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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Une histoire d'amour</title>
+ <meta name="author" content="Paul Mariéton">
+
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***</div>
+
+<h3>PAUL MARIÉTON</h3>
+<br><br><br>
+
+<h1>Une<br>
+
+Histoire d'Amour</h1><br><br>
+
+<h2>GEORGE SAND ET A. DE MUSSET</h2><br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS INÉDITS&mdash;LETTRES DE MUSSET</h3>
+
+<h4>1897</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>A MADAME<br>
+
+LA VICOMTESSE DE VARINAY</h3>
+
+<h3>QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER<br>
+CETTE HISTOIRE D'AMOUR</h3><br>
+
+<h3><i>Son respectueux ami</i>.</h3>
+
+<h3>P.M.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>INTRODUCTION</h3>
+
+
+<p>L'extraordinaire curiosité qui tout à coup
+ramène l'attention sur le roman d'amour de
+George Sand et de Musset porte son enseignement.
+Les dernières écoles littéraires
+achèvent de fatiguer le public. La vie dans
+l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal
+et de la passion, même les romantiques,
+même les prêcheurs d'utopies, sont soudain
+relus et aimés par la génération qui s'avance.
+Lamartine a reconquis sa royauté sur les
+âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils
+d'un semblable abandon? Voilà deux incontestables
+génies. Leur éclat s'embrumait
+depuis un quart de siècle; mais pour les
+ressusciter à la gloire, «ce soleil des morts»,
+veillait sur les deux ombres une histoire
+d'amour.</p>
+
+<p>On la connaissait vaguement, cette histoire.
+Les deux amants avaient pris soin
+d'en entretenir le public dans leurs oeuvres.
+Encore que mystérieuse, elle constituait le
+plus clair de leur légende. Et en dehors
+même de l'art, on continuait de les aimer.
+Car, bien plus que pour le dernier siècle,
+l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
+et de Jean-Jacques (dont on ne saura
+rien de précis tant que la famille d'Arbouville
+refusera de publier les lettres de Rousseau),
+l'aventure d'amour de George Sand et de
+Musset sera le grand roman de notre siècle.
+La <i>Confession</i> et les <i>Nuits</i>, les contes passionnés
+de Lélia et le théâtre en liberté de
+Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.</p>
+
+<p>On disait du poète, du poète de la jeunesse,
+que l'amour d'une femme avait éveillé
+son génie, pour le faire mourir. On savait
+aussi que cette maîtresse «qui voulait être
+belle, et ne savait pas pardonner» avait auréolé
+la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse
+entourée de vénération. On n'osait
+franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.</p>
+
+<p>Après la mort du poète, George Sand la
+première avait prétendu se justifier. Paul de
+Musset répondit pour son frère et d'autres
+témoins se mêlèrent de la querelle: accusation
+et défense parurent également
+suspectes. On attendait donc que le temps
+permît d'exhumer les papiers intimes. Après
+soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.</p>
+
+<p>Deux articles fort documentés ont paru
+cet été, qui jetaient des lueurs nouvelles sur
+ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte
+de Spoëlberch de Lovenjoul, l'érudit
+bibliophile belge, tout sympathique à George
+Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent
+de Musset, ce qui semblerait nous désigner
+ses préférences. Mais leurs conclusions
+s'accordent mal avec les dernières révélations.</p>
+
+<p>Tout récemment, j'ai traduit et publié le
+journal intime du docteur Pagello, où il
+est d'abord conté comment George Sand lui
+déclara son amour, dans la chambre même
+de Musset gravement malade à Venise. La
+déclaration indirecte et encore indécise de
+la romancière au médecin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> était publiée à
+son tour par M. le docteur Cabanès, au cours
+d'une interview de Pagello lui-même, laquelle
+confirmait de tout point les assertions du
+journal, plus précis encore pour être à peine
+postérieur aux événements évoqués.</p>
+
+<p>Ce journal m'avait été confié il y a six
+ans. Je ne l'ai fait connaître qu'après avoir
+acquis la preuve qu'il n'était pas absolument
+inédit. Si Pagello est discret sur son bonheur
+pendant la fin du séjour de Musset, il
+ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui
+avait offert George Sand. On n'avait jusqu'ici
+que de vagues données sur ce point.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> J'en avais donné une phrase qui peut la résumer:
+«Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te
+haïrai-je.</blockquote>
+
+<p>Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai
+cru pouvoir, sans indélicatesse, citer aussi
+de longs fragments d'une lettre inédite de
+George Sand à Pagello, où elle ne dissimule
+rien de leurs relations. Cette lettre, dont
+j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour
+ceux qui ont semblé douter de l'authenticité
+de mes pièces), apportait le premier
+document décisif sur l'infortune de Musset
+<i>avant son départ de Venise</i>.</p>
+
+<p>Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes
+ces révélations, alors que Musset et
+George Sand ont commencé eux-mêmes à
+en faire confidence au public. J'ai cru inutile
+pourtant de donner certains passages
+plus intimes de la lettre citée, qui n'eussent
+plus laissé de doutes sur la nature de cette
+liaison. Le Don Juan féminin qu'était George
+Sand, sans se montrer impitoyable quand il
+cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, tout
+dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter
+la curiosité sur la légende de ses victimes.
+Pourquoi refuser à Musset d'être sorti
+en galant homme d'un amour qui fut également
+fatal à tous ceux qui en ont goûté?...</p>
+
+<p>Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher
+ainsi à la démonstration des torts d'une
+femme. Mais la vie de George Sand n'est-elle
+pas la raison même de son génie? Et ce génie,
+instinctif, abondant, romantique et déclamatoire,
+ne doit-il pas autant à son tempérament
+qu'à son atavisme et à son éducation?
+«Ce qu'il y a de meilleur en moi, c'est
+les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à
+Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger,
+justement froissée de ce soudain étalage
+d'intimités, qui est une des nécessités de la
+gloire, ne disait-elle pas à ce propos: «Pour
+moi, le sentiment qui a guidé ma mère et
+déterminé ses actes, c'est l'horreur de la
+solitude. Il lui fallait autour d'elle du mouvement,
+quelqu'un à qui parler, sur qui se
+reposer, et quelqu'un à protéger....»</p>
+
+<p>Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa
+la vieillesse de cette orageuse nature,&mdash;plus
+belle encore dans ses orages,&mdash;ne
+l'absolve aux yeux du moraliste, des inquiétudes
+de ses jeunes années. Ses erreurs du
+moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire:
+pourquoi ne pas les constater?</p>
+
+<p>Un grand tumulte de presse accueillit ces
+révélations. Ce fut l'événement du jour, la
+question littéraire à la mode. Sandistes et
+Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de
+Venise, cependant que maints chroniqueurs,
+tout en y trouvant le plus rare profit de
+«copie», criaient au «scandale», et suppliaient
+qu'on n'apprît pas davantage au
+public que ses grands hommes avaient été
+aussi des hommes.</p>
+
+<p>L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une
+armée de paladins. Pendant quelques jours, la
+mémoire de son poète resta sans défenseurs.
+M. Émile Aucante, ancien secrétaire de
+George Sand (et légataire de ses lettres à Alfred
+de Musset), protesta dans les journaux contre
+la «légende de son infidélité». Il déclara
+formellement que la Correspondance donnerait
+la «preuve écrite de la main de Musset
+que George Sand ne l'avait pas trahi.»&mdash;Ces
+lettres pouvaient-elles apporter une telle
+preuve? Nous en connaissions déjà quelques
+fragments par une fine monographie de
+Musset, qu'avait publiée Mme Arvède Barine,
+tel cet étonnant passage d'Elle à Lui: «O cette
+nuit d'enthousiasme, où, <i>malgré nous</i>, tu
+joignis nos mains, en nous disant: «Vous
+vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps.»</p>
+
+<p>Or M. Émile Aucante ne possédait que les
+lettres de George Sand, et Mme Lardin de Musset
+s'opposait énergiquement à la publication
+de celles de son frère.... D'ailleurs, qu'eussent
+prouvé, contre l'infidélité de son amie,
+les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait
+à Musset, dans sa débilité devant l'amour, la
+subtile psychologie d'une maîtresse qui, sans
+perversité peut-être, mais toujours incapable
+de s'avouer une faiblesse, était parvenue à
+suggérer à sa victime des paroles de reconnaissance?...
+Car voilà le cas intéressant de
+cette banale aventure.</p>
+
+<blockquote><p>
+C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes....
+</p></blockquote>
+
+<p>Et moi-même, racontant pour la première
+fois la «Véridique histoire des Amants de
+Venise», j'avais cru devoir tenir moins
+compte des fragments singuliers de ces lettres
+du malheureux poète, que de l'honnête mémorial
+de Pagello et des aveux intimes de
+George Sand.</p>
+
+<p>La restitution de cette histoire, désormais
+précise quant aux faits, restait donc
+énigmatique quant aux psychologies tourmentées
+qui les avaient conduits. Les révélations
+continuèrent. <i>La Revue de Paris</i> publia
+les lettres de George Sand à Musset. On
+en mena grand bruit. Il n'est pas douteux
+qu'un retour de l'opinion ne se produisit
+alors en faveur de Lélia. La même revue
+donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve.
+Elles précisaient des expériences antérieures
+à la liaison avec Musset, qui permettaient la
+défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable
+à George Sand.</p>
+
+<p>Maintenant, qu'apporte ce livre? Une
+histoire, serrée d'aussi près que possible, de
+cette attachante aventure d'amour, un exposé
+synthétique de la vie des deux grands écrivains
+depuis leur rencontre jusqu'à leur séparation.
+Les lettres de Musset, jusqu'ici
+complètement inédites, m'ont été libéralement
+prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin
+de Musset, qui garde le culte pieux de sa
+mémoire. Quelle reçoive ici l'hommage de
+ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue
+que son frère Paul, autant dans sa
+Biographie d'Alfred de Musset que dans son
+roman, <i>Lui et Elle</i>, n'a pas une seule fois
+trahi la vérité. Nous la rechercherons aussi,
+aidé de tous les documents nouveaux que
+nous allons produire.</p>
+
+<p>Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer
+dans ses détails un épisode intime vieux de
+soixante ans?&mdash;J'estime que sans encourir
+un reproche quelconque d'indiscrétion ou
+d'indélicatesse on a droit, pour les grandes
+oeuvres, à remonter aux sources secrètes de
+leur génération. Sainte-Beuve lui-même nous
+a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
+Où s'arrête la biographie d'un grand homme?
+Là où elle cesse de nous intéresser, c'est-à-dire
+d'être nécessaire à l'explication de ses
+chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Décembre 1896.</p>
+
+<p>SOMMAIRE</p>
+
+<p>I.&mdash;GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.</p>
+
+<p>II.&mdash;GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin
+1833).</p>
+
+<p>III.&mdash;LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND
+ET DE MUSSET (juin-décembre 1833).</p>
+
+<p>IV.&mdash;LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars
+1834).</p>
+
+<p>V.&mdash;LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A
+VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>VI.&mdash;LE RETOUR DE MUSSET.&mdash;CORRESPONDANCE
+ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>VII.&mdash;GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS
+(août-octobre 1834).</p>
+
+<p>VIII.&mdash;LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars
+1835).</p>
+
+<p>IX.&mdash;APRÈS LA RUPTURE.&mdash;LA LÉGENDE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>UNE HISTOIRE D'AMOUR</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>George Sand et Alfred de Musset se sont connus
+au mois de juin 1833. Diversement célèbres,
+mais jeunes tous deux et égaux de
+génie, quels talents et quelles âmes allaient-ils
+rapprocher?</p>
+
+<p>Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà
+l'auteur des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> et du
+<i>Spectacle dans un fauteuil</i>, le poète de <i>Don
+Paez</i> et de <i>Mardoche</i>, de <i>la Coupe et les Lèvres</i> et
+de <i>Namouna</i>. Ce classique négligé qui sort du
+Cénacle d'Hugo, effare en même temps la vieille
+école et la nouvelle. Il vient de donner les
+<i>Caprices de Marianne</i> et achève d'écrire <i>Rolla</i>.</p>
+
+<p>Au plus fort du Romantisme, il a ramené
+l'esprit dans la poésie française. Il apporte cette
+insolente et bien vivante preuve qu'on peut
+être un écrivain de génie, rien qu'à traduire
+une sensibilité frémissante, quand elle est
+servie par un goût inné. «Chose ailée et divine
+et légère», son talent ne semble point d'un
+professionnel. Ce grand poète est un dilettante,
+une abeille qui fait son miel de mille fleurs.
+Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a
+savouré l'arôme, il rapporte un miel bien à lui,
+bien français. Que lui importe ce qu'on qualifie
+d'originalité! Ces entraînements de l'opinion
+ne prouvent bien souvent que mépris du génie
+en faveur du talent... Si sa voix devient l'écho
+mélancolique des jeunes âmes de son milieu et
+de son temps, il n'aspirera pas plus haut. En
+ne chantant que pour lui-même, il chantera au
+nom de tous.</p>
+
+<p>Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa
+fantaisie à tout ce qui peut brider l'indépendance
+d'enfant gâté qui fait le naturel et le
+charme de son esprit,&mdash;même la recherche trop
+précise de pittoresque, même les conceptions
+trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
+le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient
+de sa valeur française, qui se contente de sentir
+harmonieusement. Oui, surtout, âme française,
+française, jusqu'à l'agacement, coeur
+loyal, esprit fin et de race toujours, élégant et
+hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète
+qu'on a voulu nous faire prendre pour un don
+Juan de tavernes et de mauvais lieux.</p>
+
+<p>L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne
+racontant que lui-même, n'est si humain, entre
+tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le
+plus faible. On a dit de Musset qu'il était le
+grand poète de ceux qui n'aiment pas les vers.
+C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, ce
+libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé
+d'amour pur, ce spirituel et ce triste. «Un
+jeune homme d'un bien beau passé», l'avait
+ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant
+bien compris, lui qui a tout compris, le
+jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie
+l'a baisé sur les lèvres, la Muse de la Tragédie,
+sur le coeur.»</p>
+
+<p>La vie et le génie de Musset sont tout entiers
+dans sa jeunesse. La jeunesse lui semblait
+sacrée, comme l'unique raison de la vie et
+sa plus certaine beauté. C'est pourquoi il n'a
+d'autre histoire que celle de son coeur.</p>
+
+<p>Quand il rencontre George Sand, c'est encore
+l'enfant sublime, et déjà l'enfant perdu. Mais
+le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il
+a vécu sans trop de mesure, parfois même il a
+fait parade de ses débauches de jeunesse. Mais
+il entre dans ce snobisme un peu de la mode
+romantique, cette recherche du fatal et de
+l'étrange, qui lui a inspiré son premier livre
+si peu connu, <i>l'Anglais mangeur d'opium</i>
+(adapté de Thomas de Quincey)<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>L'Anglais mangeur d'opium,</i> traduit de l'anglais par
+A. D. M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.</blockquote>
+
+<p>George Sand, trente ans plus tard, dans une
+lettre à Sainte-Beuve, écrira: «Pauvre enfant!
+<i>il</i> se tuait! Mais <i>il</i> était déjà mort quand <i>elle</i>
+l'avait connu! <i>Il</i> avait retrouvé avec <i>elle</i> un
+souffle, une convulsion dernière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul.
+<i>Cosmopolis</i> du 1er juin 1896.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était que rancune contre Paul de Musset:
+<i>Lui et Elle</i> venait de paraître (1861) en
+réponse à <i>Elle et Lui</i>.</p>
+
+<p>Si le poète a abusé de la débauche, il est
+resté généreux, comme sont les faibles. Déjà
+son génie est mûr pour les grands cris humains.
+L'esprit gai et le coeur mélancolique,
+il n'a qu'effleuré les joies et les douleurs
+du véritable amour. Voici venir la passion
+qui transformera son âme, qui, épurant et élevant
+ses qualités natives, lui arrachera des
+cris immortels.</p>
+
+<p>George Sand touche à la trentaine. Elle a
+aussi sa légende; mais celle-ci a dépassé les
+bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa
+vie indépendante dans un mariage qu'elle n'a
+pas rompu, pour ses allures d'androgyne, son
+goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec
+Jules Sandeau, leur livre (<i>Rosé et Blanche</i>,
+signé «Jules Sand»), ses livres surtout, <i>Indiana</i>
+et <i>Valentine</i>. Elle achève <i>Lélia</i> qui va
+mettre le sceau à sa gloire future.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu de conter la première
+jeunesse de George Sand. On nous en a donné
+récemment un tableau qui semble véridique<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>,
+à l'aide de sa correspondance inconnue et de
+cette <i>Histoire de ma vie</i>, où elle-même nous
+a dit ses premières années, avec une sincérité
+qu'on ne peut mettre en doute et un incomparable
+charme. Il faut cependant la résumer en
+quelques traits, pour expliquer les influences
+qui ont régi sa vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> S. ROCHEBLAVE, <i>George Sand avant George Sand</i>,
+dans la <i>Revue de Paris</i> du 15 mars 1896.*</blockquote>
+
+<p>Petite-fille du receveur-général Dupin de
+Francueil et d'une bâtarde de l'aventureux et
+brillant Maurice de Saxe,&mdash;femme indulgente
+et fine, à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien
+régime, qui fut sa vraie éducatrice,&mdash;elle est
+née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
+avec la fille d'un oiseleur.</p>
+
+<p>Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère
+restée très peuple, elle fut tiraillée et troublée
+dans ses jeunes tendresses. Le couvent des
+Augustines de Paris, où on la mit de bonne
+heure, développa ses penchants mystiques. De
+retour à Nohant, ces souvenirs religieux, l'influence
+contraire de sa grand'mère et du bonhomme
+Dechartres, qui avait été le précepteur
+de son père, des lectures enthousiastes de Chateaubriand
+et de Rousseau, enfin le sentiment
+de la nature, qu'éveillaient en elle ses promenades
+dans la <i>Vallée Noire</i>, ce paysage du
+Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent
+dans cette âme pour former son génie rêveur
+et passionné, mélancolique et oratoire, pour alimenter
+sa verve descriptive, abondante comme
+une source, vers les grands horizons, pourtant
+désenchantés, du plus invincible optimisme.</p>
+
+<p>Mme Dupin de Francueil étant morte, elle
+passait quelque temps chez sa mère, à Paris,
+puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822),
+dans l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme,
+M. Casimir Dudevant, fils naturel d'un
+colonel baron de l'Empire, avait été lui-même
+soldat. Jeune encore, mais de peu d'imagination,
+il ne tardait pas à se laisser enliser par la
+vie rurale.</p>
+
+<p>On peut croire qu'il fut longtemps sans
+soupçonner la valeur d'intelligence et de sensibilité
+de sa compagne. Il devait bientôt cesser
+de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être
+sermonneur, qui heurtait chez elle de vifs
+penchants à l'exaltation romantique.</p>
+
+<p>Buvait-il plus que de raison et était-il aussi
+brutal qu'on l'a laissé entendre? Nous ne le rechercherons
+pas. Du moins le séjour de Nohant
+pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents
+voyages à l'aide desquels son mari s'ingéniait
+à la distraire. Au cours d'une de ces absences,
+souvent fort prolongées, Aurore Dudevant
+rencontrait à Bordeaux, revoyait a Cauterets,
+l'homme qui lui a révélé l'amour.</p>
+
+<p>C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de
+Sèze, dont le grand sens et l'honnêteté retardèrent
+de six ans,&mdash;les six ans que dura cette
+affection platonique,&mdash;la crise qui fera quitter
+son foyer à celle qui sera George Sand. Mais
+nous ne pouvons nous attarder sur cette période
+de sa vie, d'ailleurs incomplètement
+explorée.</p>
+
+<p>La monotone compagnie de M. Dudevant lui
+devenait insupportable.</p>
+
+<p>Après neuf ans de mariage et sans vouloir
+s'avouer l'inquiétude de ses sens,&mdash;elle affecta
+toujours de n'en pas convenir,&mdash;elle
+s'était violemment avisée que l'heure était
+venue de vivre à sa fantaisie, sans pourtant
+rompre tout à fait.</p>
+
+<p>Un beau matin, sur le premier prétexte, elle
+se montre offensée, déclare son intérieur intolérable
+et demande une pension, pour partager
+sa vie entre Paris, où elle fera métier d'écrire,
+et Nohant, où elle retrouvera ses enfants. M. Dudevant
+accepte, résigné, et en janvier 1831, la
+jeune femme, ivre d'air libre et d'espérance,
+débarque au quartier Latin où l'attend un
+petit groupe ami d'étudiants berrichons.</p>
+
+<p>Alors commence cette existence en partie
+double, bourgeoise et rangée en Berry, près de
+ses enfants, trois mois sur six, singulièrement
+émancipée les trois mois suivants à Paris.&mdash;Déjà
+s'établissait sa légende. La châtelaine
+patiente et rêveuse de Nohant se transformait
+en un étudiant imberbe, aux longs cheveux bouclés,
+coiffés d'un béret de velours, noir comme
+eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant
+la cravate rouge, et toujours la cigarette
+aux lèvres.</p>
+
+<p>Son costume était, d'ailleurs, la moindre de
+ses libertés. A peine dissimulait-elle, dans sa
+société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
+elle essaie de se justifier de cette indépendance
+dans <i>l'Histoire de ma vie</i>,&mdash;étrange histoire,
+en effet, dont le malheureux Chopin disait à
+Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et
+qui n'est plus que réticences au moment où
+on y cherche des révélations,&mdash;du moins sa
+correspondance l'accable. Non pas ses lettres
+déférentes à sa mère, Mme Dupin, ou passionnées
+de tendresse à son fils, mais celles à ses
+amis berrichons, ses compagnons de Paris,
+Alphonse Fleury, Charles Duvernet, à l'effarouché
+Boucoiran lui-même, son confident de
+la première heure, lettres où un furieux amour
+de liberté quand même, voire de bohème, éclate
+entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant
+à la Châtre. Agacée, elle prit ses coudées
+franches.</p>
+
+<p>Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans.
+L'histoire en est encore imparfaitement connue:
+nous savons qu'elle reprit elle-même chez
+lui sa correspondance, après la rupture, et la
+brûla. On a dit qu'elle l'avait aimé tendrement,
+croyant s'engager pour la vie... Ses premières
+aventures d'amour nous découvriraient plutôt
+son cerveau que son coeur. Après Sandeau, «elle
+essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses
+ou vaines, telles que celles avec Mérimée
+et Gustave Planche», a écrit son confident
+Sainte-Beuve<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est encore l'étudiante, la frondeuse
+de tous «préjugés», double scandale,
+qui la poursuivra longtemps. Elle demeure
+volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant
+vite se ressaisir. Mais déjà le fond est
+désenchanté. Avec Musset enfin, elle espère atteindre
+au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant,
+que plus tard avec Michel de Bourges, un haut
+esprit, son maître, qu'elle aimera jusqu'à l'adoration,
+et avec Chopin qui, lui, mourra de son
+amour, elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle
+souhaite,&mdash;sans la chercher peut-être, car la
+loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur»,
+comme disait Mme de Staël, est de la contrarier
+toujours. Mais sa rencontre avec Musset, lui
+révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue
+aux ressorts de cette âme complexe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand.
+<i>Cf</i>. vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, <i>les Lundis d'un chercheur</i>,
+p. 173, in-8°; Calmann Lévy, 1894.</blockquote>
+
+<p>Un profond instinct maternel déborde sur
+ses passions de femme, les transformant. Maternelle
+un peu à la façon de Mme de Warens,
+elle l'est avec moins de mollesse, avec tout son
+génie actif, abondant, fier et triste. Elle a
+laissé ruisseler une imagination ardente et
+pratique à la fois, dans toute son oeuvre,&mdash;cet
+immense miroir de la nature et de l'amour où
+son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à
+sembler indifférente à tout. Bonne pour tous,
+en effet, ce qui l'aura faite si cruelle pour
+quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier
+sa dignité même; amante pour être plus
+amie, a-t-on dit; incapable de chagriner longtemps
+personne, et s'abandonnant toute pour
+l'éviter; mais terriblement femme aussi, et
+conduite par une inexorable fantaisie.</p>
+
+<p>Sa libre éducation avait mis en elle les
+germes d'une erreur qui fait de son oeuvre un
+long sophisme. Une excessive pitié de la femme
+lui donna de bonne heure l'obsession de l'égalité
+des sexes. Cette pitié dédaigneuse n'allait
+pas sans une intime colère contre les immunités
+de l'homme. Elle méprise la femme,
+qu'elle n'a guère connue et peinte que d'après
+elle-même, pour ne pas comprendre que
+l'homme puisse attacher tant d'importance à
+cet être incohérent et faible. Elle n'est pas
+sans un vif instinct de coquetterie,&mdash;qu'elle
+réprime le plus souvent, par bonté d'âme,&mdash;ni
+sans certaine expérience de ses charmes.
+Aussi réclame-t-elle pour son sexe tous les
+privilèges masculins, d'où ses revendications
+de l'amour libre et sa condamnation du mariage.&mdash;Naturellement
+plus douée de curiosité
+que de tempérament, elle aventura son âme
+romanesque dans les plus paradoxales contrées
+du sentiment. Sa recherche obstinée de
+l'amitié là où elle ne pouvait trouver que
+l'amour fut une autre erreur capitale de sa
+vie. La confusion perpétuelle qu'elle en fit, et
+dont témoignent ses lettres comme ses romans,
+explique les infortunes de sa jeunesse, ses faiblesses,
+ses utopies. Elle pensa s'en consoler
+plus tard, en cherchant à contenter son optimisme
+par un vague idéal humanitaire. La Nature
+seule put la rasséréner, qui lui dicta ses
+vrais chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Ainsi l'indépendance règne au fond de son
+âme, si obstinée, si rangée pourtant. Son grand
+sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui
+fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout
+au nom de l'idéal,&mdash;car l'idéalisme rejoint
+le naturalisme dans une exclusive poursuite
+de la vérité...</p>
+
+<p>Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate.
+Les révoltés ne le sont jamais. Son travail
+méthodique, sa régularité patiente, impassible
+&mdash;bovine&mdash;<i>à, faire de la copie</i>, parmi les plus
+graves agitations de son âme, prouvent chez
+elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
+raisonnée. Quand une passion a cessé de
+la faire vibrer, elle s'en détache. Elle ne
+se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa
+grande douleur... Elle redevenait orgueilleuse
+à sentir qu'il la lui devait!</p>
+
+<p>Les prétentions aristocratiques de Musset
+devaient altérer de bonne heure leur entente
+amoureuse. Orgueilleux de son «monde»,
+sinon de sa naissance, le poète dédaignait la
+vie et l'atmosphère bourgeoises, comme tous
+les artistes de race, ne se plaisant comme eux
+qu'avec la société riche et élégante, l'élite
+féminine, ou le vrai peuple. Le goût que manifesta
+de bonne heure George Sand pour les
+démocrates, pour l'esprit ouvrier, devait
+irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette
+considération dont on n'a guère tenu compte,
+il faut ajouter le déséquilibre physiologique du
+poète. Ses crises nerveuses, jamais bien expliquées,
+faisaient craindre pour lui la folie. On
+a même parlé d'attaques d'épilepsie. Mais
+Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son mariage
+(1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement
+qu'il ait été sujet à rien de semblable.
+Quand éclata la crise, l'un et l'autre se sentaient-ils
+humiliés? George Sand avait d'abord
+pris Musset pour un enfant: ceci ne se pardonne
+guère, aux heures clairvoyantes. Mais
+Musset était un bon enfant: il passa bien vite
+à sa maîtresse cette manie de protection. L'abus
+qu'elle faisait de la déclamation sermonneuse
+l'agaça davantage, et surtout son obstination
+à poétiser ses faiblesses...</p>
+
+<p>La mère du poète, qui d'abord s'était opposée
+au voyage en Italie, avait fini par «consentir
+à confier» son fils à George Sand, comme à une
+femme de grand renom, plus âgée que lui de
+six ans et relativement grave, malgré des erreurs
+trop connues.</p>
+
+<p>Elle préférait pour lui ce voyage avec une
+amie... intellectuelle, au séjour de Paris, nuisible
+à sa santé. Or, Musset entendait trouver
+dans son amie mieux que l'amour d'une
+seconde mère. On sait que tous les amants de
+Lélia s'entendirent appeler ses enfants...</p>
+
+<p>Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en
+avait, elle en laissait voir plus que lui. Et, sa dignité
+toujours en avant, elle ne savait abdiquer
+le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance
+de sa vie.</p>
+
+<p>Quoique <i>gendelettres</i> tous deux, mais plus
+poètes qu'artistes, ils n'en restaient pas moins
+jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été
+écrites pour la postérité; elles n'en sont que
+plus curieuses pour elle. Les courts fragments
+cités par Mme Arvède Barine dans sa
+pénétrante monographie de Musset<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, avaient fait
+pressentir les perles que recelait ce terreau...
+mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir
+juger de cette correspondance. Elle nous guidera
+dans l'exposé du plus fameux des romans
+d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour
+en mieux préciser l'évolution.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Les grands écrivains français: <i>Alfred de Musset</i>, in-18,
+Hachette, 1894.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La liaison de George Sand avec Jules Sandeau
+vient de finir,&mdash;comme finiront tous les
+amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée,
+quand Lui emporte une secrète blessure. Rarement
+il la dévoilera, au cours de sa longue carrière.
+C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut
+pas donner confidence au public, chaque fois
+qu'il lui arrivera d'y faire allusion, ce sera
+d'un mot dont la cruauté brève suspend tout
+jugement sur l'être d'exception qu'a été George
+Sand.&mdash;«Le coeur de cette femme est comme
+un cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que
+les croix de ceux qu'elle a aimés.»</p>
+
+<p>Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle,
+elle est rassasiée de l'amour. Ses amis, que la
+présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se
+rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus
+d'autorité que jamais sur sa vie. Avec le fidèle
+Boucoiran, le précepteur intermittent de son
+fils, un être bon et faible qui est et restera
+toujours «son enfant», son meilleur ami est
+Gustave Planche.</p>
+
+<p>Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer
+qu'il espéra son tour. Il connaissait George
+Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans
+plus jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant,
+sur son ardent esprit, par un goût d'austère
+puriste et des connaissances qu'elle déclarait
+infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha
+toujours et dont si merveilleusement elle tira
+profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
+loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement
+de Gustave Planche dans les avatars de
+George Sand nous prépare à l'entrée en scène
+de Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire
+va se doubler d'un conseiller intime,
+d'un confident d'amour.</p>
+
+<p>Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que
+nous devons de connaître quelques-unes des
+lettres qu'elle lui écrivit durant la période
+troublée où elle cherchait sa voie. Dans un
+des curieux appendices de ses <i>Portraits Contemporains</i>,&mdash;sortes
+de codicilles du testament
+littéraire que constituent ses derniers
+livres<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, Sainte-Beuve a esquissé avec plus de
+charme que de discrétion,&mdash;George Sand vivait
+encore,&mdash;l'état d'âme de ce beau génie féminin
+pendant ces six mois critiques et décisifs. Et il
+a donné à l'appui les pages intimes «les plus
+vraies, les plus naïves et les plus modestes où
+elle s'ouvrait à lui de son coeur et de son talent».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, 1868 (cinq volumes où sont
+réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I,
+p. 506-523. Paris, Calmann Lévy.</blockquote>
+
+<p>Ils avaient fait connaissance en janvier 1833.
+A la suite d'articles publiés par Sainte-Beuve
+sur <i>Indiana</i> et <i>Valentine</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, Gustave Planche
+lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le
+remercier. «Nous y allâmes un jour vers midi;
+elle habitait depuis peu, et seule, le logement
+du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune
+femme aux beaux yeux, au beau front, aux
+cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une sorte
+de robe de chambre sombre des plus simples.
+Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir.
+Quand je ne revenais pas assez souvent,
+elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler.
+En peu de mois, ou même en peu de
+semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit
+se noua entre nous. J'étais garanti alors contre
+tout autre genre d'attrait et de séduction par
+la meilleure, la plus sûre et la plus intime des
+défenses. Ce préservatif contre un sentiment
+d'amour, en présence d'une jeune femme qui
+excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit
+la solidité et le charme de notre amitié. George
+Sand voulut bien me prendre à ce moment
+délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité,
+pour confident, pour conseiller, presque pour
+confesseur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Le <i>National</i> des 5 octobre et 31 décembre 1832.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 507.</blockquote>
+
+<p>George Sand écrivait alors <i>Lelia</i>, Sainte-Beuve
+<i>Volupté</i>. Tous deux se consultaient sur
+leurs romans. Des entretiens littéraires, ils
+passaient aux confidences intimes. Elle venait,
+de rompre avec Jules Sandeau, et à peine
+libre, «dans un véritable isolement moral, elle
+se demandait quels amis et quel ami elle se
+pourrait choisir parmi tous ces visages nouveaux
+de gens à réputation diverse qu'elle
+affrontait pour la première fois<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>». Sainte-Beuve
+s'offrit à lui présenter ceux qu'il fréquentait
+et jugeait dignes d'elle. Elle refusa
+de connaître Musset, mais elle eut la curiosité
+d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
+médiocrement, semble-t-il. Vers la même date,
+elle écrit à Sainte-Beuve qu'elle «recevra
+Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir
+de son extérieur sec et froid, de son attitude
+silencieuse. Cette rencontre fut encore passagère.
+Mais la même lettre nous éclaire singulièrement
+sur le pessimisme qu'apportait
+George Sand dans ses expériences: «Je crains
+un peu ces hommes vertueux de naissance. Je
+les apprécie bien comme de belles fleurs et de
+beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec
+eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise
+et chagrine... Il n'y a pas de confiance
+entière possible à réaliser. Les gens qu'on
+estime, on les craint et on risque d'en être
+abandonné et méprisé en se montrant à eux
+tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas
+comprendraient mieux, mais ils trahissent.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 511.</blockquote>
+
+<p>Le complément de ces lettres singulièrement
+captivantes vient de paraître<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. L'ensemble
+constitue le document le plus sûr et à peu près
+unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état
+d'âme de George Sand pendant cette crise de
+sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même
+par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle
+amie? A certaines phrases de George
+Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit
+que vous aviez peur de moi (lettre de mars).»
+Mais s'il en fut réellement ainsi, soit respect
+de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit
+crainte d'être rebuté dans une autre attitude
+que celle de confesseur, soit excessive timidité,
+il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il
+avait pris soin, bientôt, de faire confidence à
+sa pénitente d'une affection profonde et jalousée,
+qui le détournait de tout autre désir,&mdash;celle
+dont il a rempli, sincèrement ou non,
+son fameux <i>Livre d'amour</i>, daté du même
+temps pour la plupart des pièces.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> George Sand, <i>Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris</i>
+du 15 novembre 1896.</blockquote>
+
+<p>Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve,
+il y a une lacune d'un mois. La suite
+de la correspondance nous l'explique.</p>
+
+<p>Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse,
+en avril 1833, y est définitivement
+révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en
+somme on n'en savait rien. Le premier,
+M. Augustin Filon, dans son excellente monographie
+du maître de <i>Colomba</i>, avait recueilli
+ces rumeurs. Incidemment, à propos des années
+de dissipation de Mérimée, il nous expliquait la
+défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus,
+par cette escarmouche rapide entre lui et le
+plus grand d'entre eux. «Le court passage de
+Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand
+est un fait d'histoire littéraire, écrit-il, sur
+lequel s'est greffée une légende assez amusante.
+D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant
+que Mme Sand était seule et souffrait de cette
+solitude, lui aurait «donné» Mérimée, et, dès
+le lendemain, George Sand lui aurait écrit
+pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il
+n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle
+trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile
+de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact
+qu'il reçut des confidence et des plaintes<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> AUGUSTIN FILON, <i>Mérimée et ses amis</i>, p. 64, in-16, Hachette,
+1894.</blockquote>
+
+<p>La vérité est que cette liaison ne fut confessée
+à Sainte-Beuve que cinq mois après. Au
+ton dont George Sand la lui raconte dans ses
+lettres d'août et de septembre, quand elle a
+retrouvé l'amour avec Musset, on conçoit les
+raisons de femme et de psychologue qui la lui
+avaient fait dissimuler à son directeur. La rencontre
+fut brève et nette, digne de l'homme raffiné
+et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît
+bien l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants.
+Mais George Sand, qui était de son âge,
+ainsi que son égale en génie, resta froissée et
+plus étonnée encore de ce dédain de sa personne
+et de son âme. Écoutons ce ressouvenir:</p>
+
+<blockquote><p>
+....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai
+un homme qui ne doutait de rien, un homme
+calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et
+qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
+me fascina entièrement; pendant huit jours je crus
+qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait,
+que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes
+puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert
+comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité
+extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée,
+si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.</p>
+
+<p>....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est
+que j'étais absolument et complètement Lélia. Je voulus
+me persuader que non; j'espérais pouvoir et abjurer ce
+rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme
+sans frein, et elle était sublime<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; moi, austère et presque
+vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon
+isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les
+mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer
+qu'à une condition, et qui savait me faire désirer
+son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour
+moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant
+à l'âme. Je l'avais compris comme cela jadis et je me
+disais que peut-être n'avais-je pas assez connu l'amour
+moral pour tolérer l'autre: j'étais atteinte de cette inquiétude
+romanesque, de cette fatigue qui donne des
+vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en
+question et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup
+plus grandes que celles qu'on a abjurées.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mme Dorval.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de
+souffrance, de dégoût et de découragement. Au lieu de
+trouver une affection capable de me plaindre et de me
+dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et
+frivole. Ce fut tout.</p>
+
+<p>Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être
+aimée, et s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si
+j'avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée,
+car ma liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut
+pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je
+me décourageai tout de suite et je rejetai la seule
+condition qui pût l'attirer à moi.</p>
+
+<p>Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais,
+et vous m'avez vue en humeur de suicide très réelle.
+Mais s'il y a des jours de froid et de fièvre, il y a aussi
+des jours de soleil et d'espérance.</p>
+
+<p>Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette
+malheureuse et ridicule campagne m'a fait faire un
+grand pas vers l'avenir de sérénité et de détachement
+que je me promets en mes bons jours. J'ai senti que
+l'amour ne me convenait pas plus désormais que des
+rosés sur un front de soixante ans, et depuis trois mois
+(les trois premiers mois de ma vie assurément!) je n'en
+ai pas senti la plus légère tentation<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
+(des premiers jours) de juillet 1833.</blockquote>
+
+<p>Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois
+mois de calme. Ses confidences à Sainte-Beuve
+recommencent en mai; elle est grave et le sermonne
+à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans
+un grand trouble: son ami lui devient un refuge.
+A la voir s'abandonner ainsi, on est tenté de
+s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à
+changer sa vénération en tendresse. La liaison
+qui le garde d'elle l'aurait-elle agacée de quelque
+jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu
+de son directeur une lettre amère. Peut-être
+déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne se décourage
+pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse.
+Elle se dit seule, désenchantée de tout:
+l'amitié même n'existe pas! Mais Sainte-Beuve
+l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août,
+elle semble apaisée. Quelque chose de nouveau
+a surgi dans sa vie.&mdash;«Pour rien au monde,
+lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre
+dévouement.» Et elle se fait protectrice à son
+tour.</p>
+
+<p>Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel
+amour, un amour inconnu, tout de fraîcheur,
+de poésie et de tendresse, qui lui rapporte
+tout à coup les illusions de la jeunesse et de
+l'espérance.</p>
+
+<p>Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il
+avait rencontré George Sand au printemps de
+1833. En réalité leurs relations ne datent que de
+la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve
+voulait dès le mois de mars présenter le poète
+à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant
+trop... différent pour ses habitudes. «A propos,
+réflexion faite, écrivait-elle, je ne veux pas
+que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est
+trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et
+j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir.
+Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes
+ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.»
+De son côté peut-être, Musset se
+défiait de la romancière sur sa légende déjà
+tapageuse. Mme Lardin de Musset me rapporte
+qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré
+un homme convenable? Comme tous
+ses héros me déplaisent!» Ces réserves expliqueraient
+le retard de leur rencontre. Mais
+leur rencontre était fatale. Et sans doute un
+instinct secret les avertissait-il de l'approche
+de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où
+s'éveille le génie des poètes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, 510.</blockquote>
+
+<p>Tous deux collaboraient à la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> et le groupe de Buloz fréquentait plus
+ou moins chez George Sand. La plus ancienne
+mention de son nom sous la plume de Musset
+est dans une pièce peu connue, encore qu'imprimée
+plusieurs fois: <i>le Songe du Reviewer<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a></i>.
+Elle nous renseigne sur la pléiade delà <i>Revue</i>,
+à son âge d'or:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i> du 10 oct.
+et vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: <i>les Lundis d'un
+chercheur,</i> in-18, Calmann Lévy, 1894.</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Buloz<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> est sur la grève</p>
+<p>Pâle et défiguré;</p>
+<p>Il voit passer en rêve</p>
+<p>Gerdès<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> tout effaré.</p>
+<p>La matière abonnable</p>
+<p>Se meurt du choléra;</p>
+<p>L'épreuve est détestable</p>
+<p>Il faut un errata.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il voit son typographe</p>
+<p>Transposer ses placards.</p>
+<p>Des fautes d'orthographe</p>
+<p>Errent de toutes parts.</p>
+<p>Des lettres retournées</p>
+<p>Flottent en se heurtant;</p>
+<p>Des lignes avinées</p>
+<p>Dansent en tremblotant.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de
+la <i>Revue des Deux Mondes, journal des Voyages</i>, pour en faire
+le recueil célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835
+à 1845 il dirigea en même temps la <i>Revue de Paris</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Caissier de la <i>Revue</i>.</blockquote>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De tous côtés aboient</p>
+<p>Des contresens obscurs,</p>
+<p>Et les marges se noient</p>
+<p>Dans les <i>déléaturs</i>.</p>
+<p>Il pleut des caractères;</p>
+<p>Le B manque dans tous,</p>
+<p>Et des pages entières</p>
+<p>Boivent comme des trous.</p>
+ </div><div class="stanza">
+
+ </div><div class="stanza">
+<p>Loewe<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> a fait héritage</p>
+<p>De quatre millions;</p>
+<p>Dumas meurt en voyage</p>
+<p>Faute <i>d'Impressions</i>.</p>
+<p>Dans les filles de joie</p>
+<p>Musset s'est abruti;</p>
+<p>Ampère<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, en bas de soie,</p>
+<p>Pour l'Afrique est parti.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et diplomate,
+auteur du <i>Népenthès</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.</blockquote>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Brizeux est à la Morgue,</p>
+<p>Sainte-Beuve au lutrin;</p>
+<p>Quinet est joueur d'orgue</p>
+<p>A Quimper-Corentin.</p>
+<p>Delécluse<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> est modèle</p>
+<p>A l'atelier de Gros;</p>
+<p>Roulin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> est infidèle</p>
+<p>A ses choux les plus beaux.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur,
+historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Roulin avait fait dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> plusieurs
+articles d'histoire naturelle où il était question de
+choux. (Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>George Sand est abbesse</p>
+<p>Dans un pays lointain;</p>
+<p>Fontaney<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> sert la messe</p>
+<p>A Saint-Thomas-d'Aquin;</p>
+<p>Fournier<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> aux inodores</p>
+<p>Présente le papier;</p>
+<p>Et quatre métaphores</p>
+<p>Ont étouffé Barbier.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate,
+mort en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes
+de <i>Lord Feeling</i> et <i>O'Donnoz</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Imprimeur de la <i>Revue</i>.</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cette nuit Lacordaire</p>
+<p>A tué de Vigny;</p>
+<p>Lerminier<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> veut se faire</p>
+<p>Grotesque à Franconi;</p>
+<p>Planche est gendarme en Chine;</p>
+<p>Magnin<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> vend de l'onguent;</p>
+<p>Le monde est en ruine:</p>
+<p>Bonnaire<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> est sans argent!!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Charles Magnin, érudit et polygraphe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Le plus fort actionnaire de la <i>Revue</i>, à cette époque.
+(Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote>
+
+<p>Nous retrouverons dans la suite plusieurs de
+ces noms diversement célèbres. L'un d'eux mérite
+de nous retenir encore. Depuis deux ans,
+avant comme après sa courte liaison avec
+Mérimée, George Sand, nous l'avons dit, avait
+pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé
+près d'elle à Henry de Latouche<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, dans le
+rôle d'inspirateur, de conseiller littéraire. Nul
+doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux;
+mais elle le maintint dans l'ordre platonique.
+Il avait du moins deviné son génie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de
+George Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment
+de célébrité, comme poète, romancier, dramaturge et journaliste.
+Il édita les oeuvres d'André Chénier en 1819.</blockquote>
+
+<p>Elle eut un guide précieux en ce bourru
+bienfaisant qui est resté comme le type du critique
+intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne
+lit plus, tiennent encore leur place dans l'évolution
+littéraire du siècle. Avec ses dons sérieux
+il eut la plus saine influence sur l'éducation
+du goût, dans son obstination réactionnaire
+contre les excès du Romantisme. Mais son rôle
+échoua par la confusion même que ses attaques
+laissaient dans l'opinion, de la personnalité et
+de l'oeuvre de ses victimes. Vingt ans après,
+George Sand a longuement parlé de lui: «Il
+me fut très utile, dit-elle, non seulement parce
+qu'il me força par ses moqueries franches à
+étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec
+beaucoup trop de négligence, mais encore
+parce que sa conversation, peu variée mais
+très substantielle et d'une clarté remarquable,
+m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais
+à apprendre pour entrer dans mon petit
+progrès relatif.</p>
+
+<p>«Après quelques mois de relations très
+douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé
+de le voir pour des raisons personnelles, qui
+ne doivent rien faire préjuger contre son caractère
+privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me
+louer en ce qui me concerne<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann Lévy.</blockquote>
+
+<p>Elle ajoute que son intimité avait pour elle
+de graves inconvénients, qu'elle l'entourait
+d'inimitiés violentes, la faisant passer pour solidaire
+de ses aversions et condamnations. Déjà
+de Latouche s'était brouillé avec elle à cause
+de lui.</p>
+
+<p>Cette brouille était traduite par un article
+fameux, <i>les Haines littéraires</i>, qui signala l'entrée
+de Gustave Planche à la <i>Revue des Deux
+Mondes</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> 1831.</blockquote>
+
+<p>On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène
+de la Troie romantique, avait passé entre
+lui et de Latouche.... C'est probable, malgré
+que celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux
+que son rival. Mais rien n'autorise à
+penser que le conteur de <i>Fragoletta</i> ait jamais
+osé hasarder une déclaration.</p>
+
+<p>Toujours est-il que la fréquentation de Lélia
+donna longtemps au «critique maudit» de
+tendres espérances. Elle affichait leur amitié
+avec ostentation. Elle emmena Planche à
+Nohant. Les contemporains en jasèrent. Dix
+ans plus tard, Balzac les représentait sous de
+transparents pseudonymes, dans son roman de
+<i>Béatrix</i>. On y voit <i>Claude Vignon</i> quitter le
+château de son amie <i>Félicité Des Touches</i> avec
+un profond désenchantement<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Planche lui-même
+avait laissé percer cette amertume dès
+le lendemain de sa déception. Cette passion
+fatale avait empoisonné son âme. Il s'abandonnait,
+dans ses jugements littéraires, à de
+cruels retours sur la vie. Sa critique devenait
+plus que jamais acerbe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Cf. <i>le Critique maudit: Gustave Planche</i>, par Adolphe
+Racot, dans <i>le Livre</i> du 10 août 1885.</blockquote>
+
+<p>Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve,
+les dernières publiées, ne laissent plus de
+doute sur la mauvaise fortune de Planche. En
+juillet 1833, dans la crise de solitude qui la
+prépare à son nouvel amour, elle écrit: «Je
+sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et
+mieux que la plupart de ceux qui le condamnent.
+On le regarde comme mon amant,
+on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et
+ne le sera pas<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.» Mieux encore, à peine est-elle
+éprise de Musset que son ami Planche
+l'ennuie: «Planche a passé pour être mon
+amant, peu m'importe. <i>Il ne l'est pas</i>. Il m'importe
+beaucoup maintenant qu'on sache qu'il
+ne l'est pas, de même qu'il m'est parfaitement
+indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai donc
+pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable,
+d'éloigner Planche. Nous nous sommes
+expliqués franchement et affectueusement à
+cet égard, et nous nous sommes quittés en nous
+donnant la main, en nous aimant du fond du
+coeur et en nous promettant une éternelle
+estime<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, du 15 novembre 1896, p. 284.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 15 novembre 1896, p. 289.</blockquote>
+
+<p>Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas
+sans complications, quand elle rencontra
+Musset.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Dans la biographie de son frère, Paul de
+Musset assure qu'il vit pour la première fois
+George Sand en un banquet offert aux rédacteurs
+de la <i>Revue</i>, chez les <i>Frères Provençaux</i>. Cette
+réunion n'a été précisée nulle part. La première
+pièce authentique qui témoigne de leurs
+relations est une poésie qu'Alfred de Musset
+adressa à George Sand, le 24 juin 1833, après
+une lecture d'<i>Indiana</i>. Elle était accompagnée
+d'un billet laconique et respectueux<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites.
+On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset,
+s'est refusée jusqu'ici à la publication de sa correspondance
+avec George Sand. Nous la remercions encore de l'exception
+qu'elle a bien voulu faire en notre faveur, en nous laissant
+cueillir le plus intéressant de ces pages intimes.<br>
+
+<p>On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset
+antérieures à un billet de Venise (fin mars 1834).</p></blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Madame,</p>
+
+<p>Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers
+que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'<i>Indiana</i>,
+celui où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa
+maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les
+mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une
+occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration
+sincère et profonde qui les a inspirés.
+Agréez, Madame, l'assurance de mon respect.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,</p>
+<p>Cette scène terrible où Noun, à demi nue</p>
+<p>Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?</p>
+<p>Qui donc te la dictait, cette page brûlante</p>
+<p>Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,</p>
+<p>Le fantôme adoré de son illusion?</p>
+<p>En as-tu dans le coeur la triste expérience?</p>
+<p>Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?</p>
+<p>Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,</p>
+<p>Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,</p>
+<p>As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?</p>
+<p>N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,</p>
+<p>Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,</p>
+<p>Versant à son ami le vin de sa maîtresse,</p>
+<p>Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,</p>
+<p>Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?</p>
+<p>Et cet être divin, cette femme angélique,</p>
+<p>Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,</p>
+<p>Cette frêle Indiana, dont la forme magique</p>
+<p>Erre sur les miroirs comme un spectre léger,</p>
+<p>O George! N'est-ce pas la pâle fiancée</p>
+<p>Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?</p>
+<p>N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée</p>
+<p>Qui sur tous les amours plane éternellement?</p>
+<p>Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!</p>
+<p>Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme</p>
+<p>Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté</p>
+<p>Veut boire l'Idéal dans la réalité!</p>
+<p>Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,</p>
+<p>Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,</p>
+<p>Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe</p>
+<p>A compté sur ses doigts les heures de la nuit!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Demain viendra le jour; demain, désabusée,</p>
+<p>Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,</p>
+<p>Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;</p>
+<p>Elle abandonnera celui qui la méprise,</p>
+<p>Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise</p>
+<p>Aimera l'autre en vain,&mdash;n'est-ce pas, Lélia?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>24 juin 1833.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète
+est allé voir l'auteur d'<i>Indiana</i>. Ils ont parlé
+de leurs travaux. Elle écrit <i>Lélia</i>, lui un poème
+qui sera <i>Rolla</i>. Il lui en communique des
+fragments: «Soyez assez bonne, ajoute-t-il,
+pour faire en sorte que votre petit caprice de
+curiosité ne soit partagé par personne.»</p>
+
+<p>Dans une de ses visites au quai Malaquais,
+Musset a été pris de crises d'estomac violentes.
+George Sand lui a écrit gentiment et il répond
+de même: «Votre aimable lettre a fait bien
+plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé
+dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre.
+Que vous ayez le plus tôt possible la
+fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est
+ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore;
+mais George Sand ne s'est-elle pas prise
+d'un peu de curiosité à cette ombre de marivaudage?&mdash;A-t-elle
+fait les avances? Cette lettre de
+Musset le donnerait à supposer: elle témoigne
+du moins d'un degré de plus dans leur intimité.</p>
+
+<blockquote><p>Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste
+aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre
+jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre,
+je serais à vos ordres et reconnaissant des moments que
+vous voulez bien me sacrifier.</p>
+
+<p>Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez
+envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une
+jambe que de vous guérir.</p>
+
+<p>Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme
+à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la
+lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous
+ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons
+parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous
+avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais
+vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p>
+
+<p>Tout à vous de coeur.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
+attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).</blockquote>
+
+<p>Nous sommes en juillet. George Sand a terminé
+<i>Lélia</i>. Une de ses premières visites est
+pour son nouvel ami. «Un matin de juillet,
+m'a conté Mme Lardin de Musset, George Sand
+est venue voir mon frère à la maison. Je crois
+que nous étions absentes, ma mère et moi.
+Paul jouait du violon. Elle aperçut sur le pupitre
+un exemplaire <i>d'Indiana.</i> Il était resté
+ouvert à un passage très raturé de la main
+d'Alfred. Paul a pensé qu'elle lui avait gardé
+rancune de ces corrections<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> L'exemplaire en question d'<i>Indiana</i> a été conservé. On
+y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment
+sacrifiées. La <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er novembre
+1878 a cité quelques-unes de ces corrections du poète.&mdash;Remarquons
+que Paul de Musset se trompe évidemment en parlant
+de deux lectures d'<i>Indiana</i> faites par son frère, à trois ans
+d'intervalle: la première, pour critiquer le livre, en juin ou
+octobre 1832, la seconde pour écrire les vers qu'on a lus
+plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien daté du
+24 juin 1833.</blockquote>
+
+<p>La supposition de Paul de Musset <i>(Lui et
+Elle)</i> paraît bien gratuite. Jamais Alfred n'a
+fait allusion à de la jalousie littéraire chez
+George Sand.</p>
+
+<p>Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence
+autant que de bonté, lui épargna, il
+faut le reconnaître, les mesquineries coutumières
+des bas-bleus. Pour une fois je ne me
+sens pas d'accord avec Paul de Musset. Son
+livre sue la vérité. Il avait été le confident unique
+de son frère; il le resta toute sa vie. Mais il
+donne trop d'importance à la part de la littérature
+dans les premières relations du poète avec
+George Sand.</p>
+
+<p>A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils
+étaient tout à leur intimité naissante. Après
+Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté
+à mesure qu'elle édifiait son roman, Musset,
+le premier, put lire <i>Lélia</i> terminée. Il en avait
+sans doute les épreuves. C'était vers le 18 juillet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.
+Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout
+entier le soir même, et, si elle a toujours envie
+de grimper sur les tours de Notre-Dame, il lui
+propose de l'y accompagner. Il n'est encore
+question entre eux que d'«amitié sincère».
+Cette promenade assurément n'eut pas lieu.
+Le lendemain, Musset avait lu <i>Lélia</i>, et voici
+comme il exprimait son admiration à l'auteur,&mdash;un
+auteur qui était une femme dont il se
+sentait amoureux:</p>
+
+<blockquote><p>
+...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir
+ce que c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...&mdash;Enfin,
+ça pouvait être bien des choses avant d'être ce
+que cela est.&mdash;Avec votre caractère, vos idées, votre
+nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais
+regardée comme valant le quart de ce que vous valez.
+Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos
+livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties
+des mémoires de vos boulangers, etc., etc.,
+vous savez, dis-je, que pour moi, un livre c'est un
+homme ou rien.&mdash;Je me soucie autant que de la fumée
+d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons,
+drames qu'à tête reposée et en travaillant pour votre
+plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans
+<i>Lélia</i> des vingtaines de pages qui vont droit au coeur,
+franchement, vigoureusement, tout aussi belles que
+celles de <i>René</i> et de <i>Lara</i>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Lélia</i>, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet,
+est inscrite au <i>Journal de la Librairie</i> du 10 août 1833; la
+deuxième édition, au numéro du 17 août.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été
+Madame une telle faisant des livres.</p>
+
+<p>Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire
+d'autres. Le public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée,
+en voici la raison.</p>
+
+<p>Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que
+jamais le mot ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous
+pas?» ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la
+mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous
+ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
+rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez
+pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je
+m'avisais de vous le demander), mais je puis être,&mdash;si
+vous m'en jugez digne,&mdash;non pas même votre ami,&mdash;c'est
+encore trop moral pour moi,&mdash;mais une espèce
+de camarade sans conséquence et sans droits, par
+conséquent sans jalousie et sans brouilles,&mdash;capable
+de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> et
+d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant
+avec vous sous tous les marronniers de l'Europe
+moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien
+à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!)
+vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée,
+au lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant
+des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George
+Sand qui est désormais pour moi un homme de génie.&mdash;Pardonnez-moi
+de vous le dire en face: je n'ai aucune
+raison pour mentir.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Note de G. Sand</i>.&mdash;Il s'était habillé en pierrot et avait
+mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté
+et imprimé, M. de La Rochefoucauld.</blockquote>
+
+<p>Déjà Musset est un habitué de la mansarde
+de Lélia. Il dessine à ravir, sinon toujours
+correctement du moins avec esprit, et de mordantes
+légendes accompagnent les charges qu'il
+fait des amis de George Sand. On s'amuse de
+ces caricatures,&mdash;qu'on se disputera bientôt,
+que les collectionneurs s'arracheront plus
+tard<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits et
+caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits.
+M. de Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la
+série drolatique des charges de Paul Foucher, le frère de
+Mme Victor Hugo, dont Musset avait été le camarade au collège
+Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à 1832), et,
+des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai la
+photographie sous les yeux. C'est un document précieux
+pour l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont
+charmants, excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est
+sensible que Musset a été impressionné par Goya, dont il a
+copié une eau-forte.) Huit portraits de George Sand, assise,
+étendue, fumant, rêvant, écoutant surtout; les portraits de
+son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci délicieux), de sa fille Solange,
+de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, de Ch. Didier,
+d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des
+scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle
+dernier. Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède
+l'album du voyage en Italie, plein de caricatures amusantes
+du poète et de son amie, et de leurs compagnons d'occasion,
+avec un autre album plein de souvenirs de la vallée de l'Eure
+et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de vraies oeuvres
+d'art.
+
+<p>Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un
+précieux recueil de dessins de son «filleul». Toute sa société
+y figurait. On sait qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon
+le plus remarquable de Paris. Elle en a publié d'intéressants
+<i>Souvenirs</i> (Hetzel, 1880). Cet album a été perdu.</p>
+
+<p>Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred
+Tattet, appartient à son gendre M. Tilliard.</p></blockquote>
+
+<p>Il en envoie un échantillon à son amie, une
+ébauche de «ses beaux yeux noirs qu'il a
+outragés hier» eu les croquant,&mdash;non sans
+ajouter, en anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».</p>
+
+<p>Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche
+un camarade l'a éveillé pour lui montrer
+une violente critique des <i>Débats</i> sur le <i>Spectacle
+dans un fauteuil</i> et les <i>Contes d'Espagne
+et d'Italie</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Mais le poète ne s'en soucie guère;
+il écrit à son amie qu'il «a essuyé son rasoir
+dessus». Le voilà sérieusement amoureux;
+l'aveu de son tourment ne doit plus tarder. On
+va lire la lettre charmante et trop sincère pour
+être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le
+poète se déclare timidement, loyalement, d'une
+passion qui remplira sa vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Article signé: J.S., <i>Journal des Débats</i> du 28 juillet 1833.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher George,</p>
+
+<p>J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire.
+Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit au
+retour de cette promenade, j'en serai désolé ce soir.
+Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur
+de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici.
+Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens:
+je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier
+jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais,
+en vous voyant tout simplement à titre d'ami. Il y
+a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient
+m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai
+pu; mais je paye trop cher les moments que je passe
+avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait,
+parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à
+présent, si vous me fermez votre porte.</p>
+
+<p>Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais
+à la campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères
+ni avoir l'air de me brouiller sans sujet.</p>
+
+<p>Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui
+va m'ennuyer», comme vous dites. Si je ne suis pas
+tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme
+vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce
+qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
+voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris,
+ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous
+pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela.
+Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures
+agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais
+que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me
+confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais
+comme à un camarade franc et loyal. George, je suis
+un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
+peu de temps que vous avez encore à passer à Paris,
+avant votre voyage à la campagne et votre départ pour
+l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais
+de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la
+force me manque.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.
+</p></blockquote>
+
+<p>L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il
+heureux? Son amie hésite encore. Avant de
+s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu
+le confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune
+des réponses de George Sand, à cette date... La
+lettre suivante de Musset témoigne de son angoisse
+devant le bonheur entrevu.</p>
+
+<blockquote><p>
+....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que
+vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous
+ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez
+ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me suis livré
+sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer.
+Je vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais
+ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent.
+C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.&mdash;Vous
+souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que
+quelqu'un vous avait demandé si j'étais <i>Octave</i> ou <i>Coelio</i>
+<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>, et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»&mdash;Une
+folie a été de ne vous en montrer qu'un,
+George!... Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque
+je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon
+nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
+quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez
+pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre morte,
+mais je ne puis embrasser ma mère.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, <i>les Caprices
+de Marianne</i>, publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 mai 1833.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir.
+Il y a des jours où je me tuerais. Mais je pleure ou
+j'éclate de rire; non pas aujourd'hui par exemple.</p>
+
+<p>Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette fois, la sincérité du poète a été entendue.
+Son aveu est bien accueilli. Il est heureux. Le
+jeudi 1er août, toutes les harpes de la joie
+chantent dans son coeur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,</p>
+<p>Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,</p>
+<p>Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!</p>
+<p>J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,</p>
+<p>Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,</p>
+<p>Au chevet de mon lit te voilà revenu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.</p>
+<p>Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;</p>
+<p>Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!</p>
+<p>Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,</p>
+<p>N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,</p>
+<p>Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>George Sand n'ose encore se croire, se proclamer</p>
+<p>heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve</p>
+<p>est beaucoup plus calme que les précédentes.</p>
+<p>Sans lui avouer pourtant son nouveau</p>
+<p>bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune</p>
+<p>soleil de l'espérance n'est pas loin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Son confesseur lui a fait part des alternatives</p>
+<p>de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.</p>
+<p>Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;</p>
+<p>mais George Sand entend ne causer</p>
+<p>de jalousie à personne:</p>
+ </div> </div>
+<blockquote>
+<p>....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas
+que, pour m'être utile et agréable, vous compromettiez
+ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans votre
+existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir qui peut
+briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop
+l'amour, <i>l'Amour</i> comme vous écrivez. Quoique j'en
+médise souvent, comme je fais de mes plus saintes convictions
+aux heures où le démon m'assiège, je sais bien
+qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si
+j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de
+conseils, je vous appellerais <a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 287.</blockquote>
+
+<p><i>Lélia</i> vient de paraître. Naturellement, le
+premier exemplaire en est offert à Musset. Il
+porte cette double dédicace: sur le tome Ier:
+<i>A Monsieur mon gamin d'Alfred,</i> GEORGE; sur
+le tome II: <i>A Monsieur le vicomte Alfred de
+Musset, hommage respectueux de son dévoué
+serviteur,</i> GEORGE SAND<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Ce précieux exemplaire est en la possession de la gouvernante</blockquote>
+
+<p>Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble
+encore cet azur. Alfred de Musset s'est installé
+chez George Sand.</p>
+
+<p>Parmi les habitués de sa mansarde, il a
+trouvé Boucoiran et Gustave Planche. Les
+allures un peu bien familières de ces deux
+personnages n'avaient pas tardé à déplaire à
+de Musset, Mlle Adèle Colin, aujourd'hui Mme veuve Martelet.</p>
+
+<p>Après la chronologie établie plus haut, des relations du
+poète avec George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à
+tort qu'on a prétendu que le personnage de Sténio dans
+<i>Lélia</i>, représentait Musset. M. Cabanès (<i>Revue hebdomadaire</i>
+du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent des deux
+«envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
+invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis
+entre les mains une lettre où Musset se plaignait amèrement
+à George Sand d'être portraituré dans <i>Lélia</i>. Cette lettre ne
+saurait avoir le sens qu'on lui prête. George Sand connaissait
+l'oeuvre du poète: elle lui emprunta une épigraphe,
+une strophe de <i>Namouna</i> (décembre 1832), placée en tête du
+deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
+caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières
+lettres, en 1835, Musset lui écrira: «Ta <i>Lélia</i> n'est point un rêve;
+tu ne t'es trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux
+du lac, ton Sténio; il est à tes côtés, il assiste à toutes tes
+douleurs... Ah! oui, c'est moi! moi! tu m'as pressenti...»</p>
+
+<p>Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois
+au poète <i>l'Inno ebrioso</i>, le chant d'orgie de Sténio, dans <i>Lélia</i>.
+Ainsi M. Derome critiquant (<i>le Livre</i> du 10 mai 1883) l'excellente
+<i>Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset</i> de
+M. Maurice Clouard, ne met pas en doute la paternité de ces
+vers.&mdash;Je ne saurais en désigner l'auteur. Mais si ces neuf
+strophes tumultueuses ne sont pas de George Sand elle-même,
+on ne peut du moins que les juger indignes du grand poète
+qui écrivait, dans le même temps, <i>Rolla</i>.
+son dandysme. Paul de Musset, dans une scène
+de <i>Lui et Elle</i>, nous les a représentés, sous les
+masques transparents de <i>Caliban</i> et <i>Diogène,</i>
+tenus à distance, sinon tout à fait éloignés,
+par le nouveau maître de céans.</p>
+
+<p>Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le
+plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et
+privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et
+s'assit, comme elle, à la turque; le second se coucha de
+son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise
+tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était
+aussitôt relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.</p>
+
+<p>Falconey<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> ne fit point semblant de remarquer les postures
+malséantes des deux rustres, et déploya ses manières
+de gentilhomme en affectant une courtoisie respectueuse,
+dont Olympe le remercia du regard. Diogène
+s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries
+blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain,
+sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées
+et leur politique rétrospective. Edouard, nourri
+dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
+croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis
+des talents et de la réputation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Edouard de Falconey</i>, compositeur de musique: Alfred
+de Musset. Voici les autres pseudonymes de <i>Lui et Elle:
+Olympe de B...</i>, compositeur de musique: George Sand;
+<i>Jean Cazeau</i>: Jules Sandeau; <i>Pierre</i>: Paul de Musset;
+<i>Hercule,</i> troisième familier d'Olympe: Laurens; <i>l'éditeur:</i> Buloz;
+<i>le docteur Palmeriello</i>: le docteur Pagello; <i>Ilans Flocken</i>: Franz
+Liszt; <i>Edmond Verdier</i>: Alfred Tallet.&mdash;C'est à tort que plusieurs
+(notamment Ad. Racot, article cité, <i>le Livre</i>, n° du
+10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de <i>Caliban,</i>
+Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers,
+de G. Sand quand intervint Musset.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme
+une classe considérable de la société de Paris, et ce
+n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être
+admis et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne
+la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle
+l'est avec ses principes et ses traditions.</p>
+
+<p>Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau,
+de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près,
+on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel,
+une probité sévère, un honneur sans tache peuvent
+encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous
+vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des
+gens que j'ai reconnus pour avoir un coeur ferme, une
+âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur
+manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup
+de politesse...</p>
+
+<p>&mdash;Et une tenue décente, ajouta Olympe.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda
+Diogène.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous-même, et à vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas
+assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire
+maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez
+votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je
+demeure: écrivez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous
+reviendrez bien sans qu'on vous rappelle<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Paul de Musset, <i>Lui et Elle</i>, ch. V, p. 51. Petit in-12,
+Paris, Lemerre.</blockquote>
+
+<p>Gustave Planche était une vieille connaissance
+de Musset. En dehors de toutes questions
+littéraires, leur antipathie réciproque datait
+des suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille
+Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y
+portait un ravissant costume de page Charles VI,
+sous lequel l'avait portraituré le peintre lui-même.
+Son ami Paul Foucher était en archer
+de la même époque,&mdash;accoutrement sous lequel
+Alfred l'avait croqué dans maintes caricatures<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.
+On vantait déjà les succès d'élégance
+et de charme du poète de <i>Don Paez</i> et de <i>Mardoche</i>.
+Gustave Planche n'était point sans envie,
+sous l'apparente équité de son âme. Sa
+naissance modeste ne lui donnait pas droit encore
+aux mêmes fréquentations que la plupart
+des Romantiques, dans un monde dont plus
+tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de
+cette éternelle caste des plébéiens parvenus
+dans les lettres: leurs débuts pénibles étalent
+un orgueil dévoré de rancunes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
+dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec
+Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète
+s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une
+petite pièce dont l'impertinence fit scandale: <i>A une Muse</i> ou
+<i>Une Valseuse dans le cénacle romantique,</i> six strophes signées
+«Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu l'autographe
+de Musset lui-même. Voir la <i>Gazette anecdotique</i> des 15 septembre
+et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront
+une idée:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand Mme W... à P... F... s'accroche,</p>
+<p> Montrant le tartre de ses dents,</p>
+<p>Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche</p>
+<p> S'incruste à ses muscles ardents...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse
+d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'<i>Antony.</i> (Cf.
+Ch. GLINEL, <i>le Livre</i> du 10 oct. 1886.)</p></blockquote>
+
+<p>Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux
+jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine
+Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred
+de Musset semblait préférer l'une et l'autre.
+Il les revit plusieurs hivers dans le même salon.
+Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait
+Alfred de Musset. Mais il ne dansait
+pas. «Il s'avisa de dire un soir que, du coin
+où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
+déposer un baiser furtif sur l'épaule
+d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt.
+La jeune fille reçut l'ordre de refuser les
+invitations de son danseur habituel. Aux
+regards mélancoliques de la victime, Alfred
+comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure,
+et, comme il n'avait rien à se reprocher,
+il demanda des explications avec tant d'insistance
+qu'on ne put les lui refuser. On remonta
+jusqu'à la source du méchant propos. Planche
+essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut
+obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation
+du père se tourna contre lui. A la sortie du bal,
+ce père irrité guetta le calomniateur et lui
+donna de sa canne sur le dos<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie d'Alfred de Musset</i>, p. 80.
+Petit in-12, Paris, Lemerre.</blockquote>
+
+<p>L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle.
+La mésaventure de Planche excita les quolibets.
+Mme Lardin de Musset, m'évoquant les
+souvenirs de son enfance,&mdash;elle était de beaucoup
+plus jeune que ses frères,&mdash;me rapporte
+une plaisanterie qui fit le tour de Paris:
+«Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il
+ne demande plus: «Donnez-moi du bois»,
+mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que
+c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset
+adressa ses parfaites strophes: <i>A Pépa</i>, un des
+plus purs joyaux de son oeuvre.</p>
+
+<p>L'inimitié de Planche pour Musset devait
+s'accroître avec la renommée du poète. Il
+jugea ses livres selon la bienveillance qu'on
+peut penser. L'amitié de George Sand pour ce
+nouveau venu de la gloire porta le dernier coup
+à son âme jalouse. Un refroidissement entre
+elle et Planche est sensible dès le milieu de
+juillet 1833. L'exécution du pauvre <i>Diogène,</i>
+que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement
+précédé l'installation du poète
+au quai Malaquais. Sans se brouiller pour
+cela avec Planche, George Sand le maintint
+dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire
+<i>Lélia</i> qu'un mois après Musset, huit jours après
+l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne
+l'envoi autographe de l'auteur: «<i>A Gustave
+Planche, son véritable ami</i>, GEORGE SAND,
+15 août 1833<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Mais cette sympathie ne lui suffisait
+pas. Un dépit violent couvait, dans son
+âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie
+par une action d'éclat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique
+de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.</blockquote>
+
+<p>Les attaques commençaient à pleuvoir sur
+<i>Lélia</i>. L'<i>Europe littéraire</i> se signala particulièrement
+dans ce sens. Cette publication toute récente
+publia coup sur coup deux articles signés
+Capo de Feuillide, où George Sand était violemment
+prise à partie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. «Je suis très insultée,
+comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à
+Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais
+je ne suis pas indifférente à l'empressement et
+au zèle avec lesquels mes amis prennent ma
+défense. On m'a dit de votre part que vous
+vouliez répondre à <i>l'Europe littéraire</i> dans la
+<i>Revue des Deux Mondes</i> et dans le <i>National.</i>
+Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille
+<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.» La même lettre est toute consacrée à
+ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset
+et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris
+le parti de l'éloigner non sans lui promettre
+une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point
+résigné; il ne désespère pas de reconquérir un
+coeur dont le désir l'obsède,&mdash;fort de l'amitié
+qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement
+reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté
+le premier article par une réponse «à
+la critique entêtée», dans la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> du 15 août; il réplique à la seconde
+attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins
+à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la
+nouvelle au quai Malaquais sans un certain
+agacement. Le petit clan de la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> en fut tout remué. Planche prit pour
+témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide,
+MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se
+battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre
+résultat que de déplaire singulièrement à
+George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent
+de l'incident pour s'étonner des droits que
+croyait avoir Gustave Planche à la défense de
+l'auteur attaqué<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Une <i>Complainte</i> badine, assez
+spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers,
+relatant les épisodes de ce duel, et qui circula
+parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.
+Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie,
+daté de ce mois d'août 1833, nous renseigne sur
+la noble indifférence où insultes, commentaires
+et polémique laissaient l'auteur de <i>Lélia</i>,
+alors dans la sérénité de son amour:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>L'Europe littéraire</i>, numéros du 9 août (la Vie
+littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique
+sur <i>Lélia</i>). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à <i>l'Europe
+littéraire</i> au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Lettre du 25 août 1833. <i>Revue de Paris</i>, numéro du
+15 novembre 1896, p. 288.&mdash;L'article de Sainte-Beuve ne parut
+au <i>National</i> que le 29 septembre 1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Dans une revue littéraire, <i>le Petit Poucet</i>, du 1er septembre
+1833, se trouve une amusante <i>impression</i> de l'événement, dont
+nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause
+de <i>Lélia</i>,&mdash;roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand
+selon les autres,&mdash;dont M. Feuillide avait fait la critique
+dans son journal. Or, si <i>Lélia</i> est de M. Sand, je ne sais trop
+à quel titre M. Planche s'est constitué le <i>bravo</i>, le <i>majo</i> de
+cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou
+cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible.
+Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter
+en lisant <i>Lélia</i>, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette
+femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise
+par une démarche beaucoup moins chevaleresque
+qu'inconséquente et irréfléchie.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> <i>Complainte historique et véritable sur le fameux duel
+qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus
+dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup
+parlé de différentes manières</i>, etc. Publiée dans <i>Cosmopolis</i>
+du 1er mai 1896, par M. le V. de Spoëlberch de Lovenjoul,
+qui l'accompagne de cette note: «Après l'avoir d'abord
+attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux,
+le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand
+l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Telle de l'<i>Angélus,</i> la cloche matinale</p>
+<p>Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,</p>
+<p>Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,</p>
+<p>O George, a fait pousser de hideux aboiements.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,</p>
+<p>Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;</p>
+<p>Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale</p>
+<p>Qui soulève les mers, fait baver les serpents.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu n'as pas répondu, même par un sourire,</p>
+<p>A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus</p>
+<p>Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,</p>
+<p>Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté</p>
+<p>Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>A George Sand</i>, sonnet trouvé dans les cartons de
+Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la <i>Revue
+moderne</i> de juin 1865.</blockquote>
+
+<p>Bien assurée maintenant de son amour et
+de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à
+s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le
+25 août:</p>
+
+<p>...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement,
+d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est
+un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre
+à cette affection une durée qui vous la fasse
+paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes
+susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, une
+autre fois pendant trois<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et maintenant je ne sais pas
+ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé
+mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi
+usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce
+que je le sens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique,
+comme en témoigne, parait-il, un journal intime de
+G. Sand que possède M. de Lovenjoul.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.</blockquote>
+
+<p>Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il
+m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin
+d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une
+loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour
+de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque
+chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais
+rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette
+affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et
+puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir
+fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour,
+et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi
+sans aucune des douleurs que je croyais accepter.</p>
+
+<p>Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien
+en moi des heures de tristesse et de vague souffrance:
+cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions
+les plus vraies de régénération et de consolation.
+Ne m'en dissuadez pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 novembre 1896, p. 288.</blockquote>
+
+<p>«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de
+ceux-là qu'il faut parler,» a écrit Musset, évoquant,
+dans la <i>Confession d'un Enfant du Siècle</i>,
+cette période fortunée de son amour<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. La vie chez
+George Sand était joyeuse. A côté de ses dessins
+humoristiques, le poète nous a laissé un croquis
+plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Confession</i>, 3° et 4° parties.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>George est dans sa chambrette</p>
+<p>Entre deux pots de fleurs,</p>
+<p>Fumant sa cigarette,</p>
+<p>Les yeux baignés de pleurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Buloz assis par terre,</p>
+<p>Lui fait de doux serments;</p>
+<p>Solange par derrière</p>
+<p>Gribouille ses romans<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Planté comme une borne,</p>
+<p>Boucoiran tout mouillé</p>
+<p>Contemple d'un oeil morne</p>
+<p>Musset tout débraillé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans le plus grand silence,</p>
+<p>Paul<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, se versant du thé,</p>
+<p>Écoule l'éloquence</p>
+<p>De Ménard tout crotté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Planche saoul de la veille</p>
+<p>Est assis dans un coin</p>
+<p>Et se cure l'oreille</p>
+<p>Avec le plus grand soin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa
+mère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Paul de Musset.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard (<i>Revue
+de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La mère Lacouture<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a></p>
+<p>Accroupie au foyer</p>
+<p>Renverse la friture</p>
+<p>Et casse un saladier;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De colère pieuse</p>
+<p>Guéroult<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a> tout palpitant,</p>
+<p>Se plaint d'une dent creuse</p>
+<p>Et des vices du temps.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pâle et mélancolique,</p>
+<p>D'un air mystérieux,</p>
+<p>Papet<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>, pris de colique,</p>
+<p>Demande où sont les lieux...</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> La cuisinière de George Sand.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et
+politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école
+saint-simonienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.</blockquote>
+
+<p>Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements
+de la société de ce couple génial,
+vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain
+de la publication de <i>Lélia</i> et de <i>Rolla</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, donnait
+dans son intimité des soirées de déguisement,
+pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. Tel
+ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre
+Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate
+anglais, mystifia parfaitement le philosophe
+Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset,
+travesti en servante cauchoise, versa, comme
+par maladresse, une carafe d'eau<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Rolla</i> parut dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 août
+1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. ll5-120.</blockquote>
+
+<p>C'est sans doute à cet heureux mois de septembre
+qu'il faut rapporter ce sonnet du poète
+à sa bien-aimée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,</p>
+<p>Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;</p>
+<p>Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,</p>
+<p>Je vous ai trop connus pour être de vos gens.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène</p>
+<p>Je garde contre vous ni colère ni haine,</p>
+<p>Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.</p>
+<p>Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,</p>
+<p>Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,</p>
+<p>Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;</p>
+<p>Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,</p>
+<p>En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.»</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées
+aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues,
+mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.</blockquote>
+
+<p>George fut quelques jours souffrante; Alfred
+la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus
+malade en elle, son coeur, «n'était plus en
+danger de désespoir et de mort». Elle l'écrivait,
+le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:</p>
+
+<p>«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque
+jour je m'attache davantage à <i>lui</i>; chaque jour je vois
+s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir;
+chaque jour je vois mieux briller les belles
+choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout
+ce qu'il est, il est <i>bon enfant</i>, et son intimité m'est aussi
+douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après
+tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, p.516.</blockquote>
+
+<p>Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité
+de son nouvel amour. Que devait penser
+Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant
+de la même femme la lettre pourtant réfléchie
+où, dans son perpétuel besoin de justification,
+elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà
+mort quand <i>elle</i> l'avait connu! Il avait retrouvé
+avec elle un souffle, une convulsion
+dernière<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Publiée par M. de Lovenjoul, <i>Cosmopolis</i>, numéro de
+juin 1896.</blockquote>
+
+<p>Que devait-il penser, sinon que la femme est
+impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....</p>
+
+<p>La liaison d'Alfred de Musset était maintenant
+connue de tous. Installé à peu près complètement
+chez George Sand depuis les premiers
+jours d'août, il y devait rester jusqu'en
+décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement
+dans sa vie: il ne faisait plus chez elle
+que de rares apparitions<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>. Mais elle l'acceptait,
+en mère indulgente et faible, qui se savait
+adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans;
+son père était mort depuis dix-huit mois; sa
+jeune renommée autorisait cette indépendance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Mme de Musset occupait avec ses enfants&mdash;Paul, l'aîné,
+Alfred et leur soeur Hermine,&mdash;59, rue de Grenelle, une
+habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue,
+la célèbre fontaine de Bouchardon.</blockquote>
+
+<p>Vers la fin de septembre, nos amoureux
+sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur
+dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent
+à Franchard où il passèrent une quinzaine.
+«Laurent fut admirable, d'enthousiasme
+de reconnaissance et de foi, dans les premiers
+jours de cette union, a écrit l'auteur <i>d'Elle et
+Lui.</i> Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il
+avait des élans religieux, il bénissait sa chère
+maîtresse de lui avoir fait connaître enfin
+l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant
+rêvé....» Paul de Musset insiste également
+dans <i>Lui et Elle</i> sur la prospérité de cette lune
+de miel. George Sand était alors, pour son
+amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
+Le souvenir de ces journées heureuses
+hanta souvent, plus tard, les heures tristes de
+Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»</p>
+
+<p>Celle-ci, retraçant cette existence radieuse
+dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau
+par l'exposé de querelles légères qui
+devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant
+amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut
+Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit
+<i>son double</i>, mais vieilli et repoussant comme
+un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre
+profond du poète, le rendant incapable
+«de goûter la vie douce et réglée qu'elle
+voulait lui donner». Musset racontait lui-même
+cette vision singulière<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>; mais rien n'autorise
+à croire que leurs joies furent dès lors
+traversées de soucis et de craintes. Les caricatures
+du poète, datées de ces heureux jours
+d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une
+d'elles représente George Sand à cheval, vue
+de dos, et à droite la croupe du cheval de son
+ami de qui le chapeau s'envole,&mdash;avec cette
+légende: «Admirable sang-froid du cheval
+nommé <i>Gerdès</i>, à la vue d'un danger imprévu.&mdash;Scène
+des montagnes où l'on voit la qualité
+de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Peut-être y fait-il allusion dans la <i>Nuit de Décembre</i>.</blockquote>
+
+<p>Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement
+paisibles. Ces deux mois n'ont donc
+pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner
+littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel
+étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens
+(«Don Stentor» ou «Hercule», dans <i>Lui et
+Elle<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a></i>»), ce qui causa grande rumeur parmi les
+habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du
+salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
+que l'autre. Dans les soirées intimes du quai
+Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George
+fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant
+Toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure
+Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui
+rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec
+Chopin, des <i>Souvenirs d'un voyage d'art.</i> On n'a rien écrit des
+relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son
+orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le
+dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui <i>et
+Elle,</i> p. 19).</blockquote>
+
+<p>Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre
+qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent
+un document iconographique et littéraire
+précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe
+Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir
+récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de
+Lovenjoul, les albums de la société du quai
+Malaquais (1833-1834), contenant portraits et
+charges des habitués de la «mansarde» de George
+Sand, en a donné une intéressante description,
+dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile
+belge. Passons-lui un moment la parole<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>:</p>
+
+<p>«Les révélations qui viennent de se produire, la publication
+des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt
+à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant,
+dans l'existence même des deux amants; il semble
+qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin,
+rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice
+et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné
+des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre
+pittoresque et que je transcris exactement:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"><i>Le public est prié de ne pas se méprendre</i></p>
+<p class="i6"> CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND</p>
+<p> <i>le réceptacle informe de ses aberrations mentales</i></p>
+<p class="i12"> <i>et autres</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> <i>Je soussigné, Mussaillon</i> Ier,</p>
+<p><i>déclare que mon album n'est pas si cochonné</i> (sic) <i>que ça</i>.</p>
+<p class="i10"> <i>Celui qui a inscrit mon nom</i></p>
+<p class="i4"><i>sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est</i></p>
+<p class="i6"><i>vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MUSSAILLON Ier.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul</i>,
+dans le <i>Temps</i> du 4 novembre 1896.&mdash;Faisons remarquer
+à M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album
+de Venise», lequel appartient à Mme Lardinde Musset.</blockquote>
+
+<p>«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de
+la main du poète et représentant pour la plupart son
+amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un
+balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale.
+Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute,
+très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche
+sensuelle, l'oeil impérieux<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Musset se divertit aussi
+à croquer les amis absents: la moue dédaigneuse de
+Mérimée, avec cette légende: <i>Curvajal renfonçant une
+expansion;</i> la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve,
+et au-dessous: <i>Le bedeau du temple de Guide
+canonisant une demoiselle infortunée</i>. Il se met lui-même
+en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la
+taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde,
+et il inscrit dans un coin: <i>Don Juan allant
+emprunter dix sous pour payer son idéale</i> (sic) <i>et enfoncer
+Byron.</i> Voici plus loin une sorte de rébus: un oeil, une
+bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée
+d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs
+de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication
+fournie par Musset: <i>Fragments de la Revue trouvés dans
+une caisse vide</i>. Enfin, voici des types de fantaisie, qui
+rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion
+du <i>Chandelier</i> et le futur baron d'<i>On ne badine plus
+avec l'amour </i>... <a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>. Je copie: «Le chevalier <i>Colombat du
+Roseau Vert</i> et l'abbé <i>Potiron de Vent du soir</i> devisent
+en humant une prise de tabac; le baron <i>Prétextât de
+Clair de lune</i> rêve en songeant à sa belle; le marquis
+<i>Gérondif de Pimprenelle</i> erre dans ses jardins. Ces croquis
+témoignent d'une verve charmante et d'une imagination
+quasi puérile... Musset devait être extrêmement
+gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche
+ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère
+que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et
+le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait
+peut-être le tort de prendre trop au sérieux...».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à
+l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,&mdash;caricatures
+pour la plupart datées de 1834,&mdash;ceux d'Alexandre
+Dumas, «Antony-Louverture charpentant un viol»; de
+Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, trois charges
+de Paul Foucher.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Ces derniers dessins,&mdash;à la plume, très soignés, serrés comme
+des illustrations du xviii° siècle&mdash;sont encore de l'automne 1833.</blockquote>
+
+<p>Mais bientôt cette vie leur sembla monotone;
+le monde jasait trop ouvertement de leur intimité,
+et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce
+projet caressé à deux ne tarda pas à devenir
+une idée fixe.</p>
+
+<p>Alfred de Musset sentait bien que son départ pour
+l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas
+obtenu le consentement de sa mère. Un matin,&mdash;nous
+venions de déjeuner en famille,&mdash;il paraissait préoccupé.
+Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins
+agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener
+de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son
+grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit
+part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils
+restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa
+demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable
+malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai
+mon consentement à un voyage que je regarde comme
+une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
+sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre
+mon gré et sans ma permission.»</p>
+
+<blockquote><p>
+Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance
+en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait
+se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait
+qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à
+coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses
+projets.&mdash;«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai
+point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne
+sera pas toi.»</p>
+
+<p>Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs
+de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre
+mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on
+vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une
+voiture de place, et demandait instamment à lui parler.
+Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame
+inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de
+lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une
+affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant
+pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa
+toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup,
+puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un
+moment d'émotion, le consentement fut arraché, et,
+quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.</p>
+
+<p>Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les
+voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au
+milieu de circonstances de mauvais augure<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 121.</blockquote>
+
+<p>Ces circonstances de mauvais <i>augure</i>, Paul
+de Musset les raconte dans <i>Lui et Elle</i>: ce
+n'était rien moins que le fait du treizième rang
+occupé dans la cour des Messageries par la voiture
+de Lyon qui emmenait George et Alfred,
+le heurt violent d'une borne par une des
+roues, en passant sous la porte cochère, et le
+renversement d'un porteur d'eau en traversant
+le faubourg Saint-Germain... Mais le poète
+n'était pas superstitieux, et l'<i>oisillon</i> riait de
+tout son coeur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent
+à Avignon par le Rhône. Sur le
+bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait
+son consulat de Civita-Vecchia. Ce
+compagnon inattendu les divertit quelques
+jours par son esprit mordant et ses blagues
+de célibataire sans préjugés. George Sand,
+dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, insiste sur l'impression
+à la fois agréable et pénible qu'il lui
+laissa. Causeur pénétrant et sans charme,
+observateur profond, il se moqua surtout de
+ses illusions sur l'Italie. Leur descente du
+Rhône eut d'amusantes péripéties. «Nous soupâmes
+avec quelques autres voyageurs de choix,
+écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village,
+le pilote du bateau à vapeur n'osant
+franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
+(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa
+raisonnablement, et, dansant autour de la table
+avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque
+peu grotesque et pas joli du tout<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Deux dessins
+de Musset, dans l'album du voyage à Venise,
+présentent la charge de Stendhal, d'abord de
+profil, énorme et grave sous sa redingote opulente,
+puis gracieux avec ses bottes fourrées et
+son manteau à triple collet, dansant devant une
+servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua
+ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries
+sur un Christ de la cathédrale. Ils se
+séparèrent à Marseille<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle
+a trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et
+20 décembre 1833. (<i>Correspondance</i>, I.)</blockquote>
+
+<p>Musset et son amie s'arrêtèrent quelques
+jours à Gênes. Elle y eut un accès de fièvre. Une
+lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé
+des galeries de tableaux et des jardins
+de cette ville. C'est durant ce séjour de Gênes,
+à en croire Paul de Musset, que leur serait
+malheureusement apparu le contraste de leurs
+natures et de leurs éducations, dans la compagnie
+de deux jeunes Italiens connus sur
+le bateau qui les avait amenés de Marseille.</p>
+
+<p>George Sand elle-même, dans <i>Elle et Lui</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, place
+à Gênes leurs premiers malentendus. Mais son
+roman est peu précis, quant à la succession
+des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle
+reproche ici à Laurent devant Thérèse malade,
+doit se rapporter aux premiers jours de
+Venise<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, 83 et sq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Elle et Lui</i>, 121 et sq.</blockquote>
+
+<p>De Gênes, tous deux se rendirent par mer à
+Livourne. Une caricature d'Alfred les représente,
+sur le bateau, en costume de voyageurs,
+<i>Elle</i>, appuyée au bastingage, la cigarette aux
+lèvres, <i>Lui</i>, en proie au mal de mer, avec
+cette légende: <i>Homo sum et nihil humani
+a me alienum puto</i>.</p>
+
+<p>George Sand raconte qu'en proie aux frissons
+et défaillances de la fièvre, elle visita Pise
+et le Campo Santo, dans une grande apathie;
+que presque indifférents à la suite de leur
+voyage, ils jouèrent à pile ou face Rome ou
+Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.
+Leur séjour à Florence fut de courte
+durée, George Sand toujours malade, et Musset
+préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à
+tirer des chroniques locales. Ce drame est devenu
+<i>Lorenzaccio</i>. Ils traversèrent seulement Ferrare
+et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834,
+à Venise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote>
+
+<p>On a retrouvé récemment une saisissante
+page de George Sand, racontant leur entrée à
+Venise. C'est le premier chapitre d'un roman
+qu'elle n'a pas écrit; mais l'identité parfaite
+des personnages avec elle et son compagnon
+en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le
+voici<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Publié par M. de Lovenjoul. <i>Cosmopolis</i> de mai 1896.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Il était dix heures du soir lorsque le misérable <i>legno</i>
+qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et
+glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier
+sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité.
+Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le
+chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions
+pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une
+apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde,
+ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson,
+et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement
+quelque chose d'horriblement triste. Cette
+gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait
+à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le
+flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que
+nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous
+fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation
+suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu.
+Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse
+de l'archipel vénitien où, au moindre coup de
+vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il
+faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en
+pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations.
+J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces
+ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait
+point à moi une affection puissante, dans cette arrivée
+chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul
+individu et dont nous n'entendions pas même la langue,
+dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la
+fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver,
+il y avait de quoi contrister une âme plus forte
+que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout
+propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace
+que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette
+Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien
+donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon
+quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi,
+de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon
+avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter
+comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur
+ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible
+jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise
+allait me séparer violemment de mon idole, et me garder
+avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises
+avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?</p>
+
+<p>Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer;
+je lui aurais répondu par mon argument philosophique:
+Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi
+ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être
+supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi
+ne pas arriver.</p>
+
+<p>Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des
+coulisses qui servent de double persiennes aux gondoles,
+et regardant à travers la glace, s'écria:&mdash;Venise!</p>
+
+<p>Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce
+cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe
+canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières
+de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais
+qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité
+reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc,
+la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme
+des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu
+à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon
+au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença
+d'éclairer les trésors d'architecture variée qui
+font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.</p>
+
+<p>Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le
+courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement
+sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette
+de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur
+ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
+du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles
+chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées;
+surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies
+de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre
+quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge
+avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières
+des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc,
+géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un
+mignon portique de marbres précieux rappelle en petit
+notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin,
+les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux
+colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta.
+Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les
+compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla
+encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire,
+ou dans notre imagination.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela
+est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme
+je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais
+vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune
+qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa
+poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent
+en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée!
+Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux
+présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin
+retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir
+mettre la main dessus!</p>
+
+<p>Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...
+</p></blockquote>
+
+<p>Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant
+à se sentir à Venise. La somptueuse inconsolée,
+l'éternelle impératrice des lagunes, cité
+dolente de ses rêveries, Venise, Venise la
+Rouge de ses premiers chants romantiques, lui
+épargna la déception qu'il avait redoutée.</p>
+
+<p>Il s'installa avec son amie sur le quai des
+Esclavons, dans un vieux palais transformé en
+<i>albergo</i>, à l'entrée du Grand Canal, devant la
+<i>Salute</i>, près de la glorieuse place Saint-Marc.
+C'était l'hôtel Danieli ou <i>Albergo Reale</i> dont
+le dernier occupant avait été un comte Nani-Mocenigo<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ancien palais Bernado-Nani.&mdash;Mme Louise Colet raconte
+longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches
+de l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli:
+deux chambres, sur une ruelle, aboutissant à un grand salon
+tendu de soie bleu foncé qui regardait la <i>Riva dei Schiavoni.</i>
+Balzac aurait occupé le même logement en 1835.&mdash;Cf. L. COLET,
+<i>l'Italie des Italiens</i>, t. I, p. 249. In-18, Paris,
+Dentu, 1862.</blockquote>
+
+<p>Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se
+rattachait au séjour de Byron. «Jadis lord
+Byron avait habité un palais sur le Grand
+Canal&mdash;«<i>Aveva tutto il palazzo, lord Byron</i>»,
+leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais
+est demeuré si vivace chez Alfred de
+Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve
+dans son <i>Histoire d'un merle blanc</i>: «J'irai à
+Venise et je louerai sur les bords du Grand
+Canal, au milieu de cette cité féerique, le
+grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres
+dix sous par jour; là je m'inspirerai de tous les
+les souvenirs que l'auteur de <i>Lara</i> doit y avoir
+laissés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> MAURICE CLOUARD, <i>Alfred de Musset et George Sand
+(Revue de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote>
+
+<p>Le charme dolent de Venise, la séduction
+nostalgique de la dernière capitale du Rêve,
+enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une
+fois goûté. C'était le dernier voeu de Théophile
+Gautier d'endormir ses jours dans un vieux palais
+de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé
+pour Robert Browning et Richard Wagner.</p>
+
+<p>George Sand, toujours languissante de sa
+fièvre de Gênes, s'était cependant mise au travail.
+A peine installée, elle abordait la tâche
+qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus
+tôt possible un roman à Buloz. Aucune autre
+occupation, aucun plaisir ne devaient l'en distraire.
+Il fallait gagner sa vie pour pouvoir
+jouir de Venise. Et sans doute, elle pressait
+son compagnon de l'imiter<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Musset regardait,
+écoutait, admirait, parcourait la ville en tous
+sens, prenant des notes, flânant surtout, vivant
+la vie vénitienne. Bientôt son amie dut
+garder la chambre, décidément influencée par
+la <i>malaria</i>. Tout en continuant ses promenades,
+manqua-t-il d'égards envers cette compagne
+souffrante, plus âgée que lui de six ans et
+surtout occupée de ses productions littéraires?
+Nous l'examinerons plus loin. Voici que Musset
+va tomber lui-même gravement malade. Ceci
+va jeter entre eux un troisième personnage,
+leur médecin, le docteur Pietro Pagello.
+Sans l'exceptionnelle qualité de ses deux
+partenaires, il serait malaisé de le mettre en
+scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais
+l'universelle rumeur qui a divulgué depuis
+deux mois l'histoire des Amants de Venise, a
+fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant
+que ce qui est essentiel au récit de ce
+roman d'amour. Né en 1807, à Castelfranco-Veneto,
+il a passé sa vie à Venise d'abord, puis
+à Bellune comme médecin principal de l'hôpital
+civil. Il y demeure, entouré d'une nombreuse
+famille et fort estimé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Dans son roman de <i>Lui</i>, curieux à plus d'un titre (1860),
+Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables
+du poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et
+leurs amants, durant la réclusion volontaire de G. Sand a
+l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse peut-être s'y trop fier
+pour les détails, cette partie de son livre laisse une impression
+de vraisemblance qu'il fallait signaler. <i>(Lui,</i> pp. 161-248,
+in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le récit du
+poète lui-même,&mdash;qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.</blockquote>
+
+<p>Habile et intelligent dans sa profession, avec
+de vrais dons de poète, il était d'une franche
+beauté, forte et plantureuse, quand il connut
+G. Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par
+Bevilacqua en témoigne. Sans insister sur son
+caractère moral, disons du moins que le Smith
+de la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> nous paraît
+être de tous ses portraits romanesques le
+plus proche de la vérité.</p>
+
+<p>Quoique cette aventure, après soixante-deux
+ans, ne relève plus guère que de l'histoire littéraire,
+on conçoit les répugnances du docteur
+Pagello à en entretenir le public<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Je n'ai pas
+hésité cependant à faire connaître un document
+précieux qui devait éclairer singulièrement
+cette aventure fameuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une
+allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé
+pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George
+Sand et Musset, dans une lettre au <i>Corriere della Sera</i> (traduite
+au <i>Figaro</i> du 14 mars 1881). Au cours de la même
+année, un rédacteur de l'<i>Illustrazione italiana</i>, qui l'avait
+interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques
+fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à demi-mot.
+Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences
+littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
+lecteurs!</blockquote>
+
+<p>Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto,
+l'hôte d'une Italienne du plus noble
+esprit, feu la comtesse Andriana Marcello,
+comme je m'enquérais des traces laissées par
+G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien
+demander à la fille aînée du médecin de Bellune,
+laquelle habitait Mogliano, de lui confier
+les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs
+lettres de G. Sand, Mme Antonini nous
+communiqua un mémorial autographe de cette
+histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,&mdash;le
+tout inédit, comme le prétendait la famille
+de Pagello.</p>
+
+<p>Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites
+en effet; le journal du docteur l'était
+moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans
+<i>un volume</i> introuvable, et parfaitement inconnu,
+où, parmi des essais dramatiques et littéraires
+de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé
+le mémorial du médecin de Bellune<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Aux
+premières lignes, j'ai reconnu le texte même
+du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion
+à le faire connaître.... En le traduisant
+pour la première fois, je l'ai accompagné d'un
+récit synthétique du drame de Venise, d'observations
+et de maints détails inédits<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> LUIGIA CODEMO. <i>Racconti, scene, bozetti, produzioni
+drammatiche,</i> 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal
+de Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo,
+figure sous ce titre: <i>Sandiana</i> au premier volume
+(pp. 155-188).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>L'histoire véridique des amants de Venise</i>, dans le <i>Gaulois</i>
+des 16 et 17 octobre 1896.&mdash;<i>La vie de George Sand et du docteur
+Pagello à Venise</i> et <i>Sand-Musset-Pagello: le retour en
+France,</i> dans l'<i>Echo de Paris</i> des 20 et 21 octobre 1896.</blockquote>
+
+<p>Le journal intime de Pagello est de peu de
+temps postérieur aux événements qu'il évoque.&mdash;Écoutons
+le docteur raconter comment il
+entra en relations avec le couple français de
+l'hôtel Danieli.</p>
+
+<blockquote><p>
+Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études
+médicales, je commençais à me procurer quelques
+clients. Je me promenais un jour sur le quai des
+Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et
+lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'<i>Albergo
+Danieli</i> (ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du
+premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie
+mélancolique, avec les cheveux très noirs et
+deux yeux d'une expression décidée et virile. Son
+accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses
+cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en
+manière de petit turban.</p>
+
+<p>Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée
+sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture
+d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un
+jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la
+regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante
+fumeuse... tu la connais peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la
+connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun
+des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi
+quels sont tes sentiments à son endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races
+et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de
+raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise
+exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang;
+elle doit être étrange et fière.</p>
+
+<p>Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc,
+où nous nous séparâmes.</p>
+
+<p>Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois
+(lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre
+d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa
+famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en
+aperçut et, se tournant vers sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en
+ce moment à certaine belle fumeuse....</p>
+
+<p>&mdash;Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise,
+répondis-je, mais que je puis vous assurer être une
+Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure,
+j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a
+voulu mon adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli
+vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de
+la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement
+appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une
+forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une
+saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant
+elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de
+revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme
+blond, son compagnon inséparable, me reconduisit
+avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et
+voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un
+pressentiment&mdash;doux ou amer, je ne sais&mdash;me dit:
+«Tu reverras cette femme et elle te dominera....»</p>
+
+<p>Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par
+un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrent
+<i>amoureux</i>.... «&mdash;Non, non, répondis-je, pas encore!&mdash;Mais
+qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.&mdash;Je
+ne sais, lui répondis-je.&mdash;Mais pourquoi
+n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son
+nom et sa provenance?&mdash;Pourquoi?... Parce que j'ai
+comme peur de le savoir.&mdash;Ah! ah! il est amoureux
+et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»</p>
+
+<p>Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels
+faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la
+signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin
+sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière
+enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
+lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et
+son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement.
+Elle disait ceci<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>:
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un
+article anonyme de l'<i>Illustrazione italiana</i> (de Rome) du
+1er mai 1881. Sous ce titre: <i>Une lettre inédite de George Sand,</i>
+l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de
+Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de lettres
+à lui récemment adressées par ce dernier. Nous en donnons
+la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié
+de l'autographe qui appartient à M. Minoret. (<i>Cosmopolis</i>
+du 15 avril 1896).</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher monsieur Païello [Pagello],</p>
+
+<p>Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous
+pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble
+sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.</p>
+
+<p>Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour
+sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade,
+il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent
+comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère
+énergique et d'une puissante imagination. C'est
+un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du
+travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu,
+l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le
+moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.</p>
+
+<p>Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou,
+toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il
+voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de
+peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et,
+ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il
+fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
+demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou
+de devenir fou!</p>
+
+<p>Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la
+surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je
+crois qu'une saignée pourrait le soulager.</p>
+
+<p>Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin,
+et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté
+que présente la disposition indocile du malade. C'est la
+personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans
+une grande angoisse de la voir en cet état.</p>
+
+<p>J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que
+peuvent espérer deux étrangers.
+Excusez le misérable italien que j'écris.</p>
+
+<p>G. SAND.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce premier récit n'est pas conforme à la
+légende accréditée par Paul de Musset. D'après
+celui-ci, Rebizzo, «<i>l'illustrissimo dottore Berizzo,</i>
+un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé
+d'une perruque jadis noire et roussie par le
+temps, dont toute sa personne offrait l'emblème
+décrépit», serait le médecin, le premier médecin,
+qui aurait introduit Pagello chez Musset.</p>
+
+<p>Une des caricatures de Musset, dans l'album
+de Venise, représente un buste de vieillard
+penché, une lancette à la bouche, disant: <i>Non
+v'é arteria</i>....</p>
+
+<p>Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère,
+était-il Rebizzo? Je ne le pense pas, quoique
+tous les biographes l'aient répété.</p>
+
+<p>Le récit de Pagello donne déjà un signalement
+contraire. Un article du <i>Figaro</i> de 1882, signé
+«Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt
+Mme Louise Colet, dans son voyage en Italie,
+ont appelé ce premier médecin le docteur Santini<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Figaro</i> du 28 avril 1882.&mdash;LOUISE COLET, <i>l'Italie des
+Italiens</i>, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document
+qui a sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier
+Danieli (1859), Mme Louise Colet lui fait dire:<br>
+
+<p>«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme
+blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini
+qui le soigna.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux docteur, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui
+faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était
+alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce
+bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis
+vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille
+aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de
+Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....</p>
+
+<p>&mdash;Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?</p>
+
+<p>&mdash;Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un
+Prussien.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la
+suite: c'étaient des amis de Pagello; ils voulurent
+prêter quelque argent à George Sand,
+ainsi qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges
+de celui-ci, dans l'album de Venise, nous
+montre un vieux ménage endimanché, à la
+toilette ridicule, où je me plais à reconnaître
+<i>la Bianchina</i> et son mari, tels que nous les fait
+entrevoir le récit de Pagello.&mdash;Revenons à son
+journal. Le jeune docteur a remis à ses aimables
+confidents la lettre que nous avons citée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le
+feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis
+Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer
+d'une voix: <i>«George Sand!»</i></p>
+
+<p>Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au
+malade français, quelle maladie il avait et qui il était.
+Je leur répondis:&mdash;Le jeune patient est alité avec une
+maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et
+moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il
+se nomme Alfred de Musset.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Per Bacco!</i> s'écria Rebizzo, c'est le romantique
+chantre de la Lune! Connais-tu ses poésies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est
+d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en
+même temps délicate.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette lettre de George Sand à Pagello est importante.
+On n'en a pas fait ressortir la valeur
+décisive sur le développement de cette histoire
+d'amour. Elle démontre d'abord que des relations
+antérieures existaient entre lui et le couple
+de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon
+n'était pas restée, vraisemblablement, sans
+s'apercevoir de l'admiration du jeune Italien,
+quand <i>le hasard</i> le lui amena dans la personne
+du médecin demandé pour sa migraine. Elle
+songea de nouveau à lui pour remplacer l'imbécile
+docteur, premier appelé au chevet de
+Musset gravement atteint. Son malade était, du
+moins, encore «la personne qu'elle aimait
+le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera
+du sort du poète, va nous livrer tout le
+secret d'une idylle qui doit finir en tragédie.</p>
+
+<p>Dans quelle situation morale Pagello a-t-il
+trouvé George Sand et Alfred de Musset? George
+Sand, étalant la première, des récriminations,
+au lendemain de la mort du poète, dans un
+roman à clef, <i>Elle et Lui</i>, «procès-verbal de
+nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp,
+se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines,
+du moins de négligences cruelles de la
+part de Musset, d'indifférence et d'abandon.
+Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres,
+des témoignages trop contradictoires de leur état
+d'âme avant la crise qui doit assombrir à jamais
+cet amour, pour qu'on puisse rien établir
+de précis...</p>
+
+<p>George Sand essayant, <i>huit mois plus tard</i>, de
+retracer à son amant cette phase douloureuse,
+lui écrira:</p>
+
+<blockquote><p>
+De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à
+toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue
+malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que
+c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade?
+et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture?
+Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il
+faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément
+les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je
+ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis
+plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à
+mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être
+conduite à trois cents lieues<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> et abandonnée avec des paroles
+si offensantes et si navrantes, sans aucun autre
+motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse
+profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me
+suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot
+affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai
+jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais
+trompé, je t'en demande pardon, mais <i>je ne t'aime pas</i>.»
+Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le
+lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
+je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi,
+et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en
+pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou.
+La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et
+nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons
+camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus
+possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le
+soir, et un jour tu me dis que tu craignais<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>... Nous
+étions tristes. Je te disais: «<i>Partons</i>, je te reconduirai
+jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux,
+mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y
+sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne
+pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais
+guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là,
+quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me
+dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais
+l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse,
+que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je
+te l'avais dit aussi: «<i>Nous ne nous aimons plus, nous ne
+nous sommes pas aimés</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le poète.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote>
+
+<p>Voilà des accusations dont il convient de
+tenir compte. Pourtant, au lendemain de la
+crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à
+son silence elle a craint un moment de l'avoir
+perdu, ne lui a-t-elle pas écrit: «Oh! mon enfant!
+mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
+de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne
+me dis pas que tu as eu des torts envers moi;
+qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
+sinon que nous avons été bien malheureux et
+que nous nous sommes quittés<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896, p. 7.</blockquote>
+
+<p>Musset également, en parlant de Venise,
+désespéré d'elle et de lui-même, ne lui jette-t-il
+pas cet aveu «qu'il a mérité de la perdre<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>»..._&mdash;Lettres
+d'amants encore enchaînés l'un à
+l'autre!&mdash;C'est par des documents plus précis
+que nous parviendrons à reconstituer le vraisemblable
+de leur navrante histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> V. plus loin.</blockquote>
+
+<p>Voilà donc le docteur Pagello en relations
+suivies avec George Sand et Alfred de Musset
+(février 1834), tout heureux de se rapprocher
+enfin de la belle étrangère de l'hôtel Danieli.
+Rendons la parole à son journal.</p>
+
+<blockquote><p>
+Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer.
+George Sand veillait avec moi des nuits entières,
+à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les
+grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait
+la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à
+toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions
+de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de
+Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes;
+mais à chaque nouveau trait, elle m'interrompait
+en me demandant à quoi je pensais. Confus de me
+sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle,
+je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme
+braise, tandis qu'elle me disait avec un sourire presque
+imperceptible et un regard de la plus fine expression:
+«Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
+questions!» Je restais muet.</p>
+
+<p>Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner
+de son lit parce qu'il se sentait passablement bien
+et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table
+près de la cheminée.</p>
+
+<p>Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention
+d'écrire un roman qui parle de la belle Venise?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet
+et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je
+la regardais étonné, contemplant ce visage ferme,
+sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler,
+j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table,
+et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la
+moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement,
+George Sand déposa la plume et, sans me regarder
+ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et
+resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis,
+se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où
+elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite,
+prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred
+qui dormait, et s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pouvez partir, et au revoir demain
+matin.
+</p></blockquote>
+
+<p>Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai
+de lire ce feuillet...</p>
+
+<p>Qu'était cette page remise par George Sand
+à Pagello? «Un splendide morceau poétique»,
+avait écrit le fils du docteur, avant que son
+père ne se décidât, récemment, à le laisser
+publier. Un morceau à double fin, un chapitre
+de roman imaginé par George Sand pour se
+déclarer à Pagello. Elle le plia dans une enveloppe
+sans adresse et le lui remit, a raconté
+M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même
+(lettre citée par le Dr Cabanès<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>). Pagello
+feignit de ne pas comprendre et demanda à
+qui remettre ce pli. «&mdash;<i>Au stupide Pagello</i>»,
+écrivit George Sand sur l'enveloppe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>Revue hebdomadaire</i> du 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>Sans reproduire avec le récit du docteur,
+cette «déclaration» mystérieuse, Mme Luigia
+Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
+la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais;
+peut-être bientôt te haïrai-je.» Elle ajoutait
+qu'observant devant l'intéressé lui-même la
+beauté de cette page, digne de l'auteur de <i>Lélia</i>,&mdash;sa
+propre héroïne sans doute,&mdash;Pagello
+lui avait répliqué par les premières paroles du
+roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour
+fait-il tant de mal<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.</blockquote>
+
+<p>La déclaration de George Sand est maintenant
+connue. Au cours d'une interview récente,
+obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,&mdash;interview
+des plus méritoires, celui-ci, nonagénaire
+et sourd, n'entendant pas le français,&mdash;M.
+le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise
+de son interprète, M. le Dr Just Pagello son
+fils, à lui livrer ces feuillets mémorables<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Dr A. CABANÈS, <i>Une visite au Dr Payello. La déclaration
+d'amour de George Sand</i>.&mdash;<i>Revue hebdomadaire</i> du 24 octobre
+1896.</blockquote>
+
+<p>On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au
+style des premiers chapitres de <i>Lélia</i>.</p>
+
+<blockquote><p>
+<i>En Morée</i>.</p>
+
+<p>Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les
+mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du
+moins des coeurs semblables?</p>
+
+<p>Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé
+des impressions douces et mélancoliques: le généreux
+soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il
+données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment
+aimes-tu?</p>
+
+<p>L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras,
+l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne
+sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon
+pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme
+une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec
+désir, avec inquiétude.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai
+jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma
+langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des
+questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que
+je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à
+fond la langue que tu parles.</p>
+
+<p>Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous
+ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute
+des idées, des sentiments et des besoins inexplicables
+l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament
+de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu
+dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères
+qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.</p>
+
+<p>Peut-être ne connais-tu pas les larmes.</p>
+
+<p>Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu
+des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer?
+Sauras-tu pourquoi je suis triste? Connais-tu
+la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé peut-être
+dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme.
+Sais-tu qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman,
+ni civilisé ni barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il
+dans cette mâle poitrine, dans cet oeil de lion, dans
+ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée noble et
+pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
+rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes
+te font du mal, espères-tu en Dieu?</p>
+
+<p>Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu
+ou m'aimes-tu? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu
+me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu
+me le dire?</p>
+
+<p>Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le
+savoir? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui
+te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux
+qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans
+les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair
+divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que
+ces femmes apaisent? Sais-tu ce que c'est que le désir
+de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune
+caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse
+s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder,
+à prier Dieu et à pleurer?</p>
+
+<p>Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et
+abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton
+âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de
+celle que tu aimes?</p>
+
+<p>Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses
+ou si tu te reposes? Quand ton regard deviendra languissant,
+sera-ce de tendresse ou de lassitude?</p>
+
+<p>Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que
+je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton
+caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent
+pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le
+dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
+t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être
+serai-je forcée de te haïr bientôt.</p>
+
+<p>Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais
+et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus
+malheureuse encore, car tu me tromperais.</p>
+
+<p>Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras
+pas de vaines promesses et de faux serments. Tu
+m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce
+que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai
+peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours
+croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses
+d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras
+expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses
+paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler
+éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions
+l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas
+tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne;
+quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence
+remonte vers le foyer éternel dont elle émane.</p>
+
+<p>Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne
+veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient
+mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu
+fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je
+voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme
+que je puisse toujours la croire belle.
+</p></blockquote>
+
+<p>Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de
+cet amour romantique et la psychologie de
+George Sand, sa déclaration ne nous apprend
+rien d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a
+encore trahi Musset qu'en pensée. Lui-même
+doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son
+départ de Venise pour se donner à Pagello.&mdash;Mais
+reprenons le naïf récit du jeune Italien.
+Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre,
+dans sa modeste chambre de petit médecin.
+Il est abasourdi de sa bonne fortune:</p>
+
+<blockquote><p>
+Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme
+me surprît et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous
+pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage
+après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour
+la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour
+impérissable; mais il était déjà tard, et je restais
+pourtant en face de cette feuille, la relisant deux fois
+avec le même enthousiasme. Cependant quelques
+phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après
+la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable
+et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des
+profondeurs du coeur....</p>
+
+<p>Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de
+gloire, me disais-je; elle me dépeint semblable à un
+demi-dieu et badine avec moi après m'avoir jeté sur le
+dos la tunique de Nessus. Je sens que je me laisse envelopper
+en vain de ses filets, et dans cette situation je
+me demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière
+des femmes?» Ensuite, ma position me revenait à
+l'esprit; jeune, initié, je commençais à me procurer
+une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il
+y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je
+me rappelai Alfred de Musset qui, jeune, gravement
+malade, étranger, se fiait à mes soins et à mon amitié.
+Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant la tête dans
+les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait de-çà
+et de-là, comme la navette du tisserand.</p>
+
+<p>Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma
+mère morte un an auparavant. Je crus l'entendre me
+répéter son proverbe: «Si tu trouves, dans la vie, des
+attraits qui contrastent avec les principes moraux que
+je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je
+me jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans
+dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient
+en moi.</p>
+
+<p>A dix heures du matin, je fus, comme de coutume,
+faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement
+mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La
+Sand n'y était pas. Assis contre le lit du patient et causant
+avec lui, je n'osai demander où était sa compagne
+de voyage; mais un mouvement involontaire me fit
+maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais
+approcher, et j'épiais la porte d'une chambre voisine
+d'où je m'attendais à la voir apparaître.
+Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi:
+l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui
+aurait voulu la fuir, mais celui-ci perdait toujours à la
+loterie.</p>
+
+<p>Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et
+George Sand apparut, introduisant sa petite main dans
+un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de
+satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche
+orné d'une belle plume d'autruche ondoyante,
+avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques,
+d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue
+encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris,
+lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
+désinvolture enchanteresses, elle me dit: «&mdash;Signor
+Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller
+faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous
+dérange pas.»</p>
+
+<p>Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré
+de me mettre à son service comme <i>cicerone</i> et comme
+interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes
+ensemble. Quand je me sentis au grand air, il
+me sembla respirer plus librement, et je parlai avec
+plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta
+comment elle vivait depuis quelques mois en relations
+avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle
+avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée
+à ne pas retourner avec lui en France. Je vis
+alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je
+m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la
+très longue conversation que j'eus avec George Sand,
+en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là
+sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le
+monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées
+du verbe <i>je t'aime</i>... Mais, après vingt jours
+écoulés, il survint des faits plus graves.
+Le journal de Pagello suspend ici le récit de
+son aventure, du moins jusqu'après que Musset
+aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant
+que le drame commence.&mdash;La maladie du
+poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au
+29 mars 1834, date de son retour en
+France. Que s'est-il exactement passé entre
+eux dans ces deux mois?</p></blockquote>
+
+<p>George Sand n'avait pas tardé à se donner à
+Pagello, nous le prouverons amplement tout à
+l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie
+contre «<i>cette sale accusation... le spectacle d'un
+nouvel amour sous les yeux d'un mourant</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Lettre à Sainte-Beuve, 1861.
+<i>Cosmopolis</i> du 15 avril 1896.</blockquote>
+
+<p>Que Musset ait souffert tous les tourments
+de la jalousie, qu'il ait même soupçonné jusqu'à
+l'évidence l'infidélité de son amie, c'est
+hors de doute. Il sera difficile pourtant de
+préciser l'état d'âme complexe du pauvre grand
+poète à son départ de Venise.</p>
+
+<p>Cette femme dont l'amour empoisonnait sa
+vie n'avait-elle pas persuadé à sa faiblesse
+qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant
+comme l'innocente et maternelle victime de
+leur amour?... Rentré à Paris, il s'occupera
+des affaires de George Sand; l'éloignement la
+lui poétisera, en la justifiant à ses yeux, et le
+30 avril, il n'hésitera pas à lui écrire: «Je
+voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes
+os!» Cet autel, il l'élèvera dans les trois dernières
+parties de la <i>Confession d'un enfant du
+siècle</i>, où il n'accuse que lui-même. Ce qui
+n'empêchera point son orgueilleuse idole
+d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres
+détails d'une intimité malheureuse y sont si
+fidèlement, si minutieusement rapportés... que
+je me suis mise à pleurer comme une bête
+en fermant le livre...»</p>
+
+<p>Que Musset ait été sans reproche, il n'en
+saurait être question. Lui-même s'en est généreusement
+confessé. Son inégalité de caractère,
+due à des nerfs malades; ses rechutes probables
+dans l'intempérance, qui offensaient l'orgueil
+de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme
+durant la maladie de son amie, feraient
+admettre, chez celle-ci, du découragement, sinon
+un dessein de revanche. On a parlé de légères
+infidélités de Musset dans les premières semaines
+de leur séjour à Venise,&mdash;elle, languissante
+de lièvre, mais surtout préoccupée
+d'écrire: obsession d'un travail régulier qui
+exaspérait l'éternelle fantaisie du poète. Lui-même
+se serait ouvert à Arsène Houssaye de
+quelques passades sans importance<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>. Or, George
+Sand n'y a fait que vaguement allusion,&mdash;hors
+toutefois son roman d'<i>Elle et Lui</i>.&mdash;Qui sait
+si le poète, hanté de la superstition française,
+n'a pas voulu se vanter de n'avoir obtenu que
+ce qu'il méritait?...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>Confessions</i> d'A. Houssaye, tome V.</blockquote>
+
+<p>Mais rien ne semble pouvoir excuser le
+changement soudain de la maîtresse, sa légèreté,
+sinon sa perfidie, au chevet de son ami
+mourant. Voilà des jours et des semaines qu'elle
+le veille, en mère inquiète, avec ce dévouement
+sans bornes dont elle avait la source dans son
+instinct de protection, quand tout à coup elle
+s'avise de prendre Pagello pour amant. Elle n'a
+pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au début
+de cette grave maladie, elle a appelé Pagello,
+en lui écrivant «qu'il s'agit de la personne
+qu'elle aime le plus au monde».&mdash;Peut-être
+déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant
+ces mots. Mais pourquoi appeler Pagello
+et non pas un autre?... Peut-être Musset l'avait-il
+désiré?...</p>
+
+<p>Nous avons vu dans le journal sincère du
+médecin la naissance de sa bonne fortune.
+Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment
+lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode
+fameux: la vision qu'aurait eue Musset,
+alors en grand danger, de l'étrange façon dont
+sa garde-malade remplissait les intermèdes avec
+Pagello. On connaît la scène contée dans <i>Lui
+et Elle</i>: Falconey vient de s'entendre juger
+comme perdu par sa maîtresse et son médecin.
+Entre deux accès de léthargie il les aperçoit,
+dans sa propre chambre, aux bras l'un de
+l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là, ils
+ont bu dans le même verre...</p>
+
+<p>Sainte-Beuve, confident de George Sand
+durant cette période expérimentale de sa vie,
+Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
+croyait la vision du poète réelle; la correspondance
+des deux amants prouvera-t-elle que le
+poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset
+lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à
+travers le livre de son frère, où l'on a prétendu
+que la rancune éclatait à chaque page. La famille
+du poète a toujours maintenu, au contraire,
+que Paul de Musset n'avait dit que la vérité.
+Comment mettre en doute une affirmation
+de la force de celle-ci: «Il n'appartenait
+qu'à Edouard Falconey de raconter des événements
+qui ont exercé une influence considérable
+sur son génie et sur sa vie entière; lui
+seul a pu recueillir les détails de cette singulière
+soirée... En voici la relation <i>telle qu'il
+la dicta lui-même</i> à Pierre (<i>Paul de Musset</i>)
+vingt ans plus tard.» Suit la scène bien connue
+de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un
+roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de
+son héros dans l'intérêt de la cause. On sera
+convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
+chapitre de <i>Lui et Elle</i> avec ce morceau inédit
+que Mme Lardin de Musset m'a permis de
+copier sur l'autographe de son frère Paul:</p>
+
+<p>DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.</p>
+
+<p>Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade
+à Venise. Un soir, Pagello et G.S. étaient assis
+près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre,
+et je les entendais tous deux. Par instants, les sons
+de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par
+instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.</p>
+
+<p>Je sentais des bouffées de froid monter du fond de
+mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave
+ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des
+os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai
+même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée
+aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on
+pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de
+vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut
+impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une
+main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse
+d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.</p>
+
+<p>J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur
+mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha
+du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il
+me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine
+que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin
+ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras
+sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant
+mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis
+toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un
+coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se
+passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le
+lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je
+ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis
+certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour
+une vision de malade si d'autres preuves et des aveux
+complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas
+trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur
+les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en
+arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière
+pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme
+devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi
+une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais
+vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je
+vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier
+moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression.
+Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation;
+mais je compris tout à coup et je poussai un
+léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller
+et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que
+j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais
+voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier:
+«Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne
+s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello
+s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux.
+S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.</p>
+
+<p>C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être
+que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit
+de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle.
+Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement.
+Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
+qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à
+Murano. «&mdash;Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble
+à Murano? Apparemment quand je serai enterré.»
+Mais je songeai que les dîneurs comptaient
+sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je
+m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la
+même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir.
+G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un
+paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient.
+G.S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello.
+Ils restèrent quelque temps ensemble sur
+l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever
+mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis <i>à
+quatre pattes</i> sur le lit. Je regardai la table de toute la
+force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais
+pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait
+plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant
+je trouvai encore le moyen de douter, tant
+j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!</p>
+
+<p>Les lettres de George Sand à Pagello, que
+celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées
+pourtant (M. Maurice Sand lui savait
+gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement
+sur cette phase de leur amour. Pagello n'en
+voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal
+intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion
+à publier, non sans quelques retranchements
+utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
+avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages
+de sa ferme écriture, une précieuse planche
+d'anatomie morale adressée par George Sand à
+son nouvel amant.</p>
+
+<p>J'y lis clairement qu'une scène violente entre
+Lélia et Musset a résulté du «continuel espionnage»
+trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé
+par les souffrances du pauvre jaloux, aurait
+demandé à George Sand de lui pardonner. Elle
+y aurait consenti «par faiblesse et imprudence»,
+ne croyant pas au repentir, ne sachant
+elle-même ce que c'est que le repentir!
+Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût
+d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé.
+Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour
+la France; elle l'y eût accompagné et on se fût
+séparé amicalement à Paris.</p>
+
+<p>Pagello apparaît ici comme un honnête coeur
+qui a pu envisager chez son amie un complet
+pardon de l'amant trahi,&mdash;le pardon de
+l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse:
+quand on l'a offensée et qu'elle a dit
+qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite
+peut être magnanime, mon coeur ne peut
+pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse,
+ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par
+devoir ou par honneur; mais lui pardonner
+par amour, ce m'est impossible.»</p>
+
+<p>Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion
+et de l'orgueil, en expliquant à Pagello
+quelle soumission elle espère de lui...</p>
+
+<p>Mais la singulière amoureuse interrompt ses
+remontrances pour déclarer à son amant qu'il
+réunit à ses yeux toutes les perfections.</p>
+
+<p>C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle
+aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle
+se sent jeune encore; son coeur n'est pas
+usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante
+vigueur, qu'attristé pour finir, comme une
+ombre importune, la vision toujours présente
+de l'autre amour qu'elle veut croire à son
+déclin.&mdash;Voici ce document décisif:</p>
+
+<blockquote><p>
+Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur,
+toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant
+un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent
+pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge,
+nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir
+et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre
+devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner; la compassion
+que me causaient ses larmes ne me portait
+que trop à suivre ton conseil; mais ma raison
+me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et
+d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en
+repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa fibre est très
+sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable
+noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir
+dans la dignité qu'elle devrait avoir&mdash;Et puis, vois-tu,
+moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que
+c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui
+que ce soit; et quand je vois les torts recommencer
+après les larmes, le repentir qui vient après ne me
+semble plus qu'une faiblesse.&mdash;Tu me commandes d'être
+généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous
+rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux
+ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront
+et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un
+regard entre nous pour le rendre fou de colère et de
+jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-nous
+pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir
+trompé.&mdash;Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui
+était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré,
+beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il
+se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte
+qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée
+à lui que le jour de son départ pour la France et je
+l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait
+plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet
+de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu lui et moi
+arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu
+que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter
+Venise. C'est le relâchement des nerfs après une
+crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin
+de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas
+être ainsi (<i>sic</i>). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier
+ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois <i>je ne vous
+aime plus</i>, il est impossible à mon coeur de rétracter ce
+qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais
+caractère: je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon
+enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse,
+ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être
+magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux.
+Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir
+encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner
+par amour ce m'est impossible.</p>
+
+<p>Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi
+de ce que tu as dit une fois:
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,</p>
+<p>Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote><p>
+Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent,
+si je cessais de t'aimer.</p>
+
+<p>Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir
+de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends
+garde à moi! Pour conserver mon amour et mon
+estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah!
+c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
+L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne
+tout à mes amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans
+pouvoir les estimer. Mais l'amour, selon moi, c'est la
+vénération, c'est un culte. Et si mon dieu se laisse
+tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible
+de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te
+faire de pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable
+de dire une injure ou une grossièreté à une
+femme! Non: pas même à celle qui te serait indifférente.
+C'est bien bête de ma part de le craindre et de me
+méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier
+de moi. Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi
+noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je
+bien le droit d'être ainsi?</p>
+
+<p>Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un
+amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant
+cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi,
+est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve?
+Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
+Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je
+suis seule et que je songe à mes maux passés que le
+doute et le découragement s'emparent de moi.</p>
+
+<p>Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard
+tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant,
+je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te
+regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles
+une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à
+mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
+juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours
+aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand
+je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et
+un coeur usé par les déceptions&mdash;Mais non, mon coeur
+n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable,
+mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti
+sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu
+m'as couverte de tes caresses. (<i>Un mot effacé</i>.)</p>
+
+<p>Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en
+ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras
+plus.»&mdash;Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je
+sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus
+je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue
+capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
+toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change
+rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me
+satisfasse. C'est la première fois que j'aime sans souffrir
+au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses
+gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille,
+ses caresses... son grand gilet, son regard doux...
+Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu
+m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef
+quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende
+rien que toi, et tu...</p>
+
+<p>&mdash;Être heureuse un an et mourir. Je ne demande
+que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, <i>mio Piero</i>, mon bon
+cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je
+parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste.
+Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal
+payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alf.,
+sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il
+est là devant moi comme un mauvais présage pour
+l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce
+que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux
+pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer
+en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le
+voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que
+ma destinée s'accomplisse.
+</p></blockquote>
+
+<p>Toute la femme est dans cette lettre. Point
+mauvaise, capable de dévouement passionné,
+mais fière, mais orgueilleuse indomptablement.
+Elle refusait son pardon au coeur aimant
+et faible qui avait pu, un jour, s'ennuyer d'elle:
+elle s'en savait maintenant profondément chérie.
+Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait
+ne point pardonner. Sa fierté n'eut point consenti
+à rendre un entraînement des sens responsable
+de l'abandon qui torturait le malheureux
+poète. Et la fatalité de sa nature la
+poussait à se justifier, au nom de sa dignité
+même, d'une revanche qu'elle pensait légitime,
+que demain peut-être elle maudirait...</p>
+
+<p>Comment Musset fut-il éclairé sur la situation?
+La nuit de l'hôtel Danieli l'obsédait sans
+doute. Mais on avait tout fait pour lui persuader
+qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux,
+dans les tristes conditions de l'âme
+amoureuse, chancelante et si faible du malheureux poète,
+c'est la psychothérapie que lui imposa
+sa maîtresse. L'examen n'en saurait être que
+défavorable à George Sand, si surtout l'on s'arrête
+aux témoignages de Paul de Musset (<i>Lui
+et Elle</i>). D'après ces témoignages, un jeune
+philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
+abordait récemment la question dans un judicieux
+article: «... On s'employa à le calmer,
+puis à le faire taire, puis à endormir ses
+soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait
+du délire. On l'en avertit. On lui dit: «Il faut
+que vous ayez rêvé une fois de plus.» George,
+en outre, lui rappela les hallucinations qu'il
+avait eues dans son enfance et qui lui étaient
+même revenues devant elle.... Un jour qu'il
+répétait ce qu'il appelait ses rêveries de folles,
+l'on s'emporta jusqu'à lui faire la menace décisive,
+celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment
+de sa vie et dont il se souvint jusqu'au
+dernier soupir: on le menaça de la maison
+de santé... La peur acheva donc de dompter
+les révoltes et les inquiétudes d'Alfred. Il admit
+dès lors ce qu'il plut à George de conter. Il
+alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces
+soupçons, également injurieux pour l'amour
+et l'amitié, le pénétrèrent de scrupules...
+Et ceci est la thèse même de la <i>Confession
+d'un enfant du siècle</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>...»&mdash;C'est, je crois,
+beaucoup noircir George Sand; car elle était
+capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément.
+Pourquoi ne pas s'en tenir à l'explication
+naturelle, la détresse des sens auprès
+d'un malade?... Mais que penser de la candeur
+du poète devant la subtile psychologie de son
+amie,&mdash;sa maîtresse vraiment,&mdash;quand nous
+aurons vu celle-ci lui écrire à Paris: «Oh!
+cette nuit d'enthousiasme où, <i>malgré nous</i>, tu
+joignis nos mains, en nous disant: «Vous
+vous aimez et vous m'aimez pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps!»&mdash;N'oublions
+pas qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique
+éternelle, aimantés de fiévreuse folie
+par la ville d'amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> CH. MAURRAS, <i>Petits ménages romantiques</i>, dans la
+<i>Gazelle de France</i> du 15 oct. 1896.</blockquote>
+
+<p>La plus grave accusation portée contre George
+Sand par Paul de Musset, celle d'avoir greffé
+la terreur sur la jalousie dans les tourments
+du poète convalescent, mérite de nous arrêter.
+L'auteur de <i>Lui et Elle</i> donne encore son
+récit pour conforme à une dictée de son frère.
+Elle a été conservée: on ne peut guère mettre
+en doute l'authentique valeur de ce document.
+J'en dois aussi la communication à Mme Lardin
+de Musset. On comparera ce second récit «dicté
+par Alfred de Musset, en décembre 1852»,
+avec le passage en question du roman:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue
+qui aboutissait au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai
+un soir avec George Sand. Elle nia effrontément
+ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela
+était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont
+elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de
+Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le
+prévenir, probablement même lui dicter les réponses
+qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant
+la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait
+nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et
+j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle
+cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait
+sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je
+n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à
+Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres.
+Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara
+que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de
+Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêcherait.
+«En vous faisant enfermer dans une maison de
+fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai
+dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis
+George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la
+refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à
+Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis
+le point du jour et je descendis en robe de chambre
+dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce
+qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et
+j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle.
+Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre.
+Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse,
+lui disant, comme dans le <i>Majorat</i>: «George,
+George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne
+retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a
+balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais
+écrit à Pagello.»</p>
+
+<p>Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir
+dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure;
+et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je
+pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole,
+en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je
+m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes
+ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le
+voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir,
+sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs.
+Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit
+épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit,
+elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je
+renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez
+pas à joindre Pagello sans moi et à me faire
+enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une
+c...&mdash;Eh bien! oui, répondit-elle.&mdash;Et une désolée
+c...», ajoutai-je.&mdash;Et je la ramenai vaincue à la
+maison.
+</p></blockquote>
+
+<p>Dans une longue note inédite ajoutée par
+elle-même à sa correspondance avec Musset,
+George Sand réfute, non sans indignation, ce
+qu'elle considère comme une calomnie. L'impartialité
+nous oblige à en donner un fragment,&mdash;non
+sans faire observer que si la dictée de
+Musset est postérieure de dix-huit ans aux faits
+qu'elle raconte, la rectification de George Sand
+est postérieure à la mort du poète<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> M. Maurice Clouard (article cité: <i>Revue de Paris</i> du
+1er août 1896) a donné une impression et des extraits de ce
+morceau.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède,
+et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme)
+neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une
+<i>Canzonetta nuova, sopra l'Elisire d'Amore</i> que l'on chantait
+et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait
+achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était
+alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. <i>Elle</i>
+le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence;
+mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et
+ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du
+papier, <i>elle</i> écrivit sur le <i>verso</i> de cette chanson:</p>
+
+<p>«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto!
+Credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e
+gridava sempre: «<i>Son matto. (Je deviens fou.)</i>» Temo
+molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere
+se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
+Se forse ubbri...» Ici <i>elle</i> fut interrompue; <i>il</i> avait
+fait un mouvement; <i>elle</i> mit ce qu'elle écrivait dans sa
+poche; <i>il</i> s'en aperçut et demanda à le voir; <i>elle</i> s'y refusa,
+promettant de le montrer plus tard. <i>Elle</i> ne pouvait
+le lui montrer que beaucoup plus tard.</p>
+
+<p>Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit,
+le pauvre enfant! Il croyait voir des fantômes autour
+de son lit, et criait toujours: «Je suis fou! je deviens
+fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir
+du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre
+dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement
+la phrase devait être terminée ainsi: «S'il
+n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétant<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée,
+que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
+passant, que le poète, parle, dans sa <i>dictée</i>, d'une lettre écrite
+<i>à l'encre</i> et non au crayon...</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses
+forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré
+toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant,
+sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il
+eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler
+au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement
+contre ces révélations. Comme lui-même craignait
+pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus
+qu'<i>elle</i> ne voulût pas lui montrer cette phrase: «<i>Temo
+molto per la sua ragione</i>» et, comme pour lui ôter des
+soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, <i>elle</i> n'osait
+plus parler de <i>lui</i>, à part, au médecin, c'est bien souvent
+sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'<i>elle</i>
+put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût
+informé.</p>
+
+<p>Plus tard, <i>elle</i> consentit, à Paris, à <i>lui</i> remettre cette
+<i>fameuse lettre. Elle</i> eut tort; <i>elle</i> le croyait très calme et
+très guéri dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant
+et très consolé; mais son imagination, que
+les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès
+de délire, travailla énormément cette phrase: «<i>Temo
+molto per la sua ragione</i>.» Il en parla peut-être à son
+frère: de là, l'épouvantable et infâme accusation de
+l'avoir menacé, à Venise, de la <i>Maison des fous</i>. Mais
+jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à <i>lui!</i>
+Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse,
+mais jamais calomniateur de sang froid...
+</p></blockquote>
+
+<p>Après lecture de ce morceau, est-il permis
+de trouver au moins singulier, chez George
+Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand
+on connaît sa lettre,&mdash;évidemment antérieure
+à la scène évoquée,&mdash;sa lettre au docteur
+Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait
+à jamais médite?&mdash;A moins d'admettre que
+cette nuit-là, précisément, elle n'écrivit à
+son amant nouveau&mdash;rien dont pût s'offenser
+son amant de la veille?... N'empêche qu'avec
+l'intimité que nous avons surprise entre elle
+et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus
+tard de démontrer son erreur à Musset dénote
+chez elle un instinct de dissimulation du plus
+obstiné féminisme.</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que le pauvre
+poète, s'il soupçonna seulement les liens qui
+unissaient maintenant son amie au docteur
+Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido,
+les sentiments qui avaient germé entre eux durant
+sa maladie. Pagello lui-même nous a appris,
+mais indirectement, par une confidence
+que nous transmet l'<i>Illustrazione italiana</i> de
+1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.</p>
+
+<p>George Sand n'avait qu'une volonté. Nous
+l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer
+Musset par le plus court. Ainsi fut
+Fait.</p>
+
+<blockquote><p>
+«&mdash;Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle
+froidement, qu'Alfred soit capable de supporter
+une forte émotion?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? demanda Pagello.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je parlerai franchement. Cher
+Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai
+seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>...»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article
+de l<i>'Illustrazione</i>, d'après le témoignage du Vénitien
+Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci,
+d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.</blockquote>
+
+<p>Paul de Musset donne une version équivalente.
+A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour
+se fâcher et voyant la confusion de Pagello,
+aurait pardonné généreusement au jeune visiteur
+d'avoir su gagner l'affection de sa compagne<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>...
+Il omet d'ajouter que le malheureux
+poète, plus épris que jamais de celle qu'il
+venait de perdre, pleurait en silence des larmes
+de sang.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, pp. 142-148.</blockquote>
+
+<p>«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole
+ait été ou non dite, Musset, du moins, put
+conserver des doutes sur la nature des relations
+de George Sand avec leur nouvel ami. Ses
+lettres témoignent d'un souci constant de sa
+dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la
+délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit
+soin d'ailleurs de l'entretenir dans cette illusion.
+Huit mois plus tard, rentrée elle-même à Paris,
+elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier
+jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ,
+après t'avoir dit que je l'aimais <i>peut-être</i>, que
+<i>c'était mon secret</i> et que <i>n'étant plus à toi je pouvais être
+à lui sans te rendre compte de rien</i>, il s'est trouvé dans sa
+vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes
+maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui
+m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des
+précédents <i>quelconques</i>. Donc, il y a eu de ma part une
+sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres
+font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à
+Venise de me demander le moindre détail, si nous nous
+étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je
+te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais
+le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de
+toi. (<i>Lettre d'octobre 1834</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George Sand lui refusait donc «le droit de
+l'interroger sur Venise». Bien plus, dans les
+trois derniers chapitres de la <i>Confession d'un
+enfant du siècle</i>, où il expose, n'accusant toujours
+que lui-même, cette période navrée et
+résignée de son histoire, il semble appuyer sur
+cette conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait
+encore que d'un amour moral entre Smith
+et Brigitte Pierson.</p>
+
+<p>Un jour cependant, un soir d'automne de la
+même année, George Sand écoutant le passé,
+reconnut sa part de faiblesse dans les misères
+de cet amour. Après un dernier adieu de celui
+qu'elle avait tant fait souffrir, elle s'était sentie
+l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement
+qu'avec désespoir?...&mdash;Adieu pour jamais! lui
+avait dit le poète, et, rentrée chez elle, seule
+avec sa douleur, elle essayait de la soulager
+dans une sorte de journal intime. Cette confession
+de huit jours, plus belle peut-être que
+tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite.
+La jeune femme y apparaît à son tour
+très sincère&mdash;et bien misérable. Ce court
+fragment peut en donner l'idée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise;
+rendez-moi cet âpre amour de la vie, qui m'a pris
+comme un accès de rage, au milieu du plus affreux désespoir;
+faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on s'amuse
+à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes
+larmes en riant! Eh bien, moi, je ne veux pas mourir;
+je veux aimer, je veux rajeunir, je veux vivre!» Mais
+comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu m'as
+abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de
+la vie est donc un crime? L'homme qui vient dire à une
+femme: «Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée,
+foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être mérité. Eh bien,
+moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais je
+vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je
+me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous,
+vivez. Je veux vous sauver, je vous aiderai à remplir
+vos devoirs auprès d'un convalescent; vous le suivrez
+au bout du monde; mais vous ne l'aimerez plus,
+et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me
+disait cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là?
+Et si, après avoir conçu l'espérance de persuader
+cette femme, emporté, lui, par l'impatience de ses
+sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, avant
+qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il
+cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace
+et d'humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce
+que c'est que d'être adorée et persécutée et implorée
+des heures entières; il y en a qui ne l'ont jamais fait,
+qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme;
+plus délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se
+donnât, ils l'ont persuadée, obtenue et attendue. Moi,
+je n'avais jamais rencontré que de ces hommes-là. Cet
+Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne
+m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je
+cédé? Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que
+vous m'avez brisée ensuite, et que, si s'est un crime
+involontaire, vous ne m'en avez pas moins punie, comme
+les juges humains punissent l'assassinat prémédité.
+</p></blockquote>
+
+<p>Dans cette crise de quelques jours, qui pesa
+comme une éternité sur son coeur, une visite
+inattendue vint tempérer les amertumes de
+Musset. Il avait un grand ami, Alfred Tattet, le
+meilleur de ses amis après son frère Paul qui fut
+le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
+change parisien, intelligent, mondain, artiste,
+élégant, désoeuvré, Tattet menait largement
+l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné,
+Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de
+son génie. Les deux amis n'en partageaient pas
+moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait
+chaque automne de longs séjours chez les parents
+de Tattet, à Bury, dans la vallée de Montmorency.</p>
+
+<p>L'affection qu'il garda toujours à cet intime
+compagnon de sa jeunesse est immortalisée par
+les stances bien connues des <i>Premières poésies</i>:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille,
+Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui.
+Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile,
+Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...
+</p></blockquote>
+
+<p>Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait
+en Italie avec Virginie Déjazet, fit un
+détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli,
+comme en témoignent un billet de George
+Sand, acceptant d'aller au théâtre avec lui, et
+une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve,
+après avoir quitté son ami.&mdash;Elle nous
+renseigne sur l'affectueuse sollicitude de
+Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres
+amants de Venise. Voici la partie de cette
+lettre qui nous intéresse:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et
+m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que
+votre lettre me recommandait avec tant d'instances.
+J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer
+quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait
+plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je
+ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que
+l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était
+entièrement remise de ses longues veilles.</p>
+
+<p>Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher
+M. de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un
+jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne
+comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne
+qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre
+en route, Mme Dudevant et lui partiront pour Rome,
+dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant
+moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur donc
+de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié
+trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que
+bien tendre et bien dévouée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>George Sand avait ouvert son coeur à ce cher
+camarade de Musset. Pagello lui-même s'était
+fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé
+de leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il
+devait emporter,&mdash;à part soi,&mdash;de cette
+aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet
+semble avoir d'abord subi l'influence de George
+Sand. Nous le verrons plus tard essayant de
+détourner Musset de celle qui rendait sa vie
+si malheureuse.&mdash;Dans les confidences qu'elle
+lui avait faites à Venise, celle-ci lui avait-elle
+tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce fragment
+d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui
+convient de conclure:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de
+la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit pas
+de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle
+est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de
+poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et
+qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous
+tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue
+se plaindre, comme une personne naturelle.&mdash;Vous
+m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité
+était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais
+rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en
+repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour
+répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt
+avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement
+un point par lequel nous nous comprenons: c'est
+l'affection et le dévouement que nous avons pour
+la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce
+que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer
+à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma
+part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je
+vous envie. Mais je sais que les hommes de cette
+trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera
+en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la
+fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.</p>
+
+<p>En attendant, nous partons pour Paris dans huit
+ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le
+plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage.
+Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement.
+Nous aurions été tranquilles et <i>allegri</i> avec vous,
+au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne
+savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé
+physique et moral. Il croit désirer beaucoup que nous ne
+nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection.
+Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi
+en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis
+près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée
+et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de
+ne l'être pas assez sous un autre rapport, pour suffire
+à son bonheur. La raison et le courage me disent donc
+qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta
+ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de
+moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil,
+dites-lui que le hasard vous a amené auprès de
+son lit clans un temps où il avait la tôle encore faible
+et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre coeur
+que par un paravent, vous avez entendu et compris
+bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui
+que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses
+tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil
+n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que
+votre compassion ou voire bienveillance cherchait à
+exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou
+deux fois du fond de son âme pour appeler la mort<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>Quand George Sand adressait à Alfred Tattet
+ce beau discours résigné, elle s'était donnée
+à Pagello... Avec la santé lentement revenue,
+Musset avait trouvé la solitude. Et sans oser
+encore se convaincre de l'abandon de son amie,
+il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa
+faute impardonnable:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,</p>
+<p>Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,</p>
+<p>Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.</p>
+<p>Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La veille et le travail, ne pourront te guérir.</p>
+<p>Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,</p>
+<p>Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude</p>
+<p>D'attendre vainement et sans rien voir venir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,</p>
+<p>Si lu vas quelque part attendre sa venue,</p>
+<p>Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,</p>
+<p>Cherchant sur cette terre une tombe ignorée</p>
+<p>Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Voici qu'approchait l'heure de son retour en</p>
+<p>France. Après les orages probables qui l'assombrirent</p>
+<p>pour toujours, le pauvre enfant faisait</p>
+<p>un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait</p>
+<p>dans cette plainte douloureuse<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote107"><sup>108</sup></a>:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,</p>
+<p>De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,</p>
+<p>Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,</p>
+<p>Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,</p>
+<p>Et cet amour si doux qui faisait sur la vie</p>
+<p>Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,</p>
+<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Notes 107, 108:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Vers publiès par la <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote>
+
+<p>On ne sait presque rien des derniers jours
+de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand
+devait partir avec lui,&mdash;sa lettre à Alfred
+Tattet en fait foi;&mdash;le 28 il part seul. «Les
+troisième, quatrième et cinquième chapitres de
+la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> donnent une
+idée de ce qui a dû se passer durant ces
+quelques jours, a dit M. Maurice Clouard.
+Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur
+d'âme et de générosité en partant seul, laissant
+George Sand, en compagnie de Pagello<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.»
+J'estime, au contraire, que cette dernière
+semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie
+torturait le malheureux, depuis sa vision
+de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son
+parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse,
+autant qu'y avait consenti sa générosité. A en
+croire George Sand elle aima d'abord Pagello
+comme un père. A eux deux, ils avaient
+«adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant
+poète, aux premiers jours de lassitude de son
+amour, <i>avant cette maladie</i> où elle le soigna si
+maternellement, n'avait-il pas <i>engagé</i> Pagello
+<i>à consoler</i> cette compagne dont il se sentait
+excédé.... C'est la thèse d'<i>Elle et Lui</i>. Nous
+savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
+s'acharner à le persuader, pendant ces dernières
+semaines, qu'il avait, lui seul, préparé
+et voulu l'étrange situation où ils se débattaient
+tous les trois. Son bon sens lui montrait
+la chimère de cette poursuite du repos hors de
+la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa
+faute dans la rupture, il aimait maintenant et
+n'était plus aimé. Un jour vint où, n'y tenant
+plus, il quitta ces amis qui devenaient amants
+de façon trop claire et trop prompte pour sa
+Tranquillité...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> M. Clouard, article cité de la <i>Revue de Paris</i>, p. 755.</blockquote>
+
+<p>Une courte lettre de Musset, datée de Venise,
+nous fait entrevoir les orages qui ont précédé
+son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà
+séparé de George Sand. Encore convalescent,
+il était sur le point de rentrer à Paris, accompagné
+seulement d'un domestique, le perruquier
+<i>Antonio</i>. Avant de quitter Venise, et la
+mort dans l'âme, il envoyait ce suprême adieu
+à sa bien-aimée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton
+indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai
+donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que
+tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors, avec
+la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti
+que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop
+dur pour moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir
+me reste ou non, il m'importe à moi, aujourd'hui que
+ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te
+dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma
+vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
+quand il te possédait peut encore y voir clair à travers
+ses larmes, et t'honorer dans son coeur, où ton image
+ne mourra jamais. Adieu, mon enfant.
+</p></blockquote>
+
+<p>Un gondolier avait porté cette lettre à George
+Sand; Musset attendait devant la Piazzetta;
+elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le
+verso:</p>
+
+<blockquote><p>
+<i>Al signor A. de Musset
+in gondola, alla Piazzetta.</i></p>
+
+<p>Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri,
+et Buloz ne m'a pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait
+pour le voyage d'Antonio<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>. Je ne veux pas que tu partes
+seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis-je pas
+toujours le frère George, l'ami d'autrefois<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>?
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Réglons une fois pour toutes cette question des avances
+d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset,
+en citant ces deux fragments de leurs lettres.&mdash;D'Elle a Lui
+(du 29 avril 1834): «Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer
+du tien, et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de
+peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai ta parole d'honneur de
+ne pas songer à ce remboursement avant trois ans?»&mdash;De
+Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te renvoie
+ton argent. Buloz m'en a envoyé....»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées
+par M. Emile Aucante). <i>Revue de Paris</i> du 1er novembre 1896,
+pp. 1-48.</blockquote>
+
+<p>Musset partit le 29 mars, accompagné quelques
+heures par son amie. Avant de quitter
+Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage
+qui s'ouvrait sur cette dédicace: <i>A son bon camarade,
+frère et ami, sa maîtresse</i>, GEORGE.&mdash;Que
+n'invoquait-elle aussi sa maternité, la
+meilleure corde de sa lyre!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le
+coeur bien malade. George Sand l'a confié à
+un domestique italien, Antonio, perruquier de
+son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même
+l'accompagne quelques heures, jusqu'à Mestre.
+Quand ils se sont séparés, elle fait une petite
+excursion dans les Alpes en suivant la Brenta.
+«J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour,
+écrit-elle à Jules Boucoiran<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, le précepteur de
+son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue
+m'était fort bon physiquement et moralement.»
+Dans la même lettre, elle reconnaît
+aussi que Musset «était encore bien délicat
+pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas
+sans inquiétude sur la manière dont il le sup
+portera; mais il lui était plus nuisible de rester
+que de partir, et chaque jour consacré à
+attendre le retour de la santé, la retardait au
+lieu de l'accélérer. Il est parti enfin, sous la
+conduite d'un domestique très soigneux et très
+dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine,
+en tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis
+pas bien tranquille.» Et elle rentre à Venise,
+«ayant sept centimes dans sa poche», pour
+installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Lettre du 6 avril 1834. <i>Correspondance</i>, t. I,
+p. 265.&mdash;Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?</blockquote>
+
+<p>C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique
+à ses correspondants son intention d'établir
+son «quartier général» à Venise, où elle peut
+travailler en paix et vivre économiquement.
+Elle compte rayonner dans la région des Alpes,
+en dépensant cinq francs par jour, pousser
+peut-être jusqu'à Constantinople (ce rêve de
+Constantinople reviendra longtemps dans ses
+lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante
+qui veillait en elle), aller ensuite passer les
+vacances à Nohant et retourner à ses lagunes.
+De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus
+intimes amis; mais tout Paris en était bientôt
+informé.</p>
+
+<p>Le plus tranquillement du monde et avec
+cette imperturbable sincérité qu'elle mettait
+à concilier son labeur et ses passions, elle associait
+sa vie à celle de Pagello. On est d'abord
+surpris de cette indépendance, si l'on songe
+qu'elle avait en France deux enfants qu'elle
+adorait et un mari qui s'accommodait encore
+de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler
+ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne
+moins.</p>
+
+<p>Après deux ans et demi d'une organisation
+boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois
+mois sur six et Paris où elle vivait selon sa
+fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle
+en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois
+qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre
+sont en pension à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;La rumeur de ses amours en Italie devait
+hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut
+lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant,
+dans cette sereine inconscience de ses torts
+qui lui faisait écrire quinze ans plus tard: «Je
+ne prévoyais pas que mes tranquilles relations
+avec mon mari dussent aboutir à des orages.
+Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y
+en avait plus depuis que nous nous étions faits
+indépendants l'un de l'autre. Tout le temps
+que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
+écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction
+parfaite, me donnant des nouvelles
+des enfants et m'engageant même à voyager
+pour mon instruction et pour ma santé. Ses
+lettres furent produites et lues dans la suite
+par l'avocat général, l'avocat de mon mari se
+plaignant «des douleurs que son client avait
+dévorées dans la solitude<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5° partie, chap. III.</blockquote>
+
+<p>M. Dudevant laissa prononcer la séparation
+contre lui. Autant sa femme avait recherché
+l'éclat et le succès, autant il demandait le silence.
+Il finit taciturne et oublié, alors que le
+nom de George Sand devenait pour toute l'Europe
+synonyme de singularité et de génie.</p>
+
+<p>&mdash;En 1834, George Sand installée à Venise,
+n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre,
+ignore encore la gloire; mais, menant
+de front indomptablement son labeur et
+ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.</p>
+
+<p>Voici sur cette époque de sa vie,&mdash;cinq mois
+dont on ne savait à peu près rien,&mdash;la suite
+du journal intime de Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement
+congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>
+et venait habiter un petit appartement à San Fantin.
+Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup,
+l'aventure fit du bruit.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement
+de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San
+Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la
+lettre. (Voir plus haut, p. 115.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco
+une longue lettre où il m'adressait les observations
+les plus raisonnables sur le mauvais pas que
+j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui
+habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma
+société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais
+cette première amertume et je la supportai, sinon en
+paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes
+clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes
+distinguées, souriaient en me rencontrant dans
+les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant,
+et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place
+avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient
+malicieusement. George Sand, avec cette
+perception qui lui était propre, voyait et comprenait
+tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon
+front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et
+ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>
+à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession;
+elle écrivait son roman de <i>Jacques</i>, dont elle me fit le
+protagoniste, exagérant mon caractère moral.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
+29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ,
+comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de
+mars.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble
+aux <i>Lettres d'un voyageur</i>, où nous dépeignîmes en
+quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne,
+les coutumes de Venise et des environs. Quand elle
+n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux
+féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût
+particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre
+de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce
+qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe,
+laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les
+autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne
+fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués
+en grande partie à autrui, peut-être sans discernement,
+peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce
+que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait
+tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de
+dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à
+moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de
+quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je
+reviens à mon histoire.</p>
+
+<p>Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était
+absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à
+Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient
+du collège et ils avaient coutume de se rendre
+avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son
+mari. En même temps, elle me témoignait un grand
+désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à
+Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y
+penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que
+j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
+je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments
+plutôt que de la laisser courir seule un
+aussi long voyage.</p>
+
+<p>J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir
+un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je
+l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à
+Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la
+Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans
+cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en
+faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste,
+mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle
+me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le
+mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A
+partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en
+amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être
+qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux....
+</p></blockquote>
+
+<p>Les impressions idéales de son séjour à
+Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées
+dans ses trois premières <i>Lettres d'un
+voyageur.</i> Elles sont dédiées à Alfred de Musset,
+«A un poète», et toutes mélancoliques
+de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à
+la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834,
+elle se met en scène <i>(Beppa)</i> avec tous ses
+attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello
+(sous le double masque de <i>Pietro</i> et du <i>Docteur</i>)
+et plusieurs de leurs familiers.</p>
+
+<p>C'est un merveilleux tableau du charme de
+Venise. D'après un dire de l'éminent romancier
+vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps,
+on aurait là le plus fidèle portrait de
+la Reine des lagunes.</p>
+
+<p>Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation.
+Il célébrait son amie dans une charmante
+<i>Serenata</i> en dialecte vénitien. Elle a été
+publiée en partie par George Sand, mais anonyme,
+dans la seconde des <i>Lettres d'un voyageur</i>.
+Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera
+a révélé le véritable auteur, en donnant
+de nouvelles preuves de son talent de poète.&mdash;Traduisons
+quatre strophes de la <i>Serenata</i>:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques.
+Viens avec moi, montons en gondole,
+nous gagnerons la pleine mer.</p>
+
+<p>... Oh! quelle vision! quel spectacle présente
+la lagune, lorsque tout est silence et que la
+lune brille au ciel!</p>
+
+<p>... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence
+à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait
+devenir jalouse.</p>
+
+<p>... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche
+comme une fleur! Voici venir le temps des
+larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il faut lire la description féerique et si juste
+de ces adorables nuits de Venise, dans la <i>Lettre</i>
+de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.</p>
+
+<p>Ses préoccupations ordinaires étaient plus
+prosaïques. Sa correspondance retentit d'une
+incessante réclamation d'argent à ses éditeurs.
+A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers
+expédients, «à coucher sur un matelas
+par terre, faute de lit». Les souvenirs de
+Pagello, que m'a transmis une lettre de sa
+fille, Mme Antonini, protestent contre cette
+excessive misère. Le ménage n'était pas riche,
+sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant.
+George nous apprend, dans une de ses
+lettres à Musset, que Pagello, très occupé par
+ses malades, «est dehors toute la journée, puis
+s'endort méthodiquement sur le sofa après le
+dîner, avec sa <i>pipetta</i> dans l'oeil comme la flûte
+de Deburau».</p>
+
+<p>De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait
+de six à huit heures de suite, de préférence
+la nuit, buvant beaucoup de thé pour
+s'exciter au travail.</p>
+
+<p>Le jeune médecin habitait une petite maison
+«modeste, mais jolie», la <i>Casa Mezzani</i>, en
+face le <i>Ponte dei Pignoli</i>. Avec lui vivait son
+frère, Roberto Pagello, employé à la Marine,
+garçon instruit et de belle humeur, et avec eux,
+parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique
+personne, Giulia P..., dont l'existence vient
+de nous être révélée. Tout ce que nous en
+savons est dans une lettre de George Sand à
+Musset:</p>
+
+<blockquote><p>
+Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas
+dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison
+Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle
+et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est
+aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
+une fille non avouée de leur père. Elle a quelque
+fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante.
+Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y
+établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans
+et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
+Nous avons fait connaissance et elle me plaît
+extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu
+qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une
+créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément
+à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise,
+demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs,
+de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée
+avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu
+folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
+je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera
+l'amour ou lira des romans<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit</i>., p. 14.</blockquote>
+
+<p>On se demande ce que devait penser Musset
+à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani...
+Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!</p>
+
+<p>Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même,
+le pacifique Pagello, se débattait entre
+ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand:
+«C'est un don Juan sentimental qui s'est tout
+à coup trouvé quatre femmes sur les bras.»
+Et elle conte à Musset les scènes de jalousie
+d'une maîtresse délaissée, l'<i>Arpalice</i>, qui a fait
+chez Pagello une irruption inattendue «lui
+arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant
+son <i>bel vestito</i>» et finalement lui faisant
+craindre, à elle, une <i>coltellata</i> dont s'épouvante
+la douce Giulia<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit.</i>, p. 14, 15 et 21.</blockquote>
+
+<p>Elle s'était donc installée dans ce curieux
+intérieur, heureuse et calme avec Pagello,
+courtoise et bonne camarade pour son frère.
+Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur
+et la pâleur de la jeune femme. Un piquant
+souvenir du professeur Provenzal (cité par
+Mme Codemo)<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> nous révèle les préférences de
+Robert Pagello pour la jeune servante de
+George Sand, la Catina, belle fille dont les
+joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre
+de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes
+de son frère pour «cette maigreur
+de sardine» (<i>quella sardella</i>) et disait en son
+vénitien: «<i>No so cossa de belo che el ghe
+trova mio fradelo; la mia Catina me piace
+megio.</i>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> <i>Racconti, scène</i>, etc., p. 177.</blockquote>
+
+<p>George Sand, très simplement, aidait la servante
+dans le ménage, et parfois se mêlait de
+cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des
+repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait
+gaiement de ce régime un peu bien romantique,
+et il disait préférer aux petits plats de George
+ses romans. Pour se reposer de la littérature,
+celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à
+l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à
+Bellune un joli dessin à la plume exécuté et
+encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les
+deux noms de ses enfants: <i>Maurice, Solange...</i>
+Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle
+me résume des souvenirs qu'elle a cent fois
+entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier
+«les exagérations et bévues» de tous ceux
+qui ont écrit sur la vie de George Sand à
+Venise. Elle me pardonnera de traduire ce
+fragment: «George Sand allait quelquefois,
+accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée
+devant Celui qui accueille et pardonne
+tout, elle se couvrait la face de ses mains et
+pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute
+l'étoffe nécessaire pour être le modèle des
+épouses et des mères. Affectueuse, charitable,
+industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait
+pas à écrire ou à visiter les monuments de
+Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot.
+Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre
+à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle
+était toujours occupée; qu'un jour même elle
+lui fit présent de quatre paires de chaussettes,
+et lui dit en riant: «Voyez, Robert,
+je les ai mieux réussies que mes artichauts!»</p>
+
+<p>Cette vie tranquille et modeste prit fin avec
+le départ de la malheureuse femme, rappelée
+par les vacances à Nohant. Elle emmenait le
+docteur Pagello.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Et Musset, le pauvre Musset? Revenons
+à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux
+sincère. Le spectacle de sa détresse nous
+détendra du petit train bourgeois de la romancière
+et du médecin.</p>
+
+<p>Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine
+convalescents. George Sand a fait en lui un
+anéantissement dont il ne se remettra jamais.</p>
+
+<p>Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant
+plus tard des accents passionnés et navrants
+pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en
+portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard
+m'a conté maintes fois comment, au lit
+de mort, le malheureux poète gardait la
+hantise de «cette femme» et de ses grands
+yeux noirs qu'il avait tant aimés:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p>
+<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>George Sand a quitté Musset, à Mestre, le
+29 mars, le soir même de son départ<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Ils se
+sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a
+pas été sans un déchirement profond. Elle
+aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le
+perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le
+2 avril 1834:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de
+Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir
+même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première
+lettre à son ami.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de
+vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il
+était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas
+de mon courage. Écris-moi un mot à Milan, frère chéri,
+George bien-aimé.
+</p></blockquote>
+
+<p>Sans avoir reçu ce billet, George Sand
+avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt
+rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché
+chez les Rebizzo. Elle devait repartir le jour
+même pour Vicence, accompagner Pagello dans
+une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force,
+ne se sentant pas le courage de passer la nuit
+dans la même ville qu'Alfred sans aller l'embrasser
+encore le matin.» Aujourd'hui elle est
+à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence,
+où elle veut coucher ce soir pour y trouver les
+nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à
+l'auberge.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise
+et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les
+cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur
+alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas,
+n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te
+soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi,
+et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment
+me passerai-je du bien et du mal que lu me faisais?
+Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et
+ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
+qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera
+la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton
+pauvre vieux George.<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Lettre du 30 mars. <i>(Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.)</blockquote>
+
+<p>C'est la nature désordonnée de cette affection,
+qui allait à jamais empoisonner la vie d'Alfred
+de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de cette
+femme, ou cru seulement trouver en elle de
+l'amour, il restait prisonnier d'un mirage. Sa
+vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
+maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il
+n'avait pas eu le courage de la quitter, elle
+n'avait pas eu la résignation de le perdre. Sa
+fatalité la faisait aussi attachante par un
+charme irritant d'énigme, que par une instinctive
+et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier
+tant de preuves d'affection et de sollicitude.
+Il la savait également sensible à la faiblesse
+éperdue de son amour et ne voulait se
+résoudre à penser qu'elle ne lui reviendrait
+jamais.</p>
+
+<p>Il restait obsédé quand même par l'image
+du beau Vénitien dénué de ses tourments
+d'âme, qui l'avait supplanté.&mdash;Sans croire
+si mal faire, Pagello avait désiré, sollicité
+peut-être, les tendresses d'un coeur qui se déclarait
+libre. Pouvait-il se douter que le poète
+en recevrait si cruelle blessure, et prévoir
+telles conséquences à un caprice sans réflexion
+de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il
+allait lui-même en souffrir, maintenant, dans
+la stupeur d'une aventure où s'enchevêtraient
+trop de sentiments, pour sa psychologie saine.
+«Je ne te dis rien de Pagello, écrit George
+Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon qu'il te
+pleure presque autant que moi, et que quand
+je lui ai redit tout ce dont tu m'avais chargé
+pour lui, il s'est enfui de colère et en sanglotant.»</p>
+
+<p>Ils devaient souffrir tous les trois.&mdash;Musset
+poursuit son voyage, trop navré pour écrire
+encore, et Antonio est négligent. George Sand,
+restée douze jours sans nouvelles, se prend à
+songer à tout ce passé douloureux. Elle est
+inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son
+absent. Elle a peur de l'avoir perdue, cette
+âme charmante et bonne jusqu'en ses erreurs,
+ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement
+conquis! Où retrouvera-t-elle ces ineffables
+abandons de jeunesse et de poésie! Quel
+autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse
+déjà redouble sa tendresse... Pendant ce carnaval
+de 1834, bien triste pour elle, elle
+écrit son roman de <i>Leone Leoni</i>.&mdash;On a voulu
+y chercher une demi-autobiographie. Nous y
+retrouvons, en effet, les cruelles alternatives
+qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,&mdash;entre
+son affectueuse estime pour Pagello
+et son renaissant, son cher amour pour le
+poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir
+plutôt que de lui pardonner... Enfin elle reçoit,
+le 15 avril, une longue lettre de Genève, et sa
+joie lui dicte une lettre d'humble affection,
+un cantique d'actions, de grâces:</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève.
+Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est
+bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que
+tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres
+pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur.
+Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que
+je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été
+heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change
+rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime,
+et c'est tout<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.... Quelle fatalité a changé en poison les
+remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais
+donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos
+et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un
+fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent
+(et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je
+deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes,
+j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit.
+Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura
+besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force
+que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne
+contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que
+j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle
+pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts
+envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de
+rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que
+nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que
+nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence,
+que nous tâcherons, par une affection sainte,
+de nous guérir mutuellement du mal que nous avons
+souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous
+connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse
+et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un
+matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions
+que cela nous convenait, nous nous étions prédit les
+maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après
+tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous
+sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous
+reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous
+connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle
+découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse
+nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans
+un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te
+donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et
+maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose
+de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces
+plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux
+que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras
+pas de moi dans les bras des autres femmes.
+Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de
+prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton
+vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque
+chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui
+nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se
+comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra
+jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous
+moquerons de lui. (<i>Lettre des 15-17 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Ici trois lignes supprimées à l'encre.</blockquote>
+
+<p>Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise,
+la lettre de Genève, nous trouvons tout entier
+le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère
+et la charmante fantaisie de son esprit. En
+voici un fragment qui éclairera mieux que
+tous les commentaires cette âme de génie, si
+noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de
+ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu
+as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu
+es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai
+très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit.
+Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je
+que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des
+fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me
+vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je
+t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y
+aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je
+pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus
+ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais
+auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je
+suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur
+mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus
+douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis
+tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue
+qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi
+clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai
+pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé
+tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve
+étrange je m'éveille!</p>
+
+<p>Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant
+les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un
+livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.</p>
+
+<p>Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant
+d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie?
+C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais
+dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis
+dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là
+le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer!
+Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu
+si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je
+pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai
+longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles,
+qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te
+verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de
+larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant!
+Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais
+que ma mère.</p>
+
+<p>Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
+dans leur sphère élevée, se sont reconnues
+comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé
+l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est
+un inceste que nous commettions.</p>
+
+<p>Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau
+pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai
+fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je
+pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon
+enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes
+sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme
+dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui
+combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes
+larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas
+dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de
+toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait
+peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du
+monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré
+mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons:
+une tristesse et une joie sans fin.</p>
+
+<p>... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper
+de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais
+importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que
+l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à
+cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache
+à lui. Pense à la vie qui m'attend. (<i>Lettre du 4 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George était donc bien rassurée sur le coeur
+de son poète.</p>
+
+<p>Elle lui dissimulait encore la pleine vérité
+de ses relations avec Pagello, son installation
+complète chez lui:</p>
+
+<p>«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me
+voir une demi-heure, le matin. Pagello vient
+dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il
+est très occupé de ses malades dans ce moment-ci,
+et son ancienne maîtresse <i>(l'Arpalice)</i> qui
+s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis
+qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement
+malheureux...» Nous savons ce
+qu'il faut penser de cette solitude de George
+Sand. Mais c'était alors charité de sa part,
+que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.</p>
+
+<p>Sur le long et triste voyage du poète, nous
+ne savons d'autres détails que ceux qu'il
+donne dans ses lettres. Il n'avait de regards
+que pour sa douleur. Cette obsession d'une
+rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable
+déchirement, ne quitta jamais sa mémoire.
+Ceux qui ont prétendu, et Paul de
+Musset lui-même, que le chagrin de cet amour
+perdu s'était peu à peu effacé de son coeur,
+négligent certains vers de lui, non point parfaits
+mais précieux pour sa biographie, <i>Souvenir
+des Alpes</i>, datés de 1851. Il y évoque simplement
+un épisode de sa vie intérieure pendant
+ce mélancolique retour en France, et on
+y sent des larmes.</p>
+
+<p>Rappelons-en quelques strophes: ces vers
+sont parmi les derniers qu'ait publiés Musset:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,</p>
+<p>Marchait le voyageur dans la plaine altérée,</p>
+<p>Et du sable brûlant la poussière dorée</p>
+<p>Voltigeait devant lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Devant la pauvre hôtellerie</p>
+<p>Sur un vieux pont, dans un site écarté,</p>
+<p>Un flot de cristal argenté</p>
+<p>Caressait la rive fleurie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là le coeur plein d'un triste et doux mystère</p>
+<p>Il s'arrêta silencieux,</p>
+<p>Le front incliné vers la terre;</p>
+<p>L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aveugle, inconstante, ô fortune!</p>
+<p>Supplice enivrant des amours!</p>
+<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p>
+<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourquoi dans leur beauté suprême,</p>
+<p>Pourquoi les ai-je vus briller?</p>
+<p>Tu ne veux plus que je les aime,</p>
+<p>Toi qui me défends d'oublier!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme après la douleur, comme après la tempête,</p>
+<p>L'homme supplie encore et regarde le ciel,</p>
+<p>Le voyageur levant la tête</p>
+<p>Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Après huit jours de route, il arrivait à
+Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il
+s'occupait activement des affaires de son amie,
+négociant la cession de son roman d'<i>André</i> à
+Buloz. Il l'informait du résultat, la dissuadait
+de son éternel projet de voyage à Constantinople
+et lui contait sa nouvelle existence à
+Paris. «Je suis arrivé presque bien portant»,
+disait-il.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre
+lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne
+me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le
+repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du
+lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne
+vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans
+cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai
+beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme
+intention de me distraire et de chercher un nouvel
+amour.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais
+arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait
+mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est
+trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu
+lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures.
+Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse
+habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que
+je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien
+que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne
+me quitte plus. (<i>Lettre du 19 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>La vérité est que l'infortuné revenant apparut
+lamentable à sa famille. «Il nous arriva,
+plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de
+l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre
+enfant! m'a conté Mme Lardin de Musset. Maigre
+et les traits altérés, il avait perdu la moitié de
+ses cheveux; il se les arrachait par poignées.
+On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il
+avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui
+avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle,
+notre appartement dont il avait envie,&mdash;qui
+donnait sur les jardins; il trouvait le papier
+de sa chambre trop triste.</p>
+
+<p>«Il fut d'abord très sobre de confidences avec
+nous. J'étais une enfant.... Nous n'osions lui
+parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée
+de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son
+angoisse, <i>Revue de Paris</i>, article cité p. 713.</blockquote>
+
+<p>«Après six semaines sans nouvelles, Paul
+était allé voir Buloz qui lui avait montré une
+lettre de George Sand, où elle disait Alfred très
+malade. Alors Paul avait songé à partir pour
+l'Italie; il m'en fit la confidence. Mais notre
+mère voulait savoir ce que George Sand avait
+écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez
+lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la
+lettre; il la lui enverrait.... Enfin, nous reçûmes
+d'Alfred cette lettre navrée que Paul a
+citée dans la <i>Biographie</i>.»</p>
+
+<p>Alfred de Musset avait écrit régulièrement
+aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand
+il tomba malade, il chargea George Sand de
+donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma
+toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces
+lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne
+parvint à destination, alors que Buloz reçut
+toutes celles qu'on lui écrivait<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> On a donné cette explication: que le gondolier à qui
+étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres
+adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant
+aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait
+elle-même à la poste....</blockquote>
+
+<p>La lettre si longtemps espérée du poète justifia
+l'inquiétude des siens.&mdash;«Le pauvre garçon,
+à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait
+de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la
+maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès
+qu'il aurait assez de forces pour monter dans
+une voiture.</p>
+
+<p>«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade,
+une âme abattue, un coeur en sang, mais
+qui vous aime encore.»</p>
+
+<p>«Il devait la vie aux soins dévoués de deux
+personnes qui n'avaient point quitté son chevet
+jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient
+vaincu le mal.</p>
+
+<p>«Pendant de longues heures, il était resté
+dans les bras de la mort; il en avait senti
+l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement.
+Il attribuait en partie sa guérison à une
+potion calmante, que lui avait administrée à
+propos un jeune médecin de Venise, et dont il
+voulait conserver l'ordonnance. «C'est un puissant
+narcotique, ajoutait-il; elle est amère,
+comme tout ce qui m'est venu de cet homme:
+comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance
+existe, en effet, dans les papiers d'Alfred
+de Musset. Elle est signée <i>Pagello</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 125.</blockquote>
+
+<p>Nous savons dans quel état le poète rentra
+chez sa mère. La première fois qu'il voulut
+raconter les causes de son retour, il tomba en
+syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier
+Antonio, son domestique improvisé, fut
+pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
+une pacotille de parfumerie parisienne. Musset,
+à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie,
+essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit
+sa vie ancienne.</p>
+
+<p>Nous avons vu comme il contait à George Sand
+cette tentative d'oubli; ce n'était que pour lui
+mieux confesser son incurable amour. Dans la
+même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai
+Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse.
+Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès
+que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà
+les larmes qui arrivent.»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce
+ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi
+plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu
+aimes, parle-moi de vos joies.&mdash;Non, ne me dis pas cela.
+Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée.
+Alors, je me sens plein de courage, et je demande au
+ciel que chacune de mes souffrances se change en joie
+pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et
+la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut
+pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime,
+qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et
+que le passé entier se retourne en l'entendant.</p>
+
+<p>Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela.
+Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent
+il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère.
+Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon
+camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai
+besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour
+me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie,
+mais une tristesse profonde....
+</p></blockquote>
+
+<p>Il parle encore à son amie de mauvais cancans
+répandus contre eux dans Paris, et lui
+envoie cette dernière tendresse:</p>
+
+<blockquote><p>
+Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à
+Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta
+guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part
+seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant
+de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du
+monde un être dont tu es le premier et le dernier
+amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi
+surtout, écris-moi.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette lettre a trouvé G. Sand complètement
+rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa
+réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse
+éperdue de la précédente: il n'est plus question
+que d'amitié. Comme c'est féminin, comme
+c'est humain....</p>
+
+<blockquote><p>
+... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et
+affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition
+de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce
+pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a
+une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement
+en plus d'un endroit, je me sens plus forte et
+plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours.
+Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas
+ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore
+de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à
+ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai
+vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que
+quand la nature viendra te le demander impérieusement,
+mais ne le cherche pas comme un remède à
+l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage
+cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes
+veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à
+cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un
+peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon
+inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme
+comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant
+d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes.
+Songe à mon amitié qui est une chose éternelle
+et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort.
+Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours
+d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens
+que tu pouvais et que tu devais me préférer.
+</p></blockquote>
+
+<p>Musset ne songe plus qu'au passé. Toute
+fierté lui est devenue impossible. Bien loin
+d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique,
+pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne
+s'avoue pas à lui-même. Il aime maintenant
+sa douleur avec tout son être, tout son génie.
+Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée,
+l'infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement.
+Musset ne vivra plus que d'attendre le
+courrier de Venise....</p>
+
+<p>Dans cette détresse, le pauvre enfant est du
+moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril)
+quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement
+de reprendre son ancienne vie:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé
+non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec
+eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis
+sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière,
+mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
+enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi.
+Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon
+amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule;
+regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton
+passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable,
+évident, comme t m'as dit clairement: «Ce
+n'est pas là ton chemin.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe
+à cela, je n'ai que toi. J'ai tout nié, tout blasphémé,
+je doute de tout hors de toi,... Néglige-moi,
+oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas
+tenue dans mes bras?...»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi,
+quand je vais dans le monde à présent, je regarde de
+travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse
+sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi
+je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
+lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient
+vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu
+m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit?
+O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu
+jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le
+faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour?
+Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide
+la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son
+heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre,
+ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être
+le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es
+noble et orgueilleuse.
+</p></blockquote>
+
+<p>Il sent quelque chose en lui, maintenant
+d'inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour
+avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses,
+elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais
+avoir aucune confiance dans une femme
+faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison
+pour ne plus vouloir chercher.»</p>
+
+<p>Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie
+inguérissable, avec le sentiment profond de sa
+faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il
+en est revenu «comme abruti pour toute la
+journée, sans pouvoir dire un mot à personne»,
+ayant volé sur la toilette de son amie un petit
+peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans
+sa poche.... Elle lui a parlé de Pagello: il lui
+sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant,
+il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur,
+pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle.
+Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer.
+«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que
+j'ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller
+sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus
+ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce
+garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme
+tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
+de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je
+ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange,
+mon ange, sois heureuse et je le serai.
+</p></blockquote>
+
+<p>Tout son coeur débile et généreux est dans
+cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre
+tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.</p>
+
+<p>Maintenant George est forte de son empire
+sur cette âme désemparée. Elle lui répond
+(12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier
+serrement de mains d'une amante qui le
+quitte, mais l'embrassement du frère qui lui
+reste».</p>
+
+<p>Elle l'engage à aimer une femme jeune,
+belle, qui n'ait pas encore souffert. Quant à
+elle, désormais, elle aspire à une vie calme.
+«Ce brave Pagello qui n'a pas lu <i>Lélia</i> et qui
+n'y comprendrait goutte» n'a pas ses yeux à
+Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle,
+quand elle fait «sa figure d'oiseau malade»:&mdash;«Je
+me laisse régénérer par cette affection
+douce et honnête: pour la première fois j'aime
+sans passion.»</p>
+
+<p>Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît
+moins apaisée que triste. Sa lettre est longue
+comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
+maternel: elle charge l'absent de
+maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte
+qu'elle écrit son roman de <i>Jacques</i>, et que
+Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à
+tous deux....</p>
+
+<p>Cependant Musset, à qui n'était pas encore
+parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser,
+chaque jour plus profond, le vide de son
+âme:</p>
+
+<blockquote><p>
+O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de
+larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu,
+vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma
+blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux
+et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe
+comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais
+être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne,
+je m'efforce; mais quand je prends la plume,
+et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller
+trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et
+qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de
+toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait
+digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai
+un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne.
+Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans
+cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que
+je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais
+je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu
+me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi
+que c'est une autre que j'aime et que c'est une
+maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me
+dis que tu es dans un singulier état moral, entre une
+vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée.
+Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité,
+on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus
+fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule
+autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer,
+à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des
+folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je
+vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière
+quelconque. (<i>Lettre du 10 mai</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>Aucune distraction ne réussit à le soulager.
+Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains,
+en juillet, pour l'attendre à son retour de
+Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer
+quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je
+vous serrerai la main et j'irai à Naples et de
+là à Constantinople, si je suis assez riche....»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire
+de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais
+muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis
+plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai
+encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le
+vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de
+bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner
+au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour.
+Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi,
+accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible
+qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle.
+Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me
+manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut
+un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une
+maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
+parles de santé, de ménagements, de confiance en
+l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui
+viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon
+sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même
+de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux
+fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai
+possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié
+céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé
+descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi,
+je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un
+libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre
+chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais
+pendant ce temps-là.</p>
+
+<p>Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses
+crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée
+qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc.</p>
+
+<p>.... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me
+faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles
+me conduisaient, au sortir de la table, à la première
+femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis
+en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
+et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure
+dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation,
+à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en
+étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui,
+si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais
+ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise,
+je l'étranglerais en hurlant.</p>
+
+<p>... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir
+de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu
+adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>?
+Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau,
+d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé
+dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles
+ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces
+pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé
+comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son
+dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle
+le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps
+voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir!
+Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du
+monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre
+nous un abîme éternel!</p>
+
+<p>Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence
+si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai
+horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma
+vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que
+me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai
+les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais
+ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> La 2e <i>Lettre d'un voyageur</i>.</blockquote>
+
+<p>Il dévore <i>Wertlier</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>, ces
+folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis.
+Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant
+toujours des affaires de son amie,&mdash;et
+toujours il pense à lui parler de Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais
+je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon
+coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi.
+(<i>Lettre du 10 mai</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>Paul de Musset, dans la <i>Biographie</i>, expose
+longuement cet état navrant de l'âme de son
+frère pendant les premiers mois de son retour.
+Après d'infructueux essais de distraction, dans
+le monde et parmi d'anciens compagnons de
+plaisir, il retombait dans son besoin farouche
+de séquestration. Il subissait maintenant son
+chagrin. La musique le berçait dans une amère
+volupté. Certain concerto de Hummel que lui
+jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de
+douces soirées de Venise, l'arrachait par un
+enchantement soudain à cette morne solitude.
+Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul
+de Musset a donné des fragments d'un ouvrage
+inachevé de son frère, <i>le Poète déchu</i>, où cinq
+ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux
+temps d'épreuve<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. 128-130.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de
+mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je
+regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus
+saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que
+toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
+tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement
+triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que
+je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la
+douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes.
+Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
+mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant
+pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je
+jouais machinalement tous les soirs.</p>
+
+<p>«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent,
+les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie.
+Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout
+ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba
+sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien
+du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait.
+Un vieux tableau, une tragédie que je savais
+par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien
+avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le
+sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience,
+et je vis que la douleur nous apprend la vérité.</p>
+
+<p>«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y
+arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment.
+Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion.
+Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant
+bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était
+brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait
+quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois;
+n'est-ce pas en dire assez?</p>
+
+<p>«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui
+s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli.
+On ne devient pas homme en un jour. Je commençai
+par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des
+lettres à la façon de Rousseau,&mdash;je ne veux pas vous
+disséquer cela.&mdash;Mon esprit mobile et curieux tremble
+incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le
+pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin
+à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai
+dans le monde; il me fallait tout revoir et tout
+rapprendre....»
+</p></blockquote>
+
+<p>George est restée quinze jours sans répondre
+à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est
+toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas,
+Mme Dorval et surtout Planche auraient
+tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la
+figure déplaît à Musset, a réellement parlé
+bassement de lui et insolemment d'elle, elle
+ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut paraître
+détachée de ces misères. Et voici l'état
+de son coeur:</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne
+souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux,
+il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le
+coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et
+sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je
+souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien,
+moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin
+d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont
+en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude
+qui est habituée à veiller sur un être souffrant et
+fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
+deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un
+ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien
+vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu
+conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les
+choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
+le coeur de l'homme changerait s'il entendait la
+voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je
+l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient:
+horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce?
+Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore
+serai-je accusée?</p>
+
+<p>... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive,
+n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un
+nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant.
+Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela.
+Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là!
+et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer;
+mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez
+jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.»
+Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure
+sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre
+une parole amère. Ton souvenir est une relique
+sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce
+le soir dans le silence des lagunes et auquel
+répond une voix émue et une douce parole, simple et
+laconique, mais qui me semble si belle alors!&mdash;<i>io
+l'amo!</i>&mdash;Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et
+que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies.
+Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que
+je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement
+de te maudire, mais de t'oublier.
+</p></blockquote>
+
+<p>L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant
+subsister en elle qu'une maternelle amitié,
+l'amour, après ces longs jours de silence, s'est
+aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset,
+du 10 juin, témoigne d'une âme rassérénée.
+Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble
+n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme;
+il va aimer!... Mais les avances que
+lui font quelques femmes ne l'attirent guère.
+Il aime plus que jamais son <i>Georgeot</i>, «de
+cette amitié douce et élevée qui est restée
+entre eux comme le parfum de leurs amours».
+Or il existe, dit-il, des <i>révélations</i>: avec saint
+Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut
+trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.</p>
+
+<blockquote><p>
+... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille
+quelquefois en criant: «Que Dieu me protège,
+car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et
+effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette
+pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour
+moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi.
+Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à
+mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il
+en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête,
+de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste,
+qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde
+dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre;
+car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était
+couché.</p>
+
+<p>Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui
+s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose,
+chaque homme que je rencontre, fait se détendre une
+fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient
+à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces
+rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils
+aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et
+retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature!
+Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai,
+aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce
+pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie?
+X. <i>(Tattet)</i> est de retour. Il trouve, que <i>je lui apparais sous
+un nouvel aspect</i>, voilà son mot. Du reste, je bois autant
+de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.</p>
+
+<p>Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon
+et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands
+yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es
+cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en
+t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance,
+avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh,
+Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie
+pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et
+perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je
+devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand
+nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse
+tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais
+compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
+que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais
+au lendemain; je croyais qu'il serait toujours
+temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis
+d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos
+jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce
+temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous
+deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je
+n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que
+lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais
+une telle confiance, une si misérable vanité!</p>
+
+<p>J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour
+de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie
+avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que
+je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais
+mourir.</p>
+
+<p>Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse
+et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de
+plaisir que je ne puis le dire.
+</p></blockquote>
+
+<p>Notre poète va décidément mieux: lui qui,
+le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir
+pu se décider encore à aller voir son fils au
+collège: «il a une paire d'yeux noirs que je
+ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il
+écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère
+inquiète que son Maurice se porte bien: «Je
+viens de le voir à l'instant et il doit sortir
+avec moi dimanche.»</p>
+
+<p>Le 15 juin, longue lettre de George tout à
+fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit
+de l'apaisement de son ami, de son
+rétablissement corps et âme.&mdash;Pagello y
+ajoute un billet de sa main pour recommander
+à son malade de l'hôtel Danieli,&mdash;«qu'une
+affection liera toujours à lui d'une manière sublime
+pour eux deux, incompréhensible pour
+les autres»,&mdash;d'éviter l'intempérance et de se
+souvenir de certaine eau de gomme arabique,
+qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce
+sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr,
+ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait
+sous la main, il en boirait une bouteille à
+chaque point de son discours.»</p>
+
+<p>Elle a traversé une grave disette d'argent.
+Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir
+ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur
+est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la
+gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère;
+Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses
+enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses
+profondes qu'il a cru deviner entre les lignes
+de la seconde de ses <i>Lettres d'un voyageur</i>&mdash;qu'il
+vient de porter à la <i>Revue</i>.&mdash;Il est découragé,
+triste, inquiet; il apparaît surtout bien
+las.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main,
+de faire trois cents lieues pour te les amener, et de
+m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette,
+que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite
+par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
+le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au
+torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce
+que pour qu'elle te suive dans l'Océan.</p>
+
+<p>Buloz vient de m'apporter la <i>Lettre</i> que tu lui as envoyée
+pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le coeur me bat si fort qu'il faut
+que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans
+la lettre un mot affreux, celui de <i>suicide</i>; quel que soit
+le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les
+autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance.
+J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci,
+je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère
+adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement
+l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au
+désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais?
+Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles,
+qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il
+m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait
+les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu
+plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle
+donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme,
+qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il
+est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée?
+Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne
+se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions.
+Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais
+bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta
+vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque
+chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force
+que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
+naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle,
+aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un
+Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant;
+mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis
+de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule
+aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le
+sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année
+de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie
+éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être
+là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien,
+sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis
+trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout
+perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans
+fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est
+que d'avoir pour toute consolation une seule pensée:
+qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en
+silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être
+heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos
+que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu
+ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne
+peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble
+créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis
+sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre
+le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être
+aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance,
+que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter
+Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais,
+hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel
+hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété:
+le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit
+de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur,
+est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les
+atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce
+dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se
+trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834.</blockquote>
+
+<blockquote>
+<p>... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne
+au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse
+et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille
+encore un faible écho lointain dans le vide où je suis,
+et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu
+de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit,
+si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi
+de te parler avec cette franchise; pardonne-moi
+de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis
+muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi
+un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car
+la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes
+soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en
+puis plus! <i>(Lettre du 46 juin</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George rassure cet ami trop vite inquiet: son
+idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se
+réveiller au contact d'une contrariété ou d'un
+affront, «la suivra toujours probablement sans
+lui faire aucun <i>bobo</i>, car elle n'a ici aucun
+chagrin de coeur». Son Pagello est un ange;
+ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un
+mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute
+comme glose à cet exposé de sa tranquillité:
+«Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur
+a pris sa source dans tes larmes, non pas
+dans celles de ton désespoir et de ta souffrance,
+mais dans celles de ton enthousiasme et de ton
+sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un
+souvenir plus sûr et plus précieux que tous
+les souvenirs de la possession,» <i>(Lettre du
+26 juin</i>.)</p>
+
+<p>La dernière lettre de Musset adressée à
+Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce
+qu'elle contenait une confidence». On en a
+gardé du moins quelques lignes relatives au
+retour attendu de George avec le «bon docteur»,
+et ce trait qui nous prépare a la rencontre
+des amants:</p>
+
+<p>«&mdash;Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que
+«Mme Sand soit <i>une femme adorable</i>?» Telle
+est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait
+l'autre jour. La chère créature ne me
+l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si
+je varierais mes réponses.&mdash;«Chante, mon
+«brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me
+«feras pas renier, comme saint Pierre.»</p>
+
+
+
+<p>VII</p>
+
+<p>Apres cinq mois de vie commune à Venise,
+George Sand et Pagello partent pour Paris.
+Les dernières lignes que nous avons citées du
+naïf journal du docteur nous signalent chez
+eux un état d'âme assez mélancolique, sans le
+trop préciser. De George Sand elle-même nous
+n'apprendrons rien: nous savons qu'elle n'avoue
+jamais... Cette grande sincère&mdash;pour les
+autres&mdash;s'acharne à tout dissimuler de sa
+vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir
+contre sa légende, légende qui offensait son
+âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à
+ce rôle de <i>Matriarche</i> qui devait faire vénérer
+sa vieillesse.</p>
+
+<p>Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne
+et des petits intérêts de son honnête
+amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses
+enfants,&mdash;à retrouver aussi le poète qui l'avait
+quittée, qui l'adorait encore, qu'elle-même
+avait aimé jadis.</p>
+
+<p>Ce départ de George Sand avec Pagello, après
+cinq mois de calme tête-à-têle, nous apparaît,
+pour lui, maussade et triste, mais pour elle
+libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente
+de nouvelles souffrances?... Reprenons
+le récit du docteur.</p>
+
+<blockquote><p>
+J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et
+je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de
+mes parents ni de mes amis, et sans dire à personne si
+ni quand je reviendrais.</p>
+
+<p>De Milan, j'écrivis à mon père:</p>
+
+<p>«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me
+blâmais de vivre avec une étrangère, perdant ma jeunesse,
+ruinant ma carrière, reniant publiquement ces
+principes de morale chrétienne qui me furent inculqués
+par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette
+lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je
+dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te
+réponds aujourd'hui de Milan: je suis au dernier stade
+de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés,
+comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour
+Paris où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser,
+digne de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière.
+Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à
+Paris.»</p>
+
+<p>J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la
+poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure
+que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme
+celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes,
+la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés
+à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.</p>
+
+<p>George Sand était en costume d'homme. A dos de
+mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous
+sommes transportés à Chamounix, où le jour suivant
+nous avons entrepris à pied l'ascension du Mont-Blanc
+avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands
+et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace,
+après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur
+de la glace à 400 pieds de profondeur, après nous
+être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait
+avec un long hululement dans cette vallée désolée,
+hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles,
+nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre
+gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension
+jusqu'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et
+y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces jeunes
+gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène
+de la gelée.&mdash;Le lendemain nous revenions à Martigny
+et de là nous nous mettions en route pour Genève.</p>
+
+<p>A mesure que nous avancions, nos relations devenaient
+plus circonspectes et plus froides. Je souffrais
+beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher.
+George Sand était un peu mélancolique et beaucoup
+plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement
+en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et
+le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir.
+Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or
+et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura
+un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter pleinement
+aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout
+d'abord le lac: il la côtoie d'une onde si limpide
+qu'on en peut voir les poissons frétiller à O pieds de
+profondeur, comme si on les avait dans la main. De
+plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont un pays
+enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que
+vous avez l'intention de le visiter, puis parce que
+Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints,
+comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou
+sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence,
+et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes
+à Paris. A la station, George Sand trouva un de
+ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna
+chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue
+des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième
+étage à 1 fr. 50 par jour.
+</p></blockquote>
+
+<p>La présence de Pagello allait être importune.
+Dans sa bonté, George Sand n'avait osé
+lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui
+avouer l'affaiblissement de son amour.</p>
+
+<p>Une mélancolie sans issue s'emparait du
+pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation
+à Paris.</p>
+
+<p>La vie monotone et bourgeoise endurée cinq
+mois à Venise, autant que cette étrange correspondance
+entretenue avec Musset,&mdash;et toujours
+exaltée, malgré l'espèce de lassitude que
+nous y avons constatée dès le mois de juin,&mdash;avaient
+préparé ce refroidissement graduel dans
+les relations de Lélia avec le docteur Pagello.</p>
+
+<p>A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir
+Musset. Pagello dut y consentir, s'y résigner,
+et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
+générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser
+ces deux tristesses. Mais tous trois étaient
+malheureux.</p>
+
+<p>Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour
+à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de
+Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
+soupçonner, entre les lignes, qu'il connut
+ces cruelles divinations de la jalousie dont
+l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.</p>
+
+<p>Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de
+corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise,
+et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les
+mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec
+peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une
+amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion
+mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et
+fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires?
+Alors, machinalement, je me levai, et machinalement
+j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements;
+et, tout en soulevant mon linge, je découvris
+un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
+décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de
+ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une
+armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le
+voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler.
+Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut
+mon âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu
+retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours
+honorés et tranquilles; ta conduite à venir tirera des
+enseignements de tes erreurs passées; garde toujours
+dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer
+avec le lait;&mdash;toutes les joies terrestres qui iront
+contre ces préceptes te rendront malheureux.»</p>
+
+<blockquote><p>
+J'entendis frapper doucement à la porte de ma
+chambre; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran,
+qui venaient me chercher pour me mener dîner
+comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha
+âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus
+presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux.
+J'allai donc dîner chez George Sand qui m'offrait la plus
+gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque
+comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir
+avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour
+suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne
+pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma
+position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour:
+ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé
+sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait
+fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille
+et presque sérieux. Le colloque spirituel que je
+venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix
+que je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette
+femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en
+avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements
+tous consécutifs d'un premier faux pas, elle
+gardait un coeur de femme tendre, compatissant,
+industrieux pour les malheureux et intrépide pour le
+sacrifice...
+</p></blockquote>
+
+<p>Donc, à peine arrivée, presque indifférente
+soudain pour l'infortuné Pagello, George Sand
+revoit le poète. Et tous deux sont repris par
+leur ancien amour. La présence de l'Italien, la
+fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas
+cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant
+ils ont retrouvé l'amertume. Quinze
+jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement
+s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable
+a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre
+trop, veut partir.</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et
+j'ai reçu le dernier coup.</p>
+
+<p>J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de
+luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois
+la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière
+épreuve: je sais ce qu'elle me coûtera; mais mon père
+de là-haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtra;
+devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai
+de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je
+reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France.
+Je t'ai vue heureuse; je t'ai entendue dire que tu l'étais.
+Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce
+joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur.
+Mais le destin ne pardonne pas.</p>
+
+<p>... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une
+journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours; je
+pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te
+demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains
+un moment de tristesse, si ma demande importune
+Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne
+m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçois-moi
+seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi
+craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de
+la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a
+murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de
+ma pauvre valse? Ne pense pas retrouver jamais en moi
+ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi
+sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni
+de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un
+tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes
+qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux
+aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui
+échangent un cri de douleur avant de se séparer pour
+l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme
+l'amour céleste, profond comme la douleur humaine.
+O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines
+et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
+ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
+</p></blockquote>
+
+<p>La demande a été accordée; Musset va revoir
+son amie une dernière fois. Il sera fort:
+sa résolution de partir est irrévocable.</p>
+
+<blockquote><p>
+...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce
+n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui
+le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie,
+pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe
+rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve.
+Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour
+que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et
+hautement, parce que j'ai raisonné avec cet amour-là,
+jour par jour, minute par minute, dans la solitude et
+dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est
+invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté
+le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un par
+l'autre; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt
+que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout
+cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué
+de le voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là
+est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il
+n'y a pas dans mon coeur une goutte d'amertume.
+</p></blockquote>
+
+<p>Il compte aller à Toulouse, puis chez son
+oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur;
+de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.</p>
+
+<p>Mais elle hésite maintenant à accepter ce
+rendez-vous. Suprême coquetterie de femme,
+ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus;
+il supplie:</p>
+
+<blockquote><p>
+C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage?
+Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle
+pas; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je
+ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
+crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position
+n'est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu?
+Écoute, écoute, George: si tu as du coeur, rencontrons-nous
+quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des
+Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est
+là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans
+arrière-pensée; écoute-moi te jurer de mourir avec
+ton amour dans le coeur, un dernier baiser, et adieu!
+Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce triste
+soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret.
+C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non,
+non, George, c'est à un ami.</p>
+
+<p>C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme
+à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette
+vie de misères et de souffrances, Dieu m'accorde peut-être
+la consolation de t'être bon à quelque chose. Sois-en
+sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais
+génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je
+destiné à te rendre encore une fois le repos.</p>
+
+<p>Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement
+des portes éternelles. Et puis, avoir tant souffert
+pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore,
+partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai
+tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
+c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu,
+qu'ai-je donc fait?
+</p></blockquote>
+
+<p>Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est
+malheureux. Elle répond à son amant:</p>
+
+<blockquote><p>
+Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet
+et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien
+que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que
+cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi,
+je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne
+veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je <i>lui</i> ai tout
+dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie
+sans lui une dernière fois et que je te décide à rester,
+au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc
+chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps
+affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc
+perdue, puisque tu souffres auprès de moi!
+</p></blockquote>
+
+<p>Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine:
+«Elle dépérissait, en effet, de chagrin.
+Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère,
+au ridicule de la situation: «Du moment
+«qu'il a mis le pied en France», écrit George
+Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du
+saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait
+plus que de l'irritation quand ses deux amis
+la prenaient à témoin de la chasteté de leurs
+baisers: «Le voilà qui redevient un être faible,
+«soupçonneux, injuste, faisant des querelles
+«d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête
+ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude,
+il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.</p>
+
+<p>«George Sand contemple avec horreur le naufrage
+de ses illusions. Elle avait cru que le
+monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger
+leur histoire d'après les règles de la morale
+vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre
+qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
+exactement, des dispensés en morale. Elle lisait
+le blâme sur tous les visages, et pour qui?
+grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
+elle avait honte maintenant,<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> ARVÈDE BARINE, <i>Alfred de Musset</i>, p. 75.</blockquote>
+
+<p>Indulgentes réflexions! George Sand n'eut
+jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait.
+Mais après avoir transfiguré à ses propres
+yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier,
+la voilà qui se laisse reprendre d'amour
+pour Musset, au vertige de son désespoir. Et
+presque fière de la mortelle emprise qu'elle
+sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire
+un dernier adieu.&mdash;Cet adieu n'a pas été
+aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui
+le craindre. Elle a cédé au suprême désir de
+son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello.
+Le lendemain, Musset, qui va décidément
+partir, lui adresse cette belle page triste&mdash;qu'on
+est tenté de trouver... littéraire:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie
+avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir.
+Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes
+amères ont fait place en moi à une compagne bien
+chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit
+tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un
+doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec
+moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi
+craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste,
+aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te
+reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous
+avons passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont
+versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras
+pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir
+qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes les
+joies futures trouveront comme un talisman sur son
+coeur entre le monde et lui.</p>
+
+<p>Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu
+hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle
+est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni
+n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas
+réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma
+soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes
+amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul,
+pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé
+de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir
+encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.</p>
+
+<p>Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur
+quoi que ce soit qui regarde ma vie; parle, dis un mot,
+mon enfant, ma vie est à toi. Écris-moi d'aller mourir
+en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues
+de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu le
+le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi
+de pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée
+de main, un mot, une larme! Hélas! ce sont là tous
+mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si
+mes lettres même hors de France troublent ton bonheur,
+mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas,
+oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans
+me plaindre, à présent, sois heureuse à tout prix. Oh!
+sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est
+inexorable, la mort avare; les dernières années de la
+jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières.
+Sois heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier
+qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était
+jamais. Que t'ai-je répondu? Je n'en sais rien, hélas! ce
+n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne
+renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage,
+de la patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste
+orgueil. Rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en
+as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces
+à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur,
+rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs
+pas sans moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as
+promis devant Dieu.</p>
+
+<p>Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un
+livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle,
+ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette
+froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté.</p>
+
+<p>Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie,
+il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y
+poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre
+plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La
+postérité répétera nos noms comme ceux de ces
+amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux,
+comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard.
+On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce
+sera là un mariage plus sacré que ceux que font les
+prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence.
+Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole
+du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit
+que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours
+des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle?
+Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort
+des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir;
+elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres
+de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui
+nous couchera dans la tombe, comme une mère y
+couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux
+chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je
+terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai
+un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les
+enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce
+siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette
+des résurrections humaines, que le Christ a laissée
+au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis
+fils de ton Père; je te rendrai les baisers de ma fiancée;
+c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers,
+tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir
+à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera
+toujours verte, et peut-être les générations futures
+répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être
+béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec
+le myrte de l'amour aux portes de la liberté<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.***
+«Yorick», dans l'<i>Homme libre</i> du 13 avril 1877. Paul de
+Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son
+frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux,
+en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j'en jure par ma
+jeunesse...» pour être placée en épigraphe de la correspondance,
+quand on la publierait. Inutile d'ajouter qu'elle figure
+dans la correspondance autographe&mdash;qui est en possession
+de M. de Lovenjoul.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre était trop résignée. Pour la première
+fois, le poète considérait le prestige à
+venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
+Plus humble était la plainte que lui dictaient
+jusque-là ses tourments. Elle traduisait
+sa souffrance sans aucun souci d'art ni de
+gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre
+le repos et l'orgueil?... Hélas! il avait cette
+femme dans l'âme plus que dans la chair....</p>
+
+<p>Il est parti pour Bade le 25 août. Son
+voyage a duré six jours. A peine installé, il
+mesure sa solitude, et tout le passé douloureux
+qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant
+cri d'amour:</p>
+
+<blockquote><p>
+Baden, 1er septembre 1834.</p>
+
+<p>Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas
+encore écrit. J'attendais un moment de calme; il n'y en
+a plus. Je voulais t'écrire doucement, tranquillement,
+par une belle matinée, te remercier de l'adieu que tu
+m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma chère
+amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement
+de mon amour. Ah! George, quel amour! jamais
+homme n'a aimé comme je t'aime! je suis perdu, vois-tu,
+je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je
+vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle;
+je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif
+de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être
+aimée, si tu l'as jamais demandé au Ciel, oh toi, ma
+vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les
+fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela,
+autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses
+amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon
+sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans
+nom, insensé, désespéré, perdu! Tu es aimée, adorée,
+idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai
+pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux
+cela; et mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre.
+Je me soucie bien de ce qu'ils en diront. Ils disent que
+tu as un autre amant, je le sais bien, j'en meurs, mais
+j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent d'aimer!</p>
+
+<p>Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir;
+il n'y avait pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue
+dans mes bras, ô mon corps adoré! Je t'avais pressée
+sur cette blessure chérie! Je suis parti sans savoir ce
+que je faisais. Je ne sais si ma mère était triste; je
+crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai
+rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes,
+je le respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse
+et tranquille là-bas, tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce
+que c'est d'attendre un baiser cinq mois? Sais-tu ce que
+c'est, pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq
+mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner,
+le froid de la tombe descendre lentement dans
+la solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte,
+comme la neige? Sais-tu ce que c'est pour un coeur
+serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment,
+de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
+et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh,
+mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait
+pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit
+qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre
+amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je
+tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux
+ma souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer,
+vois-tu. Tu te rétracterais que cela ne servirait à rien.
+Tu veux bien que je t'aime; ton coeur le veut, tu ne
+diras pas le contraire; et moi je suis perdu, vois-tu, je
+ne réponds plus de rien.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce
+que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes,
+tous ces Allemands qui passent sans me comprendre,
+avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est que cette
+chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que
+la vie est charmante, la promenade agréable, que les
+femmes dansent, que les hommes fument, boivent,
+chantent, et les chevaux s'en vont en galopant. Ce n'est
+pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. Écoute,
+George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me
+dissuader: pas de consolations, de jeunesse, de gloire,
+d'avenir, d'espérance, pas de conseils, pas de reproches.
+Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j'ai cru
+au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me donne
+envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis
+pas un fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai;
+j'ai de la force encore. Mais de la force, mon Dieu, à
+quoi sert d'en avoir quand elle se tourne elle-même
+contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me fais
+pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets,
+je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je
+t'écris dans un moment de fièvre ou de délire, que je
+me calmerai; voilà huit jours que j'attends un quart
+d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. Je le
+sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des
+espérances dans quelques coeurs aimants; je sais bien
+qu'ils ont tous raison; n'ai-je pas fait ce que je devais?
+Je suis parti, j'ai tout quitté; qu'ont-ils à dire? Le
+reste me regarde. Il serait trop cruel de venir dire
+à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de
+mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la
+permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée
+du matador dans l'épaule, et de finir en paix. Ainsi,
+je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera
+pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et
+une petite voiture, et que tu viennes. J'aurai beau
+regarder, me voilà assis devant cette petite table,
+au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
+emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne
+mourras pas sans m'embrasser. Tu vois que je souffre,
+tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces
+illusions. Tu me parles de nous retrouver. Tout cela est
+bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
+Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas
+y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau
+de papier grand comme la main, et tu n'écriras pas
+dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne sais quelles
+phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements;
+il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh
+bien, tout cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire.
+Je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout. Combien tout
+cela durera encore, je n'en sais rien. J'aurais voulu faire
+ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail
+et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton caractère,
+mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne
+sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait
+fallu que je te visse, que tu me racontasses tout cela. Si
+tu avais voulu, j'aurais loué aux environs de Moulins ou
+de Châteauroux un grenier, une table et un lit. Je m'y
+serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou deux
+fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive.
+J'aurais écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il
+y aurait eu là quelques beaux moments. Tu n'aurais cru
+trahir personne, j'espère. Tu m'as vu mourant d'amour
+dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien eu à te reprocher?
+Mais tous les rêves que je peux faire sont des
+chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et
+les choses. Tout est bien, tout est mieux ainsi.</p>
+
+<p>O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque
+chose. Sors un beau soir au soleil couchant, seule. Va
+dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque
+saule vert. Regarde l'Occident et pense à ton enfant qui
+va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres,
+si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton
+bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez
+toi doucement, allume la lampe, prends ta plume,
+donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce
+qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un
+peu.</p>
+
+<p>Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire
+même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce
+ne peut pas être un crime. Je suis perdu. Mais qu'il n'y
+ait rien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi,
+que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de l'amour?
+Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis
+jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à
+douze lieues de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni
+plus loin; mais que j'aie une lettre où il n'y ait rien
+que ton amour; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres,
+tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue,
+et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand
+j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent,
+mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir,
+il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George,
+ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
+lettre. Je me meurs. Adieu.</p>
+
+<p>A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.</p>
+
+<p>O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon
+George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier
+amour.
+</p></blockquote>
+
+<p>Où en était George Sand, à l'heure où son
+ami lui envoyait cet appel égaré?</p>
+
+<p>Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui
+avait d'abord apaisé le poète, l'avait passionnément
+exaltée. Le 29 août, elle rentrait à
+Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.&mdash;«Viens
+me voir, écrivait-elle à Gustave Papet,
+je suis dans une douleur affreuse. Viens me
+donner une éloquente poignée de main, mon
+pauvre ami...» Elle ne dissimulait point sa
+blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait
+dans l'amitié, négligée trop longtemps.</p>
+
+<p>Pour la première fois, ses enfants ne lui
+faisaient pas tout oublier. Bientôt la vie lui
+apparaissait intolérable. Et elle confiait à Boucoiran
+(lettre du 31 août) des pensées de suicide:
+«Vous avez dû le comprendre et le deviner,
+ma vie est odieuse, perdue, impossible, et
+je veux en finir absolument avant peu. Nous en
+reparlerons.... J'aurai à causer longuement avec
+vous et à vous charger de l'exécution de volontés
+sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance...
+quand je vous aurai fait connaître l'état de mon
+cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
+qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de
+vivre quand je devrais en avoir déjà fini.» Puis
+elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave
+et digne homme de sa trempe»<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> <i>Correspondance,</i> I, p. 279.</blockquote>
+
+<p>Cette crise dure quelques jours. Musset qui
+comptait travailler à Bade, qui avait promis à
+Buloz un roman et des vers<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, continue de se
+désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à
+Nohant. Et,&mdash;comme jadis à Venise la lettre
+si longtemps attendue de Genève,&mdash;cette
+vivante preuve d'un invincible amour calme la
+passion de George et la guérit du désespoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> <i>Lettre</i> du 18 août.&mdash;Cf. M. Clouard, article cité, p. 730.</blockquote>
+
+<p>A ces doléances sublimes, attendrissantes
+à force de chagrin sincère, qu'elle a
+reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur
+un album,&mdash;d'un petit bois où elle se promène,&mdash;par
+une lettre toute raisonnable, et sans
+aucun vestige de sa folie récente. Elle lui
+reproche d'exprimer de la passion et non plus
+ce saint enthousiasme, cette amitié pure...
+Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer
+tous les trois. «Ne m'aime plus: je ne vaux
+plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
+tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir
+de cet amour pour moi, qui te fait tant de
+mal, et que tu as pourtant si solennellement
+abjuré à Venise, avant et même encore après
+ta maladie. Adieu donc le beau poème de
+notre amitié sainte et de ce lien idéal qui
+s'était formé entre nous trois, lorsque tu <i>lui</i>
+arrachas à Venise l'aveu de son amour pour
+moi et qu'il jura de me rendre heureuse.»
+Et elle ajoute que lui-même, il a uni
+<i>leurs</i> mains malgré <i>eux</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Nous avons donné le passage, <i>Introduction</i>, p. VI.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie
+comme elle l'exige. Il n'a jamais vu aussi
+clairement, lui dit-il, combien il est peu de
+chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus
+malheureuse encore qu'indifférente:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien
+malade, et ne crois pas que je sois moi-même de force
+à t'adresser un reproche. Il faut que tu souffres beaucoup
+pour que tu n'aies même plus une larme pour
+moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole
+qui, <i>depuis trente ans</i>, disais-tu, <i>n'a pas encore été
+faussée</i>. Elle le sera donc une fois, et j'aurai perdu le
+seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu'il en
+soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du Mort. Car, à
+vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne,
+en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour
+par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.</p>
+
+<p>... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en
+me disant qu'un soupçon jaloux tue l'amour dans ton
+coeur? Qui crois-tu donc que j'aime? Toi ou une autre?
+Tu t'appelles <i>insensible, un être stérile et maudit</i>? Tu te
+demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
+fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant
+de quels abîmes je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà
+ici, à Baden, à deux pas de la Maison de Conversation.
+Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit pour aller
+faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais
+à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront
+peut-être pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort
+jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas
+leur amant, parce qu'elles ne veulent pas se voir méconnaître.
+Quoi que tu fasses ou quoi que tu dises, morte
+ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
+autre. «<i>Aime-moi dans le passé</i>, me dis-tu, <i>mais non telle
+que je suis dans le présent</i>.» George, George, tu sauras que
+la femme que j'aime est celle des rochers de <i>Franchart</i>,
+mais que c'est aussi celle de Venise, et celle-là, certes,
+ne m'apprend rien, quand elle me dit qu'on ne l'offense
+pas impunément.</p>
+
+<p>... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je
+crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps... Je
+souffre, et à quoi bon? Ta lettre m'a fait un mal cruel.
+George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de
+gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne
+aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien,
+écoute, adieu, n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est
+horrible, au bout du compte. Tu souffres, toi aussi. Je
+te plains, mon enfant; mais puisqu'il est vrai que je ne
+peux rien pour toi, eh bien, alors, si notre amitié s'envole
+au moment où tu souffres et où tu es seule, qu'est-ce
+que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète.
+Adieu. Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.</p>
+
+<p>Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu.
+O mon Dieu, toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc?
+Mourir sans cesse! Oh mon coeur, mon amour, je ne
+t'en veux pas de cette lettre-ci; mais pourquoi m'as-tu
+écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit Dieu!
+J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!
+</p></blockquote>
+
+<p>Pagello était allé voir Musset avant son départ
+pour Baden. Il l'avait trouvé lisant une
+lettre d'Elle.&mdash;George vient d'écrire à Alfred
+que Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha
+certaine phrase passionnée qu'il disait
+y avoir surprise. Or cette phrase n'était que
+dans son imagination. Musset répond à son
+amie que personne n'a rien pu voir de sa lettre
+tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
+sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet
+homme... Mais a-t-elle bien rompu? Ne lui
+parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...</p>
+
+<blockquote><p>
+... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être,
+et <i>Lui</i> aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager
+personne. S'il souffre, lui, eh bien, qu'il souffre, ce
+Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon;
+il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le voilà prévenue,
+et je te rends tes propres paroles: «<i>Je t'écris cela,
+afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en
+prisses aucune idée de rapprochement avec moi</i>.» Cela est-il
+dur? Peut-être. Il y a une région dans l'âme, vois-tu,
+lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu'il souffre!
+Il te possède. Puisque ta parole m'est retirée; puisqu'il
+est bien clair que toute celte amitié, toutes ces promesses,
+au lieu d'amener une consolation sainte et
+douce au jour de la douleur, tombent net devant elle;
+eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes; adieu,
+non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en t'aimant.
+Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu!
+Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant
+celle lettre, il me semble que c'est mon coeur que je
+ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie. Adieu.
+(<i>Lettre de Baden, 15 septembre</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>La fin de ce mois de septembre ne fut que
+tristesses pour tous les trois. Au commencement
+d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
+Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa
+pensée unique restait à son amie, et son premier
+soin était de lui demander de la revoir:</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre
+bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste
+aussi. Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si
+je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; la
+moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire
+souffrir un instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu
+auras toute confiance, et tu sauras jusqu'à quel point
+je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il n'y a plus
+pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit
+de toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te
+ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble;
+parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou
+de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je ne suis
+plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi
+ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu
+voudras, quand tu auras une heure, un instant à perdre.
+Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux.
+Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
+rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer.
+Ton frère,</p>
+
+<p>ALFRED.
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Cette utopie que tous trois auraient acceptée,
+d'une amitié vaguement amoureuse, n'est
+guère précisée, que dans les lettres de George
+Sand. Ni Pagello, dans son journal, ni Musset,
+dans ses lettres, ses romans et ses vers, ne paraissent
+y avoir souscrit, aussi résolument.</p>
+
+<p>Pagello ne fait même aucune allusion, dans
+son mémorial sincère, aux égards que son amie
+prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu
+revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons
+mentionnée qu'une rencontre avec George Sand,
+depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le où
+nous l'avions coupé:</p>
+
+<blockquote><p>
+&mdash;Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre
+pour nous revoir dans trois mois, mais elle croyait que
+peut-être nous ne nous reverrions plus et, sans manifester
+ce doute qui dans ce moment lui était pénible, elle
+redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
+de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais
+à Paris de cultiver les études de ma profession.
+Aucune mère n'aurait parlé avec une affection plus
+raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.</p>
+
+<p>Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent
+que j'avais pu et vendu quelques objets précieux. De
+plus, j'avais expédié d'avance à Paris quatre tableaux à
+l'huile de Zucarelli pour les vendre et pouvoir demeurer
+quelques mois dans la capitale de la France.&mdash;George
+Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les
+tableaux partiront avec moi demain pour la Châtre où
+un amateur de mes amis en fera sûrement l'acquisition,
+aussi je te prie de me laisser le soin de cette affaire et
+de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
+Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera
+l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée
+de main qui fut comprise comme le plus éloquent discours.
+Le matin suivant, Boucoiran frappait à ma porte
+et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat de
+l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour
+tous les grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu
+et ensuite la Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui
+m'accueillit avec grande courtoisie, j'allai avec mon Mentor
+faire une visite d'un autre genre à M. Buloz, Savoyard,
+directeur de la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Boucoiran
+portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second
+volume de <i>Jacques</i>, écrit chez moi à Venise. «Elle est
+donc arrivée? dit Buloz.&mdash;Oui, répondit Boucoiran,&mdash;Depuis
+quand?&mdash;Depuis deux jours.&mdash;Cette diablesse
+de femme me fait devenir fou; voici un volume que
+j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était
+entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.»
+Boucoiran sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme
+une statue; pendant ce temps-là, je me détournai pour
+regarder quelques estampes qui ornaient la pièce, et
+Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après
+quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses
+lunettes et, me regardant avec discrétion et courtoisie
+du seul oeil qui lui restait, me fit les plus gracieuses
+questions, les offres les plus courtoises, et finit par me
+donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
+qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle
+que ce fût. Je la mis dans ma poche en le remerciant;
+puis je pris congé, en souriant de mon importance littéraire.
+La carte équivalait à une nomination de journaliste.</p>
+
+<p>Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que
+des deux mondes où rayonne son fameux journal. Ici
+je ne puis m'abstenir de signaler ce qui me fut le plus
+agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa revue, me
+sachant collaborateur de George Sand pour les <i>Lettres
+d'un voyageur</i>. Il me donna de curieux éclaircissements
+sur le groupe littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus
+un tact très fin, des manières franches, un excellent
+coeur et un rare bon sens.</p>
+
+<p>... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable
+imprésario d'opéra. Il a ses ténors, ses <i>prime donne</i>, ses
+<i>contralti</i>, ses basses, ses secondes parties et ses choeurs,
+c'est une joie que de voir cet homme s'agiter avec sa
+<i>virtuose canaille</i> et suivant les convenances particulières
+de chacun. Ils sont excellemment payés selon leur catégorie,
+mais ils sont presque tous en dette de travaux.</p>
+
+<p>La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de
+billets, de sollicitations de toute sorte, pour de l'argent,
+de l'argent, de l'argent, et cela contre la seule garantie
+de l'argument d'un article, d'une histoire, d'un récit
+encore gisant dans l'esprit de l'auteur,&mdash;qui promet
+de le livrer dans quinze jours, un mois, un an.... Je me
+suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de
+loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre,
+sur la vie privée de ces monstres de grands
+hommes. Figurez-vous Chateaubriand, le plus grand, le
+plus moral des poètes français de ce siècle: il joue et
+il perd dans une nuit, par anticipation, une édition nouvelle
+de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison délicieuse,
+tout incrustée de marbres rapportés de Grèce:
+il la perd également au jeu.</p>
+
+<p>Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?...
+Je vous dis qu'à peu près tous sont dans le même
+genre.</p>
+
+<p>Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas
+depuis longtemps. Boucoiran fut mon mentor et mon
+ange tutélaire. Huet, Lisfranc, Amussat, trois illustres
+médecins, me prodiguèrent les amabilités et m'aidèrent
+à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences médicales.
+Et de funestes pensées survenaient pour me travailler
+l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je
+passais dans la solitude de ma chambrette, le portrait
+de ma mère m'inspirait des paroles d'inexprimable consolation
+et je trouvais le courage de défier ma pauvreté
+et mon ténébreux avenir.</p>
+
+<p>Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait
+la vente de mes tableaux pour 1500 francs. Je
+crus être devenu un Rothschild, et dans l'extase de la joie
+je courus me procurer une boîte d'instruments de chirurgie
+avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un
+nouvel envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours
+après, me mit en mesure de vivre sobrement pendant un
+mois encore, réservant les 500 francs supplémentaires
+qu'elle-même devait m'apporter pour retourner à
+Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme,
+amena le jour redouté et désiré par moi du retour de
+la Sand à Paris. J'eus d'elle les autres 500 francs, je préparai
+mon bagage, et, deux jours après, j'allai chez
+George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux
+furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder.
+Elle était comme perplexe: je ne sais pas si elle
+souffrait; ma présence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet
+Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité
+incomprise dont elle avait coutume d'envelopper
+la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître
+que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités
+excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette
+connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du
+dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite.
+J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran
+qui m'accompagna et me laissa au point où vous m'avez
+trouvé.
+</p></blockquote>
+
+<p>Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu
+que la situation était insoutenable. Un invincible
+renouveau d'amour avait surgi pour George
+Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé
+d'estimer, d'aimer peut-être Pagello, dans ce
+coeur double par générosité qui ne pouvait se
+résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant
+tous deux malheureux. «Tout de moi <i>le</i> blesse
+et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, faut-il te
+le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce
+que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de
+ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a
+plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour.
+Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y
+retourner dans l'intention de le consoler; me
+justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
+je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet
+homme généreux, aussi romanesque que moi et
+que je croyais plus fort que moi.»</p>
+
+<p>Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu
+d'Alfred Tattet, l'ami de Musset, qui, à
+Venise, était devenu un peu son ami. Il lui
+avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait
+de le revoir et de l'embrasser. Ils se rencontrèrent,
+Pagello lui ouvrit son coeur simple, et
+à la veille de retourner à ses lagunes, il lui
+adressa ce billet d'adieu: «Mon bon ami,
+avant de partir, je vous envoie encore un baiser.
+Je vous conjure de ne souffler jamais mot de
+mon amour avec la George.&mdash;Je ne veux pas
+de vengeances.&mdash;Je pars avec la certitude
+d'avoir agi en honnête homme.&mdash;Ceci me fait
+oublier ma souffrance et ma pauvreté.&mdash;Adieu,
+mon ange.&mdash;Je vous écrirai de Venise.&mdash;Adieu,
+adieu.»</p>
+
+<p>Il vécut tranquille à Venise, considérant de
+loin le sillage de gloire qui suivait à travers le
+siècle celle qui avait été son amie d'un jour. Des
+relations cordiales mais lointaines s'établirent
+entre George Sand et lui. «Jeunette encore,
+m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans
+la langue française, il me souvient d'avoir écrit
+sous la dictée de mon père à George Sand, et
+que celle-ci fut toujours des mieux disposées
+pour tous ceux que lui recommandait son ami
+Pagello, parmi lesquels Daniel Manin.»&mdash;Les
+plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours
+devant son impérieux besoin d'amitié: sa
+bonté d'instinct, comme son génie, étaient des
+forces de la nature.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Musset n'a pas attendu le départ de Pagello
+pour revenir à George Sand. Entièrement repris
+par elle, repentant, généreux, séduisant et
+soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut
+s'en passer.</p>
+
+<p>Telle est l'emprise de l'amour sur tout son
+être que, devant la chère présence, il ne s'appartient
+plus. Dominée par une impatience de jouir
+profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant
+perdu consumé d'incurable tendresse,
+s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion
+du sentiment qui règne sur sa vie. La
+volonté n'existe plus en lui que pour l'amour.
+Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait
+unique de son coeur, y met une détresse
+constante. Impétueux, même imprudent, pour
+sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste
+plus faible qu'une femme. Un sentiment inné
+de l'honneur, du devoir, guide toujours son
+âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne
+retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son
+espérance, ne lui fait estimer la vie.</p>
+
+<p>Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé
+sa maîtresse. Un long bonheur est-il
+possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut
+s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs
+joies.</p>
+
+<p>Écoutons la femme se plaindre, pardonner,
+pleurer, s'égarer.... et se donner raison:</p>
+
+<blockquote><p>
+J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient
+dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu
+me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme
+un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien,
+n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais
+hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit.
+Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit
+pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans
+moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez
+folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu
+qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre
+moi que tu tournes ton désespoir et la colère.</p>
+
+<p>.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur
+a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent
+que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher
+ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis
+de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu
+que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller,
+je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon
+goût de m'interroger sur toi?&mdash;Mais tu n'es plus mon
+frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances
+à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit
+tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais
+de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème,
+tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus
+qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme
+une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons
+être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et
+perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
+à me reprendre et à me garder? Je ne voulais
+plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette,
+tu serais moins malheureux. Il faudrait te
+mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai
+jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire
+croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au
+supplice<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs
+Lettres n'est datée.</blockquote>
+
+<p>Dès la première reprise la pauvre femme
+était blessée; mais elle songeait à Venise et
+sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
+rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait
+soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle
+lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
+amant lui demandait pardon.&mdash;Qu'a-t-il pu
+dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être
+heureux!...&mdash;Elle veut rentrer à Nohant?...
+Est-ce possible que tout soit fini!&mdash;Ecoutons
+ce touchant désespoir.</p>
+
+<blockquote><p>
+.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable
+envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le
+sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma
+bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou,
+que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
+ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis
+un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne
+sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes,
+que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs
+peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir,
+et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de
+toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant,
+mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais
+passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre
+qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire,
+à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a
+de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être
+pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement.
+O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non,
+non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas.
+Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie,
+attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas.
+Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te
+revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je?
+A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient
+pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou
+misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence
+pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même
+pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime
+tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer!
+Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère,
+de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
+Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais
+ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée,
+affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé!
+Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais
+tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon
+à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans
+le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là!
+Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais
+donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot,
+non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement:
+<i>J'attendrai</i>. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept
+mois que j'attends, je puis en attendre encore bien
+d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon
+enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
+</p></blockquote>
+
+<p>Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné;
+mais le voici malade. «&mdash;J'ai une fièvre de cheval....
+Comment donc faire pour te voir?» Il
+est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient
+entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand
+il n'y aurait personne».</p>
+
+<p>George Sand a entendu l'appel de «son pauvre
+enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y
+oppose. Mais comment s'y prendre? «&mdash;Je
+peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie.
+Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait
+semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais
+pour une garde. Laisse-moi te veiller
+cette nuit, je t'en supplie.»&mdash;Mme Lardin de
+Musset m'a conté que George Sand était venue,
+en effet, sous le costume de sa servante et
+qu'elle avait veillé son frère maternellement.</p>
+
+<p>Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer
+des relations qui brûlaient sa vie. Ne
+parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir.
+Musset n'aimait point les observations; il tenait,
+néanmoins, à l'affection de son vieil ami.
+Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet:
+«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et
+très involontaire d'un différend entre vous et
+Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi,
+et l'engage à venir causer.&mdash;Vraisemblablement,
+Tattet invoqua des prétextes pour ne pas
+s'y rendre, et Musset en eut du dépit.</p>
+
+<p>Mais on clabaudait sur la réconciliation des
+deux amants. Gustave Planche recommençait
+les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.</p>
+
+<p>Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:</p>
+
+<blockquote><p>
+Monsieur,</p>
+
+<p>Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous
+auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature
+telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.</p>
+
+<p>Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin
+de lui donner la suite qui me conviendra.</p>
+
+<p>Je vous salue.</p>
+
+<p>Vicomte ALFRED DE MUSSET.</p>
+
+<p>Quai Malaquais, n° 19.
+</p></blockquote>
+
+<p>Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit
+(10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu.
+Nous voilà informés que Musset habitait
+alors chez George Sand; ils étaient pleinement
+réconciliés.</p>
+
+<p>Ce bonheur fut encore de peu de durée.
+Ecoutons les pauvres amants se lamenter sur
+leur impuissance à conserver la paix:</p>
+
+<p><i>De Lui à Elle</i>: Le bonheur, le bonheur, et la Mort
+après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes.
+Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu,
+heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi
+les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge,
+sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur
+mes lèvres.</p>
+
+<p>Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt.
+Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette
+à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer,
+de pardonner!</p>
+
+<p>Ce soir! ce soir!</p>
+
+<p>6 heures.</p>
+
+<p><i>D'Elle à Lui</i>: Pourquoi nous sommes-nous quittés si
+tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être
+heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui,
+et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas
+de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu
+t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas!
+mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre
+qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous
+ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous
+aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La
+mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye...
+Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si
+je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi;
+penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il
+l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où
+l'effroi est plus fort que l'amour...</p>
+
+<p>...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous
+deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour
+moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs?
+Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles
+femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent
+t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de
+bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.</p>
+
+<p>...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une
+chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te
+faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques
+moments de peur et de tristesse que j'aurai encore
+sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge.
+Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi
+qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.</p>
+
+<p><i>De Lui</i>: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu
+m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la
+force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi
+pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.</p>
+
+<p><i>De Lui</i>: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô
+mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant.
+Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres,
+mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!</p>
+
+<p>Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre
+homme.</p>
+
+<p><i>D'Elle:</i> Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous
+jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et
+ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air.
+Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle
+ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!...
+Elle songe réellement à ramener Musset
+dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent
+si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas,
+Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité.
+Mais non! Il faut se séparer une fois
+pour toutes. Il faut s'en donner le courage.&mdash;Une
+fatalité pesait sur cet amour: tous deux se
+débattaient dans une détresse invincible.</p>
+
+<p>Descendez, descendez, lamentables victimes,
+Descendez le chemin de l'enfer éternel...</p>
+
+<p>Le poète comprit que la situation était sans
+issue. Excédé de cette passion épuisante, il
+résolut de partir.&mdash;Le l0 novembre, il l'annonce
+à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas
+le courage d'attendre son départ à elle. Il veut
+néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux
+lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.</p>
+
+<p>Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet
+dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il
+veut fuir: «Tout est fini.&mdash;Si par hasard on
+vous faisait quelques questions, si peut-être on
+allait vous voir pour vous demander à vous-même
+si vous ne m'avez pas vu, répondez purement
+que non et soyez sûr que notre secret
+commun est bien gardé de ma part<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>...» Et il va
+en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un
+de ses parents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.</blockquote>
+
+<p>De son côté, George Sand est partie pour
+Nohant. Elle y éprouve comme lui un sentiment
+de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a
+su la rupture, l'en félicite et elle lui répond:
+«Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai
+à Paris que guérie et fortifiée... Vous
+avez tort de parler comme vous faites d'Alfred.
+N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et
+soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et
+moi<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine,
+p. 84.</blockquote>
+
+<p>Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais
+voici que George se reprend à l'aimer,&mdash;comme
+elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour
+le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent
+s'empare de la pauvre femme. Elle va payer
+toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.</p>
+
+<p>Dans son égarement, elle coupe sa chevelure
+et l'envoie à Musset. Le poète touché va
+se rendre: ses amis le retiennent et triomphent
+encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.</p>
+
+<p>Mais cette obstination à se torturer fatigue
+son confesseur d'autrefois:</p>
+
+<blockquote><p>
+Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je
+ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous
+surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée
+moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue,
+mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
+folle.</p>
+
+<p>Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été
+chez <i>lui</i>. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en
+mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de
+moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse,
+à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore
+le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles
+choses.</p>
+
+<p>Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente
+et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon
+Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que
+cela à faire<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>!...
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul,
+article cité, p. 438.</blockquote>
+
+<p>Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours
+chez Delacroix, un bon ami, qui fait son portrait
+pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Mais le soir, elle est seule
+et triste. «&mdash;Seule, quelle horreur!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Nous savons par le <i>Journal</i> du grand peintre comme
+les passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...</blockquote>
+
+<p>Elle traverse une crise terrible, elle va connaître
+des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas.
+Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour
+écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop
+malheureuse aussi, elle confie ses tourments à
+un journal intime. Elle nous y laissera le plus
+sincère de son âme. Son expérience d'écrivain
+et de psychologue lui a proposé cette confession
+comme le meilleur des soulagements. Elle la
+continuera huit jours, épanchant le trop-plein
+de son coeur avec cette abondante et claire éloquence
+qui est tout son génie<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset.
+Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie.
+Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dans <i>Lui et Elle,</i>
+chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites.
+Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments,
+pp. 83-87.</blockquote>
+
+<p>Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,&mdash;en
+bousingot;&mdash;croyant se distraire, elle s'y est
+ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie.
+Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis
+huit jours la laissent insensible.&mdash;Elle a posé
+chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant
+les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister
+au besoin de lui parler de sa douleur. Il
+lui a conseillé de ne pas avoir de courage:
+«Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis
+ainsi, je ne fais pas le fier, <i>je ne suis pas né romain</i>.
+Je m'abandonne à mon désespoir; il me
+ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez,
+il se lasse à son tour, et il me quitte.»</p>
+
+<p>Son chagrin à elle augmente tous les jours.
+Elle se retient d'aller casser le cordon de la
+sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de
+se coucher en travers de sa porte....</p>
+
+<blockquote><p>
+... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui
+disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis,
+mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois
+bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi,
+ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
+quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me
+trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré
+les deux grandes rides qui se sont formées depuis
+l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras
+ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi,
+maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec
+cet affreux mot: <i>dernière fois!</i> Je souffrirai tant que tu
+voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une
+fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser,
+qui me fasse vivre et me donne du courage.&mdash;Mais tu
+ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es
+vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands
+torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je
+me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison
+égoïste et méchante me disait: <i>Tu fais bien!</i> A présent,
+je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans
+le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime;
+je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé
+de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes
+fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez
+en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est
+belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous
+dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne
+pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera
+pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime
+le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment
+de l'aimer ou jamais.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin
+d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur
+sans vanité pour l'accueillir et la conserver.
+«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux
+dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur,
+j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle
+m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai
+cherché un contrepoison qui m'a achevée....»</p>
+
+<p>Son épanchement douloureux remplit des
+pages et des pages. Elle le reprend au bout de
+trois jours pour consigner les précieuses confidences
+de trois de ses amis célèbres sur l'amour:</p>
+
+<blockquote><p>
+Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui
+méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on
+aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu.
+C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a
+eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais,
+et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait
+de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu
+Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête
+et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu
+dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit
+qu'il fallait <i>ruser</i> avec les hommes et faire semblant de
+se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve
+qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de
+sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et
+il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous
+aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
+en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai,
+ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera
+l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille
+trouver soeur Marthe<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> La religieuse du couvent des Augustines où avait été
+élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs
+fois après son mariage.&mdash;Est-ce cette amitié pour soeur
+Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans: <i>On ne badine
+pas avec l'amour</i>?</blockquote>
+
+<p>Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut
+pas travailler. Son journal désormais la consolera
+tous les soirs.</p>
+
+<p>Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique
+lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes
+blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio
+ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles
+saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant,
+il pense peut-être qu'elle joue une comédie,&mdash;et
+elle en meurt. Où est le temps de ces
+lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh!
+ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées,
+tant arrosées de larmes, tant collées sur
+mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»</p>
+
+<p>Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement,
+douloureusement<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.... N'a-t-elle pas
+assez expié? Ne voilà-t-il pas, depuis des semaines,
+assez de terreurs, de frissons, de
+prières éperdues dans les églises... Un de ces
+soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié:
+Confesse et meurs!&mdash;«Hélas! j'ai confessé
+le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on
+ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans
+d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un,
+que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur
+de Venise», qui fut son crime, un crime
+qui la tue dans une trop longue agonie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée,
+après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi
+chaque semaine? Pourquoi ce <i>crescendo</i> de déplaisir,
+de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante
+raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette
+douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de
+ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai
+reçu pour un seul jour de ton effusion! Mais <i>jamais</i>!
+jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela!
+Je vais y aller! J'y vais!&mdash;Non!&mdash;Crier, hurler,
+mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.</p>
+
+<p>Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a
+fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler?
+Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez
+mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait
+sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai
+jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert,
+à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que
+ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et
+j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait:
+«Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai,
+je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas,
+dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à
+moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut,
+Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre
+femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
+</p></blockquote>
+
+<p>Suspendons un moment ce résumé banal et
+froid de la précieuse confession. Aussi bien
+présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours.
+Et revenons à Sainte-Beuve.&mdash;Il est allé
+voir George Sand. Il a consenti à prier Musset
+de ne point abandonner la malheureuse. Mais
+le poète est décidé à ne pas reprendre sa
+chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt
+que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes
+circonstances, à moi et à la personne dont vous me
+parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant
+de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des
+relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère
+que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution
+aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein
+de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à
+accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
+mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses
+sans doute, comme vous me le dites vous-même.
+Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes,
+et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne
+plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par
+quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé
+positivement de la recevoir à la maison...
+</p></blockquote>
+
+<p>Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes
+relations avec Sainte-Beuve se maintiendront:
+«Vous feriez de moi un <i>cruel</i> si vous me laissiez
+croire que pour vous voir il faut que je
+sois brouillé avec ma maîtresse<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.</blockquote>
+
+<p>George Sand a compris que Musset était
+excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle
+écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> <i>Id.</i>, p. 439.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je
+vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai
+plus même l'espoir de terminer doucement cet amour
+si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur
+avec!</p>
+
+<p>Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à
+me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop
+de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le
+porter.
+</p></blockquote>
+
+<p>Un passage de la cinquième de ses <i>Lettres
+d'un voyageur</i>, le récit des amours de Watelet
+et de Marguerite Leconte, fait allusion
+à cette crise de son âme<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>. Mais le journal intime
+que nous citions plus haut va nous la
+préciser davantage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de <i>Cosmopolis</i>,
+p. 440).&mdash;Cette cinquième Lettre a paru dans la <i>Revue
+des Deux Mondes</i> du 15 janvier 1835 sous le titre de <i>Lettres
+d'un oncle</i>.</blockquote>
+
+<p>Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et
+puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore
+son amour. Elle comprend, dans sa subtilité
+de femme, qu'il agit par faiblesse, car le
+monde est entre eux. «... Tu ne peux pas ôter
+de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par
+moi, mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la
+compassion et l'amitié. Pauvre Alfred! Si personne
+ne le savait, comme tu me pardonnerais!»</p>
+
+<p>Musset a peur de se laisser reprendre à son
+amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être
+jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à
+George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a
+aucun motif pour le renvoyer. «Si elle avait
+pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de colère.»
+Mais c'est chose impossible à son coeur.&mdash;«Ah!
+mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu
+pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir
+je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle
+n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement
+l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à
+Buloz; c'est son idée fixe; elle sera résignée et
+patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter
+à <i>ses</i> yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
+distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer.
+On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse;
+mais la vérité triomphera. Et cet invincible
+amour se fait humble jusqu'à la faiblesse,
+comme pour effacer le souvenir des fautes et
+de la fierté de jadis.</p>
+
+<p>... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez
+longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai,
+ô mon amour, te demander une poignée de main. Je
+n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions
+inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
+plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter
+l'amour que j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il
+me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas! que je suis
+pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien! Si j'avais
+quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
+permission de t'envoyer de temps en temps une petite
+image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes
+faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose
+pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me figurer
+que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!&mdash;Oh!
+ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du
+monde; sacré Dieu, ce n'est pas cela! Je dis mon histoire
+à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi;
+cela m'est à peu près égal.</p>
+
+<p>Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se
+délivrer de cette passion éternellement, menaçante,
+comme d'un fardeau trop lourd pour sa
+faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui
+a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris
+toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
+bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant
+à souhaiter que cette femme l'apaise et
+le console: «Qu'elle lui apprenne à croire.
+Hélas! moi je ne lui ai appris qu'à nier!»</p>
+
+<p>Ce mois de décembre 1834 fut lamentable
+à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir.
+La fin de son journal intime nous dévoile
+les affres d'agonie par où passa son coeur.
+Le fantôme du suicide hanta réellement cette
+âme désemparée qui vivait les douleurs de ses
+fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde
+pour ses enfants l'en détourna, et aussi
+la brûlante hantise de cet autre enfant qui
+tenait décidément tant de place dans son être
+amoureux.</p>
+
+<blockquote><p>
+Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand
+je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée?
+Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme
+de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour
+funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond
+et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes
+baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée!
+Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront
+pousser des fleurs qui te réjouiront.</p>
+
+<p>Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble
+qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais
+éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de
+cet être qui souffre tant!</p>
+
+<p>... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle
+tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler
+d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud,
+vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur
+l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez
+plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant:
+«Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds!
+Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais,
+tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant
+dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des
+rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand
+j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre
+humide!
+</p></blockquote>
+
+<p>Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle
+femme profondément femme était cet écrivain
+de génie.</p>
+
+<p>Cette confession des premiers jours de décembre
+1834, si franchement belle, où la
+pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée
+et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être
+connue tout entière. Elle absout George Sand
+de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas
+eu de scrupule à en détacher, indiscrètement,
+quelques passages.&mdash;Elle se demande, dans sa
+douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce
+châtiment, «cet amour de lionne».&mdash;«Pourquoi
+mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi
+ai-je, comme au moment de mourir, des
+embrassements plus fougueux que ceux des
+hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me
+dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je
+loin de toi, si cette flamme continue
+à me ronger!»&mdash;Et pourquoi ne se tuerait-elle
+pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle
+éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il
+pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
+alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette
+affreuse vision détourne d'elle la tentation
+maudite. «&mdash;Oh! mon fils! Je veux que tu lises
+ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai
+aimé.»</p>
+
+<p>Le lendemain, elle confie à son journal ses
+impressions d'une rencontre inattendue avec
+Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc
+ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras,
+en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé
+d'avoir trempé dans les potins de Planche, de
+Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne
+pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement
+qu'elle éprouve de cette rencontre.</p>
+
+<p>Mais deux jours se passent, et de nouveau
+elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus.
+Elle était bien malade quand il l'a quittée hier
+soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles.
+«Je l'ai espéré et attendu, minute par
+minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à
+minuit. Quelle journée! Chaque coup de sonnette
+me faisait bondir... Tu m'aimes encore
+avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi
+aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai
+jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi
+avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même
+d'amitié pour moi.»&mdash;D'ailleurs, il désire
+qu'elle parte.&mdash;«Pardonne-moi de t'avoir fait
+souffrir et sois bien vengé.»&mdash;Elle partira.</p>
+
+<p>&mdash;Musset s'était montré plus fort que ses
+amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son
+amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant
+entrer l'orgueil à son tour.</p>
+
+<p>Il éprouva d'abord un grand soulagement
+du départ de George Sand. Celle-ci, qui n'avait
+pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à
+Nohant pour la troisième fois depuis son retour
+de Venise.&mdash;A peine installée, elle écrit à son
+cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
+l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours
+pour se reprendre; mais le réveil a été assez
+doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred
+lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup
+de ses violences. Son coeur est si bon
+dans tout cela!»&mdash;«Je ne désire plus le
+revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal.
+Mais il me faudra de la force pour lui refuser
+des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
+toujours tendre et repentant après la colère...
+et je me retrouverai tout à coup l'aimant et
+ayant travaillé en vain à me détacher.» Et
+elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la
+force de le fuir<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 291.</blockquote>
+
+<p>Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine,
+George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve
+Musset qui, lui non plus, ne peut se
+passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe
+qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire
+de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant
+tous,&mdash;son ennemi pour avoir été trop l'ami
+du repos de Musset,&mdash;elle lui écrit le 14 janvier
+1835: «Monsieur, il y a des opérations
+chirurgicales fort bien faites et qui font honneur
+à l'habileté du chirurgien, mais qui
+n'empêchent pas la maladie de revenir. En
+raison de cette possibilité, Alfred est redevenu
+mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à
+dîner <i>chez eux</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.</blockquote>
+
+<p>Tattet garda ses convictions et son attitude.
+Six semaines plus tard, craignant d'être compromise
+au sujet des tableaux que Pagello avait
+apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle
+avait usé en les payant à celui-ci sans avoir
+réellement pu les vendre, George Sand écrivait
+encore à Tattet qui était resté l'ami du
+Vénitien, pour le prier de se charger de ses
+tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne
+d'hostilités persistantes: «Si votre amour de
+la vérité vous a commandé de me nuire, écrit-elle,
+il doit vous commander de me réhabiliter
+sous les rapports par où je le mérite<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.</blockquote>
+
+<p>Cette reprise des deux amants ne resta pas
+longtemps prospère. Elle n'était pas plus viable
+que les précédentes. Musset avait prononcé
+d'avance la condamnation de cette poursuite
+obstinée du bonheur. Au retour de Venise,
+versant son amertume résignée dans la plus
+touchante de ses fictions: <i>On ne badine pas
+avec l'amour,</i> il avait été prophète de sa propre
+histoire. Écoutons la plainte de Perdican:</p>
+
+<p>«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains,
+qu'es-tu venu faire entre cette femme
+et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur
+les dalles insensibles son coeur et son visage.
+Elle aurait pu m'aimer et nous étions nés l'un
+pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos
+lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se
+joindre?</p>
+
+<p>«Insensés que nous sommes! Nous nous
+aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille?
+Quelles vaines paroles, quelle misérable folie
+ont passé comme un vent funeste entre nous
+deux? Lequel de nous a voulu tromper
+l'autre<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>?...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> <i>On ne badine pas avec l'amour,</i> acte III, sc. VIII.</blockquote>
+
+<p>La triste Camille, la pauvre George Sand,
+répond à ces stances douloureuses, par ses
+lettres navrées du fatal hiver de 1835:</p>
+
+<p>«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours.
+Je ne veux plus de toi, mais je ne puis
+m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement
+ne dis pas que je ne souffre pas... Mon seul
+amour, ma vie, mes entrailles, mon frère,
+mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en
+partant.»</p>
+
+<p>Il n'est plus question que de départ dans les
+lettres de l'un et de l'autre. Musset envoie-t-il
+à sa maîtresse ce billet repentant:</p>
+
+<p>«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai
+écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est
+sans le vouloir. Viens, si tu me crois.»</p>
+
+<p>Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses
+adieux, et même lui assure que sa place est retenue
+dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
+renvoient chacun les objets qui appartiennent à
+l'autre, «les oripeaux des anciens jours de joie»;
+ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la
+force de partir...</p>
+
+<p>Parmi ces billets un peu monotones, une
+dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le
+voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est
+apparu comme la réalisation tragique de <i>Lélia.</i>
+Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi
+sous les roseaux du lac, mais assistant à ses
+douleurs à elle, et à son agonie.</p>
+
+<p>Il décrit longuement son affreux rêve, avec
+l'accent même, la mélancolie romantique de
+<i>Lélia</i>.</p>
+
+<blockquote><p>
+...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue,
+il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.»
+Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi,
+je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai
+avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai
+les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil
+qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je
+l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et
+elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
+toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle
+reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un
+d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra
+blanche comme un lis, et elle prendra racine
+dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc
+prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop
+faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que
+j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours:
+«Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais
+traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait
+plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour
+se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient
+allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu
+ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que
+tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre
+terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire
+de continuer sans toi, et que la montagne était proche.
+Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le
+tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une
+petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis
+à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la
+force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les
+cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens
+qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle
+était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par
+là.» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit:
+«La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis
+éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée;
+si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie,
+et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos
+mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe
+qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande
+qui je suis, répondez que vous n'en savez rien,
+attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira
+de cette tombe, son visage portera les marques de vos
+coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura
+une pour moi.»</p>
+
+<p>Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse
+n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as
+aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir.
+Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs
+muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à
+la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de
+ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront
+boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste
+rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et
+sans savoir pourquoi elles meurent.
+</p></blockquote>
+
+<p>Leur amour ne devait pas finir sur cette
+plainte résignée. Une fois encore, après d'autres
+orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
+billet en témoigne:</p>
+
+
+<p><i>Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo
+che parte domani</i>.<br>
+
+(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou
+qui part demain.)</p>
+
+<p>Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand
+qui eut le courage d'en finir: «Non, non, c'est
+assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme
+mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne
+encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais
+il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante...
+Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le
+deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu
+sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi!
+Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux
+que tu es! Mes enfants! mes enfants!»</p>
+
+<p>Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré
+des nuits affolées de décembre. Elle est
+épuisée à son tour, et la lassitude ramène la
+raison. Elle aura la force de briser ses liens:
+la mère délivre l'amante.</p>
+
+<p>Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier
+de ne plus la revoir<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Elle sent bien que
+seule l'absence empêchera le malheureux de
+revenir toujours. Son retour à Nohant décidé,
+elle écrit à Boucoiran de «l'aider à partir». Il
+s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred»,
+d'arriver chez elle en feignant de mauvaises
+nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira aussitôt
+comme pour courir chez sa mère,&mdash;mais prendra
+le courrier de Nohant<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de visite:
+«Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne
+plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si
+affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher
+trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela
+vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon
+conseil à faux.&mdash;A bientôt.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 443.</blockquote>
+
+<p>Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain,
+Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la
+vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en
+assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois
+«à respecter les volontés» de sa maîtresse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>.
+Il se tint parole et tout fut fini.</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité,
+p. 737.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit
+à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche
+doucement de l'avoir abandonnée durant
+ces tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle,
+ou du moins se jugeait-il impuissant à la
+consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur.
+Maintenant elle est calme. Elle est partie
+avec la conscience de ne laisser derrière elle
+aucune amertume justifiée. Elle va travailler
+pour renaître.</p>
+
+<p>Dans une lettre de la même date, elle gronde
+son fidèle Boucoiran, de lui mal parler de
+Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est
+entré dans son coeur. «Vous me dites qu'il se
+porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin.
+C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon
+désir était de le quitter sans le faire souffrir.
+S'il en est ainsi, Dieu soit loué<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.</blockquote>
+
+<p>Elle eut alors une crise de foie, puis entra
+dans l'indifférence.</p>
+
+<p>Alfred de Musset, apaisé par une résolution
+désormais acceptée de son coeur, se mit au
+travail avec énergie. Cette année 1835, la plus
+austère de sa vie, en fut la plus féconde.</p>
+
+<p>La passion, qu'il avait accueillie comme une
+purification de sa jeunesse dissipée, l'avait transformé
+en le faisant souffrir. Il était grave: le
+Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au
+Musset «d'après George Sand». Un poète nouveau
+allait surgir. Trop faible pour chanter
+pendant la tourmente, son coeur en s'épurant
+avait instruit le recueillement de son génie. La
+mélancolie et la résignation permettaient un
+libre et pur essor à sa voix.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai vu le temps où ma jeunesse</p>
+<p>Sur mes lèvres était sans cesse,</p>
+<p>Prête à chanter comme un oiseau;</p>
+<p>Mais j'ai souffert un dur martyre,</p>
+<p>Et le moins que j'en pourrais dire,</p>
+<p>Si je l'essayais sur ma lyre</p>
+<p>La briserait comme un roseau.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La Muse a invité le poète à chanter: la plainte
+lasse et impuissante d'un coeur brisé répond à
+son appel. C'est la <i>Nuit de Mai</i>. L'inspiration
+l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du
+nouveau génie de Musset. Le poète vient de se
+ressaisir. Il élève pieusement à ses tristes amours
+le monument promis, <i>la Confession d'un Enfant
+du siècle</i>. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le
+douloureux roman de son coeur lui revient, une
+nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.</p>
+<p> C'était par une triste nuit.</p>
+<p>L'aile des vents battait à ma fenêtre</p>
+<p> J'étais seul, courbé sur mon lit.</p>
+<p>J'y regardais une place chérie,</p>
+<p> Tiède encor d'un baiser brûlant;</p>
+<p>Et je songeais comme la femme oublie,</p>
+<p>Et je sentais un lambeau de ma vie</p>
+<p> Qui se déchirait lentement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je rassemblais des lettres de la veille,</p>
+<p> Des cheveux, des débris d'amour.</p>
+<p>Tout ce passé me criait à l'oreille</p>
+<p> Ses éternels serments d'un jour.</p>
+<p>Je contemplais ces reliques sacrées,</p>
+<p> Qui me faisaient trembler la main;</p>
+<p>Larmes du coeur par le coeur dévorées,</p>
+<p>Et que les yeux qui les avaient pleurées</p>
+<p> Ne reconnaîtront plus demain!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'enveloppais dans un morceau de bure</p>
+<p> Ces ruines des jours heureux.</p>
+<p>Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,</p>
+<p> C'est une mèche de cheveux.</p>
+<p>Comme un plongeur dans une mer profonde,</p>
+<p> Je me perdais dans tant d'oubli.</p>
+<p>De tous côtés j'y retournais la sonde,</p>
+<p>Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,</p>
+<p> Mon pauvre amour enseveli.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'allais poser le sceau de cire noire</p>
+<p> Sur ce fragile et cher trésor,</p>
+<p>J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,</p>
+<p> En pleurant j'en doutais encor.</p>
+<p>Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,</p>
+<p> Malgré toi, tu t'en souviendras!</p>
+<p>Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?</p>
+<p>Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,</p>
+<p> Ces sanglots, si tu n'aimais pas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;</p>
+<p> Mais ta chimère est entre nous.</p>
+<p>Eh bien, adieu! Vous compterez les heures</p>
+<p> Qui me sépareront de vous.</p>
+<p>Partez, partez, et dans ce coeur de glace</p>
+<p> Emportez l'orgueil satisfait.</p>
+<p>Je sens encor le mien jeune et vivace,</p>
+<p>Et bien des maux pourront y trouver place</p>
+<p> Sur le mal que vous m'avez fait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parlez, parlez! la Nature immortelle</p>
+<p> N'a pas tout voulu vous donner.</p>
+<p>Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,</p>
+<p> Et ne savez pas pardonner!</p>
+<p>Allez, allez, suivez la destinée;</p>
+<p> Qui vous perd n'a pas tout perdu.</p>
+<p>Jetez au vent notre amour consumée;</p>
+<p>Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,</p>
+<p> Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est sur ces plaintes de la <i>Nuit de Décembre</i>,
+la plus pure, la plus humaine de ses inspirations
+et sa plus fidèle évocation du passé, que
+Musset dit adieu à cette fatale année 1835.</p>
+
+<p>Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier
+George Sand. A son ami Tattet, qui était à Baden,
+comme lui l'année précédente, et souffrant
+comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait
+le 21 juillet:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est
+qu'il y a bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous
+êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre
+où vous êtes, passant la journée à maudire le plus
+beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures
+possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon
+infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la
+roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour
+toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas!
+comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé
+sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence
+dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas!
+à mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je
+vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où
+on est chauve, désolé et pleurant!... Vous en viendrez là,
+mon ami.
+</p></blockquote>
+
+<p>Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui
+disait: «Si vous voyez Mme Sand, dites-lui que
+je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
+femme la plus femme que j'aie jamais connue...»</p>
+
+<p>En même temps que s'était transformé le
+poète, l'homme avait bien changé. On se souvient
+du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve,
+d'un Musset débutant, offusquant presque
+le Cénacle par sa belle et bonne grâce, par
+l'aristocratie aisée de son charme et de son
+génie.</p>
+
+<p>«C'était le printemps même, tout un printemps
+de poésie qui éclatait à nos yeux. Il
+n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier,
+la joue en fleur et qui gardait encore les roses
+de l'enfance, la narine enflée du souffle du
+désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil
+au ciel, comme assuré de sa conquête et tout
+plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier
+aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»</p>
+
+<p>L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant
+gâté s'était fait homme, un homme froid, hautain,
+farouche, amer. Son instinctif besoin de
+distinction, sa délicatesse innée le poussaient
+à s'en excuser lui-même. Il trahissait malgré
+lui sa précoce expérience. Le mensonge de
+l'amour avait glacé son sourire à jamais.</p>
+
+<p>Après la querelle suscitée par la publication
+d'<i>Elle et Lui</i>, et sur la foi de racontars
+parlés ou épistolaires échappés à George Sand
+et à ses amis depuis la mort du poète, une agaçante
+légende s'est établie qui nous représente
+Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il
+publiait ses chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende
+que suffiraient à réfuter <i>la Confession, les
+Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer
+de rien</i>, écrits en 1835 et 1836. On a dit et
+répété que Musset, dès avant le voyage de
+Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable
+mot, et qui s'accorde bien avec l'idée que cette
+période d'incessant travail donne de la lucidité
+de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin
+de sa vie, de Chenavard entre autres, que seules
+les dix dernières années du poète furent réellement
+et gravement troublées. Il ignora l'absinthe,
+qu'on lui a tant reprochée, jusqu'en 1842.
+Jeune, il se grisait parfois avec du champagne,
+ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou,
+sans qu'il abdiquât jamais la correction parfaite
+de ses manières. Un goût très vif pour la
+haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens
+à la mode, et nous devons plus d'une de ses
+comédies, plus d'un de ses contes, à cet impérieux
+besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>.
+On sait son amitié avec le duc d'Orléans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Mme la vicomtesse de Janzé (<i>Étude et récits sur Alfred
+de Musset</i>, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection.
+Avec Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont,
+M. Édouard Bocher, le marquis de Montebello, le prince
+d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux et même quelquefois
+son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte d'Alton
+Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le
+prince de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs
+du petit cercle du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de
+Janzé rapporte encore, d'après Eugène Lami, que le poète
+regrettait de ne pas faire partie du Jockey, où il avait été
+<i>blackboulé</i> pour ne pas monter à cheval dans le pur style
+anglais adopté par ce club...</blockquote>
+
+<p>Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne
+jamais faire de dettes; il n'en laissa pas, quoi
+qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa succession,
+devait la juger bientôt fructueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et la prétendue dégradation physique du
+poète, si prématurée, si pénible?... Encore une
+légende à réviser.</p>
+
+<p>Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons
+fameuses, il est avéré que le tendre et séduisant
+Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
+passionnés. On en pourrait citer une
+quinzaine, et des plus... honorables, jusqu'en
+1850.&mdash;Toutes ces aventures pesèrent bien
+peu sur sa vie.</p>
+
+<p>Depuis 1835, il promenait dans ses amours
+un sombre désenchantement. Si le Musset de
+George Sand n'était plus Fortunio,&mdash;l'ami
+de Rachel, de la comtesse polonaise, de Louise
+Colet ne retrouvait pas son amour de Venise.
+Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi
+et l'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Après la plainte de sa lassitude infinie et le
+chant de son désespoir, après la <i>Nuit de Mai</i> et
+la <i>Nuit de Décembre</i>, il se révolte contre sa
+douleur, en prend à témoin le poète «qui sait
+aimer», puis se relève à la pensée de l'immortalité.
+C'est la <i>Lettre à Lamartine</i> (février
+1836):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Créature d'un jour qui t'agites une heure,</p>
+<p>De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?</p>
+<p>..................................................</p>
+<p>Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;</p>
+<p>Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,</p>
+<p>Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:</p>
+<p>Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cette austère consolation ne saurait suffire
+à son coeur. La créature est faite pour aimer,
+pour être aimée.</p>
+
+<p>C'est la <i>Nuit d'Août</i> (1836):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,</p>
+<p>Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;</p>
+<p>Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.</p>
+<p>Après avoir souffert il faut souffrir encore;</p>
+<p>Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais le souvenir de l'unique aimée veille.
+Le retour invincible au passé apporte la colère,
+la haine et le pardon... Il faudrait citer toute
+la <i>Nuit d'Octobre</i> (1837):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Vous saurez tout, et je vais vous conter</p>
+<p> Le mal que peut faire une femme;</p>
+<p>Car c'en est une, ô mes pauvres amis</p>
+<p> (Hélas! vous le saviez peut-être)!</p>
+<p>C'est une femme à qui je fus soumis,</p>
+<p> Comme le serf l'est à son maître.</p>
+<p>Joug détesté! c'est par là que mon coeur</p>
+<p> Perdit sa force et sa jeunesse;</p>
+<p>Et cependant, auprès de ma maîtresse,</p>
+<p> J'avais entrevu le bonheur.</p>
+<p>Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,</p>
+<p> Le soir sur le sable argentin,</p>
+<p>Quand devant nous le blanc spectre du tremble</p>
+<p> De loin nous montrait le chemin;</p>
+<p>Je vois encore, aux rayons de la lune,</p>
+<p> Ce beau corps plier dans mes bras...</p>
+<p>N'en parlons plus...&mdash;je ne prévoyais pas</p>
+<p> Où me conduisait la Fortune.</p>
+<p>Sans doute alors la colère des dieux</p>
+<p> Avait besoin d'une victime;</p>
+<p>Car elle m'a puni comme d'un crime</p>
+<p> D'avoir essayé d'être heureux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!</p>
+<p>Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;</p>
+<p>Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,</p>
+<p>Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Honte à toi qui la première</p>
+<p> M'as appris la trahison,</p>
+<p> Et d'horreur et de colère</p>
+<p> M'as fait perdre la raison!</p>
+<p> Honte à toi, femme à l'oeil sombre,</p>
+<p> Dont les funestes amours</p>
+<p> Ont enseveli dans l'ombre</p>
+<p> Mon printemps et mes beaux jours!</p>
+<p> C'est ta voix, c'est ton sourire,</p>
+<p> C'est ton regard corrupteur,</p>
+<p> Qui m'ont appris à maudire</p>
+<p> Jusqu'au semblant du bonheur,</p>
+<p> C'est ta jeunesse et tes charmes</p>
+<p> Qui m'ont fait désespérer,</p>
+<p> Et si je doute des larmes,</p>
+<p> C'est que je t'ai vu pleurer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,</p>
+<p>Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;</p>
+<p>Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,</p>
+<p>Deviner, en souffrant, le secret des heureux.</p>
+<p>Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;</p>
+<p>Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.</p>
+<p>Elle savait la vie et te l'a fait connaître;</p>
+<p>Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.</p>
+<p>Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;</p>
+<p>Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.</p>
+<p>Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,</p>
+<p>Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> Je te bannis de ma mémoire,</p>
+<p> Reste d'un amour insensé,</p>
+<p> Mystérieuse et sombre histoire</p>
+<p> Qui dormiras dans le passé!</p>
+<p> Et toi qui, jadis, d'une amie</p>
+<p> Portas la forme et le doux nom,</p>
+<p> L'instant suprême où je t'oublie</p>
+<p> Doit être celui du pardon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pardonnons-nous;&mdash;je romps le charme</p>
+<p>Qui nous unissait devant Dieu;</p>
+<p>Avec une dernière larme</p>
+<p>Reçois un éternel adieu.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable.
+Sa romanesque sensibilité se canalisait
+vite en littérature. Une imagination pratique la
+tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris
+désespérés des poètes, à la sincérité de leur
+douleur. Navrante est sa première impression
+des <i>Nuits de Mai</i> et <i>de Décembre</i>: «Je n'ai pas
+vu Musset, écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il
+pense à moi, si ce n'est quand il a envie de
+faire des vers et de gagner cent écus à la <i>Revue
+des Deux Mondes</i>. Moi je ne pense plus à lui
+depuis longtemps, et même je vous dirai que
+je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis
+plus heureuse comme je suis que je ne l'ai été
+de ma vie. La vieillesse vient. Le besoin des
+grandes émotions est satisfait outre mesure<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: <i>Une
+amitié romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,</i> dans la
+<i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894.</blockquote>
+
+<p>Elle comprendra mieux la <i>Confession d'un
+Enfant du siècle</i>. Le poète lui est plus indulgent,
+puisqu'il prend pour lui tous les torts.
+Elle fait part de l'émotion que lui a donnée
+cette lecture à une nouvelle amie, Mme d'Agoult,
+qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Je vous dirai que cette <i>Confession d'un Enfant du
+siècle</i> m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails
+d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés
+depuis la première heure jusqu'à la dernière,
+depuis la <i>soeur de charité</i> jusqu'à <i>l'orgueilleuse insensée</i>,
+que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant
+le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur
+pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup
+aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais
+jamais le revoir. Ces trois choses sont vraies et
+immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à ne jamais
+concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier
+de mon amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter
+la torture. Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai
+bien, une profonde tendresse de mère au fond du coeur.
+Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans
+colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
+s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi
+bien guérie cependant de lui que l'empereur Charlemagne
+du mal de dents. Le souvenir de ses douleurs
+me remue profondément quand je me retrace ces
+scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne
+me feraient plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne
+me plaignez donc pas, belle et bonne fille de Dieu. Chacun
+goûte un bonheur, selon son âme. J'ai longtemps
+cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou
+bien j'ai mal choisi<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a><i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894, p. 812.</blockquote>
+
+<p>Cette page était sincère. George Sand apparaît
+à la fois comme une amoureuse romanesque
+et une amante pessimiste, en cela semblable à
+Chateaubriand son maître<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>. Un éternel conflit
+entre son imagination et son expérience, l'empêchant
+de s'abîmer dans une passion, lui a
+gardé son optimisme. Sa liaison avec Musset,
+si meurtrière à l'âme du poète, si elle lui fut
+douloureuse entre toutes, la posséda moins
+cependant que ses liaisons avec Michel de
+Bourges et Pierre Leroux, en qui elle trouvait
+les dominateurs dont avait besoin son orgueil.
+Chopin comme Musset, enfants trop sensibles,
+devaient s'y briser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un
+peu celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie.
+Ne pourrait-on pas appliquer à tous deux cette
+observation de M. Albalat dans une pénétrante étude sur
+<i>Chateaubriand et ses amoureuses</i>: «Ses amours ne furent
+ni spontanées ni involontaires; il répondit presque toujours
+aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne
+pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.»
+(ALBALAT, <i>le Mal d'écrire</i>, p. 269.)</blockquote>
+
+<p>Mais George Sand, dans son obsession
+même de la virilité, et son perpétuel besoin
+de se convaincre d'un tempérament qu'elle
+n'avait pas, était surtout trop aventureuse,&mdash;«curieuse
+excessive», la qualifiait Dumas fils<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>,&mdash;pour
+rester insensible au charme, sous
+les formes de la faiblesse, de la tendresse et de
+la poésie. Aussi les douleurs de Musset, qu'elle
+savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps,
+et à ses propres yeux, la légende même
+de son âme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Lettre citée par M. Emile Berr, <i>Figaro</i> du 16 décembre
+1896:<br>
+
+<p>«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses,
+presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse,
+excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches,
+mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être,
+elle ne le peut pas; sa nature physique s'y refuse... etc.»</p></blockquote>
+
+<p>Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la
+rupture, avec un reste d'affection d'abord, puis,
+les amis aidant, avec aigreur. La réclamation
+réciproque de leurs lettres, où ils sentaient
+«avoir laissé une bonne part d'eux-mêmes»,
+perpétua entre eux le malaise des souvenirs,
+jusqu'à la mort de Musset (1857). Dix-huit
+mois après, George Sand jugea bon de peindre
+à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce
+douloureux roman d'amour. Paul de Musset
+lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la
+légende était créée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Outre <i>Elle et Lui, Lui et Elle, Lui</i>, de Mme Louise Colet,
+et les articles documentaires que nous avons signalés, le
+roman de George Sand et de Musset a encore suscité deux
+volumes, oubliés depuis la polémique de 1860: <i>Eux, drame
+contemporain,</i> par Moi (M. Alexis Doinet), et <i>Eux et Elles,
+histoire d'un scandale</i>, par M. de Lescure. Ajoutons qu'il a
+été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste Marin:
+<i>Un amour de Musset</i>, un acte en vers, 1879.</blockquote>
+
+<p>Les légendes ne se trompent guère. Ce livre
+vient de préciser ce qu'on avait pu pressentir
+des héros de cette aventure. Mère admirable et
+dangereuse amante, celle que Victor Hugo a
+appelée «la Grande Femme», Renan «la
+Harpe éolienne de notre temps», fut en effet
+mieux qu'une femme, la femme elle-même,
+dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa
+bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux,
+trop faible aussi, pour la dompter ou
+se défendre d'elle, le poète de l'amour et de la
+jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or
+son génie était son coeur, et tous les coeurs ont
+pleuré sa souffrance.&mdash;«Paix et pardon, voilà
+toute la conclusion, écrivait George Sand à
+Sainte-Beuve; mais dans l'avenir un rayon de
+vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre
+vérité en amour que l'amour même. Musset
+avait pardonné lui aussi, pardonné en silence:
+il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier
+jour.</p><br>
+
+<h4>FIN</h4>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+<br><br><br>
+
+<p>INTRODUCTION. I</p>
+
+<p>I.&mdash;GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.</p>
+
+<p>Leurs débuts.&mdash;Leur génie.&mdash;Leurs caractères.&mdash;Première
+jeunesse de George Sand.</p>
+
+<p>II.&mdash;GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).</p>
+
+<p>Sainte-Beuve.&mdash;Gustave Planche.&mdash;Liaison
+avec Mérimée.&mdash;Le groupe de la <i>Revue
+des Deux Mondes</i>.</p>
+
+<p>III.&mdash;LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE
+MUSSET (juin-décembre 1833).</p>
+
+<p>Relations d'amitié.&mdash;<i>Lélia</i>.&mdash;Musset et Gustave
+Planche.&mdash;L'intérieur de George Sand.&mdash;Le
+duel de Planche.&mdash;La forêt de Fontainebleau.&mdash;Départ
+pour l'Italie.</p>
+
+<p>IV.&mdash;LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).</p>
+
+<p>La descente du Rhône: Stendhal.&mdash;A Gènes.&mdash;Arrivée
+à Venise.&mdash;A l'hôtel Danieli.&mdash;La
+maladie de Musset.&mdash;Le Dr Pagello.&mdash;Son
+journal.&mdash;La déclaration de Lélia.&mdash;George
+Sand et Pagello.&mdash;Lettre d'amour.&mdash;Jalousie
+de Musset.&mdash;Alfred Tattet à Venise.&mdash;Le
+chagrin de Musset.&mdash;Son départ.</p>
+
+<p>V.&mdash;LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A
+VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>Installation de George Sand.&mdash;Ses rapports
+avec M. Dudevant.&mdash;Pagello poète.&mdash;Les
+<i>Lettres d'un voyageur</i>.&mdash;La <i>Casa
+Mezzani</i>.&mdash;Giulia P...&mdash;Robert Pagello.</p>
+
+<p>VI.&mdash;LE RETOUR DE MUSSET.&mdash;CORRESPONDANCE
+ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>Le voyage de Musset.&mdash;Antonio.&mdash;La
+lettre de Genève.&mdash;Souvenir des Alpes.&mdash;Arrivée
+de Musset à Paris.&mdash;Sa détresse physique
+et morale.&mdash;Convalescence d'amour.</p>
+
+<p>VII.&mdash;G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre
+1834).</p>
+
+<p>Voyage de G. Sand et de Pagello.&mdash;Leur
+arrivée à Paris.&mdash;Boucoiran.&mdash;Entrevue de
+G. Sand et de Musset.&mdash;Musset à Baden.&mdash;Lettres
+d'amour.&mdash;Pagello jaloux.&mdash;G. Sand
+à Nohant.&mdash;Retour de Musset.&mdash;Vie de
+Pagello à Paris.&mdash;Son départ.</p>
+
+<p>VIII.&mdash;LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).</p>
+
+<p>Reprise d'amour.&mdash;Impuissance de bonheur.&mdash;Nouvelle
+séparation.&mdash;Deuxième séjour à
+Nohant.&mdash;G. Sand revient désespérée.&mdash;Son
+Journal intime.&mdash;Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.&mdash;Humilité
+d'amour.&mdash;Lassitude de
+Musset.&mdash;Influence d'Alfred Tattet.&mdash;Troisième
+départ pour Nohant.&mdash;Deuxième reprise
+d'amour.&mdash;Sainte-Beuve, Boucoiran.&mdash;Rupture.</p>
+
+<p>IX.&mdash;APRÈS LA RUPTURE.</p>
+
+<p>Résignation et Indifférence.&mdash;<i>Les Nuits</i>.&mdash;Musset
+transformé.&mdash;Musset dandy.&mdash;Ses
+amis et son monde.&mdash;L'intempérance de Musset.&mdash;La
+passion chez G. Sand.&mdash;La femme
+de lettres.&mdash;Elle et Lui.&mdash;Leur légende.&mdash;Conclusion.</p>
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***</div>
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