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+The Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jim l'indien
+
+Author: Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13598]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
+Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
+also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
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+
+
+Gustave Aimard -- Jules Berlioz d'Auriac
+
+JIM L'INDIEN
+(1867)
+
+Table des matieres
+
+CHAPITRE PREMIER SUR L'EAU.
+CHAPITRE II LEGENDES DU FOYER
+CHAPITRE III UNE VISITE
+CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.
+CHAPITRE V UN AMI PROPICE.
+CHAPITRE VI INDECISION.
+CHAPITRE VII L'OEUVRE INFERNALE.
+CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT.
+CHAPITRE IX JIM L'INDIEN EN MISSION.
+CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS.
+CHAPITRE XI PERIPETIES.
+CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS.
+EPILOGUE
+
+CHAPITRE PREMIER
+_SUR L'EAU._
+
+Par une brulante journee du mois d'aout 1862 un petit steamer
+sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait
+voir entasses pele-mele sur le pont, hommes, femmes, enfants,
+caisses, malles, paquets, et les mille inutilites indispensables
+a l'emigrant, au voyageur.
+
+Les bordages du paquebot etaient couronnes d'une galerie mouvante
+de tetes agitees, qui toutes se penchaient curieusement pour
+mieux voir la contree nouvelle qu'on allait traverser.
+
+Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus
+variees: le speculateur froid et calculateur dont les yeux
+brillaient d'admiration lorsqu'ils rencontraient la grasse
+prairie au riche aspect, et les splendides forets bordant le
+fleuve; le Francais vif et anime; l'Anglais au visage solennel;
+le pensif et flegmatique Allemand; l'ecossais a la mine resolue,
+aux vetements barioles de jaune; l'Africain a peau d'ebene. --
+Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous
+les elements d'un monde miniature s'agitaient dans l'etroit
+navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice,
+vertus.
+
+Sur l'avant se tenaient deux individus paraissant tout
+particulierement sensibles aux beautes du glorieux paysage
+deploye sous leurs yeux.
+
+Le premier etait un jeune homme de haute taille dont les regards
+exprimaient une incommensurable confiance en lui-meme. Un large
+Panama ombrageait coquettement sa tete; un foulard blanc,
+suspendu avec une savante negligence derriere le chapeau pour
+abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait
+moelleusement au gre du zephyr; une orgueilleuse chaine d'or
+chargee de breloques s'etalait, fulgurante, sur son gilet; ses
+mains, gantees finement, etaient plongees dans les poches d'un
+leger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.
+
+Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli
+d'esquisses artistiques et Croquis executes d'apres nature, au
+vol de la vapeur.
+
+Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus
+Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans
+le but d'enrichir sa collection de vues pittoresques.
+
+Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs
+des Montagnes Rocheuses avait rempli d'emulation le jeune
+peintre; il brillait du desir de visiter, d'observer avec soin
+les hautes terres de l'Ouest, et de recueillir une ample moisson
+d'etudes sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les
+lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus
+sauvages de ces territoires fantastiques.
+
+Il etait beau garcon; son visage un peu pale, colore sur les
+joues, d'un ovale distingue annoncait une complexion delicate
+mais aristocratique, On n'aurait pu le considerer comme un
+gandin, cependant il affichait de grandes pretentions a
+l'elegance, et possedait au grand complet les qualites sterling
+d'un gentleman.
+
+La jeune lady qui etait proche de sir Halleck etait une charmante
+creature, aux yeux animes, aux traits reguliers et gracieux, mais
+petillant d'une expression malicieuse. Evidemment, c'etait un de
+ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale
+les destine a servir d'epices dans l'immense ragout de la
+societe.
+
+Miss Maria Allondale etait cousine de sir Adolphus Halleck.
+
+-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tete
+de la jeune fille, les rivages fuyant a toute vapeur; oui,
+lorsque je reviendrai a la fin de l'automne, j'aurai collectionne
+assez de croquis et d'etudes pour m'occuper ensuite pendant une
+demi-douzaine d'annees.
+
+-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent
+indignes des efforts de votre pinceau, repliqua la jeune fille en
+clignant les yeux.
+
+-- Je ne dis pas precisement cela... tenez, voici un effet de
+rivage assez correct; j'en ai vu de semblables a l'Academie. Si
+seulement il y avait un groupe convenable d'Indiens pour garnir
+le second plan, ca ferait un tableau, oui.
+
+-- Vous avez donc conserve vos vieilles amours pour les sauvages?
+
+-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le
+premier jour ou, dans mon enfance, j'ai devore les interessantes
+legendes de Bas-de-Cuir, j'ai toujours eu soif de les voir face a
+face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes ou
+la nature est sereine, dans leur purete de race primitive,
+exempte du contact des Blancs!
+
+-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d'occasions,
+soyez-en sur; vous pourrez rassasier votre "soif" d'hommes
+rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poetiques
+visions s'evanouiront plus promptement que l'ecume de ces eaux
+bouillonnantes.
+
+L'artiste secoua la tete avec un sourire:
+
+-- Ce sont des sentiments trop profondement enracines pour
+disparaitre aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces
+gens-la, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n'en
+trouve-t-on pas chez les peuples civilises? Je maintiens et je
+maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l'ame haute, noble,
+chevaleresque; ils nous sont meme superieurs a ce point de vue.
+
+-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu'ils sont perfides,
+traitres, feroces!... c'est une repoussante population, qui
+m'inspire plus d'antipathie que des tigres, des betes fauves, que
+sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les
+autres!
+
+Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire
+malicieux, sa charmante interlocutrice qui s'etait
+extraordinairement animee en finissant.
+
+-- Tres bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigenes
+du Minnesota. Par exemple, j'ose dire que la source ou vous avez
+puise vos renseignements laisse quelque chose a desirer sur le
+chapitre des informations; vous n'avez entendu que les gens des
+frontieres, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets a caution.
+Si vous vouliez penetrer dans les bois, de quelques centaines de
+milles, vous changeriez bien d'avis.
+
+-- Ah vraiment! moi, changer d'avis! faire quelques centaines de
+milles dans les bois! n'y comptez pas, mon beau cousin! Une seule
+chose m'etonne, c'est qu'il y ait des hommes blancs, assez fous
+pour se condamner a vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui
+vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgre elle;
+vous vous moquez de ce que j'ai fait, tout l'ete, precisement ce
+que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai
+revenue chez nous a Cincinnati, cet automne, que vous ne me
+reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur
+cette route, si je n'avais promis a l'oncle John de lui rendre
+une visite; il est si bon que j'aurais ete desolee de le
+chagriner par un refus.
+
+"L'oncle John Brainerd" n'etait pas, en realite, parent aux deux
+jeunes gens. C'etait un ami d'enfance du pere de Maria Allondale;
+et toute la famille le designait sous le nom d'oncle.
+
+Apres s'etre retire dans la region de Minnesota en 1856, il avait
+exige la promesse formelle, que tous les membres de la maison
+d'Allondale viendraient le voir ensemble ou separement, lorsque
+son _settlement_ serait bien etabli.
+
+Effectivement, le pere, la mere, tous les enfants maries ou non,
+avaient accompli ce gai pelerinage: seule Maria, la plus jeune,
+ne s'etait point rendue encore aupres de lui. Or, en juin 1862,
+M. Allondale l'avait amenee a Saint-Paul, l'avait embarquee, et
+avait avise l'oncle John de l'envoi du gracieux colis; ce dernier
+l'attendait, et se proposait de garder sa gentille niece tout le
+reste de l'ete.
+
+Tout s'etait passe comme on l'avait convenu; la jeune fille avait
+heureusement fait le voyage, et avait ete recue a bras ouverts.
+La saison s'etait ecoulee pour elle le plus gracieusement du
+monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance
+reguliere avec son cousin Adolphe n'avait pas ete la moins
+agreable.
+
+En effet, elle s'etait accoutumee a l'idee de le voir un jour son
+mari, et d'ailleurs, une amitie d'enfance les unissait tous deux.
+Leurs parents etaient dans le meme negoce; les positions des deux
+familles etaient egalement belles; relations, education, fortune,
+tout concourait a faire presager leur union future, comme
+heureuse et bien assortie.
+
+Adolphe Halleck avait pris ses grades a Yale, car il avait ete
+primitivement destine a l'etude des lois. Mais, en quittant les
+bancs, il se sentit entraine par un gout passionne pour les
+beaux-arts, en meme temps qu'il eprouvait un profond degout pour
+les grimoires judiciaires.
+
+Pendant son sejour au college, sa grande occupation avait ete de
+faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques
+que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succes de rire
+inextinguible; naturellement son pere devint fier d'un tel fils;
+l'orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut propose
+par lui, et decrete par toute la parente qu'il serait artiste; on
+ne lui demanda qu'une chose: de devenir un grand homme.
+
+Lorsque la guerre abolitionniste eclata, le jeune Halleck bondit
+de joie, et, a force de diplomatie, parvint a entrer comme
+dessinateur expeditionnaire dans la collaboration d'une
+importante feuille illustree. Mais le sort ne le servit pas
+precisement comme il l'aurait voulu; au premier engagement, lui,
+ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers.
+Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un
+officier qui avait ete son camarade de classe, a Yale. Halleck
+fut mis en liberte, et revint au logis, bien resolu a chercher
+desormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.
+
+Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que
+lui faisait constamment sa cousine, finirent par decider le jeune
+artiste a faire une excursion dans l'Ouest. -- Mais il fit tant
+de stations et chemina a si petites journees, qu'il mit deux mois
+a gagner Saint-Paul.
+
+Cependant, comme tout finit, meme les flaneries de voyage,
+Halleck arriva au moment ou sa cousine quittait cette ville,
+apres y avoir passe quelques jours et il ne trouva rien de mieux
+que de s'embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle
+effectuait son retour chez l'oncle John.
+
+Telles etaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens
+s'etaient reunis, au moment ou nous les avons presentes au
+lecteur.
+
+-- D'apres vos lettres, l'oncle John jouit d'une sante
+merveilleuse? reprit l'artiste, apres une courte pause.
+
+-- Oui, il est etonnant. Vous savez les craintes que nous
+concevions a son egard, lorsque apres ses desastres financiers,
+il forma le projet d'emigrer, il y a quelques annees? Mon pere
+lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l'oncle
+persista dans ses idees de depart, disant qu'il etait trop age
+pour recommencer cette vie la, et assez jeune pour devenir un
+"homme des frontieres." Il a pourtant cinquante ans passes, et
+sur sept enfants, il en a cinq de maries; deux seulement sont
+encore a la maison, Will et Maggie.
+
+-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n'ai vu
+Maggie, ca commence a faire une grande fille. Et Will aussi... il
+y a deux ans c'etait presque un homme.
+
+-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frere a quatre ans de
+plus qu'elle.
+
+Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu'elle parlait; il
+fut tout surpris de voir qu'elle baissa les yeux et qu'une
+rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptomes d'embarras ne
+durerent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au
+passage; cela lui avait mis en tete une idee qu'il voulut
+eclaircir.
+
+-- Il y a un piano chez l'oncle John, je suppose? demanda-t-il.
+
+-- Oh oui! Maggie n'aurait pu s'en passer. C'est un vrai bonheur
+pour elle.
+
+-- Naturellement... Ces deux enfants-la n'ont pas a se plaindre;
+ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il
+l'intention de rester-la, et de suivre les traces de son pere?
+
+-- Je ne le sais pas.
+
+-- Il me semble qu'il a du vous en parler.
+
+Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis
+baisser les yeux. L'artiste en savait assez; il releva les yeux
+sur le paysage, d'un air reveur, et continua la conversation.
+
+-- Oui, le petit Brainerd est un beau garcon; mais, a mon avis,
+il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de college?
+
+-- Dans deux ans seulement.
+
+-- Quel beau soldat cela ferait! notre armee a besoin de pareils
+hommes.
+
+-- Will a fait ses preuves. Il a passe bien pres de la mort a la
+bataille de Bullrun. La blessure qu'il a recue en cette occasion
+est a peine guerie.
+
+-- Diable! c'etait serieux! quel etait son commandant; Stonewal,
+Jackson, ou Beauregard?
+
+-- Adolphe Halleck!!
+
+L'artiste baissa la tete en riant, pour esquiver un coup de
+parasol que lui adressait sa cousine furieuse.
+
+-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre
+ombrelle.
+
+-- Pourquoi m'avez-vous fait cette question?
+
+-- Pour rien, je vous l'assure...
+
+La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans
+rougir; mais cette tentative etait au-dessus de ses forces, elle
+baissa la tete d'un air mutin.
+
+--Allons! ne vous effarouchez pas, chere! dit enfin le jeune
+homme avec un calme sourire. Ce petit garcon est tout a fait
+honorable, et je serais certainement la derniere personne qui
+voudrait en medire. Mais revenons a notre vieux theme, les
+sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon sejour chez
+l'oncle John?
+
+-- Cela depend des quantites qu'il vous en faut pour vous
+satisfaire. Un seul, pour moi, c'est beaucoup trop. Ils rodent
+sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade
+sans les rencontrer.
+
+-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois?
+
+-- Sur ce point, voici un renseignement precis. Prenez un des
+plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le
+visage une teinte de bistre cuivre; mettez-lui des cheveux blonds
+retrousses en plumet et lies par un cordon graisseux; affublez-le
+d'une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur
+sang.
+
+-- Et les femmes, en est-il de meme
+
+-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est
+exactement le meme.
+
+-- Cependant nous sommes dans "la region des Dacotahs, le pays
+des Beaute", dont parle le poete Longfellow dans son ouvrage
+intitule Hiawatha.
+
+-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites
+allusion. Dans tous les cas, c'est pitoyable qu'il ne l'ait pas
+visite avant d'ecrire son poeme, -- Neanmoins, poursuivit la
+jeune fille, pour etre juste, je dois apporter une restriction a
+ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au
+christianisme sont tout a fait differents, ils ont laisse de
+cote, leurs allures et vetements sauvages, pour adopter ceux de
+la civilisation; ils sont devenus des creatures passables. J'en
+ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu'ils offrent en
+regard de leurs freres barbares, m'a porte a en dire du bien. Je
+pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient
+dignes de servir de modeles a beaucoup d'hommes blancs.
+
+-- Ainsi, vous admettrez qu'il se trouve parmi eux des etres
+humains?
+
+-- Tres certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois
+rendre visite a l'oncle John. Il est connu sous le nom de Jim
+Chretien; je peux dire que c'est un noble garcon. Je ne
+craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,
+
+-- Mais enfin, Maria, parlant serieusement, ne pensez-vous pas
+que ces memes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne
+sont devenus pervers que par la fatale et detestable influence
+des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!...
+
+-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-a-fait impossible aux
+missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils
+intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voila des hommes
+devoues! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une
+longue et noble carriere, au milieu de ces peuplades farouches,
+se heurtant sans cesse a la mort, a des perils pires que la mort!
+tout cela pour leur ouvrir la voie qui mene au ciel! Et le Pere
+Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle,
+ou Jyedan, comme les Indiens l'appellent. C'est un second apotre
+saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille
+occasions sa vie a ete en peril; un jour sa miserable hutte brula
+sur sa tete; il ne put s'echapper qu'a travers une pluie de
+charbons ardents. Eh bien! il benissait le ciel d'avoir la vie
+sauve, pour la consacrer encore au salut de ses cheres ouailles
+
+-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont releves et
+secourus de temps en temps, dans ces postes perilleux?
+
+-- Pas ceux-la, du moins! Ils se croiraient indignes de
+l'apostolat s'ils faiblissaient un seul instant; cette lutte
+admirable, ils la continueront jusqu'a la mort. Pour savoir ce
+que c'est que le sublime du devouement, il faut avoir vu de pres
+le missionnaire Indien!
+
+-- Ah! voici un changement de decor, a vue, dans le paysage;
+regardez-moi ca! s'ecrie le jeune artiste en ouvrant son album et
+taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchante.
+
+-- Vous n'aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la
+rive, a environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est
+proche d'un bouquet de sycomores; elle est attelee d'un cheval;
+un jeune homme se tient debout a cote.
+
+Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l'oeil droit, et
+inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de
+repondre.
+
+-- J'ai quelque idee d'avoir apercu ce dont vous me parlez. Quel
+est le proprietaire, est-ce l'oncle John?... dit-il enfin.
+
+-- Oui; et je pense que c'est Will qui m'attend. Un petit temps
+de galop a travers la prairie, et nous serons arrives au terme de
+notre voyage.
+
+CHAPITRE II
+_LEGENDES DU FOYER._
+
+Apres avoir fait des tours et des detours sans nombre, le petit
+steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre,
+raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes
+passagers debarquerent.
+
+-- Ah! Will! c'est toi?... Comment ca va, vieux gamin?...
+
+Cette exclamation d'Halleck s'adressait a un robuste et beau
+garcon, bronze par le soleil et le hale du desert, mais qui
+demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.
+
+-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe?
+demanda Maria en riant.
+
+-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l'oeil de ce cote-la!
+repondit sur le champ le jeune _settler_; ca va bien, Halleck?...
+je suis ravi de vous voir! vous etes le bienvenu chez nous,
+croyez-le.
+
+-- Je vous crois, mon ami, repondit Halleck en echangeant une
+cordiale poignee de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah!
+mais! ah mais! vous avez change, Will! Peste! vous voila un
+homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix
+minutes, et, jamais je n'aurais soupconne votre identite, n'eut
+ete Maria qui n'a su me parler que de vous.
+
+-- Est-il impertinent! mais vous etes un monstre! Vingt fois j'ai
+eu mon ombrelle levee sur votre tete pour vous corriger, mais je
+vais vous punir une bonne fois!
+
+-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.
+
+Chacun se mit a rire, on emballa valise, portefeuille, album et
+boites de peinture dans le caisson; puis on songea au depart.
+
+-- Crois-moi, Will, prend place a cote de moi, laissons-la
+conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux
+mains, de cette facon j'aurai peut-etre quelque chance de pouvoir
+causer en paix avec toi. Y connait-elle quelque chose, aux renes?
+
+-- Je vais vous demontrer ma science! s'ecria malicieusement la
+jeune fille, pendant que Will Brainerd s'asseyait derriere elle,
+a cote d'Adolphe.
+
+-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commenca ce
+dernier, mais vous etes peut-etre presomptueuse au-dela... -- Ah!
+mon Dieu!
+
+L'artiste ne put continuer, il venait de tomber en arriere dans
+la voiture, renverse par le brusque depart de l'ardent trotteur
+auquel la belle ecuyere venait de rendre la main. Apres avoir
+telegraphie quelques instants des pieds et des mains, Halleck se
+releva, non sans peine, en se frottant la tete; son calme
+imperturbable ne l'avait point abandonne, il se reinstalla sur la
+banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de
+la conversation.
+
+Cependant ses tribulations n'etaient pas finies; miss Maria avait
+lance le cheval a fond de train, et lui faisait executer une
+vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d'arbres,
+ruisseaux et ravins; tellement que pour n'etre pas lance dans les
+airs comme une balle, Adolphe se vit oblige de se cramponner a
+deux mains aux courroies du siege: en meme temps la voiture
+faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait
+litteralement se livrer a des vociferations.
+
+Au bout d'un mille, a peine, l'album sauta hors du caisson, ses
+feuilles s'eparpillerent a droite et a gauche, dans un desordre
+parfait. On mit bien un grand quart d'heure pour ramasser les
+croquis indisciplines et les paysages voltigeants; puis,
+lorsqu'ils furent dument emballes, on recommenca la meme course
+folle.
+
+Cependant la nuit arrivait, on avait deja laissee bien des milles
+en arriere; le terme du voyage n'apparaissait pas.
+
+-- Peut-on esperer d'atteindre aujourd'hui le logis de l'oncle
+John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui
+faire rendre l'ame.
+
+-- Mais oui! nous ne sommes plus qu'a un mille ou deux de la
+maison. Regardez la-bas, a, gauche; voyez-vous cette lumiere a
+travers les feuillages?
+
+-- Ah! ah! Tres bien; j'apercois.
+
+-- C'est la case; nous y serons dans quelques instants.
+
+-- Si vous le permettez, je prendrai les renes? j'ai peur, mais
+reellement peur qu'il lui arrive quelque accident.
+
+-- J'ai pris sur moi la responsabilite de l'attelage, et je ne
+m'en considererai comme dechargee que lorsque je l'aurai amene
+jusqu'a la porte.
+
+-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d'ami
+pendant le trajet qui nous reste a faire d'ici a la maison.
+Mefiez-vous de votre science en sport; l'ete dernier, je
+promenais une dame a Central Park, elle a eu la meme lubie que
+vous; celle de prendre les renes et de conduire a fond de
+train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras!
+voila le tilbury en l'air; il est retombe en dix morceaux, nous
+deux compris... Cout, vingt dollars!... Le cheval abattu,
+couronne, hors de service... Cout, trente dollars!... Total,
+cinquante: c'etait un peu cher pour une fantaisie feminine!
+
+Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent
+par arriver.
+
+L'hospitaliere maison de l'oncle John, quoique dependant
+actuellement du comte de Minnesota, avait ete originairement
+construite dans l'Ohio.
+
+Transportee ensuite vers l'Ouest, a, la recherche d'un site
+convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon,
+tout y avait ete fait par pieces et par morceaux; a tel point que
+les accessoires en etaient devenus le principal. Finalement,
+d'additions en additions, les batiments etaient arrives a
+representer une masse imposante. Dans ce pele-mele de toits
+ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs
+d'arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d'escaliers, on
+croyait voir un village; on y trouvait assurement le confortable,
+le luxe, l'opulence sauvage.
+
+Lorsque la voiture s'arreta, au bout de sa course bruyante, la
+lourde et large porte s'ouvrit en grincant sur ses gonds; un flot
+de lumiere en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette
+d'un homme de grande taille, coiffe d'un chapeau bas et large, en
+manches de chemise, et dont la posture indiquait l'attente.
+
+Des que ses regards eurent penetre dans les profondeurs du
+vehicule, et constate que trois personnes l'occupaient, il fut
+fixe sur leur identite et se repandit en joyeuses exclamations.
+
+-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d'une voix de stentor; viens
+recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en
+prenant le cheval par la bride.
+
+-- D'abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement
+cet animal endiable; bon! Maintenant, je m'empresse de repondre;
+oui, c'est moi, qui me rejouis de vous rendre visite.
+
+-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garcon! Allons,
+saute en bas, et courons au salon. La, donne la main; voila ta
+valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera
+arrive.
+
+Les trois voyageurs furent prompts a obeir et en entrant dans le
+parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et
+digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement
+le piano pour courir au-devant de son frere et de sa cousine;
+mais elle recula timidement a l'aspect inattendu d'un etranger.
+Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait ete son
+compagnon d'enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son
+nom.
+
+-- Eh quoi! c'est vous, mon cousin? s'ecria-t-elle avec un
+charmant sourire; quelle frayeur vous m'avez faite!
+
+-- Je m'empresse de la dissiper; repliqua l'artiste en lui
+tendant la main avec son sans facon habituel; touchez-la!
+cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.
+
+-- He! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit
+l'oncle John, qui venait d'arriver; je ne crois pas necessaire de
+vous demander si vous avez bon appetit.
+
+-- Ceci va vous etre demontre, repondit Adolphe en riant; quoique
+Maria m'ait secoue a me faire perdre tout bon sentiment, je sens
+que je me remets un peu.
+
+On s'attabla devant un de ces abondants repas qui rejouissent les
+robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais
+qui feraient palir un citadin; chacun aborda courageusement son
+role de joyeux convive.
+
+L'oncle John etait d'humeur joviale, grand parleur, grand
+hableur, possedant la rare faculte de debiter sans rire les
+histoires les plus heteroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un
+peu solennelle, meticuleuse sur les convenances, grondait de
+temps en temps lorsque quelqu'un de la famille enfreignait
+l'etiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses
+reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_
+Brainerd.
+
+Le jeune Will, modeste et reserve pour son age, quoiqu'il eut des
+dispositions naturelles a une gaite communicative, etait loin
+d'atteindre le niveau paternel. Maggie etait extremement timide,
+parlait peu, se contentant de repondre lorsqu'on l'interrogeait,
+ou lorsque l'imperturbable Adolphe la prenait malicieusement a
+partie.
+
+Quant a, Maria, c'etait la folle du logis; rien ne pouvait
+suspendre son charmant babil; son intarissable conversation etait
+un feu d'artifice; elle tenait tout le monde en joie.
+
+Quoiqu'on fut a la fin du mois d'aout, la soiree etait tiede,
+admirable, parfumee comme une nuit d'ete.
+
+-- Oui! l'atmosphere est pure dans nos belles prairies de
+l'Ouest, dit M. Brainerd en reponse a une observation d'Halleck;
+toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les
+mortelles emanations des villes.
+
+-- Hum! je ne les ai pas entierement esquivees cette annee. En
+juin, j'etais a New York, en juillet, a Philadelphie; il y avait
+de quoi rotir!
+
+-- Eh bien! puisque te voila avec nous, tu peux passer l'hiver
+ici. Tu auras une idee du froid le plus accompli que tu aies
+rencontre de l'autre cote du Mississipi.
+
+-- Je m'apercois que vous etes disposes a proclamer la
+superiorite de cette region, en tous points; mais si vous me
+prophetisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l'Est, je
+serai fort empresse de vous quitter avant cette lamentable
+saison.
+
+-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ca, il aurait fallu etre
+ici l'annee derniere. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez-
+vous ceci, mon neveu? Les yeux d'un homme gelaient
+instantanement, son nez se transformait en une pyramide de glace,
+s'il se hasardait a aspirer une bouffee d'air exterieur, en
+ouvrant la porte!
+
+-- Si jamais chose pareille m'arrive, je considererai cela comme
+une remarquable occurrence.
+
+-- Oh ma femme ne l'oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos
+porcs s'avise de sortir de l'ecurie. Je le suivais par derriere,
+et je remarquais sa demarche; elle devenait successivement lente
+et embarrassee, comme si ses nerfs s'etaient raidis
+interieurement. Tout-a-coup il s'arreta avec un sourd grognement;
+il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j'eus beau
+le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m'apercus
+que ses pieds etaient geles dans leurs empreintes, ils y etaient
+fixes, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le
+degel arriva au mois de fevrier; alors le pauvre animal put
+rentrer a l'ecurie.
+
+-- Combien de temps etait-il reste dans cette curieuse position?
+
+-- Eh! une semaine, au moins; n'est-ce pas, Polly?
+
+-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche.
+
+-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie,
+ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Etoile et Banniere,
+frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis,
+lorsqu'on fit du feu, l'atmosphere degela, les notes alors
+s'envolerent une a une et jouerent un air bizarre. Le meme Jour,
+l'argent vif du thermometre descendit si bas qu'il sortit par-
+dessous l'instrument, depuis lors il n'a plus pu marcher. Oui,
+mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids
+pareils.
+
+-- Eh bien, mon oncle, il n'y a pas de danger que je reste ici
+pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils
+les supporter?
+
+-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps
+sans aborder ce sujet, s'ecria rieusement Maria; je m'etonnais a
+chaque instant de ne pas l'avoir entendu faire une question la-
+dessus.
+
+Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire
+qu'un Indien soit mort de froid?... Dans l'hiver dont je te
+parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce
+gaillard la avait tout juste assez de vetements pour ne pas nous
+faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s'il avait
+froid, il se mit a rire et retroussa ses manches.
+
+-- J'aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda
+Halleck avec une animation extraordinaire.
+
+-- Il est Sioux; ces gens-la pullulent autour de nous.
+
+-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n'est-
+ce pas?
+
+Pour la premiere fois de la soiree, l'oncle John eclata d'un rire
+retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-meme, ne put se
+contenir. Quant a Maria, son hilarite n'avait pas de bornes.
+
+-- Ah ca! mais, qu'avez-vous donc tous?... demanda l'artiste un
+peu decontenance par l'accueil fait a son interjection.
+
+-- Dans trois mois d'ici, tu riras plus fort que nous, mon cher
+enfant, se hata de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la
+poesie et le romantique de tes idees ne pourront tenir devant la
+vulgaire realite.
+
+-- Quel malheur! Maria m'en a dit autant sur le paquebot. Je
+croyais avoir la chance de penetrer assez loin dans l'Ouest, pour
+y voir la vraie race rouge, dans sa purete originaire.
+
+-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l'oncle John; tu verras
+des specimens purs dans cette region; a premiere vue tu en auras
+assez.
+
+-- J'aimerais a en dessiner quelques-uns... les chefs les plus
+soignes?... J'ai entendu parler d'un Petit-Corbeau, lorsque
+j'etais a Saint-Paul. Voila un portrait que je voudrais faire,
+ah! comme j'enleverais ca!
+
+-- Dans mon opinion, ce sera plutot lui qui t'enlevera, si
+l'occasion se presente. C'est un diable, un brigand incarne, un
+vrai Sauvage.
+
+-- A quoi doit-il sa reputation?
+
+-- On ne sait pas trop; repondit Will; a peu de chose,
+assurement: c'est lui qui...
+
+Le jeune homme s'arreta court; il venait de rencontrer un regard
+furibond de son pere, appuye d'un "Ahem" vigoureux qui fit
+resonner les verres.
+
+Ce telegramme echange entre le pere et le fils, ne fut cache pour
+personne; peut-etre deux ou trois convives en devinerent la vraie
+signification: tous demeurerent pendant quelques instants muets
+et embarrasses. A la fin, Halleck, avec la presence d'esprit et
+la courtoisie qui le caracterisaient, s'empressa de detourner la
+conversation.
+
+-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n'aient
+fourni quelques individus remarquables, dignes d'etre compares a
+nos plus grands generaux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et
+quelques autres; sans doute il n'y en n'a pas en abondance parmi
+eux, mais, je voue le repete, mes amis, ce qui caracterise le
+Sauvage, c'est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant
+autour de lui un regard convaincu.
+
+-- Nul doute qu'Albert Pike ne se soit apercu de cela, depuis
+longtemps; riposta l'oncle John avec un serieux perfide; et
+j'estime que si nous avions accepte les alliances offertes par
+les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait
+aujourd'hui tranche.
+
+-- Vous etes tous ligues contre moi, je perds mon eloquence avec
+vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?
+
+La jeune fille rougit a cette interpellation inattendue, et
+repondit avec une petite voix douce.
+
+-- Je serais bien ravie, mon cousin, d'etre votre alliee. Jadis,
+j'aurais eu un peu les memes idees que vous, mais une courte
+residence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en verite, que
+notre existence occidentale ne renferme aucun element romantique.
+
+-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous etes
+tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le
+Minnesota?
+
+-- De toute espece. Depuis l'ours gris jusqu'a la fourmi.
+
+-- Vous n'avez pas la pretention de me faire croire que, dans vos
+parages, on trouve des monstres pareils?
+
+Quoi? des fourmis?
+
+-- Non; des ours grizzly.
+
+-- On ne les voit gueres hors des montagnes; mais on rencontre
+assez souvent les autres especes dans les prairies. Il n'y a pas
+une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans
+s'en douter, nez a nez avec un de ces gros messieurs bruns.
+
+-- Vous voulez plaisanter! s'ecria Halleck dans la consternation:
+et, comment cela s'est-il passe?
+
+-- On ne pourrait dire lequel fut plus effraye, de la fille ou de
+l'ours. Chacun s'est sauve a toutes jambes; l'ours, peut-etre,
+court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une
+tranche d'ours braise?
+
+-- Oh! ne me parlez pas de ca! j'aimerais mieux manger du mulet
+ou du cheval!
+
+-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre gout.... un
+autre fumet...
+
+-- Je vous crois, et ne desire pas faire la comparaison. Peut-on
+bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer a un
+habitue de la menagerie de New York des beefsteaks de Sampson
+l'ours qui a mange le vieil Adam Grizzly!
+
+-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, apres
+tout: et tu y prendrais gout, peut-etre.
+
+Halleck fit une grimace negative et tendit son assiette a
+_mistress_ Brainerd en disant:
+
+-- Chere tante, veuillez me donner une petite tranche de votre
+excellent _roastbeef_; je me sens un appetit feroce, ce soir.
+
+-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c'etait bien cuit, bien
+tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un
+tranquille sourire; vous en digereriez tres bien une portion.
+
+-- Impossible, impossible! je vous le repete. Il y a des choses
+auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile a
+contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter
+pareille nourriture.
+
+-- Mais les Indiens?...
+
+-- Ah! si j'en etais un, le cas serait different; mais je suis
+dans une peau blanche, et je tiens a mes gouts.
+
+-- Enfin! poursuivit l'oncle John qui semblait prendre un plaisir
+tout particulier a insister sur ce point; tu pourrais bien en
+gouter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.
+
+-- Mon oncle! inutile! De l'ipecacuanha, du ricin, de l'eau-
+forte, tout ce que vous voudrez, excepte cet horrible regal.
+
+-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois a ceci, observa
+_mistress_ Brainerd en prenant l'assiette de l'artiste, avec son
+sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table,
+affame.
+
+-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce
+soir, d'avoir un appetit aussi immodere, ou d'etre aussi
+gourmand, car ce _roastbeef_ est delicieux.
+
+-- Ah! mon garcon! quelqu'un sans appetit, dans ce pays-ci,
+serait un phenomene; va! mange toujours! reprit l'oncle John
+facetieusement; je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir te
+convertir a l'ursophagie.
+
+-- Voyons! ne me parlez plus de ca! je n'en toucherais pas une
+miette, pour un million de dollars.
+
+-- Finalement, vous etes content de votre souper?
+
+-- Quelle question! c'est un festin digne de Lucullus.
+
+-- Mon mignon! tu n'as pas mange autre chose que des tranches
+d'ours noir !
+
+-- Ah-oo-ah! rugit l'artiste en se levant avec furie, et prenant
+la fuite au milieu de l'hilarite generale.
+
+CHAPITRE III
+_UNE VISITE._
+
+La nuit -- une belle nuit du mois d'aout -- etait splendide,
+calme, sereine, illuminee par une lune eclatante et pure;
+l'atmosphere etait transparente et d'une douceur veloutee; il
+faisait bon vivre!
+
+Apres le souper, Maggie s'etait mise au piano et avait joue
+quelques morceaux, sur l'instante requete de l'artiste; chacun
+s'etait assis au hasard sous l'immense portique dont l'ampleur
+occupait la moitie de la maison.
+
+Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec beatitude;
+l'oncle John avait prefere une enorme pipe en racine d'erable,
+dont la noirceur et le culottage etaient parfaits.
+
+Halleck etait a une des extremites du portail; apres lui etaient
+Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite
+M. et _mistress_ Brainerd.
+
+La nuit etait si calme et silencieuse que, sans elever la voix,
+on pouvait causer d'une extremite a l'autre de l'immense salle.
+La conversation devint generale et s'anima, surtout entre Maria
+et l'oncle John. Halleck s'adressait particulierement a Maggie,
+sa plus proche voisine.
+
+-- Maria m'a parle d'un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand
+ami de votre famille? lui demanda-t-il.
+
+-- Christian Jim, vous voulez dire?...
+
+-- C'est precisement son nom. Savez-vous ou il habite?
+
+-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est
+aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent
+chez nous. Il a ete converti il y a quelques annees, dans une
+occasion perilleuse, papa lui a sauve la vie; depuis lors Jim lui
+garde une reconnaissance a toute epreuve: il nous aime peut-etre
+encore plus que les missionnaires.
+
+-- Un vrai Indien n'oublie jamais un service; ni une injure,
+observa Halleck sentencieusement; quelle espece d'individu est
+cet Indien?
+
+-- Il personnifie votre ideal de l'Homme-Rouge, au moral, du
+moins; sinon au physique. C'est tout ce qu'on peut rever de
+noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.
+
+Maggie s'etonnait de soutenir si bien la conversation,
+contrairement a ses habitudes de silence. Elle subissait, sans
+s'en apercevoir, l'influence d'Halleck, dont la delicate urbanite
+savait mettre a l'aise tout ce qui l'entourait; le jeune artiste
+avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain
+favorable pour la personne avec laquelle il s'entretenait.
+
+Tout le monde n'a pas ce talent aussi rare qu'enviable.
+
+Le coup d'oeil general de cette reunion intime aurait fait un
+tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzee
+du vieux Brainerd demi noye dans les nuages tourbillonnants
+qu'exhalait sa pipe; a cote de lui, le visage calme et souriant
+de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un
+peu rude et de la bonte la plus douce. Au centre, eclairee par
+les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, epanouie, alerte,
+toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fete a la
+nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l'oreille, les
+jambes croisees, nonchalamment renverse dans son fauteuil,
+envoyant dans l'air, par bouffees regulieres, les blanches
+spirales de son cigare; Maggie, naive et gracieuse, ses grands
+yeux noirs et expansifs fixes sur son cousin avec une attention
+curieuse, toute empreinte de grace innocente et juvenile,
+ressemblant a la fee charmante de quelque reve oriental.
+
+Vraiment, c'etait un delicieux interieur qui aurait seduit
+l'artiste le plus difficile.
+
+Effectivement Adolphe etait ravi, surtout quand ses yeux
+rencontraient les regards de sa gentille cousine.
+
+-- J'aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il apres un long
+silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a
+ete donne au sujet de sa conversion.
+
+-- C'est plutot, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui
+a, merite ce titre. Lorsque mon pere l'a rencontre pour la
+premiere fois, il etait tres mechant, ivrogne, brutal,
+querelleur, et il avait tue, disait-on, plus d'un blanc. Il
+rodait de preference dans les hautes regions du Minnesota, ou les
+caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.
+
+-- Mais, depuis, il est completement change?
+
+-- Si completement qu'on peut dire, a la lettre, que c'est un
+autre homme. Il est alle jusqu'a prendre un nom anglais, comme
+vous voyez. Il y a quelques annees, sa passion invincible etait
+l'abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu
+jusqu'au dernier haillon qu'il avait sur le corps. Depuis sa
+conversion, en aucune circonstance il ne s'est laisse tenter; il
+est reste sobre comme il se l'etait promis.
+
+-- C'est la un type remarquable. Par consequent, miss Maggie,
+continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous
+admettrez que je ne me suis pas entierement trompe dans mon
+appreciation du caractere indien.
+
+-- Mais precisement l'Indien a disparu, le chretien seul est
+reste.
+
+Cette remarque incisive etait la refutation la plus complete qui
+eut ete opposee au systeme d'Halleck; venant d'une aussi jolie
+bouche, elle avait pour lui autant d'autorite que si elle eut
+emane d'un philosophe ou d'un general d'armee.
+
+
+
+Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration
+devant le bon sens ingenu de la jeune fille.
+
+-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu'il y ait eu des Sauvages,
+meme non chretiens, dont le caractere et la conduite aient ete
+chevaleresques et nobles, de facon a meriter des eloges?
+
+-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantite
+d'Indiens que j'ai vus, il ne s'en est pas rencontre un seul
+realisant ces belles qualites, -- Ah! mais, voici Jim en
+personne, qui arrive.
+
+La porte, en effet, venait de s'ouvrir sans bruit, l'artiste
+apercut, s'avancant sous le portique, une haute forme brune
+enveloppee des pieds a la tete par une grande couverture blanche.
+
+Du premier regard, l'artiste reconnut un Indien; la demarche
+assuree et confiante du nouveau venu faisait voir qu'il se
+sentait dans une maison amie.
+
+En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agreable, fit
+entendre ce seul mot:
+
+-- Bonsoir.
+
+Chacun lui repondit par une salutation semblable, et, sans autre
+discours, il s'assit sur une marche d'escalier, entre l'oncle
+John et Maria.
+
+Il accepta volontiers l'offre d'une pipe, et sembla absorbe par
+le plaisir d'en faire usage; ensuite, la conversation recommenca
+comme si aucune interruption ne fut survenue.
+
+Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l'interet curieux que lui
+inspirait ce heros du desert. Sa preoccupation a cet egard devint
+si apparente que chacun s'en apercut et s'en amusa beaucoup. Il
+cessa de causer avec Maggie, et se mit a contempler Jim
+attentivement.
+
+Ce dernier lui tournait le dos a moitie, de facon a n'etre vu que
+de profil, et du cote gauche. Insoucieux de la chaleur comme du
+froid, il etait etroitement enroule dans sa couverture; dans une
+attitude raide et fiere, il exposait a la clarte de la lune son
+visage impassible, mais dont les traits bronzes refletaient les
+rayons argentes comme l'aurait fait le metal luisant d'une
+statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa
+pipe l'eclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient
+etrangement sa physionomie caracteristique.
+
+Cet enfant des bois avait un profil melange des beautes de la
+statuaire antique et des trivialites de la race sauvage. Levres
+fines et arquees; nez romain, droit, d'un galbe pur autant que
+noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilees;
+et a cote de cela, sourcils epais; visage carre, anguleux; front
+bas et etroit, fuyant en arriere. La partie la plus
+extraordinaire de sa personne etait une chevelure exuberante,
+noire comme l'aile du corbeau, longue a recouvrir entierement ses
+epaules comme une vraie criniere.
+
+Tout ce qui avait ete dit precedemment sur son compte avait
+fortement predispose Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme,
+toujours absorbe par ses romanesques illusions sur les Indiens,
+tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses
+reves. Il s'oublia ainsi, renverse dans son fauteuil, les yeux
+attentifs, dilates par la curiosite, tellement que, pendant dix
+minute, il oublia son cigare au point de le laisser eteindre.
+
+Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume,
+pour le rappeler a lui; alors il tira une allumette de sa poche,
+ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:
+
+-- Il arrive de la chasse, n'est-ce pas? Demanda-t-il
+
+-- Le mois d'aout n'est pas une bonne saison pour cela.
+
+-- Comment vous etes-vous procure cette chair d'ours que nous
+avons mangee ce soir?...
+
+-- Par un hasard tout a fait fortuit; et nous l'avons conservee,
+specialement a votre intention aussi longtemps que le permettait
+la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!
+
+-- Hooh! repondit le Sioux en tournant sur ses talons, de maniere
+a faire face a la jeune fille.
+
+-- Coucherez-vous ici cette nuit?
+
+-- Je ne sais pas, peut-etre, repondit-il laconiquement en
+mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-meme avec une
+precision mecanique, et se remit a fumer vigoureusement.
+
+-- Il a quelque chose dans l'esprit, observa Maria; car
+ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier
+quart d'heure de sa visite.
+
+-- Peut-etre est-il gene par notre presence inaccoutumee?
+
+-- Non; il lui suffit de vous voir ici pour savoir que vous etes
+des amis.
+
+-- On ne peut connaitre tous les caprices d'un Indien; je suppose
+qu'a l'instar de ses congeneres il a aussi des fantaisies et des
+excentricites.
+
+La soiree etait fort avancee, M. Brainerd insinua tout doucement
+qu'il etait l'heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans
+leur chambre; alors l'oncle John se leva, invita tout le monde a
+rentrer dans la maison. La lampe demi-eteinte fut rallumee; la
+famille s'installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui
+garnissaient!e salon.
+
+A ce moment, tous les visages devinrent serieux, car on se
+disposait a reciter les prieres du soir; M. Brainerd, lui-meme,
+deposa momentanement son air rieur pour se recueillir; avec
+gravite, il prit la Bible, l'ouvrit, mais avant de commencer la
+lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.
+
+-- Ou est Jim? demanda-t-il.
+
+-- Il est encore sous le portique, repondit Will; irai-je le
+chercher?
+
+-- Certainement! on a oublie de l'appeler.
+
+Le jeune homme courut vers le Sioux et l'invita a entrer pour la
+priere.
+
+L'autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra,
+apres un moment d'attente.
+
+-- Il n'est pas dispose, a ce qu'il parait, ce soir dit-il en
+revenant; il faudra nous passer de lui.
+
+Maggie s'etait mise au piano, et avait fait entendre un simple
+prelude a l'unisson; toute la portion adolescente de la famille
+se reunit pour l'accompagner. Will avait une belle voix de basse;
+Halleck etait un charmant tenor; on entonna l'hymne splendide
+"sweet hour of Brayers" dont les accents majestueux, apres avoir
+fait vibrer la salle sonore, allerent se repercuter au loin dans
+la prairie.
+
+Le chant termine, chacun reprit son siege pour entendre la
+lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminerent
+par une fervente priere que l'on recita a genoux.
+
+Les jeunes filles allerent se coucher, sous la conduite de
+M. Brainerd; les hommes rallumerent des cigares et s'installerent
+de nouveau sur leurs sieges. Chacun d'eux avait une pensee
+curieuse et inquiete a satisfaire: Halleck voulait approfondir la
+question Indienne en se livrant a une etude sur Jim; L'oncle John
+et le cousin Will avaient remarque un changement etrange dans les
+allures du Sioux, ils desiraient eclaircir leurs inquietudes en
+causant avec lui.
+
+Ils s'acheminerent donc tout doucement hors du salon et allerent
+rejoindre sous le portique leur hote sauvage. Ce dernier fumait
+toujours avec la meme energie silencieuse, et sa pipe illuminait
+vigoureusement son visage, a chaque aspiration qui la rendait
+periodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstine
+jusqu'au moment ou l'oncle John l'interpella directement.
+
+-- Jim, vous paraissez tout change ce soir. Pourquoi n'etes-vous
+pas venu prendre part a la priere? Vous ne refusez pas d'adresser
+vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonte.
+
+-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui
+parlez.
+
+-- Dans d'autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de
+vous joindre a nous pour ces exercices.
+
+-- Jim n'est pas content: il n'a pas besoin que les femmes s'en
+apercoivent.
+
+-- Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire?
+
+-- Les trafiquants Blancs sont des mechants; ils trompent le
+Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu'a ses
+couvertures.
+
+-- Ca a toujours ete ainsi.
+
+-- L'Indien est fatigue; il trouve ca trop mauvais. Il tuera tous
+les _Settlers_.
+
+-- Que dites-vous? s'ecria l'oncle John.
+
+-- Il brulera la cabane de l'Agency; il tuera hommes, femmes,
+babys, et prendra leurs scalps.
+
+-- Comment savez-vous cela?...
+
+-- Il a commence hier; ca brule encore. Le Tomahawk. est rouge.
+
+-- Dieu nous benisse! Et, viendront-ils ici, Jim?
+
+-- Je crois pas, peut-etre non. C'est trop loin de l'Agency; ils
+ont peur des soldats.
+
+-- Enfin, les avez-vous vus, Jim?
+
+-- Oui j'ai vu quelques-uns. Ca contrarie Jim. Il y a trop
+chretiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C'est
+mauvais, Jim n'aime pas voir ca, il s'est en alle.
+
+-- Fasse le ciel qu'ils ne viennent pas dans cette direction. Si
+je savais qu'il y eut danger pour l'avenir, nous partirions
+instantanement.
+
+-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le
+Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulierement emu
+par les inquietantes revelations de l'Indien.
+
+-- Ah! repliqua l'oncle John en reflechissant, si nous quittons
+la ferme, elle sera pillee par ces larrons a peau rouge, en notre
+absence. Je n'aimerais pas, a mon age, perdre ainsi tout ce que
+j'ai eu tant de peine a amasser.
+
+-- Mais cependant, pere, si notre surete l'exige! observa Will.
+
+-- S'il en etait ainsi je n'hesiterais pas un seul instant;
+neanmoins, je ne crois pas qu'il y ait a craindre un danger
+immediat. C'est probablement une terreur panique dont on s'emeut
+aujourd'hui, comme cela est arrive au printemps dernier: le seul
+vrai danger a redouter c'est que ce desordre prenne de
+l'extension et arrive jusqu'a nous.
+
+-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable
+les a souleves, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un
+autre Havane; mais, comme je le soutenais tout a l'heure a table,
+leurs actions meme blamables reposent toujours sur une base
+honorable.
+
+-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois,
+preferable a votre pipe.
+
+-- Je n'en ai pas besoin, repliqua l'autre sans bouger.
+
+-- A votre aise! il n'y a pas d'offense! Oncle John, nous disons
+donc qu'il n'y a pas lieu de s'effrayer?
+
+-- Ah! ah! mon garcon, il y a bien reellement un danger, c'est
+certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu'a nous?... c'est
+incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles
+pendant que vous etiez sur le steamer?
+
+-- Depuis que vous me parlez de tout ca, il me revient un peu
+dans l'esprit que j'ai du ouir murmurer je ne sais quoi au sujet
+des craintes qu'inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis
+point preoccupe de ces fadaises; d'ailleurs, je commence a croire
+que les Blancs par ici n'ont qu'une toquade, c'est de denigrer
+les Peaux-Rouges.
+
+-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez change d'opinion, lorsque
+vous serez plus age d'un an seulement! dit le jeune Will qui
+semblait beaucoup plus affecte que son pere des mauvaises
+nouvelles apportees par le Sioux. Les plus funestes legendes que
+nous aient leguees nos ancetres sur la barbarie Indienne, ont
+pris naissance dans ce pays meme, dans le Minnesota.
+
+-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne
+voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l'oncle John sans
+prendre garde a cette derniere remarque; je vais tirer cela au
+clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit?
+
+L'Indien resta deux bonnes minutes sans repondre. Les bouffees
+s'envolerent de sa pipe plus epaisses et plus rapides; son visage
+se contracta sous les efforts d'une meditation profonde: enfin il
+lacha une monosyllabe
+
+-- Non.
+
+-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will.
+
+-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d'en savoir
+davantage; j'irai voir et je dirai ce que j'aurai vu; peut-etre
+il vaudra mieux rester.
+
+-- Enfin, il sera encore temps demain, n'est-ce pas.
+
+-- Je l'ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera a son retour.
+
+-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette
+nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il
+fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fache, mon cher
+Adolphe, qu'un semblable deplaisir trouble la joie que nous
+eprouvions tous de votre visite.
+
+-- Ne prenez donc pas cela a coeur, par rapport a moi, cher
+oncle, repliqua l'artiste en renversant la tete et lancant
+methodiquement des bouffees, tantot par l'un tantot par l'autre
+coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela,
+et je prolongerais, s'il le fallait, ma visite expres pour vous
+convaincre de mon inalterable sang-froid en ce qui concerne les
+Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je
+suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.
+
+-- L'experience ne la modifiera que trop! repondit l'oncle John.
+
+-- La verite parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j'aurai
+ete temoin de ces atrocites dont on me menace tant, alors
+seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent
+pas a l'ideal de mes reves.
+
+-- Je crains fort...
+
+L'oncle John s'arreta court; en se retournant par hasard, il
+venait d'apercevoir dans l'entrebaillement de la porte, le visage
+inquiet de sa femme, plus pale que celui d'une morte.
+
+-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s'agit-il?
+
+Le mari etait trop franc pour se permettre le moindre mensonge;
+il se contenta dire:
+
+-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai ca tout a
+l'heure.
+
+_Mistress_ Brainerd resta un moment irresolue, hesitant a obeir
+et a rester; enfin elle s'eloigna en disant a son mari
+
+-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en
+supplie.
+
+Aussitot qu'elle fut hors de portee de la voix, l'oncle John
+reprit:
+
+-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour reparer nos
+forces. Allons Jim!
+
+-- Non, il faut partir, moi, repondit le Sioux.
+
+-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui
+demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse.
+
+-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l'Indien
+en se levant et s'eloignant a grands pas.
+
+Chacun se rendit a sa chambre respective et se coucha. Halleck ne
+put s'endormir; il agitait dans son esprit les probabilites des
+evenements, mais n'accordait aucune confiance aux apprehensions
+que chacun manifestait autour de lui. Les jours nefastes de
+massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient eloignes de
+plus d'un siecle; il considerait comme une absurdite inadmissible
+l'occurrence d'une catastrophe semblable, en plein Minnesota,
+c'est-a-dire en pleine civilisation; decidement les terreurs de
+ses amis lui faisaient pitie.
+
+Neanmoins il eteignit sa bougie; deja un agreable assoupissement,
+precurseur du sommeil, commencait a fermer ses paupieres,
+lorsqu'une clarte indefinissable se montra au travers de ses
+volets. Il sauta vivement a bas de son lit, et courut a la
+fenetre pour explorer les alentours. Un coin de l'horizon lui
+apparut rouge et sanglant des reflets d'un incendie; ce sinistre
+semblait etre a une distance considerable, dans la direction des
+basses prairies; l'obscurite ne permettait de distinguer aucun
+detail du paysage.
+
+Cependant, les regards investigateurs de l'artiste finirent par
+remarquer une grande forme sombre decoupee en silhouette sur le
+fonds lumineux; Ce fantome humain marchait a grands pas dans la
+direction du feu; a sa longue couverture blanche, Halleck
+reconnut Christian Jim; il resta longtemps a sa fenetre, le
+regardant s'eloigner, jusqu'a ce qu'il ne fut plus visible que
+comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant:
+
+-- C'est un drole de corps que ce Sioux; bien certainement, lui
+et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte
+des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n'avaient
+pas assez de leurs petites affaires, sans venir se meler des
+notres!...
+
+Sur quoi Halleck s'endormit et reva chevalerie indienne.
+
+CHAPITRE IV
+_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._
+
+Dans la maison du _settler_, personne, excepte Halleck, n'avait
+apercu la lueur nocturne de l'incendie. Il se garda bien d'en
+parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait
+qu'a fournir un theme inepuisable aux propos desobligeants sur
+les pauvres Sauvages; il s'assura donc un secret triomphe en
+gardant le silence.
+
+La matinee suivante fut admirable, tiede, transparente; une de
+ces splendides journees ou il fait bon vivre!
+
+Halleck decida qu'il passerait sa matinee a croquer les paysages
+environnants, et il invita Maria et Maggie a lui servir de guides
+dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses
+necessites du menage, jugea convenable de retenir sa fille a la
+maison; le nombre des touristes se trouva donc reduit a deux.
+
+Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicerone
+a l'artiste; pendant son sejour d'ete elle avait parcouru le pays
+en tous sens, ne negligeant pas un bosquet, pas une clairiere.
+Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans
+sa memoire, elle conservait comme dans un musee vivant, une
+collection admirable de points de vue.
+
+-- Et maintenant, tres excellent sir, dit-elle une fois en route,
+quel genre de beaute pittoresque faut-il offrir a votre crayon
+habile?
+
+-- Tout ce qui se presentera.
+
+-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd'hui?
+
+-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-etre.
+
+-- Cependant je desirerai connaitre vos preferences.
+
+-- Peu m'importe. Je me rejouis de m'en rappeler a votre choix.
+
+-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille
+la-bas au pied des paisibles collines; il est a demi cache par un
+rideau de nobles sapins qui se melent harmonieusement aux
+bouleaux argentes. C'est tout petit, tout mignon; mais j'ai
+souvent desire de posseder vos crayons pour reproduire ce
+merveilleux coin du desert.
+
+-- Allons-y!
+
+Tous deux se dirigerent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils
+marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de
+laquelle dormaient de grands arbres couches comme des geants sur
+un lit de velours vert; plus loin se presenterent de gracieuses
+collines en rocailles jaunes, grises, bronzees, chatoyantes des
+admirables reflets que fournit le regne mineral; au milieu de
+tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux
+feuillages dores, diamantes, des arbrisseaux bizarres, des
+senteurs divines, des harmonies celestes murmurees par la nature
+joyeuse.
+
+Ils arriverent au lac; c'etait bien, comme l'avait dit Maria, une
+perle enchassee dans la solitude. Tout au fond, formant le
+dernier plan, s'elevait un entassement titanique de roches
+amoncelees dans une majestueuse horreur. Leur aspect severe etait
+adouci par un deluge de petites cascades mousseuses et
+fretillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes,
+grimacantes, froncees de ces geants de granit. Des touffes
+d'herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses,
+s'epanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des
+corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond
+des eaux, montaient le long des pentes abruptes que decoraient
+leurs immenses petales de pourpre ou d'azur.
+
+A droite, a gauche, des forets profondes, silencieuses,
+incommensurables; des deserts feuillus, enguirlandes, mysterieux,
+pleins d'ombres bleues, de rayons d'or, de murmures inouis!
+
+Le lac, plus pur, plus uni qu'une opulente glace de Venise; le
+lac, transparent comme l'air, dormait dans son palais sauvage,
+sans une ride, sans une vague a sa surface d'emeraude
+bleuissante.
+
+Quelques grands oiseaux, fendant l'air avec leurs ailes a reflets
+d'acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond
+renvoyait leur image.
+
+Halleck poussa des rugissements de joie.
+
+-- Je vous le dis, en verite, aucun pays du monde, pas meme la
+Suisse, ou l'Italie ne sauraient approcher d'une sublimite
+pareille. Cependant il y manque un element, la vie; sans cela le
+paysage est mort.
+
+Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs
+tetes.
+
+-- Non, ce n'est pas assez. Il me faudrait autre chose encore,
+plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien
+y figurer nous-meme; mais nous n'y sommes que des intrus.... et
+pourtant, il me faut de la vie la-dedans!.... un daim se
+desalterant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d'un
+air philosophe les splendeurs qui l'entourent; ou bien...
+
+-- Un Indien sauvage, pagayant son canot?
+
+-- Oui, mieux que tout le reste! La, un vrai Sioux, peint en
+guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes desirs.
+
+-- Bah! qui vous empeche d'en mettre un?... Je suis sure que vous
+en avez l'imagination si bien penetree, que la chose sera facile
+a votre crayon.
+
+-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chere Maria,
+rien ne vaut la realite.
+
+-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ebouriffante? Si
+je ne me trompe, voila la-bas un canot indien. Sa position, a
+vrai dire, n'est guere favorable pour etre dessinee.
+
+En meme temps, Maria montra du doigt, un coin du lac herisse d'un
+gros buisson de ronces qui faisaient voute au-dessus de l'eau.
+Dans l'ombre portee par cet abri, apparaissait d'une facon
+indecise, un objet qui pouvait etre egalement une pierre, le bout
+d'un tronc d'arbre, ou l'avant d'un canot.
+
+Si l'oeil exerce d'un chasseur avait reconnu la un esquif, il
+aurait constate aussi que son attitude annoncait la secrete
+intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s'en servait eut
+cherche a se derober aux regards. Mais, quelle raison mysterieuse
+aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_
+aurait eu l'idee de concevoir quelque inquietude a l'apparition
+de cette frele embarcation?
+
+Quoiqu'il en soit, il fallut plusieurs minutes a l'artiste pour
+distinguer l'objet que lui indiquait sa vigilante compagne;
+lorsque enfin il l'eut apercu, sa forme et sa tournure
+repondirent si peu aux idees preconcues du jeune homme qu'il ne
+put se decider a y voir un canot.
+
+-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j'en ai vu plusieurs
+fois deja; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce
+canot un fac-simile exact de ceux que Darley a si bien dessines
+dans ses illustrations de Cooper. Vous etes donc force de
+convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous.
+
+-- Mais ou est son proprietaire, l'Indien lui-meme? Nous ne
+pouvons guere tarder de le voir?
+
+-- Il est sans doute a roder par la dans les bois. Adolphe!
+s'ecria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas
+seuls!
+
+-- Eh bien! quoi? repliqua vivement Halleck, ne sachant ce
+qu'elle voulait dire.
+
+-- Regardez a une centaine de pas vers l'ouest de ce canot; vous
+me direz ensuite s'il vous manque l'element de vie, comme vous
+dites.
+
+-- Tiens! tiens! voila, un gaillard qui en prend a son aise, sur
+ma vie! Eh! qui pourrait le blamer d'avoir choisi une aussi
+ravissante retraite pour se livrer aux delices de la peche?
+
+Nos deux touristes etaient fort surpris de ne l'avoir pas vu tout
+d'abord. Il etait en pleine vue, assis sur un roc avance; les
+pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penche en
+avant, dans l'attitude des pecheurs de profession. Sa contenance
+annoncait une attention profonde, toute concentree sur la ligne
+dont il venait de lancer l'hamecon dans le lac apres l'avoir
+balance au-dessus de sa tete.
+
+L'artiste commenca a dessiner; Maria choisit une place d'ou elle
+pouvait facilement suivre les progres du travail.
+
+Tout en faisant voltiger a droite et a gauche son crayon docile,
+Halleck jasait gaiment et entretenait la conversation avec une
+verve intarissable. Peu a peu les traits se multipliaient,
+l'esquisse prenait une forme.
+
+-- Si seulement nous avions a portee l'homme rouge, observa-t-il,
+je le croquerais en detail. Mais, j'y pense, nous pouvons nous
+procurer cette jubilation; je vais d'abord placer, dans mon
+ebauche, le canot bien en vue, j'y dessinerai ensuite l'Indien
+maniant l'aviron, lorsque nous serons parvenus a nous rapprocher
+de ce pecheur.
+
+-- Assurement voila un homme bien paisible et bien occupe; il a
+l'air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu'il se soit
+apercu de notre presence?
+
+-- Sans nul doute, car nous sommes aussi fierement en vue;
+cependant j'affirmerais que son poisson le preoccupe beaucoup
+plus que nous. Tenez! il a leve la tete et nous a regardes. Ah!
+le voila qui regarde en bas; il vient d'enlever quelque chose au
+bout de sa ligne.
+
+-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot la-bas. Ne
+voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage
+brillant d'un oiseau?
+
+-- Je ne puis m'occuper que de mon dessin; je n'ai pas de temps a
+perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me
+voila en train.
+
+-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez
+quelque chose qui vous interessera; je suis sure maintenant qu'il
+y a la une tete d'Indien.
+
+L'artiste se decida enfin a jeter les yeux dans la direction
+indiquee; il daigna meme admettre qu'il voyait quelque chose
+d'extraordinaire dans ce buisson
+
+-- Oui, murmura-t-il, c'est bien la touffe de chevelure ornee que
+portent les guerriers sauvages; c'est leur panache bariole de
+plumes eclatantes.
+
+Pendant qu'il parlait, le Sauvage surgit entierement hors des
+broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque
+aussitot il disparut.
+
+-- Ah! en voila plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre
+element de vie a fait apparition, le cadre est complet.
+
+-- Je me declare satisfait, reellement.
+
+-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous.
+Combien elle se serait rejouie de ce spectacle enchanteur! je
+suis bien desolee de son absence.
+
+-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu'elle m'a surpris et charme
+bien agreablement hier soir; elle a une distinction et une
+intelligence qu'envieraient nos plus belles dames des cites
+civilisees; je vous assure qu'elle a fait impression sur moi.
+
+-- Cela ne m'etonne pas; elle merite l'estime et l'amitie de
+chacun. c'est le plus noble coeur que je connaisse; honnete,
+pure, modeste, sincere, elle a toutes les qualites les plus
+adorables.
+
+L'artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le
+papier, leva les yeux sur sa cousine qui etait assise devant lui,
+un peu sur la droite.
+
+Elle considerait le lac, et ne s'apercut pas du regard furtif
+d'Halleck. Ce dernier laissa apparaitre sur ses levres un
+singulier sourire qui passa comme un eclair, puis il se remit
+silencieusement a l'ouvrage.
+
+-- Elle parait etre l'enfant gate de l'oncle John, reprit-il au
+bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui
+revient de droit, comme a la plus jeune?
+
+-- Mais non, c'est a cause de son charmant naturel Adolphe,
+remarquez-vous l'immobilite extraordinaire de ce pecheur?
+
+Les deux jeunes gens s'amuserent a regarder cet individu qui, en
+effet, paraissait identifie avec le roc sur lequel il etait
+assis. Tout a coup il fit un bond en avant, tete baissee, et
+tomba lourdement dans l'eau, avec un fracas horrible. En meme
+temps les echos repetaient la, detonation d'un coup de feu; et
+une guirlande de fumee qui planait au-dessus d'un roc peu eloigne
+trahissait le lieu ou etait poste le meurtrier.
+
+Un silence de mort suivit cette peripetie sanglante; Halleck et
+Maria s'entreregarderent terrifies. Le jeune artiste ne tarda pas
+a reprendre son sang-froid.
+
+-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos
+dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en
+repliant son portefeuille methodiquement.
+
+-- Ah!! mon Dieu! s'ecria Maria avec terreur, vous ne savez
+pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent!
+
+Ces mots etaient a peine prononces qu'un second et un troisieme
+coup de feu cinglerent l'air; des balles sifflerent a leurs
+oreilles, indiquant d'une facon beaucoup trop intelligible que
+cette dangereuse conversation s'adressait a eux.
+
+-- Que l'enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques
+renegats qui deshonorent leur race.
+
+Il s'arreta court, Maria venait de le saisir convulsivement par
+le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac.
+Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient
+rapidement. Adolphe, malgre tout son sang-froid, ne put se
+dissimuler qu'il fallait prendre un parti prompt et decisif.
+
+-- Soyez courageuse, ma chere Maria, lui dit-il en la prenant par
+la main, et venez vite.
+
+Puis il l'entraina vers le fourre, en sautant de rocher en
+rocher. La jeune fille s'apercevant qu'il avait l'intention de
+fuir tout d'une traite jusqu'a la maison, lui dit, toute
+essoufflee
+
+-- Jamais nous ne pourrons nous echapper en courant; il vaut
+mieux nous cacher.
+
+Adolphe regarda hativement autour de lui, et avisa un vaste tronc
+d'arbre creux enseveli dans un buisson inextricable.
+
+-- Vite, la-dedans! dit-il a sa cousine; cachez-vous vite! Les
+voila, ces damnes coquins!
+
+-- Et vous? qu'allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant
+rester dehors.
+
+-- Je vais chercher une autre cachette, repondit-il; il ne faut
+pas nous cacher tous deux dans en meme terrier, nous serions
+decouverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile,
+et ne bougez d'ici que lorsque je viendrai vous chercher.
+
+Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonca son chapeau sur
+ses yeux, et, ainsi qu'il le raconta lui-meme plus tard, "se mit
+a courir comme jamais homme ne l'avait fait jusqu'alors". Une
+longue et constante pratique des exercices gymnastiques l'avait
+rendu nerveux et agile a la course.
+
+Mais ses muscles n'etaient point encore au niveau de ceux de ses
+ennemis rouges, car a peine avait-il fait cent pas, qu'un Indien
+enorme, le tomahawk leve, etait sur ses talons; avec un hurlement
+feroce, il se lanca sur Halleck.
+
+-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l'artiste.
+
+Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son
+adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans
+l'epaule: il lacha successivement quatre autres coups, mais sans
+l'atteindre; les deux derniers raterent.
+
+Soudainement la pensee vint a Halleck, qu'il n'avait plus qu'une
+charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer
+qu'a coup sur.
+
+L'entree en scene du revolver avait eu pourtant un resultat;
+l'Indien s'etait arrete a quelques pas; mais aussitot qu'il
+s'etait apercu que l'arme avait rate, il lanca furieusement son
+tomahawk a la tete de l'artiste. Si ce dernier n'eut trebuche
+fort a propos sur une pierre, evidemment le projectile meurtrier
+lui aurait fendu le crane. Se relevant de toute sa hauteur,
+Halleck brandit son pistolet et l'envoya dans la figure bronzee
+de l'Indien avec tant de force et de precision, qu'il lui cassa
+une douzaine de dents et lui dechira les levres.
+
+L'Indien bondit en poussant un rugissement de bete fauve; mais il
+fut recu par un foudroyant coup de pied dans les cotes qui
+l'envoya rouler sur les cailloux.
+
+La boxe pedestre aussi bien que manuelle, n'avait aucun mystere
+pour Halleck, et sur ce terrain il etait maitre de son ennemi; sa
+seule crainte etait de le voir employer quelque nouvelle arme,
+car l'artiste n'avait plus que ses pieds et ses poings.
+
+Aussi, ce fut avec un vif deplaisir qu'Adolphe le vit extraire du
+fourreau un couteau enorme, puis se diriger sur lui avec
+precaution.
+
+Neanmoins, l'artiste, n'ayant pas le choix de mieux faire, se
+preparait a une lutte corps a corps, lorsqu'il entendit
+s'approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre
+devait etre trop inegale pour qu'Halleck s'y engageat autrement
+qu'a la derniere necessite. Aussi, reflechissant que ses jambes
+s'etaient reposees, et qu'elles etaient admirablement pretes a
+fonctionner, il s'elanca plus prestement qu'un lievre et se mit a
+courir.
+
+Inutile de dire que son adversaire acharne se precipita a sa
+poursuite; cette fois l'artiste avait si bien pris son elan que
+l'Indien fut distance pendant quelques secondes. Toutefois
+l'avance gagnee par Halleck fut bientot reperdue; ce qui ne
+l'empecha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras
+son portefeuille, dont, avec une tenacite rare, il n'avait pas
+voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu'il le conservait comme
+un talisman pour une occasion supreme.
+
+Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous
+les pas du Sauvage; son approche etait d'autant plus dangereuse
+qu'il avait retrouve son tomahawk.
+
+Craignant toujours de recevoir, par derriere, un coup mortel,
+Halleck se retournait frequemment. Cet exercice retrospectif lui
+devint funeste, il se heurta contre une racine d'arbre et roula
+rudement sur le sol la tete la premiere.
+
+Le Sauvage etait si pres de lui, que sans pouvoir retenir son
+elan, il culbuta sur le corps etendu de l'artiste. Halleck se
+releva d'un bond, recula de trois pas, et voyant que l'heure
+d'une lutte supreme etait arrivee, il se prepara a vaincre ou
+mourir; l'Indien, de son cote, allongea le bras pour le frapper.
+
+Il n'y avait plus qu'une seconde d'existence pour Halleck,
+lorsque la detonation aigue d'un rifle rompit le silence de la
+solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux
+pieds du jeune homme.
+
+Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tacher de
+decouvrir quel etait le Sauveur survenu si fort a propos; il ne
+vit rien et ne parvint meme pas a deviner de quel cote etait
+parti le coup de feu.
+
+La premiere pensee de l'artiste fut que la balle lui etait
+destinee, et s'etait trompee d'adresse, mais quelques instants de
+reflexion le firent changer d'avis.
+
+Cependant, songeant aussitot que les autres Indiens devaient
+approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se
+montra, la solitude etait rendue a son profond silence.
+
+Apres s'etre convaincu, par une longue attente, que tout
+adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit
+philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en
+cherchant une page blanche :
+
+-- Si cette balle n'avait pas si bien ete ajustee, j'aurais du
+imiter Parrhaseus; heureusement il ne s'agit plus de cela, je me
+garderai bien de laisser echapper la plus sublime occasion de
+faire un croquis magistral.
+
+Sur ce propos, il se prepara a enrichir son album d'une etude sur
+l'indien mort devant lui.
+
+CHAPITRE V
+_UN AMI PROPICE._
+
+Il ne faudrait pas croire que la main de l'artiste tremblat
+pendant qu'il crayonnait le portrait de l'Indien abattu; si
+quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c'etait la
+suite de l'exercice force auquel il venait de se livrer, mais
+l'emotion n'y entrait pour rien.
+
+Comme un vieux soldat ou un chirurgien emerite familiarise avec
+l'aspect de la mort, Adolphe considerait ce cadavre farouche et
+hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple
+modele de nature morte.
+
+Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna,
+arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tete, placa tout le
+corps dans le meilleur etat de symetrie possible, de facon a, lui
+donner une jolie tournure.
+
+Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l'effet, il
+se placa lui-meme en bonne situation; et tout etant ainsi ajuste
+a sa grande satisfaction, il se mit a dessiner.
+
+-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son
+flegme habituel; je ne suppose pas qu'on puisse appeler cela un
+modele qui pose, C'est un modele qui git.
+
+Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut
+bientot termine, range precieusement dans le portefeuille, et le
+portefeuille lui-meme mis sous le bras; puis Halleck se leva,
+lestement pour se mettre en quete de Maria.
+
+A ce moment, il eprouvait une sorte d'inquietude vague, et comme
+un remords de n'avoir pas couru sur le champ et avant tout a la
+recherche de sa cousine; un pressentiment facheux s'empara de lui
+au fur et a mesure qu'il se rapprochait hativement du lieu ou il
+l'avait laissee.
+
+Ce n'etait pas qu'il fut embarrasse pour retrouver sa cachette;
+Halleck avait une memoire infaillible; d'ailleurs les
+circonstances emouvantes dans lesquelles il avait explore cette
+region, etaient de nature a imprimer dans son esprit les moindres
+details.
+
+Sur le point d'arriver il s'arreta, preta une oreille attentive,
+mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas,
+et se trouva devant le gros arbre entoure de ronces.
+
+-- Maria! s'ecria-t-il, venez je crois le terrain deblaye; nous
+pourrons retourner sains et saufs a la maison.
+
+Ne recevant aucune reponse, il entra precipitamment dans la
+cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la
+jeune fille n'y etait plus.
+
+Il demeura un moment interdit, respirant a peine, cherchant a
+s'expliquer cette disparition.
+
+Bientot, grace a ses habitudes optimistes, il fut d'avis qu'elle
+avait profite d'un instant favorable pour quitter ce refuge et
+revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que
+Maria n'etait pas femme a se laisser enlever sans resistance; et
+que si quelque mechante aventure lui etait arrivee, elle aurait
+fait retentir l'air de ses cris desesperes.
+
+Cependant l'artiste n'etait pas entierement convaincu, ni sans
+inquietude: car il savait que des Indiens etaient dans le bois;
+et il venait d'apprendre d'une facon memorable que la nature de
+ces braves gens n'etait pas chevaleresque au point de respecter
+quelqu'un dans les bois, ce quelqu'un fut-il une femme sans
+defense.
+
+Il etait la immobile, hesitant, ne sachant quel parti prendre,
+lorsqu'une clameur aigue frappa son oreille; ce cri provenait du
+lac, c'etait, a ne pas s'y meprendre, la voix de Maria qui
+l'avait pousse.
+
+Halleck bondit comme un daim blesse, se precipita tete premiere,
+a travers branches, et ne s'arreta qu'au bord de l'eau, a
+l'endroit ou il s'etait precedemment installe pour dessiner. La,
+il regarda avidement dans toutes les directions, et apercut au
+milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler a force
+de rames.
+
+Maria etait entre eux, pale, desesperee; a l'apparition de son
+cousin elle poussa un cri d'appel, levant les bras
+frenetiquement, et aurait saute a l'eau si ses ravisseurs ne
+l'eussent retenue.
+
+Halleck n'avait d'autre ressource que de gagner, en faisant le
+tour du rivage, l'avance sur le canot, et de l'attendre au
+debarquement; quoique seul et sans armes, il s'elanca bravement
+avec l'agilite de la colere et de l'anxiete, bien resolu a ne pas
+laisser echapper les Sauvages sans leur livrer une lutte a
+outrance.
+
+Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagne le
+bord avant que le pauvre artiste eut parcouru la moitie seulement
+de la distance. Les Indiens sauterent rapidement a terre,
+entrainant Maria avec eux.
+
+Adolphe, courant toujours a perte d'haleine, suivait avec des
+regards furieux les fugitifs, lorsqu'il vit tout a coup un Indien
+chanceler et tomber a la renverse. En meme temps les echos se
+renvoyerent la detonation d'une carabine; le second Sauvage,
+saisi de terreur, disparut comme s'il avait eu des ailes.
+
+En cherchant des yeux quel pouvait etre ce sauveur arrive en ce
+moment si propice, Halleck decouvrit Christian Jim, le fusil en
+main, qui cheminait tout doucement a travers les rochers, et
+arrivait aupres de la jeune fille eperdue.
+
+Halleck les eut bientot rejoints; il serra affectueusement la
+main de Maria, en murmurant quelques paroles que son emotion
+rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui
+venait de jouer si fort a propos le role sauveur de la
+Providence.
+
+-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je!
+vous etes un vrai Indien, vous!
+
+Jim ne lui rendit en aucune facon sa politesse. Il se contenta de
+le toiser, un instant, des pieds a la tete, et dit :
+
+-- Courez, allez-vous-en d'ici! Les Indiens sont souleves,
+brulent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l'oncle John !
+
+Malgre son exterieur glacial, il etait evident que Jim etait dans
+une grande agitation. Ses yeux noirs lancaient ca et la des
+regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de
+farouche et d'inquiet qui frappa les jeunes gens.
+
+-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s'ecria Maria
+encore pale et fremissante de terreur; conduisez-nous jusqu'en
+dehors de ces bois terribles.
+
+Sans repondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu'il
+repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le
+lac a force de rames et vint aborder devant une clairiere
+traversee par un sentier qui conduisait aux habitations.
+
+Jim passa devant, en eclaireur, l'oeil et l'oreille au guet, le
+doigt a la detente du fusil, marchant sans bruit, se derobant
+dans les broussailles.
+
+On passa ainsi tout pres du lieu ou Maria s'etait cachee.
+
+-- Comment avez-vous eu l'imprudence de quitter une aussi
+excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid
+habituel; je vous avais pourtant recommande, d'une facon
+formelle, de n'en pas bouger jusqu'a mon retour.
+
+-- Je me serais bien gardee d'en sortir; on m'en a arrachee. Ce
+sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrives droit sur
+moi et se sont empares de ma personne.
+
+-- Mais alors, pourquoi n'avez-vous pas crie? je me serais hate
+d'accourir a votre secours.
+
+-- Si j'avais pousse un cri, j'etais morte... Ces
+"chevaleresques" bandits me l'ont parfaitement fait comprendre a
+l'aide de leurs couteaux.
+
+-- Ah! voici mon revolver que j'avais lance au visage du drole
+qui m'a attaque.
+
+L'artiste a ces mots, courut ramasser son arme, et dut se diriger
+vers la gauche, car Jim avait change brusquement de route pour
+eviter a Maria le spectacle hideux qu'offrait le cadavre du
+Sauvage tue le premier. Halleck reprit:
+
+-- Mon opinion est que...
+
+Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une
+brusque halte en pretant l'oreille dans toutes les directions, et
+qui recula avec vivacite dans les broussailles :
+
+-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l'exemple, les
+Sioux viennent!
+
+Tous trois disparurent sous l'herbe, et resterent immobiles en
+retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n'entendit pas
+le moindre bruit; Jim se hasarda a relever la tete, non sans
+prendre des precautions infinies; l'artiste crut pouvoir en faire
+autant. Ses yeux furent terrifies d'apercevoir une bande
+d'Indiens qui cheminait dans le bois lui-meme, sans froisser une
+branche ni une herbe, sans laisser autour d'elle le moindre
+bruit.
+
+Ils etaient nombreux, armes, peints en guerre; toutes ces figures
+farouches semblaient autant de visages de demons.
+
+Ce sinistre bataillon de fantomes passa comme une vision
+effrayante, courant a la curee des blancs, aspirant le carnage,
+preparant l'incendie. Le massacre du Minnesota etait commence;
+c'etait l'avant-garde qu'on venait de voir.
+
+Les fugitifs resterent encore immobiles et muets pendant une
+demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre
+en marche. Bientot ils furent sortis du bois sur le chemin direct
+de la maison.
+
+Maria etait agitee de sinistres pressentiments; quelque chose de
+secret lui disait que, pendant son absence, tout n'etait pas bien
+alle dans la maison hospitaliere de ses bons parents; elle
+eprouvait une febrile impatience d'arriver, afin de s'assurer par
+ses propres yeux de l'etat des choses.
+
+Enfin, ils arriverent sur le dernier coteau devant lequel
+s'elevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement
+que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux;
+rien n'y etait change, rien n'y trahissait la presence de
+l'ennemi.
+
+Elle reprit aussitot son enjouement naturel, et poussant un grand
+soupir de satisfaction:
+
+-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu'on m'enleve une
+montagne de dessus le coeur; j'avais les plus horribles
+apprehensions!... il me semblait certain que quelque grand
+malheur etait arrive, pendant notre absence, a l'oncle John ou a
+quelqu'un de la famille.
+
+-- Pensez-vous qu'il y eut ici quelque autre objet plus attractif
+que vous aux yeux des galants Sauvages?
+
+-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu'il soit
+blanc, offre un grand attrait a leurs tomahawks. Supposez que
+cette pauvre petite Maggie eut ete a ma place, les Sauvages
+l'auraient enlevee tout aussi bien que moi.
+
+Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en
+realite il ne quittait pas de l'oeil son interlocutrice encore
+tout effaree et haletante. Le meme sourire etrange et mysterieux
+se produisit encore sur ses levres; en resume il etait evident
+que, malgre les terribles scenes qu'il venait de traverser, le
+jeune homme se sentait d'humeur prodigieusement divertissante.
+
+Quelques minutes s'ecoulerent dans un profond silence. Enfin
+Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-a-fait
+different.
+
+-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe?
+regardez la-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que
+signifie cette fumee, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel
+en si grande abondance.
+
+-- Je l'avais deja remarquee depuis quelque temps. Jim! dites-moi
+ce que vous pensez de cela.
+
+Le Sioux retourna la tete et repondit:
+
+-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brulent, les indiens y
+ont mis le feu.
+
+-- Est-ce loin d'ici?
+
+-- A six, huit, dix milles.
+
+-- En verite, je le dis! s'ecrie Maria palissant de terreur, ces
+horribles Sauvages seront bientot ici.
+
+En depit de son stoicisme affecte, Halleck ne put dissimuler un
+mouvement de malaise. Reellement le danger mortel qui etait
+imminent ne pouvait se revoquer en doute, et les sinistres
+pressentiments de la jeune fille terrifiee n'etaient que de trop
+reelles propheties.
+
+-- Que l'enfer les confonde! murmura l'artiste; quel esprit
+malfaisant les anime donc? C'est le diable, a coup sur! Mais
+enfin, peut-on savoir a quelle cause doit etre attribue ce
+soulevement epouvantable?
+
+-- Ils ne font qu'obeir a leurs invariables instincts.
+
+-- Ma chere cousine, repondit Halleck d'un ton doctoral, vous
+faites erreur d'une maniere grave; telle n'est pas la nature des
+Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la
+noblesse et la loyaute personnifiees; je les porte dans mon
+coeur. Il ne s'agit ici, evidemment, que d'obscurs vagabonds,
+d'un ramassis de coquins errants, desavoues par toutes les
+tribus.
+
+-- Ah! fit Maria sans lui repondre: il y a quelqu'un sur le
+belvedere de la maison. Ils ont pressenti le danger.
+
+Effectivement, au bout de quelques pas, ils apercurent le jeune
+Will Brainerd, debout sur le toit, a demi cache par une cheminee,
+et lancant ses regards dans toutes les directions. Il fit a Jim
+un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais a la
+suite duquel le Sioux hata le pas.
+
+Toute la maison de l'oncle John etait bouleversee par les
+preparatifs de combat et de fuite.
+
+Les tourbillons de fumee qui obscurcissaient l'horizon avaient
+parle un lugubre langage, facile a comprendre; du haut de son
+observatoire, Will avait apercu le detachement indien qui avait
+cotoye le lac.
+
+Au premier abord, on avait pu croire qu'ils se dirigeaient vers
+le _Settlement_, et dans l'attente d'une agression prochaine, on
+avait attele les chevaux aux chariots, pour etre plus tot pret a
+fuir.
+
+Mais la horde sauvage ayant change de direction; d'autre part,
+l'absence de Maria et d'Halleck se prolongeant, l'oncle John
+suspendit son depart pour les attendre. Bien entendu que la
+question de fuir ne fut pas mise en deliberation.
+
+C'etait le seul parti a prendre.
+
+Ces preparatifs de mauvais augure, ces chevaux atteles,
+frapperent de suite les deux arrivants; Halleck lanca un regard a
+Maria.
+
+-- La prolongation de notre sejour ici, parait douteuse, observa-
+t-il; l'oncle John a pris l'alarme.
+
+-- Certes! il serait etrange qu'il eut pris quelque autre
+determination, en presence de tous ces affreux presages. Mais,
+qui aurait pu croire a de pareilles horreurs dans l'Etat de
+Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n'ai qu'un
+desir ardent, c'est de m'eloigner le plus promptement possible.
+
+-- Eh bien! Non pas moi! chere cousine. Maintenant, je le
+confesse, mon opinion sur les aborigenes devient douteuse; il y a
+comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m'en aller, je
+veux eclaircir la question; je veux, s'il est possible,
+rehabiliter ces pauvres Indiens a mes yeux, dans toute leur
+splendeur.
+
+-- O Adolphe! vous serez donc toujours une tete folle? Si vous
+avez peur de perdre votre affreux fetichisme pour les Sauvages,
+il vaut. mieux vous en aller sans pousser l'examen plus loin;
+car, croyez-moi, la desillusion sera terrible.
+
+-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l'artiste en riant; Ah mais!
+j'y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis delicieux
+que...
+
+-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes
+amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui
+tournant le dos pour courir dans la maison.
+
+Au meme instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il
+informa la famille qu'aucun ennemi n'etait visible a l'horizon,
+bien que les symptomes de bouleversement et d'incendie se
+multipliassent dans les alentours.
+
+-- Je m'etonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_
+a ete epargne jusqu'a ce moment.
+
+Toute la famille se reunit alors en un vrai conseil de guerre;
+les deliberations furent breves et concluantes. Une fuite tres
+prompte fut decidee, comme etant le seul et unique moyen de
+salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur
+cent pour craindre l'irruption d'une bande de Peaux-rouges
+apportant avec elle le carnage et l'incendie, et une seule chance
+de ne pas etre envahi; toute minime que fut cette derniere
+probabilite, elle inspira a l'oncle John quelques modifications
+dans son plan de fuite.
+
+Il fut resolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria,
+accompagnes par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le
+plus leger, et, qu'ils se dirigeraient a toute vitesse, vers
+Saint-Paul, de facon a sortir le plus tot possible du territoire
+de Minnesota et eviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens
+souleves.
+
+Will et Halleck devaient rester, attendant l'issue des
+evenements, dans le but de proteger, s'il etait possible, le
+_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isoles.
+Bien entendu, ils se tenaient tout prets a fuir en cas de
+necessite.
+
+En outre, ils etaient munis chacun d'une bonne carabine, d'un
+revolver, d'un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne
+leur manquaient pas. Moyennant ces preparatifs, ils pourraient se
+defendre avec succes contre les rodeurs qui viendraient a se
+presenter.
+
+L'oncle John leur recommanda expressement de n'engager une lutte
+que lorsque les chances de succes seraient evidentes; attendu que
+lorsque le sang avait coule, les Sauvages du Minnesota devenaient
+des demons incarnes. Halleck accepta fort legerement les
+recommandations et l'opinion de son oncle; il pretendit "qu'on
+calomniait ces pauvres gens."
+
+-- Nous nous rendrons directement a Saint-Paul, conclut
+M. Brainerd; si vous etes obliges de deguerpir, suivez nos
+traces; Will connait assez le pays pour vous guider d'une facon
+sure. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obliges
+de fuir absolument.
+
+Fuir... non! mais nous en aller... oui! repliqua Halleck d'un ton
+suffisant; si l'Indien se presente, de deux choses l'une: ou il
+sera facile a apprivoiser, ou il sera mechant. Si bon il est, ma
+theorie sera demontree; s'il fait le mechant nous le corrigerons;
+voila tout!
+
+Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe.
+
+-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie a laquelle cette
+maniere sans facon d'envisager ces terribles realites semblait
+incomprehensible.
+
+-- Je suis dans la realite, Maggie, croyez-le bien, j'y suis!
+Personne n'arrivera a me convaincre que ces pauvres indigenes du
+Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l'effet d'une
+terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs
+aveuglent l'esprit. Votre frere s'en est apercu l'ete dernier, a
+Bull-Run.
+
+L'oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s'occupaient
+activement d'entasser dans le chariot les objets de plus
+indispensable necessite; pendant ce temps, Will, pensif et
+soucieux, etait remonte a son observatoire aerien sur le toit de
+la maison.
+
+L'artiste avait fait quelques tentatives pour aider a
+l'embarquement des colis, mais, dans son etourderie, il n'avait
+reussi qu'a casser plusieurs pieces de porcelaine, et a faire
+rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture;
+il se resigna donc, en riant, a abandonner cette tache a des
+mains plus prudentes ou plus adroites.
+
+Maggie l'observait avec etonnement; son esprit doux et serieux ne
+pouvait comprendre une telle legerete.
+
+-- Votre indifference me confond, lui dit-elle; surtout apres
+votre aventure que Maria m'a racontee.
+
+-- Ah! oui, vraiment! murmura l'artiste, en distillant la fumee
+avec symetrie par les deux coins de sa bouche; ecoutez, j'en ai
+fait un dessin capital! J'ai quelque intention de l'envoyer a
+Harper... mais c'est trop beau pour lui. De ma vie, je n'avais eu
+un sujet dont la pose soit d'une docilite plus parfaite. Ah! mais
+oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort!
+
+-- Et, si Christian Jim ne s'etait pas trouve la?...
+
+-- Ma foi! je conviens qu'il m'a rendu un fameux service, je me
+rejouis d'en convenir; j'aimerais le recompenser magnifiquement
+pour cela.
+
+-- Il ne desire et n'acceptera rien qui ressemble a une
+recompense; mais je puis vous dire ce qu'il recevrait avec un
+plaisir extreme.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Une Bible; j'ai ete assez heureuse pour lui apprendre a lire
+cet ete, il peut en faire un usage tres satisfaisant pour lui.
+Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il desirait parvenir a
+comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient
+parle. On lui en a donne une copie partielle et grossiere qu'il
+ne manque jamais de prendre avec lui et qu'il porte partout dans
+ses courses; mais je sais qu'il sera dans le dernier ravissement
+s'il devient possesseur d'un de ces beaux volumes qu'on trouve
+dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous
+n'en ayez avec vous.
+
+L'artiste rougit et balbutia d'un ton embarrasse:
+
+-- J'ai honte de vous avouer que je n'en ai pas ici; mais je
+saurai bien m'en procurer et ce sera tout ce qu'on peut trouver
+de splendide.
+
+-- Oh!... vous dites que vous n'en avez pas avec vous?... demanda
+avec etonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux
+bleus, expressifs, empreints d'une affectueuse melancolie.
+
+-- Non... pas avec moi... Mais j'en ai plusieurs a la maison! Ce
+sont des cadeaux de ma mere, de mes soeurs, et de quelques jeunes
+ladies qui s'interessent a mon salut.
+
+-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui
+presentant une bible qu'elle sortit de sa poche; Je ne vous
+demanderai qu'une seule chose, c'est d'y jeter un coup d'oeil de
+temps en temps. Aucune creature raisonnable ne doit laisser
+passer un jour sans en lire quelques versets; je n'ose pas vous
+en reclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement.
+
+-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui repondit
+l'artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que
+venait de lui faire sa jeune cousine.
+
+Le ton serieux, les manieres graves et douces de Maggie, le
+parfum d'ingenuite et de candeur affectueuse qui s'echappait de
+ses moindres actions, tout en elle avait parle d'une maniere
+etrange au coeur d'Adolphe. En sa presence, il se sentait moins
+railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-etre, s'ils
+eussent eu, sur le moment, a braver la fureur des Sioux aurait-il
+combattu avec un nouveau courage, entierement different de ses
+bravades precedentes.
+
+-- J'en ferai une bonne lecture, a la premiere occasion
+favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec
+une certaine emotion; aujourd'hui meme, dans l'apres-midi, apres
+votre depart, j'aurai longuement du loisir pour cela.
+
+-- Pas tant que vous le croyez, peut-etre, repondit la jeune
+fille sans dissimuler un leger tremblement dans sa voix; je vous
+l'assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche
+de nous, et vous n'y songez pas.
+
+-- Ta! ta! ta! repliqua l'artiste en reprenant ses manieres
+frivoles pour cacher son trouble, vous etes nerveuse et
+impressionnable; chassez de pareilles idees pueriles.
+
+Mais, en depit de son assurance, il sentit comme un frisson
+traverser tout son etre; jamais, dans le cours de son existence,
+pareille impression ne s'etait produite en lui; durant quelques
+secondes, il se sentit glace et decourage.
+
+Neanmoins, cette periode d'abattement ne fut pas de longue duree;
+il reprit presque aussitot son assurance imperturbable :
+
+-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse,
+Maggie; mais j'avoue que vos timidites d'aujourd'hui, me jettent
+vraiment dans le doute a cet egard.
+
+-- J'ai l'ame ferme cependant il me semble, repartit la jeune
+fille avec un sourire melancolique; mais vous ne pouvez exiger de
+moi que je ne partage point des craintes manifestees par tout le
+monde excepte par vous.
+
+-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrives
+sains et saufs a Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons
+revenus a la ferme!...
+
+-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu'est devenu Jim?
+voila longtemps que je ne l'ai pas vu.
+
+-- Il est par la-bas, dans un petit coin de la prairie, en
+observation de son cote; Will est en vedette sur le toit, il y a
+donc peu de risques qu'un ennemi puisse nous aborder sans avoir
+ete apercu. Soyez donc sans crainte pour le moment.
+
+Ah! j'apercois l'oncle John et nos gens qui ont termine
+l'amenagement du wagon.
+
+Effectivement, le chariot etait rempli, bourre, leste de tous les
+objets qu'il pouvait contenir: on eut dit un navire frete pour
+quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s'y
+installerent; ce fut ensuite au tour de l'oncle John.
+
+Et Jim, ou est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voila qui
+arrive.
+
+L'Indien apparaissait a peu de distance; M. Brainerd suspendit
+son depart pour lui dire adieu.
+
+-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite a son fils toujours
+perche sur son observatoire.
+
+On echangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance;
+enfin, le lourd vehicule s'ebranla, et s'eloigna en craquant.
+
+-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous!
+cria M. Brainerd.
+
+-- Ne craignez rien pour moi, dit l'artiste en s'adressant plus
+particulierement a Maggie; c'est vous qui meritez toute notre
+sollicitude.
+
+-- Adieu! repondit la jeune fille; n'oubliez pas la Bible.
+
+Bientot on allait se perdre de vue, lorsqu'une exclamation
+poussee par Will suspendit la marche.
+
+Tous s'entreregarderent, haletants, dans une anxieuse attente.
+
+CHAPITRE VI
+_INDECISION._
+
+Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en
+position d'intercepter la route des fugitifs, trois Indiens
+venaient d'etre signales par le jeune Brainerd. Selon toute
+probabilite ce n'etaient pas des amis; dans l'incertitude
+provoquee par cette crise redoutable, il y avait mille
+precautions a prendre. Will s'etait donc empresse de prevenir le
+depart de sa famille.
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda l'oncle John en reprimant
+tout signe d'inquietude, afin de moderer la terreur des femmes.
+
+-- Il faut qu'on m'envoie Jim, cria Will; j'apercois, a l'est,
+certains symptomes que je n'aime pas.
+
+Le Sioux entra vivement dans la maison, et l'instant d'apres il
+parut sur le toit, a cote de Will. Un seul regard lui suffit pour
+reconnaitre que les apprehensions du jeune homme etaient
+parfaitement fondees. Toute la famille en fut aussitot instruite.
+
+-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les
+eviter, s'ecria Will.
+
+-- Je crois que vous pourriez supprimer l'ennui de cette
+rebarbative rencontre, observa l'artiste en jetant un regard
+farceur a Maria.
+
+-- Comment donc? demanda cette derniere precipitamment.
+
+-- En faisant un detour pour prendre une autre route, ou, plus
+simplement, et ne partant pas du tout.
+
+-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez
+partir maintenant.
+
+-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifference;
+tout ca n'est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens
+qui prennent l'air, admirant les beautes de la nature et faisant
+leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-etre un
+artiste parmi eux? Quant a moi, je suppose que, ne pouvant pas
+dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la
+nuit aux promenades sentimentales.
+
+Chacun regarda Halleck pour savoir s'il ne donnait pas quelque
+signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il
+fumait son cigare plus methodiquement, plus tranquillement que
+jamais. Tout a coup il porta la main a sa poche et la fouilla
+vivement comme s'il se sentait illumine par une idee subite.
+
+-- Ah! que je suis etourdi! s'ecria-t-il, j'ai la sur moi une
+lorgnette, mieux que cela, un petit telescope; ce sera fort
+commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends
+pas que je n'y aie pas songe plutot; nous en aurions deja tire
+fort bon parti, quand ce n'eut ete que pour reconnaitre le canot,
+lorsque avec Maria nous etions sur le bord du lac.
+
+Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d'un trait
+jusqu'au toit. Il offrit d'abord son instrument au Sioux: celui-
+ci l'ayant refuse; il le passa a Brainerd qui apres avoir regarde
+un moment, s'ecria:
+
+-- Je vois trois Indiens caches dans un bas fonds, comme s'ils
+attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres
+couches a plat ventre dans l'herbe.
+
+-- Sont-ils dans un buisson?
+
+-- Non, au commencement d'une clairiere.
+
+-- Eh bien! c'est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de
+fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi
+la lunette, je vous prie.
+
+-- Apercevez-vous ceux qui sont etendus sur le sol? demanda Will
+a Jim, pendant que l'artiste faisait son inspection.
+
+-- Oui, une demi-douzaine renverses par terre.
+
+-- Que pensez-vous de ca?
+
+-- Je ne peux pas savoir.
+
+-- Ne pensez-vous pas qu'ils soient la pour nous epier?...
+
+-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, a quoi cela leur
+servirait-il, s'ecria l'artiste en repliant solennellement son
+instrument de longue vue; du moment qu'on peut les signaler a
+deux ou trois milles de distance, il leur est formellement
+impossible de nous surprendre; s'ils ne peuvent reussir a nous
+surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire
+aucun mal, s'ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne
+sont pas a craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C'est raisonne,
+ce que je vous dis-la, hein!
+
+-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous repondre, sinon que je
+regarde comme bien difficile de deviner les tenebreuses malices
+des Indiens. Ils sont si ruses, si audacieux, si entreprenants
+que fort souvent ils accomplissent des choses incomprehensibles.
+
+Will reprit la lunette, et apres en avoir fait usage, annonca que
+les Sauvages etaient sur pied; mais que leur nombre etait
+augmente; sans doute les compagnons qu'ils attendaient les
+avaient rejoints. A ce moment on pouvait les distinguer a l'oeil
+nu, mais seulement d'une facon vague et incertaine.
+
+-- Misericorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s'ecria tout a
+coup Will, incapable de maitriser son emotion.
+
+-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garcon! ne va pas
+t'agiter comme cela, au point d'epouvanter les autres la-bas dans
+le chariot.
+
+-- Epouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-la
+seront ici dans une demi-heure!
+
+-- Bah! qu'est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux;
+tu verras que precisement ils ne viennent pas de ce cote.
+
+L'artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait etre
+sur de rien, car les mouvements des Sauvages etaient si
+incertains, si errants, qu'on n'y pouvait rien comprendre. Apres
+avoir marche a droite et a gauche sans but apparent, ils
+commencerent a se diriger sur la maison.
+
+Ces etranges rodeurs apercevaient certainement le _Settlement_,
+duquel ils connaissaient d'ailleurs l'existence; suivant toute
+probabilite, ils debattaient entre eux le point de savoir s'ils
+s'en approcheraient ou non.
+
+Pendant que le jeune Brainerd les epiait avec une consternation
+toujours croissante, ils changerent de direction une troisieme
+fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les
+eloignait considerablement de la maison. Rien ne pourrait rendre
+l'anxiete avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au
+travers du telescope. Lentement, d'un mouvement imperceptible
+comme celui d'une aiguille d'horloge, les Sauvages continuerent a
+decrire une courbe qu'on aurait pu croire tracee avec un compas,
+et qui ne semblait, ni les eloigner, ni les rapprocher de la
+ferme.
+
+-- Tout va bien! s'ecria alors l'artiste: ces Peaux-rouges ne
+veulent pas nous inquieter le moins du monde. Que Diable! j'ai lu
+assez de livres sur leur compte, pour m'y connaitre!
+
+-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec
+rapidite.
+
+Will etait trop assiege de terreurs et d'apprehensions pour
+quitter son poste aerien. Mais Adolphe n'avait pas les memes
+raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin
+d'echanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se
+mit en route.
+
+Les deux chevaux qui l'entrainaient, malgre son bagage
+considerable, et le poids de cinq personnes, etaient de robustes
+animaux accoutumes aux travaux de la ferme, et quoique un peu
+lourds, ils etaient capables, lorsqu'on les pressait un peu, de
+fournir rapidement une longue traite.
+
+Halleck et son ami Will Brainerd resterent en observation toute
+la journee. Leur poste etait tout simplement la partie plate du
+toit; abritee par une cheminee, a laquelle on arrivait par
+l'etroit chassis d'une lucarne.
+
+L'artiste s'installa sur les tuiles avec la nonchalance etourdie
+qui lui etait habituelle, s'arma de son telescope, et le braqua
+sur les amis qui s'eloignaient, son intention etant, pour se
+distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu'a leur
+complete disparition.
+
+Will, debout a cote de lui, se retenant d'une main a la cheminee,
+partageait ses regards entre les regions ennemies ou il
+soupconnait la presence des Indiens, et la region bien chere que
+parcouraient les bien-aimes fugitifs.
+
+Au milieu de ses investigations il apercut de nouveau les
+Sauvages groupes qui semblaient avoir encore une fois change de
+direction; peut-etre deliberaient-ils sur quelque plan diabolique
+organise pour capturer les Blancs qui s'efforcaient de leur
+echapper.
+
+-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d'anxiete; quel infernal
+projet trament ces Peaux-rouges? Je commence a perdre toute
+esperance de salut!
+
+-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...repondit l'artiste sans
+abaisser son telescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose
+qu'ils ne songent a rien de particulier; ce dont je suis certain
+c'est que vous etes terriblement soupconneux, mon cher enfant!
+Contentez-vous donc d'inspecter votre part d'horizon, et laissez-
+moi tranquille a la mienne.
+
+-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les
+mains avec anxiete, il m'est impossible d'etre tranquille lorsque
+je vois de telles choses. Il se prepare la-bas des evenements
+terribles et cruels, que Christian Jim meme ne soupconne peut-
+etre pas. -- Hola! voici cette vermine qui se remet en marche!
+Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction !
+
+-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Ocean de
+lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de
+sang-froid, un peu de raison s'il vous plait, mon petit ami!
+Continuez a inspecter tranquillement l'hemisphere qui vous est
+echu en partage; quant a moi, je sonde mon horizon avec des yeux
+infatigables; je ne laisserai rien echapper, soyez en sur!
+
+Sans se laisser calmer par les affirmations de l'artiste, le
+jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua
+de surveiller la plaine ou les Indiens continuaient de roder
+comme des betes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance
+de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement a
+l'extremite d'une clairiere; ils disparurent bientot derriere
+l'impenetrable rideau des forets, et le coeur du jeune homme se
+serra involontairement en les perdant de vue.
+
+Apres etre reste muet pendant une demi-heure, il se retourna vers
+l'artiste qui tenait activement sa lunette a hauteur des yeux,
+comme si elle lui eut revele un spectacle tres interessant.
+
+-- Les voyez-vous encore? demanda Will.
+
+-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: repliqua
+Halleck.
+
+-- Et maintenant qu'apercevez-vous de suspect?
+
+-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l'autre, en
+recommencant son inspection avec un soin tout particulier, comme
+s'il eut voulu approfondir une question douteuse.
+
+-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette a son
+tour.
+
+Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.
+
+-- Ce n'est guere la peine, a present, ils sont si loin! Vous
+n'apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir a les
+garder en vue, qu'en gardant ma lunette parfaitement immobile,
+toujours dans la meme direction.
+
+Heureusement, pour sa tranquillite d'esprit, Will n'apercut point
+ce qui avait si fort attire l'attention de son cousin: il aurait
+vu avec une inquietude horrible, une bande de Sauvages en pleine
+poursuite, sur les traces des fugitifs.
+
+Halleck n'avait pas voulu lui faire connaitre un mal sans remede;
+dans la crainte qu'il ne vint a les decouvrir, Adolphe lui reprit
+sur le champ le telescope, et le mit nonchalamment dans sa poche.
+Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du desert
+lui rappela de terribles souvenirs.
+
+Il etait tard dans l'apres-midi; quelques bouffees de vent,
+annoncant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en
+resulta un peu de fraicheur, ce qui rendit la position des deux
+jeunes gens plus supportable; car, jusque-la, ils avaient roti
+sur les tuiles echauffees par le soleil.
+
+Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s'assit a cote de
+lui.
+
+-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui
+dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de
+ces sombres enfants de la foret, je m'en rejouirai
+considerablement, car ce sera pour moi une occasion superbe
+d'enrichir mon album.
+
+-- En verite! grommela Brainerd vexe au plus haut degre, je ne
+puis deviner si votre indifference est reelle ou affectee.
+Certes! votre experience de ce matin devrait avoir demoli une
+notable portion de vos idees baroques sur les Indiens!
+
+-- Pas une particule n'est changee chez moi, riposta l'artiste
+avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n'aurait pu
+tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour
+a Saint-Paul!
+
+-- Oui!... si le ciel nous accorde d'y revenir jamais... Vous
+pouvez bien vous mettre une chose dans l'esprit, Adolphe; c'est
+qu'avant d'etre sorti du Minnesota, vous aurez, plus d'une fois,
+senti votre sang se figer d'horreur dans vos veines. J'ai vecu
+assez longtemps chez les indiens pour savoir qu'ils ne reculent
+devant aucun crime, ou plutot, il n'existe pas de crime pour eux.
+Je vous le repete, Adolphe, la mort est pres de nous tous; une
+mort plus cruelle que nous ne pouvons l'imaginer.
+
+Cependant la nuit approchait, et avec elle l'ombre pleine de
+perfidies et de mysteres. Brainerd devint plus triste, plus
+inquiet encore.
+
+Halleck, au contraire, redoubla d'aisance, d'indifference, de
+sang-froid.
+
+Apres avoir fait de nouveau usage du telescope, il se mit a
+siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de
+reflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.
+
+Le ciel continuait a se couvrir de gros nuages noirs; il devint
+evident que la pluie ne tarderait pas a tomber avec une grande
+abondance. Apres avoir complete toutes ses observations
+meteorologiques et autres, Halleck songea a quitter le poste
+aerien ou ils etaient juches depuis plus de cinq heures, il
+demanda a Brainerd s'il ne jugerait pas a propos de descendre, du
+moment que l'obscurite nocturne venait paralyser tous leurs
+efforts d'observation.
+
+-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexite est
+grande, soupira Brainerd decourage; qu'on regarde au nord ou a
+l'est, on ne voit partout que la reverberation des flammes dans
+le ciel. Nous sommes en plein desastre Adolphe! Il y a autour de
+nous une atmosphere de sang, de desastre, de desolation. Voyez
+dans la direction du nord, a gauche de ce massif de foret, se
+trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est a dix milles de
+distance, environ, je suppose qu'elle recevra le premier choc des
+sauvages.
+
+-- Eh bien! lorsque l'incendie eclatera chez M. Smith, alors, a
+mon avis, il sera temps de prendre une resolution.
+
+-- Regardez, s'ecria Brainerd
+
+Tremblant, eperdu, le jeune homme appuya sa main sur l'epaule de
+l'artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de
+parler. On y distinguait un point lumineux dont l'intensite
+ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les
+flammes elargies et devorantes completaient leur oeuvre de
+destruction.
+
+-- Que vous avais-je dit? regardez! repeta Will avec une sorte de
+terreur triomphante.
+
+-- Etes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posement
+l'artiste
+
+-- Assurement! je le connais mieux que je ne vous connais vous-
+meme.
+
+-- Quelle est sa famille?
+
+-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.
+
+-- Quelle sorte de gens sont-ils?
+
+-- Ah! Ca! mais ou voulez-vous en venir avec ces questions,
+Adolphe?
+
+-- Le pere ou la mere sont sans doute fort negligents? ils ne
+surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger,
+tete baissee?
+
+-- Apres? ou voulez-vous en venir a la suite de ce verbiage?
+
+-- A rien; seulement je pense qu'ils auront laisse les enfants
+jouer avec le feu et ces petits droles auront allume un incendie.
+
+-- Un idiot ou un imbecile pourraient seuls concevoir quelques
+doutes sur l'origine de ce feu!
+
+-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je
+n'admets pas; que vous proposez-vous de faire?
+
+-- Mon pere nous a confie la garde de ces lieux; nous sommes les
+uniques defenseurs de presque toute notre fortune; il est de
+notre devoir d'y rester jusqu'a la derniere extremite. Je vais
+descendre a l'ecurie pour harnacher nos chevaux de facon a ce
+qu'ils soient prets a partir a l'heure supreme; ensuite nous nous
+remettrons en observation.
+
+Will descendit pour faire les preparatifs dont il venait de
+parler; l'artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune
+Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors
+de l'ecurie, et les cacha dans un fourre tout proche, ou il
+pouvait esperer que l'oeil subtil des Indiens ne les decouvrirait
+pas. Aussitot apres il rejoignit Halleck.
+
+Il n'y avait pas moyen d'en douter; les hordes indiennes avaient
+commence leur oeuvre de mort et de devastation: au nord, a
+l'ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des
+trainees de flammes qui semblaient rendre les tenebres plus
+profondes et plus redoutables.
+
+L'oreille du jeune homme effraye avait cru entendre, aussi, par
+intervalles, des cris, des vociferations, des plaintes
+dechirantes, eparses dans cette atmosphere d'epouvante.
+
+Il lui aurait neanmoins ete impossible de discerner, a coup sur,
+si c'etait une illusion ou une realite lugubre; lorsqu'il eut
+rejoint Halleck, il lui demanda s'il n'avait rien entendu de
+semblable. Ce dernier lui repondit negativement.
+
+Il n'est pas certain que cette reponse fut l'expression de la
+verite; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n'y regardait
+pas de si pres.
+
+CHAPITRE VII
+_L'OEUVRE INFERNALE._
+
+-- Avez-vous fait quelque autre decouverte particulierement
+alarmante? demanda l'artiste a son cousin.
+
+-- Non, pas pour le moment; et vous?
+
+-- Peut-etre oui, suivant votre maniere de voir. Apercevez-vous
+ce gros tronc d'arbre, la-bas, droit devant vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens
+caches derriere. Je n'en suis pas absolument sur, mais je
+tiendrais un pari s'il le fallait.
+
+Brainerd jeta un coup d'oeil dans la direction indiquee;
+
+-- Halleck! murmura-t-il a voix basse apres un court examen; au
+nom du ciel! quittons ce poste ou nous sommes si fort en vue!
+voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible?
+
+En meme temps il lui saisit le bras et l'entraina par la lucarne.
+Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaitre pour
+examiner l'etat des choses.
+
+-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaitraient
+immediatement que nous sommes en mefiance. Descendons au second
+etage; la nous pourrons sans inconvenient les surveiller a notre
+aise.
+
+Les deux jeunes gens, munis chacun d'une carabine, descendirent
+avec precaution, et traverserent doucement une grande chambre
+fermee. Halleck, moins familiarise avec les lieux que son cousin,
+se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un
+tapage execrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaite de
+bon coeur qu'il se rompit le cou.
+
+-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder
+maintenant!
+
+Les volets, en chene epais, etaient solidement fermes. Ils
+portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les
+pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses
+pivots, le jeune Brainerd pratiqua une eclaircie, inapercue du
+dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d'apercevoir
+tout ce qui pouvais se passer autour d'eux.
+
+Mais, au moment ou les deux cousins allaient placer l'oeil a ce
+Judas improvise, un coup violent frappe a la porte d'entree les
+fit tressaillir; en meme temps une voix rude cria en bon anglais:
+
+-- Ouvrez-moi!
+
+-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaitre que
+nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence a
+l'artiste.
+
+-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, repondit l'autre sur
+le meme ton, en quittant la fenetre pour aller vers une croisee
+de l'escalier qui etait directement au-dessus du portail.
+
+Avec des precautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit,
+les deux assieges se rendirent ensemble a ce nouveau poste
+d'observation.
+
+Le premier coup d'oeil fut de nature a les consterner; plus de
+douze Indiens gigantesques etaient groupes devant l'entree.
+
+-- Ah! voila le moment d'agir! murmura Halleck.
+
+-- Rien! rien a faire! mon pauvre ami, si ce n'est de songer a
+fuir le plus tot et le plus adroitement possible.
+
+Mais la porte commencait a s'ebranler sous les coups reiteres;
+les cris "ouvrez!" se renouvelaient avec une violence imperieuse.
+Les jeunes gens descendirent a pas de loup jusqu'au rez-de-
+chaussee.
+
+-- Maintenant, dit l'artiste, allez faire tous vos preparatifs
+par la porte de derriere; moi, je vais parlementer avec eux.
+
+-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extremite,
+repliqua Brainerd, refusant d'obeir; d'autant mieux que vous
+choisissez un parti qui frise la folie.
+
+-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant
+amicalement dans la direction indiquee; nous n'avons plus rien de
+mieux a faire.
+
+-- Qu'arrivera-t-il de vous?
+
+-- Ah! tu m'ennuies! Est-ce que j'ai peur? moi! Mais, c'est mon
+affaire toute speciale cette entrevue de parlementaire!
+
+-- Decidement, c'est un vrai suicide auquel vous songez-la; je ne
+m'en rendrai assurement pas complice! fit Brainerd en resistant
+toujours.
+
+-- Ce n'est point ainsi que je l'entends, parbleu! tu vas
+t'evader, te mettre en selle, me tenir mon cheval pret, et je ne
+tarderai pas a te suivre.
+
+Il fallait bien se rendre a la genereuse obstination d'Halleck;
+la porte de derriere fut doucement ouverte; aucun Indien
+n'apparaissait de Ce cote. Will se glissa dehors sans bruit, et
+Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences
+redoublaient.
+
+-- Qui va la? demanda-t-il d'une grosse voix.
+
+-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigues; ils
+s'assoiront un peu pour se reposer.
+
+-- Voulez-vous rester ici toute la nuit?
+
+-- Non! ils s'en iront bientot, ne resteront pas longtemps,
+fatigues; ils veulent s'asseoir un peu pour se reposer.
+
+-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un
+peu ce qui en resultera; si ca, ne vous va pas, cherchez
+ailleurs.
+
+Un profond silence accueillit cette reponse. Puis, tout a coup,
+la porte recut une telle bordee de coups qu'elle en trembla sur
+ses gonds.
+
+A ce moment l'artiste fut d'avis qu'il fallait "aviser." Sans
+avoir de projet arrete, il s'elanca lestement par l'issue derobee
+qu'avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de facon
+a ne laisser aucun indice qui put trahir son mode d'evasion.
+
+Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui
+sauva la vie; car, a la minute meme ou il gagnait le large, la
+grande porte etait enfoncee et les Sioux entraient en forcenes
+dans la maison.
+
+Bien en prit a Halleck d'avoir referme l'issue secrete, car, au
+bout de quelques secondes, les Sauvages auraient ete sur ses
+talons. Mais, n'apercevant rien au rez-de-chaussee, ils
+supposerent que leur invisible interlocuteur avait gagne les
+etages superieurs, et s'elancerent a sa poursuite dans les
+escaliers.
+
+D'abord, Halleck s'arreta dans le jardin pour observer les
+environs et preta l'oreille, cherchant surtout a retrouver son
+cousin. Au bout de quelques instants, n'apercevant et n'entendant
+rien, il se mit a marcher tout doucement, la carabine en main, le
+fameux album sous son bras, et un cigare non allume aux levres.
+
+La seule mesaventure qui lui arriva, fut de rencontrer a hauteur
+de visage une corde de lessive qui, suivant son expression,
+"faillit lui scier le cou".
+
+Une fois hors du jardin, sous l'abri d'un grand arbre, il
+s'arreta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils
+continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant
+toujours les habitants qu'ils supposaient caches dans quelque
+coin.
+
+-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la
+nuit, si ca vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux;
+il est dans l'opinion d'un certain gentleman de mon age et de ma
+ressemblance, que vous chercherez tres longtemps sans trouver sir
+Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivres! a l'avantage de
+vous revoir.
+
+Il aurait ete imprudent de s'attarder aupres d'un aussi dangereux
+voisinage. L'artiste se mit donc a chercher l'endroit ou Brainerd
+devait l'attendre avec les chevaux, mais, a son grand deplaisir,
+il ne trouva rien; apres avoir tatonne dans les broussailles
+pendant quelques Instants, il en fut reduit a croire que l'autre
+l'avait abandonne seul au milieu de ce formidable danger.
+
+Cette pensee ne le laissa pas sans emotion; il s'aventura meme a
+appeler Will plusieurs fois, d'une voix contenue. Enfin, ne
+recevant aucune reponse, il prit la resolution de se tirer
+d'affaire tout seul.
+
+La position, incontestablement, etait fort epineuse; seul, avec
+une carabine a un coup pour toute defense, en regard d'une bande
+d'Indiens enrages pour la magnanimite desquels il n'avait plus la
+meme admiration, Halleck se voyait fort embarrasse sur le parti a
+prendre.
+
+Neanmoins, il delibera avec une lucidite qui lui faisait honneur.
+
+Rester tapi dans le fourre jusqu'au matin, c'etait litteralement
+se jeter dans la gueule du loup. D'autant mieux que, depuis
+quelques instants, l'incendie qui devorait le _Settlement_
+entier, eclairait comme un soleil tous les bois d'alentour; il
+devenait impossible de s'y cacher.
+
+D'autre part, fuir a travers champs dans la direction de Saint-
+Paul, etait un moyen praticable, quoique chanceux, mais il
+n'entrait pas "constitutionnellement" dans la tete de l'artiste,
+d'adopter ce systeme "peu chevaleresque" d'evasion, autrement
+qu'en cas de necessite absolue.
+
+-- Que la peste l'etouffe! grommela-t-il; ou ce jeune animal
+peut-il s'etre fourre avec ses chevaux? Hola he!
+
+Seul, le craquement sinistre de l'incendie lui fit reponse; de
+longues trainees de flamme, eblouissantes de blancheur, percerent
+la fumee comme des eclairs. Halleck recula instinctivement
+lorsqu'il se vit tout illumine par ce jour funeste.
+
+Dans ce mouvement retrograde, il faillit se heurter contre un
+grand Sauvage dont il n'avait assurement pas soupconne la
+presence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant
+qu'il l'eut arme sa main etait emprisonnee dans celle de
+l'Indien. Cependant aucune lutte ne s'engagea, car l'artiste, a
+sa surprise extreme, sentit l'etreinte de son adversaire se
+relacher amicalement.
+
+-- Moi, bon pour homme blanc. Courez la-bas. On attend.
+
+Et le geant Sauvage disparut comme un meteore, laissant Adolphe
+plus intrigue que jamais.
+
+-- Voila le vrai Indien! Murmura-t-il apres quelques instants de
+reflexion; il confirme pleinement mes theories! Que le diable
+l'emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en
+deux coups de crayon?... C'est un type splendide! J'aimerais
+faire echange de cartes avec lui. Comment a-t-il reussi a
+denicher Brainerd?
+
+Il ne vint pas, une seule minute, a, l'esprit d'Halleck, la
+pensee que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le
+chemin au bout duquel l'attendait une mort horrible. Aussi, sans
+hesiter, il marcha vivement au point designe. Pendant le trajet,
+il apercut a droite et a gauche des Indiens a cheval;
+heureusement il se faisait bien petit dans l'herbe et se glissait
+fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point
+decouvert; mais il convint, lui-meme, plus tard, que chaque
+reflet d'incendie lui semblait l'eclair d'un rifle, et que plus
+d'une fois il menaca de l'oeil quelque grosse racine, la prenant
+pour un Indien embusque dans l'ombre.
+
+Neanmoins ses opinions "constitutionnelles sur les aborigenes" ne
+furent pas sensiblement modifiees; on l'aurait invite a exposer
+sa theorie nouvelle, qu'il n'aurait pas hesite a dire: "Le Sioux
+a des moments d'emportement inouis, mais, au milieu meme de ses
+plus grandes exasperations, il sait user d'une chevaleresque
+magnanimite envers l'homme blanc."
+
+Apres avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit
+trois formes vagues, groupees ensemble; c'etaient Brainerd et les
+deux chevaux qu'il tenait par la bride.
+
+Adolphe l'eut bientot rejoint.
+
+-- Vous me pardonnerez, se hata de dire Will, si je ne vous ai
+pas exactement tenu parole; j'ai ete force de m'eloigner, ma
+cachette etait trop proche; j'aurais ete decouvert sur-le-champ.
+
+-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvre, car, en
+effet, il y avait dans cette region infernale, des coups de jour
+fort dangereux.
+
+-- Comment avez-vous reussi a me trouver?
+
+-- Un noble, majestueux, estimable Indien Americain m'a indique
+ma route, spontanement, et sans aucune question de ma part!
+
+-- Ah! oui c'etait Paul: un autre Sauvage converti.
+
+-- Mais, s'il est chretien, que vient-il faire dans cette
+bagarre?
+
+-- Il a ete contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis
+presque sur qu'il n'en fait que tout juste afin de se mettre a
+l'abri des soupcons; et qu'au contraire il epie les occasions de
+nous etre secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.
+
+-- J'aimerais a cultiver sa connaissance; a lui faire compliment
+sur la noblesse de ses procedes.
+
+-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons
+prets a disparaitre.
+
+Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournerent
+pour jeter un regard vers le lieu de desolation qu'ils
+abandonnaient. La maison toute entiere n'etait qu'une masse
+incandescente du sein de laquelle s'echappaient a longs
+intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes
+d'un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphere
+rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image
+saisissante du chaos!
+
+-- Ah vraiment! c'est trop, cent fois trop malheureux! murmurait
+Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon pere est
+ruine.
+
+Quel malheur de voir bruler ainsi le seul asile de la famille,
+sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!
+
+-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n'en doutez pas, ces
+malheureux qu'egare un moment de passion retabliront ce qu'ils
+ont ruine, lorsqu'ils seront rentres dans le calme de leur
+conscience.
+
+Brainerd ne parut accorder aucune attention a cette metaphysique
+trop alambiquee pour etre consolante.
+
+-- Au milieu du desordre qui preside a tous leurs mouvements,
+poursuivit-il sans repondre au discours d'Halleck, ils ont l'air
+de se grouper tous sur le cote oppose de la maison; je voudrais
+bien savoir ce qu'ils veulent faire; faisons un detour pour nous
+en assurer.
+
+-- Vous attendrai-je ici?
+
+-- Il n'y a aucun inconvenient, car le champ est libre pour
+courir au premier signe de mauvais augure, elancez-vous dans la
+prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je
+vous rejoindrai le plus tot possible.
+
+-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j'aie des
+craintes sur notre sort; mais j'ai hate d'en finir avec toutes
+ces incertitudes.
+
+Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de
+facon a, tourner la maison, et a decouvrir sa facade opposee.
+Halleck mit pied a terre et s'adossa a un gros arbre, apres avoir
+passe a son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec
+assez d'impatience, maugreant de ne pas avoir un cigare allume.
+
+Bientot un "element" nouveau d'inquietude vint se joindre a ses
+emotions premieres. Non contents d'avoir livre aux flammes le
+batiment principal, les Sauvages avaient incendie toutes les
+constructions accessoires; de sorte que la circonference du
+desastre s'etait successivement agrandie, au point de refouler
+les Indiens a une grande distance, tant la chaleur etait devenue
+intolerable. Tout le voisinage, et notamment le point ou se
+trouvait Halleck, etaient devenus fort dangereux a cause des
+rodeurs qui s'y repandaient.
+
+Son inquietude devint si vive qu'il fit un demi-tour vers l'Est,
+et n'arreta sa monture que lorsqu'il eut place un mille entre lui
+et le sinistre. La, il fit halte, et se remit a attendre.
+Neanmoins la fascination exercee sur lui par l'aspect de
+l'incendie etait si grande, qu'il ne put s'empecher de se
+retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.
+
+A ce moment il entendit le galop d'un cheval.
+
+"Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant a sa rencontre; ah! mon
+ami! quel emouvant spectacle! J'y trouve une grande ressemblance
+avec l'embrasement d'un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous
+pas?
+
+Son compagnon ne lui repondit rien; aussitot il ajouta:
+
+-- Je remarque une chose, Will; c'est que nous nous dirigeons
+plutot au Nord qu'au Levant... Chut! J'entends des pas de
+chevaux.
+
+Tous deux s'arreterent, gardant un profond silence. Cependant le
+cavalier survenant vint droit a eux comme s'il les eut apercus ou
+entendus: c'etait un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude
+de l'eclair.
+
+Halleck, a son approche, avait cherche son revolver; mais a son
+inexprimable regret, il s'apercut qu'il l'avait perdu.
+
+-- Will! s'ecria-t-il, sus a cet indien! avant qu'il... Il
+s'arreta brusquement, car il venait de reconnaitre, dans ce
+silencieux compagnon, un enorme Sauvage qui remplacait fort
+desavantageusement Brainerd.
+
+Au meme instant il se trouva serre entre ces deux ennemis, sans
+autre arme que sa carabine desormais inutile.
+
+Avant qu'il eut fait un mouvement ou prononce un mot, l'indien
+dernier arrive prit la parole :
+
+-- Homme blanc, prisonnier -- s'il bouge, sera scalpe.
+
+-- Je crois bien qu'il ne me reste aucune autre ressource,
+repondit sans facon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la
+courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si celebre dans
+le monde.
+
+-- Venez avec nous; lui fut-il brievement repondu.
+
+Et on l'emmena dans la direction de l'incendie.
+
+L'un des deux sauvages n'avait rien dit, n'avait fait aucune
+demonstration. Il se contenta de prendre position a gauche du
+prisonnier, qui, ainsi se trouvait garde a vue de tous cotes.
+Tout en chevauchant, l'artiste chercha a distinguer les visages
+de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines
+lorsqu'il crut reconnaitre, dans l'un des deux, l'indien Paul qui
+lui avait precedemment rendu un bon office.
+
+Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole;
+instinctivement il se contint, et la route s'effectua en silence.
+
+Tout cela n'etait point sans mystere. L'artiste s'en preoccupait
+fort, lorsque l'un de ses deux gardiens resta de quelques pas en
+arriere; l'autre avec un mouvement de surprise, en fit autant.
+Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se
+retourna pour epier leurs mouvements.
+
+Il apercut les deux sauvages marchant cote a cote, puis l'eclair
+soudain d'un couteau: l'un d'eux tomba mort et glissa lourdement
+a bas de son cheval.
+
+-- Restez la, vous, dit aussitot le secourable Paul; l'autre
+jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes --
+courez apres. -- Il y aura des scalps.
+
+Et l'Indien disparut plus prompt qu'un souffle d'orage, laissant
+Adolphe tout palpitant d'emotion.
+
+Son audace nonchalante commencait a l'abandonner, et il se
+surprenait a rouler dans sa tete de sombres pressentiments,
+surtout depuis que l'immense danger couru par ses amis venait de
+lui etre si soudainement revele. Il desirait maintenant, avec
+angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par consequent,
+attendait Brainerd avec une impatience extreme.
+
+Bientot le trot d'un cheval retentit a proximite, Halleck se tint
+pret a recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu'il fut ami
+ou ennemi. Heureusement toute precaution etait inutile; au bout
+de quelques instants Brainerd apparut et recut avec une emotion
+facile a comprendre la communication des evenements survenus
+pendant son absence.
+
+Apres avoir donne un dernier et triste regard a ce qui fut la
+maison paternelle, les deux amis s'enfoncerent rapidement dans la
+foret epaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les
+traces des fugitifs partis avant eux.
+
+CHAPITRE VIII
+_QUESTION DE VIE OU DE MORT._
+
+Vers minuit, une pluie fine mais serree commenca a tomber sans
+discontinuer jusqu'au matin. Les deux jeunes cavaliers etaient
+perces jusqu'aux os, affames, fatigues; tout cela joint a la vive
+inquietude qui les devorait, rendit leur position extremement
+penible.
+
+L'artiste insistait pour s'arreter et allumer du feu: mais
+Brainerd s'opposa de toutes ses forces a une telle imprudence,
+objectant, avec raison que la fumee inevitablement produite par
+le foyer attirerait sur eux d'une facon tres perilleuse
+l'attention des rodeurs Indiens.
+
+L'aspect du pays avait successivement change. Au lieu de la
+prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient
+maintenant une vegetation plus abondante, des ruisseaux, des
+collines assez elevees, et des groupes d'arbres qui annoncaient
+une region forestiere.
+
+Will, dont la jeune experience etait toujours en eveil, evitait
+soigneusement les fourres, les buissons sombres, dont les flancs
+pouvaient receler des embuscades, et s'en eloignait par de longs
+detours.
+
+Cependant, apres plusieurs heures d'une course rapide, ils
+n'avaient rencontre aucun indice qui annoncat la presence d'un
+ennemi. Will commenca a etre convaincu serieusement que les
+hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des
+Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n'avaient point encore penetre sur
+ce territoire. Neanmoins ses apprehensions etaient loin d'etre
+calmees, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les
+difficultes, et devancent, dans leurs poursuites acharnees, les
+fuites les plus promptes.
+
+Midi approchait; les jeunes gens etaient tourmentes par une faim
+intolerable; ils se deciderent a faire halte pour tacher de se
+procurer la nourriture necessaire. Les ruisseaux et les lacs du
+Minnesota abondent en poissons de toute espece, les bois sont
+giboyeux a l'exces; ils ne devaient donc avoir aucune difficulte
+a se procurer de la venaison.
+
+Pour arriver a leur but, ils furent obliges de penetrer dans un
+bois dont l'etendue paraissait etre d'environ vingt ou trente
+ares. Mais lorsqu'ils en furent a une centaine de pas, Brainerd
+arreta son cheval.
+
+-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous
+approchant ainsi de la foret; cependant nous agissons d'une
+maniere qui ne me convient pas.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges.
+Nous sommes loin d'etre hors de danger; si ce n'est en rase
+prairie.
+
+-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens la ont un
+fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours a
+nous attaquer ouvertement.
+
+-- Ah! pauvre Adolphe, vous etes obstine dans vos ridicules
+illusions! Oui, s'ils sont en nombre enormement superieur et surs
+de nous ecraser, ils nous attaqueront effrontement mais
+heureusement nous sommes bien montes, et suffisamment armes pour
+les tenir a distance. Tout ce que je crains, ce sont les
+embuscades; les Indiens n'ont pas d'autre idee en tete.
+
+-- Si vous le preferez je vais battre le bois; vous m'attendrez
+ici.
+
+-- Non! je vais avec vous.
+
+Ils penetrerent ensemble sous la voute de verdure, firent
+quelques pas et ecouterent en regardant tout autour d'eux. La
+foret etait silencieuse comme une tombe; pas un etre anime n'y
+donnait signe de vie.
+
+-- J'espere que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les
+broussailles sont tres inextricables par ici, nous serons obliges
+de mettre pied a terre et de nous separer quelque peu, afin de
+chasser pendant quelques heures chacun de notre cote.
+
+-- C'est parfait! repondit Halleck se mettant en devoir d'obeir;
+nous nous retrouverons ici, charges du gibier que nous aurons pu
+conquerir.
+
+Ils se separerent ainsi; l'artiste prit a droite, son compagnon a
+gauche. D'abord une grande quantite d'ecureuils s'offrit a leur
+vue, mais ils dedaignerent d'aussi menues proies, reservant leurs
+munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses
+zigzags, l'artiste fit la rencontre d'une petite source, abritee
+dans le creux d'un enorme rocher; tout autour de ce nid frais et
+murmurant s'enlacaient les racines noueuses de grands arbres au
+milieu desquelles ruisselaient avec une grace infinie les plus
+mignonnes cascades.
+
+Le site etait ravissant; aussi Halleck apres s'etre avidement
+desaltere a cette glace liquide, ne put resister au desir d'en
+faire le dessin.
+
+En consequence, il ouvrit son inseparable album, et accomplit son
+oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en
+crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd
+decharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au
+contraire, il en conclut qu'il etait heureux en chasse, et que
+des lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer a son cher dessin.
+
+Neanmoins, il fit la reflexion que rentrer sans une seule piece
+de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu'il eut fini, il
+replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l'epaule.
+
+Mais ses aventures n'etaient pas finies, a beaucoup pres. A
+proximite d'une petite eclaircie, il s'arreta tout frissonnant:
+son oreille aux aguets venait d'entendre une voix plaintive,
+semblable au rale d'un agonisant. Il ecouta encore; il n'y avait
+point a s'y meprendre, c'etait bien les gemissements d'une
+creature humaine blessee a mort; ils partaient d'un buisson situe
+a une cinquantaine de pas.
+
+Halleck courut dans cette direction et decouvrit avec
+consternation un homme etendu a la renverse sur le sol; il
+paraissait mortellement blesse et n'avait plus qu'un souffle de
+vie.
+
+L'artiste se pencha sur lui d'une facon compatissante.
+
+-- Comment vous trouvez-vous en ce miserable etat, pauvre
+malheureux? lui demanda-t-il.
+
+-- Helas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder
+autour de lui comme s'il eut apprehende le retour d'un ennemi
+feroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacre ma femme et mes
+enfants, et m'ont traine jusqu'ici pour y expirer.
+
+-- Ou sont-ils, les Indiens
+
+-- Partout! vous n'en avez point rencontre?
+
+-- Y a-t-il d'autres hommes Blancs dans ces bois?
+
+-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis a la piste
+depuis ce matin.
+
+-- Que sont-ils devenus?
+
+-- Trois gisent dans l'herbe pres d'une source, ou ils ont ete
+fusilles.
+
+L'artiste se releva, les cheveux herisses sur la tete, et alla au
+lieu indique, pour verifier ce que venait de lui dire
+l'agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants,
+froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient ete
+si brutalement haches a coups de tomahawks, que l'oeil d'un ami
+n'aurait pu les reconnaitre.
+
+Apres avoir contemple pendant quelques minutes avec egarement cet
+effrayant spectacle, l'artiste revint au moribond; mais il ne
+trouva plus qu'un cadavre.
+
+Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre reverie.
+
+Tout a coup, une detonation, suivie d'un sifflement qui lui passa
+devant la figure, le rappela au sentiment de la realite, c'est-a-
+dire du danger.
+
+Sa premiere manoeuvre fut digne d'un veteran dans la guerre
+forestiere: il bondit en arriere d'un arbre, et s'y cacha de
+facon a etre garanti contre une nouvelle balle.
+
+Il avait remarque la direction d'ou etait venu le message de
+mort; il s'abrita en consequence, et se tint en observation.
+
+Une pensee lui causait un certain malaise; si ses ennemis etaient
+nombreux, l'issue de l'aventure pouvait devenir extremement
+desagreable. Il eprouva un sentiment de soulagement lorsqu'il
+apercut une figure sombre, une seule, se dessinant derriere les
+feuillages.
+
+-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour
+juger du resultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre
+la monnaie de ta piece.
+
+Malheureusement, l'oeil experimente de l'Indien avait remarque le
+canon de carabine qu'Adolphe dirigeait contre lui; il se deroba
+subtilement derriere un arbre, au moment ou le coup partait, et
+esquiva ainsi une conclusion precipitee de tous ses combats.
+
+Sans s'arreter a savoir s'il avait touche le but, Halleck
+rechargea son arme avec toute la rapidite possible; il venait
+d'assurer la derniere bourre, lorsque avec un cri insultant de
+triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.
+
+Quoiqu"il n'eut pas encore place la capsule, Halleck ne se
+troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier,
+trompe par ce sang-froid, crut que l'artiste avait une arme a
+deux coups et se cacha vivement derriere un arbre.
+
+Avec la rapidite de la pensee, Halleck mit sa capsule, arma la
+batterie, et attendit, tout en reflechissant qu'au fond les
+choses allaient pour le mieux puisque la partie etait egale.
+
+Cependant, chacun des deux adversaires etant abrite, la bataille,
+devenait une question de strategie. Le vainqueur devait etre
+celui qui, le premier, parviendrait a surprendre l'autre hors de
+garde.
+
+Une histoire du desert revint alors en memoire a l'artiste; il se
+rappela avoir lu qu'un Europeen se trouvant en position analogue,
+avait imagine de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en
+faisant apparaitre cauteleusement son chapeau ou un autre objet
+paraissant indiquer que la tete etait dessous. L'Indien avait
+fusille un bonnet suspendu au bout d'une branche, et lorsqu'il
+etait arrive sur celui qu'il croyait mort, il avait recu lui-meme
+le coup mortel.
+
+Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scene reproduite
+par un dessin qui l'avait charme.
+
+Mettant aussitot ses souvenirs en pratique, l'artiste placa son
+Panama sur le canon de la carabine, et l'eleva doucement un peu
+au-dessus de l'arbre. Mais il avait compte sans la perspicacite
+de son adversaire, et aussi sans sa propre inexperience; le
+chapeau balancait sur son appui improvise, ses allures n'etaient
+pas naturelles, il n'y avait pas trompe-l'oeil.
+
+Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces
+du tronc d'arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire
+meprisant, et ne bougea pas.
+
+Halleck finit par comprendre que sa ruse etait eventee; il en
+conclut que l'Indien devait avoir lu cette histoire et pris
+connaissance de l'illustration qui l'accompagnait. Mais, en meme
+temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une decouverte qui
+lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu'il avait cru
+perdu, ayant glisse par une poche decousue, s'etait refugie un
+peu plus bas entre un porte-cigares, un etui a crayons, un
+couteau-fourchette et le telescope.
+
+Cette trouvaille reconforta considerablement l'artiste, et lui
+suggera, l'idee d'une autre ruse. Une sorte de protuberance
+indecise ressemblant un peu a une tete abritee par une
+couverture, se montra du cote de l'Indien, et disparut aussitot.
+Quelques secondes apres, la meme apparition se reproduisit sur un
+autre point. L'artiste comprit l'artifice; un demi-sourire plissa
+ses levres, il epaula et fit feu.
+
+Comme il s'y attendait, un hurlement de triomphe lui repondit, et
+le Sauvage se precipita sur lui, le tomahawk leve. Halleck laissa
+tomber son rifle et dirigea contre l'ennemi, avec la fermete
+d'une tige d'acier, son poing arme du revolver. Le Sauvage sans
+mefiance continua d'avancer; trois petites detonations seches et
+breves retentirent, enfoncant chacune un messager de mort dans le
+buste de l'Indien.
+
+Il ne tomba qu'au troisieme coup.
+
+-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres a la
+fusillade, mon bel ami cuivre, murmura l'artiste en replacant
+paisiblement son arme en lieu sur; ce petit engin fait peu de
+fracas mais d'excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a
+mieux; pour le cas ou il y aurait d'autres vagabonds de meme
+espece dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.
+
+En procedant a cette operation, il donna un coup d'oeil au vaincu
+qui se debattait dans l'herbe, au milieu des dernieres
+convulsions. Sa face contractee etait horrible a voir; c'etait le
+type d'une ferocite infernale. Du reste, elle ne trompait pas,
+cet homme avait commis tous les crimes depuis l'assassinat
+jusqu'a l'incendie; sa ceinture portait en grand nombre les
+scalps des femmes et des enfants. La mort qu'il venait de subir
+etait une punition trop douce; ce n'etait pas en guerrier, mais
+en supplicie qu'il devait finir.
+
+Il lanca a Halleck des regards furieux, comme s'il avait voulu
+l'aneantir; ses dents grincerent; ses mains se crisperent sur les
+broussailles environnantes.
+
+-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi
+tuer...
+
+-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions a mon egard, murmura
+Halleck impassiblement; mais elles m'effrayent encore moins que
+tout a l'heure.
+
+-- Le chien Face-Pale peut courir, il arrivera trop tard dans la
+prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l'Oncle John
+et de ses femmes.
+
+Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le
+souvenir de ses amis et des dangers qu'ils pouvaient courir lui
+revint en esprit:
+
+-- Que dites-vous?... Ils ont ete surpris par cette canaille
+rouge?... Ou?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-t'il
+en se penchant sur le blesse.
+
+Tout fut inutile; l'Indien avait entonne son chant de mort, dont
+rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi-
+eteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la
+colere, de la haine, de la vengeance.
+
+Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre a la mort
+qui s'en emparait, il courut en toute hate au rendez-vous
+convenu.
+
+La, il trouva les chevaux dans la position ou on les avait
+laisses, mais Brainerd n'etait pas encore de retour. L'impatience
+fievreuse d'Halleck etait telle qu'il fut sur le point de partir
+sans l'attendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas a
+paraitre, ployant litteralement sous le poids du gibier.
+
+A peine fut-il arrive qu'Adolphe lui expliqua precipitamment tout
+ce qui venait de se passer, insistant particulierement sur les
+revelations de l'Indien concernant les dangers courus par leurs
+amis.
+
+Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appetit, tout
+surexcite qu'il fut par le besoin, s'etait evanoui devant ces
+nouvelles inquietudes. Seulement, par mesure de precaution, les
+jeunes gens chargerent en croupe une portion de leur gibier.
+
+-- Cette race Indienne me parait avoir change un peu de cachet
+par ici, observa l'artiste lorsqu'ils furent en pleine campagne;
+je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me
+deplaisent pas trop.
+
+-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous etes si
+poetiquement entiche! ces hommes chevaleresques et genereux
+daignent, a cette heure, courir sur la piste de mon pere, de ma
+mere, de ma soeur, comme des limiers alteres de sang; ces braves
+gens, comme vous les appelez, dansent peut-etre; a cette heure,
+les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie!
+
+-- Ecoutez donc Will; je deteste ces indiens vagabonds qui
+pullulent sur les frontieres de la civilisation. Mais si nous
+etions a cent milles plus loin dans les bois...
+
+Eh! mon pauvre cousin, vous auriez deja subi vingt fois la mort
+si la chose etait possible! interrompit Brainerd avec irritation;
+il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies
+sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d'apres l'experience
+de gens qui en savent plus que vous la-dessus !
+
+-- Au moins, vous m'accorderez une chose; c'est qu'ils n'ont pas
+commis un seul acte de cruaute, avant d'y avoir ete pousses par
+la mechancete des Europeens.
+
+-- C'est possible; mais ils ne se sont pas prives de prendre des
+revanches feroces.
+
+-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les emigrants, les
+pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les
+_settlers_, tout le monde s'est jete sur ce pauvre desert et sur
+ses pauvres habitants comme sur une terre de conquete; on a pris,
+on a pille, on a gaspille, on a brule, on a chasse, on a massacre
+a tort et a travers; on a violente et exaspere les Indiens de
+toutes manieres; on leur a tout pris, l'eau, la terre, et jusqu'a
+l'air du ciel; on les a aneantis... Est-ce que tout cela ne crie
+pas vengeance?
+
+-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n'empecherez pas que
+leur cruaute n'ait depasse toutes les dimensions de l'offense; il
+y a longtemps qu'ils se sont venges au double, au triple, au
+centuple!
+
+-- Mon opinion est que ce soulevement n'est qu'une ebullition
+passagere et locale; dans quelques jours il n'en sera plus
+question.
+
+-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les
+Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas a
+l'insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne
+reverrez plus Saint-Paul.
+
+-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous
+avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds
+dans les bois, voila-t-il pas que vous ne revez plus que
+soulevement dans tout le Nord!
+
+-- Si vous aviez seulement la moitie de mon experience, vous ne
+seriez pas si aveugle.
+
+-- Oh! quelle perspective splendide! s'ecria tout-a-coup
+l'artiste avec enthousiasme; si j'en avais le temps, comme je
+crayonnerais, cela!
+
+-- Vous pouvez vous en donner ici a coeur joie, riposta aigrement
+Brainerd, si vous considerez cela comme plus important que les
+existences et le salut des notres.
+
+-- La! la! calmez-vous, cher Will! je n'ai pas la moindre idee de
+ce genre... il n'y a aucun mal, ce me semble, a admirer d'aussi
+belles choses en passant. Dieu! que c'est admirable! Ces forets
+d'un vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce
+lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit
+soudain Halleck a voix basse, il y a sur cette colline quelqu'un
+qui nous telegraphie des signaux!...
+
+CHAPITRE IX
+_JIM L'INDIEN EN MISSION._
+
+Sur l'extreme sommite du coteau, les deux amis apercurent en
+reflet la tige d'un arbre qui se balancait a droite et a gauche,
+de facon a indiquer l'intervention active d'un homme ou d'un
+animal.
+
+L'artiste fit usage de son telescope pour inspecter longtemps en
+silence ce phenomene inexplique.
+
+-- Pouvez-vous me definir cela? demanda-t-il a son compagnon, en
+lui passant la lunette.
+
+-- Au moment ou l'arbre s'est incline a droite, reprit Will en
+parlant lentement sans cesser de regarder, il m'a semble
+apercevoir quelque chose comme une tete. Maintenant, appartient-
+elle a un Indien ou a un blanc, je l'ignore. Voyez un peu
+Adolphe.
+
+L'artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans
+pouvoir determiner a quelle espece humaine appartenait l'etre
+mysterieux, objet de sa curiosite.
+
+Cependant les deux jeunes gens avaient arrete leurs chevaux;
+cette halte fut sans doute remarquee par l'inconnu, car ses
+signaux devinrent plus agites qu'auparavant.
+
+-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons a quoi
+nous en tenir.
+
+-- Ce sera quelque pauvre refugie, epuise par une longue course,
+et ne sachant plus a quel saint se vouer.
+
+-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour
+se faire connaitre?
+
+-- Impossible a dire; ma curiosite est piquee au plus haut degre,
+il faut que j'aille savoir ce que c'est.
+
+-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute
+probabilite, il y a quelque bande Indienne blottie, la-haut, dans
+les broussailles.
+
+-- Bah! ils auraient deja fondu sur nous, pour nous envelopper.
+
+-- Non; ils ne possedent sans doute pas de chevaux, et leur ruse
+constitue a se cacher. Ils savent parfaitement qu'ils ne peuvent
+rien contre nous, a moins que nous n'approchions a portee de
+fusil: c'est la ce qu'ils attendent.
+
+-- Nous ne saurons rien d'ici, reprit Halleck, il faut nous
+approcher un peu.
+
+Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.
+
+-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; a
+cette distance nous courons quelques chances d'etre fusilles sans
+trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d'atteindre leur
+but a pareil eloignement; neanmoins j'ai connu des Indiens qui
+s'en seraient charges.
+
+Ils s'avancerent vers la colline, doucement et avec mille
+precautions; puis, lorsqu'ils se crurent au point extreme qu'il
+etait prudent de ne pas depasser, ils firent halte.
+
+L'artiste regarda au travers de sa lunette; a ce moment l'arbre
+tomba par terre, mais personne n'apparut derriere.
+
+-- Qu'est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son
+compagnon.
+
+-- Il s'apercoit que nous venons a lui, et il juge convenable de
+suspendre ses signaux.
+
+-- Eh bien! s'il en est ainsi, tournons-lui le dos; il
+recommencera son manege.
+
+Les jeunes gens ramenerent leurs chevaux dans une direction
+opposee, comme s'ils avaient voulu s'eloigner. Mais lorsqu'ils
+eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva a leurs
+oreilles; en retournant la tete ils apercurent un Indien qui
+etendait vers eux sa couverture blanche.
+
+-- Bon! fit Brainerd; le voila furieux de notre prudence, il nous
+insulte de loin.
+
+-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire
+son portrait.
+
+A ces mots, l'artiste braqua sur lui son telescope, le regarda
+attentivement; puis, baissant soudain son instrument:
+
+-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?...
+
+-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupe quelque autre de cette
+espece?...
+
+-- C'est Christian Jim.
+
+Au moment ou Brainerd, avec un signe d'incredulite, cherchait a
+verifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim
+accourant vers eux a grande vitesse.
+
+Quoique certains, cette fois, d'avoir affaire a un ami, les
+jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de
+lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse demarche.
+
+Mais, des qu'il fut a portee de la voix, Brainerd, incapable de
+maitriser sa fievreuse impatience, s'ecria:
+
+-- Ou les avez-vous laisses, Jim?
+
+-- La-bas, a quarante milles environ dans les bois.
+
+-- Et comment vous trouvez-vous ici?
+
+-- Je vous cherche, riposta l'Indien d'un air mecontent; prenez-
+moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont la!
+
+Tous deux jeterent un regard inquiet sur les environs; mais
+n'apercevant rien, ils interrogerent le Sioux du regard:
+
+-- Ils sont la-bas, dans l'herbe; c'est pour ca que je restais
+sur la colline; je n'aime pas ces Indiens fermiers.
+
+-- Comment se sont passees les choses, au commencement de votre
+fuite?
+
+-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers
+le soir, il y a eu des pistes derriere nous; l'oncle John etait
+parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces.
+
+-- Ah! mon Dieu! Et, ma mere, ma soeur, que disaient-elles?
+
+-- Rien; les femmes Faces-Pales ont ete courageuses, elles ont
+charge les armes en se preparant au combat. L'oncle John a pousse
+les chevaux; le char courait tres vite. Ensuite Christian Jim a
+prete l'oreille jusqu'a terre, des plaintes volaient en l'air et
+retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les
+flammes. Le massacre et l'incendie etaient partout, devant,
+derriere, a cote, avec les Indiens.
+
+-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment
+terrible?
+
+-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment.
+
+-- Alors, l'oncle John a dit: "Nous ne sommes pas en force pour
+combattre un aussi grand nombre d'ennemis; il faut que Will et
+Adolphe arrivent au plus tot.
+
+-- Et alors?... demanda Halleck.
+
+-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourre
+impenetrable; il y a cache les femmes et le vieux guerrier.
+Ensuite il a efface avec soin toutes les traces, et il a couru
+chercher les amis qu'on attendait.
+
+-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu
+d'y rester occupe a manoeuvrer comme un telegraphe
+incomprehensible? demanda Halleck.
+
+-- Quand Christian Jim vous a vus, il a apercu en meme temps, une
+bande d'Indiens a cheval qui cheminait a tres peu de distance.
+Pour ne pas etre decouvert par eux, il est reste cache derriere
+un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d'attirer
+votre attention.
+
+-- Eh bien! nous l'avons echappe belle! murmura Will en
+palissant. C'est une chose terrible! Un voyage ainsi cote a cote
+avec la mort, sans meme le soupconner! Et ces indiens, que sont-
+ils devenus?
+
+Jim, au lieu de repondre, incline son oreille presque jusqu'a
+terre, et ecouta pendant quelques instants avec une anxiete
+profonde.
+
+-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant.
+
+Les jeunes gens preterent l'oreille; un bruit semblable a un
+tonnerre lointain parvint jusqu'a eux, accompagne d'une clameur
+sauvage.
+
+-- Oui, repondit Brainerd, c'est le galop de leurs chevaux; ils
+s'eloignent.
+
+-- Puissent-ils aller jusqu'en enfer et ne jamais revenir!
+soupira sentencieusement Halleck.
+
+Personne ne repondit, la marche continua silencieusement dans la
+direction de l'ouest. La journee etait lourde et brulante, comme
+il arrive souvent au mois d'aout; par cette suffocante
+atmosphere, hommes et chevaux etaient accables; cependant les
+jeunes gens, dans leur hate d'arriver, auraient surmene leurs
+montures si Christian Jim ne les eut retenus.
+
+-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.
+
+-- Mais pourtant, il nous faut joindre, a tout prix, les pauvres
+fugitifs, repliqua Brainerd avec une legere disposition a la
+mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours a chaque
+instant:
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en surete?
+
+-- Ils sont entre les mains du Grand Pere! repondit l'Indien avec
+une solennite qui impressionna vivement les jeunes gens.
+
+-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd apres un moment de
+silence; mais nous savons aussi que, pour meriter le secours du
+Tout-Puissant, nous devons, nous-memes, remplir nos devoirs et
+agir courageusement jusqu'a la derniere limite de nos forces.
+
+-- Le Grand Pere fait ce qui lui parait le meilleur.
+
+-- Parlez-moi d'eux... Que pensez-vous de leur situation, des
+chances qu'ils ont d'echapper aux poursuites des Indiens?
+
+-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s'ils
+restent caches dans le bois.
+
+-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont du
+laisser des traces profondes et faciles a reconnaitre. Les yeux
+des Hommes-Rouges sont percants, ils apercoivent ce qui resterait
+invisible pour nous.
+
+-- Leurs regards sont voiles aujourd'hui par la fumee de
+l'incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n'apercoivent
+que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le
+pillage. Le demon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce
+qu'ils font.
+
+Jusque-la l'artiste n'avait presque rien dit; mais, pour plaider
+la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :
+
+-- Vous ne pouvez, dit-il, etablir aucun parallele entre ces
+honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigene. Le
+vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans
+la guerre; n'est-ce pas, Jim?
+
+Le Sioux le regarda avec des yeux etonnes, dont l'expression
+indiquait qu'il n'avait pas compris son interlocuteur. L'artiste
+recommenca une explication;
+
+-- Vos guerriers, c'est-a-dire vos vrais Indiens, ne sont pas
+semblables a ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus senses,
+plus moderes dans la guerre?... hein?...
+
+-- Je n'en connais point comme ca, repliqua Jim en detournant la
+tete.
+
+Brainerd se mit a rire et ajouta:
+
+-- Vous aurez besoin d'un fier microscope; mon pauvre Halleck,
+pour decouvrir les phenomenes que vous revez. Car; vous venez de
+vous en convaincre, ils sont invisibles a tous les yeux.
+
+L'artiste eut une moue dedaigneuse et sardonique; indiquant que
+sa foi n'etait nullement ebranlee, et qu'il admettait une seule
+chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels etait
+considerable sur les frontieres.
+
+Devore d'inquietude, Brainerd n'avait pu se resoudre a faire
+halte; il s'etait contente de ralentir le pas; mais, malgre cette
+moderation a leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de
+souffler et de transpirer d'une facon inquietante.
+
+Pour ne pas imposer toujours au meme, une surcharge au-dessus de
+ses forces, l'Indien montait en croupe tantot derriere Halleck,
+tantot derriere Will.
+
+Apres avoir marche pendant quelques heures Jim annonca qu'on
+approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait
+rejoint l'once John a la tombee de la nuit.
+
+Mais, a peine eut-on fait cent pas que l'Indien poussa un
+grognement de deplaisir.
+
+-- Qu'y a-t-il encore? demanda Will, derriere lequel celui-ci
+etait en croupe a ce moment.
+
+-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le cote nord de
+l'horizon.
+
+Tous les yeux se tournerent dans cette direction -- les jeunes
+gens apercurent a une grande distance un tourbillon qu'on aurait
+pu prendre pour un troupeau d'animaux sauvages lances a fond de
+train dans la prairie. Leur course impetueuse soulevait derriere
+elle des nuages de poussiere; les yeux inexperimentes des deux
+hommes Blancs ne virent d'abord la autre chose qu'une horde de
+buffles ou de sangliers nomades. Mais bientot le telescope
+d'Halleck revela des cavaliers qui caracolaient ca et la,
+activant la marche de ce groupe effare.
+
+-- Des Indiens chassant les bestiaux pilles dit le Sioux.
+
+-- Quelle direction prennent-ils?
+
+-- Droit sur nous.
+
+-- Alors faisons vite un ecart pour nous dissimuler a leur vue,
+nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montes, et
+nos chevaux sont trop epuises pour nous tirer d'affaire.
+
+Mais une double difficulte se presentait; s'ils faisaient un trop
+grand detour, il leur devenait impossible de joindre les amis
+avant la nuit; s'ils ne se cachaient pas promptement et surement,
+le danger etait pire encore.
+
+En quelques secondes l'etat des choses empira de telle facon que
+les fugitifs n'eurent meme plus le temps de deliberer. Les
+Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux
+les bestiaux affoles de terreur. Cette espece d'avalanche vivante
+n'etait plus qu'a deux ou trois cents pas de distance, lorsque
+Jim fit signe a ses compagnons de se jeter a terre et de
+renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.
+
+Les pauvres animaux, epuises de fatigue, comprenant peut-etre
+aussi le danger, resterent etendus sur le sol, sans faire aucun
+mouvement, a cote de leurs maitres egalement immobiles et
+silencieux.
+
+Il etait temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante,
+bestiaux et Indiens passerent si pres, qu'un moment Brainerd se
+crut decouvert. Mais, aveuglee par la poussiere, enivree de
+fureur et d'orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien
+apercevoir.
+
+Les fugitifs les regarderent s'eloigner, toujours caches,
+l'oreille et l'oeil au guet, la carabine au poing, prets a
+disputer cherement leurs vies, si le malheur voulait qu'une melee
+s'engageat.
+
+Aussitot qu'ils furent hors de vue, Jim donna le signal du
+depart, et on se remit vivement en route. Les premieres ombres du
+soir ne tarderent pas a arriver, et, avec elles, une brise
+agreable, dont la fraicheur ranima les hommes et les chevaux; la
+marche se continua plus allegrement, plus promptement; bientot, a
+l'extreme limite de l'horizon bleuissant, apparut un bouquet
+d'arbres; c'etait le refuge ou l'oncle John et sa famille
+attendaient anxieusement l'arrivee de leurs trois amis.
+
+-- Si une horde de ces vagabonds vient a tomber sur les traces du
+chariot, dit l'artiste, ils se mettront en tete de les suivre; et
+alors, Dieu sait qu'il faut nous hater.
+
+-- Cela peut arriver, repliqua Brainerd, mais c'est le cas le
+moins a craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes
+les directions, les Indiens auraient trop a faire pour suivre
+toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que
+quelque groupe ennemi ait eu l'idee fortuite de camper dans le
+bois et ait ainsi decouvert nos amis; je crains aussi que ces
+derniers aient eu la malheureuse idee de fuir.
+
+La perspective immense de la prairie trompe comme celle de
+l'Ocean; plus on marchait, moins on paraissait s'approcher du
+petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente,
+Brainerd manifesta le desir de lancer les chevaux au triple
+galop; heureusement la sage influence de Jim tempera cette hate
+imprudente qui n'aurait abouti qu'a epuiser les montures dont ils
+avaient si grand besoin.
+
+Sur la route s'offraient a eux, ca et la, un spectacle navrant,
+des scenes effrayantes. Ici une ferme brulee; la des corps
+sanglants, cribles d'affreuses blessures; plus loin des groupes
+surpris dans leur fuite, des familles entieres massacrees, mais
+qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort
+comme elles l'avaient ete dans la vie; plus loin encore, les
+restes mutiles d'un enfant, d'une jeune fille, d'un vieillard,
+tombes sous l'horreur d'une mort solitaire, en un epouvantable
+duel avec quelque bourreau plus acharne que les autres.
+
+Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, a de
+pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les
+sourcils fronces, la main crispee sur son rifle, regardait des
+yeux du coeur, plus loin, la-bas, ou peut-etre il faudrait
+chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimes de ceux
+qui l'attendaient pleins d'angoisse.
+
+Jim conservait son visage de bronze, vrai masque metallique de
+l'Indien; cependant a quelques ressauts des muscles de ses joues,
+au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur
+attentif aurait pu deviner un orage interieur et de dangereuses
+dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.
+
+Quant a l'artiste, il s'etait d'abord furieusement indigne de
+tant d'atrocites et avait jete feu et flammes; mais au bout de
+quelques instants son caractere mobile et frivole reprenant le
+dessus, il s'etait remis a admirer le paysage, et avait meme
+parle de s'arreter un peu pour dessiner un site "delirant". Mais
+une severe rebuffade de Brainerd le ramena a des sentiments plus
+serieux.
+
+Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade
+arriva, aupres du petit bois ou etait cachee la famille Brainerd,
+Les jeunes gens ralentirent l'allure de leurs chevaux pour
+laisser a leur ami Indien le soin de reconnaitre les lieux.
+
+Mais a peine ce dernier eut-il fait quelques pas qu'il poussa une
+exclamation etouffee. En reponse a la muette interrogation de
+Will, il montra du doigt un mince filet de fumee qui surgissait
+precisement du milieu du bois, et s'evanouissait dans l'azur du
+ciel apres s'etre eleve tout droit dans l'air.
+
+Cet indice, presque imperceptible, etait d'un facheux augure; il
+pouvait deceler la presence des Indiens dans le fourre ou
+s'etaient abrites l'oncle John et les siens; et, dans ce cas, que
+s'etait-il passe!
+
+Il serait impossible de definir les emotions qui bouleverserent
+les deux jeunes gens a l'aspect de ce signe alarmant. Brainerd
+terrifie voyait deja une scene de massacre et d'horreur; les
+cheveux blancs de son pere souilles de son sang, sa mere gisante
+sur le sol defiguree a coups de tomahawk, Maggie, Maria,
+massacrees aussi, ou, sort egalement affreux! entrainees en
+captivite?
+
+L'artiste amorca et examina son revolver en proferant de
+terribles menaces contre ces "vagabonds odieux qui deshonoraient
+la race Indienne".
+
+Le Sioux ne disait rien; il aurait ete difficile de savoir ce
+qu'il pensait, car il ne repondit point aux questions que lui
+adressaient les jeunes gens.
+
+-- Il faut que j'examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin;
+retirez-vous derriere ces broussailles avec vos chevaux et ne
+bougez qu'a la derniere extremite.
+
+Aussitot l'Indien se mit a ramper dans l'herbe de facon a faire
+le tour du bois, et arriver ainsi inapercu jusqu'a ce feu
+mysterieux dont la fumee etait si inquietante.
+
+CHAPITRE X
+_UNE NUIT DANS LES BOIS._
+
+Le Sioux deploya toute la ruse et l'agilite indiennes dans cette
+difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le
+favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles a
+la marche qui devait rester entierement silencieuse. Aussi,
+quoique la distance a parcourir fut courte, avancait-il
+lentement; une heure s'ecoula ainsi, et la nuit etait venue
+entierement lorsqu'il arriva sous la voute sombre du bois.
+
+Jim s'etait fait aussi son opinion concernant la fumee suspecte
+qu'on venait d'apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eut
+ete allume par ses amis: la chaleur du jour en excluait la
+necessite; d'autre part, les fugitifs avaient une trop grande
+crainte d'attirer l'attention de leurs mortels ennemis, pour
+commettre une pareille imprudence; enfin, l'oncle John etait trop
+experimente pour se departir ainsi des regles d'une precaution
+severe.
+
+Jim n'etait donc pas sans apprehensions, et, quoiqu'il n'en
+laissat rien voir, il se sentait agite de sombres pressentiments.
+
+Progressant plus silencieusement qu'une ombre, il glissait au
+milieu des branches sans froisser une feuille, sans deplacer un
+brin d'herbe; l'oreille de son plus cruel ennemi n'aurait pu
+l'entendre, eut-il rampe a ses pieds.
+
+En arrivant vers le lieu ou s'etait cachee la famille Brainerd,
+il s'arreta et ecouta, concentrant toutes ses facultes pour
+saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence
+de mort regnait sur toute la nature; il sembla a Jim d'un funeste
+augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait
+dans l'air, puis il expirait aussitot.
+
+Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien
+habilement sa presence!
+
+Apres avoir avance encore un peu, il arriva pres du foyer demi-
+eteint. Un seul coup d'oeil lui suffit pour reconnaitre qu'il
+etait abandonne depuis plusieurs heures. Soupconnant tout a coup
+la terrible realite, il se leva, marcha droit a la cachette et la
+trouva vide.
+
+Surement, une bande d'Indiens avait decouvert les fugitifs et les
+avait emmenes en captivite! Les traces du campement etaient
+visibles, les signes du depart etaient certains; tout cela
+s'etait passe depuis quelques heures seulement.
+
+Apres avoir verifie les lieux et s'etre assure qu'il n'y avait
+personne, le Sioux desole revint dans la prairie, ou il fit un
+signal pour appeler les deux jeunes gens.
+
+Ceux-ci accoururent au galop.
+
+-- Ou sont-ils? demanda Brainerd haletant.
+
+-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec decouragement.
+
+-- O ciel! est-il possible! s'ecria le jeune homme chancelant sur
+sa selle. Bientot une ardeur febrile lui monta au cerveau; il
+reprit:
+
+-- Ou les aviez-vous laisses, Jim?
+
+-- La-bas, droit devant nous.
+
+-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens?
+
+-- Il fait trop noir pour suivre la piste.
+
+-- Mais, Jim, demanda l'artiste, etes-vous sur qu'ils aient ete
+captures par cette race de vagabonds?
+
+-- Je ne sais pas; je le pense.
+
+A ce moment Will mit pied a terre.
+
+-- Qu'allez-vous faire, Will?
+
+-- Ils doivent etre encore dans le bois; je vais me mettre a leur
+recherche.
+
+En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu'il faisait une chose
+inutile; mais cette agitation meme temperait son desespoir.
+
+Tous deux s'elancerent vers le fourre avec une egale ardeur.
+
+Jim les regardait faire avec son stoicisme habituel, et resta
+immobile.
+
+-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l'artiste;
+divisons nos recherches; vous, Will, passez a gauche, moi a
+droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons
+a l'autre extremite du bois. Et vous, Jim, qu'allez-vous faire?
+
+-- Vous attendre ici.
+
+Brainerd commenca son exploration avec d'affreux battements de
+coeur. Chaque bete fauve fuyant devant lui, chaque oiseau
+s'envolant sur sa tete le faisait tressaillir; le murmure du vent
+lui donnait des frissons involontaires.
+
+Il avanca pourtant, avec la resolution du desespoir, et penetra
+jusqu'au centre de la foret, cherchant, regardant, ecoutant avec
+anxiete. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait
+que l'ombre et le silence.
+
+Bientot il arriva au bout de la foret, et il put voir scintiller
+les etoiles a travers les derniers arbres; tout a coup il
+s'arreta eperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait
+devant lui... c'etait le chariot!
+
+N'en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la
+main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses
+doutes.
+
+-- Mon pere! mon pere! ma mere! chere mere! etes-vous la?
+demanda-t-il d'une voix frissonnante.
+
+Aucune reponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans
+le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se
+balancait en l'air, c'etait une courroie rompue. Il n'y avait pas
+autre chose; plus rien, pas meme les sieges.
+
+Il chercha le timon, les chevaux n'y etaient plus. Cette froide
+et muette epave gardait son sinistre secret, tout en faisant
+pressentir une formidable catastrophe.
+
+Glace jusqu'au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tete
+qu'il sentait prete a eclater; des larmes brillantes jaillirent
+de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver
+une pensee, sans savoir que devenir.
+
+L'idee lui vint ensuite de retourner hativement aupres de Jim
+pour lui faire part de sa decouverte. Mais il la rejeta aussitot,
+et, pousse par une impatience devorante; il continua ses
+recherches.
+
+Courbe presque jusqu'a terre, il sondait chaque motte de gazon,
+s'attendant toujours a y trouver un cadavre. L'obscurite etait si
+profonde qu'il cherchait davantage avec les mains qu'avec les
+yeux.
+
+Il rencontra les empreintes profondes qu'avaient laissees les
+sabots des chevaux. Ces traces etaient profondes et avaient
+violemment dechire le sol. Evidemment il y avait eu la une lutte
+furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs.
+Effectivement c'etaient de nobles betes, pleines de race, et qui
+n'avaient pas du supporter patiemment l'approche d'un etranger.
+
+Apres avoir tatonne encore pendant quelques instants sans aucun
+succes, il prit dans sa poche une allumette, et l'enflamma,
+esperant que cette clarte auxiliaire pourrait l'aider a faire
+quelque autre decouverte. Helas, la petite flamme tremblotante
+alla se refleter sur les feuilles les plus proches, mais la se
+borna sa faible action; en definitive elle n'aboutit qu'a faire
+paraitre plus epais, plus impenetrable, le cercle de tenebres qui
+se resserrait autour du jeune homme.
+
+Au moment ou il laissait tomber l'imperceptible tison qui avait
+survecu a la breve combustion de l'allumette, Will crut entendre
+a peu de distance, un long et profond soupir, pareil a celui
+d'une creature humaine oppressee par un lourd fardeau.
+
+Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s'emparerent de
+lui, serait chose impossible! Mille fantomes tourbillonnerent
+autour de lui, pendant que ses yeux egares ne voyaient partout
+que des milliards d'etincelles. Jamais encore le pauvre enfant
+n'avait eprouve d'epouvante pareille.
+
+Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et
+l'emporta sur tout autre sentiment. Il se remit a ecouter avec
+une attention profonde, esperant que le son plaintif allait se
+renouveler et lui reveler la voix de quelque personne chere.
+
+Ce fut peine perdue; et le silence continua d'etre si profond, si
+absolu, que Brainerd en vint a se demander si son oreille n'avait
+pas ete le jouet d'une illusion effrayante.
+
+Neanmoins il se raidit contre le decouragement et marcha dans la
+direction ou il avait cru entendre gemir.
+
+Quoiqu'il n'avancat qu'avec des precautions infinies, il trebucha
+tout a coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s'agita sous
+lui. Ses mains, en cherchant a se retenir, rencontrerent la tete
+d'un cheval; a cote, en etait un autre. Tous deux etaient vivants
+et venaient d'etre reveilles par le jeune homme.
+
+-- Cher pere! mere cherie! parlez, si vous etes la! s'ecria Will.
+
+-- Eh! c'est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien
+connue et aimee, celle de l'oncle John; nous t'avions pris pour
+un de ces brigands Indiens, et nous n'osions souffler.
+
+Alors une ombre s'approcha, puis une autre, puis une autre et une
+autre encore; toute la famille!
+
+-- Oh! pere! balbutia Will suffoque de joie; quelqu'un de vous
+est-il blesse ou malade?
+
+Il saisit tendrement la main de son pere et la serra; puis il se
+jeta au cou de sa mere, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent
+aussi affectueusement embrassees.
+
+-- Oh! Maria! bien chere Maria! murmura-t-il; que Dieu soit beni!
+je vous revois donc? N'avez-vous aucun mal, aucune blessure?
+
+-- Personne n'a a se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains
+et saufs. Et vous... et Adolphe?...
+
+-- Nous allons parfaitement; mais quelle a ete notre inquietude a
+votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitte votre
+cachette?
+
+-- Eh! repliqua l'oncle John, c'est une horde de ces damnes
+Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu
+deguerpir, sans quoi nous etions decouverts. Heureusement nous
+nous sommes derobes avec une adresse parfaite, les marauds n'ont
+pas seulement soupconne notre presence. Oh sont Halleck et Jim?
+
+-- Sur l'autre limite de la foret; je vais leur faire un signal.
+
+Ces deux derniers furent bientot arrives, et a l'aspect de leurs
+amis, eprouverent une stupefaction joyeuse, facile a concevoir.
+Il y eut encore des embrassades et des poignees de main a n'en
+plus finir. L'artiste eprouvait une emotion telle qu'il ne
+pouvait dire un mot, exalte qu'il etait par la joie et la
+surprise.
+
+Pendant quelques instants ce fut un pele-mele de questions et de
+reponses presque joyeuses. A la fin l'oncle John demanda des
+nouvelles de la ferme.
+
+-- Ah! ma foi! qu'importe! qu'importe! s'ecria-t-il d'un ton
+ferme, en apprenant qu'elle etait brulee; nos vies sont sauves,
+c'est deja beaucoup. J'ai fait deux fois ma fortune; il n'est pas
+trop tard pour recommencer.
+
+-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils;
+nous ferions bien de ne pas perdre un instant.
+
+-- A mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit
+M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu'au point du
+jour. Nous pourrions perdre notre route, nous egarer en pays
+ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l'erreur, il ne
+serait plus temps de la reparer.
+
+-- Bast! Jim est un trop bon guide pour s'egarer ainsi, repliqua
+l'oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie
+qu'il s'y reconnait les yeux fermes: N'est-ce pas Jim? que dites-
+vous de ca?
+
+-- Il faut rester ici jusqu'a demain et retourner au chariot; les
+femmes y dormiront dedans.
+
+L'Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un
+pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus
+rudes epreuves, et une tres longue marche leur etait encore
+necessaire pour se tirer entierement hors du danger. D'autre
+part, ce n'etait point un delai de quelques heures qui pouvait
+accroitre les chances de danger, en augmentant d'une maniere
+sensible le nombre des Indiens souleves; tout le mal qu'on
+pouvait craindre sur ce point etant a peu pres realise.
+
+On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les
+hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s'endormit
+profondement.
+
+Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupieres;
+avec cette vigueur physique et morale qui caracterise l'Indien
+dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuye
+contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant
+comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les
+profondeurs de la nuit et de la foret.
+
+Aux premieres clartes de l'aurore, tous les fugitifs furent sur
+pied; l'oncle John fit la priere matinale, lut un chapitre de la
+Bible; tous ensemble demanderent "au pere qui est dans les cieux"
+le secours tout-puissant de la Providence paternelle.
+
+C'etait un spectacle touchent de voir ces creatures affligees,
+exilees dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une
+autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains
+misericordieuses de Celui dont la "bonte s'etend sur toute la
+nature".
+
+Les prieres terminees on songea au repas, et, quoique les vivres
+fussent froids, on y fit grandement honneur.
+
+Ensuite on partit. Ce ne fut pas une mediocre difficulte de tirer
+le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route;
+heureusement il y avait, a cette heure, deux chevaux de renfort:
+l'operation fut accomplie sans trop de peine.
+
+Une fois en bonne direction, le petit convoi s'arreta pendant
+quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d'examiner les
+alentours afin de se convaincre qu'il n'y avait pas d'ennemis.
+
+Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.
+
+CHAPITRE XI
+_PERIPETIES._
+
+Comme il importait de menager les chevaux dont la marche devait
+se prolonger jusqu'a une heure avancee de la soiree, on regla
+leur course a une allure moderee.
+
+Jim avait pris place sur le siege de devant a cote de l'oncle
+John qui tenait les renes avec la calme habilete d'un veteran du
+sport. Chose bizarre! l'Indien, malgre les cahots de la voiture,
+se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours
+en mouvement, fouillait au loin les environs.
+
+Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis
+leur reunion il avait manifeste une preference marquee pour la
+societe de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait
+encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que
+sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les
+regrets du passe, les craintes de l'avenir avaient imprime a
+cette ame impressionnable une teinte ineffacable de tristesse
+melancolique.
+
+Du reste, tous les visages etaient mornes et preoccupes; si, par
+intervalles, une joyeuse saillie de l'oncle John, un eclat de
+rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c'etaient
+comme des eclairs passant et s'eteignant aussitot dans un ciel
+sombre.
+
+Pendant que Maria et Will babillaient de leur cote, Halleck
+poursuivait la conversation avec Maggie.
+
+-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du
+Minnesota en general? demanda la jeune fille en tournant vers
+l'artiste ses doux yeux noirs.
+
+-- Je pense a tout hasard, qu'il y a parmi eux un etrange
+ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!...
+
+-- Enfin, croyez-vous que la majorite soit bonne ou mauvaise?
+
+-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connaitre...
+repondit Adolphe avec un sourire embarrasse.
+
+-- Vous etes desillusionne, je le vois, et revenu un peu de vos
+poetiques theories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc,
+dites votre pensee telle qu'elle est.
+
+-- Ma franchise est indubitable, chere Maggie; aussi je vous
+dirai que je ne desespere point d'y trouver quelque noble type.
+
+-- Votre admiration pour le caractere Indien a quelque chose de
+surprenant, reprit la Jeune fille avec une energie qui la surprit
+elle-meme; mais irait-elle jusqu'a vous devouer pour
+l'instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait-
+elle jusqu'a vous faire oublier le confort, les delices de la
+civilisation, pour aller vivre au milieu d'elles, afin de les
+evangeliser?
+
+-- Mon opinion est que j'aurais d'abord moi-meme besoin de
+quelques sermons, repliqua l'artiste en riant.
+
+--N'avez-vous pas quelque autre pensee plus reellement serieuse?
+reprit Maggie. Pardonnez-moi d'amener la conversation sur un
+sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder
+aucune secrete pensee. Nous sommes sur le bord d'un precipice,
+celui de la mort; nous pouvons y tomber a chaque instant; il est
+raisonnable d'etre prets... de songer a ce grand voyage de
+l'Eternite.
+
+-- Assurement, Maggie, vous seriez la digne femme d'un
+missionnaire, vous etes deja une sainte, je l'affirme.
+
+La jeune fille allait repliquer, lorsqu'une exclamation de Jim
+attira l'attention de tout le monde.
+
+Toujours debout, l'Indien paraissait regarder avec attention un
+objet qui avait attire ses yeux.
+
+-- Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? demanda l'oncle John.
+
+-- Une ferme la-bas! repliqua le Sioux.
+
+Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un
+grand toit allonge dont l'aspect fut d'agreable augure pour les
+voyageurs. La soiree s'avancait, la fatigue de la journee avait
+ete accablante; c'etait une perspective attrayante que de pouvoir
+se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.
+
+Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les batiments,
+de construction moderne, entoures de vastes dependances, etaient
+construits pres d'un cours d'eau considerable.
+
+Neanmoins, malgre cet exterieur satisfaisant, Will surprit dans
+le regard de Jim une expression particuliere empreinte d'une
+certaine inquietude. Il semblait trouver que tout n'y etait pas
+pour le mieux.
+
+Lorsqu'on fut arrive a une centaine de pas, apres avoir bien
+examine les lieux, il demanda qu'on fit halte.
+
+Comme chacun l'interrogeait des yeux, il repondit :
+
+-- Ou sont les gens?
+
+En effet, partout, en ce lieu, regnaient un silence, une
+immobilite, une absence de vie, qui n'avaient rien de naturel. La
+porte d'entree etait grande ouverte, semblable a une vaste plaie
+beante; personne n'entrait ni ne sortait; on n'entendait pas un
+souffle a l'interieur, pas de mugissements de bestiaux, rien...
+
+-- C'est drole, tout ca! fit l'oncle John apres avoir promene en
+tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils
+tous endormis apres souper?...
+
+-- Les Indiens sont passes par la, dit le Sioux en secouant la
+tete; voyons donc, ajouta-t-il en sautant a terre et en courant
+vers la maison.
+
+Will et Halleck le suivirent de pres; un spectacle horrible les
+attendait a l'interieur.
+
+Au milieu de la premiere piece gisait, sanglant et froid, le
+cadavre d'un homme d'un certain age, le pere de famille, sans
+doute. Plus loin etait etendu celui d'une femme, litteralement
+hache de blessures affreuses. Entre ses bras crispes etait serre
+un petit enfant raide et glace; derriere, dans les cendres du
+foyer, apparaissaient des debris humains qu'on pouvait
+reconnaitre comme etant ceux d'un enfant.
+
+Les Indiens avaient laisse la l'empreinte sanglante de leur
+passage. Il avait du y avoir une terrible lutte: tous les meubles
+etaient bouleverses, brises, macules de sang. Le pere avait vendu
+cherement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies
+etaient serrees des poignees de cheveux noirs et brillants,
+arraches aux tetes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette
+lutte epouvantable, le nombre des assaillants l'avait emporte, le
+_settler_ avait ete ecrase avec tous les siens.
+
+-- Comment se fait-il qu'ils n'ont pas brule la maison? demanda
+l'artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid
+et dessinait a la hate toutes ces scenes effrayantes.
+
+-- Trop presses, n'ont pas eu le temps, avaient peur des soldats,
+repondit laconiquement le Sioux.
+
+-- Est-ce qu'il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec
+empressement le jeune Brainerd.
+
+-- Je ne sais pas, peux pas dire, c'est possible.
+
+-- En tout cas, voila une triste affaire, reprit Halleck, et
+suivant moi, si ces vagabonds.....
+
+Une fusillade soudaine l'interrompit brusquement. Jim bondit,
+rapide comme l'eclair; les deux jeunes gens le suivirent.
+
+Ils apercurent le chariot entoure d'un groupe d'Indiens. Les deux
+chevaux avaient ete tues raides. L'oncle John luttait comme un
+lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd etaient aux mains des
+Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.
+
+L'oncle John, debout sur l'avant du chariot, faisait
+tourbillonner avec une force irresistible, une barre de chene
+arrachee au siege de la voiture; plus d'une tete Indienne fut
+brisee par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk
+l'atteignit traitreusement par derriere; il tomba en jetant un
+grand cri; au meme instant, son meurtrier eut le crane troue par
+une balle que lancait l'infaillible carabine de Jim.
+
+En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un
+mouvement pour se jeter sur lui et l'achever par terre; mais le
+coup de feu tire par Jim leur donna a reflechir, ils reculerent
+de quelque pas et regarderent de tous cotes afin de decouvrir ces
+adversaires imprevus.
+
+Les deux jeunes gens voulurent s'elancer au secours de leur
+famille; le Sioux, sombre et les sourcils fronces, leur barra
+rudement le passage.
+
+-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme
+rien!
+
+-- Allons donc! repliqua Will; resterons-nous la, a voir
+massacrer nos amis?
+
+-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenetres!
+
+Joignant l'exemple aux paroles, l'Indien arma sa carabine, visa
+un Sauvage pret a poignarder l'oncle John, et l'abattit. Les
+jeunes gens l'imiterent, et mettant le fusil a l'epaule, epierent
+le moment favorable pour faire feu.
+
+Les Sauvages ne s'attendaient nullement a ce qu'il y eut des
+etres vivants dans la ferme, ils laisserent les femmes aux mains
+de ceux qui les avaient saisies, et s'avancerent avec precaution
+contre les batiments.
+
+Les trois Indiens, charges des captives, prirent leur course dans
+la direction du nord-est.
+
+Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut a proximite, Jim et
+ses deux compagnons firent feu. Ces detonations recues presque a
+bout portant eurent un resultat prodigieux, les assaillants
+firent halte, pleins d'hesitation.
+
+Malheureusement la balle de Jim avait seule touche le but;
+l'agitation exaltee des jeunes gens leur avait fait manquer leur
+coup. Cependant les Sauvages, intimides par cette chaude
+reception, craignant sans doute de rencontrer un nombre
+considerable de combattants, se retirerent a l'ecart, et peu a
+peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur
+bande.
+
+-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle
+John.
+
+Effectivement, deux bandits rouges s'etaient detaches du gros de
+la troupe, et se rapprochaient du chariot. L'oeil percant de Jim
+les surveillait comme celui de l'aigle guettant sa proie.
+
+Au moment ou ils passerent pres du char, celui qui marchait le
+dernier lanca violemment son tomahawk contre John toujours etendu
+sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au meme
+instant; la direction du coup fut derangee, et le vieux _settler_
+ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie a l'Indien
+que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut
+pas gaspiller inutilement ses munitions.
+
+Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient
+ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les
+eurent rejoints, toute la bande s'elanca ventre a terre dans la
+direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait
+disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence
+regna dans cette solitude desolee.
+
+S'il avait ete possible a l'artiste de reproduire sur la toile le
+tableau qu'il offrait lui-meme avec ses deux compagnons, il
+aurait certainement realise une oeuvre capable, plus que toutes
+les autres, de le rendre illustre.
+
+Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menacant, suivait
+du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens
+ravisseurs.
+
+Will, pale, abattu, les yeux voiles, regardait aussi cette route
+par laquelle venait de disparaitre ce qu'il cherissait le plus au
+monde.
+
+Halleck, l'air egare, les yeux errants au hasard, paraissait
+perdu dans les idees les plus complexes; on aurait dit un homme
+cherchant sa route par une nuit obscure.
+
+Tous trois avaient oublie le vieux John Brainerd; ils revinrent
+au sentiment de la realite en le voyant se relever et accourir
+vers eux.
+
+-- Vous n'etes donc pas blesse, pere? s'ecria Will en s'elancant
+au-devant de lui.
+
+-- Pas le moins du monde! etourdi seulement. Mais, O mon Dieu!
+que vont-elles devenir aux mains de ces bandits?
+
+-- Helas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un
+sanglot.
+
+-- Nos chevaux, ou sont-ils? Les miens sont tues. Ne pourrions-
+nous pas poursuivre cette canaille? Qu'en dites-vous, Jim?
+
+Le Sioux secoua tristement la tete :
+
+-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne reussirons qu'a
+nous faire tuer ou a faire tuer les prisonnieres.
+
+-- Misericorde du ciel! mais voyez donc ces scenes d'horreur qui
+nous entourent! N'est-ce pas la un menacant augure? Plus de
+ressources; mon Dieu! plus de ressources!
+
+Le visage bronze du vieillard s'abaissa convulsivement dans ses
+mains, et des larmes brulantes jaillirent au travers de ses
+doigts. Un silence douloureux regna pendant quelques instants au
+milieu de ce groupe desole.
+
+Le bras de Christian Jim s'etendit doucement vers lui et se
+reposa sur son epaule :
+
+-- Mon frere n'est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix
+douce et harmonieuse qui etonne quiconque n'a pas vecu parmi les
+Indiens.
+
+John releva la tete et le regarda :
+
+-- Que mon frere parle au Pere qui est dans les Terres Heureuses;
+son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est
+toujours ouverte pour soutenir celui qui est afflige.
+
+-- Vous avez raison, Jim, repondit le vieillard en raffermissant
+sa voix; vous me rappelez a mon devoir de chretien... Il est
+vrai, le Seigneur est desormais notre unique appui, notre supreme
+esperance...
+
+Tous tomberent a genoux, et prierent ardemment au travers de
+leurs larmes.
+
+CHAPITRE XII
+_AMIS ET ENNEMIS._
+
+Les dernieres paroles de priere montaient encore vers le ciel,
+lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le
+lointain; il approcha successivement, devint plus distinct;
+bientot une voix breve et retentissante cria: "Halte!"
+
+En s'avancant de quelques pas, les quatre fugitifs apercurent un
+peloton de cavalerie et son officier, portant l'uniforme des
+Etats-unis.
+
+-- Hola, he! par la! dit l'officier; quelles nouvelles?
+
+En meme temps, il mit pied a terre et s'approcha de la ferme.
+
+C'etait un homme de six pieds, gros a proportion de sa taille,
+coiffe d'une cape ronde de chasse, ayant pistolets a la ceinture,
+carabine en bandouliere, revolver suspendu a la boutonniere,
+sabre a la main. Son visage, allonge demesurement par une barbe
+pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son
+visage, disons-nous, etait illumine par deux yeux d'un bleu clair
+fulgurant; un nez prodigieux en bec d'epervier, des sourcils
+noirs, de longs cheveux roux, un teint bronze, composaient a cet
+etre extraordinaire le physique le plus etrange qu'on puisse
+rever.
+
+Quel type pour Halleck!... s'il eut eu le coeur a dessiner!
+
+Le nouveau venu entama, la conversation avec une memorable
+loquacite:
+
+-- Avez-vous quelque notion d'un lot de Diables peints qui
+doivent roder par ici? Ah! ah! Ils ont laisse dans ce lieu
+l'empreinte de leurs satanees griffes! Hello! ouf! ils ont fait
+du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier!
+Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier a cette
+vermine; vous allez voir.
+
+Will n'eut que le temps de relever le revolver auquel l'officier
+avait expeditivement recours. La balle siffla sur la tete de Jim
+qui n'avait pas daigne faire un mouvement.
+
+-- Eh bien! qu'y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l'autre avec
+un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de
+sensiblerie! c'est mal porte!... vous allez voir.
+
+Il coucha de nouveau l'Indien en joue.
+
+-- Ne touchez pas a un seul cheveu de sa tete! s'ecria le jeune
+homme; c'est notre meilleur ami!
+
+-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchante de
+faire sa connaissance!... Vous avez parle a temps, jeune homme;
+un quart de seconde plus tard, il n'aurait plus ete temps de
+sauver sa peinture. Je m'y connais.... vous auriez vu! Quel est
+ce gaillard-la?
+
+-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs
+et les plus fideles services dans ces temps de trouble.
+
+-- Tres bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous
+n'avez pas repondu a ma premiere question. Avez-vous quelque
+notion d'un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Repondez-
+moi, je vous le demande positivement.
+
+-- Je suis pret a parler, mais lorsque vous m'en laisserez le
+temps, repliqua Will.
+
+Aussitot il s'empressa de lui raconter tous les evenements deja
+connus du lecteur.
+
+L'officier ecouta le recit avec un calme imperturbable; rien ne
+semblait capable de l'etonner. En temps utile il se coupa une
+enorme chique et en offrit une pareille a Jim. Puis il s'occupa
+d'epousseter la poussiere qui couvrait ses grandes bottes. Enfin
+il rechargea son revolver et promena methodiquement un cure-dent
+entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d'une
+bete fauve.
+
+Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l'officier
+reprit:
+
+-- Tout ca, c'est une rude affaire de sport... une rude affaire!
+A la derniere campagne j'ai eu un cheval tue sous moi; oui,
+Monsieur, tue comme un lapin par un grand drole peint en vert.
+Celui-la, je l'ai embroche en tierce. Un autre cheval fourbu, et
+un autre, couronne des deux genoux. Ah! c'etait trop fort; mais
+je vous le dis.....
+
+Il y eut un instant de silence pendant lequel l'honorable
+gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue
+et la tortilla fort agreablement en croc avec le pouce et
+l'index; puis, il renouvela sa chique, et continua:
+
+-- Je suis, moi, un veteran de la guerilla, voyez-vous. Il n'y a
+pas un coin du Minnesota ou je n'aie tue net ma demi-douzaine de
+Peaux-rouges. Le tout est de savoir s'y prendre; je vous en
+avertis. D'abord...
+
+A ce moment il fut interrompu par l'oncle John qui lui dit:
+
+-- Sir, ne pensez-vous pas qu'il y ait urgence de nous mettre en
+chasse? Ces bandits auront le temps de s'eloigner tellement qu'il
+deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous
+laissons gagner par la nuit.
+
+-- Mon ancien, repliqua le commandant, je partage votre avis et
+je l'executerai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la
+methode! en tout, Sir, il en faut! A ce sujet, souffrez que je
+vous dise... les Indiens sont des brutes, des betes fauves dont
+on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce qu'ils
+n'ont pas de methode; oui, Sir, parce qu'ils n'en ont pas. J'irai
+meme plus loin, et je dirai qu'ils seraient de bons soldats,
+s'ils avaient de la methode. Il me sera facile de vous demontrer
+cela par une simple histoire vous allez voir.
+
+-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma
+fille, ma niece souffrent peut-etre en ce moment mille morts...
+hatons-nous, je vous en supplie.
+
+-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom?
+
+-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, l'oncle John Brainerd.
+
+--Tres-bien, sir; votre nom etait arrive jusqu'a moi, comme celui
+d'un intrepide chasseur d'ours grizzly. Vous avez mon estime.
+
+-- Alors, nous pouvons faire nos preparatifs?...
+
+L'officier lanca obliquement un long jet noiratre provenant de sa
+chique, regarda le soleil et dit:
+
+-- Oui, nous allons essayer une chasse en regle, destinee a
+rendre la liberte a vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes
+ne sont pas des conscrits, la chose ne trainera pas en longueur
+avec eux. Je desire avoir un renseignement prealable est-ce que
+cet Apollon cuivre ne pourra pas nous etre de quelque utilite?
+
+Jim ne sourcilla point jusqu'a ce qu'on l'eut interpelle
+directement.
+
+-- Je ne sais pas, repondit-il.
+
+-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... repeta impatiemment le
+capitaine; ils font tous la meme reponse, ces sournois-la! Une
+fois, je faisais de la guerilla en Virginie; nous avions besoin
+d'un guide au milieu de ces regions diaboliques, j'avisai un Nez-
+Coupe que m'avaient recommande les missionnaires; il commenca par
+repondre a toutes mes questions: "Je ne sais pas... je ne sais
+pas..." Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je n'ai jamais vu de
+renard plus fute que ce garcon la; a lui seul il me depista un
+demi-cent de Peaux-rouges que nous tuames fort proprement dans
+l'espace de deux matinees. C'est ce qui arrivera aujourd'hui,
+n'est-ce pas Jim? Il me plait vraiment, je vous le dis. J'aime
+ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer
+vivement. Avez-vous des chevaux?
+
+-- Il ne nous en reste que deux, repliqua Will; ceux du chariot
+ont ete tues.
+
+-- Eh! qu'importe? deux de perdus, trois de retrouves: regardez
+la-bas.
+
+Parlant ainsi, l'officier leur montra, rodant dans les environs,
+les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim.
+
+Ce dernier, avec l'aide de Will, se fut bientot empare de deux de
+ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement
+montee; on se mit en marche sans tarder.
+
+Tout en cheminant au petit galop de chasse, l'infatigable
+commandant reprit la conversation.
+
+-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut etre
+fort loin de nous; elle peut aussi etre fort pres. Les coquins ne
+se doutent pas de ma presence par ici; ils n'ont eu aucune raison
+pour se presser; au contraire, je pencherais a croire qu'il leur
+sera venu en idee de se blottir dans quelque coin, pour se
+reposer d'abord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout
+doit leur faire presumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils
+savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si
+inexperimentes en matiere de strategie!... Enfin, a tort ou a
+raison je pense ainsi; que dit Master Jim?
+
+-- Je pense comme le capitaine; repondit le Sioux qui connaissait
+l'officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante
+l'attention qu'avait eue celui-ci de lui offrir une superbe
+chique.
+
+-- Tres bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous
+allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les
+_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette
+colline, tout un panorama de prairies s'etalera sous nos veux.
+
+On galopa pendant pres d'un quart d'heure en silence; apres quoi
+on arriva au sommet d'une eminence boisee qui dominait deux
+plaines fort etendues.
+
+Dans le lointain, sur le bord d'une foret epaisse, circulait un
+cours d'eau important; a gauche, s'elevaient a perte de vue des
+coteaux boises dont les elevations progressives aboutissaient a
+des montagnes bleues qui se confondaient avec l'horizon; au pied
+du mamelon occupe par la petite caravane serpentait une espece de
+clairiere allongee et tortueuse, toute bordee d'arbres qui la
+recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait
+jusqu'a un gros bouquet de sapins dont l'issue devait donner
+immediatement sur la riviere.
+
+-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre
+allure; vous savez l'axiome du parfait cavalier: En plaine au
+trot, et la montee au galop, a la descente au pas! D'ailleurs, il
+ne faut pas nous conduire comme des hannetons d'avril qui n'ont
+jamais rien vu; notre affaire, maintenant, c'est de depister ces
+_rascals_ sans etre depistes par eux. Or donc, pour arriver a cet
+interessant resultat, nous devons nous remiser sous un abri
+convenable, pendant que Master Jim ira en eclaireur flairer ce
+que contient le gros bouquet de pins, la-bas. C'est drole, j'ai
+comme un avant-gout d'_injuns_.
+
+Le capitaine appuya en riant sur cette facon d'articuler le mot
+Indien a la mode sauvage; en meme temps il regarda Jim d'un air
+si facetieux, en imitant la pose d'un chef Corbeau bien connu,
+que Jim faillit sourire et partit aussitot en rampant sous les
+broussailles.
+
+Pour charmer les ennuis de l'attente, l'officier, apres avoir
+range son petit escadron dans une aile de foret qui finissait en
+pointe du cote de la clairiere, renouvela copieusement sa chique;
+apres quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis.
+
+-- Le major Hachtincson, commandant le 3 deg. escadron du 6 deg. regiment
+de cavalerie legere, Minnesota's division, dit-il en saluant
+tour-a-tour Brainerd pere, Will et Halleck; excusez-moi,
+gentleman, si je me presente moi-meme, le manque absolu de
+societe convenable dans ce desert, m'y oblige.
+
+-- Will Brainerd mon fils, sir repondit John; Adolphus Halleck
+mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingue qui a fait, en
+artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans.
+
+On s'entre salua avec tout le decorum convenable; les
+presentations etaient faites regulierement, on pouvait causer.
+
+Le major s'adressa sur-le-champ a l'artiste.
+
+-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratique le champ de bataille?
+lui demanda-t-il d'un ton qui ne dissimulait point une legere
+ironie.
+
+Adolphe rougit un peu, malgre son sang-froid habituel:
+
+-- Fort peu, major, le troisieme coup de fusil tire a la bataille
+de Bull-run m'a ecorne le bout d'une oreille; ma foi, comme je
+n'avais pas precisement une vocation militaire transcendante,
+j'ai renonce aux travaux de guerre...
+
+-- Et maintenant, mon cousin fait des etudes sauvages... ajouta
+malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher
+Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il
+avec un leger sourire; le major doit s'y connaitre, lui!
+
+Halleck eut un moment d'embarras et d'hesitation, sous les
+regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit
+bonne contenance et demanda a l'officier:
+
+-- Certainement, je serais fort aise d'etre fixe sur le compte de
+cette race d'hommes etranges, peu connus, diversement apprecies,
+que les uns representent comme nobles et chevaleresques, les
+autres...
+
+-- Peu connus!... diversement apprecies!... Chevaleresques!...
+interrompit l'officier avec un eclat de rire strident; ecoutez,
+sir, un homme qui a vecu trente ans dans ce monde la, et que vous
+pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la
+photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les
+instincts reunis du chat, de la hyene, du tigre, du vautour, et
+generalement des carnassiers de bas etage; tous les vices
+agglomeres des populations civilisees, des hordes barbares, des
+bandits hors la loi; un amalgame de la bete fauve et du scelerat
+sans conscience. Voila pour le cote moral... que j'adoucis
+passablement... La force, la souplesse, l'agilite, la vigueur
+indomptable, superieures a celles du singe, de la panthere, du
+cerf, de l'aigle et de tous les animaux les plus surprenants; une
+finesse de sens inouie; une adresse phenomenale a, tous les
+exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, d'acier, de
+caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voila pour le
+cote physique. Total, des monstres infernaux a figure humaine et
+qui realisent l'impossible, l'inimaginable, surtout au point de
+vue du crime et de la mechancete.
+
+-- Le portrait ne me semble guere flatte, murmura Halleck avec un
+rire force.
+
+-- Peuh! J'en dis peut etre encore plus de bien qu'ils n'en
+meritent. Et je vais vous etonner... Ces etres-la, si, par
+hasard, le bon esprit du Christianisme reussit a s'introduire en
+eux, ces etres-la deviennent des sujets d'elite, de nobles et
+dignes creatures valant beaucoup mieux que nous tous hommes
+civilises.
+
+-- Mais alors! interrompit Halleck d'un ton triomphant.
+
+-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au
+college. Le Sauvage christianise...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Ce n'est plus un Sauvage! puisqu'il n'est plus mauvais.
+
+Halleck se mordit les levres, en se souvenant que Maggie lui
+avait fait exactement la meme reponse.
+
+L'officier reprit:
+
+--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur...
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est un meprisable et haissable et redoutable monstre. Ergo!
+ma demonstration est faite. Attention! continua l'officier en
+changeant de ton, voila Jim qui nous fait un signe, la-bas.
+
+La petite troupe se porta avec precaution vers le Sioux qui les
+attendait
+
+-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda l'officier a voix si basse
+qu'a peine l'Indien put l'entendre.
+
+-- Rien, repondit celui-ci; je vais voir, attendez-la.
+
+Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d'une
+demi-heure on le vit surgir de broussailles a une assez grande
+distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avancat avec
+les plus meticuleuses precautions.
+
+Lorsqu'on l'eut rejoint:
+
+-- Une piste! fit-il d'une voix semblable a un souffle, en
+montrant quelques vestiges a peine visibles sur l'herbe. --
+Attendez.
+
+Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une
+ardeur contenue qui etincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa
+proie!
+
+Une heure s'ecoula ainsi dans une anxieuse attente; le major
+commenca a perdre patience et a s'inquieter.
+
+-- Ah ca! votre homme ne reparait plus, dit il a l'oreille de
+Brainerd; qu'est-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme
+un vilain?
+
+-- Oh non; il en est incapable, repliqua le _settler_.
+
+-- Eh bien! alors, on nous l'a pris ou tue dans quelque coin.
+
+-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau
+malheur!
+
+-- Non, non! fit le major en etendant doucement son doigt vers la
+prairie; voyez-vous, dans ce creux, l'herbe qui remue contre la
+direction du vent... et puis cette tete noire qui se souleve un
+peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec
+precaution et nous fait un petit signe. Tres bien! il nous
+indique un autre bouquet d'arbres auquel il pourra arriver sans
+etre vu de la riviere... il nous recommande de marcher doucement,
+doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long
+des grandes broussailles. C'est compris! ajouta le major en
+repondant par un petit signe de tete; allons, enfants! et de la
+prudence!
+
+On se glissa, avec une adresse et des precautions incomparables
+jusqu'au point indique; la on trouva Jim qui attendait avec un
+visage preoccupe.
+
+-- Pas de bruit, dit-il, ils sont la! S'ils nous entendent, ils
+tueront les femmes.
+
+On se groupa dans un recoin de la foret et on tint conseil. Le
+soleil etait sur le point de quitter l'horizon; il importait
+d'avoir une solution avant la nuit.
+
+Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation.
+
+-- Il faut que ca chauffe tout de suite! dit-il; comme nous
+allons bruler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en
+s'adressant a ses hommes, ayez l'oeil au guet, le doigt sur la
+detente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son
+Sauvage.
+
+Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant etait
+terrible leur emotion. Ils appreterent convulsivement leurs
+armes.
+
+-- Marchons, dit Jim.
+
+La moitie des cavaliers mit pied a terre; tout le monde se mit a
+ramper dans le bois, suivant la direction indiquee par le Sioux.
+
+L'arrivee des poursuivants fut tellement silencieuse, et les
+Indiens s'attendaient si peu a etre poursuivis, qu'ils furent
+surpris a cinquante pas de distance, au moment ou ils etaient
+occupes a harnacher leurs chevaux pour le depart. Ainsi, tout le
+desavantage etait de leur cote.
+
+-- Feu! et chargez ensuite! cria le major d'une voix tonnante.
+
+Un tourbillon de fumee et de flammes remplit la clairiere; des
+hurlements de mort repondirent aux detonations; quatre Indiens
+seulement resterent debout; tous les autres se tordaient sur
+l'herbe dans les convulsions de l'agonie.
+
+Les trois femmes tremblantes accoururent eperdues vers leurs
+liberateurs. Maggie se trouvait la plus proche d'Halleck; il
+s'elanca vers elle.
+
+Au meme instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune
+fille, le couteau a la main, et la saisit par les cheveux.
+
+-- Veux-tu la lacher! demon maudit! hurla l'artiste en armant son
+revolver et en faisant feu.
+
+La premiere balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point
+noir, d'ou jaillit aussitot un mince filet de sang. Le bandit
+chancela en grincant des dents, mais sans abandonner sa victime
+sa main levee s'abaissa sur la tete courbee de la malheureuse
+enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu'au manche
+dans le cou frele et delicat qui fut a moitie tranche. Ensuite,
+avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba a la
+renverse, crible de balles qu'Adolphe lui avait envoyees
+desesperement.
+
+Le corps inanime de la jeune fille s'affaissa sur le sol
+sanglant, comme la tige d'une fleur atteinte par la faux; Halleck
+n'arriva meme pas a temps pour la recevoir dans ses bras. Il
+s'agenouilla avec desespoir aupres d'elle, les yeux noyes de
+larmes brulantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure
+dont les traits pales avaient conserve jusque dans la mort leur
+expression resignee et angelique.
+
+Cette horrible scene s'etait accomplie avec la rapidite de
+l'eclair, comme un coup de foudre, sans que personne eut pu faire
+un mouvement pour la prevenir. _Mistress_ Brainerd et Maria
+etaient aussitot accourues haletantes et desesperees, mais, tout
+etait fini, l'ange avait quitte son enveloppe d'argile pour
+remonter au ciel.
+
+Brises de douleur, les malheureux parents de la jeune victime
+s'etaient jetes a genoux autour d'elle, essayant de lui prodiguer
+des soins... helas! desormais inutiles. Chacun d'eux deposa sur
+son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se
+relevant, _Mistress_ Brainerd apercut Halleck, agonisant de
+desespoir, et dont les yeux restaient fixes sur la morte cherie;
+la bonne mere comprit tout ce que renfermait cette angoisse
+comprimee; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant
+
+-- Donnez-lui aussi un dernier baiser.
+
+Le pauvre Adolphe s'inclina sanglotant, eperdu, et posa ses
+levres sur la joue froide de celle qu'il aimait tant, dans le
+silence de son ame.
+
+Puis il retomba a genoux et demeura immobile, priant, pleurant,
+suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort.
+
+Pendant ce temps, les Indiens avaient ete foudroyes par une
+derniere decharge et le major Hachtincson avait pris le soin
+personnel de s'assurer, le sabre a la main, que chacun d'eux
+etait bien mort et ne jouait pas au cadavre.
+
+Cette clairiere etait sinistre avec ses herbes ensanglantees,
+noircies par la poudre, ecrasees par les corps inanimes mais
+toujours farouches des Sauvages.
+
+Dans un coin recule, la famille Brainerd pleurait et priait
+autour de celle qui avait ete Maggie.
+
+Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait
+lentement son epee, lorsque son regard se portait vers ce dernier
+groupe, ses sourcils se froncaient, ses yeux clairs lancaient des
+flammes.
+
+-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah!
+gredins! ah! race infernale! on n'en tuera jamais assez!
+
+Jim, immobile sur la lisiere du bois, regardait tout cela d'un
+air impassible; on aurait dit une statue de bronze...
+
+On se serait trompe en le croyant insensible, lorsque ses yeux
+rencontraient la pale image de Maggie, une lueur humide tremblait
+dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi!
+
+EPILOGUE
+
+Trois jours apres les evenements qu'on vient de retracer, la
+petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul.
+
+Le major Hachtincson, qui avait escorte jusque-la la famille
+Brainerd, pour la proteger contre de nouveaux malheurs, fit faire
+halte a sa troupe et se prepara a prendre conge de ses nouveaux
+amis.
+
+-- Que Dieu vous garde! sir, et vous rende plus heureux a
+l'avenir, dit-il a Brainerd, en lui serrant la main: Je vous
+quitte pour rentrer dans le desert ou m'appelle la chasse
+Indienne. Vous pouvez compter qu'elle sera vengee plus d'une
+fois...
+
+-- Pas bon! venger: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour
+la premiere fois peut-etre, se melait a la conversation sans
+avoir ete interpelle.
+
+Le major le regarda pendant quelques minutes avec un serieux
+incroyable: puis il secoua la tete d'une facon dubitative, et
+ajouta en style Indien.
+
+-- Jim avoir raison peut-etre... sang pour sang, mauvais!
+
+Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en
+reflechissant; ensuite il dit avec explosion.
+
+-- Ah! pourtant, on ne peut soutenir le contraire; un assassin
+doit mourir! autant il m'en tombera sous la main, autant j'en
+tuerai!
+
+-- Se defendre, bon! repliqua Jim; attaquer, mauvais.
+
+-- Ces diables d'Indiens parlent peu, observa le major en
+souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous
+garde!
+
+Le peloton de cavalerie etait deja a quelque distance, lorsque
+l'officier entendit une voix qui l'appelait: c'etait Halleck,
+revenant sur ses pas pour lui parler.
+
+-- Sir, dit le jeune homme qui etait tres pale voulez-vous
+accepter une mission?
+
+-- Volontiers, mon jeune ami: de quoi s'agit-il?
+
+Halleck tira de sa poche une petite croix sculptee qu'il avait
+faconnee en route
+
+-- Lorsque vous passerez pres de l'endroit... vous savez?... Je
+vous prie de placer cette petite croix dans une incision que
+porte le Sumac penche sur sa tombe.
+
+-- Oui... je vous le jure! repondit le major en lui serrant
+energiquement la main.
+
+-- Ensuite, reprit Halleck d'une voix a peine intelligible, vous
+vous agenouillerez, vous ferez une priere, et vous lui direz, de
+ma part, "au revoir". Merci! Adieu, ajouta-t-il en s'enfuyant
+brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter a
+ses paupieres.
+
+Le major continua sa route machinalement; au bout de quelques
+secondes, il porta vivement un doigt a son oeil.
+
+-- Diable d'homme! murmura-t-il, qu'avait-il besoin de venir me
+tracasser ainsi?... voila-t-il pas que j'ai le coin d'une
+paupiere humide!... Allons, enfants! un temps de galop! commanda-
+t-il a ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire,
+reprit-il en monologue; comme ca, aussi, sa commission sera plus
+tot executee.
+
+Bientot la solitude reprit son silencieux empire; les Brainerd
+avaient disparu d'ans la direction du Nord, les cavaliers dans
+celle du Midi; toute trace humaine s'etait evanouie au milieu du
+desert.
+
+Une semaine apres l'arrivee des pauvres fugitifs dans la ville de
+Saint-Paul, M. Brainerd recut une lettre portant la suscription
+suivante:
+
+A _mistress_ Brainerd, pour remettre e miss Maria Allondale.
+
+La bonne dame se hata de la presenter a Maria, qui, a peine
+remise de tant de secousses, etait encore au lit.
+
+-- Oh mon Dieu! s'ecria la jeune fille en regardant l'adresse,
+qu'y a-t-il encore? Il me semble que voila l'ecriture d'Adolphe
+Halleck.
+
+Et, brisant le cachet d'une main tremblante, elle lut:
+
+"Chere Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai
+loin de vous, loin de toute ma chere famille, a laquelle je dis
+un adieu supreme.
+
+"Nous avions vecu pendant plusieurs annees, amis et fiances, dans
+la pensee souriante qu'un jour nous serions maries ensemble.
+
+"Mais, une catastrophe irreparable, qui a soudainement detruit
+tout mon bonheur et mes esperances, m'a ouvert les yeux et m'a
+appris que nous ne devons, pas.... que je ne dois pas vivre
+desormais de la vie de ce monde.
+
+"Soyez libre, Maria, je me suis apercu que votre coeur eprouve
+une affection plus particuliere pour notre cher cousin Will...
+soyez libre... et heureuse avec lui; je vous degage de toute
+promesse envers moi.
+
+"De notre ancienne amitie; il restera entre nous une affection
+sincere et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos
+prieres, dans nos esperances...
+
+"Je ne vous demande plus qu'une seule chose, c'est d'adresser au
+ciel des voeux pour que ma voix, qui va precher dans le desert,
+trouve un echo dans l'ame des malheureux Sauvages; pour que le
+Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai
+jusqu'au sein de la solitude, pour qu'apres avoir mure la voie du
+ciel aux autres, je parvienne a la suivre moi-meme jusqu'a la
+fin.
+
+"Adieu! a revoir dans la Patrie celeste.
+
+"ADOLPHE, Missionnaire indigne de Jesus-Christ."
+
+Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et
+cacha sa tete dans le sein de _mistress_ Brainerd, et lui dit
+d'une voix etouffee:
+
+-- Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire.
+
+-- C'est un noble coeur! murmura la vieille dame, apres avoir
+parcouru la lettre, non sans s'essuyer plusieurs fois les yeux.
+Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille: Il a choisi
+la meilleure part, et je crois sa resolution aussi bonne pour
+d'autres que pour lui.
+
+Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de
+sa tante et s'abrita, sans repondre, sous son oreiller.
+
+........................
+
+Quelques mois plus tard un mariage etait celebre dans la
+principale eglise de Saint-Paul.
+
+L'assistance etait modeste, melancolique, peu nombreuse. Mais une
+atmosphere de piete, d'affection douce et sincere s'exhalait de
+cette petite reunion. Les jeunes epoux semblaient profondement
+heureux et aimants.
+
+C'etaient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui
+unissaient leur sort. La ceremonie terminee on quitta le sejour
+de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les
+nouveaux labeurs de John Brainerd avaient su conquerir dans une
+vallee fertile du Minnesota.
+
+La, on pouvait vivre et sans inquietude, en paix; car un poste
+militaire garantissait le territoire contre toute invasion
+indienne.
+
+Pendant bien des annees, la Clairiere de la Sainte (c'etait le
+nom donne au lieu ou etait la tombe de Maggie), fut visitee,
+chaque automne, par deux pelerins silencieux et attristes...
+
+L'un d'eux portait la robe noire du missionnaire; sur son visage
+jeune encore, mais pali par les rudes epreuves de son saint
+ministere, se lisait une pensee profonde et douloureuse.
+
+L'autre, son inseparable compagnon, etait un Indien de haute
+stature, dans la noire chevelure duquel l'age commencait a semer
+de longs fils d'argent.
+
+Tous deux s'agenouillaient sur un tertre gazonne qu'eux seuls
+auraient pu reconnaitre, et ils priaient longtemps en silence
+pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux desseches par
+les orages et les soleils du Desert.
+
+Puis, en se relevant, le plus jeune disait a l'autre
+
+-- Oui, mon bon Jim, la priere est douce au coeur afflige.
+
+-- Prier, penser, esperer, tres bon, repondait Jim.
+
+Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant l'age, se
+detournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait
+pour recolter des ames.
+
+Un jour l'Indien revint seul et portant une forme humaine:
+enveloppee d'un suaire noir.
+
+Il creusa une tombe a cote de celle de la sainte et y deposa son
+precieux fardeau.
+
+Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois
+environnants; quand l'hiver arriva, la neige n'etait pas plus
+blanche que ses cheveux.
+
+Le printemps suivant, au grand reveil de la nature, on trouva des
+ossements blanchis etendus au pied du Sumac, qui portait la
+petite croix defiguree, helas, par bien des orages.
+
+C'etaient les restes du fidele Jim, du bon Indien devoue jusqu'a
+la mort.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***
+
+***** This file should be named 13598.txt or 13598.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13598/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
+Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
+also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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