa poche et la fouilla
+vivement comme s'il se sentait illumine par une idee subite.
+
+-- Ah! que je suis etourdi! s'ecria-t-il, j'ai la sur moi une
+lorgnette, mieux que cela, un petit telescope; ce sera fort
+commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends
+pas que je n'y aie pas songe plutot; nous en aurions deja tire
+fort bon parti, quand ce n'eut ete que pour reconnaitre le canot,
+lorsque avec Maria nous etions sur le bord du lac.
+
+Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d'un trait
+jusqu'au toit. Il offrit d'abord son instrument au Sioux: celui-
+ci l'ayant refuse; il le passa a Brainerd qui apres avoir regarde
+un moment, s'ecria:
+
+-- Je vois trois Indiens caches dans un bas fonds, comme s'ils
+attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres
+couches a plat ventre dans l'herbe.
+
+-- Sont-ils dans un buisson?
+
+-- Non, au commencement d'une clairiere.
+
+-- Eh bien! c'est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de
+fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi
+la lunette, je vous prie.
+
+-- Apercevez-vous ceux qui sont etendus sur le sol? demanda Will
+a Jim, pendant que l'artiste faisait son inspection.
+
+-- Oui, une demi-douzaine renverses par terre.
+
+-- Que pensez-vous de ca?
+
+-- Je ne peux pas savoir.
+
+-- Ne pensez-vous pas qu'ils soient la pour nous epier?...
+
+-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, a quoi cela leur
+servirait-il, s'ecria l'artiste en repliant solennellement son
+instrument de longue vue; du moment qu'on peut les signaler a
+deux ou trois milles de distance, il leur est formellement
+impossible de nous surprendre; s'ils ne peuvent reussir a nous
+surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire
+aucun mal, s'ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne
+sont pas a craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C'est raisonne,
+ce que je vous dis-la, hein!
+
+-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous repondre, sinon que je
+regarde comme bien difficile de deviner les tenebreuses malices
+des Indiens. Ils sont si ruses, si audacieux, si entreprenants
+que fort souvent ils accomplissent des choses incomprehensibles.
+
+Will reprit la lunette, et apres en avoir fait usage, annonca que
+les Sauvages etaient sur pied; mais que leur nombre etait
+augmente; sans doute les compagnons qu'ils attendaient les
+avaient rejoints. A ce moment on pouvait les distinguer a l'oeil
+nu, mais seulement d'une facon vague et incertaine.
+
+-- Misericorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s'ecria tout a
+coup Will, incapable de maitriser son emotion.
+
+-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garcon! ne va pas
+t'agiter comme cela, au point d'epouvanter les autres la-bas dans
+le chariot.
+
+-- Epouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-la
+seront ici dans une demi-heure!
+
+-- Bah! qu'est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux;
+tu verras que precisement ils ne viennent pas de ce cote.
+
+L'artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait etre
+sur de rien, car les mouvements des Sauvages etaient si
+incertains, si errants, qu'on n'y pouvait rien comprendre. Apres
+avoir marche a droite et a gauche sans but apparent, ils
+commencerent a se diriger sur la maison.
+
+Ces etranges rodeurs apercevaient certainement le _Settlement_,
+duquel ils connaissaient d'ailleurs l'existence; suivant toute
+probabilite, ils debattaient entre eux le point de savoir s'ils
+s'en approcheraient ou non.
+
+Pendant que le jeune Brainerd les epiait avec une consternation
+toujours croissante, ils changerent de direction une troisieme
+fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les
+eloignait considerablement de la maison. Rien ne pourrait rendre
+l'anxiete avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au
+travers du telescope. Lentement, d'un mouvement imperceptible
+comme celui d'une aiguille d'horloge, les Sauvages continuerent a
+decrire une courbe qu'on aurait pu croire tracee avec un compas,
+et qui ne semblait, ni les eloigner, ni les rapprocher de la
+ferme.
+
+-- Tout va bien! s'ecria alors l'artiste: ces Peaux-rouges ne
+veulent pas nous inquieter le moins du monde. Que Diable! j'ai lu
+assez de livres sur leur compte, pour m'y connaitre!
+
+-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec
+rapidite.
+
+Will etait trop assiege de terreurs et d'apprehensions pour
+quitter son poste aerien. Mais Adolphe n'avait pas les memes
+raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin
+d'echanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se
+mit en route.
+
+Les deux chevaux qui l'entrainaient, malgre son bagage
+considerable, et le poids de cinq personnes, etaient de robustes
+animaux accoutumes aux travaux de la ferme, et quoique un peu
+lourds, ils etaient capables, lorsqu'on les pressait un peu, de
+fournir rapidement une longue traite.
+
+Halleck et son ami Will Brainerd resterent en observation toute
+la journee. Leur poste etait tout simplement la partie plate du
+toit; abritee par une cheminee, a laquelle on arrivait par
+l'etroit chassis d'une lucarne.
+
+L'artiste s'installa sur les tuiles avec la nonchalance etourdie
+qui lui etait habituelle, s'arma de son telescope, et le braqua
+sur les amis qui s'eloignaient, son intention etant, pour se
+distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu'a leur
+complete disparition.
+
+Will, debout a cote de lui, se retenant d'une main a la cheminee,
+partageait ses regards entre les regions ennemies ou il
+soupconnait la presence des Indiens, et la region bien chere que
+parcouraient les bien-aimes fugitifs.
+
+Au milieu de ses investigations il apercut de nouveau les
+Sauvages groupes qui semblaient avoir encore une fois change de
+direction; peut-etre deliberaient-ils sur quelque plan diabolique
+organise pour capturer les Blancs qui s'efforcaient de leur
+echapper.
+
+-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d'anxiete; quel infernal
+projet trament ces Peaux-rouges? Je commence a perdre toute
+esperance de salut!
+
+-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...repondit l'artiste sans
+abaisser son telescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose
+qu'ils ne songent a rien de particulier; ce dont je suis certain
+c'est que vous etes terriblement soupconneux, mon cher enfant!
+Contentez-vous donc d'inspecter votre part d'horizon, et laissez-
+moi tranquille a la mienne.
+
+-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les
+mains avec anxiete, il m'est impossible d'etre tranquille lorsque
+je vois de telles choses. Il se prepare la-bas des evenements
+terribles et cruels, que Christian Jim meme ne soupconne peut-
+etre pas. -- Hola! voici cette vermine qui se remet en marche!
+Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction !
+
+-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Ocean de
+lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de
+sang-froid, un peu de raison s'il vous plait, mon petit ami!
+Continuez a inspecter tranquillement l'hemisphere qui vous est
+echu en partage; quant a moi, je sonde mon horizon avec des yeux
+infatigables; je ne laisserai rien echapper, soyez en sur!
+
+Sans se laisser calmer par les affirmations de l'artiste, le
+jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua
+de surveiller la plaine ou les Indiens continuaient de roder
+comme des betes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance
+de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement a
+l'extremite d'une clairiere; ils disparurent bientot derriere
+l'impenetrable rideau des forets, et le coeur du jeune homme se
+serra involontairement en les perdant de vue.
+
+Apres etre reste muet pendant une demi-heure, il se retourna vers
+l'artiste qui tenait activement sa lunette a hauteur des yeux,
+comme si elle lui eut revele un spectacle tres interessant.
+
+-- Les voyez-vous encore? demanda Will.
+
+-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: repliqua
+Halleck.
+
+-- Et maintenant qu'apercevez-vous de suspect?
+
+-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l'autre, en
+recommencant son inspection avec un soin tout particulier, comme
+s'il eut voulu approfondir une question douteuse.
+
+-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette a son
+tour.
+
+Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.
+
+-- Ce n'est guere la peine, a present, ils sont si loin! Vous
+n'apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir a les
+garder en vue, qu'en gardant ma lunette parfaitement immobile,
+toujours dans la meme direction.
+
+Heureusement, pour sa tranquillite d'esprit, Will n'apercut point
+ce qui avait si fort attire l'attention de son cousin: il aurait
+vu avec une inquietude horrible, une bande de Sauvages en pleine
+poursuite, sur les traces des fugitifs.
+
+Halleck n'avait pas voulu lui faire connaitre un mal sans remede;
+dans la crainte qu'il ne vint a les decouvrir, Adolphe lui reprit
+sur le champ le telescope, et le mit nonchalamment dans sa poche.
+Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du desert
+lui rappela de terribles souvenirs.
+
+Il etait tard dans l'apres-midi; quelques bouffees de vent,
+annoncant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en
+resulta un peu de fraicheur, ce qui rendit la position des deux
+jeunes gens plus supportable; car, jusque-la, ils avaient roti
+sur les tuiles echauffees par le soleil.
+
+Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s'assit a cote de
+lui.
+
+-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui
+dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de
+ces sombres enfants de la foret, je m'en rejouirai
+considerablement, car ce sera pour moi une occasion superbe
+d'enrichir mon album.
+
+-- En verite! grommela Brainerd vexe au plus haut degre, je ne
+puis deviner si votre indifference est reelle ou affectee.
+Certes! votre experience de ce matin devrait avoir demoli une
+notable portion de vos idees baroques sur les Indiens!
+
+-- Pas une particule n'est changee chez moi, riposta l'artiste
+avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n'aurait pu
+tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour
+a Saint-Paul!
+
+-- Oui!... si le ciel nous accorde d'y revenir jamais... Vous
+pouvez bien vous mettre une chose dans l'esprit, Adolphe; c'est
+qu'avant d'etre sorti du Minnesota, vous aurez, plus d'une fois,
+senti votre sang se figer d'horreur dans vos veines. J'ai vecu
+assez longtemps chez les indiens pour savoir qu'ils ne reculent
+devant aucun crime, ou plutot, il n'existe pas de crime pour eux.
+Je vous le repete, Adolphe, la mort est pres de nous tous; une
+mort plus cruelle que nous ne pouvons l'imaginer.
+
+Cependant la nuit approchait, et avec elle l'ombre pleine de
+perfidies et de mysteres. Brainerd devint plus triste, plus
+inquiet encore.
+
+Halleck, au contraire, redoubla d'aisance, d'indifference, de
+sang-froid.
+
+Apres avoir fait de nouveau usage du telescope, il se mit a
+siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de
+reflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.
+
+Le ciel continuait a se couvrir de gros nuages noirs; il devint
+evident que la pluie ne tarderait pas a tomber avec une grande
+abondance. Apres avoir complete toutes ses observations
+meteorologiques et autres, Halleck songea a quitter le poste
+aerien ou ils etaient juches depuis plus de cinq heures, il
+demanda a Brainerd s'il ne jugerait pas a propos de descendre, du
+moment que l'obscurite nocturne venait paralyser tous leurs
+efforts d'observation.
+
+-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexite est
+grande, soupira Brainerd decourage; qu'on regarde au nord ou a
+l'est, on ne voit partout que la reverberation des flammes dans
+le ciel. Nous sommes en plein desastre Adolphe! Il y a autour de
+nous une atmosphere de sang, de desastre, de desolation. Voyez
+dans la direction du nord, a gauche de ce massif de foret, se
+trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est a dix milles de
+distance, environ, je suppose qu'elle recevra le premier choc des
+sauvages.
+
+-- Eh bien! lorsque l'incendie eclatera chez M. Smith, alors, a
+mon avis, il sera temps de prendre une resolution.
+
+-- Regardez, s'ecria Brainerd
+
+Tremblant, eperdu, le jeune homme appuya sa main sur l'epaule de
+l'artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de
+parler. On y distinguait un point lumineux dont l'intensite
+ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les
+flammes elargies et devorantes completaient leur oeuvre de
+destruction.
+
+-- Que vous avais-je dit? regardez! repeta Will avec une sorte de
+terreur triomphante.
+
+-- Etes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posement
+l'artiste
+
+-- Assurement! je le connais mieux que je ne vous connais vous-
+meme.
+
+-- Quelle est sa famille?
+
+-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.
+
+-- Quelle sorte de gens sont-ils?
+
+-- Ah! Ca! mais ou voulez-vous en venir avec ces questions,
+Adolphe?
+
+-- Le pere ou la mere sont sans doute fort negligents? ils ne
+surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger,
+tete baissee?
+
+-- Apres? ou voulez-vous en venir a la suite de ce verbiage?
+
+-- A rien; seulement je pense qu'ils auront laisse les enfants
+jouer avec le feu et ces petits droles auront allume un incendie.
+
+-- Un idiot ou un imbecile pourraient seuls concevoir quelques
+doutes sur l'origine de ce feu!
+
+-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je
+n'admets pas; que vous proposez-vous de faire?
+
+-- Mon pere nous a confie la garde de ces lieux; nous sommes les
+uniques defenseurs de presque toute notre fortune; il est de
+notre devoir d'y rester jusqu'a la derniere extremite. Je vais
+descendre a l'ecurie pour harnacher nos chevaux de facon a ce
+qu'ils soient prets a partir a l'heure supreme; ensuite nous nous
+remettrons en observation.
+
+Will descendit pour faire les preparatifs dont il venait de
+parler; l'artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune
+Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors
+de l'ecurie, et les cacha dans un fourre tout proche, ou il
+pouvait esperer que l'oeil subtil des Indiens ne les decouvrirait
+pas. Aussitot apres il rejoignit Halleck.
+
+Il n'y avait pas moyen d'en douter; les hordes indiennes avaient
+commence leur oeuvre de mort et de devastation: au nord, a
+l'ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des
+trainees de flammes qui semblaient rendre les tenebres plus
+profondes et plus redoutables.
+
+L'oreille du jeune homme effraye avait cru entendre, aussi, par
+intervalles, des cris, des vociferations, des plaintes
+dechirantes, eparses dans cette atmosphere d'epouvante.
+
+Il lui aurait neanmoins ete impossible de discerner, a coup sur,
+si c'etait une illusion ou une realite lugubre; lorsqu'il eut
+rejoint Halleck, il lui demanda s'il n'avait rien entendu de
+semblable. Ce dernier lui repondit negativement.
+
+Il n'est pas certain que cette reponse fut l'expression de la
+verite; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n'y regardait
+pas de si pres.
+
+CHAPITRE VII
+_L'OEUVRE INFERNALE._
+
+-- Avez-vous fait quelque autre decouverte particulierement
+alarmante? demanda l'artiste a son cousin.
+
+-- Non, pas pour le moment; et vous?
+
+-- Peut-etre oui, suivant votre maniere de voir. Apercevez-vous
+ce gros tronc d'arbre, la-bas, droit devant vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens
+caches derriere. Je n'en suis pas absolument sur, mais je
+tiendrais un pari s'il le fallait.
+
+Brainerd jeta un coup d'oeil dans la direction indiquee;
+
+-- Halleck! murmura-t-il a voix basse apres un court examen; au
+nom du ciel! quittons ce poste ou nous sommes si fort en vue!
+voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible?
+
+En meme temps il lui saisit le bras et l'entraina par la lucarne.
+Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaitre pour
+examiner l'etat des choses.
+
+-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaitraient
+immediatement que nous sommes en mefiance. Descendons au second
+etage; la nous pourrons sans inconvenient les surveiller a notre
+aise.
+
+Les deux jeunes gens, munis chacun d'une carabine, descendirent
+avec precaution, et traverserent doucement une grande chambre
+fermee. Halleck, moins familiarise avec les lieux que son cousin,
+se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un
+tapage execrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaite de
+bon coeur qu'il se rompit le cou.
+
+-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder
+maintenant!
+
+Les volets, en chene epais, etaient solidement fermes. Ils
+portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les
+pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses
+pivots, le jeune Brainerd pratiqua une eclaircie, inapercue du
+dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d'apercevoir
+tout ce qui pouvais se passer autour d'eux.
+
+Mais, au moment ou les deux cousins allaient placer l'oeil a ce
+Judas improvise, un coup violent frappe a la porte d'entree les
+fit tressaillir; en meme temps une voix rude cria en bon anglais:
+
+-- Ouvrez-moi!
+
+-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaitre que
+nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence a
+l'artiste.
+
+-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, repondit l'autre sur
+le meme ton, en quittant la fenetre pour aller vers une croisee
+de l'escalier qui etait directement au-dessus du portail.
+
+Avec des precautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit,
+les deux assieges se rendirent ensemble a ce nouveau poste
+d'observation.
+
+Le premier coup d'oeil fut de nature a les consterner; plus de
+douze Indiens gigantesques etaient groupes devant l'entree.
+
+-- Ah! voila le moment d'agir! murmura Halleck.
+
+-- Rien! rien a faire! mon pauvre ami, si ce n'est de songer a
+fuir le plus tot et le plus adroitement possible.
+
+Mais la porte commencait a s'ebranler sous les coups reiteres;
+les cris "ouvrez!" se renouvelaient avec une violence imperieuse.
+Les jeunes gens descendirent a pas de loup jusqu'au rez-de-
+chaussee.
+
+-- Maintenant, dit l'artiste, allez faire tous vos preparatifs
+par la porte de derriere; moi, je vais parlementer avec eux.
+
+-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extremite,
+repliqua Brainerd, refusant d'obeir; d'autant mieux que vous
+choisissez un parti qui frise la folie.
+
+-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant
+amicalement dans la direction indiquee; nous n'avons plus rien de
+mieux a faire.
+
+-- Qu'arrivera-t-il de vous?
+
+-- Ah! tu m'ennuies! Est-ce que j'ai peur? moi! Mais, c'est mon
+affaire toute speciale cette entrevue de parlementaire!
+
+-- Decidement, c'est un vrai suicide auquel vous songez-la; je ne
+m'en rendrai assurement pas complice! fit Brainerd en resistant
+toujours.
+
+-- Ce n'est point ainsi que je l'entends, parbleu! tu vas
+t'evader, te mettre en selle, me tenir mon cheval pret, et je ne
+tarderai pas a te suivre.
+
+Il fallait bien se rendre a la genereuse obstination d'Halleck;
+la porte de derriere fut doucement ouverte; aucun Indien
+n'apparaissait de Ce cote. Will se glissa dehors sans bruit, et
+Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences
+redoublaient.
+
+-- Qui va la? demanda-t-il d'une grosse voix.
+
+-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigues; ils
+s'assoiront un peu pour se reposer.
+
+-- Voulez-vous rester ici toute la nuit?
+
+-- Non! ils s'en iront bientot, ne resteront pas longtemps,
+fatigues; ils veulent s'asseoir un peu pour se reposer.
+
+-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un
+peu ce qui en resultera; si ca, ne vous va pas, cherchez
+ailleurs.
+
+Un profond silence accueillit cette reponse. Puis, tout a coup,
+la porte recut une telle bordee de coups qu'elle en trembla sur
+ses gonds.
+
+A ce moment l'artiste fut d'avis qu'il fallait "aviser." Sans
+avoir de projet arrete, il s'elanca lestement par l'issue derobee
+qu'avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de facon
+a ne laisser aucun indice qui put trahir son mode d'evasion.
+
+Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui
+sauva la vie; car, a la minute meme ou il gagnait le large, la
+grande porte etait enfoncee et les Sioux entraient en forcenes
+dans la maison.
+
+Bien en prit a Halleck d'avoir referme l'issue secrete, car, au
+bout de quelques secondes, les Sauvages auraient ete sur ses
+talons. Mais, n'apercevant rien au rez-de-chaussee, ils
+supposerent que leur invisible interlocuteur avait gagne les
+etages superieurs, et s'elancerent a sa poursuite dans les
+escaliers.
+
+D'abord, Halleck s'arreta dans le jardin pour observer les
+environs et preta l'oreille, cherchant surtout a retrouver son
+cousin. Au bout de quelques instants, n'apercevant et n'entendant
+rien, il se mit a marcher tout doucement, la carabine en main, le
+fameux album sous son bras, et un cigare non allume aux levres.
+
+La seule mesaventure qui lui arriva, fut de rencontrer a hauteur
+de visage une corde de lessive qui, suivant son expression,
+"faillit lui scier le cou".
+
+Une fois hors du jardin, sous l'abri d'un grand arbre, il
+s'arreta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils
+continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant
+toujours les habitants qu'ils supposaient caches dans quelque
+coin.
+
+-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la
+nuit, si ca vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux;
+il est dans l'opinion d'un certain gentleman de mon age et de ma
+ressemblance, que vous chercherez tres longtemps sans trouver sir
+Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivres! a l'avantage de
+vous revoir.
+
+Il aurait ete imprudent de s'attarder aupres d'un aussi dangereux
+voisinage. L'artiste se mit donc a chercher l'endroit ou Brainerd
+devait l'attendre avec les chevaux, mais, a son grand deplaisir,
+il ne trouva rien; apres avoir tatonne dans les broussailles
+pendant quelques Instants, il en fut reduit a croire que l'autre
+l'avait abandonne seul au milieu de ce formidable danger.
+
+Cette pensee ne le laissa pas sans emotion; il s'aventura meme a
+appeler Will plusieurs fois, d'une voix contenue. Enfin, ne
+recevant aucune reponse, il prit la resolution de se tirer
+d'affaire tout seul.
+
+La position, incontestablement, etait fort epineuse; seul, avec
+une carabine a un coup pour toute defense, en regard d'une bande
+d'Indiens enrages pour la magnanimite desquels il n'avait plus la
+meme admiration, Halleck se voyait fort embarrasse sur le parti a
+prendre.
+
+Neanmoins, il delibera avec une lucidite qui lui faisait honneur.
+
+Rester tapi dans le fourre jusqu'au matin, c'etait litteralement
+se jeter dans la gueule du loup. D'autant mieux que, depuis
+quelques instants, l'incendie qui devorait le _Settlement_
+entier, eclairait comme un soleil tous les bois d'alentour; il
+devenait impossible de s'y cacher.
+
+D'autre part, fuir a travers champs dans la direction de Saint-
+Paul, etait un moyen praticable, quoique chanceux, mais il
+n'entrait pas "constitutionnellement" dans la tete de l'artiste,
+d'adopter ce systeme "peu chevaleresque" d'evasion, autrement
+qu'en cas de necessite absolue.
+
+-- Que la peste l'etouffe! grommela-t-il; ou ce jeune animal
+peut-il s'etre fourre avec ses chevaux? Hola he!
+
+Seul, le craquement sinistre de l'incendie lui fit reponse; de
+longues trainees de flamme, eblouissantes de blancheur, percerent
+la fumee comme des eclairs. Halleck recula instinctivement
+lorsqu'il se vit tout illumine par ce jour funeste.
+
+Dans ce mouvement retrograde, il faillit se heurter contre un
+grand Sauvage dont il n'avait assurement pas soupconne la
+presence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant
+qu'il l'eut arme sa main etait emprisonnee dans celle de
+l'Indien. Cependant aucune lutte ne s'engagea, car l'artiste, a
+sa surprise extreme, sentit l'etreinte de son adversaire se
+relacher amicalement.
+
+-- Moi, bon pour homme blanc. Courez la-bas. On attend.
+
+Et le geant Sauvage disparut comme un meteore, laissant Adolphe
+plus intrigue que jamais.
+
+-- Voila le vrai Indien! Murmura-t-il apres quelques instants de
+reflexion; il confirme pleinement mes theories! Que le diable
+l'emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en
+deux coups de crayon?... C'est un type splendide! J'aimerais
+faire echange de cartes avec lui. Comment a-t-il reussi a
+denicher Brainerd?
+
+Il ne vint pas, une seule minute, a, l'esprit d'Halleck, la
+pensee que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le
+chemin au bout duquel l'attendait une mort horrible. Aussi, sans
+hesiter, il marcha vivement au point designe. Pendant le trajet,
+il apercut a droite et a gauche des Indiens a cheval;
+heureusement il se faisait bien petit dans l'herbe et se glissait
+fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point
+decouvert; mais il convint, lui-meme, plus tard, que chaque
+reflet d'incendie lui semblait l'eclair d'un rifle, et que plus
+d'une fois il menaca de l'oeil quelque grosse racine, la prenant
+pour un Indien embusque dans l'ombre.
+
+Neanmoins ses opinions "constitutionnelles sur les aborigenes" ne
+furent pas sensiblement modifiees; on l'aurait invite a exposer
+sa theorie nouvelle, qu'il n'aurait pas hesite a dire: "Le Sioux
+a des moments d'emportement inouis, mais, au milieu meme de ses
+plus grandes exasperations, il sait user d'une chevaleresque
+magnanimite envers l'homme blanc."
+
+Apres avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit
+trois formes vagues, groupees ensemble; c'etaient Brainerd et les
+deux chevaux qu'il tenait par la bride.
+
+Adolphe l'eut bientot rejoint.
+
+-- Vous me pardonnerez, se hata de dire Will, si je ne vous ai
+pas exactement tenu parole; j'ai ete force de m'eloigner, ma
+cachette etait trop proche; j'aurais ete decouvert sur-le-champ.
+
+-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvre, car, en
+effet, il y avait dans cette region infernale, des coups de jour
+fort dangereux.
+
+-- Comment avez-vous reussi a me trouver?
+
+-- Un noble, majestueux, estimable Indien Americain m'a indique
+ma route, spontanement, et sans aucune question de ma part!
+
+-- Ah! oui c'etait Paul: un autre Sauvage converti.
+
+-- Mais, s'il est chretien, que vient-il faire dans cette
+bagarre?
+
+-- Il a ete contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis
+presque sur qu'il n'en fait que tout juste afin de se mettre a
+l'abri des soupcons; et qu'au contraire il epie les occasions de
+nous etre secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.
+
+-- J'aimerais a cultiver sa connaissance; a lui faire compliment
+sur la noblesse de ses procedes.
+
+-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons
+prets a disparaitre.
+
+Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournerent
+pour jeter un regard vers le lieu de desolation qu'ils
+abandonnaient. La maison toute entiere n'etait qu'une masse
+incandescente du sein de laquelle s'echappaient a longs
+intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes
+d'un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphere
+rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image
+saisissante du chaos!
+
+-- Ah vraiment! c'est trop, cent fois trop malheureux! murmurait
+Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon pere est
+ruine.
+
+Quel malheur de voir bruler ainsi le seul asile de la famille,
+sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!
+
+-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n'en doutez pas, ces
+malheureux qu'egare un moment de passion retabliront ce qu'ils
+ont ruine, lorsqu'ils seront rentres dans le calme de leur
+conscience.
+
+Brainerd ne parut accorder aucune attention a cette metaphysique
+trop alambiquee pour etre consolante.
+
+-- Au milieu du desordre qui preside a tous leurs mouvements,
+poursuivit-il sans repondre au discours d'Halleck, ils ont l'air
+de se grouper tous sur le cote oppose de la maison; je voudrais
+bien savoir ce qu'ils veulent faire; faisons un detour pour nous
+en assurer.
+
+-- Vous attendrai-je ici?
+
+-- Il n'y a aucun inconvenient, car le champ est libre pour
+courir au premier signe de mauvais augure, elancez-vous dans la
+prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je
+vous rejoindrai le plus tot possible.
+
+-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j'aie des
+craintes sur notre sort; mais j'ai hate d'en finir avec toutes
+ces incertitudes.
+
+Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de
+facon a, tourner la maison, et a decouvrir sa facade opposee.
+Halleck mit pied a terre et s'adossa a un gros arbre, apres avoir
+passe a son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec
+assez d'impatience, maugreant de ne pas avoir un cigare allume.
+
+Bientot un "element" nouveau d'inquietude vint se joindre a ses
+emotions premieres. Non contents d'avoir livre aux flammes le
+batiment principal, les Sauvages avaient incendie toutes les
+constructions accessoires; de sorte que la circonference du
+desastre s'etait successivement agrandie, au point de refouler
+les Indiens a une grande distance, tant la chaleur etait devenue
+intolerable. Tout le voisinage, et notamment le point ou se
+trouvait Halleck, etaient devenus fort dangereux a cause des
+rodeurs qui s'y repandaient.
+
+Son inquietude devint si vive qu'il fit un demi-tour vers l'Est,
+et n'arreta sa monture que lorsqu'il eut place un mille entre lui
+et le sinistre. La, il fit halte, et se remit a attendre.
+Neanmoins la fascination exercee sur lui par l'aspect de
+l'incendie etait si grande, qu'il ne put s'empecher de se
+retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.
+
+A ce moment il entendit le galop d'un cheval.
+
+"Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant a sa rencontre; ah! mon
+ami! quel emouvant spectacle! J'y trouve une grande ressemblance
+avec l'embrasement d'un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous
+pas?
+
+Son compagnon ne lui repondit rien; aussitot il ajouta:
+
+-- Je remarque une chose, Will; c'est que nous nous dirigeons
+plutot au Nord qu'au Levant... Chut! J'entends des pas de
+chevaux.
+
+Tous deux s'arreterent, gardant un profond silence. Cependant le
+cavalier survenant vint droit a eux comme s'il les eut apercus ou
+entendus: c'etait un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude
+de l'eclair.
+
+Halleck, a son approche, avait cherche son revolver; mais a son
+inexprimable regret, il s'apercut qu'il l'avait perdu.
+
+-- Will! s'ecria-t-il, sus a cet indien! avant qu'il... Il
+s'arreta brusquement, car il venait de reconnaitre, dans ce
+silencieux compagnon, un enorme Sauvage qui remplacait fort
+desavantageusement Brainerd.
+
+Au meme instant il se trouva serre entre ces deux ennemis, sans
+autre arme que sa carabine desormais inutile.
+
+Avant qu'il eut fait un mouvement ou prononce un mot, l'indien
+dernier arrive prit la parole :
+
+-- Homme blanc, prisonnier -- s'il bouge, sera scalpe.
+
+-- Je crois bien qu'il ne me reste aucune autre ressource,
+repondit sans facon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la
+courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si celebre dans
+le monde.
+
+-- Venez avec nous; lui fut-il brievement repondu.
+
+Et on l'emmena dans la direction de l'incendie.
+
+L'un des deux sauvages n'avait rien dit, n'avait fait aucune
+demonstration. Il se contenta de prendre position a gauche du
+prisonnier, qui, ainsi se trouvait garde a vue de tous cotes.
+Tout en chevauchant, l'artiste chercha a distinguer les visages
+de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines
+lorsqu'il crut reconnaitre, dans l'un des deux, l'indien Paul qui
+lui avait precedemment rendu un bon office.
+
+Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole;
+instinctivement il se contint, et la route s'effectua en silence.
+
+Tout cela n'etait point sans mystere. L'artiste s'en preoccupait
+fort, lorsque l'un de ses deux gardiens resta de quelques pas en
+arriere; l'autre avec un mouvement de surprise, en fit autant.
+Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se
+retourna pour epier leurs mouvements.
+
+Il apercut les deux sauvages marchant cote a cote, puis l'eclair
+soudain d'un couteau: l'un d'eux tomba mort et glissa lourdement
+a bas de son cheval.
+
+-- Restez la, vous, dit aussitot le secourable Paul; l'autre
+jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes --
+courez apres. -- Il y aura des scalps.
+
+Et l'Indien disparut plus prompt qu'un souffle d'orage, laissant
+Adolphe tout palpitant d'emotion.
+
+Son audace nonchalante commencait a l'abandonner, et il se
+surprenait a rouler dans sa tete de sombres pressentiments,
+surtout depuis que l'immense danger couru par ses amis venait de
+lui etre si soudainement revele. Il desirait maintenant, avec
+angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par consequent,
+attendait Brainerd avec une impatience extreme.
+
+Bientot le trot d'un cheval retentit a proximite, Halleck se tint
+pret a recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu'il fut ami
+ou ennemi. Heureusement toute precaution etait inutile; au bout
+de quelques instants Brainerd apparut et recut avec une emotion
+facile a comprendre la communication des evenements survenus
+pendant son absence.
+
+Apres avoir donne un dernier et triste regard a ce qui fut la
+maison paternelle, les deux amis s'enfoncerent rapidement dans la
+foret epaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les
+traces des fugitifs partis avant eux.
+
+CHAPITRE VIII
+_QUESTION DE VIE OU DE MORT._
+
+Vers minuit, une pluie fine mais serree commenca a tomber sans
+discontinuer jusqu'au matin. Les deux jeunes cavaliers etaient
+perces jusqu'aux os, affames, fatigues; tout cela joint a la vive
+inquietude qui les devorait, rendit leur position extremement
+penible.
+
+L'artiste insistait pour s'arreter et allumer du feu: mais
+Brainerd s'opposa de toutes ses forces a une telle imprudence,
+objectant, avec raison que la fumee inevitablement produite par
+le foyer attirerait sur eux d'une facon tres perilleuse
+l'attention des rodeurs Indiens.
+
+L'aspect du pays avait successivement change. Au lieu de la
+prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient
+maintenant une vegetation plus abondante, des ruisseaux, des
+collines assez elevees, et des groupes d'arbres qui annoncaient
+une region forestiere.
+
+Will, dont la jeune experience etait toujours en eveil, evitait
+soigneusement les fourres, les buissons sombres, dont les flancs
+pouvaient receler des embuscades, et s'en eloignait par de longs
+detours.
+
+Cependant, apres plusieurs heures d'une course rapide, ils
+n'avaient rencontre aucun indice qui annoncat la presence d'un
+ennemi. Will commenca a etre convaincu serieusement que les
+hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des
+Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n'avaient point encore penetre sur
+ce territoire. Neanmoins ses apprehensions etaient loin d'etre
+calmees, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les
+difficultes, et devancent, dans leurs poursuites acharnees, les
+fuites les plus promptes.
+
+Midi approchait; les jeunes gens etaient tourmentes par une faim
+intolerable; ils se deciderent a faire halte pour tacher de se
+procurer la nourriture necessaire. Les ruisseaux et les lacs du
+Minnesota abondent en poissons de toute espece, les bois sont
+giboyeux a l'exces; ils ne devaient donc avoir aucune difficulte
+a se procurer de la venaison.
+
+Pour arriver a leur but, ils furent obliges de penetrer dans un
+bois dont l'etendue paraissait etre d'environ vingt ou trente
+ares. Mais lorsqu'ils en furent a une centaine de pas, Brainerd
+arreta son cheval.
+
+-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous
+approchant ainsi de la foret; cependant nous agissons d'une
+maniere qui ne me convient pas.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges.
+Nous sommes loin d'etre hors de danger; si ce n'est en rase
+prairie.
+
+-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens la ont un
+fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours a
+nous attaquer ouvertement.
+
+-- Ah! pauvre Adolphe, vous etes obstine dans vos ridicules
+illusions! Oui, s'ils sont en nombre enormement superieur et surs
+de nous ecraser, ils nous attaqueront effrontement mais
+heureusement nous sommes bien montes, et suffisamment armes pour
+les tenir a distance. Tout ce que je crains, ce sont les
+embuscades; les Indiens n'ont pas d'autre idee en tete.
+
+-- Si vous le preferez je vais battre le bois; vous m'attendrez
+ici.
+
+-- Non! je vais avec vous.
+
+Ils penetrerent ensemble sous la voute de verdure, firent
+quelques pas et ecouterent en regardant tout autour d'eux. La
+foret etait silencieuse comme une tombe; pas un etre anime n'y
+donnait signe de vie.
+
+-- J'espere que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les
+broussailles sont tres inextricables par ici, nous serons obliges
+de mettre pied a terre et de nous separer quelque peu, afin de
+chasser pendant quelques heures chacun de notre cote.
+
+-- C'est parfait! repondit Halleck se mettant en devoir d'obeir;
+nous nous retrouverons ici, charges du gibier que nous aurons pu
+conquerir.
+
+Ils se separerent ainsi; l'artiste prit a droite, son compagnon a
+gauche. D'abord une grande quantite d'ecureuils s'offrit a leur
+vue, mais ils dedaignerent d'aussi menues proies, reservant leurs
+munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses
+zigzags, l'artiste fit la rencontre d'une petite source, abritee
+dans le creux d'un enorme rocher; tout autour de ce nid frais et
+murmurant s'enlacaient les racines noueuses de grands arbres au
+milieu desquelles ruisselaient avec une grace infinie les plus
+mignonnes cascades.
+
+Le site etait ravissant; aussi Halleck apres s'etre avidement
+desaltere a cette glace liquide, ne put resister au desir d'en
+faire le dessin.
+
+En consequence, il ouvrit son inseparable album, et accomplit son
+oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en
+crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd
+decharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au
+contraire, il en conclut qu'il etait heureux en chasse, et que
+des lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer a son cher dessin.
+
+Neanmoins, il fit la reflexion que rentrer sans une seule piece
+de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu'il eut fini, il
+replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l'epaule.
+
+Mais ses aventures n'etaient pas finies, a beaucoup pres. A
+proximite d'une petite eclaircie, il s'arreta tout frissonnant:
+son oreille aux aguets venait d'entendre une voix plaintive,
+semblable au rale d'un agonisant. Il ecouta encore; il n'y avait
+point a s'y meprendre, c'etait bien les gemissements d'une
+creature humaine blessee a mort; ils partaient d'un buisson situe
+a une cinquantaine de pas.
+
+Halleck courut dans cette direction et decouvrit avec
+consternation un homme etendu a la renverse sur le sol; il
+paraissait mortellement blesse et n'avait plus qu'un souffle de
+vie.
+
+L'artiste se pencha sur lui d'une facon compatissante.
+
+-- Comment vous trouvez-vous en ce miserable etat, pauvre
+malheureux? lui demanda-t-il.
+
+-- Helas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder
+autour de lui comme s'il eut apprehende le retour d'un ennemi
+feroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacre ma femme et mes
+enfants, et m'ont traine jusqu'ici pour y expirer.
+
+-- Ou sont-ils, les Indiens
+
+-- Partout! vous n'en avez point rencontre?
+
+-- Y a-t-il d'autres hommes Blancs dans ces bois?
+
+-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis a la piste
+depuis ce matin.
+
+-- Que sont-ils devenus?
+
+-- Trois gisent dans l'herbe pres d'une source, ou ils ont ete
+fusilles.
+
+L'artiste se releva, les cheveux herisses sur la tete, et alla au
+lieu indique, pour verifier ce que venait de lui dire
+l'agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants,
+froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient ete
+si brutalement haches a coups de tomahawks, que l'oeil d'un ami
+n'aurait pu les reconnaitre.
+
+Apres avoir contemple pendant quelques minutes avec egarement cet
+effrayant spectacle, l'artiste revint au moribond; mais il ne
+trouva plus qu'un cadavre.
+
+Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre reverie.
+
+Tout a coup, une detonation, suivie d'un sifflement qui lui passa
+devant la figure, le rappela au sentiment de la realite, c'est-a-
+dire du danger.
+
+Sa premiere manoeuvre fut digne d'un veteran dans la guerre
+forestiere: il bondit en arriere d'un arbre, et s'y cacha de
+facon a etre garanti contre une nouvelle balle.
+
+Il avait remarque la direction d'ou etait venu le message de
+mort; il s'abrita en consequence, et se tint en observation.
+
+Une pensee lui causait un certain malaise; si ses ennemis etaient
+nombreux, l'issue de l'aventure pouvait devenir extremement
+desagreable. Il eprouva un sentiment de soulagement lorsqu'il
+apercut une figure sombre, une seule, se dessinant derriere les
+feuillages.
+
+-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour
+juger du resultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre
+la monnaie de ta piece.
+
+Malheureusement, l'oeil experimente de l'Indien avait remarque le
+canon de carabine qu'Adolphe dirigeait contre lui; il se deroba
+subtilement derriere un arbre, au moment ou le coup partait, et
+esquiva ainsi une conclusion precipitee de tous ses combats.
+
+Sans s'arreter a savoir s'il avait touche le but, Halleck
+rechargea son arme avec toute la rapidite possible; il venait
+d'assurer la derniere bourre, lorsque avec un cri insultant de
+triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.
+
+Quoiqu"il n'eut pas encore place la capsule, Halleck ne se
+troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier,
+trompe par ce sang-froid, crut que l'artiste avait une arme a
+deux coups et se cacha vivement derriere un arbre.
+
+Avec la rapidite de la pensee, Halleck mit sa capsule, arma la
+batterie, et attendit, tout en reflechissant qu'au fond les
+choses allaient pour le mieux puisque la partie etait egale.
+
+Cependant, chacun des deux adversaires etant abrite, la bataille,
+devenait une question de strategie. Le vainqueur devait etre
+celui qui, le premier, parviendrait a surprendre l'autre hors de
+garde.
+
+Une histoire du desert revint alors en memoire a l'artiste; il se
+rappela avoir lu qu'un Europeen se trouvant en position analogue,
+avait imagine de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en
+faisant apparaitre cauteleusement son chapeau ou un autre objet
+paraissant indiquer que la tete etait dessous. L'Indien avait
+fusille un bonnet suspendu au bout d'une branche, et lorsqu'il
+etait arrive sur celui qu'il croyait mort, il avait recu lui-meme
+le coup mortel.
+
+Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scene reproduite
+par un dessin qui l'avait charme.
+
+Mettant aussitot ses souvenirs en pratique, l'artiste placa son
+Panama sur le canon de la carabine, et l'eleva doucement un peu
+au-dessus de l'arbre. Mais il avait compte sans la perspicacite
+de son adversaire, et aussi sans sa propre inexperience; le
+chapeau balancait sur son appui improvise, ses allures n'etaient
+pas naturelles, il n'y avait pas trompe-l'oeil.
+
+Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces
+du tronc d'arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire
+meprisant, et ne bougea pas.
+
+Halleck finit par comprendre que sa ruse etait eventee; il en
+conclut que l'Indien devait avoir lu cette histoire et pris
+connaissance de l'illustration qui l'accompagnait. Mais, en meme
+temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une decouverte qui
+lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu'il avait cru
+perdu, ayant glisse par une poche decousue, s'etait refugie un
+peu plus bas entre un porte-cigares, un etui a crayons, un
+couteau-fourchette et le telescope.
+
+Cette trouvaille reconforta considerablement l'artiste, et lui
+suggera, l'idee d'une autre ruse. Une sorte de protuberance
+indecise ressemblant un peu a une tete abritee par une
+couverture, se montra du cote de l'Indien, et disparut aussitot.
+Quelques secondes apres, la meme apparition se reproduisit sur un
+autre point. L'artiste comprit l'artifice; un demi-sourire plissa
+ses levres, il epaula et fit feu.
+
+Comme il s'y attendait, un hurlement de triomphe lui repondit, et
+le Sauvage se precipita sur lui, le tomahawk leve. Halleck laissa
+tomber son rifle et dirigea contre l'ennemi, avec la fermete
+d'une tige d'acier, son poing arme du revolver. Le Sauvage sans
+mefiance continua d'avancer; trois petites detonations seches et
+breves retentirent, enfoncant chacune un messager de mort dans le
+buste de l'Indien.
+
+Il ne tomba qu'au troisieme coup.
+
+-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres a la
+fusillade, mon bel ami cuivre, murmura l'artiste en replacant
+paisiblement son arme en lieu sur; ce petit engin fait peu de
+fracas mais d'excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a
+mieux; pour le cas ou il y aurait d'autres vagabonds de meme
+espece dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.
+
+En procedant a cette operation, il donna un coup d'oeil au vaincu
+qui se debattait dans l'herbe, au milieu des dernieres
+convulsions. Sa face contractee etait horrible a voir; c'etait le
+type d'une ferocite infernale. Du reste, elle ne trompait pas,
+cet homme avait commis tous les crimes depuis l'assassinat
+jusqu'a l'incendie; sa ceinture portait en grand nombre les
+scalps des femmes et des enfants. La mort qu'il venait de subir
+etait une punition trop douce; ce n'etait pas en guerrier, mais
+en supplicie qu'il devait finir.
+
+Il lanca a Halleck des regards furieux, comme s'il avait voulu
+l'aneantir; ses dents grincerent; ses mains se crisperent sur les
+broussailles environnantes.
+
+-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi
+tuer...
+
+-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions a mon egard, murmura
+Halleck impassiblement; mais elles m'effrayent encore moins que
+tout a l'heure.
+
+-- Le chien Face-Pale peut courir, il arrivera trop tard dans la
+prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l'Oncle John
+et de ses femmes.
+
+Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le
+souvenir de ses amis et des dangers qu'ils pouvaient courir lui
+revint en esprit:
+
+-- Que dites-vous?... Ils ont ete surpris par cette canaille
+rouge?... Ou?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-t'il
+en se penchant sur le blesse.
+
+Tout fut inutile; l'Indien avait entonne son chant de mort, dont
+rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi-
+eteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la
+colere, de la haine, de la vengeance.
+
+Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre a la mort
+qui s'en emparait, il courut en toute hate au rendez-vous
+convenu.
+
+La, il trouva les chevaux dans la position ou on les avait
+laisses, mais Brainerd n'etait pas encore de retour. L'impatience
+fievreuse d'Halleck etait telle qu'il fut sur le point de partir
+sans l'attendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas a
+paraitre, ployant litteralement sous le poids du gibier.
+
+A peine fut-il arrive qu'Adolphe lui expliqua precipitamment tout
+ce qui venait de se passer, insistant particulierement sur les
+revelations de l'Indien concernant les dangers courus par leurs
+amis.
+
+Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appetit, tout
+surexcite qu'il fut par le besoin, s'etait evanoui devant ces
+nouvelles inquietudes. Seulement, par mesure de precaution, les
+jeunes gens chargerent en croupe une portion de leur gibier.
+
+-- Cette race Indienne me parait avoir change un peu de cachet
+par ici, observa l'artiste lorsqu'ils furent en pleine campagne;
+je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me
+deplaisent pas trop.
+
+-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous etes si
+poetiquement entiche! ces hommes chevaleresques et genereux
+daignent, a cette heure, courir sur la piste de mon pere, de ma
+mere, de ma soeur, comme des limiers alteres de sang; ces braves
+gens, comme vous les appelez, dansent peut-etre; a cette heure,
+les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie!
+
+-- Ecoutez donc Will; je deteste ces indiens vagabonds qui
+pullulent sur les frontieres de la civilisation. Mais si nous
+etions a cent milles plus loin dans les bois...
+
+Eh! mon pauvre cousin, vous auriez deja subi vingt fois la mort
+si la chose etait possible! interrompit Brainerd avec irritation;
+il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies
+sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d'apres l'experience
+de gens qui en savent plus que vous la-dessus !
+
+-- Au moins, vous m'accorderez une chose; c'est qu'ils n'ont pas
+commis un seul acte de cruaute, avant d'y avoir ete pousses par
+la mechancete des Europeens.
+
+-- C'est possible; mais ils ne se sont pas prives de prendre des
+revanches feroces.
+
+-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les emigrants, les
+pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les
+_settlers_, tout le monde s'est jete sur ce pauvre desert et sur
+ses pauvres habitants comme sur une terre de conquete; on a pris,
+on a pille, on a gaspille, on a brule, on a chasse, on a massacre
+a tort et a travers; on a violente et exaspere les Indiens de
+toutes manieres; on leur a tout pris, l'eau, la terre, et jusqu'a
+l'air du ciel; on les a aneantis... Est-ce que tout cela ne crie
+pas vengeance?
+
+-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n'empecherez pas que
+leur cruaute n'ait depasse toutes les dimensions de l'offense; il
+y a longtemps qu'ils se sont venges au double, au triple, au
+centuple!
+
+-- Mon opinion est que ce soulevement n'est qu'une ebullition
+passagere et locale; dans quelques jours il n'en sera plus
+question.
+
+-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les
+Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas a
+l'insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne
+reverrez plus Saint-Paul.
+
+-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous
+avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds
+dans les bois, voila-t-il pas que vous ne revez plus que
+soulevement dans tout le Nord!
+
+-- Si vous aviez seulement la moitie de mon experience, vous ne
+seriez pas si aveugle.
+
+-- Oh! quelle perspective splendide! s'ecria tout-a-coup
+l'artiste avec enthousiasme; si j'en avais le temps, comme je
+crayonnerais, cela!
+
+-- Vous pouvez vous en donner ici a coeur joie, riposta aigrement
+Brainerd, si vous considerez cela comme plus important que les
+existences et le salut des notres.
+
+-- La! la! calmez-vous, cher Will! je n'ai pas la moindre idee de
+ce genre... il n'y a aucun mal, ce me semble, a admirer d'aussi
+belles choses en passant. Dieu! que c'est admirable! Ces forets
+d'un vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce
+lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit
+soudain Halleck a voix basse, il y a sur cette colline quelqu'un
+qui nous telegraphie des signaux!...
+
+CHAPITRE IX
+_JIM L'INDIEN EN MISSION._
+
+Sur l'extreme sommite du coteau, les deux amis apercurent en
+reflet la tige d'un arbre qui se balancait a droite et a gauche,
+de facon a indiquer l'intervention active d'un homme ou d'un
+animal.
+
+L'artiste fit usage de son telescope pour inspecter longtemps en
+silence ce phenomene inexplique.
+
+-- Pouvez-vous me definir cela? demanda-t-il a son compagnon, en
+lui passant la lunette.
+
+-- Au moment ou l'arbre s'est incline a droite, reprit Will en
+parlant lentement sans cesser de regarder, il m'a semble
+apercevoir quelque chose comme une tete. Maintenant, appartient-
+elle a un Indien ou a un blanc, je l'ignore. Voyez un peu
+Adolphe.
+
+L'artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans
+pouvoir determiner a quelle espece humaine appartenait l'etre
+mysterieux, objet de sa curiosite.
+
+Cependant les deux jeunes gens avaient arrete leurs chevaux;
+cette halte fut sans doute remarquee par l'inconnu, car ses
+signaux devinrent plus agites qu'auparavant.
+
+-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons a quoi
+nous en tenir.
+
+-- Ce sera quelque pauvre refugie, epuise par une longue course,
+et ne sachant plus a quel saint se vouer.
+
+-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour
+se faire connaitre?
+
+-- Impossible a dire; ma curiosite est piquee au plus haut degre,
+il faut que j'aille savoir ce que c'est.
+
+-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute
+probabilite, il y a quelque bande Indienne blottie, la-haut, dans
+les broussailles.
+
+-- Bah! ils auraient deja fondu sur nous, pour nous envelopper.
+
+-- Non; ils ne possedent sans doute pas de chevaux, et leur ruse
+constitue a se cacher. Ils savent parfaitement qu'ils ne peuvent
+rien contre nous, a moins que nous n'approchions a portee de
+fusil: c'est la ce qu'ils attendent.
+
+-- Nous ne saurons rien d'ici, reprit Halleck, il faut nous
+approcher un peu.
+
+Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.
+
+-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; a
+cette distance nous courons quelques chances d'etre fusilles sans
+trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d'atteindre leur
+but a pareil eloignement; neanmoins j'ai connu des Indiens qui
+s'en seraient charges.
+
+Ils s'avancerent vers la colline, doucement et avec mille
+precautions; puis, lorsqu'ils se crurent au point extreme qu'il
+etait prudent de ne pas depasser, ils firent halte.
+
+L'artiste regarda au travers de sa lunette; a ce moment l'arbre
+tomba par terre, mais personne n'apparut derriere.
+
+-- Qu'est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son
+compagnon.
+
+-- Il s'apercoit que nous venons a lui, et il juge convenable de
+suspendre ses signaux.
+
+-- Eh bien! s'il en est ainsi, tournons-lui le dos; il
+recommencera son manege.
+
+Les jeunes gens ramenerent leurs chevaux dans une direction
+opposee, comme s'ils avaient voulu s'eloigner. Mais lorsqu'ils
+eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva a leurs
+oreilles; en retournant la tete ils apercurent un Indien qui
+etendait vers eux sa couverture blanche.
+
+-- Bon! fit Brainerd; le voila furieux de notre prudence, il nous
+insulte de loin.
+
+-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire
+son portrait.
+
+A ces mots, l'artiste braqua sur lui son telescope, le regarda
+attentivement; puis, baissant soudain son instrument:
+
+-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?...
+
+-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupe quelque autre de cette
+espece?...
+
+-- C'est Christian Jim.
+
+Au moment ou Brainerd, avec un signe d'incredulite, cherchait a
+verifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim
+accourant vers eux a grande vitesse.
+
+Quoique certains, cette fois, d'avoir affaire a un ami, les
+jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de
+lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse demarche.
+
+Mais, des qu'il fut a portee de la voix, Brainerd, incapable de
+maitriser sa fievreuse impatience, s'ecria:
+
+-- Ou les avez-vous laisses, Jim?
+
+-- La-bas, a quarante milles environ dans les bois.
+
+-- Et comment vous trouvez-vous ici?
+
+-- Je vous cherche, riposta l'Indien d'un air mecontent; prenez-
+moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont la!
+
+Tous deux jeterent un regard inquiet sur les environs; mais
+n'apercevant rien, ils interrogerent le Sioux du regard:
+
+-- Ils sont la-bas, dans l'herbe; c'est pour ca que je restais
+sur la colline; je n'aime pas ces Indiens fermiers.
+
+-- Comment se sont passees les choses, au commencement de votre
+fuite?
+
+-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers
+le soir, il y a eu des pistes derriere nous; l'oncle John etait
+parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces.
+
+-- Ah! mon Dieu! Et, ma mere, ma soeur, que disaient-elles?
+
+-- Rien; les femmes Faces-Pales ont ete courageuses, elles ont
+charge les armes en se preparant au combat. L'oncle John a pousse
+les chevaux; le char courait tres vite. Ensuite Christian Jim a
+prete l'oreille jusqu'a terre, des plaintes volaient en l'air et
+retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les
+flammes. Le massacre et l'incendie etaient partout, devant,
+derriere, a cote, avec les Indiens.
+
+-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment
+terrible?
+
+-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment.
+
+-- Alors, l'oncle John a dit: "Nous ne sommes pas en force pour
+combattre un aussi grand nombre d'ennemis; il faut que Will et
+Adolphe arrivent au plus tot.
+
+-- Et alors?... demanda Halleck.
+
+-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourre
+impenetrable; il y a cache les femmes et le vieux guerrier.
+Ensuite il a efface avec soin toutes les traces, et il a couru
+chercher les amis qu'on attendait.
+
+-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu
+d'y rester occupe a manoeuvrer comme un telegraphe
+incomprehensible? demanda Halleck.
+
+-- Quand Christian Jim vous a vus, il a apercu en meme temps, une
+bande d'Indiens a cheval qui cheminait a tres peu de distance.
+Pour ne pas etre decouvert par eux, il est reste cache derriere
+un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d'attirer
+votre attention.
+
+-- Eh bien! nous l'avons echappe belle! murmura Will en
+palissant. C'est une chose terrible! Un voyage ainsi cote a cote
+avec la mort, sans meme le soupconner! Et ces indiens, que sont-
+ils devenus?
+
+Jim, au lieu de repondre, incline son oreille presque jusqu'a
+terre, et ecouta pendant quelques instants avec une anxiete
+profonde.
+
+-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant.
+
+Les jeunes gens preterent l'oreille; un bruit semblable a un
+tonnerre lointain parvint jusqu'a eux, accompagne d'une clameur
+sauvage.
+
+-- Oui, repondit Brainerd, c'est le galop de leurs chevaux; ils
+s'eloignent.
+
+-- Puissent-ils aller jusqu'en enfer et ne jamais revenir!
+soupira sentencieusement Halleck.
+
+Personne ne repondit, la marche continua silencieusement dans la
+direction de l'ouest. La journee etait lourde et brulante, comme
+il arrive souvent au mois d'aout; par cette suffocante
+atmosphere, hommes et chevaux etaient accables; cependant les
+jeunes gens, dans leur hate d'arriver, auraient surmene leurs
+montures si Christian Jim ne les eut retenus.
+
+-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.
+
+-- Mais pourtant, il nous faut joindre, a tout prix, les pauvres
+fugitifs, repliqua Brainerd avec une legere disposition a la
+mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours a chaque
+instant:
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en surete?
+
+-- Ils sont entre les mains du Grand Pere! repondit l'Indien avec
+une solennite qui impressionna vivement les jeunes gens.
+
+-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd apres un moment de
+silence; mais nous savons aussi que, pour meriter le secours du
+Tout-Puissant, nous devons, nous-memes, remplir nos devoirs et
+agir courageusement jusqu'a la derniere limite de nos forces.
+
+-- Le Grand Pere fait ce qui lui parait le meilleur.
+
+-- Parlez-moi d'eux... Que pensez-vous de leur situation, des
+chances qu'ils ont d'echapper aux poursuites des Indiens?
+
+-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s'ils
+restent caches dans le bois.
+
+-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont du
+laisser des traces profondes et faciles a reconnaitre. Les yeux
+des Hommes-Rouges sont percants, ils apercoivent ce qui resterait
+invisible pour nous.
+
+-- Leurs regards sont voiles aujourd'hui par la fumee de
+l'incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n'apercoivent
+que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le
+pillage. Le demon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce
+qu'ils font.
+
+Jusque-la l'artiste n'avait presque rien dit; mais, pour plaider
+la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :
+
+-- Vous ne pouvez, dit-il, etablir aucun parallele entre ces
+honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigene. Le
+vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans
+la guerre; n'est-ce pas, Jim?
+
+Le Sioux le regarda avec des yeux etonnes, dont l'expression
+indiquait qu'il n'avait pas compris son interlocuteur. L'artiste
+recommenca une explication;
+
+-- Vos guerriers, c'est-a-dire vos vrais Indiens, ne sont pas
+semblables a ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus senses,
+plus moderes dans la guerre?... hein?...
+
+-- Je n'en connais point comme ca, repliqua Jim en detournant la
+tete.
+
+Brainerd se mit a rire et ajouta:
+
+-- Vous aurez besoin d'un fier microscope; mon pauvre Halleck,
+pour decouvrir les phenomenes que vous revez. Car; vous venez de
+vous en convaincre, ils sont invisibles a tous les yeux.
+
+L'artiste eut une moue dedaigneuse et sardonique; indiquant que
+sa foi n'etait nullement ebranlee, et qu'il admettait une seule
+chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels etait
+considerable sur les frontieres.
+
+Devore d'inquietude, Brainerd n'avait pu se resoudre a faire
+halte; il s'etait contente de ralentir le pas; mais, malgre cette
+moderation a leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de
+souffler et de transpirer d'une facon inquietante.
+
+Pour ne pas imposer toujours au meme, une surcharge au-dessus de
+ses forces, l'Indien montait en croupe tantot derriere Halleck,
+tantot derriere Will.
+
+Apres avoir marche pendant quelques heures Jim annonca qu'on
+approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait
+rejoint l'once John a la tombee de la nuit.
+
+Mais, a peine eut-on fait cent pas que l'Indien poussa un
+grognement de deplaisir.
+
+-- Qu'y a-t-il encore? demanda Will, derriere lequel celui-ci
+etait en croupe a ce moment.
+
+-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le cote nord de
+l'horizon.
+
+Tous les yeux se tournerent dans cette direction -- les jeunes
+gens apercurent a une grande distance un tourbillon qu'on aurait
+pu prendre pour un troupeau d'animaux sauvages lances a fond de
+train dans la prairie. Leur course impetueuse soulevait derriere
+elle des nuages de poussiere; les yeux inexperimentes des deux
+hommes Blancs ne virent d'abord la autre chose qu'une horde de
+buffles ou de sangliers nomades. Mais bientot le telescope
+d'Halleck revela des cavaliers qui caracolaient ca et la,
+activant la marche de ce groupe effare.
+
+-- Des Indiens chassant les bestiaux pilles dit le Sioux.
+
+-- Quelle direction prennent-ils?
+
+-- Droit sur nous.
+
+-- Alors faisons vite un ecart pour nous dissimuler a leur vue,
+nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montes, et
+nos chevaux sont trop epuises pour nous tirer d'affaire.
+
+Mais une double difficulte se presentait; s'ils faisaient un trop
+grand detour, il leur devenait impossible de joindre les amis
+avant la nuit; s'ils ne se cachaient pas promptement et surement,
+le danger etait pire encore.
+
+En quelques secondes l'etat des choses empira de telle facon que
+les fugitifs n'eurent meme plus le temps de deliberer. Les
+Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux
+les bestiaux affoles de terreur. Cette espece d'avalanche vivante
+n'etait plus qu'a deux ou trois cents pas de distance, lorsque
+Jim fit signe a ses compagnons de se jeter a terre et de
+renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.
+
+Les pauvres animaux, epuises de fatigue, comprenant peut-etre
+aussi le danger, resterent etendus sur le sol, sans faire aucun
+mouvement, a cote de leurs maitres egalement immobiles et
+silencieux.
+
+Il etait temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante,
+bestiaux et Indiens passerent si pres, qu'un moment Brainerd se
+crut decouvert. Mais, aveuglee par la poussiere, enivree de
+fureur et d'orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien
+apercevoir.
+
+Les fugitifs les regarderent s'eloigner, toujours caches,
+l'oreille et l'oeil au guet, la carabine au poing, prets a
+disputer cherement leurs vies, si le malheur voulait qu'une melee
+s'engageat.
+
+Aussitot qu'ils furent hors de vue, Jim donna le signal du
+depart, et on se remit vivement en route. Les premieres ombres du
+soir ne tarderent pas a arriver, et, avec elles, une brise
+agreable, dont la fraicheur ranima les hommes et les chevaux; la
+marche se continua plus allegrement, plus promptement; bientot, a
+l'extreme limite de l'horizon bleuissant, apparut un bouquet
+d'arbres; c'etait le refuge ou l'oncle John et sa famille
+attendaient anxieusement l'arrivee de leurs trois amis.
+
+-- Si une horde de ces vagabonds vient a tomber sur les traces du
+chariot, dit l'artiste, ils se mettront en tete de les suivre; et
+alors, Dieu sait qu'il faut nous hater.
+
+-- Cela peut arriver, repliqua Brainerd, mais c'est le cas le
+moins a craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes
+les directions, les Indiens auraient trop a faire pour suivre
+toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que
+quelque groupe ennemi ait eu l'idee fortuite de camper dans le
+bois et ait ainsi decouvert nos amis; je crains aussi que ces
+derniers aient eu la malheureuse idee de fuir.
+
+La perspective immense de la prairie trompe comme celle de
+l'Ocean; plus on marchait, moins on paraissait s'approcher du
+petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente,
+Brainerd manifesta le desir de lancer les chevaux au triple
+galop; heureusement la sage influence de Jim tempera cette hate
+imprudente qui n'aurait abouti qu'a epuiser les montures dont ils
+avaient si grand besoin.
+
+Sur la route s'offraient a eux, ca et la, un spectacle navrant,
+des scenes effrayantes. Ici une ferme brulee; la des corps
+sanglants, cribles d'affreuses blessures; plus loin des groupes
+surpris dans leur fuite, des familles entieres massacrees, mais
+qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort
+comme elles l'avaient ete dans la vie; plus loin encore, les
+restes mutiles d'un enfant, d'une jeune fille, d'un vieillard,
+tombes sous l'horreur d'une mort solitaire, en un epouvantable
+duel avec quelque bourreau plus acharne que les autres.
+
+Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, a de
+pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les
+sourcils fronces, la main crispee sur son rifle, regardait des
+yeux du coeur, plus loin, la-bas, ou peut-etre il faudrait
+chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimes de ceux
+qui l'attendaient pleins d'angoisse.
+
+Jim conservait son visage de bronze, vrai masque metallique de
+l'Indien; cependant a quelques ressauts des muscles de ses joues,
+au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur
+attentif aurait pu deviner un orage interieur et de dangereuses
+dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.
+
+Quant a l'artiste, il s'etait d'abord furieusement indigne de
+tant d'atrocites et avait jete feu et flammes; mais au bout de
+quelques instants son caractere mobile et frivole reprenant le
+dessus, il s'etait remis a admirer le paysage, et avait meme
+parle de s'arreter un peu pour dessiner un site "delirant". Mais
+une severe rebuffade de Brainerd le ramena a des sentiments plus
+serieux.
+
+Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade
+arriva, aupres du petit bois ou etait cachee la famille Brainerd,
+Les jeunes gens ralentirent l'allure de leurs chevaux pour
+laisser a leur ami Indien le soin de reconnaitre les lieux.
+
+Mais a peine ce dernier eut-il fait quelques pas qu'il poussa une
+exclamation etouffee. En reponse a la muette interrogation de
+Will, il montra du doigt un mince filet de fumee qui surgissait
+precisement du milieu du bois, et s'evanouissait dans l'azur du
+ciel apres s'etre eleve tout droit dans l'air.
+
+Cet indice, presque imperceptible, etait d'un facheux augure; il
+pouvait deceler la presence des Indiens dans le fourre ou
+s'etaient abrites l'oncle John et les siens; et, dans ce cas, que
+s'etait-il passe!
+
+Il serait impossible de definir les emotions qui bouleverserent
+les deux jeunes gens a l'aspect de ce signe alarmant. Brainerd
+terrifie voyait deja une scene de massacre et d'horreur; les
+cheveux blancs de son pere souilles de son sang, sa mere gisante
+sur le sol defiguree a coups de tomahawk, Maggie, Maria,
+massacrees aussi, ou, sort egalement affreux! entrainees en
+captivite?
+
+L'artiste amorca et examina son revolver en proferant de
+terribles menaces contre ces "vagabonds odieux qui deshonoraient
+la race Indienne".
+
+Le Sioux ne disait rien; il aurait ete difficile de savoir ce
+qu'il pensait, car il ne repondit point aux questions que lui
+adressaient les jeunes gens.
+
+-- Il faut que j'examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin;
+retirez-vous derriere ces broussailles avec vos chevaux et ne
+bougez qu'a la derniere extremite.
+
+Aussitot l'Indien se mit a ramper dans l'herbe de facon a faire
+le tour du bois, et arriver ainsi inapercu jusqu'a ce feu
+mysterieux dont la fumee etait si inquietante.
+
+CHAPITRE X
+_UNE NUIT DANS LES BOIS._
+
+Le Sioux deploya toute la ruse et l'agilite indiennes dans cette
+difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le
+favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles a
+la marche qui devait rester entierement silencieuse. Aussi,
+quoique la distance a parcourir fut courte, avancait-il
+lentement; une heure s'ecoula ainsi, et la nuit etait venue
+entierement lorsqu'il arriva sous la voute sombre du bois.
+
+Jim s'etait fait aussi son opinion concernant la fumee suspecte
+qu'on venait d'apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eut
+ete allume par ses amis: la chaleur du jour en excluait la
+necessite; d'autre part, les fugitifs avaient une trop grande
+crainte d'attirer l'attention de leurs mortels ennemis, pour
+commettre une pareille imprudence; enfin, l'oncle John etait trop
+experimente pour se departir ainsi des regles d'une precaution
+severe.
+
+Jim n'etait donc pas sans apprehensions, et, quoiqu'il n'en
+laissat rien voir, il se sentait agite de sombres pressentiments.
+
+Progressant plus silencieusement qu'une ombre, il glissait au
+milieu des branches sans froisser une feuille, sans deplacer un
+brin d'herbe; l'oreille de son plus cruel ennemi n'aurait pu
+l'entendre, eut-il rampe a ses pieds.
+
+En arrivant vers le lieu ou s'etait cachee la famille Brainerd,
+il s'arreta et ecouta, concentrant toutes ses facultes pour
+saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence
+de mort regnait sur toute la nature; il sembla a Jim d'un funeste
+augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait
+dans l'air, puis il expirait aussitot.
+
+Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien
+habilement sa presence!
+
+Apres avoir avance encore un peu, il arriva pres du foyer demi-
+eteint. Un seul coup d'oeil lui suffit pour reconnaitre qu'il
+etait abandonne depuis plusieurs heures. Soupconnant tout a coup
+la terrible realite, il se leva, marcha droit a la cachette et la
+trouva vide.
+
+Surement, une bande d'Indiens avait decouvert les fugitifs et les
+avait emmenes en captivite! Les traces du campement etaient
+visibles, les signes du depart etaient certains; tout cela
+s'etait passe depuis quelques heures seulement.
+
+Apres avoir verifie les lieux et s'etre assure qu'il n'y avait
+personne, le Sioux desole revint dans la prairie, ou il fit un
+signal pour appeler les deux jeunes gens.
+
+Ceux-ci accoururent au galop.
+
+-- Ou sont-ils? demanda Brainerd haletant.
+
+-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec decouragement.
+
+-- O ciel! est-il possible! s'ecria le jeune homme chancelant sur
+sa selle. Bientot une ardeur febrile lui monta au cerveau; il
+reprit:
+
+-- Ou les aviez-vous laisses, Jim?
+
+-- La-bas, droit devant nous.
+
+-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens?
+
+-- Il fait trop noir pour suivre la piste.
+
+-- Mais, Jim, demanda l'artiste, etes-vous sur qu'ils aient ete
+captures par cette race de vagabonds?
+
+-- Je ne sais pas; je le pense.
+
+A ce moment Will mit pied a terre.
+
+-- Qu'allez-vous faire, Will?
+
+-- Ils doivent etre encore dans le bois; je vais me mettre a leur
+recherche.
+
+En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu'il faisait une chose
+inutile; mais cette agitation meme temperait son desespoir.
+
+Tous deux s'elancerent vers le fourre avec une egale ardeur.
+
+Jim les regardait faire avec son stoicisme habituel, et resta
+immobile.
+
+-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l'artiste;
+divisons nos recherches; vous, Will, passez a gauche, moi a
+droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons
+a l'autre extremite du bois. Et vous, Jim, qu'allez-vous faire?
+
+-- Vous attendre ici.
+
+Brainerd commenca son exploration avec d'affreux battements de
+coeur. Chaque bete fauve fuyant devant lui, chaque oiseau
+s'envolant sur sa tete le faisait tressaillir; le murmure du vent
+lui donnait des frissons involontaires.
+
+Il avanca pourtant, avec la resolution du desespoir, et penetra
+jusqu'au centre de la foret, cherchant, regardant, ecoutant avec
+anxiete. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait
+que l'ombre et le silence.
+
+Bientot il arriva au bout de la foret, et il put voir scintiller
+les etoiles a travers les derniers arbres; tout a coup il
+s'arreta eperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait
+devant lui... c'etait le chariot!
+
+N'en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la
+main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses
+doutes.
+
+-- Mon pere! mon pere! ma mere! chere mere! etes-vous la?
+demanda-t-il d'une voix frissonnante.
+
+Aucune reponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans
+le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se
+balancait en l'air, c'etait une courroie rompue. Il n'y avait pas
+autre chose; plus rien, pas meme les sieges.
+
+Il chercha le timon, les chevaux n'y etaient plus. Cette froide
+et muette epave gardait son sinistre secret, tout en faisant
+pressentir une formidable catastrophe.
+
+Glace jusqu'au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tete
+qu'il sentait prete a eclater; des larmes brillantes jaillirent
+de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver
+une pensee, sans savoir que devenir.
+
+L'idee lui vint ensuite de retourner hativement aupres de Jim
+pour lui faire part de sa decouverte. Mais il la rejeta aussitot,
+et, pousse par une impatience devorante; il continua ses
+recherches.
+
+Courbe presque jusqu'a terre, il sondait chaque motte de gazon,
+s'attendant toujours a y trouver un cadavre. L'obscurite etait si
+profonde qu'il cherchait davantage avec les mains qu'avec les
+yeux.
+
+Il rencontra les empreintes profondes qu'avaient laissees les
+sabots des chevaux. Ces traces etaient profondes et avaient
+violemment dechire le sol. Evidemment il y avait eu la une lutte
+furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs.
+Effectivement c'etaient de nobles betes, pleines de race, et qui
+n'avaient pas du supporter patiemment l'approche d'un etranger.
+
+Apres avoir tatonne encore pendant quelques instants sans aucun
+succes, il prit dans sa poche une allumette, et l'enflamma,
+esperant que cette clarte auxiliaire pourrait l'aider a faire
+quelque autre decouverte. Helas, la petite flamme tremblotante
+alla se refleter sur les feuilles les plus proches, mais la se
+borna sa faible action; en definitive elle n'aboutit qu'a faire
+paraitre plus epais, plus impenetrable, le cercle de tenebres qui
+se resserrait autour du jeune homme.
+
+Au moment ou il laissait tomber l'imperceptible tison qui avait
+survecu a la breve combustion de l'allumette, Will crut entendre
+a peu de distance, un long et profond soupir, pareil a celui
+d'une creature humaine oppressee par un lourd fardeau.
+
+Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s'emparerent de
+lui, serait chose impossible! Mille fantomes tourbillonnerent
+autour de lui, pendant que ses yeux egares ne voyaient partout
+que des milliards d'etincelles. Jamais encore le pauvre enfant
+n'avait eprouve d'epouvante pareille.
+
+Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et
+l'emporta sur tout autre sentiment. Il se remit a ecouter avec
+une attention profonde, esperant que le son plaintif allait se
+renouveler et lui reveler la voix de quelque personne chere.
+
+Ce fut peine perdue; et le silence continua d'etre si profond, si
+absolu, que Brainerd en vint a se demander si son oreille n'avait
+pas ete le jouet d'une illusion effrayante.
+
+Neanmoins il se raidit contre le decouragement et marcha dans la
+direction ou il avait cru entendre gemir.
+
+Quoiqu'il n'avancat qu'avec des precautions infinies, il trebucha
+tout a coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s'agita sous
+lui. Ses mains, en cherchant a se retenir, rencontrerent la tete
+d'un cheval; a cote, en etait un autre. Tous deux etaient vivants
+et venaient d'etre reveilles par le jeune homme.
+
+-- Cher pere! mere cherie! parlez, si vous etes la! s'ecria Will.
+
+-- Eh! c'est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien
+connue et aimee, celle de l'oncle John; nous t'avions pris pour
+un de ces brigands Indiens, et nous n'osions souffler.
+
+Alors une ombre s'approcha, puis une autre, puis une autre et une
+autre encore; toute la famille!
+
+-- Oh! pere! balbutia Will suffoque de joie; quelqu'un de vous
+est-il blesse ou malade?
+
+Il saisit tendrement la main de son pere et la serra; puis il se
+jeta au cou de sa mere, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent
+aussi affectueusement embrassees.
+
+-- Oh! Maria! bien chere Maria! murmura-t-il; que Dieu soit beni!
+je vous revois donc? N'avez-vous aucun mal, aucune blessure?
+
+-- Personne n'a a se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains
+et saufs. Et vous... et Adolphe?...
+
+-- Nous allons parfaitement; mais quelle a ete notre inquietude a
+votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitte votre
+cachette?
+
+-- Eh! repliqua l'oncle John, c'est une horde de ces damnes
+Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu
+deguerpir, sans quoi nous etions decouverts. Heureusement nous
+nous sommes derobes avec une adresse parfaite, les marauds n'ont
+pas seulement soupconne notre presence. Oh sont Halleck et Jim?
+
+-- Sur l'autre limite de la foret; je vais leur faire un signal.
+
+Ces deux derniers furent bientot arrives, et a l'aspect de leurs
+amis, eprouverent une stupefaction joyeuse, facile a concevoir.
+Il y eut encore des embrassades et des poignees de main a n'en
+plus finir. L'artiste eprouvait une emotion telle qu'il ne
+pouvait dire un mot, exalte qu'il etait par la joie et la
+surprise.
+
+Pendant quelques instants ce fut un pele-mele de questions et de
+reponses presque joyeuses. A la fin l'oncle John demanda des
+nouvelles de la ferme.
+
+-- Ah! ma foi! qu'importe! qu'importe! s'ecria-t-il d'un ton
+ferme, en apprenant qu'elle etait brulee; nos vies sont sauves,
+c'est deja beaucoup. J'ai fait deux fois ma fortune; il n'est pas
+trop tard pour recommencer.
+
+-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils;
+nous ferions bien de ne pas perdre un instant.
+
+-- A mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit
+M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu'au point du
+jour. Nous pourrions perdre notre route, nous egarer en pays
+ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l'erreur, il ne
+serait plus temps de la reparer.
+
+-- Bast! Jim est un trop bon guide pour s'egarer ainsi, repliqua
+l'oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie
+qu'il s'y reconnait les yeux fermes: N'est-ce pas Jim? que dites-
+vous de ca?
+
+-- Il faut rester ici jusqu'a demain et retourner au chariot; les
+femmes y dormiront dedans.
+
+L'Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un
+pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus
+rudes epreuves, et une tres longue marche leur etait encore
+necessaire pour se tirer entierement hors du danger. D'autre
+part, ce n'etait point un delai de quelques heures qui pouvait
+accroitre les chances de danger, en augmentant d'une maniere
+sensible le nombre des Indiens souleves; tout le mal qu'on
+pouvait craindre sur ce point etant a peu pres realise.
+
+On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les
+hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s'endormit
+profondement.
+
+Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupieres;
+avec cette vigueur physique et morale qui caracterise l'Indien
+dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuye
+contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant
+comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les
+profondeurs de la nuit et de la foret.
+
+Aux premieres clartes de l'aurore, tous les fugitifs furent sur
+pied; l'oncle John fit la priere matinale, lut un chapitre de la
+Bible; tous ensemble demanderent "au pere qui est dans les cieux"
+le secours tout-puissant de la Providence paternelle.
+
+C'etait un spectacle touchent de voir ces creatures affligees,
+exilees dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une
+autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains
+misericordieuses de Celui dont la "bonte s'etend sur toute la
+nature".
+
+Les prieres terminees on songea au repas, et, quoique les vivres
+fussent froids, on y fit grandement honneur.
+
+Ensuite on partit. Ce ne fut pas une mediocre difficulte de tirer
+le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route;
+heureusement il y avait, a cette heure, deux chevaux de renfort:
+l'operation fut accomplie sans trop de peine.
+
+Une fois en bonne direction, le petit convoi s'arreta pendant
+quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d'examiner les
+alentours afin de se convaincre qu'il n'y avait pas d'ennemis.
+
+Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.
+
+CHAPITRE XI
+_PERIPETIES._
+
+Comme il importait de menager les chevaux dont la marche devait
+se prolonger jusqu'a une heure avancee de la soiree, on regla
+leur course a une allure moderee.
+
+Jim avait pris place sur le siege de devant a cote de l'oncle
+John qui tenait les renes avec la calme habilete d'un veteran du
+sport. Chose bizarre! l'Indien, malgre les cahots de la voiture,
+se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours
+en mouvement, fouillait au loin les environs.
+
+Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis
+leur reunion il avait manifeste une preference marquee pour la
+societe de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait
+encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que
+sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les
+regrets du passe, les craintes de l'avenir avaient imprime a
+cette ame impressionnable une teinte ineffacable de tristesse
+melancolique.
+
+Du reste, tous les visages etaient mornes et preoccupes; si, par
+intervalles, une joyeuse saillie de l'oncle John, un eclat de
+rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c'etaient
+comme des eclairs passant et s'eteignant aussitot dans un ciel
+sombre.
+
+Pendant que Maria et Will babillaient de leur cote, Halleck
+poursuivait la conversation avec Maggie.
+
+-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du
+Minnesota en general? demanda la jeune fille en tournant vers
+l'artiste ses doux yeux noirs.
+
+-- Je pense a tout hasard, qu'il y a parmi eux un etrange
+ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!...
+
+-- Enfin, croyez-vous que la majorite soit bonne ou mauvaise?
+
+-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connaitre...
+repondit Adolphe avec un sourire embarrasse.
+
+-- Vous etes desillusionne, je le vois, et revenu un peu de vos
+poetiques theories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc,
+dites votre pensee telle qu'elle est.
+
+-- Ma franchise est indubitable, chere Maggie; aussi je vous
+dirai que je ne desespere point d'y trouver quelque noble type.
+
+-- Votre admiration pour le caractere Indien a quelque chose de
+surprenant, reprit la Jeune fille avec une energie qui la surprit
+elle-meme; mais irait-elle jusqu'a vous devouer pour
+l'instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait-
+elle jusqu'a vous faire oublier le confort, les delices de la
+civilisation, pour aller vivre au milieu d'elles, afin de les
+evangeliser?
+
+-- Mon opinion est que j'aurais d'abord moi-meme besoin de
+quelques sermons, repliqua l'artiste en riant.
+
+--N'avez-vous pas quelque autre pensee plus reellement serieuse?
+reprit Maggie. Pardonnez-moi d'amener la conversation sur un
+sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder
+aucune secrete pensee. Nous sommes sur le bord d'un precipice,
+celui de la mort; nous pouvons y tomber a chaque instant; il est
+raisonnable d'etre prets... de songer a ce grand voyage de
+l'Eternite.
+
+-- Assurement, Maggie, vous seriez la digne femme d'un
+missionnaire, vous etes deja une sainte, je l'affirme.
+
+La jeune fille allait repliquer, lorsqu'une exclamation de Jim
+attira l'attention de tout le monde.
+
+Toujours debout, l'Indien paraissait regarder avec attention un
+objet qui avait attire ses yeux.
+
+-- Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? demanda l'oncle John.
+
+-- Une ferme la-bas! repliqua le Sioux.
+
+Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un
+grand toit allonge dont l'aspect fut d'agreable augure pour les
+voyageurs. La soiree s'avancait, la fatigue de la journee avait
+ete accablante; c'etait une perspective attrayante que de pouvoir
+se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.
+
+Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les batiments,
+de construction moderne, entoures de vastes dependances, etaient
+construits pres d'un cours d'eau considerable.
+
+Neanmoins, malgre cet exterieur satisfaisant, Will surprit dans
+le regard de Jim une expression particuliere empreinte d'une
+certaine inquietude. Il semblait trouver que tout n'y etait pas
+pour le mieux.
+
+Lorsqu'on fut arrive a une centaine de pas, apres avoir bien
+examine les lieux, il demanda qu'on fit halte.
+
+Comme chacun l'interrogeait des yeux, il repondit :
+
+-- Ou sont les gens?
+
+En effet, partout, en ce lieu, regnaient un silence, une
+immobilite, une absence de vie, qui n'avaient rien de naturel. La
+porte d'entree etait grande ouverte, semblable a une vaste plaie
+beante; personne n'entrait ni ne sortait; on n'entendait pas un
+souffle a l'interieur, pas de mugissements de bestiaux, rien...
+
+-- C'est drole, tout ca! fit l'oncle John apres avoir promene en
+tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils
+tous endormis apres souper?...
+
+-- Les Indiens sont passes par la, dit le Sioux en secouant la
+tete; voyons donc, ajouta-t-il en sautant a terre et en courant
+vers la maison.
+
+Will et Halleck le suivirent de pres; un spectacle horrible les
+attendait a l'interieur.
+
+Au milieu de la premiere piece gisait, sanglant et froid, le
+cadavre d'un homme d'un certain age, le pere de famille, sans
+doute. Plus loin etait etendu celui d'une femme, litteralement
+hache de blessures affreuses. Entre ses bras crispes etait serre
+un petit enfant raide et glace; derriere, dans les cendres du
+foyer, apparaissaient des debris humains qu'on pouvait
+reconnaitre comme etant ceux d'un enfant.
+
+Les Indiens avaient laisse la l'empreinte sanglante de leur
+passage. Il avait du y avoir une terrible lutte: tous les meubles
+etaient bouleverses, brises, macules de sang. Le pere avait vendu
+cherement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies
+etaient serrees des poignees de cheveux noirs et brillants,
+arraches aux tetes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette
+lutte epouvantable, le nombre des assaillants l'avait emporte, le
+_settler_ avait ete ecrase avec tous les siens.
+
+-- Comment se fait-il qu'ils n'ont pas brule la maison? demanda
+l'artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid
+et dessinait a la hate toutes ces scenes effrayantes.
+
+-- Trop presses, n'ont pas eu le temps, avaient peur des soldats,
+repondit laconiquement le Sioux.
+
+-- Est-ce qu'il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec
+empressement le jeune Brainerd.
+
+-- Je ne sais pas, peux pas dire, c'est possible.
+
+-- En tout cas, voila une triste affaire, reprit Halleck, et
+suivant moi, si ces vagabonds.....
+
+Une fusillade soudaine l'interrompit brusquement. Jim bondit,
+rapide comme l'eclair; les deux jeunes gens le suivirent.
+
+Ils apercurent le chariot entoure d'un groupe d'Indiens. Les deux
+chevaux avaient ete tues raides. L'oncle John luttait comme un
+lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd etaient aux mains des
+Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.
+
+L'oncle John, debout sur l'avant du chariot, faisait
+tourbillonner avec une force irresistible, une barre de chene
+arrachee au siege de la voiture; plus d'une tete Indienne fut
+brisee par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk
+l'atteignit traitreusement par derriere; il tomba en jetant un
+grand cri; au meme instant, son meurtrier eut le crane troue par
+une balle que lancait l'infaillible carabine de Jim.
+
+En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un
+mouvement pour se jeter sur lui et l'achever par terre; mais le
+coup de feu tire par Jim leur donna a reflechir, ils reculerent
+de quelque pas et regarderent de tous cotes afin de decouvrir ces
+adversaires imprevus.
+
+Les deux jeunes gens voulurent s'elancer au secours de leur
+famille; le Sioux, sombre et les sourcils fronces, leur barra
+rudement le passage.
+
+-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme
+rien!
+
+-- Allons donc! repliqua Will; resterons-nous la, a voir
+massacrer nos amis?
+
+-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenetres!
+
+Joignant l'exemple aux paroles, l'Indien arma sa carabine, visa
+un Sauvage pret a poignarder l'oncle John, et l'abattit. Les
+jeunes gens l'imiterent, et mettant le fusil a l'epaule, epierent
+le moment favorable pour faire feu.
+
+Les Sauvages ne s'attendaient nullement a ce qu'il y eut des
+etres vivants dans la ferme, ils laisserent les femmes aux mains
+de ceux qui les avaient saisies, et s'avancerent avec precaution
+contre les batiments.
+
+Les trois Indiens, charges des captives, prirent leur course dans
+la direction du nord-est.
+
+Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut a proximite, Jim et
+ses deux compagnons firent feu. Ces detonations recues presque a
+bout portant eurent un resultat prodigieux, les assaillants
+firent halte, pleins d'hesitation.
+
+Malheureusement la balle de Jim avait seule touche le but;
+l'agitation exaltee des jeunes gens leur avait fait manquer leur
+coup. Cependant les Sauvages, intimides par cette chaude
+reception, craignant sans doute de rencontrer un nombre
+considerable de combattants, se retirerent a l'ecart, et peu a
+peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur
+bande.
+
+-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle
+John.
+
+Effectivement, deux bandits rouges s'etaient detaches du gros de
+la troupe, et se rapprochaient du chariot. L'oeil percant de Jim
+les surveillait comme celui de l'aigle guettant sa proie.
+
+Au moment ou ils passerent pres du char, celui qui marchait le
+dernier lanca violemment son tomahawk contre John toujours etendu
+sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au meme
+instant; la direction du coup fut derangee, et le vieux _settler_
+ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie a l'Indien
+que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut
+pas gaspiller inutilement ses munitions.
+
+Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient
+ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les
+eurent rejoints, toute la bande s'elanca ventre a terre dans la
+direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait
+disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence
+regna dans cette solitude desolee.
+
+S'il avait ete possible a l'artiste de reproduire sur la toile le
+tableau qu'il offrait lui-meme avec ses deux compagnons, il
+aurait certainement realise une oeuvre capable, plus que toutes
+les autres, de le rendre illustre.
+
+Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menacant, suivait
+du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens
+ravisseurs.
+
+Will, pale, abattu, les yeux voiles, regardait aussi cette route
+par laquelle venait de disparaitre ce qu'il cherissait le plus au
+monde.
+
+Halleck, l'air egare, les yeux errants au hasard, paraissait
+perdu dans les idees les plus complexes; on aurait dit un homme
+cherchant sa route par une nuit obscure.
+
+Tous trois avaient oublie le vieux John Brainerd; ils revinrent
+au sentiment de la realite en le voyant se relever et accourir
+vers eux.
+
+-- Vous n'etes donc pas blesse, pere? s'ecria Will en s'elancant
+au-devant de lui.
+
+-- Pas le moins du monde! etourdi seulement. Mais, O mon Dieu!
+que vont-elles devenir aux mains de ces bandits?
+
+-- Helas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un
+sanglot.
+
+-- Nos chevaux, ou sont-ils? Les miens sont tues. Ne pourrions-
+nous pas poursuivre cette canaille? Qu'en dites-vous, Jim?
+
+Le Sioux secoua tristement la tete :
+
+-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne reussirons qu'a
+nous faire tuer ou a faire tuer les prisonnieres.
+
+-- Misericorde du ciel! mais voyez donc ces scenes d'horreur qui
+nous entourent! N'est-ce pas la un menacant augure? Plus de
+ressources; mon Dieu! plus de ressources!
+
+Le visage bronze du vieillard s'abaissa convulsivement dans ses
+mains, et des larmes brulantes jaillirent au travers de ses
+doigts. Un silence douloureux regna pendant quelques instants au
+milieu de ce groupe desole.
+
+Le bras de Christian Jim s'etendit doucement vers lui et se
+reposa sur son epaule :
+
+-- Mon frere n'est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix
+douce et harmonieuse qui etonne quiconque n'a pas vecu parmi les
+Indiens.
+
+John releva la tete et le regarda :
+
+-- Que mon frere parle au Pere qui est dans les Terres Heureuses;
+son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est
+toujours ouverte pour soutenir celui qui est afflige.
+
+-- Vous avez raison, Jim, repondit le vieillard en raffermissant
+sa voix; vous me rappelez a mon devoir de chretien... Il est
+vrai, le Seigneur est desormais notre unique appui, notre supreme
+esperance...
+
+Tous tomberent a genoux, et prierent ardemment au travers de
+leurs larmes.
+
+CHAPITRE XII
+_AMIS ET ENNEMIS._
+
+Les dernieres paroles de priere montaient encore vers le ciel,
+lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le
+lointain; il approcha successivement, devint plus distinct;
+bientot une voix breve et retentissante cria: "Halte!"
+
+En s'avancant de quelques pas, les quatre fugitifs apercurent un
+peloton de cavalerie et son officier, portant l'uniforme des
+Etats-unis.
+
+-- Hola, he! par la! dit l'officier; quelles nouvelles?
+
+En meme temps, il mit pied a terre et s'approcha de la ferme.
+
+C'etait un homme de six pieds, gros a proportion de sa taille,
+coiffe d'une cape ronde de chasse, ayant pistolets a la ceinture,
+carabine en bandouliere, revolver suspendu a la boutonniere,
+sabre a la main. Son visage, allonge demesurement par une barbe
+pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son
+visage, disons-nous, etait illumine par deux yeux d'un bleu clair
+fulgurant; un nez prodigieux en bec d'epervier, des sourcils
+noirs, de longs cheveux roux, un teint bronze, composaient a cet
+etre extraordinaire le physique le plus etrange qu'on puisse
+rever.
+
+Quel type pour Halleck!... s'il eut eu le coeur a dessiner!
+
+Le nouveau venu entama, la conversation avec une memorable
+loquacite:
+
+-- Avez-vous quelque notion d'un lot de Diables peints qui
+doivent roder par ici? Ah! ah! Ils ont laisse dans ce lieu
+l'empreinte de leurs satanees griffes! Hello! ouf! ils ont fait
+du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier!
+Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier a cette
+vermine; vous allez voir.
+
+Will n'eut que le temps de relever le revolver auquel l'officier
+avait expeditivement recours. La balle siffla sur la tete de Jim
+qui n'avait pas daigne faire un mouvement.
+
+-- Eh bien! qu'y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l'autre avec
+un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de
+sensiblerie! c'est mal porte!... vous allez voir.
+
+Il coucha de nouveau l'Indien en joue.
+
+-- Ne touchez pas a un seul cheveu de sa tete! s'ecria le jeune
+homme; c'est notre meilleur ami!
+
+-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchante de
+faire sa connaissance!... Vous avez parle a temps, jeune homme;
+un quart de seconde plus tard, il n'aurait plus ete temps de
+sauver sa peinture. Je m'y connais.... vous auriez vu! Quel est
+ce gaillard-la?
+
+-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs
+et les plus fideles services dans ces temps de trouble.
+
+-- Tres bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous
+n'avez pas repondu a ma premiere question. Avez-vous quelque
+notion d'un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Repondez-
+moi, je vous le demande positivement.
+
+-- Je suis pret a parler, mais lorsque vous m'en laisserez le
+temps, repliqua Will.
+
+Aussitot il s'empressa de lui raconter tous les evenements deja
+connus du lecteur.
+
+L'officier ecouta le recit avec un calme imperturbable; rien ne
+semblait capable de l'etonner. En temps utile il se coupa une
+enorme chique et en offrit une pareille a Jim. Puis il s'occupa
+d'epousseter la poussiere qui couvrait ses grandes bottes. Enfin
+il rechargea son revolver et promena methodiquement un cure-dent
+entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d'une
+bete fauve.
+
+Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l'officier
+reprit:
+
+-- Tout ca, c'est une rude affaire de sport... une rude affaire!
+A la derniere campagne j'ai eu un cheval tue sous moi; oui,
+Monsieur, tue comme un lapin par un grand drole peint en vert.
+Celui-la, je l'ai embroche en tierce. Un autre cheval fourbu, et
+un autre, couronne des deux genoux. Ah! c'etait trop fort; mais
+je vous le dis.....
+
+Il y eut un instant de silence pendant lequel l'honorable
+gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue
+et la tortilla fort agreablement en croc avec le pouce et
+l'index; puis, il renouvela sa chique, et continua:
+
+-- Je suis, moi, un veteran de la guerilla, voyez-vous. Il n'y a
+pas un coin du Minnesota ou je n'aie tue net ma demi-douzaine de
+Peaux-rouges. Le tout est de savoir s'y prendre; je vous en
+avertis. D'abord...
+
+A ce moment il fut interrompu par l'oncle John qui lui dit:
+
+-- Sir, ne pensez-vous pas qu'il y ait urgence de nous mettre en
+chasse? Ces bandits auront le temps de s'eloigner tellement qu'il
+deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous
+laissons gagner par la nuit.
+
+-- Mon ancien, repliqua le commandant, je partage votre avis et
+je l'executerai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la
+methode! en tout, Sir, il en faut! A ce sujet, souffrez que je
+vous dise... les Indiens sont des brutes, des betes fauves dont
+on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce qu'ils
+n'ont pas de methode; oui, Sir, parce qu'ils n'en ont pas. J'irai
+meme plus loin, et je dirai qu'ils seraient de bons soldats,
+s'ils avaient de la methode. Il me sera facile de vous demontrer
+cela par une simple histoire vous allez voir.
+
+-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma
+fille, ma niece souffrent peut-etre en ce moment mille morts...
+hatons-nous, je vous en supplie.
+
+-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom?
+
+-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, l'oncle John Brainerd.
+
+--Tres-bien, sir; votre nom etait arrive jusqu'a moi, comme celui
+d'un intrepide chasseur d'ours grizzly. Vous avez mon estime.
+
+-- Alors, nous pouvons faire nos preparatifs?...
+
+L'officier lanca obliquement un long jet noiratre provenant de sa
+chique, regarda le soleil et dit:
+
+-- Oui, nous allons essayer une chasse en regle, destinee a
+rendre la liberte a vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes
+ne sont pas des conscrits, la chose ne trainera pas en longueur
+avec eux. Je desire avoir un renseignement prealable est-ce que
+cet Apollon cuivre ne pourra pas nous etre de quelque utilite?
+
+Jim ne sourcilla point jusqu'a ce qu'on l'eut interpelle
+directement.
+
+-- Je ne sais pas, repondit-il.
+
+-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... repeta impatiemment le
+capitaine; ils font tous la meme reponse, ces sournois-la! Une
+fois, je faisais de la guerilla en Virginie; nous avions besoin
+d'un guide au milieu de ces regions diaboliques, j'avisai un Nez-
+Coupe que m'avaient recommande les missionnaires; il commenca par
+repondre a toutes mes questions: "Je ne sais pas... je ne sais
+pas..." Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je n'ai jamais vu de
+renard plus fute que ce garcon la; a lui seul il me depista un
+demi-cent de Peaux-rouges que nous tuames fort proprement dans
+l'espace de deux matinees. C'est ce qui arrivera aujourd'hui,
+n'est-ce pas Jim? Il me plait vraiment, je vous le dis. J'aime
+ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer
+vivement. Avez-vous des chevaux?
+
+-- Il ne nous en reste que deux, repliqua Will; ceux du chariot
+ont ete tues.
+
+-- Eh! qu'importe? deux de perdus, trois de retrouves: regardez
+la-bas.
+
+Parlant ainsi, l'officier leur montra, rodant dans les environs,
+les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim.
+
+Ce dernier, avec l'aide de Will, se fut bientot empare de deux de
+ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement
+montee; on se mit en marche sans tarder.
+
+Tout en cheminant au petit galop de chasse, l'infatigable
+commandant reprit la conversation.
+
+-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut etre
+fort loin de nous; elle peut aussi etre fort pres. Les coquins ne
+se doutent pas de ma presence par ici; ils n'ont eu aucune raison
+pour se presser; au contraire, je pencherais a croire qu'il leur
+sera venu en idee de se blottir dans quelque coin, pour se
+reposer d'abord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout
+doit leur faire presumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils
+savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si
+inexperimentes en matiere de strategie!... Enfin, a tort ou a
+raison je pense ainsi; que dit Master Jim?
+
+-- Je pense comme le capitaine; repondit le Sioux qui connaissait
+l'officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante
+l'attention qu'avait eue celui-ci de lui offrir une superbe
+chique.
+
+-- Tres bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous
+allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les
+_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette
+colline, tout un panorama de prairies s'etalera sous nos veux.
+
+On galopa pendant pres d'un quart d'heure en silence; apres quoi
+on arriva au sommet d'une eminence boisee qui dominait deux
+plaines fort etendues.
+
+Dans le lointain, sur le bord d'une foret epaisse, circulait un
+cours d'eau important; a gauche, s'elevaient a perte de vue des
+coteaux boises dont les elevations progressives aboutissaient a
+des montagnes bleues qui se confondaient avec l'horizon; au pied
+du mamelon occupe par la petite caravane serpentait une espece de
+clairiere allongee et tortueuse, toute bordee d'arbres qui la
+recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait
+jusqu'a un gros bouquet de sapins dont l'issue devait donner
+immediatement sur la riviere.
+
+-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre
+allure; vous savez l'axiome du parfait cavalier: En plaine au
+trot, et la montee au galop, a la descente au pas! D'ailleurs, il
+ne faut pas nous conduire comme des hannetons d'avril qui n'ont
+jamais rien vu; notre affaire, maintenant, c'est de depister ces
+_rascals_ sans etre depistes par eux. Or donc, pour arriver a cet
+interessant resultat, nous devons nous remiser sous un abri
+convenable, pendant que Master Jim ira en eclaireur flairer ce
+que contient le gros bouquet de pins, la-bas. C'est drole, j'ai
+comme un avant-gout d'_injuns_.
+
+Le capitaine appuya en riant sur cette facon d'articuler le mot
+Indien a la mode sauvage; en meme temps il regarda Jim d'un air
+si facetieux, en imitant la pose d'un chef Corbeau bien connu,
+que Jim faillit sourire et partit aussitot en rampant sous les
+broussailles.
+
+Pour charmer les ennuis de l'attente, l'officier, apres avoir
+range son petit escadron dans une aile de foret qui finissait en
+pointe du cote de la clairiere, renouvela copieusement sa chique;
+apres quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis.
+
+-- Le major Hachtincson, commandant le 3 deg. escadron du 6 deg. regiment
+de cavalerie legere, Minnesota's division, dit-il en saluant
+tour-a-tour Brainerd pere, Will et Halleck; excusez-moi,
+gentleman, si je me presente moi-meme, le manque absolu de
+societe convenable dans ce desert, m'y oblige.
+
+-- Will Brainerd mon fils, sir repondit John; Adolphus Halleck
+mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingue qui a fait, en
+artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans.
+
+On s'entre salua avec tout le decorum convenable; les
+presentations etaient faites regulierement, on pouvait causer.
+
+Le major s'adressa sur-le-champ a l'artiste.
+
+-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratique le champ de bataille?
+lui demanda-t-il d'un ton qui ne dissimulait point une legere
+ironie.
+
+Adolphe rougit un peu, malgre son sang-froid habituel:
+
+-- Fort peu, major, le troisieme coup de fusil tire a la bataille
+de Bull-run m'a ecorne le bout d'une oreille; ma foi, comme je
+n'avais pas precisement une vocation militaire transcendante,
+j'ai renonce aux travaux de guerre...
+
+-- Et maintenant, mon cousin fait des etudes sauvages... ajouta
+malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher
+Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il
+avec un leger sourire; le major doit s'y connaitre, lui!
+
+Halleck eut un moment d'embarras et d'hesitation, sous les
+regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit
+bonne contenance et demanda a l'officier:
+
+-- Certainement, je serais fort aise d'etre fixe sur le compte de
+cette race d'hommes etranges, peu connus, diversement apprecies,
+que les uns representent comme nobles et chevaleresques, les
+autres...
+
+-- Peu connus!... diversement apprecies!... Chevaleresques!...
+interrompit l'officier avec un eclat de rire strident; ecoutez,
+sir, un homme qui a vecu trente ans dans ce monde la, et que vous
+pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la
+photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les
+instincts reunis du chat, de la hyene, du tigre, du vautour, et
+generalement des carnassiers de bas etage; tous les vices
+agglomeres des populations civilisees, des hordes barbares, des
+bandits hors la loi; un amalgame de la bete fauve et du scelerat
+sans conscience. Voila pour le cote moral... que j'adoucis
+passablement... La force, la souplesse, l'agilite, la vigueur
+indomptable, superieures a celles du singe, de la panthere, du
+cerf, de l'aigle et de tous les animaux les plus surprenants; une
+finesse de sens inouie; une adresse phenomenale a, tous les
+exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, d'acier, de
+caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voila pour le
+cote physique. Total, des monstres infernaux a figure humaine et
+qui realisent l'impossible, l'inimaginable, surtout au point de
+vue du crime et de la mechancete.
+
+-- Le portrait ne me semble guere flatte, murmura Halleck avec un
+rire force.
+
+-- Peuh! J'en dis peut etre encore plus de bien qu'ils n'en
+meritent. Et je vais vous etonner... Ces etres-la, si, par
+hasard, le bon esprit du Christianisme reussit a s'introduire en
+eux, ces etres-la deviennent des sujets d'elite, de nobles et
+dignes creatures valant beaucoup mieux que nous tous hommes
+civilises.
+
+-- Mais alors! interrompit Halleck d'un ton triomphant.
+
+-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au
+college. Le Sauvage christianise...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Ce n'est plus un Sauvage! puisqu'il n'est plus mauvais.
+
+Halleck se mordit les levres, en se souvenant que Maggie lui
+avait fait exactement la meme reponse.
+
+L'officier reprit:
+
+--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur...
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est un meprisable et haissable et redoutable monstre. Ergo!
+ma demonstration est faite. Attention! continua l'officier en
+changeant de ton, voila Jim qui nous fait un signe, la-bas.
+
+La petite troupe se porta avec precaution vers le Sioux qui les
+attendait
+
+-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda l'officier a voix si basse
+qu'a peine l'Indien put l'entendre.
+
+-- Rien, repondit celui-ci; je vais voir, attendez-la.
+
+Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d'une
+demi-heure on le vit surgir de broussailles a une assez grande
+distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avancat avec
+les plus meticuleuses precautions.
+
+Lorsqu'on l'eut rejoint:
+
+-- Une piste! fit-il d'une voix semblable a un souffle, en
+montrant quelques vestiges a peine visibles sur l'herbe. --
+Attendez.
+
+Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une
+ardeur contenue qui etincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa
+proie!
+
+Une heure s'ecoula ainsi dans une anxieuse attente; le major
+commenca a perdre patience et a s'inquieter.
+
+-- Ah ca! votre homme ne reparait plus, dit il a l'oreille de
+Brainerd; qu'est-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme
+un vilain?
+
+-- Oh non; il en est incapable, repliqua le _settler_.
+
+-- Eh bien! alors, on nous l'a pris ou tue dans quelque coin.
+
+-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau
+malheur!
+
+-- Non, non! fit le major en etendant doucement son doigt vers la
+prairie; voyez-vous, dans ce creux, l'herbe qui remue contre la
+direction du vent... et puis cette tete noire qui se souleve un
+peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec
+precaution et nous fait un petit signe. Tres bien! il nous
+indique un autre bouquet d'arbres auquel il pourra arriver sans
+etre vu de la riviere... il nous recommande de marcher doucement,
+doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long
+des grandes broussailles. C'est compris! ajouta le major en
+repondant par un petit signe de tete; allons, enfants! et de la
+prudence!
+
+On se glissa, avec une adresse et des precautions incomparables
+jusqu'au point indique; la on trouva Jim qui attendait avec un
+visage preoccupe.
+
+-- Pas de bruit, dit-il, ils sont la! S'ils nous entendent, ils
+tueront les femmes.
+
+On se groupa dans un recoin de la foret et on tint conseil. Le
+soleil etait sur le point de quitter l'horizon; il importait
+d'avoir une solution avant la nuit.
+
+Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation.
+
+-- Il faut que ca chauffe tout de suite! dit-il; comme nous
+allons bruler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en
+s'adressant a ses hommes, ayez l'oeil au guet, le doigt sur la
+detente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son
+Sauvage.
+
+Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant etait
+terrible leur emotion. Ils appreterent convulsivement leurs
+armes.
+
+-- Marchons, dit Jim.
+
+La moitie des cavaliers mit pied a terre; tout le monde se mit a
+ramper dans le bois, suivant la direction indiquee par le Sioux.
+
+L'arrivee des poursuivants fut tellement silencieuse, et les
+Indiens s'attendaient si peu a etre poursuivis, qu'ils furent
+surpris a cinquante pas de distance, au moment ou ils etaient
+occupes a harnacher leurs chevaux pour le depart. Ainsi, tout le
+desavantage etait de leur cote.
+
+-- Feu! et chargez ensuite! cria le major d'une voix tonnante.
+
+Un tourbillon de fumee et de flammes remplit la clairiere; des
+hurlements de mort repondirent aux detonations; quatre Indiens
+seulement resterent debout; tous les autres se tordaient sur
+l'herbe dans les convulsions de l'agonie.
+
+Les trois femmes tremblantes accoururent eperdues vers leurs
+liberateurs. Maggie se trouvait la plus proche d'Halleck; il
+s'elanca vers elle.
+
+Au meme instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune
+fille, le couteau a la main, et la saisit par les cheveux.
+
+-- Veux-tu la lacher! demon maudit! hurla l'artiste en armant son
+revolver et en faisant feu.
+
+La premiere balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point
+noir, d'ou jaillit aussitot un mince filet de sang. Le bandit
+chancela en grincant des dents, mais sans abandonner sa victime
+sa main levee s'abaissa sur la tete courbee de la malheureuse
+enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu'au manche
+dans le cou frele et delicat qui fut a moitie tranche. Ensuite,
+avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba a la
+renverse, crible de balles qu'Adolphe lui avait envoyees
+desesperement.
+
+Le corps inanime de la jeune fille s'affaissa sur le sol
+sanglant, comme la tige d'une fleur atteinte par la faux; Halleck
+n'arriva meme pas a temps pour la recevoir dans ses bras. Il
+s'agenouilla avec desespoir aupres d'elle, les yeux noyes de
+larmes brulantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure
+dont les traits pales avaient conserve jusque dans la mort leur
+expression resignee et angelique.
+
+Cette horrible scene s'etait accomplie avec la rapidite de
+l'eclair, comme un coup de foudre, sans que personne eut pu faire
+un mouvement pour la prevenir. _Mistress_ Brainerd et Maria
+etaient aussitot accourues haletantes et desesperees, mais, tout
+etait fini, l'ange avait quitte son enveloppe d'argile pour
+remonter au ciel.
+
+Brises de douleur, les malheureux parents de la jeune victime
+s'etaient jetes a genoux autour d'elle, essayant de lui prodiguer
+des soins... helas! desormais inutiles. Chacun d'eux deposa sur
+son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se
+relevant, _Mistress_ Brainerd apercut Halleck, agonisant de
+desespoir, et dont les yeux restaient fixes sur la morte cherie;
+la bonne mere comprit tout ce que renfermait cette angoisse
+comprimee; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant
+
+-- Donnez-lui aussi un dernier baiser.
+
+Le pauvre Adolphe s'inclina sanglotant, eperdu, et posa ses
+levres sur la joue froide de celle qu'il aimait tant, dans le
+silence de son ame.
+
+Puis il retomba a genoux et demeura immobile, priant, pleurant,
+suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort.
+
+Pendant ce temps, les Indiens avaient ete foudroyes par une
+derniere decharge et le major Hachtincson avait pris le soin
+personnel de s'assurer, le sabre a la main, que chacun d'eux
+etait bien mort et ne jouait pas au cadavre.
+
+Cette clairiere etait sinistre avec ses herbes ensanglantees,
+noircies par la poudre, ecrasees par les corps inanimes mais
+toujours farouches des Sauvages.
+
+Dans un coin recule, la famille Brainerd pleurait et priait
+autour de celle qui avait ete Maggie.
+
+Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait
+lentement son epee, lorsque son regard se portait vers ce dernier
+groupe, ses sourcils se froncaient, ses yeux clairs lancaient des
+flammes.
+
+-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah!
+gredins! ah! race infernale! on n'en tuera jamais assez!
+
+Jim, immobile sur la lisiere du bois, regardait tout cela d'un
+air impassible; on aurait dit une statue de bronze...
+
+On se serait trompe en le croyant insensible, lorsque ses yeux
+rencontraient la pale image de Maggie, une lueur humide tremblait
+dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi!
+
+EPILOGUE
+
+Trois jours apres les evenements qu'on vient de retracer, la
+petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul.
+
+Le major Hachtincson, qui avait escorte jusque-la la famille
+Brainerd, pour la proteger contre de nouveaux malheurs, fit faire
+halte a sa troupe et se prepara a prendre conge de ses nouveaux
+amis.
+
+-- Que Dieu vous garde! sir, et vous rende plus heureux a
+l'avenir, dit-il a Brainerd, en lui serrant la main: Je vous
+quitte pour rentrer dans le desert ou m'appelle la chasse
+Indienne. Vous pouvez compter qu'elle sera vengee plus d'une
+fois...
+
+-- Pas bon! venger: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour
+la premiere fois peut-etre, se melait a la conversation sans
+avoir ete interpelle.
+
+Le major le regarda pendant quelques minutes avec un serieux
+incroyable: puis il secoua la tete d'une facon dubitative, et
+ajouta en style Indien.
+
+-- Jim avoir raison peut-etre... sang pour sang, mauvais!
+
+Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en
+reflechissant; ensuite il dit avec explosion.
+
+-- Ah! pourtant, on ne peut soutenir le contraire; un assassin
+doit mourir! autant il m'en tombera sous la main, autant j'en
+tuerai!
+
+-- Se defendre, bon! repliqua Jim; attaquer, mauvais.
+
+-- Ces diables d'Indiens parlent peu, observa le major en
+souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous
+garde!
+
+Le peloton de cavalerie etait deja a quelque distance, lorsque
+l'officier entendit une voix qui l'appelait: c'etait Halleck,
+revenant sur ses pas pour lui parler.
+
+-- Sir, dit le jeune homme qui etait tres pale voulez-vous
+accepter une mission?
+
+-- Volontiers, mon jeune ami: de quoi s'agit-il?
+
+Halleck tira de sa poche une petite croix sculptee qu'il avait
+faconnee en route
+
+-- Lorsque vous passerez pres de l'endroit... vous savez?... Je
+vous prie de placer cette petite croix dans une incision que
+porte le Sumac penche sur sa tombe.
+
+-- Oui... je vous le jure! repondit le major en lui serrant
+energiquement la main.
+
+-- Ensuite, reprit Halleck d'une voix a peine intelligible, vous
+vous agenouillerez, vous ferez une priere, et vous lui direz, de
+ma part, "au revoir". Merci! Adieu, ajouta-t-il en s'enfuyant
+brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter a
+ses paupieres.
+
+Le major continua sa route machinalement; au bout de quelques
+secondes, il porta vivement un doigt a son oeil.
+
+-- Diable d'homme! murmura-t-il, qu'avait-il besoin de venir me
+tracasser ainsi?... voila-t-il pas que j'ai le coin d'une
+paupiere humide!... Allons, enfants! un temps de galop! commanda-
+t-il a ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire,
+reprit-il en monologue; comme ca, aussi, sa commission sera plus
+tot executee.
+
+Bientot la solitude reprit son silencieux empire; les Brainerd
+avaient disparu d'ans la direction du Nord, les cavaliers dans
+celle du Midi; toute trace humaine s'etait evanouie au milieu du
+desert.
+
+Une semaine apres l'arrivee des pauvres fugitifs dans la ville de
+Saint-Paul, M. Brainerd recut une lettre portant la suscription
+suivante:
+
+A _mistress_ Brainerd, pour remettre e miss Maria Allondale.
+
+La bonne dame se hata de la presenter a Maria, qui, a peine
+remise de tant de secousses, etait encore au lit.
+
+-- Oh mon Dieu! s'ecria la jeune fille en regardant l'adresse,
+qu'y a-t-il encore? Il me semble que voila l'ecriture d'Adolphe
+Halleck.
+
+Et, brisant le cachet d'une main tremblante, elle lut:
+
+"Chere Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai
+loin de vous, loin de toute ma chere famille, a laquelle je dis
+un adieu supreme.
+
+"Nous avions vecu pendant plusieurs annees, amis et fiances, dans
+la pensee souriante qu'un jour nous serions maries ensemble.
+
+"Mais, une catastrophe irreparable, qui a soudainement detruit
+tout mon bonheur et mes esperances, m'a ouvert les yeux et m'a
+appris que nous ne devons, pas.... que je ne dois pas vivre
+desormais de la vie de ce monde.
+
+"Soyez libre, Maria, je me suis apercu que votre coeur eprouve
+une affection plus particuliere pour notre cher cousin Will...
+soyez libre... et heureuse avec lui; je vous degage de toute
+promesse envers moi.
+
+"De notre ancienne amitie; il restera entre nous une affection
+sincere et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos
+prieres, dans nos esperances...
+
+"Je ne vous demande plus qu'une seule chose, c'est d'adresser au
+ciel des voeux pour que ma voix, qui va precher dans le desert,
+trouve un echo dans l'ame des malheureux Sauvages; pour que le
+Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai
+jusqu'au sein de la solitude, pour qu'apres avoir mure la voie du
+ciel aux autres, je parvienne a la suivre moi-meme jusqu'a la
+fin.
+
+"Adieu! a revoir dans la Patrie celeste.
+
+"ADOLPHE, Missionnaire indigne de Jesus-Christ."
+
+Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et
+cacha sa tete dans le sein de _mistress_ Brainerd, et lui dit
+d'une voix etouffee:
+
+-- Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire.
+
+-- C'est un noble coeur! murmura la vieille dame, apres avoir
+parcouru la lettre, non sans s'essuyer plusieurs fois les yeux.
+Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille: Il a choisi
+la meilleure part, et je crois sa resolution aussi bonne pour
+d'autres que pour lui.
+
+Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de
+sa tante et s'abrita, sans repondre, sous son oreiller.
+
+........................
+
+Quelques mois plus tard un mariage etait celebre dans la
+principale eglise de Saint-Paul.
+
+L'assistance etait modeste, melancolique, peu nombreuse. Mais une
+atmosphere de piete, d'affection douce et sincere s'exhalait de
+cette petite reunion. Les jeunes epoux semblaient profondement
+heureux et aimants.
+
+C'etaient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui
+unissaient leur sort. La ceremonie terminee on quitta le sejour
+de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les
+nouveaux labeurs de John Brainerd avaient su conquerir dans une
+vallee fertile du Minnesota.
+
+La, on pouvait vivre et sans inquietude, en paix; car un poste
+militaire garantissait le territoire contre toute invasion
+indienne.
+
+Pendant bien des annees, la Clairiere de la Sainte (c'etait le
+nom donne au lieu ou etait la tombe de Maggie), fut visitee,
+chaque automne, par deux pelerins silencieux et attristes...
+
+L'un d'eux portait la robe noire du missionnaire; sur son visage
+jeune encore, mais pali par les rudes epreuves de son saint
+ministere, se lisait une pensee profonde et douloureuse.
+
+L'autre, son inseparable compagnon, etait un Indien de haute
+stature, dans la noire chevelure duquel l'age commencait a semer
+de longs fils d'argent.
+
+Tous deux s'agenouillaient sur un tertre gazonne qu'eux seuls
+auraient pu reconnaitre, et ils priaient longtemps en silence
+pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux desseches par
+les orages et les soleils du Desert.
+
+Puis, en se relevant, le plus jeune disait a l'autre
+
+-- Oui, mon bon Jim, la priere est douce au coeur afflige.
+
+-- Prier, penser, esperer, tres bon, repondait Jim.
+
+Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant l'age, se
+detournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait
+pour recolter des ames.
+
+Un jour l'Indien revint seul et portant une forme humaine:
+enveloppee d'un suaire noir.
+
+Il creusa une tombe a cote de celle de la sainte et y deposa son
+precieux fardeau.
+
+Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois
+environnants; quand l'hiver arriva, la neige n'etait pas plus
+blanche que ses cheveux.
+
+Le printemps suivant, au grand reveil de la nature, on trouva des
+ossements blanchis etendus au pied du Sumac, qui portait la
+petite croix defiguree, helas, par bien des orages.
+
+C'etaient les restes du fidele Jim, du bon Indien devoue jusqu'a
+la mort.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***
+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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new file mode 100644
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+++ b/old/13598.zip
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