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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jim l'indien + +Author: Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13598] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the +Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is +also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + + +Gustave Aimard -- Jules Berlioz d'Auriac + +JIM L'INDIEN +(1867) + +Table des matieres + +CHAPITRE PREMIER SUR L'EAU. +CHAPITRE II LEGENDES DU FOYER +CHAPITRE III UNE VISITE +CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES. +CHAPITRE V UN AMI PROPICE. +CHAPITRE VI INDECISION. +CHAPITRE VII L'OEUVRE INFERNALE. +CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT. +CHAPITRE IX JIM L'INDIEN EN MISSION. +CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS. +CHAPITRE XI PERIPETIES. +CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS. +EPILOGUE + +CHAPITRE PREMIER +_SUR L'EAU._ + +Par une brulante journee du mois d'aout 1862 un petit steamer +sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait +voir entasses pele-mele sur le pont, hommes, femmes, enfants, +caisses, malles, paquets, et les mille inutilites indispensables +a l'emigrant, au voyageur. + +Les bordages du paquebot etaient couronnes d'une galerie mouvante +de tetes agitees, qui toutes se penchaient curieusement pour +mieux voir la contree nouvelle qu'on allait traverser. + +Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus +variees: le speculateur froid et calculateur dont les yeux +brillaient d'admiration lorsqu'ils rencontraient la grasse +prairie au riche aspect, et les splendides forets bordant le +fleuve; le Francais vif et anime; l'Anglais au visage solennel; +le pensif et flegmatique Allemand; l'ecossais a la mine resolue, +aux vetements barioles de jaune; l'Africain a peau d'ebene. -- +Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous +les elements d'un monde miniature s'agitaient dans l'etroit +navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice, +vertus. + +Sur l'avant se tenaient deux individus paraissant tout +particulierement sensibles aux beautes du glorieux paysage +deploye sous leurs yeux. + +Le premier etait un jeune homme de haute taille dont les regards +exprimaient une incommensurable confiance en lui-meme. Un large +Panama ombrageait coquettement sa tete; un foulard blanc, +suspendu avec une savante negligence derriere le chapeau pour +abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait +moelleusement au gre du zephyr; une orgueilleuse chaine d'or +chargee de breloques s'etalait, fulgurante, sur son gilet; ses +mains, gantees finement, etaient plongees dans les poches d'un +leger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige. + +Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli +d'esquisses artistiques et Croquis executes d'apres nature, au +vol de la vapeur. + +Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus +Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans +le but d'enrichir sa collection de vues pittoresques. + +Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs +des Montagnes Rocheuses avait rempli d'emulation le jeune +peintre; il brillait du desir de visiter, d'observer avec soin +les hautes terres de l'Ouest, et de recueillir une ample moisson +d'etudes sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les +lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus +sauvages de ces territoires fantastiques. + +Il etait beau garcon; son visage un peu pale, colore sur les +joues, d'un ovale distingue annoncait une complexion delicate +mais aristocratique, On n'aurait pu le considerer comme un +gandin, cependant il affichait de grandes pretentions a +l'elegance, et possedait au grand complet les qualites sterling +d'un gentleman. + +La jeune lady qui etait proche de sir Halleck etait une charmante +creature, aux yeux animes, aux traits reguliers et gracieux, mais +petillant d'une expression malicieuse. Evidemment, c'etait un de +ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale +les destine a servir d'epices dans l'immense ragout de la +societe. + +Miss Maria Allondale etait cousine de sir Adolphus Halleck. + +-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tete +de la jeune fille, les rivages fuyant a toute vapeur; oui, +lorsque je reviendrai a la fin de l'automne, j'aurai collectionne +assez de croquis et d'etudes pour m'occuper ensuite pendant une +demi-douzaine d'annees. + +-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent +indignes des efforts de votre pinceau, repliqua la jeune fille en +clignant les yeux. + +-- Je ne dis pas precisement cela... tenez, voici un effet de +rivage assez correct; j'en ai vu de semblables a l'Academie. Si +seulement il y avait un groupe convenable d'Indiens pour garnir +le second plan, ca ferait un tableau, oui. + +-- Vous avez donc conserve vos vieilles amours pour les sauvages? + +-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le +premier jour ou, dans mon enfance, j'ai devore les interessantes +legendes de Bas-de-Cuir, j'ai toujours eu soif de les voir face a +face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes ou +la nature est sereine, dans leur purete de race primitive, +exempte du contact des Blancs! + +-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d'occasions, +soyez-en sur; vous pourrez rassasier votre "soif" d'hommes +rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poetiques +visions s'evanouiront plus promptement que l'ecume de ces eaux +bouillonnantes. + +L'artiste secoua la tete avec un sourire: + +-- Ce sont des sentiments trop profondement enracines pour +disparaitre aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces +gens-la, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n'en +trouve-t-on pas chez les peuples civilises? Je maintiens et je +maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l'ame haute, noble, +chevaleresque; ils nous sont meme superieurs a ce point de vue. + +-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu'ils sont perfides, +traitres, feroces!... c'est une repoussante population, qui +m'inspire plus d'antipathie que des tigres, des betes fauves, que +sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les +autres! + +Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire +malicieux, sa charmante interlocutrice qui s'etait +extraordinairement animee en finissant. + +-- Tres bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigenes +du Minnesota. Par exemple, j'ose dire que la source ou vous avez +puise vos renseignements laisse quelque chose a desirer sur le +chapitre des informations; vous n'avez entendu que les gens des +frontieres, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets a caution. +Si vous vouliez penetrer dans les bois, de quelques centaines de +milles, vous changeriez bien d'avis. + +-- Ah vraiment! moi, changer d'avis! faire quelques centaines de +milles dans les bois! n'y comptez pas, mon beau cousin! Une seule +chose m'etonne, c'est qu'il y ait des hommes blancs, assez fous +pour se condamner a vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui +vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgre elle; +vous vous moquez de ce que j'ai fait, tout l'ete, precisement ce +que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai +revenue chez nous a Cincinnati, cet automne, que vous ne me +reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur +cette route, si je n'avais promis a l'oncle John de lui rendre +une visite; il est si bon que j'aurais ete desolee de le +chagriner par un refus. + +"L'oncle John Brainerd" n'etait pas, en realite, parent aux deux +jeunes gens. C'etait un ami d'enfance du pere de Maria Allondale; +et toute la famille le designait sous le nom d'oncle. + +Apres s'etre retire dans la region de Minnesota en 1856, il avait +exige la promesse formelle, que tous les membres de la maison +d'Allondale viendraient le voir ensemble ou separement, lorsque +son _settlement_ serait bien etabli. + +Effectivement, le pere, la mere, tous les enfants maries ou non, +avaient accompli ce gai pelerinage: seule Maria, la plus jeune, +ne s'etait point rendue encore aupres de lui. Or, en juin 1862, +M. Allondale l'avait amenee a Saint-Paul, l'avait embarquee, et +avait avise l'oncle John de l'envoi du gracieux colis; ce dernier +l'attendait, et se proposait de garder sa gentille niece tout le +reste de l'ete. + +Tout s'etait passe comme on l'avait convenu; la jeune fille avait +heureusement fait le voyage, et avait ete recue a bras ouverts. +La saison s'etait ecoulee pour elle le plus gracieusement du +monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance +reguliere avec son cousin Adolphe n'avait pas ete la moins +agreable. + +En effet, elle s'etait accoutumee a l'idee de le voir un jour son +mari, et d'ailleurs, une amitie d'enfance les unissait tous deux. +Leurs parents etaient dans le meme negoce; les positions des deux +familles etaient egalement belles; relations, education, fortune, +tout concourait a faire presager leur union future, comme +heureuse et bien assortie. + +Adolphe Halleck avait pris ses grades a Yale, car il avait ete +primitivement destine a l'etude des lois. Mais, en quittant les +bancs, il se sentit entraine par un gout passionne pour les +beaux-arts, en meme temps qu'il eprouvait un profond degout pour +les grimoires judiciaires. + +Pendant son sejour au college, sa grande occupation avait ete de +faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques +que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succes de rire +inextinguible; naturellement son pere devint fier d'un tel fils; +l'orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut propose +par lui, et decrete par toute la parente qu'il serait artiste; on +ne lui demanda qu'une chose: de devenir un grand homme. + +Lorsque la guerre abolitionniste eclata, le jeune Halleck bondit +de joie, et, a force de diplomatie, parvint a entrer comme +dessinateur expeditionnaire dans la collaboration d'une +importante feuille illustree. Mais le sort ne le servit pas +precisement comme il l'aurait voulu; au premier engagement, lui, +ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers. +Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un +officier qui avait ete son camarade de classe, a Yale. Halleck +fut mis en liberte, et revint au logis, bien resolu a chercher +desormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux. + +Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que +lui faisait constamment sa cousine, finirent par decider le jeune +artiste a faire une excursion dans l'Ouest. -- Mais il fit tant +de stations et chemina a si petites journees, qu'il mit deux mois +a gagner Saint-Paul. + +Cependant, comme tout finit, meme les flaneries de voyage, +Halleck arriva au moment ou sa cousine quittait cette ville, +apres y avoir passe quelques jours et il ne trouva rien de mieux +que de s'embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle +effectuait son retour chez l'oncle John. + +Telles etaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens +s'etaient reunis, au moment ou nous les avons presentes au +lecteur. + +-- D'apres vos lettres, l'oncle John jouit d'une sante +merveilleuse? reprit l'artiste, apres une courte pause. + +-- Oui, il est etonnant. Vous savez les craintes que nous +concevions a son egard, lorsque apres ses desastres financiers, +il forma le projet d'emigrer, il y a quelques annees? Mon pere +lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l'oncle +persista dans ses idees de depart, disant qu'il etait trop age +pour recommencer cette vie la, et assez jeune pour devenir un +"homme des frontieres." Il a pourtant cinquante ans passes, et +sur sept enfants, il en a cinq de maries; deux seulement sont +encore a la maison, Will et Maggie. + +-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n'ai vu +Maggie, ca commence a faire une grande fille. Et Will aussi... il +y a deux ans c'etait presque un homme. + +-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frere a quatre ans de +plus qu'elle. + +Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu'elle parlait; il +fut tout surpris de voir qu'elle baissa les yeux et qu'une +rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptomes d'embarras ne +durerent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au +passage; cela lui avait mis en tete une idee qu'il voulut +eclaircir. + +-- Il y a un piano chez l'oncle John, je suppose? demanda-t-il. + +-- Oh oui! Maggie n'aurait pu s'en passer. C'est un vrai bonheur +pour elle. + +-- Naturellement... Ces deux enfants-la n'ont pas a se plaindre; +ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il +l'intention de rester-la, et de suivre les traces de son pere? + +-- Je ne le sais pas. + +-- Il me semble qu'il a du vous en parler. + +Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis +baisser les yeux. L'artiste en savait assez; il releva les yeux +sur le paysage, d'un air reveur, et continua la conversation. + +-- Oui, le petit Brainerd est un beau garcon; mais, a mon avis, +il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de college? + +-- Dans deux ans seulement. + +-- Quel beau soldat cela ferait! notre armee a besoin de pareils +hommes. + +-- Will a fait ses preuves. Il a passe bien pres de la mort a la +bataille de Bullrun. La blessure qu'il a recue en cette occasion +est a peine guerie. + +-- Diable! c'etait serieux! quel etait son commandant; Stonewal, +Jackson, ou Beauregard? + +-- Adolphe Halleck!! + +L'artiste baissa la tete en riant, pour esquiver un coup de +parasol que lui adressait sa cousine furieuse. + +-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre +ombrelle. + +-- Pourquoi m'avez-vous fait cette question? + +-- Pour rien, je vous l'assure... + +La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans +rougir; mais cette tentative etait au-dessus de ses forces, elle +baissa la tete d'un air mutin. + +--Allons! ne vous effarouchez pas, chere! dit enfin le jeune +homme avec un calme sourire. Ce petit garcon est tout a fait +honorable, et je serais certainement la derniere personne qui +voudrait en medire. Mais revenons a notre vieux theme, les +sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon sejour chez +l'oncle John? + +-- Cela depend des quantites qu'il vous en faut pour vous +satisfaire. Un seul, pour moi, c'est beaucoup trop. Ils rodent +sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade +sans les rencontrer. + +-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois? + +-- Sur ce point, voici un renseignement precis. Prenez un des +plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le +visage une teinte de bistre cuivre; mettez-lui des cheveux blonds +retrousses en plumet et lies par un cordon graisseux; affublez-le +d'une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur +sang. + +-- Et les femmes, en est-il de meme + +-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est +exactement le meme. + +-- Cependant nous sommes dans "la region des Dacotahs, le pays +des Beaute", dont parle le poete Longfellow dans son ouvrage +intitule Hiawatha. + +-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites +allusion. Dans tous les cas, c'est pitoyable qu'il ne l'ait pas +visite avant d'ecrire son poeme, -- Neanmoins, poursuivit la +jeune fille, pour etre juste, je dois apporter une restriction a +ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au +christianisme sont tout a fait differents, ils ont laisse de +cote, leurs allures et vetements sauvages, pour adopter ceux de +la civilisation; ils sont devenus des creatures passables. J'en +ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu'ils offrent en +regard de leurs freres barbares, m'a porte a en dire du bien. Je +pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient +dignes de servir de modeles a beaucoup d'hommes blancs. + +-- Ainsi, vous admettrez qu'il se trouve parmi eux des etres +humains? + +-- Tres certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois +rendre visite a l'oncle John. Il est connu sous le nom de Jim +Chretien; je peux dire que c'est un noble garcon. Je ne +craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance, + +-- Mais enfin, Maria, parlant serieusement, ne pensez-vous pas +que ces memes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne +sont devenus pervers que par la fatale et detestable influence +des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!... + +-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-a-fait impossible aux +missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils +intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voila des hommes +devoues! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une +longue et noble carriere, au milieu de ces peuplades farouches, +se heurtant sans cesse a la mort, a des perils pires que la mort! +tout cela pour leur ouvrir la voie qui mene au ciel! Et le Pere +Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle, +ou Jyedan, comme les Indiens l'appellent. C'est un second apotre +saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille +occasions sa vie a ete en peril; un jour sa miserable hutte brula +sur sa tete; il ne put s'echapper qu'a travers une pluie de +charbons ardents. Eh bien! il benissait le ciel d'avoir la vie +sauve, pour la consacrer encore au salut de ses cheres ouailles + +-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont releves et +secourus de temps en temps, dans ces postes perilleux? + +-- Pas ceux-la, du moins! Ils se croiraient indignes de +l'apostolat s'ils faiblissaient un seul instant; cette lutte +admirable, ils la continueront jusqu'a la mort. Pour savoir ce +que c'est que le sublime du devouement, il faut avoir vu de pres +le missionnaire Indien! + +-- Ah! voici un changement de decor, a vue, dans le paysage; +regardez-moi ca! s'ecrie le jeune artiste en ouvrant son album et +taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchante. + +-- Vous n'aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la +rive, a environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est +proche d'un bouquet de sycomores; elle est attelee d'un cheval; +un jeune homme se tient debout a cote. + +Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l'oeil droit, et +inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de +repondre. + +-- J'ai quelque idee d'avoir apercu ce dont vous me parlez. Quel +est le proprietaire, est-ce l'oncle John?... dit-il enfin. + +-- Oui; et je pense que c'est Will qui m'attend. Un petit temps +de galop a travers la prairie, et nous serons arrives au terme de +notre voyage. + +CHAPITRE II +_LEGENDES DU FOYER._ + +Apres avoir fait des tours et des detours sans nombre, le petit +steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre, +raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes +passagers debarquerent. + +-- Ah! Will! c'est toi?... Comment ca va, vieux gamin?... + +Cette exclamation d'Halleck s'adressait a un robuste et beau +garcon, bronze par le soleil et le hale du desert, mais qui +demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur. + +-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe? +demanda Maria en riant. + +-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l'oeil de ce cote-la! +repondit sur le champ le jeune _settler_; ca va bien, Halleck?... +je suis ravi de vous voir! vous etes le bienvenu chez nous, +croyez-le. + +-- Je vous crois, mon ami, repondit Halleck en echangeant une +cordiale poignee de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah! +mais! ah mais! vous avez change, Will! Peste! vous voila un +homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix +minutes, et, jamais je n'aurais soupconne votre identite, n'eut +ete Maria qui n'a su me parler que de vous. + +-- Est-il impertinent! mais vous etes un monstre! Vingt fois j'ai +eu mon ombrelle levee sur votre tete pour vous corriger, mais je +vais vous punir une bonne fois! + +-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol. + +Chacun se mit a rire, on emballa valise, portefeuille, album et +boites de peinture dans le caisson; puis on songea au depart. + +-- Crois-moi, Will, prend place a cote de moi, laissons-la +conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux +mains, de cette facon j'aurai peut-etre quelque chance de pouvoir +causer en paix avec toi. Y connait-elle quelque chose, aux renes? + +-- Je vais vous demontrer ma science! s'ecria malicieusement la +jeune fille, pendant que Will Brainerd s'asseyait derriere elle, +a cote d'Adolphe. + +-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commenca ce +dernier, mais vous etes peut-etre presomptueuse au-dela... -- Ah! +mon Dieu! + +L'artiste ne put continuer, il venait de tomber en arriere dans +la voiture, renverse par le brusque depart de l'ardent trotteur +auquel la belle ecuyere venait de rendre la main. Apres avoir +telegraphie quelques instants des pieds et des mains, Halleck se +releva, non sans peine, en se frottant la tete; son calme +imperturbable ne l'avait point abandonne, il se reinstalla sur la +banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de +la conversation. + +Cependant ses tribulations n'etaient pas finies; miss Maria avait +lance le cheval a fond de train, et lui faisait executer une +vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d'arbres, +ruisseaux et ravins; tellement que pour n'etre pas lance dans les +airs comme une balle, Adolphe se vit oblige de se cramponner a +deux mains aux courroies du siege: en meme temps la voiture +faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait +litteralement se livrer a des vociferations. + +Au bout d'un mille, a peine, l'album sauta hors du caisson, ses +feuilles s'eparpillerent a droite et a gauche, dans un desordre +parfait. On mit bien un grand quart d'heure pour ramasser les +croquis indisciplines et les paysages voltigeants; puis, +lorsqu'ils furent dument emballes, on recommenca la meme course +folle. + +Cependant la nuit arrivait, on avait deja laissee bien des milles +en arriere; le terme du voyage n'apparaissait pas. + +-- Peut-on esperer d'atteindre aujourd'hui le logis de l'oncle +John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui +faire rendre l'ame. + +-- Mais oui! nous ne sommes plus qu'a un mille ou deux de la +maison. Regardez la-bas, a, gauche; voyez-vous cette lumiere a +travers les feuillages? + +-- Ah! ah! Tres bien; j'apercois. + +-- C'est la case; nous y serons dans quelques instants. + +-- Si vous le permettez, je prendrai les renes? j'ai peur, mais +reellement peur qu'il lui arrive quelque accident. + +-- J'ai pris sur moi la responsabilite de l'attelage, et je ne +m'en considererai comme dechargee que lorsque je l'aurai amene +jusqu'a la porte. + +-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d'ami +pendant le trajet qui nous reste a faire d'ici a la maison. +Mefiez-vous de votre science en sport; l'ete dernier, je +promenais une dame a Central Park, elle a eu la meme lubie que +vous; celle de prendre les renes et de conduire a fond de +train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras! +voila le tilbury en l'air; il est retombe en dix morceaux, nous +deux compris... Cout, vingt dollars!... Le cheval abattu, +couronne, hors de service... Cout, trente dollars!... Total, +cinquante: c'etait un peu cher pour une fantaisie feminine! + +Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent +par arriver. + +L'hospitaliere maison de l'oncle John, quoique dependant +actuellement du comte de Minnesota, avait ete originairement +construite dans l'Ohio. + +Transportee ensuite vers l'Ouest, a, la recherche d'un site +convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon, +tout y avait ete fait par pieces et par morceaux; a tel point que +les accessoires en etaient devenus le principal. Finalement, +d'additions en additions, les batiments etaient arrives a +representer une masse imposante. Dans ce pele-mele de toits +ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs +d'arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d'escaliers, on +croyait voir un village; on y trouvait assurement le confortable, +le luxe, l'opulence sauvage. + +Lorsque la voiture s'arreta, au bout de sa course bruyante, la +lourde et large porte s'ouvrit en grincant sur ses gonds; un flot +de lumiere en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette +d'un homme de grande taille, coiffe d'un chapeau bas et large, en +manches de chemise, et dont la posture indiquait l'attente. + +Des que ses regards eurent penetre dans les profondeurs du +vehicule, et constate que trois personnes l'occupaient, il fut +fixe sur leur identite et se repandit en joyeuses exclamations. + +-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d'une voix de stentor; viens +recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en +prenant le cheval par la bride. + +-- D'abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement +cet animal endiable; bon! Maintenant, je m'empresse de repondre; +oui, c'est moi, qui me rejouis de vous rendre visite. + +-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garcon! Allons, +saute en bas, et courons au salon. La, donne la main; voila ta +valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera +arrive. + +Les trois voyageurs furent prompts a obeir et en entrant dans le +parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et +digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement +le piano pour courir au-devant de son frere et de sa cousine; +mais elle recula timidement a l'aspect inattendu d'un etranger. +Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait ete son +compagnon d'enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son +nom. + +-- Eh quoi! c'est vous, mon cousin? s'ecria-t-elle avec un +charmant sourire; quelle frayeur vous m'avez faite! + +-- Je m'empresse de la dissiper; repliqua l'artiste en lui +tendant la main avec son sans facon habituel; touchez-la! +cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os. + +-- He! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit +l'oncle John, qui venait d'arriver; je ne crois pas necessaire de +vous demander si vous avez bon appetit. + +-- Ceci va vous etre demontre, repondit Adolphe en riant; quoique +Maria m'ait secoue a me faire perdre tout bon sentiment, je sens +que je me remets un peu. + +On s'attabla devant un de ces abondants repas qui rejouissent les +robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais +qui feraient palir un citadin; chacun aborda courageusement son +role de joyeux convive. + +L'oncle John etait d'humeur joviale, grand parleur, grand +hableur, possedant la rare faculte de debiter sans rire les +histoires les plus heteroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un +peu solennelle, meticuleuse sur les convenances, grondait de +temps en temps lorsque quelqu'un de la famille enfreignait +l'etiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses +reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_ +Brainerd. + +Le jeune Will, modeste et reserve pour son age, quoiqu'il eut des +dispositions naturelles a une gaite communicative, etait loin +d'atteindre le niveau paternel. Maggie etait extremement timide, +parlait peu, se contentant de repondre lorsqu'on l'interrogeait, +ou lorsque l'imperturbable Adolphe la prenait malicieusement a +partie. + +Quant a, Maria, c'etait la folle du logis; rien ne pouvait +suspendre son charmant babil; son intarissable conversation etait +un feu d'artifice; elle tenait tout le monde en joie. + +Quoiqu'on fut a la fin du mois d'aout, la soiree etait tiede, +admirable, parfumee comme une nuit d'ete. + +-- Oui! l'atmosphere est pure dans nos belles prairies de +l'Ouest, dit M. Brainerd en reponse a une observation d'Halleck; +toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les +mortelles emanations des villes. + +-- Hum! je ne les ai pas entierement esquivees cette annee. En +juin, j'etais a New York, en juillet, a Philadelphie; il y avait +de quoi rotir! + +-- Eh bien! puisque te voila avec nous, tu peux passer l'hiver +ici. Tu auras une idee du froid le plus accompli que tu aies +rencontre de l'autre cote du Mississipi. + +-- Je m'apercois que vous etes disposes a proclamer la +superiorite de cette region, en tous points; mais si vous me +prophetisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l'Est, je +serai fort empresse de vous quitter avant cette lamentable +saison. + +-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ca, il aurait fallu etre +ici l'annee derniere. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez- +vous ceci, mon neveu? Les yeux d'un homme gelaient +instantanement, son nez se transformait en une pyramide de glace, +s'il se hasardait a aspirer une bouffee d'air exterieur, en +ouvrant la porte! + +-- Si jamais chose pareille m'arrive, je considererai cela comme +une remarquable occurrence. + +-- Oh ma femme ne l'oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos +porcs s'avise de sortir de l'ecurie. Je le suivais par derriere, +et je remarquais sa demarche; elle devenait successivement lente +et embarrassee, comme si ses nerfs s'etaient raidis +interieurement. Tout-a-coup il s'arreta avec un sourd grognement; +il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j'eus beau +le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m'apercus +que ses pieds etaient geles dans leurs empreintes, ils y etaient +fixes, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le +degel arriva au mois de fevrier; alors le pauvre animal put +rentrer a l'ecurie. + +-- Combien de temps etait-il reste dans cette curieuse position? + +-- Eh! une semaine, au moins; n'est-ce pas, Polly? + +-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche. + +-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie, +ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Etoile et Banniere, +frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis, +lorsqu'on fit du feu, l'atmosphere degela, les notes alors +s'envolerent une a une et jouerent un air bizarre. Le meme Jour, +l'argent vif du thermometre descendit si bas qu'il sortit par- +dessous l'instrument, depuis lors il n'a plus pu marcher. Oui, +mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids +pareils. + +-- Eh bien, mon oncle, il n'y a pas de danger que je reste ici +pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils +les supporter? + +-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps +sans aborder ce sujet, s'ecria rieusement Maria; je m'etonnais a +chaque instant de ne pas l'avoir entendu faire une question la- +dessus. + +Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire +qu'un Indien soit mort de froid?... Dans l'hiver dont je te +parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce +gaillard la avait tout juste assez de vetements pour ne pas nous +faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s'il avait +froid, il se mit a rire et retroussa ses manches. + +-- J'aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda +Halleck avec une animation extraordinaire. + +-- Il est Sioux; ces gens-la pullulent autour de nous. + +-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n'est- +ce pas? + +Pour la premiere fois de la soiree, l'oncle John eclata d'un rire +retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-meme, ne put se +contenir. Quant a Maria, son hilarite n'avait pas de bornes. + +-- Ah ca! mais, qu'avez-vous donc tous?... demanda l'artiste un +peu decontenance par l'accueil fait a son interjection. + +-- Dans trois mois d'ici, tu riras plus fort que nous, mon cher +enfant, se hata de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la +poesie et le romantique de tes idees ne pourront tenir devant la +vulgaire realite. + +-- Quel malheur! Maria m'en a dit autant sur le paquebot. Je +croyais avoir la chance de penetrer assez loin dans l'Ouest, pour +y voir la vraie race rouge, dans sa purete originaire. + +-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l'oncle John; tu verras +des specimens purs dans cette region; a premiere vue tu en auras +assez. + +-- J'aimerais a en dessiner quelques-uns... les chefs les plus +soignes?... J'ai entendu parler d'un Petit-Corbeau, lorsque +j'etais a Saint-Paul. Voila un portrait que je voudrais faire, +ah! comme j'enleverais ca! + +-- Dans mon opinion, ce sera plutot lui qui t'enlevera, si +l'occasion se presente. C'est un diable, un brigand incarne, un +vrai Sauvage. + +-- A quoi doit-il sa reputation? + +-- On ne sait pas trop; repondit Will; a peu de chose, +assurement: c'est lui qui... + +Le jeune homme s'arreta court; il venait de rencontrer un regard +furibond de son pere, appuye d'un "Ahem" vigoureux qui fit +resonner les verres. + +Ce telegramme echange entre le pere et le fils, ne fut cache pour +personne; peut-etre deux ou trois convives en devinerent la vraie +signification: tous demeurerent pendant quelques instants muets +et embarrasses. A la fin, Halleck, avec la presence d'esprit et +la courtoisie qui le caracterisaient, s'empressa de detourner la +conversation. + +-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n'aient +fourni quelques individus remarquables, dignes d'etre compares a +nos plus grands generaux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et +quelques autres; sans doute il n'y en n'a pas en abondance parmi +eux, mais, je voue le repete, mes amis, ce qui caracterise le +Sauvage, c'est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant +autour de lui un regard convaincu. + +-- Nul doute qu'Albert Pike ne se soit apercu de cela, depuis +longtemps; riposta l'oncle John avec un serieux perfide; et +j'estime que si nous avions accepte les alliances offertes par +les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait +aujourd'hui tranche. + +-- Vous etes tous ligues contre moi, je perds mon eloquence avec +vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti? + +La jeune fille rougit a cette interpellation inattendue, et +repondit avec une petite voix douce. + +-- Je serais bien ravie, mon cousin, d'etre votre alliee. Jadis, +j'aurais eu un peu les memes idees que vous, mais une courte +residence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en verite, que +notre existence occidentale ne renferme aucun element romantique. + +-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous etes +tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le +Minnesota? + +-- De toute espece. Depuis l'ours gris jusqu'a la fourmi. + +-- Vous n'avez pas la pretention de me faire croire que, dans vos +parages, on trouve des monstres pareils? + +Quoi? des fourmis? + +-- Non; des ours grizzly. + +-- On ne les voit gueres hors des montagnes; mais on rencontre +assez souvent les autres especes dans les prairies. Il n'y a pas +une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans +s'en douter, nez a nez avec un de ces gros messieurs bruns. + +-- Vous voulez plaisanter! s'ecria Halleck dans la consternation: +et, comment cela s'est-il passe? + +-- On ne pourrait dire lequel fut plus effraye, de la fille ou de +l'ours. Chacun s'est sauve a toutes jambes; l'ours, peut-etre, +court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une +tranche d'ours braise? + +-- Oh! ne me parlez pas de ca! j'aimerais mieux manger du mulet +ou du cheval! + +-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre gout.... un +autre fumet... + +-- Je vous crois, et ne desire pas faire la comparaison. Peut-on +bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer a un +habitue de la menagerie de New York des beefsteaks de Sampson +l'ours qui a mange le vieil Adam Grizzly! + +-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, apres +tout: et tu y prendrais gout, peut-etre. + +Halleck fit une grimace negative et tendit son assiette a +_mistress_ Brainerd en disant: + +-- Chere tante, veuillez me donner une petite tranche de votre +excellent _roastbeef_; je me sens un appetit feroce, ce soir. + +-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c'etait bien cuit, bien +tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un +tranquille sourire; vous en digereriez tres bien une portion. + +-- Impossible, impossible! je vous le repete. Il y a des choses +auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile a +contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter +pareille nourriture. + +-- Mais les Indiens?... + +-- Ah! si j'en etais un, le cas serait different; mais je suis +dans une peau blanche, et je tiens a mes gouts. + +-- Enfin! poursuivit l'oncle John qui semblait prendre un plaisir +tout particulier a insister sur ce point; tu pourrais bien en +gouter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt. + +-- Mon oncle! inutile! De l'ipecacuanha, du ricin, de l'eau- +forte, tout ce que vous voudrez, excepte cet horrible regal. + +-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois a ceci, observa +_mistress_ Brainerd en prenant l'assiette de l'artiste, avec son +sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table, +affame. + +-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce +soir, d'avoir un appetit aussi immodere, ou d'etre aussi +gourmand, car ce _roastbeef_ est delicieux. + +-- Ah! mon garcon! quelqu'un sans appetit, dans ce pays-ci, +serait un phenomene; va! mange toujours! reprit l'oncle John +facetieusement; je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir te +convertir a l'ursophagie. + +-- Voyons! ne me parlez plus de ca! je n'en toucherais pas une +miette, pour un million de dollars. + +-- Finalement, vous etes content de votre souper? + +-- Quelle question! c'est un festin digne de Lucullus. + +-- Mon mignon! tu n'as pas mange autre chose que des tranches +d'ours noir ! + +-- Ah-oo-ah! rugit l'artiste en se levant avec furie, et prenant +la fuite au milieu de l'hilarite generale. + +CHAPITRE III +_UNE VISITE._ + +La nuit -- une belle nuit du mois d'aout -- etait splendide, +calme, sereine, illuminee par une lune eclatante et pure; +l'atmosphere etait transparente et d'une douceur veloutee; il +faisait bon vivre! + +Apres le souper, Maggie s'etait mise au piano et avait joue +quelques morceaux, sur l'instante requete de l'artiste; chacun +s'etait assis au hasard sous l'immense portique dont l'ampleur +occupait la moitie de la maison. + +Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec beatitude; +l'oncle John avait prefere une enorme pipe en racine d'erable, +dont la noirceur et le culottage etaient parfaits. + +Halleck etait a une des extremites du portail; apres lui etaient +Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite +M. et _mistress_ Brainerd. + +La nuit etait si calme et silencieuse que, sans elever la voix, +on pouvait causer d'une extremite a l'autre de l'immense salle. +La conversation devint generale et s'anima, surtout entre Maria +et l'oncle John. Halleck s'adressait particulierement a Maggie, +sa plus proche voisine. + +-- Maria m'a parle d'un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand +ami de votre famille? lui demanda-t-il. + +-- Christian Jim, vous voulez dire?... + +-- C'est precisement son nom. Savez-vous ou il habite? + +-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est +aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent +chez nous. Il a ete converti il y a quelques annees, dans une +occasion perilleuse, papa lui a sauve la vie; depuis lors Jim lui +garde une reconnaissance a toute epreuve: il nous aime peut-etre +encore plus que les missionnaires. + +-- Un vrai Indien n'oublie jamais un service; ni une injure, +observa Halleck sentencieusement; quelle espece d'individu est +cet Indien? + +-- Il personnifie votre ideal de l'Homme-Rouge, au moral, du +moins; sinon au physique. C'est tout ce qu'on peut rever de +noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race. + +Maggie s'etonnait de soutenir si bien la conversation, +contrairement a ses habitudes de silence. Elle subissait, sans +s'en apercevoir, l'influence d'Halleck, dont la delicate urbanite +savait mettre a l'aise tout ce qui l'entourait; le jeune artiste +avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain +favorable pour la personne avec laquelle il s'entretenait. + +Tout le monde n'a pas ce talent aussi rare qu'enviable. + +Le coup d'oeil general de cette reunion intime aurait fait un +tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzee +du vieux Brainerd demi noye dans les nuages tourbillonnants +qu'exhalait sa pipe; a cote de lui, le visage calme et souriant +de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un +peu rude et de la bonte la plus douce. Au centre, eclairee par +les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, epanouie, alerte, +toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fete a la +nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l'oreille, les +jambes croisees, nonchalamment renverse dans son fauteuil, +envoyant dans l'air, par bouffees regulieres, les blanches +spirales de son cigare; Maggie, naive et gracieuse, ses grands +yeux noirs et expansifs fixes sur son cousin avec une attention +curieuse, toute empreinte de grace innocente et juvenile, +ressemblant a la fee charmante de quelque reve oriental. + +Vraiment, c'etait un delicieux interieur qui aurait seduit +l'artiste le plus difficile. + +Effectivement Adolphe etait ravi, surtout quand ses yeux +rencontraient les regards de sa gentille cousine. + +-- J'aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il apres un long +silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a +ete donne au sujet de sa conversion. + +-- C'est plutot, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui +a, merite ce titre. Lorsque mon pere l'a rencontre pour la +premiere fois, il etait tres mechant, ivrogne, brutal, +querelleur, et il avait tue, disait-on, plus d'un blanc. Il +rodait de preference dans les hautes regions du Minnesota, ou les +caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers. + +-- Mais, depuis, il est completement change? + +-- Si completement qu'on peut dire, a la lettre, que c'est un +autre homme. Il est alle jusqu'a prendre un nom anglais, comme +vous voyez. Il y a quelques annees, sa passion invincible etait +l'abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu +jusqu'au dernier haillon qu'il avait sur le corps. Depuis sa +conversion, en aucune circonstance il ne s'est laisse tenter; il +est reste sobre comme il se l'etait promis. + +-- C'est la un type remarquable. Par consequent, miss Maggie, +continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous +admettrez que je ne me suis pas entierement trompe dans mon +appreciation du caractere indien. + +-- Mais precisement l'Indien a disparu, le chretien seul est +reste. + +Cette remarque incisive etait la refutation la plus complete qui +eut ete opposee au systeme d'Halleck; venant d'une aussi jolie +bouche, elle avait pour lui autant d'autorite que si elle eut +emane d'un philosophe ou d'un general d'armee. + + + +Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration +devant le bon sens ingenu de la jeune fille. + +-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu'il y ait eu des Sauvages, +meme non chretiens, dont le caractere et la conduite aient ete +chevaleresques et nobles, de facon a meriter des eloges? + +-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantite +d'Indiens que j'ai vus, il ne s'en est pas rencontre un seul +realisant ces belles qualites, -- Ah! mais, voici Jim en +personne, qui arrive. + +La porte, en effet, venait de s'ouvrir sans bruit, l'artiste +apercut, s'avancant sous le portique, une haute forme brune +enveloppee des pieds a la tete par une grande couverture blanche. + +Du premier regard, l'artiste reconnut un Indien; la demarche +assuree et confiante du nouveau venu faisait voir qu'il se +sentait dans une maison amie. + +En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agreable, fit +entendre ce seul mot: + +-- Bonsoir. + +Chacun lui repondit par une salutation semblable, et, sans autre +discours, il s'assit sur une marche d'escalier, entre l'oncle +John et Maria. + +Il accepta volontiers l'offre d'une pipe, et sembla absorbe par +le plaisir d'en faire usage; ensuite, la conversation recommenca +comme si aucune interruption ne fut survenue. + +Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l'interet curieux que lui +inspirait ce heros du desert. Sa preoccupation a cet egard devint +si apparente que chacun s'en apercut et s'en amusa beaucoup. Il +cessa de causer avec Maggie, et se mit a contempler Jim +attentivement. + +Ce dernier lui tournait le dos a moitie, de facon a n'etre vu que +de profil, et du cote gauche. Insoucieux de la chaleur comme du +froid, il etait etroitement enroule dans sa couverture; dans une +attitude raide et fiere, il exposait a la clarte de la lune son +visage impassible, mais dont les traits bronzes refletaient les +rayons argentes comme l'aurait fait le metal luisant d'une +statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa +pipe l'eclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient +etrangement sa physionomie caracteristique. + +Cet enfant des bois avait un profil melange des beautes de la +statuaire antique et des trivialites de la race sauvage. Levres +fines et arquees; nez romain, droit, d'un galbe pur autant que +noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilees; +et a cote de cela, sourcils epais; visage carre, anguleux; front +bas et etroit, fuyant en arriere. La partie la plus +extraordinaire de sa personne etait une chevelure exuberante, +noire comme l'aile du corbeau, longue a recouvrir entierement ses +epaules comme une vraie criniere. + +Tout ce qui avait ete dit precedemment sur son compte avait +fortement predispose Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme, +toujours absorbe par ses romanesques illusions sur les Indiens, +tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses +reves. Il s'oublia ainsi, renverse dans son fauteuil, les yeux +attentifs, dilates par la curiosite, tellement que, pendant dix +minute, il oublia son cigare au point de le laisser eteindre. + +Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume, +pour le rappeler a lui; alors il tira une allumette de sa poche, +ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie: + +-- Il arrive de la chasse, n'est-ce pas? Demanda-t-il + +-- Le mois d'aout n'est pas une bonne saison pour cela. + +-- Comment vous etes-vous procure cette chair d'ours que nous +avons mangee ce soir?... + +-- Par un hasard tout a fait fortuit; et nous l'avons conservee, +specialement a votre intention aussi longtemps que le permettait +la chaleur de la saison. Jim parlez-nous! + +-- Hooh! repondit le Sioux en tournant sur ses talons, de maniere +a faire face a la jeune fille. + +-- Coucherez-vous ici cette nuit? + +-- Je ne sais pas, peut-etre, repondit-il laconiquement en +mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-meme avec une +precision mecanique, et se remit a fumer vigoureusement. + +-- Il a quelque chose dans l'esprit, observa Maria; car +ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier +quart d'heure de sa visite. + +-- Peut-etre est-il gene par notre presence inaccoutumee? + +-- Non; il lui suffit de vous voir ici pour savoir que vous etes +des amis. + +-- On ne peut connaitre tous les caprices d'un Indien; je suppose +qu'a l'instar de ses congeneres il a aussi des fantaisies et des +excentricites. + +La soiree etait fort avancee, M. Brainerd insinua tout doucement +qu'il etait l'heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans +leur chambre; alors l'oncle John se leva, invita tout le monde a +rentrer dans la maison. La lampe demi-eteinte fut rallumee; la +famille s'installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui +garnissaient!e salon. + +A ce moment, tous les visages devinrent serieux, car on se +disposait a reciter les prieres du soir; M. Brainerd, lui-meme, +deposa momentanement son air rieur pour se recueillir; avec +gravite, il prit la Bible, l'ouvrit, mais avant de commencer la +lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui. + +-- Ou est Jim? demanda-t-il. + +-- Il est encore sous le portique, repondit Will; irai-je le +chercher? + +-- Certainement! on a oublie de l'appeler. + +Le jeune homme courut vers le Sioux et l'invita a entrer pour la +priere. + +L'autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra, +apres un moment d'attente. + +-- Il n'est pas dispose, a ce qu'il parait, ce soir dit-il en +revenant; il faudra nous passer de lui. + +Maggie s'etait mise au piano, et avait fait entendre un simple +prelude a l'unisson; toute la portion adolescente de la famille +se reunit pour l'accompagner. Will avait une belle voix de basse; +Halleck etait un charmant tenor; on entonna l'hymne splendide +"sweet hour of Brayers" dont les accents majestueux, apres avoir +fait vibrer la salle sonore, allerent se repercuter au loin dans +la prairie. + +Le chant termine, chacun reprit son siege pour entendre la +lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminerent +par une fervente priere que l'on recita a genoux. + +Les jeunes filles allerent se coucher, sous la conduite de +M. Brainerd; les hommes rallumerent des cigares et s'installerent +de nouveau sur leurs sieges. Chacun d'eux avait une pensee +curieuse et inquiete a satisfaire: Halleck voulait approfondir la +question Indienne en se livrant a une etude sur Jim; L'oncle John +et le cousin Will avaient remarque un changement etrange dans les +allures du Sioux, ils desiraient eclaircir leurs inquietudes en +causant avec lui. + +Ils s'acheminerent donc tout doucement hors du salon et allerent +rejoindre sous le portique leur hote sauvage. Ce dernier fumait +toujours avec la meme energie silencieuse, et sa pipe illuminait +vigoureusement son visage, a chaque aspiration qui la rendait +periodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstine +jusqu'au moment ou l'oncle John l'interpella directement. + +-- Jim, vous paraissez tout change ce soir. Pourquoi n'etes-vous +pas venu prendre part a la priere? Vous ne refusez pas d'adresser +vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonte. + +-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui +parlez. + +-- Dans d'autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de +vous joindre a nous pour ces exercices. + +-- Jim n'est pas content: il n'a pas besoin que les femmes s'en +apercoivent. + +-- Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire? + +-- Les trafiquants Blancs sont des mechants; ils trompent le +Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu'a ses +couvertures. + +-- Ca a toujours ete ainsi. + +-- L'Indien est fatigue; il trouve ca trop mauvais. Il tuera tous +les _Settlers_. + +-- Que dites-vous? s'ecria l'oncle John. + +-- Il brulera la cabane de l'Agency; il tuera hommes, femmes, +babys, et prendra leurs scalps. + +-- Comment savez-vous cela?... + +-- Il a commence hier; ca brule encore. Le Tomahawk. est rouge. + +-- Dieu nous benisse! Et, viendront-ils ici, Jim? + +-- Je crois pas, peut-etre non. C'est trop loin de l'Agency; ils +ont peur des soldats. + +-- Enfin, les avez-vous vus, Jim? + +-- Oui j'ai vu quelques-uns. Ca contrarie Jim. Il y a trop +chretiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C'est +mauvais, Jim n'aime pas voir ca, il s'est en alle. + +-- Fasse le ciel qu'ils ne viennent pas dans cette direction. Si +je savais qu'il y eut danger pour l'avenir, nous partirions +instantanement. + +-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le +Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulierement emu +par les inquietantes revelations de l'Indien. + +-- Ah! repliqua l'oncle John en reflechissant, si nous quittons +la ferme, elle sera pillee par ces larrons a peau rouge, en notre +absence. Je n'aimerais pas, a mon age, perdre ainsi tout ce que +j'ai eu tant de peine a amasser. + +-- Mais cependant, pere, si notre surete l'exige! observa Will. + +-- S'il en etait ainsi je n'hesiterais pas un seul instant; +neanmoins, je ne crois pas qu'il y ait a craindre un danger +immediat. C'est probablement une terreur panique dont on s'emeut +aujourd'hui, comme cela est arrive au printemps dernier: le seul +vrai danger a redouter c'est que ce desordre prenne de +l'extension et arrive jusqu'a nous. + +-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable +les a souleves, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un +autre Havane; mais, comme je le soutenais tout a l'heure a table, +leurs actions meme blamables reposent toujours sur une base +honorable. + +-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois, +preferable a votre pipe. + +-- Je n'en ai pas besoin, repliqua l'autre sans bouger. + +-- A votre aise! il n'y a pas d'offense! Oncle John, nous disons +donc qu'il n'y a pas lieu de s'effrayer? + +-- Ah! ah! mon garcon, il y a bien reellement un danger, c'est +certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu'a nous?... c'est +incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles +pendant que vous etiez sur le steamer? + +-- Depuis que vous me parlez de tout ca, il me revient un peu +dans l'esprit que j'ai du ouir murmurer je ne sais quoi au sujet +des craintes qu'inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis +point preoccupe de ces fadaises; d'ailleurs, je commence a croire +que les Blancs par ici n'ont qu'une toquade, c'est de denigrer +les Peaux-Rouges. + +-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez change d'opinion, lorsque +vous serez plus age d'un an seulement! dit le jeune Will qui +semblait beaucoup plus affecte que son pere des mauvaises +nouvelles apportees par le Sioux. Les plus funestes legendes que +nous aient leguees nos ancetres sur la barbarie Indienne, ont +pris naissance dans ce pays meme, dans le Minnesota. + +-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne +voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l'oncle John sans +prendre garde a cette derniere remarque; je vais tirer cela au +clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit? + +L'Indien resta deux bonnes minutes sans repondre. Les bouffees +s'envolerent de sa pipe plus epaisses et plus rapides; son visage +se contracta sous les efforts d'une meditation profonde: enfin il +lacha une monosyllabe + +-- Non. + +-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will. + +-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d'en savoir +davantage; j'irai voir et je dirai ce que j'aurai vu; peut-etre +il vaudra mieux rester. + +-- Enfin, il sera encore temps demain, n'est-ce pas. + +-- Je l'ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera a son retour. + +-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette +nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il +fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fache, mon cher +Adolphe, qu'un semblable deplaisir trouble la joie que nous +eprouvions tous de votre visite. + +-- Ne prenez donc pas cela a coeur, par rapport a moi, cher +oncle, repliqua l'artiste en renversant la tete et lancant +methodiquement des bouffees, tantot par l'un tantot par l'autre +coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela, +et je prolongerais, s'il le fallait, ma visite expres pour vous +convaincre de mon inalterable sang-froid en ce qui concerne les +Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je +suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau. + +-- L'experience ne la modifiera que trop! repondit l'oncle John. + +-- La verite parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j'aurai +ete temoin de ces atrocites dont on me menace tant, alors +seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent +pas a l'ideal de mes reves. + +-- Je crains fort... + +L'oncle John s'arreta court; en se retournant par hasard, il +venait d'apercevoir dans l'entrebaillement de la porte, le visage +inquiet de sa femme, plus pale que celui d'une morte. + +-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s'agit-il? + +Le mari etait trop franc pour se permettre le moindre mensonge; +il se contenta dire: + +-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai ca tout a +l'heure. + +_Mistress_ Brainerd resta un moment irresolue, hesitant a obeir +et a rester; enfin elle s'eloigna en disant a son mari + +-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en +supplie. + +Aussitot qu'elle fut hors de portee de la voix, l'oncle John +reprit: + +-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour reparer nos +forces. Allons Jim! + +-- Non, il faut partir, moi, repondit le Sioux. + +-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui +demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse. + +-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l'Indien +en se levant et s'eloignant a grands pas. + +Chacun se rendit a sa chambre respective et se coucha. Halleck ne +put s'endormir; il agitait dans son esprit les probabilites des +evenements, mais n'accordait aucune confiance aux apprehensions +que chacun manifestait autour de lui. Les jours nefastes de +massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient eloignes de +plus d'un siecle; il considerait comme une absurdite inadmissible +l'occurrence d'une catastrophe semblable, en plein Minnesota, +c'est-a-dire en pleine civilisation; decidement les terreurs de +ses amis lui faisaient pitie. + +Neanmoins il eteignit sa bougie; deja un agreable assoupissement, +precurseur du sommeil, commencait a fermer ses paupieres, +lorsqu'une clarte indefinissable se montra au travers de ses +volets. Il sauta vivement a bas de son lit, et courut a la +fenetre pour explorer les alentours. Un coin de l'horizon lui +apparut rouge et sanglant des reflets d'un incendie; ce sinistre +semblait etre a une distance considerable, dans la direction des +basses prairies; l'obscurite ne permettait de distinguer aucun +detail du paysage. + +Cependant, les regards investigateurs de l'artiste finirent par +remarquer une grande forme sombre decoupee en silhouette sur le +fonds lumineux; Ce fantome humain marchait a grands pas dans la +direction du feu; a sa longue couverture blanche, Halleck +reconnut Christian Jim; il resta longtemps a sa fenetre, le +regardant s'eloigner, jusqu'a ce qu'il ne fut plus visible que +comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant: + +-- C'est un drole de corps que ce Sioux; bien certainement, lui +et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte +des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n'avaient +pas assez de leurs petites affaires, sans venir se meler des +notres!... + +Sur quoi Halleck s'endormit et reva chevalerie indienne. + +CHAPITRE IV +_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._ + +Dans la maison du _settler_, personne, excepte Halleck, n'avait +apercu la lueur nocturne de l'incendie. Il se garda bien d'en +parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait +qu'a fournir un theme inepuisable aux propos desobligeants sur +les pauvres Sauvages; il s'assura donc un secret triomphe en +gardant le silence. + +La matinee suivante fut admirable, tiede, transparente; une de +ces splendides journees ou il fait bon vivre! + +Halleck decida qu'il passerait sa matinee a croquer les paysages +environnants, et il invita Maria et Maggie a lui servir de guides +dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses +necessites du menage, jugea convenable de retenir sa fille a la +maison; le nombre des touristes se trouva donc reduit a deux. + +Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicerone +a l'artiste; pendant son sejour d'ete elle avait parcouru le pays +en tous sens, ne negligeant pas un bosquet, pas une clairiere. +Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans +sa memoire, elle conservait comme dans un musee vivant, une +collection admirable de points de vue. + +-- Et maintenant, tres excellent sir, dit-elle une fois en route, +quel genre de beaute pittoresque faut-il offrir a votre crayon +habile? + +-- Tout ce qui se presentera. + +-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd'hui? + +-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-etre. + +-- Cependant je desirerai connaitre vos preferences. + +-- Peu m'importe. Je me rejouis de m'en rappeler a votre choix. + +-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille +la-bas au pied des paisibles collines; il est a demi cache par un +rideau de nobles sapins qui se melent harmonieusement aux +bouleaux argentes. C'est tout petit, tout mignon; mais j'ai +souvent desire de posseder vos crayons pour reproduire ce +merveilleux coin du desert. + +-- Allons-y! + +Tous deux se dirigerent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils +marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de +laquelle dormaient de grands arbres couches comme des geants sur +un lit de velours vert; plus loin se presenterent de gracieuses +collines en rocailles jaunes, grises, bronzees, chatoyantes des +admirables reflets que fournit le regne mineral; au milieu de +tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux +feuillages dores, diamantes, des arbrisseaux bizarres, des +senteurs divines, des harmonies celestes murmurees par la nature +joyeuse. + +Ils arriverent au lac; c'etait bien, comme l'avait dit Maria, une +perle enchassee dans la solitude. Tout au fond, formant le +dernier plan, s'elevait un entassement titanique de roches +amoncelees dans une majestueuse horreur. Leur aspect severe etait +adouci par un deluge de petites cascades mousseuses et +fretillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes, +grimacantes, froncees de ces geants de granit. Des touffes +d'herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses, +s'epanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des +corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond +des eaux, montaient le long des pentes abruptes que decoraient +leurs immenses petales de pourpre ou d'azur. + +A droite, a gauche, des forets profondes, silencieuses, +incommensurables; des deserts feuillus, enguirlandes, mysterieux, +pleins d'ombres bleues, de rayons d'or, de murmures inouis! + +Le lac, plus pur, plus uni qu'une opulente glace de Venise; le +lac, transparent comme l'air, dormait dans son palais sauvage, +sans une ride, sans une vague a sa surface d'emeraude +bleuissante. + +Quelques grands oiseaux, fendant l'air avec leurs ailes a reflets +d'acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond +renvoyait leur image. + +Halleck poussa des rugissements de joie. + +-- Je vous le dis, en verite, aucun pays du monde, pas meme la +Suisse, ou l'Italie ne sauraient approcher d'une sublimite +pareille. Cependant il y manque un element, la vie; sans cela le +paysage est mort. + +Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs +tetes. + +-- Non, ce n'est pas assez. Il me faudrait autre chose encore, +plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien +y figurer nous-meme; mais nous n'y sommes que des intrus.... et +pourtant, il me faut de la vie la-dedans!.... un daim se +desalterant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d'un +air philosophe les splendeurs qui l'entourent; ou bien... + +-- Un Indien sauvage, pagayant son canot? + +-- Oui, mieux que tout le reste! La, un vrai Sioux, peint en +guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes desirs. + +-- Bah! qui vous empeche d'en mettre un?... Je suis sure que vous +en avez l'imagination si bien penetree, que la chose sera facile +a votre crayon. + +-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chere Maria, +rien ne vaut la realite. + +-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ebouriffante? Si +je ne me trompe, voila la-bas un canot indien. Sa position, a +vrai dire, n'est guere favorable pour etre dessinee. + +En meme temps, Maria montra du doigt, un coin du lac herisse d'un +gros buisson de ronces qui faisaient voute au-dessus de l'eau. +Dans l'ombre portee par cet abri, apparaissait d'une facon +indecise, un objet qui pouvait etre egalement une pierre, le bout +d'un tronc d'arbre, ou l'avant d'un canot. + +Si l'oeil exerce d'un chasseur avait reconnu la un esquif, il +aurait constate aussi que son attitude annoncait la secrete +intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s'en servait eut +cherche a se derober aux regards. Mais, quelle raison mysterieuse +aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_ +aurait eu l'idee de concevoir quelque inquietude a l'apparition +de cette frele embarcation? + +Quoiqu'il en soit, il fallut plusieurs minutes a l'artiste pour +distinguer l'objet que lui indiquait sa vigilante compagne; +lorsque enfin il l'eut apercu, sa forme et sa tournure +repondirent si peu aux idees preconcues du jeune homme qu'il ne +put se decider a y voir un canot. + +-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j'en ai vu plusieurs +fois deja; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce +canot un fac-simile exact de ceux que Darley a si bien dessines +dans ses illustrations de Cooper. Vous etes donc force de +convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous. + +-- Mais ou est son proprietaire, l'Indien lui-meme? Nous ne +pouvons guere tarder de le voir? + +-- Il est sans doute a roder par la dans les bois. Adolphe! +s'ecria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas +seuls! + +-- Eh bien! quoi? repliqua vivement Halleck, ne sachant ce +qu'elle voulait dire. + +-- Regardez a une centaine de pas vers l'ouest de ce canot; vous +me direz ensuite s'il vous manque l'element de vie, comme vous +dites. + +-- Tiens! tiens! voila, un gaillard qui en prend a son aise, sur +ma vie! Eh! qui pourrait le blamer d'avoir choisi une aussi +ravissante retraite pour se livrer aux delices de la peche? + +Nos deux touristes etaient fort surpris de ne l'avoir pas vu tout +d'abord. Il etait en pleine vue, assis sur un roc avance; les +pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penche en +avant, dans l'attitude des pecheurs de profession. Sa contenance +annoncait une attention profonde, toute concentree sur la ligne +dont il venait de lancer l'hamecon dans le lac apres l'avoir +balance au-dessus de sa tete. + +L'artiste commenca a dessiner; Maria choisit une place d'ou elle +pouvait facilement suivre les progres du travail. + +Tout en faisant voltiger a droite et a gauche son crayon docile, +Halleck jasait gaiment et entretenait la conversation avec une +verve intarissable. Peu a peu les traits se multipliaient, +l'esquisse prenait une forme. + +-- Si seulement nous avions a portee l'homme rouge, observa-t-il, +je le croquerais en detail. Mais, j'y pense, nous pouvons nous +procurer cette jubilation; je vais d'abord placer, dans mon +ebauche, le canot bien en vue, j'y dessinerai ensuite l'Indien +maniant l'aviron, lorsque nous serons parvenus a nous rapprocher +de ce pecheur. + +-- Assurement voila un homme bien paisible et bien occupe; il a +l'air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu'il se soit +apercu de notre presence? + +-- Sans nul doute, car nous sommes aussi fierement en vue; +cependant j'affirmerais que son poisson le preoccupe beaucoup +plus que nous. Tenez! il a leve la tete et nous a regardes. Ah! +le voila qui regarde en bas; il vient d'enlever quelque chose au +bout de sa ligne. + +-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot la-bas. Ne +voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage +brillant d'un oiseau? + +-- Je ne puis m'occuper que de mon dessin; je n'ai pas de temps a +perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me +voila en train. + +-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez +quelque chose qui vous interessera; je suis sure maintenant qu'il +y a la une tete d'Indien. + +L'artiste se decida enfin a jeter les yeux dans la direction +indiquee; il daigna meme admettre qu'il voyait quelque chose +d'extraordinaire dans ce buisson + +-- Oui, murmura-t-il, c'est bien la touffe de chevelure ornee que +portent les guerriers sauvages; c'est leur panache bariole de +plumes eclatantes. + +Pendant qu'il parlait, le Sauvage surgit entierement hors des +broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque +aussitot il disparut. + +-- Ah! en voila plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre +element de vie a fait apparition, le cadre est complet. + +-- Je me declare satisfait, reellement. + +-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous. +Combien elle se serait rejouie de ce spectacle enchanteur! je +suis bien desolee de son absence. + +-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu'elle m'a surpris et charme +bien agreablement hier soir; elle a une distinction et une +intelligence qu'envieraient nos plus belles dames des cites +civilisees; je vous assure qu'elle a fait impression sur moi. + +-- Cela ne m'etonne pas; elle merite l'estime et l'amitie de +chacun. c'est le plus noble coeur que je connaisse; honnete, +pure, modeste, sincere, elle a toutes les qualites les plus +adorables. + +L'artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le +papier, leva les yeux sur sa cousine qui etait assise devant lui, +un peu sur la droite. + +Elle considerait le lac, et ne s'apercut pas du regard furtif +d'Halleck. Ce dernier laissa apparaitre sur ses levres un +singulier sourire qui passa comme un eclair, puis il se remit +silencieusement a l'ouvrage. + +-- Elle parait etre l'enfant gate de l'oncle John, reprit-il au +bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui +revient de droit, comme a la plus jeune? + +-- Mais non, c'est a cause de son charmant naturel Adolphe, +remarquez-vous l'immobilite extraordinaire de ce pecheur? + +Les deux jeunes gens s'amuserent a regarder cet individu qui, en +effet, paraissait identifie avec le roc sur lequel il etait +assis. Tout a coup il fit un bond en avant, tete baissee, et +tomba lourdement dans l'eau, avec un fracas horrible. En meme +temps les echos repetaient la, detonation d'un coup de feu; et +une guirlande de fumee qui planait au-dessus d'un roc peu eloigne +trahissait le lieu ou etait poste le meurtrier. + +Un silence de mort suivit cette peripetie sanglante; Halleck et +Maria s'entreregarderent terrifies. Le jeune artiste ne tarda pas +a reprendre son sang-froid. + +-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos +dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en +repliant son portefeuille methodiquement. + +-- Ah!! mon Dieu! s'ecria Maria avec terreur, vous ne savez +pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent! + +Ces mots etaient a peine prononces qu'un second et un troisieme +coup de feu cinglerent l'air; des balles sifflerent a leurs +oreilles, indiquant d'une facon beaucoup trop intelligible que +cette dangereuse conversation s'adressait a eux. + +-- Que l'enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques +renegats qui deshonorent leur race. + +Il s'arreta court, Maria venait de le saisir convulsivement par +le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac. +Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient +rapidement. Adolphe, malgre tout son sang-froid, ne put se +dissimuler qu'il fallait prendre un parti prompt et decisif. + +-- Soyez courageuse, ma chere Maria, lui dit-il en la prenant par +la main, et venez vite. + +Puis il l'entraina vers le fourre, en sautant de rocher en +rocher. La jeune fille s'apercevant qu'il avait l'intention de +fuir tout d'une traite jusqu'a la maison, lui dit, toute +essoufflee + +-- Jamais nous ne pourrons nous echapper en courant; il vaut +mieux nous cacher. + +Adolphe regarda hativement autour de lui, et avisa un vaste tronc +d'arbre creux enseveli dans un buisson inextricable. + +-- Vite, la-dedans! dit-il a sa cousine; cachez-vous vite! Les +voila, ces damnes coquins! + +-- Et vous? qu'allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant +rester dehors. + +-- Je vais chercher une autre cachette, repondit-il; il ne faut +pas nous cacher tous deux dans en meme terrier, nous serions +decouverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile, +et ne bougez d'ici que lorsque je viendrai vous chercher. + +Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonca son chapeau sur +ses yeux, et, ainsi qu'il le raconta lui-meme plus tard, "se mit +a courir comme jamais homme ne l'avait fait jusqu'alors". Une +longue et constante pratique des exercices gymnastiques l'avait +rendu nerveux et agile a la course. + +Mais ses muscles n'etaient point encore au niveau de ceux de ses +ennemis rouges, car a peine avait-il fait cent pas, qu'un Indien +enorme, le tomahawk leve, etait sur ses talons; avec un hurlement +feroce, il se lanca sur Halleck. + +-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l'artiste. + +Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son +adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans +l'epaule: il lacha successivement quatre autres coups, mais sans +l'atteindre; les deux derniers raterent. + +Soudainement la pensee vint a Halleck, qu'il n'avait plus qu'une +charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer +qu'a coup sur. + +L'entree en scene du revolver avait eu pourtant un resultat; +l'Indien s'etait arrete a quelques pas; mais aussitot qu'il +s'etait apercu que l'arme avait rate, il lanca furieusement son +tomahawk a la tete de l'artiste. Si ce dernier n'eut trebuche +fort a propos sur une pierre, evidemment le projectile meurtrier +lui aurait fendu le crane. Se relevant de toute sa hauteur, +Halleck brandit son pistolet et l'envoya dans la figure bronzee +de l'Indien avec tant de force et de precision, qu'il lui cassa +une douzaine de dents et lui dechira les levres. + +L'Indien bondit en poussant un rugissement de bete fauve; mais il +fut recu par un foudroyant coup de pied dans les cotes qui +l'envoya rouler sur les cailloux. + +La boxe pedestre aussi bien que manuelle, n'avait aucun mystere +pour Halleck, et sur ce terrain il etait maitre de son ennemi; sa +seule crainte etait de le voir employer quelque nouvelle arme, +car l'artiste n'avait plus que ses pieds et ses poings. + +Aussi, ce fut avec un vif deplaisir qu'Adolphe le vit extraire du +fourreau un couteau enorme, puis se diriger sur lui avec +precaution. + +Neanmoins, l'artiste, n'ayant pas le choix de mieux faire, se +preparait a une lutte corps a corps, lorsqu'il entendit +s'approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre +devait etre trop inegale pour qu'Halleck s'y engageat autrement +qu'a la derniere necessite. Aussi, reflechissant que ses jambes +s'etaient reposees, et qu'elles etaient admirablement pretes a +fonctionner, il s'elanca plus prestement qu'un lievre et se mit a +courir. + +Inutile de dire que son adversaire acharne se precipita a sa +poursuite; cette fois l'artiste avait si bien pris son elan que +l'Indien fut distance pendant quelques secondes. Toutefois +l'avance gagnee par Halleck fut bientot reperdue; ce qui ne +l'empecha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras +son portefeuille, dont, avec une tenacite rare, il n'avait pas +voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu'il le conservait comme +un talisman pour une occasion supreme. + +Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous +les pas du Sauvage; son approche etait d'autant plus dangereuse +qu'il avait retrouve son tomahawk. + +Craignant toujours de recevoir, par derriere, un coup mortel, +Halleck se retournait frequemment. Cet exercice retrospectif lui +devint funeste, il se heurta contre une racine d'arbre et roula +rudement sur le sol la tete la premiere. + +Le Sauvage etait si pres de lui, que sans pouvoir retenir son +elan, il culbuta sur le corps etendu de l'artiste. Halleck se +releva d'un bond, recula de trois pas, et voyant que l'heure +d'une lutte supreme etait arrivee, il se prepara a vaincre ou +mourir; l'Indien, de son cote, allongea le bras pour le frapper. + +Il n'y avait plus qu'une seconde d'existence pour Halleck, +lorsque la detonation aigue d'un rifle rompit le silence de la +solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux +pieds du jeune homme. + +Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tacher de +decouvrir quel etait le Sauveur survenu si fort a propos; il ne +vit rien et ne parvint meme pas a deviner de quel cote etait +parti le coup de feu. + +La premiere pensee de l'artiste fut que la balle lui etait +destinee, et s'etait trompee d'adresse, mais quelques instants de +reflexion le firent changer d'avis. + +Cependant, songeant aussitot que les autres Indiens devaient +approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se +montra, la solitude etait rendue a son profond silence. + +Apres s'etre convaincu, par une longue attente, que tout +adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit +philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en +cherchant une page blanche : + +-- Si cette balle n'avait pas si bien ete ajustee, j'aurais du +imiter Parrhaseus; heureusement il ne s'agit plus de cela, je me +garderai bien de laisser echapper la plus sublime occasion de +faire un croquis magistral. + +Sur ce propos, il se prepara a enrichir son album d'une etude sur +l'indien mort devant lui. + +CHAPITRE V +_UN AMI PROPICE._ + +Il ne faudrait pas croire que la main de l'artiste tremblat +pendant qu'il crayonnait le portrait de l'Indien abattu; si +quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c'etait la +suite de l'exercice force auquel il venait de se livrer, mais +l'emotion n'y entrait pour rien. + +Comme un vieux soldat ou un chirurgien emerite familiarise avec +l'aspect de la mort, Adolphe considerait ce cadavre farouche et +hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple +modele de nature morte. + +Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna, +arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tete, placa tout le +corps dans le meilleur etat de symetrie possible, de facon a, lui +donner une jolie tournure. + +Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l'effet, il +se placa lui-meme en bonne situation; et tout etant ainsi ajuste +a sa grande satisfaction, il se mit a dessiner. + +-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son +flegme habituel; je ne suppose pas qu'on puisse appeler cela un +modele qui pose, C'est un modele qui git. + +Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut +bientot termine, range precieusement dans le portefeuille, et le +portefeuille lui-meme mis sous le bras; puis Halleck se leva, +lestement pour se mettre en quete de Maria. + +A ce moment, il eprouvait une sorte d'inquietude vague, et comme +un remords de n'avoir pas couru sur le champ et avant tout a la +recherche de sa cousine; un pressentiment facheux s'empara de lui +au fur et a mesure qu'il se rapprochait hativement du lieu ou il +l'avait laissee. + +Ce n'etait pas qu'il fut embarrasse pour retrouver sa cachette; +Halleck avait une memoire infaillible; d'ailleurs les +circonstances emouvantes dans lesquelles il avait explore cette +region, etaient de nature a imprimer dans son esprit les moindres +details. + +Sur le point d'arriver il s'arreta, preta une oreille attentive, +mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas, +et se trouva devant le gros arbre entoure de ronces. + +-- Maria! s'ecria-t-il, venez je crois le terrain deblaye; nous +pourrons retourner sains et saufs a la maison. + +Ne recevant aucune reponse, il entra precipitamment dans la +cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la +jeune fille n'y etait plus. + +Il demeura un moment interdit, respirant a peine, cherchant a +s'expliquer cette disparition. + +Bientot, grace a ses habitudes optimistes, il fut d'avis qu'elle +avait profite d'un instant favorable pour quitter ce refuge et +revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que +Maria n'etait pas femme a se laisser enlever sans resistance; et +que si quelque mechante aventure lui etait arrivee, elle aurait +fait retentir l'air de ses cris desesperes. + +Cependant l'artiste n'etait pas entierement convaincu, ni sans +inquietude: car il savait que des Indiens etaient dans le bois; +et il venait d'apprendre d'une facon memorable que la nature de +ces braves gens n'etait pas chevaleresque au point de respecter +quelqu'un dans les bois, ce quelqu'un fut-il une femme sans +defense. + +Il etait la immobile, hesitant, ne sachant quel parti prendre, +lorsqu'une clameur aigue frappa son oreille; ce cri provenait du +lac, c'etait, a ne pas s'y meprendre, la voix de Maria qui +l'avait pousse. + +Halleck bondit comme un daim blesse, se precipita tete premiere, +a travers branches, et ne s'arreta qu'au bord de l'eau, a +l'endroit ou il s'etait precedemment installe pour dessiner. La, +il regarda avidement dans toutes les directions, et apercut au +milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler a force +de rames. + +Maria etait entre eux, pale, desesperee; a l'apparition de son +cousin elle poussa un cri d'appel, levant les bras +frenetiquement, et aurait saute a l'eau si ses ravisseurs ne +l'eussent retenue. + +Halleck n'avait d'autre ressource que de gagner, en faisant le +tour du rivage, l'avance sur le canot, et de l'attendre au +debarquement; quoique seul et sans armes, il s'elanca bravement +avec l'agilite de la colere et de l'anxiete, bien resolu a ne pas +laisser echapper les Sauvages sans leur livrer une lutte a +outrance. + +Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagne le +bord avant que le pauvre artiste eut parcouru la moitie seulement +de la distance. Les Indiens sauterent rapidement a terre, +entrainant Maria avec eux. + +Adolphe, courant toujours a perte d'haleine, suivait avec des +regards furieux les fugitifs, lorsqu'il vit tout a coup un Indien +chanceler et tomber a la renverse. En meme temps les echos se +renvoyerent la detonation d'une carabine; le second Sauvage, +saisi de terreur, disparut comme s'il avait eu des ailes. + +En cherchant des yeux quel pouvait etre ce sauveur arrive en ce +moment si propice, Halleck decouvrit Christian Jim, le fusil en +main, qui cheminait tout doucement a travers les rochers, et +arrivait aupres de la jeune fille eperdue. + +Halleck les eut bientot rejoints; il serra affectueusement la +main de Maria, en murmurant quelques paroles que son emotion +rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui +venait de jouer si fort a propos le role sauveur de la +Providence. + +-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je! +vous etes un vrai Indien, vous! + +Jim ne lui rendit en aucune facon sa politesse. Il se contenta de +le toiser, un instant, des pieds a la tete, et dit : + +-- Courez, allez-vous-en d'ici! Les Indiens sont souleves, +brulent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l'oncle John ! + +Malgre son exterieur glacial, il etait evident que Jim etait dans +une grande agitation. Ses yeux noirs lancaient ca et la des +regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de +farouche et d'inquiet qui frappa les jeunes gens. + +-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s'ecria Maria +encore pale et fremissante de terreur; conduisez-nous jusqu'en +dehors de ces bois terribles. + +Sans repondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu'il +repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le +lac a force de rames et vint aborder devant une clairiere +traversee par un sentier qui conduisait aux habitations. + +Jim passa devant, en eclaireur, l'oeil et l'oreille au guet, le +doigt a la detente du fusil, marchant sans bruit, se derobant +dans les broussailles. + +On passa ainsi tout pres du lieu ou Maria s'etait cachee. + +-- Comment avez-vous eu l'imprudence de quitter une aussi +excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid +habituel; je vous avais pourtant recommande, d'une facon +formelle, de n'en pas bouger jusqu'a mon retour. + +-- Je me serais bien gardee d'en sortir; on m'en a arrachee. Ce +sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrives droit sur +moi et se sont empares de ma personne. + +-- Mais alors, pourquoi n'avez-vous pas crie? je me serais hate +d'accourir a votre secours. + +-- Si j'avais pousse un cri, j'etais morte... Ces +"chevaleresques" bandits me l'ont parfaitement fait comprendre a +l'aide de leurs couteaux. + +-- Ah! voici mon revolver que j'avais lance au visage du drole +qui m'a attaque. + +L'artiste a ces mots, courut ramasser son arme, et dut se diriger +vers la gauche, car Jim avait change brusquement de route pour +eviter a Maria le spectacle hideux qu'offrait le cadavre du +Sauvage tue le premier. Halleck reprit: + +-- Mon opinion est que... + +Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une +brusque halte en pretant l'oreille dans toutes les directions, et +qui recula avec vivacite dans les broussailles : + +-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l'exemple, les +Sioux viennent! + +Tous trois disparurent sous l'herbe, et resterent immobiles en +retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n'entendit pas +le moindre bruit; Jim se hasarda a relever la tete, non sans +prendre des precautions infinies; l'artiste crut pouvoir en faire +autant. Ses yeux furent terrifies d'apercevoir une bande +d'Indiens qui cheminait dans le bois lui-meme, sans froisser une +branche ni une herbe, sans laisser autour d'elle le moindre +bruit. + +Ils etaient nombreux, armes, peints en guerre; toutes ces figures +farouches semblaient autant de visages de demons. + +Ce sinistre bataillon de fantomes passa comme une vision +effrayante, courant a la curee des blancs, aspirant le carnage, +preparant l'incendie. Le massacre du Minnesota etait commence; +c'etait l'avant-garde qu'on venait de voir. + +Les fugitifs resterent encore immobiles et muets pendant une +demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre +en marche. Bientot ils furent sortis du bois sur le chemin direct +de la maison. + +Maria etait agitee de sinistres pressentiments; quelque chose de +secret lui disait que, pendant son absence, tout n'etait pas bien +alle dans la maison hospitaliere de ses bons parents; elle +eprouvait une febrile impatience d'arriver, afin de s'assurer par +ses propres yeux de l'etat des choses. + +Enfin, ils arriverent sur le dernier coteau devant lequel +s'elevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement +que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux; +rien n'y etait change, rien n'y trahissait la presence de +l'ennemi. + +Elle reprit aussitot son enjouement naturel, et poussant un grand +soupir de satisfaction: + +-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu'on m'enleve une +montagne de dessus le coeur; j'avais les plus horribles +apprehensions!... il me semblait certain que quelque grand +malheur etait arrive, pendant notre absence, a l'oncle John ou a +quelqu'un de la famille. + +-- Pensez-vous qu'il y eut ici quelque autre objet plus attractif +que vous aux yeux des galants Sauvages? + +-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu'il soit +blanc, offre un grand attrait a leurs tomahawks. Supposez que +cette pauvre petite Maggie eut ete a ma place, les Sauvages +l'auraient enlevee tout aussi bien que moi. + +Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en +realite il ne quittait pas de l'oeil son interlocutrice encore +tout effaree et haletante. Le meme sourire etrange et mysterieux +se produisit encore sur ses levres; en resume il etait evident +que, malgre les terribles scenes qu'il venait de traverser, le +jeune homme se sentait d'humeur prodigieusement divertissante. + +Quelques minutes s'ecoulerent dans un profond silence. Enfin +Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-a-fait +different. + +-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe? +regardez la-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que +signifie cette fumee, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel +en si grande abondance. + +-- Je l'avais deja remarquee depuis quelque temps. Jim! dites-moi +ce que vous pensez de cela. + +Le Sioux retourna la tete et repondit: + +-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brulent, les indiens y +ont mis le feu. + +-- Est-ce loin d'ici? + +-- A six, huit, dix milles. + +-- En verite, je le dis! s'ecrie Maria palissant de terreur, ces +horribles Sauvages seront bientot ici. + +En depit de son stoicisme affecte, Halleck ne put dissimuler un +mouvement de malaise. Reellement le danger mortel qui etait +imminent ne pouvait se revoquer en doute, et les sinistres +pressentiments de la jeune fille terrifiee n'etaient que de trop +reelles propheties. + +-- Que l'enfer les confonde! murmura l'artiste; quel esprit +malfaisant les anime donc? C'est le diable, a coup sur! Mais +enfin, peut-on savoir a quelle cause doit etre attribue ce +soulevement epouvantable? + +-- Ils ne font qu'obeir a leurs invariables instincts. + +-- Ma chere cousine, repondit Halleck d'un ton doctoral, vous +faites erreur d'une maniere grave; telle n'est pas la nature des +Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la +noblesse et la loyaute personnifiees; je les porte dans mon +coeur. Il ne s'agit ici, evidemment, que d'obscurs vagabonds, +d'un ramassis de coquins errants, desavoues par toutes les +tribus. + +-- Ah! fit Maria sans lui repondre: il y a quelqu'un sur le +belvedere de la maison. Ils ont pressenti le danger. + +Effectivement, au bout de quelques pas, ils apercurent le jeune +Will Brainerd, debout sur le toit, a demi cache par une cheminee, +et lancant ses regards dans toutes les directions. Il fit a Jim +un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais a la +suite duquel le Sioux hata le pas. + +Toute la maison de l'oncle John etait bouleversee par les +preparatifs de combat et de fuite. + +Les tourbillons de fumee qui obscurcissaient l'horizon avaient +parle un lugubre langage, facile a comprendre; du haut de son +observatoire, Will avait apercu le detachement indien qui avait +cotoye le lac. + +Au premier abord, on avait pu croire qu'ils se dirigeaient vers +le _Settlement_, et dans l'attente d'une agression prochaine, on +avait attele les chevaux aux chariots, pour etre plus tot pret a +fuir. + +Mais la horde sauvage ayant change de direction; d'autre part, +l'absence de Maria et d'Halleck se prolongeant, l'oncle John +suspendit son depart pour les attendre. Bien entendu que la +question de fuir ne fut pas mise en deliberation. + +C'etait le seul parti a prendre. + +Ces preparatifs de mauvais augure, ces chevaux atteles, +frapperent de suite les deux arrivants; Halleck lanca un regard a +Maria. + +-- La prolongation de notre sejour ici, parait douteuse, observa- +t-il; l'oncle John a pris l'alarme. + +-- Certes! il serait etrange qu'il eut pris quelque autre +determination, en presence de tous ces affreux presages. Mais, +qui aurait pu croire a de pareilles horreurs dans l'Etat de +Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n'ai qu'un +desir ardent, c'est de m'eloigner le plus promptement possible. + +-- Eh bien! Non pas moi! chere cousine. Maintenant, je le +confesse, mon opinion sur les aborigenes devient douteuse; il y a +comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m'en aller, je +veux eclaircir la question; je veux, s'il est possible, +rehabiliter ces pauvres Indiens a mes yeux, dans toute leur +splendeur. + +-- O Adolphe! vous serez donc toujours une tete folle? Si vous +avez peur de perdre votre affreux fetichisme pour les Sauvages, +il vaut. mieux vous en aller sans pousser l'examen plus loin; +car, croyez-moi, la desillusion sera terrible. + +-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l'artiste en riant; Ah mais! +j'y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis delicieux +que... + +-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes +amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui +tournant le dos pour courir dans la maison. + +Au meme instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il +informa la famille qu'aucun ennemi n'etait visible a l'horizon, +bien que les symptomes de bouleversement et d'incendie se +multipliassent dans les alentours. + +-- Je m'etonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_ +a ete epargne jusqu'a ce moment. + +Toute la famille se reunit alors en un vrai conseil de guerre; +les deliberations furent breves et concluantes. Une fuite tres +prompte fut decidee, comme etant le seul et unique moyen de +salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur +cent pour craindre l'irruption d'une bande de Peaux-rouges +apportant avec elle le carnage et l'incendie, et une seule chance +de ne pas etre envahi; toute minime que fut cette derniere +probabilite, elle inspira a l'oncle John quelques modifications +dans son plan de fuite. + +Il fut resolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria, +accompagnes par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le +plus leger, et, qu'ils se dirigeraient a toute vitesse, vers +Saint-Paul, de facon a sortir le plus tot possible du territoire +de Minnesota et eviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens +souleves. + +Will et Halleck devaient rester, attendant l'issue des +evenements, dans le but de proteger, s'il etait possible, le +_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isoles. +Bien entendu, ils se tenaient tout prets a fuir en cas de +necessite. + +En outre, ils etaient munis chacun d'une bonne carabine, d'un +revolver, d'un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne +leur manquaient pas. Moyennant ces preparatifs, ils pourraient se +defendre avec succes contre les rodeurs qui viendraient a se +presenter. + +L'oncle John leur recommanda expressement de n'engager une lutte +que lorsque les chances de succes seraient evidentes; attendu que +lorsque le sang avait coule, les Sauvages du Minnesota devenaient +des demons incarnes. Halleck accepta fort legerement les +recommandations et l'opinion de son oncle; il pretendit "qu'on +calomniait ces pauvres gens." + +-- Nous nous rendrons directement a Saint-Paul, conclut +M. Brainerd; si vous etes obliges de deguerpir, suivez nos +traces; Will connait assez le pays pour vous guider d'une facon +sure. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obliges +de fuir absolument. + +Fuir... non! mais nous en aller... oui! repliqua Halleck d'un ton +suffisant; si l'Indien se presente, de deux choses l'une: ou il +sera facile a apprivoiser, ou il sera mechant. Si bon il est, ma +theorie sera demontree; s'il fait le mechant nous le corrigerons; +voila tout! + +Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe. + +-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie a laquelle cette +maniere sans facon d'envisager ces terribles realites semblait +incomprehensible. + +-- Je suis dans la realite, Maggie, croyez-le bien, j'y suis! +Personne n'arrivera a me convaincre que ces pauvres indigenes du +Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l'effet d'une +terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs +aveuglent l'esprit. Votre frere s'en est apercu l'ete dernier, a +Bull-Run. + +L'oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s'occupaient +activement d'entasser dans le chariot les objets de plus +indispensable necessite; pendant ce temps, Will, pensif et +soucieux, etait remonte a son observatoire aerien sur le toit de +la maison. + +L'artiste avait fait quelques tentatives pour aider a +l'embarquement des colis, mais, dans son etourderie, il n'avait +reussi qu'a casser plusieurs pieces de porcelaine, et a faire +rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture; +il se resigna donc, en riant, a abandonner cette tache a des +mains plus prudentes ou plus adroites. + +Maggie l'observait avec etonnement; son esprit doux et serieux ne +pouvait comprendre une telle legerete. + +-- Votre indifference me confond, lui dit-elle; surtout apres +votre aventure que Maria m'a racontee. + +-- Ah! oui, vraiment! murmura l'artiste, en distillant la fumee +avec symetrie par les deux coins de sa bouche; ecoutez, j'en ai +fait un dessin capital! J'ai quelque intention de l'envoyer a +Harper... mais c'est trop beau pour lui. De ma vie, je n'avais eu +un sujet dont la pose soit d'une docilite plus parfaite. Ah! mais +oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort! + +-- Et, si Christian Jim ne s'etait pas trouve la?... + +-- Ma foi! je conviens qu'il m'a rendu un fameux service, je me +rejouis d'en convenir; j'aimerais le recompenser magnifiquement +pour cela. + +-- Il ne desire et n'acceptera rien qui ressemble a une +recompense; mais je puis vous dire ce qu'il recevrait avec un +plaisir extreme. + +-- Quoi donc? + +-- Une Bible; j'ai ete assez heureuse pour lui apprendre a lire +cet ete, il peut en faire un usage tres satisfaisant pour lui. +Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il desirait parvenir a +comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient +parle. On lui en a donne une copie partielle et grossiere qu'il +ne manque jamais de prendre avec lui et qu'il porte partout dans +ses courses; mais je sais qu'il sera dans le dernier ravissement +s'il devient possesseur d'un de ces beaux volumes qu'on trouve +dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous +n'en ayez avec vous. + +L'artiste rougit et balbutia d'un ton embarrasse: + +-- J'ai honte de vous avouer que je n'en ai pas ici; mais je +saurai bien m'en procurer et ce sera tout ce qu'on peut trouver +de splendide. + +-- Oh!... vous dites que vous n'en avez pas avec vous?... demanda +avec etonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux +bleus, expressifs, empreints d'une affectueuse melancolie. + +-- Non... pas avec moi... Mais j'en ai plusieurs a la maison! Ce +sont des cadeaux de ma mere, de mes soeurs, et de quelques jeunes +ladies qui s'interessent a mon salut. + +-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui +presentant une bible qu'elle sortit de sa poche; Je ne vous +demanderai qu'une seule chose, c'est d'y jeter un coup d'oeil de +temps en temps. Aucune creature raisonnable ne doit laisser +passer un jour sans en lire quelques versets; je n'ose pas vous +en reclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement. + +-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui repondit +l'artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que +venait de lui faire sa jeune cousine. + +Le ton serieux, les manieres graves et douces de Maggie, le +parfum d'ingenuite et de candeur affectueuse qui s'echappait de +ses moindres actions, tout en elle avait parle d'une maniere +etrange au coeur d'Adolphe. En sa presence, il se sentait moins +railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-etre, s'ils +eussent eu, sur le moment, a braver la fureur des Sioux aurait-il +combattu avec un nouveau courage, entierement different de ses +bravades precedentes. + +-- J'en ferai une bonne lecture, a la premiere occasion +favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec +une certaine emotion; aujourd'hui meme, dans l'apres-midi, apres +votre depart, j'aurai longuement du loisir pour cela. + +-- Pas tant que vous le croyez, peut-etre, repondit la jeune +fille sans dissimuler un leger tremblement dans sa voix; je vous +l'assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche +de nous, et vous n'y songez pas. + +-- Ta! ta! ta! repliqua l'artiste en reprenant ses manieres +frivoles pour cacher son trouble, vous etes nerveuse et +impressionnable; chassez de pareilles idees pueriles. + +Mais, en depit de son assurance, il sentit comme un frisson +traverser tout son etre; jamais, dans le cours de son existence, +pareille impression ne s'etait produite en lui; durant quelques +secondes, il se sentit glace et decourage. + +Neanmoins, cette periode d'abattement ne fut pas de longue duree; +il reprit presque aussitot son assurance imperturbable : + +-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse, +Maggie; mais j'avoue que vos timidites d'aujourd'hui, me jettent +vraiment dans le doute a cet egard. + +-- J'ai l'ame ferme cependant il me semble, repartit la jeune +fille avec un sourire melancolique; mais vous ne pouvez exiger de +moi que je ne partage point des craintes manifestees par tout le +monde excepte par vous. + +-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrives +sains et saufs a Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons +revenus a la ferme!... + +-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu'est devenu Jim? +voila longtemps que je ne l'ai pas vu. + +-- Il est par la-bas, dans un petit coin de la prairie, en +observation de son cote; Will est en vedette sur le toit, il y a +donc peu de risques qu'un ennemi puisse nous aborder sans avoir +ete apercu. Soyez donc sans crainte pour le moment. + +Ah! j'apercois l'oncle John et nos gens qui ont termine +l'amenagement du wagon. + +Effectivement, le chariot etait rempli, bourre, leste de tous les +objets qu'il pouvait contenir: on eut dit un navire frete pour +quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s'y +installerent; ce fut ensuite au tour de l'oncle John. + +Et Jim, ou est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voila qui +arrive. + +L'Indien apparaissait a peu de distance; M. Brainerd suspendit +son depart pour lui dire adieu. + +-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite a son fils toujours +perche sur son observatoire. + +On echangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance; +enfin, le lourd vehicule s'ebranla, et s'eloigna en craquant. + +-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous! +cria M. Brainerd. + +-- Ne craignez rien pour moi, dit l'artiste en s'adressant plus +particulierement a Maggie; c'est vous qui meritez toute notre +sollicitude. + +-- Adieu! repondit la jeune fille; n'oubliez pas la Bible. + +Bientot on allait se perdre de vue, lorsqu'une exclamation +poussee par Will suspendit la marche. + +Tous s'entreregarderent, haletants, dans une anxieuse attente. + +CHAPITRE VI +_INDECISION._ + +Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en +position d'intercepter la route des fugitifs, trois Indiens +venaient d'etre signales par le jeune Brainerd. Selon toute +probabilite ce n'etaient pas des amis; dans l'incertitude +provoquee par cette crise redoutable, il y avait mille +precautions a prendre. Will s'etait donc empresse de prevenir le +depart de sa famille. + +-- Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda l'oncle John en reprimant +tout signe d'inquietude, afin de moderer la terreur des femmes. + +-- Il faut qu'on m'envoie Jim, cria Will; j'apercois, a l'est, +certains symptomes que je n'aime pas. + +Le Sioux entra vivement dans la maison, et l'instant d'apres il +parut sur le toit, a cote de Will. Un seul regard lui suffit pour +reconnaitre que les apprehensions du jeune homme etaient +parfaitement fondees. Toute la famille en fut aussitot instruite. + +-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les +eviter, s'ecria Will. + +-- Je crois que vous pourriez supprimer l'ennui de cette +rebarbative rencontre, observa l'artiste en jetant un regard +farceur a Maria. + +-- Comment donc? demanda cette derniere precipitamment. + +-- En faisant un detour pour prendre une autre route, ou, plus +simplement, et ne partant pas du tout. + +-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez +partir maintenant. + +-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifference; +tout ca n'est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens +qui prennent l'air, admirant les beautes de la nature et faisant +leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-etre un +artiste parmi eux? Quant a moi, je suppose que, ne pouvant pas +dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la +nuit aux promenades sentimentales. + +Chacun regarda Halleck pour savoir s'il ne donnait pas quelque +signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il +fumait son cigare plus methodiquement, plus tranquillement que +jamais. Tout a coup il porta la main a sa poche et la fouilla +vivement comme s'il se sentait illumine par une idee subite. + +-- Ah! que je suis etourdi! s'ecria-t-il, j'ai la sur moi une +lorgnette, mieux que cela, un petit telescope; ce sera fort +commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends +pas que je n'y aie pas songe plutot; nous en aurions deja tire +fort bon parti, quand ce n'eut ete que pour reconnaitre le canot, +lorsque avec Maria nous etions sur le bord du lac. + +Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d'un trait +jusqu'au toit. Il offrit d'abord son instrument au Sioux: celui- +ci l'ayant refuse; il le passa a Brainerd qui apres avoir regarde +un moment, s'ecria: + +-- Je vois trois Indiens caches dans un bas fonds, comme s'ils +attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres +couches a plat ventre dans l'herbe. + +-- Sont-ils dans un buisson? + +-- Non, au commencement d'une clairiere. + +-- Eh bien! c'est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de +fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi +la lunette, je vous prie. + +-- Apercevez-vous ceux qui sont etendus sur le sol? demanda Will +a Jim, pendant que l'artiste faisait son inspection. + +-- Oui, une demi-douzaine renverses par terre. + +-- Que pensez-vous de ca? + +-- Je ne peux pas savoir. + +-- Ne pensez-vous pas qu'ils soient la pour nous epier?... + +-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, a quoi cela leur +servirait-il, s'ecria l'artiste en repliant solennellement son +instrument de longue vue; du moment qu'on peut les signaler a +deux ou trois milles de distance, il leur est formellement +impossible de nous surprendre; s'ils ne peuvent reussir a nous +surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire +aucun mal, s'ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne +sont pas a craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C'est raisonne, +ce que je vous dis-la, hein! + +-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous repondre, sinon que je +regarde comme bien difficile de deviner les tenebreuses malices +des Indiens. Ils sont si ruses, si audacieux, si entreprenants +que fort souvent ils accomplissent des choses incomprehensibles. + +Will reprit la lunette, et apres en avoir fait usage, annonca que +les Sauvages etaient sur pied; mais que leur nombre etait +augmente; sans doute les compagnons qu'ils attendaient les +avaient rejoints. A ce moment on pouvait les distinguer a l'oeil +nu, mais seulement d'une facon vague et incertaine. + +-- Misericorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s'ecria tout a +coup Will, incapable de maitriser son emotion. + +-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garcon! ne va pas +t'agiter comme cela, au point d'epouvanter les autres la-bas dans +le chariot. + +-- Epouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-la +seront ici dans une demi-heure! + +-- Bah! qu'est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux; +tu verras que precisement ils ne viennent pas de ce cote. + +L'artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait etre +sur de rien, car les mouvements des Sauvages etaient si +incertains, si errants, qu'on n'y pouvait rien comprendre. Apres +avoir marche a droite et a gauche sans but apparent, ils +commencerent a se diriger sur la maison. + +Ces etranges rodeurs apercevaient certainement le _Settlement_, +duquel ils connaissaient d'ailleurs l'existence; suivant toute +probabilite, ils debattaient entre eux le point de savoir s'ils +s'en approcheraient ou non. + +Pendant que le jeune Brainerd les epiait avec une consternation +toujours croissante, ils changerent de direction une troisieme +fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les +eloignait considerablement de la maison. Rien ne pourrait rendre +l'anxiete avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au +travers du telescope. Lentement, d'un mouvement imperceptible +comme celui d'une aiguille d'horloge, les Sauvages continuerent a +decrire une courbe qu'on aurait pu croire tracee avec un compas, +et qui ne semblait, ni les eloigner, ni les rapprocher de la +ferme. + +-- Tout va bien! s'ecria alors l'artiste: ces Peaux-rouges ne +veulent pas nous inquieter le moins du monde. Que Diable! j'ai lu +assez de livres sur leur compte, pour m'y connaitre! + +-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec +rapidite. + +Will etait trop assiege de terreurs et d'apprehensions pour +quitter son poste aerien. Mais Adolphe n'avait pas les memes +raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin +d'echanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se +mit en route. + +Les deux chevaux qui l'entrainaient, malgre son bagage +considerable, et le poids de cinq personnes, etaient de robustes +animaux accoutumes aux travaux de la ferme, et quoique un peu +lourds, ils etaient capables, lorsqu'on les pressait un peu, de +fournir rapidement une longue traite. + +Halleck et son ami Will Brainerd resterent en observation toute +la journee. Leur poste etait tout simplement la partie plate du +toit; abritee par une cheminee, a laquelle on arrivait par +l'etroit chassis d'une lucarne. + +L'artiste s'installa sur les tuiles avec la nonchalance etourdie +qui lui etait habituelle, s'arma de son telescope, et le braqua +sur les amis qui s'eloignaient, son intention etant, pour se +distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu'a leur +complete disparition. + +Will, debout a cote de lui, se retenant d'une main a la cheminee, +partageait ses regards entre les regions ennemies ou il +soupconnait la presence des Indiens, et la region bien chere que +parcouraient les bien-aimes fugitifs. + +Au milieu de ses investigations il apercut de nouveau les +Sauvages groupes qui semblaient avoir encore une fois change de +direction; peut-etre deliberaient-ils sur quelque plan diabolique +organise pour capturer les Blancs qui s'efforcaient de leur +echapper. + +-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d'anxiete; quel infernal +projet trament ces Peaux-rouges? Je commence a perdre toute +esperance de salut! + +-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...repondit l'artiste sans +abaisser son telescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose +qu'ils ne songent a rien de particulier; ce dont je suis certain +c'est que vous etes terriblement soupconneux, mon cher enfant! +Contentez-vous donc d'inspecter votre part d'horizon, et laissez- +moi tranquille a la mienne. + +-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les +mains avec anxiete, il m'est impossible d'etre tranquille lorsque +je vois de telles choses. Il se prepare la-bas des evenements +terribles et cruels, que Christian Jim meme ne soupconne peut- +etre pas. -- Hola! voici cette vermine qui se remet en marche! +Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction ! + +-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Ocean de +lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de +sang-froid, un peu de raison s'il vous plait, mon petit ami! +Continuez a inspecter tranquillement l'hemisphere qui vous est +echu en partage; quant a moi, je sonde mon horizon avec des yeux +infatigables; je ne laisserai rien echapper, soyez en sur! + +Sans se laisser calmer par les affirmations de l'artiste, le +jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua +de surveiller la plaine ou les Indiens continuaient de roder +comme des betes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance +de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement a +l'extremite d'une clairiere; ils disparurent bientot derriere +l'impenetrable rideau des forets, et le coeur du jeune homme se +serra involontairement en les perdant de vue. + +Apres etre reste muet pendant une demi-heure, il se retourna vers +l'artiste qui tenait activement sa lunette a hauteur des yeux, +comme si elle lui eut revele un spectacle tres interessant. + +-- Les voyez-vous encore? demanda Will. + +-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: repliqua +Halleck. + +-- Et maintenant qu'apercevez-vous de suspect? + +-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l'autre, en +recommencant son inspection avec un soin tout particulier, comme +s'il eut voulu approfondir une question douteuse. + +-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette a son +tour. + +Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre. + +-- Ce n'est guere la peine, a present, ils sont si loin! Vous +n'apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir a les +garder en vue, qu'en gardant ma lunette parfaitement immobile, +toujours dans la meme direction. + +Heureusement, pour sa tranquillite d'esprit, Will n'apercut point +ce qui avait si fort attire l'attention de son cousin: il aurait +vu avec une inquietude horrible, une bande de Sauvages en pleine +poursuite, sur les traces des fugitifs. + +Halleck n'avait pas voulu lui faire connaitre un mal sans remede; +dans la crainte qu'il ne vint a les decouvrir, Adolphe lui reprit +sur le champ le telescope, et le mit nonchalamment dans sa poche. +Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du desert +lui rappela de terribles souvenirs. + +Il etait tard dans l'apres-midi; quelques bouffees de vent, +annoncant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en +resulta un peu de fraicheur, ce qui rendit la position des deux +jeunes gens plus supportable; car, jusque-la, ils avaient roti +sur les tuiles echauffees par le soleil. + +Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s'assit a cote de +lui. + +-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui +dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de +ces sombres enfants de la foret, je m'en rejouirai +considerablement, car ce sera pour moi une occasion superbe +d'enrichir mon album. + +-- En verite! grommela Brainerd vexe au plus haut degre, je ne +puis deviner si votre indifference est reelle ou affectee. +Certes! votre experience de ce matin devrait avoir demoli une +notable portion de vos idees baroques sur les Indiens! + +-- Pas une particule n'est changee chez moi, riposta l'artiste +avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n'aurait pu +tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour +a Saint-Paul! + +-- Oui!... si le ciel nous accorde d'y revenir jamais... Vous +pouvez bien vous mettre une chose dans l'esprit, Adolphe; c'est +qu'avant d'etre sorti du Minnesota, vous aurez, plus d'une fois, +senti votre sang se figer d'horreur dans vos veines. J'ai vecu +assez longtemps chez les indiens pour savoir qu'ils ne reculent +devant aucun crime, ou plutot, il n'existe pas de crime pour eux. +Je vous le repete, Adolphe, la mort est pres de nous tous; une +mort plus cruelle que nous ne pouvons l'imaginer. + +Cependant la nuit approchait, et avec elle l'ombre pleine de +perfidies et de mysteres. Brainerd devint plus triste, plus +inquiet encore. + +Halleck, au contraire, redoubla d'aisance, d'indifference, de +sang-froid. + +Apres avoir fait de nouveau usage du telescope, il se mit a +siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de +reflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre. + +Le ciel continuait a se couvrir de gros nuages noirs; il devint +evident que la pluie ne tarderait pas a tomber avec une grande +abondance. Apres avoir complete toutes ses observations +meteorologiques et autres, Halleck songea a quitter le poste +aerien ou ils etaient juches depuis plus de cinq heures, il +demanda a Brainerd s'il ne jugerait pas a propos de descendre, du +moment que l'obscurite nocturne venait paralyser tous leurs +efforts d'observation. + +-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexite est +grande, soupira Brainerd decourage; qu'on regarde au nord ou a +l'est, on ne voit partout que la reverberation des flammes dans +le ciel. Nous sommes en plein desastre Adolphe! Il y a autour de +nous une atmosphere de sang, de desastre, de desolation. Voyez +dans la direction du nord, a gauche de ce massif de foret, se +trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est a dix milles de +distance, environ, je suppose qu'elle recevra le premier choc des +sauvages. + +-- Eh bien! lorsque l'incendie eclatera chez M. Smith, alors, a +mon avis, il sera temps de prendre une resolution. + +-- Regardez, s'ecria Brainerd + +Tremblant, eperdu, le jeune homme appuya sa main sur l'epaule de +l'artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de +parler. On y distinguait un point lumineux dont l'intensite +ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les +flammes elargies et devorantes completaient leur oeuvre de +destruction. + +-- Que vous avais-je dit? regardez! repeta Will avec une sorte de +terreur triomphante. + +-- Etes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posement +l'artiste + +-- Assurement! je le connais mieux que je ne vous connais vous- +meme. + +-- Quelle est sa famille? + +-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants. + +-- Quelle sorte de gens sont-ils? + +-- Ah! Ca! mais ou voulez-vous en venir avec ces questions, +Adolphe? + +-- Le pere ou la mere sont sans doute fort negligents? ils ne +surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger, +tete baissee? + +-- Apres? ou voulez-vous en venir a la suite de ce verbiage? + +-- A rien; seulement je pense qu'ils auront laisse les enfants +jouer avec le feu et ces petits droles auront allume un incendie. + +-- Un idiot ou un imbecile pourraient seuls concevoir quelques +doutes sur l'origine de ce feu! + +-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je +n'admets pas; que vous proposez-vous de faire? + +-- Mon pere nous a confie la garde de ces lieux; nous sommes les +uniques defenseurs de presque toute notre fortune; il est de +notre devoir d'y rester jusqu'a la derniere extremite. Je vais +descendre a l'ecurie pour harnacher nos chevaux de facon a ce +qu'ils soient prets a partir a l'heure supreme; ensuite nous nous +remettrons en observation. + +Will descendit pour faire les preparatifs dont il venait de +parler; l'artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune +Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors +de l'ecurie, et les cacha dans un fourre tout proche, ou il +pouvait esperer que l'oeil subtil des Indiens ne les decouvrirait +pas. Aussitot apres il rejoignit Halleck. + +Il n'y avait pas moyen d'en douter; les hordes indiennes avaient +commence leur oeuvre de mort et de devastation: au nord, a +l'ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des +trainees de flammes qui semblaient rendre les tenebres plus +profondes et plus redoutables. + +L'oreille du jeune homme effraye avait cru entendre, aussi, par +intervalles, des cris, des vociferations, des plaintes +dechirantes, eparses dans cette atmosphere d'epouvante. + +Il lui aurait neanmoins ete impossible de discerner, a coup sur, +si c'etait une illusion ou une realite lugubre; lorsqu'il eut +rejoint Halleck, il lui demanda s'il n'avait rien entendu de +semblable. Ce dernier lui repondit negativement. + +Il n'est pas certain que cette reponse fut l'expression de la +verite; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n'y regardait +pas de si pres. + +CHAPITRE VII +_L'OEUVRE INFERNALE._ + +-- Avez-vous fait quelque autre decouverte particulierement +alarmante? demanda l'artiste a son cousin. + +-- Non, pas pour le moment; et vous? + +-- Peut-etre oui, suivant votre maniere de voir. Apercevez-vous +ce gros tronc d'arbre, la-bas, droit devant vous? + +-- Oui. + +-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens +caches derriere. Je n'en suis pas absolument sur, mais je +tiendrais un pari s'il le fallait. + +Brainerd jeta un coup d'oeil dans la direction indiquee; + +-- Halleck! murmura-t-il a voix basse apres un court examen; au +nom du ciel! quittons ce poste ou nous sommes si fort en vue! +voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible? + +En meme temps il lui saisit le bras et l'entraina par la lucarne. +Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaitre pour +examiner l'etat des choses. + +-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaitraient +immediatement que nous sommes en mefiance. Descendons au second +etage; la nous pourrons sans inconvenient les surveiller a notre +aise. + +Les deux jeunes gens, munis chacun d'une carabine, descendirent +avec precaution, et traverserent doucement une grande chambre +fermee. Halleck, moins familiarise avec les lieux que son cousin, +se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un +tapage execrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaite de +bon coeur qu'il se rompit le cou. + +-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder +maintenant! + +Les volets, en chene epais, etaient solidement fermes. Ils +portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les +pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses +pivots, le jeune Brainerd pratiqua une eclaircie, inapercue du +dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d'apercevoir +tout ce qui pouvais se passer autour d'eux. + +Mais, au moment ou les deux cousins allaient placer l'oeil a ce +Judas improvise, un coup violent frappe a la porte d'entree les +fit tressaillir; en meme temps une voix rude cria en bon anglais: + +-- Ouvrez-moi! + +-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaitre que +nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence a +l'artiste. + +-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, repondit l'autre sur +le meme ton, en quittant la fenetre pour aller vers une croisee +de l'escalier qui etait directement au-dessus du portail. + +Avec des precautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit, +les deux assieges se rendirent ensemble a ce nouveau poste +d'observation. + +Le premier coup d'oeil fut de nature a les consterner; plus de +douze Indiens gigantesques etaient groupes devant l'entree. + +-- Ah! voila le moment d'agir! murmura Halleck. + +-- Rien! rien a faire! mon pauvre ami, si ce n'est de songer a +fuir le plus tot et le plus adroitement possible. + +Mais la porte commencait a s'ebranler sous les coups reiteres; +les cris "ouvrez!" se renouvelaient avec une violence imperieuse. +Les jeunes gens descendirent a pas de loup jusqu'au rez-de- +chaussee. + +-- Maintenant, dit l'artiste, allez faire tous vos preparatifs +par la porte de derriere; moi, je vais parlementer avec eux. + +-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extremite, +repliqua Brainerd, refusant d'obeir; d'autant mieux que vous +choisissez un parti qui frise la folie. + +-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant +amicalement dans la direction indiquee; nous n'avons plus rien de +mieux a faire. + +-- Qu'arrivera-t-il de vous? + +-- Ah! tu m'ennuies! Est-ce que j'ai peur? moi! Mais, c'est mon +affaire toute speciale cette entrevue de parlementaire! + +-- Decidement, c'est un vrai suicide auquel vous songez-la; je ne +m'en rendrai assurement pas complice! fit Brainerd en resistant +toujours. + +-- Ce n'est point ainsi que je l'entends, parbleu! tu vas +t'evader, te mettre en selle, me tenir mon cheval pret, et je ne +tarderai pas a te suivre. + +Il fallait bien se rendre a la genereuse obstination d'Halleck; +la porte de derriere fut doucement ouverte; aucun Indien +n'apparaissait de Ce cote. Will se glissa dehors sans bruit, et +Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences +redoublaient. + +-- Qui va la? demanda-t-il d'une grosse voix. + +-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigues; ils +s'assoiront un peu pour se reposer. + +-- Voulez-vous rester ici toute la nuit? + +-- Non! ils s'en iront bientot, ne resteront pas longtemps, +fatigues; ils veulent s'asseoir un peu pour se reposer. + +-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un +peu ce qui en resultera; si ca, ne vous va pas, cherchez +ailleurs. + +Un profond silence accueillit cette reponse. Puis, tout a coup, +la porte recut une telle bordee de coups qu'elle en trembla sur +ses gonds. + +A ce moment l'artiste fut d'avis qu'il fallait "aviser." Sans +avoir de projet arrete, il s'elanca lestement par l'issue derobee +qu'avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de facon +a ne laisser aucun indice qui put trahir son mode d'evasion. + +Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui +sauva la vie; car, a la minute meme ou il gagnait le large, la +grande porte etait enfoncee et les Sioux entraient en forcenes +dans la maison. + +Bien en prit a Halleck d'avoir referme l'issue secrete, car, au +bout de quelques secondes, les Sauvages auraient ete sur ses +talons. Mais, n'apercevant rien au rez-de-chaussee, ils +supposerent que leur invisible interlocuteur avait gagne les +etages superieurs, et s'elancerent a sa poursuite dans les +escaliers. + +D'abord, Halleck s'arreta dans le jardin pour observer les +environs et preta l'oreille, cherchant surtout a retrouver son +cousin. Au bout de quelques instants, n'apercevant et n'entendant +rien, il se mit a marcher tout doucement, la carabine en main, le +fameux album sous son bras, et un cigare non allume aux levres. + +La seule mesaventure qui lui arriva, fut de rencontrer a hauteur +de visage une corde de lessive qui, suivant son expression, +"faillit lui scier le cou". + +Une fois hors du jardin, sous l'abri d'un grand arbre, il +s'arreta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils +continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant +toujours les habitants qu'ils supposaient caches dans quelque +coin. + +-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la +nuit, si ca vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux; +il est dans l'opinion d'un certain gentleman de mon age et de ma +ressemblance, que vous chercherez tres longtemps sans trouver sir +Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivres! a l'avantage de +vous revoir. + +Il aurait ete imprudent de s'attarder aupres d'un aussi dangereux +voisinage. L'artiste se mit donc a chercher l'endroit ou Brainerd +devait l'attendre avec les chevaux, mais, a son grand deplaisir, +il ne trouva rien; apres avoir tatonne dans les broussailles +pendant quelques Instants, il en fut reduit a croire que l'autre +l'avait abandonne seul au milieu de ce formidable danger. + +Cette pensee ne le laissa pas sans emotion; il s'aventura meme a +appeler Will plusieurs fois, d'une voix contenue. Enfin, ne +recevant aucune reponse, il prit la resolution de se tirer +d'affaire tout seul. + +La position, incontestablement, etait fort epineuse; seul, avec +une carabine a un coup pour toute defense, en regard d'une bande +d'Indiens enrages pour la magnanimite desquels il n'avait plus la +meme admiration, Halleck se voyait fort embarrasse sur le parti a +prendre. + +Neanmoins, il delibera avec une lucidite qui lui faisait honneur. + +Rester tapi dans le fourre jusqu'au matin, c'etait litteralement +se jeter dans la gueule du loup. D'autant mieux que, depuis +quelques instants, l'incendie qui devorait le _Settlement_ +entier, eclairait comme un soleil tous les bois d'alentour; il +devenait impossible de s'y cacher. + +D'autre part, fuir a travers champs dans la direction de Saint- +Paul, etait un moyen praticable, quoique chanceux, mais il +n'entrait pas "constitutionnellement" dans la tete de l'artiste, +d'adopter ce systeme "peu chevaleresque" d'evasion, autrement +qu'en cas de necessite absolue. + +-- Que la peste l'etouffe! grommela-t-il; ou ce jeune animal +peut-il s'etre fourre avec ses chevaux? Hola he! + +Seul, le craquement sinistre de l'incendie lui fit reponse; de +longues trainees de flamme, eblouissantes de blancheur, percerent +la fumee comme des eclairs. Halleck recula instinctivement +lorsqu'il se vit tout illumine par ce jour funeste. + +Dans ce mouvement retrograde, il faillit se heurter contre un +grand Sauvage dont il n'avait assurement pas soupconne la +presence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant +qu'il l'eut arme sa main etait emprisonnee dans celle de +l'Indien. Cependant aucune lutte ne s'engagea, car l'artiste, a +sa surprise extreme, sentit l'etreinte de son adversaire se +relacher amicalement. + +-- Moi, bon pour homme blanc. Courez la-bas. On attend. + +Et le geant Sauvage disparut comme un meteore, laissant Adolphe +plus intrigue que jamais. + +-- Voila le vrai Indien! Murmura-t-il apres quelques instants de +reflexion; il confirme pleinement mes theories! Que le diable +l'emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en +deux coups de crayon?... C'est un type splendide! J'aimerais +faire echange de cartes avec lui. Comment a-t-il reussi a +denicher Brainerd? + +Il ne vint pas, une seule minute, a, l'esprit d'Halleck, la +pensee que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le +chemin au bout duquel l'attendait une mort horrible. Aussi, sans +hesiter, il marcha vivement au point designe. Pendant le trajet, +il apercut a droite et a gauche des Indiens a cheval; +heureusement il se faisait bien petit dans l'herbe et se glissait +fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point +decouvert; mais il convint, lui-meme, plus tard, que chaque +reflet d'incendie lui semblait l'eclair d'un rifle, et que plus +d'une fois il menaca de l'oeil quelque grosse racine, la prenant +pour un Indien embusque dans l'ombre. + +Neanmoins ses opinions "constitutionnelles sur les aborigenes" ne +furent pas sensiblement modifiees; on l'aurait invite a exposer +sa theorie nouvelle, qu'il n'aurait pas hesite a dire: "Le Sioux +a des moments d'emportement inouis, mais, au milieu meme de ses +plus grandes exasperations, il sait user d'une chevaleresque +magnanimite envers l'homme blanc." + +Apres avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit +trois formes vagues, groupees ensemble; c'etaient Brainerd et les +deux chevaux qu'il tenait par la bride. + +Adolphe l'eut bientot rejoint. + +-- Vous me pardonnerez, se hata de dire Will, si je ne vous ai +pas exactement tenu parole; j'ai ete force de m'eloigner, ma +cachette etait trop proche; j'aurais ete decouvert sur-le-champ. + +-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvre, car, en +effet, il y avait dans cette region infernale, des coups de jour +fort dangereux. + +-- Comment avez-vous reussi a me trouver? + +-- Un noble, majestueux, estimable Indien Americain m'a indique +ma route, spontanement, et sans aucune question de ma part! + +-- Ah! oui c'etait Paul: un autre Sauvage converti. + +-- Mais, s'il est chretien, que vient-il faire dans cette +bagarre? + +-- Il a ete contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis +presque sur qu'il n'en fait que tout juste afin de se mettre a +l'abri des soupcons; et qu'au contraire il epie les occasions de +nous etre secourable. Nous le reverrons sans aucun doute. + +-- J'aimerais a cultiver sa connaissance; a lui faire compliment +sur la noblesse de ses procedes. + +-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons +prets a disparaitre. + +Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournerent +pour jeter un regard vers le lieu de desolation qu'ils +abandonnaient. La maison toute entiere n'etait qu'une masse +incandescente du sein de laquelle s'echappaient a longs +intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes +d'un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphere +rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image +saisissante du chaos! + +-- Ah vraiment! c'est trop, cent fois trop malheureux! murmurait +Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon pere est +ruine. + +Quel malheur de voir bruler ainsi le seul asile de la famille, +sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours! + +-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n'en doutez pas, ces +malheureux qu'egare un moment de passion retabliront ce qu'ils +ont ruine, lorsqu'ils seront rentres dans le calme de leur +conscience. + +Brainerd ne parut accorder aucune attention a cette metaphysique +trop alambiquee pour etre consolante. + +-- Au milieu du desordre qui preside a tous leurs mouvements, +poursuivit-il sans repondre au discours d'Halleck, ils ont l'air +de se grouper tous sur le cote oppose de la maison; je voudrais +bien savoir ce qu'ils veulent faire; faisons un detour pour nous +en assurer. + +-- Vous attendrai-je ici? + +-- Il n'y a aucun inconvenient, car le champ est libre pour +courir au premier signe de mauvais augure, elancez-vous dans la +prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je +vous rejoindrai le plus tot possible. + +-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j'aie des +craintes sur notre sort; mais j'ai hate d'en finir avec toutes +ces incertitudes. + +Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de +facon a, tourner la maison, et a decouvrir sa facade opposee. +Halleck mit pied a terre et s'adossa a un gros arbre, apres avoir +passe a son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec +assez d'impatience, maugreant de ne pas avoir un cigare allume. + +Bientot un "element" nouveau d'inquietude vint se joindre a ses +emotions premieres. Non contents d'avoir livre aux flammes le +batiment principal, les Sauvages avaient incendie toutes les +constructions accessoires; de sorte que la circonference du +desastre s'etait successivement agrandie, au point de refouler +les Indiens a une grande distance, tant la chaleur etait devenue +intolerable. Tout le voisinage, et notamment le point ou se +trouvait Halleck, etaient devenus fort dangereux a cause des +rodeurs qui s'y repandaient. + +Son inquietude devint si vive qu'il fit un demi-tour vers l'Est, +et n'arreta sa monture que lorsqu'il eut place un mille entre lui +et le sinistre. La, il fit halte, et se remit a attendre. +Neanmoins la fascination exercee sur lui par l'aspect de +l'incendie etait si grande, qu'il ne put s'empecher de se +retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit. + +A ce moment il entendit le galop d'un cheval. + +"Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant a sa rencontre; ah! mon +ami! quel emouvant spectacle! J'y trouve une grande ressemblance +avec l'embrasement d'un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous +pas? + +Son compagnon ne lui repondit rien; aussitot il ajouta: + +-- Je remarque une chose, Will; c'est que nous nous dirigeons +plutot au Nord qu'au Levant... Chut! J'entends des pas de +chevaux. + +Tous deux s'arreterent, gardant un profond silence. Cependant le +cavalier survenant vint droit a eux comme s'il les eut apercus ou +entendus: c'etait un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude +de l'eclair. + +Halleck, a son approche, avait cherche son revolver; mais a son +inexprimable regret, il s'apercut qu'il l'avait perdu. + +-- Will! s'ecria-t-il, sus a cet indien! avant qu'il... Il +s'arreta brusquement, car il venait de reconnaitre, dans ce +silencieux compagnon, un enorme Sauvage qui remplacait fort +desavantageusement Brainerd. + +Au meme instant il se trouva serre entre ces deux ennemis, sans +autre arme que sa carabine desormais inutile. + +Avant qu'il eut fait un mouvement ou prononce un mot, l'indien +dernier arrive prit la parole : + +-- Homme blanc, prisonnier -- s'il bouge, sera scalpe. + +-- Je crois bien qu'il ne me reste aucune autre ressource, +repondit sans facon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la +courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si celebre dans +le monde. + +-- Venez avec nous; lui fut-il brievement repondu. + +Et on l'emmena dans la direction de l'incendie. + +L'un des deux sauvages n'avait rien dit, n'avait fait aucune +demonstration. Il se contenta de prendre position a gauche du +prisonnier, qui, ainsi se trouvait garde a vue de tous cotes. +Tout en chevauchant, l'artiste chercha a distinguer les visages +de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines +lorsqu'il crut reconnaitre, dans l'un des deux, l'indien Paul qui +lui avait precedemment rendu un bon office. + +Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole; +instinctivement il se contint, et la route s'effectua en silence. + +Tout cela n'etait point sans mystere. L'artiste s'en preoccupait +fort, lorsque l'un de ses deux gardiens resta de quelques pas en +arriere; l'autre avec un mouvement de surprise, en fit autant. +Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se +retourna pour epier leurs mouvements. + +Il apercut les deux sauvages marchant cote a cote, puis l'eclair +soudain d'un couteau: l'un d'eux tomba mort et glissa lourdement +a bas de son cheval. + +-- Restez la, vous, dit aussitot le secourable Paul; l'autre +jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes -- +courez apres. -- Il y aura des scalps. + +Et l'Indien disparut plus prompt qu'un souffle d'orage, laissant +Adolphe tout palpitant d'emotion. + +Son audace nonchalante commencait a l'abandonner, et il se +surprenait a rouler dans sa tete de sombres pressentiments, +surtout depuis que l'immense danger couru par ses amis venait de +lui etre si soudainement revele. Il desirait maintenant, avec +angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par consequent, +attendait Brainerd avec une impatience extreme. + +Bientot le trot d'un cheval retentit a proximite, Halleck se tint +pret a recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu'il fut ami +ou ennemi. Heureusement toute precaution etait inutile; au bout +de quelques instants Brainerd apparut et recut avec une emotion +facile a comprendre la communication des evenements survenus +pendant son absence. + +Apres avoir donne un dernier et triste regard a ce qui fut la +maison paternelle, les deux amis s'enfoncerent rapidement dans la +foret epaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les +traces des fugitifs partis avant eux. + +CHAPITRE VIII +_QUESTION DE VIE OU DE MORT._ + +Vers minuit, une pluie fine mais serree commenca a tomber sans +discontinuer jusqu'au matin. Les deux jeunes cavaliers etaient +perces jusqu'aux os, affames, fatigues; tout cela joint a la vive +inquietude qui les devorait, rendit leur position extremement +penible. + +L'artiste insistait pour s'arreter et allumer du feu: mais +Brainerd s'opposa de toutes ses forces a une telle imprudence, +objectant, avec raison que la fumee inevitablement produite par +le foyer attirerait sur eux d'une facon tres perilleuse +l'attention des rodeurs Indiens. + +L'aspect du pays avait successivement change. Au lieu de la +prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient +maintenant une vegetation plus abondante, des ruisseaux, des +collines assez elevees, et des groupes d'arbres qui annoncaient +une region forestiere. + +Will, dont la jeune experience etait toujours en eveil, evitait +soigneusement les fourres, les buissons sombres, dont les flancs +pouvaient receler des embuscades, et s'en eloignait par de longs +detours. + +Cependant, apres plusieurs heures d'une course rapide, ils +n'avaient rencontre aucun indice qui annoncat la presence d'un +ennemi. Will commenca a etre convaincu serieusement que les +hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des +Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n'avaient point encore penetre sur +ce territoire. Neanmoins ses apprehensions etaient loin d'etre +calmees, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les +difficultes, et devancent, dans leurs poursuites acharnees, les +fuites les plus promptes. + +Midi approchait; les jeunes gens etaient tourmentes par une faim +intolerable; ils se deciderent a faire halte pour tacher de se +procurer la nourriture necessaire. Les ruisseaux et les lacs du +Minnesota abondent en poissons de toute espece, les bois sont +giboyeux a l'exces; ils ne devaient donc avoir aucune difficulte +a se procurer de la venaison. + +Pour arriver a leur but, ils furent obliges de penetrer dans un +bois dont l'etendue paraissait etre d'environ vingt ou trente +ares. Mais lorsqu'ils en furent a une centaine de pas, Brainerd +arreta son cheval. + +-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous +approchant ainsi de la foret; cependant nous agissons d'une +maniere qui ne me convient pas. + +-- Pourquoi? + +-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges. +Nous sommes loin d'etre hors de danger; si ce n'est en rase +prairie. + +-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens la ont un +fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours a +nous attaquer ouvertement. + +-- Ah! pauvre Adolphe, vous etes obstine dans vos ridicules +illusions! Oui, s'ils sont en nombre enormement superieur et surs +de nous ecraser, ils nous attaqueront effrontement mais +heureusement nous sommes bien montes, et suffisamment armes pour +les tenir a distance. Tout ce que je crains, ce sont les +embuscades; les Indiens n'ont pas d'autre idee en tete. + +-- Si vous le preferez je vais battre le bois; vous m'attendrez +ici. + +-- Non! je vais avec vous. + +Ils penetrerent ensemble sous la voute de verdure, firent +quelques pas et ecouterent en regardant tout autour d'eux. La +foret etait silencieuse comme une tombe; pas un etre anime n'y +donnait signe de vie. + +-- J'espere que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les +broussailles sont tres inextricables par ici, nous serons obliges +de mettre pied a terre et de nous separer quelque peu, afin de +chasser pendant quelques heures chacun de notre cote. + +-- C'est parfait! repondit Halleck se mettant en devoir d'obeir; +nous nous retrouverons ici, charges du gibier que nous aurons pu +conquerir. + +Ils se separerent ainsi; l'artiste prit a droite, son compagnon a +gauche. D'abord une grande quantite d'ecureuils s'offrit a leur +vue, mais ils dedaignerent d'aussi menues proies, reservant leurs +munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses +zigzags, l'artiste fit la rencontre d'une petite source, abritee +dans le creux d'un enorme rocher; tout autour de ce nid frais et +murmurant s'enlacaient les racines noueuses de grands arbres au +milieu desquelles ruisselaient avec une grace infinie les plus +mignonnes cascades. + +Le site etait ravissant; aussi Halleck apres s'etre avidement +desaltere a cette glace liquide, ne put resister au desir d'en +faire le dessin. + +En consequence, il ouvrit son inseparable album, et accomplit son +oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en +crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd +decharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au +contraire, il en conclut qu'il etait heureux en chasse, et que +des lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer a son cher dessin. + +Neanmoins, il fit la reflexion que rentrer sans une seule piece +de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu'il eut fini, il +replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l'epaule. + +Mais ses aventures n'etaient pas finies, a beaucoup pres. A +proximite d'une petite eclaircie, il s'arreta tout frissonnant: +son oreille aux aguets venait d'entendre une voix plaintive, +semblable au rale d'un agonisant. Il ecouta encore; il n'y avait +point a s'y meprendre, c'etait bien les gemissements d'une +creature humaine blessee a mort; ils partaient d'un buisson situe +a une cinquantaine de pas. + +Halleck courut dans cette direction et decouvrit avec +consternation un homme etendu a la renverse sur le sol; il +paraissait mortellement blesse et n'avait plus qu'un souffle de +vie. + +L'artiste se pencha sur lui d'une facon compatissante. + +-- Comment vous trouvez-vous en ce miserable etat, pauvre +malheureux? lui demanda-t-il. + +-- Helas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder +autour de lui comme s'il eut apprehende le retour d'un ennemi +feroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacre ma femme et mes +enfants, et m'ont traine jusqu'ici pour y expirer. + +-- Ou sont-ils, les Indiens + +-- Partout! vous n'en avez point rencontre? + +-- Y a-t-il d'autres hommes Blancs dans ces bois? + +-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis a la piste +depuis ce matin. + +-- Que sont-ils devenus? + +-- Trois gisent dans l'herbe pres d'une source, ou ils ont ete +fusilles. + +L'artiste se releva, les cheveux herisses sur la tete, et alla au +lieu indique, pour verifier ce que venait de lui dire +l'agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants, +froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient ete +si brutalement haches a coups de tomahawks, que l'oeil d'un ami +n'aurait pu les reconnaitre. + +Apres avoir contemple pendant quelques minutes avec egarement cet +effrayant spectacle, l'artiste revint au moribond; mais il ne +trouva plus qu'un cadavre. + +Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre reverie. + +Tout a coup, une detonation, suivie d'un sifflement qui lui passa +devant la figure, le rappela au sentiment de la realite, c'est-a- +dire du danger. + +Sa premiere manoeuvre fut digne d'un veteran dans la guerre +forestiere: il bondit en arriere d'un arbre, et s'y cacha de +facon a etre garanti contre une nouvelle balle. + +Il avait remarque la direction d'ou etait venu le message de +mort; il s'abrita en consequence, et se tint en observation. + +Une pensee lui causait un certain malaise; si ses ennemis etaient +nombreux, l'issue de l'aventure pouvait devenir extremement +desagreable. Il eprouva un sentiment de soulagement lorsqu'il +apercut une figure sombre, une seule, se dessinant derriere les +feuillages. + +-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour +juger du resultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre +la monnaie de ta piece. + +Malheureusement, l'oeil experimente de l'Indien avait remarque le +canon de carabine qu'Adolphe dirigeait contre lui; il se deroba +subtilement derriere un arbre, au moment ou le coup partait, et +esquiva ainsi une conclusion precipitee de tous ses combats. + +Sans s'arreter a savoir s'il avait touche le but, Halleck +rechargea son arme avec toute la rapidite possible; il venait +d'assurer la derniere bourre, lorsque avec un cri insultant de +triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui. + +Quoiqu"il n'eut pas encore place la capsule, Halleck ne se +troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier, +trompe par ce sang-froid, crut que l'artiste avait une arme a +deux coups et se cacha vivement derriere un arbre. + +Avec la rapidite de la pensee, Halleck mit sa capsule, arma la +batterie, et attendit, tout en reflechissant qu'au fond les +choses allaient pour le mieux puisque la partie etait egale. + +Cependant, chacun des deux adversaires etant abrite, la bataille, +devenait une question de strategie. Le vainqueur devait etre +celui qui, le premier, parviendrait a surprendre l'autre hors de +garde. + +Une histoire du desert revint alors en memoire a l'artiste; il se +rappela avoir lu qu'un Europeen se trouvant en position analogue, +avait imagine de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en +faisant apparaitre cauteleusement son chapeau ou un autre objet +paraissant indiquer que la tete etait dessous. L'Indien avait +fusille un bonnet suspendu au bout d'une branche, et lorsqu'il +etait arrive sur celui qu'il croyait mort, il avait recu lui-meme +le coup mortel. + +Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scene reproduite +par un dessin qui l'avait charme. + +Mettant aussitot ses souvenirs en pratique, l'artiste placa son +Panama sur le canon de la carabine, et l'eleva doucement un peu +au-dessus de l'arbre. Mais il avait compte sans la perspicacite +de son adversaire, et aussi sans sa propre inexperience; le +chapeau balancait sur son appui improvise, ses allures n'etaient +pas naturelles, il n'y avait pas trompe-l'oeil. + +Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces +du tronc d'arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire +meprisant, et ne bougea pas. + +Halleck finit par comprendre que sa ruse etait eventee; il en +conclut que l'Indien devait avoir lu cette histoire et pris +connaissance de l'illustration qui l'accompagnait. Mais, en meme +temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une decouverte qui +lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu'il avait cru +perdu, ayant glisse par une poche decousue, s'etait refugie un +peu plus bas entre un porte-cigares, un etui a crayons, un +couteau-fourchette et le telescope. + +Cette trouvaille reconforta considerablement l'artiste, et lui +suggera, l'idee d'une autre ruse. Une sorte de protuberance +indecise ressemblant un peu a une tete abritee par une +couverture, se montra du cote de l'Indien, et disparut aussitot. +Quelques secondes apres, la meme apparition se reproduisit sur un +autre point. L'artiste comprit l'artifice; un demi-sourire plissa +ses levres, il epaula et fit feu. + +Comme il s'y attendait, un hurlement de triomphe lui repondit, et +le Sauvage se precipita sur lui, le tomahawk leve. Halleck laissa +tomber son rifle et dirigea contre l'ennemi, avec la fermete +d'une tige d'acier, son poing arme du revolver. Le Sauvage sans +mefiance continua d'avancer; trois petites detonations seches et +breves retentirent, enfoncant chacune un messager de mort dans le +buste de l'Indien. + +Il ne tomba qu'au troisieme coup. + +-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres a la +fusillade, mon bel ami cuivre, murmura l'artiste en replacant +paisiblement son arme en lieu sur; ce petit engin fait peu de +fracas mais d'excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a +mieux; pour le cas ou il y aurait d'autres vagabonds de meme +espece dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie. + +En procedant a cette operation, il donna un coup d'oeil au vaincu +qui se debattait dans l'herbe, au milieu des dernieres +convulsions. Sa face contractee etait horrible a voir; c'etait le +type d'une ferocite infernale. Du reste, elle ne trompait pas, +cet homme avait commis tous les crimes depuis l'assassinat +jusqu'a l'incendie; sa ceinture portait en grand nombre les +scalps des femmes et des enfants. La mort qu'il venait de subir +etait une punition trop douce; ce n'etait pas en guerrier, mais +en supplicie qu'il devait finir. + +Il lanca a Halleck des regards furieux, comme s'il avait voulu +l'aneantir; ses dents grincerent; ses mains se crisperent sur les +broussailles environnantes. + +-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi +tuer... + +-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions a mon egard, murmura +Halleck impassiblement; mais elles m'effrayent encore moins que +tout a l'heure. + +-- Le chien Face-Pale peut courir, il arrivera trop tard dans la +prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l'Oncle John +et de ses femmes. + +Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le +souvenir de ses amis et des dangers qu'ils pouvaient courir lui +revint en esprit: + +-- Que dites-vous?... Ils ont ete surpris par cette canaille +rouge?... Ou?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-t'il +en se penchant sur le blesse. + +Tout fut inutile; l'Indien avait entonne son chant de mort, dont +rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi- +eteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la +colere, de la haine, de la vengeance. + +Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre a la mort +qui s'en emparait, il courut en toute hate au rendez-vous +convenu. + +La, il trouva les chevaux dans la position ou on les avait +laisses, mais Brainerd n'etait pas encore de retour. L'impatience +fievreuse d'Halleck etait telle qu'il fut sur le point de partir +sans l'attendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas a +paraitre, ployant litteralement sous le poids du gibier. + +A peine fut-il arrive qu'Adolphe lui expliqua precipitamment tout +ce qui venait de se passer, insistant particulierement sur les +revelations de l'Indien concernant les dangers courus par leurs +amis. + +Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appetit, tout +surexcite qu'il fut par le besoin, s'etait evanoui devant ces +nouvelles inquietudes. Seulement, par mesure de precaution, les +jeunes gens chargerent en croupe une portion de leur gibier. + +-- Cette race Indienne me parait avoir change un peu de cachet +par ici, observa l'artiste lorsqu'ils furent en pleine campagne; +je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me +deplaisent pas trop. + +-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous etes si +poetiquement entiche! ces hommes chevaleresques et genereux +daignent, a cette heure, courir sur la piste de mon pere, de ma +mere, de ma soeur, comme des limiers alteres de sang; ces braves +gens, comme vous les appelez, dansent peut-etre; a cette heure, +les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie! + +-- Ecoutez donc Will; je deteste ces indiens vagabonds qui +pullulent sur les frontieres de la civilisation. Mais si nous +etions a cent milles plus loin dans les bois... + +Eh! mon pauvre cousin, vous auriez deja subi vingt fois la mort +si la chose etait possible! interrompit Brainerd avec irritation; +il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies +sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d'apres l'experience +de gens qui en savent plus que vous la-dessus ! + +-- Au moins, vous m'accorderez une chose; c'est qu'ils n'ont pas +commis un seul acte de cruaute, avant d'y avoir ete pousses par +la mechancete des Europeens. + +-- C'est possible; mais ils ne se sont pas prives de prendre des +revanches feroces. + +-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les emigrants, les +pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les +_settlers_, tout le monde s'est jete sur ce pauvre desert et sur +ses pauvres habitants comme sur une terre de conquete; on a pris, +on a pille, on a gaspille, on a brule, on a chasse, on a massacre +a tort et a travers; on a violente et exaspere les Indiens de +toutes manieres; on leur a tout pris, l'eau, la terre, et jusqu'a +l'air du ciel; on les a aneantis... Est-ce que tout cela ne crie +pas vengeance? + +-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n'empecherez pas que +leur cruaute n'ait depasse toutes les dimensions de l'offense; il +y a longtemps qu'ils se sont venges au double, au triple, au +centuple! + +-- Mon opinion est que ce soulevement n'est qu'une ebullition +passagere et locale; dans quelques jours il n'en sera plus +question. + +-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les +Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas a +l'insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne +reverrez plus Saint-Paul. + +-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous +avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds +dans les bois, voila-t-il pas que vous ne revez plus que +soulevement dans tout le Nord! + +-- Si vous aviez seulement la moitie de mon experience, vous ne +seriez pas si aveugle. + +-- Oh! quelle perspective splendide! s'ecria tout-a-coup +l'artiste avec enthousiasme; si j'en avais le temps, comme je +crayonnerais, cela! + +-- Vous pouvez vous en donner ici a coeur joie, riposta aigrement +Brainerd, si vous considerez cela comme plus important que les +existences et le salut des notres. + +-- La! la! calmez-vous, cher Will! je n'ai pas la moindre idee de +ce genre... il n'y a aucun mal, ce me semble, a admirer d'aussi +belles choses en passant. Dieu! que c'est admirable! Ces forets +d'un vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce +lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit +soudain Halleck a voix basse, il y a sur cette colline quelqu'un +qui nous telegraphie des signaux!... + +CHAPITRE IX +_JIM L'INDIEN EN MISSION._ + +Sur l'extreme sommite du coteau, les deux amis apercurent en +reflet la tige d'un arbre qui se balancait a droite et a gauche, +de facon a indiquer l'intervention active d'un homme ou d'un +animal. + +L'artiste fit usage de son telescope pour inspecter longtemps en +silence ce phenomene inexplique. + +-- Pouvez-vous me definir cela? demanda-t-il a son compagnon, en +lui passant la lunette. + +-- Au moment ou l'arbre s'est incline a droite, reprit Will en +parlant lentement sans cesser de regarder, il m'a semble +apercevoir quelque chose comme une tete. Maintenant, appartient- +elle a un Indien ou a un blanc, je l'ignore. Voyez un peu +Adolphe. + +L'artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans +pouvoir determiner a quelle espece humaine appartenait l'etre +mysterieux, objet de sa curiosite. + +Cependant les deux jeunes gens avaient arrete leurs chevaux; +cette halte fut sans doute remarquee par l'inconnu, car ses +signaux devinrent plus agites qu'auparavant. + +-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons a quoi +nous en tenir. + +-- Ce sera quelque pauvre refugie, epuise par une longue course, +et ne sachant plus a quel saint se vouer. + +-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour +se faire connaitre? + +-- Impossible a dire; ma curiosite est piquee au plus haut degre, +il faut que j'aille savoir ce que c'est. + +-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute +probabilite, il y a quelque bande Indienne blottie, la-haut, dans +les broussailles. + +-- Bah! ils auraient deja fondu sur nous, pour nous envelopper. + +-- Non; ils ne possedent sans doute pas de chevaux, et leur ruse +constitue a se cacher. Ils savent parfaitement qu'ils ne peuvent +rien contre nous, a moins que nous n'approchions a portee de +fusil: c'est la ce qu'ils attendent. + +-- Nous ne saurons rien d'ici, reprit Halleck, il faut nous +approcher un peu. + +Brainerd mesura soigneusement la distance du regard. + +-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; a +cette distance nous courons quelques chances d'etre fusilles sans +trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d'atteindre leur +but a pareil eloignement; neanmoins j'ai connu des Indiens qui +s'en seraient charges. + +Ils s'avancerent vers la colline, doucement et avec mille +precautions; puis, lorsqu'ils se crurent au point extreme qu'il +etait prudent de ne pas depasser, ils firent halte. + +L'artiste regarda au travers de sa lunette; a ce moment l'arbre +tomba par terre, mais personne n'apparut derriere. + +-- Qu'est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son +compagnon. + +-- Il s'apercoit que nous venons a lui, et il juge convenable de +suspendre ses signaux. + +-- Eh bien! s'il en est ainsi, tournons-lui le dos; il +recommencera son manege. + +Les jeunes gens ramenerent leurs chevaux dans une direction +opposee, comme s'ils avaient voulu s'eloigner. Mais lorsqu'ils +eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva a leurs +oreilles; en retournant la tete ils apercurent un Indien qui +etendait vers eux sa couverture blanche. + +-- Bon! fit Brainerd; le voila furieux de notre prudence, il nous +insulte de loin. + +-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire +son portrait. + +A ces mots, l'artiste braqua sur lui son telescope, le regarda +attentivement; puis, baissant soudain son instrument: + +-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?... + +-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupe quelque autre de cette +espece?... + +-- C'est Christian Jim. + +Au moment ou Brainerd, avec un signe d'incredulite, cherchait a +verifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim +accourant vers eux a grande vitesse. + +Quoique certains, cette fois, d'avoir affaire a un ami, les +jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de +lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse demarche. + +Mais, des qu'il fut a portee de la voix, Brainerd, incapable de +maitriser sa fievreuse impatience, s'ecria: + +-- Ou les avez-vous laisses, Jim? + +-- La-bas, a quarante milles environ dans les bois. + +-- Et comment vous trouvez-vous ici? + +-- Je vous cherche, riposta l'Indien d'un air mecontent; prenez- +moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont la! + +Tous deux jeterent un regard inquiet sur les environs; mais +n'apercevant rien, ils interrogerent le Sioux du regard: + +-- Ils sont la-bas, dans l'herbe; c'est pour ca que je restais +sur la colline; je n'aime pas ces Indiens fermiers. + +-- Comment se sont passees les choses, au commencement de votre +fuite? + +-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers +le soir, il y a eu des pistes derriere nous; l'oncle John etait +parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces. + +-- Ah! mon Dieu! Et, ma mere, ma soeur, que disaient-elles? + +-- Rien; les femmes Faces-Pales ont ete courageuses, elles ont +charge les armes en se preparant au combat. L'oncle John a pousse +les chevaux; le char courait tres vite. Ensuite Christian Jim a +prete l'oreille jusqu'a terre, des plaintes volaient en l'air et +retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les +flammes. Le massacre et l'incendie etaient partout, devant, +derriere, a cote, avec les Indiens. + +-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment +terrible? + +-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment. + +-- Alors, l'oncle John a dit: "Nous ne sommes pas en force pour +combattre un aussi grand nombre d'ennemis; il faut que Will et +Adolphe arrivent au plus tot. + +-- Et alors?... demanda Halleck. + +-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourre +impenetrable; il y a cache les femmes et le vieux guerrier. +Ensuite il a efface avec soin toutes les traces, et il a couru +chercher les amis qu'on attendait. + +-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu +d'y rester occupe a manoeuvrer comme un telegraphe +incomprehensible? demanda Halleck. + +-- Quand Christian Jim vous a vus, il a apercu en meme temps, une +bande d'Indiens a cheval qui cheminait a tres peu de distance. +Pour ne pas etre decouvert par eux, il est reste cache derriere +un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d'attirer +votre attention. + +-- Eh bien! nous l'avons echappe belle! murmura Will en +palissant. C'est une chose terrible! Un voyage ainsi cote a cote +avec la mort, sans meme le soupconner! Et ces indiens, que sont- +ils devenus? + +Jim, au lieu de repondre, incline son oreille presque jusqu'a +terre, et ecouta pendant quelques instants avec une anxiete +profonde. + +-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant. + +Les jeunes gens preterent l'oreille; un bruit semblable a un +tonnerre lointain parvint jusqu'a eux, accompagne d'une clameur +sauvage. + +-- Oui, repondit Brainerd, c'est le galop de leurs chevaux; ils +s'eloignent. + +-- Puissent-ils aller jusqu'en enfer et ne jamais revenir! +soupira sentencieusement Halleck. + +Personne ne repondit, la marche continua silencieusement dans la +direction de l'ouest. La journee etait lourde et brulante, comme +il arrive souvent au mois d'aout; par cette suffocante +atmosphere, hommes et chevaux etaient accables; cependant les +jeunes gens, dans leur hate d'arriver, auraient surmene leurs +montures si Christian Jim ne les eut retenus. + +-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont. + +-- Mais pourtant, il nous faut joindre, a tout prix, les pauvres +fugitifs, repliqua Brainerd avec une legere disposition a la +mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours a chaque +instant: + +-- Je ne le crois pas. + +-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en surete? + +-- Ils sont entre les mains du Grand Pere! repondit l'Indien avec +une solennite qui impressionna vivement les jeunes gens. + +-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd apres un moment de +silence; mais nous savons aussi que, pour meriter le secours du +Tout-Puissant, nous devons, nous-memes, remplir nos devoirs et +agir courageusement jusqu'a la derniere limite de nos forces. + +-- Le Grand Pere fait ce qui lui parait le meilleur. + +-- Parlez-moi d'eux... Que pensez-vous de leur situation, des +chances qu'ils ont d'echapper aux poursuites des Indiens? + +-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s'ils +restent caches dans le bois. + +-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont du +laisser des traces profondes et faciles a reconnaitre. Les yeux +des Hommes-Rouges sont percants, ils apercoivent ce qui resterait +invisible pour nous. + +-- Leurs regards sont voiles aujourd'hui par la fumee de +l'incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n'apercoivent +que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le +pillage. Le demon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce +qu'ils font. + +Jusque-la l'artiste n'avait presque rien dit; mais, pour plaider +la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole : + +-- Vous ne pouvez, dit-il, etablir aucun parallele entre ces +honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigene. Le +vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans +la guerre; n'est-ce pas, Jim? + +Le Sioux le regarda avec des yeux etonnes, dont l'expression +indiquait qu'il n'avait pas compris son interlocuteur. L'artiste +recommenca une explication; + +-- Vos guerriers, c'est-a-dire vos vrais Indiens, ne sont pas +semblables a ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus senses, +plus moderes dans la guerre?... hein?... + +-- Je n'en connais point comme ca, repliqua Jim en detournant la +tete. + +Brainerd se mit a rire et ajouta: + +-- Vous aurez besoin d'un fier microscope; mon pauvre Halleck, +pour decouvrir les phenomenes que vous revez. Car; vous venez de +vous en convaincre, ils sont invisibles a tous les yeux. + +L'artiste eut une moue dedaigneuse et sardonique; indiquant que +sa foi n'etait nullement ebranlee, et qu'il admettait une seule +chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels etait +considerable sur les frontieres. + +Devore d'inquietude, Brainerd n'avait pu se resoudre a faire +halte; il s'etait contente de ralentir le pas; mais, malgre cette +moderation a leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de +souffler et de transpirer d'une facon inquietante. + +Pour ne pas imposer toujours au meme, une surcharge au-dessus de +ses forces, l'Indien montait en croupe tantot derriere Halleck, +tantot derriere Will. + +Apres avoir marche pendant quelques heures Jim annonca qu'on +approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait +rejoint l'once John a la tombee de la nuit. + +Mais, a peine eut-on fait cent pas que l'Indien poussa un +grognement de deplaisir. + +-- Qu'y a-t-il encore? demanda Will, derriere lequel celui-ci +etait en croupe a ce moment. + +-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le cote nord de +l'horizon. + +Tous les yeux se tournerent dans cette direction -- les jeunes +gens apercurent a une grande distance un tourbillon qu'on aurait +pu prendre pour un troupeau d'animaux sauvages lances a fond de +train dans la prairie. Leur course impetueuse soulevait derriere +elle des nuages de poussiere; les yeux inexperimentes des deux +hommes Blancs ne virent d'abord la autre chose qu'une horde de +buffles ou de sangliers nomades. Mais bientot le telescope +d'Halleck revela des cavaliers qui caracolaient ca et la, +activant la marche de ce groupe effare. + +-- Des Indiens chassant les bestiaux pilles dit le Sioux. + +-- Quelle direction prennent-ils? + +-- Droit sur nous. + +-- Alors faisons vite un ecart pour nous dissimuler a leur vue, +nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montes, et +nos chevaux sont trop epuises pour nous tirer d'affaire. + +Mais une double difficulte se presentait; s'ils faisaient un trop +grand detour, il leur devenait impossible de joindre les amis +avant la nuit; s'ils ne se cachaient pas promptement et surement, +le danger etait pire encore. + +En quelques secondes l'etat des choses empira de telle facon que +les fugitifs n'eurent meme plus le temps de deliberer. Les +Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux +les bestiaux affoles de terreur. Cette espece d'avalanche vivante +n'etait plus qu'a deux ou trois cents pas de distance, lorsque +Jim fit signe a ses compagnons de se jeter a terre et de +renverser leurs chevaux dans les grandes herbes. + +Les pauvres animaux, epuises de fatigue, comprenant peut-etre +aussi le danger, resterent etendus sur le sol, sans faire aucun +mouvement, a cote de leurs maitres egalement immobiles et +silencieux. + +Il etait temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante, +bestiaux et Indiens passerent si pres, qu'un moment Brainerd se +crut decouvert. Mais, aveuglee par la poussiere, enivree de +fureur et d'orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien +apercevoir. + +Les fugitifs les regarderent s'eloigner, toujours caches, +l'oreille et l'oeil au guet, la carabine au poing, prets a +disputer cherement leurs vies, si le malheur voulait qu'une melee +s'engageat. + +Aussitot qu'ils furent hors de vue, Jim donna le signal du +depart, et on se remit vivement en route. Les premieres ombres du +soir ne tarderent pas a arriver, et, avec elles, une brise +agreable, dont la fraicheur ranima les hommes et les chevaux; la +marche se continua plus allegrement, plus promptement; bientot, a +l'extreme limite de l'horizon bleuissant, apparut un bouquet +d'arbres; c'etait le refuge ou l'oncle John et sa famille +attendaient anxieusement l'arrivee de leurs trois amis. + +-- Si une horde de ces vagabonds vient a tomber sur les traces du +chariot, dit l'artiste, ils se mettront en tete de les suivre; et +alors, Dieu sait qu'il faut nous hater. + +-- Cela peut arriver, repliqua Brainerd, mais c'est le cas le +moins a craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes +les directions, les Indiens auraient trop a faire pour suivre +toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que +quelque groupe ennemi ait eu l'idee fortuite de camper dans le +bois et ait ainsi decouvert nos amis; je crains aussi que ces +derniers aient eu la malheureuse idee de fuir. + +La perspective immense de la prairie trompe comme celle de +l'Ocean; plus on marchait, moins on paraissait s'approcher du +petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente, +Brainerd manifesta le desir de lancer les chevaux au triple +galop; heureusement la sage influence de Jim tempera cette hate +imprudente qui n'aurait abouti qu'a epuiser les montures dont ils +avaient si grand besoin. + +Sur la route s'offraient a eux, ca et la, un spectacle navrant, +des scenes effrayantes. Ici une ferme brulee; la des corps +sanglants, cribles d'affreuses blessures; plus loin des groupes +surpris dans leur fuite, des familles entieres massacrees, mais +qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort +comme elles l'avaient ete dans la vie; plus loin encore, les +restes mutiles d'un enfant, d'une jeune fille, d'un vieillard, +tombes sous l'horreur d'une mort solitaire, en un epouvantable +duel avec quelque bourreau plus acharne que les autres. + +Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, a de +pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les +sourcils fronces, la main crispee sur son rifle, regardait des +yeux du coeur, plus loin, la-bas, ou peut-etre il faudrait +chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimes de ceux +qui l'attendaient pleins d'angoisse. + +Jim conservait son visage de bronze, vrai masque metallique de +l'Indien; cependant a quelques ressauts des muscles de ses joues, +au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur +attentif aurait pu deviner un orage interieur et de dangereuses +dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits. + +Quant a l'artiste, il s'etait d'abord furieusement indigne de +tant d'atrocites et avait jete feu et flammes; mais au bout de +quelques instants son caractere mobile et frivole reprenant le +dessus, il s'etait remis a admirer le paysage, et avait meme +parle de s'arreter un peu pour dessiner un site "delirant". Mais +une severe rebuffade de Brainerd le ramena a des sentiments plus +serieux. + +Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade +arriva, aupres du petit bois ou etait cachee la famille Brainerd, +Les jeunes gens ralentirent l'allure de leurs chevaux pour +laisser a leur ami Indien le soin de reconnaitre les lieux. + +Mais a peine ce dernier eut-il fait quelques pas qu'il poussa une +exclamation etouffee. En reponse a la muette interrogation de +Will, il montra du doigt un mince filet de fumee qui surgissait +precisement du milieu du bois, et s'evanouissait dans l'azur du +ciel apres s'etre eleve tout droit dans l'air. + +Cet indice, presque imperceptible, etait d'un facheux augure; il +pouvait deceler la presence des Indiens dans le fourre ou +s'etaient abrites l'oncle John et les siens; et, dans ce cas, que +s'etait-il passe! + +Il serait impossible de definir les emotions qui bouleverserent +les deux jeunes gens a l'aspect de ce signe alarmant. Brainerd +terrifie voyait deja une scene de massacre et d'horreur; les +cheveux blancs de son pere souilles de son sang, sa mere gisante +sur le sol defiguree a coups de tomahawk, Maggie, Maria, +massacrees aussi, ou, sort egalement affreux! entrainees en +captivite? + +L'artiste amorca et examina son revolver en proferant de +terribles menaces contre ces "vagabonds odieux qui deshonoraient +la race Indienne". + +Le Sioux ne disait rien; il aurait ete difficile de savoir ce +qu'il pensait, car il ne repondit point aux questions que lui +adressaient les jeunes gens. + +-- Il faut que j'examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin; +retirez-vous derriere ces broussailles avec vos chevaux et ne +bougez qu'a la derniere extremite. + +Aussitot l'Indien se mit a ramper dans l'herbe de facon a faire +le tour du bois, et arriver ainsi inapercu jusqu'a ce feu +mysterieux dont la fumee etait si inquietante. + +CHAPITRE X +_UNE NUIT DANS LES BOIS._ + +Le Sioux deploya toute la ruse et l'agilite indiennes dans cette +difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le +favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles a +la marche qui devait rester entierement silencieuse. Aussi, +quoique la distance a parcourir fut courte, avancait-il +lentement; une heure s'ecoula ainsi, et la nuit etait venue +entierement lorsqu'il arriva sous la voute sombre du bois. + +Jim s'etait fait aussi son opinion concernant la fumee suspecte +qu'on venait d'apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eut +ete allume par ses amis: la chaleur du jour en excluait la +necessite; d'autre part, les fugitifs avaient une trop grande +crainte d'attirer l'attention de leurs mortels ennemis, pour +commettre une pareille imprudence; enfin, l'oncle John etait trop +experimente pour se departir ainsi des regles d'une precaution +severe. + +Jim n'etait donc pas sans apprehensions, et, quoiqu'il n'en +laissat rien voir, il se sentait agite de sombres pressentiments. + +Progressant plus silencieusement qu'une ombre, il glissait au +milieu des branches sans froisser une feuille, sans deplacer un +brin d'herbe; l'oreille de son plus cruel ennemi n'aurait pu +l'entendre, eut-il rampe a ses pieds. + +En arrivant vers le lieu ou s'etait cachee la famille Brainerd, +il s'arreta et ecouta, concentrant toutes ses facultes pour +saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence +de mort regnait sur toute la nature; il sembla a Jim d'un funeste +augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait +dans l'air, puis il expirait aussitot. + +Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien +habilement sa presence! + +Apres avoir avance encore un peu, il arriva pres du foyer demi- +eteint. Un seul coup d'oeil lui suffit pour reconnaitre qu'il +etait abandonne depuis plusieurs heures. Soupconnant tout a coup +la terrible realite, il se leva, marcha droit a la cachette et la +trouva vide. + +Surement, une bande d'Indiens avait decouvert les fugitifs et les +avait emmenes en captivite! Les traces du campement etaient +visibles, les signes du depart etaient certains; tout cela +s'etait passe depuis quelques heures seulement. + +Apres avoir verifie les lieux et s'etre assure qu'il n'y avait +personne, le Sioux desole revint dans la prairie, ou il fit un +signal pour appeler les deux jeunes gens. + +Ceux-ci accoururent au galop. + +-- Ou sont-ils? demanda Brainerd haletant. + +-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec decouragement. + +-- O ciel! est-il possible! s'ecria le jeune homme chancelant sur +sa selle. Bientot une ardeur febrile lui monta au cerveau; il +reprit: + +-- Ou les aviez-vous laisses, Jim? + +-- La-bas, droit devant nous. + +-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens? + +-- Il fait trop noir pour suivre la piste. + +-- Mais, Jim, demanda l'artiste, etes-vous sur qu'ils aient ete +captures par cette race de vagabonds? + +-- Je ne sais pas; je le pense. + +A ce moment Will mit pied a terre. + +-- Qu'allez-vous faire, Will? + +-- Ils doivent etre encore dans le bois; je vais me mettre a leur +recherche. + +En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu'il faisait une chose +inutile; mais cette agitation meme temperait son desespoir. + +Tous deux s'elancerent vers le fourre avec une egale ardeur. + +Jim les regardait faire avec son stoicisme habituel, et resta +immobile. + +-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l'artiste; +divisons nos recherches; vous, Will, passez a gauche, moi a +droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons +a l'autre extremite du bois. Et vous, Jim, qu'allez-vous faire? + +-- Vous attendre ici. + +Brainerd commenca son exploration avec d'affreux battements de +coeur. Chaque bete fauve fuyant devant lui, chaque oiseau +s'envolant sur sa tete le faisait tressaillir; le murmure du vent +lui donnait des frissons involontaires. + +Il avanca pourtant, avec la resolution du desespoir, et penetra +jusqu'au centre de la foret, cherchant, regardant, ecoutant avec +anxiete. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait +que l'ombre et le silence. + +Bientot il arriva au bout de la foret, et il put voir scintiller +les etoiles a travers les derniers arbres; tout a coup il +s'arreta eperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait +devant lui... c'etait le chariot! + +N'en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la +main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses +doutes. + +-- Mon pere! mon pere! ma mere! chere mere! etes-vous la? +demanda-t-il d'une voix frissonnante. + +Aucune reponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans +le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se +balancait en l'air, c'etait une courroie rompue. Il n'y avait pas +autre chose; plus rien, pas meme les sieges. + +Il chercha le timon, les chevaux n'y etaient plus. Cette froide +et muette epave gardait son sinistre secret, tout en faisant +pressentir une formidable catastrophe. + +Glace jusqu'au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tete +qu'il sentait prete a eclater; des larmes brillantes jaillirent +de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver +une pensee, sans savoir que devenir. + +L'idee lui vint ensuite de retourner hativement aupres de Jim +pour lui faire part de sa decouverte. Mais il la rejeta aussitot, +et, pousse par une impatience devorante; il continua ses +recherches. + +Courbe presque jusqu'a terre, il sondait chaque motte de gazon, +s'attendant toujours a y trouver un cadavre. L'obscurite etait si +profonde qu'il cherchait davantage avec les mains qu'avec les +yeux. + +Il rencontra les empreintes profondes qu'avaient laissees les +sabots des chevaux. Ces traces etaient profondes et avaient +violemment dechire le sol. Evidemment il y avait eu la une lutte +furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs. +Effectivement c'etaient de nobles betes, pleines de race, et qui +n'avaient pas du supporter patiemment l'approche d'un etranger. + +Apres avoir tatonne encore pendant quelques instants sans aucun +succes, il prit dans sa poche une allumette, et l'enflamma, +esperant que cette clarte auxiliaire pourrait l'aider a faire +quelque autre decouverte. Helas, la petite flamme tremblotante +alla se refleter sur les feuilles les plus proches, mais la se +borna sa faible action; en definitive elle n'aboutit qu'a faire +paraitre plus epais, plus impenetrable, le cercle de tenebres qui +se resserrait autour du jeune homme. + +Au moment ou il laissait tomber l'imperceptible tison qui avait +survecu a la breve combustion de l'allumette, Will crut entendre +a peu de distance, un long et profond soupir, pareil a celui +d'une creature humaine oppressee par un lourd fardeau. + +Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s'emparerent de +lui, serait chose impossible! Mille fantomes tourbillonnerent +autour de lui, pendant que ses yeux egares ne voyaient partout +que des milliards d'etincelles. Jamais encore le pauvre enfant +n'avait eprouve d'epouvante pareille. + +Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et +l'emporta sur tout autre sentiment. Il se remit a ecouter avec +une attention profonde, esperant que le son plaintif allait se +renouveler et lui reveler la voix de quelque personne chere. + +Ce fut peine perdue; et le silence continua d'etre si profond, si +absolu, que Brainerd en vint a se demander si son oreille n'avait +pas ete le jouet d'une illusion effrayante. + +Neanmoins il se raidit contre le decouragement et marcha dans la +direction ou il avait cru entendre gemir. + +Quoiqu'il n'avancat qu'avec des precautions infinies, il trebucha +tout a coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s'agita sous +lui. Ses mains, en cherchant a se retenir, rencontrerent la tete +d'un cheval; a cote, en etait un autre. Tous deux etaient vivants +et venaient d'etre reveilles par le jeune homme. + +-- Cher pere! mere cherie! parlez, si vous etes la! s'ecria Will. + +-- Eh! c'est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien +connue et aimee, celle de l'oncle John; nous t'avions pris pour +un de ces brigands Indiens, et nous n'osions souffler. + +Alors une ombre s'approcha, puis une autre, puis une autre et une +autre encore; toute la famille! + +-- Oh! pere! balbutia Will suffoque de joie; quelqu'un de vous +est-il blesse ou malade? + +Il saisit tendrement la main de son pere et la serra; puis il se +jeta au cou de sa mere, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent +aussi affectueusement embrassees. + +-- Oh! Maria! bien chere Maria! murmura-t-il; que Dieu soit beni! +je vous revois donc? N'avez-vous aucun mal, aucune blessure? + +-- Personne n'a a se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains +et saufs. Et vous... et Adolphe?... + +-- Nous allons parfaitement; mais quelle a ete notre inquietude a +votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitte votre +cachette? + +-- Eh! repliqua l'oncle John, c'est une horde de ces damnes +Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu +deguerpir, sans quoi nous etions decouverts. Heureusement nous +nous sommes derobes avec une adresse parfaite, les marauds n'ont +pas seulement soupconne notre presence. Oh sont Halleck et Jim? + +-- Sur l'autre limite de la foret; je vais leur faire un signal. + +Ces deux derniers furent bientot arrives, et a l'aspect de leurs +amis, eprouverent une stupefaction joyeuse, facile a concevoir. +Il y eut encore des embrassades et des poignees de main a n'en +plus finir. L'artiste eprouvait une emotion telle qu'il ne +pouvait dire un mot, exalte qu'il etait par la joie et la +surprise. + +Pendant quelques instants ce fut un pele-mele de questions et de +reponses presque joyeuses. A la fin l'oncle John demanda des +nouvelles de la ferme. + +-- Ah! ma foi! qu'importe! qu'importe! s'ecria-t-il d'un ton +ferme, en apprenant qu'elle etait brulee; nos vies sont sauves, +c'est deja beaucoup. J'ai fait deux fois ma fortune; il n'est pas +trop tard pour recommencer. + +-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils; +nous ferions bien de ne pas perdre un instant. + +-- A mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit +M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu'au point du +jour. Nous pourrions perdre notre route, nous egarer en pays +ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l'erreur, il ne +serait plus temps de la reparer. + +-- Bast! Jim est un trop bon guide pour s'egarer ainsi, repliqua +l'oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie +qu'il s'y reconnait les yeux fermes: N'est-ce pas Jim? que dites- +vous de ca? + +-- Il faut rester ici jusqu'a demain et retourner au chariot; les +femmes y dormiront dedans. + +L'Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un +pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus +rudes epreuves, et une tres longue marche leur etait encore +necessaire pour se tirer entierement hors du danger. D'autre +part, ce n'etait point un delai de quelques heures qui pouvait +accroitre les chances de danger, en augmentant d'une maniere +sensible le nombre des Indiens souleves; tout le mal qu'on +pouvait craindre sur ce point etant a peu pres realise. + +On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les +hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s'endormit +profondement. + +Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupieres; +avec cette vigueur physique et morale qui caracterise l'Indien +dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuye +contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant +comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les +profondeurs de la nuit et de la foret. + +Aux premieres clartes de l'aurore, tous les fugitifs furent sur +pied; l'oncle John fit la priere matinale, lut un chapitre de la +Bible; tous ensemble demanderent "au pere qui est dans les cieux" +le secours tout-puissant de la Providence paternelle. + +C'etait un spectacle touchent de voir ces creatures affligees, +exilees dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une +autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains +misericordieuses de Celui dont la "bonte s'etend sur toute la +nature". + +Les prieres terminees on songea au repas, et, quoique les vivres +fussent froids, on y fit grandement honneur. + +Ensuite on partit. Ce ne fut pas une mediocre difficulte de tirer +le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route; +heureusement il y avait, a cette heure, deux chevaux de renfort: +l'operation fut accomplie sans trop de peine. + +Une fois en bonne direction, le petit convoi s'arreta pendant +quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d'examiner les +alentours afin de se convaincre qu'il n'y avait pas d'ennemis. + +Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul. + +CHAPITRE XI +_PERIPETIES._ + +Comme il importait de menager les chevaux dont la marche devait +se prolonger jusqu'a une heure avancee de la soiree, on regla +leur course a une allure moderee. + +Jim avait pris place sur le siege de devant a cote de l'oncle +John qui tenait les renes avec la calme habilete d'un veteran du +sport. Chose bizarre! l'Indien, malgre les cahots de la voiture, +se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours +en mouvement, fouillait au loin les environs. + +Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis +leur reunion il avait manifeste une preference marquee pour la +societe de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait +encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que +sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les +regrets du passe, les craintes de l'avenir avaient imprime a +cette ame impressionnable une teinte ineffacable de tristesse +melancolique. + +Du reste, tous les visages etaient mornes et preoccupes; si, par +intervalles, une joyeuse saillie de l'oncle John, un eclat de +rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c'etaient +comme des eclairs passant et s'eteignant aussitot dans un ciel +sombre. + +Pendant que Maria et Will babillaient de leur cote, Halleck +poursuivait la conversation avec Maggie. + +-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du +Minnesota en general? demanda la jeune fille en tournant vers +l'artiste ses doux yeux noirs. + +-- Je pense a tout hasard, qu'il y a parmi eux un etrange +ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!... + +-- Enfin, croyez-vous que la majorite soit bonne ou mauvaise? + +-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connaitre... +repondit Adolphe avec un sourire embarrasse. + +-- Vous etes desillusionne, je le vois, et revenu un peu de vos +poetiques theories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc, +dites votre pensee telle qu'elle est. + +-- Ma franchise est indubitable, chere Maggie; aussi je vous +dirai que je ne desespere point d'y trouver quelque noble type. + +-- Votre admiration pour le caractere Indien a quelque chose de +surprenant, reprit la Jeune fille avec une energie qui la surprit +elle-meme; mais irait-elle jusqu'a vous devouer pour +l'instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait- +elle jusqu'a vous faire oublier le confort, les delices de la +civilisation, pour aller vivre au milieu d'elles, afin de les +evangeliser? + +-- Mon opinion est que j'aurais d'abord moi-meme besoin de +quelques sermons, repliqua l'artiste en riant. + +--N'avez-vous pas quelque autre pensee plus reellement serieuse? +reprit Maggie. Pardonnez-moi d'amener la conversation sur un +sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder +aucune secrete pensee. Nous sommes sur le bord d'un precipice, +celui de la mort; nous pouvons y tomber a chaque instant; il est +raisonnable d'etre prets... de songer a ce grand voyage de +l'Eternite. + +-- Assurement, Maggie, vous seriez la digne femme d'un +missionnaire, vous etes deja une sainte, je l'affirme. + +La jeune fille allait repliquer, lorsqu'une exclamation de Jim +attira l'attention de tout le monde. + +Toujours debout, l'Indien paraissait regarder avec attention un +objet qui avait attire ses yeux. + +-- Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? demanda l'oncle John. + +-- Une ferme la-bas! repliqua le Sioux. + +Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un +grand toit allonge dont l'aspect fut d'agreable augure pour les +voyageurs. La soiree s'avancait, la fatigue de la journee avait +ete accablante; c'etait une perspective attrayante que de pouvoir +se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier. + +Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les batiments, +de construction moderne, entoures de vastes dependances, etaient +construits pres d'un cours d'eau considerable. + +Neanmoins, malgre cet exterieur satisfaisant, Will surprit dans +le regard de Jim une expression particuliere empreinte d'une +certaine inquietude. Il semblait trouver que tout n'y etait pas +pour le mieux. + +Lorsqu'on fut arrive a une centaine de pas, apres avoir bien +examine les lieux, il demanda qu'on fit halte. + +Comme chacun l'interrogeait des yeux, il repondit : + +-- Ou sont les gens? + +En effet, partout, en ce lieu, regnaient un silence, une +immobilite, une absence de vie, qui n'avaient rien de naturel. La +porte d'entree etait grande ouverte, semblable a une vaste plaie +beante; personne n'entrait ni ne sortait; on n'entendait pas un +souffle a l'interieur, pas de mugissements de bestiaux, rien... + +-- C'est drole, tout ca! fit l'oncle John apres avoir promene en +tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils +tous endormis apres souper?... + +-- Les Indiens sont passes par la, dit le Sioux en secouant la +tete; voyons donc, ajouta-t-il en sautant a terre et en courant +vers la maison. + +Will et Halleck le suivirent de pres; un spectacle horrible les +attendait a l'interieur. + +Au milieu de la premiere piece gisait, sanglant et froid, le +cadavre d'un homme d'un certain age, le pere de famille, sans +doute. Plus loin etait etendu celui d'une femme, litteralement +hache de blessures affreuses. Entre ses bras crispes etait serre +un petit enfant raide et glace; derriere, dans les cendres du +foyer, apparaissaient des debris humains qu'on pouvait +reconnaitre comme etant ceux d'un enfant. + +Les Indiens avaient laisse la l'empreinte sanglante de leur +passage. Il avait du y avoir une terrible lutte: tous les meubles +etaient bouleverses, brises, macules de sang. Le pere avait vendu +cherement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies +etaient serrees des poignees de cheveux noirs et brillants, +arraches aux tetes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette +lutte epouvantable, le nombre des assaillants l'avait emporte, le +_settler_ avait ete ecrase avec tous les siens. + +-- Comment se fait-il qu'ils n'ont pas brule la maison? demanda +l'artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid +et dessinait a la hate toutes ces scenes effrayantes. + +-- Trop presses, n'ont pas eu le temps, avaient peur des soldats, +repondit laconiquement le Sioux. + +-- Est-ce qu'il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec +empressement le jeune Brainerd. + +-- Je ne sais pas, peux pas dire, c'est possible. + +-- En tout cas, voila une triste affaire, reprit Halleck, et +suivant moi, si ces vagabonds..... + +Une fusillade soudaine l'interrompit brusquement. Jim bondit, +rapide comme l'eclair; les deux jeunes gens le suivirent. + +Ils apercurent le chariot entoure d'un groupe d'Indiens. Les deux +chevaux avaient ete tues raides. L'oncle John luttait comme un +lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd etaient aux mains des +Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux. + +L'oncle John, debout sur l'avant du chariot, faisait +tourbillonner avec une force irresistible, une barre de chene +arrachee au siege de la voiture; plus d'une tete Indienne fut +brisee par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk +l'atteignit traitreusement par derriere; il tomba en jetant un +grand cri; au meme instant, son meurtrier eut le crane troue par +une balle que lancait l'infaillible carabine de Jim. + +En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un +mouvement pour se jeter sur lui et l'achever par terre; mais le +coup de feu tire par Jim leur donna a reflechir, ils reculerent +de quelque pas et regarderent de tous cotes afin de decouvrir ces +adversaires imprevus. + +Les deux jeunes gens voulurent s'elancer au secours de leur +famille; le Sioux, sombre et les sourcils fronces, leur barra +rudement le passage. + +-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme +rien! + +-- Allons donc! repliqua Will; resterons-nous la, a voir +massacrer nos amis? + +-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenetres! + +Joignant l'exemple aux paroles, l'Indien arma sa carabine, visa +un Sauvage pret a poignarder l'oncle John, et l'abattit. Les +jeunes gens l'imiterent, et mettant le fusil a l'epaule, epierent +le moment favorable pour faire feu. + +Les Sauvages ne s'attendaient nullement a ce qu'il y eut des +etres vivants dans la ferme, ils laisserent les femmes aux mains +de ceux qui les avaient saisies, et s'avancerent avec precaution +contre les batiments. + +Les trois Indiens, charges des captives, prirent leur course dans +la direction du nord-est. + +Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut a proximite, Jim et +ses deux compagnons firent feu. Ces detonations recues presque a +bout portant eurent un resultat prodigieux, les assaillants +firent halte, pleins d'hesitation. + +Malheureusement la balle de Jim avait seule touche le but; +l'agitation exaltee des jeunes gens leur avait fait manquer leur +coup. Cependant les Sauvages, intimides par cette chaude +reception, craignant sans doute de rencontrer un nombre +considerable de combattants, se retirerent a l'ecart, et peu a +peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur +bande. + +-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle +John. + +Effectivement, deux bandits rouges s'etaient detaches du gros de +la troupe, et se rapprochaient du chariot. L'oeil percant de Jim +les surveillait comme celui de l'aigle guettant sa proie. + +Au moment ou ils passerent pres du char, celui qui marchait le +dernier lanca violemment son tomahawk contre John toujours etendu +sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au meme +instant; la direction du coup fut derangee, et le vieux _settler_ +ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie a l'Indien +que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut +pas gaspiller inutilement ses munitions. + +Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient +ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les +eurent rejoints, toute la bande s'elanca ventre a terre dans la +direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait +disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence +regna dans cette solitude desolee. + +S'il avait ete possible a l'artiste de reproduire sur la toile le +tableau qu'il offrait lui-meme avec ses deux compagnons, il +aurait certainement realise une oeuvre capable, plus que toutes +les autres, de le rendre illustre. + +Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menacant, suivait +du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens +ravisseurs. + +Will, pale, abattu, les yeux voiles, regardait aussi cette route +par laquelle venait de disparaitre ce qu'il cherissait le plus au +monde. + +Halleck, l'air egare, les yeux errants au hasard, paraissait +perdu dans les idees les plus complexes; on aurait dit un homme +cherchant sa route par une nuit obscure. + +Tous trois avaient oublie le vieux John Brainerd; ils revinrent +au sentiment de la realite en le voyant se relever et accourir +vers eux. + +-- Vous n'etes donc pas blesse, pere? s'ecria Will en s'elancant +au-devant de lui. + +-- Pas le moins du monde! etourdi seulement. Mais, O mon Dieu! +que vont-elles devenir aux mains de ces bandits? + +-- Helas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un +sanglot. + +-- Nos chevaux, ou sont-ils? Les miens sont tues. Ne pourrions- +nous pas poursuivre cette canaille? Qu'en dites-vous, Jim? + +Le Sioux secoua tristement la tete : + +-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne reussirons qu'a +nous faire tuer ou a faire tuer les prisonnieres. + +-- Misericorde du ciel! mais voyez donc ces scenes d'horreur qui +nous entourent! N'est-ce pas la un menacant augure? Plus de +ressources; mon Dieu! plus de ressources! + +Le visage bronze du vieillard s'abaissa convulsivement dans ses +mains, et des larmes brulantes jaillirent au travers de ses +doigts. Un silence douloureux regna pendant quelques instants au +milieu de ce groupe desole. + +Le bras de Christian Jim s'etendit doucement vers lui et se +reposa sur son epaule : + +-- Mon frere n'est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix +douce et harmonieuse qui etonne quiconque n'a pas vecu parmi les +Indiens. + +John releva la tete et le regarda : + +-- Que mon frere parle au Pere qui est dans les Terres Heureuses; +son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est +toujours ouverte pour soutenir celui qui est afflige. + +-- Vous avez raison, Jim, repondit le vieillard en raffermissant +sa voix; vous me rappelez a mon devoir de chretien... Il est +vrai, le Seigneur est desormais notre unique appui, notre supreme +esperance... + +Tous tomberent a genoux, et prierent ardemment au travers de +leurs larmes. + +CHAPITRE XII +_AMIS ET ENNEMIS._ + +Les dernieres paroles de priere montaient encore vers le ciel, +lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le +lointain; il approcha successivement, devint plus distinct; +bientot une voix breve et retentissante cria: "Halte!" + +En s'avancant de quelques pas, les quatre fugitifs apercurent un +peloton de cavalerie et son officier, portant l'uniforme des +Etats-unis. + +-- Hola, he! par la! dit l'officier; quelles nouvelles? + +En meme temps, il mit pied a terre et s'approcha de la ferme. + +C'etait un homme de six pieds, gros a proportion de sa taille, +coiffe d'une cape ronde de chasse, ayant pistolets a la ceinture, +carabine en bandouliere, revolver suspendu a la boutonniere, +sabre a la main. Son visage, allonge demesurement par une barbe +pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son +visage, disons-nous, etait illumine par deux yeux d'un bleu clair +fulgurant; un nez prodigieux en bec d'epervier, des sourcils +noirs, de longs cheveux roux, un teint bronze, composaient a cet +etre extraordinaire le physique le plus etrange qu'on puisse +rever. + +Quel type pour Halleck!... s'il eut eu le coeur a dessiner! + +Le nouveau venu entama, la conversation avec une memorable +loquacite: + +-- Avez-vous quelque notion d'un lot de Diables peints qui +doivent roder par ici? Ah! ah! Ils ont laisse dans ce lieu +l'empreinte de leurs satanees griffes! Hello! ouf! ils ont fait +du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier! +Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier a cette +vermine; vous allez voir. + +Will n'eut que le temps de relever le revolver auquel l'officier +avait expeditivement recours. La balle siffla sur la tete de Jim +qui n'avait pas daigne faire un mouvement. + +-- Eh bien! qu'y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l'autre avec +un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de +sensiblerie! c'est mal porte!... vous allez voir. + +Il coucha de nouveau l'Indien en joue. + +-- Ne touchez pas a un seul cheveu de sa tete! s'ecria le jeune +homme; c'est notre meilleur ami! + +-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchante de +faire sa connaissance!... Vous avez parle a temps, jeune homme; +un quart de seconde plus tard, il n'aurait plus ete temps de +sauver sa peinture. Je m'y connais.... vous auriez vu! Quel est +ce gaillard-la? + +-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs +et les plus fideles services dans ces temps de trouble. + +-- Tres bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous +n'avez pas repondu a ma premiere question. Avez-vous quelque +notion d'un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Repondez- +moi, je vous le demande positivement. + +-- Je suis pret a parler, mais lorsque vous m'en laisserez le +temps, repliqua Will. + +Aussitot il s'empressa de lui raconter tous les evenements deja +connus du lecteur. + +L'officier ecouta le recit avec un calme imperturbable; rien ne +semblait capable de l'etonner. En temps utile il se coupa une +enorme chique et en offrit une pareille a Jim. Puis il s'occupa +d'epousseter la poussiere qui couvrait ses grandes bottes. Enfin +il rechargea son revolver et promena methodiquement un cure-dent +entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d'une +bete fauve. + +Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l'officier +reprit: + +-- Tout ca, c'est une rude affaire de sport... une rude affaire! +A la derniere campagne j'ai eu un cheval tue sous moi; oui, +Monsieur, tue comme un lapin par un grand drole peint en vert. +Celui-la, je l'ai embroche en tierce. Un autre cheval fourbu, et +un autre, couronne des deux genoux. Ah! c'etait trop fort; mais +je vous le dis..... + +Il y eut un instant de silence pendant lequel l'honorable +gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue +et la tortilla fort agreablement en croc avec le pouce et +l'index; puis, il renouvela sa chique, et continua: + +-- Je suis, moi, un veteran de la guerilla, voyez-vous. Il n'y a +pas un coin du Minnesota ou je n'aie tue net ma demi-douzaine de +Peaux-rouges. Le tout est de savoir s'y prendre; je vous en +avertis. D'abord... + +A ce moment il fut interrompu par l'oncle John qui lui dit: + +-- Sir, ne pensez-vous pas qu'il y ait urgence de nous mettre en +chasse? Ces bandits auront le temps de s'eloigner tellement qu'il +deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous +laissons gagner par la nuit. + +-- Mon ancien, repliqua le commandant, je partage votre avis et +je l'executerai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la +methode! en tout, Sir, il en faut! A ce sujet, souffrez que je +vous dise... les Indiens sont des brutes, des betes fauves dont +on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce qu'ils +n'ont pas de methode; oui, Sir, parce qu'ils n'en ont pas. J'irai +meme plus loin, et je dirai qu'ils seraient de bons soldats, +s'ils avaient de la methode. Il me sera facile de vous demontrer +cela par une simple histoire vous allez voir. + +-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma +fille, ma niece souffrent peut-etre en ce moment mille morts... +hatons-nous, je vous en supplie. + +-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom? + +-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, l'oncle John Brainerd. + +--Tres-bien, sir; votre nom etait arrive jusqu'a moi, comme celui +d'un intrepide chasseur d'ours grizzly. Vous avez mon estime. + +-- Alors, nous pouvons faire nos preparatifs?... + +L'officier lanca obliquement un long jet noiratre provenant de sa +chique, regarda le soleil et dit: + +-- Oui, nous allons essayer une chasse en regle, destinee a +rendre la liberte a vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes +ne sont pas des conscrits, la chose ne trainera pas en longueur +avec eux. Je desire avoir un renseignement prealable est-ce que +cet Apollon cuivre ne pourra pas nous etre de quelque utilite? + +Jim ne sourcilla point jusqu'a ce qu'on l'eut interpelle +directement. + +-- Je ne sais pas, repondit-il. + +-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... repeta impatiemment le +capitaine; ils font tous la meme reponse, ces sournois-la! Une +fois, je faisais de la guerilla en Virginie; nous avions besoin +d'un guide au milieu de ces regions diaboliques, j'avisai un Nez- +Coupe que m'avaient recommande les missionnaires; il commenca par +repondre a toutes mes questions: "Je ne sais pas... je ne sais +pas..." Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je n'ai jamais vu de +renard plus fute que ce garcon la; a lui seul il me depista un +demi-cent de Peaux-rouges que nous tuames fort proprement dans +l'espace de deux matinees. C'est ce qui arrivera aujourd'hui, +n'est-ce pas Jim? Il me plait vraiment, je vous le dis. J'aime +ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer +vivement. Avez-vous des chevaux? + +-- Il ne nous en reste que deux, repliqua Will; ceux du chariot +ont ete tues. + +-- Eh! qu'importe? deux de perdus, trois de retrouves: regardez +la-bas. + +Parlant ainsi, l'officier leur montra, rodant dans les environs, +les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim. + +Ce dernier, avec l'aide de Will, se fut bientot empare de deux de +ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement +montee; on se mit en marche sans tarder. + +Tout en cheminant au petit galop de chasse, l'infatigable +commandant reprit la conversation. + +-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut etre +fort loin de nous; elle peut aussi etre fort pres. Les coquins ne +se doutent pas de ma presence par ici; ils n'ont eu aucune raison +pour se presser; au contraire, je pencherais a croire qu'il leur +sera venu en idee de se blottir dans quelque coin, pour se +reposer d'abord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout +doit leur faire presumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils +savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si +inexperimentes en matiere de strategie!... Enfin, a tort ou a +raison je pense ainsi; que dit Master Jim? + +-- Je pense comme le capitaine; repondit le Sioux qui connaissait +l'officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante +l'attention qu'avait eue celui-ci de lui offrir une superbe +chique. + +-- Tres bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous +allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les +_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette +colline, tout un panorama de prairies s'etalera sous nos veux. + +On galopa pendant pres d'un quart d'heure en silence; apres quoi +on arriva au sommet d'une eminence boisee qui dominait deux +plaines fort etendues. + +Dans le lointain, sur le bord d'une foret epaisse, circulait un +cours d'eau important; a gauche, s'elevaient a perte de vue des +coteaux boises dont les elevations progressives aboutissaient a +des montagnes bleues qui se confondaient avec l'horizon; au pied +du mamelon occupe par la petite caravane serpentait une espece de +clairiere allongee et tortueuse, toute bordee d'arbres qui la +recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait +jusqu'a un gros bouquet de sapins dont l'issue devait donner +immediatement sur la riviere. + +-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre +allure; vous savez l'axiome du parfait cavalier: En plaine au +trot, et la montee au galop, a la descente au pas! D'ailleurs, il +ne faut pas nous conduire comme des hannetons d'avril qui n'ont +jamais rien vu; notre affaire, maintenant, c'est de depister ces +_rascals_ sans etre depistes par eux. Or donc, pour arriver a cet +interessant resultat, nous devons nous remiser sous un abri +convenable, pendant que Master Jim ira en eclaireur flairer ce +que contient le gros bouquet de pins, la-bas. C'est drole, j'ai +comme un avant-gout d'_injuns_. + +Le capitaine appuya en riant sur cette facon d'articuler le mot +Indien a la mode sauvage; en meme temps il regarda Jim d'un air +si facetieux, en imitant la pose d'un chef Corbeau bien connu, +que Jim faillit sourire et partit aussitot en rampant sous les +broussailles. + +Pour charmer les ennuis de l'attente, l'officier, apres avoir +range son petit escadron dans une aile de foret qui finissait en +pointe du cote de la clairiere, renouvela copieusement sa chique; +apres quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis. + +-- Le major Hachtincson, commandant le 3 deg. escadron du 6 deg. regiment +de cavalerie legere, Minnesota's division, dit-il en saluant +tour-a-tour Brainerd pere, Will et Halleck; excusez-moi, +gentleman, si je me presente moi-meme, le manque absolu de +societe convenable dans ce desert, m'y oblige. + +-- Will Brainerd mon fils, sir repondit John; Adolphus Halleck +mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingue qui a fait, en +artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans. + +On s'entre salua avec tout le decorum convenable; les +presentations etaient faites regulierement, on pouvait causer. + +Le major s'adressa sur-le-champ a l'artiste. + +-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratique le champ de bataille? +lui demanda-t-il d'un ton qui ne dissimulait point une legere +ironie. + +Adolphe rougit un peu, malgre son sang-froid habituel: + +-- Fort peu, major, le troisieme coup de fusil tire a la bataille +de Bull-run m'a ecorne le bout d'une oreille; ma foi, comme je +n'avais pas precisement une vocation militaire transcendante, +j'ai renonce aux travaux de guerre... + +-- Et maintenant, mon cousin fait des etudes sauvages... ajouta +malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher +Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il +avec un leger sourire; le major doit s'y connaitre, lui! + +Halleck eut un moment d'embarras et d'hesitation, sous les +regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit +bonne contenance et demanda a l'officier: + +-- Certainement, je serais fort aise d'etre fixe sur le compte de +cette race d'hommes etranges, peu connus, diversement apprecies, +que les uns representent comme nobles et chevaleresques, les +autres... + +-- Peu connus!... diversement apprecies!... Chevaleresques!... +interrompit l'officier avec un eclat de rire strident; ecoutez, +sir, un homme qui a vecu trente ans dans ce monde la, et que vous +pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la +photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les +instincts reunis du chat, de la hyene, du tigre, du vautour, et +generalement des carnassiers de bas etage; tous les vices +agglomeres des populations civilisees, des hordes barbares, des +bandits hors la loi; un amalgame de la bete fauve et du scelerat +sans conscience. Voila pour le cote moral... que j'adoucis +passablement... La force, la souplesse, l'agilite, la vigueur +indomptable, superieures a celles du singe, de la panthere, du +cerf, de l'aigle et de tous les animaux les plus surprenants; une +finesse de sens inouie; une adresse phenomenale a, tous les +exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, d'acier, de +caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voila pour le +cote physique. Total, des monstres infernaux a figure humaine et +qui realisent l'impossible, l'inimaginable, surtout au point de +vue du crime et de la mechancete. + +-- Le portrait ne me semble guere flatte, murmura Halleck avec un +rire force. + +-- Peuh! J'en dis peut etre encore plus de bien qu'ils n'en +meritent. Et je vais vous etonner... Ces etres-la, si, par +hasard, le bon esprit du Christianisme reussit a s'introduire en +eux, ces etres-la deviennent des sujets d'elite, de nobles et +dignes creatures valant beaucoup mieux que nous tous hommes +civilises. + +-- Mais alors! interrompit Halleck d'un ton triomphant. + +-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au +college. Le Sauvage christianise... + +-- Eh bien? + +-- Ce n'est plus un Sauvage! puisqu'il n'est plus mauvais. + +Halleck se mordit les levres, en se souvenant que Maggie lui +avait fait exactement la meme reponse. + +L'officier reprit: + +--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur... + +-- Eh bien? + +-- C'est un meprisable et haissable et redoutable monstre. Ergo! +ma demonstration est faite. Attention! continua l'officier en +changeant de ton, voila Jim qui nous fait un signe, la-bas. + +La petite troupe se porta avec precaution vers le Sioux qui les +attendait + +-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda l'officier a voix si basse +qu'a peine l'Indien put l'entendre. + +-- Rien, repondit celui-ci; je vais voir, attendez-la. + +Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d'une +demi-heure on le vit surgir de broussailles a une assez grande +distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avancat avec +les plus meticuleuses precautions. + +Lorsqu'on l'eut rejoint: + +-- Une piste! fit-il d'une voix semblable a un souffle, en +montrant quelques vestiges a peine visibles sur l'herbe. -- +Attendez. + +Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une +ardeur contenue qui etincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa +proie! + +Une heure s'ecoula ainsi dans une anxieuse attente; le major +commenca a perdre patience et a s'inquieter. + +-- Ah ca! votre homme ne reparait plus, dit il a l'oreille de +Brainerd; qu'est-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme +un vilain? + +-- Oh non; il en est incapable, repliqua le _settler_. + +-- Eh bien! alors, on nous l'a pris ou tue dans quelque coin. + +-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau +malheur! + +-- Non, non! fit le major en etendant doucement son doigt vers la +prairie; voyez-vous, dans ce creux, l'herbe qui remue contre la +direction du vent... et puis cette tete noire qui se souleve un +peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec +precaution et nous fait un petit signe. Tres bien! il nous +indique un autre bouquet d'arbres auquel il pourra arriver sans +etre vu de la riviere... il nous recommande de marcher doucement, +doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long +des grandes broussailles. C'est compris! ajouta le major en +repondant par un petit signe de tete; allons, enfants! et de la +prudence! + +On se glissa, avec une adresse et des precautions incomparables +jusqu'au point indique; la on trouva Jim qui attendait avec un +visage preoccupe. + +-- Pas de bruit, dit-il, ils sont la! S'ils nous entendent, ils +tueront les femmes. + +On se groupa dans un recoin de la foret et on tint conseil. Le +soleil etait sur le point de quitter l'horizon; il importait +d'avoir une solution avant la nuit. + +Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation. + +-- Il faut que ca chauffe tout de suite! dit-il; comme nous +allons bruler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en +s'adressant a ses hommes, ayez l'oeil au guet, le doigt sur la +detente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son +Sauvage. + +Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant etait +terrible leur emotion. Ils appreterent convulsivement leurs +armes. + +-- Marchons, dit Jim. + +La moitie des cavaliers mit pied a terre; tout le monde se mit a +ramper dans le bois, suivant la direction indiquee par le Sioux. + +L'arrivee des poursuivants fut tellement silencieuse, et les +Indiens s'attendaient si peu a etre poursuivis, qu'ils furent +surpris a cinquante pas de distance, au moment ou ils etaient +occupes a harnacher leurs chevaux pour le depart. Ainsi, tout le +desavantage etait de leur cote. + +-- Feu! et chargez ensuite! cria le major d'une voix tonnante. + +Un tourbillon de fumee et de flammes remplit la clairiere; des +hurlements de mort repondirent aux detonations; quatre Indiens +seulement resterent debout; tous les autres se tordaient sur +l'herbe dans les convulsions de l'agonie. + +Les trois femmes tremblantes accoururent eperdues vers leurs +liberateurs. Maggie se trouvait la plus proche d'Halleck; il +s'elanca vers elle. + +Au meme instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune +fille, le couteau a la main, et la saisit par les cheveux. + +-- Veux-tu la lacher! demon maudit! hurla l'artiste en armant son +revolver et en faisant feu. + +La premiere balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point +noir, d'ou jaillit aussitot un mince filet de sang. Le bandit +chancela en grincant des dents, mais sans abandonner sa victime +sa main levee s'abaissa sur la tete courbee de la malheureuse +enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu'au manche +dans le cou frele et delicat qui fut a moitie tranche. Ensuite, +avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba a la +renverse, crible de balles qu'Adolphe lui avait envoyees +desesperement. + +Le corps inanime de la jeune fille s'affaissa sur le sol +sanglant, comme la tige d'une fleur atteinte par la faux; Halleck +n'arriva meme pas a temps pour la recevoir dans ses bras. Il +s'agenouilla avec desespoir aupres d'elle, les yeux noyes de +larmes brulantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure +dont les traits pales avaient conserve jusque dans la mort leur +expression resignee et angelique. + +Cette horrible scene s'etait accomplie avec la rapidite de +l'eclair, comme un coup de foudre, sans que personne eut pu faire +un mouvement pour la prevenir. _Mistress_ Brainerd et Maria +etaient aussitot accourues haletantes et desesperees, mais, tout +etait fini, l'ange avait quitte son enveloppe d'argile pour +remonter au ciel. + +Brises de douleur, les malheureux parents de la jeune victime +s'etaient jetes a genoux autour d'elle, essayant de lui prodiguer +des soins... helas! desormais inutiles. Chacun d'eux deposa sur +son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se +relevant, _Mistress_ Brainerd apercut Halleck, agonisant de +desespoir, et dont les yeux restaient fixes sur la morte cherie; +la bonne mere comprit tout ce que renfermait cette angoisse +comprimee; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant + +-- Donnez-lui aussi un dernier baiser. + +Le pauvre Adolphe s'inclina sanglotant, eperdu, et posa ses +levres sur la joue froide de celle qu'il aimait tant, dans le +silence de son ame. + +Puis il retomba a genoux et demeura immobile, priant, pleurant, +suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort. + +Pendant ce temps, les Indiens avaient ete foudroyes par une +derniere decharge et le major Hachtincson avait pris le soin +personnel de s'assurer, le sabre a la main, que chacun d'eux +etait bien mort et ne jouait pas au cadavre. + +Cette clairiere etait sinistre avec ses herbes ensanglantees, +noircies par la poudre, ecrasees par les corps inanimes mais +toujours farouches des Sauvages. + +Dans un coin recule, la famille Brainerd pleurait et priait +autour de celle qui avait ete Maggie. + +Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait +lentement son epee, lorsque son regard se portait vers ce dernier +groupe, ses sourcils se froncaient, ses yeux clairs lancaient des +flammes. + +-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah! +gredins! ah! race infernale! on n'en tuera jamais assez! + +Jim, immobile sur la lisiere du bois, regardait tout cela d'un +air impassible; on aurait dit une statue de bronze... + +On se serait trompe en le croyant insensible, lorsque ses yeux +rencontraient la pale image de Maggie, une lueur humide tremblait +dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi! + +EPILOGUE + +Trois jours apres les evenements qu'on vient de retracer, la +petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul. + +Le major Hachtincson, qui avait escorte jusque-la la famille +Brainerd, pour la proteger contre de nouveaux malheurs, fit faire +halte a sa troupe et se prepara a prendre conge de ses nouveaux +amis. + +-- Que Dieu vous garde! sir, et vous rende plus heureux a +l'avenir, dit-il a Brainerd, en lui serrant la main: Je vous +quitte pour rentrer dans le desert ou m'appelle la chasse +Indienne. Vous pouvez compter qu'elle sera vengee plus d'une +fois... + +-- Pas bon! venger: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour +la premiere fois peut-etre, se melait a la conversation sans +avoir ete interpelle. + +Le major le regarda pendant quelques minutes avec un serieux +incroyable: puis il secoua la tete d'une facon dubitative, et +ajouta en style Indien. + +-- Jim avoir raison peut-etre... sang pour sang, mauvais! + +Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en +reflechissant; ensuite il dit avec explosion. + +-- Ah! pourtant, on ne peut soutenir le contraire; un assassin +doit mourir! autant il m'en tombera sous la main, autant j'en +tuerai! + +-- Se defendre, bon! repliqua Jim; attaquer, mauvais. + +-- Ces diables d'Indiens parlent peu, observa le major en +souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous +garde! + +Le peloton de cavalerie etait deja a quelque distance, lorsque +l'officier entendit une voix qui l'appelait: c'etait Halleck, +revenant sur ses pas pour lui parler. + +-- Sir, dit le jeune homme qui etait tres pale voulez-vous +accepter une mission? + +-- Volontiers, mon jeune ami: de quoi s'agit-il? + +Halleck tira de sa poche une petite croix sculptee qu'il avait +faconnee en route + +-- Lorsque vous passerez pres de l'endroit... vous savez?... Je +vous prie de placer cette petite croix dans une incision que +porte le Sumac penche sur sa tombe. + +-- Oui... je vous le jure! repondit le major en lui serrant +energiquement la main. + +-- Ensuite, reprit Halleck d'une voix a peine intelligible, vous +vous agenouillerez, vous ferez une priere, et vous lui direz, de +ma part, "au revoir". Merci! Adieu, ajouta-t-il en s'enfuyant +brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter a +ses paupieres. + +Le major continua sa route machinalement; au bout de quelques +secondes, il porta vivement un doigt a son oeil. + +-- Diable d'homme! murmura-t-il, qu'avait-il besoin de venir me +tracasser ainsi?... voila-t-il pas que j'ai le coin d'une +paupiere humide!... Allons, enfants! un temps de galop! commanda- +t-il a ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire, +reprit-il en monologue; comme ca, aussi, sa commission sera plus +tot executee. + +Bientot la solitude reprit son silencieux empire; les Brainerd +avaient disparu d'ans la direction du Nord, les cavaliers dans +celle du Midi; toute trace humaine s'etait evanouie au milieu du +desert. + +Une semaine apres l'arrivee des pauvres fugitifs dans la ville de +Saint-Paul, M. Brainerd recut une lettre portant la suscription +suivante: + +A _mistress_ Brainerd, pour remettre e miss Maria Allondale. + +La bonne dame se hata de la presenter a Maria, qui, a peine +remise de tant de secousses, etait encore au lit. + +-- Oh mon Dieu! s'ecria la jeune fille en regardant l'adresse, +qu'y a-t-il encore? Il me semble que voila l'ecriture d'Adolphe +Halleck. + +Et, brisant le cachet d'une main tremblante, elle lut: + +"Chere Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai +loin de vous, loin de toute ma chere famille, a laquelle je dis +un adieu supreme. + +"Nous avions vecu pendant plusieurs annees, amis et fiances, dans +la pensee souriante qu'un jour nous serions maries ensemble. + +"Mais, une catastrophe irreparable, qui a soudainement detruit +tout mon bonheur et mes esperances, m'a ouvert les yeux et m'a +appris que nous ne devons, pas.... que je ne dois pas vivre +desormais de la vie de ce monde. + +"Soyez libre, Maria, je me suis apercu que votre coeur eprouve +une affection plus particuliere pour notre cher cousin Will... +soyez libre... et heureuse avec lui; je vous degage de toute +promesse envers moi. + +"De notre ancienne amitie; il restera entre nous une affection +sincere et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos +prieres, dans nos esperances... + +"Je ne vous demande plus qu'une seule chose, c'est d'adresser au +ciel des voeux pour que ma voix, qui va precher dans le desert, +trouve un echo dans l'ame des malheureux Sauvages; pour que le +Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai +jusqu'au sein de la solitude, pour qu'apres avoir mure la voie du +ciel aux autres, je parvienne a la suivre moi-meme jusqu'a la +fin. + +"Adieu! a revoir dans la Patrie celeste. + +"ADOLPHE, Missionnaire indigne de Jesus-Christ." + +Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et +cacha sa tete dans le sein de _mistress_ Brainerd, et lui dit +d'une voix etouffee: + +-- Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire. + +-- C'est un noble coeur! murmura la vieille dame, apres avoir +parcouru la lettre, non sans s'essuyer plusieurs fois les yeux. +Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille: Il a choisi +la meilleure part, et je crois sa resolution aussi bonne pour +d'autres que pour lui. + +Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de +sa tante et s'abrita, sans repondre, sous son oreiller. + +........................ + +Quelques mois plus tard un mariage etait celebre dans la +principale eglise de Saint-Paul. + +L'assistance etait modeste, melancolique, peu nombreuse. Mais une +atmosphere de piete, d'affection douce et sincere s'exhalait de +cette petite reunion. Les jeunes epoux semblaient profondement +heureux et aimants. + +C'etaient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui +unissaient leur sort. La ceremonie terminee on quitta le sejour +de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les +nouveaux labeurs de John Brainerd avaient su conquerir dans une +vallee fertile du Minnesota. + +La, on pouvait vivre et sans inquietude, en paix; car un poste +militaire garantissait le territoire contre toute invasion +indienne. + +Pendant bien des annees, la Clairiere de la Sainte (c'etait le +nom donne au lieu ou etait la tombe de Maggie), fut visitee, +chaque automne, par deux pelerins silencieux et attristes... + +L'un d'eux portait la robe noire du missionnaire; sur son visage +jeune encore, mais pali par les rudes epreuves de son saint +ministere, se lisait une pensee profonde et douloureuse. + +L'autre, son inseparable compagnon, etait un Indien de haute +stature, dans la noire chevelure duquel l'age commencait a semer +de longs fils d'argent. + +Tous deux s'agenouillaient sur un tertre gazonne qu'eux seuls +auraient pu reconnaitre, et ils priaient longtemps en silence +pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux desseches par +les orages et les soleils du Desert. + +Puis, en se relevant, le plus jeune disait a l'autre + +-- Oui, mon bon Jim, la priere est douce au coeur afflige. + +-- Prier, penser, esperer, tres bon, repondait Jim. + +Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant l'age, se +detournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait +pour recolter des ames. + +Un jour l'Indien revint seul et portant une forme humaine: +enveloppee d'un suaire noir. + +Il creusa une tombe a cote de celle de la sainte et y deposa son +precieux fardeau. + +Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois +environnants; quand l'hiver arriva, la neige n'etait pas plus +blanche que ses cheveux. + +Le printemps suivant, au grand reveil de la nature, on trouva des +ossements blanchis etendus au pied du Sumac, qui portait la +petite croix defiguree, helas, par bien des orages. + +C'etaient les restes du fidele Jim, du bon Indien devoue jusqu'a +la mort. + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien +by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN *** + +***** This file should be named 13598.txt or 13598.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13598/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the +Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is +also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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