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diff --git a/13622-h/13622-h.htm b/13622-h/13622-h.htm new file mode 100644 index 0000000..07b6d24 --- /dev/null +++ b/13622-h/13622-h.htm @@ -0,0 +1,8959 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Une histoire d'amour</title> + <meta name="author" content="Paul Mariéton"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***</div> + +<h3>PAUL MARIÉTON</h3> +<br><br><br> + +<h1>Une<br> + +Histoire d'Amour</h1><br><br> + +<h2>GEORGE SAND ET A. DE MUSSET</h2><br><br> + +<h3>DOCUMENTS INÉDITS—LETTRES DE MUSSET</h3> + +<h4>1897</h4> +<br><br><br> + + + + + +<h3>A MADAME<br> + +LA VICOMTESSE DE VARINAY</h3> + +<h3>QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER<br> +CETTE HISTOIRE D'AMOUR</h3><br> + +<h3><i>Son respectueux ami</i>.</h3> + +<h3>P.M.</h3> +<br><br><br> + + +<h3>INTRODUCTION</h3> + + +<p>L'extraordinaire curiosité qui tout à coup +ramène l'attention sur le roman d'amour de +George Sand et de Musset porte son enseignement. +Les dernières écoles littéraires +achèvent de fatiguer le public. La vie dans +l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal +et de la passion, même les romantiques, +même les prêcheurs d'utopies, sont soudain +relus et aimés par la génération qui s'avance. +Lamartine a reconquis sa royauté sur les +âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils +d'un semblable abandon? Voilà deux incontestables +génies. Leur éclat s'embrumait +depuis un quart de siècle; mais pour les +ressusciter à la gloire, «ce soleil des morts», +veillait sur les deux ombres une histoire +d'amour.</p> + +<p>On la connaissait vaguement, cette histoire. +Les deux amants avaient pris soin +d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. +Encore que mystérieuse, elle constituait le +plus clair de leur légende. Et en dehors +même de l'art, on continuait de les aimer. +Car, bien plus que pour le dernier siècle, +l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot +et de Jean-Jacques (dont on ne saura +rien de précis tant que la famille d'Arbouville +refusera de publier les lettres de Rousseau), +l'aventure d'amour de George Sand et de +Musset sera le grand roman de notre siècle. +La <i>Confession</i> et les <i>Nuits</i>, les contes passionnés +de Lélia et le théâtre en liberté de +Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.</p> + +<p>On disait du poète, du poète de la jeunesse, +que l'amour d'une femme avait éveillé +son génie, pour le faire mourir. On savait +aussi que cette maîtresse «qui voulait être +belle, et ne savait pas pardonner» avait auréolé +la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse +entourée de vénération. On n'osait +franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.</p> + +<p>Après la mort du poète, George Sand la +première avait prétendu se justifier. Paul de +Musset répondit pour son frère et d'autres +témoins se mêlèrent de la querelle: accusation +et défense parurent également +suspectes. On attendait donc que le temps +permît d'exhumer les papiers intimes. Après +soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.</p> + +<p>Deux articles fort documentés ont paru +cet été, qui jetaient des lueurs nouvelles sur +ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte +de Spoëlberch de Lovenjoul, l'érudit +bibliophile belge, tout sympathique à George +Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent +de Musset, ce qui semblerait nous désigner +ses préférences. Mais leurs conclusions +s'accordent mal avec les dernières révélations.</p> + +<p>Tout récemment, j'ai traduit et publié le +journal intime du docteur Pagello, où il +est d'abord conté comment George Sand lui +déclara son amour, dans la chambre même +de Musset gravement malade à Venise. La +déclaration indirecte et encore indécise de +la romancière au médecin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> était publiée à +son tour par M. le docteur Cabanès, au cours +d'une interview de Pagello lui-même, laquelle +confirmait de tout point les assertions du +journal, plus précis encore pour être à peine +postérieur aux événements évoqués.</p> + +<p>Ce journal m'avait été confié il y a six +ans. Je ne l'ai fait connaître qu'après avoir +acquis la preuve qu'il n'était pas absolument +inédit. Si Pagello est discret sur son bonheur +pendant la fin du séjour de Musset, il +ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui +avait offert George Sand. On n'avait jusqu'ici +que de vagues données sur ce point.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: +«Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te +haïrai-je.</blockquote> + +<p>Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai +cru pouvoir, sans indélicatesse, citer aussi +de longs fragments d'une lettre inédite de +George Sand à Pagello, où elle ne dissimule +rien de leurs relations. Cette lettre, dont +j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour +ceux qui ont semblé douter de l'authenticité +de mes pièces), apportait le premier +document décisif sur l'infortune de Musset +<i>avant son départ de Venise</i>.</p> + +<p>Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes +ces révélations, alors que Musset et +George Sand ont commencé eux-mêmes à +en faire confidence au public. J'ai cru inutile +pourtant de donner certains passages +plus intimes de la lettre citée, qui n'eussent +plus laissé de doutes sur la nature de cette +liaison. Le Don Juan féminin qu'était George +Sand, sans se montrer impitoyable quand il +cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, tout +dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter +la curiosité sur la légende de ses victimes. +Pourquoi refuser à Musset d'être sorti +en galant homme d'un amour qui fut également +fatal à tous ceux qui en ont goûté?...</p> + +<p>Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher +ainsi à la démonstration des torts d'une +femme. Mais la vie de George Sand n'est-elle +pas la raison même de son génie? Et ce génie, +instinctif, abondant, romantique et déclamatoire, +ne doit-il pas autant à son tempérament +qu'à son atavisme et à son éducation? +«Ce qu'il y a de meilleur en moi, c'est +les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à +Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, +justement froissée de ce soudain étalage +d'intimités, qui est une des nécessités de la +gloire, ne disait-elle pas à ce propos: «Pour +moi, le sentiment qui a guidé ma mère et +déterminé ses actes, c'est l'horreur de la +solitude. Il lui fallait autour d'elle du mouvement, +quelqu'un à qui parler, sur qui se +reposer, et quelqu'un à protéger....»</p> + +<p>Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa +la vieillesse de cette orageuse nature,—plus +belle encore dans ses orages,—ne +l'absolve aux yeux du moraliste, des inquiétudes +de ses jeunes années. Ses erreurs du +moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: +pourquoi ne pas les constater?</p> + +<p>Un grand tumulte de presse accueillit ces +révélations. Ce fut l'événement du jour, la +question littéraire à la mode. Sandistes et +Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de +Venise, cependant que maints chroniqueurs, +tout en y trouvant le plus rare profit de +«copie», criaient au «scandale», et suppliaient +qu'on n'apprît pas davantage au +public que ses grands hommes avaient été +aussi des hommes.</p> + +<p>L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une +armée de paladins. Pendant quelques jours, la +mémoire de son poète resta sans défenseurs. +M. Émile Aucante, ancien secrétaire de +George Sand (et légataire de ses lettres à Alfred +de Musset), protesta dans les journaux contre +la «légende de son infidélité». Il déclara +formellement que la Correspondance donnerait +la «preuve écrite de la main de Musset +que George Sand ne l'avait pas trahi.»—Ces +lettres pouvaient-elles apporter une telle +preuve? Nous en connaissions déjà quelques +fragments par une fine monographie de +Musset, qu'avait publiée Mme Arvède Barine, +tel cet étonnant passage d'Elle à Lui: «O cette +nuit d'enthousiasme, où, <i>malgré nous</i>, tu +joignis nos mains, en nous disant: «Vous +vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps.»</p> + +<p>Or M. Émile Aucante ne possédait que les +lettres de George Sand, et Mme Lardin de Musset +s'opposait énergiquement à la publication +de celles de son frère.... D'ailleurs, qu'eussent +prouvé, contre l'infidélité de son amie, +les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait +à Musset, dans sa débilité devant l'amour, la +subtile psychologie d'une maîtresse qui, sans +perversité peut-être, mais toujours incapable +de s'avouer une faiblesse, était parvenue à +suggérer à sa victime des paroles de reconnaissance?... +Car voilà le cas intéressant de +cette banale aventure.</p> + +<blockquote><p> +C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes.... +</p></blockquote> + +<p>Et moi-même, racontant pour la première +fois la «Véridique histoire des Amants de +Venise», j'avais cru devoir tenir moins +compte des fragments singuliers de ces lettres +du malheureux poète, que de l'honnête mémorial +de Pagello et des aveux intimes de +George Sand.</p> + +<p>La restitution de cette histoire, désormais +précise quant aux faits, restait donc +énigmatique quant aux psychologies tourmentées +qui les avaient conduits. Les révélations +continuèrent. <i>La Revue de Paris</i> publia +les lettres de George Sand à Musset. On +en mena grand bruit. Il n'est pas douteux +qu'un retour de l'opinion ne se produisit +alors en faveur de Lélia. La même revue +donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve. +Elles précisaient des expériences antérieures +à la liaison avec Musset, qui permettaient la +défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable +à George Sand.</p> + +<p>Maintenant, qu'apporte ce livre? Une +histoire, serrée d'aussi près que possible, de +cette attachante aventure d'amour, un exposé +synthétique de la vie des deux grands écrivains +depuis leur rencontre jusqu'à leur séparation. +Les lettres de Musset, jusqu'ici +complètement inédites, m'ont été libéralement +prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin +de Musset, qui garde le culte pieux de sa +mémoire. Quelle reçoive ici l'hommage de +ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue +que son frère Paul, autant dans sa +Biographie d'Alfred de Musset que dans son +roman, <i>Lui et Elle</i>, n'a pas une seule fois +trahi la vérité. Nous la rechercherons aussi, +aidé de tous les documents nouveaux que +nous allons produire.</p> + +<p>Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer +dans ses détails un épisode intime vieux de +soixante ans?—J'estime que sans encourir +un reproche quelconque d'indiscrétion ou +d'indélicatesse on a droit, pour les grandes +oeuvres, à remonter aux sources secrètes de +leur génération. Sainte-Beuve lui-même nous +a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie. +Où s'arrête la biographie d'un grand homme? +Là où elle cesse de nous intéresser, c'est-à-dire +d'être nécessaire à l'explication de ses +chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Décembre 1896.</p> + +<p>SOMMAIRE</p> + +<p>I.—GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.</p> + +<p>II.—GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin +1833).</p> + +<p>III.—LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND +ET DE MUSSET (juin-décembre 1833).</p> + +<p>IV.—LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars +1834).</p> + +<p>V.—LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A +VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>VI.—LE RETOUR DE MUSSET.—CORRESPONDANCE +ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>VII.—GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS +(août-octobre 1834).</p> + +<p>VIII.—LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars +1835).</p> + +<p>IX.—APRÈS LA RUPTURE.—LA LÉGENDE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>UNE HISTOIRE D'AMOUR</h3> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>George Sand et Alfred de Musset se sont connus +au mois de juin 1833. Diversement célèbres, +mais jeunes tous deux et égaux de +génie, quels talents et quelles âmes allaient-ils +rapprocher?</p> + +<p>Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà +l'auteur des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> et du +<i>Spectacle dans un fauteuil</i>, le poète de <i>Don +Paez</i> et de <i>Mardoche</i>, de <i>la Coupe et les Lèvres</i> et +de <i>Namouna</i>. Ce classique négligé qui sort du +Cénacle d'Hugo, effare en même temps la vieille +école et la nouvelle. Il vient de donner les +<i>Caprices de Marianne</i> et achève d'écrire <i>Rolla</i>.</p> + +<p>Au plus fort du Romantisme, il a ramené +l'esprit dans la poésie française. Il apporte cette +insolente et bien vivante preuve qu'on peut +être un écrivain de génie, rien qu'à traduire +une sensibilité frémissante, quand elle est +servie par un goût inné. «Chose ailée et divine +et légère», son talent ne semble point d'un +professionnel. Ce grand poète est un dilettante, +une abeille qui fait son miel de mille fleurs. +Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a +savouré l'arôme, il rapporte un miel bien à lui, +bien français. Que lui importe ce qu'on qualifie +d'originalité! Ces entraînements de l'opinion +ne prouvent bien souvent que mépris du génie +en faveur du talent... Si sa voix devient l'écho +mélancolique des jeunes âmes de son milieu et +de son temps, il n'aspirera pas plus haut. En +ne chantant que pour lui-même, il chantera au +nom de tous.</p> + +<p>Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa +fantaisie à tout ce qui peut brider l'indépendance +d'enfant gâté qui fait le naturel et le +charme de son esprit,—même la recherche trop +précise de pittoresque, même les conceptions +trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours +le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient +de sa valeur française, qui se contente de sentir +harmonieusement. Oui, surtout, âme française, +française, jusqu'à l'agacement, coeur +loyal, esprit fin et de race toujours, élégant et +hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète +qu'on a voulu nous faire prendre pour un don +Juan de tavernes et de mauvais lieux.</p> + +<p>L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne +racontant que lui-même, n'est si humain, entre +tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le +plus faible. On a dit de Musset qu'il était le +grand poète de ceux qui n'aiment pas les vers. +C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, ce +libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé +d'amour pur, ce spirituel et ce triste. «Un +jeune homme d'un bien beau passé», l'avait +ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant +bien compris, lui qui a tout compris, le +jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie +l'a baisé sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, +sur le coeur.»</p> + +<p>La vie et le génie de Musset sont tout entiers +dans sa jeunesse. La jeunesse lui semblait +sacrée, comme l'unique raison de la vie et +sa plus certaine beauté. C'est pourquoi il n'a +d'autre histoire que celle de son coeur.</p> + +<p>Quand il rencontre George Sand, c'est encore +l'enfant sublime, et déjà l'enfant perdu. Mais +le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il +a vécu sans trop de mesure, parfois même il a +fait parade de ses débauches de jeunesse. Mais +il entre dans ce snobisme un peu de la mode +romantique, cette recherche du fatal et de +l'étrange, qui lui a inspiré son premier livre +si peu connu, <i>l'Anglais mangeur d'opium</i> +(adapté de Thomas de Quincey)<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>L'Anglais mangeur d'opium,</i> traduit de l'anglais par +A. D. M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.</blockquote> + +<p>George Sand, trente ans plus tard, dans une +lettre à Sainte-Beuve, écrira: «Pauvre enfant! +<i>il</i> se tuait! Mais <i>il</i> était déjà mort quand <i>elle</i> +l'avait connu! <i>Il</i> avait retrouvé avec <i>elle</i> un +souffle, une convulsion dernière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul. +<i>Cosmopolis</i> du 1er juin 1896.</blockquote> + +<p>Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: +<i>Lui et Elle</i> venait de paraître (1861) en +réponse à <i>Elle et Lui</i>.</p> + +<p>Si le poète a abusé de la débauche, il est +resté généreux, comme sont les faibles. Déjà +son génie est mûr pour les grands cris humains. +L'esprit gai et le coeur mélancolique, +il n'a qu'effleuré les joies et les douleurs +du véritable amour. Voici venir la passion +qui transformera son âme, qui, épurant et élevant +ses qualités natives, lui arrachera des +cris immortels.</p> + +<p>George Sand touche à la trentaine. Elle a +aussi sa légende; mais celle-ci a dépassé les +bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa +vie indépendante dans un mariage qu'elle n'a +pas rompu, pour ses allures d'androgyne, son +goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec +Jules Sandeau, leur livre (<i>Rosé et Blanche</i>, +signé «Jules Sand»), ses livres surtout, <i>Indiana</i> +et <i>Valentine</i>. Elle achève <i>Lélia</i> qui va +mettre le sceau à sa gloire future.</p> + +<p>Ce n'est pas ici le lieu de conter la première +jeunesse de George Sand. On nous en a donné +récemment un tableau qui semble véridique<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, +à l'aide de sa correspondance inconnue et de +cette <i>Histoire de ma vie</i>, où elle-même nous +a dit ses premières années, avec une sincérité +qu'on ne peut mettre en doute et un incomparable +charme. Il faut cependant la résumer en +quelques traits, pour expliquer les influences +qui ont régi sa vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> S. ROCHEBLAVE, <i>George Sand avant George Sand</i>, +dans la <i>Revue de Paris</i> du 15 mars 1896.*</blockquote> + +<p>Petite-fille du receveur-général Dupin de +Francueil et d'une bâtarde de l'aventureux et +brillant Maurice de Saxe,—femme indulgente +et fine, à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien +régime, qui fut sa vraie éducatrice,—elle est +née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, +avec la fille d'un oiseleur.</p> + +<p>Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère +restée très peuple, elle fut tiraillée et troublée +dans ses jeunes tendresses. Le couvent des +Augustines de Paris, où on la mit de bonne +heure, développa ses penchants mystiques. De +retour à Nohant, ces souvenirs religieux, l'influence +contraire de sa grand'mère et du bonhomme +Dechartres, qui avait été le précepteur +de son père, des lectures enthousiastes de Chateaubriand +et de Rousseau, enfin le sentiment +de la nature, qu'éveillaient en elle ses promenades +dans la <i>Vallée Noire</i>, ce paysage du +Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent +dans cette âme pour former son génie rêveur +et passionné, mélancolique et oratoire, pour alimenter +sa verve descriptive, abondante comme +une source, vers les grands horizons, pourtant +désenchantés, du plus invincible optimisme.</p> + +<p>Mme Dupin de Francueil étant morte, elle +passait quelque temps chez sa mère, à Paris, +puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), +dans l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, +M. Casimir Dudevant, fils naturel d'un +colonel baron de l'Empire, avait été lui-même +soldat. Jeune encore, mais de peu d'imagination, +il ne tardait pas à se laisser enliser par la +vie rurale.</p> + +<p>On peut croire qu'il fut longtemps sans +soupçonner la valeur d'intelligence et de sensibilité +de sa compagne. Il devait bientôt cesser +de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être +sermonneur, qui heurtait chez elle de vifs +penchants à l'exaltation romantique.</p> + +<p>Buvait-il plus que de raison et était-il aussi +brutal qu'on l'a laissé entendre? Nous ne le rechercherons +pas. Du moins le séjour de Nohant +pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents +voyages à l'aide desquels son mari s'ingéniait +à la distraire. Au cours d'une de ces absences, +souvent fort prolongées, Aurore Dudevant +rencontrait à Bordeaux, revoyait a Cauterets, +l'homme qui lui a révélé l'amour.</p> + +<p>C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de +Sèze, dont le grand sens et l'honnêteté retardèrent +de six ans,—les six ans que dura cette +affection platonique,—la crise qui fera quitter +son foyer à celle qui sera George Sand. Mais +nous ne pouvons nous attarder sur cette période +de sa vie, d'ailleurs incomplètement +explorée.</p> + +<p>La monotone compagnie de M. Dudevant lui +devenait insupportable.</p> + +<p>Après neuf ans de mariage et sans vouloir +s'avouer l'inquiétude de ses sens,—elle affecta +toujours de n'en pas convenir,—elle +s'était violemment avisée que l'heure était +venue de vivre à sa fantaisie, sans pourtant +rompre tout à fait.</p> + +<p>Un beau matin, sur le premier prétexte, elle +se montre offensée, déclare son intérieur intolérable +et demande une pension, pour partager +sa vie entre Paris, où elle fera métier d'écrire, +et Nohant, où elle retrouvera ses enfants. M. Dudevant +accepte, résigné, et en janvier 1831, la +jeune femme, ivre d'air libre et d'espérance, +débarque au quartier Latin où l'attend un +petit groupe ami d'étudiants berrichons.</p> + +<p>Alors commence cette existence en partie +double, bourgeoise et rangée en Berry, près de +ses enfants, trois mois sur six, singulièrement +émancipée les trois mois suivants à Paris.—Déjà +s'établissait sa légende. La châtelaine +patiente et rêveuse de Nohant se transformait +en un étudiant imberbe, aux longs cheveux bouclés, +coiffés d'un béret de velours, noir comme +eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant +la cravate rouge, et toujours la cigarette +aux lèvres.</p> + +<p>Son costume était, d'ailleurs, la moindre de +ses libertés. A peine dissimulait-elle, dans sa +société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si +elle essaie de se justifier de cette indépendance +dans <i>l'Histoire de ma vie</i>,—étrange histoire, +en effet, dont le malheureux Chopin disait à +Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et +qui n'est plus que réticences au moment où +on y cherche des révélations,—du moins sa +correspondance l'accable. Non pas ses lettres +déférentes à sa mère, Mme Dupin, ou passionnées +de tendresse à son fils, mais celles à ses +amis berrichons, ses compagnons de Paris, +Alphonse Fleury, Charles Duvernet, à l'effarouché +Boucoiran lui-même, son confident de +la première heure, lettres où un furieux amour +de liberté quand même, voire de bohème, éclate +entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant +à la Châtre. Agacée, elle prit ses coudées +franches.</p> + +<p>Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. +L'histoire en est encore imparfaitement connue: +nous savons qu'elle reprit elle-même chez +lui sa correspondance, après la rupture, et la +brûla. On a dit qu'elle l'avait aimé tendrement, +croyant s'engager pour la vie... Ses premières +aventures d'amour nous découvriraient plutôt +son cerveau que son coeur. Après Sandeau, «elle +essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses +ou vaines, telles que celles avec Mérimée +et Gustave Planche», a écrit son confident +Sainte-Beuve<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est encore l'étudiante, la frondeuse +de tous «préjugés», double scandale, +qui la poursuivra longtemps. Elle demeure +volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant +vite se ressaisir. Mais déjà le fond est +désenchanté. Avec Musset enfin, elle espère atteindre +au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, +que plus tard avec Michel de Bourges, un haut +esprit, son maître, qu'elle aimera jusqu'à l'adoration, +et avec Chopin qui, lui, mourra de son +amour, elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle +souhaite,—sans la chercher peut-être, car la +loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», +comme disait Mme de Staël, est de la contrarier +toujours. Mais sa rencontre avec Musset, lui +révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue +aux ressorts de cette âme complexe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. +<i>Cf</i>. vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, <i>les Lundis d'un chercheur</i>, +p. 173, in-8°; Calmann Lévy, 1894.</blockquote> + +<p>Un profond instinct maternel déborde sur +ses passions de femme, les transformant. Maternelle +un peu à la façon de Mme de Warens, +elle l'est avec moins de mollesse, avec tout son +génie actif, abondant, fier et triste. Elle a +laissé ruisseler une imagination ardente et +pratique à la fois, dans toute son oeuvre,—cet +immense miroir de la nature et de l'amour où +son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à +sembler indifférente à tout. Bonne pour tous, +en effet, ce qui l'aura faite si cruelle pour +quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier +sa dignité même; amante pour être plus +amie, a-t-on dit; incapable de chagriner longtemps +personne, et s'abandonnant toute pour +l'éviter; mais terriblement femme aussi, et +conduite par une inexorable fantaisie.</p> + +<p>Sa libre éducation avait mis en elle les +germes d'une erreur qui fait de son oeuvre un +long sophisme. Une excessive pitié de la femme +lui donna de bonne heure l'obsession de l'égalité +des sexes. Cette pitié dédaigneuse n'allait +pas sans une intime colère contre les immunités +de l'homme. Elle méprise la femme, +qu'elle n'a guère connue et peinte que d'après +elle-même, pour ne pas comprendre que +l'homme puisse attacher tant d'importance à +cet être incohérent et faible. Elle n'est pas +sans un vif instinct de coquetterie,—qu'elle +réprime le plus souvent, par bonté d'âme,—ni +sans certaine expérience de ses charmes. +Aussi réclame-t-elle pour son sexe tous les +privilèges masculins, d'où ses revendications +de l'amour libre et sa condamnation du mariage.—Naturellement +plus douée de curiosité +que de tempérament, elle aventura son âme +romanesque dans les plus paradoxales contrées +du sentiment. Sa recherche obstinée de +l'amitié là où elle ne pouvait trouver que +l'amour fut une autre erreur capitale de sa +vie. La confusion perpétuelle qu'elle en fit, et +dont témoignent ses lettres comme ses romans, +explique les infortunes de sa jeunesse, ses faiblesses, +ses utopies. Elle pensa s'en consoler +plus tard, en cherchant à contenter son optimisme +par un vague idéal humanitaire. La Nature +seule put la rasséréner, qui lui dicta ses +vrais chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Ainsi l'indépendance règne au fond de son +âme, si obstinée, si rangée pourtant. Son grand +sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui +fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout +au nom de l'idéal,—car l'idéalisme rejoint +le naturalisme dans une exclusive poursuite +de la vérité...</p> + +<p>Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. +Les révoltés ne le sont jamais. Son travail +méthodique, sa régularité patiente, impassible +—bovine—<i>à, faire de la copie</i>, parmi les plus +graves agitations de son âme, prouvent chez +elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission +raisonnée. Quand une passion a cessé de +la faire vibrer, elle s'en détache. Elle ne +se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa +grande douleur... Elle redevenait orgueilleuse +à sentir qu'il la lui devait!</p> + +<p>Les prétentions aristocratiques de Musset +devaient altérer de bonne heure leur entente +amoureuse. Orgueilleux de son «monde», +sinon de sa naissance, le poète dédaignait la +vie et l'atmosphère bourgeoises, comme tous +les artistes de race, ne se plaisant comme eux +qu'avec la société riche et élégante, l'élite +féminine, ou le vrai peuple. Le goût que manifesta +de bonne heure George Sand pour les +démocrates, pour l'esprit ouvrier, devait +irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette +considération dont on n'a guère tenu compte, +il faut ajouter le déséquilibre physiologique du +poète. Ses crises nerveuses, jamais bien expliquées, +faisaient craindre pour lui la folie. On +a même parlé d'attaques d'épilepsie. Mais +Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son mariage +(1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement +qu'il ait été sujet à rien de semblable. +Quand éclata la crise, l'un et l'autre se sentaient-ils +humiliés? George Sand avait d'abord +pris Musset pour un enfant: ceci ne se pardonne +guère, aux heures clairvoyantes. Mais +Musset était un bon enfant: il passa bien vite +à sa maîtresse cette manie de protection. L'abus +qu'elle faisait de la déclamation sermonneuse +l'agaça davantage, et surtout son obstination +à poétiser ses faiblesses...</p> + +<p>La mère du poète, qui d'abord s'était opposée +au voyage en Italie, avait fini par «consentir +à confier» son fils à George Sand, comme à une +femme de grand renom, plus âgée que lui de +six ans et relativement grave, malgré des erreurs +trop connues.</p> + +<p>Elle préférait pour lui ce voyage avec une +amie... intellectuelle, au séjour de Paris, nuisible +à sa santé. Or, Musset entendait trouver +dans son amie mieux que l'amour d'une +seconde mère. On sait que tous les amants de +Lélia s'entendirent appeler ses enfants...</p> + +<p>Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en +avait, elle en laissait voir plus que lui. Et, sa dignité +toujours en avant, elle ne savait abdiquer +le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance +de sa vie.</p> + +<p>Quoique <i>gendelettres</i> tous deux, mais plus +poètes qu'artistes, ils n'en restaient pas moins +jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été +écrites pour la postérité; elles n'en sont que +plus curieuses pour elle. Les courts fragments +cités par Mme Arvède Barine dans sa +pénétrante monographie de Musset<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, avaient fait +pressentir les perles que recelait ce terreau... +mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir +juger de cette correspondance. Elle nous guidera +dans l'exposé du plus fameux des romans +d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour +en mieux préciser l'évolution.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Les grands écrivains français: <i>Alfred de Musset</i>, in-18, +Hachette, 1894.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La liaison de George Sand avec Jules Sandeau +vient de finir,—comme finiront tous les +amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, +quand Lui emporte une secrète blessure. Rarement +il la dévoilera, au cours de sa longue carrière. +C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut +pas donner confidence au public, chaque fois +qu'il lui arrivera d'y faire allusion, ce sera +d'un mot dont la cruauté brève suspend tout +jugement sur l'être d'exception qu'a été George +Sand.—«Le coeur de cette femme est comme +un cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que +les croix de ceux qu'elle a aimés.»</p> + +<p>Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, +elle est rassasiée de l'amour. Ses amis, que la +présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se +rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus +d'autorité que jamais sur sa vie. Avec le fidèle +Boucoiran, le précepteur intermittent de son +fils, un être bon et faible qui est et restera +toujours «son enfant», son meilleur ami est +Gustave Planche.</p> + +<p>Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer +qu'il espéra son tour. Il connaissait George +Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans +plus jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, +sur son ardent esprit, par un goût d'austère +puriste et des connaissances qu'elle déclarait +infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha +toujours et dont si merveilleusement elle tira +profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus +loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement +de Gustave Planche dans les avatars de +George Sand nous prépare à l'entrée en scène +de Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire +va se doubler d'un conseiller intime, +d'un confident d'amour.</p> + +<p>Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que +nous devons de connaître quelques-unes des +lettres qu'elle lui écrivit durant la période +troublée où elle cherchait sa voie. Dans un +des curieux appendices de ses <i>Portraits Contemporains</i>,—sortes +de codicilles du testament +littéraire que constituent ses derniers +livres<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, Sainte-Beuve a esquissé avec plus de +charme que de discrétion,—George Sand vivait +encore,—l'état d'âme de ce beau génie féminin +pendant ces six mois critiques et décisifs. Et il +a donné à l'appui les pages intimes «les plus +vraies, les plus naïves et les plus modestes où +elle s'ouvrait à lui de son coeur et de son talent».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, 1868 (cinq volumes où sont +réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, +p. 506-523. Paris, Calmann Lévy.</blockquote> + +<p>Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. +A la suite d'articles publiés par Sainte-Beuve +sur <i>Indiana</i> et <i>Valentine</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, Gustave Planche +lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le +remercier. «Nous y allâmes un jour vers midi; +elle habitait depuis peu, et seule, le logement +du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune +femme aux beaux yeux, au beau front, aux +cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une sorte +de robe de chambre sombre des plus simples. +Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir. +Quand je ne revenais pas assez souvent, +elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler. +En peu de mois, ou même en peu de +semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit +se noua entre nous. J'étais garanti alors contre +tout autre genre d'attrait et de séduction par +la meilleure, la plus sûre et la plus intime des +défenses. Ce préservatif contre un sentiment +d'amour, en présence d'une jeune femme qui +excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit +la solidité et le charme de notre amitié. George +Sand voulut bien me prendre à ce moment +délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, +pour confident, pour conseiller, presque pour +confesseur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Le <i>National</i> des 5 octobre et 31 décembre 1832.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 507.</blockquote> + +<p>George Sand écrivait alors <i>Lelia</i>, Sainte-Beuve +<i>Volupté</i>. Tous deux se consultaient sur +leurs romans. Des entretiens littéraires, ils +passaient aux confidences intimes. Elle venait, +de rompre avec Jules Sandeau, et à peine +libre, «dans un véritable isolement moral, elle +se demandait quels amis et quel ami elle se +pourrait choisir parmi tous ces visages nouveaux +de gens à réputation diverse qu'elle +affrontait pour la première fois<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>». Sainte-Beuve +s'offrit à lui présenter ceux qu'il fréquentait +et jugeait dignes d'elle. Elle refusa +de connaître Musset, mais elle eut la curiosité +d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent +médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, +elle écrit à Sainte-Beuve qu'elle «recevra +Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir +de son extérieur sec et froid, de son attitude +silencieuse. Cette rencontre fut encore passagère. +Mais la même lettre nous éclaire singulièrement +sur le pessimisme qu'apportait +George Sand dans ses expériences: «Je crains +un peu ces hommes vertueux de naissance. Je +les apprécie bien comme de belles fleurs et de +beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec +eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise +et chagrine... Il n'y a pas de confiance +entière possible à réaliser. Les gens qu'on +estime, on les craint et on risque d'en être +abandonné et méprisé en se montrant à eux +tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas +comprendraient mieux, mais ils trahissent.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 511.</blockquote> + +<p>Le complément de ces lettres singulièrement +captivantes vient de paraître<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. L'ensemble +constitue le document le plus sûr et à peu près +unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état +d'âme de George Sand pendant cette crise de +sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même +par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle +amie? A certaines phrases de George +Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit +que vous aviez peur de moi (lettre de mars).» +Mais s'il en fut réellement ainsi, soit respect +de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit +crainte d'être rebuté dans une autre attitude +que celle de confesseur, soit excessive timidité, +il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il +avait pris soin, bientôt, de faire confidence à +sa pénitente d'une affection profonde et jalousée, +qui le détournait de tout autre désir,—celle +dont il a rempli, sincèrement ou non, +son fameux <i>Livre d'amour</i>, daté du même +temps pour la plupart des pièces.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> George Sand, <i>Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris</i> +du 15 novembre 1896.</blockquote> + +<p>Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, +il y a une lacune d'un mois. La suite +de la correspondance nous l'explique.</p> + +<p>Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, +en avril 1833, y est définitivement +révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en +somme on n'en savait rien. Le premier, +M. Augustin Filon, dans son excellente monographie +du maître de <i>Colomba</i>, avait recueilli +ces rumeurs. Incidemment, à propos des années +de dissipation de Mérimée, il nous expliquait la +défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, +par cette escarmouche rapide entre lui et le +plus grand d'entre eux. «Le court passage de +Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand +est un fait d'histoire littéraire, écrit-il, sur +lequel s'est greffée une légende assez amusante. +D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant +que Mme Sand était seule et souffrait de cette +solitude, lui aurait «donné» Mérimée, et, dès +le lendemain, George Sand lui aurait écrit +pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il +n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle +trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile +de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact +qu'il reçut des confidence et des plaintes<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> AUGUSTIN FILON, <i>Mérimée et ses amis</i>, p. 64, in-16, Hachette, +1894.</blockquote> + +<p>La vérité est que cette liaison ne fut confessée +à Sainte-Beuve que cinq mois après. Au +ton dont George Sand la lui raconte dans ses +lettres d'août et de septembre, quand elle a +retrouvé l'amour avec Musset, on conçoit les +raisons de femme et de psychologue qui la lui +avaient fait dissimuler à son directeur. La rencontre +fut brève et nette, digne de l'homme raffiné +et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît +bien l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. +Mais George Sand, qui était de son âge, +ainsi que son égale en génie, resta froissée et +plus étonnée encore de ce dédain de sa personne +et de son âme. Écoutons ce ressouvenir:</p> + +<blockquote><p> +....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai +un homme qui ne doutait de rien, un homme +calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et +qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit +me fascina entièrement; pendant huit jours je crus +qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, +que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes +puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert +comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité +extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, +si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.</p> + +<p>....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est +que j'étais absolument et complètement Lélia. Je voulus +me persuader que non; j'espérais pouvoir et abjurer ce +rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme +sans frein, et elle était sublime<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; moi, austère et presque +vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon +isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les +mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer +qu'à une condition, et qui savait me faire désirer +son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour +moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant +à l'âme. Je l'avais compris comme cela jadis et je me +disais que peut-être n'avais-je pas assez connu l'amour +moral pour tolérer l'autre: j'étais atteinte de cette inquiétude +romanesque, de cette fatigue qui donne des +vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en +question et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup +plus grandes que celles qu'on a abjurées. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mme Dorval.</blockquote> + +<blockquote><p> +....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de +souffrance, de dégoût et de découragement. Au lieu de +trouver une affection capable de me plaindre et de me +dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et +frivole. Ce fut tout.</p> + +<p>Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être +aimée, et s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si +j'avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, +car ma liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut +pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je +me décourageai tout de suite et je rejetai la seule +condition qui pût l'attirer à moi.</p> + +<p>Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, +et vous m'avez vue en humeur de suicide très réelle. +Mais s'il y a des jours de froid et de fièvre, il y a aussi +des jours de soleil et d'espérance.</p> + +<p>Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette +malheureuse et ridicule campagne m'a fait faire un +grand pas vers l'avenir de sérénité et de détachement +que je me promets en mes bons jours. J'ai senti que +l'amour ne me convenait pas plus désormais que des +rosés sur un front de soixante ans, et depuis trois mois +(les trois premiers mois de ma vie assurément!) je n'en +ai pas senti la plus légère tentation<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est +(des premiers jours) de juillet 1833.</blockquote> + +<p>Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois +mois de calme. Ses confidences à Sainte-Beuve +recommencent en mai; elle est grave et le sermonne +à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans +un grand trouble: son ami lui devient un refuge. +A la voir s'abandonner ainsi, on est tenté de +s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à +changer sa vénération en tendresse. La liaison +qui le garde d'elle l'aurait-elle agacée de quelque +jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu +de son directeur une lettre amère. Peut-être +déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne se décourage +pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. +Elle se dit seule, désenchantée de tout: +l'amitié même n'existe pas! Mais Sainte-Beuve +l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, +elle semble apaisée. Quelque chose de nouveau +a surgi dans sa vie.—«Pour rien au monde, +lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre +dévouement.» Et elle se fait protectrice à son +tour.</p> + +<p>Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel +amour, un amour inconnu, tout de fraîcheur, +de poésie et de tendresse, qui lui rapporte +tout à coup les illusions de la jeunesse et de +l'espérance.</p> + +<p>Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il +avait rencontré George Sand au printemps de +1833. En réalité leurs relations ne datent que de +la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve +voulait dès le mois de mars présenter le poète +à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant +trop... différent pour ses habitudes. «A propos, +réflexion faite, écrivait-elle, je ne veux pas +que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est +trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et +j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. +Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes +ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.» +De son côté peut-être, Musset se +défiait de la romancière sur sa légende déjà +tapageuse. Mme Lardin de Musset me rapporte +qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré +un homme convenable? Comme tous +ses héros me déplaisent!» Ces réserves expliqueraient +le retard de leur rencontre. Mais +leur rencontre était fatale. Et sans doute un +instinct secret les avertissait-il de l'approche +de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où +s'éveille le génie des poètes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, 510.</blockquote> + +<p>Tous deux collaboraient à la <i>Revue des Deux +Mondes</i> et le groupe de Buloz fréquentait plus +ou moins chez George Sand. La plus ancienne +mention de son nom sous la plume de Musset +est dans une pièce peu connue, encore qu'imprimée +plusieurs fois: <i>le Songe du Reviewer<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a></i>. +Elle nous renseigne sur la pléiade delà <i>Revue</i>, +à son âge d'or:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i> du 10 oct. +et vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: <i>les Lundis d'un +chercheur,</i> in-18, Calmann Lévy, 1894.</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Buloz<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> est sur la grève</p> +<p>Pâle et défiguré;</p> +<p>Il voit passer en rêve</p> +<p>Gerdès<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> tout effaré.</p> +<p>La matière abonnable</p> +<p>Se meurt du choléra;</p> +<p>L'épreuve est détestable</p> +<p>Il faut un errata.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il voit son typographe</p> +<p>Transposer ses placards.</p> +<p>Des fautes d'orthographe</p> +<p>Errent de toutes parts.</p> +<p>Des lettres retournées</p> +<p>Flottent en se heurtant;</p> +<p>Des lignes avinées</p> +<p>Dansent en tremblotant.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de +la <i>Revue des Deux Mondes, journal des Voyages</i>, pour en faire +le recueil célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 +à 1845 il dirigea en même temps la <i>Revue de Paris</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Caissier de la <i>Revue</i>.</blockquote> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De tous côtés aboient</p> +<p>Des contresens obscurs,</p> +<p>Et les marges se noient</p> +<p>Dans les <i>déléaturs</i>.</p> +<p>Il pleut des caractères;</p> +<p>Le B manque dans tous,</p> +<p>Et des pages entières</p> +<p>Boivent comme des trous.</p> + </div><div class="stanza"> + + </div><div class="stanza"> +<p>Loewe<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> a fait héritage</p> +<p>De quatre millions;</p> +<p>Dumas meurt en voyage</p> +<p>Faute <i>d'Impressions</i>.</p> +<p>Dans les filles de joie</p> +<p>Musset s'est abruti;</p> +<p>Ampère<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, en bas de soie,</p> +<p>Pour l'Afrique est parti.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et diplomate, +auteur du <i>Népenthès</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.</blockquote> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Brizeux est à la Morgue,</p> +<p>Sainte-Beuve au lutrin;</p> +<p>Quinet est joueur d'orgue</p> +<p>A Quimper-Corentin.</p> +<p>Delécluse<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> est modèle</p> +<p>A l'atelier de Gros;</p> +<p>Roulin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> est infidèle</p> +<p>A ses choux les plus beaux.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur, +historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Roulin avait fait dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> plusieurs +articles d'histoire naturelle où il était question de +choux. (Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>George Sand est abbesse</p> +<p>Dans un pays lointain;</p> +<p>Fontaney<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> sert la messe</p> +<p>A Saint-Thomas-d'Aquin;</p> +<p>Fournier<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> aux inodores</p> +<p>Présente le papier;</p> +<p>Et quatre métaphores</p> +<p>Ont étouffé Barbier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, +mort en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes +de <i>Lord Feeling</i> et <i>O'Donnoz</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Imprimeur de la <i>Revue</i>.</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cette nuit Lacordaire</p> +<p>A tué de Vigny;</p> +<p>Lerminier<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> veut se faire</p> +<p>Grotesque à Franconi;</p> +<p>Planche est gendarme en Chine;</p> +<p>Magnin<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> vend de l'onguent;</p> +<p>Le monde est en ruine:</p> +<p>Bonnaire<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> est sans argent!!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Charles Magnin, érudit et polygraphe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Le plus fort actionnaire de la <i>Revue</i>, à cette époque. +(Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote> + +<p>Nous retrouverons dans la suite plusieurs de +ces noms diversement célèbres. L'un d'eux mérite +de nous retenir encore. Depuis deux ans, +avant comme après sa courte liaison avec +Mérimée, George Sand, nous l'avons dit, avait +pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé +près d'elle à Henry de Latouche<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, dans le +rôle d'inspirateur, de conseiller littéraire. Nul +doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; +mais elle le maintint dans l'ordre platonique. +Il avait du moins deviné son génie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de +George Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment +de célébrité, comme poète, romancier, dramaturge et journaliste. +Il édita les oeuvres d'André Chénier en 1819.</blockquote> + +<p>Elle eut un guide précieux en ce bourru +bienfaisant qui est resté comme le type du critique +intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne +lit plus, tiennent encore leur place dans l'évolution +littéraire du siècle. Avec ses dons sérieux +il eut la plus saine influence sur l'éducation +du goût, dans son obstination réactionnaire +contre les excès du Romantisme. Mais son rôle +échoua par la confusion même que ses attaques +laissaient dans l'opinion, de la personnalité et +de l'oeuvre de ses victimes. Vingt ans après, +George Sand a longuement parlé de lui: «Il +me fut très utile, dit-elle, non seulement parce +qu'il me força par ses moqueries franches à +étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec +beaucoup trop de négligence, mais encore +parce que sa conversation, peu variée mais +très substantielle et d'une clarté remarquable, +m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais +à apprendre pour entrer dans mon petit +progrès relatif.</p> + +<p>«Après quelques mois de relations très +douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé +de le voir pour des raisons personnelles, qui +ne doivent rien faire préjuger contre son caractère +privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me +louer en ce qui me concerne<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann Lévy.</blockquote> + +<p>Elle ajoute que son intimité avait pour elle +de graves inconvénients, qu'elle l'entourait +d'inimitiés violentes, la faisant passer pour solidaire +de ses aversions et condamnations. Déjà +de Latouche s'était brouillé avec elle à cause +de lui.</p> + +<p>Cette brouille était traduite par un article +fameux, <i>les Haines littéraires</i>, qui signala l'entrée +de Gustave Planche à la <i>Revue des Deux +Mondes</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> 1831.</blockquote> + +<p>On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène +de la Troie romantique, avait passé entre +lui et de Latouche.... C'est probable, malgré +que celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux +que son rival. Mais rien n'autorise à +penser que le conteur de <i>Fragoletta</i> ait jamais +osé hasarder une déclaration.</p> + +<p>Toujours est-il que la fréquentation de Lélia +donna longtemps au «critique maudit» de +tendres espérances. Elle affichait leur amitié +avec ostentation. Elle emmena Planche à +Nohant. Les contemporains en jasèrent. Dix +ans plus tard, Balzac les représentait sous de +transparents pseudonymes, dans son roman de +<i>Béatrix</i>. On y voit <i>Claude Vignon</i> quitter le +château de son amie <i>Félicité Des Touches</i> avec +un profond désenchantement<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Planche lui-même +avait laissé percer cette amertume dès +le lendemain de sa déception. Cette passion +fatale avait empoisonné son âme. Il s'abandonnait, +dans ses jugements littéraires, à de +cruels retours sur la vie. Sa critique devenait +plus que jamais acerbe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Cf. <i>le Critique maudit: Gustave Planche</i>, par Adolphe +Racot, dans <i>le Livre</i> du 10 août 1885.</blockquote> + +<p>Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, +les dernières publiées, ne laissent plus de +doute sur la mauvaise fortune de Planche. En +juillet 1833, dans la crise de solitude qui la +prépare à son nouvel amour, elle écrit: «Je +sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et +mieux que la plupart de ceux qui le condamnent. +On le regarde comme mon amant, +on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et +ne le sera pas<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.» Mieux encore, à peine est-elle +éprise de Musset que son ami Planche +l'ennuie: «Planche a passé pour être mon +amant, peu m'importe. <i>Il ne l'est pas</i>. Il m'importe +beaucoup maintenant qu'on sache qu'il +ne l'est pas, de même qu'il m'est parfaitement +indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai donc +pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, +d'éloigner Planche. Nous nous sommes +expliqués franchement et affectueusement à +cet égard, et nous nous sommes quittés en nous +donnant la main, en nous aimant du fond du +coeur et en nous promettant une éternelle +estime<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, du 15 novembre 1896, p. 284.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 15 novembre 1896, p. 289.</blockquote> + +<p>Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas +sans complications, quand elle rencontra +Musset.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Dans la biographie de son frère, Paul de +Musset assure qu'il vit pour la première fois +George Sand en un banquet offert aux rédacteurs +de la <i>Revue</i>, chez les <i>Frères Provençaux</i>. Cette +réunion n'a été précisée nulle part. La première +pièce authentique qui témoigne de leurs +relations est une poésie qu'Alfred de Musset +adressa à George Sand, le 24 juin 1833, après +une lecture d'<i>Indiana</i>. Elle était accompagnée +d'un billet laconique et respectueux<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites. +On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, +s'est refusée jusqu'ici à la publication de sa correspondance +avec George Sand. Nous la remercions encore de l'exception +qu'elle a bien voulu faire en notre faveur, en nous laissant +cueillir le plus intéressant de ces pages intimes.<br> + +<p>On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset +antérieures à un billet de Venise (fin mars 1834).</p></blockquote> + +<blockquote><p> +Madame,</p> + +<p>Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers +que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'<i>Indiana</i>, +celui où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa +maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les +mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une +occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration +sincère et profonde qui les a inspirés. +Agréez, Madame, l'assurance de mon respect.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET. +</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,</p> +<p>Cette scène terrible où Noun, à demi nue</p> +<p>Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?</p> +<p>Qui donc te la dictait, cette page brûlante</p> +<p>Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,</p> +<p>Le fantôme adoré de son illusion?</p> +<p>En as-tu dans le coeur la triste expérience?</p> +<p>Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?</p> +<p>Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,</p> +<p>Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,</p> +<p>As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?</p> +<p>N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,</p> +<p>Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,</p> +<p>Versant à son ami le vin de sa maîtresse,</p> +<p>Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,</p> +<p>Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?</p> +<p>Et cet être divin, cette femme angélique,</p> +<p>Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,</p> +<p>Cette frêle Indiana, dont la forme magique</p> +<p>Erre sur les miroirs comme un spectre léger,</p> +<p>O George! N'est-ce pas la pâle fiancée</p> +<p>Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?</p> +<p>N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée</p> +<p>Qui sur tous les amours plane éternellement?</p> +<p>Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!</p> +<p>Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme</p> +<p>Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté</p> +<p>Veut boire l'Idéal dans la réalité!</p> +<p>Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,</p> +<p>Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,</p> +<p>Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe</p> +<p>A compté sur ses doigts les heures de la nuit!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Demain viendra le jour; demain, désabusée,</p> +<p>Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,</p> +<p>Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;</p> +<p>Elle abandonnera celui qui la méprise,</p> +<p>Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise</p> +<p>Aimera l'autre en vain,—n'est-ce pas, Lélia?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>24 juin 1833.</p> + </div> </div> + +<p>Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète +est allé voir l'auteur d'<i>Indiana</i>. Ils ont parlé +de leurs travaux. Elle écrit <i>Lélia</i>, lui un poème +qui sera <i>Rolla</i>. Il lui en communique des +fragments: «Soyez assez bonne, ajoute-t-il, +pour faire en sorte que votre petit caprice de +curiosité ne soit partagé par personne.»</p> + +<p>Dans une de ses visites au quai Malaquais, +Musset a été pris de crises d'estomac violentes. +George Sand lui a écrit gentiment et il répond +de même: «Votre aimable lettre a fait bien +plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé +dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. +Que vous ayez le plus tôt possible la +fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est +ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; +mais George Sand ne s'est-elle pas prise +d'un peu de curiosité à cette ombre de marivaudage?—A-t-elle +fait les avances? Cette lettre de +Musset le donnerait à supposer: elle témoigne +du moins d'un degré de plus dans leur intimité.</p> + +<blockquote><p>Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste +aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre +jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre, +je serais à vos ordres et reconnaissant des moments que +vous voulez bien me sacrifier.</p> + +<p>Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez +envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une +jambe que de vous guérir.</p> + +<p>Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme +à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la +lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous +ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons +parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous +avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais +vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<p>Tout à vous de coeur.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, +attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).</blockquote> + +<p>Nous sommes en juillet. George Sand a terminé +<i>Lélia</i>. Une de ses premières visites est +pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, +m'a conté Mme Lardin de Musset, George Sand +est venue voir mon frère à la maison. Je crois +que nous étions absentes, ma mère et moi. +Paul jouait du violon. Elle aperçut sur le pupitre +un exemplaire <i>d'Indiana.</i> Il était resté +ouvert à un passage très raturé de la main +d'Alfred. Paul a pensé qu'elle lui avait gardé +rancune de ces corrections<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> L'exemplaire en question d'<i>Indiana</i> a été conservé. On +y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment +sacrifiées. La <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er novembre +1878 a cité quelques-unes de ces corrections du poète.—Remarquons +que Paul de Musset se trompe évidemment en parlant +de deux lectures d'<i>Indiana</i> faites par son frère, à trois ans +d'intervalle: la première, pour critiquer le livre, en juin ou +octobre 1832, la seconde pour écrire les vers qu'on a lus +plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien daté du +24 juin 1833.</blockquote> + +<p>La supposition de Paul de Musset <i>(Lui et +Elle)</i> paraît bien gratuite. Jamais Alfred n'a +fait allusion à de la jalousie littéraire chez +George Sand.</p> + +<p>Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence +autant que de bonté, lui épargna, il +faut le reconnaître, les mesquineries coutumières +des bas-bleus. Pour une fois je ne me +sens pas d'accord avec Paul de Musset. Son +livre sue la vérité. Il avait été le confident unique +de son frère; il le resta toute sa vie. Mais il +donne trop d'importance à la part de la littérature +dans les premières relations du poète avec +George Sand.</p> + +<p>A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils +étaient tout à leur intimité naissante. Après +Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté +à mesure qu'elle édifiait son roman, Musset, +le premier, put lire <i>Lélia</i> terminée. Il en avait +sans doute les épreuves. C'était vers le 18 juillet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. +Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout +entier le soir même, et, si elle a toujours envie +de grimper sur les tours de Notre-Dame, il lui +propose de l'y accompagner. Il n'est encore +question entre eux que d'«amitié sincère». +Cette promenade assurément n'eut pas lieu. +Le lendemain, Musset avait lu <i>Lélia</i>, et voici +comme il exprimait son admiration à l'auteur,—un +auteur qui était une femme dont il se +sentait amoureux:</p> + +<blockquote><p> +...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir +ce que c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...—Enfin, +ça pouvait être bien des choses avant d'être ce +que cela est.—Avec votre caractère, vos idées, votre +nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais +regardée comme valant le quart de ce que vous valez. +Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos +livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties +des mémoires de vos boulangers, etc., etc., +vous savez, dis-je, que pour moi, un livre c'est un +homme ou rien.—Je me soucie autant que de la fumée +d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, +drames qu'à tête reposée et en travaillant pour votre +plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans +<i>Lélia</i> des vingtaines de pages qui vont droit au coeur, +franchement, vigoureusement, tout aussi belles que +celles de <i>René</i> et de <i>Lara</i>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Lélia</i>, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet, +est inscrite au <i>Journal de la Librairie</i> du 10 août 1833; la +deuxième édition, au numéro du 17 août.</blockquote> + +<blockquote><p> +Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été +Madame une telle faisant des livres.</p> + +<p>Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire +d'autres. Le public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, +en voici la raison.</p> + +<p>Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que +jamais le mot ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous +pas?» ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la +mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous +ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le +rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez +pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je +m'avisais de vous le demander), mais je puis être,—si +vous m'en jugez digne,—non pas même votre ami,—c'est +encore trop moral pour moi,—mais une espèce +de camarade sans conséquence et sans droits, par +conséquent sans jalousie et sans brouilles,—capable +de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> et +d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant +avec vous sous tous les marronniers de l'Europe +moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien +à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!) +vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, +au lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant +des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George +Sand qui est désormais pour moi un homme de génie.—Pardonnez-moi +de vous le dire en face: je n'ai aucune +raison pour mentir. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Note de G. Sand</i>.—Il s'était habillé en pierrot et avait +mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté +et imprimé, M. de La Rochefoucauld.</blockquote> + +<p>Déjà Musset est un habitué de la mansarde +de Lélia. Il dessine à ravir, sinon toujours +correctement du moins avec esprit, et de mordantes +légendes accompagnent les charges qu'il +fait des amis de George Sand. On s'amuse de +ces caricatures,—qu'on se disputera bientôt, +que les collectionneurs s'arracheront plus +tard<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits et +caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. +M. de Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la +série drolatique des charges de Paul Foucher, le frère de +Mme Victor Hugo, dont Musset avait été le camarade au collège +Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à 1832), et, +des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai la +photographie sous les yeux. C'est un document précieux +pour l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont +charmants, excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est +sensible que Musset a été impressionné par Goya, dont il a +copié une eau-forte.) Huit portraits de George Sand, assise, +étendue, fumant, rêvant, écoutant surtout; les portraits de +son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci délicieux), de sa fille Solange, +de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, de Ch. Didier, +d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des +scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle +dernier. Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède +l'album du voyage en Italie, plein de caricatures amusantes +du poète et de son amie, et de leurs compagnons d'occasion, +avec un autre album plein de souvenirs de la vallée de l'Eure +et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de vraies oeuvres +d'art. + +<p>Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un +précieux recueil de dessins de son «filleul». Toute sa société +y figurait. On sait qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon +le plus remarquable de Paris. Elle en a publié d'intéressants +<i>Souvenirs</i> (Hetzel, 1880). Cet album a été perdu.</p> + +<p>Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred +Tattet, appartient à son gendre M. Tilliard.</p></blockquote> + +<p>Il en envoie un échantillon à son amie, une +ébauche de «ses beaux yeux noirs qu'il a +outragés hier» eu les croquant,—non sans +ajouter, en anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».</p> + +<p>Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche +un camarade l'a éveillé pour lui montrer +une violente critique des <i>Débats</i> sur le <i>Spectacle +dans un fauteuil</i> et les <i>Contes d'Espagne +et d'Italie</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Mais le poète ne s'en soucie guère; +il écrit à son amie qu'il «a essuyé son rasoir +dessus». Le voilà sérieusement amoureux; +l'aveu de son tourment ne doit plus tarder. On +va lire la lettre charmante et trop sincère pour +être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le +poète se déclare timidement, loyalement, d'une +passion qui remplira sa vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Article signé: J.S., <i>Journal des Débats</i> du 28 juillet 1833.</blockquote> + +<blockquote><p> +Mon cher George,</p> + +<p>J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. +Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit au +retour de cette promenade, j'en serai désolé ce soir. +Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur +de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. +Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: +je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier +jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais, +en vous voyant tout simplement à titre d'ami. Il y +a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient +m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai +pu; mais je paye trop cher les moments que je passe +avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait, +parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à +présent, si vous me fermez votre porte.</p> + +<p>Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais +à la campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères +ni avoir l'air de me brouiller sans sujet.</p> + +<p>Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui +va m'ennuyer», comme vous dites. Si je ne suis pas +tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme +vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce +qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous +voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, +ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous +pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela. +Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures +agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais +que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me +confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais +comme à un camarade franc et loyal. George, je suis +un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le +peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, +avant votre voyage à la campagne et votre départ pour +l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais +de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la +force me manque.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET. +</p></blockquote> + +<p>L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il +heureux? Son amie hésite encore. Avant de +s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu +le confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune +des réponses de George Sand, à cette date... La +lettre suivante de Musset témoigne de son angoisse +devant le bonheur entrevu.</p> + +<blockquote><p> +....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que +vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous +ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez +ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me suis livré +sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. +Je vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais +ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent. +C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.—Vous +souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que +quelqu'un vous avait demandé si j'étais <i>Octave</i> ou <i>Coelio</i> +<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>, et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»—Une +folie a été de ne vous en montrer qu'un, +George!... Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque +je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon +nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, +quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez +pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre morte, +mais je ne puis embrasser ma mère. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, <i>les Caprices +de Marianne</i>, publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 mai 1833.</blockquote> + +<blockquote><p> +Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. +Il y a des jours où je me tuerais. Mais je pleure ou +j'éclate de rire; non pas aujourd'hui par exemple.</p> + +<p>Adieu, George. Je vous aime comme un enfant. +</p></blockquote> + +<p>Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. +Son aveu est bien accueilli. Il est heureux. Le +jeudi 1er août, toutes les harpes de la joie +chantent dans son coeur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,</p> +<p>Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,</p> +<p>Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!</p> +<p>J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,</p> +<p>Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,</p> +<p>Au chevet de mon lit te voilà revenu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.</p> +<p>Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;</p> +<p>Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!</p> +<p>Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,</p> +<p>N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,</p> +<p>Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>George Sand n'ose encore se croire, se proclamer</p> +<p>heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve</p> +<p>est beaucoup plus calme que les précédentes.</p> +<p>Sans lui avouer pourtant son nouveau</p> +<p>bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune</p> +<p>soleil de l'espérance n'est pas loin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Son confesseur lui a fait part des alternatives</p> +<p>de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.</p> +<p>Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;</p> +<p>mais George Sand entend ne causer</p> +<p>de jalousie à personne:</p> + </div> </div> +<blockquote> +<p>....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas +que, pour m'être utile et agréable, vous compromettiez +ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans votre +existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir qui peut +briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop +l'amour, <i>l'Amour</i> comme vous écrivez. Quoique j'en +médise souvent, comme je fais de mes plus saintes convictions +aux heures où le démon m'assiège, je sais bien +qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si +j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de +conseils, je vous appellerais <a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 287.</blockquote> + +<p><i>Lélia</i> vient de paraître. Naturellement, le +premier exemplaire en est offert à Musset. Il +porte cette double dédicace: sur le tome Ier: +<i>A Monsieur mon gamin d'Alfred,</i> GEORGE; sur +le tome II: <i>A Monsieur le vicomte Alfred de +Musset, hommage respectueux de son dévoué +serviteur,</i> GEORGE SAND<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Ce précieux exemplaire est en la possession de la gouvernante</blockquote> + +<p>Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble +encore cet azur. Alfred de Musset s'est installé +chez George Sand.</p> + +<p>Parmi les habitués de sa mansarde, il a +trouvé Boucoiran et Gustave Planche. Les +allures un peu bien familières de ces deux +personnages n'avaient pas tardé à déplaire à +de Musset, Mlle Adèle Colin, aujourd'hui Mme veuve Martelet.</p> + +<p>Après la chronologie établie plus haut, des relations du +poète avec George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à +tort qu'on a prétendu que le personnage de Sténio dans +<i>Lélia</i>, représentait Musset. M. Cabanès (<i>Revue hebdomadaire</i> +du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent des deux +«envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, +invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis +entre les mains une lettre où Musset se plaignait amèrement +à George Sand d'être portraituré dans <i>Lélia</i>. Cette lettre ne +saurait avoir le sens qu'on lui prête. George Sand connaissait +l'oeuvre du poète: elle lui emprunta une épigraphe, +une strophe de <i>Namouna</i> (décembre 1832), placée en tête du +deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son +caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières +lettres, en 1835, Musset lui écrira: «Ta <i>Lélia</i> n'est point un rêve; +tu ne t'es trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux +du lac, ton Sténio; il est à tes côtés, il assiste à toutes tes +douleurs... Ah! oui, c'est moi! moi! tu m'as pressenti...»</p> + +<p>Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois +au poète <i>l'Inno ebrioso</i>, le chant d'orgie de Sténio, dans <i>Lélia</i>. +Ainsi M. Derome critiquant (<i>le Livre</i> du 10 mai 1883) l'excellente +<i>Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset</i> de +M. Maurice Clouard, ne met pas en doute la paternité de ces +vers.—Je ne saurais en désigner l'auteur. Mais si ces neuf +strophes tumultueuses ne sont pas de George Sand elle-même, +on ne peut du moins que les juger indignes du grand poète +qui écrivait, dans le même temps, <i>Rolla</i>. +son dandysme. Paul de Musset, dans une scène +de <i>Lui et Elle</i>, nous les a représentés, sous les +masques transparents de <i>Caliban</i> et <i>Diogène,</i> +tenus à distance, sinon tout à fait éloignés, +par le nouveau maître de céans.</p> + +<p>Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le +plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et +privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et +s'assit, comme elle, à la turque; le second se coucha de +son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise +tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était +aussitôt relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.</p> + +<p>Falconey<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> ne fit point semblant de remarquer les postures +malséantes des deux rustres, et déploya ses manières +de gentilhomme en affectant une courtoisie respectueuse, +dont Olympe le remercia du regard. Diogène +s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries +blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, +sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées +et leur politique rétrospective. Edouard, nourri +dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se +croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis +des talents et de la réputation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Edouard de Falconey</i>, compositeur de musique: Alfred +de Musset. Voici les autres pseudonymes de <i>Lui et Elle: +Olympe de B...</i>, compositeur de musique: George Sand; +<i>Jean Cazeau</i>: Jules Sandeau; <i>Pierre</i>: Paul de Musset; +<i>Hercule,</i> troisième familier d'Olympe: Laurens; <i>l'éditeur:</i> Buloz; +<i>le docteur Palmeriello</i>: le docteur Pagello; <i>Ilans Flocken</i>: Franz +Liszt; <i>Edmond Verdier</i>: Alfred Tallet.—C'est à tort que plusieurs +(notamment Ad. Racot, article cité, <i>le Livre</i>, n° du +10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de <i>Caliban,</i> +Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers, +de G. Sand quand intervint Musset.</blockquote> + +<p>—Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme +une classe considérable de la société de Paris, et ce +n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être +admis et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne +la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle +l'est avec ses principes et ses traditions.</p> + +<p>Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, +de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près, +on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel, +une probité sévère, un honneur sans tache peuvent +encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous +vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des +gens que j'ai reconnus pour avoir un coeur ferme, une +âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur +manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup +de politesse...</p> + +<p>—Et une tenue décente, ajouta Olympe.</p> + +<p>—Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda +Diogène.</p> + +<p>—Pour vous-même, et à vous-même.</p> + +<p>—Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas +assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire +maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez +votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je +demeure: écrivez-moi.</p> + +<p>—Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous +reviendrez bien sans qu'on vous rappelle<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Paul de Musset, <i>Lui et Elle</i>, ch. V, p. 51. Petit in-12, +Paris, Lemerre.</blockquote> + +<p>Gustave Planche était une vieille connaissance +de Musset. En dehors de toutes questions +littéraires, leur antipathie réciproque datait +des suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille +Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y +portait un ravissant costume de page Charles VI, +sous lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. +Son ami Paul Foucher était en archer +de la même époque,—accoutrement sous lequel +Alfred l'avait croqué dans maintes caricatures<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. +On vantait déjà les succès d'élégance +et de charme du poète de <i>Don Paez</i> et de <i>Mardoche</i>. +Gustave Planche n'était point sans envie, +sous l'apparente équité de son âme. Sa +naissance modeste ne lui donnait pas droit encore +aux mêmes fréquentations que la plupart +des Romantiques, dans un monde dont plus +tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de +cette éternelle caste des plébéiens parvenus +dans les lettres: leurs débuts pénibles étalent +un orgueil dévoré de rancunes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours +dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec +Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète +s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une +petite pièce dont l'impertinence fit scandale: <i>A une Muse</i> ou +<i>Une Valseuse dans le cénacle romantique,</i> six strophes signées +«Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu l'autographe +de Musset lui-même. Voir la <i>Gazette anecdotique</i> des 15 septembre +et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront +une idée:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand Mme W... à P... F... s'accroche,</p> +<p> Montrant le tartre de ses dents,</p> +<p>Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche</p> +<p> S'incruste à ses muscles ardents...</p> + </div> </div> + +<p>—Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse +d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'<i>Antony.</i> (Cf. +Ch. GLINEL, <i>le Livre</i> du 10 oct. 1886.)</p></blockquote> + +<p>Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux +jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine +Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred +de Musset semblait préférer l'une et l'autre. +Il les revit plusieurs hivers dans le même salon. +Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait +Alfred de Musset. Mais il ne dansait +pas. «Il s'avisa de dire un soir que, du coin +où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable +déposer un baiser furtif sur l'épaule +d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt. +La jeune fille reçut l'ordre de refuser les +invitations de son danseur habituel. Aux +regards mélancoliques de la victime, Alfred +comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, +et, comme il n'avait rien à se reprocher, +il demanda des explications avec tant d'insistance +qu'on ne put les lui refuser. On remonta +jusqu'à la source du méchant propos. Planche +essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut +obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation +du père se tourna contre lui. A la sortie du bal, +ce père irrité guetta le calomniateur et lui +donna de sa canne sur le dos<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie d'Alfred de Musset</i>, p. 80. +Petit in-12, Paris, Lemerre.</blockquote> + +<p>L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. +La mésaventure de Planche excita les quolibets. +Mme Lardin de Musset, m'évoquant les +souvenirs de son enfance,—elle était de beaucoup +plus jeune que ses frères,—me rapporte +une plaisanterie qui fit le tour de Paris: +«Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il +ne demande plus: «Donnez-moi du bois», +mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que +c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset +adressa ses parfaites strophes: <i>A Pépa</i>, un des +plus purs joyaux de son oeuvre.</p> + +<p>L'inimitié de Planche pour Musset devait +s'accroître avec la renommée du poète. Il +jugea ses livres selon la bienveillance qu'on +peut penser. L'amitié de George Sand pour ce +nouveau venu de la gloire porta le dernier coup +à son âme jalouse. Un refroidissement entre +elle et Planche est sensible dès le milieu de +juillet 1833. L'exécution du pauvre <i>Diogène,</i> +que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement +précédé l'installation du poète +au quai Malaquais. Sans se brouiller pour +cela avec Planche, George Sand le maintint +dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire +<i>Lélia</i> qu'un mois après Musset, huit jours après +l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne +l'envoi autographe de l'auteur: «<i>A Gustave +Planche, son véritable ami</i>, GEORGE SAND, +15 août 1833<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Mais cette sympathie ne lui suffisait +pas. Un dépit violent couvait, dans son +âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie +par une action d'éclat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique +de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.</blockquote> + +<p>Les attaques commençaient à pleuvoir sur +<i>Lélia</i>. L'<i>Europe littéraire</i> se signala particulièrement +dans ce sens. Cette publication toute récente +publia coup sur coup deux articles signés +Capo de Feuillide, où George Sand était violemment +prise à partie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. «Je suis très insultée, +comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à +Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais +je ne suis pas indifférente à l'empressement et +au zèle avec lesquels mes amis prennent ma +défense. On m'a dit de votre part que vous +vouliez répondre à <i>l'Europe littéraire</i> dans la +<i>Revue des Deux Mondes</i> et dans le <i>National.</i> +Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille +<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.» La même lettre est toute consacrée à +ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset +et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris +le parti de l'éloigner non sans lui promettre +une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point +résigné; il ne désespère pas de reconquérir un +coeur dont le désir l'obsède,—fort de l'amitié +qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement +reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté +le premier article par une réponse «à +la critique entêtée», dans la <i>Revue des Deux +Mondes</i> du 15 août; il réplique à la seconde +attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins +à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la +nouvelle au quai Malaquais sans un certain +agacement. Le petit clan de la <i>Revue des Deux +Mondes</i> en fut tout remué. Planche prit pour +témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide, +MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se +battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre +résultat que de déplaire singulièrement à +George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent +de l'incident pour s'étonner des droits que +croyait avoir Gustave Planche à la défense de +l'auteur attaqué<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Une <i>Complainte</i> badine, assez +spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers, +relatant les épisodes de ce duel, et qui circula +parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>. +Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, +daté de ce mois d'août 1833, nous renseigne sur +la noble indifférence où insultes, commentaires +et polémique laissaient l'auteur de <i>Lélia</i>, +alors dans la sérénité de son amour:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>L'Europe littéraire</i>, numéros du 9 août (la Vie +littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique +sur <i>Lélia</i>). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à <i>l'Europe +littéraire</i> au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Lettre du 25 août 1833. <i>Revue de Paris</i>, numéro du +15 novembre 1896, p. 288.—L'article de Sainte-Beuve ne parut +au <i>National</i> que le 29 septembre 1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Dans une revue littéraire, <i>le Petit Poucet</i>, du 1er septembre +1833, se trouve une amusante <i>impression</i> de l'événement, dont +nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause +de <i>Lélia</i>,—roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand +selon les autres,—dont M. Feuillide avait fait la critique +dans son journal. Or, si <i>Lélia</i> est de M. Sand, je ne sais trop +à quel titre M. Planche s'est constitué le <i>bravo</i>, le <i>majo</i> de +cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou +cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible. +Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter +en lisant <i>Lélia</i>, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette +femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise +par une démarche beaucoup moins chevaleresque +qu'inconséquente et irréfléchie.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> <i>Complainte historique et véritable sur le fameux duel +qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus +dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup +parlé de différentes manières</i>, etc. Publiée dans <i>Cosmopolis</i> +du 1er mai 1896, par M. le V. de Spoëlberch de Lovenjoul, +qui l'accompagne de cette note: «Après l'avoir d'abord +attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux, +le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand +l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Telle de l'<i>Angélus,</i> la cloche matinale</p> +<p>Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,</p> +<p>Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,</p> +<p>O George, a fait pousser de hideux aboiements.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,</p> +<p>Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;</p> +<p>Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale</p> +<p>Qui soulève les mers, fait baver les serpents.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu n'as pas répondu, même par un sourire,</p> +<p>A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus</p> +<p>Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,</p> +<p>Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté</p> +<p>Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>A George Sand</i>, sonnet trouvé dans les cartons de +Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la <i>Revue +moderne</i> de juin 1865.</blockquote> + +<p>Bien assurée maintenant de son amour et +de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à +s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le +25 août:</p> + +<p>...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, +d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est +un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre +à cette affection une durée qui vous la fasse +paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes +susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, une +autre fois pendant trois<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et maintenant je ne sais pas +ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé +mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi +usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce +que je le sens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique, +comme en témoigne, parait-il, un journal intime de +G. Sand que possède M. de Lovenjoul.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.</blockquote> + +<p>Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il +m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin +d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une +loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour +de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque +chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais +rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette +affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et +puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir +fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, +et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi +sans aucune des douleurs que je croyais accepter.</p> + +<p>Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien +en moi des heures de tristesse et de vague souffrance: +cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions +les plus vraies de régénération et de consolation. +Ne m'en dissuadez pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 novembre 1896, p. 288.</blockquote> + +<p>«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de +ceux-là qu'il faut parler,» a écrit Musset, évoquant, +dans la <i>Confession d'un Enfant du Siècle</i>, +cette période fortunée de son amour<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. La vie chez +George Sand était joyeuse. A côté de ses dessins +humoristiques, le poète nous a laissé un croquis +plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Confession</i>, 3° et 4° parties.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>George est dans sa chambrette</p> +<p>Entre deux pots de fleurs,</p> +<p>Fumant sa cigarette,</p> +<p>Les yeux baignés de pleurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Buloz assis par terre,</p> +<p>Lui fait de doux serments;</p> +<p>Solange par derrière</p> +<p>Gribouille ses romans<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Planté comme une borne,</p> +<p>Boucoiran tout mouillé</p> +<p>Contemple d'un oeil morne</p> +<p>Musset tout débraillé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans le plus grand silence,</p> +<p>Paul<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, se versant du thé,</p> +<p>Écoule l'éloquence</p> +<p>De Ménard tout crotté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Planche saoul de la veille</p> +<p>Est assis dans un coin</p> +<p>Et se cure l'oreille</p> +<p>Avec le plus grand soin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa +mère.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Paul de Musset.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard (<i>Revue +de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La mère Lacouture<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a></p> +<p>Accroupie au foyer</p> +<p>Renverse la friture</p> +<p>Et casse un saladier;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De colère pieuse</p> +<p>Guéroult<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a> tout palpitant,</p> +<p>Se plaint d'une dent creuse</p> +<p>Et des vices du temps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pâle et mélancolique,</p> +<p>D'un air mystérieux,</p> +<p>Papet<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>, pris de colique,</p> +<p>Demande où sont les lieux...</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> La cuisinière de George Sand.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et +politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école +saint-simonienne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.</blockquote> + +<p>Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements +de la société de ce couple génial, +vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain +de la publication de <i>Lélia</i> et de <i>Rolla</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, donnait +dans son intimité des soirées de déguisement, +pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. Tel +ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre +Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate +anglais, mystifia parfaitement le philosophe +Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, +travesti en servante cauchoise, versa, comme +par maladresse, une carafe d'eau<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Rolla</i> parut dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 août +1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. ll5-120.</blockquote> + +<p>C'est sans doute à cet heureux mois de septembre +qu'il faut rapporter ce sonnet du poète +à sa bien-aimée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,</p> +<p>Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;</p> +<p>Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,</p> +<p>Je vous ai trop connus pour être de vos gens.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène</p> +<p>Je garde contre vous ni colère ni haine,</p> +<p>Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.</p> +<p>Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,</p> +<p>Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,</p> +<p>Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;</p> +<p>Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,</p> +<p>En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées +aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, +mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.</blockquote> + +<p>George fut quelques jours souffrante; Alfred +la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus +malade en elle, son coeur, «n'était plus en +danger de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, +le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:</p> + +<p>«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque +jour je m'attache davantage à <i>lui</i>; chaque jour je vois +s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir; +chaque jour je vois mieux briller les belles +choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout +ce qu'il est, il est <i>bon enfant</i>, et son intimité m'est aussi +douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après +tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, p.516.</blockquote> + +<p>Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité +de son nouvel amour. Que devait penser +Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant +de la même femme la lettre pourtant réfléchie +où, dans son perpétuel besoin de justification, +elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà +mort quand <i>elle</i> l'avait connu! Il avait retrouvé +avec elle un souffle, une convulsion +dernière<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Publiée par M. de Lovenjoul, <i>Cosmopolis</i>, numéro de +juin 1896.</blockquote> + +<p>Que devait-il penser, sinon que la femme est +impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....</p> + +<p>La liaison d'Alfred de Musset était maintenant +connue de tous. Installé à peu près complètement +chez George Sand depuis les premiers +jours d'août, il y devait rester jusqu'en +décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement +dans sa vie: il ne faisait plus chez elle +que de rares apparitions<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>. Mais elle l'acceptait, +en mère indulgente et faible, qui se savait +adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; +son père était mort depuis dix-huit mois; sa +jeune renommée autorisait cette indépendance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Mme de Musset occupait avec ses enfants—Paul, l'aîné, +Alfred et leur soeur Hermine,—59, rue de Grenelle, une +habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, +la célèbre fontaine de Bouchardon.</blockquote> + +<p>Vers la fin de septembre, nos amoureux +sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur +dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent +à Franchard où il passèrent une quinzaine. +«Laurent fut admirable, d'enthousiasme +de reconnaissance et de foi, dans les premiers +jours de cette union, a écrit l'auteur <i>d'Elle et +Lui.</i> Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il +avait des élans religieux, il bénissait sa chère +maîtresse de lui avoir fait connaître enfin +l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant +rêvé....» Paul de Musset insiste également +dans <i>Lui et Elle</i> sur la prospérité de cette lune +de miel. George Sand était alors, pour son +amant, adorable de charme jeune et de tendresse. +Le souvenir de ces journées heureuses +hanta souvent, plus tard, les heures tristes de +Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»</p> + +<p>Celle-ci, retraçant cette existence radieuse +dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau +par l'exposé de querelles légères qui +devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant +amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut +Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit +<i>son double</i>, mais vieilli et repoussant comme +un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre +profond du poète, le rendant incapable +«de goûter la vie douce et réglée qu'elle +voulait lui donner». Musset racontait lui-même +cette vision singulière<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>; mais rien n'autorise +à croire que leurs joies furent dès lors +traversées de soucis et de craintes. Les caricatures +du poète, datées de ces heureux jours +d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une +d'elles représente George Sand à cheval, vue +de dos, et à droite la croupe du cheval de son +ami de qui le chapeau s'envole,—avec cette +légende: «Admirable sang-froid du cheval +nommé <i>Gerdès</i>, à la vue d'un danger imprévu.—Scène +des montagnes où l'on voit la qualité +de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Peut-être y fait-il allusion dans la <i>Nuit de Décembre</i>.</blockquote> + +<p>Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement +paisibles. Ces deux mois n'ont donc +pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner +littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel +étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens +(«Don Stentor» ou «Hercule», dans <i>Lui et +Elle<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a></i>»), ce qui causa grande rumeur parmi les +habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du +salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un +que l'autre. Dans les soirées intimes du quai +Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George +fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant +Toujours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure +Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui +rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec +Chopin, des <i>Souvenirs d'un voyage d'art.</i> On n'a rien écrit des +relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son +orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le +dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui <i>et +Elle,</i> p. 19).</blockquote> + +<p>Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre +qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent +un document iconographique et littéraire +précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe +Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir +récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de +Lovenjoul, les albums de la société du quai +Malaquais (1833-1834), contenant portraits et +charges des habitués de la «mansarde» de George +Sand, en a donné une intéressante description, +dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile +belge. Passons-lui un moment la parole<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>:</p> + +<p>«Les révélations qui viennent de se produire, la publication +des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt +à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant, +dans l'existence même des deux amants; il semble +qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, +rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice +et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné +des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre +pittoresque et que je transcris exactement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><i>Le public est prié de ne pas se méprendre</i></p> +<p class="i6"> CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND</p> +<p> <i>le réceptacle informe de ses aberrations mentales</i></p> +<p class="i12"> <i>et autres</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> <i>Je soussigné, Mussaillon</i> Ier,</p> +<p><i>déclare que mon album n'est pas si cochonné</i> (sic) <i>que ça</i>.</p> +<p class="i10"> <i>Celui qui a inscrit mon nom</i></p> +<p class="i4"><i>sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est</i></p> +<p class="i6"><i>vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MUSSAILLON Ier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul</i>, +dans le <i>Temps</i> du 4 novembre 1896.—Faisons remarquer +à M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album +de Venise», lequel appartient à Mme Lardinde Musset.</blockquote> + +<p>«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de +la main du poète et représentant pour la plupart son +amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un +balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale. +Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, +très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche +sensuelle, l'oeil impérieux<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Musset se divertit aussi +à croquer les amis absents: la moue dédaigneuse de +Mérimée, avec cette légende: <i>Curvajal renfonçant une +expansion;</i> la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, +et au-dessous: <i>Le bedeau du temple de Guide +canonisant une demoiselle infortunée</i>. Il se met lui-même +en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la +taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde, +et il inscrit dans un coin: <i>Don Juan allant +emprunter dix sous pour payer son idéale</i> (sic) <i>et enfoncer +Byron.</i> Voici plus loin une sorte de rébus: un oeil, une +bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée +d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs +de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication +fournie par Musset: <i>Fragments de la Revue trouvés dans +une caisse vide</i>. Enfin, voici des types de fantaisie, qui +rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion +du <i>Chandelier</i> et le futur baron d'<i>On ne badine plus +avec l'amour </i>... <a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>. Je copie: «Le chevalier <i>Colombat du +Roseau Vert</i> et l'abbé <i>Potiron de Vent du soir</i> devisent +en humant une prise de tabac; le baron <i>Prétextât de +Clair de lune</i> rêve en songeant à sa belle; le marquis +<i>Gérondif de Pimprenelle</i> erre dans ses jardins. Ces croquis +témoignent d'une verve charmante et d'une imagination +quasi puérile... Musset devait être extrêmement +gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche +ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère +que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et +le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait +peut-être le tort de prendre trop au sérieux...».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à +l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,—caricatures +pour la plupart datées de 1834,—ceux d'Alexandre +Dumas, «Antony-Louverture charpentant un viol»; de +Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, trois charges +de Paul Foucher.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Ces derniers dessins,—à la plume, très soignés, serrés comme +des illustrations du xviii° siècle—sont encore de l'automne 1833.</blockquote> + +<p>Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; +le monde jasait trop ouvertement de leur intimité, +et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce +projet caressé à deux ne tarda pas à devenir +une idée fixe.</p> + +<p>Alfred de Musset sentait bien que son départ pour +l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas +obtenu le consentement de sa mère. Un matin,—nous +venions de déjeuner en famille,—il paraissait préoccupé. +Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins +agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener +de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son +grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit +part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils +restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa +demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable +malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai +mon consentement à un voyage que je regarde comme +une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition +sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre +mon gré et sans ma permission.»</p> + +<blockquote><p> +Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance +en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait +se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait +qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à +coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses +projets.—«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai +point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne +sera pas toi.»</p> + +<p>Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs +de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre +mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on +vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une +voiture de place, et demandait instamment à lui parler. +Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame +inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de +lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une +affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant +pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa +toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, +puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un +moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, +quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.</p> + +<p>Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les +voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au +milieu de circonstances de mauvais augure<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 121.</blockquote> + +<p>Ces circonstances de mauvais <i>augure</i>, Paul +de Musset les raconte dans <i>Lui et Elle</i>: ce +n'était rien moins que le fait du treizième rang +occupé dans la cour des Messageries par la voiture +de Lyon qui emmenait George et Alfred, +le heurt violent d'une borne par une des +roues, en passant sous la porte cochère, et le +renversement d'un porteur d'eau en traversant +le faubourg Saint-Germain... Mais le poète +n'était pas superstitieux, et l'<i>oisillon</i> riait de +tout son coeur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent +à Avignon par le Rhône. Sur le +bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait +son consulat de Civita-Vecchia. Ce +compagnon inattendu les divertit quelques +jours par son esprit mordant et ses blagues +de célibataire sans préjugés. George Sand, +dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, insiste sur l'impression +à la fois agréable et pénible qu'il lui +laissa. Causeur pénétrant et sans charme, +observateur profond, il se moqua surtout de +ses illusions sur l'Italie. Leur descente du +Rhône eut d'amusantes péripéties. «Nous soupâmes +avec quelques autres voyageurs de choix, +écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, +le pilote du bateau à vapeur n'osant +franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il +(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa +raisonnablement, et, dansant autour de la table +avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque +peu grotesque et pas joli du tout<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Deux dessins +de Musset, dans l'album du voyage à Venise, +présentent la charge de Stendhal, d'abord de +profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, +puis gracieux avec ses bottes fourrées et +son manteau à triple collet, dansant devant une +servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua +ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries +sur un Christ de la cathédrale. Ils se +séparèrent à Marseille<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle +a trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et +20 décembre 1833. (<i>Correspondance</i>, I.)</blockquote> + +<p>Musset et son amie s'arrêtèrent quelques +jours à Gênes. Elle y eut un accès de fièvre. Une +lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé +des galeries de tableaux et des jardins +de cette ville. C'est durant ce séjour de Gênes, +à en croire Paul de Musset, que leur serait +malheureusement apparu le contraste de leurs +natures et de leurs éducations, dans la compagnie +de deux jeunes Italiens connus sur +le bateau qui les avait amenés de Marseille.</p> + +<p>George Sand elle-même, dans <i>Elle et Lui</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, place +à Gênes leurs premiers malentendus. Mais son +roman est peu précis, quant à la succession +des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle +reproche ici à Laurent devant Thérèse malade, +doit se rapporter aux premiers jours de +Venise<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, 83 et sq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Elle et Lui</i>, 121 et sq.</blockquote> + +<p>De Gênes, tous deux se rendirent par mer à +Livourne. Une caricature d'Alfred les représente, +sur le bateau, en costume de voyageurs, +<i>Elle</i>, appuyée au bastingage, la cigarette aux +lèvres, <i>Lui</i>, en proie au mal de mer, avec +cette légende: <i>Homo sum et nihil humani +a me alienum puto</i>.</p> + +<p>George Sand raconte qu'en proie aux frissons +et défaillances de la fièvre, elle visita Pise +et le Campo Santo, dans une grande apathie; +que presque indifférents à la suite de leur +voyage, ils jouèrent à pile ou face Rome ou +Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. +Leur séjour à Florence fut de courte +durée, George Sand toujours malade, et Musset +préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à +tirer des chroniques locales. Ce drame est devenu +<i>Lorenzaccio</i>. Ils traversèrent seulement Ferrare +et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, +à Venise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote> + +<p>On a retrouvé récemment une saisissante +page de George Sand, racontant leur entrée à +Venise. C'est le premier chapitre d'un roman +qu'elle n'a pas écrit; mais l'identité parfaite +des personnages avec elle et son compagnon +en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le +voici<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Publié par M. de Lovenjoul. <i>Cosmopolis</i> de mai 1896.</blockquote> + +<blockquote><p> +Il était dix heures du soir lorsque le misérable <i>legno</i> +qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et +glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier +sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. +Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le +chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions +pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une +apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, +ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, +et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement +quelque chose d'horriblement triste. Cette +gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait +à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le +flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que +nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous +fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation +suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. +Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse +de l'archipel vénitien où, au moindre coup de +vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il +faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en +pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. +J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces +ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait +point à moi une affection puissante, dans cette arrivée +chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul +individu et dont nous n'entendions pas même la langue, +dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la +fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver, +il y avait de quoi contrister une âme plus forte +que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout +propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace +que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette +Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien +donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon +quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, +de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon +avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter +comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur +ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible +jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise +allait me séparer violemment de mon idole, et me garder +avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises +avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?</p> + +<p>Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; +je lui aurais répondu par mon argument philosophique: +Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi +ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être +supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi +ne pas arriver.</p> + +<p>Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des +coulisses qui servent de double persiennes aux gondoles, +et regardant à travers la glace, s'écria:—Venise!</p> + +<p>Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce +cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe +canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières +de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais +qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité +reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, +la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme +des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu +à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon +au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença +d'éclairer les trésors d'architecture variée qui +font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.</p> + +<p>Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le +courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement +sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette +de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur +ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente +du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles +chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées; +surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies +de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre +quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge +avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières +des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, +géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un +mignon portique de marbres précieux rappelle en petit +notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin, +les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux +colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. +Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les +compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla +encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire, +ou dans notre imagination.</p> + +<p>—Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela +est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme +je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais +vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune +qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa +poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent +en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée! +Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux +présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin +retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir +mettre la main dessus!</p> + +<p>Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas... +</p></blockquote> + +<p>Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant +à se sentir à Venise. La somptueuse inconsolée, +l'éternelle impératrice des lagunes, cité +dolente de ses rêveries, Venise, Venise la +Rouge de ses premiers chants romantiques, lui +épargna la déception qu'il avait redoutée.</p> + +<p>Il s'installa avec son amie sur le quai des +Esclavons, dans un vieux palais transformé en +<i>albergo</i>, à l'entrée du Grand Canal, devant la +<i>Salute</i>, près de la glorieuse place Saint-Marc. +C'était l'hôtel Danieli ou <i>Albergo Reale</i> dont +le dernier occupant avait été un comte Nani-Mocenigo<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ancien palais Bernado-Nani.—Mme Louise Colet raconte +longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches +de l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: +deux chambres, sur une ruelle, aboutissant à un grand salon +tendu de soie bleu foncé qui regardait la <i>Riva dei Schiavoni.</i> +Balzac aurait occupé le même logement en 1835.—Cf. L. COLET, +<i>l'Italie des Italiens</i>, t. I, p. 249. In-18, Paris, +Dentu, 1862.</blockquote> + +<p>Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se +rattachait au séjour de Byron. «Jadis lord +Byron avait habité un palais sur le Grand +Canal—«<i>Aveva tutto il palazzo, lord Byron</i>», +leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais +est demeuré si vivace chez Alfred de +Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve +dans son <i>Histoire d'un merle blanc</i>: «J'irai à +Venise et je louerai sur les bords du Grand +Canal, au milieu de cette cité féerique, le +grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres +dix sous par jour; là je m'inspirerai de tous les +les souvenirs que l'auteur de <i>Lara</i> doit y avoir +laissés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> MAURICE CLOUARD, <i>Alfred de Musset et George Sand +(Revue de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote> + +<p>Le charme dolent de Venise, la séduction +nostalgique de la dernière capitale du Rêve, +enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une +fois goûté. C'était le dernier voeu de Théophile +Gautier d'endormir ses jours dans un vieux palais +de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé +pour Robert Browning et Richard Wagner.</p> + +<p>George Sand, toujours languissante de sa +fièvre de Gênes, s'était cependant mise au travail. +A peine installée, elle abordait la tâche +qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus +tôt possible un roman à Buloz. Aucune autre +occupation, aucun plaisir ne devaient l'en distraire. +Il fallait gagner sa vie pour pouvoir +jouir de Venise. Et sans doute, elle pressait +son compagnon de l'imiter<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Musset regardait, +écoutait, admirait, parcourait la ville en tous +sens, prenant des notes, flânant surtout, vivant +la vie vénitienne. Bientôt son amie dut +garder la chambre, décidément influencée par +la <i>malaria</i>. Tout en continuant ses promenades, +manqua-t-il d'égards envers cette compagne +souffrante, plus âgée que lui de six ans et +surtout occupée de ses productions littéraires? +Nous l'examinerons plus loin. Voici que Musset +va tomber lui-même gravement malade. Ceci +va jeter entre eux un troisième personnage, +leur médecin, le docteur Pietro Pagello. +Sans l'exceptionnelle qualité de ses deux +partenaires, il serait malaisé de le mettre en +scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais +l'universelle rumeur qui a divulgué depuis +deux mois l'histoire des Amants de Venise, a +fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant +que ce qui est essentiel au récit de ce +roman d'amour. Né en 1807, à Castelfranco-Veneto, +il a passé sa vie à Venise d'abord, puis +à Bellune comme médecin principal de l'hôpital +civil. Il y demeure, entouré d'une nombreuse +famille et fort estimé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Dans son roman de <i>Lui</i>, curieux à plus d'un titre (1860), +Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables +du poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et +leurs amants, durant la réclusion volontaire de G. Sand a +l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse peut-être s'y trop fier +pour les détails, cette partie de son livre laisse une impression +de vraisemblance qu'il fallait signaler. <i>(Lui,</i> pp. 161-248, +in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le récit du +poète lui-même,—qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.</blockquote> + +<p>Habile et intelligent dans sa profession, avec +de vrais dons de poète, il était d'une franche +beauté, forte et plantureuse, quand il connut +G. Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par +Bevilacqua en témoigne. Sans insister sur son +caractère moral, disons du moins que le Smith +de la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> nous paraît +être de tous ses portraits romanesques le +plus proche de la vérité.</p> + +<p>Quoique cette aventure, après soixante-deux +ans, ne relève plus guère que de l'histoire littéraire, +on conçoit les répugnances du docteur +Pagello à en entretenir le public<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Je n'ai pas +hésité cependant à faire connaître un document +précieux qui devait éclairer singulièrement +cette aventure fameuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une +allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé +pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George +Sand et Musset, dans une lettre au <i>Corriere della Sera</i> (traduite +au <i>Figaro</i> du 14 mars 1881). Au cours de la même +année, un rédacteur de l'<i>Illustrazione italiana</i>, qui l'avait +interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques +fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à demi-mot. +Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences +littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs +lecteurs!</blockquote> + +<p>Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, +l'hôte d'une Italienne du plus noble +esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, +comme je m'enquérais des traces laissées par +G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien +demander à la fille aînée du médecin de Bellune, +laquelle habitait Mogliano, de lui confier +les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs +lettres de G. Sand, Mme Antonini nous +communiqua un mémorial autographe de cette +histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,—le +tout inédit, comme le prétendait la famille +de Pagello.</p> + +<p>Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites +en effet; le journal du docteur l'était +moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans +<i>un volume</i> introuvable, et parfaitement inconnu, +où, parmi des essais dramatiques et littéraires +de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé +le mémorial du médecin de Bellune<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Aux +premières lignes, j'ai reconnu le texte même +du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion +à le faire connaître.... En le traduisant +pour la première fois, je l'ai accompagné d'un +récit synthétique du drame de Venise, d'observations +et de maints détails inédits<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> LUIGIA CODEMO. <i>Racconti, scene, bozetti, produzioni +drammatiche,</i> 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal +de Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, +figure sous ce titre: <i>Sandiana</i> au premier volume +(pp. 155-188).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>L'histoire véridique des amants de Venise</i>, dans le <i>Gaulois</i> +des 16 et 17 octobre 1896.—<i>La vie de George Sand et du docteur +Pagello à Venise</i> et <i>Sand-Musset-Pagello: le retour en +France,</i> dans l'<i>Echo de Paris</i> des 20 et 21 octobre 1896.</blockquote> + +<p>Le journal intime de Pagello est de peu de +temps postérieur aux événements qu'il évoque.—Écoutons +le docteur raconter comment il +entra en relations avec le couple français de +l'hôtel Danieli.</p> + +<blockquote><p> +Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études +médicales, je commençais à me procurer quelques +clients. Je me promenais un jour sur le quai des +Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et +lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'<i>Albergo +Danieli</i> (ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du +premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie +mélancolique, avec les cheveux très noirs et +deux yeux d'une expression décidée et virile. Son +accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses +cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en +manière de petit turban.</p> + +<p>Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée +sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture +d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un +jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la +regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:</p> + +<p>—Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante +fumeuse... tu la connais peut-être?</p> + +<p>—Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la +connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun +des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi +quels sont tes sentiments à son endroit.</p> + +<p>—Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races +et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de +raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise +exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang; +elle doit être étrange et fière.</p> + +<p>Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, +où nous nous séparâmes.</p> + +<p>Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois +(lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre +d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa +famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en +aperçut et, se tournant vers sa femme:</p> + +<p>—Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en +ce moment à certaine belle fumeuse....</p> + +<p>—Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, +répondis-je, mais que je puis vous assurer être une +Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure, +j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a +voulu mon adresse.</p> + +<p>—Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.</p> + +<p>—Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli +vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de +la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement +appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une +forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une +saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant +elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de +revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme +blond, son compagnon inséparable, me reconduisit +avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et +voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un +pressentiment—doux ou amer, je ne sais—me dit: +«Tu reverras cette femme et elle te dominera....»</p> + +<p>Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par +un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrent +<i>amoureux</i>.... «—Non, non, répondis-je, pas encore!—Mais +qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.—Je +ne sais, lui répondis-je.—Mais pourquoi +n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son +nom et sa provenance?—Pourquoi?... Parce que j'ai +comme peur de le savoir.—Ah! ah! il est amoureux +et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»</p> + +<p>Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels +faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la +signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin +sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière +enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette +lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et +son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. +Elle disait ceci<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>: +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un +article anonyme de l'<i>Illustrazione italiana</i> (de Rome) du +1er mai 1881. Sous ce titre: <i>Une lettre inédite de George Sand,</i> +l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de +Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de lettres +à lui récemment adressées par ce dernier. Nous en donnons +la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié +de l'autographe qui appartient à M. Minoret. (<i>Cosmopolis</i> +du 15 avril 1896).</blockquote> + +<blockquote><p> +Mon cher monsieur Païello [Pagello],</p> + +<p>Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous +pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble +sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.</p> + +<p>Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour +sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, +il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent +comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère +énergique et d'une puissante imagination. C'est +un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du +travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, +l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le +moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.</p> + +<p>Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, +toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il +voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de +peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et, +ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il +fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, +demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou +de devenir fou!</p> + +<p>Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la +surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je +crois qu'une saignée pourrait le soulager.</p> + +<p>Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, +et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté +que présente la disposition indocile du malade. C'est la +personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans +une grande angoisse de la voir en cet état.</p> + +<p>J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que +peuvent espérer deux étrangers. +Excusez le misérable italien que j'écris.</p> + +<p>G. SAND. +</p></blockquote> + +<p>Ce premier récit n'est pas conforme à la +légende accréditée par Paul de Musset. D'après +celui-ci, Rebizzo, «<i>l'illustrissimo dottore Berizzo,</i> +un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé +d'une perruque jadis noire et roussie par le +temps, dont toute sa personne offrait l'emblème +décrépit», serait le médecin, le premier médecin, +qui aurait introduit Pagello chez Musset.</p> + +<p>Une des caricatures de Musset, dans l'album +de Venise, représente un buste de vieillard +penché, une lancette à la bouche, disant: <i>Non +v'é arteria</i>....</p> + +<p>Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, +était-il Rebizzo? Je ne le pense pas, quoique +tous les biographes l'aient répété.</p> + +<p>Le récit de Pagello donne déjà un signalement +contraire. Un article du <i>Figaro</i> de 1882, signé +«Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt +Mme Louise Colet, dans son voyage en Italie, +ont appelé ce premier médecin le docteur Santini<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Figaro</i> du 28 avril 1882.—LOUISE COLET, <i>l'Italie des +Italiens</i>, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document +qui a sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier +Danieli (1859), Mme Louise Colet lui fait dire:<br> + +<p>«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme +blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini +qui le soigna.</p> + +<p>—Un vieux docteur, dites-vous?</p> + +<p>—Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui +faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était +alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce +bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis +vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille +aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de +Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....</p> + +<p>—Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?</p> + +<p>—Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un +Prussien.»</p></blockquote> + + +<p>Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la +suite: c'étaient des amis de Pagello; ils voulurent +prêter quelque argent à George Sand, +ainsi qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges +de celui-ci, dans l'album de Venise, nous +montre un vieux ménage endimanché, à la +toilette ridicule, où je me plais à reconnaître +<i>la Bianchina</i> et son mari, tels que nous les fait +entrevoir le récit de Pagello.—Revenons à son +journal. Le jeune docteur a remis à ses aimables +confidents la lettre que nous avons citée:</p> + +<blockquote><p> +Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le +feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis +Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer +d'une voix: <i>«George Sand!»</i></p> + +<p>Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au +malade français, quelle maladie il avait et qui il était. +Je leur répondis:—Le jeune patient est alité avec une +maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et +moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il +se nomme Alfred de Musset.</p> + +<p>—<i>Per Bacco!</i> s'écria Rebizzo, c'est le romantique +chantre de la Lune! Connais-tu ses poésies?</p> + +<p>—Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est +d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en +même temps délicate. +</p></blockquote> + +<p>Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. +On n'en a pas fait ressortir la valeur +décisive sur le développement de cette histoire +d'amour. Elle démontre d'abord que des relations +antérieures existaient entre lui et le couple +de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon +n'était pas restée, vraisemblablement, sans +s'apercevoir de l'admiration du jeune Italien, +quand <i>le hasard</i> le lui amena dans la personne +du médecin demandé pour sa migraine. Elle +songea de nouveau à lui pour remplacer l'imbécile +docteur, premier appelé au chevet de +Musset gravement atteint. Son malade était, du +moins, encore «la personne qu'elle aimait +le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera +du sort du poète, va nous livrer tout le +secret d'une idylle qui doit finir en tragédie.</p> + +<p>Dans quelle situation morale Pagello a-t-il +trouvé George Sand et Alfred de Musset? George +Sand, étalant la première, des récriminations, +au lendemain de la mort du poète, dans un +roman à clef, <i>Elle et Lui</i>, «procès-verbal de +nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp, +se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, +du moins de négligences cruelles de la +part de Musset, d'indifférence et d'abandon. +Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, +des témoignages trop contradictoires de leur état +d'âme avant la crise qui doit assombrir à jamais +cet amour, pour qu'on puisse rien établir +de précis...</p> + +<p>George Sand essayant, <i>huit mois plus tard</i>, de +retracer à son amant cette phase douloureuse, +lui écrira:</p> + +<blockquote><p> +De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à +toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue +malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que +c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? +et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? +Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il +faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément +les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je +ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis +plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à +mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être +conduite à trois cents lieues<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> et abandonnée avec des paroles +si offensantes et si navrantes, sans aucun autre +motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse +profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me +suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot +affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai +jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais +trompé, je t'en demande pardon, mais <i>je ne t'aime pas</i>.» +Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le +lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, +je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, +et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en +pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. +La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et +nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons +camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus +possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le +soir, et un jour tu me dis que tu craignais<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>... Nous +étions tristes. Je te disais: «<i>Partons</i>, je te reconduirai +jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux, +mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y +sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne +pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais +guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, +quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me +dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais +l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, +que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je +te l'avais dit aussi: «<i>Nous ne nous aimons plus, nous ne +nous sommes pas aimés</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.» +</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le poète.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote> + +<p>Voilà des accusations dont il convient de +tenir compte. Pourtant, au lendemain de la +crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à +son silence elle a craint un moment de l'avoir +perdu, ne lui a-t-elle pas écrit: «Oh! mon enfant! +mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et +de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne +me dis pas que tu as eu des torts envers moi; +qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien +sinon que nous avons été bien malheureux et +que nous nous sommes quittés<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896, p. 7.</blockquote> + +<p>Musset également, en parlant de Venise, +désespéré d'elle et de lui-même, ne lui jette-t-il +pas cet aveu «qu'il a mérité de la perdre<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>»..._—Lettres +d'amants encore enchaînés l'un à +l'autre!—C'est par des documents plus précis +que nous parviendrons à reconstituer le vraisemblable +de leur navrante histoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> V. plus loin.</blockquote> + +<p>Voilà donc le docteur Pagello en relations +suivies avec George Sand et Alfred de Musset +(février 1834), tout heureux de se rapprocher +enfin de la belle étrangère de l'hôtel Danieli. +Rendons la parole à son journal.</p> + +<blockquote><p> +Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. +George Sand veillait avec moi des nuits entières, +à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les +grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait +la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à +toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions +de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de +Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes; +mais à chaque nouveau trait, elle m'interrompait +en me demandant à quoi je pensais. Confus de me +sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, +je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme +braise, tandis qu'elle me disait avec un sourire presque +imperceptible et un regard de la plus fine expression: +«Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille +questions!» Je restais muet.</p> + +<p>Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner +de son lit parce qu'il se sentait passablement bien +et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table +près de la cheminée.</p> + +<p>Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention +d'écrire un roman qui parle de la belle Venise?</p> + +<p>—Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet +et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je +la regardais étonné, contemplant ce visage ferme, +sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler, +j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table, +et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la +moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, +George Sand déposa la plume et, sans me regarder +ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et +resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis, +se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où +elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite, +prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred +qui dormait, et s'adressant à moi:</p> + +<p>—Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?</p> + +<p>—Oui, répondis-je.</p> + +<p>—Alors vous pouvez partir, et au revoir demain +matin. +</p></blockquote> + +<p>Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai +de lire ce feuillet...</p> + +<p>Qu'était cette page remise par George Sand +à Pagello? «Un splendide morceau poétique», +avait écrit le fils du docteur, avant que son +père ne se décidât, récemment, à le laisser +publier. Un morceau à double fin, un chapitre +de roman imaginé par George Sand pour se +déclarer à Pagello. Elle le plia dans une enveloppe +sans adresse et le lui remit, a raconté +M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même +(lettre citée par le Dr Cabanès<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>). Pagello +feignit de ne pas comprendre et demanda à +qui remettre ce pli. «—<i>Au stupide Pagello</i>», +écrivit George Sand sur l'enveloppe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>Revue hebdomadaire</i> du 1er août 1896.</blockquote> + +<p>Sans reproduire avec le récit du docteur, +cette «déclaration» mystérieuse, Mme Luigia +Codemo en citait pourtant une phrase qui peut +la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; +peut-être bientôt te haïrai-je.» Elle ajoutait +qu'observant devant l'intéressé lui-même la +beauté de cette page, digne de l'auteur de <i>Lélia</i>,—sa +propre héroïne sans doute,—Pagello +lui avait répliqué par les premières paroles du +roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour +fait-il tant de mal<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.</blockquote> + +<p>La déclaration de George Sand est maintenant +connue. Au cours d'une interview récente, +obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,—interview +des plus méritoires, celui-ci, nonagénaire +et sourd, n'entendant pas le français,—M. +le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise +de son interprète, M. le Dr Just Pagello son +fils, à lui livrer ces feuillets mémorables<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Dr A. CABANÈS, <i>Une visite au Dr Payello. La déclaration +d'amour de George Sand</i>.—<i>Revue hebdomadaire</i> du 24 octobre +1896.</blockquote> + +<p>On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au +style des premiers chapitres de <i>Lélia</i>.</p> + +<blockquote><p> +<i>En Morée</i>.</p> + +<p>Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les +mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du +moins des coeurs semblables?</p> + +<p>Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé +des impressions douces et mélancoliques: le généreux +soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il +données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment +aimes-tu?</p> + +<p>L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, +l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne +sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon +pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme +une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec +désir, avec inquiétude.</p> + +<p>Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai +jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma +langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des +questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que +je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à +fond la langue que tu parles.</p> + +<p>Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous +ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute +des idées, des sentiments et des besoins inexplicables +l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament +de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu +dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères +qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.</p> + +<p>Peut-être ne connais-tu pas les larmes.</p> + +<p>Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu +des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer? +Sauras-tu pourquoi je suis triste? Connais-tu +la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé peut-être +dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. +Sais-tu qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, +ni civilisé ni barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il +dans cette mâle poitrine, dans cet oeil de lion, dans +ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée noble et +pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, +rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes +te font du mal, espères-tu en Dieu?</p> + +<p>Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu +ou m'aimes-tu? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu +me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu +me le dire?</p> + +<p>Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le +savoir? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui +te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux +qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans +les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair +divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que +ces femmes apaisent? Sais-tu ce que c'est que le désir +de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune +caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse +s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, +à prier Dieu et à pleurer?</p> + +<p>Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et +abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton +âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de +celle que tu aimes?</p> + +<p>Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses +ou si tu te reposes? Quand ton regard deviendra languissant, +sera-ce de tendresse ou de lassitude?</p> + +<p>Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que +je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton +caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent +pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le +dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai +t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être +serai-je forcée de te haïr bientôt.</p> + +<p>Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais +et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus +malheureuse encore, car tu me tromperais.</p> + +<p>Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras +pas de vaines promesses et de faux serments. Tu +m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce +que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai +peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours +croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses +d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras +expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses +paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler +éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions +l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas +tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne; +quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence +remonte vers le foyer éternel dont elle émane.</p> + +<p>Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne +veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient +mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu +fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je +voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme +que je puisse toujours la croire belle. +</p></blockquote> + +<p>Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de +cet amour romantique et la psychologie de +George Sand, sa déclaration ne nous apprend +rien d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a +encore trahi Musset qu'en pensée. Lui-même +doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son +départ de Venise pour se donner à Pagello.—Mais +reprenons le naïf récit du jeune Italien. +Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, +dans sa modeste chambre de petit médecin. +Il est abasourdi de sa bonne fortune:</p> + +<blockquote><p> +Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme +me surprît et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous +pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage +après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour +la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour +impérissable; mais il était déjà tard, et je restais +pourtant en face de cette feuille, la relisant deux fois +avec le même enthousiasme. Cependant quelques +phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après +la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable +et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des +profondeurs du coeur....</p> + +<p>Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de +gloire, me disais-je; elle me dépeint semblable à un +demi-dieu et badine avec moi après m'avoir jeté sur le +dos la tunique de Nessus. Je sens que je me laisse envelopper +en vain de ses filets, et dans cette situation je +me demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière +des femmes?» Ensuite, ma position me revenait à +l'esprit; jeune, initié, je commençais à me procurer +une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il +y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je +me rappelai Alfred de Musset qui, jeune, gravement +malade, étranger, se fiait à mes soins et à mon amitié. +Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant la tête dans +les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait de-çà +et de-là, comme la navette du tisserand.</p> + +<p>Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma +mère morte un an auparavant. Je crus l'entendre me +répéter son proverbe: «Si tu trouves, dans la vie, des +attraits qui contrastent avec les principes moraux que +je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je +me jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans +dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient +en moi.</p> + +<p>A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, +faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement +mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La +Sand n'y était pas. Assis contre le lit du patient et causant +avec lui, je n'osai demander où était sa compagne +de voyage; mais un mouvement involontaire me fit +maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais +approcher, et j'épiais la porte d'une chambre voisine +d'où je m'attendais à la voir apparaître. +Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi: +l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui +aurait voulu la fuir, mais celui-ci perdait toujours à la +loterie.</p> + +<p>Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et +George Sand apparut, introduisant sa petite main dans +un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de +satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche +orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, +avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, +d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue +encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris, +lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une +désinvolture enchanteresses, elle me dit: «—Signor +Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller +faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous +dérange pas.»</p> + +<p>Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré +de me mettre à son service comme <i>cicerone</i> et comme +interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes +ensemble. Quand je me sentis au grand air, il +me sembla respirer plus librement, et je parlai avec +plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta +comment elle vivait depuis quelques mois en relations +avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle +avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée +à ne pas retourner avec lui en France. Je vis +alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je +m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la +très longue conversation que j'eus avec George Sand, +en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là +sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le +monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées +du verbe <i>je t'aime</i>... Mais, après vingt jours +écoulés, il survint des faits plus graves. +Le journal de Pagello suspend ici le récit de +son aventure, du moins jusqu'après que Musset +aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant +que le drame commence.—La maladie du +poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au +29 mars 1834, date de son retour en +France. Que s'est-il exactement passé entre +eux dans ces deux mois?</p></blockquote> + +<p>George Sand n'avait pas tardé à se donner à +Pagello, nous le prouverons amplement tout à +l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie +contre «<i>cette sale accusation... le spectacle d'un +nouvel amour sous les yeux d'un mourant</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Lettre à Sainte-Beuve, 1861. +<i>Cosmopolis</i> du 15 avril 1896.</blockquote> + +<p>Que Musset ait souffert tous les tourments +de la jalousie, qu'il ait même soupçonné jusqu'à +l'évidence l'infidélité de son amie, c'est +hors de doute. Il sera difficile pourtant de +préciser l'état d'âme complexe du pauvre grand +poète à son départ de Venise.</p> + +<p>Cette femme dont l'amour empoisonnait sa +vie n'avait-elle pas persuadé à sa faiblesse +qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant +comme l'innocente et maternelle victime de +leur amour?... Rentré à Paris, il s'occupera +des affaires de George Sand; l'éloignement la +lui poétisera, en la justifiant à ses yeux, et le +30 avril, il n'hésitera pas à lui écrire: «Je +voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes +os!» Cet autel, il l'élèvera dans les trois dernières +parties de la <i>Confession d'un enfant du +siècle</i>, où il n'accuse que lui-même. Ce qui +n'empêchera point son orgueilleuse idole +d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres +détails d'une intimité malheureuse y sont si +fidèlement, si minutieusement rapportés... que +je me suis mise à pleurer comme une bête +en fermant le livre...»</p> + +<p>Que Musset ait été sans reproche, il n'en +saurait être question. Lui-même s'en est généreusement +confessé. Son inégalité de caractère, +due à des nerfs malades; ses rechutes probables +dans l'intempérance, qui offensaient l'orgueil +de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme +durant la maladie de son amie, feraient +admettre, chez celle-ci, du découragement, sinon +un dessein de revanche. On a parlé de légères +infidélités de Musset dans les premières semaines +de leur séjour à Venise,—elle, languissante +de lièvre, mais surtout préoccupée +d'écrire: obsession d'un travail régulier qui +exaspérait l'éternelle fantaisie du poète. Lui-même +se serait ouvert à Arsène Houssaye de +quelques passades sans importance<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>. Or, George +Sand n'y a fait que vaguement allusion,—hors +toutefois son roman d'<i>Elle et Lui</i>.—Qui sait +si le poète, hanté de la superstition française, +n'a pas voulu se vanter de n'avoir obtenu que +ce qu'il méritait?...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>Confessions</i> d'A. Houssaye, tome V.</blockquote> + +<p>Mais rien ne semble pouvoir excuser le +changement soudain de la maîtresse, sa légèreté, +sinon sa perfidie, au chevet de son ami +mourant. Voilà des jours et des semaines qu'elle +le veille, en mère inquiète, avec ce dévouement +sans bornes dont elle avait la source dans son +instinct de protection, quand tout à coup elle +s'avise de prendre Pagello pour amant. Elle n'a +pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au début +de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, +en lui écrivant «qu'il s'agit de la personne +qu'elle aime le plus au monde».—Peut-être +déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant +ces mots. Mais pourquoi appeler Pagello +et non pas un autre?... Peut-être Musset l'avait-il +désiré?...</p> + +<p>Nous avons vu dans le journal sincère du +médecin la naissance de sa bonne fortune. +Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment +lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode +fameux: la vision qu'aurait eue Musset, +alors en grand danger, de l'étrange façon dont +sa garde-malade remplissait les intermèdes avec +Pagello. On connaît la scène contée dans <i>Lui +et Elle</i>: Falconey vient de s'entendre juger +comme perdu par sa maîtresse et son médecin. +Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, +dans sa propre chambre, aux bras l'un de +l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là, ils +ont bu dans le même verre...</p> + +<p>Sainte-Beuve, confident de George Sand +durant cette période expérimentale de sa vie, +Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, +croyait la vision du poète réelle; la correspondance +des deux amants prouvera-t-elle que le +poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset +lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à +travers le livre de son frère, où l'on a prétendu +que la rancune éclatait à chaque page. La famille +du poète a toujours maintenu, au contraire, +que Paul de Musset n'avait dit que la vérité. +Comment mettre en doute une affirmation +de la force de celle-ci: «Il n'appartenait +qu'à Edouard Falconey de raconter des événements +qui ont exercé une influence considérable +sur son génie et sur sa vie entière; lui +seul a pu recueillir les détails de cette singulière +soirée... En voici la relation <i>telle qu'il +la dicta lui-même</i> à Pierre (<i>Paul de Musset</i>) +vingt ans plus tard.» Suit la scène bien connue +de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un +roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de +son héros dans l'intérêt de la cause. On sera +convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le +chapitre de <i>Lui et Elle</i> avec ce morceau inédit +que Mme Lardin de Musset m'a permis de +copier sur l'autographe de son frère Paul:</p> + +<p>DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.</p> + +<p>Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade +à Venise. Un soir, Pagello et G.S. étaient assis +près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, +et je les entendais tous deux. Par instants, les sons +de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par +instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.</p> + +<p>Je sentais des bouffées de froid monter du fond de +mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave +ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des +os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai +même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée +aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on +pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de +vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut +impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une +main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse +d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.</p> + +<p>J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur +mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha +du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il +me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine +que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin +ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras +sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant +mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis +toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un +coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se +passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le +lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je +ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis +certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour +une vision de malade si d'autres preuves et des aveux +complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas +trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur +les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en +arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière +pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme +devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi +une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais +vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je +vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier +moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. +Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation; +mais je compris tout à coup et je poussai un +léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller +et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que +j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais +voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: +«Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne +s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello +s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux. +S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.</p> + +<p>C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être +que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit +de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. +Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. +Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis +qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à +Murano. «—Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble +à Murano? Apparemment quand je serai enterré.» +Mais je songeai que les dîneurs comptaient +sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je +m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la +même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. +G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un +paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. +G.S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. +Ils restèrent quelque temps ensemble sur +l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever +mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis <i>à +quatre pattes</i> sur le lit. Je regardai la table de toute la +force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais +pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait +plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant +je trouvai encore le moyen de douter, tant +j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!</p> + +<p>Les lettres de George Sand à Pagello, que +celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées +pourtant (M. Maurice Sand lui savait +gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement +sur cette phase de leur amour. Pagello n'en +voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal +intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion +à publier, non sans quelques retranchements +utiles, la plus belle de ces lettres. J'en +avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages +de sa ferme écriture, une précieuse planche +d'anatomie morale adressée par George Sand à +son nouvel amant.</p> + +<p>J'y lis clairement qu'une scène violente entre +Lélia et Musset a résulté du «continuel espionnage» +trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé +par les souffrances du pauvre jaloux, aurait +demandé à George Sand de lui pardonner. Elle +y aurait consenti «par faiblesse et imprudence», +ne croyant pas au repentir, ne sachant +elle-même ce que c'est que le repentir! +Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût +d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé. +Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour +la France; elle l'y eût accompagné et on se fût +séparé amicalement à Paris.</p> + +<p>Pagello apparaît ici comme un honnête coeur +qui a pu envisager chez son amie un complet +pardon de l'amant trahi,—le pardon de +l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: +quand on l'a offensée et qu'elle a dit +qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite +peut être magnanime, mon coeur ne peut +pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, +ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par +devoir ou par honneur; mais lui pardonner +par amour, ce m'est impossible.»</p> + +<p>Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion +et de l'orgueil, en expliquant à Pagello +quelle soumission elle espère de lui...</p> + +<p>Mais la singulière amoureuse interrompt ses +remontrances pour déclarer à son amant qu'il +réunit à ses yeux toutes les perfections.</p> + +<p>C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle +aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle +se sent jeune encore; son coeur n'est pas +usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante +vigueur, qu'attristé pour finir, comme une +ombre importune, la vision toujours présente +de l'autre amour qu'elle veut croire à son +déclin.—Voici ce document décisif:</p> + +<blockquote><p> +Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, +toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant +un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent +pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, +nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir +et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre +devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner; la compassion +que me causaient ses larmes ne me portait +que trop à suivre ton conseil; mais ma raison +me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et +d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en +repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa fibre est très +sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable +noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir +dans la dignité qu'elle devrait avoir—Et puis, vois-tu, +moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que +c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui +que ce soit; et quand je vois les torts recommencer +après les larmes, le repentir qui vient après ne me +semble plus qu'une faiblesse.—Tu me commandes d'être +généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous +rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux +ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront +et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un +regard entre nous pour le rendre fou de colère et de +jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-nous +pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir +trompé.—Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui +était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, +beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il +se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte +qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée +à lui que le jour de son départ pour la France et je +l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait +plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet +de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu lui et moi +arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu +que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter +Venise. C'est le relâchement des nerfs après une +crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin +de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas +être ainsi (<i>sic</i>). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier +ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois <i>je ne vous +aime plus</i>, il est impossible à mon coeur de rétracter ce +qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais +caractère: je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon +enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, +ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être +magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. +Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir +encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner +par amour ce m'est impossible.</p> + +<p>Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi +de ce que tu as dit une fois: +</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,</p> +<p>Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.</p> + </div> </div> + +<blockquote><p> +Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, +si je cessais de t'aimer.</p> + +<p>Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir +de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends +garde à moi! Pour conserver mon amour et mon +estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah! +c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! +L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne +tout à mes amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans +pouvoir les estimer. Mais l'amour, selon moi, c'est la +vénération, c'est un culte. Et si mon dieu se laisse +tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible +de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te +faire de pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable +de dire une injure ou une grossièreté à une +femme! Non: pas même à celle qui te serait indifférente. +C'est bien bête de ma part de le craindre et de me +méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier +de moi. Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi +noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je +bien le droit d'être ainsi?</p> + +<p>Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un +amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant +cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi, +est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? +Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. +Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je +suis seule et que je songe à mes maux passés que le +doute et le découragement s'emparent de moi.</p> + +<p>Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard +tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, +je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te +regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles +une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à +mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est +juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours +aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand +je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et +un coeur usé par les déceptions—Mais non, mon coeur +n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, +mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti +sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu +m'as couverte de tes caresses. (<i>Un mot effacé</i>.)</p> + +<p>Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en +ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras +plus.»—Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je +sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus +je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue +capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est +toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change +rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me +satisfasse. C'est la première fois que j'aime sans souffrir +au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses +gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, +ses caresses... son grand gilet, son regard doux... +Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu +m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef +quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende +rien que toi, et tu...</p> + +<p>—Être heureuse un an et mourir. Je ne demande +que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, <i>mio Piero</i>, mon bon +cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je +parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. +Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal +payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alf., +sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il +est là devant moi comme un mauvais présage pour +l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce +que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux +pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer +en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le +voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que +ma destinée s'accomplisse. +</p></blockquote> + +<p>Toute la femme est dans cette lettre. Point +mauvaise, capable de dévouement passionné, +mais fière, mais orgueilleuse indomptablement. +Elle refusait son pardon au coeur aimant +et faible qui avait pu, un jour, s'ennuyer d'elle: +elle s'en savait maintenant profondément chérie. +Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait +ne point pardonner. Sa fierté n'eut point consenti +à rendre un entraînement des sens responsable +de l'abandon qui torturait le malheureux +poète. Et la fatalité de sa nature la +poussait à se justifier, au nom de sa dignité +même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, +que demain peut-être elle maudirait...</p> + +<p>Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? +La nuit de l'hôtel Danieli l'obsédait sans +doute. Mais on avait tout fait pour lui persuader +qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, +dans les tristes conditions de l'âme +amoureuse, chancelante et si faible du malheureux poète, +c'est la psychothérapie que lui imposa +sa maîtresse. L'examen n'en saurait être que +défavorable à George Sand, si surtout l'on s'arrête +aux témoignages de Paul de Musset (<i>Lui +et Elle</i>). D'après ces témoignages, un jeune +philosophe de lettres, M. Charles Maurras, +abordait récemment la question dans un judicieux +article: «... On s'employa à le calmer, +puis à le faire taire, puis à endormir ses +soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait +du délire. On l'en avertit. On lui dit: «Il faut +que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, +en outre, lui rappela les hallucinations qu'il +avait eues dans son enfance et qui lui étaient +même revenues devant elle.... Un jour qu'il +répétait ce qu'il appelait ses rêveries de folles, +l'on s'emporta jusqu'à lui faire la menace décisive, +celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment +de sa vie et dont il se souvint jusqu'au +dernier soupir: on le menaça de la maison +de santé... La peur acheva donc de dompter +les révoltes et les inquiétudes d'Alfred. Il admit +dès lors ce qu'il plut à George de conter. Il +alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces +soupçons, également injurieux pour l'amour +et l'amitié, le pénétrèrent de scrupules... +Et ceci est la thèse même de la <i>Confession +d'un enfant du siècle</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>...»—C'est, je crois, +beaucoup noircir George Sand; car elle était +capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. +Pourquoi ne pas s'en tenir à l'explication +naturelle, la détresse des sens auprès +d'un malade?... Mais que penser de la candeur +du poète devant la subtile psychologie de son +amie,—sa maîtresse vraiment,—quand nous +aurons vu celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! +cette nuit d'enthousiasme où, <i>malgré nous</i>, tu +joignis nos mains, en nous disant: «Vous +vous aimez et vous m'aimez pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps!»—N'oublions +pas qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique +éternelle, aimantés de fiévreuse folie +par la ville d'amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> CH. MAURRAS, <i>Petits ménages romantiques</i>, dans la +<i>Gazelle de France</i> du 15 oct. 1896.</blockquote> + +<p>La plus grave accusation portée contre George +Sand par Paul de Musset, celle d'avoir greffé +la terreur sur la jalousie dans les tourments +du poète convalescent, mérite de nous arrêter. +L'auteur de <i>Lui et Elle</i> donne encore son +récit pour conforme à une dictée de son frère. +Elle a été conservée: on ne peut guère mettre +en doute l'authentique valeur de ce document. +J'en dois aussi la communication à Mme Lardin +de Musset. On comparera ce second récit «dicté +par Alfred de Musset, en décembre 1852», +avec le passage en question du roman:</p> + +<blockquote><p> +Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue +qui aboutissait au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai +un soir avec George Sand. Elle nia effrontément +ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela +était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont +elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de +Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le +prévenir, probablement même lui dicter les réponses +qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant +la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait +nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et +j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle +cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait +sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je +n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à +Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres. +Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara +que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de +Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêcherait. +«En vous faisant enfermer dans une maison de +fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai +dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis +George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la +refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à +Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis +le point du jour et je descendis en robe de chambre +dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce +qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et +j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle. +Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. +Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, +lui disant, comme dans le <i>Majorat</i>: «George, +George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne +retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a +balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais +écrit à Pagello.»</p> + +<p>Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir +dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; +et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je +pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole, +en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je +m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes +ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le +voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir, +sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs. +Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit +épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, +elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je +renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez +pas à joindre Pagello sans moi et à me faire +enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une +c...—Eh bien! oui, répondit-elle.—Et une désolée +c...», ajoutai-je.—Et je la ramenai vaincue à la +maison. +</p></blockquote> + +<p>Dans une longue note inédite ajoutée par +elle-même à sa correspondance avec Musset, +George Sand réfute, non sans indignation, ce +qu'elle considère comme une calomnie. L'impartialité +nous oblige à en donner un fragment,—non +sans faire observer que si la dictée de +Musset est postérieure de dix-huit ans aux faits +qu'elle raconte, la rectification de George Sand +est postérieure à la mort du poète<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> M. Maurice Clouard (article cité: <i>Revue de Paris</i> du +1er août 1896) a donné une impression et des extraits de ce +morceau.</blockquote> + +<blockquote><p> +La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, +et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme) +neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une +<i>Canzonetta nuova, sopra l'Elisire d'Amore</i> que l'on chantait +et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait +achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était +alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. <i>Elle</i> +le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; +mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et +ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du +papier, <i>elle</i> écrivit sur le <i>verso</i> de cette chanson:</p> + +<p>«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! +Credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e +gridava sempre: «<i>Son matto. (Je deviens fou.)</i>» Temo +molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere +se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. +Se forse ubbri...» Ici <i>elle</i> fut interrompue; <i>il</i> avait +fait un mouvement; <i>elle</i> mit ce qu'elle écrivait dans sa +poche; <i>il</i> s'en aperçut et demanda à le voir; <i>elle</i> s'y refusa, +promettant de le montrer plus tard. <i>Elle</i> ne pouvait +le lui montrer que beaucoup plus tard.</p> + +<p>Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, +le pauvre enfant! Il croyait voir des fantômes autour +de son lit, et criait toujours: «Je suis fou! je deviens +fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir +du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre +dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement +la phrase devait être terminée ainsi: «S'il +n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétant<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée, +que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en +passant, que le poète, parle, dans sa <i>dictée</i>, d'une lettre écrite +<i>à l'encre</i> et non au crayon...</blockquote> + +<blockquote><p> +Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses +forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré +toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, +sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il +eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler +au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement +contre ces révélations. Comme lui-même craignait +pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus +qu'<i>elle</i> ne voulût pas lui montrer cette phrase: «<i>Temo +molto per la sua ragione</i>» et, comme pour lui ôter des +soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, <i>elle</i> n'osait +plus parler de <i>lui</i>, à part, au médecin, c'est bien souvent +sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'<i>elle</i> +put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût +informé.</p> + +<p>Plus tard, <i>elle</i> consentit, à Paris, à <i>lui</i> remettre cette +<i>fameuse lettre. Elle</i> eut tort; <i>elle</i> le croyait très calme et +très guéri dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant +et très consolé; mais son imagination, que +les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès +de délire, travailla énormément cette phrase: «<i>Temo +molto per la sua ragione</i>.» Il en parla peut-être à son +frère: de là, l'épouvantable et infâme accusation de +l'avoir menacé, à Venise, de la <i>Maison des fous</i>. Mais +jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à <i>lui!</i> +Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse, +mais jamais calomniateur de sang froid... +</p></blockquote> + +<p>Après lecture de ce morceau, est-il permis +de trouver au moins singulier, chez George +Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand +on connaît sa lettre,—évidemment antérieure +à la scène évoquée,—sa lettre au docteur +Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait +à jamais médite?—A moins d'admettre que +cette nuit-là, précisément, elle n'écrivit à +son amant nouveau—rien dont pût s'offenser +son amant de la veille?... N'empêche qu'avec +l'intimité que nous avons surprise entre elle +et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus +tard de démontrer son erreur à Musset dénote +chez elle un instinct de dissimulation du plus +obstiné féminisme.</p> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que le pauvre +poète, s'il soupçonna seulement les liens qui +unissaient maintenant son amie au docteur +Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido, +les sentiments qui avaient germé entre eux durant +sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, +mais indirectement, par une confidence +que nous transmet l'<i>Illustrazione italiana</i> de +1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.</p> + +<p>George Sand n'avait qu'une volonté. Nous +l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer +Musset par le plus court. Ainsi fut +Fait.</p> + +<blockquote><p> +«—Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle +froidement, qu'Alfred soit capable de supporter +une forte émotion?</p> + +<p>—Vous dites? demanda Pagello.</p> + +<p>—Eh bien! je parlerai franchement. Cher +Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai +seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>...» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article +de l<i>'Illustrazione</i>, d'après le témoignage du Vénitien +Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, +d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.</blockquote> + +<p>Paul de Musset donne une version équivalente. +A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour +se fâcher et voyant la confusion de Pagello, +aurait pardonné généreusement au jeune visiteur +d'avoir su gagner l'affection de sa compagne<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>... +Il omet d'ajouter que le malheureux +poète, plus épris que jamais de celle qu'il +venait de perdre, pleurait en silence des larmes +de sang.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, pp. 142-148.</blockquote> + +<p>«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole +ait été ou non dite, Musset, du moins, put +conserver des doutes sur la nature des relations +de George Sand avec leur nouvel ami. Ses +lettres témoignent d'un souci constant de sa +dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la +délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit +soin d'ailleurs de l'entretenir dans cette illusion. +Huit mois plus tard, rentrée elle-même à Paris, +elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:</p> + +<blockquote><p> +Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier +jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, +après t'avoir dit que je l'aimais <i>peut-être</i>, que +<i>c'était mon secret</i> et que <i>n'étant plus à toi je pouvais être +à lui sans te rendre compte de rien</i>, il s'est trouvé dans sa +vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes +maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui +m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des +précédents <i>quelconques</i>. Donc, il y a eu de ma part une +sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres +font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à +Venise de me demander le moindre détail, si nous nous +étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je +te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais +le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de +toi. (<i>Lettre d'octobre 1834</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George Sand lui refusait donc «le droit de +l'interroger sur Venise». Bien plus, dans les +trois derniers chapitres de la <i>Confession d'un +enfant du siècle</i>, où il expose, n'accusant toujours +que lui-même, cette période navrée et +résignée de son histoire, il semble appuyer sur +cette conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait +encore que d'un amour moral entre Smith +et Brigitte Pierson.</p> + +<p>Un jour cependant, un soir d'automne de la +même année, George Sand écoutant le passé, +reconnut sa part de faiblesse dans les misères +de cet amour. Après un dernier adieu de celui +qu'elle avait tant fait souffrir, elle s'était sentie +l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement +qu'avec désespoir?...—Adieu pour jamais! lui +avait dit le poète, et, rentrée chez elle, seule +avec sa douleur, elle essayait de la soulager +dans une sorte de journal intime. Cette confession +de huit jours, plus belle peut-être que +tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. +La jeune femme y apparaît à son tour +très sincère—et bien misérable. Ce court +fragment peut en donner l'idée:</p> + +<blockquote><p> +Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; +rendez-moi cet âpre amour de la vie, qui m'a pris +comme un accès de rage, au milieu du plus affreux désespoir; +faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on s'amuse +à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes +larmes en riant! Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; +je veux aimer, je veux rajeunir, je veux vivre!» Mais +comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu m'as +abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de +la vie est donc un crime? L'homme qui vient dire à une +femme: «Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée, +foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être mérité. Eh bien, +moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais je +vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je +me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, +vivez. Je veux vous sauver, je vous aiderai à remplir +vos devoirs auprès d'un convalescent; vous le suivrez +au bout du monde; mais vous ne l'aimerez plus, +et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me +disait cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? +Et si, après avoir conçu l'espérance de persuader +cette femme, emporté, lui, par l'impatience de ses +sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, avant +qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il +cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace +et d'humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce +que c'est que d'être adorée et persécutée et implorée +des heures entières; il y en a qui ne l'ont jamais fait, +qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; +plus délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se +donnât, ils l'ont persuadée, obtenue et attendue. Moi, +je n'avais jamais rencontré que de ces hommes-là. Cet +Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne +m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je +cédé? Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que +vous m'avez brisée ensuite, et que, si s'est un crime +involontaire, vous ne m'en avez pas moins punie, comme +les juges humains punissent l'assassinat prémédité. +</p></blockquote> + +<p>Dans cette crise de quelques jours, qui pesa +comme une éternité sur son coeur, une visite +inattendue vint tempérer les amertumes de +Musset. Il avait un grand ami, Alfred Tattet, le +meilleur de ses amis après son frère Paul qui fut +le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de +change parisien, intelligent, mondain, artiste, +élégant, désoeuvré, Tattet menait largement +l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné, +Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de +son génie. Les deux amis n'en partageaient pas +moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait +chaque automne de longs séjours chez les parents +de Tattet, à Bury, dans la vallée de Montmorency.</p> + +<p>L'affection qu'il garda toujours à cet intime +compagnon de sa jeunesse est immortalisée par +les stances bien connues des <i>Premières poésies</i>:</p> + +<blockquote><p> +Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, +Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui. +Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile, +Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami... +</p></blockquote> + +<p>Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait +en Italie avec Virginie Déjazet, fit un +détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli, +comme en témoignent un billet de George +Sand, acceptant d'aller au théâtre avec lui, et +une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve, +après avoir quitté son ami.—Elle nous +renseigne sur l'affectueuse sollicitude de +Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres +amants de Venise. Voici la partie de cette +lettre qui nous intéresse:</p> + +<blockquote><p> +Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et +m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que +votre lettre me recommandait avec tant d'instances. +J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer +quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait +plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je +ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que +l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était +entièrement remise de ses longues veilles.</p> + +<p>Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher +M. de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un +jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne +comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne +qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre +en route, Mme Dudevant et lui partiront pour Rome, +dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant +moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur donc +de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié +trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que +bien tendre et bien dévouée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 1er août 1896.</blockquote> + +<p>George Sand avait ouvert son coeur à ce cher +camarade de Musset. Pagello lui-même s'était +fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé +de leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il +devait emporter,—à part soi,—de cette +aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet +semble avoir d'abord subi l'influence de George +Sand. Nous le verrons plus tard essayant de +détourner Musset de celle qui rendait sa vie +si malheureuse.—Dans les confidences qu'elle +lui avait faites à Venise, celle-ci lui avait-elle +tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce fragment +d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui +convient de conclure:</p> + +<blockquote><p> +...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de +la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit pas +de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle +est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de +poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et +qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous +tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue +se plaindre, comme une personne naturelle.—Vous +m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité +était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais +rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en +repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour +répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt +avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement +un point par lequel nous nous comprenons: c'est +l'affection et le dévouement que nous avons pour +la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce +que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer +à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma +part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je +vous envie. Mais je sais que les hommes de cette +trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera +en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la +fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.</p> + +<p>En attendant, nous partons pour Paris dans huit +ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le +plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. +Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement. +Nous aurions été tranquilles et <i>allegri</i> avec vous, +au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne +savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé +physique et moral. Il croit désirer beaucoup que nous ne +nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. +Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi +en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis +près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée +et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de +ne l'être pas assez sous un autre rapport, pour suffire +à son bonheur. La raison et le courage me disent donc +qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta +ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de +moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, +dites-lui que le hasard vous a amené auprès de +son lit clans un temps où il avait la tôle encore faible +et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre coeur +que par un paravent, vous avez entendu et compris +bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui +que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses +tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil +n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que +votre compassion ou voire bienveillance cherchait à +exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou +deux fois du fond de son âme pour appeler la mort<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er août 1896.</blockquote> + +<p>Quand George Sand adressait à Alfred Tattet +ce beau discours résigné, elle s'était donnée +à Pagello... Avec la santé lentement revenue, +Musset avait trouvé la solitude. Et sans oser +encore se convaincre de l'abandon de son amie, +il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa +faute impardonnable:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,</p> +<p>Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,</p> +<p>Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.</p> +<p>Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La veille et le travail, ne pourront te guérir.</p> +<p>Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,</p> +<p>Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude</p> +<p>D'attendre vainement et sans rien voir venir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,</p> +<p>Si lu vas quelque part attendre sa venue,</p> +<p>Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,</p> +<p>Cherchant sur cette terre une tombe ignorée</p> +<p>Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici qu'approchait l'heure de son retour en</p> +<p>France. Après les orages probables qui l'assombrirent</p> +<p>pour toujours, le pauvre enfant faisait</p> +<p>un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait</p> +<p>dans cette plainte douloureuse<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote107"><sup>108</sup></a>:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,</p> +<p>De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,</p> +<p>Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,</p> +<p>Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,</p> +<p>Et cet amour si doux qui faisait sur la vie</p> +<p>Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,</p> +<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Notes 107, 108:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Vers publiès par la <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote> + +<p>On ne sait presque rien des derniers jours +de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand +devait partir avec lui,—sa lettre à Alfred +Tattet en fait foi;—le 28 il part seul. «Les +troisième, quatrième et cinquième chapitres de +la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> donnent une +idée de ce qui a dû se passer durant ces +quelques jours, a dit M. Maurice Clouard. +Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur +d'âme et de générosité en partant seul, laissant +George Sand, en compagnie de Pagello<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.» +J'estime, au contraire, que cette dernière +semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie +torturait le malheureux, depuis sa vision +de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son +parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse, +autant qu'y avait consenti sa générosité. A en +croire George Sand elle aima d'abord Pagello +comme un père. A eux deux, ils avaient +«adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant +poète, aux premiers jours de lassitude de son +amour, <i>avant cette maladie</i> où elle le soigna si +maternellement, n'avait-il pas <i>engagé</i> Pagello +<i>à consoler</i> cette compagne dont il se sentait +excédé.... C'est la thèse d'<i>Elle et Lui</i>. Nous +savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut +s'acharner à le persuader, pendant ces dernières +semaines, qu'il avait, lui seul, préparé +et voulu l'étrange situation où ils se débattaient +tous les trois. Son bon sens lui montrait +la chimère de cette poursuite du repos hors de +la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa +faute dans la rupture, il aimait maintenant et +n'était plus aimé. Un jour vint où, n'y tenant +plus, il quitta ces amis qui devenaient amants +de façon trop claire et trop prompte pour sa +Tranquillité...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> M. Clouard, article cité de la <i>Revue de Paris</i>, p. 755.</blockquote> + +<p>Une courte lettre de Musset, datée de Venise, +nous fait entrevoir les orages qui ont précédé +son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà +séparé de George Sand. Encore convalescent, +il était sur le point de rentrer à Paris, accompagné +seulement d'un domestique, le perruquier +<i>Antonio</i>. Avant de quitter Venise, et la +mort dans l'âme, il envoyait ce suprême adieu +à sa bien-aimée:</p> + +<blockquote><p> +Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton +indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai +donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que +tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors, avec +la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti +que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop +dur pour moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir +me reste ou non, il m'importe à moi, aujourd'hui que +ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te +dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma +vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer +quand il te possédait peut encore y voir clair à travers +ses larmes, et t'honorer dans son coeur, où ton image +ne mourra jamais. Adieu, mon enfant. +</p></blockquote> + +<p>Un gondolier avait porté cette lettre à George +Sand; Musset attendait devant la Piazzetta; +elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le +verso:</p> + +<blockquote><p> +<i>Al signor A. de Musset +in gondola, alla Piazzetta.</i></p> + +<p>Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, +et Buloz ne m'a pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait +pour le voyage d'Antonio<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>. Je ne veux pas que tu partes +seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis-je pas +toujours le frère George, l'ami d'autrefois<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>? +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Réglons une fois pour toutes cette question des avances +d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, +en citant ces deux fragments de leurs lettres.—D'Elle a Lui +(du 29 avril 1834): «Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer +du tien, et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de +peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai ta parole d'honneur de +ne pas songer à ce remboursement avant trois ans?»—De +Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te renvoie +ton argent. Buloz m'en a envoyé....»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées +par M. Emile Aucante). <i>Revue de Paris</i> du 1er novembre 1896, +pp. 1-48.</blockquote> + +<p>Musset partit le 29 mars, accompagné quelques +heures par son amie. Avant de quitter +Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage +qui s'ouvrait sur cette dédicace: <i>A son bon camarade, +frère et ami, sa maîtresse</i>, GEORGE.—Que +n'invoquait-elle aussi sa maternité, la +meilleure corde de sa lyre!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le +coeur bien malade. George Sand l'a confié à +un domestique italien, Antonio, perruquier de +son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même +l'accompagne quelques heures, jusqu'à Mestre. +Quand ils se sont séparés, elle fait une petite +excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. +«J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour, +écrit-elle à Jules Boucoiran<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, le précepteur de +son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue +m'était fort bon physiquement et moralement.» +Dans la même lettre, elle reconnaît +aussi que Musset «était encore bien délicat +pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas +sans inquiétude sur la manière dont il le sup +portera; mais il lui était plus nuisible de rester +que de partir, et chaque jour consacré à +attendre le retour de la santé, la retardait au +lieu de l'accélérer. Il est parti enfin, sous la +conduite d'un domestique très soigneux et très +dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, +en tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis +pas bien tranquille.» Et elle rentre à Venise, +«ayant sept centimes dans sa poche», pour +installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Lettre du 6 avril 1834. <i>Correspondance</i>, t. I, +p. 265.—Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?</blockquote> + +<p>C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique +à ses correspondants son intention d'établir +son «quartier général» à Venise, où elle peut +travailler en paix et vivre économiquement. +Elle compte rayonner dans la région des Alpes, +en dépensant cinq francs par jour, pousser +peut-être jusqu'à Constantinople (ce rêve de +Constantinople reviendra longtemps dans ses +lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante +qui veillait en elle), aller ensuite passer les +vacances à Nohant et retourner à ses lagunes. +De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus +intimes amis; mais tout Paris en était bientôt +informé.</p> + +<p>Le plus tranquillement du monde et avec +cette imperturbable sincérité qu'elle mettait +à concilier son labeur et ses passions, elle associait +sa vie à celle de Pagello. On est d'abord +surpris de cette indépendance, si l'on songe +qu'elle avait en France deux enfants qu'elle +adorait et un mari qui s'accommodait encore +de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler +ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne +moins.</p> + +<p>Après deux ans et demi d'une organisation +boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois +mois sur six et Paris où elle vivait selon sa +fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle +en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois +qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre +sont en pension à Paris.</p> + +<p>—La rumeur de ses amours en Italie devait +hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut +lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, +dans cette sereine inconscience de ses torts +qui lui faisait écrire quinze ans plus tard: «Je +ne prévoyais pas que mes tranquilles relations +avec mon mari dussent aboutir à des orages. +Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y +en avait plus depuis que nous nous étions faits +indépendants l'un de l'autre. Tout le temps +que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait +écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction +parfaite, me donnant des nouvelles +des enfants et m'engageant même à voyager +pour mon instruction et pour ma santé. Ses +lettres furent produites et lues dans la suite +par l'avocat général, l'avocat de mon mari se +plaignant «des douleurs que son client avait +dévorées dans la solitude<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5° partie, chap. III.</blockquote> + +<p>M. Dudevant laissa prononcer la séparation +contre lui. Autant sa femme avait recherché +l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. +Il finit taciturne et oublié, alors que le +nom de George Sand devenait pour toute l'Europe +synonyme de singularité et de génie.</p> + +<p>—En 1834, George Sand installée à Venise, +n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, +ignore encore la gloire; mais, menant +de front indomptablement son labeur et +ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.</p> + +<p>Voici sur cette époque de sa vie,—cinq mois +dont on ne savait à peu près rien,—la suite +du journal intime de Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement +congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a> +et venait habiter un petit appartement à San Fantin. +Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup, +l'aventure fit du bruit. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement +de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San +Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la +lettre. (Voir plus haut, p. 115.)</blockquote> + +<blockquote><p> +Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco +une longue lettre où il m'adressait les observations +les plus raisonnables sur le mauvais pas que +j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui +habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma +société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais +cette première amertume et je la supportai, sinon en +paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes +clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes +distinguées, souriaient en me rencontrant dans +les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, +et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place +avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient +malicieusement. George Sand, avec cette +perception qui lui était propre, voyait et comprenait +tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon +front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et +ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a> +à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession; +elle écrivait son roman de <i>Jacques</i>, dont elle me fit le +protagoniste, exagérant mon caractère moral. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le +29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, +comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de +mars.</blockquote> + +<blockquote><p> +J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble +aux <i>Lettres d'un voyageur</i>, où nous dépeignîmes en +quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, +les coutumes de Venise et des environs. Quand elle +n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux +féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût +particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre +de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce +qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe, +laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les +autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne +fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués +en grande partie à autrui, peut-être sans discernement, +peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce +que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait +tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de +dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à +moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de +quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je +reviens à mon histoire.</p> + +<p>Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était +absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à +Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient +du collège et ils avaient coutume de se rendre +avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son +mari. En même temps, elle me témoignait un grand +désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à +Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y +penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que +j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais +je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments +plutôt que de la laisser courir seule un +aussi long voyage.</p> + +<p>J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir +un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je +l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à +Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la +Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans +cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en +faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, +mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle +me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le +mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A +partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en +amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être +qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux.... +</p></blockquote> + +<p>Les impressions idéales de son séjour à +Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées +dans ses trois premières <i>Lettres d'un +voyageur.</i> Elles sont dédiées à Alfred de Musset, +«A un poète», et toutes mélancoliques +de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à +la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834, +elle se met en scène <i>(Beppa)</i> avec tous ses +attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello +(sous le double masque de <i>Pietro</i> et du <i>Docteur</i>) +et plusieurs de leurs familiers.</p> + +<p>C'est un merveilleux tableau du charme de +Venise. D'après un dire de l'éminent romancier +vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, +on aurait là le plus fidèle portrait de +la Reine des lagunes.</p> + +<p>Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. +Il célébrait son amie dans une charmante +<i>Serenata</i> en dialecte vénitien. Elle a été +publiée en partie par George Sand, mais anonyme, +dans la seconde des <i>Lettres d'un voyageur</i>. +Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera +a révélé le véritable auteur, en donnant +de nouvelles preuves de son talent de poète.—Traduisons +quatre strophes de la <i>Serenata</i>:</p> + +<blockquote><p> +«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. +Viens avec moi, montons en gondole, +nous gagnerons la pleine mer.</p> + +<p>... Oh! quelle vision! quel spectacle présente +la lagune, lorsque tout est silence et que la +lune brille au ciel!</p> + +<p>... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence +à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait +devenir jalouse.</p> + +<p>... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche +comme une fleur! Voici venir le temps des +larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.» +</p></blockquote> + +<p>Il faut lire la description féerique et si juste +de ces adorables nuits de Venise, dans la <i>Lettre</i> +de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.</p> + +<p>Ses préoccupations ordinaires étaient plus +prosaïques. Sa correspondance retentit d'une +incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. +A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers +expédients, «à coucher sur un matelas +par terre, faute de lit». Les souvenirs de +Pagello, que m'a transmis une lettre de sa +fille, Mme Antonini, protestent contre cette +excessive misère. Le ménage n'était pas riche, +sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant. +George nous apprend, dans une de ses +lettres à Musset, que Pagello, très occupé par +ses malades, «est dehors toute la journée, puis +s'endort méthodiquement sur le sofa après le +dîner, avec sa <i>pipetta</i> dans l'oeil comme la flûte +de Deburau».</p> + +<p>De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait +de six à huit heures de suite, de préférence +la nuit, buvant beaucoup de thé pour +s'exciter au travail.</p> + +<p>Le jeune médecin habitait une petite maison +«modeste, mais jolie», la <i>Casa Mezzani</i>, en +face le <i>Ponte dei Pignoli</i>. Avec lui vivait son +frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, +garçon instruit et de belle humeur, et avec eux, +parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique +personne, Giulia P..., dont l'existence vient +de nous être révélée. Tout ce que nous en +savons est dans une lettre de George Sand à +Musset:</p> + +<blockquote><p> +Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas +dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison +Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle +et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est +aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, +une fille non avouée de leur père. Elle a quelque +fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. +Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y +établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans +et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. +Nous avons fait connaissance et elle me plaît +extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu +qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une +créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément +à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, +demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, +de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée +avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu +folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et +je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera +l'amour ou lira des romans<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit</i>., p. 14.</blockquote> + +<p>On se demande ce que devait penser Musset +à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani... +Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!</p> + +<p>Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, +le pacifique Pagello, se débattait entre +ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: +«C'est un don Juan sentimental qui s'est tout +à coup trouvé quatre femmes sur les bras.» +Et elle conte à Musset les scènes de jalousie +d'une maîtresse délaissée, l'<i>Arpalice</i>, qui a fait +chez Pagello une irruption inattendue «lui +arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant +son <i>bel vestito</i>» et finalement lui faisant +craindre, à elle, une <i>coltellata</i> dont s'épouvante +la douce Giulia<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit.</i>, p. 14, 15 et 21.</blockquote> + +<p>Elle s'était donc installée dans ce curieux +intérieur, heureuse et calme avec Pagello, +courtoise et bonne camarade pour son frère. +Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur +et la pâleur de la jeune femme. Un piquant +souvenir du professeur Provenzal (cité par +Mme Codemo)<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> nous révèle les préférences de +Robert Pagello pour la jeune servante de +George Sand, la Catina, belle fille dont les +joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre +de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes +de son frère pour «cette maigreur +de sardine» (<i>quella sardella</i>) et disait en son +vénitien: «<i>No so cossa de belo che el ghe +trova mio fradelo; la mia Catina me piace +megio.</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> <i>Racconti, scène</i>, etc., p. 177.</blockquote> + +<p>George Sand, très simplement, aidait la servante +dans le ménage, et parfois se mêlait de +cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des +repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait +gaiement de ce régime un peu bien romantique, +et il disait préférer aux petits plats de George +ses romans. Pour se reposer de la littérature, +celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à +l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à +Bellune un joli dessin à la plume exécuté et +encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les +deux noms de ses enfants: <i>Maurice, Solange...</i> +Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle +me résume des souvenirs qu'elle a cent fois +entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier +«les exagérations et bévues» de tous ceux +qui ont écrit sur la vie de George Sand à +Venise. Elle me pardonnera de traduire ce +fragment: «George Sand allait quelquefois, +accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée +devant Celui qui accueille et pardonne +tout, elle se couvrait la face de ses mains et +pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute +l'étoffe nécessaire pour être le modèle des +épouses et des mères. Affectueuse, charitable, +industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait +pas à écrire ou à visiter les monuments de +Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot. +Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre +à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle +était toujours occupée; qu'un jour même elle +lui fit présent de quatre paires de chaussettes, +et lui dit en riant: «Voyez, Robert, +je les ai mieux réussies que mes artichauts!»</p> + +<p>Cette vie tranquille et modeste prit fin avec +le départ de la malheureuse femme, rappelée +par les vacances à Nohant. Elle emmenait le +docteur Pagello.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Et Musset, le pauvre Musset? Revenons +à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux +sincère. Le spectacle de sa détresse nous +détendra du petit train bourgeois de la romancière +et du médecin.</p> + +<p>Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine +convalescents. George Sand a fait en lui un +anéantissement dont il ne se remettra jamais.</p> + +<p>Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant +plus tard des accents passionnés et navrants +pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en +portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard +m'a conté maintes fois comment, au lit +de mort, le malheureux poète gardait la +hantise de «cette femme» et de ses grands +yeux noirs qu'il avait tant aimés:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p> +<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p> + </div> </div> + +<p>George Sand a quitté Musset, à Mestre, le +29 mars, le soir même de son départ<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Ils se +sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a +pas été sans un déchirement profond. Elle +aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le +perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le +2 avril 1834:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de +Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir +même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première +lettre à son ami.</blockquote> + +<blockquote><p> +Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de +vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il +était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas +de mon courage. Écris-moi un mot à Milan, frère chéri, +George bien-aimé. +</p></blockquote> + +<p>Sans avoir reçu ce billet, George Sand +avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt +rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché +chez les Rebizzo. Elle devait repartir le jour +même pour Vicence, accompagner Pagello dans +une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, +ne se sentant pas le courage de passer la nuit +dans la même ville qu'Alfred sans aller l'embrasser +encore le matin.» Aujourd'hui elle est +à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence, +où elle veut coucher ce soir pour y trouver les +nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à +l'auberge.</p> + +<blockquote><p> +... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise +et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les +cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur +alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, +n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te +soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, +et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment +me passerai-je du bien et du mal que lu me faisais? +Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et +ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, +qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera +la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton +pauvre vieux George.<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a> +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Lettre du 30 mars. <i>(Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.)</blockquote> + +<p>C'est la nature désordonnée de cette affection, +qui allait à jamais empoisonner la vie d'Alfred +de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de cette +femme, ou cru seulement trouver en elle de +l'amour, il restait prisonnier d'un mirage. Sa +vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa +maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il +n'avait pas eu le courage de la quitter, elle +n'avait pas eu la résignation de le perdre. Sa +fatalité la faisait aussi attachante par un +charme irritant d'énigme, que par une instinctive +et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier +tant de preuves d'affection et de sollicitude. +Il la savait également sensible à la faiblesse +éperdue de son amour et ne voulait se +résoudre à penser qu'elle ne lui reviendrait +jamais.</p> + +<p>Il restait obsédé quand même par l'image +du beau Vénitien dénué de ses tourments +d'âme, qui l'avait supplanté.—Sans croire +si mal faire, Pagello avait désiré, sollicité +peut-être, les tendresses d'un coeur qui se déclarait +libre. Pouvait-il se douter que le poète +en recevrait si cruelle blessure, et prévoir +telles conséquences à un caprice sans réflexion +de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il +allait lui-même en souffrir, maintenant, dans +la stupeur d'une aventure où s'enchevêtraient +trop de sentiments, pour sa psychologie saine. +«Je ne te dis rien de Pagello, écrit George +Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon qu'il te +pleure presque autant que moi, et que quand +je lui ai redit tout ce dont tu m'avais chargé +pour lui, il s'est enfui de colère et en sanglotant.»</p> + +<p>Ils devaient souffrir tous les trois.—Musset +poursuit son voyage, trop navré pour écrire +encore, et Antonio est négligent. George Sand, +restée douze jours sans nouvelles, se prend à +songer à tout ce passé douloureux. Elle est +inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son +absent. Elle a peur de l'avoir perdue, cette +âme charmante et bonne jusqu'en ses erreurs, +ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement +conquis! Où retrouvera-t-elle ces ineffables +abandons de jeunesse et de poésie! Quel +autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse +déjà redouble sa tendresse... Pendant ce carnaval +de 1834, bien triste pour elle, elle +écrit son roman de <i>Leone Leoni</i>.—On a voulu +y chercher une demi-autobiographie. Nous y +retrouvons, en effet, les cruelles alternatives +qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,—entre +son affectueuse estime pour Pagello +et son renaissant, son cher amour pour le +poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir +plutôt que de lui pardonner... Enfin elle reçoit, +le 15 avril, une longue lettre de Genève, et sa +joie lui dicte une lettre d'humble affection, +un cantique d'actions, de grâces:</p> + +<blockquote><p> +... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. +Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est +bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que +tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres +pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse +être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. +Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que +je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été +heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change +rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, +et c'est tout<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.... Quelle fatalité a changé en poison les +remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais +donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos +et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un +fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent +(et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je +deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, +j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. +Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura +besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force +que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne +contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que +j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle +pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts +envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de +rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que +nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que +nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, +que nous tâcherons, par une affection sainte, +de nous guérir mutuellement du mal que nous avons +souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous +connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse +et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un +matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions +que cela nous convenait, nous nous étions prédit les +maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après +tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous +sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous +reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous +connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle +découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse +nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans +un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te +donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et +maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose +de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces +plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux +que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras +pas de moi dans les bras des autres femmes. +Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de +prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton +vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque +chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui +nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se +comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra +jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous +moquerons de lui. (<i>Lettre des 15-17 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Ici trois lignes supprimées à l'encre.</blockquote> + +<p>Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, +la lettre de Genève, nous trouvons tout entier +le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère +et la charmante fantaisie de son esprit. En +voici un fragment qui éclairera mieux que +tous les commentaires cette âme de génie, si +noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:</p> + +<blockquote><p> +... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de +ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu +as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu +es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai +très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit. +Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je +que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des +fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me +vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je +t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y +aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je +pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus +ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais +auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je +suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur +mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus +douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis +tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue +qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi +clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai +pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé +tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve +étrange je m'éveille!</p> + +<p>Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant +les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un +livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.</p> + +<p>Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant +d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? +C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais +dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis +dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là +le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! +Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu +si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je +pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai +longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, +qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te +verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de +larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant! +Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais +que ma mère.</p> + +<p>Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, +dans leur sphère élevée, se sont reconnues +comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé +l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est +un inceste que nous commettions.</p> + +<p>Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau +pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai +fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je +pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon +enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes +sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme +dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui +combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes +larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas +dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de +toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait +peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du +monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré +mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons: +une tristesse et une joie sans fin.</p> + +<p>... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper +de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais +importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que +l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à +cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache +à lui. Pense à la vie qui m'attend. (<i>Lettre du 4 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George était donc bien rassurée sur le coeur +de son poète.</p> + +<p>Elle lui dissimulait encore la pleine vérité +de ses relations avec Pagello, son installation +complète chez lui:</p> + +<p>«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me +voir une demi-heure, le matin. Pagello vient +dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il +est très occupé de ses malades dans ce moment-ci, +et son ancienne maîtresse <i>(l'Arpalice)</i> qui +s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis +qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement +malheureux...» Nous savons ce +qu'il faut penser de cette solitude de George +Sand. Mais c'était alors charité de sa part, +que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.</p> + +<p>Sur le long et triste voyage du poète, nous +ne savons d'autres détails que ceux qu'il +donne dans ses lettres. Il n'avait de regards +que pour sa douleur. Cette obsession d'une +rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable +déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. +Ceux qui ont prétendu, et Paul de +Musset lui-même, que le chagrin de cet amour +perdu s'était peu à peu effacé de son coeur, +négligent certains vers de lui, non point parfaits +mais précieux pour sa biographie, <i>Souvenir +des Alpes</i>, datés de 1851. Il y évoque simplement +un épisode de sa vie intérieure pendant +ce mélancolique retour en France, et on +y sent des larmes.</p> + +<p>Rappelons-en quelques strophes: ces vers +sont parmi les derniers qu'ait publiés Musset:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,</p> +<p>Marchait le voyageur dans la plaine altérée,</p> +<p>Et du sable brûlant la poussière dorée</p> +<p>Voltigeait devant lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Devant la pauvre hôtellerie</p> +<p>Sur un vieux pont, dans un site écarté,</p> +<p>Un flot de cristal argenté</p> +<p>Caressait la rive fleurie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là le coeur plein d'un triste et doux mystère</p> +<p>Il s'arrêta silencieux,</p> +<p>Le front incliné vers la terre;</p> +<p>L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aveugle, inconstante, ô fortune!</p> +<p>Supplice enivrant des amours!</p> +<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p> +<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourquoi dans leur beauté suprême,</p> +<p>Pourquoi les ai-je vus briller?</p> +<p>Tu ne veux plus que je les aime,</p> +<p>Toi qui me défends d'oublier!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme après la douleur, comme après la tempête,</p> +<p>L'homme supplie encore et regarde le ciel,</p> +<p>Le voyageur levant la tête</p> +<p>Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...</p> + </div> </div> + +<p>Après huit jours de route, il arrivait à +Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il +s'occupait activement des affaires de son amie, +négociant la cession de son roman d'<i>André</i> à +Buloz. Il l'informait du résultat, la dissuadait +de son éternel projet de voyage à Constantinople +et lui contait sa nouvelle existence à +Paris. «Je suis arrivé presque bien portant», +disait-il.</p> + +<blockquote><p> +... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre +lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne +me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le +repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du +lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne +vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans +cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai +beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme +intention de me distraire et de chercher un nouvel +amour.</p> + +<p>Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais +arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait +mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est +trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu +lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. +Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse +habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que +je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien +que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne +me quitte plus. (<i>Lettre du 19 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<p>La vérité est que l'infortuné revenant apparut +lamentable à sa famille. «Il nous arriva, +plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de +l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre +enfant! m'a conté Mme Lardin de Musset. Maigre +et les traits altérés, il avait perdu la moitié de +ses cheveux; il se les arrachait par poignées. +On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il +avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui +avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, +notre appartement dont il avait envie,—qui +donnait sur les jardins; il trouvait le papier +de sa chambre trop triste.</p> + +<p>«Il fut d'abord très sobre de confidences avec +nous. J'étais une enfant.... Nous n'osions lui +parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée +de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son +angoisse, <i>Revue de Paris</i>, article cité p. 713.</blockquote> + +<p>«Après six semaines sans nouvelles, Paul +était allé voir Buloz qui lui avait montré une +lettre de George Sand, où elle disait Alfred très +malade. Alors Paul avait songé à partir pour +l'Italie; il m'en fit la confidence. Mais notre +mère voulait savoir ce que George Sand avait +écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez +lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la +lettre; il la lui enverrait.... Enfin, nous reçûmes +d'Alfred cette lettre navrée que Paul a +citée dans la <i>Biographie</i>.»</p> + +<p>Alfred de Musset avait écrit régulièrement +aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand +il tomba malade, il chargea George Sand de +donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma +toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces +lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne +parvint à destination, alors que Buloz reçut +toutes celles qu'on lui écrivait<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> On a donné cette explication: que le gondolier à qui +étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres +adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant +aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait +elle-même à la poste....</blockquote> + +<p>La lettre si longtemps espérée du poète justifia +l'inquiétude des siens.—«Le pauvre garçon, +à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait +de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la +maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès +qu'il aurait assez de forces pour monter dans +une voiture.</p> + +<p>«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, +une âme abattue, un coeur en sang, mais +qui vous aime encore.»</p> + +<p>«Il devait la vie aux soins dévoués de deux +personnes qui n'avaient point quitté son chevet +jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient +vaincu le mal.</p> + +<p>«Pendant de longues heures, il était resté +dans les bras de la mort; il en avait senti +l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. +Il attribuait en partie sa guérison à une +potion calmante, que lui avait administrée à +propos un jeune médecin de Venise, et dont il +voulait conserver l'ordonnance. «C'est un puissant +narcotique, ajoutait-il; elle est amère, +comme tout ce qui m'est venu de cet homme: +comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance +existe, en effet, dans les papiers d'Alfred +de Musset. Elle est signée <i>Pagello</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 125.</blockquote> + +<p>Nous savons dans quel état le poète rentra +chez sa mère. La première fois qu'il voulut +raconter les causes de son retour, il tomba en +syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier +Antonio, son domestique improvisé, fut +pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec +une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, +à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie, +essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit +sa vie ancienne.</p> + +<p>Nous avons vu comme il contait à George Sand +cette tentative d'oubli; ce n'était que pour lui +mieux confesser son incurable amour. Dans la +même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai +Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse. +Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès +que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà +les larmes qui arrivent.»</p> + +<blockquote><p> +... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce +ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi +plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu +aimes, parle-moi de vos joies.—Non, ne me dis pas cela. +Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. +Alors, je me sens plein de courage, et je demande au +ciel que chacune de mes souffrances se change en joie +pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et +la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut +pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, +qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et +que le passé entier se retourne en l'entendant.</p> + +<p>Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. +Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent +il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère. +Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon +camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai +besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour +me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie, +mais une tristesse profonde.... +</p></blockquote> + +<p>Il parle encore à son amie de mauvais cancans +répandus contre eux dans Paris, et lui +envoie cette dernière tendresse:</p> + +<blockquote><p> +Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à +Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta +guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part +seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant +de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du +monde un être dont tu es le premier et le dernier +amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi +surtout, écris-moi. +</p></blockquote> + +<p>Cette lettre a trouvé G. Sand complètement +rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa +réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse +éperdue de la précédente: il n'est plus question +que d'amitié. Comme c'est féminin, comme +c'est humain....</p> + +<blockquote><p> +... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et +affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition +de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce +pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a +une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement +en plus d'un endroit, je me sens plus forte et +plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. +Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas +ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore +de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à +ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai +vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que +quand la nature viendra te le demander impérieusement, +mais ne le cherche pas comme un remède à +l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage +cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes +veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à +cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un +peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon +inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme +comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant +d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. +Songe à mon amitié qui est une chose éternelle +et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. +Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours +d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens +que tu pouvais et que tu devais me préférer. +</p></blockquote> + +<p>Musset ne songe plus qu'au passé. Toute +fierté lui est devenue impossible. Bien loin +d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique, +pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne +s'avoue pas à lui-même. Il aime maintenant +sa douleur avec tout son être, tout son génie. +Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, +l'infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement. +Musset ne vivra plus que d'attendre le +courrier de Venise....</p> + +<p>Dans cette détresse, le pauvre enfant est du +moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril) +quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement +de reprendre son ancienne vie:</p> + +<blockquote><p> +... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé +non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec +eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis +sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière, +mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un +enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. +Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon +amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule; +regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton +passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, +évident, comme t m'as dit clairement: «Ce +n'est pas là ton chemin.» +</p></blockquote> + +<p>Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe +à cela, je n'ai que toi. J'ai tout nié, tout blasphémé, +je doute de tout hors de toi,... Néglige-moi, +oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas +tenue dans mes bras?...»</p> + +<blockquote><p> +... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, +quand je vais dans le monde à présent, je regarde de +travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse +sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi +je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la +lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient +vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu +m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? +O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu +jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le +faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? +Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide +la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son +heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, +ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être +le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es +noble et orgueilleuse. +</p></blockquote> + +<p>Il sent quelque chose en lui, maintenant +d'inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour +avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, +elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais +avoir aucune confiance dans une femme +faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison +pour ne plus vouloir chercher.»</p> + +<p>Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie +inguérissable, avec le sentiment profond de sa +faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il +en est revenu «comme abruti pour toute la +journée, sans pouvoir dire un mot à personne», +ayant volé sur la toilette de son amie un petit +peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans +sa poche.... Elle lui a parlé de Pagello: il lui +sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, +il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur, +pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle. +Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer. +«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que +j'ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller +sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus +ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce +garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme +tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse +de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je +ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, +mon ange, sois heureuse et je le serai. +</p></blockquote> + +<p>Tout son coeur débile et généreux est dans +cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre +tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.</p> + +<p>Maintenant George est forte de son empire +sur cette âme désemparée. Elle lui répond +(12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier +serrement de mains d'une amante qui le +quitte, mais l'embrassement du frère qui lui +reste».</p> + +<p>Elle l'engage à aimer une femme jeune, +belle, qui n'ait pas encore souffert. Quant à +elle, désormais, elle aspire à une vie calme. +«Ce brave Pagello qui n'a pas lu <i>Lélia</i> et qui +n'y comprendrait goutte» n'a pas ses yeux à +Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, +quand elle fait «sa figure d'oiseau malade»:—«Je +me laisse régénérer par cette affection +douce et honnête: pour la première fois j'aime +sans passion.»</p> + +<p>Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît +moins apaisée que triste. Sa lettre est longue +comme un journal. Elle laisse couler son bavardage +maternel: elle charge l'absent de +maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte +qu'elle écrit son roman de <i>Jacques</i>, et que +Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à +tous deux....</p> + +<p>Cependant Musset, à qui n'était pas encore +parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser, +chaque jour plus profond, le vide de son +âme:</p> + +<blockquote><p> +O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de +larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu, +vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma +blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux +et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe +comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais +être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne, +je m'efforce; mais quand je prends la plume, +et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller +trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et +qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de +toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait +digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai +un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. +Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans +cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que +je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais +je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu +me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi +que c'est une autre que j'aime et que c'est une +maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me +dis que tu es dans un singulier état moral, entre une +vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée. +Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité, +on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus +fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule +autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, +à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des +folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je +vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière +quelconque. (<i>Lettre du 10 mai</i>.) +</p></blockquote> + +<p>Aucune distraction ne réussit à le soulager. +Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains, +en juillet, pour l'attendre à son retour de +Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer +quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je +vous serrerai la main et j'irai à Naples et de +là à Constantinople, si je suis assez riche....»</p> + +<blockquote><p> +... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire +de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais +muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis +plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai +encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le +vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de +bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner +au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour. +Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi, +accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible +qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. +Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me +manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut +un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une +maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me +parles de santé, de ménagements, de confiance en +l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui +viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon +sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même +de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux +fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai +possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié +céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé +descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, +je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un +libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre +chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais +pendant ce temps-là.</p> + +<p>Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses +crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée +qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc.</p> + +<p>.... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me +faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles +me conduisaient, au sortir de la table, à la première +femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis +en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare +et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure +dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, +à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en +étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui, +si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais +ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, +je l'étranglerais en hurlant.</p> + +<p>... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir +de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu +adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>? +Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, +d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé +dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles +ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces +pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé +comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son +dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle +le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps +voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir! +Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du +monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre +nous un abîme éternel!</p> + +<p>Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence +si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai +horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma +vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que +me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai +les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais +ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> La 2e <i>Lettre d'un voyageur</i>.</blockquote> + +<p>Il dévore <i>Wertlier</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>, ces +folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis. +Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant +toujours des affaires de son amie,—et +toujours il pense à lui parler de Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais +je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon +coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. +(<i>Lettre du 10 mai</i>.) +</p></blockquote> + +<p>Paul de Musset, dans la <i>Biographie</i>, expose +longuement cet état navrant de l'âme de son +frère pendant les premiers mois de son retour. +Après d'infructueux essais de distraction, dans +le monde et parmi d'anciens compagnons de +plaisir, il retombait dans son besoin farouche +de séquestration. Il subissait maintenant son +chagrin. La musique le berçait dans une amère +volupté. Certain concerto de Hummel que lui +jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de +douces soirées de Venise, l'arrachait par un +enchantement soudain à cette morne solitude. +Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul +de Musset a donné des fragments d'un ouvrage +inachevé de son frère, <i>le Poète déchu</i>, où cinq +ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux +temps d'épreuve<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. 128-130.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de +mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je +regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus +saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que +toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, +tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement +triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que +je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la +douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. +Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre +mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant +pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je +jouais machinalement tous les soirs.</p> + +<p>«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, +les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. +Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout +ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba +sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien +du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. +Un vieux tableau, une tragédie que je savais +par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien +avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le +sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, +et je vis que la douleur nous apprend la vérité.</p> + +<p>«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y +arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment. +Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion. +Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant +bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était +brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait +quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; +n'est-ce pas en dire assez?</p> + +<p>«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui +s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli. +On ne devient pas homme en un jour. Je commençai +par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des +lettres à la façon de Rousseau,—je ne veux pas vous +disséquer cela.—Mon esprit mobile et curieux tremble +incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le +pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin +à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai +dans le monde; il me fallait tout revoir et tout +rapprendre....» +</p></blockquote> + +<p>George est restée quinze jours sans répondre +à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est +toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, +Mme Dorval et surtout Planche auraient +tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la +figure déplaît à Musset, a réellement parlé +bassement de lui et insolemment d'elle, elle +ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut paraître +détachée de ces misères. Et voici l'état +de son coeur:</p> + +<blockquote><p> +... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne +souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, +il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le +coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et +sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je +souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, +moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin +d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont +en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude +qui est habituée à veiller sur un être souffrant et +fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous +deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un +ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien +vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu +conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les +choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien +le coeur de l'homme changerait s'il entendait la +voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je +l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient: +horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce? +Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore +serai-je accusée?</p> + +<p>... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, +n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un +nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant. +Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. +Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là! +et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; +mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez +jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.» +Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure +sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre +une parole amère. Ton souvenir est une relique +sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce +le soir dans le silence des lagunes et auquel +répond une voix émue et une douce parole, simple et +laconique, mais qui me semble si belle alors!—<i>io +l'amo!</i>—Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et +que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. +Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que +je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement +de te maudire, mais de t'oublier. +</p></blockquote> + +<p>L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant +subsister en elle qu'une maternelle amitié, +l'amour, après ces longs jours de silence, s'est +aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, +du 10 juin, témoigne d'une âme rassérénée. +Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble +n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; +il va aimer!... Mais les avances que +lui font quelques femmes ne l'attirent guère. +Il aime plus que jamais son <i>Georgeot</i>, «de +cette amitié douce et élevée qui est restée +entre eux comme le parfum de leurs amours». +Or il existe, dit-il, des <i>révélations</i>: avec saint +Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut +trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.</p> + +<blockquote><p> +... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille +quelquefois en criant: «Que Dieu me protège, +car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et +effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette +pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour +moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. +Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à +mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il +en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, +de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, +qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde +dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; +car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était +couché.</p> + +<p>Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui +s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose, +chaque homme que je rencontre, fait se détendre une +fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient +à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces +rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils +aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et +retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature! +Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, +aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce +pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? +X. <i>(Tattet)</i> est de retour. Il trouve, que <i>je lui apparais sous +un nouvel aspect</i>, voilà son mot. Du reste, je bois autant +de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.</p> + +<p>Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon +et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands +yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es +cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en +t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, +avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh, +Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie +pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et +perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je +devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand +nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse +tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais +compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais +que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais +au lendemain; je croyais qu'il serait toujours +temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis +d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos +jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce +temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous +deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je +n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que +lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais +une telle confiance, une si misérable vanité!</p> + +<p>J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour +de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie +avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que +je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais +mourir.</p> + +<p>Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse +et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de +plaisir que je ne puis le dire. +</p></blockquote> + +<p>Notre poète va décidément mieux: lui qui, +le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir +pu se décider encore à aller voir son fils au +collège: «il a une paire d'yeux noirs que je +ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il +écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère +inquiète que son Maurice se porte bien: «Je +viens de le voir à l'instant et il doit sortir +avec moi dimanche.»</p> + +<p>Le 15 juin, longue lettre de George tout à +fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit +de l'apaisement de son ami, de son +rétablissement corps et âme.—Pagello y +ajoute un billet de sa main pour recommander +à son malade de l'hôtel Danieli,—«qu'une +affection liera toujours à lui d'une manière sublime +pour eux deux, incompréhensible pour +les autres»,—d'éviter l'intempérance et de se +souvenir de certaine eau de gomme arabique, +qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce +sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, +ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait +sous la main, il en boirait une bouteille à +chaque point de son discours.»</p> + +<p>Elle a traversé une grave disette d'argent. +Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir +ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur +est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la +gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère; +Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses +enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses +profondes qu'il a cru deviner entre les lignes +de la seconde de ses <i>Lettres d'un voyageur</i>—qu'il +vient de porter à la <i>Revue</i>.—Il est découragé, +triste, inquiet; il apparaît surtout bien +las.</p> + +<blockquote><p> +... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, +de faire trois cents lieues pour te les amener, et de +m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette, +que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite +par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans +le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au +torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce +que pour qu'elle te suive dans l'Océan.</p> + +<p>Buloz vient de m'apporter la <i>Lettre</i> que tu lui as envoyée +pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le coeur me bat si fort qu'il faut +que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans +la lettre un mot affreux, celui de <i>suicide</i>; quel que soit +le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les +autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. +J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, +je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère +adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement +l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au +désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais? +Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, +qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il +m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait +les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu +plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle +donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, +qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il +est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée? +Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne +se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. +Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais +bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta +vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque +chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force +que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle +naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, +aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un +Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant; +mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis +de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule +aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le +sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année +de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie +éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être +là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, +sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis +trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout +perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans +fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est +que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: +qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en +silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être +heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos +que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu +ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne +peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble +créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis +sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre +le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être +aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, +que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter +Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, +hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel +hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété: +le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit +de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, +est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les +atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce +dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se +trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre? +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834.</blockquote> + +<blockquote> +<p>... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne +au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse +et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille +encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, +et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu +de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, +si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi +de te parler avec cette franchise; pardonne-moi +de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis +muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi +un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car +la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes +soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en +puis plus! <i>(Lettre du 46 juin</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George rassure cet ami trop vite inquiet: son +idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se +réveiller au contact d'une contrariété ou d'un +affront, «la suivra toujours probablement sans +lui faire aucun <i>bobo</i>, car elle n'a ici aucun +chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; +ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un +mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute +comme glose à cet exposé de sa tranquillité: +«Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur +a pris sa source dans tes larmes, non pas +dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, +mais dans celles de ton enthousiasme et de ton +sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un +souvenir plus sûr et plus précieux que tous +les souvenirs de la possession,» <i>(Lettre du +26 juin</i>.)</p> + +<p>La dernière lettre de Musset adressée à +Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce +qu'elle contenait une confidence». On en a +gardé du moins quelques lignes relatives au +retour attendu de George avec le «bon docteur», +et ce trait qui nous prépare a la rencontre +des amants:</p> + +<p>«—Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que +«Mme Sand soit <i>une femme adorable</i>?» Telle +est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait +l'autre jour. La chère créature ne me +l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si +je varierais mes réponses.—«Chante, mon +«brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me +«feras pas renier, comme saint Pierre.»</p> + + + +<p>VII</p> + +<p>Apres cinq mois de vie commune à Venise, +George Sand et Pagello partent pour Paris. +Les dernières lignes que nous avons citées du +naïf journal du docteur nous signalent chez +eux un état d'âme assez mélancolique, sans le +trop préciser. De George Sand elle-même nous +n'apprendrons rien: nous savons qu'elle n'avoue +jamais... Cette grande sincère—pour les +autres—s'acharne à tout dissimuler de sa +vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir +contre sa légende, légende qui offensait son +âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à +ce rôle de <i>Matriarche</i> qui devait faire vénérer +sa vieillesse.</p> + +<p>Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne +et des petits intérêts de son honnête +amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses +enfants,—à retrouver aussi le poète qui l'avait +quittée, qui l'adorait encore, qu'elle-même +avait aimé jadis.</p> + +<p>Ce départ de George Sand avec Pagello, après +cinq mois de calme tête-à-têle, nous apparaît, +pour lui, maussade et triste, mais pour elle +libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente +de nouvelles souffrances?... Reprenons +le récit du docteur.</p> + +<blockquote><p> +J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et +je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de +mes parents ni de mes amis, et sans dire à personne si +ni quand je reviendrais.</p> + +<p>De Milan, j'écrivis à mon père:</p> + +<p>«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me +blâmais de vivre avec une étrangère, perdant ma jeunesse, +ruinant ma carrière, reniant publiquement ces +principes de morale chrétienne qui me furent inculqués +par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette +lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je +dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te +réponds aujourd'hui de Milan: je suis au dernier stade +de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés, +comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour +Paris où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, +digne de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. +Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à +Paris.»</p> + +<p>J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la +poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure +que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme +celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, +la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés +à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.</p> + +<p>George Sand était en costume d'homme. A dos de +mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous +sommes transportés à Chamounix, où le jour suivant +nous avons entrepris à pied l'ascension du Mont-Blanc +avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands +et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, +après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur +de la glace à 400 pieds de profondeur, après nous +être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait +avec un long hululement dans cette vallée désolée, +hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles, +nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre +gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension +jusqu'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et +y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces jeunes +gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène +de la gelée.—Le lendemain nous revenions à Martigny +et de là nous nous mettions en route pour Genève.</p> + +<p>A mesure que nous avancions, nos relations devenaient +plus circonspectes et plus froides. Je souffrais +beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher. +George Sand était un peu mélancolique et beaucoup +plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement +en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et +le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir. +Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or +et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura +un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter pleinement +aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout +d'abord le lac: il la côtoie d'une onde si limpide +qu'on en peut voir les poissons frétiller à O pieds de +profondeur, comme si on les avait dans la main. De +plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont un pays +enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que +vous avez l'intention de le visiter, puis parce que +Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints, +comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou +sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, +et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes +à Paris. A la station, George Sand trouva un de +ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna +chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue +des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième +étage à 1 fr. 50 par jour. +</p></blockquote> + +<p>La présence de Pagello allait être importune. +Dans sa bonté, George Sand n'avait osé +lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui +avouer l'affaiblissement de son amour.</p> + +<p>Une mélancolie sans issue s'emparait du +pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation +à Paris.</p> + +<p>La vie monotone et bourgeoise endurée cinq +mois à Venise, autant que cette étrange correspondance +entretenue avec Musset,—et toujours +exaltée, malgré l'espèce de lassitude que +nous y avons constatée dès le mois de juin,—avaient +préparé ce refroidissement graduel dans +les relations de Lélia avec le docteur Pagello.</p> + +<p>A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir +Musset. Pagello dut y consentir, s'y résigner, +et il en eut d'amers tourments. L'instinctive +générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser +ces deux tristesses. Mais tous trois étaient +malheureux.</p> + +<p>Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour +à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de +Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on +soupçonner, entre les lignes, qu'il connut +ces cruelles divinations de la jalousie dont +l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.</p> + +<p>Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de +corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise, +et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les +mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec +peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une +amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion +mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et +fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires? +Alors, machinalement, je me levai, et machinalement +j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements; +et, tout en soulevant mon linge, je découvris +un paquet que je connaissais bien, que je saisis et +décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de +ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une +armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le +voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler. +Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut +mon âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu +retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours +honorés et tranquilles; ta conduite à venir tirera des +enseignements de tes erreurs passées; garde toujours +dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer +avec le lait;—toutes les joies terrestres qui iront +contre ces préceptes te rendront malheureux.»</p> + +<blockquote><p> +J'entendis frapper doucement à la porte de ma +chambre; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran, +qui venaient me chercher pour me mener dîner +comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha +âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus +presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. +J'allai donc dîner chez George Sand qui m'offrait la plus +gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque +comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir +avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour +suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne +pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma +position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour: +ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé +sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait +fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille +et presque sérieux. Le colloque spirituel que je +venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix +que je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette +femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en +avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements +tous consécutifs d'un premier faux pas, elle +gardait un coeur de femme tendre, compatissant, +industrieux pour les malheureux et intrépide pour le +sacrifice... +</p></blockquote> + +<p>Donc, à peine arrivée, presque indifférente +soudain pour l'infortuné Pagello, George Sand +revoit le poète. Et tous deux sont repris par +leur ancien amour. La présence de l'Italien, la +fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas +cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant +ils ont retrouvé l'amertume. Quinze +jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement +s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable +a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre +trop, veut partir.</p> + +<blockquote><p> +... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et +j'ai reçu le dernier coup.</p> + +<p>J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de +luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois +la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière +épreuve: je sais ce qu'elle me coûtera; mais mon père +de là-haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtra; +devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai +de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je +reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France. +Je t'ai vue heureuse; je t'ai entendue dire que tu l'étais. +Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce +joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur. +Mais le destin ne pardonne pas.</p> + +<p>... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une +journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours; je +pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te +demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains +un moment de tristesse, si ma demande importune +Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne +m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçois-moi +seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi +craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de +la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a +murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de +ma pauvre valse? Ne pense pas retrouver jamais en moi +ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi +sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni +de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un +tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes +qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux +aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui +échangent un cri de douleur avant de se séparer pour +l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme +l'amour céleste, profond comme la douleur humaine. +O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines +et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera +ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! +</p></blockquote> + +<p>La demande a été accordée; Musset va revoir +son amie une dernière fois. Il sera fort: +sa résolution de partir est irrévocable.</p> + +<blockquote><p> +...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce +n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui +le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie, +pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe +rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. +Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour +que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et +hautement, parce que j'ai raisonné avec cet amour-là, +jour par jour, minute par minute, dans la solitude et +dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est +invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté +le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un par +l'autre; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt +que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout +cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué +de le voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là +est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il +n'y a pas dans mon coeur une goutte d'amertume. +</p></blockquote> + +<p>Il compte aller à Toulouse, puis chez son +oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur; +de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.</p> + +<p>Mais elle hésite maintenant à accepter ce +rendez-vous. Suprême coquetterie de femme, +ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; +il supplie:</p> + +<blockquote><p> +C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? +Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle +pas; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je +ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne +crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position +n'est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu? +Écoute, écoute, George: si tu as du coeur, rencontrons-nous +quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des +Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est +là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans +arrière-pensée; écoute-moi te jurer de mourir avec +ton amour dans le coeur, un dernier baiser, et adieu! +Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce triste +soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. +C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, +non, George, c'est à un ami.</p> + +<p>C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme +à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette +vie de misères et de souffrances, Dieu m'accorde peut-être +la consolation de t'être bon à quelque chose. Sois-en +sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais +génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je +destiné à te rendre encore une fois le repos.</p> + +<p>Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement +des portes éternelles. Et puis, avoir tant souffert +pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore, +partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai +tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! +c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, +qu'ai-je donc fait? +</p></blockquote> + +<p>Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est +malheureux. Elle répond à son amant:</p> + +<blockquote><p> +Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet +et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien +que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que +cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi, +je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne +veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je <i>lui</i> ai tout +dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie +sans lui une dernière fois et que je te décide à rester, +au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc +chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps +affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc +perdue, puisque tu souffres auprès de moi! +</p></blockquote> + +<p>Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: +«Elle dépérissait, en effet, de chagrin. +Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, +au ridicule de la situation: «Du moment +«qu'il a mis le pied en France», écrit George +Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du +saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait +plus que de l'irritation quand ses deux amis +la prenaient à témoin de la chasteté de leurs +baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, +«soupçonneux, injuste, faisant des querelles +«d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête +ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude, +il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.</p> + +<p>«George Sand contemple avec horreur le naufrage +de ses illusions. Elle avait cru que le +monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger +leur histoire d'après les règles de la morale +vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre +qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus +exactement, des dispensés en morale. Elle lisait +le blâme sur tous les visages, et pour qui? +grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont +elle avait honte maintenant,<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> ARVÈDE BARINE, <i>Alfred de Musset</i>, p. 75.</blockquote> + +<p>Indulgentes réflexions! George Sand n'eut +jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait. +Mais après avoir transfiguré à ses propres +yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, +la voilà qui se laisse reprendre d'amour +pour Musset, au vertige de son désespoir. Et +presque fière de la mortelle emprise qu'elle +sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire +un dernier adieu.—Cet adieu n'a pas été +aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui +le craindre. Elle a cédé au suprême désir de +son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. +Le lendemain, Musset, qui va décidément +partir, lui adresse cette belle page triste—qu'on +est tenté de trouver... littéraire:</p> + +<blockquote><p> +Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie +avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. +Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes +amères ont fait place en moi à une compagne bien +chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit +tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un +doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec +moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi +craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste, +aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te +reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous +avons passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont +versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras +pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir +qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes les +joies futures trouveront comme un talisman sur son +coeur entre le monde et lui.</p> + +<p>Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu +hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle +est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni +n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas +réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma +soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes +amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, +pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé +de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir +encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.</p> + +<p>Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur +quoi que ce soit qui regarde ma vie; parle, dis un mot, +mon enfant, ma vie est à toi. Écris-moi d'aller mourir +en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues +de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu le +le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi +de pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée +de main, un mot, une larme! Hélas! ce sont là tous +mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si +mes lettres même hors de France troublent ton bonheur, +mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, +oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans +me plaindre, à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! +sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est +inexorable, la mort avare; les dernières années de la +jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. +Sois heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier +qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était +jamais. Que t'ai-je répondu? Je n'en sais rien, hélas! ce +n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne +renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, +de la patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste +orgueil. Rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en +as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces +à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, +rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs +pas sans moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as +promis devant Dieu.</p> + +<p>Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un +livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, +ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette +froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté.</p> + +<p>Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, +il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y +poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre +plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La +postérité répétera nos noms comme ceux de ces +amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, +comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. +On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce +sera là un mariage plus sacré que ceux que font les +prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. +Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole +du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit +que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours +des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? +Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort +des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; +elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres +de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui +nous couchera dans la tombe, comme une mère y +couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux +chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je +terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai +un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les +enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce +siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette +des résurrections humaines, que le Christ a laissée +au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis +fils de ton Père; je te rendrai les baisers de ma fiancée; +c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers, +tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir +à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera +toujours verte, et peut-être les générations futures +répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être +béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec +le myrte de l'amour aux portes de la liberté<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.*** +«Yorick», dans l'<i>Homme libre</i> du 13 avril 1877. Paul de +Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son +frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, +en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j'en jure par ma +jeunesse...» pour être placée en épigraphe de la correspondance, +quand on la publierait. Inutile d'ajouter qu'elle figure +dans la correspondance autographe—qui est en possession +de M. de Lovenjoul.</blockquote> + +<p>Cette lettre était trop résignée. Pour la première +fois, le poète considérait le prestige à +venir d'un amour qui le meurtrissait encore. +Plus humble était la plainte que lui dictaient +jusque-là ses tourments. Elle traduisait +sa souffrance sans aucun souci d'art ni de +gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre +le repos et l'orgueil?... Hélas! il avait cette +femme dans l'âme plus que dans la chair....</p> + +<p>Il est parti pour Bade le 25 août. Son +voyage a duré six jours. A peine installé, il +mesure sa solitude, et tout le passé douloureux +qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant +cri d'amour:</p> + +<blockquote><p> +Baden, 1er septembre 1834.</p> + +<p>Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas +encore écrit. J'attendais un moment de calme; il n'y en +a plus. Je voulais t'écrire doucement, tranquillement, +par une belle matinée, te remercier de l'adieu que tu +m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma chère +amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement +de mon amour. Ah! George, quel amour! jamais +homme n'a aimé comme je t'aime! je suis perdu, vois-tu, +je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je +vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle; +je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif +de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être +aimée, si tu l'as jamais demandé au Ciel, oh toi, ma +vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les +fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela, +autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses +amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon +sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans +nom, insensé, désespéré, perdu! Tu es aimée, adorée, +idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai +pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux +cela; et mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. +Je me soucie bien de ce qu'ils en diront. Ils disent que +tu as un autre amant, je le sais bien, j'en meurs, mais +j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent d'aimer!</p> + +<p>Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; +il n'y avait pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue +dans mes bras, ô mon corps adoré! Je t'avais pressée +sur cette blessure chérie! Je suis parti sans savoir ce +que je faisais. Je ne sais si ma mère était triste; je +crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai +rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, +je le respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse +et tranquille là-bas, tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce +que c'est d'attendre un baiser cinq mois? Sais-tu ce que +c'est, pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq +mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, +le froid de la tombe descendre lentement dans +la solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, +comme la neige? Sais-tu ce que c'est pour un coeur +serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment, +de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, +et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, +mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait +pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit +qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre +amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je +tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux +ma souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, +vois-tu. Tu te rétracterais que cela ne servirait à rien. +Tu veux bien que je t'aime; ton coeur le veut, tu ne +diras pas le contraire; et moi je suis perdu, vois-tu, je +ne réponds plus de rien.</p> + +<p>Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce +que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, +tous ces Allemands qui passent sans me comprendre, +avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est que cette +chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que +la vie est charmante, la promenade agréable, que les +femmes dansent, que les hommes fument, boivent, +chantent, et les chevaux s'en vont en galopant. Ce n'est +pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. Écoute, +George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me +dissuader: pas de consolations, de jeunesse, de gloire, +d'avenir, d'espérance, pas de conseils, pas de reproches. +Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j'ai cru +au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me donne +envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis +pas un fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; +j'ai de la force encore. Mais de la force, mon Dieu, à +quoi sert d'en avoir quand elle se tourne elle-même +contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me fais +pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, +je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je +t'écris dans un moment de fièvre ou de délire, que je +me calmerai; voilà huit jours que j'attends un quart +d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. Je le +sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des +espérances dans quelques coeurs aimants; je sais bien +qu'ils ont tous raison; n'ai-je pas fait ce que je devais? +Je suis parti, j'ai tout quitté; qu'ont-ils à dire? Le +reste me regarde. Il serait trop cruel de venir dire +à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de +mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la +permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée +du matador dans l'épaule, et de finir en paix. Ainsi, +je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera +pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et +une petite voiture, et que tu viennes. J'aurai beau +regarder, me voilà assis devant cette petite table, +au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai +emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne +mourras pas sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, +tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces +illusions. Tu me parles de nous retrouver. Tout cela est +bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. +Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas +y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau +de papier grand comme la main, et tu n'écriras pas +dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne sais quelles +phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements; +il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh +bien, tout cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. +Je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout. Combien tout +cela durera encore, je n'en sais rien. J'aurais voulu faire +ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail +et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton caractère, +mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne +sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait +fallu que je te visse, que tu me racontasses tout cela. Si +tu avais voulu, j'aurais loué aux environs de Moulins ou +de Châteauroux un grenier, une table et un lit. Je m'y +serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou deux +fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. +J'aurais écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il +y aurait eu là quelques beaux moments. Tu n'aurais cru +trahir personne, j'espère. Tu m'as vu mourant d'amour +dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien eu à te reprocher? +Mais tous les rêves que je peux faire sont des +chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et +les choses. Tout est bien, tout est mieux ainsi.</p> + +<p>O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque +chose. Sors un beau soir au soleil couchant, seule. Va +dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque +saule vert. Regarde l'Occident et pense à ton enfant qui +va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres, +si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton +bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez +toi doucement, allume la lampe, prends ta plume, +donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce +qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un +peu.</p> + +<p>Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire +même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce +ne peut pas être un crime. Je suis perdu. Mais qu'il n'y +ait rien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi, +que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de l'amour? +Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis +jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à +douze lieues de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni +plus loin; mais que j'aie une lettre où il n'y ait rien +que ton amour; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres, +tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue, +et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand +j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, +mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir, +il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George, +ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette +lettre. Je me meurs. Adieu.</p> + +<p>A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.</p> + +<p>O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon +George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier +amour. +</p></blockquote> + +<p>Où en était George Sand, à l'heure où son +ami lui envoyait cet appel égaré?</p> + +<p>Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui +avait d'abord apaisé le poète, l'avait passionnément +exaltée. Le 29 août, elle rentrait à +Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.—«Viens +me voir, écrivait-elle à Gustave Papet, +je suis dans une douleur affreuse. Viens me +donner une éloquente poignée de main, mon +pauvre ami...» Elle ne dissimulait point sa +blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait +dans l'amitié, négligée trop longtemps.</p> + +<p>Pour la première fois, ses enfants ne lui +faisaient pas tout oublier. Bientôt la vie lui +apparaissait intolérable. Et elle confiait à Boucoiran +(lettre du 31 août) des pensées de suicide: +«Vous avez dû le comprendre et le deviner, +ma vie est odieuse, perdue, impossible, et +je veux en finir absolument avant peu. Nous en +reparlerons.... J'aurai à causer longuement avec +vous et à vous charger de l'exécution de volontés +sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... +quand je vous aurai fait connaître l'état de mon +cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi +qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de +vivre quand je devrais en avoir déjà fini.» Puis +elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave +et digne homme de sa trempe»<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> <i>Correspondance,</i> I, p. 279.</blockquote> + +<p>Cette crise dure quelques jours. Musset qui +comptait travailler à Bade, qui avait promis à +Buloz un roman et des vers<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, continue de se +désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à +Nohant. Et,—comme jadis à Venise la lettre +si longtemps attendue de Genève,—cette +vivante preuve d'un invincible amour calme la +passion de George et la guérit du désespoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> <i>Lettre</i> du 18 août.—Cf. M. Clouard, article cité, p. 730.</blockquote> + +<p>A ces doléances sublimes, attendrissantes +à force de chagrin sincère, qu'elle a +reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur +un album,—d'un petit bois où elle se promène,—par +une lettre toute raisonnable, et sans +aucun vestige de sa folie récente. Elle lui +reproche d'exprimer de la passion et non plus +ce saint enthousiasme, cette amitié pure... +Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer +tous les trois. «Ne m'aime plus: je ne vaux +plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque +tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir +de cet amour pour moi, qui te fait tant de +mal, et que tu as pourtant si solennellement +abjuré à Venise, avant et même encore après +ta maladie. Adieu donc le beau poème de +notre amitié sainte et de ce lien idéal qui +s'était formé entre nous trois, lorsque tu <i>lui</i> +arrachas à Venise l'aveu de son amour pour +moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» +Et elle ajoute que lui-même, il a uni +<i>leurs</i> mains malgré <i>eux</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Nous avons donné le passage, <i>Introduction</i>, p. VI.</blockquote> + +<p>Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie +comme elle l'exige. Il n'a jamais vu aussi +clairement, lui dit-il, combien il est peu de +chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus +malheureuse encore qu'indifférente:</p> + +<blockquote><p> +...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien +malade, et ne crois pas que je sois moi-même de force +à t'adresser un reproche. Il faut que tu souffres beaucoup +pour que tu n'aies même plus une larme pour +moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole +qui, <i>depuis trente ans</i>, disais-tu, <i>n'a pas encore été +faussée</i>. Elle le sera donc une fois, et j'aurai perdu le +seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu'il en +soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du Mort. Car, à +vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, +en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour +par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.</p> + +<p>... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en +me disant qu'un soupçon jaloux tue l'amour dans ton +coeur? Qui crois-tu donc que j'aime? Toi ou une autre? +Tu t'appelles <i>insensible, un être stérile et maudit</i>? Tu te +demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur +fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant +de quels abîmes je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà +ici, à Baden, à deux pas de la Maison de Conversation. +Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit pour aller +faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais +à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront +peut-être pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort +jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas +leur amant, parce qu'elles ne veulent pas se voir méconnaître. +Quoi que tu fasses ou quoi que tu dises, morte +ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une +autre. «<i>Aime-moi dans le passé</i>, me dis-tu, <i>mais non telle +que je suis dans le présent</i>.» George, George, tu sauras que +la femme que j'aime est celle des rochers de <i>Franchart</i>, +mais que c'est aussi celle de Venise, et celle-là, certes, +ne m'apprend rien, quand elle me dit qu'on ne l'offense +pas impunément.</p> + +<p>... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je +crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps... Je +souffre, et à quoi bon? Ta lettre m'a fait un mal cruel. +George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de +gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne +aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, +écoute, adieu, n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est +horrible, au bout du compte. Tu souffres, toi aussi. Je +te plains, mon enfant; mais puisqu'il est vrai que je ne +peux rien pour toi, eh bien, alors, si notre amitié s'envole +au moment où tu souffres et où tu es seule, qu'est-ce +que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. +Adieu. Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.</p> + +<p>Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. +O mon Dieu, toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? +Mourir sans cesse! Oh mon coeur, mon amour, je ne +t'en veux pas de cette lettre-ci; mais pourquoi m'as-tu +écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit Dieu! +J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop! +</p></blockquote> + +<p>Pagello était allé voir Musset avant son départ +pour Baden. Il l'avait trouvé lisant une +lettre d'Elle.—George vient d'écrire à Alfred +que Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha +certaine phrase passionnée qu'il disait +y avoir surprise. Or cette phrase n'était que +dans son imagination. Musset répond à son +amie que personne n'a rien pu voir de sa lettre +tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce +sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet +homme... Mais a-t-elle bien rompu? Ne lui +parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...</p> + +<blockquote><p> +... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, +et <i>Lui</i> aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager +personne. S'il souffre, lui, eh bien, qu'il souffre, ce +Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon; +il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le voilà prévenue, +et je te rends tes propres paroles: «<i>Je t'écris cela, +afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en +prisses aucune idée de rapprochement avec moi</i>.» Cela est-il +dur? Peut-être. Il y a une région dans l'âme, vois-tu, +lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu'il souffre! +Il te possède. Puisque ta parole m'est retirée; puisqu'il +est bien clair que toute celte amitié, toutes ces promesses, +au lieu d'amener une consolation sainte et +douce au jour de la douleur, tombent net devant elle; +eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes; adieu, +non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en t'aimant. +Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu! +Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant +celle lettre, il me semble que c'est mon coeur que je +ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie. Adieu. +(<i>Lettre de Baden, 15 septembre</i>.) +</p></blockquote> + +<p>La fin de ce mois de septembre ne fut que +tristesses pour tous les trois. Au commencement +d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et +Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa +pensée unique restait à son amie, et son premier +soin était de lui demander de la revoir:</p> + +<blockquote><p> +Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre +bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste +aussi. Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si +je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; la +moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire +souffrir un instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu +auras toute confiance, et tu sauras jusqu'à quel point +je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il n'y a plus +pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit +de toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te +ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; +parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou +de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je ne suis +plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi +ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu +voudras, quand tu auras une heure, un instant à perdre. +Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. +Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras +rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. +Ton frère,</p> + +<p>ALFRED. +</p></blockquote> + +<p>—Cette utopie que tous trois auraient acceptée, +d'une amitié vaguement amoureuse, n'est +guère précisée, que dans les lettres de George +Sand. Ni Pagello, dans son journal, ni Musset, +dans ses lettres, ses romans et ses vers, ne paraissent +y avoir souscrit, aussi résolument.</p> + +<p>Pagello ne fait même aucune allusion, dans +son mémorial sincère, aux égards que son amie +prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu +revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons +mentionnée qu'une rencontre avec George Sand, +depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le où +nous l'avions coupé:</p> + +<blockquote><p> +—Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre +pour nous revoir dans trois mois, mais elle croyait que +peut-être nous ne nous reverrions plus et, sans manifester +ce doute qui dans ce moment lui était pénible, elle +redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant +de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais +à Paris de cultiver les études de ma profession. +Aucune mère n'aurait parlé avec une affection plus +raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.</p> + +<p>Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent +que j'avais pu et vendu quelques objets précieux. De +plus, j'avais expédié d'avance à Paris quatre tableaux à +l'huile de Zucarelli pour les vendre et pouvoir demeurer +quelques mois dans la capitale de la France.—George +Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les +tableaux partiront avec moi demain pour la Châtre où +un amateur de mes amis en fera sûrement l'acquisition, +aussi je te prie de me laisser le soin de cette affaire et +de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent +Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera +l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée +de main qui fut comprise comme le plus éloquent discours. +Le matin suivant, Boucoiran frappait à ma porte +et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat de +l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour +tous les grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu +et ensuite la Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui +m'accueillit avec grande courtoisie, j'allai avec mon Mentor +faire une visite d'un autre genre à M. Buloz, Savoyard, +directeur de la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Boucoiran +portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second +volume de <i>Jacques</i>, écrit chez moi à Venise. «Elle est +donc arrivée? dit Buloz.—Oui, répondit Boucoiran,—Depuis +quand?—Depuis deux jours.—Cette diablesse +de femme me fait devenir fou; voici un volume que +j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était +entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» +Boucoiran sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme +une statue; pendant ce temps-là, je me détournai pour +regarder quelques estampes qui ornaient la pièce, et +Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après +quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses +lunettes et, me regardant avec discrétion et courtoisie +du seul oeil qui lui restait, me fit les plus gracieuses +questions, les offres les plus courtoises, et finit par me +donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en +qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle +que ce fût. Je la mis dans ma poche en le remerciant; +puis je pris congé, en souriant de mon importance littéraire. +La carte équivalait à une nomination de journaliste.</p> + +<p>Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que +des deux mondes où rayonne son fameux journal. Ici +je ne puis m'abstenir de signaler ce qui me fut le plus +agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa revue, me +sachant collaborateur de George Sand pour les <i>Lettres +d'un voyageur</i>. Il me donna de curieux éclaircissements +sur le groupe littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus +un tact très fin, des manières franches, un excellent +coeur et un rare bon sens.</p> + +<p>... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable +imprésario d'opéra. Il a ses ténors, ses <i>prime donne</i>, ses +<i>contralti</i>, ses basses, ses secondes parties et ses choeurs, +c'est une joie que de voir cet homme s'agiter avec sa +<i>virtuose canaille</i> et suivant les convenances particulières +de chacun. Ils sont excellemment payés selon leur catégorie, +mais ils sont presque tous en dette de travaux.</p> + +<p>La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de +billets, de sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, +de l'argent, de l'argent, et cela contre la seule garantie +de l'argument d'un article, d'une histoire, d'un récit +encore gisant dans l'esprit de l'auteur,—qui promet +de le livrer dans quinze jours, un mois, un an.... Je me +suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de +loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre, +sur la vie privée de ces monstres de grands +hommes. Figurez-vous Chateaubriand, le plus grand, le +plus moral des poètes français de ce siècle: il joue et +il perd dans une nuit, par anticipation, une édition nouvelle +de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison délicieuse, +tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: +il la perd également au jeu.</p> + +<p>Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... +Je vous dis qu'à peu près tous sont dans le même +genre.</p> + +<p>Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas +depuis longtemps. Boucoiran fut mon mentor et mon +ange tutélaire. Huet, Lisfranc, Amussat, trois illustres +médecins, me prodiguèrent les amabilités et m'aidèrent +à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences médicales. +Et de funestes pensées survenaient pour me travailler +l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je +passais dans la solitude de ma chambrette, le portrait +de ma mère m'inspirait des paroles d'inexprimable consolation +et je trouvais le courage de défier ma pauvreté +et mon ténébreux avenir.</p> + +<p>Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait +la vente de mes tableaux pour 1500 francs. Je +crus être devenu un Rothschild, et dans l'extase de la joie +je courus me procurer une boîte d'instruments de chirurgie +avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un +nouvel envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours +après, me mit en mesure de vivre sobrement pendant un +mois encore, réservant les 500 francs supplémentaires +qu'elle-même devait m'apporter pour retourner à +Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, +amena le jour redouté et désiré par moi du retour de +la Sand à Paris. J'eus d'elle les autres 500 francs, je préparai +mon bagage, et, deux jours après, j'allai chez +George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux +furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. +Elle était comme perplexe: je ne sais pas si elle +souffrait; ma présence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet +Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité +incomprise dont elle avait coutume d'envelopper +la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître +que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités +excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette +connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du +dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite. +J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran +qui m'accompagna et me laissa au point où vous m'avez +trouvé. +</p></blockquote> + +<p>Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu +que la situation était insoutenable. Un invincible +renouveau d'amour avait surgi pour George +Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé +d'estimer, d'aimer peut-être Pagello, dans ce +coeur double par générosité qui ne pouvait se +résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant +tous deux malheureux. «Tout de moi <i>le</i> blesse +et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, faut-il te +le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce +que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de +ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a +plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. +Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y +retourner dans l'intention de le consoler; me +justifier, non; le retenir non.... Et pourtant +je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet +homme généreux, aussi romanesque que moi et +que je croyais plus fort que moi.»</p> + +<p>Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu +d'Alfred Tattet, l'ami de Musset, qui, à +Venise, était devenu un peu son ami. Il lui +avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait +de le revoir et de l'embrasser. Ils se rencontrèrent, +Pagello lui ouvrit son coeur simple, et +à la veille de retourner à ses lagunes, il lui +adressa ce billet d'adieu: «Mon bon ami, +avant de partir, je vous envoie encore un baiser. +Je vous conjure de ne souffler jamais mot de +mon amour avec la George.—Je ne veux pas +de vengeances.—Je pars avec la certitude +d'avoir agi en honnête homme.—Ceci me fait +oublier ma souffrance et ma pauvreté.—Adieu, +mon ange.—Je vous écrirai de Venise.—Adieu, +adieu.»</p> + +<p>Il vécut tranquille à Venise, considérant de +loin le sillage de gloire qui suivait à travers le +siècle celle qui avait été son amie d'un jour. Des +relations cordiales mais lointaines s'établirent +entre George Sand et lui. «Jeunette encore, +m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans +la langue française, il me souvient d'avoir écrit +sous la dictée de mon père à George Sand, et +que celle-ci fut toujours des mieux disposées +pour tous ceux que lui recommandait son ami +Pagello, parmi lesquels Daniel Manin.»—Les +plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours +devant son impérieux besoin d'amitié: sa +bonté d'instinct, comme son génie, étaient des +forces de la nature.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Musset n'a pas attendu le départ de Pagello +pour revenir à George Sand. Entièrement repris +par elle, repentant, généreux, séduisant et +soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut +s'en passer.</p> + +<p>Telle est l'emprise de l'amour sur tout son +être que, devant la chère présence, il ne s'appartient +plus. Dominée par une impatience de jouir +profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant +perdu consumé d'incurable tendresse, +s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion +du sentiment qui règne sur sa vie. La +volonté n'existe plus en lui que pour l'amour. +Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait +unique de son coeur, y met une détresse +constante. Impétueux, même imprudent, pour +sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste +plus faible qu'une femme. Un sentiment inné +de l'honneur, du devoir, guide toujours son +âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne +retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son +espérance, ne lui fait estimer la vie.</p> + +<p>Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé +sa maîtresse. Un long bonheur est-il +possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut +s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs +joies.</p> + +<p>Écoutons la femme se plaindre, pardonner, +pleurer, s'égarer.... et se donner raison:</p> + +<blockquote><p> +J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient +dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu +me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme +un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, +n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais +hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. +Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit +pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans +moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez +folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu +qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre +moi que tu tournes ton désespoir et la colère.</p> + +<p>.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur +a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent +que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher +ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis +de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu +que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, +je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon +goût de m'interroger sur toi?—Mais tu n'es plus mon +frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances +à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit +tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais +de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, +tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus +qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme +une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons +être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et +perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu +à me reprendre et à me garder? Je ne voulais +plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette, +tu serais moins malheureux. Il faudrait te +mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai +jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire +croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au +supplice<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs +Lettres n'est datée.</blockquote> + +<p>Dès la première reprise la pauvre femme +était blessée; mais elle songeait à Venise et +sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa +rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait +soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle +lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre +amant lui demandait pardon.—Qu'a-t-il pu +dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être +heureux!...—Elle veut rentrer à Nohant?... +Est-ce possible que tout soit fini!—Ecoutons +ce touchant désespoir.</p> + +<blockquote><p> +.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable +envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le +sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma +bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou, +que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher +ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis +un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne +sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, +que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs +peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, +et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de +toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, +mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais +passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre +qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, +à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a +de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être +pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement. +O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non, +non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas. +Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, +attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. +Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te +revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je? +A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient +pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou +misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence +pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même +pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime +tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer! +Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère, +de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. +Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais +ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée, +affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé! +Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais +tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon +à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans +le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là! +Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais +donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, +non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement: +<i>J'attendrai</i>. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept +mois que j'attends, je puis en attendre encore bien +d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon +enfant, crois-y, ou j'en mourrai. +</p></blockquote> + +<p>Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; +mais le voici malade. «—J'ai une fièvre de cheval.... +Comment donc faire pour te voir?» Il +est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient +entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand +il n'y aurait personne».</p> + +<p>George Sand a entendu l'appel de «son pauvre +enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y +oppose. Mais comment s'y prendre? «—Je +peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie. +Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait +semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais +pour une garde. Laisse-moi te veiller +cette nuit, je t'en supplie.»—Mme Lardin de +Musset m'a conté que George Sand était venue, +en effet, sous le costume de sa servante et +qu'elle avait veillé son frère maternellement.</p> + +<p>Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer +des relations qui brûlaient sa vie. Ne +parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir. +Musset n'aimait point les observations; il tenait, +néanmoins, à l'affection de son vieil ami. +Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet: +«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et +très involontaire d'un différend entre vous et +Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi, +et l'engage à venir causer.—Vraisemblablement, +Tattet invoqua des prétextes pour ne pas +s'y rendre, et Musset en eut du dépit.</p> + +<p>Mais on clabaudait sur la réconciliation des +deux amants. Gustave Planche recommençait +les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.</p> + +<p>Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:</p> + +<blockquote><p> +Monsieur,</p> + +<p>Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous +auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature +telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.</p> + +<p>Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin +de lui donner la suite qui me conviendra.</p> + +<p>Je vous salue.</p> + +<p>Vicomte ALFRED DE MUSSET.</p> + +<p>Quai Malaquais, n° 19. +</p></blockquote> + +<p>Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit +(10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu. +Nous voilà informés que Musset habitait +alors chez George Sand; ils étaient pleinement +réconciliés.</p> + +<p>Ce bonheur fut encore de peu de durée. +Ecoutons les pauvres amants se lamenter sur +leur impuissance à conserver la paix:</p> + +<p><i>De Lui à Elle</i>: Le bonheur, le bonheur, et la Mort +après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. +Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, +heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi +les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, +sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur +mes lèvres.</p> + +<p>Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. +Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette +à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, +de pardonner!</p> + +<p>Ce soir! ce soir!</p> + +<p>6 heures.</p> + +<p><i>D'Elle à Lui</i>: Pourquoi nous sommes-nous quittés si +tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être +heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, +et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas +de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu +t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! +mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre +qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous +ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous +aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La +mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... +Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si +je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi; +penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il +l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où +l'effroi est plus fort que l'amour...</p> + +<p>...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous +deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour +moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? +Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles +femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent +t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de +bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.</p> + +<p>...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une +chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te +faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques +moments de peur et de tristesse que j'aurai encore +sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. +Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi +qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.</p> + +<p><i>De Lui</i>: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu +m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la +force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi +pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.</p> + +<p><i>De Lui</i>: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô +mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant. +Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres, +mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!</p> + +<p>Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre +homme.</p> + +<p><i>D'Elle:</i> Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous +jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et +ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. +Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle +ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... +Elle songe réellement à ramener Musset +dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent +si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, +Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité. +Mais non! Il faut se séparer une fois +pour toutes. Il faut s'en donner le courage.—Une +fatalité pesait sur cet amour: tous deux se +débattaient dans une détresse invincible.</p> + +<p>Descendez, descendez, lamentables victimes, +Descendez le chemin de l'enfer éternel...</p> + +<p>Le poète comprit que la situation était sans +issue. Excédé de cette passion épuisante, il +résolut de partir.—Le l0 novembre, il l'annonce +à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas +le courage d'attendre son départ à elle. Il veut +néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux +lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.</p> + +<p>Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet +dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il +veut fuir: «Tout est fini.—Si par hasard on +vous faisait quelques questions, si peut-être on +allait vous voir pour vous demander à vous-même +si vous ne m'avez pas vu, répondez purement +que non et soyez sûr que notre secret +commun est bien gardé de ma part<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>...» Et il va +en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un +de ses parents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.</blockquote> + +<p>De son côté, George Sand est partie pour +Nohant. Elle y éprouve comme lui un sentiment +de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a +su la rupture, l'en félicite et elle lui répond: +«Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai +à Paris que guérie et fortifiée... Vous +avez tort de parler comme vous faites d'Alfred. +N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et +soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et +moi<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, +p. 84.</blockquote> + +<p>Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais +voici que George se reprend à l'aimer,—comme +elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour +le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent +s'empare de la pauvre femme. Elle va payer +toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.</p> + +<p>Dans son égarement, elle coupe sa chevelure +et l'envoie à Musset. Le poète touché va +se rendre: ses amis le retiennent et triomphent +encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.</p> + +<p>Mais cette obstination à se torturer fatigue +son confesseur d'autrefois:</p> + +<blockquote><p> +Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je +ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous +surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée +moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, +mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens +folle.</p> + +<p>Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été +chez <i>lui</i>. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en +mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de +moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse, +à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore +le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles +choses.</p> + +<p>Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente +et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon +Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que +cela à faire<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>!... +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, +article cité, p. 438.</blockquote> + +<p>Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours +chez Delacroix, un bon ami, qui fait son portrait +pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Mais le soir, elle est seule +et triste. «—Seule, quelle horreur!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Nous savons par le <i>Journal</i> du grand peintre comme +les passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...</blockquote> + +<p>Elle traverse une crise terrible, elle va connaître +des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas. +Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour +écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop +malheureuse aussi, elle confie ses tourments à +un journal intime. Elle nous y laissera le plus +sincère de son âme. Son expérience d'écrivain +et de psychologue lui a proposé cette confession +comme le meilleur des soulagements. Elle la +continuera huit jours, épanchant le trop-plein +de son coeur avec cette abondante et claire éloquence +qui est tout son génie<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. +Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. +Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dans <i>Lui et Elle,</i> +chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites. +Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments, +pp. 83-87.</blockquote> + +<p>Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,—en +bousingot;—croyant se distraire, elle s'y est +ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. +Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis +huit jours la laissent insensible.—Elle a posé +chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant +les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister +au besoin de lui parler de sa douleur. Il +lui a conseillé de ne pas avoir de courage: +«Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis +ainsi, je ne fais pas le fier, <i>je ne suis pas né romain</i>. +Je m'abandonne à mon désespoir; il me +ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, +il se lasse à son tour, et il me quitte.»</p> + +<p>Son chagrin à elle augmente tous les jours. +Elle se retient d'aller casser le cordon de la +sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de +se coucher en travers de sa porte....</p> + +<blockquote><p> +... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui +disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, +mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois +bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi, +ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi +quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me +trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré +les deux grandes rides qui se sont formées depuis +l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras +ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, +maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec +cet affreux mot: <i>dernière fois!</i> Je souffrirai tant que tu +voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une +fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser, +qui me fasse vivre et me donne du courage.—Mais tu +ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es +vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands +torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je +me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison +égoïste et méchante me disait: <i>Tu fais bien!</i> A présent, +je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans +le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; +je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé +de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes +fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez +en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est +belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous +dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne +pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera +pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime +le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment +de l'aimer ou jamais.» +</p></blockquote> + +<p>Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin +d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur +sans vanité pour l'accueillir et la conserver. +«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux +dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur, +j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle +m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai +cherché un contrepoison qui m'a achevée....»</p> + +<p>Son épanchement douloureux remplit des +pages et des pages. Elle le reprend au bout de +trois jours pour consigner les précieuses confidences +de trois de ses amis célèbres sur l'amour:</p> + +<blockquote><p> +Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui +méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on +aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu. +C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a +eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais, +et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait +de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu +Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête +et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu +dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit +qu'il fallait <i>ruser</i> avec les hommes et faire semblant de +se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve +qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de +sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et +il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous +aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle +en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, +ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera +l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille +trouver soeur Marthe<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> La religieuse du couvent des Augustines où avait été +élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs +fois après son mariage.—Est-ce cette amitié pour soeur +Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans: <i>On ne badine +pas avec l'amour</i>?</blockquote> + +<p>Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut +pas travailler. Son journal désormais la consolera +tous les soirs.</p> + +<p>Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique +lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes +blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio +ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles +saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant, +il pense peut-être qu'elle joue une comédie,—et +elle en meurt. Où est le temps de ces +lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh! +ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées, +tant arrosées de larmes, tant collées sur +mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»</p> + +<p>Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, +douloureusement<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.... N'a-t-elle pas +assez expié? Ne voilà-t-il pas, depuis des semaines, +assez de terreurs, de frissons, de +prières éperdues dans les églises... Un de ces +soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié: +Confesse et meurs!—«Hélas! j'ai confessé +le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on +ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans +d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, +que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur +de Venise», qui fut son crime, un crime +qui la tue dans une trop longue agonie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.</blockquote> + +<blockquote><p> +Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, +après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi +chaque semaine? Pourquoi ce <i>crescendo</i> de déplaisir, +de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante +raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette +douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de +ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai +reçu pour un seul jour de ton effusion! Mais <i>jamais</i>! +jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela! +Je vais y aller! J'y vais!—Non!—Crier, hurler, +mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.</p> + +<p>Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a +fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? +Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez +mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait +sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai +jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, +à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que +ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et +j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait: +«Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, +je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, +dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à +moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut, +Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre +femme! c'est alors qu'il fallait mourir! +</p></blockquote> + +<p>Suspendons un moment ce résumé banal et +froid de la précieuse confession. Aussi bien +présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours. +Et revenons à Sainte-Beuve.—Il est allé +voir George Sand. Il a consenti à prier Musset +de ne point abandonner la malheureuse. Mais +le poète est décidé à ne pas reprendre sa +chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:</p> + +<blockquote><p> +Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt +que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes +circonstances, à moi et à la personne dont vous me +parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant +de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des +relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère +que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution +aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein +de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à +accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien +mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses +sans doute, comme vous me le dites vous-même. +Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes, +et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne +plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par +quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé +positivement de la recevoir à la maison... +</p></blockquote> + +<p>Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes +relations avec Sainte-Beuve se maintiendront: +«Vous feriez de moi un <i>cruel</i> si vous me laissiez +croire que pour vous voir il faut que je +sois brouillé avec ma maîtresse<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.</blockquote> + +<p>George Sand a compris que Musset était +excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle +écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> <i>Id.</i>, p. 439.</blockquote> + +<blockquote><p> +Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je +vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai +plus même l'espoir de terminer doucement cet amour +si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur +avec!</p> + +<p>Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à +me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop +de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le +porter. +</p></blockquote> + +<p>Un passage de la cinquième de ses <i>Lettres +d'un voyageur</i>, le récit des amours de Watelet +et de Marguerite Leconte, fait allusion +à cette crise de son âme<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>. Mais le journal intime +que nous citions plus haut va nous la +préciser davantage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de <i>Cosmopolis</i>, +p. 440).—Cette cinquième Lettre a paru dans la <i>Revue +des Deux Mondes</i> du 15 janvier 1835 sous le titre de <i>Lettres +d'un oncle</i>.</blockquote> + +<p>Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et +puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore +son amour. Elle comprend, dans sa subtilité +de femme, qu'il agit par faiblesse, car le +monde est entre eux. «... Tu ne peux pas ôter +de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par +moi, mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la +compassion et l'amitié. Pauvre Alfred! Si personne +ne le savait, comme tu me pardonnerais!»</p> + +<p>Musset a peur de se laisser reprendre à son +amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être +jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à +George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a +aucun motif pour le renvoyer. «Si elle avait +pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de colère.» +Mais c'est chose impossible à son coeur.—«Ah! +mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu +pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir +je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle +n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement +l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à +Buloz; c'est son idée fixe; elle sera résignée et +patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter +à <i>ses</i> yeux, elle s'entourera d'hommes purs et +distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. +On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse; +mais la vérité triomphera. Et cet invincible +amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, +comme pour effacer le souvenir des fautes et +de la fierté de jadis.</p> + +<p>... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez +longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai, +ô mon amour, te demander une poignée de main. Je +n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions +inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime +plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter +l'amour que j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il +me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas! que je suis +pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien! Si j'avais +quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la +permission de t'envoyer de temps en temps une petite +image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes +faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose +pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me figurer +que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!—Oh! +ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du +monde; sacré Dieu, ce n'est pas cela! Je dis mon histoire +à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi; +cela m'est à peu près égal.</p> + +<p>Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se +délivrer de cette passion éternellement, menaçante, +comme d'un fardeau trop lourd pour sa +faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui +a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris +toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle +bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant +à souhaiter que cette femme l'apaise et +le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. +Hélas! moi je ne lui ai appris qu'à nier!»</p> + +<p>Ce mois de décembre 1834 fut lamentable +à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir. +La fin de son journal intime nous dévoile +les affres d'agonie par où passa son coeur. +Le fantôme du suicide hanta réellement cette +âme désemparée qui vivait les douleurs de ses +fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde +pour ses enfants l'en détourna, et aussi +la brûlante hantise de cet autre enfant qui +tenait décidément tant de place dans son être +amoureux.</p> + +<blockquote><p> +Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand +je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée? +Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme +de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour +funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond +et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes +baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée! +Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront +pousser des fleurs qui te réjouiront.</p> + +<p>Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble +qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais +éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de +cet être qui souffre tant!</p> + +<p>... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle +tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler +d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud, +vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur +l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez +plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: +«Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! +Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais, +tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant +dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des +rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand +j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre +humide! +</p></blockquote> + +<p>Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle +femme profondément femme était cet écrivain +de génie.</p> + +<p>Cette confession des premiers jours de décembre +1834, si franchement belle, où la +pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée +et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être +connue tout entière. Elle absout George Sand +de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas +eu de scrupule à en détacher, indiscrètement, +quelques passages.—Elle se demande, dans sa +douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce +châtiment, «cet amour de lionne».—«Pourquoi +mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi +ai-je, comme au moment de mourir, des +embrassements plus fougueux que ceux des +hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me +dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je +loin de toi, si cette flamme continue +à me ronger!»—Et pourquoi ne se tuerait-elle +pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle +éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il +pas une absolution devant Dieu!... Elle songe +alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette +affreuse vision détourne d'elle la tentation +maudite. «—Oh! mon fils! Je veux que tu lises +ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai +aimé.»</p> + +<p>Le lendemain, elle confie à son journal ses +impressions d'une rencontre inattendue avec +Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc +ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, +en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé +d'avoir trempé dans les potins de Planche, de +Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne +pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement +qu'elle éprouve de cette rencontre.</p> + +<p>Mais deux jours se passent, et de nouveau +elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus. +Elle était bien malade quand il l'a quittée hier +soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. +«Je l'ai espéré et attendu, minute par +minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à +minuit. Quelle journée! Chaque coup de sonnette +me faisait bondir... Tu m'aimes encore +avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi +aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai +jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi +avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même +d'amitié pour moi.»—D'ailleurs, il désire +qu'elle parte.—«Pardonne-moi de t'avoir fait +souffrir et sois bien vengé.»—Elle partira.</p> + +<p>—Musset s'était montré plus fort que ses +amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son +amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant +entrer l'orgueil à son tour.</p> + +<p>Il éprouva d'abord un grand soulagement +du départ de George Sand. Celle-ci, qui n'avait +pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à +Nohant pour la troisième fois depuis son retour +de Venise.—A peine installée, elle écrit à son +cher confident Sainte-Beuve, et lui expose +l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours +pour se reprendre; mais le réveil a été assez +doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred +lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup +de ses violences. Son coeur est si bon +dans tout cela!»—«Je ne désire plus le +revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. +Mais il me faudra de la force pour lui refuser +des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est +toujours tendre et repentant après la colère... +et je me retrouverai tout à coup l'aimant et +ayant travaillé en vain à me détacher.» Et +elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la +force de le fuir<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 291.</blockquote> + +<p>Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, +George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve +Musset qui, lui non plus, ne peut se +passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe +qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire +de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant +tous,—son ennemi pour avoir été trop l'ami +du repos de Musset,—elle lui écrit le 14 janvier +1835: «Monsieur, il y a des opérations +chirurgicales fort bien faites et qui font honneur +à l'habileté du chirurgien, mais qui +n'empêchent pas la maladie de revenir. En +raison de cette possibilité, Alfred est redevenu +mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à +dîner <i>chez eux</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.</blockquote> + +<p>Tattet garda ses convictions et son attitude. +Six semaines plus tard, craignant d'être compromise +au sujet des tableaux que Pagello avait +apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle +avait usé en les payant à celui-ci sans avoir +réellement pu les vendre, George Sand écrivait +encore à Tattet qui était resté l'ami du +Vénitien, pour le prier de se charger de ses +tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne +d'hostilités persistantes: «Si votre amour de +la vérité vous a commandé de me nuire, écrit-elle, +il doit vous commander de me réhabiliter +sous les rapports par où je le mérite<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.</blockquote> + +<p>Cette reprise des deux amants ne resta pas +longtemps prospère. Elle n'était pas plus viable +que les précédentes. Musset avait prononcé +d'avance la condamnation de cette poursuite +obstinée du bonheur. Au retour de Venise, +versant son amertume résignée dans la plus +touchante de ses fictions: <i>On ne badine pas +avec l'amour,</i> il avait été prophète de sa propre +histoire. Écoutons la plainte de Perdican:</p> + +<p>«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, +qu'es-tu venu faire entre cette femme +et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur +les dalles insensibles son coeur et son visage. +Elle aurait pu m'aimer et nous étions nés l'un +pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos +lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se +joindre?</p> + +<p>«Insensés que nous sommes! Nous nous +aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille? +Quelles vaines paroles, quelle misérable folie +ont passé comme un vent funeste entre nous +deux? Lequel de nous a voulu tromper +l'autre<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>?...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> <i>On ne badine pas avec l'amour,</i> acte III, sc. VIII.</blockquote> + +<p>La triste Camille, la pauvre George Sand, +répond à ces stances douloureuses, par ses +lettres navrées du fatal hiver de 1835:</p> + +<p>«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. +Je ne veux plus de toi, mais je ne puis +m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement +ne dis pas que je ne souffre pas... Mon seul +amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, +mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en +partant.»</p> + +<p>Il n'est plus question que de départ dans les +lettres de l'un et de l'autre. Musset envoie-t-il +à sa maîtresse ce billet repentant:</p> + +<p>«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai +écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est +sans le vouloir. Viens, si tu me crois.»</p> + +<p>Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses +adieux, et même lui assure que sa place est retenue +dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se +renvoient chacun les objets qui appartiennent à +l'autre, «les oripeaux des anciens jours de joie»; +ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la +force de partir...</p> + +<p>Parmi ces billets un peu monotones, une +dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le +voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est +apparu comme la réalisation tragique de <i>Lélia.</i> +Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi +sous les roseaux du lac, mais assistant à ses +douleurs à elle, et à son agonie.</p> + +<p>Il décrit longuement son affreux rêve, avec +l'accent même, la mélancolie romantique de +<i>Lélia</i>.</p> + +<blockquote><p> +...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, +il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.» +Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi, +je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai +avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai +les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil +qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je +l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et +elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, +toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle +reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un +d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra +blanche comme un lis, et elle prendra racine +dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc +prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop +faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que +j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours: +«Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais +traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait +plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour +se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient +allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu +ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que +tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre +terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire +de continuer sans toi, et que la montagne était proche. +Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le +tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une +petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis +à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la +force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les +cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens +qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle +était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par +là.» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit: +«La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis +éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; +si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, +et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos +mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe +qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande +qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, +attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira +de cette tombe, son visage portera les marques de vos +coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura +une pour moi.»</p> + +<p>Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse +n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as +aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. +Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs +muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à +la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de +ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront +boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste +rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et +sans savoir pourquoi elles meurent. +</p></blockquote> + +<p>Leur amour ne devait pas finir sur cette +plainte résignée. Une fois encore, après d'autres +orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier +billet en témoigne:</p> + + +<p><i>Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo +che parte domani</i>.<br> + +(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou +qui part demain.)</p> + +<p>Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand +qui eut le courage d'en finir: «Non, non, c'est +assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme +mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne +encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais +il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... +Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le +deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu +sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi! +Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux +que tu es! Mes enfants! mes enfants!»</p> + +<p>Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré +des nuits affolées de décembre. Elle est +épuisée à son tour, et la lassitude ramène la +raison. Elle aura la force de briser ses liens: +la mère délivre l'amante.</p> + +<p>Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier +de ne plus la revoir<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Elle sent bien que +seule l'absence empêchera le malheureux de +revenir toujours. Son retour à Nohant décidé, +elle écrit à Boucoiran de «l'aider à partir». Il +s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», +d'arriver chez elle en feignant de mauvaises +nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira aussitôt +comme pour courir chez sa mère,—mais prendra +le courrier de Nohant<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de visite: +«Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne +plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si +affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher +trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela +vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon +conseil à faux.—A bientôt.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 443.</blockquote> + +<p>Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, +Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la +vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en +assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois +«à respecter les volontés» de sa maîtresse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>. +Il se tint parole et tout fut fini.</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, +p. 737.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit +à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche +doucement de l'avoir abandonnée durant +ces tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, +ou du moins se jugeait-il impuissant à la +consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur. +Maintenant elle est calme. Elle est partie +avec la conscience de ne laisser derrière elle +aucune amertume justifiée. Elle va travailler +pour renaître.</p> + +<p>Dans une lettre de la même date, elle gronde +son fidèle Boucoiran, de lui mal parler de +Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est +entré dans son coeur. «Vous me dites qu'il se +porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. +C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon +désir était de le quitter sans le faire souffrir. +S'il en est ainsi, Dieu soit loué<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.</blockquote> + +<p>Elle eut alors une crise de foie, puis entra +dans l'indifférence.</p> + +<p>Alfred de Musset, apaisé par une résolution +désormais acceptée de son coeur, se mit au +travail avec énergie. Cette année 1835, la plus +austère de sa vie, en fut la plus féconde.</p> + +<p>La passion, qu'il avait accueillie comme une +purification de sa jeunesse dissipée, l'avait transformé +en le faisant souffrir. Il était grave: le +Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au +Musset «d'après George Sand». Un poète nouveau +allait surgir. Trop faible pour chanter +pendant la tourmente, son coeur en s'épurant +avait instruit le recueillement de son génie. La +mélancolie et la résignation permettaient un +libre et pur essor à sa voix.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai vu le temps où ma jeunesse</p> +<p>Sur mes lèvres était sans cesse,</p> +<p>Prête à chanter comme un oiseau;</p> +<p>Mais j'ai souffert un dur martyre,</p> +<p>Et le moins que j'en pourrais dire,</p> +<p>Si je l'essayais sur ma lyre</p> +<p>La briserait comme un roseau.</p> + </div> </div> + +<p>La Muse a invité le poète à chanter: la plainte +lasse et impuissante d'un coeur brisé répond à +son appel. C'est la <i>Nuit de Mai</i>. L'inspiration +l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du +nouveau génie de Musset. Le poète vient de se +ressaisir. Il élève pieusement à ses tristes amours +le monument promis, <i>la Confession d'un Enfant +du siècle</i>. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le +douloureux roman de son coeur lui revient, une +nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.</p> +<p> C'était par une triste nuit.</p> +<p>L'aile des vents battait à ma fenêtre</p> +<p> J'étais seul, courbé sur mon lit.</p> +<p>J'y regardais une place chérie,</p> +<p> Tiède encor d'un baiser brûlant;</p> +<p>Et je songeais comme la femme oublie,</p> +<p>Et je sentais un lambeau de ma vie</p> +<p> Qui se déchirait lentement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je rassemblais des lettres de la veille,</p> +<p> Des cheveux, des débris d'amour.</p> +<p>Tout ce passé me criait à l'oreille</p> +<p> Ses éternels serments d'un jour.</p> +<p>Je contemplais ces reliques sacrées,</p> +<p> Qui me faisaient trembler la main;</p> +<p>Larmes du coeur par le coeur dévorées,</p> +<p>Et que les yeux qui les avaient pleurées</p> +<p> Ne reconnaîtront plus demain!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'enveloppais dans un morceau de bure</p> +<p> Ces ruines des jours heureux.</p> +<p>Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,</p> +<p> C'est une mèche de cheveux.</p> +<p>Comme un plongeur dans une mer profonde,</p> +<p> Je me perdais dans tant d'oubli.</p> +<p>De tous côtés j'y retournais la sonde,</p> +<p>Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,</p> +<p> Mon pauvre amour enseveli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'allais poser le sceau de cire noire</p> +<p> Sur ce fragile et cher trésor,</p> +<p>J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,</p> +<p> En pleurant j'en doutais encor.</p> +<p>Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,</p> +<p> Malgré toi, tu t'en souviendras!</p> +<p>Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?</p> +<p>Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,</p> +<p> Ces sanglots, si tu n'aimais pas?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;</p> +<p> Mais ta chimère est entre nous.</p> +<p>Eh bien, adieu! Vous compterez les heures</p> +<p> Qui me sépareront de vous.</p> +<p>Partez, partez, et dans ce coeur de glace</p> +<p> Emportez l'orgueil satisfait.</p> +<p>Je sens encor le mien jeune et vivace,</p> +<p>Et bien des maux pourront y trouver place</p> +<p> Sur le mal que vous m'avez fait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Parlez, parlez! la Nature immortelle</p> +<p> N'a pas tout voulu vous donner.</p> +<p>Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,</p> +<p> Et ne savez pas pardonner!</p> +<p>Allez, allez, suivez la destinée;</p> +<p> Qui vous perd n'a pas tout perdu.</p> +<p>Jetez au vent notre amour consumée;</p> +<p>Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,</p> +<p> Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?</p> + </div> </div> + +<p>C'est sur ces plaintes de la <i>Nuit de Décembre</i>, +la plus pure, la plus humaine de ses inspirations +et sa plus fidèle évocation du passé, que +Musset dit adieu à cette fatale année 1835.</p> + +<p>Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier +George Sand. A son ami Tattet, qui était à Baden, +comme lui l'année précédente, et souffrant +comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait +le 21 juillet:</p> + +<blockquote><p> +...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est +qu'il y a bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous +êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre +où vous êtes, passant la journée à maudire le plus +beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures +possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon +infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la +roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour +toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas! +comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé +sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence +dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! +à mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je +vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où +on est chauve, désolé et pleurant!... Vous en viendrez là, +mon ami. +</p></blockquote> + +<p>Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui +disait: «Si vous voyez Mme Sand, dites-lui que +je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la +femme la plus femme que j'aie jamais connue...»</p> + +<p>En même temps que s'était transformé le +poète, l'homme avait bien changé. On se souvient +du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, +d'un Musset débutant, offusquant presque +le Cénacle par sa belle et bonne grâce, par +l'aristocratie aisée de son charme et de son +génie.</p> + +<p>«C'était le printemps même, tout un printemps +de poésie qui éclatait à nos yeux. Il +n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, +la joue en fleur et qui gardait encore les roses +de l'enfance, la narine enflée du souffle du +désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil +au ciel, comme assuré de sa conquête et tout +plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier +aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»</p> + +<p>L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant +gâté s'était fait homme, un homme froid, hautain, +farouche, amer. Son instinctif besoin de +distinction, sa délicatesse innée le poussaient +à s'en excuser lui-même. Il trahissait malgré +lui sa précoce expérience. Le mensonge de +l'amour avait glacé son sourire à jamais.</p> + +<p>Après la querelle suscitée par la publication +d'<i>Elle et Lui</i>, et sur la foi de racontars +parlés ou épistolaires échappés à George Sand +et à ses amis depuis la mort du poète, une agaçante +légende s'est établie qui nous représente +Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il +publiait ses chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende +que suffiraient à réfuter <i>la Confession, les +Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer +de rien</i>, écrits en 1835 et 1836. On a dit et +répété que Musset, dès avant le voyage de +Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable +mot, et qui s'accorde bien avec l'idée que cette +période d'incessant travail donne de la lucidité +de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin +de sa vie, de Chenavard entre autres, que seules +les dix dernières années du poète furent réellement +et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, +qu'on lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. +Jeune, il se grisait parfois avec du champagne, +ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, +sans qu'il abdiquât jamais la correction parfaite +de ses manières. Un goût très vif pour la +haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens +à la mode, et nous devons plus d'une de ses +comédies, plus d'un de ses contes, à cet impérieux +besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>. +On sait son amitié avec le duc d'Orléans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Mme la vicomtesse de Janzé (<i>Étude et récits sur Alfred +de Musset</i>, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. +Avec Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, +M. Édouard Bocher, le marquis de Montebello, le prince +d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux et même quelquefois +son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte d'Alton +Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le +prince de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs +du petit cercle du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de +Janzé rapporte encore, d'après Eugène Lami, que le poète +regrettait de ne pas faire partie du Jockey, où il avait été +<i>blackboulé</i> pour ne pas monter à cheval dans le pur style +anglais adopté par ce club...</blockquote> + +<p>Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne +jamais faire de dettes; il n'en laissa pas, quoi +qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa succession, +devait la juger bientôt fructueuse.</p> + +<p>—Et la prétendue dégradation physique du +poète, si prématurée, si pénible?... Encore une +légende à réviser.</p> + +<p>Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons +fameuses, il est avéré que le tendre et séduisant +Rolla inspira, dans le monde, maints caprices +passionnés. On en pourrait citer une +quinzaine, et des plus... honorables, jusqu'en +1850.—Toutes ces aventures pesèrent bien +peu sur sa vie.</p> + +<p>Depuis 1835, il promenait dans ses amours +un sombre désenchantement. Si le Musset de +George Sand n'était plus Fortunio,—l'ami +de Rachel, de la comtesse polonaise, de Louise +Colet ne retrouvait pas son amour de Venise. +Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi +et l'espérance.</p> + +<p>—Après la plainte de sa lassitude infinie et le +chant de son désespoir, après la <i>Nuit de Mai</i> et +la <i>Nuit de Décembre</i>, il se révolte contre sa +douleur, en prend à témoin le poète «qui sait +aimer», puis se relève à la pensée de l'immortalité. +C'est la <i>Lettre à Lamartine</i> (février +1836):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Créature d'un jour qui t'agites une heure,</p> +<p>De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?</p> +<p>..................................................</p> +<p>Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;</p> +<p>Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,</p> +<p>Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:</p> +<p>Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.</p> + </div> </div> + +<p>Cette austère consolation ne saurait suffire +à son coeur. La créature est faite pour aimer, +pour être aimée.</p> + +<p>C'est la <i>Nuit d'Août</i> (1836):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,</p> +<p>Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;</p> +<p>Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.</p> +<p>Après avoir souffert il faut souffrir encore;</p> +<p>Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.</p> + </div> </div> + +<p>Mais le souvenir de l'unique aimée veille. +Le retour invincible au passé apporte la colère, +la haine et le pardon... Il faudrait citer toute +la <i>Nuit d'Octobre</i> (1837):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Vous saurez tout, et je vais vous conter</p> +<p> Le mal que peut faire une femme;</p> +<p>Car c'en est une, ô mes pauvres amis</p> +<p> (Hélas! vous le saviez peut-être)!</p> +<p>C'est une femme à qui je fus soumis,</p> +<p> Comme le serf l'est à son maître.</p> +<p>Joug détesté! c'est par là que mon coeur</p> +<p> Perdit sa force et sa jeunesse;</p> +<p>Et cependant, auprès de ma maîtresse,</p> +<p> J'avais entrevu le bonheur.</p> +<p>Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,</p> +<p> Le soir sur le sable argentin,</p> +<p>Quand devant nous le blanc spectre du tremble</p> +<p> De loin nous montrait le chemin;</p> +<p>Je vois encore, aux rayons de la lune,</p> +<p> Ce beau corps plier dans mes bras...</p> +<p>N'en parlons plus...—je ne prévoyais pas</p> +<p> Où me conduisait la Fortune.</p> +<p>Sans doute alors la colère des dieux</p> +<p> Avait besoin d'une victime;</p> +<p>Car elle m'a puni comme d'un crime</p> +<p> D'avoir essayé d'être heureux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!</p> +<p>Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;</p> +<p>Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,</p> +<p>Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Honte à toi qui la première</p> +<p> M'as appris la trahison,</p> +<p> Et d'horreur et de colère</p> +<p> M'as fait perdre la raison!</p> +<p> Honte à toi, femme à l'oeil sombre,</p> +<p> Dont les funestes amours</p> +<p> Ont enseveli dans l'ombre</p> +<p> Mon printemps et mes beaux jours!</p> +<p> C'est ta voix, c'est ton sourire,</p> +<p> C'est ton regard corrupteur,</p> +<p> Qui m'ont appris à maudire</p> +<p> Jusqu'au semblant du bonheur,</p> +<p> C'est ta jeunesse et tes charmes</p> +<p> Qui m'ont fait désespérer,</p> +<p> Et si je doute des larmes,</p> +<p> C'est que je t'ai vu pleurer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,</p> +<p>Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;</p> +<p>Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,</p> +<p>Deviner, en souffrant, le secret des heureux.</p> +<p>Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;</p> +<p>Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.</p> +<p>Elle savait la vie et te l'a fait connaître;</p> +<p>Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.</p> +<p>Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;</p> +<p>Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.</p> +<p>Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,</p> +<p>Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Je te bannis de ma mémoire,</p> +<p> Reste d'un amour insensé,</p> +<p> Mystérieuse et sombre histoire</p> +<p> Qui dormiras dans le passé!</p> +<p> Et toi qui, jadis, d'une amie</p> +<p> Portas la forme et le doux nom,</p> +<p> L'instant suprême où je t'oublie</p> +<p> Doit être celui du pardon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pardonnons-nous;—je romps le charme</p> +<p>Qui nous unissait devant Dieu;</p> +<p>Avec une dernière larme</p> +<p>Reçois un éternel adieu.</p> + </div> </div> + +<p>George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. +Sa romanesque sensibilité se canalisait +vite en littérature. Une imagination pratique la +tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris +désespérés des poètes, à la sincérité de leur +douleur. Navrante est sa première impression +des <i>Nuits de Mai</i> et <i>de Décembre</i>: «Je n'ai pas +vu Musset, écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il +pense à moi, si ce n'est quand il a envie de +faire des vers et de gagner cent écus à la <i>Revue +des Deux Mondes</i>. Moi je ne pense plus à lui +depuis longtemps, et même je vous dirai que +je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis +plus heureuse comme je suis que je ne l'ai été +de ma vie. La vieillesse vient. Le besoin des +grandes émotions est satisfait outre mesure<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: <i>Une +amitié romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,</i> dans la +<i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894.</blockquote> + +<p>Elle comprendra mieux la <i>Confession d'un +Enfant du siècle</i>. Le poète lui est plus indulgent, +puisqu'il prend pour lui tous les torts. +Elle fait part de l'émotion que lui a donnée +cette lecture à une nouvelle amie, Mme d'Agoult, +qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:</p> + +<blockquote><p> +... Je vous dirai que cette <i>Confession d'un Enfant du +siècle</i> m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails +d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés +depuis la première heure jusqu'à la dernière, +depuis la <i>soeur de charité</i> jusqu'à <i>l'orgueilleuse insensée</i>, +que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant +le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur +pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup +aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais +jamais le revoir. Ces trois choses sont vraies et +immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à ne jamais +concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier +de mon amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter +la torture. Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai +bien, une profonde tendresse de mère au fond du coeur. +Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans +colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis +s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi +bien guérie cependant de lui que l'empereur Charlemagne +du mal de dents. Le souvenir de ses douleurs +me remue profondément quand je me retrace ces +scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne +me feraient plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne +me plaignez donc pas, belle et bonne fille de Dieu. Chacun +goûte un bonheur, selon son âme. J'ai longtemps +cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou +bien j'ai mal choisi<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a><i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894, p. 812.</blockquote> + +<p>Cette page était sincère. George Sand apparaît +à la fois comme une amoureuse romanesque +et une amante pessimiste, en cela semblable à +Chateaubriand son maître<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>. Un éternel conflit +entre son imagination et son expérience, l'empêchant +de s'abîmer dans une passion, lui a +gardé son optimisme. Sa liaison avec Musset, +si meurtrière à l'âme du poète, si elle lui fut +douloureuse entre toutes, la posséda moins +cependant que ses liaisons avec Michel de +Bourges et Pierre Leroux, en qui elle trouvait +les dominateurs dont avait besoin son orgueil. +Chopin comme Musset, enfants trop sensibles, +devaient s'y briser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un +peu celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. +Ne pourrait-on pas appliquer à tous deux cette +observation de M. Albalat dans une pénétrante étude sur +<i>Chateaubriand et ses amoureuses</i>: «Ses amours ne furent +ni spontanées ni involontaires; il répondit presque toujours +aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne +pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» +(ALBALAT, <i>le Mal d'écrire</i>, p. 269.)</blockquote> + +<p>Mais George Sand, dans son obsession +même de la virilité, et son perpétuel besoin +de se convaincre d'un tempérament qu'elle +n'avait pas, était surtout trop aventureuse,—«curieuse +excessive», la qualifiait Dumas fils<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>,—pour +rester insensible au charme, sous +les formes de la faiblesse, de la tendresse et de +la poésie. Aussi les douleurs de Musset, qu'elle +savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, +et à ses propres yeux, la légende même +de son âme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Lettre citée par M. Emile Berr, <i>Figaro</i> du 16 décembre +1896:<br> + +<p>«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, +presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, +excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches, +mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être, +elle ne le peut pas; sa nature physique s'y refuse... etc.»</p></blockquote> + +<p>Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la +rupture, avec un reste d'affection d'abord, puis, +les amis aidant, avec aigreur. La réclamation +réciproque de leurs lettres, où ils sentaient +«avoir laissé une bonne part d'eux-mêmes», +perpétua entre eux le malaise des souvenirs, +jusqu'à la mort de Musset (1857). Dix-huit +mois après, George Sand jugea bon de peindre +à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce +douloureux roman d'amour. Paul de Musset +lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la +légende était créée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Outre <i>Elle et Lui, Lui et Elle, Lui</i>, de Mme Louise Colet, +et les articles documentaires que nous avons signalés, le +roman de George Sand et de Musset a encore suscité deux +volumes, oubliés depuis la polémique de 1860: <i>Eux, drame +contemporain,</i> par Moi (M. Alexis Doinet), et <i>Eux et Elles, +histoire d'un scandale</i>, par M. de Lescure. Ajoutons qu'il a +été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste Marin: +<i>Un amour de Musset</i>, un acte en vers, 1879.</blockquote> + +<p>Les légendes ne se trompent guère. Ce livre +vient de préciser ce qu'on avait pu pressentir +des héros de cette aventure. Mère admirable et +dangereuse amante, celle que Victor Hugo a +appelée «la Grande Femme», Renan «la +Harpe éolienne de notre temps», fut en effet +mieux qu'une femme, la femme elle-même, +dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa +bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, +trop faible aussi, pour la dompter ou +se défendre d'elle, le poète de l'amour et de la +jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or +son génie était son coeur, et tous les coeurs ont +pleuré sa souffrance.—«Paix et pardon, voilà +toute la conclusion, écrivait George Sand à +Sainte-Beuve; mais dans l'avenir un rayon de +vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre +vérité en amour que l'amour même. Musset +avait pardonné lui aussi, pardonné en silence: +il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier +jour.</p><br> + +<h4>FIN</h4> +<br><br><br> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<br><br><br> + +<p>INTRODUCTION. I</p> + +<p>I.—GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.</p> + +<p>Leurs débuts.—Leur génie.—Leurs caractères.—Première +jeunesse de George Sand.</p> + +<p>II.—GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).</p> + +<p>Sainte-Beuve.—Gustave Planche.—Liaison +avec Mérimée.—Le groupe de la <i>Revue +des Deux Mondes</i>.</p> + +<p>III.—LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE +MUSSET (juin-décembre 1833).</p> + +<p>Relations d'amitié.—<i>Lélia</i>.—Musset et Gustave +Planche.—L'intérieur de George Sand.—Le +duel de Planche.—La forêt de Fontainebleau.—Départ +pour l'Italie.</p> + +<p>IV.—LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).</p> + +<p>La descente du Rhône: Stendhal.—A Gènes.—Arrivée +à Venise.—A l'hôtel Danieli.—La +maladie de Musset.—Le Dr Pagello.—Son +journal.—La déclaration de Lélia.—George +Sand et Pagello.—Lettre d'amour.—Jalousie +de Musset.—Alfred Tattet à Venise.—Le +chagrin de Musset.—Son départ.</p> + +<p>V.—LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A +VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>Installation de George Sand.—Ses rapports +avec M. Dudevant.—Pagello poète.—Les +<i>Lettres d'un voyageur</i>.—La <i>Casa +Mezzani</i>.—Giulia P...—Robert Pagello.</p> + +<p>VI.—LE RETOUR DE MUSSET.—CORRESPONDANCE +ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>Le voyage de Musset.—Antonio.—La +lettre de Genève.—Souvenir des Alpes.—Arrivée +de Musset à Paris.—Sa détresse physique +et morale.—Convalescence d'amour.</p> + +<p>VII.—G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre +1834).</p> + +<p>Voyage de G. Sand et de Pagello.—Leur +arrivée à Paris.—Boucoiran.—Entrevue de +G. Sand et de Musset.—Musset à Baden.—Lettres +d'amour.—Pagello jaloux.—G. Sand +à Nohant.—Retour de Musset.—Vie de +Pagello à Paris.—Son départ.</p> + +<p>VIII.—LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).</p> + +<p>Reprise d'amour.—Impuissance de bonheur.—Nouvelle +séparation.—Deuxième séjour à +Nohant.—G. Sand revient désespérée.—Son +Journal intime.—Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.—Humilité +d'amour.—Lassitude de +Musset.—Influence d'Alfred Tattet.—Troisième +départ pour Nohant.—Deuxième reprise +d'amour.—Sainte-Beuve, Boucoiran.—Rupture.</p> + +<p>IX.—APRÈS LA RUPTURE.</p> + +<p>Résignation et Indifférence.—<i>Les Nuits</i>.—Musset +transformé.—Musset dandy.—Ses +amis et son monde.—L'intempérance de Musset.—La +passion chez G. Sand.—La femme +de lettres.—Elle et Lui.—Leur légende.—Conclusion.</p> +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***</div> +</body> +</html> |
