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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:45:08 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 ***
+
+ George Sand
+
+
+ UN HIVER A MAJORQUE
+
+
+NOTICE
+
+
+Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon ami François
+Rollinat, et sa raison d'être dans les réflexions qui ouvrent le
+chapitre IV; je ne saurais que les répéter: «Pourquoi voyager quand on
+n'y est pas forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes traversées
+sur un autre point de l'Europe méridionale, je m'adresse la même réponse
+qu'autrefois à mon retour de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant
+de voyager que de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque
+douleur à distraire ou quelque joug à secouer?»
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 25 août 1855.
+
+
+
+
+LETTRE
+D'UN EX-VOYAGEUR
+A UN AMI SÉDENTAIRE.
+
+
+Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, qu'emporté par le
+fier et capricieux _dada_ de l'indépendance, je n'ai pas connu de plus
+ardent plaisir en ce monde que celui de traverser mers et montagnes,
+lacs et vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai
+faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes
+appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas
+que tu n'en fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois:
+c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni
+ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacés sur les
+plaines neigeuses du pôle, ni les affreuses tempêtes essuyées sur
+mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des
+fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes
+pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures de cigare à la
+doublure de ton pourpoint.
+
+Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de mouvement
+physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors
+de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et
+que tu trouveras trop chèrement achetés quelques élans d'admiration et
+quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise fortune.
+
+Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la part des
+habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus
+comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour être publiée à la
+suite de mon récit; car le ton dont elle est conçue et l'aménité des
+reproches qui m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur
+l'hospitalité, le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard des
+étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: mais qui
+pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanité et de la
+sottise à publier les compliments qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas
+peut-être plus encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures
+dont on est l'objet?
+
+Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour compléter les
+détails que je te dois sur cette naïve population majorquine, qu'après
+avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de
+quarante, m'a-t-on dit, se réunirent pour composer à frais communs
+d'imagination un terrible factum contre l'_écrivain immoral_ qui s'était
+permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour
+l'éducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu'à eux tous
+ils eurent de l'esprit comme quatre.
+
+Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés contre moi; ils ont
+eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur façon d'agir, de
+parler et d'écrire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau
+pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les
+manières affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une
+compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommées, c'est
+parce que je ne me considère pas comme un personnage assez important
+pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis
+sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) qu'elles
+auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se
+croire comprises dans mes irrévérencieuses moqueries, et de douter de
+mes sentiments pour elles.
+
+Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé cependant quelques
+jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par
+mer de Port Vendres à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à
+vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver sur le
+rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions
+de respirer à Nîmes, mais qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur
+de l'été nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise de
+mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes
+horizons encadrés au loin de rimes tantôt noires et chauves, tantôt
+blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans
+que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien
+mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous
+ramener lestement sous les murs de la citadelle.
+
+Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays
+par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les
+villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant
+domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la
+ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher pour demander
+au voyageur la bourse ou la vie.
+
+Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de
+la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui
+descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle
+troupes de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal
+tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et
+chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve,
+les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en
+les voyant le mal de la faim.
+
+Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications
+élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres
+chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée
+grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de
+petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, attestaient
+qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En
+bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les
+traces récentes de l'attaque et de la défense.
+
+Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de
+Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et
+de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre.
+Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne
+par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se
+promenait au soleil sur la _rambla_, longue allée plantée d'arbres et
+de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et
+coquettes, occupées uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de
+leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant,
+lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant
+pas se douter de ce qui se passait de l'autre coté de leurs murailles.
+Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées,
+la ville livrée aux vigilantes promenades des _sérénos_, on n'entendait
+plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris
+sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore,
+qui, à intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités,
+de plusieurs points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien
+loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du
+matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux,
+et les bourgeois semblaient dormir profondément, pendant que le port
+s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter.
+
+Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander
+quels étaient ces bruits étranges et effrayants de la nuit, il vous
+était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il
+n'était pas prudent de s'en informer.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+I.
+
+Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine
+d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription
+taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.
+
+La prétention est un peu forte, si l'on considère la position
+géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à un certain point,
+si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiquèrent les
+premiers aux poëtes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva
+son admirable drame de _Manfred_.
+
+On peut dire en général, et en se plaçant au point de vue de la mode,
+que la Suisse n'a été découverte par le beau monde et par les artistes
+que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable
+Christophe Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien observé
+M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme dans notre langue.
+
+N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques à
+l'immortalité, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai
+trouvé que j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les
+deux Anglais de la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir
+découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il
+ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque
+roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte, ou
+tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner
+envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me
+sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là, je
+renonçai à la gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le
+granit ni sur le papier.
+
+Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que
+j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette
+découverte; car chacun, après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait
+pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui;
+car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et
+un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire,
+l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne
+songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du
+dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux
+amateurs de voyages.
+
+Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes souvenirs, c'est
+parce que j'ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli
+volume intitulé:
+
+_Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens_.
+
+Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses
+palmiers, ses aloès, ses monuments arabes et ses costumes grecs.
+Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique, et je
+retrouvais toutes mes impressions effacées déjà, du moins à ce que
+je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne
+réveillât en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et
+alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins
+celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent,
+laborieux, plein de rapidité et de conscience dans l'exécution, et
+auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais
+d'avoir découvert l'île de Majorque.
+
+Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, sur des rives où la
+mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup
+plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert.
+Néanmoins, si la civilisation européenne était arrivée à ce point de
+supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles
+des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la
+vapeur était organisée directement de chez nous vers ces parages,
+Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y
+rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des
+beautés aussi suaves et des grandeurs étranges et sublimes qui
+fourniraient à la peinture de nouveaux aliments.
+
+Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux
+artistes robustes de corps et passionnés d'esprit. Un temps viendra sans
+doute où les amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront
+aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à Genève.
+
+Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux
+monuments de la France, M. Laurens, livré maintenant à ses propres
+forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles
+il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un
+grand battement de cœur en touchant ces rives où tant de déceptions
+l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il
+allait chercher là, il devait le trouver, et toutes ses espérances
+furent réalisées; car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la
+peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a
+conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe,
+jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa
+_malpropreté grandiose_, comme dit Henri Heine à propos des femmes du
+marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche en
+végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, a tout autant de
+largeur, de calme et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel
+de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient.
+
+En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse
+donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une
+continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à
+reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle
+semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte des formes
+altières et bizarres; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous
+lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime
+du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant,
+le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise
+capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et, jusqu'au moindre
+cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de
+vanité pour le plaisir des yeux.
+
+Avant tout, nous donnerons une description très-succincte de la
+grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire
+géographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand
+on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et
+la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un étranger ne
+doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde,
+sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour
+s'être permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui
+plaisait, a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui
+l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur,
+résolu à compléter son album ailleurs que dans les prisons d'État de
+Majorque, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des
+sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les
+pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, je ne
+serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails
+qui nous ont été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes
+incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement
+entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent et se
+dénigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se résoudre à
+redresser quelques inexactitudes, sauf à en commettre beaucoup d'autres.
+Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne
+pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence par déclarer qu'il
+est incontestablement supérieur à tous ceux qui le précèdent.
+
+[Note 1: «La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage
+fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus.
+C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon
+dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine
+à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever,
+contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint
+à l'instant une prison pour moi.
+
+«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour
+démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir
+à la protection du consul français de Soller, et, quel que fût son
+empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles
+heures, gardé par le señor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, véritable
+dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à
+la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement
+militaire; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le
+talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur,
+excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son
+dévouement trop aveugle au salut de l'État. Il était bien naturel que ce
+pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare
+en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier
+ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon cœur d'avoir été
+pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution» (_Souvenirs d'un
+voyage d'art à l'île de Majorque_, par J.-B. Laurens.)]
+
+
+
+II.
+
+Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains,
+que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir
+été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement
+aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais
+appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs de nos géographes de
+l'établir, mais Palma.
+
+Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare,
+vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin,
+et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat
+et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues
+sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus voisin de la côte africaine,
+et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234
+milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et
+la moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000
+individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en
+contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque.
+
+[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y
+un paso de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las
+islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)]
+
+La température varie assez notablement suivant les diverses expositions.
+L'été est brûlant dans toute la plaine; mais la chaîne de montagnes qui
+s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son
+identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les
+points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent
+à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de
+l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le
+terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se trouva une seule
+fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres
+jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11.--Or,
+cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver
+ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une des plus
+froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et
+lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6
+ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et
+à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures,
+c'est-à-dire après que le soleil était couché pour nous derrière les
+pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait
+subitement à 9 et même à 8 degrés.
+
+Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines
+années, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité
+dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est
+sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers
+l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord
+la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes
+septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface
+inclinée du nord-ouest au sud-est, et la navigation, à peu près
+impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte,
+_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est
+facile et sûre au midi.
+
+ * * * * *
+
+Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon droit nommée par
+les anciens l'île dorée; est extrêmement fertile, et ses produits sont
+d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les
+habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour
+faire la pâtisserie blanche et légère, appelée _pan de Mallorca_. Les
+Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à
+plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le
+plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si
+cette spéculation leur est fort avantageuse.
+
+Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée,
+l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination
+et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où
+l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée, est à l'état
+d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et
+si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de
+l'homme, bras fort maigres et fort débiles, comparativement aux
+nôtres, suffisent à tout, mais avec une lenteur inouïe. Il faut une
+demi-journée, pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez
+nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes
+pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait
+gaiement sur ses épaules.
+
+Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence bien cultivé
+à Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misère; mais
+au milieu de tous les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel,
+leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos
+paysans.
+
+Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces
+peuples méridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur
+apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent
+l'absence d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale sérénité de
+la vie champêtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-même,
+mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque.
+
+Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne
+sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière
+est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit;
+son travail est une opération des muscles qu'aucun effort de son
+intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression
+de cette morne mélancolie qui l'accable à son insu, et dont la poésie
+nous frappe sans se révéler à lui. N'était la vanité qui l'éveille de
+temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de
+fête seraient consacrés au sommeil.
+
+Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis tracé. J'oublie que,
+dans la rigueur de l'usage, l'article géographique doit mentionner avant
+tout l'économie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier
+ressort, après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme.
+
+Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, j'ai
+trouvé à l'article Baléares cette courte indication que je confirme ici,
+sauf à revenir plus tard sur les considérations qui en atténuent la
+vérité: «Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes
+les îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux qui
+sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux,
+hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est
+presque inconnu chez eux.» En vérité, je reviendrai sur ce texte.
+
+Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a été
+prononcé dernièrement à la chambre quelques paroles (au moins
+imprudentes) sur l'occupation réalisable de Majorque par les Français,
+et je présume que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de
+nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des denrées
+qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des
+Majorquins.
+
+ * * * * *
+
+Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et
+qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits.
+Le principal commerce extérieur consiste en amandes, en oranges et en
+cochons. O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes,
+ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler votre souvenir à celui
+de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier
+que de vos fleurs embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui
+vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit.
+
+Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus
+beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus naïve
+admiration, le portrait d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et
+demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres. En ce
+temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas à Majorque de cette
+splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux était
+entravé par la rapacité des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le
+gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise des
+approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire, ces
+spéculateurs s'opposaient à toute exportation de bétail, et se
+réservaient la faculté d'une importation illimitée.
+
+Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du
+soin de leurs troupeaux. La viande se vendant à vil prix et le commerce
+extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à
+abandonner complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut
+rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les
+Arabes la possédaient, et où la seule montagne d'Arta comptait plus
+de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait
+rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque.
+
+Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses
+richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et
+particulièrement celles de Torella et de Galatzo, possédaient de
+son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait
+quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois
+magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, lors de
+l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de
+chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces
+bois furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements qui leur
+furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois, au lieu
+de les augmenter. Aujourd'hui la végétation est encore si abondante
+et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; mais
+aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme dans toute l'Espagne,
+l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le
+voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un
+régime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est
+fait, il se tait encore par habitude.
+
+Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le bétail ne s'est
+point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera pas, tant que le droit
+d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu
+de bœufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La
+viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal
+nourries et mal soignées; les chèvres, qui sont de race africaine, ne
+donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres.
+
+L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les
+Majorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue
+qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin
+de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux.
+J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se
+croient pas dignes de le manger: c'est absolument le même que nous
+cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent
+blé blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgré
+la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une
+supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes
+et à nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort
+barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; mais le
+cultivateur français a une persévérance et une énergie que le Majorquin
+mépriserait comme une agitation désordonnée.
+
+La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance à
+Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intérieur de l'île, ce
+commerce est loin d'avoir l'extension et l'activité nécessaires. Cinq
+cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire
+transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du centre à la
+côte, il faut dépenser presque autant que la valeur première. Cette
+considération fait négliger la culture de l'oranger dans l'intérieur du
+pays; Ce n'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des
+criques, où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres
+croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient partout, et dans notre
+montagne de Valdemosa, une des plus froides régions de l'île, nous
+avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que
+celles de Soller. A la Granja, dans une autre région montagneuse, nous
+avons cueilli des limons gros comme la tête. Il me semble qu'à elle
+seule l'île de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute
+la France, au même prix que les détestables oranges que nous tirons
+d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, tant vanté à Majorque, est
+donc, comme le reste, entravé par une négligence superbe.
+
+On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont
+certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les
+Majorquins, grâce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement.
+Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse
+qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter
+abondamment qu'en Espagne, où le goût de cette huile infecte règne
+également. Mais l'Espagne elle-même est très-riche en oliviers, et si
+Majorque lui fournit de l'huile, ce doit être à fort bas prix.
+
+Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous
+l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. Si notre fabrication
+était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la
+navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction,
+nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la
+payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur
+de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de
+paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques
+tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres
+d'huile d'œillet et de colza pour nous l'offrir au _prix coûtant_; mais
+il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur
+du climat, si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la
+procurer meilleure à bon marché.
+
+Que nos _assentistes_ français ne s'effraient pourtant pas trop: nous
+promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général, de
+nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils
+ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément
+l'amélioration qui vient de l'étranger, et surtout de la France, que je
+ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent
+pas en général) ils se résoudraient à changer quelque chose au procédé
+qu'ils tiennent de leurs pères[3].
+
+[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île
+de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs,
+tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition
+de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par
+jour, et les murailles en sont imbibées. En pleine campagne, si vous
+êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur
+d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que
+derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une
+habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette
+odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un
+Majorquin sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci
+n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.]
+
+
+
+III.
+
+Ne sachant ni engraisser les bœufs, ni utiliser la laine, ni traire les
+vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu'il méprise
+l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser
+en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie;
+ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant chez lui
+et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne
+s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses
+armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que
+de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas
+nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans
+toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un
+gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le
+Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet
+et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son
+patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout sauver.
+L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère
+du salut, a commencé.
+
+Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge
+du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'âge de
+l'éléphant.
+
+Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue
+du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille
+apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus
+de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le
+plus bel exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des
+goûts et des mœurs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à
+Majorque des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque
+là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées;
+les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et
+conservés, et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et
+déraisonnable, a été établie de l'île au continent.
+
+C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si
+j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et
+périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de
+l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.
+
+On a acheté en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de
+taille à lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages;
+mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine
+deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à
+Barcelone.
+
+Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs
+(je ne parle point des passagers) sont traités à bord, et avec quel
+amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable
+homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris
+tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager
+se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son
+de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez
+bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire, son mari
+est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans
+le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France,
+ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie
+pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons
+aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée
+d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie qu'il faut
+combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute
+sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients, le capitaine
+en personne, armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière
+lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous
+la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant
+toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon
+paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette
+émotion violente l'influence funeste du roulis.
+
+Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au mois de mars, il
+faisait une chaleur étouffante; cependant il ne nous fut point possible
+de mettre le pied sur le pont. Quand même nous eussions bravé le danger
+d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le
+capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par
+notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières
+heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient
+un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie à une noire
+mélancolie. Alors on leur administra le fouet, et régulièrement, à
+chaque quart d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs
+si épouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés,
+de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements
+que l'émulation inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que
+le troupeau dévorait l'équipage.
+
+Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement à nous
+séparer d'une société aussi étrange, et j'avoue que celle des insulaires
+commençait à me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut
+permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous
+eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût
+soucié, tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du
+roulis.
+
+Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était
+dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de
+sommeil n'avaient pas contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine
+n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire
+coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon
+le préjugé espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme
+pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade, il
+désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le renvoyâmes à ses cochons;
+et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur _le
+Phénicien_, un magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous
+comparions le dévouement du Français à l'hospitalité de l'Espagnol.
+Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disputé un lit à un mourant; le
+capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couché,
+avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand
+je voulus solder notre passade, le Français me fit observer que je lui
+donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double.
+
+D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de
+ce _globe terraqué_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le
+mal moral n'est, dans l'humanité, que le résultat du mal matériel. La
+souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous
+les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par conséquent il
+croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi
+et de charité.--Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent
+il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous
+voyons que là où il a pu être grand, il a montré que la grandeur était
+en lui; mais il est homme, et, dans la vie privée, là où l'homme doit
+succomber, il succombe.
+
+J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels
+qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on
+me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des
+pourceaux. La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop
+bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver
+personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux;
+car je croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas
+à pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de réflexions
+viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres
+sentiers de Majorque.
+
+
+
+IV.
+
+Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, _que
+diable alliez-vous faire sur cette maudite galère?_--Je voudrais bien
+entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant
+je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque,
+_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivité_ fortuite sans
+laquelle l'_objectivité_ majorquine ne se fût point révélée sous de
+certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au
+lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme
+une chose toute passive, comme une lunette d'approche à travers laquelle
+il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit
+volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je
+le supplie en outre d'être bien persuadé que je n'ai pas la prétention
+de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu
+philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à
+cet égard, on me rendra la justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la
+moindre préoccupation de moi-même.
+
+Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette
+galère, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de
+voyager.--Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque
+vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends
+d'ici me répondre ce que je répondrais à votre place: Je voyage pour
+voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais,
+enfin, qui vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux
+parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?--Le besoin de
+voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là,
+pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y
+cédons tous, même après avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-même
+monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se
+contenter de rien?
+
+Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire
+à votre place. C'est que nous ne sommes réellement bien nulle part en ce
+temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot
+vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus
+souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel:
+ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus amèrement que
+ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son
+train, poursuivant son œuvre dans nos pauvres cœurs, et nous soufflant
+toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idéal.
+
+L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le
+défendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son côté où il
+lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le
+plus grand nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un
+peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt nous fuyons, car
+il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est
+celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à
+secouer? Aucun.
+
+Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse
+est incapable, je le soutiens, de rester longtemps à la même place sans
+souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il
+faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), il s'imagine
+ajouter quelque chose à son bonheur en voyageant; les amants, les
+nouveaux époux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs
+et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dépérir
+est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en va chercher bien vite
+au loin quelque nid pour aimer ou quelque gîte pour mourir.
+
+À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement des populations, et
+que je me représente dans l'avenir les hommes attachés au pays, à la
+terre, à la maison comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence
+et la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, il me
+semble que les chemins de fer ne sont pas destinés à promener d'un point
+du globe à l'autre des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une
+activité maladive.
+
+Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, par conséquent plus
+calme et plus éclairée, ayant deux vies: l'une, sédentaire, pour le
+bonheur domestique, les devoirs de la cité, les méditations studieuses,
+le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange loyal
+qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour
+les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la
+propagation des idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des
+voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange sympathique
+avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir là où il n'y
+aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre
+nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystère, de l'isolement, et
+par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables porte à nos
+impressions personnelles, soit douces, soit pénibles.
+
+Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que
+j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. Comme le temps manque
+pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je
+m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque
+retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni billets à écrire, ni
+journaux à parcourir, ni visites à recevoir; où je pourrais ne jamais
+quitter ma robe de chambre, où les jours auraient douze heures, où je
+pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me détacher
+du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer
+un ou deux ans à étudier un peu l'histoire et à apprendre ma langue par
+principes avec mes enfants.
+
+Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste de planter là un
+beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'à
+ses amis, pour aller dans quelque île enchantée vivre sans soucis, sans
+tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux?
+
+On peut dire sérieusement que le journalisme, cette première et cette
+dernière des choses, comme eût dit Ésope, a créé aux hommes une vie
+toute nouvelle, pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette
+voix de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil nous raconter
+comment l'humanité a vécu la veille, proclamant tantôt de grandes
+vérités, tantôt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun
+des pas de l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie
+collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgré toutes les
+taches et les misères qui s'y trouvent?
+
+Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble de nos pensées
+et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir
+dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des
+mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule
+question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente
+qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases
+minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres
+artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans
+les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques
+années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous
+trouverons portés?
+
+Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir
+de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique
+pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès
+accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand
+nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez
+quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que
+nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous
+nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour
+les morts.
+
+Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je
+prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le
+faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus
+possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que
+cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.
+
+
+
+V
+
+Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur
+comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris
+quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un
+grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver,
+de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui
+de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs
+monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté.
+
+[Illustration: Son Vent.]
+
+Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous
+vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le
+pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait
+grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des
+grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne
+pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à-terre pour les
+voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque
+par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ
+à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée
+emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_.
+
+A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus
+marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas
+coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour
+nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt
+dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien
+heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et
+rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments,
+du poivre et de l'ail à discrétion.
+
+En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions
+pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais œil,
+comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés
+en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en
+Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la
+vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le
+mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre
+vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous
+comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent
+d'hospitalité.
+
+Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile,
+qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à
+cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du
+continent.
+
+[Illustration]
+
+Palma.
+
+Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait
+tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien
+d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère
+patrie.
+
+A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les
+douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un
+impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants;
+à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on
+ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté
+peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé
+depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le
+besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part,
+difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais
+on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles.
+
+[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait
+de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de
+l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le
+laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire
+passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au
+moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane,
+cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter
+les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne
+se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions
+le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu
+de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une
+autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.]
+
+Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour
+se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et
+tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas
+regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on
+vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais
+gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une
+indiscrétion grossière.
+
+Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je
+crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de
+***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus
+pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était
+offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me
+fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me
+hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi.
+
+J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part
+de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde,
+étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à
+l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur cœur, aucune (il
+est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et
+le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût
+pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et
+de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de
+l'accepter.
+
+Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les
+reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était
+impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût
+habitable.
+
+Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans
+portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se
+sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien
+nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire,
+en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les
+fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur
+est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût
+de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.
+
+Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes
+et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin,
+si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu
+d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux.
+Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas.
+La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à-dire extravagant et
+forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous
+avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de
+plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous?
+Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc
+que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas!
+Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre
+guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela?
+louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais
+il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de
+tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles
+d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de
+tout dans ce pays là.--Mais pour faire venir de France, il faut attendre
+six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la
+sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en
+aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup
+de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine.
+
+Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne
+intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de
+campagne à louer.
+
+C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré,
+selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par
+mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme
+toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle
+ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur
+lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de
+paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à
+la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque
+toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on
+appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux
+qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor
+Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec
+soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de
+son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien
+distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes
+aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que
+terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et
+la mer étincelante à l'horizon.
+
+Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez
+bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous
+conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait
+neuve pour nous.
+
+Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande
+partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que
+je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement
+différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je
+vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée
+grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la
+beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais
+sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner
+ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune
+comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les
+plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère
+à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection
+de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz
+et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres
+sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant
+ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des
+apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots.
+
+
+
+VI.
+
+L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que
+présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs
+à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée
+_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des
+sites fort divers.
+
+Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles,
+était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces
+monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties
+de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent
+continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne
+l'aspect d'un verger admirablement soigné.
+
+À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le
+pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied
+de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent
+qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en
+désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits
+ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à
+demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers,
+l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient
+pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet,
+d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours
+quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les
+encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable
+pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit
+du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que
+cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait
+les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement.
+
+A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en
+plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine.
+Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de
+la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une
+forêt.
+
+Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient
+des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement
+lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars,
+d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire)
+accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son
+insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement
+composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage
+une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait
+un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de
+splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus
+pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues
+entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné
+de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et
+coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte
+haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent
+en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris
+d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces
+paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs
+propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et
+d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume
+que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur
+magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette
+habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou
+se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette.
+
+Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en
+donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares
+confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture
+en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial
+faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le
+conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales.
+
+La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une
+partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu,
+grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque
+ne lui pardonneront jamais.
+
+La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les
+parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus
+subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une
+suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle
+ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi
+qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se
+demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays
+où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique
+qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui
+occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès
+qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute
+leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui
+veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques
+bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger
+le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme
+Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison.
+
+Au premier abord, ces mœurs semblent patriarcales, et on est tenté
+d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître
+à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la
+manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés
+par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe
+à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en
+comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains
+en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par
+l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du
+maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses
+semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au
+travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité
+humaine.
+
+Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs
+dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires
+majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et
+à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres
+en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré
+que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce
+moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en
+telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration,
+qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées
+soulagées de part et d'autre.
+
+Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait,
+et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un
+vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se
+sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine
+aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné
+plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que
+le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous,
+il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour
+arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité,
+nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le
+temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont
+réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une
+civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons
+fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages
+révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur
+nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la
+terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes
+gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites
+peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la
+Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la
+vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la
+douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos
+rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à
+peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que
+leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui
+se les disputent, accourront à notre communion.
+
+En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la
+loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les
+peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la
+diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et
+le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le
+Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le
+vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à
+Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice,
+et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence,
+qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique.
+
+[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.]
+
+
+
+VII.
+
+Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies
+commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les
+citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les
+premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse
+jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température
+délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au
+monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est
+pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré
+le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui
+montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là,
+non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif
+qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à
+recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte.
+
+Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies,
+ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue
+matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques
+dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les
+froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le
+quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et
+se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs
+et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de
+Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien
+vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de
+Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de
+Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de
+la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font
+entendre sur les glaciers.
+
+A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les
+ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent
+parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et
+plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans
+les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas
+un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure.
+De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible
+que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me
+revenait en mémoire.
+
+ J'écoute.
+ Tout fuit.
+ On doute,
+ La nuit,
+ Tout passe;
+ L'espace
+ Efface
+ Le bruit.
+
+Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et
+j'entendais aussi la mère, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli
+air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix
+moins poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque.
+
+Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un mode que je ne
+saurais point définir. Alors le _pagès_ père de famille, s'éveilla à la
+voix de ses porcs chéris comme la mère s'était éveillée aux pleurs de
+son nourrisson. Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander
+les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. Les cochons
+l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pagès, pour se
+rendormir apparemment se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre,
+qui, à mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait ou se
+ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore
+les cochons laissaient échapper un cri sauvage; le pages élevait alors
+la voix sans interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé par
+un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononcé d'une certaine façon, se
+taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, il écoutait sans doute, les yeux
+ouverts, livré à l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent
+cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystérieux
+travail sur elle-même avant de se manifester.
+
+Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge commença. Un
+matin, après que le vent nous eut bercés toute la nuit de ses longs
+gémissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à
+notre réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer une route
+parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le
+surlendemain, il roulait les roches qui gênaient sa course. Toutes les
+fleurs des arbres étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos
+chambres mal closes.
+
+On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins
+contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur
+fanfaronnade est si grande à cet égard, qu'ils nient absolument ces
+inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à
+la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous
+soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. Si nous avions mieux
+observé la position des pics de montagne et la direction habituelle des
+vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances inévitables
+qui nous attendaient.
+
+Mais une autre déception nous était réservée: c'est celle que j'ai
+indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé à raconter mon voyage par la
+fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort délicate,
+étant sujet à une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les
+atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois),
+c'est le nom de la villa que le señor Gomez nous avait louée, devint
+inhabitable. Les murs en étaient si minces, que la chaux dont nos
+chambres étaient crépies se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon
+compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas très-froid
+en réalité: mais pour nous, qui sommes habitués à nous chauffer en
+hiver, cette maison sans cheminée était sur nos épaules comme un manteau
+de glace, et je me sentais paralysé.
+
+Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante des braseros, et
+notre malade commença à souffrir et à tousser.
+
+De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et d'épouvanté pour la
+population. Nous fûmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce
+qui équivaut à la peste dans les préjugés contagionistes de la médecine
+espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique rétribution de 45
+francs, daigna venir nous faire une visite, déclara pourtant que ce
+n'était rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnommé _Malvavisco_, à
+cause de sa prescription unique.
+
+Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; mais la pharmacie de
+Palma était dans un tel dénûment que nous ne pûmes nous procurer que des
+drogues détestables. D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par
+des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne pouvaient combattre
+efficacement.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses sur la durée
+de ces pluies et de ces souffrances qui étaient liées les unes aux
+autres, nous reçûmes une lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait,
+dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle
+_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et
+menaçait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il
+nous priait de déguerpir de son palais dans le plus bref délai possible.
+
+Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus
+rester là sans crainte d'être noyés dans nos chambres; mais notre malade
+n'était pas en état d'être transporté sans danger, surtout avec les
+moyens de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. Et
+puis la difficulté était de savoir où nous irions; car le bruit de notre
+phtisie s'était répandu instantanément, et nous ne devions plus espérer
+de trouver un gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit.
+Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient
+l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du préjugé, et que d'ailleurs
+nous attirerions sur elles, en les approchant, la réprobation qui pesait
+sur nous. Sans l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles
+pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés de camper
+dans quelque caverne comme des Bohémiens véritables.
+
+Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile pour l'hiver. Il
+y avait à la chartreuse de Valldemosa un Espagnol réfugié qui s'était
+caché là pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la
+chartreuse, nous avions été frappés de la distinction de ses manières,
+de la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et
+pourtant confortable de leur cellule. La poésie de cette chartreuse
+m'avait tourné la tête. Il se trouva que le couple mystérieux voulut
+quitter précipitamment le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous céder
+son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en faire l'acquisition.
+Pour la modique somme de mille francs, nous eûmes donc un ménage
+complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour
+cent écus, tant les objets de première nécessité sont rares, coûteux, et
+difficiles à rassembler à Majorque.
+
+Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, quoique j'y aie peu
+quitté cette fois la cheminée que le consul avait le bonheur de posséder
+(le déluge continuant toujours), je ferai ici une lacune à mon récit
+pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint
+l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'année suivante,
+sera le cicérone que je présenterai maintenant au lecteur, comme plus
+compétent que moi sur l'archéologie.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I.
+
+Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre cents ans par les
+Maures, elle a gardé peu de traces réelles de leur séjour. Il ne reste
+d'eux à Palma qu'une petite salle de bains.
+
+Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques débris
+seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la
+naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à
+l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de
+vraisemblance.[6]
+
+[Note 6: «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique
+en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de
+l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en
+cet endroit. On trouve ce même conte dans l'_Histoire de Majorque_, par
+Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)]
+
+Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres constructions,
+et il était nécessaire que M. Laurens redressât toutes les erreurs
+archéologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme
+moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques vestiges de
+l'architecture arabe.
+
+«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date
+parût fort ancienne. Les plus intéressantes par leur architecture et
+leur antiquité appartenaient toutes au commencement du seizième siècle;
+mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y montre pas sous
+la même forme qu'en France.
+
+«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un
+grenier très bas.[7] L'entrée, dans la rue, consiste en une porte à
+plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre
+de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie.
+Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de
+hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement effilées, qui
+leur donnent une apparence entièrement arabe.
+
+[Note 7: Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des
+étendoirs, appelés dans le pays _porchos_.]
+
+«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt
+maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes
+les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces
+fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais
+mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste
+comme échantillon.
+
+«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de
+six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres
+dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela
+m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de
+ces fenêtres est aussi joli qu'original.
+
+«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt
+une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui
+forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avancé,
+soutenu par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage de la
+pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumière par les
+longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la
+masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel.
+
+«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé dans une cour, au
+centre de la maison, et séparé de l'entrée sur la rue par un vestibule
+où l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages
+sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges.
+
+«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, les Majorquins
+ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations
+particulières. Tout en suivant la même distribution, ils ont apporté
+dans les vestibules et dans les escaliers les changements de goût que
+l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne
+toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une
+apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie.
+
+«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du
+goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, même
+lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage.
+Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faïence peinte de
+fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.»
+
+Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent
+bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos
+théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité.
+
+Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes
+comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un
+puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni
+le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais
+l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux,
+peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y
+tient évidemment la place de l'impluvium.
+
+Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de
+jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs
+majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère
+de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez
+le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant
+peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française.
+
+Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles
+majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort
+embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait
+Jacquemont en parlant des mœurs indiennes, d'achever ma lettre en
+latin.
+
+Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M.
+Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais
+fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à
+Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie.
+Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine
+espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est
+des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à
+l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les
+individus, que la disposition et l'ameublement des habitations.
+
+[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.]
+
+A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits
+industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il
+suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se
+faire en un clin d'œil une idée de son caractère, pour se dire si elle
+a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit
+méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation.
+
+J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne
+m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi
+qu'il arrive à bien d'autres.
+
+J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien
+rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand cœur, tout à
+fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles,
+n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette
+demeure est une tête vide et un cœur froid.
+
+Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre
+murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de
+bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne
+fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.
+
+Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre
+rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se
+représenter la damnation éternelle, mon enfer serait certainement de
+vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le
+plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien
+traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où pas un animal ne pénètre,
+sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh!
+périssent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la
+condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat.
+
+Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de
+la propreté, mais dans une excessive paresse, ou une économie
+sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité, la _ménagère_
+sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette
+propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.
+
+Mais que dire et que penser des mœurs et des idées d'une famille dont
+le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prétexte de la
+propreté?
+
+S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le disais tout à l'heure,
+dans les inductions particulières, il est difficile de se tromper dans
+les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son
+costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans
+son langage.
+
+Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entré
+dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si
+exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez
+leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir
+le cœur serré de déplaisir et d'ennui, rien qu'à voir les murailles
+nues, les dalles tachées et poudreuses, les meubles rares et malpropres.
+Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais un
+livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes
+ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est
+l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces
+d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé.
+
+Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose
+de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au
+Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen.
+
+Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent sans
+rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte
+individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque
+sorte à notre vie humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de
+maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent l'idée d'un nid
+pour la famille, celles-là semblent des gîtes où les groupes d'une
+population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit.
+Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en était
+généralement ainsi dans toute la Péninsule.
+
+Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'_atrium_ des palais
+des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de
+Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de bien-être.
+Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans
+l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé
+uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme
+d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues,
+blanchies à la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits
+de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut qu'on n'y
+distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers,
+bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents
+ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton
+à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très
+haut et recouvertes de pagnes épaisses; de larges portes de bois de
+chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique
+portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé,
+mais terni et rongé par le temps: tels sont les palais majorquins à
+l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on
+mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces
+panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté.
+
+On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond
+silence, la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de
+l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent
+avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les
+parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison
+sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant
+qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de
+sonnette du visiteur.
+
+Cette vie ne manque certainement pas de _caractère_, comme nous dirions
+dans l'acception illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais,
+si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y
+deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction
+d'esprit.
+
+
+
+II.
+
+Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja
+(bourse) et le Palacio-Real.
+
+La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant,
+leur premier roi chrétien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en
+effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en
+1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont elle est
+entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur
+d'ambre.
+
+Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand
+effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable,
+comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens comme le
+plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de
+dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres.
+
+Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du
+portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au
+milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce
+vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur
+trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du chœur on remarque
+un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur
+montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dévot,
+aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux.
+
+[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces
+méridionales.]
+
+Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à
+celle de Barcelone, de même que leur Lonja est infiniment, selon eux,
+plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point;
+quant au premier, il est insoutenable.
+
+Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée
+qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tête
+de Maure en bois peint, coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de
+l'orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une
+longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang
+impur du vaincu.
+
+On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés.
+Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que
+les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt
+prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle
+où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour
+attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec
+les nobles dévots du monde entier à cette époque.
+
+La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions
+élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité
+parfaite ni une simplicité pleine de goût.
+
+Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du
+quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le
+_Magasin Pittoresque_ l'a popularisée par un dessin fort intéressant,
+publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste
+salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité
+élégante.
+
+Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs
+qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée
+du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes
+publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins,
+revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans
+cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans
+la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins
+renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja,
+quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes
+souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel
+des monnaies, sur le Grand-Canal.
+
+Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point
+à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à
+fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens
+se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres
+géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce
+monument.
+
+Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on
+remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation
+d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en
+France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons
+et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de
+sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après
+avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent
+les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs
+constructions postérieures?
+
+[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de
+décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la
+chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment:
+
+«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de
+très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans
+leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres
+précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte
+de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes
+armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur
+disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi
+seulement de quoi vivre.»
+
+L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de
+la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence,
+occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les
+approprier.
+
+C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le
+cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais,
+Lauro, lui dit:
+
+«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on
+m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un
+repas et coucherez cette nuit.»
+
+«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»]
+
+Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort
+pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus
+sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien
+de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé
+de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes
+sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange
+gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.
+
+Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine
+général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M.
+Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence:
+
+«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps
+de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine
+rencontre-t-on un siège.
+
+La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en
+velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de
+trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en
+bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi
+surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont
+suspendus les portraits du roi et de la reine.
+
+C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette
+ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les
+officiers de la garnison, et les étrangers de considération.»
+
+Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous
+avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette
+salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre
+compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup
+sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé,
+fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions
+n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très
+féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était
+l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le
+vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les
+modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur,
+pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins
+un homme fort estimé et un prince fort affable.
+
+Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento,
+ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui
+des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement
+de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses;
+mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à
+rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues
+cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en
+gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs
+mains.
+
+Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la
+collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces
+illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un
+_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant
+les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série
+très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par
+l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais
+consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne,
+à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence.
+
+[Illustration]
+
+Le fort de Belver.
+
+«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé,
+dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit
+sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres,
+s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque,
+que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que
+pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant
+de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur
+existence...
+
+«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école
+espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la
+maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées
+étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent
+accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.»
+
+Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de
+Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des
+personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus
+importants par la richesse.
+
+Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter,
+mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais
+absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de
+l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des
+trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la
+fable au milieu des perles.
+
+Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à
+Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué
+obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare
+chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans
+prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes
+choses à Majorque que j'y ai été désappointé.
+
+[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux
+d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.]
+
+[Illustration: Le château de Vademorosa.]
+
+Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que,
+lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée
+pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés,
+et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins
+habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau
+surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant.
+Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que
+d'écrire sous une autre impression que la mienne propre.
+
+Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé
+publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera
+un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette
+relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de
+lui donner.
+
+Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de
+cœur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur
+Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir
+considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère,
+ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe
+jamais entre leurs mains.
+
+Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses
+intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte
+de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du
+chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un
+vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en
+fut, régi silencieusement par un prêtre.
+
+«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte
+de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI.
+
+«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la
+France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite
+de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand
+complet.
+
+«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort
+curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les
+miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.
+
+«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec
+leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris
+ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et
+languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a
+appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En
+le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_,
+d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le
+_fac-similé_ qu'on verra ci-après...
+
+ «On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique
+ du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'œuvre de
+ calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste
+ a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric
+ Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende
+ en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa
+ ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati
+ di oro di marco._
+
+ «Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera
+ incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de
+ 1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits
+ de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.»
+
+En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une
+scène affreuse se retrace à ma pensée.
+
+Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain
+déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux
+et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait
+combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un
+des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un
+encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur
+la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!
+
+Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant
+par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et
+revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau
+bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le
+chapelain devint plus pâle que le parchemin.
+
+On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance!
+Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits
+souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus
+noire que le Pont-Euxin.
+
+Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les
+valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un
+incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer
+la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents.
+
+Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut
+en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le
+calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le
+dommage.
+
+Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur
+s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la
+catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins
+tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura
+pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque.
+
+Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir
+aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le
+cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous
+tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés
+auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera
+donc encore ici à mon ignorance.
+
+ «Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de
+ médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du
+ moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre
+ affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée.
+
+ «Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art
+ en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia,
+ ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup
+ de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs
+ pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de
+ l'Europe.»
+
+Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne
+résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur
+la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une
+forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État
+de l'Espagne.
+
+«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées
+à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de
+conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire
+au moyen âge.»
+
+Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de
+prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns
+encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un
+chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des
+soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche.
+
+C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette
+époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus
+illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables.
+
+Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des
+écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet
+_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas,
+_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire
+scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements
+tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen
+âge.
+
+Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente
+description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres
+sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter.
+
+Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite
+du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration
+scientifique et politique.
+
+Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre
+en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus
+qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la
+science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.
+
+
+
+III.
+
+Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à
+Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut
+la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand.
+L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en
+prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de
+Galatzo pour le tuer.
+
+Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier
+lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait
+souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent
+qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de
+débarquement.
+
+Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick
+affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du
+méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança
+ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le
+déguiser.
+
+M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra
+en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui
+lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils
+voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago
+répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu.
+
+En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don
+Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres,
+refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son
+bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite,
+M. Arago ne pouvait tenir.
+
+Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage,
+le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais
+répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il
+n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer
+prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une
+chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et,
+s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de
+la forteresse se fermèrent sur lui.
+
+M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui
+fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa
+donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure
+du méridien.
+
+Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo,
+le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix
+débarquer en France ou en Espagne.
+
+Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le
+gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils
+voulaient l'empoisonner.
+
+En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa
+d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet,
+et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation.
+
+ * * * * *
+
+Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère
+qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant
+le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé
+du style élégant et de la disposition originale de ses moindres
+constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de
+l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie
+africaine.
+
+M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un
+simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus
+pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart
+sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme
+massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée.
+
+Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige
+d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et
+de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la
+plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de
+Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure
+en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du
+soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un
+lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la
+nuit.
+
+M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma.
+
+«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les
+objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour
+contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des
+lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la
+ville.
+
+«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante
+haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont
+l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà, des
+groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers,
+des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin
+apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes;
+enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des
+nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et
+lumineux du ciel.»
+
+Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens
+ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de
+Saint-Dominique.
+
+Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se
+trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse
+fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette
+hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de
+niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de
+Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et
+la tour de l'Ange du Palacio-Real.
+
+[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de
+Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore
+il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur:
+«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle
+marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant
+l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière
+que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et
+demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit
+et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est
+l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année,
+les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et
+du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour
+les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais
+elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On
+ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma;
+on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou
+d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en
+douze heures, à commencer au lever du soleil.
+
+«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure,
+dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que
+des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse
+horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils
+s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le
+penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du
+prodige.
+
+«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à
+l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des
+pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux
+îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)]
+
+Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris,
+où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et
+là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus
+prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque
+mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été
+un chef-d'œuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque,
+quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des
+squelettes, attestent du moins la magnificence.
+
+C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une
+source de regrets bien légitimes pour les artistes, que la destruction
+de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix
+ans, peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme de
+cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette.
+
+Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait M. Marliani dans son
+_Histoire politique de l'Espagne moderne_, déplorer le côté faible et
+violent à la fois des mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue
+qu'au milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était pas la
+tristesse que les ruines inspirent ordinairement. La foudre était tombée
+là, et la foudre est un instrument aveugle, une force brutale comme la
+colère de l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les éléments
+et préside à leurs apparents désordres sait bien que les principes d'une
+vie nouvelle sont cachés dans la cendre des débris. Il y eut dans
+l'atmosphère politique de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent,
+quelque chose d'analogue à ce besoin de renouvellement qu'éprouve la
+nature dans ses convulsions fécondes.
+
+Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques mécontents avides
+de vengeances ou de dépouilles aient consommé cet acte de violence à la
+face de la population consternée. Il faut beaucoup de mécontents pour
+réduire ainsi en poussière une énorme masse de bâtiments, et il faut
+qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle
+voie ainsi accomplir un décret contre lequel elle protesterait dans son
+cœur.
+
+Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée du sommet de ces
+dômes fit tomber de l'âme du peuple en sentiment de crainte et de
+respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base; et
+que chacun, sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystérieuse
+et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un mélange de courage et
+d'effroi, de fureur et de remords. Le monachisme protégeait bien des
+abus et caressait bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en
+Espagne, et sans doute plus d'un démolisseur se repentit et se confessa
+le lendemain au religieux qu'il venait de chasser de son asile. Mais il
+y a dans le cœur de l'homme le plus ignorant et le plus aveugle quelque
+chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère
+une mission souveraine.
+
+Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses sueurs ces
+insolents palais du clergé régulier, à la porte desquels il venait
+recevoir depuis des siècles l'obole de la mendicité fainéante et le pain
+de l'esclavage intellectuel. Il avait participé à ses crimes, il avait
+trempé dans ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition.
+Il avait été complice et délateur dans les persécutions atroces dirigées
+contre des races entières qu'on voulait extirper de son sein. Et quand
+il eut consommé la ruine de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il
+eut banni ces Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur,
+il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. Il eut la
+persévérance et la piété de ne pas s'en prendre à ce clergé, son
+ouvrage, son corrupteur et son fléau. Il souffrit longtemps, courbé
+sous ce joug façonné de ses propres mains. Et puis, un jour, des voix
+étranges, audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience
+des paroles d'affranchissement et de délivrance. Il comprit l'erreur
+de ses ancêtres, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misère,
+et malgré l'idolâtrie qu'il conservait encore pour les images et les
+reliques, il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à son
+droit qu'à son culte.
+
+Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta tout d'un coup le
+dévot prosterné, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre
+les objets de l'adoration de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni
+le mécontentement des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le
+mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre timidité.
+
+Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense ce jour-là. Il
+accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même les moyens de revenir sur
+sa détermination, comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise
+ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les reprendre.
+
+Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la peine d'être prononcé
+à propos de tels événements), si ce que j'ai appris de son existence
+politique m'a été fidèlement rapporté, ce serait plutôt un homme de
+principes qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus bel éloge
+qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'État aurait trop
+présumé de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains
+jours, et trop douté en de certains autres, de ce qu'il mirait, pris
+parfois des mesures intempestives ou incomplètes, et semé son idée sur
+des champs stériles où la semence devait être étouffée ou dévorée,
+c'est peut-être une raison suffisante pour qu'on lui dénie l'habileté
+d'exécution et la persistance de caractère nécessaires au succès
+immédiat de ses entreprises; mais ce n'en est pas une pour que
+l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait
+ordinairement, ne le signale un jour comme un des esprits les plus
+généreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne[13].
+
+[Note 13: Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a
+inspiré M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête
+de la critique de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui
+refuser, ce dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont
+rarement trouvées dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est
+une foi vive dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à
+la cause de la liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un
+élan sincère vers les idées progressives et même révolutionnaires pour
+opérer les réformes que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande
+tolérance, une grande générosité envers ses ennemis; c'est enfin un
+désintéressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute
+occasion sacrifier ses intérêts à ceux de sa patrie, et qu'il a porté
+assez loin pour être sorti de ses différents ministères sans un ruban à
+sa boutonnière... Il est le premier ministre qui ait pris au sérieux la
+régénération de son pays. Son passage aux affaires a marqué un progrès
+réel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut
+pas la force d'abolir la censure, mais il eut la générosité de délivrer
+la presse de toute entrave en faveur de ses ennemis contre lui-même. Il
+soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique;
+et quand une opposition violente s'éleva contre lui du sein des cortès,
+soulevée par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'âme pour
+respecter la liberté du député dans le fonctionnaire public. Il déclara
+à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que de signer la
+destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits et qui
+était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donné par
+M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce genre
+aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples de
+cette vertueuse tolérance.» (_Histoire politique de l'Espagne moderne,
+par M. Marliani.)]
+
+Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de
+Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom, et qu'il n'était
+peut-être pas sans inconvénient pour nous de le prononcer avec éloge et
+sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques
+du moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni goût ni
+intelligence, il y avait un jugement synthétique que je pouvais porter
+sur les hommes et même sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il
+n'est pas si nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître
+directement une nation, d'en avoir étudié à fond les mœurs; et la vie
+matérielle, pour se faire une idée droite, et concevoir un sentiment
+vrai de son histoire, de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me
+semble qu'il y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande
+ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, et à laquelle
+se rattachent tous les fils de leur histoire particulière. Cette ligne,
+c'est le sentiment et l'action perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut,
+de la perfectibilité, que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à
+l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. Les
+hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti et pratiqué plus ou moins
+à leur manière, et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide
+révélation, et qui ont frappé les plus grands coups dans le présent pour
+hâter le développement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont
+presque toujours le plus mal jugés. On les a flétris et condamnés sans
+les connaître, et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur travail
+qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques déceptions
+passagères, quelques revers incompris les avaient fait descendre.
+
+Combien de noms fameux dans notre révolution ont été tardivement et
+timidement réhabilités! et combien leur mission et leur œuvre sont
+encore mal comprises et mal développées! En Espagne, Mendizabal a été
+un des ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le plus
+courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte qui marque sa courte
+puissance d'un souvenir ineffaçable, la destruction radicale des
+couvents, lui a été si durement reproché, que j'éprouve le besoin
+de protester ici en faveur de cette audacieuse résolution et de
+l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et la mit en
+pratique.
+
+Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la
+vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies, et qui, elles
+aussi, semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la
+vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le respect
+des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de
+barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau
+est inutile, et qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des
+usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras populaire est
+une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive,
+tout aussi émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une
+administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la
+destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou
+d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef
+politique qui, dans un jour décisif et périlleux, sacrifie l'art et la
+science à des biens plus précieux, la raison, la justice, la liberté
+religieuse, et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour
+la pompe catholique et son respect pour ses moines, trouve assez de
+cœur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'œil, font comme
+l'équipage battu de la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à
+la mer.
+
+Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont
+nous déplorons la chute sont des cachots où a langui durant des siècles,
+soit l'âme, soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes
+qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde,
+célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de hochets dorés et de férules
+ensanglantées, l'âge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien
+beaux vers de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la
+révolution française. Cette pièce se termine par une pensée très-neuve
+en poésie, comme en politique:
+
+ «Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la
+ charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!»
+
+Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, oserai-je
+transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains?
+Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence,
+là où il s'agit pour lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet
+en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances? Puisse ce
+fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche
+nomenclature d'édifices que je viens de faire!
+
+
+
+IV.
+
+LE COUVENT DE L'INQUISITION.
+
+Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes se rencontrèrent à
+la clarté sereine de la lune. L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre
+courbé sous le poids des années, et pourtant celui-là était le plus
+jeune des deux.
+
+Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; car la nuit était
+avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait lugubre et lente au clocher
+de la cathédrale.
+
+Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:
+
+«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible
+et brisé: n'attends rien de moi non plus, car je suis pauvre et nu sur
+la terre.
+
+--Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui
+m'attaquent, et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les
+voleurs.
+
+--Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi donc as-tu
+tressailli tout à l'heure à mon approche?
+
+--Parce que je suis un peu superstitieux, comme tous les artistes, et
+que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus,
+et dont nous foulons les tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu
+également frémi à mon approche?
+
+--Parce que je suis très-superstitieux, comme tous les moines, et que je
+t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renfermé vivant
+dans les tombes que tu foules.
+
+--Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et
+vainement cherchés sur le sol de l'Espagne?
+
+--Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté du soleil; mais, dans
+les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton
+attente est remplie; que veux-tu faire d'un moine?
+
+--Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses traits dans ma
+mémoire, afin de les retracer par la peinture; recueillir ses paroles,
+afin de les redire à mes compatriotes; le connaître enfin, pour me
+pénétrer de ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand dans la
+personne du moine et dans la vie du cloître.
+
+--D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu te fais de ces
+choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination des papes est abattue,
+les moines proscrits, les cloîtres supprimés?
+
+--Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers le passé, et des
+imaginations ardentes frappées de la poésie du moyen âge. Tout ce qui
+peut nous en apporter un faible parfum, nous le cherchons, nous le
+vénérons, nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon père, que nous
+soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous
+haïssons ce peuple brutal qui souille et brise tout ce qu'il touche.
+Bien loin de ratifier ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous
+efforçons dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos théâtres, dans
+toutes nos œuvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions,
+et de ranimer l'esprit de mysticisme qui engendra l'art chrétien, cet
+enfant sublime!
+
+--Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays
+libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le présent? Ils ont
+tant de choses nouvelles à chanter, à peindre, à illustrer! et ils
+vivraient, comme tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux?
+Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une inspiration riante
+et féconde, lorsque Dieu, dans sa bonté, leur a fait une vie si douce et
+si belle?
+
+--J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut être telle que tu le
+la représentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des
+faits politiques, et les questions sociales nous intéressent encore
+moins. Nous chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour
+de nous. Les arts languissent, l'inspiration est étouffée, le mauvais
+goût triomphe, la vie matérielle absorbe les hommes; et, si nous
+n'avions pas le culte du passé et les monuments des siècles de foi pour
+nous retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que nous gardons
+à grand'peine.
+
+--On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain n'avait porté aussi
+loin que dans vos contrées la science du bonheur, les merveilles de
+l'industrie, les bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé?
+
+--Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on n'avait puisé dans les
+richesses matérielles un si grand luxe, un tel bien-être, et, dans la
+ruine de l'ancienne société, une si effrayante diversité de goûts,
+d'opinions et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a pas
+dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre heureux, nous ont
+avilis et dégradés, on ne t'a pas dit toute la vérité.
+
+--D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes les sources du
+bonheur se sont empoisonnées sur vos lèvres, et ce qui fait l'homme
+grand, juste et bon, le bien-être et la liberté, vous a faits petits et
+misérables? Explique-moi ce prodige.
+
+--Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement
+de pain? Si nous avons perdu la foi, tout ce que nous avons acquis
+d'ailleurs n'a pu profiter à nos âmes.
+
+--Explique-moi encore, mon fils, comment vous avez perdu la foi, alors
+que, les persécutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu
+élargir vos âmes et lever vos yeux vers la lumière divine? C'était
+le moment de croire, puisque c'était le moment de savoir. Et, à ce
+moment-là, vous avez douté? Quel nuage a donc passé sur vos têtes?
+
+--Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. L'examen n'est-il
+pas incompatible avec la foi, mon père?
+
+--C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! si la foi est compatible
+avec la vérité. Tu ne crois donc à rien, mon fils? ou bien tu crois au
+mensonge?
+
+--Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas assez pour
+donner à l'âme une force, une confiance et des joies sublimes?
+
+--Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. Il y a donc encore
+chez vous quelques hommes heureux? Et toi-même, tu t'es donc préservé de
+l'abattement et de la douleur?
+
+--Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, les plus
+indignés, les plus tourmentés des hommes; car ils voient chaque jour
+tomber plus bas l'objet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants
+pour le relever.
+
+--D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent périr les arts au
+lieu de les faire revivre?
+
+--C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il n'y a plus d'art
+possible.
+
+--Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi une religion? Tu te
+contredis, mon fils, ou bien je ne sais pas te comprendre.
+
+--Et comment ne serions-nous pas en contradiction avec nous-mêmes, ô mon
+père! nous autres à qui Dieu a confié une mission que le monde nous
+dénie, nous à qui le présent ferme les portes de la gloire, de
+l'inspiration, de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans le passé,
+et d'interroger les morts sur les secrets de l'éternelle beauté dont les
+hommes d'aujourd'hui ont perdu le culte et renversé les autels? Devant
+les œuvres des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler
+nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; mais
+lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, et qu'un monde incrédule et
+borné souffle sur nous le froid du dédain et de la raillerie, nous ne
+pouvons rien produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée
+meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière.
+
+Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait son visage
+triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise
+naïve et bienveillante.
+
+--Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment de silence, en
+s'arrêtant près de la balustrade massive d'une terrasse qui dominait la
+ville, la campagne et la mer.»
+
+C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère riche de fleurs,
+de fontaines et de marbres précieux, aujourd'hui jonché de décombres et
+envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur
+et de rapidité sur les ruines.
+
+Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans sa main, et la jeta
+loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit:
+
+«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point dangereuse. Mon
+fils, cette ronce que tu touches sans ménagement et qui te blesse, c'est
+l'emblème de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure.
+Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels,
+et s'installent sur les débris des antiques splendeurs de ce monde. Vois
+avec quelle sève et quelle puissance ces herbes folles ont rempli
+les parterres où nous cultivions avec soin des plantes délicates et
+précieuses dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même les hommes
+simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles
+ont repris leurs droits, et ont étouffé cette plante vénéneuse qui
+croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.
+
+--Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec elle les
+sanctuaires de l'art chrétien et les œuvres du génie?
+
+--Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, vivace et
+rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs fondements ces cloîtres
+où sa racine était cachée.
+
+--Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui croissent à la place, en
+quoi sont-elles belles et à quoi sont-elles bonnes?»
+
+Le moine rêva un instant et répondit:
+
+«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans doute vous ferez un
+dessin d'après ces ruines?
+
+--Certainement. Où voulez-vous en venir?
+
+--Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons
+sur les décombres, et qui se balancent au vent, ou bien en ferez-vous
+un accessoire heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans un
+tableau de Salvator Rosa?
+
+--Elles sont les inséparables compagnes des ruines, et aucun peintre ne
+manque d'en tirer parti.
+
+--Elles ont donc leur beauté, leur signification, et par conséquent leur
+utilité.
+
+--Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; asseyez des
+mendiants et des bohémiens sur ces ruines, elles n'en seront que
+plus sinistres et plus désolées. L'aspect du tableau y gagnera; mais
+l'humanité, qu'y gagne-t-elle?
+
+--Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une grande leçon. Mais vous
+autres artistes; qui donnez cette leçon-là, vous ne comprenez pas ce
+que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de
+l'herbe qui pousse.
+
+--Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait vous répondre que
+vous ne voyez dans cette catastrophe que votre prison détruite et votre
+liberté recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent n'était
+pas de votre goût.
+
+--Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de l'art, et de la poésie
+jusqu'à vivre ici sans regret?
+
+--Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle vie du monde. Oh!
+que ce couvent devait être vaste et d'un noble style! Que ces vestiges
+annoncent de splendeur et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir
+ici, le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la mer,
+lorsque ces légères galeries étaient payées de riches mosaïques, que
+des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre, et qu'une
+lampe d'argent s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire!
+De quelle paix profonde, de quel majestueux silence vous deviez jouir
+lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une
+invincible enceinte, et qu'on se signait en baissant la voix chaque
+fois qu'on passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût voulu
+pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues et toutes les
+ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme
+et l'oubli du monde entier, à la condition d'y rester artiste et d'y
+pouvoir consacrer dix ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on
+eût poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on eût vu placer
+sur un autel, non pour y être jugé et critiqué par le premier ignorant
+venu, mais salué et invoqué comme une digne représentation de la
+Divinité même!
+
+--Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles sont pleines
+d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. Dans cet art dont tu parles
+avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et
+l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de te
+grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à
+cet art égoïste sans croire à aucune religion ni à aucune société. Mais
+peut-être n'as-tu pas mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire;
+peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et
+de terreur. Viens avec moi, et peut-être ce que je vais t'en apprendre
+changera tes sentiments et tes pensées.
+
+À travers des montagnes de décombres et des précipices incertains et
+croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au
+centre du monastère détruit; et là, à la place où avaient été les
+prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un
+massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche et la pioche
+avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse croûte
+de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du sein de
+la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes des autres
+par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient sur leurs voûtes
+lugubres.
+
+«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas
+des puits, ce ne sont pas même des tombes; ce sont les cachots de
+l'inquisition. C'est là que, durant plusieurs siècles sont péri
+lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant
+Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, soit
+inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir une pensée différente
+de celle de l'inquisition.
+
+«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, des artistes
+même. Ils avaient de vastes bibliothèques où les subtilités de la
+théologie, reliées dans l'or et la moire, étalaient sur des rayons
+d'ébène leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant
+l'homme, ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa pensée,
+ils le descendaient vivant et le tenaient caché dans les entrailles
+de la terre. Ils avaient des vases d'argent ciselés, des calices
+étincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or
+et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli
+de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient
+vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux
+cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour
+qu'on en met à élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable,
+son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe.
+
+«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce que c'est que
+le cloître. Férocité brutale d'un côté, de l'autre lâche terreur;
+intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles, voilà ce que c'est que
+l'inquisition.
+
+«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la
+main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures
+qu'elle a ébranlées ou ternies, faut-il replacer la dalle du sépulcre
+sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs
+bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?»
+
+L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner
+curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte
+que la volonté humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre
+l'horrible désespoir d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se
+fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut
+remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées
+peser sur son âme; ses membres frémirent, l'air manqua à sa poitrine,
+il se sentit défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il
+s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était resté à l'entrée:
+
+«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à sortir d'ici!
+
+--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu
+éprouves en regardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête,
+imagine comment je l'éprouvai lorsque je revis le soleil après dix ans
+d'un pareil supplice!
+
+--Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en se hâtant de marcher
+vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipée
+sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté
+là un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne
+croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites, d'aussi
+profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et
+s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai vu aussi
+les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait
+frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le
+sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai
+eu là que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot
+où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se
+présente à l'esprit. O mon Dieu! être là et ne pouvoir mourir!
+
+--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant sa tête chauve et
+flétrie; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage
+mâle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un
+vieillard.
+
+«Comment je méritai et comment je supportai ma lente agonie, il
+n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en ai plus besoin, heureux
+et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et
+ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des
+moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais,
+puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces
+émotions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son œuvre.
+
+«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais
+tout à l'heure pleurer le passé, et parmi lesquelles je reviens chaque
+nuit me prosterner pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie
+seront animés peut-être d'une pensée plus haute que celle d'un lâche
+regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments, qui sont pour
+les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de
+rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, et souvent
+ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé, tu as vu
+à Gènes un pont jeté sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et
+pesante église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité
+d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans
+un temple avec les dévots de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces
+pyramides d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage des
+nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents
+pour satisfaire la soif inextinguible des divinités barbares. Mais vous
+autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans les œuvres
+de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans
+vous pénétrer de l'idée dont cette œuvre est la forme. Ainsi votre
+intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre cœur
+repousserait s'il en avait conscience.
+
+«Voilà pourquoi vos propres œuvres manquent souvent de la vraie couleur
+de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans
+les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement
+d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre.
+
+--Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je
+ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse
+s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de
+notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse
+superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités de la
+Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs
+formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins,
+nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet;
+enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de
+l'école de Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes,
+de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les
+yeux qu'un monceau de pierres.
+
+--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits
+divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les
+Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y
+croyaient déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des
+sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire à vous-mêmes!
+vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est
+palpable et vivant pour vous.»
+
+«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à
+retracer le jour de ma délivrance; j'aurais représenté des hommes hardis
+et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre,
+pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer,
+et relevant de la dalle fétide des spectres à l'œil terne, au sourire
+effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes,
+la lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées,
+et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps que le
+Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du
+peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'œuvre
+de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les
+anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de
+tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux
+qu'il ne le fut jamais avant sa chute.
+
+[Illustration: Armoiries.]
+
+«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges
+futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en
+voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle
+j'écrirais ceci sur la pierre consacrée:
+
+«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet
+autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et
+au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinaires,
+abominables au Dieu de miséricorde.»
+
+
+
+V.
+
+Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison
+de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de
+quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de
+prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est
+bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour la _licence
+poétique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire.
+
+Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain
+fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une
+paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, _la fleur
+de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti
+que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était
+un homme dans la force de l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières
+enjouée. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint
+office.
+
+A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset
+de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au
+préalable, un pompeux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en
+relation à Majorque:
+
+On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique des
+peintures qui rappellent la barbarie exercée autrefois sur les juifs.
+Chacun des malheureux qui ont été brûlés est représenté dans un tableau
+au bas duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il fut
+victime.
+
+«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés,
+formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de
+Palma, sous la ridicule dénomination de _chouettes_, avaient en vain
+offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments
+affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait...
+
+[Illustration: Armoiries. (Page 27.)]
+
+«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le
+cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes
+peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces
+tableaux plusieurs marqués d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il,
+les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au
+vent.
+
+«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le cœur navré et l'esprit
+frappé de cette scène.
+
+«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755
+par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualités et
+délits des malheureux sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en
+1691.
+
+«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une
+femme, brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts,
+pour le même délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps
+avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées
+au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de
+mahométisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus
+de judaïsme, brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper.
+Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et étrangers,
+accusés de judaïsme, d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons,
+après s'être rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.»
+
+Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de l'inquisition non
+moins horrible.
+
+M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte:
+
+«Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement
+condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs
+biens confisqués et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et
+incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, tant
+ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics ni
+honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à
+celles qui en dépendent, ni or ni argent, perles, pierres précieuses,
+corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des
+armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois
+et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office,
+sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition
+s'étendant, pour les femmes condamnées au feu, à leurs fils et à leurs
+filles, et pour les hommes jusqu'à leurs petits-fils en ligne masculine,
+condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie,
+ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des
+fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras
+séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effacera ou
+raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures, ou
+armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de
+manière _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mémoire
+de leur sentence et de son exécution_.»
+
+Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre époque, et
+quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations
+de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette
+race infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de
+l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du
+décret de Mendizabal.
+
+Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de
+l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs d'une découverte assez
+curieuse, dont tout l'honneur revient à M. Tastu, et qui eût fait, il
+y a trente ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, d'un
+cœur joyeux, portée au maître du monde, sans songer à en tirer parti
+pour lui-même, supposition qui est bien plus conforme que l'autre à son
+caractère d'artiste insouciant et désintéressé.
+
+Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La
+voici telle qu'elle a été remise entre mes mains, avec l'autorisation de
+la publier.
+
+
+COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,
+
+A PALMA DE MALLORCA.
+
+Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de
+l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. Il était originaire de la
+Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier à la conquête de la grande
+Baléare, en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion
+remarquable; ce qui lui donnait auprès du _Conquistador_, de ses nobles
+compagnons, et des soldats même, une puissante autorité. Il haranguait
+les troupes, célébrait le service divin, donnait la communion aux
+assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient à cette
+époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et
+le père Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans
+priaient, dit-on après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra.
+
+L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à Toulouse des
+mains de son ami Dominique: il fut envoyé par lui à Paris avec deux
+autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui
+qui établi à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une
+donation que lui fit le procureur du premier évêque de Mallorca, D. J.
+R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231.
+
+Une mosquée et quelques toises de terrain qui en dépendaient servirent
+à la première fondation. Les frères prêcheurs agrandirent plus tard
+la communauté, au moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de
+marchandises, et des donations assez fréquentes qui leur étaient faites
+par les fidèles. Cependant le premier fondateur, frère de Michel de
+Fabra, était allé mourir à Valence, qu'il avait aidé à conquérir.
+
+Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas
+que celui-ci fût de la famille du père Michel, son homonyme; on sait
+seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard ceux
+de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres
+des rois d'Aragon.
+
+Le couvent et son église ont dû éprouver bien des changements avec le
+temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses
+parties des monuments ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un
+riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; mais plus
+loin, faisant partie du monument, ces arches brisées, ces lourdes clefs
+de voûte gisantes sur les décombres, vous annoncent que des architectes
+autres que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé par là.
+
+Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que quelques palmiers
+séculaires, conservés à notre instante prière, nous avons pu déplorer,
+comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine
+et de Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût seule
+présidé à ces démolitions faites sans discernement.
+
+En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir tomber les
+convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le convent de Saint-François qui
+bordait en la gênant la _muralla de Mar_ à Barcelone; mais, au nom de
+l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme
+monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de
+Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens
+de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit
+cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des
+archives du couvent? On y lisait, après les noms de N. Cotoner, grand
+maître de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La
+Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent,
+appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions.
+
+Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais
+ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intérêt que nous prenions
+à ces ruines, à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout
+homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa de nous indiquer
+la tombe armoriée des _Bonapart_, ses aïeux, car telle est la tradition
+mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques
+recherches à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous n'avons pu y
+donner le temps et l'attention nécessaires pour les compléter.
+
+Nous avons retrouvé les armoiries des _Bonapart_, qui sont:
+
+Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, deux, deux et
+deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, au chef d'or, chargé d'un
+aigle naissant de sable;
+
+1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses
+renfermées dans la bibliothèque de M. le comte de Montenegro, nous avons
+pris un _fac-similé_ de ces armoiries;
+
+2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau
+d'exécution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon,
+et dans lequel on trouve, à la date du 15 juin 1549, les preuves de
+noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi
+les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, qui était de la
+maison de _Bonapart_.
+
+Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la
+couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés deux actes à la date de
+1276, relatifs à des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine
+provençale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la
+même époque, l'altération mallorquine, serait devenu _Bonapart_.
+
+En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'île de Corse en
+qualité de _régent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est
+à lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on
+a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman,
+_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On
+sait que les membres de la famille de Napoléon signaient indifféremment
+_Bonaparte_ ou _Buonaparte_.
+
+Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts quelques années
+plus tôt, auraient pu acquérir, s'ils avaient servi à démontrer à
+Napoléon, qui tenait tant à être Français, que sa famille était
+originaire de France?
+
+Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, la découverte de
+M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au
+chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je
+procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter.
+
+Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de
+l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées
+(j'en demande bien pardon à la mode), n'est pas un si grand prince, mais
+qui, de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se
+faire adopter par la France, et la postérité ne lui demandera pas si ses
+ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais
+l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette
+race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit, un
+fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les
+générations antérieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes
+d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi
+d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir
+compte, comme de monuments très-significatifs, pourraient bien jeter
+quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens
+Bonaparte.
+
+En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de
+ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel
+parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est
+ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune?
+Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de
+superstition, et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il
+donc connaissance de son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à
+la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses
+aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de
+voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes.
+
+BONAPART.
+
+(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles
+de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista de
+Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte de
+Montenegro Le MS. est du seizième siècle.)
+
+Mallorca, 20 septembre 1837.
+
+M. TASTU.
+
+PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.
+
+
+
+Nº 1.
+
+FORTUNY.
+
+SON PARE, SOLAR DE MALLORCA
+
+FORTUNY.
+
+Son père, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus
+negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable,
+deux, deux et un.
+
+
+
+Nº 2.
+
+COS.
+
+SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS.
+
+Sa mère, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant
+una flor de lliri sobre lo cap, del mateix.
+
+Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de lis de même.
+
+
+
+Nº 3. BONAPART.
+
+SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.
+
+BONAPART.
+
+Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.
+
+Ici manquait l'explication du blason: les différences proviennent
+de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il
+décalquait; d'ailleurs il a manqué d'exactitude.
+
+
+
+Nº 4. GARI.
+
+SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.
+
+
+GARI.
+
+Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.
+
+Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, en dos, y una;
+segon blau, ab très faxas ondeades, de plata.
+
+Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois
+fasces ondées, d'argent.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+I.
+
+Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, par une matinée
+sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au
+milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir
+de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines
+fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt
+boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides et frais, et partout
+cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien.
+
+Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne
+s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères
+de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un
+certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se
+vantent d'avoir soumis tout leur territoire.
+
+Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; car rien n'est
+plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils
+veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchés,
+échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de
+joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes
+choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier
+pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant
+s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et
+s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de
+gros rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bord du
+torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une ferme
+jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme
+une vigie pour guider le voyageur dans la solitude.
+
+La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre
+et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans
+les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques, la nature, livrée
+à de trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la main de
+l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour
+subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses
+propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un
+ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la
+rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace,
+le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage; et
+quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île,
+l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui
+doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane, où, dans
+les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces
+d'Atala ou de Chaclas.
+
+Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère
+aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins
+très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas; mais praticables
+aux voitures, vous allez en juger.
+
+La voiture _à volonté_ du pays est la _tartane_, espèce de
+coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune
+espèce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet à quatre places,
+portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues
+solides, de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un demi-pied
+de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser
+quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux
+abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de
+siège, les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre
+les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les
+cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, et
+d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point
+mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque
+effroyable secousse qu'il reçoive; et il ne s'interrompt que pour
+proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son
+cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou à grimper quelque
+muraille de rochers.
+
+Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, fondrières, haies
+vives, fossés, se présentent en vain; on ne s'arrête pas pour si peu.
+Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin.
+
+Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure
+de mauvais goût, et vous demandez à votre guide quelle mouche le
+pique.--C'est le chemin, vous répond-il.--Mais cette rivière?--C'est le
+chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours
+le chemin.--A la bonne heure!
+
+Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti, de
+bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous
+auriez infailliblement les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu,
+et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle.
+
+Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de
+balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et
+peut-être à l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les
+bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la
+montagne et l'autre dans le ravin.
+
+On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les autres ne tenir
+aucun compte: pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas
+toujours; mais, quand on verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait
+éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route
+d'Establiments, et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé
+d'horribles douleurs à la tête, qui ne refroidissent pourtant pas son
+désir de retourner à Majorque.
+
+Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les
+nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée,
+quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les
+obstacles. Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces lourdes
+machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et
+solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable
+audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques
+contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures.
+
+Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante
+jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca:
+«En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente
+el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de
+precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de
+Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc.
+
+Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais,
+ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou
+deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le
+cas échéant, il faut dételer les bœufs de la charette ou les chevaux
+de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons,
+souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables
+contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps,
+le voyageur, retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise
+majorquine: _mucha calma_, pour son édification particulière.
+
+Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs
+routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a
+que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la
+Chartreuse à Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route
+différente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer
+par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin
+qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé.
+
+De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues
+majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois
+heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la
+troisième, on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie
+(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais très-étroite,
+horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin.
+
+Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; mais c'est en vain
+que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain
+que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le cœur
+de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins
+leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes,
+le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes
+d'herbes et de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé
+de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier.
+
+Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à terre; car aucune
+charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à
+l'œil par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres,
+et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de
+beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de
+plus mélancolique en même temps, que ces perspectives où le chêne vert,
+le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs
+nuances variées en berceaux profonds; véritables abîmes de verdure,
+où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse
+somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain
+détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un
+mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi
+cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se
+penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la
+vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen,
+je ferme les yeux, et je revois comme dans un rêve cette montagne
+verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel
+rose.
+
+La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés
+jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au
+nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le
+monastère. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'âpreté
+de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un
+vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue, et auquel
+une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur
+divers plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra.
+
+Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond
+incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans
+de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces
+gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre
+taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de
+beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de
+la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en
+dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone.
+Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas,
+à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent
+tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux,
+côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute
+saison.
+
+La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au
+nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce
+jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des
+bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient.
+De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés.
+Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible
+ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense
+plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan
+par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au
+profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et
+au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des
+nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'œil distingue
+encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres,
+fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de
+plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux,
+c'est la plaine; et à cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne
+commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme, on
+croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au
+retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée
+trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective
+éblouissante.
+
+C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à
+désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent
+rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails
+infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues
+profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne
+suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'œuvre de Dieu; et s'il
+fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer
+une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et
+l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de
+bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble
+qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle
+création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je
+m'imagine d'après l'emphase de leur forme.
+
+Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces
+heures de contemplation passées à la Chartreuse. Il me venait bien
+des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule
+d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné
+de bons yeux!
+
+Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles
+sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession
+est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et
+la loi qui préside à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement.
+C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en
+général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des
+pâtres pour la beauté de leurs montagnes.
+
+Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard
+descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et hâtait la
+chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir.
+Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne
+de gauche, et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle
+de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier,
+lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers,
+ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crêtes
+d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs
+obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient
+leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes de dattes de nos
+palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre,
+coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée
+des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un
+paysage d'hiver.
+
+La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la règle des
+chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au
+décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant
+moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres,
+celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à-dire
+considéré comme domaine de l'État. L'État majorquin, ne sachant comment
+utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils
+achevassent de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes qui
+voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité
+extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter,
+peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient
+de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les
+empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le
+dirai ci-après; mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais œil
+notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables.
+
+Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, durant les
+chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent
+chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus
+frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver
+le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la Chartreuse
+avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le
+sacristain et la Maria-Antonia.
+
+La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge qui était venue
+d'Espagne pour échapper, je crois, à la misère, et qui avait loué une
+cellule pour exploiter les hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule
+était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que
+la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie
+femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née,
+ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs
+patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle
+avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser,
+d'un air outragé, et presque en se voilant la face, toute espèce de
+rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour
+l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir
+l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit
+de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un
+crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre
+disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez
+elle votre servante et votre marmite.
+
+Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage, et
+prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai
+jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour
+puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier
+plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à
+la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été
+une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait
+désintéressé dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la
+Catalina, cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet
+de chambre; et la _niña_, petit monstre ébouriffé qui nous servait de
+groom, aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de
+l'Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter: les
+deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la
+petite répondant _amen_, tout en escamotant avec une dextérité sans
+égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à
+faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais
+lorsque les plaies interceptèrent fréquemment les communications avec
+Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la
+Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes
+forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton
+pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur
+mon chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner
+du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de
+poisson, pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux
+de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes.
+
+Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux
+chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs
+du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était
+atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita qui avait
+passé quelques mois avec ses parents à la Chartreuse, et il disait pour
+s'excuser, qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges
+en peinture. Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait des
+prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent
+les gens de sa classe, il avait un pantalon européen et des bretelles
+qui certainement donnaient dans l'œil des filles de l'endroit. Sa sœur
+était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le
+couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le
+village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la
+Maria-Antonia, qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait
+pas d'appétit.
+
+Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour
+reprendre sa robe jadis blanche, et réciter tout seul ses offices en
+grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la
+guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on le
+voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte
+noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des
+opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes.
+C'était un vieillard très méfiant. Ne se plaignant de rien, et priant
+peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte
+inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son
+chiendent à prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir
+été relevé de son vœu de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de
+la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la
+porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes
+médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui
+craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et
+si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander
+ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un
+chartreux à la Chartreuse.
+
+Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture, mais
+c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement
+construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de
+taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette
+vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans
+le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses
+accolées l'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules
+composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur un des côtés
+du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles.
+Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour
+prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de
+dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de
+saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je
+le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de
+ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers
+dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore
+en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les
+siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une
+fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant
+tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces
+voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une fraîcheur qui pouvait bien
+faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les
+jours brûlants de la canicule.
+
+La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel règne un petit
+préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout
+à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines,
+est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté
+contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions
+y trouver des orgues; nous avions oublié que la règle des chartreux
+supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et
+un plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en
+belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement
+disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et
+les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs
+nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné
+attestent une habileté dans la main-d'œuvre qu'on ne trouve plus en
+France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution
+consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île,
+m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession
+à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était
+certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant
+venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc,
+il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve
+et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons.
+Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya
+représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre
+chambre, le scandalisèrent un peu; mais ayant aperçu la _Descente de
+croix_ gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé dans une
+contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait: «Il n'y
+a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois,
+d'aussi beau et d'aussi _naturel_.»
+
+Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et
+les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le
+jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son
+travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche
+entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne
+l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins
+le sont avec les étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule,
+quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les rapports
+qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux,
+et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets
+d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus
+bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon
+nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'était un verre de
+cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont
+certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les
+besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou
+d'un Cafre.
+
+Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet
+d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint
+Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en
+étaient remarquables: les mains, admirablement étudiées, avaient un
+mouvement d'invocation pieuse et déchirante; l'expression de la tête
+était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était
+l'œuvre d'un ignorant; car la statue placée en regard, et exécutée par
+le même manœuvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait
+eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation
+religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute
+que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec
+un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification
+de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette
+philosophie du passé est debout dans la solitude.
+
+L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau,
+communique à celui-ci par un détour fort, simple que, grâce à mon peu de
+mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement
+dans le troisième cloître.
+
+Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il
+est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'œil
+charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien
+cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que
+le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne devait disputer sa
+mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par
+le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie
+de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir
+incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre
+où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et
+les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres
+noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu
+la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre
+qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux
+laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être
+déjà plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son
+dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier
+nain (_chamaerops_) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes
+enfants, et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son
+espèce.
+
+Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes chapelles des
+chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées, et le
+sacristain ne les ouvre à personne, circonstance qui piquait beaucoup
+notre, curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans nos
+promenades, nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de
+sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans
+ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à
+Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.
+
+Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres.
+Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne
+tiennent plus à rien, et quand nous les traversions le soir par un
+gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait
+pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un
+fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix
+lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces
+galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course précipitée
+des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le
+sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient
+tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis de grands
+brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui,
+pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient
+invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour
+nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille
+autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans
+mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le
+plus romantique de la terre.
+
+Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité une bonne fois, ce
+que je n'avais vu qu'en rêve, ou dans les ballades à la mode, et dans
+l'acte des nonnes de _Robert le Diable_, à l'Opéra. Les apparitions
+fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à
+l'heure; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant
+moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en
+général.
+
+A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la
+partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que
+bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une
+petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres
+constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des
+retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires; plusieurs petites
+cours entourées d'étables pour la bétail de la communauté, des logements
+pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme
+on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno.
+
+Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la
+montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et
+nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne
+sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs
+abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si
+récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le
+pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos
+cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs, jusque
+dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire
+des _oremus_, étaient encore lisibles.
+
+Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures,
+nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards
+plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien
+rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du
+supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices religieux de
+la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au
+milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de
+saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux.
+L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés
+n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de
+fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient
+encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets
+contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui
+envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient aux
+petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque.
+
+Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien
+plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées.
+Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée
+rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils
+espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui
+sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme
+des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes;
+et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un
+tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient perdus
+pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la
+superstition entrait peut-être bien pour quelque chose.
+
+Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, consacrées à un
+culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination,
+et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y
+conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs
+fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait;
+elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les
+combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le
+soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je
+n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte
+de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés,
+et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus
+qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai
+conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière.
+
+[Illustration: Costumes majorcains.]
+
+Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous
+eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les
+ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui
+le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il
+était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des
+cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin, où était suspendu
+un long rosaire, appelant les moines, dans ses déclamations avinées, et
+priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu
+de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là surtout qu'il venait
+rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. Il entrait chez
+la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs
+sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son
+brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de
+politesses et de ruses; car le sacristain n'était pas très-brave, et
+craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à
+notre porte à des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en
+vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait tomber aux
+pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre
+porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son
+chapelet dans l'autre.
+
+Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme
+à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par
+ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on
+avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la
+double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siégé
+autrement formidable; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un
+malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était
+pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_,
+car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de
+l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un
+saint homme qui n'en manquait aucune.
+
+[Illustration: Serano de Palma.]
+
+Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que
+je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je
+ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec
+continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître,
+pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre
+comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans
+interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur
+des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches,
+et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient,
+un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien
+moins que Lucifer en personne, accompagné de toute sa cour, un maître
+diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui
+un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des queues de cheval,
+des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères,
+en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces
+vilains gnômes. Après les confessions que je viens de faire, je puis
+avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps
+après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de
+volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade,
+à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une
+apparence vraiment surnaturelle.
+
+C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui
+fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la
+cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange, qui accompagnait leur marche
+était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques
+sales et hideux, jouaient en même temps, et non sur un rythme coupé et
+mesuré, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable à
+celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent
+leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le
+supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils
+l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une _coplita_ sur
+une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais;
+puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou
+quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en
+se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale,
+qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à
+de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère
+très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et
+traînantes dans leur plus grande animation.
+
+Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait
+des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes
+majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est
+de type et de tradition arabes[14].
+
+[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, par une
+nuit tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence
+extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord,
+excepté le timonier, qui pour résister au danger d'en faire autant,
+chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût
+dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart, ou qu'il était à
+demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son
+chant était des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations
+en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au
+hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise.
+C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation
+nonchalante de la voix, où la pensée avait peu de part, mais qui suivait
+le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à
+une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et
+monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.]
+
+Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec
+beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de
+farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth
+daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat.
+Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa
+personne, de me parler en français, et, voulant me demander si je me
+plaisais à la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par
+le mot français _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un léger
+contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes
+les langues.
+
+Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans
+la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de
+papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre.
+L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce
+de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à
+jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de
+l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi
+encore.
+
+Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche
+tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant, avec une
+assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser
+presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait
+inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et
+silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des
+Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, avec sa cape de moine et
+son grand bâton noir à tête d'argent.
+
+Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces
+grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent
+les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et
+continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit
+de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoir en
+chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller
+à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration
+universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place
+qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure
+du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et
+très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière
+espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus
+risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps
+captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces
+messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge.
+
+Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les
+costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les
+femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline,
+appelée _rebozillo_, composée de deux pièces superposées; une qui est
+attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une
+guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre
+qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme _rebozillo en
+volant_; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont
+attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du
+rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la
+ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste
+flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mérinos ou en soie
+noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et
+sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent
+passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles
+ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec
+recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas
+à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs
+brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la
+ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies;
+leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur
+physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je
+ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté.
+
+Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous
+au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il
+se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'étoffe de soie
+bariolée, découpé en cœur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la
+veste noire (_sayo_) courte et collante à la taille, comme un corsage de
+femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches
+par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte
+de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils
+ont la taille serrée dans une ceinture de couleur, et de larges caleçons
+bouffants comme les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées
+dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve,
+et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à
+larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et
+des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de
+cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un
+foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière de turban, qui leur sied
+beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui
+couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet de
+la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur
+sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière
+bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter)
+autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette
+chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de
+l'énergie à toutes les figures.
+
+Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque
+encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune
+jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour
+tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils
+se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou
+d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils
+marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire
+sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers
+pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours,
+en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche
+en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en
+silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence
+et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot
+qui se fierait à leur mine.
+
+Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant
+très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours
+explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets
+étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont
+presque tous les jambes arquées.
+
+Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient,
+sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement
+accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les
+représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune
+et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines
+auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une
+vingtaine d'années seulement?
+
+--Ceci n'est qu'une facétie de voyage.
+
+
+
+II.
+
+J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie
+monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je
+n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits
+mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à
+ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux
+qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais
+voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes
+jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux,
+auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux
+barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle
+et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques
+séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à
+chacun ce qu'il pensait de l'autre.
+
+Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire
+avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge
+tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au cœur par le spectacle des
+guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant
+cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à
+s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion
+de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus.
+Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche
+devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des
+autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni
+l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa
+Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa
+vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts,
+et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la
+considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne
+pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire
+une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords,
+d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y
+eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne
+fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi
+qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux
+mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou
+complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses
+alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de
+terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et
+plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma
+cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces
+angoisses et ces agitations que je lui attribuais.
+
+Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la
+Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de
+salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de
+ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mœurs
+cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que
+toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes,
+les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai
+la description de celle que nous habitions pour donner une idée de
+l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que
+possible.
+
+Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec
+élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et
+d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par
+un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois
+pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la
+prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à
+prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé
+dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à
+coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et
+dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier
+de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située
+au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur
+le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine
+consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus,
+suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin
+protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui
+permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur
+ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette
+troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science
+de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable.
+
+Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau
+long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus
+un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres
+frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur
+un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de
+la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles
+de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite,
+au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la
+montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes,
+le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond
+du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin.
+
+Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un
+réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur
+autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la
+balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant
+dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés
+égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la
+soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de
+vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des
+moines pour le bain et la sobriété des mœurs majorquines à cet égard,
+on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en
+ablutions comme des prêtres indiens.
+
+Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers,
+entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le
+réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs
+et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours
+humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les
+jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des
+orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant
+de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage
+à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai
+parlé déjà; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs
+rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les
+plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la
+splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel
+dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le
+sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables
+jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en
+m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées
+pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie
+d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes.
+
+Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence
+et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être,
+c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette
+cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes
+privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en
+comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite
+à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine
+rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à
+quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la
+même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière;
+enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par
+sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout
+cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et
+d'impuissance.
+
+Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature
+a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce
+qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la
+tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du
+chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement
+mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit
+d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à
+prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette
+épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux
+s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des
+semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les
+faire rentrer dans l'ordre.
+
+Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de
+notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut
+pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de
+poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme
+je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai
+tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas
+pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le
+repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent
+délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme
+s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et
+complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais
+visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il
+l'exprima en maître:
+
+«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils
+nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus
+de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après
+l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit
+que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous
+d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul
+signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils
+ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux.
+
+«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes
+fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence
+solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas,
+plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en
+un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source
+ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel?
+
+«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour
+l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit
+rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de
+Rome_.)
+
+Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de
+réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des
+explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé,
+et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre
+le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines
+obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres
+affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la
+nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes
+comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de
+la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces
+moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les
+lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie,
+voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà
+un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses
+pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie
+sainte de la liberté morale.
+
+Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que
+celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est
+encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication
+fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans
+intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans
+ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait.
+
+«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée,
+décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour
+l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque
+de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de
+Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour
+implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année
+suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma.
+Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses
+prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande
+sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître
+Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi
+Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila:
+
+«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur
+de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le
+premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le
+samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense,
+qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des
+processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des
+enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de
+l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a
+voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès
+le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a
+beaucoup réjoui les habitants.
+
+«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux
+seigneur, et exhausse votre royale couronne.
+
+«Mallorca, 11 septembre 1413.»
+
+«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle
+façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent
+de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du
+couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles.
+
+«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour
+visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère
+qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en
+considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux.
+Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec
+lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite
+pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:
+
+«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent
+Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville
+se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le
+missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste
+et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de
+chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint
+à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du
+tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour
+se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux,
+lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et
+à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui
+l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le
+champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.
+
+«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres
+l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété
+de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir
+s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint
+Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant
+voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en
+devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et,
+comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle,
+et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se
+fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville,
+personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique.
+
+«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres
+hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une
+fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède
+ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le
+nom de _Sa bassa Ferrera_.
+
+«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par
+Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait
+l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un
+sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et
+après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné
+des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien
+des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition
+s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»
+
+Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu
+à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en
+ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent
+Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans
+l'histoire des langues. Voici cette note:
+
+«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en
+langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint
+prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique
+leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si
+on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la
+langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi,
+était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout
+s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre,
+en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux
+îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on
+ne la parlait, une langue romane, sœur, parente ou alliée de la langue
+valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier.
+
+«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du
+poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace,
+d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?»
+
+[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane
+limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction,
+a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes,
+la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée
+qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact
+étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence,
+le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est
+celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne.
+Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon
+faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à
+Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille
+d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le
+Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières
+années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome
+mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les
+articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles
+se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques
+localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_
+masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles
+suivants:
+
+MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel.
+
+FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel.
+
+MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel.
+
+MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_,
+les, au féminin pluriel.
+
+Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage
+antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la
+conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles,
+comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément:
+la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et
+la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la
+civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui,
+le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque
+province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A
+Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances
+officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les
+grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous
+passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque
+_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national
+que vous l'entendez chanter:
+
+ Sas alloles, tots es diamenges,
+ Quan no tenen res mes que fer,
+ Van a regar es claveller,
+ Dihent-li: Veu! ja que no menjes!
+
+ «Les jeunes filles, tous les dimanches,
+ Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire
+ Vont arroser le pot d'œillets,
+ Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»
+
+La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la
+mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait
+rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne
+manque pas de lui répondre:
+
+ Allotes, filau! filau!
+ Que sa camya se riu;
+ Y sino l'apadassau,
+ No v's arribar 'a s'estiu!
+
+ «Fillettes, filez! filez!
+ Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).
+ Et si vous n'y mettez une pièce,
+ Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»
+
+Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des
+étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une
+Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses:
+«Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon
+cœur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter
+la molle cantilène comme une phrase musicale.
+
+Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me
+permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le
+_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième
+siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:
+
+ Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,
+ 'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,
+ Car vengut es lo temps que m'aureis mens,
+ Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,
+ Ne la semblança gaya;
+ Car trobat n'ay
+ Altra quel m'play
+ Sol que lui playa!
+ Altra, sens vos, per que l'in volray be,
+ E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.
+
+ «Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble
+ Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que
+ pour vous;
+ Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.
+ Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,
+ Ni votre feinte gaieté
+ Car j'ai trouvé
+ Une autre qui me plaît:
+ Si je pouvais seulement lui plaire!
+ Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,
+ De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»
+
+Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement
+musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours,
+_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île
+de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée,
+entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces _troubadors_ que
+s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant
+finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les
+troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée
+de la nuit, chantant les _coblets_ improvisées sur le ton de l'éloge ou
+de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser
+ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce
+plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca.
+
+(_Note de M. Tustu_)]
+
+
+
+III
+
+Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales
+dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des
+villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la
+sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison
+rustique.
+
+«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792
+par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs
+fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre
+plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende,
+ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer
+rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les
+prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas
+par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa
+sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait
+continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des
+feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite
+et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les
+divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la
+petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées
+par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa
+mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans
+ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine
+l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa
+cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses
+cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et
+vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle
+avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas
+sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés
+pour l'assister et la défendre dans les tentations.
+
+«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de
+Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le
+chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble.
+Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des
+miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des
+prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les
+interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires,
+puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui
+se trouva vrai.
+
+«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du
+Psalmiste:--«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.»
+
+«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les
+plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas,
+remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la
+sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à
+Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le
+jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour
+de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât
+perpétuellement sur son tombeau.
+
+«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent
+des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig
+lui a consacré un autel et un service religieux.»
+
+J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il
+n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis
+la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique
+l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa
+n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que
+les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien,
+la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la
+poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne
+d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places
+d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple;
+mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres
+qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre.
+La _pagesa_ Catalina était _obéissante, pauvre, chaste et humble_: les
+pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris
+sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils
+dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation.
+Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de
+l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses
+bienheureux.
+
+Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville
+dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de
+plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est
+un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque
+inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui
+partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le
+village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on
+voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou
+les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi
+dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce,
+qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout,
+elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux
+pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de
+conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire
+d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve
+sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait
+les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec
+un billet de confession ou une messe.
+
+L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs
+de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant
+l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en
+général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de
+1836 relative à l'expulsion subite des moines.
+
+«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune,
+ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons
+qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes
+rigueurs, quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les
+moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du moment où les biens
+qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle
+de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le
+reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de
+fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent fort bien que le
+gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une
+corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les
+mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les
+restes d'oisifs repus.»
+
+Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des
+raisons matérielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une
+province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une
+population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des vœux
+secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils
+étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il
+pût être; et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à
+l'époque de nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans se
+don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette
+alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie
+des Majorquins (je les crois très-capables de faire des bons soldats),
+mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du
+repos.
+
+Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des
+brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et
+réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de
+quoi il s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se
+répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. La nouvelle du
+débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles, et le
+capitaine-général reçoit la déposition du prêtre, qui, soit la honte de
+se dédire, soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les
+carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face
+au danger: Palma fut déclarée en état de siège, et toutes les forces
+militaires de l'île furent mises sur pied.
+
+Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied
+étranger ne s'imprima, comme dans l'île de Robinson, sur le sable du
+rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule,
+et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en
+prison comme un séditieux. Mais les mesures de précautions ne furent
+pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à l'époque des
+exécutions de Maroto, l'état de siège durait encore.
+
+Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins
+semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui
+bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce
+n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni
+méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance
+aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du
+journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté
+quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais
+voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu
+compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticité:
+
+ «Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux
+ des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop
+ recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les
+ juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence
+ de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une
+ certitude que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que nous
+ ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les
+ destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera
+ pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps
+ une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre
+ notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne
+ point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu
+ la situation se dessiner plus nettement,» etc.
+
+La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des Majorquins, la
+tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent
+jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais si vous
+leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent
+bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il
+suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se
+détournent du chemin pour vous éviter.
+
+Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves
+gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous
+eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu
+nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de
+quelque pierre à la tête au détour d'un buisson. Malheureusement cet
+acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et
+nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière
+d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et
+juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la
+désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous
+prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma
+fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais
+qu'une _jeune personne_ de neuf ans courût les montagnes _déguisée en
+homme_. Ce n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette
+pruderie.
+
+Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur
+les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous
+poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que
+nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, nous le fûmes
+encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu,
+qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne
+nous vendre leur poisson, leurs œufs et leurs légumes qu'à des prix
+exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage.
+A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un
+air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de
+terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait
+majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour
+entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir
+marchandé.
+
+Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre
+les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le
+troisième demandait le triple, si bien qu'il fallait être à leur merci
+et mener une vie d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris
+une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner
+à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre
+providence, et dont, si j'étais empereur romain, je voudrais mettre le
+bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie,
+aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que
+ce fût; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain
+comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux.
+
+C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien
+portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du
+repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois
+et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle
+et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une
+affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme
+un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé
+jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire
+pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade.
+
+Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et les privations
+dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fut condamné par toute
+la faculté de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais
+l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe,
+dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait,
+comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous
+résigner pour lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins
+pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou
+_chippé_ par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait
+pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les
+flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai
+mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais
+pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je
+pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir tous
+les jours à notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manière
+dont ils étaient apprêtés, quand nous n'y avions pas l'œil et la main,
+lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce
+dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous
+vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes _maîtres Floh_, dont
+Hoffmann eût fait autant de malins esprits, mais que certainement il
+n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire
+d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table.
+
+[Illustration: Valldemosa.]
+
+Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous
+toutes les formes et sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de
+saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de sa gargote, et
+disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir:
+du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on
+fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc,
+et au moins deux cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle
+profusion d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives de tout
+genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur
+la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens:
+ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par
+le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie
+de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des
+oranges sucrées; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches
+de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel
+blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. Il y a
+bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa,
+chaque graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été taxée
+sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était
+aussi plat et aussi sec que les poulets.
+
+Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, pour avoir le
+plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son
+corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des
+oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à
+cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand
+morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes
+hommage à la Maria-Antonia, qui l'apprêta et le dégusta avec délices.
+
+Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous
+eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne,
+nous vîmes les pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des
+gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire
+d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incompréhensibles.
+Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de
+ces volatiles inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en les
+regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être que cela ne mange
+pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours
+dans l'air.» Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par
+l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des
+condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies
+de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis.
+
+[Illustration: Escalier du château de Valldemosa.]
+
+A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis.
+Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que
+le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les
+vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu aux
+Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix
+plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins
+chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à
+nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui
+était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source
+qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque: nos
+dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne
+saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut
+peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne
+pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés
+incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre,
+de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau
+du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le
+jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En
+revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga
+et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre
+de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une
+pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute
+l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans
+éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de
+Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et
+charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes,
+dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait
+l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de
+disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le
+faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que,
+comparativement au nôtre, ce n'était rien encore; et nous avions le
+plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus,
+nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable fruit que
+je sache.
+
+Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète,
+contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée
+fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même
+dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les
+plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions
+des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le
+premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta
+cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau
+qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer,
+et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert
+longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir
+presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant
+fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière
+dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par
+dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal
+sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte,
+j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un
+mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans
+un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs.
+J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre
+j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé,
+quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes
+flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier
+de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou
+à un journaliste!
+
+Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis,
+reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans
+l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation
+céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons
+du huitième fossé de l'enfer.
+
+Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables,
+des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres,
+et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée
+que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française,
+établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres
+de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous
+avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe
+dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou
+les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche.
+
+Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme
+celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux
+en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine.
+Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces
+nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni
+par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une
+finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le
+pays.
+
+Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires
+dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de
+chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois
+blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles
+très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de
+tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve,
+et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de
+Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.
+
+Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner
+l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège,
+et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière
+précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on
+se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de
+fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à
+travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est
+vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la
+remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a
+semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté:
+nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était
+presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie
+par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque
+brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette
+eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le
+bois qu'on posait dessus.
+
+Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille
+extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes
+les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux
+mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents
+francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de
+la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti
+à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en
+chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des
+Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps
+que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la
+muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle
+noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son
+caractère antique et monacal.
+
+Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche
+personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il
+n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer
+sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès
+pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de
+pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il
+nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_
+de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose
+malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison
+qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce
+que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous
+eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes
+donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des
+nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses
+pages.
+
+Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des
+vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment
+que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a
+de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et
+quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite
+qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une
+mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai
+qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés
+de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si
+vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la
+chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être
+permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu.
+Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux
+communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée
+et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les
+peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique
+et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers,
+sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus
+antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je
+l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants,
+élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et
+assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent
+soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus
+dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée
+contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de
+raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres.
+Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais
+un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me
+punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je
+leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste,
+les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage
+en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les
+malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus
+intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du
+temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé
+avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et
+s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été
+victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui
+n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la
+charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion
+du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa
+cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un
+étranger.
+
+Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été
+émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier
+majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas
+d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de
+parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on
+soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un
+fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que
+toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans
+une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles
+rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent
+cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation
+financière.
+
+Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et
+ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en
+argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille,
+et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne
+sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux
+autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les
+honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement
+ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des
+juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment
+combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés
+et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres
+chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger
+au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs
+ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts
+avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en
+vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.
+
+Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans
+sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le
+plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est
+inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande
+tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie
+diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que
+pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre
+nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital.
+Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs
+pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez
+nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement
+sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile
+et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais
+propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne
+vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse,
+il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé
+à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes
+choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux.
+
+Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche
+(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe
+intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès.
+Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et
+vous verrez!
+
+Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des mœurs
+paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne
+connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à
+mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il
+n'est pas plus haïssable qu'un bœuf ou un mouton, car il n'est guère
+plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il
+récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il
+mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son
+pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne,
+ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un
+étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à
+son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins
+de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins.
+
+Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant
+environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes,
+nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune
+et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs
+espiègles et fuyards.
+
+Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures
+revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi
+dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent
+bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race
+est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus
+avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux,
+inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment
+de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les
+chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence,
+épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le
+cœur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres
+est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou
+d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être
+assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur
+d'autres hommes ne réjouit que le cœur des orgueilleux. Je m'imagine
+que tous les cœurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler,
+mais élever à eux, en un clin d'œil, tout ce qui est au-dessous d'eux,
+afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité
+et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine.
+
+Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les cœurs, et que
+ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes,
+en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent
+pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils
+ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur
+tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont
+dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils
+retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des
+premiers.
+
+
+
+IV
+
+Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et
+quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre
+aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du
+poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans
+mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade
+empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos
+vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait
+jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les
+aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos
+pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre.
+La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous
+sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie
+efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un
+de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas
+une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire
+le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger
+de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste.
+Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les
+autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie
+qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves
+le cœur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force
+qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous
+souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne
+comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par
+eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié.
+
+J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion
+scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand
+médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur
+mon cœur.
+
+Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle
+ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres,
+peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est
+trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse
+qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée.
+
+Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui
+ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres
+heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques,
+pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses
+étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade
+en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai
+soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais
+pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de
+lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais
+la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que
+chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si
+vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me
+disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en
+préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était
+celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des
+Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel
+de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés.
+
+Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les
+mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais
+malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du
+pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par
+la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque
+pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le
+lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y
+a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on
+nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous
+l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus
+plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins
+pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la
+cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces
+prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et
+la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique,
+au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez
+très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup
+des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais
+ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes
+enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres
+diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites
+et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce
+lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de
+cas, mais qui nous parut repoussante.
+
+Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle
+n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était
+fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait
+coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour
+cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen
+qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de
+bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère
+cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de
+notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue
+et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les
+pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine
+blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on
+n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur
+les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit
+un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais
+à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si
+petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la
+Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous
+le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous
+eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du
+lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi,
+faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions
+guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une
+malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne
+est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont
+pas l'habitude.
+
+Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes
+dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi
+faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il
+nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui
+vaut trois sous de France.
+
+A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres
+et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit;
+car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer
+aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que
+mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un
+poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et
+pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants
+étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le
+nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés
+et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des
+montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un
+rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée,
+un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif
+d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de
+lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces
+plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie
+prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable
+fraîcheur.
+
+Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. Je ne me rappelle pas
+la première avec plaisir, quoiqu'elle fût magnifique d'aspects. Mais
+notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre
+séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue
+qui détermina l'invasion de sa maladie. Notre but était un ermitage
+situé au bord de la mer, à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes
+le bras droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par un
+chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à la côte nord de
+l'île. A chaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de
+la mer, vue à des profondeurs considérables, au travers de la plus belle
+végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles,
+couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans
+falaises pâles, sans grèves désolées et sans plage limoneuse. Dans
+tout ce que j'ai vu des côtes de France, même sur les hauteurs de
+Port-Vendres, où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a
+toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant vanté de
+Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés d'énormes lézards qui
+sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de
+leur nombre toujours croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, à
+Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de
+varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la
+mer. A Majorque, je la vis enfin comme je l'avais rêvée, limpide et
+bleue comme le ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir
+régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable,
+vue d'une certaine hauteur, et encadrée de forêts d'un vert sombre.
+Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait
+une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière.
+Néanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre
+l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, n'eut pas le
+caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte
+quelques mois plus tard.
+
+Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq n'avaient
+aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que
+leur profession le comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous
+les trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la mer s'étend
+sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus
+stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le
+supérieur quitta sa bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége;
+ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. Il
+nous parla des austérités de la vie qu'il menait, et surtout du froid
+intolérable qui régnait sur ce rivage; mais quand nous lui demandâmes
+s'il y gelait quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre ce
+que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue,
+et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de
+Majorque. Cependant il avait une idée de la France pour avoir vu passer
+la flotte qui marcha en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus
+beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il
+nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger; et quand
+nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de
+grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple.
+
+Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, où nous vîmes le
+doyen des ermites. Nous le prîmes pour un centenaire, et fûmes surpris
+d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un
+état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à
+fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes.
+Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le
+prieur l'ayant appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour
+de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait
+toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure décomposée,
+dont je détournai les yeux avec empressement, comme de la chose la plus
+effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur fîmes
+l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, et sont encore en
+grande vénération parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de
+rien.
+
+En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par un vent violent
+qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si
+fatigante que notre malade en fut brisé.
+
+La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de
+Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma
+vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne
+sache pas qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois dans
+ma vie.
+
+Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait tout à coup.
+Nous étions au mois de février; tous les amandiers étaient en fleurs,
+et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la
+couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence
+que l'œil pût trouver entre les deux saisons; car les arbres de cette
+région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure
+n'ont point à subir les coups de la gelée; les gazons conservent toute
+leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil
+pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de
+neige, la bourrasque balançait, sur nos berceaux treillagés, de jolies
+petites roses grimpantes, qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient
+pas moins de fort bonne humeur.
+
+Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la porte du couvent, un
+jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois
+heures, nous nous mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir
+la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre
+curiosité, quoique mes enfants, qui couraient comme des chamois,
+m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la
+visite à l'ermitage, première cause de notre douleur, m'eût laissé une
+rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse pas à voir de la
+plaine un aussi beau déploiement de mer que je l'avais vu du haut de
+la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon
+encaissé de Valldemosa.
+
+J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse la chaîne
+s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée monte entre ses deux bras
+élargis jusqu'à la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter
+à l'horizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement
+commettaient une erreur singulière: au lieu de voir que la plaine
+montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de
+moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer,
+et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment
+m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec
+la Chartreuse, fût plus basse de deux à trois mille pieds? Je m'étonnais
+bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que
+je la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, et je ne
+sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois
+de Paris, car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais
+pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à
+quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la mer battait la base
+de l'île à une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes
+enfants m'engageaient à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à
+deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de
+deux pas d'enfant, c'est-à-dire, dans la réalité, de deux pas de géant;
+car on sait que les enfants marchent par la tête, sans jamais se
+souvenir qu'ils ont des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit
+Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du
+monde sans s'en apercevoir.
+
+Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que nous n'atteindrions
+jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils
+prétendait savoir le chemin; mais, comme tout est chemin quand on a des
+bottes de sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus dans la
+vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que je ne pouvais pas, comme
+lui et sa sœur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis
+un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers
+la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre,
+et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à
+l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le
+parti de demander au premier paysan que je rencontrerais si, par hasard,
+il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer.
+
+Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, trois pastourelles,
+peut-être trois fées travesties, remuaient la crotte avec des pelles
+pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première
+n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la même qui
+remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse
+dent. La seconde vieille était, selon toutes les apparences, Carabosse,
+la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux
+nous firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du
+côté de ma fille, dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde
+hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils,
+dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième,
+qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du fossé, et,
+jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à
+marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée; mais
+sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler
+_Périca de Pier-Bruno_.
+
+Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et
+ma chèvre sont les seuls êtres vivants qui aient gardé un peu de mon
+cœur à Valldemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre
+eût rougi de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le gazon
+humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme
+ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et
+curieux, son obligeance désintéressée, nous la firent trouver aussi pure
+qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats,
+avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la
+régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa
+taille était fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De
+dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante,
+et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la
+lisière de son champ, puis nous fit traverser une prairie semée et
+bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; et je ne vis plus du tout la
+mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne, et que la
+malicieuse Périca se moquait de nous.
+
+Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré, et
+nous vîmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de
+sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous
+nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un
+autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de
+ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir.
+Peu à peu je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier,
+quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais bien pour des
+pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau, que pour le coup
+j'avais, non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle
+dans le cerveau; et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles
+calcaires qui se dressaient comme des géants de cent pieds de haut le
+long des parois de la côte, cherchant toujours à voir le fond d'une anse
+qui s'enfonçait sur ma droite dans les terres, et où les barques de
+pêcheurs paraissaient grosses comme des mouches.
+
+Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous de moi que la
+mer toute bleue. Le sentier avait été se promener je ne sais où; la
+Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à
+quatre pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et vis ma
+fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger; et,
+quand j'eus fait un peu de réflexion, je m'aperçus que la terreur et le
+désespoir de ces enfants n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et
+je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à moins que je
+n'eusse réussi à marcher à la renverse, comme une mouche sur le plafond;
+car les rochers où je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la
+base de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je vis
+le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus une peur
+épouvantable, et je me dépêchai de remonter avec eux; mais, quand je les
+eus en sûreté derrière un des gigantesques pains de sucre, il me
+prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de
+l'excavation.
+
+Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là,
+et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre
+sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre
+dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je
+commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues
+se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels accords
+magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de
+découvrir, lorsque mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer
+violemment en arrière. Force me fut de tomber de la façon la moins
+poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure
+et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit
+de si belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, mais non pas
+sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent
+tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce
+jour-là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.
+
+Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que
+ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est
+absolument vrai qu'en fait d'art et d'œuvre humaine. Quant à moi, soit
+que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait
+plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus
+souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu,
+et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des
+heures où je l'étais moi-même.
+
+Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher.
+J'aurais peut-être vu là Amphitrite en personne sous une voûte de nacre
+et le front couronné d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu
+que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en
+ravin comme des colonnes, les; autres pendantes comme des stalactites
+de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des
+attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous
+déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient sur l'abîme,
+et du fond, de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au
+ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue
+d'une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait,
+de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra.
+
+Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles
+liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois, nous
+arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes
+point jusqu'à la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en
+morceaux pour montrer à notre malade un fragment, gros comme sa tête,
+de cette plante merveilleuse. Périca, chargée d'un grand fagot qu'elle
+avait ramassé en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et
+rapides, elle nous donnait à chaque instant par le nez, nous reconduisit
+jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la Chartreuse
+pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire
+accepter. Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais
+quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une créature humaine
+douce, charmante et serviable sans arrière-pensée! Le soir nous étions
+tous réjouis de ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être
+sympathique.
+
+
+
+V.
+
+Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à
+Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle
+pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour
+cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques
+à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais
+quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je
+lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le
+vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout
+le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque là, il ne saurait
+faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du
+chemin, tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers, tantôt
+devant une croix de pierre, délicat ouvrage du quinzième siècle, et
+tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers.
+
+Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères
+nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation
+la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains.
+C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le
+contraire, quand même j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas
+le moindre désir. A voir l'aspect formidable, la grosseur démesurée et
+les altitudes furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination les
+a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se
+promène le soir sous leur ombrage, il est nécessaire de bien se
+rappeler que ce sont là des arbres; car si on en croyait les yeux
+et l'imagination, on serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces
+monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons
+énormes, la gueule béante et les ailes déployées; les autres se roulant
+sur eux-mêmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec
+fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop,
+emportant sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là un reptile
+sans nom qui dévore une biche pantelante; plus loin un satyre qui
+danse avec un bouc, moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre
+crevassé, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix
+arbres distincts, et qui représente tous ces monstres divers pour se
+réunir en une seule tête, horrible comme celle des fétiches indiens, et
+couronnée d'une seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui
+jetteront un coup d'œil sur les planches de M. Laurens ne doivent pas
+craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés.
+Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires, et
+j'espère que le _Magasin pittoresque_, cet amusant et infatigable
+vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en
+route un beau matin pour nous en rapporter quelques échantillons de
+premier choix.
+
+Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés d'où l'on s'attend
+toujours à entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant
+ou leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait
+rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau[16]. Les eaux
+limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupré.
+Des parties plus arrangées et où la nature, quoique libre, semble
+prendre, par excès de coquetterie, des airs classiques et fiers,
+tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables _fouillis_
+où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de
+guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne
+vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une
+baguette magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma poche.
+
+[Note 16: Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours,
+n'est point connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture,
+qui lui interdit depuis plusieurs années le droit d'exposer des
+chef-d'œuvres.]
+
+Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son
+palais jauni et délabré, n'ai-je pas songé à Decamps, le grand maître
+de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique,
+l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la gaieté, de la
+poésie, de la vie en un mot, aux murailles même! Les beaux enfants
+basanés qui jouaient dans notre cloître, en costume de moines,
+l'auraient diverti au suprême degré. Il aurait eu là des singes à
+discrétion, et des anges à côté des singes, des pourceaux à face
+humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres;
+Périca, belle comme Galatée, crottée comme un barbet, et riant au soleil
+comme tout ce qui est beau sur la terre.
+
+Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher artiste, que j'aurais
+voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait
+l'inondation livide.
+
+Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant
+de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas, non plus qu'à
+moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce soir-là
+archi-romantique, archi-folle et archi-sublime.
+
+Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies
+de l'hiver, pour aller disputer le piano de Pleyel aux féroces douaniers
+de Palma. La matinée avait été assez pure et les chemins praticables;
+mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de
+plus belle. Ici, nous nous plaignons de la pluie, et nous ne savons ce
+que c'est: nos plus longues pluies ne durent pas deux heures; un nuage
+succède à un autre, et entre les deux il y a toujours un peu de répit. A
+Majorque, un nuage permanent enveloppe l'île, et s'y installe jusqu'à ce
+qu'il soit épuisé; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre
+et cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution
+d'intensité.
+
+Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le birlocho, espérant
+arriver à la Chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et
+faillîmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvisé.
+Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille
+difficultés pour se mettre en route: son cheval était déferré, son mulet
+boiteux, son essieu cassé, que sais-je! Nous commencions à connaître
+assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le
+forçâmes de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine du
+monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas, il refusait
+nos cigares; il ne jurait même pas après son mulet, ce qui était bien
+mauvais signe; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer,
+il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui
+connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, nous eûmes bientôt
+rencontré le torrent, et nous y entrâmes, mais nous n'en sortîmes pas.
+Le bon torrent, mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le
+chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivière dont les
+eaux bouillonnantes nous arrivaient de face, à grand bruit et au pas de
+course.
+
+Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur notre pusillanimité,
+vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à
+pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de
+pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si
+bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable.
+Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques,
+puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne.
+Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable
+se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et
+dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait
+très-bien, et nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au
+dire de mon fils, _la marée montait_, nous allions au hasard, recevant
+des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier
+semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes
+si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre
+l'âme: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge
+du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en
+reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre
+chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en
+distance, se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi
+à un niveau inférieur.
+
+Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon
+compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la
+figure du birlocho, qui, debout, les jambes écartées sur son brancard,
+mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos
+dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris
+confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa
+destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent
+pas dire, mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil
+sur leur front.
+
+Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre
+malheureux sort, se résigna à le partager, et devenant tout à coup
+héroïque: «N'ayez pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix
+paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui
+trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, et se releva enfin à
+demi noyé. La brouette s'enfonça de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de
+l'autre côté: «Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres,
+des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un
+navire qui a touché les écueils sans se briser.
+
+Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il fallut recommencer
+cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de
+gagner la montagne. Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet,
+épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et
+du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous
+descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait
+maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes ainsi pied à terre
+je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension,
+pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet
+s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes
+le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la
+Chartreuse à pied.
+
+Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent
+impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes.
+D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à
+grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait
+souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque,
+dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La
+pluie tombait à flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient
+à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des
+ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux,
+sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant
+craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions
+forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poète narquois,
+que Jupiter eût mouché la chandelle.
+
+C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu,
+Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets
+et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune
+reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur
+rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient
+comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs
+linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous
+la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante
+de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée
+du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne
+sais quel rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau
+trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à
+peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en
+réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air,
+disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous
+semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même
+pas voir le sol où nous hasardions les pieds.
+
+Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes
+hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait,
+et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures
+à faire cette dernière lieue.
+
+Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre
+ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en
+état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de
+supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante;
+il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour nous
+consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en
+chœur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future.
+«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est
+phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi,
+quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme
+personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis s'arrangeront comme
+ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là; pour moi, je
+ne m'en mêlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!»
+
+Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité
+nous trouvâmes sur le navire majorquin.
+
+Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour
+toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience
+d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant
+de la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. Quelques
+instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous
+rendîmes à bord du _Méléagre_.
+
+En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propreté et
+l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes
+et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant,
+du médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant la main
+de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous
+sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme: «Vive la
+France!» Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les
+sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé.
+
+Et la morale de cette narration, puérile peut-être, mais sincère, c'est
+que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres,
+avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes,
+mais bien avec les hommes ses semblables.
+
+Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est
+le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du
+combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend
+que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est
+point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler
+l'abîme qui se creuse au fond de l'âme.
+
+J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur bon enfant
+avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi, mes frères, nous
+avons le cœur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce
+qu'il nous reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement;
+car nous sommes comme ces enfant d'un même sein qui se taquinent, se
+querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter.
+
+
+
+FIN D'UN HIVER A MAJORQUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 ***
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 ***</div>
+
+<h3>George Sand</h3>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+<br><br>
+<h1>UN HIVER A MAJORQUE</h1>
+<br><br><br>
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+
+<p>Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon
+ami François Rollinat, et sa raison d'être dans les
+réflexions qui ouvrent le chapitre IV; je ne saurais que
+les répéter: «Pourquoi voyager quand on n'y est pas
+forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes
+traversées sur un autre point de l'Europe méridionale,
+je m'adresse la même réponse qu'autrefois à mon retour
+de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant de voyager que
+de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque
+douleur à distraire ou quelque joug à secouer?»</p>
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+<p>Nohant, 25 août 1855.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LETTRE<br>
+D'UN EX-VOYAGEUR<br>
+A UN AMI SÉDENTAIRE.</h3>
+
+
+<p>Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François,
+qu'emporté par le fier et capricieux <i>dada</i> de l'indépendance,
+je n'ai pas connu de plus ardent plaisir en ce
+monde que celui de traverser mers et montagnes, lacs et
+vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages,
+je les ai faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre
+chaude et les coudes appuyés sur les bras râpés du
+fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas que tu n'en
+fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois:
+c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton
+temps, ni ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni
+tes pieds glacés sur les plaines neigeuses du pôle, ni les
+affreuses tempêtes essuyées sur mer, ni tes attaques de
+brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des fatigues
+que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter
+tes pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures
+de cigare à la doublure de ton pourpoint.</p>
+
+<p>Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de
+mouvement physique, je t'envoie la relation du dernier
+voyage que j'ai fait hors de France, certain que tu me
+plaindras plus que tu ne m'envieras, et que tu trouveras
+trop chèrement achetés quelques élans d'admiration
+et quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise
+fortune.</p>
+
+<p>Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la
+part des habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes
+et des plus comiques. Je regrette qu'elle soit trop
+longue pour être publiée à la suite de mon récit; car le
+ton dont elle est conçue et l'aménité des reproches qui
+m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur l'hospitalité,
+le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard
+des étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse:
+mais qui pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis,
+s'il y a de la vanité et de la sottise à publier les compliments
+qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas peut-être plus
+encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures
+dont on est l'objet?</p>
+
+<p>Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour
+compléter les détails que je te dois sur cette naïve population
+majorquine, qu'après avoir lu ma relation, les plus
+habiles avocats de Palma, au nombre de quarante, m'a-t-on
+dit, se réunirent pour composer à frais communs
+d'imagination un terrible factum contre l'<i>écrivain immoral</i>
+qui s'était permis de rire de leur amour pour le gain
+et de leur sollicitude pour l'éducation du porc. C'est le
+cas de dire <i>avec l'autre</i> qu'à eux tous ils eurent de l'esprit
+comme quatre.</p>
+
+<p>Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés
+contre moi; ils ont eu le temps de se calmer, et moi celui
+d'oublier leur façon d'agir, de parler et d'écrire. Je ne
+me rappelle plus, des insulaires de ce beau pays, que les
+cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les manières
+affectueuses seront toujours dans mon souvenir
+comme une compensation et un bienfait du sort. Si je ne
+les ai pas nommées, c'est parce que je ne me considère
+pas comme un personnage assez important pour les honorer
+et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis
+sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit)
+qu'elles auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui
+les empêchera de se croire comprises dans mes irrévérencieuses
+moqueries, et de douter de mes sentiments pour
+elles.</p>
+
+<p>Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé
+cependant quelques jours fort remplis avant de nous embarquer
+pour Majorque. Aller par mer de Port Vendres à
+Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à vapeur,
+est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver
+sur le rivage de Catalogne l'air printanier qu'au
+mois de novembre nous venions de respirer à Nîmes, mais
+qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur de l'été
+nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise
+de mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout
+nuage les vastes horizons encadrés au loin de rimes tantôt
+noires et chauves, tantôt blanches de neige. Nous fîmes
+une excursion dans la campagne, non sans que les bons
+petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent
+bien mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise
+rencontre, nous ramener lestement sous les murs de la
+citadelle.</p>
+
+<p>Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient
+tout ce pays par bandes vagabondes, coupant les
+routes, faisant invasion dans les villes et villages, rançonnant
+jusqu'aux moindres habitations, élisant domicile
+dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de
+la ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher
+pour demander au voyageur la bourse ou la vie.</p>
+
+<p>Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs
+lieues au bord de la mer, et ne rencontrâmes que des détachements
+de christinos qui descendaient à Barcelone.
+On nous dit que c'étaient les plus belle troupes de l'Espagne:
+c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal
+tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais
+hommes et chevaux étaient si maigres, les uns avaient la
+face si jaune et si hâve, les autres la tête si basse et les
+flancs si creusés, qu'on sentait en les voyant le mal de la
+faim.</p>
+
+<p>Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications
+élevées autour des moindres hameaux et devant
+la porte des plus pauvres chaumières: un petit mur d'enceinte
+en pierres sèches, une tour crénelée grande et
+épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien
+de petites murailles à meurtrières autour de chaque toit,
+attestaient qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne
+se croyait en sûreté. En bien des endroits, ces petites fortifications
+ruinées portaient les traces récentes de l'attaque
+et de la défense.</p>
+
+<p>Quand on avait franchi les formidables et immenses
+fortifications de Barcelone, je ne sais combien de portes,
+de ponts-levis, de poternes et de remparts, rien n'annonçait
+plus qu'on fût dans une ville de guerre. Derrière une
+triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne
+par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse
+se promenait au soleil sur la <i>rambla</i>, longue allée plantée
+d'arbres et de maisons comme nos boulevards: les
+femmes, belles, gracieuses et coquettes, occupées uniquement
+du pli de leurs mantilles et du jeu de leurs
+éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant,
+causant, lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra
+italien, et ne paraissant pas se douter de ce qui se passait
+de l'autre coté de leurs murailles. Mais quand la
+nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, la
+ville livrée aux vigilantes promenades des <i>sérénos</i>, on
+n'entendait plus, au milieu du bruissement monotone de
+la mer, que les cris sinistres des sentinelles, et des coups
+de feu, plus sinistres encore, qui, à intervalles inégaux,
+partaient, tantôt rares, tantôt précipités, de plusieurs
+points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien
+loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières
+lueurs du matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant
+une heure ou deux, et les bourgeois semblaient
+dormir profondément, pendant que le port s'éveillait et
+que le peuple des matelots commençait à s'agiter.</p>
+
+<p>Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait
+de demander quels étaient ces bruits étranges et
+effrayants de la nuit, il vous était répondu en souriant
+que cela ne regardait personne et qu'il n'était pas prudent
+de s'en informer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois,
+une cinquantaine d'années, la vallée de Chamounix, ainsi
+que l'atteste une inscription taillée sur un quartier de
+roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.</p>
+
+<p>La prétention est un peu forte, si l'on considère la
+position géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à
+un certain point, si ces touristes, dont je n'ai pas
+retenu les noms, indiquèrent les premiers aux poëtes et
+aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva son
+admirable drame de <i>Manfred</i>.</p>
+
+<p>On peut dire en général, et en se plaçant au point de
+vue de la mode, que la Suisse n'a été découverte par le
+beau monde et par les artistes que depuis le siècle dernier.
+Jean-Jacques Rousseau est le véritable Christophe
+Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien
+observé M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme
+dans notre langue.</p>
+
+<p>N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques
+à l'immortalité, et en cherchant bien ceux que
+je pourrais avoir, j'ai trouvé que j'aurais peut-être pu
+m'illustrer de la même manière que les deux Anglais de
+la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir
+découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu
+si exigeant, qu'il ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire
+inciser mon nom sur quelque roche baléarique. On eût
+exigé de moi une description assez exacte, ou tout au
+moins une relation assez poétique de mon voyage, pour
+donner envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole;
+et comme je ne me sentis point dans une disposition
+d'esprit extatique en ce pays-là, je renonçai à la
+gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le
+granit ni sur le papier.</p>
+
+<p>Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des
+contrariétés que j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été
+possible de me vanter de cette découverte; car chacun,
+après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait pas de
+quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui;
+car Majorque est pour les peintres un des
+plus beaux pays de la terre et un des plus ignorés. Là
+où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, l'expression
+littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je
+ne songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon
+et le burin du dessinateur pour révéler les grandeurs et
+les grâces de la nature aux amateurs de voyages.</p>
+
+<p>Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes
+souvenirs, c'est parce que j'ai trouvé un de ces derniers
+matins sur ma table un joli volume intitulé:</p>
+
+<p><i>Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque,
+par J.-B. Laurens</i>.</p>
+
+<p>Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver
+Majorque avec ses palmiers, ses aloès, ses monuments
+arabes et ses costumes grecs. Je reconnaissais tous les
+sites avec leur couleur poétique, et je retrouvais toutes
+mes impressions effacées déjà, du moins à ce que je
+croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille,
+qui ne réveillât en moi un monde de souvenirs,
+comme on dit aujourd'hui; et alors je me suis senti,
+sinon la force de raconter mon voyage, du moins celle
+de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent,
+laborieux, plein de rapidité et de conscience
+dans l'exécution, et auquel il faut certainement restituer
+l'honneur que je m'attribuais d'avoir découvert l'île de
+Majorque.</p>
+
+<p>Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée,
+sur des rives où la mer est parfois aussi peu hospitalière
+que les habitants, est beaucoup plus méritoire que la
+promenade de nos deux Anglais au Montanvert. Néanmoins,
+si la civilisation européenne était arrivée à ce
+point de supprimer les douaniers et les gendarmes, ces
+manifestations visibles des méfiances et des antipathies
+nationales; si la navigation à la vapeur était organisée
+directement de chez nous vers ces parages, Majorque
+ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y
+rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement
+des beautés aussi suaves et des grandeurs étranges
+et sublimes qui fourniraient à la peinture de nouveaux
+aliments.</p>
+
+<p>Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander
+ce voyage qu'aux artistes robustes de corps et
+passionnés d'esprit. Un temps viendra sans doute où les
+amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront
+aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à
+Genève.</p>
+
+<p>Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor
+sur les vieux monuments de la France, M. Laurens,
+livré maintenant à ses propres forces, a imaginé, l'an
+dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles il avait eu
+si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé
+un grand battement de coeur en touchant ces rives où
+tant de déceptions l'attendaient peut-être en réponse à
+ses songes dorés. Mais ce qu'il allait chercher là, il devait
+le trouver, et toutes ses espérances furent réalisées;
+car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la peinture.
+Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui
+a conservé dans ses moindres constructions la tradition
+du style arabe, jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles,
+et triomphant dans sa <i>malpropreté grandiose</i>, comme
+dit Henri Heine à propos des femmes du marché aux
+herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche
+en végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général,
+a tout autant de largeur, de calme et de simplicité. C'est
+la verte Helvétie sous le ciel de la Calabre, avec la solennité
+et le silence de l'Orient.</p>
+
+<p>En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui
+passe sans cesse donnent aux aspects une mobilité de
+couleur et pour ainsi dire une continuité de mouvement
+que la peinture n'est pas toujours heureuse à reproduire.
+La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle
+semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte
+des formes altières et bizarres; mais elle ne déploie pas
+ce luxe désordonné sous lequel les lignes du paysage
+suisse disparaissent trop souvent. La cime du rocher
+dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant,
+le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans
+que la brise capricieuse dérange la majesté de sa chevelure,
+et, jusqu'au moindre cactus rabougri au bord du
+chemin, tout semble poser avec une sorte de vanité pour
+le plaisir des yeux.</p>
+
+<p>Avant tout, nous donnerons une description très-succincte
+de la grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un
+article de dictionnaire géographique. Cela n'est point si
+facile qu'on le suppose, surtout quand on cherche à s'instruire
+dans le pays même. La prudence de l'Espagnol
+et la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un
+étranger ne doit adresser à qui que ce soit la question
+la plus oiseuse du monde, sous peine de passer pour un
+agent politique. Ce bon M. Laurens, pour s'être permis
+de <i>croquer</i> un castillo en ruines dont l'aspect lui plaisait,
+a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur,
+qui l'accusait de lever le plan de sa forteresse<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Aussi
+notre voyageur, résolu à compléter son album ailleurs
+que dans les prisons d'État de Majorque, s'est-il bien
+gardé de s'enquérir d'autre chose que des sentiers de la
+montagne et d'interroger d'autres documents que les
+pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque,
+je ne serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse
+consulté le peu de détails qui nous ont été transmis sur
+ces contrées. Mais là ont recommencé mes incertitudes;
+car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement
+entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent
+et se dénigrent si superbement les uns les autres,
+qu'il faut se résoudre à redresser quelques inexactitudes,
+sauf à en commettre beaucoup d'autres. Voici toutefois
+mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne
+pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence
+par déclarer qu'il est incontestablement supérieur à tous
+ceux qui le précèdent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>«La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage fut
+une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus. C'était le
+castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon dessin, que
+je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine à faire peur,
+ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, contrairement aux lois
+du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint à l'instant une prison
+pour moi.</p>
+
+<p>«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour
+démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir à la
+protection du consul français de Soller, et, quel que fût son empressement,
+je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles heures, gardé par
+le señor <i>Sei-Dedos</i>, gouverneur du fort, véritable dragon des Hespérides.
+La tentation me prenait quelquefois de jeter à la mer, du haut de son
+bastion, ce dragon risible et son accoutrement militaire; mais sa mine
+désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le talent de Charlet, j'aurais
+passé mon temps à étudier mon gouverneur, excellent modèle de caricature.
+Au reste, je lui pardonnais son dévouement trop aveugle au salut
+de l'État. Il était bien naturel que ce pauvre homme, n'ayant d'autre distraction
+que celle de fumer son cigare en regardant la mer, profitât de
+l'occasion que je lui offrais de varier ses occupations. Je revins donc à
+Soller, riant de bon coeur d'avoir été pris pour un ennemi de la patrie et
+de la constitution» (<i>Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque</i>,
+par J.-B. Laurens.)</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Majorque, que M. Laurens appelle <i>Balearis Major</i>,
+comme les Romains, que le roi des historiens majorquins,
+le docteur Juan Dameto, dit avoir été plus anciennement
+appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement
+aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne
+s'est jamais appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs
+de nos géographes de l'établir, mais Palma.</p>
+
+<p>Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel
+Baléare, vestige d'un continent dont la Méditerranée
+doit avoir envahi le bassin, et qui, ayant uni sans
+doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat et des
+productions de l'une et de l'autre. Elle est située à
+25 lieues sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus
+voisin de la côte africaine, et je crois à 95 ou 100 de la
+rade de Toulon. Sa surface est de 1,234 milles carrés<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>,
+son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et la
+moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était
+de 136,000 individus, est aujourd'hui d'environ 160,000.
+La ville de Palma en contient 36,000, au lieu de 32,000
+qu'elle comptait à cette époque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y un paso
+de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las islas
+Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)</blockquote>
+
+<p>La température varie assez notablement suivant les
+diverses expositions. L'été est brûlant dans toute la
+plaine; mais la chaîne de montagnes qui s'étend du
+nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son
+identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne,
+dont les points les plus rapprochés affectent cette inclinaison
+et correspondent à ses angles les plus saillants)
+influe beaucoup sur la température de l'hiver. Ainsi
+Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant
+le terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se
+trouva une seule fois à 6 degrés au-dessus de glace dans
+un jour de janvier; que d'autres jours il monta à 16, et
+que le plus souvent il se maintint à 11.&mdash;Or, cette
+température fut à peu près celle que nous eûmes dans
+un hiver ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui
+est réputée une des plus froides régions de l'île. Dans les
+nuits les plus rigoureuses, et lorsque nous avions deux
+pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 ou 7 degrés.
+A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10,
+et à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers
+trois heures, c'est-à-dire après que le soleil était couché
+pour nous derrière les pics de montagnes qui nous entouraient,
+le thermomètre redescendait subitement à 9 et
+même à 8 degrés.</p>
+
+<p>Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et,
+dans certaines années, les pluies d'hiver tombent avec
+une abondance et une continuité dont nous n'avons en
+France aucune idée. En général, le climat est sain et
+généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse
+vers l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques
+du nord la Cordillère médiane et l'escarpement
+considérable des côtes septentrionales. Ainsi, le plan
+général de l'île est une surface inclinée du nord-ouest
+au sud-est, et la navigation, à peu près impossible au
+nord à cause des déchirures et des précipices de la côte,
+<i>escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo</i> (Miguel
+de Vargas), est facile et sûre au midi.</p>
+<br>
+
+<p>Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon
+droit nommée par les anciens l'île dorée; est extrêmement
+fertile, et ses produits sont d'une qualité exquise.
+Le froment y est si pur et si beau, que les habitants
+l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone
+pour faire la pâtisserie blanche et légère, appelée <i>pan de
+Mallorca</i>. Les Majorquins font venir de Galice et de
+Biscaye un blé plus grossier et à plus bas prix, dont ils
+se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le plus
+riche en blé excellent, on mange du pain détestable.
+J'ignore si cette spéculation leur est fort avantageuse.</p>
+
+<p>Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le
+plus arriérée, l'usage du cultivateur ne prouve rien autre
+chose que son obstination et son ignorance. A plus forte
+raison en est-il ainsi à Majorque, où l'agriculture, bien
+que fort minutieusement soignée, est à l'état d'enfance.
+Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et
+si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues;
+les bras de l'homme, bras fort maigres et fort
+débiles, comparativement aux nôtres, suffisent à tout,
+mais avec une lenteur inouïe. Il faut une demi-journée,
+pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez
+nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des
+plus robustes pour remuer un fardeau que le moindre de
+nos portefaix enlèverait gaiement sur ses épaules.</p>
+
+<p>Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence
+bien cultivé à Majorque. Ces insulaires ne connaissent
+point, dit-on, la misère; mais au milieu de tous
+les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel, leur
+vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de
+nos paysans.</p>
+
+<p>Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur
+le bonheur de ces peuples méridionaux, dont les figures
+et les costumes pittoresques leur apparaissent le dimanche
+aux rayons du soleil, et dont ils prennent l'absence
+d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale
+sérénité de la vie champêtre. C est une erreur que j'ai
+souvent commise moi-même, mais dont je suis bien revenu,
+surtout depuis que j'ai vu Majorque.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que
+ce paysan qui ne sait que prier, chanter, travailler, et
+qui ne pense jamais. Sa prière est une formule stupide
+qui ne présente aucun sens à son esprit; son travail est
+une opération des muscles qu'aucun effort de son intelligence
+ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression
+de cette morne mélancolie qui l'accable à son
+insu, et dont la poésie nous frappe sans se révéler à lui.
+N'était la vanité qui l'éveille de temps en temps de sa
+torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de fête
+seraient consacrés au sommeil.</p>
+
+<p>Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis
+tracé. J'oublie que, dans la rigueur de l'usage, l'article
+géographique doit mentionner avant tout l'économie productive
+et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier ressort,
+après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme.</p>
+
+<p>Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées,
+j'ai trouvé à l'article Baléares cette courte indication
+que je confirme ici, sauf à revenir plus tard sur
+les considérations qui en atténuent la vérité: «Ces insulaires
+sont <i>fort affables</i> (on sait que, dans toutes les
+îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux
+qui sont anthropophages et ceux qui sont fort affables).
+Ils sont doux, hospitaliers; il est rare qu'ils commettent
+des crimes, et le vol est presque inconnu chez eux.» En
+vérité, je reviendrai sur ce texte.</p>
+
+<p>Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois
+qu'il a été prononcé dernièrement à la chambre quelques
+paroles (au moins imprudentes) sur l'occupation
+réalisable de Majorque par les Français, et je présume
+que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de
+nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des
+denrées qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation
+intellectuelle des Majorquins.</p>
+
+<br>
+
+<p>Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité
+admirable, et qu'une culture plus active et plus savante
+en décuplerait les produits. Le principal commerce extérieur
+consiste en amandes, en oranges et en cochons.
+O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes,
+ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler
+votre souvenir à celui de ces ignobles pourceaux dont
+le Majorquin est plus jaloux et plus fier que de vos fleurs
+embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin
+qui vous cultive n'est pas plus poétique que le député
+qui me lit.</p>
+
+<p>Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur,
+sont les plus beaux de la terre, et le docteur Miguel
+Vargas fait, avec la plus naïve admiration, le portrait
+d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et demi,
+pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres.
+En ce temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas
+à Majorque de cette splendeur qu'elle a acquise de nos
+jours. Le commerce des bestiaux était entravé par la
+rapacité des <i>assentistes</i> ou fournisseurs, auxquels le
+gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise
+des approvisionnements. En vertu de leur pouvoir
+discrétionnaire, ces spéculateurs s'opposaient à toute
+exportation de bétail, et se réservaient la faculté d'une
+importation illimitée.</p>
+
+<p>Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les
+cultivateurs du soin de leurs troupeaux. La viande se
+vendant à vil prix et le commerce extérieur étant prohibé,
+ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à abandonner
+complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut
+rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque
+le temps où les Arabes la possédaient, et où la seule
+montagne d'Arta comptait plus de têtes de vaches fécondes
+et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait rassembler
+aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de
+Majorque.</p>
+
+<p>Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays
+de ses richesses naturelles. Le même écrivain rapporte
+que les montagnes, et particulièrement celles de Torella
+et de Galatzo, possédaient de son temps les plus beaux
+arbres du monde. Certain olivier avait quarante-deux
+pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois
+magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine,
+qui, lors de l'expédition espagnole contre Alger,
+en tirèrent toute une flottille de chaloupes canonnières.
+Les vexations auxquelles les propriétaires de ces bois
+furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements
+qui leur furent donnés, engagèrent les Majorquins
+à détruire leurs bois, au lieu de les augmenter.
+Aujourd'hui la végétation est encore si abondante et si
+belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé;
+mais aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme
+dans toute l'Espagne, l'<i>abus</i> est encore le premier de
+tous les pouvoirs. Cependant le voyageur n'entend jamais
+une plainte, parce qu'au commencement d'un régime
+injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le
+mal est fait, il se tait encore par habitude.</p>
+
+<p>Quoique la tyrannie des <i>assentistes</i> ait disparu, le
+bétail ne s'est point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera
+pas, tant que le droit d'exportation sera limité au
+commerce des pourceaux. On voit fort peu de boeufs et
+de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne.
+La viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle
+race, mais mal nourries et mal soignées; les chèvres,
+qui sont de race africaine, ne donnent pas la dixième
+partie du lait que donnent les nôtres.</p>
+
+<p>L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les
+éloges que les Majorquins donnent à leur manière de
+les cultiver, je crois que l'algue qu'ils emploient est un
+très-maigre fumier, et que ces terres sont loin de rapporter
+ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi
+généreux. J'ai regardé attentivement ce blé si précieux
+que les habitants ne se croient pas dignes de le manger:
+c'est absolument le même que nous cultivons dans nos
+provinces centrales, et que nos paysans appellent blé
+blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau,
+malgré la différence du climat. Celui de Majorque devrait
+avoir pourtant une supériorité marquée sur celui
+que nous disputons à nos hivers si rudes et à nos printemps
+si variables. Et pourtant notre agriculture est fort
+barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre;
+mais le cultivateur français a une persévérance
+et une énergie que le Majorquin mépriserait comme une
+agitation désordonnée.</p>
+
+<p>La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en
+abondance à Majorque; cependant, faute de chemins
+dans l'intérieur de l'île, ce commerce est loin d'avoir
+l'extension et l'activité nécessaires. Cinq cents oranges
+se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire
+transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du
+centre à la côte, il faut dépenser presque autant que la
+valeur première. Cette considération fait négliger la culture
+de l'oranger dans l'intérieur du pays; Ce n'est que
+dans la vallée de Soller et dans le voisinage des criques,
+où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres
+croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient
+partout, et dans notre montagne de Valdemosa, une des
+plus froides régions de l'île, nous avions des citrons et
+des oranges magnifiques, quoique plus tardives que
+celles de Soller. A la Granja, dans une autre région
+montagneuse, nous avons cueilli des limons gros comme
+la tête. Il me semble qu'à elle seule l'île de Majorque
+pourrait entretenir de ces fruits exquis toute la France,
+au même prix que les détestables oranges que nous
+tirons d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce,
+tant vanté à Majorque, est donc, comme le reste, entravé
+par une négligence superbe.</p>
+
+<p>On peut en dire autant du produit immense des oliviers,
+qui sont certainement les plus beaux qu'il y ait
+au monde, et que les Majorquins, grâce aux traditions
+arabes, savent cultiver parfaitement. Malheureusement
+ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse
+qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais
+exporter abondamment qu'en Espagne, où le goût de
+cette huile infecte règne également. Mais l'Espagne elle-même
+est très-riche en oliviers, et si Majorque lui fournit
+de l'huile, ce doit être à fort bas prix.</p>
+
+<p>Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive
+en France, et nous l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant.
+Si notre fabrication était connue à Majorque et si
+Majorque avait des chemins, enfin si la navigation commerciale
+était réellement organisée dans cette direction,
+nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce
+que nous la payons, et nous l'aurions pure et abondante,
+quelle que fut la rigueur de l'hiver. Je sais bien que les
+industriels qui cultivent l'olivier de paix en France préfèrent
+de beaucoup vendre au poids de l'or quelques
+tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient
+dans des foudres d'huile d'oeillet et de colza pour nous
+l'offrir au <i>prix coûtant</i>; mais il serait étrange qu'on
+s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur du climat,
+si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous
+la procurer meilleure à bon marché.</p>
+
+<p>Que nos <i>assentistes</i> français ne s'effraient pourtant
+pas trop: nous promettrions au Majorquin, et, je crois,
+à l'Espagnol en général, de nous approvisionner chez
+eux et de décupler leur richesse, qu'ils ne changeraient
+rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément l'amélioration
+qui vient de l'étranger, et surtout de la
+France, que je ne sais si pour de l'argent (cet argent
+que cependant ils ne méprisent pas en général) ils se
+résoudraient à changer quelque chose au procédé qu'ils
+tiennent de leurs pères<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île de Majorque,
+maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs, tout est imprégné
+de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition de tous les mets,
+chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par jour, et les murailles
+en sont imbibées. En pleine campagne, si vous êtes égaré, vous n'avez
+qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur d'huile rance arrive sur les ailes
+de la brise, vous pouvez être sûr que derrière le rocher ou sous le massif
+de cactus vous allez trouver une habitation. Si dans le lieu le plus sauvage
+et le plus désert cette odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez
+à cent pas de vous un Majorquin sur son âne descendre la colline et
+se diriger vers vous. Ceci n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est
+l'exacte vérité.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Ne sachant ni engraisser les boeufs, ni utiliser la laine,
+ni traire les vaches (le Majorquin déteste le lait et le
+beurre autant qu'il méprise l'industrie); ne sachant pas
+faire pousser assez de froment pour oser en manger; ne
+daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie;
+ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant
+chez lui et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant
+pas de chevaux (l'Espagne s'empare maternellement de
+tous les poulains de Majorque pour ses armées, d'où il
+résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que
+de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume);
+ne jugeant pas nécessaire d'avoir une seule route, un
+seul sentier praticable dans toute son île, puisque le droit
+d'exportation est livré au caprice d'un gouvernement qui
+n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le Majorquin
+végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son
+chapelet et rapiécer ses chausses, plus malades que celles
+de don Quichotte, son patron en misère et en fierté,
+lorsque le cochon est venu tout sauver. L'exportation de
+ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère du
+salut, a commencé.</p>
+
+<p>Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles
+futurs, l'âge du cochon, comme les musulmans comptent
+dans leur histoire l'âge de l'éléphant.</p>
+
+<p>Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le
+sol, la figue du cactus ne sert plus de jouet aux enfants,
+et les mères de famille apprennent à économiser la fève
+et la patate. Le cochon ne permet plus de rien gaspiller,
+car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le plus bel
+exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des
+goûts et des moeurs, qu'on puisse offrir aux nations.
+Aussi jouit-il à Majorque des droits et des prérogatives
+qu'on n'avait point songé jusque là à offrir aux hommes.
+Les habitations ont été élargies, aérées; les fruits qui
+pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et conservés,
+et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée
+superflue et déraisonnable, a été établie de l'île au continent.</p>
+
+<p>C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de
+Majorque; car si j'avais eu la pensée d'y aller il y a
+trois ans, le voyage, long et périlleux sur les caboteurs
+m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de l'exportation du
+cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.</p>
+
+<p>On a acheté en Angleterre un joli petit <i>steamer</i>, qui
+n'est point de taille à lutter contre les vents du nord, si
+terribles dans ces parages; mais qui, lorsque le temps
+est serein, transporte une fois par semaine deux cents
+cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à
+Barcelone.</p>
+
+<p>Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse
+ces messieurs (je ne parle point des passagers)
+sont traités à bord, et avec quel amour on les dépose à
+terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable
+homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces
+nobles bêtes, a pris tout à fait leur cri et même un peu
+de leur désinvolture. Si un passager se plaint du bruit
+qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son de l'or
+monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est
+assez bégueule pour remarquer l'infection répandue
+dans le navire, son mari est là pour lui répondre que
+l'argent ne sent point mauvais, et que sans le cochon
+il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de
+France, ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal
+de mer, qu'il n'essaie pas de réclamer le moindre soin
+des gens de l'équipage; car les cochons aussi ont le mal
+de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée
+d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie
+qu'il faut combattre à tout prix. Alors, abjurant toute
+compassion et toute sympathie pour conserver l'existence
+à ses chers clients, le capitaine en personne,
+armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière
+lui les matelots et les mousses, chacun saisissant
+ce qui lui tombe sous la main, qui une barre de fer,
+qui un bout de corde, en un instant toute la bande
+muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon
+paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre
+par cette émotion violente l'influence funeste du
+roulis.</p>
+
+<p>Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au
+mois de mars, il faisait une chaleur étouffante; cependant
+il ne nous fut point possible de mettre le pied sur
+le pont. Quand même nous eussions bravé le danger
+d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de
+mauvaise humeur, le capitaine ne nous eut point permis,
+sans doute, de les contrarier par notre présence.
+Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières
+heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua
+qu'ils avaient un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient
+en proie à une noire mélancolie. Alors on leur
+administra le fouet, et régulièrement, à chaque quart
+d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs
+si épouvantables, d'une part la douleur et la rage
+des cochons fustigés, de l'autre les encouragements du
+capitaine à ses gens et les jurements que l'émulation
+inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que
+le troupeau dévorait l'équipage.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement
+à nous séparer d'une société aussi étrange, et
+j'avoue que celle des insulaires commençait à me peser
+presque autant que l'autre; mais il ne nous fut permis
+de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons.
+Nous eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres
+que personne ne s'en fût soucié, tant qu'il y avait un
+cochon à mettre à terre et à délivrer du roulis.</p>
+
+<p>Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille
+était dangereusement malade. La traversée, la
+mauvaise odeur et l'absence de sommeil n'avaient pas
+contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine n'avait
+eu d'autre attention pour nous que de nous prier
+de ne pas faire coucher notre malade dans le meilleur
+lit de la cabine, parce que, selon le préjugé espagnol,
+toute maladie est contagieuse; et comme notre homme
+pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le
+malade, il désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le
+renvoyâmes à ses cochons; et quinze jours après, lorsque
+nous revenions en France sur <i>le Phénicien</i>, un
+magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous comparions
+le dévouement du Français à l'hospitalité de
+l'Espagnol. Le capitaine d'<i>el Mallorquin</i> avait disputé
+un lit à un mourant; le capitaine marseillais, ne trouvant
+pas notre malade assez bien couché, avait ôté les matelas
+de son propre lit pour les lui donner... Quand je
+voulus solder notre passade, le Français me fit observer
+que je lui donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer
+double.</p>
+
+<p>D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement
+bon sur un coin de ce <i>globe terraqué</i>, ni exclusivement
+mauvais sur un autre coin. Le mal moral n'est, dans
+l'humanité, que le résultat du mal matériel. La souffrance
+engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte
+dans tous les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux;
+par conséquent il croit à la contagion, il craint
+la maladie et la mort, il manque de foi et de charité.&mdash;Il
+est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent
+il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire,
+nous voyons que là où il a pu être grand, il a
+montré que la grandeur était en lui; mais il est homme,
+et, dans la vie privée, là où l'homme doit succomber,
+il succombe.</p>
+
+<p>J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des
+hommes tels qu'ils me sont apparus à Majorque; car
+aussi bien j'espère qu'on me tient quitte de parler davantage
+des olives, des vaches et des pourceaux. La
+longueur même de ce dernier article n'est pas de trop
+bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient
+s'en trouver personnellement blessés, et je prends maintenant
+mon récit au sérieux; car je croyais n'avoir rien
+à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas à pas dans son
+<i>Voyage d'art</i>, et je vois que beaucoup de réflexions
+viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans
+les âpres sentiers de Majorque.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture,
+me dira-t-on, <i>que diable alliez-vous faire sur cette
+maudite galère?</i>&mdash;Je voudrais bien entretenir le lecteur
+le moins possible de moi et des miens; cependant
+je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai
+vu à Majorque, <i>moi et nous</i>; moi et nous, c'est la
+<i>subjectivité</i> fortuite sans laquelle l'<i>objectivité</i> majorquine
+ne se fût point révélée sous de certains aspects,
+sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au
+lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité
+comme une chose toute passive, comme une
+lunette d'approche à travers laquelle il pourra regarder
+ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit
+volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que
+d'y aller voir. Je le supplie en outre d'être bien persuadé
+que je n'ai pas la prétention de l'intéresser aux
+accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu
+philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé
+ma pensée à cet égard, on me rendra la justice
+de reconnaître qu'il n'y entre pas la moindre préoccupation
+de moi-même.</p>
+
+<p>Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai
+dans cette galère, et le voici en deux mots: c'est que
+j'avais envie de voyager.&mdash;Et, à mon tour, je ferai
+une question à mon lecteur: Lorsque vous voyagez,
+cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?&mdash;Je vous entends
+d'ici me répondre ce que je répondrais à votre
+place: Je voyage pour voyager.&mdash;Je sais bien que le
+voyage est un plaisir par lui-même; mais, enfin, qui
+vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux
+parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?&mdash;Le
+besoin de voyager.&mdash;Eh bien! dites-moi
+donc ce que c'est que ce besoin-là, pourquoi nous en
+sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous
+y cédons tous, même après avoir reconnu mainte et
+mainte fois que lui-même monte en croupe derrière nous
+pour ne nous point lâcher, et ne se contenter de rien?</p>
+
+<p>Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la
+franchise de le faire à votre place. C'est que nous ne
+sommes réellement bien nulle part en ce temps-ci, et
+que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot
+vous ennuie, le sentiment du <i>mieux</i>), le voyage est
+une des plus souriantes et des plus trompeuses. Tout
+va mal dans le monde officiel: ceux qui le nient le sentent
+aussi profondément et plus amèrement que ceux
+qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours
+son train, poursuivant son oeuvre dans nos pauvres
+coeurs, et nous soufflant toujours ce sentiment du mieux,
+cette recherche de l'idéal.</p>
+
+<p>L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de
+ceux qui le défendent, ne satisfait aucun de nous, et
+chacun va de son côté où il lui plaît. Celui-ci se jette
+dans l'art, cet autre dans la science, le plus grand nombre
+s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons
+un peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt
+nous fuyons, car il ne s'agit pas tant de voyager que de
+partir, entendez-vous? Quel est celui de nous qui n'a
+pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer?
+Aucun.</p>
+
+<p>Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi
+par la paresse est incapable, je le soutiens, de
+rester longtemps à la même place sans souffrir et sans
+désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il
+faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui),
+il s'imagine ajouter quelque chose à son bonheur en
+voyageant; les amants, les nouveaux époux partent
+pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs et les
+hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre
+ou dépérir est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en
+va chercher bien vite au loin quelque nid pour aimer ou
+quelque gîte pour mourir.</p>
+
+<p>À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement
+des populations, et que je me représente dans l'avenir
+les hommes attachés au pays, à la terre, à la maison
+comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence et
+la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie,
+il me semble que les chemins de fer ne sont
+pas destinés à promener d'un point du globe à l'autre
+des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une
+activité maladive.</p>
+
+<p>Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse,
+par conséquent plus calme et plus éclairée, ayant deux
+vies: l'une, sédentaire, pour le bonheur domestique,
+les devoirs de la cité, les méditations studieuses, le
+recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange
+loyal qui remplacerait le honteux trafic que nous
+appelons le commerce, pour les inspirations de l'art, les
+recherches scientifiques et surtout la propagation des
+idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des
+voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange
+sympathique avec les hommes, et qu'il ne devrait pas
+y avoir plaisir là où il n'y aurait pas devoir. Et il me
+semble qu'au contraire, la plupart d'entre nous, aujourd'hui,
+voyagent en vue du mystère, de l'isolement,
+et par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables
+porte à nos impressions personnelles, soit douces,
+soit pénibles.</p>
+
+<p>Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un
+besoin de repos que j'éprouvais à cette époque-là particulièrement.
+Comme le temps manque pour toutes choses
+dans ce monde que nous nous sommes fait, je m'imaginai
+encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais
+quelque retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni
+billets à écrire, ni journaux à parcourir, ni visites à
+recevoir; où je pourrais ne jamais quitter ma robe de
+chambre, où les jours auraient douze heures, où je
+pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre,
+me détacher du mouvement d'esprit qui nous travaille
+tous en France, et consacrer un ou deux ans à étudier
+un peu l'histoire et à apprendre ma langue par principes
+avec mes enfants.</p>
+
+<p>Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste
+de planter là un beau matin ses affaires, ses habitudes,
+ses connaissances et jusqu'à ses amis, pour aller dans
+quelque île enchantée vivre sans soucis, sans tracasseries,
+sans obligations, et surtout sans journaux?</p>
+
+<p>On peut dire sérieusement que le journalisme, cette
+première et cette dernière des choses, comme eût dit
+Ésope, a créé aux hommes une vie toute nouvelle,
+pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette voix
+de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil
+nous raconter comment l'humanité a vécu la veille,
+proclamant tantôt de grandes vérités, tantôt d'effroyables
+mensonges, mais toujours marquant chacun des pas de
+l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie
+collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand,
+malgré toutes les taches et les misères qui s'y trouvent?</p>
+
+<p>Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble
+de nos pensées et de nos actions, n'est-ce pas
+bien affreux et bien repoussant à voir dans le détail,
+lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des
+mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir
+éclairé une seule question, sans avoir marqué un progrès
+sensible? Et dans cette attente qui paraît d'autant
+plus longue qu'on nous en signale toutes les phases minutieusement,
+ne nous prend-il pas souvent envie, à
+nous autres artistes qui n'avons point d'action au gouvernail,
+de nous endormir dans les flancs du navire, et
+de ne nous éveiller qu'au bout de quelques années pour
+saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous
+nous trouverons portés?</p>
+
+<p>Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions
+nous abstenir de la vie collective, et nous isoler de tout
+contact avec la politique pendant quelque temps, nous
+serions frappés, en y rentrant, du progrès accompli
+hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné;
+et, quand nous fuyons le foyer d'action pour chercher
+l'oubli et le repos chez quelque peuple à la marche plus
+lente et à l'esprit moins ardent que nous, nous souffrons
+là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous nous
+repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les
+vivants pour les morts.</p>
+
+<p>Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit,
+et pourquoi je prends la peine de l'écrire, bien qu'il
+ne me soit point agréable de le faire, et que je me fusse
+promis, en commençant, de me garder le plus possible
+des impressions personnelles; mais il me semble à présent
+que cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838,
+par une chaleur comparable à celle de notre mois de
+juin. Nous avions quitté Paris quinze jours auparavant,
+par un temps extrêmement froid; ce nous fut un grand
+plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver,
+de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se
+joignit celui de parcourir une ville très-caractérisée, et
+qui possède plusieurs monuments de premier ordre
+comme beauté ou comme rareté.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br>
+
+<p>Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper
+bientôt, et nous vîmes que les Espagnols qui nous avaient
+recommandé Majorque comme le pays le plus hospitalier
+et le plus fécond en ressources s'étaient fait grandement
+illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine
+des grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions
+guère à ne pas trouver une seule auberge. Cette
+absence de pied-à-terre pour les voyageurs eût dû nous
+apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque par
+rapport au reste du monde, et nous engager à retourner
+sur-le-champ à Barcelone, où du moins il y a une méchante
+auberge appelée emphatiquement <i>l'hôtel des
+Quatre-Nations</i>.</p>
+
+<p>A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt
+personnes des plus marquantes, et attendu depuis plusieurs
+mois, pour espérer de ne pas coucher en plein
+champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour nous, ce
+fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou
+plutôt dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les
+étrangers sont bien heureux de trouver chacun un lit de
+sangle avec un matelas douillet et rebondi comme une
+ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, du
+poivre et de l'ail à discrétion.</p>
+
+<p>En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre
+que, si nous n'étions pas enchantés de cette réception,
+nous serions vus de mauvais oeil, comme des impertinents
+et des brouillons, ou tout au moins regardés en
+pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content
+de tout en Espagne! La plus légère grimace que vous
+feriez en trouvant de la vermine dans les lits et des
+scorpions dans la soupe vous attirerait le mépris le plus
+profond et soulèverait l'indignation universelle contre
+vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre,
+et peu à peu nous comprîmes à quoi tenaient ce manque
+de ressources et ce manque apparent d'hospitalité.</p>
+
+<p>Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins,
+la guerre civile, qui bouleversait l'Espagne depuis si
+longtemps, avait intercepté, à cette époque, tout mouvement
+entre la population de l'île et celle du continent.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+<br>
+<p>Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols
+qu'il y en pouvait tenir, et les indigènes, retranchés
+dans leurs foyers, se gardaient bien d'en sortir pour
+aller chercher des aventures et des coups dans la mère
+patrie.</p>
+
+<p>A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie
+et les douanes, qui frappent tous les objets nécessaires
+au bien-être<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> d'un impôt démesure. Palma est arrangée
+pour un certain nombre d'habitants; à mesure que la
+population augmente, on se serre un peu plus, et on
+ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle.
+Excepté peut-être chez deux ou trois familles, le
+mobilier n'a guère changé depuis deux cents ans. On ne
+connaît ni l'empire de la mode, ni le besoin du luxe, ni
+celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part, difficulté
+de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire,
+mais on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se
+passe en paroles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait de nous
+700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de l'instrument.
+Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le laisser dans le
+port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire passer hors de la
+ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au moins les droits de la
+porte, qui sont distincts des droits de douane, cela était contraire aux
+lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter les droits de sortie, qui sont
+autres que les droits d'entrée, cela ne se pouvait pas; le jeter à la mer
+c'est tout au plus si nous en avions le droit.
+Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu de sortir
+de la ville par une certaine porte, il sortirait par une autre, et nous en
+fûmes quittes pour 400 francs environ.*</blockquote>
+
+<p>Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans
+toute l'Espagne, pour se dispenser de rien prêter; elle
+consiste à tout offrir: <i>La maison et tout ce qu'elle contient
+est à votre disposition</i>. Vous ne pouvez pas regarder
+un tableau, toucher une étoffe, soulever une
+chaise, sans qu'on vous dise avec une grâce parfaite:
+<i>Es a la disposition de uste</i>. Mais gardez-vous bien
+d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une indiscrétion
+grossière.</p>
+
+<p>Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée
+à Palma, et je crois bien que je ne m'en relèverai
+jamais dans l'esprit du marquis de ***. J'avais été très-recommandé
+à ce jeune lion palmesan, et je crus pouvoir
+accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle
+m'était offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain
+un billet de lui me fit bien sentir que j'avais manqué
+à toutes les convenances, et je me hâtai de renvoyer
+l'équipage sans m'en être servi.</p>
+
+<p>J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais
+c'est de la part de personnes qui avaient voyagé, et qui,
+sachant bien le monde, étaient véritablement de tous les
+pays. Si d'autres étaient portées à l'obligeance et à la
+franchise par la bonté de leur coeur, aucune (il est bien
+nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane
+et le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si
+riche), aucune n'eût pu nous céder un coin de sa maison
+sans s'imposer de tels embarras et de telles privations,
+que nous eussions été véritablement indiscrets de
+l'accepter.</p>
+
+<p>Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à
+même de les reconnaître lorsque nous cherchâmes à
+nous installer. Il était impossible de trouver dans toute
+la ville un seul appartement qui fût habitable.</p>
+
+<p>Un appartement à Palma se compose de quatre murs
+absolument nus, sans portes ni fenêtres. Dans la plupart
+des maisons bourgeoises, on ne se sert pas de vitres; et
+lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien nécessaire
+en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire,
+en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte
+donc les fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des
+portes. Son successeur est obligé de commencer par les
+remplacer, à moins qu'il n'ait le goût de vivre en plein
+vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.</p>
+
+<p>Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement
+les portes et fenêtres, mais les lits, les tables,
+les chaises, tout enfin, si simple et si primitif que soit
+l'ameublement. Il y a fort peu d'ouvriers; ils ne vont
+pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux. Il y a
+toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se
+presse pas. La vie est si longue! Il faut être Français,
+c'est-à-dire extravagant et forcené, pour vouloir qu'une
+chose soit faite tout de suite. Et si vous avez attendu
+déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois
+de plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi
+y restez-vous? Avait-on besoin de vous ici? On s'en
+passait fort bien. Vous croyez donc que vous allez mettre
+tout sens dessus dessous? Oh! que non pas! Nous autres,
+voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre
+guise.&mdash;Mais n'y a-t-il donc rien à louer?&mdash;Louer?
+qu'est-ce que cela? louer des meubles? Est-ce qu'il y en
+a de trop pour qu'on en loue?&mdash;Mais il n'y en a donc
+pas à vendre?&mdash;Vendre? il faudrait qu'il y en eût de
+tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire
+des meubles d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir
+de France, puisqu'il y a de tout dans ce pays là.&mdash;Mais
+pour faire venir de France, il faut attendre six mois
+tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on
+fait la sottise de venir ici, la seule manière de la réparer,
+c'est de s'en aller?&mdash;C'est ce que je vous conseille,
+ou bien prenez patience, beaucoup de patience;
+<i>mucha calma</i>, c'est là sagesse majorquine.</p>
+
+<p>Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous
+rendit, à bonne intention certainement, le mauvais service
+de nous trouver une maison de campagne à louer.</p>
+
+<p>C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix
+très-modéré, selon nous, mais assez élevé pour le pays
+(environ cent francs par mois), nous abandonna toute
+son habitation. Elle était meublée comme toutes les
+maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de
+sangle ou de bois peint en vert, quelques-uns composés
+de deux tréteaux sur lesquels on pose deux planches et
+un mince matelas; les chaises de paille; les tables de
+bois brut; les murailles nues bien blanchies à la chaux,
+et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque
+toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux,
+dans la pièce qu'on appelait le salon, quatre horribles
+devants de cheminée, comme ceux qu'on voit dans nos
+plus misérables auberges de village, et que le señor
+Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire
+encadrer avec soin comme des estampes précieuses,
+pour en décorer les lambris de son manoir. Du reste, la
+maison était vaste, aérée (trop aérée), bien distribuée,
+et dans une très-riante situation, au pied de montagnes
+aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée
+plantureuse que terminaient les murailles jaunes de
+Palma, la masse de sa cathédrale, et la mer étincelante
+à l'horizon.</p>
+
+<p>Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite
+furent assez bien remplis par la promenade et la
+douce <i>flânerie</i> à laquelle nous conviaient un climat délicieux,
+une nature charmante et tout à fait neuve pour
+nous.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique
+j'aie passé une grande partie de ma vie sur les chemins.
+C'était donc la première fois que je voyais une végétation
+et des aspects de terrain essentiellement différents
+de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque
+je vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane,
+et l'idée grandiose que je m'étais faite de ces
+contrées m'empêcha d'en goûter la beauté pastorale et
+la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais sur
+les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans
+m'étonner ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il
+n'y avait pour moi aucune comparaison à faire avec des
+sites connus. Les hommes, les maisons, les plantes, et
+jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un
+caractère à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils
+faisaient collection de tout, et prétendaient remplir nos
+malles de ces beaux pavés de quartz et de marbres
+veinés de toutes couleurs, dont les talus à <i>pierres sèches</i>
+bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous
+voyant ramasser jusqu'aux branches mortes, nous
+prenaient les uns pour des apothicaires, les autres nous
+regardaient comme de francs idiots.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement
+perpétuel que présente un sol labouré et tourmenté
+par des cataclysmes postérieurs à ceux du monde le primitif.
+La partie que nous habitions alors, nommée <i>Establiments</i>,
+renfermait, dans un horizon de quelques
+lieues, des sites fort divers.</p>
+
+<p>Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des
+tertres fertiles, était disposée en larges gradins irrégulièrement
+jetés autour de ces monticules. Cette culture
+en terrasse, adoptée dans toutes les parties de l'île, que
+les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent
+continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne
+à la campagne l'aspect d'un verger admirablement
+soigné.</p>
+
+<p>À notre droite, les collines s'élevaient progressivement
+depuis le pâturage en pente douce jusqu'à la montagne
+couverte de sapins. Au pied de ces montagnes
+coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent
+qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de
+cailloux en désordre. Mais les belles mousses qui couvraient
+ces pierres, les petits ponts verdis par l'humidité,
+fendus par la violence des courants, et à demi
+cachés dans les branches pendantes des saules et des
+peupliers, l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et
+touffus qui se penchaient pour faire un berceau de verdure
+d'une rive à l'autre, un mince filet, d'eau qui courait
+sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours
+quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres
+accroupis dans les encaissements mystérieux, faisaient
+de ce site quelque chose d'admirable pour la
+peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans
+le lit du torrent, et nous appelions ce coin de paysage
+<i>le Poussin</i>, parce que cette nature libre, élégante et
+fière dans sa mélancolie, nous rappelait les sites que ce
+grand maître semble avoir chéris particulièrement.</p>
+
+<p>A quelques centaines de pas de notre ermitage, le
+torrent se divisait en plusieurs ramifications, et son
+cours semblait se perdre dans la plaine. Les oliviers et
+les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de la
+terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect
+d'une forêt.</p>
+
+<p>Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie
+boisée s'élevaient des chaumières d'un grand style,
+quoique d'une dimension réellement lilliputienne. On ne
+se figure pas combien de granges, de hangars, d'étables,
+de cours et de jardins, un <i>payés</i> (paysan propriétaire)
+accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné
+préside à son insu à cette disposition capricieuse. La
+maisonnette est ordinairement composée de deux étages
+avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage une
+galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux
+que surmonterait un toit florentin. Ce couronnement
+symétrique donne une apparence de splendeur et de
+force aux constructions les plus frêles et les plus pauvres,
+et les énormes grappes de maïs qui sèchent à
+l'air, suspendues entre chaque ouverture de la galerie,
+forment un lourd feston alterné de rouge et de jaune
+d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et coquet.
+Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une
+forte haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres
+s'entrelacent en muraille et protègent contre les
+vents du froid les frêles abris d'algues et de roseaux qui
+servent à serrer les brebis. Comme ces paysans ne se
+volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs propriétés
+qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers
+et d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive
+guère d'autre légume que le piment et la pomme
+d'amour; mais tout cela est d'une couleur magnifique,
+et souvent, pour couronner le joli tableau que forme
+cette habitation, un seul palmier déploie au milieu son
+gracieux parasol, ou se penche sur le côté avec grâce,
+comme une belle aigrette.</p>
+
+<p>Cette région est une des plus florissantes de l'île, et
+les motifs qu'en donne M. Grasset de Saint-Sauveur
+dans son Voyage aux îles Baléares confirment ce que j'ai
+dit précédemment de l'insuffisance de la culture en général
+à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire
+impérial faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance
+des pages majorquins le conduisirent à en rechercher
+les causes. Il en trouva deux principales.</p>
+
+<p>La première, c'est la grande quantité de couvents,
+qui absorbait une partie de la population déjà si restreinte.
+Cet inconvénient a disparu, grâce au décret
+énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque
+ne lui pardonneront jamais.</p>
+
+<p>La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez
+eux, et qui les parque par douzaines au service des riches
+et des nobles. Cet abus subsiste encore dans toute sa vigueur.
+Tout aristocrate majorquin a une suite nombreuse
+que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle
+ne lui procure aucun bien-être; il est impossible
+d'être plus mal servi qu'on ne l'est par cette espèce de
+serviteurs honoraires. Quand on se demande à quoi un
+riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays
+où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne
+se l'explique qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants
+des deux sexes, qui occupent une portion des
+bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès qu'ils ont
+passé une année au service du maître, ont droit pour
+toute leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture.
+Ceux qui veulent se dispenser du service le peuvent
+en renonçant à quelques bénéfices; mais l'usage
+les autorise encore à venir chaque matin manger le chocolat
+avec leurs anciens confrères, et à prendre part,
+comme Sancho chez Gamache, à toutes les bombances
+de la maison.</p>
+
+<p>Au premier abord, ces moeurs semblent patriarcales,
+et on est tenté d'admirer le sentiment républicain qui
+préside à ces rapports de maître à valet; mais on s'aperçoit
+bientôt que c'est un républicanisme à la manière de
+l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés
+par la paresse ou la misère à la vanité de leurs
+patrons. C'est un luxe à Majorque d'avoir quinze domestiques
+pour un état de maison qui en comporterait
+deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains
+en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès
+proscrite par l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel
+mépriser le plus, du maître qui encourage et perpétue
+ainsi l'abaissement moral de ses semblables, ou
+de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au travail
+qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme
+à la dignité humaine.</p>
+
+<p>Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter
+le budget de leurs dépenses et diminuer celui de leurs
+revenus, de riches propriétaires majorquins se sont décidés
+à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et à la
+disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de
+leurs terres en viager à des paysans, et M. Grasset de
+Saint-Sauveur s'est assuré que, dans toutes les grandes
+propriétés où l'on avait essayé de ce moyen, la terre,
+frappée en apparence de stérilité, avait produit en telle
+abondance entre les mains d'hommes intéressés à son
+amélioration, qu'en peu d'années les parties contractantes
+s'étaient trouvées soulagées de part et d'autre.</p>
+
+<p>Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont
+réalisées tout à fait, et aujourd'hui la région d'Establiments,
+entre autres, est devenue un vaste jardin; la
+population y a augmenté, de nombreuses habitations se
+sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis
+une certaine aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés
+encore, mais qui leur a donné plus d'aptitude au travail.
+Il faudra bien des années encore pour que le Majorquin
+soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous, il
+traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel
+pour arriver à comprendre que ce n'est pas encore
+le but de l'humanité, nous pouvons bien lui
+laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le temps.
+Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres
+sont réservées à ces peuples enfants que nous initierons
+quelque jour à une civilisation véritable, sans leur reprocher
+tout ce que nous aurons fait pour eux. Ils ne
+sont pas assez grands pour braver les orages révolutionnaires
+que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés
+sur nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus
+par le reste de la terre, nous avons fait des pas
+immenses, et le bruit de nos luttes gigantesques n'a pas
+éveillé de leur profond sommeil ces petites peuplades
+qui dorment à la portée de notre canon au sein de la
+Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons
+le baptême de la vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet
+comme les ouvriers de la douzième heure. Trouvons
+le mot de notre destinée sociale, réalisons nos
+rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes
+entreront peu à peu dans notre église révolutionnaire,
+ces malheureux insulaires, que leur faiblesse livre sans
+cesse comme une proie aux nations marâtres qui se les
+disputent, accourront à notre communion.</p>
+
+<p>En attendant ce jour où, les premiers en Europe,
+nous proclamerons la loi de l'égalité pour tous les hommes
+et de l'indépendance pour tous les peuples, la loi
+du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la diplomatie
+gouverne le monde; le droit des gens n'est
+qu'un mot, et le sort de toutes les populations isolées et
+Restreintes,
+comme le Transylvain, le Turc on le Hongrois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>,
+est d'être dévorées par le vainqueur. S'il en devait être
+toujours ainsi, je ne souhaiterais à Majorque ni l'Espagne,
+ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice,
+et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son
+existence, qu'à la civilisation étrange que nous portons
+en Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> La Fontaine, fable des <i>Voleurs et l'Âne</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque
+les pluies commencèrent. Jusque-là nous avions eu
+un temps adorable; les citronniers et les myrtes étaient
+encore en fleurs, et, dans les premiers jours de décembre,
+je restai en plein air sur une terrasse jusqu'à cinq
+heures du matin, livré au bien-être d'une température
+délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais
+personne au monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme
+de la belle nature n'est pas capable de me
+rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré
+le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum
+des fleurs qui montait jusqu'à moi, ma veillée n'était
+pas fort émouvante. J'étais là, non comme eût fait un
+poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif qui
+contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en
+souviens, à recueillir les bruits de la nuit et à m'en
+rendre compte.</p>
+
+<p>Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays
+a ses harmonies, ses plaintes, ses cris, ses chuchotements
+mystérieux, et cette langue matérielle des choses
+n'est pas un des moindres signes caractéristiques dont
+le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de
+l'eau sur les froides parois des marbres, le pas pesant et
+mesuré des sbires sur le quai, le cri aigu et presque enfantin
+des mulots, qui se poursuivent et se querellent
+sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs et
+singuliers qui troublent faiblement le morne silence des
+nuits de Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone
+de la mer, au <i>quien vive</i> des sentinelles et au
+chant mélancolique des <i>serenos</i> de Barcelone. Le lac
+Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de
+Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin
+dans les forêts de la Suisse ne ressemble en rien non
+plus aux craquements qui se font entendre sur les glaciers.</p>
+
+<p>A Majorque, le silence est plus profond que partout
+ailleurs. Les ânesses et les mules qui passent la nuit au
+pâturage l'interrompent parfois en secouant leurs clochettes,
+dont le son est moins grave et plus mélodique
+que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans
+les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits.
+Il n'est pas un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche
+avec elle à toute heure. De ma terrasse, j'entendais
+aussi la mer, mais si lointaine et si faible que la poésie
+étrangement fantastique et saisissante des Djinns me revenait
+en mémoire.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'écoute.</p>
+<p>Tout fuit.</p>
+<p>On doute,</p>
+<p>La nuit,</p>
+<p>Tout passe;</p>
+<p>L'espace</p>
+<p>Efface</p>
+<p>Le bruit.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un
+petit enfant, et j'entendais aussi la mère, qui, pour
+l'endormir, lui chantait un joli air du pays, bien monotone,
+bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix moins
+poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de
+Majorque.</p>
+
+<p>Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un
+mode que je ne saurais point définir. Alors le <i>pagès</i>
+père de famille, s'éveilla à la voix de ses porcs chéris
+comme la mère s'était éveillée aux pleurs de son nourrisson.
+Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander
+les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale.
+Les cochons l'entendirent fort bien, car ils se
+turent. Puis le pagès, pour se rendormir apparemment
+se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre, qui, à
+mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait
+ou se ranimait comme le murmure lointain des vagues.
+De temps en temps encore les cochons laissaient échapper
+un cri sauvage; le pages élevait alors la voix sans
+interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé
+par un <i>Ora pro nobis</i> ou un <i>Ave Maria</i> prononcé
+d'une certaine façon, se taisaient aussitôt. Quant à l'enfant,
+il écoutait sans doute, les yeux ouverts, livré à
+l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent
+cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait
+un si mystérieux travail sur elle-même avant de se manifester.</p>
+
+<p>Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge
+commença. Un matin, après que le vent nous eut
+bercés toute la nuit de ses longs gémissements, tandis
+que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à notre
+réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer
+une route parmi les pierres de son lit. Le lendemain,
+il parlait plus haut; le surlendemain, il roulait les roches
+qui gênaient sa course. Toutes les fleurs des arbres
+étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos chambres
+mal closes.</p>
+
+<p>On ne comprend pas le peu de précautions que prennent
+les Majorquins contre ces fléaux du vent et de la
+pluie. Leur illusion ou leur fanfaronnade est si grande
+à cet égard, qu'ils nient absolument ces inclémences
+accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à la
+fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer,
+ils nous soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque.
+Si nous avions mieux observé la position des pics de
+montagne et la direction habituelle des vents, nous nous
+serions convaincus d'avance des souffrances inévitables
+qui nous attendaient.</p>
+
+<p>Mais une autre déception nous était réservée: c'est
+celle que j'ai indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé
+à raconter mon voyage par la fin. Un d'entre nous tomba
+malade. D'une complexion fort délicate, étant sujet à
+une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les
+atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (<i>Son-Vent</i>
+en patois), c'est le nom de la villa que le señor Gomez
+nous avait louée, devint inhabitable. Les murs en étaient
+si minces, que la chaux dont nos chambres étaient crépies
+se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon
+compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit
+pas très-froid en réalité: mais pour nous, qui sommes
+habitués à nous chauffer en hiver, cette maison sans
+cheminée était sur nos épaules comme un manteau de
+glace, et je me sentais paralysé.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante
+des braseros, et notre malade commença à souffrir et à
+tousser.</p>
+
+<p>De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et
+d'épouvanté pour la population. Nous fûmes atteints et
+convaincus de phtisie pulmonaire, ce qui équivaut à la
+peste dans les préjugés contagionistes de la médecine
+espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique
+rétribution de 45 francs, daigna venir nous faire une
+visite, déclara pourtant que ce n'était rien, et n'ordonna
+rien. Nous l'avions surnommé <i>Malvavisco</i>, à cause de
+sa prescription unique.</p>
+
+<p>Un autre médecin vint obligeamment à notre secours;
+mais la pharmacie de Palma était dans un tel dénûment
+que nous ne pûmes nous procurer que des drogues détestables.
+D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par
+des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne
+pouvaient combattre efficacement.</p>
+
+<br>
+
+<p>Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses
+sur la durée de ces pluies et de ces souffrances
+qui étaient liées les unes aux autres, nous reçûmes une
+lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait, dans le
+style espagnol, que nous <i>tenions</i> une personne, laquelle
+<i>tenait</i> une maladie qui portait la contagion dans ses
+foyers, et menaçait par anticipation les jours de sa famille;
+en vertu de quoi il nous priait de déguerpir de
+son palais dans le plus bref délai possible.</p>
+
+<p>Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous
+ne pouvions plus rester là sans crainte d'être noyés dans
+nos chambres; mais notre malade n'était pas en état
+d'être transporté sans danger, surtout avec les moyens
+de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait.
+Et puis la difficulté était de savoir où nous irions;
+car le bruit de notre phtisie s'était répandu instantanément,
+et nous ne devions plus espérer de trouver un
+gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit.
+Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous
+en feraient l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du
+préjugé, et que d'ailleurs nous attirerions sur elles, en les
+approchant, la réprobation qui pesait sur nous. Sans
+l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles
+pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés
+de camper dans quelque caverne comme des Bohémiens
+véritables.</p>
+
+<p>Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile
+pour l'hiver. Il y avait à la chartreuse de Valldemosa un
+Espagnol réfugié qui s'était caché là pour je ne sais
+quel motif politique. En allant visiter la chartreuse, nous
+avions été frappés de la distinction de ses manières, de
+la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement
+rustique et pourtant confortable de leur cellule.
+La poésie de cette chartreuse m'avait tourné la tête. Il
+se trouva que le couple mystérieux voulut quitter précipitamment
+le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous
+céder son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en
+faire l'acquisition. Pour la modique somme de mille
+francs, nous eûmes donc un ménage complet, mais tel
+que nous eussions pu nous le procurer en France pour
+cent écus, tant les objets de première nécessité sont
+rares, coûteux, et difficiles à rassembler à Majorque.</p>
+
+<p>Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma,
+quoique j'y aie peu quitté cette fois la cheminée que le
+consul avait le bonheur de posséder (le déluge continuant
+toujours), je ferai ici une lacune à mon récit
+pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens,
+qui vint l'explorer et en dessiner les plus beaux
+aspects l'année suivante, sera le cicérone que je présenterai
+maintenant au lecteur, comme plus compétent que
+moi sur l'archéologie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre
+cents ans par les Maures, elle a gardé peu de traces
+réelles de leur séjour. Il ne reste d'eux à Palma qu'une
+petite salle de bains.</p>
+
+<p>Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois,
+quelques débris seulement vers l'ancienne capitale Alcadia,
+et la tradition de la naissance d'Annibal, que
+M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à l'outrecuidance
+majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de vraisemblance.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique
+en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de
+l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en
+cet endroit. On trouve ce même conte dans l'<i>Histoire de Majorque</i>,
+par Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)</blockquote>
+
+<p>Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres
+constructions, et il était nécessaire que M. Laurens
+redressât toutes les erreurs archéologiques de ses
+devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme
+moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques
+vestiges de l'architecture arabe.</p>
+
+<p>«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de
+maisons dont la date parût fort ancienne. Les plus intéressantes
+par leur architecture et leur antiquité appartenaient
+toutes au commencement du seizième siècle;
+mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y
+montre pas sous la même forme qu'en France.</p>
+
+<p>«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée
+qu'un étage et un grenier très bas.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> L'entrée, dans la
+rue, consiste en une porte à plein cintre, sans aucun
+ornement; mais la dimension et le grand nombre de
+pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande
+physionomie. Le jour pénètre dans les grandes salles du
+premier étage à travers de hautes fenêtres divisées par
+des colonnes excessivement effilées, qui leur donnent
+une apparence entièrement arabe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des étendoirs,
+appelés dans le pays <i>porchos</i>.</blockquote>
+
+<p>«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner
+plus de vingt maisons construites d'une manière
+identique, et les étudier dans toutes les parties de leur
+construction pour arriver à la certitude que ces fenêtres
+n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais
+mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de
+Grenade nous reste comme échantillon.</p>
+
+<p>«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui,
+avec une hauteur de six pieds, n'ont qu'un diamètre
+de trois pouces. La finesse des marbres dont elles sont
+faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela
+m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en
+soit, l'aspect de ces fenêtres est aussi joli qu'original.</p>
+
+<p>«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une
+galerie, ou plutôt une suite de fenêtres rapprochées et
+copiées exactement sur celles qui forment le couronnement
+de la <i>Lonja</i>. Enfin, un toit fort avancé, soutenu
+par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage
+de la pluie ou du soleil, et produit des effets piquants
+de lumière par les longues ombres qu'il projette sur la
+maison, et par l'opposition de la masse brune de la
+charpente avec les tons brillants du ciel.</p>
+
+<p>«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé
+dans une cour, au centre de la maison, et séparé de
+l'entrée sur la rue par un vestibule où l'on remarque
+des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages
+sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges.</p>
+
+<p>«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance,
+les Majorquins ont mis un grand luxe dans la construction
+de leurs habitations particulières. Tout en suivant
+la même distribution, ils ont apporté dans les vestibules
+et dans les escaliers les changements de goût que l'architecture
+devait amener. Ainsi l'on trouve partout la
+colonne toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades,
+donnent toujours une apparence somptueuse aux
+demeures de l'aristocratie.</p>
+
+<p>«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et
+ce souvenir du goût arabe se retrouvent aussi dans les
+plus humbles habitations, même lorsqu'une seule échelle
+conduit directement de la rue au premier étage. Alors,
+chaque marche est recouverte de carreaux en faïence
+peinte de fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.»</p>
+
+<p>Cette description est fort exacte, et les dessins de
+M. Laurens rendent bien l'élégance de ces intérieurs
+dont le péristyle fournirait à nos théâtres de beaux décors
+d'une extrême simplicité.</p>
+
+<p>Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées
+de colonnes comme le <i>cortile</i> des palais de Venise, ont
+aussi pour la plupart un puits d'un goût très pur au
+milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni le même usage
+que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais
+l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables
+préaux, peut-être un souvenir de l'atrium des Romains.
+Le puits du milieu y tient évidemment la place de l'impluvium.</p>
+
+<p>Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et
+de tendines de jonc, ils ont un aspect à la fois élégant
+et sévère, dont les seigneurs majorquins ne comprennent
+nullement la poésie; car ils ne manquent guère de
+s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en
+admirez le style, ils sourient, croyant que vous les raillez,
+ou méprisant peut-être en eux-mêmes ce ridicule
+excès de courtoisie française.</p>
+
+<p>Au reste, tout n'est pas également poétique dans la
+demeure des nobles majorquins. Il est certains détails
+de malpropreté dont je serais fort embarrassé de donner
+l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait Jacquemont
+en parlant des moeurs indiennes, d'achever ma
+lettre en latin.</p>
+
+<p>Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au
+passage que M. Grasset de Saint-Sauveur, écrivain
+moins sérieux que M. Laurens, mais fort véridique sur
+ce point, consacre à la situation des garde-manger à
+Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne
+et d'Italie. Ce passage est remarquable à cause
+d'une prescription de la médecine espagnole qui règne
+encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est des
+plus étranges.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> L'intérieur de ces palais ne répond nullement à
+l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme
+chez les individus, que la disposition et l'ameublement
+des habitations.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.</blockquote>
+
+<p>A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance
+des produits industriels font varier si étrangement l'aspect
+des appartements, il suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer
+chez une personne aisée pour se faire en un clin
+d'oeil une idée de son caractère, pour se dire si elle a
+du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence,
+un esprit méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou
+de l'ostentation.</p>
+
+<p>J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les
+siens, ce qui ne m'empêche pas de me tromper fort
+souvent dans mes inductions, ainsi qu'il arrive à bien
+d'autres.</p>
+
+<p>J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée
+et très-bien rangée. A moins qu'une grande intelligence
+et un grand coeur, tout à fait emportés hors de la sphère
+des petites observations matérielles, n'habitent là comme
+sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette demeure
+est une tête vide et un coeur froid.</p>
+
+<p>Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement
+entre quatre murailles, on n'éprouve pas le besoin de
+les remplir, ne fût-ce que de bûches et de paniers, et
+d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne fût-ce
+qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.</p>
+
+<p>Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie
+et l'ordre rigoureux me navrent de tristesse; et si mon
+imagination pouvait se représenter la damnation éternelle,
+mon enfer serait certainement de vivre à jamais
+dans certaines maisons de province où règne l'ordre le
+plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on
+ne voit rien traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où
+pas un animal ne pénètre, sous prétexte que les choses
+animées gâtent les choses inanimées. Eh! périssent tous
+les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la condition
+de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou
+un chat.</p>
+
+<p>Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans
+l'amour véritable de la propreté, mais dans une excessive
+paresse, ou dans une économie sordide. Avec un
+peu plus de soin et d'activité, la <i>ménagère</i> sympathique
+à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur
+cette propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.</p>
+
+<p>Mais que dire et que penser des moeurs et des idées
+d'une famille dont le <i>home</i> est vide et immobile, sans
+avoir l'excuse ou le prétexte de la propreté?</p>
+
+<p>S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le
+disais tout à l'heure, dans les inductions particulières,
+il est difficile de se tromper dans les inductions générales.
+Le caractère d'un peuple se révèle dans son costume
+et dans son ameublement, aussi bien que dans ses
+traits et dans son langage.</p>
+
+<p>Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements,
+je suis entré dans un assez grand nombre de
+maisons; tout s'y ressemblait si exactement que je pouvais
+conclure de là à un caractère général chez leurs
+occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs
+sans avoir le coeur serré de déplaisir et d'ennui, rien
+qu'à voir les murailles nues, les dalles tachées et poudreuses,
+les meubles rares et malpropres. Tout y portait
+témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais
+un livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne
+lisent pas, les femmes ne cousent même pas. Le seul
+indice d'une occupation domestique, c'est l'odeur de
+l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces
+d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare
+semés sur le pavé.</p>
+
+<p>Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation
+quelque chose de mort et de creux qui n'a pas d'analogue
+chez nous, et qui donne au Majorquin plus de
+ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen.</p>
+
+<p>Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent
+sans rien transformer autour d'elles, et sans marquer
+aucune empreinte individuelle sur les choses qui
+ordinairement participent en quelque sorte à notre vie
+humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de
+maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent
+l'idée d'un nid pour la famille, celles-là semblent des
+gîtes où les groupes d'une population errante se retireraient
+indifféremment pour passer la nuit. Des personnes
+qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il
+en était généralement ainsi dans toute la Péninsule.</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'<i>atrium</i>
+des palais des <i>chevaliers</i> (c'est ainsi que s'intitulent
+encore les patriciens de Majorque) ont un grand caractère
+d'hospitalité et même de bien-être. Mais dès que
+vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans l'intérieur
+des chambres, vous croyez entrer dans un lieu
+disposé uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement
+dans la forme d'un carré long, très-élevées,
+très-froides, très-sombres, toutes nues, blanchies à la
+chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits
+de famille tout noirs et placés sur une seule ligne,
+si haut qu'on n'y distingue rien; quatre ou cinq chaises
+d'un cuir gras et mangé aux vers, bordées de gros
+clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents
+ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques
+peaux de mouton à longs poils jetées çà et là sur le
+pavé; des croisées placées très haut et recouvertes de
+pagnes épaisses; de larges portes de bois de chêne noir
+ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique
+portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement
+brodé, mais terni et rongé par le temps: tels
+sont les palais majorquins à l'intérieur. On n'y voit
+guère d'autres tables que celles où l'on mange; les
+glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans
+ces panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune
+clarté.</p>
+
+<p>On trouve le maître de la maison debout et fumant
+dans un profond silence, la maîtresse assise sur une
+grande chaise et jouant de l'éventail sans penser à rien.
+On ne voit jamais les enfants: ils vivent avec les domestiques,
+à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les
+parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient
+dans la maison sans rien faire. Les vingt ou trente
+valets font la sieste, pendant qu'une vieille servante
+hérissée ouvre la porte au quinzième coup de sonnette
+du visiteur.</p>
+
+<p>Cette vie ne manque certainement pas de <i>caractère</i>,
+comme nous dirions dans l'acception illimitée que nous
+donnons aujourd'hui à ce mot; mais, si l'on condamnait
+à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y
+deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue
+par réaction d'esprit.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale,
+la Lonja (bourse) et le Palacio-Real.</p>
+
+<p>La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don
+Jaime le Conquérant, leur premier roi chrétien et en
+quelque sorte leur Charlemagne, fut en effet entreprise
+sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en 1604.
+Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont
+elle est entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une
+belle couleur d'ambre.</p>
+
+<p>Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la
+mer, est d'un grand effet lorsqu'on entre dans le port;
+mais elle n'a de vraiment estimable, comme goût, que
+le portail méridional, signalé par M. Laurens comme
+le plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais
+eu occasion de dessiner. L'intérieur est des plus sévères
+et des plus sombres.</p>
+
+<p>Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les
+larges ouvertures du portail principal et renversant
+les tableaux et les vases sacrés au milieu des offices,
+on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce
+vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>
+de longueur sur trois cent soixante-quinze de largeur.
+Au milieu du choeur on remarque un sarcophage de
+marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour
+leur montrer la momie de don Jaime II, fils du <i>Conquistador</i>,
+prince dévot, aussi faible et aussi doux que
+son père fut entreprenant et belliqueux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Le <i>palmo</i> espagnol est le <i>pan</i> de nos provinces méridionales.</blockquote>
+
+<p>Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est
+très-supérieure à celle de Barcelone, de même que
+leur Lonja est infiniment, selon eux, plus belle que
+celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point;
+quant au premier, il est insoutenable.</p>
+
+<p>Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le
+singulier trophée qui orne la plupart des métropoles de
+l'Espagne: c'est la hideuse tête de Maure en bois peint,
+coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de l'orgue.
+Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée
+d'une longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous
+pour figurer le sang impur du vaincu.</p>
+
+<p>On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux
+écussons armoriés. Apposer ainsi son blason dans la
+maison de Dieu était un privilège que les chevaliers majorquins
+payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt
+prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée
+dans un siècle où la dévotion était refroidie. Il faudrait
+être bien injuste pour attribuer aux seuls Majorquins
+une faiblesse qui leur a été commune avec les nobles
+dévots du monde entier à cette époque.</p>
+
+<p>La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par
+ses proportions élégantes et un caractère d'originalité
+que n'excluent ni une régularité parfaite ni une simplicité
+pleine de goût.</p>
+
+<p>Cette bourse fut commencée et terminée dans la première
+moitié du quinzième siècle. L'illustre Jovellanos
+l'a décrite avec soin, et le <i>Magasin Pittoresque</i> l'a
+popularisée par un dessin fort intéressant, publié il y
+a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste
+salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une
+ténuité élégante.</p>
+
+<p>Destinée jadis aux réunions des marchands et des
+nombreux navigateurs qui affluaient à Palma, la Lonja
+témoigne de la splendeur passée du commerce majorquin;
+aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes publiques.
+Ce devait être une chose intéressante de voir les
+Majorquins, revêtus des riches costumes de leurs pères,
+s'ébattre gravement dans cette antique salle de bal;
+mais la pluie nous tenait alors captifs dans la montagne,
+et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins
+renommé et moins triste peut-être que celui de Venise.
+Quant à la Lonja, quelque belle qu'elle m'ait paru, elle
+n'a pas fait fort dans mes souvenirs à cet adorable bijou
+qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel des monnaies,
+sur le Grand-Canal.</p>
+
+<p>Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur
+n'hésite point à croire romain et mauresque
+(ce qui lui a inspiré des émotions tout à fait dans le
+goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens
+se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit
+des petites fenêtres géminées, et des colonnettes énigmatiques
+qu'il a étudiées dans ce monument.</p>
+
+<p>Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies
+de goût qu'on remarque dans tant de constructions
+majorquines à l'intercalation d'anciens fragments dans des
+constructions subséquentes? De même qu'en France et
+en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons
+et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les
+ornements de sculpture, n'est-il pas probable que les
+chrétiens de Majorque, après avoir renversé tous les
+ouvrages mauresques<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, en utilisèrent les riches débris
+et les incrustèrent de plus en plus dans leurs constructions
+postérieures?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a><p>La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de décembre
+de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la chronique de
+Marsigli (inédite ). En voici un fragment:</p>
+
+<p>«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de
+très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans leur
+main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres précieuses,
+des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte de
+joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes armes
+qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur disaient en
+sarrasin: «&mdash;Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi seulement de
+quoi vivre.»</p>
+
+<p>L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de
+la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, occupés
+qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les approprier.</p>
+
+<p>C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir
+le cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, Lauro,
+lui dit:</p>
+
+<p>«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et
+qu'on m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez
+un repas et coucherez cette nuit.»</p>
+
+<p>«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»</p></blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un
+aspect fort pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus
+incommode et de plus sauvagement moyen âge que cette
+habitation seigneuriale; mais aussi rien de plus fier, de
+plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé
+de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades
+grimpant les unes sur les autres à une hauteur considérable,
+et terminées par un ange gothique, qui, du sein
+des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.</p>
+
+<p>Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence
+du capitaine général, le personnage le plus éminent de
+l'île. Voici comment M. Grasset de Saint-Sauveur décrit
+l'intérieur de cette résidence:</p>
+
+<p>«La première pièce est une espèce de vestibule servant
+de corps de garde. On passe à droite dans deux
+grandes salles, où à peine rencontre-t-on un siège.</p>
+
+<p>La troisième est la salle d'audience; elle est décorée
+d'un trône en velours cramoisi enrichi de crépons en
+or, porté sur une estrade de trois marches couvertes
+d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en bois doré.
+Le dais qui couvre le trône est également de velours
+cramoisi surmonté de panaches en plumes d'autruche.
+Au-dessus du trône sont suspendus les portraits du roi
+et de la reine.</p>
+
+<p>C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours
+d'étiquette ou de <i>gala</i>, les différents corps de l'administration
+civile, les officiers de la garnison, et les étrangers
+de considération.»</p>
+
+<p>Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur,
+pour qui nous avions des lettres, nous fit en effet
+l'honneur de recevoir dans cette salle celui de nous qui
+se chargea d'aller les lui présenter. Notre compagnon
+trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même
+à coup sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en
+1807; car il était usé, fané, râpé, et quelque peu taché
+d'huile et de bougie. Les deux lions n'étaient plus guère
+dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très féroce.
+Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette
+fois, c'était l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne
+de cabaret, qui occupait le vieux cadre doré où ses
+augustes ancêtres s'étaient succédé comme les modèles
+dans le <i>passe-partout</i> d'un élève en peinture. Le gouverneur,
+pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann,
+n'en était pas moins un homme fort estimé et un
+prince fort affable.</p>
+
+<p>Un quatrième monument fort remarquable est le
+palais de l'Ayuntamiento, ouvrage du seizième siècle,
+dont on compare avec raison le style à celui des palais
+de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement
+de ses bords, comme ceux des palais florentins
+et des chalets suisses; mais il a cela de particulier,
+qu'il est soutenu par des caissons à rosaces fort richement
+sculptées sur bois, alternées avec de longues cariatides
+couchées sous cet auvent, qu'elles semblent
+porter en gémissant, car la plupart d'entre elles ont la
+face cachée dans leurs mains.</p>
+
+<p>Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel
+se trouve la collection des portraits des grands hommes
+de Majorque. Au nombre de ces illustres personnages,
+on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un <i>roi
+de carreau</i>. On y voit aussi un très-ancien tableau
+représentant les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin,
+lequel offre une série très-intéressante et très-variée
+des anciens costume revêtus par l'innombrable
+cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais
+consistorial un magnifique <i>Saint Sébastien</i> de Van Dyck,
+dont personne, à Majorque, ne m'a daigné signaler
+l'existence.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+<p>«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens,
+qui a déjà formé, dans notre dix-neuvième siècle
+seulement, trente-six peintres, huit sculpteurs, onze
+architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres,
+s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de
+Majorque, que vient de publier le savant Antonio Furio.
+J'avoue ingénument que pendant mon séjour à
+Palma je ne me suis pas cru entouré de tant de grands
+hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur
+existence...</p>
+
+<p>«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux
+de l'école espagnole... Mais si vous parcourez les
+magasins, si vous entrez dans la maison du simple citoyen,
+vous n'y trouverez que ces images coloriées étalées
+par des colporteurs sur nos places publiques, et qui
+ne trouvent accès en France que sous l'humble toit du
+pauvre paysan.»</p>
+
+<p>Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du
+comte de Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois
+capitaine général, un des personnages de Majorque les
+plus illustres par la naissance et les plus importants par
+la richesse.</p>
+
+<p>Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes
+admis à visiter, mais dont je n'ouvris pas un seul volume,
+et dont je ne saurais absolument rien dire (tant mon
+respect pour les livres est voisin de l'épouvante), si un
+savant compatriote ne m'eût appris l'importance des
+trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme
+le coq de la fable au milieu des perles.</p>
+
+<p>Ce compatriote<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, qui est resté près de deux ans en
+Catalogne et à Majorque pour y faire des études sur la
+langue romane, m'a communiqué obligeamment ses notes,
+et m'a autorisé, avec une générosité bien rare chez
+les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas
+sans prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi
+enthousiasmé de toutes choses à Majorque que j'y ai été
+désappointé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux d'une de
+nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+
+<p>Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence
+d'impressions, que, lors de mon séjour, la population
+majorquine s'était gênée et resserrée pour faire place à
+vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés, et
+que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver
+Palma moins habitable, et les Majorquins moins disposés
+à accueillir un nouveau surcroît d'étrangers qu'ils ne
+l'étaient sans doute deux ans auparavant. Mais j'aime
+mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur
+que d'écrire sous une autre impression que la mienne
+propre.</p>
+
+<p>Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et
+réprimandé publiquement, comme je l'ai été en particulier;
+car le public y gagnera un livre bien plus exact
+et bien plus intéressant sur Majorque que cette relation
+décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis
+forcé de lui donner.</p>
+
+<p>Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec
+grand contentement de coeur, je le jure, tout ce qui
+me pourra faire changer d'opinion sur Les Majorquins:
+j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir
+considérer comme les représentants du type général,
+et qui, je l'espère, ne douteront pas de mes sentiments
+à leur égard, si cet écrit tombe jamais entre leurs mains.</p>
+
+<p>Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit
+des richesses intellectuelles que possède encore
+Majorque, cette bibliothèque du comte de Montenegro,
+que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du
+chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner
+cet intérieur d'un vieux chevalier majorquin célibataire;
+intérieur triste et grave s'il en fut, régi silencieusement
+par un prêtre.</p>
+
+<p>«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée
+par l'oncle du comte de Montenegro, le cardinal Antonio
+Despuig, l'ami intime de Pie VI.</p>
+
+<p>«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne,
+l'Italie et la France avaient de remarquable en bibliographie.
+La partie qui traite de la numismatique et des
+arts de l'antiquité y est surtout au grand complet.</p>
+
+<p>«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve,
+il en est un fort curieux pour les amateurs de calligraphie:
+c'est un livre d'heures. Les miniatures en sont
+précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.</p>
+
+<p>«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial
+où sont dessinés avec leurs couleurs les écus d'armes de
+la noblesse espagnole, y compris ceux des familles aragonaises,
+mallorquines, roussillonnaises et languedociennes.
+Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a appartenu
+à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro.
+En le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de
+la famille des <i>Bonapart</i>, d'où descendait notre grand
+Napoléon, et dont nous avons tiré le <i>fac-similé</i> qu'on
+verra ci-après...</p>
+
+<blockquote><p>
+«On trouve encore dans cette bibliothèque la belle
+carte nautique du Mallorquin Valsequa, manuscrit de
+1439, chef-d'oeuvre de calligraphie et de dessin topographique,
+sur lequel le miniaturiste a exercé son précieux
+travail. Cette carte avait appartenu à Améric Vespuce,
+qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une
+légende en écriture du temps, placée sur le dos de ladite
+carte: «<i>Questa ampla pelle, di geographia fù pagata da
+Amerigo Vespucci CXXX ducati di oro di marco.</i></p>
+
+<p>«Ce précieux monument de la géographie du moyen
+âge sera incessamment publié pour faire suite à l'Atlas
+catalan-mallorquin de 1375, inséré dans le XIVe vol.,
+2e partie, des Notices de manuscrits de l'Académie des
+Inscriptions et Belles-Lettres.»
+</p></blockquote>
+
+<p>En transcrivant cette note, les cheveux me dressent
+à la tête, car une scène affreuse se retrace à ma pensée.</p>
+
+<p>Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro,
+et le chapelain déroulait devant nous cette même
+carte nautique, ce monument si précieux et si rare,
+acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait
+combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!...
+lorsqu'un des quarante ou cinquante domestiques de la
+maison imagina de poser un encrier de liège sur un des
+coins du parchemin pour le tenir ouvert sur la table.
+L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!</p>
+
+<p>Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être
+en cet instant par quelque malin esprit, fit un effort,
+un craquement, un saut, et revint sur lui-même entraînant
+l'encrier, qui disparut dans le rouleau bondissant
+et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général;
+le chapelain devint plus pâle que le parchemin.</p>
+
+<p>On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une
+vaine espérance! Hélas! l'encrier était vide! La carte
+était inondée, et les jolis petits souverains peints en miniature
+voguaient littéralement sur une mer plus noire
+que le Pont-Euxin.</p>
+
+<p>Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain
+s'évanouit. Les valets accoururent avec des seaux d'eau,
+comme s'il se fût agi d'un incendie, et, à grands coups
+d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer la carte, emportant
+pêle-mêle rois, mers, îles et continents.</p>
+
+<p>Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal,
+la carte fut en partie gâtée, mais non pas sans ressource;
+M. Tastu en avait pris le calque exact, et on pourra,
+grâce à lui, réparer tant bien que mal le dommage.</p>
+
+<p>Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier
+lorsque son seigneur s'en aperçut! Nous étions tous à
+six pas de la table au moment de la catastrophe; mais
+je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins
+tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des
+Français, n'aura pas contribué à les remettre en bonne
+odeur à Majorque.</p>
+
+<p>Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et
+même d'apercevoir aucune des merveilles que renferme
+le palais de Montenegro, ni le cabinet de médailles, ni
+les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous tardait de
+fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés
+auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de
+M. Tastu suppléera donc encore ici à mon ignorance.</p>
+
+<blockquote><p>
+«Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un
+cabinet de médailles celtibériennes, mauresques, grecques,
+romaines et du moyen âge; inappréciable collection,
+aujourd'hui dans un désordre affligeant, et qui attend
+un érudit pour être rangée et classée.</p>
+
+<p>«Les appartements du comte de Montenegro sont décorés
+d'objets d'art en marbre ou en bronze antique,
+provenants des fouilles d'Ariccia, ou achetés à Rome par le
+cardinal. On y voit aussi beaucoup de tableaux des écoles
+espagnole et italienne, dont plusieurs pourraient figurer
+avec éclat dans les plus belles galeries de l'Europe.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver,
+l'ancienne résidence des rois de Majorque, quoique je
+ne l'aie vue que de loin, sur la colline d'où il domine la
+mer avec beaucoup de majesté. C'est une forteresse
+d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons
+d'État de l'Espagne.</p>
+
+<p>«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens,
+ont été élevées à la fin du treizième siècle, et elles
+montrent dans un bel état de conservation un des plus
+curieux monuments de l'architecture militaire au moyen
+âge.»</p>
+
+<p>Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine
+de prisonniers carlistes, couverts de haillons
+et presque nus, quelques-uns encore enfants, qui mangeaient
+à la gamelle avec une gaieté bruyante un chaudron
+de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés
+par des soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la
+bouche.</p>
+
+<p>C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement
+à cette époque le trop-plein des prisons de Barcelone.
+Mais des captifs plus illustres ont vu se fermer
+sur eux ces portes redoutables.</p>
+
+<p>Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus
+éloquents et des écrivains les plus énergiques de l'Espagne,
+y expia son célèbre pamphlet <i>Pan y toros</i>, dans
+la <i>torre de homenage, cuya cuva</i>, dit Vargas, <i>es la mas
+cruda prision</i>. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire
+scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des
+événements tragiques dont elle avait été le théâtre au
+temps des guerres du moyen âge.</p>
+
+<p>Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur
+île une excellente description de leur cathédrale et de
+leur Lonja. En un mot, ses Lettres sur Majorque sont les
+meilleurs documents qu'on puisse consulter.</p>
+
+<p>Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le
+règne parasite du prince de la Paix, reçut bientôt après
+une autre illustration scientifique et politique.</p>
+
+<p>Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme
+aussi justement célèbre en France que Jovellanos l'est
+en Espagne, intéressera d'autant plus qu'elle est un des
+chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la
+science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Chargé par Napoléon de la mesure du méridien,
+M. Arago était, en 1803, à Majorque, sur la montagne
+appelée le <i>Clot de Galatzo</i>, lorsqu'il reçut la nouvelle
+des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand.
+L'exaspération des habitants de Majorque fut telle
+alors qu'ils s'en prirent au savant français, et se dirigèrent
+en foule vers le Clot de Galatzo pour le tuer.</p>
+
+<p>Cette montagne est située au-dessus de la côte où
+descendit Jaime Ier lorsqu'il conquit Majorque sur les
+Maures; et comme M. Arago y faisait souvent allumer
+des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent
+qu'il faisait des signaux à une escadre française portant
+une armée de débarquement.</p>
+
+<p>Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie
+sur le brick affecté par le gouvernement espagnol
+aux opérations de la mesure du méridien, résolut d'avertir
+M. Arago du danger qu'il courait. Il devança ses
+compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de
+marin pour le déguiser.</p>
+
+<p>M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à
+Palma. Il rencontra en chemin ceux-là mêmes qui allaient
+pour le mettre en pièces, et qui lui demandèrent
+des renseignements sur le maudit <i>gabacho</i> dont ils
+voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays,
+M. Arago répondit à toutes leurs questions, et ne fut
+pas reconnu.</p>
+
+<p>En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais
+le capitaine don Manuel de Vacaro, qui jusque là avait
+toujours déféré à ses ordres, refusa formellement de le
+conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son bord pour
+tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite,
+M. Arago ne pouvait tenir.</p>
+
+<p>Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant
+formé sur le rivage, le capitaine Vacaro avertit M. Arago
+qu'il ne pouvait plus désormais répondre de sa vie; ajoutant,
+sur l'avis du capitaine général, qu'il n'y avait pour
+lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer prisonnier
+dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet
+une chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple
+s'en aperçut, et, s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre
+au moment où les portes de la forteresse se fermèrent
+sur lui.</p>
+
+<p>M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le
+capitaine général lui fit dire enfin qu'il fermerait les
+yeux sur son évasion. Il s'échappa donc par les soins de
+M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure du
+méridien.</p>
+
+<p>Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la
+vie au Clot de Galatzo, le conduisit à Alger sur une
+barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix débarquer
+en France ou en Espagne.</p>
+
+<p>Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats
+suisses qui le gardaient, que des moines de l'île leur
+avaient promis de l'argent s'ils voulaient l'empoisonner.</p>
+
+<p>En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers,
+auxquels il échappa d'une façon encore plus miraculeuse;
+mais ceci sortirait de notre sujet, et nous espérons
+qu'un jour il écrira cette intéressante relation.</p>
+
+<br>
+
+<p>Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle
+pas tout le caractère qui est en elle. C'est en la parcourant
+dans l'intérieur, en pénétrant le soir dans ses rues
+profondes et mystérieuses, qu'on est frappé du style
+élégant et de la disposition originale de ses moindres
+constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on
+y arrive de l'intérieur des terres, qu'elle se présente
+avec toute sa physionomie africaine.</p>
+
+<p>M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût
+point frappé un simple archéologue, et il a retracé un
+des aspects qui m'avait le plus pénétré par sa grandeur
+et sa mélancolie; c'est la partie du rempart sur laquelle
+s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un
+énorme massif carré sans autre ouverture qu'une petite
+porte cintrée.</p>
+
+<p>Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique,
+dernier vestige d'une forteresse des templiers, premier
+plan, admirable de tristesse et de nudité, au tableau
+magnifique qui se déroule au bas du rempart, la plaine
+riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues
+de Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie
+d'heure en heure en s'harmonisant toujours de plus en
+plus: nous l'avons vu au coucher du soleil d'un rose
+étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un lilas
+argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée
+de la nuit.</p>
+
+<p>M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des
+remparts de Palma.</p>
+
+<p>«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore
+vivement les objets, j'allais lentement par le rempart,
+m'arrêtant à chaque pas pour contempler les heureux
+accidents qui résultaient de l'arrangement des lignes des
+montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices
+de la ville.</p>
+
+<p>«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une
+effrayante haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces
+hautes tiges dont l'inflorescence rappelle si bien un candélabre
+monumental. Au delà, des groupes de palmiers
+s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, des
+cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus
+loin apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées
+de vignes; enfin, les aiguilles de la cathédrale,
+les clochers et les dômes des nombreuses églises se détachaient
+en silhouettes sur le fond pur et lumineux du
+ciel.»</p>
+
+<p>Une autre promenade dans laquelle les sympathies de
+M. Laurens ont rencontré les miennes, c'est celle des
+ruines du couvent de Saint-Dominique.</p>
+
+<p>Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers
+de marbre se trouvent quatre grands palmiers que l'élévation
+de ce jardin en terrasse fait paraître gigantesques,
+et qui font vraiment partie, à cette hauteur, des monuments
+de la ville avec lesquels leur cime se trouve de
+niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet
+de la façade de Saint-Étienne, la tour massive de la
+célèbre horloge baléarique<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, et la tour de l'Ange du
+Palacio-Real.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><p>«Cette horloge, que les deux principaux historiens de Majorque,
+Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore il y a trente
+ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur: «Cette machine,
+très-ancienne, est appelée l'<i>horloge du Soleil</i>. Elle marque les heures
+depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant l'étendue plus ou
+moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière que le 10 juin, elle
+frappe la première heure du jour à cinq heures et demie, et la quatorzième
+à sept et demie, la première de la nuit à huit et demie, la neuvième à
+quatre et demie de la matinée suivante. C'est l'inverse à commencer du
+10 décembre. Pendant tout le cours de l'année, les heures sont exactement
+réglées, suivant les variations du lever et du coucher du soleil. Cette horloge
+n'est pas d'une grande utilité pour les gens du pays, qui se règlent
+d'après les horloges modernes; mais elle sert aux jardiniers pour déterminer
+les heures de l'arrosage. On ignore d'où et à quelle époque cette
+machine a été apportée à Palma; on ne suppose pas que ce soit d'Espagne,
+de France, d'Allemagne ou d'Italie, où les Romains avaient introduit
+l'usage de diviser le jour en douze heures, à commencer au lever du
+soleil.</p>
+
+<p>«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure,
+dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que des
+Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse horloge
+des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils s'étaient
+réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le penchant
+caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du prodige.</p>
+
+<p>«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à
+l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des pères
+dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (<i>Voyage aux îles Baléares
+et Pithiuses</i>, 1807.)</p></blockquote>
+
+<p>Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un
+monceau de débris, où quelques arbrisseaux et quelques
+plantes aromatiques percent çà et là les décombres,
+n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus
+prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a
+renversé et presque mis en poudre, il y a peu d'années,
+ce monument que l'on dit avoir été un chef-d'oeuvre,
+et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque,
+quelques arcs légers encore debout et se dressant dans
+le vide comme des squelettes, attestent du moins la
+magnificence.</p>
+
+<p>C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie
+palmesane, et une source de regrets bien légitimes pour
+les artistes, que la destruction de ces sanctuaires de
+l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix ans,
+peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme
+de cette destruction que de la page historique dont
+elle est la vignette.</p>
+
+<p>Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait
+M. Marliani dans son <i>Histoire politique de l'Espagne
+moderne</i>, déplorer le côté faible et violent à la fois des
+mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue qu'au
+milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était
+pas la tristesse que les ruines inspirent ordinairement.
+La foudre était tombée là, et la foudre est un instrument
+aveugle, une force brutale comme la colère de
+l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les
+éléments et préside à leurs apparents désordres sait bien
+que les principes d'une vie nouvelle sont cachés dans la
+cendre des débris. Il y eut dans l'atmosphère politique
+de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent, quelque
+chose d'analogue à ce besoin de renouvellement
+qu'éprouve la nature dans ses convulsions fécondes.</p>
+
+<p>Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques
+mécontents avides de vengeances ou de dépouilles
+aient consommé cet acte de violence à la face de la population
+consternée. Il faut beaucoup de mécontents
+pour réduire ainsi en poussière une énorme masse de
+bâtiments, et il faut qu'il y ait bien peu de sympathies
+dans une population pour qu'elle voie ainsi accomplir un
+décret contre lequel elle protesterait dans son coeur.</p>
+
+<p>Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée
+du sommet de ces dômes fit tomber de l'âme du peuple
+en sentiment de crainte et de respect qui n'y tenait pas
+plus que le clocher monacal sur sa base; et que chacun,
+sentant remuer ses entrailles par une impulsion
+mystérieuse et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un
+mélange de courage et d'effroi, de fureur et de remords.
+Le monachisme protégeait bien des abus et caressait
+bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en Espagne,
+et sans doute plus d'un démolisseur se repentit
+et se confessa le lendemain au religieux qu'il venait de
+chasser de son asile. Mais il y a dans le coeur de l'homme
+le plus ignorant et le plus aveugle quelque chose qui le
+fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère
+une mission souveraine.</p>
+
+<p>Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses
+sueurs ces insolents palais du clergé régulier, à la porte
+desquels il venait recevoir depuis des siècles l'obole de
+la mendicité fainéante et le pain de l'esclavage intellectuel.
+Il avait participé à ses crimes, il avait trempé dans
+ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition.
+Il avait été complice et délateur dans les persécutions
+atroces dirigées contre des races entières qu'on voulait
+extirper de son sein. Et quand il eut consommé la ruine
+de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il eut banni ces
+Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur,
+il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance.
+Il eut la persévérance et la piété de ne pas s'en prendre
+à ce clergé, son ouvrage, son corrupteur et son fléau.
+Il souffrit longtemps, courbé sous ce joug façonné de
+ses propres mains. Et puis, un jour, des voix étranges,
+audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience
+des paroles d'affranchissement et de délivrance.
+Il comprit l'erreur de ses ancêtres, rougit de son abaissement,
+s'indigna de sa misère, et malgré l'idolâtrie
+qu'il conservait encore pour les images et les reliques,
+il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à
+son droit qu'à son culte.</p>
+
+<p>Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta
+tout d'un coup le dévot prosterné, au point de tourner
+son fanatisme d'un jour contre les objets de l'adoration
+de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni le mécontentement
+des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le
+mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre
+timidité.</p>
+
+<p>Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense
+ce jour-là. Il accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même
+les moyens de revenir sur sa détermination,
+comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise
+ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les
+reprendre.</p>
+
+<p>Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la
+peine d'être prononcé à propos de tels événements), si
+ce que j'ai appris de son existence politique m'a été fidèlement
+rapporté, ce serait plutôt un homme de principes
+qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus
+bel éloge qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme
+d'État aurait trop présumé de la situation intellectuelle
+de l'Espagne en de certains jours, et trop douté en de
+certains autres, de ce qu'il mirait, pris parfois des mesures
+intempestives ou incomplètes, et semé son idée
+sur des champs stériles où la semence devait être étouffée
+ou dévorée, c'est peut-être une raison suffisante
+pour qu'on lui dénie l'habileté d'exécution et la persistance
+de caractère nécessaires au succès immédiat de ses
+entreprises; mais ce n'en est pas une pour que l'histoire,
+prise d'un point de vue plus philosophique qu'on
+ne le fait ordinairement, ne le signale un jour comme
+un des esprits les plus généreux et les plus ardemment
+progressifs de l'Espagne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a inspiré
+M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête de la critique
+de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui refuser, ce
+dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont rarement trouvées
+dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est une foi vive
+dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à la cause de la
+liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un élan sincère vers
+les idées progressives et même révolutionnaires pour opérer les réformes
+que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande tolérance, une grande
+générosité envers ses ennemis; c'est enfin un désintéressement personnel
+qui lui a fait en tout temps et en toute occasion sacrifier ses intérêts à
+ceux de sa patrie, et qu'il a porté assez loin pour être sorti de ses différents
+ministères sans un ruban à sa boutonnière... Il est le premier ministre
+qui ait pris au sérieux la régénération de son pays. Son passage
+aux affaires a marqué un progrès réel. Le ministre parlait cette fois le
+langage du patriote. Il n'eut pas la force d'abolir la censure, mais il eut
+la générosité de délivrer la presse de toute entrave en faveur de ses
+ennemis contre lui-même. Il soumit ses actes administratifs au libre examen
+de l'opinion publique; et quand une opposition violente s'éleva
+contre lui du sein des cortès, soulevée par ses anciens amis, il eut assez
+de grandeur d'âme pour respecter la liberté du député dans le fonctionnaire
+public. Il déclara à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que
+de signer la destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits
+et qui était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple
+donné par M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce
+genre aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples
+de cette vertueuse tolérance.» (<i>Histoire politique de l'Espagne moderne</i>,
+par M. Marliani.)</blockquote>
+
+<p>Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines
+des couvents de Majorque, lorsque j'entendais maudire
+son nom, et qu'il n'était peut-être pas sans inconvénient
+pour nous de le prononcer avec éloge et sympathie. Je
+me disais alors qu'en dehors des questions politiques du
+moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir
+ni goût ni intelligence, il y avait un jugement synthétique
+que je pouvais porter sur les hommes et même
+sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il n'est pas si
+nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître
+directement une nation, d'en avoir étudié à fond les
+moeurs; et la vie matérielle, pour se faire une idée droite,
+et concevoir un sentiment vrai de son histoire, de son
+avenir, de sa vie morale en un mot. Il me semble qu'il
+y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande
+ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples,
+et à laquelle se rattachent tous les fils de leur histoire
+particulière. Cette ligne, c'est le sentiment et l'action
+perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut, de la perfectibilité,
+que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à
+l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse.
+Les hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti
+et pratiqué plus ou moins à leur manière, et les
+plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide révélation,
+et qui ont frappé les plus grands coups dans le
+présent pour hâter le développement de l'avenir, sont
+ceux que les contemporains ont presque toujours le plus
+mal jugés. On les a flétris et condamnés sans les connaître,
+et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur
+travail qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques
+déceptions passagères, quelques revers incompris les
+avaient fait descendre.</p>
+
+<p>Combien de noms fameux dans notre révolution ont
+été tardivement et timidement réhabilités! et combien
+leur mission et leur oeuvre sont encore mal comprises et
+mal développées! En Espagne, Mendizabal a été un des
+ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le
+plus courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte
+qui marque sa courte puissance d'un souvenir ineffaçable,
+la destruction radicale des couvents, lui a été si
+durement reproché, que j'éprouve le besoin de protester
+ici en faveur de cette audacieuse résolution et de
+l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et
+la mit en pratique.</p>
+
+<p>Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie
+soudainement à la vue de ces ruines que le temps
+n'a pas encore noircies, et qui, elles aussi, semblent
+protester contre le passé et proclamer le réveil de la
+vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût
+et le respect des arts, je ne sens pas en moi des instincts
+de vengeance et de barbarie; enfin je ne suis pas de
+ceux qui disent que le culte du beau est inutile, et
+qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des
+usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras
+populaire est une page de l'histoire tout aussi grande,
+tout aussi instructive, tout aussi émouvante qu'un aqueduc
+romain ou un amphithéâtre. Une administration
+gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la destruction
+d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine
+ou d'économie ridicule, ferait un acte grossier et
+coupable; mais un chef politique qui, dans un jour décisif
+et périlleux, sacrifie l'art et la science à des biens
+plus précieux, la raison, la justice, la liberté religieuse,
+et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour
+pour la pompe catholique et son respect pour ses moines,
+trouve assez de coeur et de bras pour exécuter ce
+décret en un clin d'oeil, font comme l'équipage battu de
+la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à la mer.</p>
+
+<p>Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous
+ces monuments dont nous déplorons la chute sont des
+cachots où a langui durant des siècles, soit l'âme, soit
+le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes
+qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance
+du monde, célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de
+hochets dorés et de férules ensanglantées, l'âge viril qui
+a su s'en affranchir! Il y a de bien beaux vers de Chamisso
+sur le château de ses ancêtres rasé par la révolution
+française. Cette pièce se termine par une pensée
+très-neuve en poésie, comme en politique:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la
+charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!»
+</p></blockquote>
+
+<p>Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie,
+oserai-je transcrire quelques pages que m'inspira le couvent
+des dominicains? Pourquoi non, puisque aussi bien
+le lecteur doit s'armer d'indulgence, là où il s'agit pour
+lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet en immolant
+son amour-propre et ses anciennes tendances?
+Puisse ce fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété
+sur la sèche nomenclature d'édifices que je viens
+de faire!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>LE COUVENT DE L'INQUISITION.</h3>
+
+<p>Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes
+se rencontrèrent à la clarté sereine de la lune. L'un
+semblait à la fleur de l'âge, l'autre courbé sous le poids
+des années, et pourtant celui-là était le plus jeune des
+deux.</p>
+
+<p>Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face;
+car la nuit était avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait
+lugubre et lente au clocher de la cathédrale.</p>
+
+<p>Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:</p>
+
+<p>«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de
+moi; je suis faible et brisé: n'attends rien de moi non
+plus, car je suis pauvre et nu sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile
+qu'à ceux qui m'attaquent, et, comme toi, je suis trop
+pauvre pour craindre les voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi
+donc as-tu tressailli tout à l'heure à mon approche?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis un peu superstitieux, comme
+tous les artistes, et que je t'ai pris pour le spectre d'un
+de ces moines qui ne sont plus, et dont nous foulons les
+tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu également
+frémi à mon approche?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis très-superstitieux, comme tous
+les moines, et que je t'ai pris pour le spectre d'un de
+ces moines qui m'ont renfermé vivant dans les tombes
+que tu foules.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que
+j'ai avidement et vainement cherchés sur le sol de l'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté
+du soleil; mais, dans les ombres de la nuit, tu pourras
+nous rencontrer encore. Maintenant ton attente est remplie;
+que veux-tu faire d'un moine?</p>
+
+<p>&mdash;Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses
+traits dans ma mémoire, afin de les retracer par la peinture;
+recueillir ses paroles, afin de les redire à mes
+compatriotes; le connaître enfin, pour me pénétrer de
+ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand
+dans la personne du moine et dans la vie du cloître.</p>
+
+<p>&mdash;D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu
+te fais de ces choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination
+des papes est abattue, les moines proscrits, les
+cloîtres supprimés?</p>
+
+<p>&mdash;Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers
+le passé, et des imaginations ardentes frappées de
+la poésie du moyen âge. Tout ce qui peut nous en apporter
+un faible parfum, nous le cherchons, nous le vénérons,
+nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon
+père, que nous soyons tous des profanateurs aveugles.
+Nous autres artistes, nous haïssons ce peuple brutal qui
+souille et brise tout ce qu'il touche. Bien loin de ratifier
+ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous efforçons
+dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos
+théâtres, dans toutes nos oeuvres enfin, de rendre la
+vie aux vieilles traditions, et de ranimer l'esprit de mysticisme
+qui engendra l'art chrétien, cet enfant sublime!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les
+artistes de ton pays libre et florissant s'inspirent ailleurs
+que dans le présent? Ils ont tant de choses nouvelles à
+chanter, à peindre, à illustrer! et ils vivraient, comme
+tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux?
+Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une
+inspiration riante et féconde, lorsque Dieu, dans sa
+bonté, leur a fait une vie si douce et si belle?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut
+être telle que tu le la représentes. Nous autres artistes,
+nous ne nous occupons point des faits politiques, et les
+questions sociales nous intéressent encore moins. Nous
+chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour
+de nous. Les arts languissent, l'inspiration est
+étouffée, le mauvais goût triomphe, la vie matérielle
+absorbe les hommes; et, si nous n'avions pas le culte
+du passé et les monuments des siècles de foi pour nous
+retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que
+nous gardons à grand'peine.</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain
+n'avait porté aussi loin que dans vos contrées la
+science du bonheur, les merveilles de l'industrie, les
+bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on
+n'avait puisé dans les richesses matérielles un si grand
+luxe, un tel bien-être, et, dans la ruine de l'ancienne
+société, une si effrayante diversité de goûts, d'opinions
+et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a
+pas dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre
+heureux, nous ont avilis et dégradés, on ne t'a pas dit
+toute la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes
+les sources du bonheur se sont empoisonnées sur vos
+lèvres, et ce qui fait l'homme grand, juste et bon, le
+bien-être et la liberté, vous a faits petits et misérables?
+Explique-moi ce prodige.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme
+ne vit pas seulement de pain? Si nous avons perdu la
+foi, tout ce que nous avons acquis d'ailleurs n'a pu profiter
+à nos âmes.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi encore, mon fils, comment vous
+avez perdu la foi, alors que, les persécutions religieuses
+cessant chez vous, vous avez pu élargir vos âmes et
+lever vos yeux vers la lumière divine? C'était le moment
+de croire, puisque c'était le moment de savoir.
+Et, à ce moment-là, vous avez douté? Quel nuage a
+donc passé sur vos têtes?</p>
+
+<p>&mdash;Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines.
+L'examen n'est-il pas incompatible avec la foi, mon
+père?</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme si tu demandais, ô jeune homme!
+si la foi est compatible avec la vérité. Tu ne crois donc
+à rien, mon fils? ou bien tu crois au mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas
+assez pour donner à l'âme une force, une confiance et
+des joies sublimes?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas.
+Il y a donc encore chez vous quelques hommes heureux?
+Et toi-même, tu t'es donc préservé de l'abattement et
+de la douleur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux,
+les plus indignés, les plus tourmentés des hommes; car
+ils voient chaque jour tomber plus bas l'objet de leur
+culte, et leurs efforts sont impuissants pour le relever.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent
+périr les arts au lieu de les faire revivre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il
+n'y a plus d'art possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi
+une religion? Tu te contredis, mon fils, ou bien je ne
+sais pas te comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment ne serions-nous pas en contradiction
+avec nous-mêmes, ô mon père! nous autres à qui Dieu
+a confié une mission que le monde nous dénie, nous à
+qui le présent ferme les portes de la gloire, de l'inspiration,
+de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans
+le passé, et d'interroger les morts sur les secrets de
+l'éternelle beauté dont les hommes d'aujourd'hui ont
+perdu le culte et renversé les autels? Devant les oeuvres
+des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler
+nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme;
+mais lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux,
+et qu'un monde incrédule et borné souffle sur nous le
+froid du dédain et de la raillerie, nous ne pouvons rien
+produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée
+meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière.</p>
+
+<p>Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait
+son visage triste et fier, et le moine immobile le
+contemplait avec une surprise naïve et bienveillante.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment
+de silence, en s'arrêtant près de la balustrade massive
+d'une terrasse qui dominait la ville, la campagne et
+la mer.»</p>
+
+<p>C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère
+riche de fleurs, de fontaines et de marbres précieux,
+aujourd'hui jonché de décombres et envahi par toutes
+les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur et
+de rapidité sur les ruines.</p>
+
+<p>Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans
+sa main, et la jeta loin de lui avec un cri de douleur. Le
+moine sourit:</p>
+
+<p>«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point
+dangereuse. Mon fils, cette ronce que tu touches sans
+ménagement et qui te blesse, c'est l'emblème de ces
+hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. Ils
+envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur
+les autels, et s'installent sur les débris des antiques
+splendeurs de ce monde. Vois avec quelle sève et quelle
+puissance ces herbes folles ont rempli les parterres où
+nous cultivions avec soin des plantes délicates et précieuses
+dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même
+les hommes simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors
+comme des herbes inutiles ont repris leurs droits,
+et ont étouffé cette plante vénéneuse qui croissait dans
+l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec
+elle les sanctuaires de l'art chrétien et les oeuvres du
+génie?</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait arracher la plante maudite, car elle était,
+vivace et rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs
+fondements ces cloîtres où sa racine était cachée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui
+croissent à la place, en quoi sont-elles belles et à quoi
+sont-elles bonnes?»</p>
+
+<p>Le moine rêva un instant et répondit:</p>
+
+<p>«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans
+doute vous ferez un dessin d'après ces ruines?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Où voulez-vous en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui
+retombent en festons sur les décombres, et qui se balancent
+au vent, ou bien en ferez-vous un accessoire
+heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans
+un tableau de Salvator Rosa?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont les inséparables compagnes des ruines,
+et aucun peintre ne manque d'en tirer parti.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont donc leur beauté, leur signification, et
+par conséquent leur utilité.</p>
+
+<p>&mdash;Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père;
+asseyez des mendiants et des bohémiens sur ces ruines,
+elles n'en seront que plus sinistres et plus désolées.
+L'aspect du tableau y gagnera; mais l'humanité, qu'y
+gagne-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une
+grande leçon. Mais vous autres artistes; qui donnez cette
+leçon-là, vous ne comprenez pas ce que vous faites, et
+vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de
+l'herbe qui pousse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait
+vous répondre que vous ne voyez dans cette
+catastrophe que votre prison détruite et votre liberté
+recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent
+n'était pas de votre goût.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de
+l'art, et de la poésie jusqu'à vivre ici sans regret?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle
+vie du monde. Oh! que ce couvent devait être vaste et
+d'un noble style! Que ces vestiges annoncent de splendeur
+et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir ici,
+le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la
+mer, lorsque ces légères galeries étaient payées de riches
+mosaïques, que des eaux cristallines murmuraient
+dans des bassins de marbre, et qu'une lampe d'argent
+s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire!
+De quelle paix profonde, de quel majestueux silence
+vous deviez jouir lorsque le respect et la confiance des
+hommes vous entouraient d'une invincible enceinte, et
+qu'on se signait en baissant la voix chaque fois qu'on
+passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût
+voulu pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues
+et toutes les ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer
+ici, dans le calme et l'oubli du monde entier, à la
+condition d'y rester artiste et d'y pouvoir consacrer dix
+ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on eût
+poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on
+eût vu placer sur un autel, non pour y être jugé et critiqué
+par le premier ignorant venu, mais salué et invoqué
+comme une digne représentation de la Divinité même!</p>
+
+<p>&mdash;Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles
+sont pleines d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité.
+Dans cet art dont tu parles avec tant d'emphase et que
+tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et l'isolement
+que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de
+te grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment
+tu peux croire à cet art égoïste sans croire à aucune
+religion ni à aucune société. Mais peut-être n'as-tu pas
+mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire;
+peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de
+corruption et de terreur. Viens avec moi, et peut-être
+ce que je vais t'en apprendre changera tes sentiments et
+tes pensées.</p>
+
+<p>À travers des montagnes de décombres et des précipices
+incertains et croulants, le moine conduisit, non
+sans danger, le jeune voyageur au centre du monastère
+détruit; et là, à la place où avaient été les prisons, il le
+fit descendre avec précaution le long des parois d'un
+massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche
+et la pioche avaient fendu dans toute sa profondeur. Au
+sein de cette affreuse croûte de pierre et de ciment s'ouvraient,
+comme des gueules béantes du sein de la terre,
+des loges sans air et sans jour, séparées les unes des
+autres par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient
+sur leurs voûtes lugubres.</p>
+
+<p>«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois,
+ce ne sont pas des puits, ce ne sont pas même des
+tombes; ce sont les cachots de l'inquisition. C'est là
+que, durant plusieurs siècles sont péri lentement tous
+les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant
+Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur,
+soit inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir
+une pensée différente de celle de l'inquisition.</p>
+
+<p>«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés,
+des artistes même. Ils avaient de vastes bibliothèques
+où les subtilités de la théologie, reliées dans l'or et la
+moire, étalaient sur des rayons d'ébène leurs marges
+reluisantes de perles et de rubis; et cependant l'homme,
+ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa
+pensée, ils le descendaient vivant et le tenaient caché
+dans les entrailles de la terre. Ils avaient des vases d'argent
+ciselés, des calices étincelants de pierreries, des
+tableaux magnifiques et des madones d'or et d'ivoire; et
+cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli
+de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le
+livraient vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre.
+Tel d'entre eux cultivant des roses et des jonquilles
+avec autant de soin et d'amour qu'on en met à
+élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable,
+son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la
+tombe.</p>
+
+<p>«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce
+que c'est que le cloître. Férocité brutale d'un côté, de
+l'autre lâche terreur; intelligence égoïste ou dévotion
+sans entrailles, voilà ce que c'est que l'inquisition.</p>
+
+<p>«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière
+des cieux la main des libérateurs a rencontré quelques
+colonnes et quelques dorures qu'elle a ébranlées ou ternies,
+faut-il replacer la dalle du sépulcre sur les victimes
+expirantes, et verser des larmes sur le sort de
+leurs bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et
+d'esclaves?»</p>
+
+<p>L'artiste était descendu dans une des caves pour en
+examiner curieusement les parois. Un instant il essaya
+de se représenter la lutte que la volonté humaine, ensevelie
+vivante, pouvait soutenir contre l'horrible désespoir
+d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se
+fut-il peint à son imagination vive et impressionnable,
+qu'elle en fut remplie d'angoisse et de terreur. Il crut
+sentir ces voûtes glacées peser sur son âme; ses membres
+frémirent, l'air manqua à sa poitrine, il se sentit
+défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il
+s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était
+resté à l'entrée:</p>
+
+<p>«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à
+sortir d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la
+main, ce que tu éprouves en regardant maintenant les
+étoiles brillantes sur ta tête, imagine comment je l'éprouvai
+lorsque je revis le soleil après dix ans d'un pareil
+supplice!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en
+se hâtant de marcher vers le jardin; vous avez pu supporter
+dix ans de cette mort anticipée sans perdre la
+raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté là
+un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux.
+Non, je ne croyais pas que la vue d'un cachot pût produire
+d'aussi subites, d'aussi profondes terreurs, et je
+ne comprends pas que la pensée s'y habitue et s'y soumette.
+J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai
+vu aussi les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse
+où l'on tombait frappé par une main invisible,
+et la dalle percée de trous par où le sang allait rejoindre
+les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai eu là
+que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans
+ce cachot où je viens de descendre, c'est l'épouvantable
+idée de la vie qui se présente à l'esprit. O mon Dieu!
+être là et ne pouvoir mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant
+sa tête chauve et flétrie; je ne compte pas plus d'années
+que n'en révèlent ton visage mâle et ton front serein, et
+pourtant tu m'as pris sans doute pour un vieillard.</p>
+
+<p>«Comment je méritai et comment je supportai ma lente
+agonie, il n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en
+ai plus besoin, heureux et jeune que je me sens aujourd'hui
+en regardant ces murs détruits et ces cachots
+vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des
+moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon
+pour tous. Mais, puisque tu es artiste, il te sera salutaire
+d'avoir connu une de ces émotions sans lesquelles
+l'artiste ne comprendrait pas son oeuvre.</p>
+
+<p>«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur
+lesquelles tu venais tout à l'heure pleurer le passé, et
+parmi lesquelles je reviens chaque nuit me prosterner
+pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie
+seront animés peut-être d'une pensée plus haute que
+celle d'un lâche regret ou d'une stérile admiration.
+Bien des monuments, qui sont pour les antiquaires des
+objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de
+rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection,
+et souvent ce furent des faits iniques ou puérils.
+Puisque tu as voyagé, tu as vu à Gènes un pont jeté
+sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et pesante
+église coûteusement élevée dans un quartier désert
+par la vanité d'un patricien qui ne voulait point
+passer l'eau ni s'agenouiller dans un temple avec les dévots
+de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces pyramides
+d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage
+des nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang
+humain coulait par torrents pour satisfaire la soif inextinguible
+des divinités barbares. Mais vous autres artistes,
+vous ne considérez, pour la plupart, dans les
+oeuvres de l'homme que l'a beauté ou la singularité de
+l'exécution, sans vous pénétrer de l'idée dont cette oeuvre
+est la forme. Ainsi votre intelligence adore souvent
+l'expression d'un sentiment que votre coeur repousserait
+s'il en avait conscience.</p>
+
+<p>«Voilà pourquoi vos propres oeuvres manquent souvent
+de la vraie couleur de la vie, surtout lorsque, au
+lieu d'exprimer celle qui circule dans les veines de
+l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement
+d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit le jeune homme, je comprends
+tes leçons et je ne les rejette pas absolument; mais
+crois-tu donc que l'art puisse s'inspirer d'une telle philosophie?
+Tu expliques, avec la raison de notre âge, ce
+qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse
+superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités
+de la Grèce, nous mettions à nu les banales allégories
+cachées sous leurs formes voluptueuses; si, au lieu
+de la divine madone des Florentins, nous peignions,
+comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet;
+enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un
+philosophe naïf de l'école de Platon; au lieu de divinités
+n'aurions plus que des hommes, de même qu'ici, au
+lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les
+yeux qu'un monceau de pierres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont
+donné des traits divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y
+croyaient encore; et si les Hollandais lui ont donné des
+traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y croyaient déjà
+plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des
+sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire
+à vous-mêmes! vous ne réussirez jamais. N'essayez
+donc de retracer que ce qui est palpable et vivant pour
+vous.»</p>
+
+<p>«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau
+consacré à retracer le jour de ma délivrance; j'aurais
+représenté des hommes hardis et robustes, le marteau
+dans une main et le flambeau dans l'autre, pénétrant
+dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te
+montrer, et relevant de la dalle fétide des spectres à
+l'oeil terne, au sourire effaré. On aurait vu, en guise
+d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, la lumière des
+cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées,
+et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps
+que le Jugement dernier de Michel-Ange le fut
+au sien: car ces hommes du peuple, qui te semblent si
+grossiers et si méprisables dans l'oeuvre de la destruction,
+m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous
+les anges du ciel; de même que cette ruine, qui est
+pour toi un objet de tristesse et de consternation est
+pour, moi un monument plus religieux qu'il ne le fut
+jamais avant sa chute.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+
+<p>«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre
+aux âges futurs un témoignage de la grandeur et
+de la puissance du nôtre, je n'en voudrais pas d'autre que
+cette montagne de débris, au faîte de laquelle j'écrirais
+ceci sur la pierre consacrée:</p>
+
+<p>«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes
+adorèrent sur cet autel le Dieu des vengeances et
+des supplices. Au jour de la justice, et au nom, de l'humanité,
+les hommes ont renversé ces autels sanguinaires,
+abominables au Dieu de miséricorde.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de
+la maison de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots
+creusés dans des massifs de quatorze pieds d'épaisseur.
+Il est fort possible qu'il n'y eût point de prisonniers dans
+ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est bon
+de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour
+la <i>licence poétique</i> que j'ai prise dans le fragment
+qu'on vient de lire.</p>
+
+<p>Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien
+qui n'ait un certain fonds de vérité, j'ai vu à Majorque,
+un prêtre, aujourd'hui curé d'une paroisse de Palma,
+qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, <i>la fleur de
+sa jeunesse</i>, dans les prisons de l'inquisition, et n'en
+être sorti que par la protection d'une dame qui lui portait
+un vif intérêt. C'était un homme dans la force de
+l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières enjouée.
+Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du
+saint office.</p>
+
+<p>A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un
+passage de Grasset de Saint Sauveur, qu'on ne peut
+accuser de partialité; car il fait, au préalable, un pompeux
+éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en relation
+à Majorque:</p>
+
+<p>On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique
+des peintures qui rappellent la barbarie
+exercée autrefois sur les juifs. Chacun des malheureux
+qui ont été brûlés est représenté dans un tableau au bas
+duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il
+fut victime.</p>
+
+<p>«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants
+de ces infortunés, formant aujourd'hui une classe
+particulière parmi les habitants de Palma, sous la ridicule
+dénomination de <i>chouettes</i>, avaient en vain offert
+des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces
+monuments affligeants. Je me suis refusé à croire ce
+fait...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+<p>«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me
+promenant dans le cloître des dominicains, je considérais
+avec douleur ces tristes peintures: un moine s'approcha
+de moi, et me fit remarquer parmi ces tableaux
+plusieurs marqués d'ossements en croix.&mdash;Ce sont,
+me dit-il, les portraits de ceux dont les cendres ont été
+exhumées et jetées au vent.</p>
+
+<p>«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le coeur
+navré et l'esprit frappé de cette scène.</p>
+
+<p>«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation
+imprimée en 1755 par l'ordre de l'inquisition, contenant
+les noms, surnoms, qualités et délits des malheureux
+sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en
+1691.</p>
+
+<p>«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre
+Majorquins, dont une femme, brûlés vifs pour cause de
+judaïsme; trente-deux autres morts, pour le même
+délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps
+avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées
+et jetées au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme;
+un Majorquin, de mahométisme; six Portugais,
+dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus de judaïsme,
+brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper.
+Je comptai deux cent seize autres victimes,
+Majorquins et étrangers, accusés de judaïsme, d'hérésie
+ou de mahométisme, sortis des prisons, après s'être
+rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.»</p>
+
+<p>Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de
+l'inquisition non moins horrible.</p>
+
+<p>M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la
+traduction exacte:</p>
+
+<p>«Tous les coupables mentionnés dans cette relation
+ont été publiquement condamnés par le saint-office,
+comme hérétiques formels; tous leurs biens confisqués
+et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et incapables
+d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices,
+tant ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics
+ni honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes,
+ni faire porter à celles qui en dépendent, ni or
+ni argent, perles, pierres précieuses, corail, soie, camelot,
+ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des
+armes, ni exercer et user des autres choses qui, par
+droit commun, lois et pragmatiques de ce royaume,
+instructions et style du saint office, sont prohibées à
+des individus ainsi dégradés; la même prohibition s'étendant,
+pour les femmes condamnées au feu, à leurs
+fils et à leurs filles, et pour les hommes jusqu'à leurs
+petits-fils en ligne masculine, condamnant en même
+temps la mémoire de ceux exécutés en effigie, ordonnant
+que leurs ossements (pouvant les distinguer de
+ceux des fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la
+justice et au bras séculier, pour être brûlés et réduits
+en cendres; que l'on effacera ou raclera toutes inscriptions
+qui se trouveraient sur les sépultures, ou armes,
+soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit,
+de manière <i>qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre,
+que la mémoire de leur sentence et de son exécution</i>.»</p>
+
+<p>Quand on lit de semblables documents, si voisins de
+notre époque, et quand on voit l'invincible haine qui,
+après douze ou quinze générations de juifs convertis au
+christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette race
+infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit
+de l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le
+dit à l'époque du décret de Mendizabal.</p>
+
+<p>Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas
+du couvent de l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs
+d'une découverte assez curieuse, dont tout l'honneur
+revient à M. Tastu, et qui eût fait, il y a trente
+ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût,
+d'un coeur joyeux, portée au maître du monde, sans
+songer à en tirer parti pour lui-même, supposition qui
+est bien plus conforme que l'autre à son caractère d'artiste
+insouciant et désintéressé.</p>
+
+<p>Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de
+la tronquer. La voici telle qu'elle a été remise entre mes
+mains, avec l'autorisation de la publier.</p><br><br>
+
+<h3>COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,</h3>
+<h4>A PALMA DE MALLORCA.</h4>
+
+<p>Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra,
+fut le fondateur de l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca.
+Il était originaire de la Vieille-Castille, et accompagnait
+Jacques Ier à la conquête de la grande Baléare,
+en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion
+remarquable; ce qui lui donnait auprès du <i>Conquistador</i>,
+de ses nobles compagnons, et des soldats
+même, une puissante autorité. Il haranguait les troupes,
+célébrait le service divin, donnait la communion aux
+assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient
+à cette époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient
+que la sainte Vierge et le père Michel seuls les avaient
+conquis. Les soldats aragonais-catalans priaient, dit-on
+après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra.</p>
+
+<p>L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à
+Toulouse des mains de son ami Dominique: il fut envoyé
+par lui à Paris avec deux autres compagnons pour
+y remplir une mission importante. Ce fut lui qui établi
+à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen
+d'une donation que lui fit le procureur du premier évêque
+de Mallorca, D. J. R. de Torella: ceci se passait en
+l'an 1231.</p>
+
+<p>Une mosquée et quelques toises de terrain qui en
+dépendaient servirent à la première fondation. Les frères
+prêcheurs agrandirent plus tard la communauté, au
+moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de marchandises,
+et des donations assez fréquentes qui leur
+étaient faites par les fidèles. Cependant le premier fondateur,
+frère de Michel de Fabra, était allé mourir à
+Valence, qu'il avait aidé à conquérir.</p>
+
+<p>Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains.
+On ne dit pas que celui-ci fût de la famille du
+père Michel, son homonyme; on sait seulement qu'il
+donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard
+ceux de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres
+sur les terres des rois d'Aragon.</p>
+
+<p>Le couvent et son église ont dû éprouver bien des
+changements avec le temps, si l'on compare un instant,
+comme nous l'avons fait, les diverses parties des monuments
+ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un
+riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle;
+mais plus loin, faisant partie du monument, ces arches
+brisées, ces lourdes clefs de voûte gisantes sur les décombres,
+vous annoncent que des architectes autres
+que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé
+par là.</p>
+
+<p>Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que
+quelques palmiers séculaires, conservés à notre instante
+prière, nous avons pu déplorer, comme nous l'avons
+fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine et de
+Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût
+seule présidé à ces démolitions faites sans discernement.</p>
+
+<p>En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir
+tomber les convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le
+convent de Saint-François qui bordait en la gênant la
+<i>muralla de Mar</i> à Barcelone; mais, au nom de l'histoire,
+au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme
+monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone
+et celui de Saint-Dominique de Palma, dont les nefs
+abritaient les tombes des gens de bien, <i>les sepulturas
+de personas de be</i>, comme le dit un petit cahier que
+nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des
+archives du couvent? On y lisait, après les noms de
+N. Cotoner, grand maître de Malte, ceux des Damelo,
+des Muntaner, des Villalonga, des La Remana, des
+Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent,
+appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions.</p>
+
+<p>Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier
+abord vous saisit, mais ensuite vous captive et vous
+rassure, voyant l'intérêt que nous prenions à ces ruines,
+à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout
+homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa
+de nous indiquer la tombe armoriée des <i>Bonapart</i>,
+ses aïeux, car telle est la tradition mallorquine. Elle
+nous a paru assez curieuse pour faire quelques recherches
+à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous
+n'avons pu y donner le temps et l'attention nécessaires
+pour les compléter.</p>
+
+<p>Nous avons retrouvé les armoiries des <i>Bonapart</i>, qui
+sont:</p>
+
+<p>Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes,
+deux, deux et deux, et de gueules, au lion d'or léopardé,
+au chef d'or, chargé d'un aigle naissant de sable;</p>
+
+<p>1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait
+partie des richesses renfermées dans la bibliothèque de
+M. le comte de Montenegro, nous avons pris un <i>fac-similé</i>
+de ces armoiries;</p>
+
+<p>2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol,
+moins beau d'exécution, appartenant au savant archiviste
+de la couronne d'Aragon, et dans lequel on trouve,
+à la date du 15 juin 1549, les preuves de noblesse de
+la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure,
+parmi les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle,
+qui était de la maison de <i>Bonapart</i>.</p>
+
+<p>Dans le registre: <i>Indice</i>: <i>Pedro III</i>, tome II des
+archives de la couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés
+deux actes à la date de 1276, relatifs à des membres
+de la famille <i>Bonpar</i>. Ce nom, d'origine provençale
+ou languedocienne, en subissant, comme tant
+d'autres de la même époque, l'altération mallorquine,
+serait devenu <i>Bonapart</i>.</p>
+
+<p>En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa
+dans l'île de Corse en qualité de <i>régent</i> ou gouverneur
+pour le roi Martin d'Aragon; et c'est à lui qu'on ferait
+remonter l'origine des <i>Bonaparte</i>, ou, comme on a dit
+plus tard: <i>Buonaparte</i>; ainsi <i>Bonapart</i> est le nom
+roman, <i>Bonaparte</i> l'italien ancien, et <i>Buonaparte</i>
+l'italien moderne. On sait que les membres de la famille
+de Napoléon signaient indifféremment <i>Bonaparte</i> ou
+<i>Buonaparte</i>.</p>
+
+<p>Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts
+quelques années plus tôt, auraient pu acquérir,
+s'ils avaient servi à démontrer à Napoléon, qui tenait
+tant à être Français, que sa famille était originaire de
+France?</p>
+
+<p>Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui,
+la découverte de M. Tastu n'en est pas moins
+intéressante, et si j'avais quelque voix au chapitre des
+fonds destinés aux lettres par le gouvernement français,
+je procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter.</p>
+
+<p>Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de
+s'assurer de l'origine française de Napoléon. Ce grand
+capitaine, qui, dans mes idées (j'en demande bien pardon
+à la mode), n'est pas un si grand prince, mais qui,
+de sa nature personnelle, était certes un grand homme,
+a bien su se faire adopter par la France, et la postérité
+ne lui demandera pas si ses ancêtres furent Florentins,
+Corses, Majorquins ou Languedociens; mais l'histoire
+sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette
+race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident
+fortuit, un fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant
+bien, on trouverait dans les générations antérieures de
+cette famille des hommes ou des femmes dignes d'une
+telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont
+la loi d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit
+toujours tenir compte, comme de monuments très-significatifs,
+pourraient bien jeter quelque lumière sur
+la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens Bonaparte.</p>
+
+<p>En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique
+que celui de ces chevaliers majorquins? Ce lion
+dans l'altitude du combat, ce ciel parsemé d'étoiles
+d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est ce
+pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu
+commune? Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles
+avec une sorte de superstition, et qui donnait l'aigle
+pour blason à la France, avait-il donc connaissance de
+son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à la
+source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le
+silence sur ses aïeux espagnols? C'est le sort des grands
+hommes, après leur mort, de voir les nations se disputer
+leurs berceaux ou leurs tombes.</p>
+
+<p>BONAPART.</p>
+
+<p>(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles
+de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista
+de Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte
+de Montenegro Le MS. est du seizième siècle.)</p>
+
+<p>Mallorca, 20 septembre 1837.</p>
+
+<p>M. TASTU.</p>
+
+<p>PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.</p>
+
+<p>Nº 1.</p>
+
+<p>FORTUNY.</p>
+
+<p>SON PARE, SOLAR DE MALLORCA</p>
+
+<p>FORTUNY.</p>
+
+<p>Son père, ancienne maison noble de Mallorca.
+Camp de plata, cinq torteus negres, en dos, dos, y un.
+Champ d'argent, cinq tourteaux de sable, deux, deux
+et un.</p>
+
+<p>Nº 2.</p>
+
+<p>COS.</p>
+
+<p>SA MARE, SOLAR DE MALLORCA.
+COS.</p>
+
+<p>Sa mère, maison noble de Mallorca.
+Camp vermell; un os de or, portant una flor de lliri
+sobre lo cap, del mateix.</p>
+
+<p>Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de
+lis de même.</p>
+
+<p>Nº 3.
+BONAPART.</p>
+
+<p>SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.</p>
+
+<p>BONAPART.</p>
+
+<p>Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.</p>
+
+<p>Ici manquait l'explication du blason: les différences
+proviennent de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas
+tenu compte qu'il décalquait; d'ailleurs il a manqué
+d'exactitude.</p>
+
+<p>Nº 4.
+GARI.</p>
+
+<p>SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.</p>
+
+
+<p>GARI.</p>
+
+<p>Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.</p>
+
+<p>Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata,
+en dos, y una; segon blau, ab très faxas ondeades, de
+plata.</p>
+
+<p>Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux,
+une, et trois fasces ondées, d'argent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre,
+par une matinée sereine, et nous allâmes prendre possession
+de notre chartreuse au milieu d'un de ces beaux
+rayons de soleil d'automne qui allaient devenir de plus
+en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines
+fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains,
+tantôt boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides
+et frais, et partout cahotés de mouvements abrupts
+qui ne ressemblent à rien.</p>
+
+<p>Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées,
+la nature ne s'était montrée à moi aussi libre dans
+ses allures que sur ces bruyères de Majorque, espaces
+assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un certain
+démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins
+se vantent d'avoir soumis tout leur territoire.</p>
+
+<p>Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche;
+car rien n'est plus beau que ces terrains négligés
+qui produisent tout ce qu'ils veulent, et qui ne se font
+faute de rien: arbres tortueux, penchés, échevelés;
+ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et
+de joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes;
+et toutes choses prenant là les formes qu'il plaît
+à Dieu, ravin, colline, sentier pierreux tombant tout à
+coup dans une carrière, chemin verdoyant s'enfonçant
+dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant
+et s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic;
+puis des taillis semés de gros rochers qu'on dirait tombés
+du ciel, des chemins creux au bord du torrent entre
+des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une
+ferme jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant
+son palmier comme une vigie pour guider le voyageur
+dans la solitude.</p>
+
+<p>La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect
+de création libre et primitive qui m'a tant charmé à Majorque.
+Il me semblait que, dans les sites les plus sauvages
+des montagnes helvétiques, la nature, livrée à de
+trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la
+main de l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures
+contraintes, et pour subir, comme une âme fougueuse
+livrée à elle-même, l'esclavage de ses propres
+déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers
+d'un ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes
+bourrasques qui la rasent en courant les mers. La fleur
+couchée se relève plus vivace, le tronc brisé enfante de
+plus nombreux rejetons après l'orage; et quoiqu'il n'y
+ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île,
+l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon
+ou de révolte qui doit la faire ressembler à ces belles
+savanes de la Louisiane, où, dans les rêves chéris de
+ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces
+d'Atala ou de Chaclas.</p>
+
+<p>Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait
+guère aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention
+d'avoir des chemins très-agréables. Agréables à la vue,
+je ne le nie pas; mais praticables aux voitures, vous
+allez en juger.</p>
+
+<p>La voiture <i>à volonté</i> du pays est la <i>tartane</i>, espèce
+de coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un
+mulet, et sans aucune espèce de ressort; ou le <i>birlucho</i>,
+sorte de cabriolet à quatre places, portant sur son brancard
+comme la tartane, comme elle doué de roues solides,
+de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un
+demi-pied de bourre de laine. Une telle doublure vous
+donne bien un peu à penser quand vous vous installez
+pour la première fois dans ce véhicule aux abords doucereux!
+Le cocher s'assied sur une planchette qui lui
+sert de siège, les pieds écartés sur les brancards, et la
+croupe du cheval entre les jambes, de sorte qu'il a l'avantage
+de sentir non-seulement tous les cahots de sa
+brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête,
+et d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps.
+Il ne paraît point mécontent de cette façon d'aller, car
+il chante tout le temps, quelque effroyable secousse qu'il
+reçoive; et il ne s'interrompt que pour proférer d'un
+air flegmatique des jurements épouvantables lorsque
+son cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou
+à grimper quelque muraille de rochers.</p>
+
+<p>Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents,
+fondrières, haies vives, fossés, se présentent en vain; on
+ne s'arrête pas pour si peu. Tout cela s'appelle d'ailleurs
+le chemin.</p>
+
+<p>Au départ, vous prenez cette course au clocher pour
+une gageure de mauvais goût, et vous demandez à votre
+guide quelle mouche le pique.&mdash;C'est le chemin, vous
+répond-il.&mdash;Mais cette rivière?&mdash;C'est le chemin.&mdash;Et
+ce trou profond?&mdash;Le chemin.&mdash;Et ce buisson
+aussi?&mdash;Toujours le chemin.&mdash;A la bonne heure!</p>
+
+<p>Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre
+votre parti, de bénir le matelas qui tapisse la caisse de
+la voiture et sans lequel vous auriez infailliblement
+les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu, et
+de contempler le paysage en attendant la mort ou un
+miracle.</p>
+
+<p>Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf,
+grâce au peu de balancement de la voiture, à la solidité
+des jambes du cheval, et peut-être à l'incurie du cocher,
+qui le laisse faire, se croise les bras et fume tranquillement
+son cigare, tandis qu'une roue court sur la montagne
+et l'autre dans le ravin.</p>
+
+<p>On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les
+autres ne tenir aucun compte: pourtant le danger est
+fort réel. On ne verse pas toujours; mais, quand on
+verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait éprouvé
+l'année précédente un accident de ce genre sur notre
+route d'Establiments, et il était resté pour mort sur la
+place. Il en a gardé d'horribles douleurs à la tête, qui
+ne refroidissent pourtant pas son désir de retourner à
+Majorque.</p>
+
+<p>Les personnes du pays ont presque toutes une sorte
+de voiture, et les nobles ont de ces carrosses du temps
+de Louis XIV, à boîte évasée, quelques-uns à huit glaces,
+et dont les roues énormes bravent tous les obstacles.
+Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces
+lourdes machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses,
+mais spacieuses et solides, dans lesquelles
+on franchit au galop et avec une incroyable audace les
+plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques
+contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes
+courbatures.</p>
+
+<p>Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol,
+qui ne plaisante jamais, parle en ces termes de <i>los horrorosos
+caminos</i> de Mallorca: «En cuyo esencial ramo
+de policia no se puede ponderar bastantemente el
+abandono de esta Balear. El que llaman camino es
+una cadena de precipicios intratables, y el transito
+desde Palma hasta los montes de Galatzo presenta al
+infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc.</p>
+
+<p>Aux environs des villes, les chemins sont un peu
+moins dangereux; mais, ils ont le grave inconvénient
+d'être resserrés entre deux murailles ou deux fossés qui
+ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le
+cas échéant, il faut dételer les boeufs de la charette ou
+les chevaux de la voiture, et que l'un des deux équipages
+s'en aille à reculons, souvent pendant un long trajet. Ce
+sont alors d'interminables contestations pour savoir qui
+prendra ce parti; et, pendant ce temps, le voyageur,
+retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise
+majorquine: <i>mucha calma</i>, pour son édification particulière.</p>
+
+<p>Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour
+entretenir leurs routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces
+routes-là à discrétion. On n'a que l'embarras du choix.
+J'ai fait trois fois seulement la route de la Chartreuse à
+Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route
+différente, et six fois le <i>birlucho</i> s'est perdu et nous a
+fait errer par monts et par vaux, sous prétexte de chercher
+un septième chemin qu'il disait être le meilleur de
+tous, et qu'il n'a jamais trouvé.</p>
+
+<p>De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais
+trois lieues majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant
+bien, en moins de trois heures. On monte insensiblement
+pendant les deux premières; à la troisième, on
+entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie
+(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais
+très-étroite, horriblement rapide, et plus dangereuse
+que tout le reste du chemin.</p>
+
+<p>Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque;
+mais c'est en vain que les montagnes se dressent de chaque
+côté de la gorge, c'est en vain que le torrent bondit
+de roche en roche; c'est seulement dans le coeur de
+l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les
+Majorquins leur attribuent. Au mois de décembre, et
+malgré les pluies récentes, le torrent était encore un
+charmant ruisseau courant parmi des touffes d'herbes et
+de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé
+de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin
+printanier.</p>
+
+<p>Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à
+terre; car aucune charrette ne peut gravir le chemin
+pavé qui y mène, chemin admirable à l'oeil par son mouvement
+hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, et
+les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant
+de beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien
+vu de plus, riant, et de plus mélancolique en même
+temps, que ces perspectives où le chêne vert, le caroubier,
+le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient
+leurs nuances variées en berceaux profonds; véritables
+abîmes de verdure, où le torrent précipite sa course
+sous des buissons d'une richesse somptueuse et d'une
+grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain détour
+de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet
+d'un mont, une de ces jolies maisonnettes arabes
+que j'ai décrites, à demi cachée dans les raquettes de
+ses nopals, et un grand palmier qui se penche sur
+l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand
+la vue des boues et des brouillards de Paris me jette
+dans le spleen, je ferme les yeux, et je revois comme
+dans un rêve cette montagne verdoyante, ces roches
+fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel rose.</p>
+
+<p>La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux
+resserrés jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré
+de hautes montagnes et fermé au nord par le versant
+d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le monastère.
+Les chartreux ont adouci, par un travail immense,
+l'âpreté de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui
+termine la chaîne un vaste jardin ceint de murailles qui
+ne gênent point la vue, et auquel une bordure de cyprès
+à forme pyramidale, disposés deux à deux sur divers
+plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra.</p>
+
+<p>Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe
+tout le fond incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins
+sur les premiers plans de la montagne. Au clair
+de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces gradins est
+dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre
+taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un
+groupe de beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit
+les eaux de source de la montagne, et les déverse aux
+plateaux inférieurs par des canaux en dalles, tout semblables
+à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone.
+Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux
+pour n'être pas, à Majorque comme en Catalogne, un
+travail des Maures. Ils parcourent tout l'intérieur de l'île,
+et ceux qui partent du jardin des chartreux, côtoyant
+le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute
+saison.</p>
+
+<p>La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de
+montagnes, s'ouvre au nord sur une vallée spacieuse
+qui s'élargit et s'élève en pente douce jusqu'à la côte
+escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des
+bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers
+l'orient. De cette chartreuse pittoresque on domine donc
+la mer des deux côtés. Tandis qu'on l'entend gronder
+au nord, on l'aperçoit comme une faible ligne brillante
+au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense
+plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré
+au premier plan par de noirs rochers couverts de sapins,
+au second par des montagnes au profil hardiment
+découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et
+au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil
+couchant dore des nuances les plus chaudes, et sur la
+croupe desquels l'oeil distingue encore, à une lieue de
+distance, la silhouette microscopique des arbres, fine
+comme l'antenne des papillons, noire et nette comme
+un trait de plume à l'encre de Chine sur un fond d'or
+étincelant. Ce fond lumineux, c'est la plaine; et à cette
+distance, lorsque les vapeurs de la montagne commencent
+à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur
+l'abîme, on croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer
+est encore plus loin, et, au retour du soleil, quand la
+plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée trace
+une bande d'argent vif aux confins de cette perspective
+éblouissante.</p>
+
+<p>C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne
+laissent rien à désirer, rien à imaginer. Tout ce que le
+poëte et le peintre peuvent rêver, la nature l'a créé en
+cet endroit. Ensemble immense, détails infinis, variété
+inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues
+profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter.
+L'esprit ne suffit pas toujours à goûter et à comprendre
+l'oeuvre de Dieu; et s'il fait un retour sur lui-même, c'est
+pour sentir son impuissance à créer une expression
+quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et
+l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art
+dévore, de bien regarder de tels sites et de les regarder
+souvent. Il me semble qu'ils y prendraient pour cet art
+divin qui préside à l'éternelle création des choses un
+certain respect qui leur manque, à ce que je m'imagine
+d'après l'emphase de leur forme.</p>
+
+<p>Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des
+mots que dans ces heures de contemplation passées à la
+Chartreuse. Il me venait bien des élans religieux; mais
+il ne m'arrivait pas d'autre formule d'enthousiasme que
+celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné de
+bons yeux!</p>
+
+<p>Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de
+ces spectacles sublimes est rafraîchissante et salutaire,
+leur continuelle possession est dangereuse. On s'habitue
+à vivre sous l'empire de la sensation, et la loi qui préside
+à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement. C'est
+ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines
+en général pour la poésie de leurs monastères, et celle
+des paysans et des pâtres pour la beauté de leurs montagnes.</p>
+
+<p>Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout
+cela, car le brouillard descendait presque tous les soirs
+au coucher du soleil, et hâtait la chute des journées
+déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. Jusqu'à
+midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la
+grande montagne de gauche, et à trois heures nous retombions
+dans l'ombre de celle de droite. Mais quels
+beaux effets de lumière nous pouvions étudier, lorsque
+les rayons obliques pénétrant par les déchirures des
+rochers, ou glissant entre les croupes des montagnes,
+venaient tracer des crêtes d'or et de pourpre sur nos
+seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs obélisques
+qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient
+leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes
+de dattes de nos palmiers semblaient des grappes de
+rubis, et une grande ligne d'ombre, coupant la vallée
+en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée
+des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue
+comme un paysage d'hiver.</p>
+
+<p>La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste,
+suivant la règle des chartreux, treize religieux y compris
+le supérieur, avait échappé au décret qui ordonna, en
+1836, la démolition des monastères contenant moins de
+douze personnes en communauté; mais, comme toutes
+les autres, celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé,
+c'est-à-dire considéré comme domaine de l'État.
+L'État majorquin, ne sachant comment utiliser ces vastes
+bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils achevassent
+de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes
+qui voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers
+fût d'une modicité extrême, les villageois de Valldemosa
+n'en avaient pas voulu profiter, peut-être à cause de
+leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient de leurs
+moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui
+ne les empêchait pas de venir y danser dans les nuits
+du carnaval, comme je le dirai ci-après; mais ce qui leur
+faisait regarder de très-mauvais oeil notre présence irrévérencieuse
+dans ces murs vénérables.</p>
+
+<p>Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée,
+durant les chaleurs de l'été, par les petits bourgeois
+palmesans, qui viennent chercher, sur ces hauteurs et
+sous ces voûtes épaisses, un air plus frais que dans la
+plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver le
+froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la
+Chartreuse avait pour tous habitants, outre moi et ma
+famille, le pharmacien, le sacristain et la Maria-Antonia.</p>
+
+<p>La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge
+qui était venue d'Espagne pour échapper, je crois, à la
+misère, et qui avait loué une cellule pour exploiter les
+hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule était située
+à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis
+que la dame était censée nous servir de ménagère. C'était
+une ex-jolie femme, fine, proprette en apparence,
+doucereuse, se disant bien née, ayant de charmantes
+manières, un son de voix harmonieux, des airs patelins,
+et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle
+avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de
+refuser, d'un air outragé, et presque en se voilant la
+face, toute espèce de rétribution pour ses soins. Elle
+agissait ainsi, disait-elle, pour l'amour de Dieu, <i>por
+l'assistencia</i>, et dans le seul but d'obtenir l'amitié de
+ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit
+de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises
+de paille, un crucifix, et quelques plats de terre. Elle
+mettait tout cela à votre disposition avec beaucoup de
+générosité, et vous pouviez installer chez elle votre servante
+et votre marmite.</p>
+
+<p>Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre
+ménage, et prélevait pour elle le plus pur de vos nippes
+et de votre dîner. Je n'ai jamais vu de bouche dévote
+plus friande, ni de doigts plus agiles pour puiser, sans
+se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier
+plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses
+hôtes chéris à la dérobée, tout en fredonnant un cantique
+ou un boléro. C'eût été une chose curieuse et divertissante,
+si on eût pu être tout à fait désintéressé dans la
+question, que devoir cette bonne Antonia, et la Catalina,
+cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de
+valet de chambre; et la <i>niña</i>, petit monstre ébouriffé qui
+nous servait de groom, aux prises toutes trois avec notre
+dîner. C'était l'heure de l'Angélus, et ces trois chattes
+ne manquaient pas de le réciter: les deux vieilles en
+duo, faisant main basse sur tous les plats, et la petite
+répondant <i>amen</i>, tout en escamotant avec une dextérité
+sans égale quelque côtelette ou quelque fruit confit.
+C'était un tableau à faire et qui valait bien la peine
+qu'on feignit de ne rien voir; mais lorsque les plaies
+interceptèrent fréquemment les communications avec
+Palma, et que les aliments devinrent rares, <i>l'assistencia</i>
+de la Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante,
+et nous fûmes forcés de nous succéder, mes enfants
+et moi, dans le rôle de planton pour surveiller les
+vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur mon
+chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au
+déjeuner du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour
+sur certains plats de poisson, pour écarter de nos
+fourneaux en plein vent ces petits oiseaux de rapine qui
+ne nous eussent laissé que les arêtes.</p>
+
+<p>Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être
+servi la messe aux chartreux dans son enfance, et qui
+désormais était dépositaire des clefs du couvent. Il y
+avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était
+atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita
+qui avait passé quelques mois avec ses parents à
+la Chartreuse, et il disait pour s'excuser, qu'il n'était
+chargé par l'État que de garder les vierges en peinture.
+Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait
+des prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume
+demi-arabe que portent les gens de sa classe, il avait
+un pantalon européen et des bretelles qui certainement
+donnaient dans l'oeil des filles de l'endroit. Sa soeur était
+la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient
+pas le couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient
+une maison dans le village; mais ils faisaient leur ronde
+chaque jour et fréquentaient la Maria-Antonia, qui les
+invitait à manger notre dîner quand elle n'avait pas
+d'appétit.</p>
+
+<p>Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait
+dans sa cellule pour reprendre sa robe jadis blanche,
+et réciter tout seul ses offices en grande tenue. Quand
+on sonnait à sa porte pour lui demander de la guimauve
+ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on
+le voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître
+en culotte noire, en bas et en petite veste, absolument
+dans le costume des opérateurs que Molière faisait danser
+en ballet dans ses intermèdes. C'était un vieillard très méfiant.
+Ne se plaignant de rien, et priant peut-être
+pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte
+inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous
+vendait son chiendent à prix d'or, et se consolait par
+ces petits profits d'avoir été relevé de son voeu de pauvreté.
+Sa cellule était située bien loin de la nôtre, à
+l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la
+porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et
+d'autres plantes médicinales de la plus belle venue. Caché
+là comme un vieux lièvre qui craint de mettre
+les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et si
+nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui
+demander ses juleps, nous ne nous serions jamais
+doutés qu'il y eût encore un chartreux à la Chartreuse.</p>
+
+<p>Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement
+d'architecture, mais c'est un assemblage de bâtiments
+très-fortement et très-largement construits. Avec une
+pareille enceinte et une telle masse de pierres de taille,
+il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant
+cette vaste construction avait été élevée pour douze
+personnes. Rien que dans le nouveau cloître (car ce
+monastère se compose de trois chartreuses accolées l'une
+à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules composées
+chacune de trois pièces spacieuses donnant sur
+un des côtés du cloître. Sur les deux faces latérales sont
+situées douze chapelles. Chaque religieux avait la sienne,
+dans laquelle il s'enfermait pour prier seul. Toutes ces
+chapelles sont diversement ornées, couvertes de dorures
+et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues
+de saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas
+trop aimé, je le confesse, à les rencontrer la nuit hors
+de leurs niches. Le pavé de ces oratoires est formé de
+faïences émaillées et disposées en divers dessins de mosaïque
+d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore
+en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait
+traversé les siècles à Majorque. Enfin chacune de ces
+chapelles est munie d'une fontaine ou d'une conque en
+beau marbre du pays, chaque chartreux étant tenu de
+laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces
+pièces voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une
+fraîcheur qui pouvait bien faire des longues heures de
+la prière une sorte de volupté dans les jours brûlants
+de la canicule.</p>
+
+<p>La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel
+règne un petit préau planté symétriquement de
+buis qui n'ont pas encore perdu tout à fait les formes
+pyramidales imposées par le ciseau des moines, est parallèle
+à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté
+contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère.
+Nous espérions y trouver des orgues; nous avions oublié
+que la règle des chartreux supprimait toute espèce
+d'instruments de musique, comme un vain luxe et un
+plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef
+pavée en belles faïences très-finement peintes, à bouquets
+de fleurs artistement disposés comme sur un tapis.
+Les lambris boisés, les confessionnaux et les portes sont
+d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs
+nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement
+orné attestent une habileté dans la main-d'oeuvre
+qu'on ne trouve plus en France dans les ouvrages de
+menuiserie. Malheureusement cette exécution consciencieuse
+est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute
+l'île, m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient
+conservé cette profession à l'état d'art. Le menuisier
+que nous employâmes à la Chartreuse était certainement
+un artiste, mais seulement en musique et en
+peinture. Étant venu un jour à notre cellule pour y
+poser quelques rayons de bois blanc, il regarda tout notre
+petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve
+et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les
+Grecs esclavons. Les esquisses que mon fils avait faites
+d'après des dessins de Goya représentant des moines en
+goguette, et dont il avait orné notre chambre, le scandalisèrent
+un peu; mais ayant aperçu la <i>Descente de
+croix</i> gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé
+dans une contemplation étrange. Nous lui demandâmes
+ce qu'il en pensait: «Il n'y a rien dans toute l'île de
+Majorque, nous répondit-il dans son patois, d'aussi beau
+et d'aussi <i>naturel</i>.»</p>
+
+<p>Ce mot de <i>naturel</i> dans la bouche d'un paysan qui
+avait la chevelure et les manières d'un sauvage nous
+frappa beaucoup. Le son du piano et le jeu de l'artiste
+le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son
+travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant,
+la bouche entr'ouverte et les yeux hors de la tête.
+Ces instincts élevés ne l'empêchaient pas d'être voleur
+comme tous les paysans majorquins le sont avec les
+étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule, quoiqu'ils
+soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les
+rapports qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail
+un prix fabuleux, et il portait les mains avec convoitise
+sur tous les petits objets d'industrie française
+que nous avions apportés pour notre usage. J'eus bien
+de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de
+mon nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus,
+c'était un verre de cristal taillé, ou peut-être la brosse
+à dents qui s'y trouvait, et dont certainement il ne
+comprenait pas la destination. Cet homme avait les besoins
+d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un
+Malais ou d'un Cafre.</p>
+
+<p>Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner
+le seul objet d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse.
+C'était une statue de saint Bruno en bois peint,
+placée dans l'église. Le dessin et la couleur en étaient
+remarquables: les mains, admirablement étudiées,
+avaient un mouvement d'invocation pieuse et déchirante;
+l'expression de la tête était vraiment sublime de
+foi et de douleur. Et pourtant c'était l'oeuvre d'un ignorant;
+car la statue placée en regard, et exécutée par le
+même manoeuvre, était pitoyable sous tous les rapports;
+mais il avait eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration,
+un élan d'exaltation religieuse peut-être, qui
+l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute que jamais
+le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu
+avec un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était
+la personnification de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque
+même, l'emblème de cette philosophie du passé
+est debout dans la solitude.</p>
+
+<p>L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans
+le nouveau, communique à celui-ci par un détour fort,
+simple que, grâce à mon peu de mémoire locale, je n'ai
+jamais pu retrouver sans me perdre préalablement dans
+le troisième cloître.</p>
+
+<p>Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier
+parce qu'il est le plus ancien, est aussi le plus
+petit. Il présente un coup d'oeil charmant. Le préau qu'il
+embrasse de ses murailles brisées est l'ancien cimetière
+des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes
+que le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne
+devait disputer sa mémoire au néant de la mort. Les
+sépultures sont à peine indiquées par le renflement des
+touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie
+de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un
+plaisir incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres
+à croix de pierre où se suspendent en festons toutes les
+herbes vagabondes des ruines, et les grands cyprès verticaux
+qui s'élèvent la nuit comme des spectres noirs
+autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait
+pas vu la lune se lever derrière la belle montagne de
+grès couleur d'ambre qui domine ce cloître, et qu'il n'ait
+pas mis au premier plan un vieux laurier au tronc énorme
+et à la tête desséchée qui n'existait peut-être déjà plus
+lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans
+son dessin et dans son texte une mention honorable
+pour le beau palmier nain (<i>chamaerops</i>) que j'ai défendu
+contre l'ardeur naturaliste de mes enfants, et qui
+est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans
+son espèce.</p>
+
+<p>Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes
+chapelles des chartreux du quinzième siècle. Elles sont
+hermétiquement fermées, et le sacristain ne les ouvre
+à personne, circonstance qui piquait beaucoup notre,
+curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans
+nos promenades, nous avons cru apercevoir de beaux
+débris de meubles et de sculptures en bois très-anciennes.
+Il pourrait bien se trouver dans ces galetas mystérieux
+beaucoup de richesses enfouies dont personne à
+Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.</p>
+
+<p>Le second cloître a douze cellules et douze chapelles
+comme les autres. Ses arcades ont beaucoup de caractère
+dans leur délabrement. Elles ne tiennent plus à
+rien, et quand nous les traversions le soir par un gros
+temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il
+ne passait pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit
+tomber un pan de mur ou un fragment de voûte. Jamais
+je n'ai entendu le vent promener des voix lamentables
+et pousser des hurlements désespérés, comme
+dans ces galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents,
+la course précipitée des nuages, la grande clameur
+monotone de la mer interrompue par le sifflement
+de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient
+tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis
+de grands brouillards qui tombaient tout à coup comme
+un linceul, et qui, pénétrant dans les cloîtres par les
+arcades brisées, nous rendaient invisibles et faisaient
+paraître la petite lampe que nous portions pour nous
+diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries,
+et mille autres détails de cette vie cénobitique qui se
+pressent à la fois dans mon souvenir: tout cela faisait
+bien de cette Chartreuse le séjour le plus romantique
+de la terre.</p>
+
+<p>Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité
+une bonne fois, ce que je n'avais vu qu'en rêve, ou
+dans les ballades à la mode, et dans l'acte des nonnes
+de <i>Robert le Diable</i>, à l'Opéra. Les apparitions fantastiques
+ne nous manquèrent même pas, comme je le
+dirai tout à l'heure; et à propos de tout ce romantisme
+matérialisé qui posait devant moi, je n'étais pas sans
+faire quelques réflexions sur le romantisme en général.</p>
+
+<p>A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il
+faut joindre la partie réservée au supérieur, que nous
+ne pûmes visiter, non plus que bien d'autres recoins
+mystérieux; les cellules des frères convers, une petite
+église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs
+autres constructions destinées aux personnes de marque
+qui y venaient faire des retraites ou accomplir des dévotions
+pénitentiaires; plusieurs petites cours entourées
+d'étables pour la bétail de la communauté, des logements
+pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout
+un phalanstère, comme on dirait aujourd'hui, sous l'invocation
+de la Vierge et de saint Bruno.</p>
+
+<p>Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher
+de gravir la montagne, nous faisions notre promenade
+à couvert dans le couvent, et nous en avions
+pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je
+ne sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre
+dans ces murs abandonnés le secret intime de la vie
+monastique. Sa trace était si récente, que je croyais
+toujours entendre le bruit des sandales sur le pavé et le
+murmure de la prière sous les voûtes des chapelles.
+Dans nos cellules, des oraisons latines imprimées et
+collées sur les murs, jusque dans des réduits secrets où
+je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire des <i>oremus</i>,
+étaient encore lisibles.</p>
+
+<p>Un jour que nous allions à la découverte dans des
+galeries supérieures, nous trouvâmes devant nous une
+jolie tribune, d'où nos regards plongèrent dans une
+grande et belle chapelle, si meublée et si bien rangée,
+qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du
+supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices
+religieux de la semaine, affiché dans un cadre de
+bois noir, pendait de la voûte au milieu des stalles du
+chapitre. Chaque stalle avait une petite image de saint
+collée au dossier, probablement le patron de chaque
+religieux. L'odeur d'encens dont les murs avaient été
+si longtemps imprégnés n'était pas encore tout à fait
+dissipée. Les autels étaient parés de fleurs desséchées,
+et les cierges à demi consumés se dressaient encore
+dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces
+objets contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur
+des ronces qui envahissaient les fenêtres, et les
+cris des polissons qui jouaient aux petits palets dans les
+cloîtres avec des fragments de mosaïque.</p>
+
+<p>Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait
+bien plus vivement encore à ces explorations enjouées
+et passionnées. Certainement, ma fille s'attendait
+à trouver quelque palais de fée rempli de merveilles
+dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils espérait
+découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre
+enfoui sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les
+voir grimper comme des chats sur des planches déjetées
+et sur des terrasses tremblantes; et quand, me devançant
+de quelques pas, ils disparaissaient dans un tournant
+d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient
+perdus pour moi, et je doublais le pas avec une sorte
+de terreur où la superstition entrait peut-être bien pour
+quelque chose.</p>
+
+<p>Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres,
+consacrées à un culte plus sinistre encore, agissent
+quelque peu sur l'imagination, et je défierais le
+cerveau le plus calme et le plus froid de s'y conserver
+longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites
+peurs fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont
+pas sans attrait; elles sont pourtant assez réelles pour
+qu'il soit nécessaire de les combattre en soi-même. J'avoue
+que je n'ai guère traversé le cloître le soir sans
+une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que
+je n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants,
+dans la crainte de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient
+cependant pas disposés, et ils couraient volontiers
+au clair de la lune sous ces arceaux rompus qui
+vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je
+les ai conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir,
+après que nous eûmes rencontré un grand vieillard qui
+se promenait parfois dans les ténèbres. C'était un ancien
+serviteur ou client de la communauté, à qui le vin et la
+dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il
+était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux
+portes des cellules désertes avec un grand bourdon de
+pèlerin, où était suspendu un long rosaire, appelant les
+moines, dans ses déclamations avinées, et priant d'une
+voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un
+peu de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là
+surtout qu'il venait rôder avec des menaces et des jurements
+épouvantables. Il entrait chez la Maria-Antonia,
+qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs sermons
+entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de
+son brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher
+à force de politesses et de ruses; car le sacristain
+n'était pas très-brave, et craignait de s'en faire un ennemi.
+Notre homme venait alors frapper à notre porte à
+des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en
+vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait
+tomber aux pieds de la madone dont la niche était située
+à quelques pas de notre porte, et s'y endormait, son couteau
+ouvert dans une main, et son chapelet dans l'autre.</p>
+
+<p>Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce
+n'était point un homme à se jeter sur les gens à l'improviste.
+Comme il s'annonçait de loin par ses exclamations
+entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé,
+on avait le temps de battre en retraite devant cet animal
+sauvage, et la double porte en plein chêne de notre
+cellule eût pu soutenir un siégé autrement formidable;
+mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un
+malade accablé, auquel il disputait quelques heures de
+repos, n'était pas toujours comique. Il fallait le subir
+pourtant avec <i>mucha calma</i>, car nous n'eussions certes
+reçu aucune protection de la police de l'endroit; nous
+n'allions point à la messe, et notre ennemi était un saint
+homme qui n'en manquait aucune.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<p>Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition
+d'un autre genre, que je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord
+un bruit inexplicable et que je ne pourrais comparer
+qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec continuité
+sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître,
+pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert
+et sombre comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait
+toujours sans interruption, et bientôt une faible
+clarté blanchit la vaste profondeur des voûtes. Peu à peu
+elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, et nous
+vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient,
+un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux
+hommes. Ce n'était rien moins que Lucifer en personne,
+accompagné de toute sa cour, un maître diable tout
+noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de
+lui un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des
+queues de cheval, des oripeaux de toutes couleurs, et
+des diablesses ou des bergères, en habits blancs et roses,
+qui avaient l'air d'être enlevées par ces vilains gnômes.
+Après les confessions que je viens de faire, je puis
+avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore
+un peu de temps après avoir compris ce que c'était,
+il me fallut un certain effort de volonté pour tenir ma
+lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, à laquelle
+l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient
+une apparence vraiment surnaturelle.</p>
+
+<p>C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits
+bourgeois, qui fêtaient le mardi gras et venaient établir
+leur bal rustique dans la cellule de Maria-Antonia. Le
+bruit étrange, qui accompagnait leur marche était celui
+des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de
+masques sales et hideux, jouaient en même temps, et
+non sur un rythme coupé et mesuré, comme en Espagne,
+mais avec un roulement continu semblable à celui
+du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent
+leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il
+faut du courage pour le supporter un quart d'heure.
+Quand ils sont en marche de fête, ils l'interrompent
+tout d'un coup pour chanter à l'unisson une <i>coplita</i>
+sur une phrase musicale qui recommence toujours et
+semble ne finir jamais; puis les castagnettes reprennent
+leur roulement, qui dure trois ou quatre minutes. Rien
+de plus sauvage que cette manière de se réjouir en se
+brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase
+musicale, qui n'est rien par elle-même, prend un
+grand caractère jetée ainsi à de longs intervalles, et par
+ces voix qui ont aussi un caractère très-particulier. Elles
+sont voilées dans leur plus grand éclat et traînantes dans
+leur plus grande animation.</p>
+
+<p>Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et
+M. Tastu, qui a fait des recherches à cet égard, s'est
+convaincu que les principaux rhythmes majorquins,
+leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot,
+est de type et de tradition arabes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Lorsque nous allions de Barcelone à Palma,
+par une nuit tiède et sombre, éclairée seulement
+par une phosphorescence extraordinaire dans le sillage du navire,
+tout le monde dormait à bord, excepté le timonier, qui pour résister
+au danger d'en faire autant, chanta toute la nuit, mais d'une voix si
+douce et si ménagée qu'on eût dit qu'il craignait d'éveiller
+les hommes de quart, ou qu'il était à demi endormi lui-même.
+Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son chant était
+des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations
+en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller
+sa voix au hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et
+balancée par la brise. C'était une rêverie plutôt qu'un chant,
+une sorte de divagation nonchalante de la voix, où la pensée
+avait peu de part, mais qui suivait le balancement du navire,
+le faible bruit du remous, et ressemblait à une improvisation vague,
+renfermée pourtant dans des formes douces et monotones.
+Cette voix de la contemplation avait un grand charme.</blockquote>
+
+<p>Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous
+entourèrent avec beaucoup de douceur et de politesse,
+car les Majorquins n'ont rien de farouche ni d'hostile,
+en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth daigna
+m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il
+était avocat. Puis il essaya, pour me donner une plus
+haute idée encore de sa personne, de me parler en
+français, et, voulant me demander si je me plaisais à
+la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol <i>cartuxa</i> par
+le mot français <i>cartouche</i> ce qui ne laissait pas de faire
+un léger contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas
+forcé de parler toutes les langues.</p>
+
+<p>Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous
+les suivîmes dans la cellule de Maria-Antonia, qui était
+décorée de petites lanternes de papier suspendues, en
+travers de la salle, à des guirlandes de lierre. L'orchestre,
+composé d'une grande et d'une petite guitare,
+d'une espèce de violon aigu et de trois ou quatre paires
+de castagnettes, commença à jouer les jotas et les fandangos
+indigènes, qui ressemblent à ceux de l'Espagne,
+mais dont le rhythme est plus original et le tour plus
+hardi encore.</p>
+
+<p>Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres,
+un riche tenancier du pays, qui s'était marié, peu de
+jours auparavant, avec une assez belle fille. Le nouvel
+époux fut le seul homme condamné à danser presque
+toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait
+inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée,
+grave et silencieuse, était assise par terre, accroupie à
+la manière des Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même,
+avec sa cape de moine et son grand bâton noir à
+tête d'argent.</p>
+
+<p>Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et
+point de ces grâces profanes qu'on admire en Andalousie.
+Hommes et femmes se tiennent les bras étendus
+et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et
+continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait
+pour l'acquit de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée,
+il alla s'asseoir en chien comme les autres, et les
+<i>malins</i> de l'endroit vinrent briller à leur tour. Un
+jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration
+universelle par la raideur de ses mouvements et des
+sauts sur place qui ressemblaient à des bonds galvaniques,
+sans éclairer sa figure du moindre éclair de gaieté.
+Un gros laboureur, très-coquet et très-suffisant, voulut
+passer la jambe et arrondir les bras à la manière espagnole;
+il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la
+plus risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique
+nous eût longtemps captivés, n'était l'odeur d'huile
+rance et d'ail qu'exhalaient ces messieurs et ces dames,
+et qui prenait réellement à la gorge.</p>
+
+<p>Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt
+pour nous que les costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants
+et très-gracieux. Les femmes portent une sorte
+de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, appelée
+<i>rebozillo</i>, composée de deux pièces superposées;
+une qui est attachée sur la tête un peu en arrière, passant
+sous le menton comme une guimpe de religieuse,
+et qui se nomme <i>rebozillo en amount</i>; et l'autre qui
+flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme <i>rebozillo
+en volant</i>; les cheveux, séparés en bandeaux
+lissés sur le front, sont attachés derrière pour retomber
+en une grosse tresse qui sort du rebozillo, flotte
+sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la ceinture.
+En négligé de la semaine, la chevelure non tressée
+reste flottante sur le dos en <i>estoffade</i>. Le corsage,
+en mérinos ou en soie noire, décolleté, à manches courtes,
+est garni, au-dessus du coude et sur les coutures
+du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent passées
+dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse.
+Elles ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit
+et chaussé avec recherche dans les jours de fête.
+Une simple villageoise a des bas à jour, des souliers
+de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs brasses
+de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la
+ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu
+de jolies; leurs traits étaient réguliers comme ceux des
+Andalouses, mais leur physionomie plus candide et plus
+douce. Dans le canton de Soller, où je ne suis point
+allé, elles ont une grande réputation de beauté.</p>
+
+<p>Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais
+ils le semblaient tous au premier abord, à cause du costume
+avantageux qu'ils portent. Il se compose, le dimanche,
+d'un gilet (<i>guarde-pits</i>) d'étoffe de soie bariolée,
+découpé en coeur et très-ouvert sur la poitrine,
+ainsi que la veste noire (<i>sayo</i>) courte et collante à la
+taille, comme un corsage de femme. Une chemise d'un
+blanc magnifique, attachée au cou et aux manches par
+une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine
+couverte de beau linge, ce qui donne toujours un grand
+lustre à la toilette. Ils ont la taille serrée dans une ceinture
+de couleur, et de larges caleçons bouffants comme
+les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées
+dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir
+ou fauve, et des souliers de peau de veau sans apprêt
+et sans teint. Le chapeau à larges bords, en poil de chat
+sauvage (<i>morine</i>), avec des cordons et des glands noirs
+en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de cet
+ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur
+tête un foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière
+de turban, qui leur sied beaucoup mieux. L'hiver, ils
+ont souvent une calotte de laine noire qui couvre leur
+tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet
+de la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu
+sait que cela ne leur sert pas à grand'chose! soit par
+dévotion. Leur vigoureuse crinière bouffante, rude et
+crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) autour
+de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète
+cette chevelure, taillée exactement à la mode du moyen
+âge, et qui donne de l'énergie à toutes les figures.</p>
+
+<p>Dans les champs, leur costume, plus négligé, est
+plus pittoresque encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes
+de guêtres de cuir jaune jusqu'aux genoux, suivant
+la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour tout
+vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans
+l'hiver, ils se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air
+d'un froc de moine, ou d'une grande peau de chèvre
+d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils marchent
+par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie
+noire sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les
+prendrait volontiers pour un troupeau marchant sur les
+pieds de derrière. Presque toujours, en se rendant aux
+champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche
+en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres
+suivent en silence, emboîtant le pas, et baissant le nez
+d'un air plein d'innocence et de stupidité. Ils ne manquent
+pourtant pas de finesse, et bien sot qui se fierait
+à leur mine.</p>
+
+<p>Ils sont généralement grands, et leur costume, en les
+rendant très-minces, les fait paraître plus grands encore.
+Leur cou, toujours explosé à l'air, est beau et vigoureux;
+leur poitrine, libre de gilets étroits et de bretelles, est
+ouverte et bien développée; mais ils ont presque tous
+les jambes arquées.</p>
+
+<p>Nous avons cru observer que les vieillards et les
+hommes mûrs étaient, sinon beaux dans leurs traits,
+du moins graves et d'un type noblement accentué. Ceux-là
+ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les représente
+poétiquement. La jeune génération nous a semblé
+commune et d'un type grivois, qui rompt tout à
+coup la filiation. Les moines auraient-ils cessé d'intervenir
+dans l'intimité domestique depuis une vingtaine
+d'années seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est qu'une facétie de voyage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le
+secret de la vie monastique dans ces lieux où sa trace
+était encore si récente. Je n'entends point dire par là
+que je m'attendisse à découvrir des faits mystérieux
+relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais
+à ces murs abandonnés de me révéler la pensée
+intime des reclus licencieux qu'ils avaient, durant des
+siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais voulu suivre
+le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces
+âmes jetées là par chaque génération comme un holocauste
+à ce Dieu jaloux, auquel il avait fallu des victimes
+humaines aussi bien qu'aux dieux barbares. Enfin
+j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle
+et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces
+deux catholiques séparés dans leur foi, sans le savoir,
+par des abîmes, et demander à chacun ce qu'il pensait
+de l'autre.</p>
+
+<p>Il me semblait que la vie du premier était assez facile
+à reconstruire avec vraisemblance dans ma pensée. Je
+voyais ce chrétien du moyen âge tout d'une pièce, fervent,
+sincère, brisé au coeur par le spectacle des guerres,
+des discordes et des souffrances de ses contemporains,
+fuyant cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation
+ascétique à s'abstraire et à se détacher autant que
+possible d'une vie où la notion de la perfectibilité des
+masses n'était point accessible aux individus. Mais le
+chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la
+marche devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent
+à la vie des autres hommes, ne comprenant plus
+ni la religion, ni le pape, ni l'église, ni la société, ni
+lui-même, et ne voyant plus dans sa Chartreuse qu'une
+habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa vocation
+qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts,
+et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel,
+la déférence et la considération des dévots, des paysans
+et des femmes, celui-là je ne pouvais me le représenter
+aussi aisément. Je ne pouvais faire une appréciation
+exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, d'aveuglement,
+d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible
+qu'il y eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet
+homme, à moins qu'il ne fût absolument dépourvu d'intelligence.
+Il était impossible aussi qu'il y eût un athéisme
+prononcé; car sa vie entière eût été un odieux mensonge,
+et je ne saurais croire à un homme complètement stupide
+ou complètement vil. C'est l'image de ses combats
+intérieurs, de ses alternatives de révolte et de soumission,
+de doute philosophique et de terreur superstitieuse
+que j'avais devant les yeux comme un enfer; et plus je
+m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité
+ma cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination
+frappée ces angoisses et ces agitations que je
+lui attribuais.</p>
+
+<p>Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et
+sur la Chartreuse moderne pour suivre la marche des
+besoins de bien-être, de salubrité et même d'élégance,
+qui s'étaient glissés dans la vie de ces anachorètes, mais
+aussi pour signaler le relâchement des moeurs cénobitiques,
+de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis
+que toutes les anciennes cellules étaient sombres,
+étroites et mal closes, les nouvelles étaient aérées, claires
+et bien construites. Je ferai la description de celle
+que nous habitions pour donner une idée de l'austérité
+de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant
+que possible.</p>
+
+<p>Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses,
+voûtées avec élégance et aérées au fond par des rosaces
+à jour, toutes diverses et d'un très-joli dessin. Ces trois
+pièces étaient séparées du cloître par un retour sombre
+et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois
+pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la
+lecture, à la prière, à la méditation, elle avait pour tout
+meuble un large siège à prie-Dieu et à dossier, de six ou
+huit pieds de haut, enfoncé et fixé dans la muraille. La
+pièce à droite de celle-ci était la chambre à coucher du
+chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et
+dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche
+était l'atelier de travail, le réfectoire, le magasin du
+solitaire. Une armoire située au fond avait un compartiment
+de bois qui s'ouvrait en lucarne sur le cloître, et
+par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine consistait
+en deux petits fourneaux situés au dehors, mais
+non plus, suivant la règle absolue, en plein air: une
+voûte ouverte sur le jardin protégeait contre la pluie le
+travail culinaire du moine, et lui permettait de s'adonner
+à cette occupation un peu plus que le fondateur ne l'aurait
+voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette
+troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements,
+quoique la science de l'architecte n'eût pas été jusqu'à
+rendre cette cheminée praticable.</p>
+
+<p>Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des
+rosaces, un boyau long, étroit et sombre, destiné à l'aération
+de la cellule, et au-dessus un grenier pour serrer
+le maïs, les oignons, les fèves et autres frugales provisions
+d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur
+un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de
+la totalité de la cellule, qui était séparé des jardins voisins
+par des murailles de dix pieds, et s'appuyait sur une
+terrasse fortement construite, au-dessus d'un petit bois
+d'orangers, qui occupait ce gradin de la montagne. Le
+gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes,
+le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite
+jusqu'au fond du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était
+un immense jardin.</p>
+
+<p>Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur
+à droite un réservoir en pierres de taille, de trois à
+quatre pieds de large sur autant de profondeur, recevant,
+par des canaux pratiqués dans la balustrade de la
+terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant dans
+le parterre par une croix de pierre qui le coupait en
+quatre carrés égaux. Je n'ai jamais compris une telle
+provision d'eau pour abreuver la soif d'un seul homme,
+ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de vingt
+pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière
+des moines pour le bain et la sobriété des
+moeurs majorquines à cet égard, on pourrait croire que
+ces bons chartreux passaient leur vie en ablutions comme
+des prêtres indiens.</p>
+
+<p>Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers
+et d'orangers, entouré d'allées exhaussées en briques
+et ombragées, ainsi que le réservoir; de berceaux
+embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs et de
+Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les
+jours humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau
+courante dans les jours brûlants, respirer au bord d'une
+belle terrasse le parfum des orangers, dont la cime touffue
+apportait sous ses yeux un dôme éclatant de fleurs
+et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le
+paysage à la fois austère et gracieux, mélancolique et
+grandiose, dont j'ai parlé déjà; enfin cultiver pour la
+volupté de ses regards des fleurs rares et précieuses,
+cueillir pour étancher sa soif les fruits les plus savoureux,
+écouter les bruits sublimes de la mer, contempler
+la splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel,
+et adorer l'Éternel dans le plus beau temple que jamais
+il ait ouvert à l'homme dans le sein de la nature. Telles
+me parurent au premier abord les ineffables jouissances
+du chartreux, telles je me les promis à moi-même en
+m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir
+été disposées pour satisfaire les magnifiques caprices
+d'imagination ou de rêverie d'une phalange choisie de
+poëtes et d'artistes.</p>
+
+<p>Mais quand on se représente l'existence d'un homme
+sans intelligence et par conséquent sans rêverie et sans
+méditation, sans foi peut-être, c'est-à-dire sans enthousiasme
+et sans recueillement, enfouie dans cette cellule
+aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes
+privations de la règle, et forcée d'en observer
+la lettre sans en comprendre l'esprit, condamnée à
+l'horreur de la solitude, réduite à n'apercevoir que de
+loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine rampant
+au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à
+quelques autres âmes captives, vouées au même silence,
+enfermées dans la même tombe, toujours voisines et
+toujours séparées, même dans la prière; enfin quand on
+se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par
+sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances,
+tout cela redevient triste et sombre comme
+une vie de néant, d'erreur et d'impuissance.</p>
+
+<p>Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce
+moine pour qui la nature a épuisé ses plus beaux spectacles,
+et qui n'en jouit pas, parce qu'il n'a point un
+autre homme à qui faire partager sa jouissance; la tristesse
+brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du
+froid et du chaud, comme un animal, comme une
+plante; et le refroidissement mortel de ce chrétien chez
+qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit d'ascétisme.
+Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et
+à prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui
+d'échapper à cette épouvantable claustration; et l'on
+m'a dit que les derniers chartreux s'en faisaient si peu
+faute, que certains d'entre eux s'absentaient des semaines
+et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de
+les faire rentrer dans l'ordre.</p>
+
+<p>Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse
+description de notre Chartreuse, sans avoir donné la
+moindre idée de ce qu'elle eut pour nous d'enchanteur
+au premier abord, et de ce qu'elle perdit de poésie à
+nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé,
+comme je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs,
+et maintenant que j'ai tâché de communiquer mes impressions,
+je me demande pourquoi je n'ai pas pu dire
+en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir
+que le repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque,
+paraissent délicieux à une âme fatiguée, mais
+qu'avec la réflexion ce charme s'évanouit. C'est qu'il
+n'appartient qu'au génie de tracer une vive et complète
+peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La
+Mennais visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du
+même sentiment, et il l'exprima en maître:</p>
+
+<p>«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la
+prière commune. Ils nous parurent tous d'un âge assez
+avancé, et d'une stature au-dessus de la moyenne.
+Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après
+l'office à genoux, immobiles, dans une méditation
+profonde. On eût dit que déjà ils n'étaient plus de la
+terre; leur tête chauve ployait sous d'autres pensées
+et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul signe
+extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau
+blanc, ils ressemblaient à ces statues qui prient sur les
+vieux tombeaux.</p>
+
+<p>«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a,
+pour certaines âmes fatiguées du monde et désabusées
+de ses illusions, cette existence solitaire. Qui n'a point
+aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas, plus
+d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé
+le repos en un coin de la forêt, ou dans la grotte de
+la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent
+les oiseaux du ciel?</p>
+
+<p>«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de
+l'homme: il est né pour l'action; il a sa tâche qu'il
+doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit rude? n'est-ce
+point à l'amour qu'elle est proposée?» (<i>Affaires de
+Rome</i>.)</p>
+
+<p>Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations,
+d'idées et de réflexions profondes, jetée comme par hasard
+au milieu du récit des explications de M. La Mennais
+avec le saint-siège, m'a toujours frappé, et je suis
+certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre
+le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières,
+moines obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants,
+spectres affaissés, dernières manifestations
+d'un culte près de rentrer dans la nuit du passé, agenouillés
+sur la pierre du tombeau, froids et mornes
+comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier
+prêtre, animé de la dernière étincelle du génie de l'Église,
+méditant sur le sort de ces moines, les regardant en
+artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les lévites de la
+mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie,
+voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée,
+donnant déjà un dernier adieu sympathique à la
+poésie du cloître, et secouant de ses pieds la poussière
+de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie sainte
+de la liberté morale.</p>
+
+<p>Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma
+Chartreuse que celui de la prédication de saint Vincent
+Ferrier à Valldemosa, et c'est encore à M. Tastu que
+j'en dois la relation exacte. Cette prédication fut l'événement
+important de Majorque en 1413, et il n'est pas
+sans intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait
+un missionnaire dans ce temps-là, et avec quelle solennité
+on le recevait.</p>
+
+<p>«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande
+assemblée, décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent
+Ferrer, ou Ferrier, pour l'engager à venir prêcher à
+Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque de Mallorca,
+camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape
+Pierre de Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de
+Valence une lettre pour implorer l'assistance apostolique
+de maître Vincent, et qui, l'année suivante, l'attendit
+à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. Dès le
+lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença
+ses prédications et ordonna des processions de
+nuit. La plus grande sécheresse régnait dans l'île; mais
+au troisième sermon de maître Vincent, la pluie tomba.
+Ces détails furent ainsi mandés au roi Ferdinand par son
+procureur royal don Pedro de Casaldaguila:</p>
+
+<p>«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur,
+j'ai l'honneur de vous annoncer que maître
+Vincent est arrivé dans cette cité le premier jour de
+septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le
+samedi au matin, il a commencé à prêcher devant
+une foule immense, qui l'écoute avec tant de dévotion,
+que toutes les nuits on fait des processions dans
+lesquelles on voit des hommes, des femmes et des enfants
+se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était
+tombé de l'eau, le Seigneur Dieu, touché des
+prières des enfants et du peuple, a voulu que ce
+royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber,
+dès le troisième sermon, une pluie abondante sur
+toute l'île, ce qui a beaucoup réjoui les habitants.</p>
+
+<p>«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années,
+très-victorieux seigneur, et exhausse votre royale couronne.</p>
+
+<p>«Mallorca, 11 septembre 1413.»</p>
+
+<p>«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire
+croissait de telle façon, que, ne pouvant l'admettre dans
+la vaste église du couvent de Saint-Dominique, on fut
+obligé de lui livrer l'immense jardin du couvent, en
+dressant des échafauds et abattant des murailles.</p>
+
+<p>«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma,
+d'où il partit pour visiter l'île. Sa première station fut à
+Valldemosa, dans le monastère qui devait le recevoir et
+le loger, et qu'il avait choisi sans doute en considération
+de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux.
+Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma
+et voyageait avec lui. A Valldemosa plus encore qu'à
+Palma, l'église se trouva trop petite pour contenir la
+foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:</p>
+
+<p>«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps
+où saint Vincent Ferrier y sema la divine parole. Sur le
+territoire de ladite ville se trouve une propriété qu'on
+appelle <i>Son Gual</i>; là se rendit le missionnaire, suivi
+d'une multitude infinie. Le terrain était vaste et uni; le
+tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit
+de chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier,
+la pluie vint à tomber en abondance. Le démon,
+promoteur des vents, des éclairs et du tonnerre, semblait
+vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour
+se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns
+d'entre eux, lorsque Vincent leur commanda de ne pas
+bouger, se mit en prière, et à l'instant un nuage s'étendit
+comme un dais sur lui et sur ceux qui l'écoutaient,
+tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le
+champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.</p>
+
+<p>«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle,
+car nos ancêtres l'avaient religieusement conservé. Depuis,
+les héritiers de la propriété de <i>Son Gual</i> ayant
+négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir s'en
+effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique
+de saint Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques
+de la propriété, ayant voulu faire du bois, jetèrent leur
+vue sur l'olivier et se mirent en devoir de le dépecer;
+mais les outils se brisaient à l'instant, et, comme la nouvelle
+en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle,
+et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet
+arbre se fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique
+à portée de la ville, personne n'osa y toucher, le respectant
+comme une relique.</p>
+
+<p>«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans
+les moindres hameaux, guérissant le corps et l'âme des
+malheureux. L'eau d'une fontaine qui coule dans les environs
+de Valldemosa était le seul remède ordonné par
+le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous
+le nom de <i>Sa bassa Ferrera</i>.</p>
+
+<p>«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut
+rappelé par Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à
+éteindre le schisme qui désolait l'Occident. Le saint
+missionnaire prit congé des Mallorquins dans un sermon
+qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de
+Palma; et après avoir béni son auditoire, il partit pour
+s'embarquer, accompagné des jurés, de la noblesse, et
+de la multitude du peuple, opérant bien des miracles,
+comme le racontent les chroniques, et comme la tradition
+s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»</p>
+
+<p>Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny
+Eissler, donne lieu à une remarque de M. Tastu, curieuse
+sous deux rapports: le premier, en ce qu'elle
+explique fort naturellement un des miracles de saint
+Vincent Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un
+fait important dans l'histoire des langues. Voici cette note:</p>
+
+<p>«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et
+les prononçait en langue limosine. On a regardé comme
+un miracle cette puissance du saint prédicateur, qui
+faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique leur
+parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus
+naturel, si on se reporte au temps où florissait maître
+Vincent. A cette époque, la langue romane des trois
+grandes contrées du nord, du centre et du midi, était,
+à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés
+surtout s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des
+succès en Angleterre, en Écosse, en Irlande, à Paris,
+en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux îles Baléares;
+c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on
+ne la parlait, une langue romane, soeur, parente ou
+alliée de la langue valencienne, la langue maternelle de
+Vincent Ferrier.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le
+contemporain du poète Chaucer, de Jean Froissart, de
+Christine de Pisan, de Boccace, d'Ausias-March, et de
+tant d'autres célébrités européennes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p>Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane limosine,
+cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, a
+comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, la mallorquine
+est celle qui a subi le moins de variations, concentrée qu'elle est
+dans ses îles, où elle est préservée de tout contact étranger. Le languedocien,
+aujourd'hui même dans son état de décadence, le gracieux patois
+languedocien de Montpellier et de ses environs, est celui qui offre le plus
+d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. Cela s'explique par les
+fréquents séjours que les rois d'Aragon faisaient avec leur cour dans la
+ville de Montpellier. Pierre II, tué à Muret (1243) en combattant Simon de
+Montfort, avait épousé Marie, fille d'un comte de Montpellier, et eut de ce
+mariage Jaime Ier, dit <i>le Conquistador</i> qui naquit dans cette ville et y
+passa les premières années de son enfance. Un des caractères qui distinguent
+l'idiome mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc,
+ce sont les articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces
+articles se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques
+localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article <i>lo</i> masculin,
+le, et <i>la</i> féminin, la, le mallorquin a les articles suivants:</p>
+
+<p>MASCULIN.&mdash;Singulier: <i>So</i>, le; <i>sos</i>, les, au pluriel.</p>
+
+<p>FÉMININ.&mdash;Singulier: <i>Sa</i>, la; <i>sas</i>, les, au pluriel.</p>
+
+<p>MASCULIN ET FÉMININ.&mdash;Singulier: <i>Es</i>, <i>els</i>, les, au pluriel.</p>
+
+<p>MASCULIN.&mdash;Singulier: <i>En</i>, le; <i>na</i>, la, au féminin singulier; <i>nas</i>, les,
+au féminin pluriel.</p>
+
+<p>Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage
+antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la
+conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles,
+comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément:
+la rustique, <i>plebea</i>, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et la langue
+académique littéraire, <i>autica illustra</i>, que le temps, la civilisation ou le
+génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, le castillan est la
+langue littéraire des Espagnes; cependant chaque province a conservé
+pour l'usage journalier son dialecte spécial. A Mallorca, le castillan n'est
+guère employé que dans les circonstances officielles; mais dans la vie
+habituelle, chez le peuple comme chez les grands seigneurs, vous n'entendrez
+parler que le mallorquin. Si vous passez devant le balcon où une
+jeune fille, une Allote (du mauresque <i>aila, lella</i>) arrose ses fleurs, c'est
+dans son doux idiome national que vous l'entendez chanter:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">Sas alloles, tots es diamenges,</p>
+<p class="i6">Quan no tenen res mes que fer,</p>
+<p class="i6">Van a regar es claveller,</p>
+<p class="i6">Dihent-li: Veu! ja que no menjes!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">«Les jeunes filles, tous les dimanches,</p>
+<p class="i6"> Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire</p>
+<p class="i6"> Vont arroser le pot d'oeillets,</p>
+<p class="i6"> Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à
+la mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous
+fait rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne
+manque pas de lui répondre:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">Allotes, filau! filau!</p>
+<p class="i6">Que sa camya se riu;</p>
+<p class="i6">Y sino l'apadassau,</p>
+<p class="i6">No v's arribar 'a s'estiu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">«Fillettes, filez! filez!</p>
+<p class="i6">Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).</p>
+<p class="i6">Et si vous n'y mettez une pièce,</p>
+<p class="i6">Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des
+étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une Mallorquine
+vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: «Bona nit
+tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon coeur
+ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter la molle
+cantilène comme une phrase musicale.</p>
+
+<p>Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me permettrai
+de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le
+<i>Mercader mallorqui</i> (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième
+siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,</p>
+<p>'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,</p>
+<p>Car vengut es lo temps que m'aureis mens,</p>
+<p>Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,</p>
+<p class="i4">Ne la semblança gaya;</p>
+<p class="i4">Car trobat n'ay</p>
+<p class="i4">Altra quel m'play</p>
+<p class="i4">Sol que lui playa!</p>
+<p>Altra, sens vos, per que l'in volray be,</p>
+<p>E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble</p>
+<p>Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que pour vous;</p>
+<p>Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.</p>
+<p>Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,</p>
+<p class="i4">Ni votre feinte gaieté</p>
+<p class="i4">Car j'ai trouvé</p>
+<p class="i4">Une autre qui me plaît:</p>
+<p class="i4">Si je pouvais seulement lui plaire!</p>
+<p>Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,</p>
+<p>De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement
+musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours,
+<i>troubadors</i>, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île de
+Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, entre
+autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces <i>troubadors</i> que s'adressent
+ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant finance, et
+d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les troubadours vont sous
+les balcons des jeunes filles, à une heure avancée de la nuit, chantant les
+<i>coblets</i> improvisées sur le ton de l'éloge ou de la plainte, quelquefois même
+l'injure, que leur font adresser ceux qui paient le poëte-musicien. Les
+étrangers peuvent se donner ce plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans
+l'île de Mallorca.</p>
+
+<p>(<i>Note de M. Tustu</i>)</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser
+les annales dévotes de Valldemosa; car, ayant à
+parler de la piété fanatique des villageois avec lesquels
+nous fûmes en rapport, je dois mentionner la sainte
+dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la
+maison rustique.</p>
+
+<p>«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas,
+béatifiée en 1792 par le pape Pie VI. La vie de cette
+sainte fille a été écrite plusieurs fois, et en dernier lieu
+par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre plusieurs
+traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende,
+ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la
+vit observer rigoureusement les jours de jeûne, bien
+avant l'âge où l'Église les prescrit. Dès ses premiers ans
+elle s'abstint de faire plus d'un repas par jour. Sa dévotion
+à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa
+sainte mère était si fervente, que dans ses promenades
+elle récitait continuellement le rosaire, se servant, pour
+compter les dizaines, des feuilles des oliviers ou des
+lentisques. Son goût pour la retraite et les exercices
+religieux, son éloignement pour les bals et les divertissements
+profanes, l'avaient fait surnommer la <i>viejecita</i>,
+la petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient
+récompensées par les visites des anges et de toute la
+cour céleste: Jésus-Christ, sa mère et les saints se faisaient
+ses domestiques; Marie la soignait dans ses maladies;
+saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine
+l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant
+et remplissant sa cruche à la fontaine; sainte Catherine
+sa patronne accommodait ses cheveux et la soignait en
+tout comme eût fait une mère attentive et vigilante;
+saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures
+qu'elle avait reçues dans ses luttes avec le démon, car
+sa victoire n'était pas sans combat; enfin saint Pierre et
+saint Paul se tenaient à ses côtés pour l'assister et la défendre
+dans les tentations.</p>
+
+<p>«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le
+monastère de Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple
+des pénitentes, et, comme le chante l'Église en ses
+prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. Ses historiens
+lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des
+miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à
+Mallorca des prières publiques pour la santé du pape
+Pie V, un jour Catalina les interrompit tout à coup en
+disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, puisqu'à cette
+même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce
+qui se trouva vrai.</p>
+
+<p>«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces
+paroles du Psalmiste:&mdash;«Seigneur, je remets mon
+esprit entre vos mains.»</p>
+
+<p>«Sa mort fut regardée comme une calamité publique;
+on lui rendit les plus grands honneurs. Une pieuse dame
+de Mallorca, dona Juana de Pochas, remplaça le sépulcre
+en bois dans lequel on avait déposé d'abord la sainte
+fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda
+à Gênes; elle institua en outre, par son testament, une
+messe pour le jour de la translation de la bienheureuse,
+et une autre pour le jour de sainte Catherine sa patronne;
+elle voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement sur son
+tombeau.</p>
+
+<p>«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui
+dans le couvent des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie,
+où le cardinal Despuig lui a consacré un autel
+et un service religieux.»</p>
+
+<p>J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende,
+parce qu'il n'entre pas du tout dans mes idées
+de nier la sainteté, et je dis la sainteté véritable et de
+bon aloi, des âmes ferventes. Quoique l'enthousiasme
+et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa
+n'aient plus le même sens religieux et la même valeur
+philosophique que les inspirations et les extases des
+saints du beau temps chrétien, la <i>viejecita Tomasa </i>
+n'en est pas moins une cousine germaine de la poétique
+bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne
+d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de
+marquer des places d'honneur dans le royaume des
+cieux aux plus humbles enfants du peuple; mais les
+temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des
+apôtres qui veulent agrandir la place du peuple dans le
+royaume de la terre. La <i>pagesa</i> Catalina était <i>obéissante,
+pauvre, chaste et humble</i>: les pages valldemosans
+ont si peu profité de ses exemples et si peu compris
+sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants
+parce que mon fils dessinait les ruines du couvent, ce
+qui leur parut une profanation. Ils faisaient comme
+l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de l'auto-da-fé
+et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de
+ses bienheureux.</p>
+
+<p>Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de
+s'appeler ville dès le temps des Arabes, est situé dans
+le giron de la montagne, de plain-pied avec la Chartreuse,
+dont il semble être une annexe. C'est un amas
+de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque
+inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart
+des pêcheurs qui partent le matin pour ne rentrer qu'à
+la nuit. Pendant tout le jour, le village est rempli de
+femmes, les plus babillardes du monde, que l'on voit
+sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou
+les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles
+sont aussi dévotes que les hommes; mais leur dévotion
+est moins intolérante, parce, qu'elle est plus sincère.
+C'est une supériorité que, là comme partout, elles ont
+sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes
+aux pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme,
+d'habitude ou de conviction, tandis que chez les hommes
+c'est le plus souvent une affaire d'ambition ou d'intérêt.
+La France en a offert une assez forte prouve sous les
+règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on
+achetait les grands et les petits emplois de l'administration
+et de l'armée avec un billet de confession ou une messe.</p>
+
+<p>L'attachement des Majorquins pour les moines est
+fondé sur des motifs de cupidité; et je ne saurais mieux
+le faire comprendre qu'en citant l'opinion de M. Marliani
+opinion d'autant plus digne de confiance qu'en
+général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé
+à la mesure de 1836 relative à l'expulsion subite
+des moines.</p>
+
+<p>«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux
+de leur fortune, ils avaient créé des intérêts réels entre
+eux et les paysans; les colons qui travaillaient les biens
+des couvents n'éprouvaient pas de grandes rigueurs,
+quant à la quotité comme à la régularité des fermages.
+Les moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du
+moment où les biens qu'ils possédaient suffisaient aux
+exigences de l'existence matérielle de chacun d'eux, ils
+se montraient fort accommodants pour tout le reste. La
+brusque spoliation des moines blessait donc les calculs
+de fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent
+fort bien que le gouvernement et le nouveau propriétaire
+seraient plus exigeants qu'une corporation de parasites
+sans intérêts de famille ni de société. Les mendiants qui
+pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les
+restes d'oisifs repus.»</p>
+
+<p>Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer
+que par des raisons matérielles; car il est impossible,
+d'ailleurs, de voir une province moins liée à
+l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une population
+moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des
+voeux secrets qu'ils formaient pour la restauration des
+vieilles coutumes, ils étaient cependant effrayés de tout
+nouveau bouleversement, quel qu'il pût être; et l'alerte
+qui avait fait mettre l'île en état de siège, à l'époque de
+nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans
+se don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine
+Isabelle. Cette alerte est un fait qui peint assez bien, je
+ne dirai pas la poltronnerie des Majorquins (je les crois
+très-capables de faire des bons soldats), mais les anxiétés
+produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du
+repos.</p>
+
+<p>Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était
+envahie par des brigands; il se lève tout effaré, sous
+l'impression de ce cauchemar, et réveille sa servante;
+celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de quoi il
+s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante
+se répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île.
+La nouvelle du débarquement de l'armée carliste s'empare
+de toutes les cervelles, et le capitaine-général reçoit
+la déposition du prêtre, qui, soit la honte de se dédire,
+soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les
+carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises
+pour faire face au danger: Palma fut déclarée en état de
+siège, et toutes les forces militaires de l'île furent mises
+sur pied.</p>
+
+<p>Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea,
+aucune trace d'un pied étranger ne s'imprima, comme
+dans l'île de Robinson, sur le sable du rivage. L'autorité
+punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, et,
+au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire,
+l'envoya en prison comme un séditieux. Mais les mesures
+de précautions ne furent pas révoquées, et, lorsque
+nous quittâmes Majorque, à l'époque des exécutions de
+Maroto, l'état de siège durait encore.</p>
+
+<p>Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les
+Majorquins semblaient vouloir se faire les uns aux autres
+des événements qui bouleversaient alors la face de
+l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce n'est en famille
+et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni
+méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner
+une méfiance aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de
+si plaisant que les articles du journal de Palma, et j'ai
+toujours regretté de n'en avoir pas emporté quelques
+numéros pour échantillons de la polémique majorquine.
+Mais voici, sans exagération, la forme dans laquelle,
+après avoir rendu compte des faits, on en commentait le
+sens et l'authenticité:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Quelque prouvés que puissent paraître ces événements
+aux yeux des personnes disposées à les accueillir,
+nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs d'en
+attendre la suite avant de les juger. Les réflexions qui
+se présentent à l'esprit en présence de pareils faits demandent
+à être mûries, dans l'attente d'une certitude
+que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que
+nous ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes
+assertions. Les destinées de l'Espagne sont enveloppées
+d'un voile qui ne tardera pas à être soulevé,
+mais auquel nul ne doit porter avant le temps une main
+imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre
+notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits
+sages de ne point se prononcer sur les actes des divers
+partis, avant d'avoir vu la situation se dessiner plus
+nettement,» etc.
+</p></blockquote>
+
+<p>La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des
+Majorquins, la tendance dominante de leur caractère.
+Les paysans ne vous rencontrent jamais dans la campagne
+sans échanger avec vous un salut; mais si vous
+leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux,
+ils se gardent bien de vous répondre, quand même vous
+parleriez leur patois. Il suffit que vous ayez un air étranger
+pour qu'ils vous craignent et se détournent du chemin
+pour vous éviter.</p>
+
+<p>Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence
+avec ces braves gens, si nous eussions fait acte
+de présence à leur église. Ils ne nous eussent pas moins
+rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu
+nous promener au milieu de leurs champs sans risquer
+d'être atteints de quelque pierre à la tête au détour
+d'un buisson. Malheureusement cet acte de prudence
+ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et
+nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien
+notre manière d'être les scandalisait. Ils nous appelaient
+païens, mahométans et juifs; ce qui est pis que tout,
+selon eux. L'alcade nous signalait à la désapprobation
+de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous
+prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le
+pantalon de ma fille les scandalisaient beaucoup aussi.
+Ils trouvaient fort mauvais qu'une <i>jeune personne</i> de
+neuf ans courût les montagnes <i>déguisée en homme</i>. Ce
+n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette
+pruderie.</p>
+
+<p>Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait
+dans le village et sur les chemins pour avertir les retardataires
+de se rendre aux offices nous poursuivait en
+vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que
+nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris,
+nous le fûmes encore davantage. Ils eurent alors
+un moyen de venger la gloire de Dieu, qui n'était pas
+chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne
+nous vendre leur poisson, leurs oeufs et leurs légumes
+qu'à des prix exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer
+aucun tarif, aucun usage. A la moindre observation:
+<i>Vous n'en voulez pas?</i> disait le pages d'un
+air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses
+pommes de terre dans sa besace; <i>vous n'en aurez pas</i>.
+Et il se retirait majestueusement, sans qu'il fût possible
+de le faire revenir pour entrer en composition. Il nous
+faisait jeûner pour nous punir d'avoir marchandé.</p>
+
+<p>Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de
+rabais entre les vendeurs. Celui qui venait le second
+demandait le double, et le troisième demandait le triple,
+si bien qu'il fallait être à leur merci et mener une vie
+d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris
+une vie de prince. Nous avions la ressource de nous
+approvisionner à Palma par l'intermédiaire du cuisinier
+du consul, qui fut notre providence, et dont, si j'étais
+empereur romain, je voudrais mettre le bonnet de coton
+au rang des constellations. Mais les jours de pluie, aucun
+messager ne voulait se risquer sur les chemins, à
+quelque prix que ce fût; et comme il plut pendant deux
+mois, nous eûmes souvent du pain comme du biscuit
+de mer et de véritables dîners de chartreux.</p>
+
+<p>C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions
+tous été bien portants. Je suis fort sobre et même stoïque
+par nature à l'endroit du repas. Le splendide appétit
+de mes enfants faisait flèche de tout bois et régal
+de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle
+et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et
+guérissait une affection rhumatismale des plus graves,
+en courant dès le matin, comme un lièvre échappé,
+dans les grandes plantes de la montagne, mouillé jusqu'à
+la ceinture. La Providence permettait à la bonne
+nature de faire pour lui ces prodiges; c'était bien assez
+d'un malade.</p>
+
+<p>Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et
+les privations dépérissait d'une manière effrayante.
+Quoiqu'il fut condamné par toute la faculté de Palma,
+il n'avait aucune affection chronique; mais l'absence de
+régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe,
+dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever.
+Il se résignait, comme on sait se résigner pour soi-même;
+nous, nous ne pouvions pas nous résigner pour
+lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins
+pour de petites contrariétés, la colère pour un
+bouillon poivré ou <i>chippé</i> par les servantes, l'anxiété
+pour un pain frais qui n'arrivait pas, ou qui s'était
+changé en éponge en traversant le torrent sur les flancs
+d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que
+j'ai mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans,
+que je n'oublierais pas l'arrivée du panier aux provisions
+à la Chartreuse. Que n'eussé-je pas donné pour
+avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir
+tous les jours à notre malade! Les aliments majorquins,
+et surtout la manière dont ils étaient apprêtés, quand
+nous n'y avions pas l'oeil et la main, lui causaient un
+invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce dégoût
+était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet,
+nous vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes
+<i>maîtres Floh</i>, dont Hoffmann eût fait autant de malins
+esprits, mais que certainement il n'eût pas mangés en
+sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire d'enfants
+qu'ils faillirent tomber sous la table.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+<p>Le fond de la cuisine majorquine est invariablement
+le cochon sous toutes les formes et sous tous les aspects.
+C'est là qu'eût été de saison le dicton du petit Savoyard
+faisant l'éloge de sa gargote, et disant avec admiration
+qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir: du
+cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A
+Majorque, on fabrique, j'en suis sûr, plus de deux
+mille sortes de mets avec le porc, et au moins deux
+cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle profusion
+d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives
+de tout genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau.
+Vous voyez paraître sur la table vingt plats qui ressemblent
+à toutes sortes de mets chrétiens: ne vous y fiez
+pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites
+par le diable, en personne. Enfin vient au dessert une
+tarte en pâtisserie de fort bonne mine, avec des tranches
+de fruit qui ressemblent à des oranges sucrées;
+c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches de
+<i>tomatigas</i>, de pommes d'amour et de piment, le tout
+saupoudré de sel blanc que vous prendriez pour du sucre
+à son air d'innocence. Il y a bien des poulets, mais ils
+n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, chaque
+graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été
+taxée sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait
+de la mer était aussi plat et aussi sec que les poulets.</p>
+
+<p>Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce,
+pour avoir le plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu
+d'animal plus horrible. Son corps était gros comme celui
+d'un dindon, ses yeux larges comme des oranges, et ses
+bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à cinq
+pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était
+un friand morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa
+mine, et nous en fîmes hommage à la Maria-Antonia,
+qui l'apprêta et le dégusta avec délices.</p>
+
+<p>Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces
+bonnes gens, nous eûmes bien notre tour quelques
+jours après. En descendant la montagne, nous vîmes les
+pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des gens
+arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une
+paire d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux,
+incompréhensibles. Toute la population de la montagne
+fut mise en émoi par l'apparition de ces volatiles
+inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en
+les regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être
+que cela ne mange pas!&mdash;Cela vit-il sur terre ou sur
+mer?&mdash;Probablement cela vit toujours dans l'air.» Enfin
+les deux oiseaux avaient failli être étouffés par l'admiration
+publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient
+ni des condors, ni des phénix, ni des hippogriffes,
+mais bien deux belles oies de basse-cour qu'un riche
+seigneur envoyait en présent à un de ses amis.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont
+abondants et exquis. Nous avions pour ordinaire du
+moscatel aussi bon et aussi peu cher que le Chypre
+qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les vins
+rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu
+aux Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés
+d'alcool, et d'un prix plus élevé que notre plus simple
+ordinaire de France. Tous ces vins chauds et capiteux
+étaient fort contraires à notre malade, et même à nous,
+à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de
+l'eau, qui était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté
+de cette eau de source qu'il faut attribuer un fait dont
+nous fîmes bientôt la remarque: nos dents avaient acquis
+une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne
+saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La
+cause en fut peut-être dans notre sobriété forcée.
+N'ayant pas de beurre, et ne pouvant supporter la
+graisse, l'huile nauséeuse et les procédés incendiaires de
+la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre,
+de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de
+sauce, de l'eau du torrent à laquelle nous avions parfois
+le sybaritisme de mêler le jus d'une orange verte fraîchement
+cueillie dans notre parterre. En revanche, nous
+avions des desserts splendides: des patates de Malaga et
+des courges de Valence confites, et du raisin digne de la
+terre de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong,
+et couvert d'une pellicule un peu épaisse, qui aide à sa
+conservation pendant toute l'année. Il est exquis, et on
+en peut manger tant qu'on veut sans éprouver le gonflement
+d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de Fontainebleau
+est aqueux et frais; celui de Majorque est
+sucré et charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre
+à boire. Ces grappes, dont quelques-unes pesaient de
+vingt à vingt-cinq livres, eussent fait l'admiration d'un
+peintre. C'était notre ressource dans les temps de
+disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher
+en nous le faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils
+ne savaient pas que, comparativement au nôtre, ce
+n'était rien encore; et nous avions le plaisir de nous
+moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus,
+nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable
+fruit que je sache.</p>
+
+<p>Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je
+le répète, contraires et même funestes à l'un de nous,
+les autres l'eussent trouvée fort acceptable en elle-même.
+Nous avions réussi même à Majorque, même
+dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec
+les paysans les plus rusés du monde, à nous créer une
+sorte de bien-être. Nous avions des vitres, des portes et
+un poêle, un poêle unique en son genre, que le premier
+forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui
+nous coûta cent francs. C'était tout simplement un
+cylindre de fer avec un tuyau qui passait par la fenêtre.
+Il fallait bien une heure pour l'allumer, et à peine
+l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert
+longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les
+rouvrir presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En
+outre, le soi-disant fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en
+guise de mastic, d'une matière dont les Indiens enduisent
+leurs maisons et même leurs personnes par dévotion,
+la vache étant réputée chez eux, comme on sait,
+un animal sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put
+être cette odeur sainte, j'atteste qu'au feu elle est peu
+délectable pour les sens. Pendant un mois que ce mastic
+mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans
+un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les
+adulateurs. J'avais beau chercher dans ma mémoire par
+quelle faute de ce genre j'avais pu mériter un pareil supplice,
+quel pouvoir j'avais encensé, quel pape ou quel
+roi j'avais encouragé dans son erreur par mes flatteries;
+je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier
+de la chambre sur la conscience, pas même une
+révérence à un gendarme ou à un journaliste!</p>
+
+<p>Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du
+benjoin exquis, reste de la provision de parfums dont
+on encensait naguère, dans l'église de son couvent,
+l'image de la Divinité; et cette émanation céleste combattit
+victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons
+du huitième fossé de l'enfer.</p>
+
+<p>Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle
+irréprochables, des matelas peu mollets, plus chers
+qu'à Paris, mais neufs et propres, et de ces grands et
+excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée
+que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une
+dame française, établie dans le pays, avait eu la bonté
+de nous céder quelques livres de plumes qu'elle avait fait
+venir pour elle de Marseille et dont nous avions fait
+deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand
+luxe dans une contrée où les oies passent pour des êtres
+fantastiques, et ou les poulets ont des démangeaisons
+même en sortant de la broche.</p>
+
+<p>Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises
+de paille comme celles qu'on voit dans nos chaumières
+de paysans, et un sofa voluptueux en bois blanc avec des
+coussins de toile à matelas rembourrés de laine. Le sol,
+très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert
+de ces nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un
+gazon jauni par le soleil, et de ces belles peaux
+de moutons à longs poils, d'une finesse et d'une blancheur
+admirables, qu'on prépare fort bien dans le pays.</p>
+
+<p>Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a
+point d'armoires dans les anciennes maisons de Majorque,
+et surtout dans les cellules de chartreux. On y
+serre ses effets dans de grands coffres de bois blanc. Nos
+malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles
+très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui
+nous avait servi de tapis de pied en voyage, devint une
+portière somptueuse devant l'alcôve, et mon fils orna le
+poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de Felanitz,
+dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.</p>
+
+<p>Felanitz est un village de Majorque qui mériterait
+d'approvisionner l'Europe de ces jolis vases, si légers
+qu'on les croirait de liège, et d'un grain si fin qu'on en
+prendrait l'argile pour une matière précieuse. On fait
+là de petites cruches d'une forme exquise dont on se
+sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un
+état de fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse
+que l'eau s'échappe à travers les flancs du vase, et qu'en
+moins d'une demi-journée il est vide. Je ne suis pas
+physicien le moins du monde, et peut-être la remarque
+que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a
+semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent
+paru enchanté: nous le laissions rempli d'eau sur le
+poêle, dont la table en fer était presque toujours rouge,
+et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie par les pores
+du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque brûlante,
+ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte
+d'eau, cette eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur
+du poêle fit noircir le bois qu'on posait dessus.</p>
+
+<p>Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie
+sur la muraille extérieure, était plus satisfaisant pour
+des yeux d'artistes que toutes les dorures de nos Sèvres
+modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux mains des
+douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre
+cents francs de contribution, remplissait la voûte élevée et
+retentissante de la cellule d'un son magnifique. Enfin, le
+sacristain avait consenti à transporter chez nous une belle
+grande chaise gothique sculptée en chêne, que les rats
+et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des Chartreux,
+et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en
+même temps que ses découpures légères et ses aiguilles
+effilées, projetant sur la muraille, au reflet de la lampe
+du soir, l'ombre de sa riche dentelle noire et de ses clochetons
+agrandis, rendaient à la cellule tout son caractère
+antique et monacal.</p>
+
+<p>Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de <i>Son-Vent</i>,
+ce riche personnage qui nous avait loué sa maison
+en cachette, parce qu'il n'était pas convenable qu'un
+citoyen de Majorque eût l'air de spéculer sur sa propriété,
+nous avait fait un esclandre et menacés d'un
+procès pour avoir brisé chez lui (<i>estropeado</i>) quelques
+assiettes de terre de pipe qu'il nous fit payer comme des
+porcelaines de Chine. En outre, il nous fit payer (toujours
+par menace) le <i>badigeonnage</i> et le <i>repicage</i>
+de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume.
+A quelque chose malheur est bon, car il s'empressa de
+nous vendre le linge de maison qu'il nous avait loué;
+et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce que nous
+avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que
+nous eussions payé son vieux linge comme du neuf.
+Grâce à lui, nous ne fûmes donc pas forcés de semer du
+lin pour avoir un jour des draps et des nappes, comme
+ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses pages.</p>
+
+<p>Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que
+je rapporte des vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas
+conservé plus de ressentiment que ma bourse de regret;
+mais personne ne contestera que ce qu'il y a de plus
+intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes;
+et quand je dirai que je n'ai pas eu une seule
+relation d'argent, si petite qu'elle fût, avec les Majorquins,
+où je n'aie rencontré de leur part une mauvaise
+foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai
+qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant
+d'être indignés de notre peu de foi, on conviendra
+que la piété des âmes simples, si vantée par certains
+conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la chose
+la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il
+doit être permis de désirer une autre manière de comprendre
+et d'honorer Dieu. Quant à moi, à qui l'on a
+tant rebattu les oreilles de ces lieux communs: que c'est
+un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée
+et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la
+place; que les peuples qui ne sont point infectés du poison
+de l'examen philosophique et de la frénésie révolutionnaire
+sont seuls moraux, hospitaliers, sincères;
+qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des
+vertus antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu
+plus qu'ailleurs, je l'avoue, de ces graves objections.
+Lorsque je voyais mes petits enfants, élevés dans l'abomination
+de la désolation de la philosophie, servir et
+assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au
+milieu de cent soixante mille Majorquins qui se seraient
+détournés avec la plus dure inhumanité, avec la plus
+lâche terreur, d'une maladie réputée contagieuse, je me
+disais que ces petits scélérats avaient plus de raison et
+de charité que toute cette population de saints et d'apôtres.
+Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de
+dire que je commettais un grand crime en exposant mes
+enfants à la contagion, et que, pour me punir de mon
+aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je
+leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous
+avait la peste, les autres ne s'écarteraient pas de son
+lit; que ce n'était pas l'usage en France, pas plus depuis
+la révolution qu'auparavant, d'abandonner les malades;
+que des prisonniers espagnols affectés des maladies les
+plus intenses et les plus pernicieuses avaient traversé
+nos campagnes du temps des guerres de Napoléon, et
+que nos paysans, après avoir partagé avec eux leur gamelle
+et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et s'étaient
+tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été
+victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion,
+ce qui n'avait pas empêché les survivants de pratiquer
+l'hospitalité et la charité: le Majorquin secouait
+la tête et souriait de pitié. La notion du dévouement
+envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa
+cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance
+envers un étranger.</p>
+
+<p>Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île
+ont été émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement
+du fermier majorquin. Ils ont écrit avec
+admiration que, s'il n'y avait pas d'auberge en ce pays,
+il n'en était pas moins facile et agréable de parcourir
+des campagnes où une simple recommandation suffit
+pour qu'on soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple
+recommandation est un fait assez important, ce me
+semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que toutes les
+castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont
+dans une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de
+bons et faciles rapports, où la charité religieuse et la
+sympathie humaine n'entrent cependant pour rien. Quelques
+mots expliqueront cette situation financière.</p>
+
+<p>Les nobles sont riches quant au fonds, indigents
+quant au revenu, et ruinés grâce aux emprunts. Les
+juifs, qui sont nombreux, et riches en argent comptant,
+ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, et
+l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers
+ne sont plus que de nobles représentants chargés
+de se faire les uns aux autres, ainsi qu'aux rares étrangers
+qui abordent dans l'île, les honneurs de leurs domaines
+et de leurs palais. Pour remplir dignement ces
+fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la
+bourse des juifs, et chaque année la boule de neige
+grossit. J'ai dit précédemment combien le revenu des
+terres est paralysé à cause du manque de débouchés et
+d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les
+pauvres chevaliers à consommer lentement et paisiblement
+leur ruine sans déroger au luxe, je ferais mieux de
+dire à l'indigente prodigalité de leurs ancêtres. Les agioteurs
+sont donc dans un rapport continuel d'intérêts avec
+les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages,
+en vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.</p>
+
+<p>Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à
+cette division dans sa créance, paie à son seigneur le
+moins possible et au banquier le plus qu'il peut. Le
+seigneur est dépendant et résigné, le juif est inexorable,
+mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande
+tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but
+avec un génie diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur
+une propriété, il faut que pièce à pièce elle vienne toute
+à lui, et son intérêt est de se rendre nécessaire jusqu'à
+ce que la dette ait atteint la valeur du capital. Dans vingt
+ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs
+pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils
+ont fait chez nous, et relever leur tête encore courbée et
+humiliée hypocritement sous les dédains mal dissimulés
+des nobles et l'horreur puérile et impuissante des prolétaires.
+En attendant, ils sont les vrais propriétaires du
+terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne
+vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant
+de tendresse, il tire à soi les dernières bribes de sa
+fortune. Il est donc intéressé à satisfaire ces deux puissances,
+et même à leur complaire en toutes choses, afin
+de n'être pas écrasé entre les deux.</p>
+
+<p>Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble,
+soit par un riche (et par quels autres le seriez-vous,
+puisqu'il n'y a point là de classe intermédiaire?), et à
+l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès. Mais
+essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation,
+et vous verrez!</p>
+
+<p>Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de
+la bonté, des moeurs paisibles, une nature calme et patiente.
+Il n'aime point le mal, il ne connaît pas le bien.
+Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à mériter le
+paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité.
+Il n'est pas plus haïssable qu'un boeuf ou un mouton,
+car il n'est guère plus homme que les êtres endormis
+dans l'innocence de la brute. Il récite des prières, il est
+superstitieux comme un sauvage; mais il mangerait son
+semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de
+son pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il
+trompe, rançonne, ment, insulte et pille, sans le moindre
+embarras de conscience. Un étranger n'est pas un homme
+pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à son compatriote:
+au-delà des mers l'humanité n'existe dans les
+desseins de Dieu que pour apporter de petits profits aux
+Majorquins.</p>
+
+<p>Nous avions surnommé Majorque <i>l'île des Singes,</i>
+parce que, nous voyant environnés de ces bêtes sournoises,
+pillardes et pourtant innocentes, nous nous
+étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de
+rancune et de dépit que n'en causent aux Indiens les
+jockos et les orangs espiègles et fuyards.</p>
+
+<p>Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir
+des créatures revêtues de la forme humaine, et marquées
+du sceau divin, végéter ainsi dans une sphère qui
+n'est point celle de l'humanité présente. On sent bien
+que cet être imparfait est capable de comprendre, que
+sa race est perfectible, que son avenir est le même que
+celui des races plus avancées, et qu'il n'y a là qu'une
+question de temps, grande à nos yeux, inappréciable
+dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment
+de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée
+par les chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète
+guère la Providence, épouvante et contriste notre existence
+d'un jour. Nous sentons par le coeur, par l'esprit,
+par les entrailles, que la vie de tous les autres est liée à
+la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer
+ou d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister
+et d'être assistés. Le sentiment d'une supériorité
+intellectuelle et morale sur d'autres hommes ne réjouit
+que le coeur des orgueilleux. Je m'imagine que tous les
+coeurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler,
+mais élever à eux, en un clin d'oeil, tout ce qui est
+au-dessous d'eux, afin de vivre enfin de la vraie vie de
+sympathie, d'échange, d'égalité et de communauté, qui
+est l'idéal religieux de la conscience humaine.</p>
+
+<p>Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les
+coeurs, et que ceux de nous qui le combattent et croient
+l'étouffer par des sophismes, en ressentent une souffrance
+étrange, amère, à laquelle ils ne savent pas donner
+un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent
+quand ils ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent
+et s'affligent de leur tendre vainement la main; et ceux
+qui ne veulent aider personne sont dévorés de l'ennui
+et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils retombent
+dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous
+des premiers.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que
+dans un désert, et quand la subsistance de chaque jour
+était conquise, moyennant la guerre aux <i>singes</i>, nous
+nous asseyions en famille pour en rire autour du poêle.
+Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait
+dans mon sein les efforts de gaieté et de sérénité.
+L'état de notre malade empirait toujours; le vent pleurait
+dans le ravin, la pluie battait nos vitres, la voix du
+tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait jeter sa
+note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants.
+Les aigles et les vautours, enhardis par le brouillard,
+venaient dévorer nos pauvres passereaux jusque sur le
+grenadier qui remplissait ma fenêtre. La mer furieuse
+retenait les embarcations dans les ports; nous nous sentions
+prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute
+sympathie efficace. La mort semblait planer sur nos têtes
+pour s'emparer de l'un de nous, et nous étions seuls à
+lui disputer sa proie. Il n'y avait pas une seule créature
+humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire le
+pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu
+danger de son voisinage. Cette pensée d'hostilité
+était affreusement triste. Nous nous sentions bien assez
+forts pour remplacer les uns pour les autres, à force de
+soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie
+qui nous étaient déniées; je crois même que dans de
+telles épreuves le coeur grandit et l'affection s'exalte,
+retrempée de toute la force qu'elle puise dans le sentiment
+de la solidarité humaine. Mais nous souffrions dans
+nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne
+comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin
+d'être plaints par eux, il nous fallait ressentir la plus
+douloureuse pitié.</p>
+
+<p>J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune
+notion scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu
+être médecin, et grand médecin, pour soigner la maladie
+dont toute la responsabilité pesait sur mon coeur.</p>
+
+<p>Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en
+doute ni le zèle ni le talent, se trompait, comme tout
+médecin, même des plus illustres, peut se tromper, et
+comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est
+trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation
+nerveuse qui produisait plusieurs des phénomènes
+d'une phtisie laryngée.</p>
+
+<p>Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains
+moments, et qui ne voyait pas les symptômes
+contraires, évidents pour moi à d'autres heures, s'était
+prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques,
+pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes
+ces choses étaient absolument contraires, et la saignée
+eût été mortelle. Le malade en avait l'instinct, et moi,
+qui, sans rien savoir de la médecine, ai soigné beaucoup
+de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais
+pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me
+tromper, et de lutter contre les affirmations d'un homme
+de l'art; et quand je voyais la maladie empirer, j'étais
+véritablement livré à des angoisses que chacun doit
+comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et
+si vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait
+une voix qui me disait jusque dans mon sommeil: Une
+saignée le tuerait, et si tu l'en préserves, il ne mourra
+pas. Je suis persuadé que cette voix était celle de la
+Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des
+Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi,
+je remercie le ciel de ne m'avoir pas ôté la confiance qui
+nous a sauvés.</p>
+
+<p>Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous
+en vîmes les mauvais effets, nous nous y conformâmes
+aussi peu que possible, mais malheureusement il n'y
+eut guère à opter entre les épices brûlantes du pays et
+la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes
+par la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur,
+assez rare à Majorque pour n'en produire aucun. Nous
+pensions encore à cette époque que le lait ferait merveille,
+et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y
+a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre
+qu'on nous vendait était toujours bu en chemin par les
+enfants qui nous l'apportaient, ce qui n'empêchait pas
+que le vase ne nous arrivât plus plein qu'au départ.
+C'était un miracle qui s'opérait tous les matins pour le
+pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière
+dans la cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine.
+Pour mettre fin à ces prodiges, nous nous procurâmes
+une chèvre. C'était bien la plus douce et la plus aimable
+personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique,
+au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes,
+le nez très-busqué et les oreilles pendantes. Ces
+animaux diffèrent beaucoup des nôtres. Ils ont la robe
+du chevreuil et le profil du mouton; mais ils n'ont pas
+la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes enjouées.
+Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie.
+Ces chèvres diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles
+ont les mamelles fort petites et donnent fort peu de lait.
+Quand elles sont dans la force de l'âge, ce lait a une
+saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup
+de cas, mais qui nous parut repoussante.</p>
+
+<p>Notre amie de la Chartreuse en était à sa première
+maternité; elle n'avait pas deux ans, et son lait était
+fort délicat; mais elle en était fort avare, surtout lorsque,
+séparée du troupeau avec lequel elle avait coutume,
+non de gambader (elle était trop sérieuse, trop
+majorquine pour cela), mais de rêver au sommet des
+montagnes; elle tomba dans un spleen qui n'était pas
+sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de bien
+belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques,
+naguère cultivées par les chartreux, croissaient encore
+dans les rigoles de notre parterre: rien ne la consola
+de sa captivité. Elle errait éperdue et désolée dans les
+cloîtres, poussant des gémissements à fendre les pierres.
+Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis
+dont la laine blanche et touffue avait six pouces de long,
+une de ces brebis comme on n'en voit chez nous que
+sur la devanture des marchands de joujoux ou sur les
+éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne
+lui rendit un peu de calme, et nous donna elle-même
+un lait assez crémeux. Mais à elles deux, et quoique bien
+nourries, elles en fournissaient une si petite quantité,
+que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la
+Maria-Antonia, la <i>niña</i> et la Catalina rendaient à notre
+bétail. Nous le mîmes sous clef dans une petite cour au
+pied du clocher, et nous eûmes le soin de traire nous-mêmes.
+Ce lait, des plus légers, mêlé à du lait d'amandes
+que nous pilions alternativement, mes enfants et moi,
+faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous
+n'en pouvions guère avoir d'autre. Toutes les drogues de
+Palma étaient d'une malpropreté intolérable. Le sucre
+mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne est noir, huileux,
+et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont
+pas l'habitude.</p>
+
+<p>Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous
+aperçûmes des violettes dans le jardin d'un riche fermier.
+Il nous permit d'en cueillir de quoi faire une infusion,
+et, quand nous eûmes fait notre petit paquet,
+il nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou
+majorquin, qui vaut trois sous de France.</p>
+
+<p>A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer
+nos chambres et de faire nos lits nous-mêmes quand
+nous tenions à dormir la nuit; car la servante majorquine
+ne pouvait y toucher sans nous communiquer
+aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes
+propriétés que mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir
+observer sur le dos d'un poulet rôti. Il nous restait
+à peine quelques heures pour travailler et pour nous
+promener; mais ces heures étaient bien employées. Les
+enfants étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions
+ensuite qu'à mettre le nez hors de notre lanière pour
+entrer dans les paysages les plus variés et les plus admirables.
+A chaque pas, au milieu du vaste cadre des
+montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite
+chapelle sur un rocher escarpé, un bosquet de rosages
+jeté à pic sur une pente lézardée, un ermitage auprès
+d'une source pleine de grands roseaux, un massif d'arbres
+sur d'énormes fragments de roches mousseuses et
+brodées de lierre. Quand le soleil daignait se montrer
+un instant, toutes ces plantes, toutes ces pierres et tous
+ces terrains lavés par la pluie prenaient une couleur
+éclatante et des reflets d'une incroyable fraîcheur.</p>
+
+<p>Nous fîmes surtout deux promenades remarquables.
+Je ne me rappelle pas la première avec plaisir, quoiqu'elle
+fût magnifique d'aspects. Mais notre malade,
+alors bien portant (c'était au commencement de notre
+séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit
+une fatigue qui détermina l'invasion de sa maladie.
+Notre but était un ermitage situé au bord de la mer,
+à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes le bras
+droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par
+un chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à
+la côte nord de l'île. A chaque détour du sentier, nous
+eûmes le spectacle grandiose de la mer, vue à des profondeurs
+considérables, au travers de la plus belle végétation.
+C'était la première fois que je voyais des rives
+fertiles, couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la
+première vague, sans falaises pâles, sans grèves désolées
+et sans plage limoneuse. Dans tout ce que j'ai vu des
+côtes de France, même sur les hauteurs de Port-Vendres,
+où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a toujours
+semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant
+vanté de Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés
+d'énormes lézards qui sortent par milliers sous vos
+pieds, et semblent vous poursuivre de leur nombre toujours
+croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant,
+à Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages,
+une ceinture de varechs gluants et une arène stérile nous
+gâtent les approches de la mer. A Majorque, je la vis
+enfin comme je l'avais rêvée, limpide et bleue comme le
+ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir
+régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est
+inappréciable, vue d'une certaine hauteur, et encadrée
+de forêts d'un vert sombre. Chaque pas que nous faisions
+sur la montagne sinueuse nous présentait une nouvelle
+perspective toujours plus sublime que la dernière. Néanmoins,
+comme il nous fallut redescendre beaucoup pour
+atteindre l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle,
+n'eut pas le caractère de grandeur que je lui trouvai
+en un autre endroit de la côte quelques mois plus tard.</p>
+
+<p>Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre
+ou cinq n'avaient aucune poésie. Leur habitation est
+aussi misérable et aussi sauvage que leur profession le
+comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous les
+trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la
+mer s'étend sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement
+les plus stupides du monde. Ils ne portaient
+aucun costume religieux. Le supérieur quitta sa
+bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége; ses
+cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque.
+Il nous parla des austérités de la vie qu'il menait,
+et surtout du froid intolérable qui régnait sur ce
+rivage; mais quand nous lui demandâmes s'il y gelait
+quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre
+ce que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans
+aucune langue, et n'avait jamais entendu parler de pays
+plus froids que l'île de Majorque. Cependant il avait une
+idée de la France pour avoir vu passer la flotte qui marcha
+en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus
+beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle
+de sa vie. Il nous demanda si les Français avaient réussi
+à prendre Alger; et quand nous lui eûmes dit qu'ils venaient
+de prendre Constantine, il ouvrit de grands yeux
+et s'écria que les Français étaient un grand peuple.</p>
+
+<p>Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre,
+où nous vîmes le doyen des ermites. Nous le prîmes
+pour un centenaire, et fûmes surpris d'apprendre qu'il
+n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un
+état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement
+à fabriquer des cuillers de bois avec des
+mains terreuses et tremblantes. Il ne fit aucune attention
+à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le prieur l'ayant
+appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour
+de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement.
+Il y avait toute une vie d'abaissement intellectuel
+sur cette figure décomposée, dont je détournai les
+yeux avec empressement, comme de la chose la plus
+effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur
+fîmes l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant,
+et sont encore en grande vénération parmi les
+paysans, qui ne les laissent manquer de rien.</p>
+
+<p>En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par
+un vent violent qui nous renversa plusieurs fois, et qui
+rendit notre marche si fatigante que notre malade en fut
+brisé.</p>
+
+<p>La seconde promenade eut lieu quelques jours avant
+notre départ de Majorque, et celle-là m'a fait une impression
+que je n'oublierai de ma vie. Jamais le spectacle
+de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne sache pas
+qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois
+dans ma vie.</p>
+
+<p>Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait
+tout à coup. Nous étions au mois de février; tous
+les amandiers étaient en fleurs, et les prés se remplissaient
+de jonquilles embaumées. C'était, sauf la couleur
+du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence
+que l'oeil pût trouver entre les deux saisons; car
+les arbres de cette région sont vivaces pour la plupart.
+Ceux qui poussent de bonne heure n'ont point à subir
+les coups de la gelée; les gazons conservent toute leur
+fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée
+de soleil pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin
+avait un demi-pied de neige, la bourrasque balançait,
+sur nos berceaux treillagés, de jolies petites roses grimpantes,
+qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient
+pas moins de fort bonne humeur.</p>
+
+<p>Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la
+porte du couvent, un jour que notre malade était assez
+bien pour rester seul deux ou trois heures, nous nous
+mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir
+la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu
+la moindre curiosité, quoique mes enfants, qui couraient
+comme des chamois, m'assurassent que c'était le
+plus bel endroit du monde. Soit que la visite à l'ermitage,
+première cause de notre douleur, m'eût laissé
+une rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse
+pas à voir de la plaine un aussi beau déploiement de mer
+que je l'avais vu du haut de la montagne, je n'avais
+pas encore eu la tentation de sortir du vallon encaissé
+de Valldemosa.</p>
+
+<p>J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse
+la chaîne s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée
+monte entre ses deux bras élargis jusqu'à la mer. Or,
+en regardant tous les jours la mer monter à l'horizon
+bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement
+commettaient une erreur singulière: au lieu de
+voir que la plaine montait et qu'elle cessait tout à coup
+à une distance très-rapprochée de moi, je m'imaginais
+qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, et que
+le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment
+m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait
+de niveau avec la Chartreuse, fût plus basse de
+deux à trois mille pieds? Je m'étonnais bien quelquefois
+qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que je
+la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène,
+et je ne sais pas pourquoi je me permets quelquefois
+de me moquer des bourgeois de Paris, car j'étais
+plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais pas
+que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards
+était à quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la
+mer battait la base de l'île à une demi-heure du chemin
+de la Chartreuse. Aussi, quand mes enfants m'engageaient
+à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à
+deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il
+s'agissait de deux pas d'enfant, c'est-à-dire, dans la
+réalité, de deux pas de géant; car on sait que les enfants
+marchent par la tête, sans jamais se souvenir qu'ils ont
+des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit Poucet
+sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour
+du monde sans s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que
+nous n'atteindrions jamais ce rivage fantastique qui me
+semblait si loin. Mon fils prétendait savoir le chemin;
+mais, comme tout est chemin quand on a des bottes de
+sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus
+dans la vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que
+je ne pouvais pas, comme lui et sa soeur, enjamber les
+fossés, les haies et les torrents. Depuis un quart d'heure
+je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers
+la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à
+notre rencontre, et plus nous avancions, plus la mer
+semblait s'enfoncer et s'abîmer à l'horizon. Je crus enfin
+que nous lui tournions le dos, et je pris le parti de demander
+au premier paysan que je rencontrerais si, par
+hasard, il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi
+la mer.</p>
+
+<p>Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux,
+trois pastourelles, peut-être trois fées travesties, remuaient
+la crotte avec des pelles pour y chercher je ne
+sais quel talisman ou quelle salade. La première n'avait
+qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la
+même qui remue ses maléfices dans une casserole avec
+cette unique et affreuse dent. La seconde vieille était,
+selon toutes les apparences, Carabosse, la plus mortelle
+ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux
+nous firent une horrible grimace. La première avança
+sa terrible dent du côté de ma fille, dont la fraîcheur
+éveillait son appétit. La seconde hocha la tête et brandit
+sa béquille pour casser les reins à mon fils, dont la taille
+droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième,
+qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du
+fossé, et, jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de
+la main et se mit à marcher devant nous. C'était certainement
+une bonne petite fée; mais sous son travestissement
+de montagnarde il lui plaisait de s'appeler <i>Périca
+de Pier-Bruno</i>.</p>
+
+<p>Périca est la plus gentille créature majorquine que
+j'aie vue. Elle et ma chèvre sont les seuls êtres vivants
+qui aient gardé un peu de mon coeur à Valldemosa. La
+petite fille était crottée comme la petite chèvre eût rougi
+de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le
+gazon humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs,
+mais mignons comme ceux d'une Andalouse, et son joli
+sourire, son babil confiant et curieux, son obligeance désintéressée,
+nous la firent trouver aussi pure qu'une perle
+fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats,
+avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche.
+C'était la régularité de lignes et la beauté de plans de la
+statuaire grecque. Sa taille était fine comme un jonc, et
+ses bras nus, couleur de bistre. De dessous son rebozillo
+de grosse toile sortait sa chevelure flottante, et mêlée
+comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit
+à la lisière de son champ, puis nous fit traverser une
+prairie semée et bordée d'arbres et de gros blocs de rocher;
+et je ne vis plus du tout la mer, ce qui me fit
+croire que nous entrions dans la montagne, et que la
+malicieuse Périca se moquait de nous.</p>
+
+<p>Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui
+fermait le pré, et nous vîmes un sentier qui tournait autour
+d'une grosse roche en pain de sucre. Nous tournâmes
+avec le sentier, et, comme par enchantement,
+nous nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de
+l'immensité, avec un autre rivage à une lieue de distance
+sous nos pieds. Le premier effet de ce spectacle inattendu
+fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. Peu à peu
+je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier,
+quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais
+bien pour des pieds de chèvre. Ce que je voyais était si
+beau, que pour le coup j'avais, non pas des bottes de
+sept lieues, mais des ailes d'hirondelle dans le cerveau;
+et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles calcaires
+qui se dressaient comme des géants de cent pieds
+de haut le long des parois de la côte, cherchant toujours
+à voir le fond d'une anse qui s'enfonçait sur ma droite
+dans les terres, et où les barques de pêcheurs paraissaient
+grosses comme des mouches.</p>
+
+<p>Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous
+de moi que la mer toute bleue. Le sentier avait été
+se promener je ne sais où; la Périca criait au-dessus de
+ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à quatre
+pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et
+vis ma fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour
+l'interroger; et, quand j'eus fait un peu de réflexion,
+je m'aperçus que la terreur et le désespoir de ces enfants
+n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et je
+fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à
+moins que je n'eusse réussi à marcher à la renverse,
+comme une mouche sur le plafond; car les rochers où
+je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la base
+de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je
+vis le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus
+une peur épouvantable, et je me dépêchai de remonter
+avec eux; mais, quand je les eus en sûreté derrière
+un des gigantesques pains de sucre, il me prit une nouvelle
+rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de
+l'excavation.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais
+là, et mon imagination prenait le grand galop. Je
+descendis par un autre sentier, m'accrochant aux ronces
+et embrassant les aiguilles de pierre dont chacune marquait
+une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je commençais
+à entrevoir la bouche immense de l'excavation
+où les vagues se précipitaient avec une harmonie étrange.
+Je ne sais quels accords magiques je croyais entendre,
+ni quel monde inconnu je me flattais de découvrir, lorsque
+mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer
+violemment en arrière. Force me fut de tomber de la
+façon la moins poétique du monde, non pas en avant, ce
+qui eût été la fin de l'aventure et la mienne, mais assis
+comme une personne raisonnable. L'enfant me fit de si
+belles remontrances que je renonçai à mon entreprise,
+mais non pas sans un regret qui me poursuit encore;
+car mes pantoufles deviennent tous les ans plus lourdes,
+et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce jour-là
+repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.</p>
+
+<p>Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un
+autre, que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on
+rêve. Mais cela n'est absolument vrai qu'en fait d'art et
+d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie l'imagination
+paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus
+de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai
+le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle
+que je ne l'avais prévu, et je ne me souviens pas de
+l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je
+l'étais moi-même.</p>
+
+<p>Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu
+tourner le rocher. J'aurais peut-être vu là Amphitrite
+en personne sous une voûte de nacre et le front couronné
+d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu
+que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant
+de ravin en ravin comme des colonnes, les; autres pendantes
+comme des stalactites de caverne en caverne, et
+toutes affectant des formes bizarres et des attitudes fantastiques.
+Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais
+tous déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient
+sur l'abîme, et du fond, de cet abîme une autre
+montagne s'élevait à pic jusqu'au ciel, une montagne
+de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue d'une
+hauteur considérable, produit cette illusion, comme
+chacun sait, de paraître un plan vertical. L'explique
+qui voudra.</p>
+
+<p>Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes.
+Les plus belles liliacées du monde croissent dans ces rochers.
+A nous trois, nous arrachâmes enfin un oignon
+d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes point jusqu'à
+la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa
+en morceaux pour montrer à notre malade un fragment,
+gros comme sa tête, de cette plante merveilleuse. Périca,
+chargée d'un grand fagot qu'elle avait ramassé en
+chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et rapides,
+elle nous donnait à chaque instant par le nez,
+nous reconduisit jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai
+de venir jusqu'à la Chartreuse pour lui faire un petit
+présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter.
+Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais
+quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes
+une créature humaine douce, charmante et serviable
+sans arrière-pensée! Le soir nous étions tous réjouis de
+ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être
+sympathique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Entre ces deux promenades, la première et la dernière
+que nous fîmes à Majorque, nous en avions fait
+plusieurs autres que je ne me rappelle pas, de peur de
+montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour
+cette nature belle partout, et partout semée d'habitations
+pittoresques à qui mieux mieux, chaumières,
+palais, églises, monastères. Si jamais quelqu'un de nos
+grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je
+lui recommande la maison de campagne de la Granja de
+Fortuny, avec le vallon aux cédrats qui s'ouvre devant
+ses colonnades de marbre, et tout le chemin qui y conduit.
+Mais, sans aller jusque là, il ne saurait faire dix
+pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque
+angle du chemin, tantôt devant une citerne arabe
+ombragée de palmiers, tantôt devant une croix de pierre,
+délicat ouvrage du quinzième siècle, et tantôt à la lisière
+d'un bois d'oliviers.</p>
+
+<p>Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces
+antiques pères nourriciers de Majorque. Les Majorquins
+en font remonter la plantation la plus récente au temps
+de l'occupation de leur île par les Romains. C'est ce
+que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de
+prouver le contraire, quand même j'en aurais envie, et
+j'avoue que je n'en ai pas le moindre désir. A voir l'aspect
+formidable, la grosseur démesurée et les altitudes
+furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination
+les a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal.
+Quand on se promène le soir sous leur ombrage,
+il est nécessaire de bien se rappeler que ce sont là des arbres;
+car si on en croyait les yeux et l'imagination, on
+serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces monstres
+fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des
+dragons énormes, la gueule béante et les ailes déployées;
+les autres se roulant sur eux-mêmes comme des boas
+engourdis; d'autres s'embrassant avec fureur comme des
+lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop, emportant
+sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là
+un reptile sans nom qui dévore une biche pantelante;
+plus loin un satyre qui danse avec un bouc, moins laid
+que lui; et souvent c'est un seul arbre crevassé, noueux,
+tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de
+dix arbres distincts, et qui représente tous ces monstres
+divers pour se réunir en une seule tête, horrible
+comme celle des fétiches indiens, et couronnée d'une
+seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui
+jetteront un coup d'oeil sur les planches de M. Laurens
+ne doivent pas craindre qu'il ait exagéré la physionomie
+des oliviers qu'il a dessinés. Il aurait pu choisir des
+spécimens encore plus extraordinaires, et j'espère que le
+<i>Magasin pittoresque</i>, cet amusant et infatigable vulgarisateur
+des merveilles de l'art et de la nature, se
+mettra en route un beau matin pour nous en rapporter
+quelques échantillons de premier choix.</p>
+
+<p>Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés
+d'où l'on s'attend toujours à entendre sortir des voix
+prophétiques, et le ciel étincelant ou leur âpre silhouette
+se dessine si vigoureusement, il ne faudrait rien moins
+que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Les
+eaux limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes
+appelleraient Dupré. Des parties plus arrangées et où la
+nature, quoique libre, semble prendre, par excès de
+coquetterie, des airs classiques et fiers, tenteraient le
+sévère Corot. Mais pour rendre les adorables <i>fouillis</i>
+où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de
+vieux troncs et de guirlandes éplorées se penche sur la
+source mystérieuse où la cigogne vient tremper ses longues
+jambes, j'aurais voulu avoir, comme une baguette
+magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma
+poche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours, n'est point
+connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture, qui lui interdit
+depuis plusieurs années le droit d'exposer des chef-d'oeuvres.</blockquote>
+
+<p>Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin
+au seuil de son palais jauni et délabré, n'ai-je
+pas songé à Decamps, le grand maître de la caricature
+sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique,
+l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la
+gaieté, de la poésie, de la vie en un mot, aux murailles
+même! Les beaux enfants basanés qui jouaient dans
+notre cloître, en costume de moines, l'auraient diverti
+au suprême degré. Il aurait eu là des singes à discrétion,
+et des anges à côté des singes, des pourceaux à
+face humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux
+et non moins malpropres; Périca, belle comme Galatée,
+crottée comme un barbet, et riant au soleil comme
+tout ce qui est beau sur la terre.</p>
+
+<p>Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher
+artiste, que j'aurais voulu mener la nuit dans la montagne
+lorsque la lune éclairait l'inondation livide.</p>
+
+<p>Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec
+mon pauvre enfant de quatorze ans, mais où le courage
+ne lui manqua pas, non plus qu'à moi la faculté de
+voir comme la nature s'était faite ce soir-là archi-romantique,
+archi-folle et archi-sublime.</p>
+
+<p>Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi,
+au milieu des pluies de l'hiver, pour aller disputer le
+piano de Pleyel aux féroces douaniers de Palma. La
+matinée avait été assez pure et les chemins praticables;
+mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse
+recommença de plus belle. Ici, nous nous plaignons de
+la pluie, et nous ne savons ce que c'est: nos plus longues
+pluies ne durent pas deux heures; un nuage succède
+à un autre, et entre les deux il y a toujours un
+peu de répit. A Majorque, un nuage permanent enveloppe
+l'île, et s'y installe jusqu'à ce qu'il soit épuisé;
+cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre et
+cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution
+d'intensité.</p>
+
+<p>Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le
+birlocho, espérant arriver à la Chartreuse en trois heures.
+Nous en mîmes sept, et faillîmes coucher avec les
+grenouilles au sein de quelque lac improvisé. Le birlocho
+était d'une humeur massacrante; il avait fait mille
+difficultés pour se mettre en route: son cheval était
+déferré, son mulet boiteux, son essieu cassé, que sais-je!
+Nous commencions à connaître assez le Majorquin
+pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le forçâmes
+de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine
+du monde pendant les premières heures. Il ne chantait
+pas, il refusait nos cigares; il ne jurait même pas après
+son mulet, ce qui était bien mauvais signe; il avait
+la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, il avait
+commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins
+à lui connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus,
+nous eûmes bientôt rencontré le torrent, et nous y entrâmes,
+mais nous n'en sortîmes pas. Le bon torrent,
+mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur
+le chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une
+rivière dont les eaux bouillonnantes nous arrivaient de
+face, à grand bruit et au pas de course.</p>
+
+<p>Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur
+notre pusillanimité, vit que notre parti était pris, il
+perdit son sang-froid et commença à pester et à jurer à
+faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de pierres
+taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient
+si bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille
+de la fable. Puis, ne sachant où se promener,
+elles s'étaient répandues en flaques, puis en mares, puis
+en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne.
+Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni
+à quel diable se damner. Il prit un bain de jambes qu'il
+avait assez bien mérité, et dont il nous trouva peu disposés
+à le plaindre. La brouette fermait très-bien, et
+nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au
+dire de mon fils, <i>la marée montait</i>, nous allions au
+hasard, recevant des secousses effroyables, et tombant
+dans des trous dont le dernier semblait toujours devoir
+nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes si
+bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir
+avant de rendre l'âme: le birlocho se leva et se mit en
+devoir de grimper sur la berge du chemin qui se trouvait
+à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en reconnaissant,
+à la lueur du crépuscule, que cette berge
+n'était autre chose que le canal de Valldemosa, devenu
+fleuve, qui, de distance en distance, se déversait en
+cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi à un niveau
+inférieur.</p>
+
+<p>Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu
+peur pour mon compte, et grand'peur pour mon enfant.
+Je le regardai; il riait de la figure du birlocho, qui,
+debout, les jambes écartées sur son brancard, mesurait
+l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à
+nos dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai,
+je repris confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui
+l'instinct de sa destinée, et je m'en remis à ce pressentiment
+que les enfants ne savent pas dire, mais qui se
+répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil
+sur leur front.</p>
+
+<p>Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de
+nous abandonner à notre malheureux sort, se résigna à
+le partager, et devenant tout à coup héroïque: «N'ayez
+pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix paternelle.&mdash;Puis
+il fit un grand cri, et fouetta son mulet,
+qui trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore,
+et se releva enfin à demi noyé. La brouette s'enfonça
+de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de l'autre côté:
+«Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres, des
+bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve,
+comme un navire qui a touché les écueils sans
+se briser.</p>
+
+<p>Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il
+fallut recommencer cet essai de voyage nautique en
+carriole une douzaine de fois avant de gagner la montagne.
+Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le
+mulet, épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par
+le bruit du torrent et du vent dans la montagne, se mit
+à reculer jusqu'au précipice. Nous descendîmes pour
+pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait
+maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes
+ainsi pied à terre je ne sais combien de fois; et au bout
+de deux heures d'ascension, pendant lesquelles nous
+n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet s'étant acculé
+sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous
+prîmes le parti de laisser là l'homme, la voiture et la
+bête, et de gagner la Chartreuse à pied.</p>
+
+<p>Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide
+était un torrent impétueux contre lequel il fallait lutter
+avec de bonnes jambes. D'autres menus torrents improvisés,
+descendant du haut des rochers à grand bruit,
+débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait
+souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser
+à tout risque, dans la crainte qu'en un instant ils ne
+devinssent infranchissables. La pluie tombait à flots; de
+gros nuages plus noirs que l'encre voilaient à chaque
+instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des
+ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent
+impétueux, sentant la cime des arbres se plier jusque
+sur nos têtes, entendant craquer les sapins et rouler les
+pierres autour de nous, nous étions forcés de nous arrêter
+pour attendre, comme disait un poète narquois,
+que Jupiter eût mouché la chandelle.</p>
+
+<p>C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que
+vous eussiez vu, Eugène, le ciel et la terre pâlir et
+s'illuminer tour à tour des reflets et des ombres les plus
+sinistres et les plus étranges. Quand la lune reprenait
+son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur
+rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées
+sombres arrivaient comme des spectres avides pour l'envelopper
+dans les plis de leurs linceuls. Ils couraient
+sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous la montrer
+plus belle et plus secourable. Alors la montagne
+ruisselante de cascades et les arbres déracinés par la
+tempête nous donnaient l'idée du chaos. Nous pensions
+à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne sais quel
+rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel
+pinceau trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton
+et de l'Érèbe. Et à peine avions-nous contemplé
+ce tableau infernal qui posait en réalité devant nous,
+que la lune, dévorée par les monstres de l'air, disparaissait
+et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où
+nous semblions flotter nous-mêmes comme des nuages,
+car nous ne pouvions même pas voir le sol où nous hasardions
+les pieds.</p>
+
+<p>Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne,
+et nous fûmes hors de danger en quittant le cours
+des eaux. La fatigue nous accablait, et nous étions nu-pieds,
+ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures à
+faire cette dernière lieue.</p>
+
+<p>Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin
+put reprendre ses courses hebdomadaires à Barcelone.
+Notre malade ne semblait pas en état de soutenir
+la traversée, mais il semblait également incapable de
+supporter une semaine de plus à Majorque. La situation
+était effrayante; il y avait des jours où je perdais l'espoir
+et le courage. Pour nous consoler, la Maria-Antonia
+et ses habitués du village répétaient en choeur autour
+de nous les discours les plus édifiants sur la vie future.
+«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord
+parce qu'il est phtisique, ensuite parce qu'il ne se
+confesse pas.&mdash;S'il en est ainsi, quand il sera mort,
+nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme
+personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis
+s'arrangeront comme ils pourront. Il faudra voir comment
+ils se tireront de là; pour moi, je ne m'en mêlerai
+pas.&mdash;Ni moi.&mdash;Ni moi; et amen!»</p>
+
+<p>Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle
+hospitalité nous trouvâmes sur le navire majorquin.</p>
+
+<p>Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si
+pressés d'en finir pour toute l'éternité avec cette race
+inhumaine, que je n'eus pas la patience d'attendre la fin
+du débarquement. J'écrivis un billet au commandant de
+la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque.
+Quelques instants après, il vint nous chercher dans son
+canot, et nous nous rendîmes à bord du <i>Méléagre</i>.</p>
+
+<p>En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu
+avec la propreté et l'élégance d'un salon, en nous voyant
+entourés de figures intelligentes et affables, en recevant
+les soins généreux et empressés du commandant, du
+médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant
+la main de l'excellent et spirituel consul de France,
+M. Gautier d'Arc, nous sautâmes de joie sur le pont en
+criant du fond de l'âme: «Vive la France!» Il nous semblait
+avoir fait le tour du monde et quitter les sauvages
+de la Polynésie pour le monde civilisé.</p>
+
+<p>Et la morale de cette narration, puérile peut-être,
+mais sincère, c'est que l'homme n'est pas fait pour vivre
+avec des arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec
+la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, mais bien
+avec les hommes ses semblables.</p>
+
+<p>Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine
+que la solitude est le grand refuge contre les atteintes,
+le grand remède aux blessures du combat; c'est une
+grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend
+que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables,
+il n'est point d'admiration poétique ni de jouissances
+d'art capables de combler l'abîme qui se creuse
+au fond de l'âme.</p>
+
+<p>J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur
+bon enfant avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais
+croyez-moi, mes frères, nous avons le coeur trop aimant
+pour nous passer les uns des autres; et ce qu'il nous
+reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement;
+car nous sommes comme ces enfant d'un même
+sein qui se taquinent, se querellent, se battent même,
+et ne peuvent cependant pas se quitter.</p>
+<br><br>
+
+
+FIN D'UN HIVER A MAJORQUE
+<br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+The Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un hiver à Majorque
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: January 13, 2005 [EBook #14688]
+Last Updated: September 30, 2009
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE ***
+
+
+
+
+Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+ George Sand
+
+
+ UN HIVER A MAJORQUE
+
+
+NOTICE
+
+
+Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon ami François
+Rollinat, et sa raison d'être dans les réflexions qui ouvrent le
+chapitre IV; je ne saurais que les répéter: «Pourquoi voyager quand on
+n'y est pas forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes traversées
+sur un autre point de l'Europe méridionale, je m'adresse la même réponse
+qu'autrefois à mon retour de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant
+de voyager que de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque
+douleur à distraire ou quelque joug à secouer?»
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 25 août 1855.
+
+
+
+
+LETTRE
+D'UN EX-VOYAGEUR
+A UN AMI SÉDENTAIRE.
+
+
+Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, qu'emporté par le
+fier et capricieux _dada_ de l'indépendance, je n'ai pas connu de plus
+ardent plaisir en ce monde que celui de traverser mers et montagnes,
+lacs et vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai
+faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes
+appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas
+que tu n'en fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois:
+c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni
+ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacés sur les
+plaines neigeuses du pôle, ni les affreuses tempêtes essuyées sur
+mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des
+fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes
+pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures de cigare à la
+doublure de ton pourpoint.
+
+Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de mouvement
+physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors
+de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et
+que tu trouveras trop chèrement achetés quelques élans d'admiration et
+quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise fortune.
+
+Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la part des
+habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus
+comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour être publiée à la
+suite de mon récit; car le ton dont elle est conçue et l'aménité des
+reproches qui m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur
+l'hospitalité, le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard des
+étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: mais qui
+pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanité et de la
+sottise à publier les compliments qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas
+peut-être plus encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures
+dont on est l'objet?
+
+Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour compléter les
+détails que je te dois sur cette naïve population majorquine, qu'après
+avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de
+quarante, m'a-t-on dit, se réunirent pour composer à frais communs
+d'imagination un terrible factum contre l'_écrivain immoral_ qui s'était
+permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour
+l'éducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu'à eux tous
+ils eurent de l'esprit comme quatre.
+
+Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés contre moi; ils ont
+eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur façon d'agir, de
+parler et d'écrire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau
+pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les
+manières affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une
+compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommées, c'est
+parce que je ne me considère pas comme un personnage assez important
+pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis
+sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) qu'elles
+auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se
+croire comprises dans mes irrévérencieuses moqueries, et de douter de
+mes sentiments pour elles.
+
+Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé cependant quelques
+jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par
+mer de Port Vendres à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à
+vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver sur le
+rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions
+de respirer à Nîmes, mais qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur
+de l'été nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise de
+mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes
+horizons encadrés au loin de rimes tantôt noires et chauves, tantôt
+blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans
+que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien
+mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous
+ramener lestement sous les murs de la citadelle.
+
+Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays
+par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les
+villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant
+domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la
+ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher pour demander
+au voyageur la bourse ou la vie.
+
+Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de
+la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui
+descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle
+troupes de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal
+tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et
+chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve,
+les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en
+les voyant le mal de la faim.
+
+Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications
+élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres
+chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée
+grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de
+petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, attestaient
+qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En
+bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les
+traces récentes de l'attaque et de la défense.
+
+Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de
+Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et
+de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre.
+Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne
+par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se
+promenait au soleil sur la _rambla_, longue allée plantée d'arbres et
+de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et
+coquettes, occupées uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de
+leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant,
+lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant
+pas se douter de ce qui se passait de l'autre coté de leurs murailles.
+Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées,
+la ville livrée aux vigilantes promenades des _sérénos_, on n'entendait
+plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris
+sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore,
+qui, à intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités,
+de plusieurs points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien
+loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du
+matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux,
+et les bourgeois semblaient dormir profondément, pendant que le port
+s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter.
+
+Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander
+quels étaient ces bruits étranges et effrayants de la nuit, il vous
+était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il
+n'était pas prudent de s'en informer.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+I.
+
+Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine
+d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription
+taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.
+
+La prétention est un peu forte, si l'on considère la position
+géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à un certain point,
+si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiquèrent les
+premiers aux poëtes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva
+son admirable drame de _Manfred_.
+
+On peut dire en général, et en se plaçant au point de vue de la mode,
+que la Suisse n'a été découverte par le beau monde et par les artistes
+que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable
+Christophe Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien observé
+M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme dans notre langue.
+
+N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques à
+l'immortalité, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai
+trouvé que j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les
+deux Anglais de la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir
+découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il
+ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque
+roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte, ou
+tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner
+envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me
+sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là, je
+renonçai à la gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le
+granit ni sur le papier.
+
+Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que
+j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette
+découverte; car chacun, après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait
+pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui;
+car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et
+un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire,
+l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne
+songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du
+dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux
+amateurs de voyages.
+
+Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes souvenirs, c'est
+parce que j'ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli
+volume intitulé:
+
+_Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens_.
+
+Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses
+palmiers, ses aloès, ses monuments arabes et ses costumes grecs.
+Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique, et je
+retrouvais toutes mes impressions effacées déjà, du moins à ce que
+je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne
+réveillât en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et
+alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins
+celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent,
+laborieux, plein de rapidité et de conscience dans l'exécution, et
+auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais
+d'avoir découvert l'île de Majorque.
+
+Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, sur des rives où la
+mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup
+plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert.
+Néanmoins, si la civilisation européenne était arrivée à ce point de
+supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles
+des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la
+vapeur était organisée directement de chez nous vers ces parages,
+Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y
+rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des
+beautés aussi suaves et des grandeurs étranges et sublimes qui
+fourniraient à la peinture de nouveaux aliments.
+
+Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux
+artistes robustes de corps et passionnés d'esprit. Un temps viendra sans
+doute où les amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront
+aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à Genève.
+
+Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux
+monuments de la France, M. Laurens, livré maintenant à ses propres
+forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles
+il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un
+grand battement de cœur en touchant ces rives où tant de déceptions
+l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il
+allait chercher là, il devait le trouver, et toutes ses espérances
+furent réalisées; car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la
+peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a
+conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe,
+jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa
+_malpropreté grandiose_, comme dit Henri Heine à propos des femmes du
+marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche en
+végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, a tout autant de
+largeur, de calme et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel
+de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient.
+
+En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse
+donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une
+continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à
+reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle
+semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte des formes
+altières et bizarres; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous
+lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime
+du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant,
+le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise
+capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et, jusqu'au moindre
+cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de
+vanité pour le plaisir des yeux.
+
+Avant tout, nous donnerons une description très-succincte de la
+grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire
+géographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand
+on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et
+la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un étranger ne
+doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde,
+sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour
+s'être permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui
+plaisait, a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui
+l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur,
+résolu à compléter son album ailleurs que dans les prisons d'État de
+Majorque, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des
+sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les
+pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, je ne
+serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails
+qui nous ont été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes
+incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement
+entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent et se
+dénigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se résoudre à
+redresser quelques inexactitudes, sauf à en commettre beaucoup d'autres.
+Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne
+pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence par déclarer qu'il
+est incontestablement supérieur à tous ceux qui le précèdent.
+
+[Note 1: «La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage
+fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus.
+C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon
+dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine
+à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever,
+contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint
+à l'instant une prison pour moi.
+
+«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour
+démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir
+à la protection du consul français de Soller, et, quel que fût son
+empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles
+heures, gardé par le señor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, véritable
+dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à
+la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement
+militaire; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le
+talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur,
+excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son
+dévouement trop aveugle au salut de l'État. Il était bien naturel que ce
+pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare
+en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier
+ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon cœur d'avoir été
+pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution» (_Souvenirs d'un
+voyage d'art à l'île de Majorque_, par J.-B. Laurens.)]
+
+
+
+II.
+
+Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains,
+que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir
+été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement
+aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais
+appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs de nos géographes de
+l'établir, mais Palma.
+
+Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare,
+vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin,
+et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat
+et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues
+sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus voisin de la côte africaine,
+et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234
+milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et
+la moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000
+individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en
+contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque.
+
+[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y
+un paso de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las
+islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)]
+
+La température varie assez notablement suivant les diverses expositions.
+L'été est brûlant dans toute la plaine; mais la chaîne de montagnes qui
+s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son
+identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les
+points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent
+à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de
+l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le
+terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se trouva une seule
+fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres
+jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11.--Or,
+cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver
+ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une des plus
+froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et
+lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6
+ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et
+à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures,
+c'est-à-dire après que le soleil était couché pour nous derrière les
+pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait
+subitement à 9 et même à 8 degrés.
+
+Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines
+années, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité
+dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est
+sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers
+l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord
+la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes
+septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface
+inclinée du nord-ouest au sud-est, et la navigation, à peu près
+impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte,
+_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est
+facile et sûre au midi.
+
+ * * * * *
+
+Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon droit nommée par
+les anciens l'île dorée; est extrêmement fertile, et ses produits sont
+d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les
+habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour
+faire la pâtisserie blanche et légère, appelée _pan de Mallorca_. Les
+Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à
+plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le
+plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si
+cette spéculation leur est fort avantageuse.
+
+Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée,
+l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination
+et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où
+l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée, est à l'état
+d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et
+si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de
+l'homme, bras fort maigres et fort débiles, comparativement aux
+nôtres, suffisent à tout, mais avec une lenteur inouïe. Il faut une
+demi-journée, pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez
+nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes
+pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait
+gaiement sur ses épaules.
+
+Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence bien cultivé
+à Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misère; mais
+au milieu de tous les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel,
+leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos
+paysans.
+
+Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces
+peuples méridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur
+apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent
+l'absence d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale sérénité de
+la vie champêtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-même,
+mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque.
+
+Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne
+sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière
+est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit;
+son travail est une opération des muscles qu'aucun effort de son
+intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression
+de cette morne mélancolie qui l'accable à son insu, et dont la poésie
+nous frappe sans se révéler à lui. N'était la vanité qui l'éveille de
+temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de
+fête seraient consacrés au sommeil.
+
+Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis tracé. J'oublie que,
+dans la rigueur de l'usage, l'article géographique doit mentionner avant
+tout l'économie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier
+ressort, après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme.
+
+Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, j'ai
+trouvé à l'article Baléares cette courte indication que je confirme ici,
+sauf à revenir plus tard sur les considérations qui en atténuent la
+vérité: «Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes
+les îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux qui
+sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux,
+hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est
+presque inconnu chez eux.» En vérité, je reviendrai sur ce texte.
+
+Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a été
+prononcé dernièrement à la chambre quelques paroles (au moins
+imprudentes) sur l'occupation réalisable de Majorque par les Français,
+et je présume que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de
+nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des denrées
+qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des
+Majorquins.
+
+ * * * * *
+
+Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et
+qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits.
+Le principal commerce extérieur consiste en amandes, en oranges et en
+cochons. O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes,
+ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler votre souvenir à celui
+de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier
+que de vos fleurs embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui
+vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit.
+
+Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus
+beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus naïve
+admiration, le portrait d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et
+demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres. En ce
+temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas à Majorque de cette
+splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux était
+entravé par la rapacité des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le
+gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise des
+approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire, ces
+spéculateurs s'opposaient à toute exportation de bétail, et se
+réservaient la faculté d'une importation illimitée.
+
+Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du
+soin de leurs troupeaux. La viande se vendant à vil prix et le commerce
+extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à
+abandonner complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut
+rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les
+Arabes la possédaient, et où la seule montagne d'Arta comptait plus
+de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait
+rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque.
+
+Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses
+richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et
+particulièrement celles de Torella et de Galatzo, possédaient de
+son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait
+quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois
+magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, lors de
+l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de
+chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces
+bois furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements qui leur
+furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois, au lieu
+de les augmenter. Aujourd'hui la végétation est encore si abondante
+et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; mais
+aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme dans toute l'Espagne,
+l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le
+voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un
+régime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est
+fait, il se tait encore par habitude.
+
+Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le bétail ne s'est
+point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera pas, tant que le droit
+d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu
+de bœufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La
+viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal
+nourries et mal soignées; les chèvres, qui sont de race africaine, ne
+donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres.
+
+L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les
+Majorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue
+qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin
+de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux.
+J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se
+croient pas dignes de le manger: c'est absolument le même que nous
+cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent
+blé blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgré
+la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une
+supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes
+et à nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort
+barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; mais le
+cultivateur français a une persévérance et une énergie que le Majorquin
+mépriserait comme une agitation désordonnée.
+
+La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance à
+Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intérieur de l'île, ce
+commerce est loin d'avoir l'extension et l'activité nécessaires. Cinq
+cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire
+transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du centre à la
+côte, il faut dépenser presque autant que la valeur première. Cette
+considération fait négliger la culture de l'oranger dans l'intérieur du
+pays; Ce n'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des
+criques, où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres
+croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient partout, et dans notre
+montagne de Valdemosa, une des plus froides régions de l'île, nous
+avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que
+celles de Soller. A la Granja, dans une autre région montagneuse, nous
+avons cueilli des limons gros comme la tête. Il me semble qu'à elle
+seule l'île de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute
+la France, au même prix que les détestables oranges que nous tirons
+d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, tant vanté à Majorque, est
+donc, comme le reste, entravé par une négligence superbe.
+
+On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont
+certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les
+Majorquins, grâce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement.
+Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse
+qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter
+abondamment qu'en Espagne, où le goût de cette huile infecte règne
+également. Mais l'Espagne elle-même est très-riche en oliviers, et si
+Majorque lui fournit de l'huile, ce doit être à fort bas prix.
+
+Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous
+l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. Si notre fabrication
+était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la
+navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction,
+nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la
+payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur
+de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de
+paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques
+tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres
+d'huile d'œillet et de colza pour nous l'offrir au _prix coûtant_; mais
+il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur
+du climat, si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la
+procurer meilleure à bon marché.
+
+Que nos _assentistes_ français ne s'effraient pourtant pas trop: nous
+promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général, de
+nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils
+ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément
+l'amélioration qui vient de l'étranger, et surtout de la France, que je
+ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent
+pas en général) ils se résoudraient à changer quelque chose au procédé
+qu'ils tiennent de leurs pères[3].
+
+[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île
+de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs,
+tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition
+de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par
+jour, et les murailles en sont imbibées. En pleine campagne, si vous
+êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur
+d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que
+derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une
+habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette
+odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un
+Majorquin sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci
+n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.]
+
+
+
+III.
+
+Ne sachant ni engraisser les bœufs, ni utiliser la laine, ni traire les
+vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu'il méprise
+l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser
+en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie;
+ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant chez lui
+et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne
+s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses
+armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que
+de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas
+nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans
+toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un
+gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le
+Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet
+et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son
+patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout sauver.
+L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère
+du salut, a commencé.
+
+Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge
+du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'âge de
+l'éléphant.
+
+Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue
+du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille
+apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus
+de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le
+plus bel exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des
+goûts et des mœurs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à
+Majorque des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque
+là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées;
+les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et
+conservés, et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et
+déraisonnable, a été établie de l'île au continent.
+
+C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si
+j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et
+périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de
+l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.
+
+On a acheté en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de
+taille à lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages;
+mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine
+deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à
+Barcelone.
+
+Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs
+(je ne parle point des passagers) sont traités à bord, et avec quel
+amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable
+homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris
+tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager
+se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son
+de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez
+bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire, son mari
+est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans
+le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France,
+ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie
+pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons
+aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée
+d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie qu'il faut
+combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute
+sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients, le capitaine
+en personne, armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière
+lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous
+la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant
+toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon
+paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette
+émotion violente l'influence funeste du roulis.
+
+Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au mois de mars, il
+faisait une chaleur étouffante; cependant il ne nous fut point possible
+de mettre le pied sur le pont. Quand même nous eussions bravé le danger
+d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le
+capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par
+notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières
+heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient
+un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie à une noire
+mélancolie. Alors on leur administra le fouet, et régulièrement, à
+chaque quart d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs
+si épouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés,
+de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements
+que l'émulation inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que
+le troupeau dévorait l'équipage.
+
+Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement à nous
+séparer d'une société aussi étrange, et j'avoue que celle des insulaires
+commençait à me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut
+permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous
+eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût
+soucié, tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du
+roulis.
+
+Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était
+dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de
+sommeil n'avaient pas contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine
+n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire
+coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon
+le préjugé espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme
+pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade, il
+désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le renvoyâmes à ses cochons;
+et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur _le
+Phénicien_, un magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous
+comparions le dévouement du Français à l'hospitalité de l'Espagnol.
+Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disputé un lit à un mourant; le
+capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couché,
+avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand
+je voulus solder notre passade, le Français me fit observer que je lui
+donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double.
+
+D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de
+ce _globe terraqué_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le
+mal moral n'est, dans l'humanité, que le résultat du mal matériel. La
+souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous
+les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par conséquent il
+croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi
+et de charité.--Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent
+il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous
+voyons que là où il a pu être grand, il a montré que la grandeur était
+en lui; mais il est homme, et, dans la vie privée, là où l'homme doit
+succomber, il succombe.
+
+J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels
+qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on
+me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des
+pourceaux. La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop
+bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver
+personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux;
+car je croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas
+à pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de réflexions
+viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres
+sentiers de Majorque.
+
+
+
+IV.
+
+Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, _que
+diable alliez-vous faire sur cette maudite galère?_--Je voudrais bien
+entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant
+je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque,
+_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivité_ fortuite sans
+laquelle l'_objectivité_ majorquine ne se fût point révélée sous de
+certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au
+lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme
+une chose toute passive, comme une lunette d'approche à travers laquelle
+il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit
+volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je
+le supplie en outre d'être bien persuadé que je n'ai pas la prétention
+de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu
+philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à
+cet égard, on me rendra la justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la
+moindre préoccupation de moi-même.
+
+Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette
+galère, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de
+voyager.--Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque
+vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends
+d'ici me répondre ce que je répondrais à votre place: Je voyage pour
+voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais,
+enfin, qui vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux
+parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?--Le besoin de
+voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là,
+pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y
+cédons tous, même après avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-même
+monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se
+contenter de rien?
+
+Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire
+à votre place. C'est que nous ne sommes réellement bien nulle part en ce
+temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot
+vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus
+souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel:
+ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus amèrement que
+ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son
+train, poursuivant son œuvre dans nos pauvres cœurs, et nous soufflant
+toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idéal.
+
+L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le
+défendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son côté où il
+lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le
+plus grand nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un
+peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt nous fuyons, car
+il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est
+celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à
+secouer? Aucun.
+
+Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse
+est incapable, je le soutiens, de rester longtemps à la même place sans
+souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il
+faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), il s'imagine
+ajouter quelque chose à son bonheur en voyageant; les amants, les
+nouveaux époux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs
+et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dépérir
+est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en va chercher bien vite
+au loin quelque nid pour aimer ou quelque gîte pour mourir.
+
+À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement des populations, et
+que je me représente dans l'avenir les hommes attachés au pays, à la
+terre, à la maison comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence
+et la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, il me
+semble que les chemins de fer ne sont pas destinés à promener d'un point
+du globe à l'autre des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une
+activité maladive.
+
+Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, par conséquent plus
+calme et plus éclairée, ayant deux vies: l'une, sédentaire, pour le
+bonheur domestique, les devoirs de la cité, les méditations studieuses,
+le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange loyal
+qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour
+les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la
+propagation des idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des
+voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange sympathique
+avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir là où il n'y
+aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre
+nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystère, de l'isolement, et
+par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables porte à nos
+impressions personnelles, soit douces, soit pénibles.
+
+Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que
+j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. Comme le temps manque
+pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je
+m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque
+retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni billets à écrire, ni
+journaux à parcourir, ni visites à recevoir; où je pourrais ne jamais
+quitter ma robe de chambre, où les jours auraient douze heures, où je
+pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me détacher
+du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer
+un ou deux ans à étudier un peu l'histoire et à apprendre ma langue par
+principes avec mes enfants.
+
+Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste de planter là un
+beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'à
+ses amis, pour aller dans quelque île enchantée vivre sans soucis, sans
+tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux?
+
+On peut dire sérieusement que le journalisme, cette première et cette
+dernière des choses, comme eût dit Ésope, a créé aux hommes une vie
+toute nouvelle, pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette
+voix de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil nous raconter
+comment l'humanité a vécu la veille, proclamant tantôt de grandes
+vérités, tantôt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun
+des pas de l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie
+collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgré toutes les
+taches et les misères qui s'y trouvent?
+
+Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble de nos pensées
+et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir
+dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des
+mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule
+question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente
+qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases
+minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres
+artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans
+les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques
+années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous
+trouverons portés?
+
+Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir
+de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique
+pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès
+accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand
+nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez
+quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que
+nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous
+nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour
+les morts.
+
+Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je
+prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le
+faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus
+possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que
+cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.
+
+
+
+V
+
+Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur
+comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris
+quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un
+grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver,
+de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui
+de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs
+monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté.
+
+[Illustration: Son Vent.]
+
+Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous
+vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le
+pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait
+grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des
+grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne
+pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à-terre pour les
+voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque
+par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ
+à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée
+emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_.
+
+A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus
+marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas
+coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour
+nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt
+dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien
+heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et
+rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments,
+du poivre et de l'ail à discrétion.
+
+En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions
+pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais œil,
+comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés
+en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en
+Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la
+vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le
+mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre
+vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous
+comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent
+d'hospitalité.
+
+Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile,
+qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à
+cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du
+continent.
+
+[Illustration]
+
+Palma.
+
+Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait
+tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien
+d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère
+patrie.
+
+A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les
+douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un
+impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants;
+à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on
+ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté
+peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé
+depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le
+besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part,
+difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais
+on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles.
+
+[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait
+de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de
+l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le
+laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire
+passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au
+moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane,
+cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter
+les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne
+se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions
+le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu
+de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une
+autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.]
+
+Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour
+se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et
+tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas
+regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on
+vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais
+gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une
+indiscrétion grossière.
+
+Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je
+crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de
+***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus
+pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était
+offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me
+fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me
+hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi.
+
+J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part
+de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde,
+étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à
+l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur cœur, aucune (il
+est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et
+le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût
+pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et
+de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de
+l'accepter.
+
+Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les
+reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était
+impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût
+habitable.
+
+Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans
+portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se
+sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien
+nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire,
+en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les
+fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur
+est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût
+de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.
+
+Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes
+et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin,
+si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu
+d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux.
+Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas.
+La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à-dire extravagant et
+forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous
+avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de
+plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous?
+Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc
+que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas!
+Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre
+guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela?
+louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais
+il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de
+tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles
+d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de
+tout dans ce pays là.--Mais pour faire venir de France, il faut attendre
+six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la
+sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en
+aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup
+de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine.
+
+Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne
+intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de
+campagne à louer.
+
+C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré,
+selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par
+mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme
+toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle
+ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur
+lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de
+paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à
+la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque
+toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on
+appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux
+qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor
+Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec
+soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de
+son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien
+distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes
+aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que
+terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et
+la mer étincelante à l'horizon.
+
+Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez
+bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous
+conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait
+neuve pour nous.
+
+Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande
+partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que
+je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement
+différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je
+vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée
+grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la
+beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais
+sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner
+ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune
+comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les
+plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère
+à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection
+de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz
+et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres
+sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant
+ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des
+apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots.
+
+
+
+VI.
+
+L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que
+présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs
+à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée
+_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des
+sites fort divers.
+
+Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles,
+était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces
+monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties
+de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent
+continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne
+l'aspect d'un verger admirablement soigné.
+
+À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le
+pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied
+de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent
+qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en
+désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits
+ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à
+demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers,
+l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient
+pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet,
+d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours
+quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les
+encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable
+pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit
+du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que
+cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait
+les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement.
+
+A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en
+plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine.
+Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de
+la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une
+forêt.
+
+Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient
+des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement
+lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars,
+d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire)
+accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son
+insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement
+composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage
+une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait
+un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de
+splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus
+pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues
+entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné
+de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et
+coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte
+haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent
+en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris
+d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces
+paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs
+propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et
+d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume
+que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur
+magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette
+habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou
+se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette.
+
+Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en
+donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares
+confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture
+en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial
+faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le
+conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales.
+
+La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une
+partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu,
+grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque
+ne lui pardonneront jamais.
+
+La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les
+parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus
+subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une
+suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle
+ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi
+qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se
+demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays
+où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique
+qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui
+occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès
+qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute
+leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui
+veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques
+bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger
+le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme
+Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison.
+
+Au premier abord, ces mœurs semblent patriarcales, et on est tenté
+d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître
+à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la
+manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés
+par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe
+à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en
+comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains
+en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par
+l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du
+maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses
+semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au
+travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité
+humaine.
+
+Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs
+dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires
+majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et
+à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres
+en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré
+que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce
+moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en
+telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration,
+qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées
+soulagées de part et d'autre.
+
+Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait,
+et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un
+vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se
+sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine
+aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné
+plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que
+le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous,
+il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour
+arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité,
+nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le
+temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont
+réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une
+civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons
+fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages
+révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur
+nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la
+terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes
+gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites
+peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la
+Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la
+vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la
+douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos
+rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à
+peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que
+leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui
+se les disputent, accourront à notre communion.
+
+En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la
+loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les
+peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la
+diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et
+le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le
+Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le
+vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à
+Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice,
+et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence,
+qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique.
+
+[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.]
+
+
+
+VII.
+
+Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies
+commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les
+citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les
+premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse
+jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température
+délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au
+monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est
+pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré
+le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui
+montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là,
+non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif
+qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à
+recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte.
+
+Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies,
+ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue
+matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques
+dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les
+froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le
+quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et
+se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs
+et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de
+Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien
+vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de
+Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de
+Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de
+la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font
+entendre sur les glaciers.
+
+A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les
+ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent
+parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et
+plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans
+les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas
+un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure.
+De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible
+que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me
+revenait en mémoire.
+
+ J'écoute.
+ Tout fuit.
+ On doute,
+ La nuit,
+ Tout passe;
+ L'espace
+ Efface
+ Le bruit.
+
+Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et
+j'entendais aussi la mère, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli
+air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix
+moins poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque.
+
+Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un mode que je ne
+saurais point définir. Alors le _pagès_ père de famille, s'éveilla à la
+voix de ses porcs chéris comme la mère s'était éveillée aux pleurs de
+son nourrisson. Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander
+les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. Les cochons
+l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pagès, pour se
+rendormir apparemment se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre,
+qui, à mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait ou se
+ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore
+les cochons laissaient échapper un cri sauvage; le pages élevait alors
+la voix sans interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé par
+un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononcé d'une certaine façon, se
+taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, il écoutait sans doute, les yeux
+ouverts, livré à l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent
+cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystérieux
+travail sur elle-même avant de se manifester.
+
+Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge commença. Un
+matin, après que le vent nous eut bercés toute la nuit de ses longs
+gémissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à
+notre réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer une route
+parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le
+surlendemain, il roulait les roches qui gênaient sa course. Toutes les
+fleurs des arbres étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos
+chambres mal closes.
+
+On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins
+contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur
+fanfaronnade est si grande à cet égard, qu'ils nient absolument ces
+inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à
+la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous
+soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. Si nous avions mieux
+observé la position des pics de montagne et la direction habituelle des
+vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances inévitables
+qui nous attendaient.
+
+Mais une autre déception nous était réservée: c'est celle que j'ai
+indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé à raconter mon voyage par la
+fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort délicate,
+étant sujet à une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les
+atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois),
+c'est le nom de la villa que le señor Gomez nous avait louée, devint
+inhabitable. Les murs en étaient si minces, que la chaux dont nos
+chambres étaient crépies se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon
+compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas très-froid
+en réalité: mais pour nous, qui sommes habitués à nous chauffer en
+hiver, cette maison sans cheminée était sur nos épaules comme un manteau
+de glace, et je me sentais paralysé.
+
+Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante des braseros, et
+notre malade commença à souffrir et à tousser.
+
+De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et d'épouvanté pour la
+population. Nous fûmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce
+qui équivaut à la peste dans les préjugés contagionistes de la médecine
+espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique rétribution de 45
+francs, daigna venir nous faire une visite, déclara pourtant que ce
+n'était rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnommé _Malvavisco_, à
+cause de sa prescription unique.
+
+Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; mais la pharmacie de
+Palma était dans un tel dénûment que nous ne pûmes nous procurer que des
+drogues détestables. D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par
+des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne pouvaient combattre
+efficacement.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses sur la durée
+de ces pluies et de ces souffrances qui étaient liées les unes aux
+autres, nous reçûmes une lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait,
+dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle
+_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et
+menaçait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il
+nous priait de déguerpir de son palais dans le plus bref délai possible.
+
+Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus
+rester là sans crainte d'être noyés dans nos chambres; mais notre malade
+n'était pas en état d'être transporté sans danger, surtout avec les
+moyens de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. Et
+puis la difficulté était de savoir où nous irions; car le bruit de notre
+phtisie s'était répandu instantanément, et nous ne devions plus espérer
+de trouver un gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit.
+Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient
+l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du préjugé, et que d'ailleurs
+nous attirerions sur elles, en les approchant, la réprobation qui pesait
+sur nous. Sans l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles
+pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés de camper
+dans quelque caverne comme des Bohémiens véritables.
+
+Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile pour l'hiver. Il
+y avait à la chartreuse de Valldemosa un Espagnol réfugié qui s'était
+caché là pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la
+chartreuse, nous avions été frappés de la distinction de ses manières,
+de la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et
+pourtant confortable de leur cellule. La poésie de cette chartreuse
+m'avait tourné la tête. Il se trouva que le couple mystérieux voulut
+quitter précipitamment le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous céder
+son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en faire l'acquisition.
+Pour la modique somme de mille francs, nous eûmes donc un ménage
+complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour
+cent écus, tant les objets de première nécessité sont rares, coûteux, et
+difficiles à rassembler à Majorque.
+
+Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, quoique j'y aie peu
+quitté cette fois la cheminée que le consul avait le bonheur de posséder
+(le déluge continuant toujours), je ferai ici une lacune à mon récit
+pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint
+l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'année suivante,
+sera le cicérone que je présenterai maintenant au lecteur, comme plus
+compétent que moi sur l'archéologie.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I.
+
+Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre cents ans par les
+Maures, elle a gardé peu de traces réelles de leur séjour. Il ne reste
+d'eux à Palma qu'une petite salle de bains.
+
+Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques débris
+seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la
+naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à
+l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de
+vraisemblance.[6]
+
+[Note 6: «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique
+en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de
+l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en
+cet endroit. On trouve ce même conte dans l'_Histoire de Majorque_, par
+Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)]
+
+Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres constructions,
+et il était nécessaire que M. Laurens redressât toutes les erreurs
+archéologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme
+moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques vestiges de
+l'architecture arabe.
+
+«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date
+parût fort ancienne. Les plus intéressantes par leur architecture et
+leur antiquité appartenaient toutes au commencement du seizième siècle;
+mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y montre pas sous
+la même forme qu'en France.
+
+«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un
+grenier très bas.[7] L'entrée, dans la rue, consiste en une porte à
+plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre
+de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie.
+Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de
+hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement effilées, qui
+leur donnent une apparence entièrement arabe.
+
+[Note 7: Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des
+étendoirs, appelés dans le pays _porchos_.]
+
+«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt
+maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes
+les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces
+fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais
+mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste
+comme échantillon.
+
+«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de
+six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres
+dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela
+m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de
+ces fenêtres est aussi joli qu'original.
+
+«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt
+une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui
+forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avancé,
+soutenu par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage de la
+pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumière par les
+longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la
+masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel.
+
+«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé dans une cour, au
+centre de la maison, et séparé de l'entrée sur la rue par un vestibule
+où l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages
+sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges.
+
+«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, les Majorquins
+ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations
+particulières. Tout en suivant la même distribution, ils ont apporté
+dans les vestibules et dans les escaliers les changements de goût que
+l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne
+toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une
+apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie.
+
+«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du
+goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, même
+lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage.
+Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faïence peinte de
+fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.»
+
+Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent
+bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos
+théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité.
+
+Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes
+comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un
+puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni
+le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais
+l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux,
+peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y
+tient évidemment la place de l'impluvium.
+
+Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de
+jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs
+majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère
+de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez
+le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant
+peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française.
+
+Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles
+majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort
+embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait
+Jacquemont en parlant des mœurs indiennes, d'achever ma lettre en
+latin.
+
+Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M.
+Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais
+fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à
+Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie.
+Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine
+espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est
+des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à
+l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les
+individus, que la disposition et l'ameublement des habitations.
+
+[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.]
+
+A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits
+industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il
+suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se
+faire en un clin d'œil une idée de son caractère, pour se dire si elle
+a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit
+méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation.
+
+J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne
+m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi
+qu'il arrive à bien d'autres.
+
+J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien
+rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand cœur, tout à
+fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles,
+n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette
+demeure est une tête vide et un cœur froid.
+
+Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre
+murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de
+bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne
+fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.
+
+Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre
+rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se
+représenter la damnation éternelle, mon enfer serait certainement de
+vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le
+plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien
+traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où pas un animal ne pénètre,
+sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh!
+périssent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la
+condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat.
+
+Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de
+la propreté, mais dans une excessive paresse, ou une économie
+sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité, la _ménagère_
+sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette
+propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.
+
+Mais que dire et que penser des mœurs et des idées d'une famille dont
+le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prétexte de la
+propreté?
+
+S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le disais tout à l'heure,
+dans les inductions particulières, il est difficile de se tromper dans
+les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son
+costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans
+son langage.
+
+Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entré
+dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si
+exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez
+leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir
+le cœur serré de déplaisir et d'ennui, rien qu'à voir les murailles
+nues, les dalles tachées et poudreuses, les meubles rares et malpropres.
+Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais un
+livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes
+ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est
+l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces
+d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé.
+
+Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose
+de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au
+Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen.
+
+Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent sans
+rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte
+individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque
+sorte à notre vie humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de
+maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent l'idée d'un nid
+pour la famille, celles-là semblent des gîtes où les groupes d'une
+population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit.
+Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en était
+généralement ainsi dans toute la Péninsule.
+
+Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'_atrium_ des palais
+des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de
+Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de bien-être.
+Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans
+l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé
+uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme
+d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues,
+blanchies à la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits
+de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut qu'on n'y
+distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers,
+bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents
+ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton
+à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très
+haut et recouvertes de pagnes épaisses; de larges portes de bois de
+chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique
+portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé,
+mais terni et rongé par le temps: tels sont les palais majorquins à
+l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on
+mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces
+panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté.
+
+On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond
+silence, la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de
+l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent
+avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les
+parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison
+sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant
+qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de
+sonnette du visiteur.
+
+Cette vie ne manque certainement pas de _caractère_, comme nous dirions
+dans l'acception illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais,
+si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y
+deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction
+d'esprit.
+
+
+
+II.
+
+Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja
+(bourse) et le Palacio-Real.
+
+La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant,
+leur premier roi chrétien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en
+effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en
+1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont elle est
+entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur
+d'ambre.
+
+Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand
+effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable,
+comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens comme le
+plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de
+dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres.
+
+Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du
+portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au
+milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce
+vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur
+trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du chœur on remarque
+un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur
+montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dévot,
+aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux.
+
+[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces
+méridionales.]
+
+Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à
+celle de Barcelone, de même que leur Lonja est infiniment, selon eux,
+plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point;
+quant au premier, il est insoutenable.
+
+Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée
+qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tête
+de Maure en bois peint, coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de
+l'orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une
+longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang
+impur du vaincu.
+
+On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés.
+Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que
+les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt
+prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle
+où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour
+attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec
+les nobles dévots du monde entier à cette époque.
+
+La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions
+élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité
+parfaite ni une simplicité pleine de goût.
+
+Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du
+quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le
+_Magasin Pittoresque_ l'a popularisée par un dessin fort intéressant,
+publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste
+salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité
+élégante.
+
+Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs
+qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée
+du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes
+publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins,
+revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans
+cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans
+la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins
+renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja,
+quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes
+souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel
+des monnaies, sur le Grand-Canal.
+
+Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point
+à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à
+fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens
+se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres
+géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce
+monument.
+
+Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on
+remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation
+d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en
+France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons
+et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de
+sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après
+avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent
+les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs
+constructions postérieures?
+
+[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de
+décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la
+chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment:
+
+«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de
+très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans
+leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres
+précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte
+de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes
+armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur
+disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi
+seulement de quoi vivre.»
+
+L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de
+la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence,
+occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les
+approprier.
+
+C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le
+cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais,
+Lauro, lui dit:
+
+«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on
+m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un
+repas et coucherez cette nuit.»
+
+«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»]
+
+Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort
+pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus
+sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien
+de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé
+de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes
+sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange
+gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.
+
+Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine
+général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M.
+Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence:
+
+«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps
+de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine
+rencontre-t-on un siège.
+
+La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en
+velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de
+trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en
+bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi
+surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont
+suspendus les portraits du roi et de la reine.
+
+C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette
+ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les
+officiers de la garnison, et les étrangers de considération.»
+
+Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous
+avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette
+salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre
+compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup
+sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé,
+fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions
+n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très
+féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était
+l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le
+vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les
+modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur,
+pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins
+un homme fort estimé et un prince fort affable.
+
+Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento,
+ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui
+des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement
+de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses;
+mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à
+rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues
+cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en
+gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs
+mains.
+
+Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la
+collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces
+illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un
+_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant
+les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série
+très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par
+l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais
+consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne,
+à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence.
+
+[Illustration]
+
+Le fort de Belver.
+
+«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé,
+dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit
+sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres,
+s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque,
+que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que
+pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant
+de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur
+existence...
+
+«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école
+espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la
+maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées
+étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent
+accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.»
+
+Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de
+Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des
+personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus
+importants par la richesse.
+
+Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter,
+mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais
+absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de
+l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des
+trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la
+fable au milieu des perles.
+
+Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à
+Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué
+obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare
+chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans
+prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes
+choses à Majorque que j'y ai été désappointé.
+
+[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux
+d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.]
+
+[Illustration: Le château de Vademorosa.]
+
+Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que,
+lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée
+pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés,
+et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins
+habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau
+surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant.
+Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que
+d'écrire sous une autre impression que la mienne propre.
+
+Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé
+publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera
+un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette
+relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de
+lui donner.
+
+Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de
+cœur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur
+Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir
+considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère,
+ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe
+jamais entre leurs mains.
+
+Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses
+intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte
+de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du
+chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un
+vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en
+fut, régi silencieusement par un prêtre.
+
+«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte
+de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI.
+
+«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la
+France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite
+de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand
+complet.
+
+«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort
+curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les
+miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.
+
+«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec
+leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris
+ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et
+languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a
+appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En
+le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_,
+d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le
+_fac-similé_ qu'on verra ci-après...
+
+ «On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique
+ du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'œuvre de
+ calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste
+ a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric
+ Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende
+ en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa
+ ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati
+ di oro di marco._
+
+ «Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera
+ incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de
+ 1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits
+ de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.»
+
+En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une
+scène affreuse se retrace à ma pensée.
+
+Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain
+déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux
+et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait
+combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un
+des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un
+encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur
+la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!
+
+Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant
+par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et
+revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau
+bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le
+chapelain devint plus pâle que le parchemin.
+
+On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance!
+Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits
+souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus
+noire que le Pont-Euxin.
+
+Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les
+valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un
+incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer
+la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents.
+
+Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut
+en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le
+calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le
+dommage.
+
+Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur
+s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la
+catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins
+tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura
+pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque.
+
+Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir
+aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le
+cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous
+tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés
+auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera
+donc encore ici à mon ignorance.
+
+ «Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de
+ médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du
+ moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre
+ affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée.
+
+ «Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art
+ en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia,
+ ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup
+ de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs
+ pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de
+ l'Europe.»
+
+Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne
+résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur
+la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une
+forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État
+de l'Espagne.
+
+«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées
+à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de
+conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire
+au moyen âge.»
+
+Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de
+prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns
+encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un
+chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des
+soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche.
+
+C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette
+époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus
+illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables.
+
+Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des
+écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet
+_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas,
+_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire
+scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements
+tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen
+âge.
+
+Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente
+description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres
+sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter.
+
+Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite
+du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration
+scientifique et politique.
+
+Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre
+en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus
+qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la
+science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.
+
+
+
+III.
+
+Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à
+Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut
+la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand.
+L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en
+prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de
+Galatzo pour le tuer.
+
+Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier
+lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait
+souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent
+qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de
+débarquement.
+
+Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick
+affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du
+méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança
+ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le
+déguiser.
+
+M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra
+en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui
+lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils
+voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago
+répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu.
+
+En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don
+Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres,
+refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son
+bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite,
+M. Arago ne pouvait tenir.
+
+Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage,
+le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais
+répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il
+n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer
+prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une
+chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et,
+s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de
+la forteresse se fermèrent sur lui.
+
+M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui
+fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa
+donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure
+du méridien.
+
+Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo,
+le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix
+débarquer en France ou en Espagne.
+
+Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le
+gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils
+voulaient l'empoisonner.
+
+En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa
+d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet,
+et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation.
+
+ * * * * *
+
+Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère
+qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant
+le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé
+du style élégant et de la disposition originale de ses moindres
+constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de
+l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie
+africaine.
+
+M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un
+simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus
+pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart
+sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme
+massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée.
+
+Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige
+d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et
+de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la
+plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de
+Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure
+en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du
+soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un
+lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la
+nuit.
+
+M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma.
+
+«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les
+objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour
+contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des
+lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la
+ville.
+
+«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante
+haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont
+l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà, des
+groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers,
+des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin
+apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes;
+enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des
+nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et
+lumineux du ciel.»
+
+Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens
+ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de
+Saint-Dominique.
+
+Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se
+trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse
+fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette
+hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de
+niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de
+Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et
+la tour de l'Ange du Palacio-Real.
+
+[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de
+Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore
+il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur:
+«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle
+marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant
+l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière
+que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et
+demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit
+et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est
+l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année,
+les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et
+du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour
+les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais
+elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On
+ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma;
+on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou
+d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en
+douze heures, à commencer au lever du soleil.
+
+«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure,
+dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que
+des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse
+horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils
+s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le
+penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du
+prodige.
+
+«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à
+l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des
+pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux
+îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)]
+
+Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris,
+où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et
+là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus
+prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque
+mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été
+un chef-d'œuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque,
+quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des
+squelettes, attestent du moins la magnificence.
+
+C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une
+source de regrets bien légitimes pour les artistes, que la destruction
+de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix
+ans, peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme de
+cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette.
+
+Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait M. Marliani dans son
+_Histoire politique de l'Espagne moderne_, déplorer le côté faible et
+violent à la fois des mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue
+qu'au milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était pas la
+tristesse que les ruines inspirent ordinairement. La foudre était tombée
+là, et la foudre est un instrument aveugle, une force brutale comme la
+colère de l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les éléments
+et préside à leurs apparents désordres sait bien que les principes d'une
+vie nouvelle sont cachés dans la cendre des débris. Il y eut dans
+l'atmosphère politique de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent,
+quelque chose d'analogue à ce besoin de renouvellement qu'éprouve la
+nature dans ses convulsions fécondes.
+
+Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques mécontents avides
+de vengeances ou de dépouilles aient consommé cet acte de violence à la
+face de la population consternée. Il faut beaucoup de mécontents pour
+réduire ainsi en poussière une énorme masse de bâtiments, et il faut
+qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle
+voie ainsi accomplir un décret contre lequel elle protesterait dans son
+cœur.
+
+Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée du sommet de ces
+dômes fit tomber de l'âme du peuple en sentiment de crainte et de
+respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base; et
+que chacun, sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystérieuse
+et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un mélange de courage et
+d'effroi, de fureur et de remords. Le monachisme protégeait bien des
+abus et caressait bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en
+Espagne, et sans doute plus d'un démolisseur se repentit et se confessa
+le lendemain au religieux qu'il venait de chasser de son asile. Mais il
+y a dans le cœur de l'homme le plus ignorant et le plus aveugle quelque
+chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère
+une mission souveraine.
+
+Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses sueurs ces
+insolents palais du clergé régulier, à la porte desquels il venait
+recevoir depuis des siècles l'obole de la mendicité fainéante et le pain
+de l'esclavage intellectuel. Il avait participé à ses crimes, il avait
+trempé dans ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition.
+Il avait été complice et délateur dans les persécutions atroces dirigées
+contre des races entières qu'on voulait extirper de son sein. Et quand
+il eut consommé la ruine de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il
+eut banni ces Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur,
+il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. Il eut la
+persévérance et la piété de ne pas s'en prendre à ce clergé, son
+ouvrage, son corrupteur et son fléau. Il souffrit longtemps, courbé
+sous ce joug façonné de ses propres mains. Et puis, un jour, des voix
+étranges, audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience
+des paroles d'affranchissement et de délivrance. Il comprit l'erreur
+de ses ancêtres, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misère,
+et malgré l'idolâtrie qu'il conservait encore pour les images et les
+reliques, il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à son
+droit qu'à son culte.
+
+Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta tout d'un coup le
+dévot prosterné, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre
+les objets de l'adoration de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni
+le mécontentement des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le
+mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre timidité.
+
+Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense ce jour-là. Il
+accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même les moyens de revenir sur
+sa détermination, comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise
+ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les reprendre.
+
+Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la peine d'être prononcé
+à propos de tels événements), si ce que j'ai appris de son existence
+politique m'a été fidèlement rapporté, ce serait plutôt un homme de
+principes qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus bel éloge
+qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'État aurait trop
+présumé de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains
+jours, et trop douté en de certains autres, de ce qu'il mirait, pris
+parfois des mesures intempestives ou incomplètes, et semé son idée sur
+des champs stériles où la semence devait être étouffée ou dévorée,
+c'est peut-être une raison suffisante pour qu'on lui dénie l'habileté
+d'exécution et la persistance de caractère nécessaires au succès
+immédiat de ses entreprises; mais ce n'en est pas une pour que
+l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait
+ordinairement, ne le signale un jour comme un des esprits les plus
+généreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne[13].
+
+[Note 13: Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a
+inspiré M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête
+de la critique de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui
+refuser, ce dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont
+rarement trouvées dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est
+une foi vive dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à
+la cause de la liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un
+élan sincère vers les idées progressives et même révolutionnaires pour
+opérer les réformes que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande
+tolérance, une grande générosité envers ses ennemis; c'est enfin un
+désintéressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute
+occasion sacrifier ses intérêts à ceux de sa patrie, et qu'il a porté
+assez loin pour être sorti de ses différents ministères sans un ruban à
+sa boutonnière... Il est le premier ministre qui ait pris au sérieux la
+régénération de son pays. Son passage aux affaires a marqué un progrès
+réel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut
+pas la force d'abolir la censure, mais il eut la générosité de délivrer
+la presse de toute entrave en faveur de ses ennemis contre lui-même. Il
+soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique;
+et quand une opposition violente s'éleva contre lui du sein des cortès,
+soulevée par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'âme pour
+respecter la liberté du député dans le fonctionnaire public. Il déclara
+à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que de signer la
+destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits et qui
+était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donné par
+M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce genre
+aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples de
+cette vertueuse tolérance.» (_Histoire politique de l'Espagne moderne,
+par M. Marliani.)]
+
+Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de
+Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom, et qu'il n'était
+peut-être pas sans inconvénient pour nous de le prononcer avec éloge et
+sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques
+du moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni goût ni
+intelligence, il y avait un jugement synthétique que je pouvais porter
+sur les hommes et même sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il
+n'est pas si nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître
+directement une nation, d'en avoir étudié à fond les mœurs; et la vie
+matérielle, pour se faire une idée droite, et concevoir un sentiment
+vrai de son histoire, de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me
+semble qu'il y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande
+ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, et à laquelle
+se rattachent tous les fils de leur histoire particulière. Cette ligne,
+c'est le sentiment et l'action perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut,
+de la perfectibilité, que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à
+l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. Les
+hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti et pratiqué plus ou moins
+à leur manière, et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide
+révélation, et qui ont frappé les plus grands coups dans le présent pour
+hâter le développement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont
+presque toujours le plus mal jugés. On les a flétris et condamnés sans
+les connaître, et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur travail
+qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques déceptions
+passagères, quelques revers incompris les avaient fait descendre.
+
+Combien de noms fameux dans notre révolution ont été tardivement et
+timidement réhabilités! et combien leur mission et leur œuvre sont
+encore mal comprises et mal développées! En Espagne, Mendizabal a été
+un des ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le plus
+courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte qui marque sa courte
+puissance d'un souvenir ineffaçable, la destruction radicale des
+couvents, lui a été si durement reproché, que j'éprouve le besoin
+de protester ici en faveur de cette audacieuse résolution et de
+l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et la mit en
+pratique.
+
+Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la
+vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies, et qui, elles
+aussi, semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la
+vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le respect
+des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de
+barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau
+est inutile, et qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des
+usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras populaire est
+une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive,
+tout aussi émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une
+administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la
+destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou
+d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef
+politique qui, dans un jour décisif et périlleux, sacrifie l'art et la
+science à des biens plus précieux, la raison, la justice, la liberté
+religieuse, et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour
+la pompe catholique et son respect pour ses moines, trouve assez de
+cœur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'œil, font comme
+l'équipage battu de la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à
+la mer.
+
+Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont
+nous déplorons la chute sont des cachots où a langui durant des siècles,
+soit l'âme, soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes
+qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde,
+célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de hochets dorés et de férules
+ensanglantées, l'âge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien
+beaux vers de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la
+révolution française. Cette pièce se termine par une pensée très-neuve
+en poésie, comme en politique:
+
+ «Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la
+ charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!»
+
+Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, oserai-je
+transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains?
+Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence,
+là où il s'agit pour lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet
+en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances? Puisse ce
+fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche
+nomenclature d'édifices que je viens de faire!
+
+
+
+IV.
+
+LE COUVENT DE L'INQUISITION.
+
+Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes se rencontrèrent à
+la clarté sereine de la lune. L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre
+courbé sous le poids des années, et pourtant celui-là était le plus
+jeune des deux.
+
+Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; car la nuit était
+avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait lugubre et lente au clocher
+de la cathédrale.
+
+Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:
+
+«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible
+et brisé: n'attends rien de moi non plus, car je suis pauvre et nu sur
+la terre.
+
+--Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui
+m'attaquent, et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les
+voleurs.
+
+--Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi donc as-tu
+tressailli tout à l'heure à mon approche?
+
+--Parce que je suis un peu superstitieux, comme tous les artistes, et
+que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus,
+et dont nous foulons les tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu
+également frémi à mon approche?
+
+--Parce que je suis très-superstitieux, comme tous les moines, et que je
+t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renfermé vivant
+dans les tombes que tu foules.
+
+--Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et
+vainement cherchés sur le sol de l'Espagne?
+
+--Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté du soleil; mais, dans
+les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton
+attente est remplie; que veux-tu faire d'un moine?
+
+--Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses traits dans ma
+mémoire, afin de les retracer par la peinture; recueillir ses paroles,
+afin de les redire à mes compatriotes; le connaître enfin, pour me
+pénétrer de ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand dans la
+personne du moine et dans la vie du cloître.
+
+--D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu te fais de ces
+choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination des papes est abattue,
+les moines proscrits, les cloîtres supprimés?
+
+--Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers le passé, et des
+imaginations ardentes frappées de la poésie du moyen âge. Tout ce qui
+peut nous en apporter un faible parfum, nous le cherchons, nous le
+vénérons, nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon père, que nous
+soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous
+haïssons ce peuple brutal qui souille et brise tout ce qu'il touche.
+Bien loin de ratifier ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous
+efforçons dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos théâtres, dans
+toutes nos œuvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions,
+et de ranimer l'esprit de mysticisme qui engendra l'art chrétien, cet
+enfant sublime!
+
+--Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays
+libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le présent? Ils ont
+tant de choses nouvelles à chanter, à peindre, à illustrer! et ils
+vivraient, comme tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux?
+Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une inspiration riante
+et féconde, lorsque Dieu, dans sa bonté, leur a fait une vie si douce et
+si belle?
+
+--J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut être telle que tu le
+la représentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des
+faits politiques, et les questions sociales nous intéressent encore
+moins. Nous chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour
+de nous. Les arts languissent, l'inspiration est étouffée, le mauvais
+goût triomphe, la vie matérielle absorbe les hommes; et, si nous
+n'avions pas le culte du passé et les monuments des siècles de foi pour
+nous retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que nous gardons
+à grand'peine.
+
+--On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain n'avait porté aussi
+loin que dans vos contrées la science du bonheur, les merveilles de
+l'industrie, les bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé?
+
+--Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on n'avait puisé dans les
+richesses matérielles un si grand luxe, un tel bien-être, et, dans la
+ruine de l'ancienne société, une si effrayante diversité de goûts,
+d'opinions et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a pas
+dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre heureux, nous ont
+avilis et dégradés, on ne t'a pas dit toute la vérité.
+
+--D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes les sources du
+bonheur se sont empoisonnées sur vos lèvres, et ce qui fait l'homme
+grand, juste et bon, le bien-être et la liberté, vous a faits petits et
+misérables? Explique-moi ce prodige.
+
+--Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement
+de pain? Si nous avons perdu la foi, tout ce que nous avons acquis
+d'ailleurs n'a pu profiter à nos âmes.
+
+--Explique-moi encore, mon fils, comment vous avez perdu la foi, alors
+que, les persécutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu
+élargir vos âmes et lever vos yeux vers la lumière divine? C'était
+le moment de croire, puisque c'était le moment de savoir. Et, à ce
+moment-là, vous avez douté? Quel nuage a donc passé sur vos têtes?
+
+--Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. L'examen n'est-il
+pas incompatible avec la foi, mon père?
+
+--C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! si la foi est compatible
+avec la vérité. Tu ne crois donc à rien, mon fils? ou bien tu crois au
+mensonge?
+
+--Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas assez pour
+donner à l'âme une force, une confiance et des joies sublimes?
+
+--Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. Il y a donc encore
+chez vous quelques hommes heureux? Et toi-même, tu t'es donc préservé de
+l'abattement et de la douleur?
+
+--Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, les plus
+indignés, les plus tourmentés des hommes; car ils voient chaque jour
+tomber plus bas l'objet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants
+pour le relever.
+
+--D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent périr les arts au
+lieu de les faire revivre?
+
+--C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il n'y a plus d'art
+possible.
+
+--Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi une religion? Tu te
+contredis, mon fils, ou bien je ne sais pas te comprendre.
+
+--Et comment ne serions-nous pas en contradiction avec nous-mêmes, ô mon
+père! nous autres à qui Dieu a confié une mission que le monde nous
+dénie, nous à qui le présent ferme les portes de la gloire, de
+l'inspiration, de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans le passé,
+et d'interroger les morts sur les secrets de l'éternelle beauté dont les
+hommes d'aujourd'hui ont perdu le culte et renversé les autels? Devant
+les œuvres des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler
+nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; mais
+lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, et qu'un monde incrédule et
+borné souffle sur nous le froid du dédain et de la raillerie, nous ne
+pouvons rien produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée
+meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière.
+
+Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait son visage
+triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise
+naïve et bienveillante.
+
+--Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment de silence, en
+s'arrêtant près de la balustrade massive d'une terrasse qui dominait la
+ville, la campagne et la mer.»
+
+C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère riche de fleurs,
+de fontaines et de marbres précieux, aujourd'hui jonché de décombres et
+envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur
+et de rapidité sur les ruines.
+
+Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans sa main, et la jeta
+loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit:
+
+«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point dangereuse. Mon
+fils, cette ronce que tu touches sans ménagement et qui te blesse, c'est
+l'emblème de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure.
+Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels,
+et s'installent sur les débris des antiques splendeurs de ce monde. Vois
+avec quelle sève et quelle puissance ces herbes folles ont rempli
+les parterres où nous cultivions avec soin des plantes délicates et
+précieuses dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même les hommes
+simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles
+ont repris leurs droits, et ont étouffé cette plante vénéneuse qui
+croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.
+
+--Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec elle les
+sanctuaires de l'art chrétien et les œuvres du génie?
+
+--Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, vivace et
+rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs fondements ces cloîtres
+où sa racine était cachée.
+
+--Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui croissent à la place, en
+quoi sont-elles belles et à quoi sont-elles bonnes?»
+
+Le moine rêva un instant et répondit:
+
+«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans doute vous ferez un
+dessin d'après ces ruines?
+
+--Certainement. Où voulez-vous en venir?
+
+--Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons
+sur les décombres, et qui se balancent au vent, ou bien en ferez-vous
+un accessoire heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans un
+tableau de Salvator Rosa?
+
+--Elles sont les inséparables compagnes des ruines, et aucun peintre ne
+manque d'en tirer parti.
+
+--Elles ont donc leur beauté, leur signification, et par conséquent leur
+utilité.
+
+--Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; asseyez des
+mendiants et des bohémiens sur ces ruines, elles n'en seront que
+plus sinistres et plus désolées. L'aspect du tableau y gagnera; mais
+l'humanité, qu'y gagne-t-elle?
+
+--Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une grande leçon. Mais vous
+autres artistes; qui donnez cette leçon-là, vous ne comprenez pas ce
+que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de
+l'herbe qui pousse.
+
+--Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait vous répondre que
+vous ne voyez dans cette catastrophe que votre prison détruite et votre
+liberté recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent n'était
+pas de votre goût.
+
+--Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de l'art, et de la poésie
+jusqu'à vivre ici sans regret?
+
+--Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle vie du monde. Oh!
+que ce couvent devait être vaste et d'un noble style! Que ces vestiges
+annoncent de splendeur et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir
+ici, le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la mer,
+lorsque ces légères galeries étaient payées de riches mosaïques, que
+des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre, et qu'une
+lampe d'argent s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire!
+De quelle paix profonde, de quel majestueux silence vous deviez jouir
+lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une
+invincible enceinte, et qu'on se signait en baissant la voix chaque
+fois qu'on passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût voulu
+pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues et toutes les
+ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme
+et l'oubli du monde entier, à la condition d'y rester artiste et d'y
+pouvoir consacrer dix ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on
+eût poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on eût vu placer
+sur un autel, non pour y être jugé et critiqué par le premier ignorant
+venu, mais salué et invoqué comme une digne représentation de la
+Divinité même!
+
+--Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles sont pleines
+d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. Dans cet art dont tu parles
+avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et
+l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de te
+grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à
+cet art égoïste sans croire à aucune religion ni à aucune société. Mais
+peut-être n'as-tu pas mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire;
+peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et
+de terreur. Viens avec moi, et peut-être ce que je vais t'en apprendre
+changera tes sentiments et tes pensées.
+
+À travers des montagnes de décombres et des précipices incertains et
+croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au
+centre du monastère détruit; et là, à la place où avaient été les
+prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un
+massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche et la pioche
+avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse croûte
+de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du sein de
+la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes des autres
+par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient sur leurs voûtes
+lugubres.
+
+«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas
+des puits, ce ne sont pas même des tombes; ce sont les cachots de
+l'inquisition. C'est là que, durant plusieurs siècles sont péri
+lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant
+Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, soit
+inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir une pensée différente
+de celle de l'inquisition.
+
+«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, des artistes
+même. Ils avaient de vastes bibliothèques où les subtilités de la
+théologie, reliées dans l'or et la moire, étalaient sur des rayons
+d'ébène leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant
+l'homme, ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa pensée,
+ils le descendaient vivant et le tenaient caché dans les entrailles
+de la terre. Ils avaient des vases d'argent ciselés, des calices
+étincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or
+et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli
+de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient
+vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux
+cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour
+qu'on en met à élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable,
+son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe.
+
+«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce que c'est que
+le cloître. Férocité brutale d'un côté, de l'autre lâche terreur;
+intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles, voilà ce que c'est que
+l'inquisition.
+
+«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la
+main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures
+qu'elle a ébranlées ou ternies, faut-il replacer la dalle du sépulcre
+sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs
+bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?»
+
+L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner
+curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte
+que la volonté humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre
+l'horrible désespoir d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se
+fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut
+remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées
+peser sur son âme; ses membres frémirent, l'air manqua à sa poitrine,
+il se sentit défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il
+s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était resté à l'entrée:
+
+«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à sortir d'ici!
+
+--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu
+éprouves en regardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête,
+imagine comment je l'éprouvai lorsque je revis le soleil après dix ans
+d'un pareil supplice!
+
+--Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en se hâtant de marcher
+vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipée
+sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté
+là un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne
+croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites, d'aussi
+profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et
+s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai vu aussi
+les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait
+frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le
+sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai
+eu là que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot
+où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se
+présente à l'esprit. O mon Dieu! être là et ne pouvoir mourir!
+
+--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant sa tête chauve et
+flétrie; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage
+mâle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un
+vieillard.
+
+«Comment je méritai et comment je supportai ma lente agonie, il
+n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en ai plus besoin, heureux
+et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et
+ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des
+moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais,
+puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces
+émotions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son œuvre.
+
+«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais
+tout à l'heure pleurer le passé, et parmi lesquelles je reviens chaque
+nuit me prosterner pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie
+seront animés peut-être d'une pensée plus haute que celle d'un lâche
+regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments, qui sont pour
+les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de
+rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, et souvent
+ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé, tu as vu
+à Gènes un pont jeté sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et
+pesante église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité
+d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans
+un temple avec les dévots de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces
+pyramides d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage des
+nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents
+pour satisfaire la soif inextinguible des divinités barbares. Mais vous
+autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans les œuvres
+de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans
+vous pénétrer de l'idée dont cette œuvre est la forme. Ainsi votre
+intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre cœur
+repousserait s'il en avait conscience.
+
+«Voilà pourquoi vos propres œuvres manquent souvent de la vraie couleur
+de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans
+les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement
+d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre.
+
+--Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je
+ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse
+s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de
+notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse
+superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités de la
+Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs
+formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins,
+nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet;
+enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de
+l'école de Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes,
+de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les
+yeux qu'un monceau de pierres.
+
+--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits
+divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les
+Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y
+croyaient déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des
+sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire à vous-mêmes!
+vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est
+palpable et vivant pour vous.»
+
+«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à
+retracer le jour de ma délivrance; j'aurais représenté des hommes hardis
+et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre,
+pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer,
+et relevant de la dalle fétide des spectres à l'œil terne, au sourire
+effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes,
+la lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées,
+et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps que le
+Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du
+peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'œuvre
+de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les
+anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de
+tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux
+qu'il ne le fut jamais avant sa chute.
+
+[Illustration: Armoiries.]
+
+«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges
+futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en
+voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle
+j'écrirais ceci sur la pierre consacrée:
+
+«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet
+autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et
+au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinaires,
+abominables au Dieu de miséricorde.»
+
+
+
+V.
+
+Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison
+de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de
+quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de
+prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est
+bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour la _licence
+poétique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire.
+
+Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain
+fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une
+paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, _la fleur
+de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti
+que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était
+un homme dans la force de l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières
+enjouée. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint
+office.
+
+A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset
+de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au
+préalable, un pompeux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en
+relation à Majorque:
+
+On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique des
+peintures qui rappellent la barbarie exercée autrefois sur les juifs.
+Chacun des malheureux qui ont été brûlés est représenté dans un tableau
+au bas duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il fut
+victime.
+
+«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés,
+formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de
+Palma, sous la ridicule dénomination de _chouettes_, avaient en vain
+offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments
+affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait...
+
+[Illustration: Armoiries. (Page 27.)]
+
+«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le
+cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes
+peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces
+tableaux plusieurs marqués d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il,
+les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au
+vent.
+
+«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le cœur navré et l'esprit
+frappé de cette scène.
+
+«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755
+par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualités et
+délits des malheureux sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en
+1691.
+
+«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une
+femme, brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts,
+pour le même délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps
+avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées
+au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de
+mahométisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus
+de judaïsme, brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper.
+Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et étrangers,
+accusés de judaïsme, d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons,
+après s'être rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.»
+
+Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de l'inquisition non
+moins horrible.
+
+M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte:
+
+«Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement
+condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs
+biens confisqués et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et
+incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, tant
+ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics ni
+honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à
+celles qui en dépendent, ni or ni argent, perles, pierres précieuses,
+corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des
+armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois
+et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office,
+sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition
+s'étendant, pour les femmes condamnées au feu, à leurs fils et à leurs
+filles, et pour les hommes jusqu'à leurs petits-fils en ligne masculine,
+condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie,
+ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des
+fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras
+séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effacera ou
+raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures, ou
+armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de
+manière _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mémoire
+de leur sentence et de son exécution_.»
+
+Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre époque, et
+quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations
+de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette
+race infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de
+l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du
+décret de Mendizabal.
+
+Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de
+l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs d'une découverte assez
+curieuse, dont tout l'honneur revient à M. Tastu, et qui eût fait, il
+y a trente ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, d'un
+cœur joyeux, portée au maître du monde, sans songer à en tirer parti
+pour lui-même, supposition qui est bien plus conforme que l'autre à son
+caractère d'artiste insouciant et désintéressé.
+
+Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La
+voici telle qu'elle a été remise entre mes mains, avec l'autorisation de
+la publier.
+
+
+COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,
+
+A PALMA DE MALLORCA.
+
+Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de
+l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. Il était originaire de la
+Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier à la conquête de la grande
+Baléare, en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion
+remarquable; ce qui lui donnait auprès du _Conquistador_, de ses nobles
+compagnons, et des soldats même, une puissante autorité. Il haranguait
+les troupes, célébrait le service divin, donnait la communion aux
+assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient à cette
+époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et
+le père Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans
+priaient, dit-on après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra.
+
+L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à Toulouse des
+mains de son ami Dominique: il fut envoyé par lui à Paris avec deux
+autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui
+qui établi à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une
+donation que lui fit le procureur du premier évêque de Mallorca, D. J.
+R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231.
+
+Une mosquée et quelques toises de terrain qui en dépendaient servirent
+à la première fondation. Les frères prêcheurs agrandirent plus tard
+la communauté, au moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de
+marchandises, et des donations assez fréquentes qui leur étaient faites
+par les fidèles. Cependant le premier fondateur, frère de Michel de
+Fabra, était allé mourir à Valence, qu'il avait aidé à conquérir.
+
+Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas
+que celui-ci fût de la famille du père Michel, son homonyme; on sait
+seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard ceux
+de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres
+des rois d'Aragon.
+
+Le couvent et son église ont dû éprouver bien des changements avec le
+temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses
+parties des monuments ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un
+riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; mais plus
+loin, faisant partie du monument, ces arches brisées, ces lourdes clefs
+de voûte gisantes sur les décombres, vous annoncent que des architectes
+autres que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé par là.
+
+Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que quelques palmiers
+séculaires, conservés à notre instante prière, nous avons pu déplorer,
+comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine
+et de Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût seule
+présidé à ces démolitions faites sans discernement.
+
+En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir tomber les
+convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le convent de Saint-François qui
+bordait en la gênant la _muralla de Mar_ à Barcelone; mais, au nom de
+l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme
+monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de
+Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens
+de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit
+cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des
+archives du couvent? On y lisait, après les noms de N. Cotoner, grand
+maître de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La
+Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent,
+appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions.
+
+Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais
+ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intérêt que nous prenions
+à ces ruines, à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout
+homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa de nous indiquer
+la tombe armoriée des _Bonapart_, ses aïeux, car telle est la tradition
+mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques
+recherches à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous n'avons pu y
+donner le temps et l'attention nécessaires pour les compléter.
+
+Nous avons retrouvé les armoiries des _Bonapart_, qui sont:
+
+Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, deux, deux et
+deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, au chef d'or, chargé d'un
+aigle naissant de sable;
+
+1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses
+renfermées dans la bibliothèque de M. le comte de Montenegro, nous avons
+pris un _fac-similé_ de ces armoiries;
+
+2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau
+d'exécution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon,
+et dans lequel on trouve, à la date du 15 juin 1549, les preuves de
+noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi
+les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, qui était de la
+maison de _Bonapart_.
+
+Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la
+couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés deux actes à la date de
+1276, relatifs à des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine
+provençale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la
+même époque, l'altération mallorquine, serait devenu _Bonapart_.
+
+En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'île de Corse en
+qualité de _régent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est
+à lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on
+a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman,
+_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On
+sait que les membres de la famille de Napoléon signaient indifféremment
+_Bonaparte_ ou _Buonaparte_.
+
+Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts quelques années
+plus tôt, auraient pu acquérir, s'ils avaient servi à démontrer à
+Napoléon, qui tenait tant à être Français, que sa famille était
+originaire de France?
+
+Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, la découverte de
+M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au
+chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je
+procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter.
+
+Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de
+l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées
+(j'en demande bien pardon à la mode), n'est pas un si grand prince, mais
+qui, de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se
+faire adopter par la France, et la postérité ne lui demandera pas si ses
+ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais
+l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette
+race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit, un
+fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les
+générations antérieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes
+d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi
+d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir
+compte, comme de monuments très-significatifs, pourraient bien jeter
+quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens
+Bonaparte.
+
+En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de
+ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel
+parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est
+ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune?
+Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de
+superstition, et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il
+donc connaissance de son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à
+la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses
+aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de
+voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes.
+
+BONAPART.
+
+(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles
+de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista de
+Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte de
+Montenegro Le MS. est du seizième siècle.)
+
+Mallorca, 20 septembre 1837.
+
+M. TASTU.
+
+PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.
+
+
+
+Nº 1.
+
+FORTUNY.
+
+SON PARE, SOLAR DE MALLORCA
+
+FORTUNY.
+
+Son père, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus
+negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable,
+deux, deux et un.
+
+
+
+Nº 2.
+
+COS.
+
+SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS.
+
+Sa mère, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant
+una flor de lliri sobre lo cap, del mateix.
+
+Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de lis de même.
+
+
+
+Nº 3. BONAPART.
+
+SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.
+
+BONAPART.
+
+Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.
+
+Ici manquait l'explication du blason: les différences proviennent
+de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il
+décalquait; d'ailleurs il a manqué d'exactitude.
+
+
+
+Nº 4. GARI.
+
+SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.
+
+
+GARI.
+
+Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.
+
+Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, en dos, y una;
+segon blau, ab très faxas ondeades, de plata.
+
+Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois
+fasces ondées, d'argent.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+I.
+
+Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, par une matinée
+sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au
+milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir
+de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines
+fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt
+boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides et frais, et partout
+cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien.
+
+Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne
+s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères
+de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un
+certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se
+vantent d'avoir soumis tout leur territoire.
+
+Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; car rien n'est
+plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils
+veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchés,
+échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de
+joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes
+choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier
+pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant
+s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et
+s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de
+gros rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bord du
+torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une ferme
+jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme
+une vigie pour guider le voyageur dans la solitude.
+
+La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre
+et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans
+les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques, la nature, livrée
+à de trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la main de
+l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour
+subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses
+propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un
+ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la
+rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace,
+le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage; et
+quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île,
+l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui
+doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane, où, dans
+les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces
+d'Atala ou de Chaclas.
+
+Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère
+aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins
+très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas; mais praticables
+aux voitures, vous allez en juger.
+
+La voiture _à volonté_ du pays est la _tartane_, espèce de
+coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune
+espèce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet à quatre places,
+portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues
+solides, de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un demi-pied
+de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser
+quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux
+abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de
+siège, les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre
+les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les
+cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, et
+d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point
+mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque
+effroyable secousse qu'il reçoive; et il ne s'interrompt que pour
+proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son
+cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou à grimper quelque
+muraille de rochers.
+
+Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, fondrières, haies
+vives, fossés, se présentent en vain; on ne s'arrête pas pour si peu.
+Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin.
+
+Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure
+de mauvais goût, et vous demandez à votre guide quelle mouche le
+pique.--C'est le chemin, vous répond-il.--Mais cette rivière?--C'est le
+chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours
+le chemin.--A la bonne heure!
+
+Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti, de
+bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous
+auriez infailliblement les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu,
+et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle.
+
+Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de
+balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et
+peut-être à l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les
+bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la
+montagne et l'autre dans le ravin.
+
+On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les autres ne tenir
+aucun compte: pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas
+toujours; mais, quand on verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait
+éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route
+d'Establiments, et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé
+d'horribles douleurs à la tête, qui ne refroidissent pourtant pas son
+désir de retourner à Majorque.
+
+Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les
+nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée,
+quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les
+obstacles. Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces lourdes
+machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et
+solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable
+audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques
+contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures.
+
+Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante
+jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca:
+«En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente
+el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de
+precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de
+Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc.
+
+Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais,
+ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou
+deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le
+cas échéant, il faut dételer les bœufs de la charette ou les chevaux
+de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons,
+souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables
+contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps,
+le voyageur, retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise
+majorquine: _mucha calma_, pour son édification particulière.
+
+Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs
+routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a
+que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la
+Chartreuse à Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route
+différente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer
+par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin
+qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé.
+
+De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues
+majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois
+heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la
+troisième, on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie
+(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais très-étroite,
+horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin.
+
+Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; mais c'est en vain
+que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain
+que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le cœur
+de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins
+leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes,
+le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes
+d'herbes et de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé
+de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier.
+
+Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à terre; car aucune
+charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à
+l'œil par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres,
+et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de
+beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de
+plus mélancolique en même temps, que ces perspectives où le chêne vert,
+le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs
+nuances variées en berceaux profonds; véritables abîmes de verdure,
+où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse
+somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain
+détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un
+mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi
+cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se
+penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la
+vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen,
+je ferme les yeux, et je revois comme dans un rêve cette montagne
+verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel
+rose.
+
+La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés
+jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au
+nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le
+monastère. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'âpreté
+de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un
+vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue, et auquel
+une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur
+divers plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra.
+
+Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond
+incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans
+de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces
+gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre
+taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de
+beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de
+la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en
+dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone.
+Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas,
+à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent
+tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux,
+côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute
+saison.
+
+La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au
+nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce
+jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des
+bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient.
+De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés.
+Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible
+ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense
+plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan
+par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au
+profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et
+au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des
+nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'œil distingue
+encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres,
+fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de
+plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux,
+c'est la plaine; et à cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne
+commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme, on
+croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au
+retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée
+trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective
+éblouissante.
+
+C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à
+désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent
+rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails
+infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues
+profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne
+suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'œuvre de Dieu; et s'il
+fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer
+une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et
+l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de
+bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble
+qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle
+création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je
+m'imagine d'après l'emphase de leur forme.
+
+Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces
+heures de contemplation passées à la Chartreuse. Il me venait bien
+des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule
+d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné
+de bons yeux!
+
+Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles
+sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession
+est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et
+la loi qui préside à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement.
+C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en
+général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des
+pâtres pour la beauté de leurs montagnes.
+
+Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard
+descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et hâtait la
+chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir.
+Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne
+de gauche, et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle
+de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier,
+lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers,
+ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crêtes
+d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs
+obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient
+leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes de dattes de nos
+palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre,
+coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée
+des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un
+paysage d'hiver.
+
+La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la règle des
+chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au
+décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant
+moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres,
+celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à-dire
+considéré comme domaine de l'État. L'État majorquin, ne sachant comment
+utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils
+achevassent de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes qui
+voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité
+extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter,
+peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient
+de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les
+empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le
+dirai ci-après; mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais œil
+notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables.
+
+Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, durant les
+chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent
+chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus
+frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver
+le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la Chartreuse
+avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le
+sacristain et la Maria-Antonia.
+
+La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge qui était venue
+d'Espagne pour échapper, je crois, à la misère, et qui avait loué une
+cellule pour exploiter les hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule
+était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que
+la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie
+femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née,
+ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs
+patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle
+avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser,
+d'un air outragé, et presque en se voilant la face, toute espèce de
+rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour
+l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir
+l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit
+de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un
+crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre
+disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez
+elle votre servante et votre marmite.
+
+Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage, et
+prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai
+jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour
+puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier
+plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à
+la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été
+une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait
+désintéressé dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la
+Catalina, cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet
+de chambre; et la _niña_, petit monstre ébouriffé qui nous servait de
+groom, aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de
+l'Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter: les
+deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la
+petite répondant _amen_, tout en escamotant avec une dextérité sans
+égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à
+faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais
+lorsque les plaies interceptèrent fréquemment les communications avec
+Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la
+Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes
+forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton
+pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur
+mon chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner
+du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de
+poisson, pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux
+de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes.
+
+Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux
+chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs
+du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était
+atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita qui avait
+passé quelques mois avec ses parents à la Chartreuse, et il disait pour
+s'excuser, qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges
+en peinture. Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait des
+prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent
+les gens de sa classe, il avait un pantalon européen et des bretelles
+qui certainement donnaient dans l'œil des filles de l'endroit. Sa sœur
+était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le
+couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le
+village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la
+Maria-Antonia, qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait
+pas d'appétit.
+
+Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour
+reprendre sa robe jadis blanche, et réciter tout seul ses offices en
+grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la
+guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on le
+voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte
+noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des
+opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes.
+C'était un vieillard très méfiant. Ne se plaignant de rien, et priant
+peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte
+inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son
+chiendent à prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir
+été relevé de son vœu de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de
+la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la
+porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes
+médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui
+craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et
+si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander
+ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un
+chartreux à la Chartreuse.
+
+Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture, mais
+c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement
+construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de
+taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette
+vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans
+le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses
+accolées l'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules
+composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur un des côtés
+du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles.
+Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour
+prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de
+dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de
+saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je
+le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de
+ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers
+dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore
+en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les
+siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une
+fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant
+tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces
+voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une fraîcheur qui pouvait bien
+faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les
+jours brûlants de la canicule.
+
+La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel règne un petit
+préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout
+à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines,
+est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté
+contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions
+y trouver des orgues; nous avions oublié que la règle des chartreux
+supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et
+un plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en
+belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement
+disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et
+les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs
+nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné
+attestent une habileté dans la main-d'œuvre qu'on ne trouve plus en
+France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution
+consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île,
+m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession
+à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était
+certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant
+venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc,
+il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve
+et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons.
+Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya
+représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre
+chambre, le scandalisèrent un peu; mais ayant aperçu la _Descente de
+croix_ gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé dans une
+contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait: «Il n'y
+a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois,
+d'aussi beau et d'aussi _naturel_.»
+
+Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et
+les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le
+jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son
+travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche
+entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne
+l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins
+le sont avec les étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule,
+quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les rapports
+qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux,
+et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets
+d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus
+bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon
+nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'était un verre de
+cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont
+certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les
+besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou
+d'un Cafre.
+
+Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet
+d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint
+Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en
+étaient remarquables: les mains, admirablement étudiées, avaient un
+mouvement d'invocation pieuse et déchirante; l'expression de la tête
+était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était
+l'œuvre d'un ignorant; car la statue placée en regard, et exécutée par
+le même manœuvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait
+eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation
+religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute
+que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec
+un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification
+de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette
+philosophie du passé est debout dans la solitude.
+
+L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau,
+communique à celui-ci par un détour fort, simple que, grâce à mon peu de
+mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement
+dans le troisième cloître.
+
+Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il
+est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'œil
+charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien
+cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que
+le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne devait disputer sa
+mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par
+le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie
+de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir
+incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre
+où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et
+les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres
+noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu
+la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre
+qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux
+laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être
+déjà plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son
+dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier
+nain (_chamaerops_) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes
+enfants, et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son
+espèce.
+
+Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes chapelles des
+chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées, et le
+sacristain ne les ouvre à personne, circonstance qui piquait beaucoup
+notre, curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans nos
+promenades, nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de
+sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans
+ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à
+Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.
+
+Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres.
+Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne
+tiennent plus à rien, et quand nous les traversions le soir par un
+gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait
+pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un
+fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix
+lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces
+galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course précipitée
+des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le
+sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient
+tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis de grands
+brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui,
+pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient
+invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour
+nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille
+autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans
+mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le
+plus romantique de la terre.
+
+Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité une bonne fois, ce
+que je n'avais vu qu'en rêve, ou dans les ballades à la mode, et dans
+l'acte des nonnes de _Robert le Diable_, à l'Opéra. Les apparitions
+fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à
+l'heure; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant
+moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en
+général.
+
+A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la
+partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que
+bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une
+petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres
+constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des
+retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires; plusieurs petites
+cours entourées d'étables pour la bétail de la communauté, des logements
+pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme
+on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno.
+
+Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la
+montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et
+nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne
+sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs
+abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si
+récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le
+pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos
+cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs, jusque
+dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire
+des _oremus_, étaient encore lisibles.
+
+Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures,
+nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards
+plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien
+rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du
+supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices religieux de
+la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au
+milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de
+saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux.
+L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés
+n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de
+fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient
+encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets
+contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui
+envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient aux
+petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque.
+
+Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien
+plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées.
+Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée
+rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils
+espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui
+sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme
+des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes;
+et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un
+tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient perdus
+pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la
+superstition entrait peut-être bien pour quelque chose.
+
+Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, consacrées à un
+culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination,
+et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y
+conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs
+fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait;
+elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les
+combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le
+soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je
+n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte
+de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés,
+et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus
+qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai
+conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière.
+
+[Illustration: Costumes majorcains.]
+
+Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous
+eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les
+ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui
+le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il
+était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des
+cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin, où était suspendu
+un long rosaire, appelant les moines, dans ses déclamations avinées, et
+priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu
+de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là surtout qu'il venait
+rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. Il entrait chez
+la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs
+sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son
+brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de
+politesses et de ruses; car le sacristain n'était pas très-brave, et
+craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à
+notre porte à des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en
+vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait tomber aux
+pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre
+porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son
+chapelet dans l'autre.
+
+Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme
+à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par
+ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on
+avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la
+double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siégé
+autrement formidable; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un
+malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était
+pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_,
+car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de
+l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un
+saint homme qui n'en manquait aucune.
+
+[Illustration: Serano de Palma.]
+
+Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que
+je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je
+ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec
+continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître,
+pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre
+comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans
+interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur
+des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches,
+et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient,
+un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien
+moins que Lucifer en personne, accompagné de toute sa cour, un maître
+diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui
+un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des queues de cheval,
+des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères,
+en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces
+vilains gnômes. Après les confessions que je viens de faire, je puis
+avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps
+après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de
+volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade,
+à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une
+apparence vraiment surnaturelle.
+
+C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui
+fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la
+cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange, qui accompagnait leur marche
+était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques
+sales et hideux, jouaient en même temps, et non sur un rythme coupé et
+mesuré, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable à
+celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent
+leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le
+supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils
+l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une _coplita_ sur
+une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais;
+puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou
+quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en
+se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale,
+qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à
+de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère
+très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et
+traînantes dans leur plus grande animation.
+
+Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait
+des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes
+majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est
+de type et de tradition arabes[14].
+
+[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, par une
+nuit tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence
+extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord,
+excepté le timonier, qui pour résister au danger d'en faire autant,
+chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût
+dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart, ou qu'il était à
+demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son
+chant était des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations
+en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au
+hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise.
+C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation
+nonchalante de la voix, où la pensée avait peu de part, mais qui suivait
+le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à
+une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et
+monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.]
+
+Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec
+beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de
+farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth
+daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat.
+Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa
+personne, de me parler en français, et, voulant me demander si je me
+plaisais à la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par
+le mot français _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un léger
+contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes
+les langues.
+
+Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans
+la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de
+papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre.
+L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce
+de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à
+jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de
+l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi
+encore.
+
+Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche
+tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant, avec une
+assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser
+presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait
+inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et
+silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des
+Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, avec sa cape de moine et
+son grand bâton noir à tête d'argent.
+
+Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces
+grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent
+les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et
+continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit
+de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoir en
+chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller
+à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration
+universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place
+qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure
+du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et
+très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière
+espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus
+risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps
+captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces
+messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge.
+
+Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les
+costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les
+femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline,
+appelée _rebozillo_, composée de deux pièces superposées; une qui est
+attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une
+guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre
+qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme _rebozillo en
+volant_; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont
+attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du
+rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la
+ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste
+flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mérinos ou en soie
+noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et
+sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent
+passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles
+ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec
+recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas
+à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs
+brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la
+ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies;
+leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur
+physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je
+ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté.
+
+Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous
+au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il
+se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'étoffe de soie
+bariolée, découpé en cœur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la
+veste noire (_sayo_) courte et collante à la taille, comme un corsage de
+femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches
+par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte
+de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils
+ont la taille serrée dans une ceinture de couleur, et de larges caleçons
+bouffants comme les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées
+dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve,
+et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à
+larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et
+des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de
+cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un
+foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière de turban, qui leur sied
+beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui
+couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet de
+la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur
+sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière
+bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter)
+autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette
+chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de
+l'énergie à toutes les figures.
+
+Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque
+encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune
+jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour
+tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils
+se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou
+d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils
+marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire
+sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers
+pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours,
+en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche
+en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en
+silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence
+et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot
+qui se fierait à leur mine.
+
+Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant
+très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours
+explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets
+étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont
+presque tous les jambes arquées.
+
+Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient,
+sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement
+accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les
+représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune
+et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines
+auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une
+vingtaine d'années seulement?
+
+--Ceci n'est qu'une facétie de voyage.
+
+
+
+II.
+
+J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie
+monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je
+n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits
+mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à
+ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux
+qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais
+voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes
+jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux,
+auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux
+barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle
+et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques
+séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à
+chacun ce qu'il pensait de l'autre.
+
+Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire
+avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge
+tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au cœur par le spectacle des
+guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant
+cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à
+s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion
+de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus.
+Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche
+devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des
+autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni
+l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa
+Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa
+vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts,
+et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la
+considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne
+pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire
+une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords,
+d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y
+eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne
+fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi
+qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux
+mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou
+complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses
+alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de
+terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et
+plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma
+cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces
+angoisses et ces agitations que je lui attribuais.
+
+Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la
+Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de
+salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de
+ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mœurs
+cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que
+toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes,
+les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai
+la description de celle que nous habitions pour donner une idée de
+l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que
+possible.
+
+Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec
+élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et
+d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par
+un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois
+pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la
+prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à
+prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé
+dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à
+coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et
+dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier
+de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située
+au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur
+le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine
+consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus,
+suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin
+protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui
+permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur
+ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette
+troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science
+de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable.
+
+Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau
+long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus
+un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres
+frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur
+un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de
+la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles
+de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite,
+au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la
+montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes,
+le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond
+du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin.
+
+Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un
+réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur
+autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la
+balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant
+dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés
+égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la
+soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de
+vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des
+moines pour le bain et la sobriété des mœurs majorquines à cet égard,
+on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en
+ablutions comme des prêtres indiens.
+
+Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers,
+entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le
+réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs
+et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours
+humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les
+jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des
+orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant
+de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage
+à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai
+parlé déjà; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs
+rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les
+plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la
+splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel
+dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le
+sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables
+jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en
+m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées
+pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie
+d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes.
+
+Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence
+et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être,
+c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette
+cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes
+privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en
+comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite
+à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine
+rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à
+quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la
+même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière;
+enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par
+sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout
+cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et
+d'impuissance.
+
+Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature
+a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce
+qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la
+tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du
+chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement
+mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit
+d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à
+prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette
+épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux
+s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des
+semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les
+faire rentrer dans l'ordre.
+
+Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de
+notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut
+pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de
+poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme
+je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai
+tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas
+pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le
+repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent
+délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme
+s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et
+complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais
+visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il
+l'exprima en maître:
+
+«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils
+nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus
+de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après
+l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit
+que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous
+d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul
+signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils
+ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux.
+
+«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes
+fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence
+solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas,
+plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en
+un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source
+ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel?
+
+«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour
+l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit
+rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de
+Rome_.)
+
+Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de
+réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des
+explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé,
+et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre
+le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines
+obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres
+affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la
+nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes
+comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de
+la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces
+moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les
+lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie,
+voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà
+un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses
+pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie
+sainte de la liberté morale.
+
+Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que
+celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est
+encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication
+fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans
+intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans
+ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait.
+
+«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée,
+décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour
+l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque
+de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de
+Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour
+implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année
+suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma.
+Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses
+prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande
+sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître
+Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi
+Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila:
+
+«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur
+de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le
+premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le
+samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense,
+qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des
+processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des
+enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de
+l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a
+voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès
+le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a
+beaucoup réjoui les habitants.
+
+«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux
+seigneur, et exhausse votre royale couronne.
+
+«Mallorca, 11 septembre 1413.»
+
+«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle
+façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent
+de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du
+couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles.
+
+«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour
+visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère
+qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en
+considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux.
+Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec
+lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite
+pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:
+
+«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent
+Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville
+se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le
+missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste
+et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de
+chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint
+à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du
+tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour
+se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux,
+lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et
+à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui
+l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le
+champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.
+
+«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres
+l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété
+de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir
+s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint
+Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant
+voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en
+devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et,
+comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle,
+et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se
+fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville,
+personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique.
+
+«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres
+hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une
+fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède
+ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le
+nom de _Sa bassa Ferrera_.
+
+«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par
+Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait
+l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un
+sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et
+après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné
+des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien
+des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition
+s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»
+
+Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu
+à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en
+ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent
+Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans
+l'histoire des langues. Voici cette note:
+
+«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en
+langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint
+prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique
+leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si
+on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la
+langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi,
+était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout
+s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre,
+en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux
+îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on
+ne la parlait, une langue romane, sœur, parente ou alliée de la langue
+valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier.
+
+«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du
+poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace,
+d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?»
+
+[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane
+limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction,
+a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes,
+la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée
+qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact
+étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence,
+le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est
+celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne.
+Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon
+faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à
+Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille
+d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le
+Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières
+années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome
+mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les
+articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles
+se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques
+localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_
+masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles
+suivants:
+
+MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel.
+
+FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel.
+
+MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel.
+
+MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_,
+les, au féminin pluriel.
+
+Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage
+antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la
+conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles,
+comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément:
+la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et
+la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la
+civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui,
+le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque
+province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A
+Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances
+officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les
+grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous
+passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque
+_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national
+que vous l'entendez chanter:
+
+ Sas alloles, tots es diamenges,
+ Quan no tenen res mes que fer,
+ Van a regar es claveller,
+ Dihent-li: Veu! ja que no menjes!
+
+ «Les jeunes filles, tous les dimanches,
+ Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire
+ Vont arroser le pot d'œillets,
+ Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»
+
+La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la
+mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait
+rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne
+manque pas de lui répondre:
+
+ Allotes, filau! filau!
+ Que sa camya se riu;
+ Y sino l'apadassau,
+ No v's arribar 'a s'estiu!
+
+ «Fillettes, filez! filez!
+ Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).
+ Et si vous n'y mettez une pièce,
+ Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»
+
+Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des
+étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une
+Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses:
+«Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon
+cœur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter
+la molle cantilène comme une phrase musicale.
+
+Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me
+permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le
+_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième
+siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:
+
+ Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,
+ 'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,
+ Car vengut es lo temps que m'aureis mens,
+ Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,
+ Ne la semblança gaya;
+ Car trobat n'ay
+ Altra quel m'play
+ Sol que lui playa!
+ Altra, sens vos, per que l'in volray be,
+ E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.
+
+ «Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble
+ Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que
+ pour vous;
+ Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.
+ Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,
+ Ni votre feinte gaieté
+ Car j'ai trouvé
+ Une autre qui me plaît:
+ Si je pouvais seulement lui plaire!
+ Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,
+ De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»
+
+Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement
+musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours,
+_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île
+de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée,
+entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces _troubadors_ que
+s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant
+finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les
+troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée
+de la nuit, chantant les _coblets_ improvisées sur le ton de l'éloge ou
+de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser
+ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce
+plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca.
+
+(_Note de M. Tustu_)]
+
+
+
+III
+
+Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales
+dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des
+villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la
+sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison
+rustique.
+
+«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792
+par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs
+fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre
+plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende,
+ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer
+rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les
+prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas
+par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa
+sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait
+continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des
+feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite
+et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les
+divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la
+petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées
+par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa
+mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans
+ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine
+l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa
+cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses
+cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et
+vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle
+avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas
+sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés
+pour l'assister et la défendre dans les tentations.
+
+«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de
+Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le
+chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble.
+Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des
+miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des
+prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les
+interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires,
+puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui
+se trouva vrai.
+
+«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du
+Psalmiste:--«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.»
+
+«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les
+plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas,
+remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la
+sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à
+Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le
+jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour
+de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât
+perpétuellement sur son tombeau.
+
+«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent
+des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig
+lui a consacré un autel et un service religieux.»
+
+J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il
+n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis
+la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique
+l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa
+n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que
+les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien,
+la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la
+poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne
+d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places
+d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple;
+mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres
+qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre.
+La _pagesa_ Catalina était _obéissante, pauvre, chaste et humble_: les
+pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris
+sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils
+dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation.
+Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de
+l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses
+bienheureux.
+
+Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville
+dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de
+plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est
+un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque
+inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui
+partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le
+village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on
+voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou
+les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi
+dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce,
+qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout,
+elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux
+pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de
+conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire
+d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve
+sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait
+les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec
+un billet de confession ou une messe.
+
+L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs
+de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant
+l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en
+général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de
+1836 relative à l'expulsion subite des moines.
+
+«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune,
+ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons
+qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes
+rigueurs, quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les
+moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du moment où les biens
+qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle
+de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le
+reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de
+fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent fort bien que le
+gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une
+corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les
+mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les
+restes d'oisifs repus.»
+
+Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des
+raisons matérielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une
+province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une
+population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des vœux
+secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils
+étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il
+pût être; et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à
+l'époque de nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans se
+don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette
+alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie
+des Majorquins (je les crois très-capables de faire des bons soldats),
+mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du
+repos.
+
+Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des
+brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et
+réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de
+quoi il s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se
+répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. La nouvelle du
+débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles, et le
+capitaine-général reçoit la déposition du prêtre, qui, soit la honte de
+se dédire, soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les
+carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face
+au danger: Palma fut déclarée en état de siège, et toutes les forces
+militaires de l'île furent mises sur pied.
+
+Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied
+étranger ne s'imprima, comme dans l'île de Robinson, sur le sable du
+rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule,
+et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en
+prison comme un séditieux. Mais les mesures de précautions ne furent
+pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à l'époque des
+exécutions de Maroto, l'état de siège durait encore.
+
+Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins
+semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui
+bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce
+n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni
+méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance
+aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du
+journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté
+quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais
+voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu
+compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticité:
+
+ «Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux
+ des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop
+ recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les
+ juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence
+ de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une
+ certitude que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que nous
+ ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les
+ destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera
+ pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps
+ une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre
+ notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne
+ point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu
+ la situation se dessiner plus nettement,» etc.
+
+La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des Majorquins, la
+tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent
+jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais si vous
+leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent
+bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il
+suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se
+détournent du chemin pour vous éviter.
+
+Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves
+gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous
+eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu
+nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de
+quelque pierre à la tête au détour d'un buisson. Malheureusement cet
+acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et
+nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière
+d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et
+juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la
+désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous
+prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma
+fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais
+qu'une _jeune personne_ de neuf ans courût les montagnes _déguisée en
+homme_. Ce n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette
+pruderie.
+
+Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur
+les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous
+poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que
+nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, nous le fûmes
+encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu,
+qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne
+nous vendre leur poisson, leurs œufs et leurs légumes qu'à des prix
+exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage.
+A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un
+air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de
+terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait
+majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour
+entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir
+marchandé.
+
+Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre
+les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le
+troisième demandait le triple, si bien qu'il fallait être à leur merci
+et mener une vie d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris
+une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner
+à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre
+providence, et dont, si j'étais empereur romain, je voudrais mettre le
+bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie,
+aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que
+ce fût; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain
+comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux.
+
+C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien
+portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du
+repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois
+et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle
+et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une
+affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme
+un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé
+jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire
+pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade.
+
+Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et les privations
+dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fut condamné par toute
+la faculté de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais
+l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe,
+dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait,
+comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous
+résigner pour lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins
+pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou
+_chippé_ par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait
+pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les
+flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai
+mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais
+pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je
+pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir tous
+les jours à notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manière
+dont ils étaient apprêtés, quand nous n'y avions pas l'œil et la main,
+lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce
+dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous
+vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes _maîtres Floh_, dont
+Hoffmann eût fait autant de malins esprits, mais que certainement il
+n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire
+d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table.
+
+[Illustration: Valldemosa.]
+
+Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous
+toutes les formes et sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de
+saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de sa gargote, et
+disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir:
+du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on
+fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc,
+et au moins deux cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle
+profusion d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives de tout
+genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur
+la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens:
+ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par
+le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie
+de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des
+oranges sucrées; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches
+de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel
+blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. Il y a
+bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa,
+chaque graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été taxée
+sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était
+aussi plat et aussi sec que les poulets.
+
+Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, pour avoir le
+plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son
+corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des
+oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à
+cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand
+morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes
+hommage à la Maria-Antonia, qui l'apprêta et le dégusta avec délices.
+
+Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous
+eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne,
+nous vîmes les pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des
+gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire
+d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incompréhensibles.
+Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de
+ces volatiles inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en les
+regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être que cela ne mange
+pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours
+dans l'air.» Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par
+l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des
+condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies
+de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis.
+
+[Illustration: Escalier du château de Valldemosa.]
+
+A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis.
+Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que
+le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les
+vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu aux
+Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix
+plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins
+chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à
+nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui
+était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source
+qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque: nos
+dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne
+saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut
+peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne
+pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés
+incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre,
+de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau
+du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le
+jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En
+revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga
+et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre
+de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une
+pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute
+l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans
+éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de
+Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et
+charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes,
+dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait
+l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de
+disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le
+faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que,
+comparativement au nôtre, ce n'était rien encore; et nous avions le
+plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus,
+nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable fruit que
+je sache.
+
+Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète,
+contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée
+fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même
+dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les
+plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions
+des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le
+premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta
+cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau
+qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer,
+et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert
+longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir
+presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant
+fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière
+dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par
+dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal
+sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte,
+j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un
+mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans
+un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs.
+J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre
+j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé,
+quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes
+flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier
+de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou
+à un journaliste!
+
+Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis,
+reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans
+l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation
+céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons
+du huitième fossé de l'enfer.
+
+Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables,
+des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres,
+et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée
+que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française,
+établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres
+de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous
+avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe
+dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou
+les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche.
+
+Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme
+celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux
+en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine.
+Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces
+nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni
+par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une
+finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le
+pays.
+
+Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires
+dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de
+chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois
+blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles
+très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de
+tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve,
+et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de
+Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.
+
+Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner
+l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège,
+et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière
+précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on
+se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de
+fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à
+travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est
+vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la
+remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a
+semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté:
+nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était
+presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie
+par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque
+brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette
+eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le
+bois qu'on posait dessus.
+
+Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille
+extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes
+les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux
+mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents
+francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de
+la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti
+à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en
+chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des
+Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps
+que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la
+muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle
+noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son
+caractère antique et monacal.
+
+Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche
+personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il
+n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer
+sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès
+pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de
+pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il
+nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_
+de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose
+malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison
+qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce
+que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous
+eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes
+donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des
+nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses
+pages.
+
+Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des
+vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment
+que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a
+de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et
+quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite
+qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une
+mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai
+qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés
+de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si
+vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la
+chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être
+permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu.
+Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux
+communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée
+et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les
+peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique
+et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers,
+sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus
+antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je
+l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants,
+élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et
+assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent
+soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus
+dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée
+contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de
+raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres.
+Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais
+un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me
+punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je
+leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste,
+les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage
+en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les
+malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus
+intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du
+temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé
+avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et
+s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été
+victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui
+n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la
+charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion
+du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa
+cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un
+étranger.
+
+Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été
+émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier
+majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas
+d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de
+parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on
+soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un
+fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que
+toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans
+une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles
+rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent
+cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation
+financière.
+
+Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et
+ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en
+argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille,
+et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne
+sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux
+autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les
+honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement
+ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des
+juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment
+combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés
+et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres
+chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger
+au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs
+ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts
+avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en
+vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.
+
+Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans
+sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le
+plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est
+inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande
+tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie
+diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que
+pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre
+nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital.
+Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs
+pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez
+nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement
+sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile
+et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais
+propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne
+vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse,
+il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé
+à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes
+choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux.
+
+Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche
+(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe
+intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès.
+Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et
+vous verrez!
+
+Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des mœurs
+paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne
+connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à
+mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il
+n'est pas plus haïssable qu'un bœuf ou un mouton, car il n'est guère
+plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il
+récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il
+mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son
+pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne,
+ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un
+étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à
+son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins
+de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins.
+
+Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant
+environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes,
+nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune
+et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs
+espiègles et fuyards.
+
+Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures
+revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi
+dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent
+bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race
+est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus
+avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux,
+inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment
+de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les
+chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence,
+épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le
+cœur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres
+est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou
+d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être
+assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur
+d'autres hommes ne réjouit que le cœur des orgueilleux. Je m'imagine
+que tous les cœurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler,
+mais élever à eux, en un clin d'œil, tout ce qui est au-dessous d'eux,
+afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité
+et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine.
+
+Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les cœurs, et que
+ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes,
+en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent
+pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils
+ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur
+tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont
+dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils
+retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des
+premiers.
+
+
+
+IV
+
+Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et
+quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre
+aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du
+poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans
+mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade
+empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos
+vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait
+jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les
+aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos
+pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre.
+La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous
+sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie
+efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un
+de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas
+une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire
+le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger
+de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste.
+Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les
+autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie
+qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves
+le cœur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force
+qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous
+souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne
+comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par
+eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié.
+
+J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion
+scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand
+médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur
+mon cœur.
+
+Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle
+ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres,
+peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est
+trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse
+qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée.
+
+Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui
+ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres
+heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques,
+pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses
+étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade
+en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai
+soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais
+pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de
+lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais
+la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que
+chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si
+vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me
+disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en
+préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était
+celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des
+Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel
+de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés.
+
+Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les
+mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais
+malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du
+pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par
+la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque
+pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le
+lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y
+a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on
+nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous
+l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus
+plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins
+pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la
+cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces
+prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et
+la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique,
+au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez
+très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup
+des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais
+ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes
+enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres
+diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites
+et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce
+lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de
+cas, mais qui nous parut repoussante.
+
+Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle
+n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était
+fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait
+coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour
+cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen
+qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de
+bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère
+cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de
+notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue
+et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les
+pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine
+blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on
+n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur
+les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit
+un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais
+à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si
+petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la
+Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous
+le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous
+eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du
+lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi,
+faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions
+guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une
+malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne
+est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont
+pas l'habitude.
+
+Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes
+dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi
+faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il
+nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui
+vaut trois sous de France.
+
+A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres
+et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit;
+car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer
+aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que
+mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un
+poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et
+pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants
+étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le
+nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés
+et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des
+montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un
+rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée,
+un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif
+d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de
+lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces
+plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie
+prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable
+fraîcheur.
+
+Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. Je ne me rappelle pas
+la première avec plaisir, quoiqu'elle fût magnifique d'aspects. Mais
+notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre
+séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue
+qui détermina l'invasion de sa maladie. Notre but était un ermitage
+situé au bord de la mer, à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes
+le bras droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par un
+chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à la côte nord de
+l'île. A chaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de
+la mer, vue à des profondeurs considérables, au travers de la plus belle
+végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles,
+couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans
+falaises pâles, sans grèves désolées et sans plage limoneuse. Dans
+tout ce que j'ai vu des côtes de France, même sur les hauteurs de
+Port-Vendres, où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a
+toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant vanté de
+Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés d'énormes lézards qui
+sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de
+leur nombre toujours croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, à
+Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de
+varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la
+mer. A Majorque, je la vis enfin comme je l'avais rêvée, limpide et
+bleue comme le ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir
+régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable,
+vue d'une certaine hauteur, et encadrée de forêts d'un vert sombre.
+Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait
+une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière.
+Néanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre
+l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, n'eut pas le
+caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte
+quelques mois plus tard.
+
+Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq n'avaient
+aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que
+leur profession le comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous
+les trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la mer s'étend
+sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus
+stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le
+supérieur quitta sa bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége;
+ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. Il
+nous parla des austérités de la vie qu'il menait, et surtout du froid
+intolérable qui régnait sur ce rivage; mais quand nous lui demandâmes
+s'il y gelait quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre ce
+que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue,
+et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de
+Majorque. Cependant il avait une idée de la France pour avoir vu passer
+la flotte qui marcha en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus
+beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il
+nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger; et quand
+nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de
+grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple.
+
+Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, où nous vîmes le
+doyen des ermites. Nous le prîmes pour un centenaire, et fûmes surpris
+d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un
+état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à
+fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes.
+Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le
+prieur l'ayant appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour
+de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait
+toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure décomposée,
+dont je détournai les yeux avec empressement, comme de la chose la plus
+effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur fîmes
+l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, et sont encore en
+grande vénération parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de
+rien.
+
+En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par un vent violent
+qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si
+fatigante que notre malade en fut brisé.
+
+La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de
+Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma
+vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne
+sache pas qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois dans
+ma vie.
+
+Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait tout à coup.
+Nous étions au mois de février; tous les amandiers étaient en fleurs,
+et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la
+couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence
+que l'œil pût trouver entre les deux saisons; car les arbres de cette
+région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure
+n'ont point à subir les coups de la gelée; les gazons conservent toute
+leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil
+pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de
+neige, la bourrasque balançait, sur nos berceaux treillagés, de jolies
+petites roses grimpantes, qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient
+pas moins de fort bonne humeur.
+
+Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la porte du couvent, un
+jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois
+heures, nous nous mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir
+la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre
+curiosité, quoique mes enfants, qui couraient comme des chamois,
+m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la
+visite à l'ermitage, première cause de notre douleur, m'eût laissé une
+rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse pas à voir de la
+plaine un aussi beau déploiement de mer que je l'avais vu du haut de
+la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon
+encaissé de Valldemosa.
+
+J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse la chaîne
+s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée monte entre ses deux bras
+élargis jusqu'à la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter
+à l'horizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement
+commettaient une erreur singulière: au lieu de voir que la plaine
+montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de
+moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer,
+et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment
+m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec
+la Chartreuse, fût plus basse de deux à trois mille pieds? Je m'étonnais
+bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que
+je la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, et je ne
+sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois
+de Paris, car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais
+pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à
+quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la mer battait la base
+de l'île à une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes
+enfants m'engageaient à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à
+deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de
+deux pas d'enfant, c'est-à-dire, dans la réalité, de deux pas de géant;
+car on sait que les enfants marchent par la tête, sans jamais se
+souvenir qu'ils ont des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit
+Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du
+monde sans s'en apercevoir.
+
+Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que nous n'atteindrions
+jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils
+prétendait savoir le chemin; mais, comme tout est chemin quand on a des
+bottes de sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus dans la
+vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que je ne pouvais pas, comme
+lui et sa sœur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis
+un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers
+la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre,
+et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à
+l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le
+parti de demander au premier paysan que je rencontrerais si, par hasard,
+il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer.
+
+Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, trois pastourelles,
+peut-être trois fées travesties, remuaient la crotte avec des pelles
+pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première
+n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la même qui
+remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse
+dent. La seconde vieille était, selon toutes les apparences, Carabosse,
+la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux
+nous firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du
+côté de ma fille, dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde
+hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils,
+dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième,
+qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du fossé, et,
+jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à
+marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée; mais
+sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler
+_Périca de Pier-Bruno_.
+
+Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et
+ma chèvre sont les seuls êtres vivants qui aient gardé un peu de mon
+cœur à Valldemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre
+eût rougi de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le gazon
+humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme
+ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et
+curieux, son obligeance désintéressée, nous la firent trouver aussi pure
+qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats,
+avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la
+régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa
+taille était fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De
+dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante,
+et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la
+lisière de son champ, puis nous fit traverser une prairie semée et
+bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; et je ne vis plus du tout la
+mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne, et que la
+malicieuse Périca se moquait de nous.
+
+Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré, et
+nous vîmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de
+sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous
+nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un
+autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de
+ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir.
+Peu à peu je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier,
+quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais bien pour des
+pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau, que pour le coup
+j'avais, non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle
+dans le cerveau; et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles
+calcaires qui se dressaient comme des géants de cent pieds de haut le
+long des parois de la côte, cherchant toujours à voir le fond d'une anse
+qui s'enfonçait sur ma droite dans les terres, et où les barques de
+pêcheurs paraissaient grosses comme des mouches.
+
+Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous de moi que la
+mer toute bleue. Le sentier avait été se promener je ne sais où; la
+Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à
+quatre pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et vis ma
+fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger; et,
+quand j'eus fait un peu de réflexion, je m'aperçus que la terreur et le
+désespoir de ces enfants n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et
+je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à moins que je
+n'eusse réussi à marcher à la renverse, comme une mouche sur le plafond;
+car les rochers où je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la
+base de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je vis
+le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus une peur
+épouvantable, et je me dépêchai de remonter avec eux; mais, quand je les
+eus en sûreté derrière un des gigantesques pains de sucre, il me
+prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de
+l'excavation.
+
+Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là,
+et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre
+sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre
+dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je
+commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues
+se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels accords
+magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de
+découvrir, lorsque mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer
+violemment en arrière. Force me fut de tomber de la façon la moins
+poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure
+et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit
+de si belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, mais non pas
+sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent
+tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce
+jour-là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.
+
+Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que
+ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est
+absolument vrai qu'en fait d'art et d'œuvre humaine. Quant à moi, soit
+que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait
+plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus
+souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu,
+et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des
+heures où je l'étais moi-même.
+
+Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher.
+J'aurais peut-être vu là Amphitrite en personne sous une voûte de nacre
+et le front couronné d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu
+que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en
+ravin comme des colonnes, les; autres pendantes comme des stalactites
+de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des
+attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous
+déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient sur l'abîme,
+et du fond, de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au
+ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue
+d'une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait,
+de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra.
+
+Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles
+liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois, nous
+arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes
+point jusqu'à la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en
+morceaux pour montrer à notre malade un fragment, gros comme sa tête,
+de cette plante merveilleuse. Périca, chargée d'un grand fagot qu'elle
+avait ramassé en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et
+rapides, elle nous donnait à chaque instant par le nez, nous reconduisit
+jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la Chartreuse
+pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire
+accepter. Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais
+quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une créature humaine
+douce, charmante et serviable sans arrière-pensée! Le soir nous étions
+tous réjouis de ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être
+sympathique.
+
+
+
+V.
+
+Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à
+Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle
+pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour
+cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques
+à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais
+quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je
+lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le
+vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout
+le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque là, il ne saurait
+faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du
+chemin, tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers, tantôt
+devant une croix de pierre, délicat ouvrage du quinzième siècle, et
+tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers.
+
+Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères
+nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation
+la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains.
+C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le
+contraire, quand même j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas
+le moindre désir. A voir l'aspect formidable, la grosseur démesurée et
+les altitudes furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination les
+a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se
+promène le soir sous leur ombrage, il est nécessaire de bien se
+rappeler que ce sont là des arbres; car si on en croyait les yeux
+et l'imagination, on serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces
+monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons
+énormes, la gueule béante et les ailes déployées; les autres se roulant
+sur eux-mêmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec
+fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop,
+emportant sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là un reptile
+sans nom qui dévore une biche pantelante; plus loin un satyre qui
+danse avec un bouc, moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre
+crevassé, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix
+arbres distincts, et qui représente tous ces monstres divers pour se
+réunir en une seule tête, horrible comme celle des fétiches indiens, et
+couronnée d'une seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui
+jetteront un coup d'œil sur les planches de M. Laurens ne doivent pas
+craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés.
+Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires, et
+j'espère que le _Magasin pittoresque_, cet amusant et infatigable
+vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en
+route un beau matin pour nous en rapporter quelques échantillons de
+premier choix.
+
+Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés d'où l'on s'attend
+toujours à entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant
+ou leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait
+rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau[16]. Les eaux
+limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupré.
+Des parties plus arrangées et où la nature, quoique libre, semble
+prendre, par excès de coquetterie, des airs classiques et fiers,
+tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables _fouillis_
+où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de
+guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne
+vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une
+baguette magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma poche.
+
+[Note 16: Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours,
+n'est point connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture,
+qui lui interdit depuis plusieurs années le droit d'exposer des
+chef-d'œuvres.]
+
+Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son
+palais jauni et délabré, n'ai-je pas songé à Decamps, le grand maître
+de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique,
+l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la gaieté, de la
+poésie, de la vie en un mot, aux murailles même! Les beaux enfants
+basanés qui jouaient dans notre cloître, en costume de moines,
+l'auraient diverti au suprême degré. Il aurait eu là des singes à
+discrétion, et des anges à côté des singes, des pourceaux à face
+humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres;
+Périca, belle comme Galatée, crottée comme un barbet, et riant au soleil
+comme tout ce qui est beau sur la terre.
+
+Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher artiste, que j'aurais
+voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait
+l'inondation livide.
+
+Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant
+de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas, non plus qu'à
+moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce soir-là
+archi-romantique, archi-folle et archi-sublime.
+
+Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies
+de l'hiver, pour aller disputer le piano de Pleyel aux féroces douaniers
+de Palma. La matinée avait été assez pure et les chemins praticables;
+mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de
+plus belle. Ici, nous nous plaignons de la pluie, et nous ne savons ce
+que c'est: nos plus longues pluies ne durent pas deux heures; un nuage
+succède à un autre, et entre les deux il y a toujours un peu de répit. A
+Majorque, un nuage permanent enveloppe l'île, et s'y installe jusqu'à ce
+qu'il soit épuisé; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre
+et cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution
+d'intensité.
+
+Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le birlocho, espérant
+arriver à la Chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et
+faillîmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvisé.
+Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille
+difficultés pour se mettre en route: son cheval était déferré, son mulet
+boiteux, son essieu cassé, que sais-je! Nous commencions à connaître
+assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le
+forçâmes de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine du
+monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas, il refusait
+nos cigares; il ne jurait même pas après son mulet, ce qui était bien
+mauvais signe; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer,
+il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui
+connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, nous eûmes bientôt
+rencontré le torrent, et nous y entrâmes, mais nous n'en sortîmes pas.
+Le bon torrent, mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le
+chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivière dont les
+eaux bouillonnantes nous arrivaient de face, à grand bruit et au pas de
+course.
+
+Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur notre pusillanimité,
+vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à
+pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de
+pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si
+bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable.
+Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques,
+puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne.
+Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable
+se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et
+dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait
+très-bien, et nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au
+dire de mon fils, _la marée montait_, nous allions au hasard, recevant
+des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier
+semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes
+si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre
+l'âme: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge
+du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en
+reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre
+chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en
+distance, se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi
+à un niveau inférieur.
+
+Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon
+compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la
+figure du birlocho, qui, debout, les jambes écartées sur son brancard,
+mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos
+dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris
+confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa
+destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent
+pas dire, mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil
+sur leur front.
+
+Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre
+malheureux sort, se résigna à le partager, et devenant tout à coup
+héroïque: «N'ayez pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix
+paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui
+trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, et se releva enfin à
+demi noyé. La brouette s'enfonça de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de
+l'autre côté: «Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres,
+des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un
+navire qui a touché les écueils sans se briser.
+
+Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il fallut recommencer
+cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de
+gagner la montagne. Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet,
+épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et
+du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous
+descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait
+maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes ainsi pied à terre
+je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension,
+pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet
+s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes
+le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la
+Chartreuse à pied.
+
+Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent
+impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes.
+D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à
+grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait
+souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque,
+dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La
+pluie tombait à flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient
+à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des
+ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux,
+sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant
+craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions
+forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poète narquois,
+que Jupiter eût mouché la chandelle.
+
+C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu,
+Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets
+et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune
+reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur
+rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient
+comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs
+linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous
+la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante
+de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée
+du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne
+sais quel rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau
+trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à
+peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en
+réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air,
+disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous
+semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même
+pas voir le sol où nous hasardions les pieds.
+
+Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes
+hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait,
+et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures
+à faire cette dernière lieue.
+
+Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre
+ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en
+état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de
+supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante;
+il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour nous
+consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en
+chœur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future.
+«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est
+phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi,
+quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme
+personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis s'arrangeront comme
+ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là; pour moi, je
+ne m'en mêlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!»
+
+Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité
+nous trouvâmes sur le navire majorquin.
+
+Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour
+toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience
+d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant
+de la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. Quelques
+instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous
+rendîmes à bord du _Méléagre_.
+
+En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propreté et
+l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes
+et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant,
+du médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant la main
+de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous
+sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme: «Vive la
+France!» Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les
+sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé.
+
+Et la morale de cette narration, puérile peut-être, mais sincère, c'est
+que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres,
+avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes,
+mais bien avec les hommes ses semblables.
+
+Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est
+le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du
+combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend
+que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est
+point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler
+l'abîme qui se creuse au fond de l'âme.
+
+J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur bon enfant
+avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi, mes frères, nous
+avons le cœur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce
+qu'il nous reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement;
+car nous sommes comme ces enfant d'un même sein qui se taquinent, se
+querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter.
+
+
+
+FIN D'UN HIVER A MAJORQUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE ***
+
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/old/14688-8.txt
@@ -0,0 +1,5998 @@
+The Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un hiver à Majorque
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: January 13, 2005 [EBook #14688]
+Last Updated: September 30, 2009
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE ***
+
+
+
+
+Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+ George Sand
+
+
+ UN HIVER A MAJORQUE
+
+
+NOTICE
+
+
+Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon ami François
+Rollinat, et sa raison d'être dans les réflexions qui ouvrent le
+chapitre IV; je ne saurais que les répéter: «Pourquoi voyager quand on
+n'y est pas forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes traversées
+sur un autre point de l'Europe méridionale, je m'adresse la même réponse
+qu'autrefois à mon retour de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant
+de voyager que de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque
+douleur à distraire ou quelque joug à secouer?»
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 25 août 1855.
+
+
+
+
+LETTRE
+D'UN EX-VOYAGEUR
+A UN AMI SÉDENTAIRE.
+
+
+Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, qu'emporté par le
+fier et capricieux _dada_ de l'indépendance, je n'ai pas connu de plus
+ardent plaisir en ce monde que celui de traverser mers et montagnes,
+lacs et vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai
+faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes
+appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas
+que tu n'en fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois:
+c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni
+ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacés sur les
+plaines neigeuses du pôle, ni les affreuses tempêtes essuyées sur
+mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des
+fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes
+pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures de cigare à la
+doublure de ton pourpoint.
+
+Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de mouvement
+physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors
+de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et
+que tu trouveras trop chèrement achetés quelques élans d'admiration et
+quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise fortune.
+
+Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la part des
+habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus
+comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour être publiée à la
+suite de mon récit; car le ton dont elle est conçue et l'aménité des
+reproches qui m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur
+l'hospitalité, le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard des
+étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: mais qui
+pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanité et de la
+sottise à publier les compliments qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas
+peut-être plus encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures
+dont on est l'objet?
+
+Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour compléter les
+détails que je te dois sur cette naïve population majorquine, qu'après
+avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de
+quarante, m'a-t-on dit, se réunirent pour composer à frais communs
+d'imagination un terrible factum contre l'_écrivain immoral_ qui s'était
+permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour
+l'éducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu'à eux tous
+ils eurent de l'esprit comme quatre.
+
+Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés contre moi; ils ont
+eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur façon d'agir, de
+parler et d'écrire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau
+pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les
+manières affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une
+compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommées, c'est
+parce que je ne me considère pas comme un personnage assez important
+pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis
+sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) qu'elles
+auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se
+croire comprises dans mes irrévérencieuses moqueries, et de douter de
+mes sentiments pour elles.
+
+Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé cependant quelques
+jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par
+mer de Port Vendres à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à
+vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver sur le
+rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions
+de respirer à Nîmes, mais qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur
+de l'été nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise de
+mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes
+horizons encadrés au loin de rimes tantôt noires et chauves, tantôt
+blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans
+que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien
+mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous
+ramener lestement sous les murs de la citadelle.
+
+Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays
+par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les
+villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant
+domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la
+ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher pour demander
+au voyageur la bourse ou la vie.
+
+Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de
+la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui
+descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle
+troupes de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal
+tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et
+chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve,
+les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en
+les voyant le mal de la faim.
+
+Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications
+élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres
+chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée
+grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de
+petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, attestaient
+qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En
+bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les
+traces récentes de l'attaque et de la défense.
+
+Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de
+Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et
+de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre.
+Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne
+par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se
+promenait au soleil sur la _rambla_, longue allée plantée d'arbres et
+de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et
+coquettes, occupées uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de
+leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant,
+lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant
+pas se douter de ce qui se passait de l'autre coté de leurs murailles.
+Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées,
+la ville livrée aux vigilantes promenades des _sérénos_, on n'entendait
+plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris
+sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore,
+qui, à intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités,
+de plusieurs points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien
+loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du
+matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux,
+et les bourgeois semblaient dormir profondément, pendant que le port
+s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter.
+
+Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander
+quels étaient ces bruits étranges et effrayants de la nuit, il vous
+était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il
+n'était pas prudent de s'en informer.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+I.
+
+Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine
+d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription
+taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.
+
+La prétention est un peu forte, si l'on considère la position
+géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à un certain point,
+si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiquèrent les
+premiers aux poëtes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva
+son admirable drame de _Manfred_.
+
+On peut dire en général, et en se plaçant au point de vue de la mode,
+que la Suisse n'a été découverte par le beau monde et par les artistes
+que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable
+Christophe Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien observé
+M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme dans notre langue.
+
+N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques à
+l'immortalité, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai
+trouvé que j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les
+deux Anglais de la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir
+découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il
+ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque
+roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte, ou
+tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner
+envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me
+sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là, je
+renonçai à la gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le
+granit ni sur le papier.
+
+Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que
+j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette
+découverte; car chacun, après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait
+pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui;
+car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et
+un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire,
+l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne
+songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du
+dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux
+amateurs de voyages.
+
+Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes souvenirs, c'est
+parce que j'ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli
+volume intitulé:
+
+_Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens_.
+
+Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses
+palmiers, ses aloès, ses monuments arabes et ses costumes grecs.
+Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique, et je
+retrouvais toutes mes impressions effacées déjà, du moins à ce que
+je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne
+réveillât en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et
+alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins
+celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent,
+laborieux, plein de rapidité et de conscience dans l'exécution, et
+auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais
+d'avoir découvert l'île de Majorque.
+
+Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, sur des rives où la
+mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup
+plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert.
+Néanmoins, si la civilisation européenne était arrivée à ce point de
+supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles
+des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la
+vapeur était organisée directement de chez nous vers ces parages,
+Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y
+rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des
+beautés aussi suaves et des grandeurs étranges et sublimes qui
+fourniraient à la peinture de nouveaux aliments.
+
+Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux
+artistes robustes de corps et passionnés d'esprit. Un temps viendra sans
+doute où les amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront
+aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à Genève.
+
+Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux
+monuments de la France, M. Laurens, livré maintenant à ses propres
+forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles
+il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un
+grand battement de coeur en touchant ces rives où tant de déceptions
+l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il
+allait chercher là, il devait le trouver, et toutes ses espérances
+furent réalisées; car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la
+peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a
+conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe,
+jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa
+_malpropreté grandiose_, comme dit Henri Heine à propos des femmes du
+marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche en
+végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, a tout autant de
+largeur, de calme et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel
+de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient.
+
+En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse
+donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une
+continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à
+reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle
+semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte des formes
+altières et bizarres; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous
+lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime
+du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant,
+le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise
+capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et, jusqu'au moindre
+cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de
+vanité pour le plaisir des yeux.
+
+Avant tout, nous donnerons une description très-succincte de la
+grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire
+géographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand
+on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et
+la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un étranger ne
+doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde,
+sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour
+s'être permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui
+plaisait, a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui
+l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur,
+résolu à compléter son album ailleurs que dans les prisons d'État de
+Majorque, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des
+sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les
+pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, je ne
+serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails
+qui nous ont été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes
+incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement
+entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent et se
+dénigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se résoudre à
+redresser quelques inexactitudes, sauf à en commettre beaucoup d'autres.
+Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne
+pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence par déclarer qu'il
+est incontestablement supérieur à tous ceux qui le précèdent.
+
+[Note 1: «La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage
+fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus.
+C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon
+dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine
+à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever,
+contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint
+à l'instant une prison pour moi.
+
+«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour
+démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir
+à la protection du consul français de Soller, et, quel que fût son
+empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles
+heures, gardé par le señor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, véritable
+dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à
+la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement
+militaire; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le
+talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur,
+excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son
+dévouement trop aveugle au salut de l'État. Il était bien naturel que ce
+pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare
+en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier
+ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon coeur d'avoir été
+pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution» (_Souvenirs d'un
+voyage d'art à l'île de Majorque_, par J.-B. Laurens.)]
+
+
+
+II.
+
+Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains,
+que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir
+été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement
+aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais
+appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs de nos géographes de
+l'établir, mais Palma.
+
+Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare,
+vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin,
+et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat
+et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues
+sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus voisin de la côte africaine,
+et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234
+milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et
+la moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000
+individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en
+contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque.
+
+[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y
+un paso de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las
+islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)]
+
+La température varie assez notablement suivant les diverses expositions.
+L'été est brûlant dans toute la plaine; mais la chaîne de montagnes qui
+s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son
+identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les
+points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent
+à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de
+l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le
+terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se trouva une seule
+fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres
+jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11.--Or,
+cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver
+ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une des plus
+froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et
+lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6
+ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et
+à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures,
+c'est-à-dire après que le soleil était couché pour nous derrière les
+pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait
+subitement à 9 et même à 8 degrés.
+
+Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines
+années, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité
+dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est
+sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers
+l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord
+la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes
+septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface
+inclinée du nord-ouest au sud-est, et la navigation, à peu près
+impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte,
+_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est
+facile et sûre au midi.
+
+ * * * * *
+
+Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon droit nommée par
+les anciens l'île dorée; est extrêmement fertile, et ses produits sont
+d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les
+habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour
+faire la pâtisserie blanche et légère, appelée _pan de Mallorca_. Les
+Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à
+plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le
+plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si
+cette spéculation leur est fort avantageuse.
+
+Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée,
+l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination
+et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où
+l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée, est à l'état
+d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et
+si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de
+l'homme, bras fort maigres et fort débiles, comparativement aux
+nôtres, suffisent à tout, mais avec une lenteur inouïe. Il faut une
+demi-journée, pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez
+nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes
+pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait
+gaiement sur ses épaules.
+
+Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence bien cultivé
+à Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misère; mais
+au milieu de tous les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel,
+leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos
+paysans.
+
+Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces
+peuples méridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur
+apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent
+l'absence d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale sérénité de
+la vie champêtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-même,
+mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque.
+
+Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne
+sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière
+est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit;
+son travail est une opération des muscles qu'aucun effort de son
+intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression
+de cette morne mélancolie qui l'accable à son insu, et dont la poésie
+nous frappe sans se révéler à lui. N'était la vanité qui l'éveille de
+temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de
+fête seraient consacrés au sommeil.
+
+Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis tracé. J'oublie que,
+dans la rigueur de l'usage, l'article géographique doit mentionner avant
+tout l'économie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier
+ressort, après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme.
+
+Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, j'ai
+trouvé à l'article Baléares cette courte indication que je confirme ici,
+sauf à revenir plus tard sur les considérations qui en atténuent la
+vérité: «Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes
+les îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux qui
+sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux,
+hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est
+presque inconnu chez eux.» En vérité, je reviendrai sur ce texte.
+
+Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a été
+prononcé dernièrement à la chambre quelques paroles (au moins
+imprudentes) sur l'occupation réalisable de Majorque par les Français,
+et je présume que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de
+nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des denrées
+qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des
+Majorquins.
+
+ * * * * *
+
+Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et
+qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits.
+Le principal commerce extérieur consiste en amandes, en oranges et en
+cochons. O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes,
+ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler votre souvenir à celui
+de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier
+que de vos fleurs embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui
+vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit.
+
+Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus
+beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus naïve
+admiration, le portrait d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et
+demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres. En ce
+temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas à Majorque de cette
+splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux était
+entravé par la rapacité des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le
+gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise des
+approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire, ces
+spéculateurs s'opposaient à toute exportation de bétail, et se
+réservaient la faculté d'une importation illimitée.
+
+Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du
+soin de leurs troupeaux. La viande se vendant à vil prix et le commerce
+extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à
+abandonner complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut
+rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les
+Arabes la possédaient, et où la seule montagne d'Arta comptait plus
+de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait
+rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque.
+
+Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses
+richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et
+particulièrement celles de Torella et de Galatzo, possédaient de
+son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait
+quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois
+magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, lors de
+l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de
+chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces
+bois furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements qui leur
+furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois, au lieu
+de les augmenter. Aujourd'hui la végétation est encore si abondante
+et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; mais
+aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme dans toute l'Espagne,
+l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le
+voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un
+régime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est
+fait, il se tait encore par habitude.
+
+Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le bétail ne s'est
+point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera pas, tant que le droit
+d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu
+de boeufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La
+viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal
+nourries et mal soignées; les chèvres, qui sont de race africaine, ne
+donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres.
+
+L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les
+Majorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue
+qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin
+de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux.
+J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se
+croient pas dignes de le manger: c'est absolument le même que nous
+cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent
+blé blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgré
+la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une
+supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes
+et à nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort
+barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; mais le
+cultivateur français a une persévérance et une énergie que le Majorquin
+mépriserait comme une agitation désordonnée.
+
+La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance à
+Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intérieur de l'île, ce
+commerce est loin d'avoir l'extension et l'activité nécessaires. Cinq
+cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire
+transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du centre à la
+côte, il faut dépenser presque autant que la valeur première. Cette
+considération fait négliger la culture de l'oranger dans l'intérieur du
+pays; Ce n'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des
+criques, où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres
+croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient partout, et dans notre
+montagne de Valdemosa, une des plus froides régions de l'île, nous
+avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que
+celles de Soller. A la Granja, dans une autre région montagneuse, nous
+avons cueilli des limons gros comme la tête. Il me semble qu'à elle
+seule l'île de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute
+la France, au même prix que les détestables oranges que nous tirons
+d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, tant vanté à Majorque, est
+donc, comme le reste, entravé par une négligence superbe.
+
+On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont
+certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les
+Majorquins, grâce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement.
+Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse
+qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter
+abondamment qu'en Espagne, où le goût de cette huile infecte règne
+également. Mais l'Espagne elle-même est très-riche en oliviers, et si
+Majorque lui fournit de l'huile, ce doit être à fort bas prix.
+
+Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous
+l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. Si notre fabrication
+était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la
+navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction,
+nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la
+payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur
+de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de
+paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques
+tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres
+d'huile d'oeillet et de colza pour nous l'offrir au _prix coûtant_; mais
+il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur
+du climat, si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la
+procurer meilleure à bon marché.
+
+Que nos _assentistes_ français ne s'effraient pourtant pas trop: nous
+promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général, de
+nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils
+ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément
+l'amélioration qui vient de l'étranger, et surtout de la France, que je
+ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent
+pas en général) ils se résoudraient à changer quelque chose au procédé
+qu'ils tiennent de leurs pères[3].
+
+[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île
+de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs,
+tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition
+de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par
+jour, et les murailles en sont imbibées. En pleine campagne, si vous
+êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur
+d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que
+derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une
+habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette
+odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un
+Majorquin sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci
+n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.]
+
+
+
+III.
+
+Ne sachant ni engraisser les boeufs, ni utiliser la laine, ni traire les
+vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu'il méprise
+l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser
+en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie;
+ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant chez lui
+et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne
+s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses
+armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que
+de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas
+nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans
+toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un
+gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le
+Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet
+et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son
+patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout sauver.
+L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère
+du salut, a commencé.
+
+Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge
+du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'âge de
+l'éléphant.
+
+Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue
+du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille
+apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus
+de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le
+plus bel exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des
+goûts et des moeurs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à
+Majorque des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque
+là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées;
+les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et
+conservés, et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et
+déraisonnable, a été établie de l'île au continent.
+
+C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si
+j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et
+périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de
+l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.
+
+On a acheté en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de
+taille à lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages;
+mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine
+deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à
+Barcelone.
+
+Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs
+(je ne parle point des passagers) sont traités à bord, et avec quel
+amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable
+homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris
+tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager
+se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son
+de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez
+bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire, son mari
+est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans
+le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France,
+ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie
+pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons
+aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée
+d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie qu'il faut
+combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute
+sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients, le capitaine
+en personne, armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière
+lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous
+la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant
+toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon
+paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette
+émotion violente l'influence funeste du roulis.
+
+Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au mois de mars, il
+faisait une chaleur étouffante; cependant il ne nous fut point possible
+de mettre le pied sur le pont. Quand même nous eussions bravé le danger
+d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le
+capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par
+notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières
+heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient
+un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie à une noire
+mélancolie. Alors on leur administra le fouet, et régulièrement, à
+chaque quart d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs
+si épouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés,
+de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements
+que l'émulation inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que
+le troupeau dévorait l'équipage.
+
+Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement à nous
+séparer d'une société aussi étrange, et j'avoue que celle des insulaires
+commençait à me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut
+permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous
+eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût
+soucié, tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du
+roulis.
+
+Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était
+dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de
+sommeil n'avaient pas contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine
+n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire
+coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon
+le préjugé espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme
+pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade, il
+désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le renvoyâmes à ses cochons;
+et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur _le
+Phénicien_, un magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous
+comparions le dévouement du Français à l'hospitalité de l'Espagnol.
+Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disputé un lit à un mourant; le
+capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couché,
+avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand
+je voulus solder notre passade, le Français me fit observer que je lui
+donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double.
+
+D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de
+ce _globe terraqué_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le
+mal moral n'est, dans l'humanité, que le résultat du mal matériel. La
+souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous
+les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par conséquent il
+croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi
+et de charité.--Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent
+il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous
+voyons que là où il a pu être grand, il a montré que la grandeur était
+en lui; mais il est homme, et, dans la vie privée, là où l'homme doit
+succomber, il succombe.
+
+J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels
+qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on
+me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des
+pourceaux. La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop
+bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver
+personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux;
+car je croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas
+à pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de réflexions
+viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres
+sentiers de Majorque.
+
+
+
+IV.
+
+Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, _que
+diable alliez-vous faire sur cette maudite galère?_--Je voudrais bien
+entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant
+je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque,
+_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivité_ fortuite sans
+laquelle l'_objectivité_ majorquine ne se fût point révélée sous de
+certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au
+lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme
+une chose toute passive, comme une lunette d'approche à travers laquelle
+il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit
+volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je
+le supplie en outre d'être bien persuadé que je n'ai pas la prétention
+de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu
+philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à
+cet égard, on me rendra la justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la
+moindre préoccupation de moi-même.
+
+Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette
+galère, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de
+voyager.--Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque
+vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends
+d'ici me répondre ce que je répondrais à votre place: Je voyage pour
+voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais,
+enfin, qui vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux
+parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?--Le besoin de
+voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là,
+pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y
+cédons tous, même après avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-même
+monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se
+contenter de rien?
+
+Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire
+à votre place. C'est que nous ne sommes réellement bien nulle part en ce
+temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot
+vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus
+souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel:
+ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus amèrement que
+ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son
+train, poursuivant son oeuvre dans nos pauvres coeurs, et nous soufflant
+toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idéal.
+
+L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le
+défendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son côté où il
+lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le
+plus grand nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un
+peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt nous fuyons, car
+il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est
+celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à
+secouer? Aucun.
+
+Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse
+est incapable, je le soutiens, de rester longtemps à la même place sans
+souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il
+faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), il s'imagine
+ajouter quelque chose à son bonheur en voyageant; les amants, les
+nouveaux époux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs
+et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dépérir
+est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en va chercher bien vite
+au loin quelque nid pour aimer ou quelque gîte pour mourir.
+
+À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement des populations, et
+que je me représente dans l'avenir les hommes attachés au pays, à la
+terre, à la maison comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence
+et la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, il me
+semble que les chemins de fer ne sont pas destinés à promener d'un point
+du globe à l'autre des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une
+activité maladive.
+
+Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, par conséquent plus
+calme et plus éclairée, ayant deux vies: l'une, sédentaire, pour le
+bonheur domestique, les devoirs de la cité, les méditations studieuses,
+le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange loyal
+qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour
+les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la
+propagation des idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des
+voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange sympathique
+avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir là où il n'y
+aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre
+nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystère, de l'isolement, et
+par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables porte à nos
+impressions personnelles, soit douces, soit pénibles.
+
+Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que
+j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. Comme le temps manque
+pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je
+m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque
+retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni billets à écrire, ni
+journaux à parcourir, ni visites à recevoir; où je pourrais ne jamais
+quitter ma robe de chambre, où les jours auraient douze heures, où je
+pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me détacher
+du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer
+un ou deux ans à étudier un peu l'histoire et à apprendre ma langue par
+principes avec mes enfants.
+
+Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste de planter là un
+beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'à
+ses amis, pour aller dans quelque île enchantée vivre sans soucis, sans
+tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux?
+
+On peut dire sérieusement que le journalisme, cette première et cette
+dernière des choses, comme eût dit Ésope, a créé aux hommes une vie
+toute nouvelle, pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette
+voix de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil nous raconter
+comment l'humanité a vécu la veille, proclamant tantôt de grandes
+vérités, tantôt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun
+des pas de l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie
+collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgré toutes les
+taches et les misères qui s'y trouvent?
+
+Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble de nos pensées
+et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir
+dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des
+mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule
+question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente
+qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases
+minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres
+artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans
+les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques
+années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous
+trouverons portés?
+
+Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir
+de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique
+pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès
+accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand
+nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez
+quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que
+nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous
+nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour
+les morts.
+
+Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je
+prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le
+faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus
+possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que
+cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.
+
+
+
+V
+
+Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur
+comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris
+quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un
+grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver,
+de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui
+de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs
+monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté.
+
+[Illustration: Son Vent.]
+
+Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous
+vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le
+pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait
+grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des
+grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne
+pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à-terre pour les
+voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque
+par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ
+à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée
+emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_.
+
+A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus
+marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas
+coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour
+nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt
+dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien
+heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et
+rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments,
+du poivre et de l'ail à discrétion.
+
+En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions
+pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais oeil,
+comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés
+en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en
+Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la
+vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le
+mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre
+vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous
+comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent
+d'hospitalité.
+
+Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile,
+qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à
+cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du
+continent.
+
+[Illustration]
+
+Palma.
+
+Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait
+tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien
+d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère
+patrie.
+
+A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les
+douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un
+impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants;
+à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on
+ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté
+peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé
+depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le
+besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part,
+difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais
+on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles.
+
+[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait
+de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de
+l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le
+laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire
+passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au
+moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane,
+cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter
+les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne
+se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions
+le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu
+de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une
+autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.]
+
+Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour
+se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et
+tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas
+regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on
+vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais
+gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une
+indiscrétion grossière.
+
+Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je
+crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de
+***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus
+pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était
+offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me
+fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me
+hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi.
+
+J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part
+de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde,
+étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à
+l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur coeur, aucune (il
+est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et
+le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût
+pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et
+de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de
+l'accepter.
+
+Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les
+reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était
+impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût
+habitable.
+
+Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans
+portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se
+sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien
+nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire,
+en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les
+fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur
+est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût
+de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.
+
+Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes
+et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin,
+si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu
+d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux.
+Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas.
+La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à-dire extravagant et
+forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous
+avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de
+plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous?
+Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc
+que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas!
+Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre
+guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela?
+louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais
+il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de
+tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles
+d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de
+tout dans ce pays là.--Mais pour faire venir de France, il faut attendre
+six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la
+sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en
+aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup
+de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine.
+
+Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne
+intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de
+campagne à louer.
+
+C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré,
+selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par
+mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme
+toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle
+ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur
+lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de
+paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à
+la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque
+toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on
+appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux
+qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor
+Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec
+soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de
+son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien
+distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes
+aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que
+terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et
+la mer étincelante à l'horizon.
+
+Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez
+bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous
+conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait
+neuve pour nous.
+
+Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande
+partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que
+je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement
+différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je
+vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée
+grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la
+beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais
+sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner
+ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune
+comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les
+plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère
+à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection
+de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz
+et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres
+sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant
+ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des
+apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots.
+
+
+
+VI.
+
+L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que
+présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs
+à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée
+_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des
+sites fort divers.
+
+Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles,
+était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces
+monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties
+de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent
+continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne
+l'aspect d'un verger admirablement soigné.
+
+À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le
+pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied
+de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent
+qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en
+désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits
+ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à
+demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers,
+l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient
+pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet,
+d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours
+quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les
+encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable
+pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit
+du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que
+cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait
+les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement.
+
+A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en
+plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine.
+Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de
+la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une
+forêt.
+
+Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient
+des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement
+lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars,
+d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire)
+accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son
+insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement
+composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage
+une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait
+un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de
+splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus
+pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues
+entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné
+de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et
+coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte
+haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent
+en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris
+d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces
+paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs
+propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et
+d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume
+que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur
+magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette
+habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou
+se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette.
+
+Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en
+donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares
+confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture
+en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial
+faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le
+conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales.
+
+La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une
+partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu,
+grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque
+ne lui pardonneront jamais.
+
+La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les
+parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus
+subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une
+suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle
+ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi
+qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se
+demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays
+où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique
+qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui
+occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès
+qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute
+leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui
+veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques
+bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger
+le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme
+Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison.
+
+Au premier abord, ces moeurs semblent patriarcales, et on est tenté
+d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître
+à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la
+manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés
+par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe
+à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en
+comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains
+en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par
+l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du
+maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses
+semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au
+travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité
+humaine.
+
+Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs
+dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires
+majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et
+à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres
+en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré
+que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce
+moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en
+telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration,
+qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées
+soulagées de part et d'autre.
+
+Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait,
+et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un
+vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se
+sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine
+aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné
+plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que
+le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous,
+il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour
+arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité,
+nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le
+temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont
+réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une
+civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons
+fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages
+révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur
+nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la
+terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes
+gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites
+peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la
+Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la
+vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la
+douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos
+rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à
+peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que
+leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui
+se les disputent, accourront à notre communion.
+
+En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la
+loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les
+peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la
+diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et
+le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le
+Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le
+vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à
+Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice,
+et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence,
+qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique.
+
+[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.]
+
+
+
+VII.
+
+Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies
+commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les
+citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les
+premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse
+jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température
+délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au
+monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est
+pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré
+le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui
+montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là,
+non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif
+qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à
+recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte.
+
+Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies,
+ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue
+matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques
+dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les
+froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le
+quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et
+se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs
+et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de
+Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien
+vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de
+Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de
+Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de
+la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font
+entendre sur les glaciers.
+
+A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les
+ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent
+parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et
+plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans
+les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas
+un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure.
+De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible
+que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me
+revenait en mémoire.
+
+ J'écoute.
+ Tout fuit.
+ On doute,
+ La nuit,
+ Tout passe;
+ L'espace
+ Efface
+ Le bruit.
+
+Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et
+j'entendais aussi la mère, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli
+air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix
+moins poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque.
+
+Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un mode que je ne
+saurais point définir. Alors le _pagès_ père de famille, s'éveilla à la
+voix de ses porcs chéris comme la mère s'était éveillée aux pleurs de
+son nourrisson. Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander
+les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. Les cochons
+l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pagès, pour se
+rendormir apparemment se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre,
+qui, à mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait ou se
+ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore
+les cochons laissaient échapper un cri sauvage; le pages élevait alors
+la voix sans interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé par
+un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononcé d'une certaine façon, se
+taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, il écoutait sans doute, les yeux
+ouverts, livré à l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent
+cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystérieux
+travail sur elle-même avant de se manifester.
+
+Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge commença. Un
+matin, après que le vent nous eut bercés toute la nuit de ses longs
+gémissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à
+notre réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer une route
+parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le
+surlendemain, il roulait les roches qui gênaient sa course. Toutes les
+fleurs des arbres étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos
+chambres mal closes.
+
+On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins
+contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur
+fanfaronnade est si grande à cet égard, qu'ils nient absolument ces
+inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à
+la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous
+soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. Si nous avions mieux
+observé la position des pics de montagne et la direction habituelle des
+vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances inévitables
+qui nous attendaient.
+
+Mais une autre déception nous était réservée: c'est celle que j'ai
+indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé à raconter mon voyage par la
+fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort délicate,
+étant sujet à une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les
+atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois),
+c'est le nom de la villa que le señor Gomez nous avait louée, devint
+inhabitable. Les murs en étaient si minces, que la chaux dont nos
+chambres étaient crépies se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon
+compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas très-froid
+en réalité: mais pour nous, qui sommes habitués à nous chauffer en
+hiver, cette maison sans cheminée était sur nos épaules comme un manteau
+de glace, et je me sentais paralysé.
+
+Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante des braseros, et
+notre malade commença à souffrir et à tousser.
+
+De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et d'épouvanté pour la
+population. Nous fûmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce
+qui équivaut à la peste dans les préjugés contagionistes de la médecine
+espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique rétribution de 45
+francs, daigna venir nous faire une visite, déclara pourtant que ce
+n'était rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnommé _Malvavisco_, à
+cause de sa prescription unique.
+
+Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; mais la pharmacie de
+Palma était dans un tel dénûment que nous ne pûmes nous procurer que des
+drogues détestables. D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par
+des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne pouvaient combattre
+efficacement.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses sur la durée
+de ces pluies et de ces souffrances qui étaient liées les unes aux
+autres, nous reçûmes une lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait,
+dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle
+_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et
+menaçait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il
+nous priait de déguerpir de son palais dans le plus bref délai possible.
+
+Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus
+rester là sans crainte d'être noyés dans nos chambres; mais notre malade
+n'était pas en état d'être transporté sans danger, surtout avec les
+moyens de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. Et
+puis la difficulté était de savoir où nous irions; car le bruit de notre
+phtisie s'était répandu instantanément, et nous ne devions plus espérer
+de trouver un gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit.
+Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient
+l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du préjugé, et que d'ailleurs
+nous attirerions sur elles, en les approchant, la réprobation qui pesait
+sur nous. Sans l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles
+pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés de camper
+dans quelque caverne comme des Bohémiens véritables.
+
+Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile pour l'hiver. Il
+y avait à la chartreuse de Valldemosa un Espagnol réfugié qui s'était
+caché là pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la
+chartreuse, nous avions été frappés de la distinction de ses manières,
+de la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et
+pourtant confortable de leur cellule. La poésie de cette chartreuse
+m'avait tourné la tête. Il se trouva que le couple mystérieux voulut
+quitter précipitamment le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous céder
+son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en faire l'acquisition.
+Pour la modique somme de mille francs, nous eûmes donc un ménage
+complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour
+cent écus, tant les objets de première nécessité sont rares, coûteux, et
+difficiles à rassembler à Majorque.
+
+Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, quoique j'y aie peu
+quitté cette fois la cheminée que le consul avait le bonheur de posséder
+(le déluge continuant toujours), je ferai ici une lacune à mon récit
+pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint
+l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'année suivante,
+sera le cicérone que je présenterai maintenant au lecteur, comme plus
+compétent que moi sur l'archéologie.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I.
+
+Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre cents ans par les
+Maures, elle a gardé peu de traces réelles de leur séjour. Il ne reste
+d'eux à Palma qu'une petite salle de bains.
+
+Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques débris
+seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la
+naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à
+l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de
+vraisemblance.[6]
+
+[Note 6: «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique
+en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de
+l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en
+cet endroit. On trouve ce même conte dans l'_Histoire de Majorque_, par
+Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)]
+
+Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres constructions,
+et il était nécessaire que M. Laurens redressât toutes les erreurs
+archéologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme
+moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques vestiges de
+l'architecture arabe.
+
+«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date
+parût fort ancienne. Les plus intéressantes par leur architecture et
+leur antiquité appartenaient toutes au commencement du seizième siècle;
+mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y montre pas sous
+la même forme qu'en France.
+
+«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un
+grenier très bas.[7] L'entrée, dans la rue, consiste en une porte à
+plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre
+de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie.
+Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de
+hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement effilées, qui
+leur donnent une apparence entièrement arabe.
+
+[Note 7: Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des
+étendoirs, appelés dans le pays _porchos_.]
+
+«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt
+maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes
+les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces
+fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais
+mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste
+comme échantillon.
+
+«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de
+six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres
+dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela
+m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de
+ces fenêtres est aussi joli qu'original.
+
+«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt
+une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui
+forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avancé,
+soutenu par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage de la
+pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumière par les
+longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la
+masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel.
+
+«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé dans une cour, au
+centre de la maison, et séparé de l'entrée sur la rue par un vestibule
+où l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages
+sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges.
+
+«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, les Majorquins
+ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations
+particulières. Tout en suivant la même distribution, ils ont apporté
+dans les vestibules et dans les escaliers les changements de goût que
+l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne
+toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une
+apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie.
+
+«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du
+goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, même
+lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage.
+Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faïence peinte de
+fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.»
+
+Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent
+bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos
+théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité.
+
+Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes
+comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un
+puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni
+le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais
+l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux,
+peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y
+tient évidemment la place de l'impluvium.
+
+Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de
+jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs
+majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère
+de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez
+le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant
+peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française.
+
+Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles
+majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort
+embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait
+Jacquemont en parlant des moeurs indiennes, d'achever ma lettre en
+latin.
+
+Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M.
+Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais
+fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à
+Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie.
+Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine
+espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est
+des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à
+l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les
+individus, que la disposition et l'ameublement des habitations.
+
+[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.]
+
+A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits
+industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il
+suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se
+faire en un clin d'oeil une idée de son caractère, pour se dire si elle
+a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit
+méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation.
+
+J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne
+m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi
+qu'il arrive à bien d'autres.
+
+J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien
+rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand coeur, tout à
+fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles,
+n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette
+demeure est une tête vide et un coeur froid.
+
+Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre
+murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de
+bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne
+fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.
+
+Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre
+rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se
+représenter la damnation éternelle, mon enfer serait certainement de
+vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le
+plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien
+traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où pas un animal ne pénètre,
+sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh!
+périssent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la
+condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat.
+
+Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de
+la propreté, mais dans une excessive paresse, ou une économie
+sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité, la _ménagère_
+sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette
+propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.
+
+Mais que dire et que penser des moeurs et des idées d'une famille dont
+le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prétexte de la
+propreté?
+
+S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le disais tout à l'heure,
+dans les inductions particulières, il est difficile de se tromper dans
+les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son
+costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans
+son langage.
+
+Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entré
+dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si
+exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez
+leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir
+le coeur serré de déplaisir et d'ennui, rien qu'à voir les murailles
+nues, les dalles tachées et poudreuses, les meubles rares et malpropres.
+Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais un
+livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes
+ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est
+l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces
+d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé.
+
+Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose
+de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au
+Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen.
+
+Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent sans
+rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte
+individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque
+sorte à notre vie humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de
+maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent l'idée d'un nid
+pour la famille, celles-là semblent des gîtes où les groupes d'une
+population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit.
+Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en était
+généralement ainsi dans toute la Péninsule.
+
+Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'_atrium_ des palais
+des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de
+Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de bien-être.
+Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans
+l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé
+uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme
+d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues,
+blanchies à la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits
+de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut qu'on n'y
+distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers,
+bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents
+ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton
+à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très
+haut et recouvertes de pagnes épaisses; de larges portes de bois de
+chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique
+portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé,
+mais terni et rongé par le temps: tels sont les palais majorquins à
+l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on
+mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces
+panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté.
+
+On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond
+silence, la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de
+l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent
+avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les
+parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison
+sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant
+qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de
+sonnette du visiteur.
+
+Cette vie ne manque certainement pas de _caractère_, comme nous dirions
+dans l'acception illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais,
+si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y
+deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction
+d'esprit.
+
+
+
+II.
+
+Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja
+(bourse) et le Palacio-Real.
+
+La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant,
+leur premier roi chrétien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en
+effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en
+1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont elle est
+entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur
+d'ambre.
+
+Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand
+effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable,
+comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens comme le
+plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de
+dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres.
+
+Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du
+portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au
+milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce
+vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur
+trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du choeur on remarque
+un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur
+montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dévot,
+aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux.
+
+[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces
+méridionales.]
+
+Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à
+celle de Barcelone, de même que leur Lonja est infiniment, selon eux,
+plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point;
+quant au premier, il est insoutenable.
+
+Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée
+qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tête
+de Maure en bois peint, coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de
+l'orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une
+longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang
+impur du vaincu.
+
+On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés.
+Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que
+les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt
+prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle
+où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour
+attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec
+les nobles dévots du monde entier à cette époque.
+
+La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions
+élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité
+parfaite ni une simplicité pleine de goût.
+
+Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du
+quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le
+_Magasin Pittoresque_ l'a popularisée par un dessin fort intéressant,
+publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste
+salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité
+élégante.
+
+Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs
+qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée
+du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes
+publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins,
+revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans
+cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans
+la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins
+renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja,
+quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes
+souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel
+des monnaies, sur le Grand-Canal.
+
+Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point
+à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à
+fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens
+se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres
+géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce
+monument.
+
+Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on
+remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation
+d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en
+France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons
+et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de
+sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après
+avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent
+les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs
+constructions postérieures?
+
+[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de
+décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la
+chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment:
+
+«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de
+très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans
+leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres
+précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte
+de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes
+armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur
+disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi
+seulement de quoi vivre.»
+
+L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de
+la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence,
+occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les
+approprier.
+
+C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le
+cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais,
+Lauro, lui dit:
+
+«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on
+m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un
+repas et coucherez cette nuit.»
+
+«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»]
+
+Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort
+pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus
+sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien
+de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé
+de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes
+sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange
+gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.
+
+Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine
+général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M.
+Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence:
+
+«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps
+de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine
+rencontre-t-on un siège.
+
+La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en
+velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de
+trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en
+bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi
+surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont
+suspendus les portraits du roi et de la reine.
+
+C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette
+ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les
+officiers de la garnison, et les étrangers de considération.»
+
+Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous
+avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette
+salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre
+compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup
+sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé,
+fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions
+n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très
+féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était
+l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le
+vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les
+modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur,
+pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins
+un homme fort estimé et un prince fort affable.
+
+Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento,
+ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui
+des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement
+de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses;
+mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à
+rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues
+cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en
+gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs
+mains.
+
+Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la
+collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces
+illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un
+_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant
+les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série
+très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par
+l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais
+consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne,
+à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence.
+
+[Illustration]
+
+Le fort de Belver.
+
+«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé,
+dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit
+sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres,
+s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque,
+que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que
+pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant
+de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur
+existence...
+
+«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école
+espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la
+maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées
+étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent
+accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.»
+
+Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de
+Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des
+personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus
+importants par la richesse.
+
+Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter,
+mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais
+absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de
+l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des
+trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la
+fable au milieu des perles.
+
+Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à
+Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué
+obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare
+chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans
+prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes
+choses à Majorque que j'y ai été désappointé.
+
+[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux
+d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.]
+
+[Illustration: Le château de Vademorosa.]
+
+Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que,
+lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée
+pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés,
+et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins
+habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau
+surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant.
+Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que
+d'écrire sous une autre impression que la mienne propre.
+
+Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé
+publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera
+un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette
+relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de
+lui donner.
+
+Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de
+coeur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur
+Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir
+considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère,
+ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe
+jamais entre leurs mains.
+
+Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses
+intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte
+de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du
+chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un
+vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en
+fut, régi silencieusement par un prêtre.
+
+«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte
+de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI.
+
+«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la
+France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite
+de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand
+complet.
+
+«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort
+curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les
+miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.
+
+«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec
+leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris
+ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et
+languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a
+appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En
+le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_,
+d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le
+_fac-similé_ qu'on verra ci-après...
+
+ «On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique
+ du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'oeuvre de
+ calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste
+ a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric
+ Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende
+ en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa
+ ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati
+ di oro di marco._
+
+ «Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera
+ incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de
+ 1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits
+ de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.»
+
+En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une
+scène affreuse se retrace à ma pensée.
+
+Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain
+déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux
+et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait
+combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un
+des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un
+encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur
+la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!
+
+Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant
+par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et
+revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau
+bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le
+chapelain devint plus pâle que le parchemin.
+
+On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance!
+Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits
+souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus
+noire que le Pont-Euxin.
+
+Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les
+valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un
+incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer
+la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents.
+
+Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut
+en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le
+calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le
+dommage.
+
+Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur
+s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la
+catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins
+tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura
+pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque.
+
+Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir
+aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le
+cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous
+tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés
+auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera
+donc encore ici à mon ignorance.
+
+ «Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de
+ médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du
+ moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre
+ affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée.
+
+ «Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art
+ en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia,
+ ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup
+ de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs
+ pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de
+ l'Europe.»
+
+Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne
+résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur
+la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une
+forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État
+de l'Espagne.
+
+«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées
+à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de
+conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire
+au moyen âge.»
+
+Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de
+prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns
+encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un
+chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des
+soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche.
+
+C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette
+époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus
+illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables.
+
+Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des
+écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet
+_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas,
+_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire
+scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements
+tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen
+âge.
+
+Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente
+description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres
+sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter.
+
+Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite
+du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration
+scientifique et politique.
+
+Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre
+en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus
+qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la
+science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.
+
+
+
+III.
+
+Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à
+Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut
+la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand.
+L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en
+prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de
+Galatzo pour le tuer.
+
+Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier
+lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait
+souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent
+qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de
+débarquement.
+
+Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick
+affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du
+méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança
+ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le
+déguiser.
+
+M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra
+en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui
+lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils
+voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago
+répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu.
+
+En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don
+Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres,
+refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son
+bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite,
+M. Arago ne pouvait tenir.
+
+Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage,
+le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais
+répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il
+n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer
+prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une
+chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et,
+s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de
+la forteresse se fermèrent sur lui.
+
+M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui
+fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa
+donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure
+du méridien.
+
+Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo,
+le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix
+débarquer en France ou en Espagne.
+
+Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le
+gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils
+voulaient l'empoisonner.
+
+En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa
+d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet,
+et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation.
+
+ * * * * *
+
+Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère
+qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant
+le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé
+du style élégant et de la disposition originale de ses moindres
+constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de
+l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie
+africaine.
+
+M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un
+simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus
+pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart
+sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme
+massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée.
+
+Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige
+d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et
+de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la
+plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de
+Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure
+en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du
+soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un
+lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la
+nuit.
+
+M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma.
+
+«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les
+objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour
+contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des
+lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la
+ville.
+
+«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante
+haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont
+l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà, des
+groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers,
+des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin
+apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes;
+enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des
+nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et
+lumineux du ciel.»
+
+Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens
+ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de
+Saint-Dominique.
+
+Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se
+trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse
+fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette
+hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de
+niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de
+Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et
+la tour de l'Ange du Palacio-Real.
+
+[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de
+Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore
+il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur:
+«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle
+marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant
+l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière
+que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et
+demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit
+et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est
+l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année,
+les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et
+du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour
+les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais
+elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On
+ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma;
+on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou
+d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en
+douze heures, à commencer au lever du soleil.
+
+«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure,
+dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que
+des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse
+horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils
+s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le
+penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du
+prodige.
+
+«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à
+l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des
+pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux
+îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)]
+
+Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris,
+où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et
+là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus
+prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque
+mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été
+un chef-d'oeuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque,
+quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des
+squelettes, attestent du moins la magnificence.
+
+C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une
+source de regrets bien légitimes pour les artistes, que la destruction
+de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix
+ans, peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme de
+cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette.
+
+Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait M. Marliani dans son
+_Histoire politique de l'Espagne moderne_, déplorer le côté faible et
+violent à la fois des mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue
+qu'au milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était pas la
+tristesse que les ruines inspirent ordinairement. La foudre était tombée
+là, et la foudre est un instrument aveugle, une force brutale comme la
+colère de l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les éléments
+et préside à leurs apparents désordres sait bien que les principes d'une
+vie nouvelle sont cachés dans la cendre des débris. Il y eut dans
+l'atmosphère politique de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent,
+quelque chose d'analogue à ce besoin de renouvellement qu'éprouve la
+nature dans ses convulsions fécondes.
+
+Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques mécontents avides
+de vengeances ou de dépouilles aient consommé cet acte de violence à la
+face de la population consternée. Il faut beaucoup de mécontents pour
+réduire ainsi en poussière une énorme masse de bâtiments, et il faut
+qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle
+voie ainsi accomplir un décret contre lequel elle protesterait dans son
+coeur.
+
+Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée du sommet de ces
+dômes fit tomber de l'âme du peuple en sentiment de crainte et de
+respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base; et
+que chacun, sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystérieuse
+et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un mélange de courage et
+d'effroi, de fureur et de remords. Le monachisme protégeait bien des
+abus et caressait bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en
+Espagne, et sans doute plus d'un démolisseur se repentit et se confessa
+le lendemain au religieux qu'il venait de chasser de son asile. Mais il
+y a dans le coeur de l'homme le plus ignorant et le plus aveugle quelque
+chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère
+une mission souveraine.
+
+Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses sueurs ces
+insolents palais du clergé régulier, à la porte desquels il venait
+recevoir depuis des siècles l'obole de la mendicité fainéante et le pain
+de l'esclavage intellectuel. Il avait participé à ses crimes, il avait
+trempé dans ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition.
+Il avait été complice et délateur dans les persécutions atroces dirigées
+contre des races entières qu'on voulait extirper de son sein. Et quand
+il eut consommé la ruine de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il
+eut banni ces Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur,
+il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. Il eut la
+persévérance et la piété de ne pas s'en prendre à ce clergé, son
+ouvrage, son corrupteur et son fléau. Il souffrit longtemps, courbé
+sous ce joug façonné de ses propres mains. Et puis, un jour, des voix
+étranges, audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience
+des paroles d'affranchissement et de délivrance. Il comprit l'erreur
+de ses ancêtres, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misère,
+et malgré l'idolâtrie qu'il conservait encore pour les images et les
+reliques, il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à son
+droit qu'à son culte.
+
+Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta tout d'un coup le
+dévot prosterné, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre
+les objets de l'adoration de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni
+le mécontentement des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le
+mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre timidité.
+
+Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense ce jour-là. Il
+accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même les moyens de revenir sur
+sa détermination, comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise
+ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les reprendre.
+
+Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la peine d'être prononcé
+à propos de tels événements), si ce que j'ai appris de son existence
+politique m'a été fidèlement rapporté, ce serait plutôt un homme de
+principes qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus bel éloge
+qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'État aurait trop
+présumé de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains
+jours, et trop douté en de certains autres, de ce qu'il mirait, pris
+parfois des mesures intempestives ou incomplètes, et semé son idée sur
+des champs stériles où la semence devait être étouffée ou dévorée,
+c'est peut-être une raison suffisante pour qu'on lui dénie l'habileté
+d'exécution et la persistance de caractère nécessaires au succès
+immédiat de ses entreprises; mais ce n'en est pas une pour que
+l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait
+ordinairement, ne le signale un jour comme un des esprits les plus
+généreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne[13].
+
+[Note 13: Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a
+inspiré M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête
+de la critique de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui
+refuser, ce dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont
+rarement trouvées dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est
+une foi vive dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à
+la cause de la liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un
+élan sincère vers les idées progressives et même révolutionnaires pour
+opérer les réformes que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande
+tolérance, une grande générosité envers ses ennemis; c'est enfin un
+désintéressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute
+occasion sacrifier ses intérêts à ceux de sa patrie, et qu'il a porté
+assez loin pour être sorti de ses différents ministères sans un ruban à
+sa boutonnière... Il est le premier ministre qui ait pris au sérieux la
+régénération de son pays. Son passage aux affaires a marqué un progrès
+réel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut
+pas la force d'abolir la censure, mais il eut la générosité de délivrer
+la presse de toute entrave en faveur de ses ennemis contre lui-même. Il
+soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique;
+et quand une opposition violente s'éleva contre lui du sein des cortès,
+soulevée par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'âme pour
+respecter la liberté du député dans le fonctionnaire public. Il déclara
+à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que de signer la
+destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits et qui
+était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donné par
+M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce genre
+aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples de
+cette vertueuse tolérance.» (_Histoire politique de l'Espagne moderne,
+par M. Marliani.)]
+
+Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de
+Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom, et qu'il n'était
+peut-être pas sans inconvénient pour nous de le prononcer avec éloge et
+sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques
+du moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni goût ni
+intelligence, il y avait un jugement synthétique que je pouvais porter
+sur les hommes et même sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il
+n'est pas si nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître
+directement une nation, d'en avoir étudié à fond les moeurs; et la vie
+matérielle, pour se faire une idée droite, et concevoir un sentiment
+vrai de son histoire, de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me
+semble qu'il y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande
+ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, et à laquelle
+se rattachent tous les fils de leur histoire particulière. Cette ligne,
+c'est le sentiment et l'action perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut,
+de la perfectibilité, que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à
+l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. Les
+hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti et pratiqué plus ou moins
+à leur manière, et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide
+révélation, et qui ont frappé les plus grands coups dans le présent pour
+hâter le développement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont
+presque toujours le plus mal jugés. On les a flétris et condamnés sans
+les connaître, et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur travail
+qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques déceptions
+passagères, quelques revers incompris les avaient fait descendre.
+
+Combien de noms fameux dans notre révolution ont été tardivement et
+timidement réhabilités! et combien leur mission et leur oeuvre sont
+encore mal comprises et mal développées! En Espagne, Mendizabal a été
+un des ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le plus
+courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte qui marque sa courte
+puissance d'un souvenir ineffaçable, la destruction radicale des
+couvents, lui a été si durement reproché, que j'éprouve le besoin
+de protester ici en faveur de cette audacieuse résolution et de
+l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et la mit en
+pratique.
+
+Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la
+vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies, et qui, elles
+aussi, semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la
+vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le respect
+des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de
+barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau
+est inutile, et qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des
+usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras populaire est
+une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive,
+tout aussi émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une
+administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la
+destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou
+d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef
+politique qui, dans un jour décisif et périlleux, sacrifie l'art et la
+science à des biens plus précieux, la raison, la justice, la liberté
+religieuse, et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour
+la pompe catholique et son respect pour ses moines, trouve assez de
+coeur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'oeil, font comme
+l'équipage battu de la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à
+la mer.
+
+Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont
+nous déplorons la chute sont des cachots où a langui durant des siècles,
+soit l'âme, soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes
+qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde,
+célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de hochets dorés et de férules
+ensanglantées, l'âge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien
+beaux vers de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la
+révolution française. Cette pièce se termine par une pensée très-neuve
+en poésie, comme en politique:
+
+ «Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la
+ charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!»
+
+Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, oserai-je
+transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains?
+Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence,
+là où il s'agit pour lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet
+en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances? Puisse ce
+fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche
+nomenclature d'édifices que je viens de faire!
+
+
+
+IV.
+
+LE COUVENT DE L'INQUISITION.
+
+Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes se rencontrèrent à
+la clarté sereine de la lune. L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre
+courbé sous le poids des années, et pourtant celui-là était le plus
+jeune des deux.
+
+Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; car la nuit était
+avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait lugubre et lente au clocher
+de la cathédrale.
+
+Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:
+
+«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible
+et brisé: n'attends rien de moi non plus, car je suis pauvre et nu sur
+la terre.
+
+--Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui
+m'attaquent, et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les
+voleurs.
+
+--Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi donc as-tu
+tressailli tout à l'heure à mon approche?
+
+--Parce que je suis un peu superstitieux, comme tous les artistes, et
+que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus,
+et dont nous foulons les tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu
+également frémi à mon approche?
+
+--Parce que je suis très-superstitieux, comme tous les moines, et que je
+t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renfermé vivant
+dans les tombes que tu foules.
+
+--Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et
+vainement cherchés sur le sol de l'Espagne?
+
+--Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté du soleil; mais, dans
+les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton
+attente est remplie; que veux-tu faire d'un moine?
+
+--Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses traits dans ma
+mémoire, afin de les retracer par la peinture; recueillir ses paroles,
+afin de les redire à mes compatriotes; le connaître enfin, pour me
+pénétrer de ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand dans la
+personne du moine et dans la vie du cloître.
+
+--D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu te fais de ces
+choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination des papes est abattue,
+les moines proscrits, les cloîtres supprimés?
+
+--Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers le passé, et des
+imaginations ardentes frappées de la poésie du moyen âge. Tout ce qui
+peut nous en apporter un faible parfum, nous le cherchons, nous le
+vénérons, nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon père, que nous
+soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous
+haïssons ce peuple brutal qui souille et brise tout ce qu'il touche.
+Bien loin de ratifier ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous
+efforçons dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos théâtres, dans
+toutes nos oeuvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions,
+et de ranimer l'esprit de mysticisme qui engendra l'art chrétien, cet
+enfant sublime!
+
+--Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays
+libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le présent? Ils ont
+tant de choses nouvelles à chanter, à peindre, à illustrer! et ils
+vivraient, comme tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux?
+Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une inspiration riante
+et féconde, lorsque Dieu, dans sa bonté, leur a fait une vie si douce et
+si belle?
+
+--J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut être telle que tu le
+la représentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des
+faits politiques, et les questions sociales nous intéressent encore
+moins. Nous chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour
+de nous. Les arts languissent, l'inspiration est étouffée, le mauvais
+goût triomphe, la vie matérielle absorbe les hommes; et, si nous
+n'avions pas le culte du passé et les monuments des siècles de foi pour
+nous retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que nous gardons
+à grand'peine.
+
+--On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain n'avait porté aussi
+loin que dans vos contrées la science du bonheur, les merveilles de
+l'industrie, les bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé?
+
+--Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on n'avait puisé dans les
+richesses matérielles un si grand luxe, un tel bien-être, et, dans la
+ruine de l'ancienne société, une si effrayante diversité de goûts,
+d'opinions et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a pas
+dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre heureux, nous ont
+avilis et dégradés, on ne t'a pas dit toute la vérité.
+
+--D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes les sources du
+bonheur se sont empoisonnées sur vos lèvres, et ce qui fait l'homme
+grand, juste et bon, le bien-être et la liberté, vous a faits petits et
+misérables? Explique-moi ce prodige.
+
+--Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement
+de pain? Si nous avons perdu la foi, tout ce que nous avons acquis
+d'ailleurs n'a pu profiter à nos âmes.
+
+--Explique-moi encore, mon fils, comment vous avez perdu la foi, alors
+que, les persécutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu
+élargir vos âmes et lever vos yeux vers la lumière divine? C'était
+le moment de croire, puisque c'était le moment de savoir. Et, à ce
+moment-là, vous avez douté? Quel nuage a donc passé sur vos têtes?
+
+--Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. L'examen n'est-il
+pas incompatible avec la foi, mon père?
+
+--C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! si la foi est compatible
+avec la vérité. Tu ne crois donc à rien, mon fils? ou bien tu crois au
+mensonge?
+
+--Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas assez pour
+donner à l'âme une force, une confiance et des joies sublimes?
+
+--Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. Il y a donc encore
+chez vous quelques hommes heureux? Et toi-même, tu t'es donc préservé de
+l'abattement et de la douleur?
+
+--Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, les plus
+indignés, les plus tourmentés des hommes; car ils voient chaque jour
+tomber plus bas l'objet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants
+pour le relever.
+
+--D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent périr les arts au
+lieu de les faire revivre?
+
+--C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il n'y a plus d'art
+possible.
+
+--Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi une religion? Tu te
+contredis, mon fils, ou bien je ne sais pas te comprendre.
+
+--Et comment ne serions-nous pas en contradiction avec nous-mêmes, ô mon
+père! nous autres à qui Dieu a confié une mission que le monde nous
+dénie, nous à qui le présent ferme les portes de la gloire, de
+l'inspiration, de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans le passé,
+et d'interroger les morts sur les secrets de l'éternelle beauté dont les
+hommes d'aujourd'hui ont perdu le culte et renversé les autels? Devant
+les oeuvres des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler
+nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; mais
+lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, et qu'un monde incrédule et
+borné souffle sur nous le froid du dédain et de la raillerie, nous ne
+pouvons rien produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée
+meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière.
+
+Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait son visage
+triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise
+naïve et bienveillante.
+
+--Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment de silence, en
+s'arrêtant près de la balustrade massive d'une terrasse qui dominait la
+ville, la campagne et la mer.»
+
+C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère riche de fleurs,
+de fontaines et de marbres précieux, aujourd'hui jonché de décombres et
+envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur
+et de rapidité sur les ruines.
+
+Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans sa main, et la jeta
+loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit:
+
+«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point dangereuse. Mon
+fils, cette ronce que tu touches sans ménagement et qui te blesse, c'est
+l'emblème de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure.
+Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels,
+et s'installent sur les débris des antiques splendeurs de ce monde. Vois
+avec quelle sève et quelle puissance ces herbes folles ont rempli
+les parterres où nous cultivions avec soin des plantes délicates et
+précieuses dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même les hommes
+simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles
+ont repris leurs droits, et ont étouffé cette plante vénéneuse qui
+croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.
+
+--Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec elle les
+sanctuaires de l'art chrétien et les oeuvres du génie?
+
+--Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, vivace et
+rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs fondements ces cloîtres
+où sa racine était cachée.
+
+--Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui croissent à la place, en
+quoi sont-elles belles et à quoi sont-elles bonnes?»
+
+Le moine rêva un instant et répondit:
+
+«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans doute vous ferez un
+dessin d'après ces ruines?
+
+--Certainement. Où voulez-vous en venir?
+
+--Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons
+sur les décombres, et qui se balancent au vent, ou bien en ferez-vous
+un accessoire heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans un
+tableau de Salvator Rosa?
+
+--Elles sont les inséparables compagnes des ruines, et aucun peintre ne
+manque d'en tirer parti.
+
+--Elles ont donc leur beauté, leur signification, et par conséquent leur
+utilité.
+
+--Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; asseyez des
+mendiants et des bohémiens sur ces ruines, elles n'en seront que
+plus sinistres et plus désolées. L'aspect du tableau y gagnera; mais
+l'humanité, qu'y gagne-t-elle?
+
+--Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une grande leçon. Mais vous
+autres artistes; qui donnez cette leçon-là, vous ne comprenez pas ce
+que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de
+l'herbe qui pousse.
+
+--Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait vous répondre que
+vous ne voyez dans cette catastrophe que votre prison détruite et votre
+liberté recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent n'était
+pas de votre goût.
+
+--Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de l'art, et de la poésie
+jusqu'à vivre ici sans regret?
+
+--Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle vie du monde. Oh!
+que ce couvent devait être vaste et d'un noble style! Que ces vestiges
+annoncent de splendeur et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir
+ici, le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la mer,
+lorsque ces légères galeries étaient payées de riches mosaïques, que
+des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre, et qu'une
+lampe d'argent s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire!
+De quelle paix profonde, de quel majestueux silence vous deviez jouir
+lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une
+invincible enceinte, et qu'on se signait en baissant la voix chaque
+fois qu'on passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût voulu
+pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues et toutes les
+ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme
+et l'oubli du monde entier, à la condition d'y rester artiste et d'y
+pouvoir consacrer dix ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on
+eût poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on eût vu placer
+sur un autel, non pour y être jugé et critiqué par le premier ignorant
+venu, mais salué et invoqué comme une digne représentation de la
+Divinité même!
+
+--Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles sont pleines
+d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. Dans cet art dont tu parles
+avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et
+l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de te
+grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à
+cet art égoïste sans croire à aucune religion ni à aucune société. Mais
+peut-être n'as-tu pas mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire;
+peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et
+de terreur. Viens avec moi, et peut-être ce que je vais t'en apprendre
+changera tes sentiments et tes pensées.
+
+À travers des montagnes de décombres et des précipices incertains et
+croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au
+centre du monastère détruit; et là, à la place où avaient été les
+prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un
+massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche et la pioche
+avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse croûte
+de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du sein de
+la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes des autres
+par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient sur leurs voûtes
+lugubres.
+
+«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas
+des puits, ce ne sont pas même des tombes; ce sont les cachots de
+l'inquisition. C'est là que, durant plusieurs siècles sont péri
+lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant
+Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, soit
+inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir une pensée différente
+de celle de l'inquisition.
+
+«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, des artistes
+même. Ils avaient de vastes bibliothèques où les subtilités de la
+théologie, reliées dans l'or et la moire, étalaient sur des rayons
+d'ébène leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant
+l'homme, ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa pensée,
+ils le descendaient vivant et le tenaient caché dans les entrailles
+de la terre. Ils avaient des vases d'argent ciselés, des calices
+étincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or
+et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli
+de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient
+vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux
+cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour
+qu'on en met à élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable,
+son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe.
+
+«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce que c'est que
+le cloître. Férocité brutale d'un côté, de l'autre lâche terreur;
+intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles, voilà ce que c'est que
+l'inquisition.
+
+«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la
+main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures
+qu'elle a ébranlées ou ternies, faut-il replacer la dalle du sépulcre
+sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs
+bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?»
+
+L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner
+curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte
+que la volonté humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre
+l'horrible désespoir d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se
+fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut
+remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées
+peser sur son âme; ses membres frémirent, l'air manqua à sa poitrine,
+il se sentit défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il
+s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était resté à l'entrée:
+
+«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à sortir d'ici!
+
+--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu
+éprouves en regardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête,
+imagine comment je l'éprouvai lorsque je revis le soleil après dix ans
+d'un pareil supplice!
+
+--Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en se hâtant de marcher
+vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipée
+sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté
+là un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne
+croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites, d'aussi
+profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et
+s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai vu aussi
+les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait
+frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le
+sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai
+eu là que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot
+où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se
+présente à l'esprit. O mon Dieu! être là et ne pouvoir mourir!
+
+--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant sa tête chauve et
+flétrie; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage
+mâle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un
+vieillard.
+
+«Comment je méritai et comment je supportai ma lente agonie, il
+n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en ai plus besoin, heureux
+et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et
+ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des
+moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais,
+puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces
+émotions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son oeuvre.
+
+«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais
+tout à l'heure pleurer le passé, et parmi lesquelles je reviens chaque
+nuit me prosterner pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie
+seront animés peut-être d'une pensée plus haute que celle d'un lâche
+regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments, qui sont pour
+les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de
+rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, et souvent
+ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé, tu as vu
+à Gènes un pont jeté sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et
+pesante église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité
+d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans
+un temple avec les dévots de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces
+pyramides d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage des
+nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents
+pour satisfaire la soif inextinguible des divinités barbares. Mais vous
+autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans les oeuvres
+de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans
+vous pénétrer de l'idée dont cette oeuvre est la forme. Ainsi votre
+intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre coeur
+repousserait s'il en avait conscience.
+
+«Voilà pourquoi vos propres oeuvres manquent souvent de la vraie couleur
+de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans
+les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement
+d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre.
+
+--Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je
+ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse
+s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de
+notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse
+superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités de la
+Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs
+formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins,
+nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet;
+enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de
+l'école de Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes,
+de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les
+yeux qu'un monceau de pierres.
+
+--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits
+divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les
+Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y
+croyaient déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des
+sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire à vous-mêmes!
+vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est
+palpable et vivant pour vous.»
+
+«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à
+retracer le jour de ma délivrance; j'aurais représenté des hommes hardis
+et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre,
+pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer,
+et relevant de la dalle fétide des spectres à l'oeil terne, au sourire
+effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes,
+la lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées,
+et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps que le
+Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du
+peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'oeuvre
+de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les
+anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de
+tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux
+qu'il ne le fut jamais avant sa chute.
+
+[Illustration: Armoiries.]
+
+«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges
+futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en
+voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle
+j'écrirais ceci sur la pierre consacrée:
+
+«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet
+autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et
+au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinaires,
+abominables au Dieu de miséricorde.»
+
+
+
+V.
+
+Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison
+de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de
+quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de
+prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est
+bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour la _licence
+poétique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire.
+
+Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain
+fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une
+paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, _la fleur
+de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti
+que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était
+un homme dans la force de l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières
+enjouée. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint
+office.
+
+A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset
+de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au
+préalable, un pompeux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en
+relation à Majorque:
+
+On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique des
+peintures qui rappellent la barbarie exercée autrefois sur les juifs.
+Chacun des malheureux qui ont été brûlés est représenté dans un tableau
+au bas duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il fut
+victime.
+
+«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés,
+formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de
+Palma, sous la ridicule dénomination de _chouettes_, avaient en vain
+offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments
+affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait...
+
+[Illustration: Armoiries. (Page 27.)]
+
+«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le
+cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes
+peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces
+tableaux plusieurs marqués d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il,
+les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au
+vent.
+
+«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le coeur navré et l'esprit
+frappé de cette scène.
+
+«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755
+par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualités et
+délits des malheureux sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en
+1691.
+
+«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une
+femme, brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts,
+pour le même délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps
+avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées
+au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de
+mahométisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus
+de judaïsme, brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper.
+Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et étrangers,
+accusés de judaïsme, d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons,
+après s'être rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.»
+
+Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de l'inquisition non
+moins horrible.
+
+M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte:
+
+«Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement
+condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs
+biens confisqués et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et
+incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, tant
+ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics ni
+honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à
+celles qui en dépendent, ni or ni argent, perles, pierres précieuses,
+corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des
+armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois
+et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office,
+sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition
+s'étendant, pour les femmes condamnées au feu, à leurs fils et à leurs
+filles, et pour les hommes jusqu'à leurs petits-fils en ligne masculine,
+condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie,
+ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des
+fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras
+séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effacera ou
+raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures, ou
+armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de
+manière _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mémoire
+de leur sentence et de son exécution_.»
+
+Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre époque, et
+quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations
+de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette
+race infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de
+l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du
+décret de Mendizabal.
+
+Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de
+l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs d'une découverte assez
+curieuse, dont tout l'honneur revient à M. Tastu, et qui eût fait, il
+y a trente ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, d'un
+coeur joyeux, portée au maître du monde, sans songer à en tirer parti
+pour lui-même, supposition qui est bien plus conforme que l'autre à son
+caractère d'artiste insouciant et désintéressé.
+
+Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La
+voici telle qu'elle a été remise entre mes mains, avec l'autorisation de
+la publier.
+
+
+COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,
+
+A PALMA DE MALLORCA.
+
+Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de
+l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. Il était originaire de la
+Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier à la conquête de la grande
+Baléare, en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion
+remarquable; ce qui lui donnait auprès du _Conquistador_, de ses nobles
+compagnons, et des soldats même, une puissante autorité. Il haranguait
+les troupes, célébrait le service divin, donnait la communion aux
+assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient à cette
+époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et
+le père Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans
+priaient, dit-on après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra.
+
+L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à Toulouse des
+mains de son ami Dominique: il fut envoyé par lui à Paris avec deux
+autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui
+qui établi à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une
+donation que lui fit le procureur du premier évêque de Mallorca, D. J.
+R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231.
+
+Une mosquée et quelques toises de terrain qui en dépendaient servirent
+à la première fondation. Les frères prêcheurs agrandirent plus tard
+la communauté, au moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de
+marchandises, et des donations assez fréquentes qui leur étaient faites
+par les fidèles. Cependant le premier fondateur, frère de Michel de
+Fabra, était allé mourir à Valence, qu'il avait aidé à conquérir.
+
+Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas
+que celui-ci fût de la famille du père Michel, son homonyme; on sait
+seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard ceux
+de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres
+des rois d'Aragon.
+
+Le couvent et son église ont dû éprouver bien des changements avec le
+temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses
+parties des monuments ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un
+riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; mais plus
+loin, faisant partie du monument, ces arches brisées, ces lourdes clefs
+de voûte gisantes sur les décombres, vous annoncent que des architectes
+autres que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé par là.
+
+Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que quelques palmiers
+séculaires, conservés à notre instante prière, nous avons pu déplorer,
+comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine
+et de Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût seule
+présidé à ces démolitions faites sans discernement.
+
+En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir tomber les
+convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le convent de Saint-François qui
+bordait en la gênant la _muralla de Mar_ à Barcelone; mais, au nom de
+l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme
+monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de
+Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens
+de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit
+cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des
+archives du couvent? On y lisait, après les noms de N. Cotoner, grand
+maître de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La
+Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent,
+appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions.
+
+Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais
+ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intérêt que nous prenions
+à ces ruines, à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout
+homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa de nous indiquer
+la tombe armoriée des _Bonapart_, ses aïeux, car telle est la tradition
+mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques
+recherches à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous n'avons pu y
+donner le temps et l'attention nécessaires pour les compléter.
+
+Nous avons retrouvé les armoiries des _Bonapart_, qui sont:
+
+Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, deux, deux et
+deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, au chef d'or, chargé d'un
+aigle naissant de sable;
+
+1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses
+renfermées dans la bibliothèque de M. le comte de Montenegro, nous avons
+pris un _fac-similé_ de ces armoiries;
+
+2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau
+d'exécution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon,
+et dans lequel on trouve, à la date du 15 juin 1549, les preuves de
+noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi
+les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, qui était de la
+maison de _Bonapart_.
+
+Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la
+couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés deux actes à la date de
+1276, relatifs à des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine
+provençale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la
+même époque, l'altération mallorquine, serait devenu _Bonapart_.
+
+En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'île de Corse en
+qualité de _régent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est
+à lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on
+a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman,
+_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On
+sait que les membres de la famille de Napoléon signaient indifféremment
+_Bonaparte_ ou _Buonaparte_.
+
+Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts quelques années
+plus tôt, auraient pu acquérir, s'ils avaient servi à démontrer à
+Napoléon, qui tenait tant à être Français, que sa famille était
+originaire de France?
+
+Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, la découverte de
+M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au
+chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je
+procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter.
+
+Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de
+l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées
+(j'en demande bien pardon à la mode), n'est pas un si grand prince, mais
+qui, de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se
+faire adopter par la France, et la postérité ne lui demandera pas si ses
+ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais
+l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette
+race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit, un
+fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les
+générations antérieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes
+d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi
+d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir
+compte, comme de monuments très-significatifs, pourraient bien jeter
+quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens
+Bonaparte.
+
+En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de
+ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel
+parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est
+ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune?
+Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de
+superstition, et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il
+donc connaissance de son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à
+la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses
+aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de
+voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes.
+
+BONAPART.
+
+(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles
+de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista de
+Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte de
+Montenegro Le MS. est du seizième siècle.)
+
+Mallorca, 20 septembre 1837.
+
+M. TASTU.
+
+PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.
+
+
+
+Nº 1.
+
+FORTUNY.
+
+SON PARE, SOLAR DE MALLORCA
+
+FORTUNY.
+
+Son père, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus
+negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable,
+deux, deux et un.
+
+
+
+Nº 2.
+
+COS.
+
+SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS.
+
+Sa mère, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant
+una flor de lliri sobre lo cap, del mateix.
+
+Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de lis de même.
+
+
+
+Nº 3. BONAPART.
+
+SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.
+
+BONAPART.
+
+Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.
+
+Ici manquait l'explication du blason: les différences proviennent
+de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il
+décalquait; d'ailleurs il a manqué d'exactitude.
+
+
+
+Nº 4. GARI.
+
+SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.
+
+
+GARI.
+
+Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.
+
+Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, en dos, y una;
+segon blau, ab très faxas ondeades, de plata.
+
+Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois
+fasces ondées, d'argent.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+I.
+
+Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, par une matinée
+sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au
+milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir
+de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines
+fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt
+boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides et frais, et partout
+cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien.
+
+Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne
+s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères
+de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un
+certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se
+vantent d'avoir soumis tout leur territoire.
+
+Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; car rien n'est
+plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils
+veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchés,
+échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de
+joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes
+choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier
+pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant
+s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et
+s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de
+gros rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bord du
+torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une ferme
+jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme
+une vigie pour guider le voyageur dans la solitude.
+
+La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre
+et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans
+les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques, la nature, livrée
+à de trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la main de
+l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour
+subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses
+propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un
+ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la
+rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace,
+le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage; et
+quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île,
+l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui
+doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane, où, dans
+les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces
+d'Atala ou de Chaclas.
+
+Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère
+aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins
+très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas; mais praticables
+aux voitures, vous allez en juger.
+
+La voiture _à volonté_ du pays est la _tartane_, espèce de
+coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune
+espèce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet à quatre places,
+portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues
+solides, de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un demi-pied
+de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser
+quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux
+abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de
+siège, les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre
+les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les
+cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, et
+d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point
+mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque
+effroyable secousse qu'il reçoive; et il ne s'interrompt que pour
+proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son
+cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou à grimper quelque
+muraille de rochers.
+
+Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, fondrières, haies
+vives, fossés, se présentent en vain; on ne s'arrête pas pour si peu.
+Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin.
+
+Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure
+de mauvais goût, et vous demandez à votre guide quelle mouche le
+pique.--C'est le chemin, vous répond-il.--Mais cette rivière?--C'est le
+chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours
+le chemin.--A la bonne heure!
+
+Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti, de
+bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous
+auriez infailliblement les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu,
+et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle.
+
+Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de
+balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et
+peut-être à l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les
+bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la
+montagne et l'autre dans le ravin.
+
+On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les autres ne tenir
+aucun compte: pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas
+toujours; mais, quand on verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait
+éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route
+d'Establiments, et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé
+d'horribles douleurs à la tête, qui ne refroidissent pourtant pas son
+désir de retourner à Majorque.
+
+Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les
+nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée,
+quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les
+obstacles. Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces lourdes
+machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et
+solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable
+audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques
+contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures.
+
+Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante
+jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca:
+«En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente
+el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de
+precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de
+Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc.
+
+Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais,
+ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou
+deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le
+cas échéant, il faut dételer les boeufs de la charette ou les chevaux
+de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons,
+souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables
+contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps,
+le voyageur, retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise
+majorquine: _mucha calma_, pour son édification particulière.
+
+Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs
+routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a
+que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la
+Chartreuse à Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route
+différente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer
+par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin
+qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé.
+
+De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues
+majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois
+heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la
+troisième, on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie
+(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais très-étroite,
+horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin.
+
+Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; mais c'est en vain
+que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain
+que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le coeur
+de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins
+leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes,
+le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes
+d'herbes et de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé
+de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier.
+
+Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à terre; car aucune
+charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à
+l'oeil par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres,
+et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de
+beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de
+plus mélancolique en même temps, que ces perspectives où le chêne vert,
+le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs
+nuances variées en berceaux profonds; véritables abîmes de verdure,
+où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse
+somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain
+détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un
+mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi
+cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se
+penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la
+vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen,
+je ferme les yeux, et je revois comme dans un rêve cette montagne
+verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel
+rose.
+
+La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés
+jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au
+nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le
+monastère. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'âpreté
+de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un
+vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue, et auquel
+une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur
+divers plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra.
+
+Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond
+incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans
+de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces
+gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre
+taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de
+beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de
+la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en
+dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone.
+Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas,
+à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent
+tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux,
+côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute
+saison.
+
+La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au
+nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce
+jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des
+bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient.
+De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés.
+Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible
+ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense
+plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan
+par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au
+profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et
+au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des
+nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'oeil distingue
+encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres,
+fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de
+plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux,
+c'est la plaine; et à cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne
+commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme, on
+croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au
+retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée
+trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective
+éblouissante.
+
+C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à
+désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent
+rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails
+infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues
+profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne
+suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'oeuvre de Dieu; et s'il
+fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer
+une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et
+l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de
+bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble
+qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle
+création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je
+m'imagine d'après l'emphase de leur forme.
+
+Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces
+heures de contemplation passées à la Chartreuse. Il me venait bien
+des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule
+d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné
+de bons yeux!
+
+Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles
+sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession
+est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et
+la loi qui préside à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement.
+C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en
+général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des
+pâtres pour la beauté de leurs montagnes.
+
+Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard
+descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et hâtait la
+chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir.
+Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne
+de gauche, et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle
+de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier,
+lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers,
+ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crêtes
+d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs
+obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient
+leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes de dattes de nos
+palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre,
+coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée
+des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un
+paysage d'hiver.
+
+La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la règle des
+chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au
+décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant
+moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres,
+celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à-dire
+considéré comme domaine de l'État. L'État majorquin, ne sachant comment
+utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils
+achevassent de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes qui
+voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité
+extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter,
+peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient
+de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les
+empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le
+dirai ci-après; mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais oeil
+notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables.
+
+Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, durant les
+chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent
+chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus
+frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver
+le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la Chartreuse
+avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le
+sacristain et la Maria-Antonia.
+
+La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge qui était venue
+d'Espagne pour échapper, je crois, à la misère, et qui avait loué une
+cellule pour exploiter les hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule
+était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que
+la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie
+femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née,
+ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs
+patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle
+avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser,
+d'un air outragé, et presque en se voilant la face, toute espèce de
+rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour
+l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir
+l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit
+de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un
+crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre
+disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez
+elle votre servante et votre marmite.
+
+Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage, et
+prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai
+jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour
+puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier
+plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à
+la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été
+une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait
+désintéressé dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la
+Catalina, cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet
+de chambre; et la _niña_, petit monstre ébouriffé qui nous servait de
+groom, aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de
+l'Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter: les
+deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la
+petite répondant _amen_, tout en escamotant avec une dextérité sans
+égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à
+faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais
+lorsque les plaies interceptèrent fréquemment les communications avec
+Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la
+Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes
+forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton
+pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur
+mon chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner
+du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de
+poisson, pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux
+de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes.
+
+Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux
+chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs
+du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était
+atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita qui avait
+passé quelques mois avec ses parents à la Chartreuse, et il disait pour
+s'excuser, qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges
+en peinture. Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait des
+prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent
+les gens de sa classe, il avait un pantalon européen et des bretelles
+qui certainement donnaient dans l'oeil des filles de l'endroit. Sa soeur
+était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le
+couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le
+village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la
+Maria-Antonia, qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait
+pas d'appétit.
+
+Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour
+reprendre sa robe jadis blanche, et réciter tout seul ses offices en
+grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la
+guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on le
+voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte
+noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des
+opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes.
+C'était un vieillard très méfiant. Ne se plaignant de rien, et priant
+peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte
+inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son
+chiendent à prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir
+été relevé de son voeu de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de
+la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la
+porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes
+médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui
+craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et
+si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander
+ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un
+chartreux à la Chartreuse.
+
+Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture, mais
+c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement
+construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de
+taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette
+vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans
+le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses
+accolées l'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules
+composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur un des côtés
+du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles.
+Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour
+prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de
+dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de
+saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je
+le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de
+ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers
+dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore
+en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les
+siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une
+fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant
+tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces
+voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une fraîcheur qui pouvait bien
+faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les
+jours brûlants de la canicule.
+
+La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel règne un petit
+préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout
+à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines,
+est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté
+contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions
+y trouver des orgues; nous avions oublié que la règle des chartreux
+supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et
+un plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en
+belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement
+disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et
+les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs
+nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné
+attestent une habileté dans la main-d'oeuvre qu'on ne trouve plus en
+France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution
+consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île,
+m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession
+à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était
+certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant
+venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc,
+il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve
+et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons.
+Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya
+représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre
+chambre, le scandalisèrent un peu; mais ayant aperçu la _Descente de
+croix_ gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé dans une
+contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait: «Il n'y
+a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois,
+d'aussi beau et d'aussi _naturel_.»
+
+Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et
+les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le
+jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son
+travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche
+entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne
+l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins
+le sont avec les étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule,
+quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les rapports
+qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux,
+et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets
+d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus
+bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon
+nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'était un verre de
+cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont
+certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les
+besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou
+d'un Cafre.
+
+Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet
+d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint
+Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en
+étaient remarquables: les mains, admirablement étudiées, avaient un
+mouvement d'invocation pieuse et déchirante; l'expression de la tête
+était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était
+l'oeuvre d'un ignorant; car la statue placée en regard, et exécutée par
+le même manoeuvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait
+eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation
+religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute
+que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec
+un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification
+de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette
+philosophie du passé est debout dans la solitude.
+
+L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau,
+communique à celui-ci par un détour fort, simple que, grâce à mon peu de
+mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement
+dans le troisième cloître.
+
+Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il
+est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'oeil
+charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien
+cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que
+le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne devait disputer sa
+mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par
+le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie
+de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir
+incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre
+où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et
+les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres
+noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu
+la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre
+qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux
+laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être
+déjà plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son
+dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier
+nain (_chamaerops_) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes
+enfants, et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son
+espèce.
+
+Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes chapelles des
+chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées, et le
+sacristain ne les ouvre à personne, circonstance qui piquait beaucoup
+notre, curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans nos
+promenades, nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de
+sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans
+ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à
+Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.
+
+Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres.
+Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne
+tiennent plus à rien, et quand nous les traversions le soir par un
+gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait
+pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un
+fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix
+lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces
+galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course précipitée
+des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le
+sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient
+tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis de grands
+brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui,
+pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient
+invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour
+nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille
+autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans
+mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le
+plus romantique de la terre.
+
+Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité une bonne fois, ce
+que je n'avais vu qu'en rêve, ou dans les ballades à la mode, et dans
+l'acte des nonnes de _Robert le Diable_, à l'Opéra. Les apparitions
+fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à
+l'heure; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant
+moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en
+général.
+
+A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la
+partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que
+bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une
+petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres
+constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des
+retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires; plusieurs petites
+cours entourées d'étables pour la bétail de la communauté, des logements
+pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme
+on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno.
+
+Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la
+montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et
+nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne
+sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs
+abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si
+récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le
+pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos
+cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs, jusque
+dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire
+des _oremus_, étaient encore lisibles.
+
+Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures,
+nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards
+plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien
+rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du
+supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices religieux de
+la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au
+milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de
+saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux.
+L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés
+n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de
+fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient
+encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets
+contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui
+envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient aux
+petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque.
+
+Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien
+plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées.
+Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée
+rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils
+espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui
+sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme
+des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes;
+et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un
+tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient perdus
+pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la
+superstition entrait peut-être bien pour quelque chose.
+
+Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, consacrées à un
+culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination,
+et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y
+conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs
+fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait;
+elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les
+combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le
+soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je
+n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte
+de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés,
+et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus
+qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai
+conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière.
+
+[Illustration: Costumes majorcains.]
+
+Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous
+eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les
+ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui
+le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il
+était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des
+cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin, où était suspendu
+un long rosaire, appelant les moines, dans ses déclamations avinées, et
+priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu
+de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là surtout qu'il venait
+rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. Il entrait chez
+la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs
+sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son
+brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de
+politesses et de ruses; car le sacristain n'était pas très-brave, et
+craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à
+notre porte à des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en
+vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait tomber aux
+pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre
+porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son
+chapelet dans l'autre.
+
+Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme
+à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par
+ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on
+avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la
+double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siégé
+autrement formidable; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un
+malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était
+pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_,
+car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de
+l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un
+saint homme qui n'en manquait aucune.
+
+[Illustration: Serano de Palma.]
+
+Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que
+je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je
+ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec
+continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître,
+pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre
+comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans
+interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur
+des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches,
+et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient,
+un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien
+moins que Lucifer en personne, accompagné de toute sa cour, un maître
+diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui
+un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des queues de cheval,
+des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères,
+en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces
+vilains gnômes. Après les confessions que je viens de faire, je puis
+avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps
+après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de
+volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade,
+à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une
+apparence vraiment surnaturelle.
+
+C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui
+fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la
+cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange, qui accompagnait leur marche
+était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques
+sales et hideux, jouaient en même temps, et non sur un rythme coupé et
+mesuré, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable à
+celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent
+leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le
+supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils
+l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une _coplita_ sur
+une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais;
+puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou
+quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en
+se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale,
+qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à
+de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère
+très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et
+traînantes dans leur plus grande animation.
+
+Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait
+des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes
+majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est
+de type et de tradition arabes[14].
+
+[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, par une
+nuit tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence
+extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord,
+excepté le timonier, qui pour résister au danger d'en faire autant,
+chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût
+dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart, ou qu'il était à
+demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son
+chant était des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations
+en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au
+hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise.
+C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation
+nonchalante de la voix, où la pensée avait peu de part, mais qui suivait
+le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à
+une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et
+monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.]
+
+Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec
+beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de
+farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth
+daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat.
+Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa
+personne, de me parler en français, et, voulant me demander si je me
+plaisais à la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par
+le mot français _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un léger
+contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes
+les langues.
+
+Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans
+la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de
+papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre.
+L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce
+de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à
+jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de
+l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi
+encore.
+
+Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche
+tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant, avec une
+assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser
+presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait
+inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et
+silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des
+Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, avec sa cape de moine et
+son grand bâton noir à tête d'argent.
+
+Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces
+grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent
+les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et
+continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit
+de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoir en
+chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller
+à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration
+universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place
+qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure
+du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et
+très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière
+espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus
+risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps
+captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces
+messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge.
+
+Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les
+costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les
+femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline,
+appelée _rebozillo_, composée de deux pièces superposées; une qui est
+attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une
+guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre
+qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme _rebozillo en
+volant_; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont
+attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du
+rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la
+ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste
+flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mérinos ou en soie
+noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et
+sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent
+passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles
+ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec
+recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas
+à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs
+brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la
+ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies;
+leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur
+physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je
+ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté.
+
+Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous
+au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il
+se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'étoffe de soie
+bariolée, découpé en coeur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la
+veste noire (_sayo_) courte et collante à la taille, comme un corsage de
+femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches
+par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte
+de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils
+ont la taille serrée dans une ceinture de couleur, et de larges caleçons
+bouffants comme les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées
+dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve,
+et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à
+larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et
+des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de
+cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un
+foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière de turban, qui leur sied
+beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui
+couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet de
+la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur
+sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière
+bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter)
+autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette
+chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de
+l'énergie à toutes les figures.
+
+Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque
+encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune
+jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour
+tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils
+se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou
+d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils
+marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire
+sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers
+pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours,
+en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche
+en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en
+silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence
+et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot
+qui se fierait à leur mine.
+
+Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant
+très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours
+explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets
+étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont
+presque tous les jambes arquées.
+
+Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient,
+sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement
+accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les
+représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune
+et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines
+auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une
+vingtaine d'années seulement?
+
+--Ceci n'est qu'une facétie de voyage.
+
+
+
+II.
+
+J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie
+monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je
+n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits
+mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à
+ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux
+qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais
+voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes
+jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux,
+auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux
+barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle
+et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques
+séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à
+chacun ce qu'il pensait de l'autre.
+
+Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire
+avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge
+tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au coeur par le spectacle des
+guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant
+cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à
+s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion
+de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus.
+Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche
+devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des
+autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni
+l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa
+Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa
+vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts,
+et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la
+considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne
+pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire
+une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords,
+d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y
+eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne
+fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi
+qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux
+mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou
+complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses
+alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de
+terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et
+plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma
+cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces
+angoisses et ces agitations que je lui attribuais.
+
+Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la
+Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de
+salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de
+ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des moeurs
+cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que
+toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes,
+les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai
+la description de celle que nous habitions pour donner une idée de
+l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que
+possible.
+
+Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec
+élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et
+d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par
+un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois
+pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la
+prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à
+prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé
+dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à
+coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et
+dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier
+de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située
+au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur
+le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine
+consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus,
+suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin
+protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui
+permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur
+ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette
+troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science
+de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable.
+
+Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau
+long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus
+un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres
+frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur
+un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de
+la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles
+de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite,
+au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la
+montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes,
+le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond
+du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin.
+
+Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un
+réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur
+autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la
+balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant
+dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés
+égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la
+soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de
+vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des
+moines pour le bain et la sobriété des moeurs majorquines à cet égard,
+on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en
+ablutions comme des prêtres indiens.
+
+Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers,
+entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le
+réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs
+et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours
+humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les
+jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des
+orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant
+de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage
+à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai
+parlé déjà; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs
+rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les
+plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la
+splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel
+dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le
+sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables
+jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en
+m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées
+pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie
+d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes.
+
+Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence
+et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être,
+c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette
+cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes
+privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en
+comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite
+à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine
+rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à
+quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la
+même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière;
+enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par
+sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout
+cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et
+d'impuissance.
+
+Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature
+a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce
+qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la
+tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du
+chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement
+mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit
+d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à
+prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette
+épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux
+s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des
+semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les
+faire rentrer dans l'ordre.
+
+Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de
+notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut
+pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de
+poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme
+je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai
+tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas
+pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le
+repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent
+délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme
+s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et
+complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais
+visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il
+l'exprima en maître:
+
+«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils
+nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus
+de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après
+l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit
+que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous
+d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul
+signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils
+ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux.
+
+«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes
+fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence
+solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas,
+plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en
+un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source
+ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel?
+
+«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour
+l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit
+rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de
+Rome_.)
+
+Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de
+réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des
+explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé,
+et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre
+le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines
+obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres
+affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la
+nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes
+comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de
+la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces
+moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les
+lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie,
+voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà
+un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses
+pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie
+sainte de la liberté morale.
+
+Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que
+celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est
+encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication
+fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans
+intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans
+ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait.
+
+«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée,
+décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour
+l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque
+de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de
+Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour
+implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année
+suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma.
+Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses
+prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande
+sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître
+Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi
+Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila:
+
+«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur
+de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le
+premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le
+samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense,
+qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des
+processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des
+enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de
+l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a
+voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès
+le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a
+beaucoup réjoui les habitants.
+
+«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux
+seigneur, et exhausse votre royale couronne.
+
+«Mallorca, 11 septembre 1413.»
+
+«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle
+façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent
+de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du
+couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles.
+
+«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour
+visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère
+qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en
+considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux.
+Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec
+lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite
+pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:
+
+«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent
+Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville
+se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le
+missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste
+et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de
+chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint
+à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du
+tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour
+se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux,
+lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et
+à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui
+l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le
+champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.
+
+«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres
+l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété
+de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir
+s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint
+Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant
+voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en
+devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et,
+comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle,
+et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se
+fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville,
+personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique.
+
+«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres
+hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une
+fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède
+ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le
+nom de _Sa bassa Ferrera_.
+
+«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par
+Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait
+l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un
+sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et
+après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné
+des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien
+des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition
+s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»
+
+Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu
+à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en
+ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent
+Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans
+l'histoire des langues. Voici cette note:
+
+«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en
+langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint
+prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique
+leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si
+on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la
+langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi,
+était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout
+s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre,
+en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux
+îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on
+ne la parlait, une langue romane, soeur, parente ou alliée de la langue
+valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier.
+
+«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du
+poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace,
+d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?»
+
+[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane
+limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction,
+a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes,
+la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée
+qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact
+étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence,
+le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est
+celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne.
+Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon
+faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à
+Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille
+d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le
+Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières
+années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome
+mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les
+articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles
+se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques
+localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_
+masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles
+suivants:
+
+MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel.
+
+FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel.
+
+MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel.
+
+MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_,
+les, au féminin pluriel.
+
+Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage
+antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la
+conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles,
+comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément:
+la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et
+la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la
+civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui,
+le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque
+province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A
+Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances
+officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les
+grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous
+passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque
+_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national
+que vous l'entendez chanter:
+
+ Sas alloles, tots es diamenges,
+ Quan no tenen res mes que fer,
+ Van a regar es claveller,
+ Dihent-li: Veu! ja que no menjes!
+
+ «Les jeunes filles, tous les dimanches,
+ Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire
+ Vont arroser le pot d'oeillets,
+ Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»
+
+La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la
+mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait
+rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne
+manque pas de lui répondre:
+
+ Allotes, filau! filau!
+ Que sa camya se riu;
+ Y sino l'apadassau,
+ No v's arribar 'a s'estiu!
+
+ «Fillettes, filez! filez!
+ Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).
+ Et si vous n'y mettez une pièce,
+ Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»
+
+Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des
+étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une
+Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses:
+«Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon
+coeur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter
+la molle cantilène comme une phrase musicale.
+
+Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me
+permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le
+_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième
+siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:
+
+ Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,
+ 'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,
+ Car vengut es lo temps que m'aureis mens,
+ Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,
+ Ne la semblança gaya;
+ Car trobat n'ay
+ Altra quel m'play
+ Sol que lui playa!
+ Altra, sens vos, per que l'in volray be,
+ E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.
+
+ «Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble
+ Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que
+ pour vous;
+ Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.
+ Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,
+ Ni votre feinte gaieté
+ Car j'ai trouvé
+ Une autre qui me plaît:
+ Si je pouvais seulement lui plaire!
+ Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,
+ De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»
+
+Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement
+musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours,
+_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île
+de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée,
+entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces _troubadors_ que
+s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant
+finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les
+troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée
+de la nuit, chantant les _coblets_ improvisées sur le ton de l'éloge ou
+de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser
+ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce
+plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca.
+
+(_Note de M. Tustu_)]
+
+
+
+III
+
+Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales
+dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des
+villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la
+sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison
+rustique.
+
+«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792
+par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs
+fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre
+plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende,
+ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer
+rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les
+prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas
+par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa
+sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait
+continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des
+feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite
+et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les
+divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la
+petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées
+par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa
+mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans
+ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine
+l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa
+cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses
+cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et
+vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle
+avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas
+sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés
+pour l'assister et la défendre dans les tentations.
+
+«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de
+Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le
+chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble.
+Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des
+miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des
+prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les
+interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires,
+puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui
+se trouva vrai.
+
+«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du
+Psalmiste:--«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.»
+
+«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les
+plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas,
+remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la
+sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à
+Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le
+jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour
+de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât
+perpétuellement sur son tombeau.
+
+«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent
+des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig
+lui a consacré un autel et un service religieux.»
+
+J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il
+n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis
+la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique
+l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa
+n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que
+les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien,
+la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la
+poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne
+d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places
+d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple;
+mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres
+qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre.
+La _pagesa_ Catalina était _obéissante, pauvre, chaste et humble_: les
+pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris
+sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils
+dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation.
+Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de
+l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses
+bienheureux.
+
+Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville
+dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de
+plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est
+un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque
+inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui
+partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le
+village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on
+voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou
+les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi
+dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce,
+qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout,
+elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux
+pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de
+conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire
+d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve
+sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait
+les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec
+un billet de confession ou une messe.
+
+L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs
+de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant
+l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en
+général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de
+1836 relative à l'expulsion subite des moines.
+
+«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune,
+ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons
+qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes
+rigueurs, quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les
+moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du moment où les biens
+qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle
+de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le
+reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de
+fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent fort bien que le
+gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une
+corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les
+mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les
+restes d'oisifs repus.»
+
+Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des
+raisons matérielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une
+province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une
+population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des voeux
+secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils
+étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il
+pût être; et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à
+l'époque de nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans se
+don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette
+alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie
+des Majorquins (je les crois très-capables de faire des bons soldats),
+mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du
+repos.
+
+Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des
+brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et
+réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de
+quoi il s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se
+répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. La nouvelle du
+débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles, et le
+capitaine-général reçoit la déposition du prêtre, qui, soit la honte de
+se dédire, soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les
+carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face
+au danger: Palma fut déclarée en état de siège, et toutes les forces
+militaires de l'île furent mises sur pied.
+
+Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied
+étranger ne s'imprima, comme dans l'île de Robinson, sur le sable du
+rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule,
+et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en
+prison comme un séditieux. Mais les mesures de précautions ne furent
+pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à l'époque des
+exécutions de Maroto, l'état de siège durait encore.
+
+Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins
+semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui
+bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce
+n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni
+méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance
+aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du
+journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté
+quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais
+voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu
+compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticité:
+
+ «Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux
+ des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop
+ recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les
+ juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence
+ de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une
+ certitude que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que nous
+ ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les
+ destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera
+ pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps
+ une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre
+ notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne
+ point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu
+ la situation se dessiner plus nettement,» etc.
+
+La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des Majorquins, la
+tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent
+jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais si vous
+leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent
+bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il
+suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se
+détournent du chemin pour vous éviter.
+
+Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves
+gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous
+eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu
+nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de
+quelque pierre à la tête au détour d'un buisson. Malheureusement cet
+acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et
+nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière
+d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et
+juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la
+désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous
+prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma
+fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais
+qu'une _jeune personne_ de neuf ans courût les montagnes _déguisée en
+homme_. Ce n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette
+pruderie.
+
+Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur
+les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous
+poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que
+nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, nous le fûmes
+encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu,
+qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne
+nous vendre leur poisson, leurs oeufs et leurs légumes qu'à des prix
+exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage.
+A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un
+air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de
+terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait
+majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour
+entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir
+marchandé.
+
+Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre
+les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le
+troisième demandait le triple, si bien qu'il fallait être à leur merci
+et mener une vie d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris
+une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner
+à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre
+providence, et dont, si j'étais empereur romain, je voudrais mettre le
+bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie,
+aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que
+ce fût; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain
+comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux.
+
+C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien
+portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du
+repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois
+et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle
+et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une
+affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme
+un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé
+jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire
+pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade.
+
+Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et les privations
+dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fut condamné par toute
+la faculté de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais
+l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe,
+dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait,
+comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous
+résigner pour lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins
+pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou
+_chippé_ par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait
+pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les
+flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai
+mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais
+pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je
+pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir tous
+les jours à notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manière
+dont ils étaient apprêtés, quand nous n'y avions pas l'oeil et la main,
+lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce
+dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous
+vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes _maîtres Floh_, dont
+Hoffmann eût fait autant de malins esprits, mais que certainement il
+n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire
+d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table.
+
+[Illustration: Valldemosa.]
+
+Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous
+toutes les formes et sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de
+saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de sa gargote, et
+disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir:
+du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on
+fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc,
+et au moins deux cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle
+profusion d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives de tout
+genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur
+la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens:
+ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par
+le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie
+de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des
+oranges sucrées; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches
+de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel
+blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. Il y a
+bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa,
+chaque graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été taxée
+sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était
+aussi plat et aussi sec que les poulets.
+
+Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, pour avoir le
+plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son
+corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des
+oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à
+cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand
+morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes
+hommage à la Maria-Antonia, qui l'apprêta et le dégusta avec délices.
+
+Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous
+eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne,
+nous vîmes les pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des
+gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire
+d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incompréhensibles.
+Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de
+ces volatiles inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en les
+regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être que cela ne mange
+pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours
+dans l'air.» Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par
+l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des
+condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies
+de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis.
+
+[Illustration: Escalier du château de Valldemosa.]
+
+A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis.
+Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que
+le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les
+vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu aux
+Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix
+plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins
+chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à
+nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui
+était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source
+qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque: nos
+dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne
+saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut
+peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne
+pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés
+incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre,
+de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau
+du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le
+jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En
+revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga
+et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre
+de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une
+pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute
+l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans
+éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de
+Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et
+charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes,
+dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait
+l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de
+disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le
+faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que,
+comparativement au nôtre, ce n'était rien encore; et nous avions le
+plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus,
+nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable fruit que
+je sache.
+
+Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète,
+contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée
+fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même
+dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les
+plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions
+des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le
+premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta
+cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau
+qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer,
+et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert
+longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir
+presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant
+fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière
+dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par
+dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal
+sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte,
+j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un
+mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans
+un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs.
+J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre
+j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé,
+quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes
+flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier
+de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou
+à un journaliste!
+
+Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis,
+reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans
+l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation
+céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons
+du huitième fossé de l'enfer.
+
+Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables,
+des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres,
+et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée
+que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française,
+établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres
+de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous
+avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe
+dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou
+les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche.
+
+Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme
+celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux
+en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine.
+Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces
+nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni
+par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une
+finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le
+pays.
+
+Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires
+dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de
+chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois
+blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles
+très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de
+tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve,
+et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de
+Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.
+
+Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner
+l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège,
+et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière
+précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on
+se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de
+fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à
+travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est
+vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la
+remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a
+semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté:
+nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était
+presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie
+par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque
+brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette
+eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le
+bois qu'on posait dessus.
+
+Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille
+extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes
+les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux
+mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents
+francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de
+la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti
+à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en
+chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des
+Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps
+que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la
+muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle
+noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son
+caractère antique et monacal.
+
+Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche
+personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il
+n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer
+sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès
+pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de
+pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il
+nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_
+de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose
+malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison
+qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce
+que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous
+eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes
+donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des
+nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses
+pages.
+
+Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des
+vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment
+que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a
+de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et
+quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite
+qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une
+mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai
+qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés
+de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si
+vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la
+chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être
+permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu.
+Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux
+communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée
+et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les
+peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique
+et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers,
+sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus
+antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je
+l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants,
+élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et
+assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent
+soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus
+dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée
+contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de
+raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres.
+Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais
+un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me
+punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je
+leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste,
+les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage
+en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les
+malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus
+intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du
+temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé
+avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et
+s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été
+victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui
+n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la
+charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion
+du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa
+cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un
+étranger.
+
+Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été
+émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier
+majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas
+d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de
+parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on
+soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un
+fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que
+toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans
+une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles
+rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent
+cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation
+financière.
+
+Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et
+ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en
+argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille,
+et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne
+sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux
+autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les
+honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement
+ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des
+juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment
+combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés
+et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres
+chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger
+au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs
+ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts
+avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en
+vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.
+
+Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans
+sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le
+plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est
+inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande
+tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie
+diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que
+pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre
+nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital.
+Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs
+pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez
+nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement
+sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile
+et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais
+propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne
+vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse,
+il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé
+à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes
+choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux.
+
+Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche
+(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe
+intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès.
+Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et
+vous verrez!
+
+Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des moeurs
+paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne
+connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à
+mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il
+n'est pas plus haïssable qu'un boeuf ou un mouton, car il n'est guère
+plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il
+récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il
+mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son
+pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne,
+ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un
+étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à
+son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins
+de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins.
+
+Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant
+environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes,
+nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune
+et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs
+espiègles et fuyards.
+
+Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures
+revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi
+dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent
+bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race
+est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus
+avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux,
+inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment
+de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les
+chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence,
+épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le
+coeur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres
+est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou
+d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être
+assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur
+d'autres hommes ne réjouit que le coeur des orgueilleux. Je m'imagine
+que tous les coeurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler,
+mais élever à eux, en un clin d'oeil, tout ce qui est au-dessous d'eux,
+afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité
+et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine.
+
+Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les coeurs, et que
+ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes,
+en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent
+pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils
+ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur
+tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont
+dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils
+retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des
+premiers.
+
+
+
+IV
+
+Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et
+quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre
+aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du
+poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans
+mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade
+empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos
+vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait
+jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les
+aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos
+pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre.
+La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous
+sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie
+efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un
+de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas
+une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire
+le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger
+de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste.
+Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les
+autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie
+qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves
+le coeur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force
+qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous
+souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne
+comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par
+eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié.
+
+J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion
+scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand
+médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur
+mon coeur.
+
+Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle
+ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres,
+peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est
+trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse
+qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée.
+
+Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui
+ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres
+heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques,
+pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses
+étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade
+en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai
+soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais
+pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de
+lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais
+la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que
+chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si
+vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me
+disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en
+préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était
+celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des
+Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel
+de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés.
+
+Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les
+mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais
+malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du
+pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par
+la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque
+pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le
+lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y
+a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on
+nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous
+l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus
+plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins
+pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la
+cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces
+prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et
+la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique,
+au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez
+très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup
+des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais
+ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes
+enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres
+diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites
+et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce
+lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de
+cas, mais qui nous parut repoussante.
+
+Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle
+n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était
+fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait
+coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour
+cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen
+qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de
+bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère
+cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de
+notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue
+et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les
+pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine
+blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on
+n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur
+les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit
+un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais
+à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si
+petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la
+Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous
+le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous
+eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du
+lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi,
+faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions
+guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une
+malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne
+est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont
+pas l'habitude.
+
+Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes
+dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi
+faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il
+nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui
+vaut trois sous de France.
+
+A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres
+et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit;
+car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer
+aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que
+mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un
+poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et
+pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants
+étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le
+nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés
+et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des
+montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un
+rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée,
+un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif
+d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de
+lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces
+plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie
+prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable
+fraîcheur.
+
+Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. Je ne me rappelle pas
+la première avec plaisir, quoiqu'elle fût magnifique d'aspects. Mais
+notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre
+séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue
+qui détermina l'invasion de sa maladie. Notre but était un ermitage
+situé au bord de la mer, à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes
+le bras droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par un
+chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à la côte nord de
+l'île. A chaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de
+la mer, vue à des profondeurs considérables, au travers de la plus belle
+végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles,
+couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans
+falaises pâles, sans grèves désolées et sans plage limoneuse. Dans
+tout ce que j'ai vu des côtes de France, même sur les hauteurs de
+Port-Vendres, où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a
+toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant vanté de
+Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés d'énormes lézards qui
+sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de
+leur nombre toujours croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, à
+Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de
+varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la
+mer. A Majorque, je la vis enfin comme je l'avais rêvée, limpide et
+bleue comme le ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir
+régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable,
+vue d'une certaine hauteur, et encadrée de forêts d'un vert sombre.
+Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait
+une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière.
+Néanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre
+l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, n'eut pas le
+caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte
+quelques mois plus tard.
+
+Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq n'avaient
+aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que
+leur profession le comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous
+les trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la mer s'étend
+sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus
+stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le
+supérieur quitta sa bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége;
+ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. Il
+nous parla des austérités de la vie qu'il menait, et surtout du froid
+intolérable qui régnait sur ce rivage; mais quand nous lui demandâmes
+s'il y gelait quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre ce
+que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue,
+et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de
+Majorque. Cependant il avait une idée de la France pour avoir vu passer
+la flotte qui marcha en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus
+beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il
+nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger; et quand
+nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de
+grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple.
+
+Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, où nous vîmes le
+doyen des ermites. Nous le prîmes pour un centenaire, et fûmes surpris
+d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un
+état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à
+fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes.
+Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le
+prieur l'ayant appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour
+de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait
+toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure décomposée,
+dont je détournai les yeux avec empressement, comme de la chose la plus
+effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur fîmes
+l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, et sont encore en
+grande vénération parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de
+rien.
+
+En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par un vent violent
+qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si
+fatigante que notre malade en fut brisé.
+
+La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de
+Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma
+vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne
+sache pas qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois dans
+ma vie.
+
+Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait tout à coup.
+Nous étions au mois de février; tous les amandiers étaient en fleurs,
+et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la
+couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence
+que l'oeil pût trouver entre les deux saisons; car les arbres de cette
+région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure
+n'ont point à subir les coups de la gelée; les gazons conservent toute
+leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil
+pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de
+neige, la bourrasque balançait, sur nos berceaux treillagés, de jolies
+petites roses grimpantes, qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient
+pas moins de fort bonne humeur.
+
+Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la porte du couvent, un
+jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois
+heures, nous nous mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir
+la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre
+curiosité, quoique mes enfants, qui couraient comme des chamois,
+m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la
+visite à l'ermitage, première cause de notre douleur, m'eût laissé une
+rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse pas à voir de la
+plaine un aussi beau déploiement de mer que je l'avais vu du haut de
+la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon
+encaissé de Valldemosa.
+
+J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse la chaîne
+s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée monte entre ses deux bras
+élargis jusqu'à la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter
+à l'horizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement
+commettaient une erreur singulière: au lieu de voir que la plaine
+montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de
+moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer,
+et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment
+m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec
+la Chartreuse, fût plus basse de deux à trois mille pieds? Je m'étonnais
+bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que
+je la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, et je ne
+sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois
+de Paris, car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais
+pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à
+quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la mer battait la base
+de l'île à une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes
+enfants m'engageaient à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à
+deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de
+deux pas d'enfant, c'est-à-dire, dans la réalité, de deux pas de géant;
+car on sait que les enfants marchent par la tête, sans jamais se
+souvenir qu'ils ont des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit
+Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du
+monde sans s'en apercevoir.
+
+Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que nous n'atteindrions
+jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils
+prétendait savoir le chemin; mais, comme tout est chemin quand on a des
+bottes de sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus dans la
+vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que je ne pouvais pas, comme
+lui et sa soeur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis
+un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers
+la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre,
+et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à
+l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le
+parti de demander au premier paysan que je rencontrerais si, par hasard,
+il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer.
+
+Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, trois pastourelles,
+peut-être trois fées travesties, remuaient la crotte avec des pelles
+pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première
+n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la même qui
+remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse
+dent. La seconde vieille était, selon toutes les apparences, Carabosse,
+la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux
+nous firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du
+côté de ma fille, dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde
+hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils,
+dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième,
+qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du fossé, et,
+jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à
+marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée; mais
+sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler
+_Périca de Pier-Bruno_.
+
+Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et
+ma chèvre sont les seuls êtres vivants qui aient gardé un peu de mon
+coeur à Valldemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre
+eût rougi de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le gazon
+humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme
+ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et
+curieux, son obligeance désintéressée, nous la firent trouver aussi pure
+qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats,
+avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la
+régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa
+taille était fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De
+dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante,
+et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la
+lisière de son champ, puis nous fit traverser une prairie semée et
+bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; et je ne vis plus du tout la
+mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne, et que la
+malicieuse Périca se moquait de nous.
+
+Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré, et
+nous vîmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de
+sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous
+nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un
+autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de
+ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir.
+Peu à peu je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier,
+quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais bien pour des
+pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau, que pour le coup
+j'avais, non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle
+dans le cerveau; et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles
+calcaires qui se dressaient comme des géants de cent pieds de haut le
+long des parois de la côte, cherchant toujours à voir le fond d'une anse
+qui s'enfonçait sur ma droite dans les terres, et où les barques de
+pêcheurs paraissaient grosses comme des mouches.
+
+Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous de moi que la
+mer toute bleue. Le sentier avait été se promener je ne sais où; la
+Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à
+quatre pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et vis ma
+fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger; et,
+quand j'eus fait un peu de réflexion, je m'aperçus que la terreur et le
+désespoir de ces enfants n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et
+je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à moins que je
+n'eusse réussi à marcher à la renverse, comme une mouche sur le plafond;
+car les rochers où je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la
+base de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je vis
+le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus une peur
+épouvantable, et je me dépêchai de remonter avec eux; mais, quand je les
+eus en sûreté derrière un des gigantesques pains de sucre, il me
+prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de
+l'excavation.
+
+Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là,
+et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre
+sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre
+dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je
+commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues
+se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels accords
+magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de
+découvrir, lorsque mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer
+violemment en arrière. Force me fut de tomber de la façon la moins
+poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure
+et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit
+de si belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, mais non pas
+sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent
+tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce
+jour-là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.
+
+Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que
+ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est
+absolument vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit
+que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait
+plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus
+souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu,
+et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des
+heures où je l'étais moi-même.
+
+Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher.
+J'aurais peut-être vu là Amphitrite en personne sous une voûte de nacre
+et le front couronné d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu
+que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en
+ravin comme des colonnes, les; autres pendantes comme des stalactites
+de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des
+attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous
+déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient sur l'abîme,
+et du fond, de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au
+ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue
+d'une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait,
+de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra.
+
+Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles
+liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois, nous
+arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes
+point jusqu'à la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en
+morceaux pour montrer à notre malade un fragment, gros comme sa tête,
+de cette plante merveilleuse. Périca, chargée d'un grand fagot qu'elle
+avait ramassé en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et
+rapides, elle nous donnait à chaque instant par le nez, nous reconduisit
+jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la Chartreuse
+pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire
+accepter. Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais
+quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une créature humaine
+douce, charmante et serviable sans arrière-pensée! Le soir nous étions
+tous réjouis de ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être
+sympathique.
+
+
+
+V.
+
+Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à
+Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle
+pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour
+cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques
+à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais
+quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je
+lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le
+vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout
+le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque là, il ne saurait
+faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du
+chemin, tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers, tantôt
+devant une croix de pierre, délicat ouvrage du quinzième siècle, et
+tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers.
+
+Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères
+nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation
+la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains.
+C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le
+contraire, quand même j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas
+le moindre désir. A voir l'aspect formidable, la grosseur démesurée et
+les altitudes furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination les
+a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se
+promène le soir sous leur ombrage, il est nécessaire de bien se
+rappeler que ce sont là des arbres; car si on en croyait les yeux
+et l'imagination, on serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces
+monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons
+énormes, la gueule béante et les ailes déployées; les autres se roulant
+sur eux-mêmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec
+fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop,
+emportant sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là un reptile
+sans nom qui dévore une biche pantelante; plus loin un satyre qui
+danse avec un bouc, moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre
+crevassé, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix
+arbres distincts, et qui représente tous ces monstres divers pour se
+réunir en une seule tête, horrible comme celle des fétiches indiens, et
+couronnée d'une seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui
+jetteront un coup d'oeil sur les planches de M. Laurens ne doivent pas
+craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés.
+Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires, et
+j'espère que le _Magasin pittoresque_, cet amusant et infatigable
+vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en
+route un beau matin pour nous en rapporter quelques échantillons de
+premier choix.
+
+Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés d'où l'on s'attend
+toujours à entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant
+ou leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait
+rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau[16]. Les eaux
+limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupré.
+Des parties plus arrangées et où la nature, quoique libre, semble
+prendre, par excès de coquetterie, des airs classiques et fiers,
+tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables _fouillis_
+où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de
+guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne
+vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une
+baguette magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma poche.
+
+[Note 16: Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours,
+n'est point connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture,
+qui lui interdit depuis plusieurs années le droit d'exposer des
+chef-d'oeuvres.]
+
+Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son
+palais jauni et délabré, n'ai-je pas songé à Decamps, le grand maître
+de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique,
+l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la gaieté, de la
+poésie, de la vie en un mot, aux murailles même! Les beaux enfants
+basanés qui jouaient dans notre cloître, en costume de moines,
+l'auraient diverti au suprême degré. Il aurait eu là des singes à
+discrétion, et des anges à côté des singes, des pourceaux à face
+humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres;
+Périca, belle comme Galatée, crottée comme un barbet, et riant au soleil
+comme tout ce qui est beau sur la terre.
+
+Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher artiste, que j'aurais
+voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait
+l'inondation livide.
+
+Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant
+de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas, non plus qu'à
+moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce soir-là
+archi-romantique, archi-folle et archi-sublime.
+
+Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies
+de l'hiver, pour aller disputer le piano de Pleyel aux féroces douaniers
+de Palma. La matinée avait été assez pure et les chemins praticables;
+mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de
+plus belle. Ici, nous nous plaignons de la pluie, et nous ne savons ce
+que c'est: nos plus longues pluies ne durent pas deux heures; un nuage
+succède à un autre, et entre les deux il y a toujours un peu de répit. A
+Majorque, un nuage permanent enveloppe l'île, et s'y installe jusqu'à ce
+qu'il soit épuisé; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre
+et cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution
+d'intensité.
+
+Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le birlocho, espérant
+arriver à la Chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et
+faillîmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvisé.
+Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille
+difficultés pour se mettre en route: son cheval était déferré, son mulet
+boiteux, son essieu cassé, que sais-je! Nous commencions à connaître
+assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le
+forçâmes de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine du
+monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas, il refusait
+nos cigares; il ne jurait même pas après son mulet, ce qui était bien
+mauvais signe; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer,
+il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui
+connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, nous eûmes bientôt
+rencontré le torrent, et nous y entrâmes, mais nous n'en sortîmes pas.
+Le bon torrent, mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le
+chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivière dont les
+eaux bouillonnantes nous arrivaient de face, à grand bruit et au pas de
+course.
+
+Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur notre pusillanimité,
+vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à
+pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de
+pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si
+bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable.
+Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques,
+puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne.
+Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable
+se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et
+dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait
+très-bien, et nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au
+dire de mon fils, _la marée montait_, nous allions au hasard, recevant
+des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier
+semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes
+si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre
+l'âme: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge
+du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en
+reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre
+chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en
+distance, se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi
+à un niveau inférieur.
+
+Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon
+compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la
+figure du birlocho, qui, debout, les jambes écartées sur son brancard,
+mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos
+dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris
+confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa
+destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent
+pas dire, mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil
+sur leur front.
+
+Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre
+malheureux sort, se résigna à le partager, et devenant tout à coup
+héroïque: «N'ayez pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix
+paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui
+trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, et se releva enfin à
+demi noyé. La brouette s'enfonça de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de
+l'autre côté: «Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres,
+des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un
+navire qui a touché les écueils sans se briser.
+
+Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il fallut recommencer
+cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de
+gagner la montagne. Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet,
+épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et
+du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous
+descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait
+maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes ainsi pied à terre
+je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension,
+pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet
+s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes
+le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la
+Chartreuse à pied.
+
+Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent
+impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes.
+D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à
+grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait
+souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque,
+dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La
+pluie tombait à flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient
+à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des
+ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux,
+sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant
+craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions
+forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poète narquois,
+que Jupiter eût mouché la chandelle.
+
+C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu,
+Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets
+et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune
+reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur
+rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient
+comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs
+linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous
+la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante
+de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée
+du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne
+sais quel rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau
+trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à
+peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en
+réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air,
+disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous
+semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même
+pas voir le sol où nous hasardions les pieds.
+
+Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes
+hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait,
+et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures
+à faire cette dernière lieue.
+
+Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre
+ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en
+état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de
+supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante;
+il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour nous
+consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en
+choeur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future.
+«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est
+phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi,
+quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme
+personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis s'arrangeront comme
+ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là; pour moi, je
+ne m'en mêlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!»
+
+Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité
+nous trouvâmes sur le navire majorquin.
+
+Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour
+toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience
+d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant
+de la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. Quelques
+instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous
+rendîmes à bord du _Méléagre_.
+
+En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propreté et
+l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes
+et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant,
+du médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant la main
+de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous
+sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme: «Vive la
+France!» Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les
+sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé.
+
+Et la morale de cette narration, puérile peut-être, mais sincère, c'est
+que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres,
+avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes,
+mais bien avec les hommes ses semblables.
+
+Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est
+le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du
+combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend
+que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est
+point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler
+l'abîme qui se creuse au fond de l'âme.
+
+J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur bon enfant
+avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi, mes frères, nous
+avons le coeur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce
+qu'il nous reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement;
+car nous sommes comme ces enfant d'un même sein qui se taquinent, se
+querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter.
+
+
+
+FIN D'UN HIVER A MAJORQUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Un hiver à Majorque
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: January 13, 2005 [EBook #14688]
+Last Updated: September 30, 2009
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE ***
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+Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
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+
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+
+
+<br><br>
+<h1>UN HIVER A MAJORQUE</h1>
+<br><br><br>
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+
+<p>Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon
+ami François Rollinat, et sa raison d'être dans les
+réflexions qui ouvrent le chapitre IV; je ne saurais que
+les répéter: «Pourquoi voyager quand on n'y est pas
+forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes
+traversées sur un autre point de l'Europe méridionale,
+je m'adresse la même réponse qu'autrefois à mon retour
+de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant de voyager que
+de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque
+douleur à distraire ou quelque joug à secouer?»</p>
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+<p>Nohant, 25 août 1855.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LETTRE<br>
+D'UN EX-VOYAGEUR<br>
+A UN AMI SÉDENTAIRE.</h3>
+
+
+<p>Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François,
+qu'emporté par le fier et capricieux <i>dada</i> de l'indépendance,
+je n'ai pas connu de plus ardent plaisir en ce
+monde que celui de traverser mers et montagnes, lacs et
+vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages,
+je les ai faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre
+chaude et les coudes appuyés sur les bras râpés du
+fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas que tu n'en
+fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois:
+c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton
+temps, ni ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni
+tes pieds glacés sur les plaines neigeuses du pôle, ni les
+affreuses tempêtes essuyées sur mer, ni tes attaques de
+brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des fatigues
+que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter
+tes pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures
+de cigare à la doublure de ton pourpoint.</p>
+
+<p>Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de
+mouvement physique, je t'envoie la relation du dernier
+voyage que j'ai fait hors de France, certain que tu me
+plaindras plus que tu ne m'envieras, et que tu trouveras
+trop chèrement achetés quelques élans d'admiration
+et quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise
+fortune.</p>
+
+<p>Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la
+part des habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes
+et des plus comiques. Je regrette qu'elle soit trop
+longue pour être publiée à la suite de mon récit; car le
+ton dont elle est conçue et l'aménité des reproches qui
+m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur l'hospitalité,
+le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard
+des étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse:
+mais qui pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis,
+s'il y a de la vanité et de la sottise à publier les compliments
+qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas peut-être plus
+encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures
+dont on est l'objet?</p>
+
+<p>Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour
+compléter les détails que je te dois sur cette naïve population
+majorquine, qu'après avoir lu ma relation, les plus
+habiles avocats de Palma, au nombre de quarante, m'a-t-on
+dit, se réunirent pour composer à frais communs
+d'imagination un terrible factum contre l'<i>écrivain immoral</i>
+qui s'était permis de rire de leur amour pour le gain
+et de leur sollicitude pour l'éducation du porc. C'est le
+cas de dire <i>avec l'autre</i> qu'à eux tous ils eurent de l'esprit
+comme quatre.</p>
+
+<p>Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés
+contre moi; ils ont eu le temps de se calmer, et moi celui
+d'oublier leur façon d'agir, de parler et d'écrire. Je ne
+me rappelle plus, des insulaires de ce beau pays, que les
+cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les manières
+affectueuses seront toujours dans mon souvenir
+comme une compensation et un bienfait du sort. Si je ne
+les ai pas nommées, c'est parce que je ne me considère
+pas comme un personnage assez important pour les honorer
+et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis
+sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit)
+qu'elles auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui
+les empêchera de se croire comprises dans mes irrévérencieuses
+moqueries, et de douter de mes sentiments pour
+elles.</p>
+
+<p>Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé
+cependant quelques jours fort remplis avant de nous embarquer
+pour Majorque. Aller par mer de Port Vendres à
+Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à vapeur,
+est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver
+sur le rivage de Catalogne l'air printanier qu'au
+mois de novembre nous venions de respirer à Nîmes, mais
+qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur de l'été
+nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise
+de mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout
+nuage les vastes horizons encadrés au loin de rimes tantôt
+noires et chauves, tantôt blanches de neige. Nous fîmes
+une excursion dans la campagne, non sans que les bons
+petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent
+bien mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise
+rencontre, nous ramener lestement sous les murs de la
+citadelle.</p>
+
+<p>Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient
+tout ce pays par bandes vagabondes, coupant les
+routes, faisant invasion dans les villes et villages, rançonnant
+jusqu'aux moindres habitations, élisant domicile
+dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de
+la ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher
+pour demander au voyageur la bourse ou la vie.</p>
+
+<p>Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs
+lieues au bord de la mer, et ne rencontrâmes que des détachements
+de christinos qui descendaient à Barcelone.
+On nous dit que c'étaient les plus belle troupes de l'Espagne:
+c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal
+tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais
+hommes et chevaux étaient si maigres, les uns avaient la
+face si jaune et si hâve, les autres la tête si basse et les
+flancs si creusés, qu'on sentait en les voyant le mal de la
+faim.</p>
+
+<p>Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications
+élevées autour des moindres hameaux et devant
+la porte des plus pauvres chaumières: un petit mur d'enceinte
+en pierres sèches, une tour crénelée grande et
+épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien
+de petites murailles à meurtrières autour de chaque toit,
+attestaient qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne
+se croyait en sûreté. En bien des endroits, ces petites fortifications
+ruinées portaient les traces récentes de l'attaque
+et de la défense.</p>
+
+<p>Quand on avait franchi les formidables et immenses
+fortifications de Barcelone, je ne sais combien de portes,
+de ponts-levis, de poternes et de remparts, rien n'annonçait
+plus qu'on fût dans une ville de guerre. Derrière une
+triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne
+par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse
+se promenait au soleil sur la <i>rambla</i>, longue allée plantée
+d'arbres et de maisons comme nos boulevards: les
+femmes, belles, gracieuses et coquettes, occupées uniquement
+du pli de leurs mantilles et du jeu de leurs
+éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant,
+causant, lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra
+italien, et ne paraissant pas se douter de ce qui se passait
+de l'autre coté de leurs murailles. Mais quand la
+nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, la
+ville livrée aux vigilantes promenades des <i>sérénos</i>, on
+n'entendait plus, au milieu du bruissement monotone de
+la mer, que les cris sinistres des sentinelles, et des coups
+de feu, plus sinistres encore, qui, à intervalles inégaux,
+partaient, tantôt rares, tantôt précipités, de plusieurs
+points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien
+loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières
+lueurs du matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant
+une heure ou deux, et les bourgeois semblaient
+dormir profondément, pendant que le port s'éveillait et
+que le peuple des matelots commençait à s'agiter.</p>
+
+<p>Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait
+de demander quels étaient ces bruits étranges et
+effrayants de la nuit, il vous était répondu en souriant
+que cela ne regardait personne et qu'il n'était pas prudent
+de s'en informer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois,
+une cinquantaine d'années, la vallée de Chamounix, ainsi
+que l'atteste une inscription taillée sur un quartier de
+roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.</p>
+
+<p>La prétention est un peu forte, si l'on considère la
+position géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à
+un certain point, si ces touristes, dont je n'ai pas
+retenu les noms, indiquèrent les premiers aux poëtes et
+aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva son
+admirable drame de <i>Manfred</i>.</p>
+
+<p>On peut dire en général, et en se plaçant au point de
+vue de la mode, que la Suisse n'a été découverte par le
+beau monde et par les artistes que depuis le siècle dernier.
+Jean-Jacques Rousseau est le véritable Christophe
+Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien
+observé M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme
+dans notre langue.</p>
+
+<p>N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques
+à l'immortalité, et en cherchant bien ceux que
+je pourrais avoir, j'ai trouvé que j'aurais peut-être pu
+m'illustrer de la même manière que les deux Anglais de
+la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir
+découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu
+si exigeant, qu'il ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire
+inciser mon nom sur quelque roche baléarique. On eût
+exigé de moi une description assez exacte, ou tout au
+moins une relation assez poétique de mon voyage, pour
+donner envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole;
+et comme je ne me sentis point dans une disposition
+d'esprit extatique en ce pays-là, je renonçai à la
+gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le
+granit ni sur le papier.</p>
+
+<p>Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des
+contrariétés que j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été
+possible de me vanter de cette découverte; car chacun,
+après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait pas de
+quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui;
+car Majorque est pour les peintres un des
+plus beaux pays de la terre et un des plus ignorés. Là
+où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, l'expression
+littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je
+ne songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon
+et le burin du dessinateur pour révéler les grandeurs et
+les grâces de la nature aux amateurs de voyages.</p>
+
+<p>Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes
+souvenirs, c'est parce que j'ai trouvé un de ces derniers
+matins sur ma table un joli volume intitulé:</p>
+
+<p><i>Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque,
+par J.-B. Laurens</i>.</p>
+
+<p>Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver
+Majorque avec ses palmiers, ses aloès, ses monuments
+arabes et ses costumes grecs. Je reconnaissais tous les
+sites avec leur couleur poétique, et je retrouvais toutes
+mes impressions effacées déjà, du moins à ce que je
+croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille,
+qui ne réveillât en moi un monde de souvenirs,
+comme on dit aujourd'hui; et alors je me suis senti,
+sinon la force de raconter mon voyage, du moins celle
+de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent,
+laborieux, plein de rapidité et de conscience
+dans l'exécution, et auquel il faut certainement restituer
+l'honneur que je m'attribuais d'avoir découvert l'île de
+Majorque.</p>
+
+<p>Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée,
+sur des rives où la mer est parfois aussi peu hospitalière
+que les habitants, est beaucoup plus méritoire que la
+promenade de nos deux Anglais au Montanvert. Néanmoins,
+si la civilisation européenne était arrivée à ce
+point de supprimer les douaniers et les gendarmes, ces
+manifestations visibles des méfiances et des antipathies
+nationales; si la navigation à la vapeur était organisée
+directement de chez nous vers ces parages, Majorque
+ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y
+rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement
+des beautés aussi suaves et des grandeurs étranges
+et sublimes qui fourniraient à la peinture de nouveaux
+aliments.</p>
+
+<p>Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander
+ce voyage qu'aux artistes robustes de corps et
+passionnés d'esprit. Un temps viendra sans doute où les
+amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront
+aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à
+Genève.</p>
+
+<p>Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor
+sur les vieux monuments de la France, M. Laurens,
+livré maintenant à ses propres forces, a imaginé, l'an
+dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles il avait eu
+si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé
+un grand battement de coeur en touchant ces rives où
+tant de déceptions l'attendaient peut-être en réponse à
+ses songes dorés. Mais ce qu'il allait chercher là, il devait
+le trouver, et toutes ses espérances furent réalisées;
+car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la peinture.
+Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui
+a conservé dans ses moindres constructions la tradition
+du style arabe, jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles,
+et triomphant dans sa <i>malpropreté grandiose</i>, comme
+dit Henri Heine à propos des femmes du marché aux
+herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche
+en végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général,
+a tout autant de largeur, de calme et de simplicité. C'est
+la verte Helvétie sous le ciel de la Calabre, avec la solennité
+et le silence de l'Orient.</p>
+
+<p>En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui
+passe sans cesse donnent aux aspects une mobilité de
+couleur et pour ainsi dire une continuité de mouvement
+que la peinture n'est pas toujours heureuse à reproduire.
+La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle
+semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte
+des formes altières et bizarres; mais elle ne déploie pas
+ce luxe désordonné sous lequel les lignes du paysage
+suisse disparaissent trop souvent. La cime du rocher
+dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant,
+le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans
+que la brise capricieuse dérange la majesté de sa chevelure,
+et, jusqu'au moindre cactus rabougri au bord du
+chemin, tout semble poser avec une sorte de vanité pour
+le plaisir des yeux.</p>
+
+<p>Avant tout, nous donnerons une description très-succincte
+de la grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un
+article de dictionnaire géographique. Cela n'est point si
+facile qu'on le suppose, surtout quand on cherche à s'instruire
+dans le pays même. La prudence de l'Espagnol
+et la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un
+étranger ne doit adresser à qui que ce soit la question
+la plus oiseuse du monde, sous peine de passer pour un
+agent politique. Ce bon M. Laurens, pour s'être permis
+de <i>croquer</i> un castillo en ruines dont l'aspect lui plaisait,
+a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur,
+qui l'accusait de lever le plan de sa forteresse<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Aussi
+notre voyageur, résolu à compléter son album ailleurs
+que dans les prisons d'État de Majorque, s'est-il bien
+gardé de s'enquérir d'autre chose que des sentiers de la
+montagne et d'interroger d'autres documents que les
+pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque,
+je ne serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse
+consulté le peu de détails qui nous ont été transmis sur
+ces contrées. Mais là ont recommencé mes incertitudes;
+car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement
+entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent
+et se dénigrent si superbement les uns les autres,
+qu'il faut se résoudre à redresser quelques inexactitudes,
+sauf à en commettre beaucoup d'autres. Voici toutefois
+mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne
+pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence
+par déclarer qu'il est incontestablement supérieur à tous
+ceux qui le précèdent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>«La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage fut
+une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus. C'était le
+castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon dessin, que
+je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine à faire peur,
+ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, contrairement aux lois
+du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint à l'instant une prison
+pour moi.</p>
+
+<p>«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour
+démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir à la
+protection du consul français de Soller, et, quel que fût son empressement,
+je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles heures, gardé par
+le señor <i>Sei-Dedos</i>, gouverneur du fort, véritable dragon des Hespérides.
+La tentation me prenait quelquefois de jeter à la mer, du haut de son
+bastion, ce dragon risible et son accoutrement militaire; mais sa mine
+désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le talent de Charlet, j'aurais
+passé mon temps à étudier mon gouverneur, excellent modèle de caricature.
+Au reste, je lui pardonnais son dévouement trop aveugle au salut
+de l'État. Il était bien naturel que ce pauvre homme, n'ayant d'autre distraction
+que celle de fumer son cigare en regardant la mer, profitât de
+l'occasion que je lui offrais de varier ses occupations. Je revins donc à
+Soller, riant de bon coeur d'avoir été pris pour un ennemi de la patrie et
+de la constitution» (<i>Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque</i>,
+par J.-B. Laurens.)</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Majorque, que M. Laurens appelle <i>Balearis Major</i>,
+comme les Romains, que le roi des historiens majorquins,
+le docteur Juan Dameto, dit avoir été plus anciennement
+appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement
+aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne
+s'est jamais appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs
+de nos géographes de l'établir, mais Palma.</p>
+
+<p>Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel
+Baléare, vestige d'un continent dont la Méditerranée
+doit avoir envahi le bassin, et qui, ayant uni sans
+doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat et des
+productions de l'une et de l'autre. Elle est située à
+25 lieues sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus
+voisin de la côte africaine, et je crois à 95 ou 100 de la
+rade de Toulon. Sa surface est de 1,234 milles carrés<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>,
+son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et la
+moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était
+de 136,000 individus, est aujourd'hui d'environ 160,000.
+La ville de Palma en contient 36,000, au lieu de 32,000
+qu'elle comptait à cette époque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y un paso
+de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las islas
+Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)</blockquote>
+
+<p>La température varie assez notablement suivant les
+diverses expositions. L'été est brûlant dans toute la
+plaine; mais la chaîne de montagnes qui s'étend du
+nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son
+identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne,
+dont les points les plus rapprochés affectent cette inclinaison
+et correspondent à ses angles les plus saillants)
+influe beaucoup sur la température de l'hiver. Ainsi
+Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant
+le terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se
+trouva une seule fois à 6 degrés au-dessus de glace dans
+un jour de janvier; que d'autres jours il monta à 16, et
+que le plus souvent il se maintint à 11.&mdash;Or, cette
+température fut à peu près celle que nous eûmes dans
+un hiver ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui
+est réputée une des plus froides régions de l'île. Dans les
+nuits les plus rigoureuses, et lorsque nous avions deux
+pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 ou 7 degrés.
+A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10,
+et à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers
+trois heures, c'est-à-dire après que le soleil était couché
+pour nous derrière les pics de montagnes qui nous entouraient,
+le thermomètre redescendait subitement à 9 et
+même à 8 degrés.</p>
+
+<p>Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et,
+dans certaines années, les pluies d'hiver tombent avec
+une abondance et une continuité dont nous n'avons en
+France aucune idée. En général, le climat est sain et
+généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse
+vers l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques
+du nord la Cordillère médiane et l'escarpement
+considérable des côtes septentrionales. Ainsi, le plan
+général de l'île est une surface inclinée du nord-ouest
+au sud-est, et la navigation, à peu près impossible au
+nord à cause des déchirures et des précipices de la côte,
+<i>escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo</i> (Miguel
+de Vargas), est facile et sûre au midi.</p>
+<br>
+
+<p>Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon
+droit nommée par les anciens l'île dorée; est extrêmement
+fertile, et ses produits sont d'une qualité exquise.
+Le froment y est si pur et si beau, que les habitants
+l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone
+pour faire la pâtisserie blanche et légère, appelée <i>pan de
+Mallorca</i>. Les Majorquins font venir de Galice et de
+Biscaye un blé plus grossier et à plus bas prix, dont ils
+se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le plus
+riche en blé excellent, on mange du pain détestable.
+J'ignore si cette spéculation leur est fort avantageuse.</p>
+
+<p>Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le
+plus arriérée, l'usage du cultivateur ne prouve rien autre
+chose que son obstination et son ignorance. A plus forte
+raison en est-il ainsi à Majorque, où l'agriculture, bien
+que fort minutieusement soignée, est à l'état d'enfance.
+Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et
+si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues;
+les bras de l'homme, bras fort maigres et fort
+débiles, comparativement aux nôtres, suffisent à tout,
+mais avec une lenteur inouïe. Il faut une demi-journée,
+pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez
+nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des
+plus robustes pour remuer un fardeau que le moindre de
+nos portefaix enlèverait gaiement sur ses épaules.</p>
+
+<p>Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence
+bien cultivé à Majorque. Ces insulaires ne connaissent
+point, dit-on, la misère; mais au milieu de tous
+les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel, leur
+vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de
+nos paysans.</p>
+
+<p>Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur
+le bonheur de ces peuples méridionaux, dont les figures
+et les costumes pittoresques leur apparaissent le dimanche
+aux rayons du soleil, et dont ils prennent l'absence
+d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale
+sérénité de la vie champêtre. C est une erreur que j'ai
+souvent commise moi-même, mais dont je suis bien revenu,
+surtout depuis que j'ai vu Majorque.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que
+ce paysan qui ne sait que prier, chanter, travailler, et
+qui ne pense jamais. Sa prière est une formule stupide
+qui ne présente aucun sens à son esprit; son travail est
+une opération des muscles qu'aucun effort de son intelligence
+ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression
+de cette morne mélancolie qui l'accable à son
+insu, et dont la poésie nous frappe sans se révéler à lui.
+N'était la vanité qui l'éveille de temps en temps de sa
+torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de fête
+seraient consacrés au sommeil.</p>
+
+<p>Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis
+tracé. J'oublie que, dans la rigueur de l'usage, l'article
+géographique doit mentionner avant tout l'économie productive
+et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier ressort,
+après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme.</p>
+
+<p>Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées,
+j'ai trouvé à l'article Baléares cette courte indication
+que je confirme ici, sauf à revenir plus tard sur
+les considérations qui en atténuent la vérité: «Ces insulaires
+sont <i>fort affables</i> (on sait que, dans toutes les
+îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux
+qui sont anthropophages et ceux qui sont fort affables).
+Ils sont doux, hospitaliers; il est rare qu'ils commettent
+des crimes, et le vol est presque inconnu chez eux.» En
+vérité, je reviendrai sur ce texte.</p>
+
+<p>Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois
+qu'il a été prononcé dernièrement à la chambre quelques
+paroles (au moins imprudentes) sur l'occupation
+réalisable de Majorque par les Français, et je présume
+que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de
+nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des
+denrées qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation
+intellectuelle des Majorquins.</p>
+
+<br>
+
+<p>Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité
+admirable, et qu'une culture plus active et plus savante
+en décuplerait les produits. Le principal commerce extérieur
+consiste en amandes, en oranges et en cochons.
+O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes,
+ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler
+votre souvenir à celui de ces ignobles pourceaux dont
+le Majorquin est plus jaloux et plus fier que de vos fleurs
+embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin
+qui vous cultive n'est pas plus poétique que le député
+qui me lit.</p>
+
+<p>Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur,
+sont les plus beaux de la terre, et le docteur Miguel
+Vargas fait, avec la plus naïve admiration, le portrait
+d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et demi,
+pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres.
+En ce temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas
+à Majorque de cette splendeur qu'elle a acquise de nos
+jours. Le commerce des bestiaux était entravé par la
+rapacité des <i>assentistes</i> ou fournisseurs, auxquels le
+gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise
+des approvisionnements. En vertu de leur pouvoir
+discrétionnaire, ces spéculateurs s'opposaient à toute
+exportation de bétail, et se réservaient la faculté d'une
+importation illimitée.</p>
+
+<p>Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les
+cultivateurs du soin de leurs troupeaux. La viande se
+vendant à vil prix et le commerce extérieur étant prohibé,
+ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à abandonner
+complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut
+rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque
+le temps où les Arabes la possédaient, et où la seule
+montagne d'Arta comptait plus de têtes de vaches fécondes
+et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait rassembler
+aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de
+Majorque.</p>
+
+<p>Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays
+de ses richesses naturelles. Le même écrivain rapporte
+que les montagnes, et particulièrement celles de Torella
+et de Galatzo, possédaient de son temps les plus beaux
+arbres du monde. Certain olivier avait quarante-deux
+pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois
+magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine,
+qui, lors de l'expédition espagnole contre Alger,
+en tirèrent toute une flottille de chaloupes canonnières.
+Les vexations auxquelles les propriétaires de ces bois
+furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements
+qui leur furent donnés, engagèrent les Majorquins
+à détruire leurs bois, au lieu de les augmenter.
+Aujourd'hui la végétation est encore si abondante et si
+belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé;
+mais aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme
+dans toute l'Espagne, l'<i>abus</i> est encore le premier de
+tous les pouvoirs. Cependant le voyageur n'entend jamais
+une plainte, parce qu'au commencement d'un régime
+injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le
+mal est fait, il se tait encore par habitude.</p>
+
+<p>Quoique la tyrannie des <i>assentistes</i> ait disparu, le
+bétail ne s'est point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera
+pas, tant que le droit d'exportation sera limité au
+commerce des pourceaux. On voit fort peu de boeufs et
+de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne.
+La viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle
+race, mais mal nourries et mal soignées; les chèvres,
+qui sont de race africaine, ne donnent pas la dixième
+partie du lait que donnent les nôtres.</p>
+
+<p>L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les
+éloges que les Majorquins donnent à leur manière de
+les cultiver, je crois que l'algue qu'ils emploient est un
+très-maigre fumier, et que ces terres sont loin de rapporter
+ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi
+généreux. J'ai regardé attentivement ce blé si précieux
+que les habitants ne se croient pas dignes de le manger:
+c'est absolument le même que nous cultivons dans nos
+provinces centrales, et que nos paysans appellent blé
+blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau,
+malgré la différence du climat. Celui de Majorque devrait
+avoir pourtant une supériorité marquée sur celui
+que nous disputons à nos hivers si rudes et à nos printemps
+si variables. Et pourtant notre agriculture est fort
+barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre;
+mais le cultivateur français a une persévérance
+et une énergie que le Majorquin mépriserait comme une
+agitation désordonnée.</p>
+
+<p>La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en
+abondance à Majorque; cependant, faute de chemins
+dans l'intérieur de l'île, ce commerce est loin d'avoir
+l'extension et l'activité nécessaires. Cinq cents oranges
+se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire
+transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du
+centre à la côte, il faut dépenser presque autant que la
+valeur première. Cette considération fait négliger la culture
+de l'oranger dans l'intérieur du pays; Ce n'est que
+dans la vallée de Soller et dans le voisinage des criques,
+où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres
+croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient
+partout, et dans notre montagne de Valdemosa, une des
+plus froides régions de l'île, nous avions des citrons et
+des oranges magnifiques, quoique plus tardives que
+celles de Soller. A la Granja, dans une autre région
+montagneuse, nous avons cueilli des limons gros comme
+la tête. Il me semble qu'à elle seule l'île de Majorque
+pourrait entretenir de ces fruits exquis toute la France,
+au même prix que les détestables oranges que nous
+tirons d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce,
+tant vanté à Majorque, est donc, comme le reste, entravé
+par une négligence superbe.</p>
+
+<p>On peut en dire autant du produit immense des oliviers,
+qui sont certainement les plus beaux qu'il y ait
+au monde, et que les Majorquins, grâce aux traditions
+arabes, savent cultiver parfaitement. Malheureusement
+ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse
+qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais
+exporter abondamment qu'en Espagne, où le goût de
+cette huile infecte règne également. Mais l'Espagne elle-même
+est très-riche en oliviers, et si Majorque lui fournit
+de l'huile, ce doit être à fort bas prix.</p>
+
+<p>Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive
+en France, et nous l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant.
+Si notre fabrication était connue à Majorque et si
+Majorque avait des chemins, enfin si la navigation commerciale
+était réellement organisée dans cette direction,
+nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce
+que nous la payons, et nous l'aurions pure et abondante,
+quelle que fut la rigueur de l'hiver. Je sais bien que les
+industriels qui cultivent l'olivier de paix en France préfèrent
+de beaucoup vendre au poids de l'or quelques
+tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient
+dans des foudres d'huile d'oeillet et de colza pour nous
+l'offrir au <i>prix coûtant</i>; mais il serait étrange qu'on
+s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur du climat,
+si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous
+la procurer meilleure à bon marché.</p>
+
+<p>Que nos <i>assentistes</i> français ne s'effraient pourtant
+pas trop: nous promettrions au Majorquin, et, je crois,
+à l'Espagnol en général, de nous approvisionner chez
+eux et de décupler leur richesse, qu'ils ne changeraient
+rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément l'amélioration
+qui vient de l'étranger, et surtout de la
+France, que je ne sais si pour de l'argent (cet argent
+que cependant ils ne méprisent pas en général) ils se
+résoudraient à changer quelque chose au procédé qu'ils
+tiennent de leurs pères<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île de Majorque,
+maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs, tout est imprégné
+de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition de tous les mets,
+chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par jour, et les murailles
+en sont imbibées. En pleine campagne, si vous êtes égaré, vous n'avez
+qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur d'huile rance arrive sur les ailes
+de la brise, vous pouvez être sûr que derrière le rocher ou sous le massif
+de cactus vous allez trouver une habitation. Si dans le lieu le plus sauvage
+et le plus désert cette odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez
+à cent pas de vous un Majorquin sur son âne descendre la colline et
+se diriger vers vous. Ceci n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est
+l'exacte vérité.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Ne sachant ni engraisser les boeufs, ni utiliser la laine,
+ni traire les vaches (le Majorquin déteste le lait et le
+beurre autant qu'il méprise l'industrie); ne sachant pas
+faire pousser assez de froment pour oser en manger; ne
+daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie;
+ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant
+chez lui et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant
+pas de chevaux (l'Espagne s'empare maternellement de
+tous les poulains de Majorque pour ses armées, d'où il
+résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que
+de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume);
+ne jugeant pas nécessaire d'avoir une seule route, un
+seul sentier praticable dans toute son île, puisque le droit
+d'exportation est livré au caprice d'un gouvernement qui
+n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le Majorquin
+végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son
+chapelet et rapiécer ses chausses, plus malades que celles
+de don Quichotte, son patron en misère et en fierté,
+lorsque le cochon est venu tout sauver. L'exportation de
+ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère du
+salut, a commencé.</p>
+
+<p>Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles
+futurs, l'âge du cochon, comme les musulmans comptent
+dans leur histoire l'âge de l'éléphant.</p>
+
+<p>Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le
+sol, la figue du cactus ne sert plus de jouet aux enfants,
+et les mères de famille apprennent à économiser la fève
+et la patate. Le cochon ne permet plus de rien gaspiller,
+car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le plus bel
+exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des
+goûts et des moeurs, qu'on puisse offrir aux nations.
+Aussi jouit-il à Majorque des droits et des prérogatives
+qu'on n'avait point songé jusque là à offrir aux hommes.
+Les habitations ont été élargies, aérées; les fruits qui
+pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et conservés,
+et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée
+superflue et déraisonnable, a été établie de l'île au continent.</p>
+
+<p>C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de
+Majorque; car si j'avais eu la pensée d'y aller il y a
+trois ans, le voyage, long et périlleux sur les caboteurs
+m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de l'exportation du
+cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.</p>
+
+<p>On a acheté en Angleterre un joli petit <i>steamer</i>, qui
+n'est point de taille à lutter contre les vents du nord, si
+terribles dans ces parages; mais qui, lorsque le temps
+est serein, transporte une fois par semaine deux cents
+cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à
+Barcelone.</p>
+
+<p>Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse
+ces messieurs (je ne parle point des passagers)
+sont traités à bord, et avec quel amour on les dépose à
+terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable
+homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces
+nobles bêtes, a pris tout à fait leur cri et même un peu
+de leur désinvolture. Si un passager se plaint du bruit
+qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son de l'or
+monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est
+assez bégueule pour remarquer l'infection répandue
+dans le navire, son mari est là pour lui répondre que
+l'argent ne sent point mauvais, et que sans le cochon
+il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de
+France, ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal
+de mer, qu'il n'essaie pas de réclamer le moindre soin
+des gens de l'équipage; car les cochons aussi ont le mal
+de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée
+d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie
+qu'il faut combattre à tout prix. Alors, abjurant toute
+compassion et toute sympathie pour conserver l'existence
+à ses chers clients, le capitaine en personne,
+armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière
+lui les matelots et les mousses, chacun saisissant
+ce qui lui tombe sous la main, qui une barre de fer,
+qui un bout de corde, en un instant toute la bande
+muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon
+paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre
+par cette émotion violente l'influence funeste du
+roulis.</p>
+
+<p>Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au
+mois de mars, il faisait une chaleur étouffante; cependant
+il ne nous fut point possible de mettre le pied sur
+le pont. Quand même nous eussions bravé le danger
+d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de
+mauvaise humeur, le capitaine ne nous eut point permis,
+sans doute, de les contrarier par notre présence.
+Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières
+heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua
+qu'ils avaient un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient
+en proie à une noire mélancolie. Alors on leur
+administra le fouet, et régulièrement, à chaque quart
+d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs
+si épouvantables, d'une part la douleur et la rage
+des cochons fustigés, de l'autre les encouragements du
+capitaine à ses gens et les jurements que l'émulation
+inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que
+le troupeau dévorait l'équipage.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement
+à nous séparer d'une société aussi étrange, et
+j'avoue que celle des insulaires commençait à me peser
+presque autant que l'autre; mais il ne nous fut permis
+de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons.
+Nous eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres
+que personne ne s'en fût soucié, tant qu'il y avait un
+cochon à mettre à terre et à délivrer du roulis.</p>
+
+<p>Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille
+était dangereusement malade. La traversée, la
+mauvaise odeur et l'absence de sommeil n'avaient pas
+contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine n'avait
+eu d'autre attention pour nous que de nous prier
+de ne pas faire coucher notre malade dans le meilleur
+lit de la cabine, parce que, selon le préjugé espagnol,
+toute maladie est contagieuse; et comme notre homme
+pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le
+malade, il désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le
+renvoyâmes à ses cochons; et quinze jours après, lorsque
+nous revenions en France sur <i>le Phénicien</i>, un
+magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous comparions
+le dévouement du Français à l'hospitalité de
+l'Espagnol. Le capitaine d'<i>el Mallorquin</i> avait disputé
+un lit à un mourant; le capitaine marseillais, ne trouvant
+pas notre malade assez bien couché, avait ôté les matelas
+de son propre lit pour les lui donner... Quand je
+voulus solder notre passade, le Français me fit observer
+que je lui donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer
+double.</p>
+
+<p>D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement
+bon sur un coin de ce <i>globe terraqué</i>, ni exclusivement
+mauvais sur un autre coin. Le mal moral n'est, dans
+l'humanité, que le résultat du mal matériel. La souffrance
+engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte
+dans tous les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux;
+par conséquent il croit à la contagion, il craint
+la maladie et la mort, il manque de foi et de charité.&mdash;Il
+est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent
+il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire,
+nous voyons que là où il a pu être grand, il a
+montré que la grandeur était en lui; mais il est homme,
+et, dans la vie privée, là où l'homme doit succomber,
+il succombe.</p>
+
+<p>J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des
+hommes tels qu'ils me sont apparus à Majorque; car
+aussi bien j'espère qu'on me tient quitte de parler davantage
+des olives, des vaches et des pourceaux. La
+longueur même de ce dernier article n'est pas de trop
+bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient
+s'en trouver personnellement blessés, et je prends maintenant
+mon récit au sérieux; car je croyais n'avoir rien
+à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas à pas dans son
+<i>Voyage d'art</i>, et je vois que beaucoup de réflexions
+viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans
+les âpres sentiers de Majorque.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture,
+me dira-t-on, <i>que diable alliez-vous faire sur cette
+maudite galère?</i>&mdash;Je voudrais bien entretenir le lecteur
+le moins possible de moi et des miens; cependant
+je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai
+vu à Majorque, <i>moi et nous</i>; moi et nous, c'est la
+<i>subjectivité</i> fortuite sans laquelle l'<i>objectivité</i> majorquine
+ne se fût point révélée sous de certains aspects,
+sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au
+lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité
+comme une chose toute passive, comme une
+lunette d'approche à travers laquelle il pourra regarder
+ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit
+volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que
+d'y aller voir. Je le supplie en outre d'être bien persuadé
+que je n'ai pas la prétention de l'intéresser aux
+accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu
+philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé
+ma pensée à cet égard, on me rendra la justice
+de reconnaître qu'il n'y entre pas la moindre préoccupation
+de moi-même.</p>
+
+<p>Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai
+dans cette galère, et le voici en deux mots: c'est que
+j'avais envie de voyager.&mdash;Et, à mon tour, je ferai
+une question à mon lecteur: Lorsque vous voyagez,
+cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?&mdash;Je vous entends
+d'ici me répondre ce que je répondrais à votre
+place: Je voyage pour voyager.&mdash;Je sais bien que le
+voyage est un plaisir par lui-même; mais, enfin, qui
+vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux
+parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?&mdash;Le
+besoin de voyager.&mdash;Eh bien! dites-moi
+donc ce que c'est que ce besoin-là, pourquoi nous en
+sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous
+y cédons tous, même après avoir reconnu mainte et
+mainte fois que lui-même monte en croupe derrière nous
+pour ne nous point lâcher, et ne se contenter de rien?</p>
+
+<p>Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la
+franchise de le faire à votre place. C'est que nous ne
+sommes réellement bien nulle part en ce temps-ci, et
+que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot
+vous ennuie, le sentiment du <i>mieux</i>), le voyage est
+une des plus souriantes et des plus trompeuses. Tout
+va mal dans le monde officiel: ceux qui le nient le sentent
+aussi profondément et plus amèrement que ceux
+qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours
+son train, poursuivant son oeuvre dans nos pauvres
+coeurs, et nous soufflant toujours ce sentiment du mieux,
+cette recherche de l'idéal.</p>
+
+<p>L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de
+ceux qui le défendent, ne satisfait aucun de nous, et
+chacun va de son côté où il lui plaît. Celui-ci se jette
+dans l'art, cet autre dans la science, le plus grand nombre
+s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons
+un peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt
+nous fuyons, car il ne s'agit pas tant de voyager que de
+partir, entendez-vous? Quel est celui de nous qui n'a
+pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer?
+Aucun.</p>
+
+<p>Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi
+par la paresse est incapable, je le soutiens, de
+rester longtemps à la même place sans souffrir et sans
+désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il
+faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui),
+il s'imagine ajouter quelque chose à son bonheur en
+voyageant; les amants, les nouveaux époux partent
+pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs et les
+hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre
+ou dépérir est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en
+va chercher bien vite au loin quelque nid pour aimer ou
+quelque gîte pour mourir.</p>
+
+<p>À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement
+des populations, et que je me représente dans l'avenir
+les hommes attachés au pays, à la terre, à la maison
+comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence et
+la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie,
+il me semble que les chemins de fer ne sont
+pas destinés à promener d'un point du globe à l'autre
+des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une
+activité maladive.</p>
+
+<p>Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse,
+par conséquent plus calme et plus éclairée, ayant deux
+vies: l'une, sédentaire, pour le bonheur domestique,
+les devoirs de la cité, les méditations studieuses, le
+recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange
+loyal qui remplacerait le honteux trafic que nous
+appelons le commerce, pour les inspirations de l'art, les
+recherches scientifiques et surtout la propagation des
+idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des
+voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange
+sympathique avec les hommes, et qu'il ne devrait pas
+y avoir plaisir là où il n'y aurait pas devoir. Et il me
+semble qu'au contraire, la plupart d'entre nous, aujourd'hui,
+voyagent en vue du mystère, de l'isolement,
+et par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables
+porte à nos impressions personnelles, soit douces,
+soit pénibles.</p>
+
+<p>Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un
+besoin de repos que j'éprouvais à cette époque-là particulièrement.
+Comme le temps manque pour toutes choses
+dans ce monde que nous nous sommes fait, je m'imaginai
+encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais
+quelque retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni
+billets à écrire, ni journaux à parcourir, ni visites à
+recevoir; où je pourrais ne jamais quitter ma robe de
+chambre, où les jours auraient douze heures, où je
+pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre,
+me détacher du mouvement d'esprit qui nous travaille
+tous en France, et consacrer un ou deux ans à étudier
+un peu l'histoire et à apprendre ma langue par principes
+avec mes enfants.</p>
+
+<p>Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste
+de planter là un beau matin ses affaires, ses habitudes,
+ses connaissances et jusqu'à ses amis, pour aller dans
+quelque île enchantée vivre sans soucis, sans tracasseries,
+sans obligations, et surtout sans journaux?</p>
+
+<p>On peut dire sérieusement que le journalisme, cette
+première et cette dernière des choses, comme eût dit
+Ésope, a créé aux hommes une vie toute nouvelle,
+pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette voix
+de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil
+nous raconter comment l'humanité a vécu la veille,
+proclamant tantôt de grandes vérités, tantôt d'effroyables
+mensonges, mais toujours marquant chacun des pas de
+l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie
+collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand,
+malgré toutes les taches et les misères qui s'y trouvent?</p>
+
+<p>Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble
+de nos pensées et de nos actions, n'est-ce pas
+bien affreux et bien repoussant à voir dans le détail,
+lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des
+mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir
+éclairé une seule question, sans avoir marqué un progrès
+sensible? Et dans cette attente qui paraît d'autant
+plus longue qu'on nous en signale toutes les phases minutieusement,
+ne nous prend-il pas souvent envie, à
+nous autres artistes qui n'avons point d'action au gouvernail,
+de nous endormir dans les flancs du navire, et
+de ne nous éveiller qu'au bout de quelques années pour
+saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous
+nous trouverons portés?</p>
+
+<p>Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions
+nous abstenir de la vie collective, et nous isoler de tout
+contact avec la politique pendant quelque temps, nous
+serions frappés, en y rentrant, du progrès accompli
+hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné;
+et, quand nous fuyons le foyer d'action pour chercher
+l'oubli et le repos chez quelque peuple à la marche plus
+lente et à l'esprit moins ardent que nous, nous souffrons
+là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous nous
+repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les
+vivants pour les morts.</p>
+
+<p>Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit,
+et pourquoi je prends la peine de l'écrire, bien qu'il
+ne me soit point agréable de le faire, et que je me fusse
+promis, en commençant, de me garder le plus possible
+des impressions personnelles; mais il me semble à présent
+que cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838,
+par une chaleur comparable à celle de notre mois de
+juin. Nous avions quitté Paris quinze jours auparavant,
+par un temps extrêmement froid; ce nous fut un grand
+plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver,
+de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se
+joignit celui de parcourir une ville très-caractérisée, et
+qui possède plusieurs monuments de premier ordre
+comme beauté ou comme rareté.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br>
+
+<p>Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper
+bientôt, et nous vîmes que les Espagnols qui nous avaient
+recommandé Majorque comme le pays le plus hospitalier
+et le plus fécond en ressources s'étaient fait grandement
+illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine
+des grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions
+guère à ne pas trouver une seule auberge. Cette
+absence de pied-à-terre pour les voyageurs eût dû nous
+apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque par
+rapport au reste du monde, et nous engager à retourner
+sur-le-champ à Barcelone, où du moins il y a une méchante
+auberge appelée emphatiquement <i>l'hôtel des
+Quatre-Nations</i>.</p>
+
+<p>A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt
+personnes des plus marquantes, et attendu depuis plusieurs
+mois, pour espérer de ne pas coucher en plein
+champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour nous, ce
+fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou
+plutôt dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les
+étrangers sont bien heureux de trouver chacun un lit de
+sangle avec un matelas douillet et rebondi comme une
+ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, du
+poivre et de l'ail à discrétion.</p>
+
+<p>En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre
+que, si nous n'étions pas enchantés de cette réception,
+nous serions vus de mauvais oeil, comme des impertinents
+et des brouillons, ou tout au moins regardés en
+pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content
+de tout en Espagne! La plus légère grimace que vous
+feriez en trouvant de la vermine dans les lits et des
+scorpions dans la soupe vous attirerait le mépris le plus
+profond et soulèverait l'indignation universelle contre
+vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre,
+et peu à peu nous comprîmes à quoi tenaient ce manque
+de ressources et ce manque apparent d'hospitalité.</p>
+
+<p>Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins,
+la guerre civile, qui bouleversait l'Espagne depuis si
+longtemps, avait intercepté, à cette époque, tout mouvement
+entre la population de l'île et celle du continent.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+<br>
+<p>Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols
+qu'il y en pouvait tenir, et les indigènes, retranchés
+dans leurs foyers, se gardaient bien d'en sortir pour
+aller chercher des aventures et des coups dans la mère
+patrie.</p>
+
+<p>A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie
+et les douanes, qui frappent tous les objets nécessaires
+au bien-être<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> d'un impôt démesure. Palma est arrangée
+pour un certain nombre d'habitants; à mesure que la
+population augmente, on se serre un peu plus, et on
+ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle.
+Excepté peut-être chez deux ou trois familles, le
+mobilier n'a guère changé depuis deux cents ans. On ne
+connaît ni l'empire de la mode, ni le besoin du luxe, ni
+celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part, difficulté
+de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire,
+mais on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se
+passe en paroles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait de nous
+700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de l'instrument.
+Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le laisser dans le
+port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire passer hors de la
+ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au moins les droits de la
+porte, qui sont distincts des droits de douane, cela était contraire aux
+lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter les droits de sortie, qui sont
+autres que les droits d'entrée, cela ne se pouvait pas; le jeter à la mer
+c'est tout au plus si nous en avions le droit.
+Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu de sortir
+de la ville par une certaine porte, il sortirait par une autre, et nous en
+fûmes quittes pour 400 francs environ.*</blockquote>
+
+<p>Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans
+toute l'Espagne, pour se dispenser de rien prêter; elle
+consiste à tout offrir: <i>La maison et tout ce qu'elle contient
+est à votre disposition</i>. Vous ne pouvez pas regarder
+un tableau, toucher une étoffe, soulever une
+chaise, sans qu'on vous dise avec une grâce parfaite:
+<i>Es a la disposition de uste</i>. Mais gardez-vous bien
+d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une indiscrétion
+grossière.</p>
+
+<p>Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée
+à Palma, et je crois bien que je ne m'en relèverai
+jamais dans l'esprit du marquis de ***. J'avais été très-recommandé
+à ce jeune lion palmesan, et je crus pouvoir
+accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle
+m'était offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain
+un billet de lui me fit bien sentir que j'avais manqué
+à toutes les convenances, et je me hâtai de renvoyer
+l'équipage sans m'en être servi.</p>
+
+<p>J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais
+c'est de la part de personnes qui avaient voyagé, et qui,
+sachant bien le monde, étaient véritablement de tous les
+pays. Si d'autres étaient portées à l'obligeance et à la
+franchise par la bonté de leur coeur, aucune (il est bien
+nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane
+et le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si
+riche), aucune n'eût pu nous céder un coin de sa maison
+sans s'imposer de tels embarras et de telles privations,
+que nous eussions été véritablement indiscrets de
+l'accepter.</p>
+
+<p>Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à
+même de les reconnaître lorsque nous cherchâmes à
+nous installer. Il était impossible de trouver dans toute
+la ville un seul appartement qui fût habitable.</p>
+
+<p>Un appartement à Palma se compose de quatre murs
+absolument nus, sans portes ni fenêtres. Dans la plupart
+des maisons bourgeoises, on ne se sert pas de vitres; et
+lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien nécessaire
+en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire,
+en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte
+donc les fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des
+portes. Son successeur est obligé de commencer par les
+remplacer, à moins qu'il n'ait le goût de vivre en plein
+vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.</p>
+
+<p>Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement
+les portes et fenêtres, mais les lits, les tables,
+les chaises, tout enfin, si simple et si primitif que soit
+l'ameublement. Il y a fort peu d'ouvriers; ils ne vont
+pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux. Il y a
+toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se
+presse pas. La vie est si longue! Il faut être Français,
+c'est-à-dire extravagant et forcené, pour vouloir qu'une
+chose soit faite tout de suite. Et si vous avez attendu
+déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois
+de plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi
+y restez-vous? Avait-on besoin de vous ici? On s'en
+passait fort bien. Vous croyez donc que vous allez mettre
+tout sens dessus dessous? Oh! que non pas! Nous autres,
+voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre
+guise.&mdash;Mais n'y a-t-il donc rien à louer?&mdash;Louer?
+qu'est-ce que cela? louer des meubles? Est-ce qu'il y en
+a de trop pour qu'on en loue?&mdash;Mais il n'y en a donc
+pas à vendre?&mdash;Vendre? il faudrait qu'il y en eût de
+tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire
+des meubles d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir
+de France, puisqu'il y a de tout dans ce pays là.&mdash;Mais
+pour faire venir de France, il faut attendre six mois
+tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on
+fait la sottise de venir ici, la seule manière de la réparer,
+c'est de s'en aller?&mdash;C'est ce que je vous conseille,
+ou bien prenez patience, beaucoup de patience;
+<i>mucha calma</i>, c'est là sagesse majorquine.</p>
+
+<p>Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous
+rendit, à bonne intention certainement, le mauvais service
+de nous trouver une maison de campagne à louer.</p>
+
+<p>C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix
+très-modéré, selon nous, mais assez élevé pour le pays
+(environ cent francs par mois), nous abandonna toute
+son habitation. Elle était meublée comme toutes les
+maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de
+sangle ou de bois peint en vert, quelques-uns composés
+de deux tréteaux sur lesquels on pose deux planches et
+un mince matelas; les chaises de paille; les tables de
+bois brut; les murailles nues bien blanchies à la chaux,
+et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque
+toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux,
+dans la pièce qu'on appelait le salon, quatre horribles
+devants de cheminée, comme ceux qu'on voit dans nos
+plus misérables auberges de village, et que le señor
+Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire
+encadrer avec soin comme des estampes précieuses,
+pour en décorer les lambris de son manoir. Du reste, la
+maison était vaste, aérée (trop aérée), bien distribuée,
+et dans une très-riante situation, au pied de montagnes
+aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée
+plantureuse que terminaient les murailles jaunes de
+Palma, la masse de sa cathédrale, et la mer étincelante
+à l'horizon.</p>
+
+<p>Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite
+furent assez bien remplis par la promenade et la
+douce <i>flânerie</i> à laquelle nous conviaient un climat délicieux,
+une nature charmante et tout à fait neuve pour
+nous.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique
+j'aie passé une grande partie de ma vie sur les chemins.
+C'était donc la première fois que je voyais une végétation
+et des aspects de terrain essentiellement différents
+de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque
+je vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane,
+et l'idée grandiose que je m'étais faite de ces
+contrées m'empêcha d'en goûter la beauté pastorale et
+la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais sur
+les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans
+m'étonner ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il
+n'y avait pour moi aucune comparaison à faire avec des
+sites connus. Les hommes, les maisons, les plantes, et
+jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un
+caractère à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils
+faisaient collection de tout, et prétendaient remplir nos
+malles de ces beaux pavés de quartz et de marbres
+veinés de toutes couleurs, dont les talus à <i>pierres sèches</i>
+bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous
+voyant ramasser jusqu'aux branches mortes, nous
+prenaient les uns pour des apothicaires, les autres nous
+regardaient comme de francs idiots.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement
+perpétuel que présente un sol labouré et tourmenté
+par des cataclysmes postérieurs à ceux du monde le primitif.
+La partie que nous habitions alors, nommée <i>Establiments</i>,
+renfermait, dans un horizon de quelques
+lieues, des sites fort divers.</p>
+
+<p>Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des
+tertres fertiles, était disposée en larges gradins irrégulièrement
+jetés autour de ces monticules. Cette culture
+en terrasse, adoptée dans toutes les parties de l'île, que
+les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent
+continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne
+à la campagne l'aspect d'un verger admirablement
+soigné.</p>
+
+<p>À notre droite, les collines s'élevaient progressivement
+depuis le pâturage en pente douce jusqu'à la montagne
+couverte de sapins. Au pied de ces montagnes
+coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent
+qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de
+cailloux en désordre. Mais les belles mousses qui couvraient
+ces pierres, les petits ponts verdis par l'humidité,
+fendus par la violence des courants, et à demi
+cachés dans les branches pendantes des saules et des
+peupliers, l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et
+touffus qui se penchaient pour faire un berceau de verdure
+d'une rive à l'autre, un mince filet, d'eau qui courait
+sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours
+quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres
+accroupis dans les encaissements mystérieux, faisaient
+de ce site quelque chose d'admirable pour la
+peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans
+le lit du torrent, et nous appelions ce coin de paysage
+<i>le Poussin</i>, parce que cette nature libre, élégante et
+fière dans sa mélancolie, nous rappelait les sites que ce
+grand maître semble avoir chéris particulièrement.</p>
+
+<p>A quelques centaines de pas de notre ermitage, le
+torrent se divisait en plusieurs ramifications, et son
+cours semblait se perdre dans la plaine. Les oliviers et
+les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de la
+terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect
+d'une forêt.</p>
+
+<p>Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie
+boisée s'élevaient des chaumières d'un grand style,
+quoique d'une dimension réellement lilliputienne. On ne
+se figure pas combien de granges, de hangars, d'étables,
+de cours et de jardins, un <i>payés</i> (paysan propriétaire)
+accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné
+préside à son insu à cette disposition capricieuse. La
+maisonnette est ordinairement composée de deux étages
+avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage une
+galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux
+que surmonterait un toit florentin. Ce couronnement
+symétrique donne une apparence de splendeur et de
+force aux constructions les plus frêles et les plus pauvres,
+et les énormes grappes de maïs qui sèchent à
+l'air, suspendues entre chaque ouverture de la galerie,
+forment un lourd feston alterné de rouge et de jaune
+d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et coquet.
+Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une
+forte haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres
+s'entrelacent en muraille et protègent contre les
+vents du froid les frêles abris d'algues et de roseaux qui
+servent à serrer les brebis. Comme ces paysans ne se
+volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs propriétés
+qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers
+et d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive
+guère d'autre légume que le piment et la pomme
+d'amour; mais tout cela est d'une couleur magnifique,
+et souvent, pour couronner le joli tableau que forme
+cette habitation, un seul palmier déploie au milieu son
+gracieux parasol, ou se penche sur le côté avec grâce,
+comme une belle aigrette.</p>
+
+<p>Cette région est une des plus florissantes de l'île, et
+les motifs qu'en donne M. Grasset de Saint-Sauveur
+dans son Voyage aux îles Baléares confirment ce que j'ai
+dit précédemment de l'insuffisance de la culture en général
+à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire
+impérial faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance
+des pages majorquins le conduisirent à en rechercher
+les causes. Il en trouva deux principales.</p>
+
+<p>La première, c'est la grande quantité de couvents,
+qui absorbait une partie de la population déjà si restreinte.
+Cet inconvénient a disparu, grâce au décret
+énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque
+ne lui pardonneront jamais.</p>
+
+<p>La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez
+eux, et qui les parque par douzaines au service des riches
+et des nobles. Cet abus subsiste encore dans toute sa vigueur.
+Tout aristocrate majorquin a une suite nombreuse
+que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle
+ne lui procure aucun bien-être; il est impossible
+d'être plus mal servi qu'on ne l'est par cette espèce de
+serviteurs honoraires. Quand on se demande à quoi un
+riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays
+où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne
+se l'explique qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants
+des deux sexes, qui occupent une portion des
+bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès qu'ils ont
+passé une année au service du maître, ont droit pour
+toute leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture.
+Ceux qui veulent se dispenser du service le peuvent
+en renonçant à quelques bénéfices; mais l'usage
+les autorise encore à venir chaque matin manger le chocolat
+avec leurs anciens confrères, et à prendre part,
+comme Sancho chez Gamache, à toutes les bombances
+de la maison.</p>
+
+<p>Au premier abord, ces moeurs semblent patriarcales,
+et on est tenté d'admirer le sentiment républicain qui
+préside à ces rapports de maître à valet; mais on s'aperçoit
+bientôt que c'est un républicanisme à la manière de
+l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés
+par la paresse ou la misère à la vanité de leurs
+patrons. C'est un luxe à Majorque d'avoir quinze domestiques
+pour un état de maison qui en comporterait
+deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains
+en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès
+proscrite par l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel
+mépriser le plus, du maître qui encourage et perpétue
+ainsi l'abaissement moral de ses semblables, ou
+de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au travail
+qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme
+à la dignité humaine.</p>
+
+<p>Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter
+le budget de leurs dépenses et diminuer celui de leurs
+revenus, de riches propriétaires majorquins se sont décidés
+à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et à la
+disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de
+leurs terres en viager à des paysans, et M. Grasset de
+Saint-Sauveur s'est assuré que, dans toutes les grandes
+propriétés où l'on avait essayé de ce moyen, la terre,
+frappée en apparence de stérilité, avait produit en telle
+abondance entre les mains d'hommes intéressés à son
+amélioration, qu'en peu d'années les parties contractantes
+s'étaient trouvées soulagées de part et d'autre.</p>
+
+<p>Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont
+réalisées tout à fait, et aujourd'hui la région d'Establiments,
+entre autres, est devenue un vaste jardin; la
+population y a augmenté, de nombreuses habitations se
+sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis
+une certaine aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés
+encore, mais qui leur a donné plus d'aptitude au travail.
+Il faudra bien des années encore pour que le Majorquin
+soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous, il
+traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel
+pour arriver à comprendre que ce n'est pas encore
+le but de l'humanité, nous pouvons bien lui
+laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le temps.
+Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres
+sont réservées à ces peuples enfants que nous initierons
+quelque jour à une civilisation véritable, sans leur reprocher
+tout ce que nous aurons fait pour eux. Ils ne
+sont pas assez grands pour braver les orages révolutionnaires
+que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés
+sur nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus
+par le reste de la terre, nous avons fait des pas
+immenses, et le bruit de nos luttes gigantesques n'a pas
+éveillé de leur profond sommeil ces petites peuplades
+qui dorment à la portée de notre canon au sein de la
+Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons
+le baptême de la vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet
+comme les ouvriers de la douzième heure. Trouvons
+le mot de notre destinée sociale, réalisons nos
+rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes
+entreront peu à peu dans notre église révolutionnaire,
+ces malheureux insulaires, que leur faiblesse livre sans
+cesse comme une proie aux nations marâtres qui se les
+disputent, accourront à notre communion.</p>
+
+<p>En attendant ce jour où, les premiers en Europe,
+nous proclamerons la loi de l'égalité pour tous les hommes
+et de l'indépendance pour tous les peuples, la loi
+du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la diplomatie
+gouverne le monde; le droit des gens n'est
+qu'un mot, et le sort de toutes les populations isolées et
+Restreintes,
+comme le Transylvain, le Turc on le Hongrois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>,
+est d'être dévorées par le vainqueur. S'il en devait être
+toujours ainsi, je ne souhaiterais à Majorque ni l'Espagne,
+ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice,
+et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son
+existence, qu'à la civilisation étrange que nous portons
+en Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> La Fontaine, fable des <i>Voleurs et l'Âne</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque
+les pluies commencèrent. Jusque-là nous avions eu
+un temps adorable; les citronniers et les myrtes étaient
+encore en fleurs, et, dans les premiers jours de décembre,
+je restai en plein air sur une terrasse jusqu'à cinq
+heures du matin, livré au bien-être d'une température
+délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais
+personne au monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme
+de la belle nature n'est pas capable de me
+rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré
+le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum
+des fleurs qui montait jusqu'à moi, ma veillée n'était
+pas fort émouvante. J'étais là, non comme eût fait un
+poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif qui
+contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en
+souviens, à recueillir les bruits de la nuit et à m'en
+rendre compte.</p>
+
+<p>Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays
+a ses harmonies, ses plaintes, ses cris, ses chuchotements
+mystérieux, et cette langue matérielle des choses
+n'est pas un des moindres signes caractéristiques dont
+le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de
+l'eau sur les froides parois des marbres, le pas pesant et
+mesuré des sbires sur le quai, le cri aigu et presque enfantin
+des mulots, qui se poursuivent et se querellent
+sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs et
+singuliers qui troublent faiblement le morne silence des
+nuits de Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone
+de la mer, au <i>quien vive</i> des sentinelles et au
+chant mélancolique des <i>serenos</i> de Barcelone. Le lac
+Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de
+Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin
+dans les forêts de la Suisse ne ressemble en rien non
+plus aux craquements qui se font entendre sur les glaciers.</p>
+
+<p>A Majorque, le silence est plus profond que partout
+ailleurs. Les ânesses et les mules qui passent la nuit au
+pâturage l'interrompent parfois en secouant leurs clochettes,
+dont le son est moins grave et plus mélodique
+que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans
+les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits.
+Il n'est pas un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche
+avec elle à toute heure. De ma terrasse, j'entendais
+aussi la mer, mais si lointaine et si faible que la poésie
+étrangement fantastique et saisissante des Djinns me revenait
+en mémoire.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'écoute.</p>
+<p>Tout fuit.</p>
+<p>On doute,</p>
+<p>La nuit,</p>
+<p>Tout passe;</p>
+<p>L'espace</p>
+<p>Efface</p>
+<p>Le bruit.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un
+petit enfant, et j'entendais aussi la mère, qui, pour
+l'endormir, lui chantait un joli air du pays, bien monotone,
+bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix moins
+poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de
+Majorque.</p>
+
+<p>Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un
+mode que je ne saurais point définir. Alors le <i>pagès</i>
+père de famille, s'éveilla à la voix de ses porcs chéris
+comme la mère s'était éveillée aux pleurs de son nourrisson.
+Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander
+les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale.
+Les cochons l'entendirent fort bien, car ils se
+turent. Puis le pagès, pour se rendormir apparemment
+se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre, qui, à
+mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait
+ou se ranimait comme le murmure lointain des vagues.
+De temps en temps encore les cochons laissaient échapper
+un cri sauvage; le pages élevait alors la voix sans
+interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé
+par un <i>Ora pro nobis</i> ou un <i>Ave Maria</i> prononcé
+d'une certaine façon, se taisaient aussitôt. Quant à l'enfant,
+il écoutait sans doute, les yeux ouverts, livré à
+l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent
+cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait
+un si mystérieux travail sur elle-même avant de se manifester.</p>
+
+<p>Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge
+commença. Un matin, après que le vent nous eut
+bercés toute la nuit de ses longs gémissements, tandis
+que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à notre
+réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer
+une route parmi les pierres de son lit. Le lendemain,
+il parlait plus haut; le surlendemain, il roulait les roches
+qui gênaient sa course. Toutes les fleurs des arbres
+étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos chambres
+mal closes.</p>
+
+<p>On ne comprend pas le peu de précautions que prennent
+les Majorquins contre ces fléaux du vent et de la
+pluie. Leur illusion ou leur fanfaronnade est si grande
+à cet égard, qu'ils nient absolument ces inclémences
+accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à la
+fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer,
+ils nous soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque.
+Si nous avions mieux observé la position des pics de
+montagne et la direction habituelle des vents, nous nous
+serions convaincus d'avance des souffrances inévitables
+qui nous attendaient.</p>
+
+<p>Mais une autre déception nous était réservée: c'est
+celle que j'ai indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé
+à raconter mon voyage par la fin. Un d'entre nous tomba
+malade. D'une complexion fort délicate, étant sujet à
+une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les
+atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (<i>Son-Vent</i>
+en patois), c'est le nom de la villa que le señor Gomez
+nous avait louée, devint inhabitable. Les murs en étaient
+si minces, que la chaux dont nos chambres étaient crépies
+se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon
+compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit
+pas très-froid en réalité: mais pour nous, qui sommes
+habitués à nous chauffer en hiver, cette maison sans
+cheminée était sur nos épaules comme un manteau de
+glace, et je me sentais paralysé.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante
+des braseros, et notre malade commença à souffrir et à
+tousser.</p>
+
+<p>De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et
+d'épouvanté pour la population. Nous fûmes atteints et
+convaincus de phtisie pulmonaire, ce qui équivaut à la
+peste dans les préjugés contagionistes de la médecine
+espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique
+rétribution de 45 francs, daigna venir nous faire une
+visite, déclara pourtant que ce n'était rien, et n'ordonna
+rien. Nous l'avions surnommé <i>Malvavisco</i>, à cause de
+sa prescription unique.</p>
+
+<p>Un autre médecin vint obligeamment à notre secours;
+mais la pharmacie de Palma était dans un tel dénûment
+que nous ne pûmes nous procurer que des drogues détestables.
+D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par
+des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne
+pouvaient combattre efficacement.</p>
+
+<br>
+
+<p>Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses
+sur la durée de ces pluies et de ces souffrances
+qui étaient liées les unes aux autres, nous reçûmes une
+lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait, dans le
+style espagnol, que nous <i>tenions</i> une personne, laquelle
+<i>tenait</i> une maladie qui portait la contagion dans ses
+foyers, et menaçait par anticipation les jours de sa famille;
+en vertu de quoi il nous priait de déguerpir de
+son palais dans le plus bref délai possible.</p>
+
+<p>Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous
+ne pouvions plus rester là sans crainte d'être noyés dans
+nos chambres; mais notre malade n'était pas en état
+d'être transporté sans danger, surtout avec les moyens
+de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait.
+Et puis la difficulté était de savoir où nous irions;
+car le bruit de notre phtisie s'était répandu instantanément,
+et nous ne devions plus espérer de trouver un
+gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit.
+Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous
+en feraient l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du
+préjugé, et que d'ailleurs nous attirerions sur elles, en les
+approchant, la réprobation qui pesait sur nous. Sans
+l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles
+pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés
+de camper dans quelque caverne comme des Bohémiens
+véritables.</p>
+
+<p>Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile
+pour l'hiver. Il y avait à la chartreuse de Valldemosa un
+Espagnol réfugié qui s'était caché là pour je ne sais
+quel motif politique. En allant visiter la chartreuse, nous
+avions été frappés de la distinction de ses manières, de
+la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement
+rustique et pourtant confortable de leur cellule.
+La poésie de cette chartreuse m'avait tourné la tête. Il
+se trouva que le couple mystérieux voulut quitter précipitamment
+le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous
+céder son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en
+faire l'acquisition. Pour la modique somme de mille
+francs, nous eûmes donc un ménage complet, mais tel
+que nous eussions pu nous le procurer en France pour
+cent écus, tant les objets de première nécessité sont
+rares, coûteux, et difficiles à rassembler à Majorque.</p>
+
+<p>Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma,
+quoique j'y aie peu quitté cette fois la cheminée que le
+consul avait le bonheur de posséder (le déluge continuant
+toujours), je ferai ici une lacune à mon récit
+pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens,
+qui vint l'explorer et en dessiner les plus beaux
+aspects l'année suivante, sera le cicérone que je présenterai
+maintenant au lecteur, comme plus compétent que
+moi sur l'archéologie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre
+cents ans par les Maures, elle a gardé peu de traces
+réelles de leur séjour. Il ne reste d'eux à Palma qu'une
+petite salle de bains.</p>
+
+<p>Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois,
+quelques débris seulement vers l'ancienne capitale Alcadia,
+et la tradition de la naissance d'Annibal, que
+M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à l'outrecuidance
+majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de vraisemblance.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique
+en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de
+l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en
+cet endroit. On trouve ce même conte dans l'<i>Histoire de Majorque</i>,
+par Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)</blockquote>
+
+<p>Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres
+constructions, et il était nécessaire que M. Laurens
+redressât toutes les erreurs archéologiques de ses
+devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme
+moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques
+vestiges de l'architecture arabe.</p>
+
+<p>«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de
+maisons dont la date parût fort ancienne. Les plus intéressantes
+par leur architecture et leur antiquité appartenaient
+toutes au commencement du seizième siècle;
+mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y
+montre pas sous la même forme qu'en France.</p>
+
+<p>«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée
+qu'un étage et un grenier très bas.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> L'entrée, dans la
+rue, consiste en une porte à plein cintre, sans aucun
+ornement; mais la dimension et le grand nombre de
+pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande
+physionomie. Le jour pénètre dans les grandes salles du
+premier étage à travers de hautes fenêtres divisées par
+des colonnes excessivement effilées, qui leur donnent
+une apparence entièrement arabe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des étendoirs,
+appelés dans le pays <i>porchos</i>.</blockquote>
+
+<p>«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner
+plus de vingt maisons construites d'une manière
+identique, et les étudier dans toutes les parties de leur
+construction pour arriver à la certitude que ces fenêtres
+n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais
+mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de
+Grenade nous reste comme échantillon.</p>
+
+<p>«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui,
+avec une hauteur de six pieds, n'ont qu'un diamètre
+de trois pouces. La finesse des marbres dont elles sont
+faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela
+m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en
+soit, l'aspect de ces fenêtres est aussi joli qu'original.</p>
+
+<p>«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une
+galerie, ou plutôt une suite de fenêtres rapprochées et
+copiées exactement sur celles qui forment le couronnement
+de la <i>Lonja</i>. Enfin, un toit fort avancé, soutenu
+par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage
+de la pluie ou du soleil, et produit des effets piquants
+de lumière par les longues ombres qu'il projette sur la
+maison, et par l'opposition de la masse brune de la
+charpente avec les tons brillants du ciel.</p>
+
+<p>«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé
+dans une cour, au centre de la maison, et séparé de
+l'entrée sur la rue par un vestibule où l'on remarque
+des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages
+sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges.</p>
+
+<p>«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance,
+les Majorquins ont mis un grand luxe dans la construction
+de leurs habitations particulières. Tout en suivant
+la même distribution, ils ont apporté dans les vestibules
+et dans les escaliers les changements de goût que l'architecture
+devait amener. Ainsi l'on trouve partout la
+colonne toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades,
+donnent toujours une apparence somptueuse aux
+demeures de l'aristocratie.</p>
+
+<p>«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et
+ce souvenir du goût arabe se retrouvent aussi dans les
+plus humbles habitations, même lorsqu'une seule échelle
+conduit directement de la rue au premier étage. Alors,
+chaque marche est recouverte de carreaux en faïence
+peinte de fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.»</p>
+
+<p>Cette description est fort exacte, et les dessins de
+M. Laurens rendent bien l'élégance de ces intérieurs
+dont le péristyle fournirait à nos théâtres de beaux décors
+d'une extrême simplicité.</p>
+
+<p>Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées
+de colonnes comme le <i>cortile</i> des palais de Venise, ont
+aussi pour la plupart un puits d'un goût très pur au
+milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni le même usage
+que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais
+l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables
+préaux, peut-être un souvenir de l'atrium des Romains.
+Le puits du milieu y tient évidemment la place de l'impluvium.</p>
+
+<p>Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et
+de tendines de jonc, ils ont un aspect à la fois élégant
+et sévère, dont les seigneurs majorquins ne comprennent
+nullement la poésie; car ils ne manquent guère de
+s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en
+admirez le style, ils sourient, croyant que vous les raillez,
+ou méprisant peut-être en eux-mêmes ce ridicule
+excès de courtoisie française.</p>
+
+<p>Au reste, tout n'est pas également poétique dans la
+demeure des nobles majorquins. Il est certains détails
+de malpropreté dont je serais fort embarrassé de donner
+l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait Jacquemont
+en parlant des moeurs indiennes, d'achever ma
+lettre en latin.</p>
+
+<p>Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au
+passage que M. Grasset de Saint-Sauveur, écrivain
+moins sérieux que M. Laurens, mais fort véridique sur
+ce point, consacre à la situation des garde-manger à
+Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne
+et d'Italie. Ce passage est remarquable à cause
+d'une prescription de la médecine espagnole qui règne
+encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est des
+plus étranges.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> L'intérieur de ces palais ne répond nullement à
+l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme
+chez les individus, que la disposition et l'ameublement
+des habitations.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.</blockquote>
+
+<p>A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance
+des produits industriels font varier si étrangement l'aspect
+des appartements, il suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer
+chez une personne aisée pour se faire en un clin
+d'oeil une idée de son caractère, pour se dire si elle a
+du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence,
+un esprit méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou
+de l'ostentation.</p>
+
+<p>J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les
+siens, ce qui ne m'empêche pas de me tromper fort
+souvent dans mes inductions, ainsi qu'il arrive à bien
+d'autres.</p>
+
+<p>J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée
+et très-bien rangée. A moins qu'une grande intelligence
+et un grand coeur, tout à fait emportés hors de la sphère
+des petites observations matérielles, n'habitent là comme
+sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette demeure
+est une tête vide et un coeur froid.</p>
+
+<p>Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement
+entre quatre murailles, on n'éprouve pas le besoin de
+les remplir, ne fût-ce que de bûches et de paniers, et
+d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne fût-ce
+qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.</p>
+
+<p>Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie
+et l'ordre rigoureux me navrent de tristesse; et si mon
+imagination pouvait se représenter la damnation éternelle,
+mon enfer serait certainement de vivre à jamais
+dans certaines maisons de province où règne l'ordre le
+plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on
+ne voit rien traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où
+pas un animal ne pénètre, sous prétexte que les choses
+animées gâtent les choses inanimées. Eh! périssent tous
+les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la condition
+de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou
+un chat.</p>
+
+<p>Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans
+l'amour véritable de la propreté, mais dans une excessive
+paresse, ou dans une économie sordide. Avec un
+peu plus de soin et d'activité, la <i>ménagère</i> sympathique
+à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur
+cette propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.</p>
+
+<p>Mais que dire et que penser des moeurs et des idées
+d'une famille dont le <i>home</i> est vide et immobile, sans
+avoir l'excuse ou le prétexte de la propreté?</p>
+
+<p>S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le
+disais tout à l'heure, dans les inductions particulières,
+il est difficile de se tromper dans les inductions générales.
+Le caractère d'un peuple se révèle dans son costume
+et dans son ameublement, aussi bien que dans ses
+traits et dans son langage.</p>
+
+<p>Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements,
+je suis entré dans un assez grand nombre de
+maisons; tout s'y ressemblait si exactement que je pouvais
+conclure de là à un caractère général chez leurs
+occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs
+sans avoir le coeur serré de déplaisir et d'ennui, rien
+qu'à voir les murailles nues, les dalles tachées et poudreuses,
+les meubles rares et malpropres. Tout y portait
+témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais
+un livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne
+lisent pas, les femmes ne cousent même pas. Le seul
+indice d'une occupation domestique, c'est l'odeur de
+l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces
+d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare
+semés sur le pavé.</p>
+
+<p>Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation
+quelque chose de mort et de creux qui n'a pas d'analogue
+chez nous, et qui donne au Majorquin plus de
+ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen.</p>
+
+<p>Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent
+sans rien transformer autour d'elles, et sans marquer
+aucune empreinte individuelle sur les choses qui
+ordinairement participent en quelque sorte à notre vie
+humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de
+maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent
+l'idée d'un nid pour la famille, celles-là semblent des
+gîtes où les groupes d'une population errante se retireraient
+indifféremment pour passer la nuit. Des personnes
+qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il
+en était généralement ainsi dans toute la Péninsule.</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'<i>atrium</i>
+des palais des <i>chevaliers</i> (c'est ainsi que s'intitulent
+encore les patriciens de Majorque) ont un grand caractère
+d'hospitalité et même de bien-être. Mais dès que
+vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans l'intérieur
+des chambres, vous croyez entrer dans un lieu
+disposé uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement
+dans la forme d'un carré long, très-élevées,
+très-froides, très-sombres, toutes nues, blanchies à la
+chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits
+de famille tout noirs et placés sur une seule ligne,
+si haut qu'on n'y distingue rien; quatre ou cinq chaises
+d'un cuir gras et mangé aux vers, bordées de gros
+clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents
+ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques
+peaux de mouton à longs poils jetées çà et là sur le
+pavé; des croisées placées très haut et recouvertes de
+pagnes épaisses; de larges portes de bois de chêne noir
+ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique
+portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement
+brodé, mais terni et rongé par le temps: tels
+sont les palais majorquins à l'intérieur. On n'y voit
+guère d'autres tables que celles où l'on mange; les
+glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans
+ces panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune
+clarté.</p>
+
+<p>On trouve le maître de la maison debout et fumant
+dans un profond silence, la maîtresse assise sur une
+grande chaise et jouant de l'éventail sans penser à rien.
+On ne voit jamais les enfants: ils vivent avec les domestiques,
+à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les
+parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient
+dans la maison sans rien faire. Les vingt ou trente
+valets font la sieste, pendant qu'une vieille servante
+hérissée ouvre la porte au quinzième coup de sonnette
+du visiteur.</p>
+
+<p>Cette vie ne manque certainement pas de <i>caractère</i>,
+comme nous dirions dans l'acception illimitée que nous
+donnons aujourd'hui à ce mot; mais, si l'on condamnait
+à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y
+deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue
+par réaction d'esprit.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale,
+la Lonja (bourse) et le Palacio-Real.</p>
+
+<p>La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don
+Jaime le Conquérant, leur premier roi chrétien et en
+quelque sorte leur Charlemagne, fut en effet entreprise
+sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en 1604.
+Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont
+elle est entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une
+belle couleur d'ambre.</p>
+
+<p>Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la
+mer, est d'un grand effet lorsqu'on entre dans le port;
+mais elle n'a de vraiment estimable, comme goût, que
+le portail méridional, signalé par M. Laurens comme
+le plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais
+eu occasion de dessiner. L'intérieur est des plus sévères
+et des plus sombres.</p>
+
+<p>Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les
+larges ouvertures du portail principal et renversant
+les tableaux et les vases sacrés au milieu des offices,
+on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce
+vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>
+de longueur sur trois cent soixante-quinze de largeur.
+Au milieu du choeur on remarque un sarcophage de
+marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour
+leur montrer la momie de don Jaime II, fils du <i>Conquistador</i>,
+prince dévot, aussi faible et aussi doux que
+son père fut entreprenant et belliqueux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Le <i>palmo</i> espagnol est le <i>pan</i> de nos provinces méridionales.</blockquote>
+
+<p>Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est
+très-supérieure à celle de Barcelone, de même que
+leur Lonja est infiniment, selon eux, plus belle que
+celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point;
+quant au premier, il est insoutenable.</p>
+
+<p>Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le
+singulier trophée qui orne la plupart des métropoles de
+l'Espagne: c'est la hideuse tête de Maure en bois peint,
+coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de l'orgue.
+Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée
+d'une longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous
+pour figurer le sang impur du vaincu.</p>
+
+<p>On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux
+écussons armoriés. Apposer ainsi son blason dans la
+maison de Dieu était un privilège que les chevaliers majorquins
+payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt
+prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée
+dans un siècle où la dévotion était refroidie. Il faudrait
+être bien injuste pour attribuer aux seuls Majorquins
+une faiblesse qui leur a été commune avec les nobles
+dévots du monde entier à cette époque.</p>
+
+<p>La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par
+ses proportions élégantes et un caractère d'originalité
+que n'excluent ni une régularité parfaite ni une simplicité
+pleine de goût.</p>
+
+<p>Cette bourse fut commencée et terminée dans la première
+moitié du quinzième siècle. L'illustre Jovellanos
+l'a décrite avec soin, et le <i>Magasin Pittoresque</i> l'a
+popularisée par un dessin fort intéressant, publié il y
+a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste
+salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une
+ténuité élégante.</p>
+
+<p>Destinée jadis aux réunions des marchands et des
+nombreux navigateurs qui affluaient à Palma, la Lonja
+témoigne de la splendeur passée du commerce majorquin;
+aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes publiques.
+Ce devait être une chose intéressante de voir les
+Majorquins, revêtus des riches costumes de leurs pères,
+s'ébattre gravement dans cette antique salle de bal;
+mais la pluie nous tenait alors captifs dans la montagne,
+et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins
+renommé et moins triste peut-être que celui de Venise.
+Quant à la Lonja, quelque belle qu'elle m'ait paru, elle
+n'a pas fait fort dans mes souvenirs à cet adorable bijou
+qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel des monnaies,
+sur le Grand-Canal.</p>
+
+<p>Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur
+n'hésite point à croire romain et mauresque
+(ce qui lui a inspiré des émotions tout à fait dans le
+goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens
+se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit
+des petites fenêtres géminées, et des colonnettes énigmatiques
+qu'il a étudiées dans ce monument.</p>
+
+<p>Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies
+de goût qu'on remarque dans tant de constructions
+majorquines à l'intercalation d'anciens fragments dans des
+constructions subséquentes? De même qu'en France et
+en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons
+et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les
+ornements de sculpture, n'est-il pas probable que les
+chrétiens de Majorque, après avoir renversé tous les
+ouvrages mauresques<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, en utilisèrent les riches débris
+et les incrustèrent de plus en plus dans leurs constructions
+postérieures?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a><p>La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de décembre
+de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la chronique de
+Marsigli (inédite ). En voici un fragment:</p>
+
+<p>«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de
+très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans leur
+main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres précieuses,
+des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte de
+joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes armes
+qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur disaient en
+sarrasin: «&mdash;Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi seulement de
+quoi vivre.»</p>
+
+<p>L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de
+la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, occupés
+qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les approprier.</p>
+
+<p>C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir
+le cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, Lauro,
+lui dit:</p>
+
+<p>«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et
+qu'on m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez
+un repas et coucherez cette nuit.»</p>
+
+<p>«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»</p></blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un
+aspect fort pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus
+incommode et de plus sauvagement moyen âge que cette
+habitation seigneuriale; mais aussi rien de plus fier, de
+plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé
+de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades
+grimpant les unes sur les autres à une hauteur considérable,
+et terminées par un ange gothique, qui, du sein
+des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.</p>
+
+<p>Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence
+du capitaine général, le personnage le plus éminent de
+l'île. Voici comment M. Grasset de Saint-Sauveur décrit
+l'intérieur de cette résidence:</p>
+
+<p>«La première pièce est une espèce de vestibule servant
+de corps de garde. On passe à droite dans deux
+grandes salles, où à peine rencontre-t-on un siège.</p>
+
+<p>La troisième est la salle d'audience; elle est décorée
+d'un trône en velours cramoisi enrichi de crépons en
+or, porté sur une estrade de trois marches couvertes
+d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en bois doré.
+Le dais qui couvre le trône est également de velours
+cramoisi surmonté de panaches en plumes d'autruche.
+Au-dessus du trône sont suspendus les portraits du roi
+et de la reine.</p>
+
+<p>C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours
+d'étiquette ou de <i>gala</i>, les différents corps de l'administration
+civile, les officiers de la garnison, et les étrangers
+de considération.»</p>
+
+<p>Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur,
+pour qui nous avions des lettres, nous fit en effet
+l'honneur de recevoir dans cette salle celui de nous qui
+se chargea d'aller les lui présenter. Notre compagnon
+trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même
+à coup sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en
+1807; car il était usé, fané, râpé, et quelque peu taché
+d'huile et de bougie. Les deux lions n'étaient plus guère
+dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très féroce.
+Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette
+fois, c'était l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne
+de cabaret, qui occupait le vieux cadre doré où ses
+augustes ancêtres s'étaient succédé comme les modèles
+dans le <i>passe-partout</i> d'un élève en peinture. Le gouverneur,
+pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann,
+n'en était pas moins un homme fort estimé et un
+prince fort affable.</p>
+
+<p>Un quatrième monument fort remarquable est le
+palais de l'Ayuntamiento, ouvrage du seizième siècle,
+dont on compare avec raison le style à celui des palais
+de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement
+de ses bords, comme ceux des palais florentins
+et des chalets suisses; mais il a cela de particulier,
+qu'il est soutenu par des caissons à rosaces fort richement
+sculptées sur bois, alternées avec de longues cariatides
+couchées sous cet auvent, qu'elles semblent
+porter en gémissant, car la plupart d'entre elles ont la
+face cachée dans leurs mains.</p>
+
+<p>Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel
+se trouve la collection des portraits des grands hommes
+de Majorque. Au nombre de ces illustres personnages,
+on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un <i>roi
+de carreau</i>. On y voit aussi un très-ancien tableau
+représentant les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin,
+lequel offre une série très-intéressante et très-variée
+des anciens costume revêtus par l'innombrable
+cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais
+consistorial un magnifique <i>Saint Sébastien</i> de Van Dyck,
+dont personne, à Majorque, ne m'a daigné signaler
+l'existence.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+<p>«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens,
+qui a déjà formé, dans notre dix-neuvième siècle
+seulement, trente-six peintres, huit sculpteurs, onze
+architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres,
+s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de
+Majorque, que vient de publier le savant Antonio Furio.
+J'avoue ingénument que pendant mon séjour à
+Palma je ne me suis pas cru entouré de tant de grands
+hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur
+existence...</p>
+
+<p>«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux
+de l'école espagnole... Mais si vous parcourez les
+magasins, si vous entrez dans la maison du simple citoyen,
+vous n'y trouverez que ces images coloriées étalées
+par des colporteurs sur nos places publiques, et qui
+ne trouvent accès en France que sous l'humble toit du
+pauvre paysan.»</p>
+
+<p>Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du
+comte de Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois
+capitaine général, un des personnages de Majorque les
+plus illustres par la naissance et les plus importants par
+la richesse.</p>
+
+<p>Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes
+admis à visiter, mais dont je n'ouvris pas un seul volume,
+et dont je ne saurais absolument rien dire (tant mon
+respect pour les livres est voisin de l'épouvante), si un
+savant compatriote ne m'eût appris l'importance des
+trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme
+le coq de la fable au milieu des perles.</p>
+
+<p>Ce compatriote<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, qui est resté près de deux ans en
+Catalogne et à Majorque pour y faire des études sur la
+langue romane, m'a communiqué obligeamment ses notes,
+et m'a autorisé, avec une générosité bien rare chez
+les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas
+sans prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi
+enthousiasmé de toutes choses à Majorque que j'y ai été
+désappointé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux d'une de
+nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+
+<p>Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence
+d'impressions, que, lors de mon séjour, la population
+majorquine s'était gênée et resserrée pour faire place à
+vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés, et
+que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver
+Palma moins habitable, et les Majorquins moins disposés
+à accueillir un nouveau surcroît d'étrangers qu'ils ne
+l'étaient sans doute deux ans auparavant. Mais j'aime
+mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur
+que d'écrire sous une autre impression que la mienne
+propre.</p>
+
+<p>Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et
+réprimandé publiquement, comme je l'ai été en particulier;
+car le public y gagnera un livre bien plus exact
+et bien plus intéressant sur Majorque que cette relation
+décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis
+forcé de lui donner.</p>
+
+<p>Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec
+grand contentement de coeur, je le jure, tout ce qui
+me pourra faire changer d'opinion sur Les Majorquins:
+j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir
+considérer comme les représentants du type général,
+et qui, je l'espère, ne douteront pas de mes sentiments
+à leur égard, si cet écrit tombe jamais entre leurs mains.</p>
+
+<p>Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit
+des richesses intellectuelles que possède encore
+Majorque, cette bibliothèque du comte de Montenegro,
+que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du
+chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner
+cet intérieur d'un vieux chevalier majorquin célibataire;
+intérieur triste et grave s'il en fut, régi silencieusement
+par un prêtre.</p>
+
+<p>«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée
+par l'oncle du comte de Montenegro, le cardinal Antonio
+Despuig, l'ami intime de Pie VI.</p>
+
+<p>«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne,
+l'Italie et la France avaient de remarquable en bibliographie.
+La partie qui traite de la numismatique et des
+arts de l'antiquité y est surtout au grand complet.</p>
+
+<p>«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve,
+il en est un fort curieux pour les amateurs de calligraphie:
+c'est un livre d'heures. Les miniatures en sont
+précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.</p>
+
+<p>«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial
+où sont dessinés avec leurs couleurs les écus d'armes de
+la noblesse espagnole, y compris ceux des familles aragonaises,
+mallorquines, roussillonnaises et languedociennes.
+Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a appartenu
+à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro.
+En le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de
+la famille des <i>Bonapart</i>, d'où descendait notre grand
+Napoléon, et dont nous avons tiré le <i>fac-similé</i> qu'on
+verra ci-après...</p>
+
+<blockquote><p>
+«On trouve encore dans cette bibliothèque la belle
+carte nautique du Mallorquin Valsequa, manuscrit de
+1439, chef-d'oeuvre de calligraphie et de dessin topographique,
+sur lequel le miniaturiste a exercé son précieux
+travail. Cette carte avait appartenu à Améric Vespuce,
+qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une
+légende en écriture du temps, placée sur le dos de ladite
+carte: «<i>Questa ampla pelle, di geographia fù pagata da
+Amerigo Vespucci CXXX ducati di oro di marco.</i></p>
+
+<p>«Ce précieux monument de la géographie du moyen
+âge sera incessamment publié pour faire suite à l'Atlas
+catalan-mallorquin de 1375, inséré dans le XIVe vol.,
+2e partie, des Notices de manuscrits de l'Académie des
+Inscriptions et Belles-Lettres.»
+</p></blockquote>
+
+<p>En transcrivant cette note, les cheveux me dressent
+à la tête, car une scène affreuse se retrace à ma pensée.</p>
+
+<p>Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro,
+et le chapelain déroulait devant nous cette même
+carte nautique, ce monument si précieux et si rare,
+acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait
+combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!...
+lorsqu'un des quarante ou cinquante domestiques de la
+maison imagina de poser un encrier de liège sur un des
+coins du parchemin pour le tenir ouvert sur la table.
+L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!</p>
+
+<p>Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être
+en cet instant par quelque malin esprit, fit un effort,
+un craquement, un saut, et revint sur lui-même entraînant
+l'encrier, qui disparut dans le rouleau bondissant
+et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général;
+le chapelain devint plus pâle que le parchemin.</p>
+
+<p>On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une
+vaine espérance! Hélas! l'encrier était vide! La carte
+était inondée, et les jolis petits souverains peints en miniature
+voguaient littéralement sur une mer plus noire
+que le Pont-Euxin.</p>
+
+<p>Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain
+s'évanouit. Les valets accoururent avec des seaux d'eau,
+comme s'il se fût agi d'un incendie, et, à grands coups
+d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer la carte, emportant
+pêle-mêle rois, mers, îles et continents.</p>
+
+<p>Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal,
+la carte fut en partie gâtée, mais non pas sans ressource;
+M. Tastu en avait pris le calque exact, et on pourra,
+grâce à lui, réparer tant bien que mal le dommage.</p>
+
+<p>Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier
+lorsque son seigneur s'en aperçut! Nous étions tous à
+six pas de la table au moment de la catastrophe; mais
+je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins
+tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des
+Français, n'aura pas contribué à les remettre en bonne
+odeur à Majorque.</p>
+
+<p>Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et
+même d'apercevoir aucune des merveilles que renferme
+le palais de Montenegro, ni le cabinet de médailles, ni
+les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous tardait de
+fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés
+auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de
+M. Tastu suppléera donc encore ici à mon ignorance.</p>
+
+<blockquote><p>
+«Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un
+cabinet de médailles celtibériennes, mauresques, grecques,
+romaines et du moyen âge; inappréciable collection,
+aujourd'hui dans un désordre affligeant, et qui attend
+un érudit pour être rangée et classée.</p>
+
+<p>«Les appartements du comte de Montenegro sont décorés
+d'objets d'art en marbre ou en bronze antique,
+provenants des fouilles d'Ariccia, ou achetés à Rome par le
+cardinal. On y voit aussi beaucoup de tableaux des écoles
+espagnole et italienne, dont plusieurs pourraient figurer
+avec éclat dans les plus belles galeries de l'Europe.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver,
+l'ancienne résidence des rois de Majorque, quoique je
+ne l'aie vue que de loin, sur la colline d'où il domine la
+mer avec beaucoup de majesté. C'est une forteresse
+d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons
+d'État de l'Espagne.</p>
+
+<p>«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens,
+ont été élevées à la fin du treizième siècle, et elles
+montrent dans un bel état de conservation un des plus
+curieux monuments de l'architecture militaire au moyen
+âge.»</p>
+
+<p>Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine
+de prisonniers carlistes, couverts de haillons
+et presque nus, quelques-uns encore enfants, qui mangeaient
+à la gamelle avec une gaieté bruyante un chaudron
+de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés
+par des soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la
+bouche.</p>
+
+<p>C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement
+à cette époque le trop-plein des prisons de Barcelone.
+Mais des captifs plus illustres ont vu se fermer
+sur eux ces portes redoutables.</p>
+
+<p>Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus
+éloquents et des écrivains les plus énergiques de l'Espagne,
+y expia son célèbre pamphlet <i>Pan y toros</i>, dans
+la <i>torre de homenage, cuya cuva</i>, dit Vargas, <i>es la mas
+cruda prision</i>. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire
+scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des
+événements tragiques dont elle avait été le théâtre au
+temps des guerres du moyen âge.</p>
+
+<p>Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur
+île une excellente description de leur cathédrale et de
+leur Lonja. En un mot, ses Lettres sur Majorque sont les
+meilleurs documents qu'on puisse consulter.</p>
+
+<p>Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le
+règne parasite du prince de la Paix, reçut bientôt après
+une autre illustration scientifique et politique.</p>
+
+<p>Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme
+aussi justement célèbre en France que Jovellanos l'est
+en Espagne, intéressera d'autant plus qu'elle est un des
+chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la
+science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Chargé par Napoléon de la mesure du méridien,
+M. Arago était, en 1803, à Majorque, sur la montagne
+appelée le <i>Clot de Galatzo</i>, lorsqu'il reçut la nouvelle
+des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand.
+L'exaspération des habitants de Majorque fut telle
+alors qu'ils s'en prirent au savant français, et se dirigèrent
+en foule vers le Clot de Galatzo pour le tuer.</p>
+
+<p>Cette montagne est située au-dessus de la côte où
+descendit Jaime Ier lorsqu'il conquit Majorque sur les
+Maures; et comme M. Arago y faisait souvent allumer
+des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent
+qu'il faisait des signaux à une escadre française portant
+une armée de débarquement.</p>
+
+<p>Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie
+sur le brick affecté par le gouvernement espagnol
+aux opérations de la mesure du méridien, résolut d'avertir
+M. Arago du danger qu'il courait. Il devança ses
+compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de
+marin pour le déguiser.</p>
+
+<p>M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à
+Palma. Il rencontra en chemin ceux-là mêmes qui allaient
+pour le mettre en pièces, et qui lui demandèrent
+des renseignements sur le maudit <i>gabacho</i> dont ils
+voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays,
+M. Arago répondit à toutes leurs questions, et ne fut
+pas reconnu.</p>
+
+<p>En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais
+le capitaine don Manuel de Vacaro, qui jusque là avait
+toujours déféré à ses ordres, refusa formellement de le
+conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son bord pour
+tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite,
+M. Arago ne pouvait tenir.</p>
+
+<p>Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant
+formé sur le rivage, le capitaine Vacaro avertit M. Arago
+qu'il ne pouvait plus désormais répondre de sa vie; ajoutant,
+sur l'avis du capitaine général, qu'il n'y avait pour
+lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer prisonnier
+dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet
+une chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple
+s'en aperçut, et, s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre
+au moment où les portes de la forteresse se fermèrent
+sur lui.</p>
+
+<p>M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le
+capitaine général lui fit dire enfin qu'il fermerait les
+yeux sur son évasion. Il s'échappa donc par les soins de
+M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure du
+méridien.</p>
+
+<p>Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la
+vie au Clot de Galatzo, le conduisit à Alger sur une
+barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix débarquer
+en France ou en Espagne.</p>
+
+<p>Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats
+suisses qui le gardaient, que des moines de l'île leur
+avaient promis de l'argent s'ils voulaient l'empoisonner.</p>
+
+<p>En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers,
+auxquels il échappa d'une façon encore plus miraculeuse;
+mais ceci sortirait de notre sujet, et nous espérons
+qu'un jour il écrira cette intéressante relation.</p>
+
+<br>
+
+<p>Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle
+pas tout le caractère qui est en elle. C'est en la parcourant
+dans l'intérieur, en pénétrant le soir dans ses rues
+profondes et mystérieuses, qu'on est frappé du style
+élégant et de la disposition originale de ses moindres
+constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on
+y arrive de l'intérieur des terres, qu'elle se présente
+avec toute sa physionomie africaine.</p>
+
+<p>M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût
+point frappé un simple archéologue, et il a retracé un
+des aspects qui m'avait le plus pénétré par sa grandeur
+et sa mélancolie; c'est la partie du rempart sur laquelle
+s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un
+énorme massif carré sans autre ouverture qu'une petite
+porte cintrée.</p>
+
+<p>Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique,
+dernier vestige d'une forteresse des templiers, premier
+plan, admirable de tristesse et de nudité, au tableau
+magnifique qui se déroule au bas du rempart, la plaine
+riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues
+de Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie
+d'heure en heure en s'harmonisant toujours de plus en
+plus: nous l'avons vu au coucher du soleil d'un rose
+étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un lilas
+argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée
+de la nuit.</p>
+
+<p>M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des
+remparts de Palma.</p>
+
+<p>«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore
+vivement les objets, j'allais lentement par le rempart,
+m'arrêtant à chaque pas pour contempler les heureux
+accidents qui résultaient de l'arrangement des lignes des
+montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices
+de la ville.</p>
+
+<p>«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une
+effrayante haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces
+hautes tiges dont l'inflorescence rappelle si bien un candélabre
+monumental. Au delà, des groupes de palmiers
+s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, des
+cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus
+loin apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées
+de vignes; enfin, les aiguilles de la cathédrale,
+les clochers et les dômes des nombreuses églises se détachaient
+en silhouettes sur le fond pur et lumineux du
+ciel.»</p>
+
+<p>Une autre promenade dans laquelle les sympathies de
+M. Laurens ont rencontré les miennes, c'est celle des
+ruines du couvent de Saint-Dominique.</p>
+
+<p>Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers
+de marbre se trouvent quatre grands palmiers que l'élévation
+de ce jardin en terrasse fait paraître gigantesques,
+et qui font vraiment partie, à cette hauteur, des monuments
+de la ville avec lesquels leur cime se trouve de
+niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet
+de la façade de Saint-Étienne, la tour massive de la
+célèbre horloge baléarique<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, et la tour de l'Ange du
+Palacio-Real.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><p>«Cette horloge, que les deux principaux historiens de Majorque,
+Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore il y a trente
+ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur: «Cette machine,
+très-ancienne, est appelée l'<i>horloge du Soleil</i>. Elle marque les heures
+depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant l'étendue plus ou
+moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière que le 10 juin, elle
+frappe la première heure du jour à cinq heures et demie, et la quatorzième
+à sept et demie, la première de la nuit à huit et demie, la neuvième à
+quatre et demie de la matinée suivante. C'est l'inverse à commencer du
+10 décembre. Pendant tout le cours de l'année, les heures sont exactement
+réglées, suivant les variations du lever et du coucher du soleil. Cette horloge
+n'est pas d'une grande utilité pour les gens du pays, qui se règlent
+d'après les horloges modernes; mais elle sert aux jardiniers pour déterminer
+les heures de l'arrosage. On ignore d'où et à quelle époque cette
+machine a été apportée à Palma; on ne suppose pas que ce soit d'Espagne,
+de France, d'Allemagne ou d'Italie, où les Romains avaient introduit
+l'usage de diviser le jour en douze heures, à commencer au lever du
+soleil.</p>
+
+<p>«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure,
+dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que des
+Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse horloge
+des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils s'étaient
+réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le penchant
+caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du prodige.</p>
+
+<p>«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à
+l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des pères
+dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (<i>Voyage aux îles Baléares
+et Pithiuses</i>, 1807.)</p></blockquote>
+
+<p>Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un
+monceau de débris, où quelques arbrisseaux et quelques
+plantes aromatiques percent çà et là les décombres,
+n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus
+prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a
+renversé et presque mis en poudre, il y a peu d'années,
+ce monument que l'on dit avoir été un chef-d'oeuvre,
+et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque,
+quelques arcs légers encore debout et se dressant dans
+le vide comme des squelettes, attestent du moins la
+magnificence.</p>
+
+<p>C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie
+palmesane, et une source de regrets bien légitimes pour
+les artistes, que la destruction de ces sanctuaires de
+l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix ans,
+peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme
+de cette destruction que de la page historique dont
+elle est la vignette.</p>
+
+<p>Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait
+M. Marliani dans son <i>Histoire politique de l'Espagne
+moderne</i>, déplorer le côté faible et violent à la fois des
+mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue qu'au
+milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était
+pas la tristesse que les ruines inspirent ordinairement.
+La foudre était tombée là, et la foudre est un instrument
+aveugle, une force brutale comme la colère de
+l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les
+éléments et préside à leurs apparents désordres sait bien
+que les principes d'une vie nouvelle sont cachés dans la
+cendre des débris. Il y eut dans l'atmosphère politique
+de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent, quelque
+chose d'analogue à ce besoin de renouvellement
+qu'éprouve la nature dans ses convulsions fécondes.</p>
+
+<p>Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques
+mécontents avides de vengeances ou de dépouilles
+aient consommé cet acte de violence à la face de la population
+consternée. Il faut beaucoup de mécontents
+pour réduire ainsi en poussière une énorme masse de
+bâtiments, et il faut qu'il y ait bien peu de sympathies
+dans une population pour qu'elle voie ainsi accomplir un
+décret contre lequel elle protesterait dans son coeur.</p>
+
+<p>Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée
+du sommet de ces dômes fit tomber de l'âme du peuple
+en sentiment de crainte et de respect qui n'y tenait pas
+plus que le clocher monacal sur sa base; et que chacun,
+sentant remuer ses entrailles par une impulsion
+mystérieuse et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un
+mélange de courage et d'effroi, de fureur et de remords.
+Le monachisme protégeait bien des abus et caressait
+bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en Espagne,
+et sans doute plus d'un démolisseur se repentit
+et se confessa le lendemain au religieux qu'il venait de
+chasser de son asile. Mais il y a dans le coeur de l'homme
+le plus ignorant et le plus aveugle quelque chose qui le
+fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère
+une mission souveraine.</p>
+
+<p>Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses
+sueurs ces insolents palais du clergé régulier, à la porte
+desquels il venait recevoir depuis des siècles l'obole de
+la mendicité fainéante et le pain de l'esclavage intellectuel.
+Il avait participé à ses crimes, il avait trempé dans
+ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition.
+Il avait été complice et délateur dans les persécutions
+atroces dirigées contre des races entières qu'on voulait
+extirper de son sein. Et quand il eut consommé la ruine
+de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il eut banni ces
+Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur,
+il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance.
+Il eut la persévérance et la piété de ne pas s'en prendre
+à ce clergé, son ouvrage, son corrupteur et son fléau.
+Il souffrit longtemps, courbé sous ce joug façonné de
+ses propres mains. Et puis, un jour, des voix étranges,
+audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience
+des paroles d'affranchissement et de délivrance.
+Il comprit l'erreur de ses ancêtres, rougit de son abaissement,
+s'indigna de sa misère, et malgré l'idolâtrie
+qu'il conservait encore pour les images et les reliques,
+il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à
+son droit qu'à son culte.</p>
+
+<p>Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta
+tout d'un coup le dévot prosterné, au point de tourner
+son fanatisme d'un jour contre les objets de l'adoration
+de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni le mécontentement
+des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le
+mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre
+timidité.</p>
+
+<p>Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense
+ce jour-là. Il accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même
+les moyens de revenir sur sa détermination,
+comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise
+ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les
+reprendre.</p>
+
+<p>Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la
+peine d'être prononcé à propos de tels événements), si
+ce que j'ai appris de son existence politique m'a été fidèlement
+rapporté, ce serait plutôt un homme de principes
+qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus
+bel éloge qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme
+d'État aurait trop présumé de la situation intellectuelle
+de l'Espagne en de certains jours, et trop douté en de
+certains autres, de ce qu'il mirait, pris parfois des mesures
+intempestives ou incomplètes, et semé son idée
+sur des champs stériles où la semence devait être étouffée
+ou dévorée, c'est peut-être une raison suffisante
+pour qu'on lui dénie l'habileté d'exécution et la persistance
+de caractère nécessaires au succès immédiat de ses
+entreprises; mais ce n'en est pas une pour que l'histoire,
+prise d'un point de vue plus philosophique qu'on
+ne le fait ordinairement, ne le signale un jour comme
+un des esprits les plus généreux et les plus ardemment
+progressifs de l'Espagne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a inspiré
+M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête de la critique
+de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui refuser, ce
+dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont rarement trouvées
+dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est une foi vive
+dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à la cause de la
+liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un élan sincère vers
+les idées progressives et même révolutionnaires pour opérer les réformes
+que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande tolérance, une grande
+générosité envers ses ennemis; c'est enfin un désintéressement personnel
+qui lui a fait en tout temps et en toute occasion sacrifier ses intérêts à
+ceux de sa patrie, et qu'il a porté assez loin pour être sorti de ses différents
+ministères sans un ruban à sa boutonnière... Il est le premier ministre
+qui ait pris au sérieux la régénération de son pays. Son passage
+aux affaires a marqué un progrès réel. Le ministre parlait cette fois le
+langage du patriote. Il n'eut pas la force d'abolir la censure, mais il eut
+la générosité de délivrer la presse de toute entrave en faveur de ses
+ennemis contre lui-même. Il soumit ses actes administratifs au libre examen
+de l'opinion publique; et quand une opposition violente s'éleva
+contre lui du sein des cortès, soulevée par ses anciens amis, il eut assez
+de grandeur d'âme pour respecter la liberté du député dans le fonctionnaire
+public. Il déclara à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que
+de signer la destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits
+et qui était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple
+donné par M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce
+genre aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples
+de cette vertueuse tolérance.» (<i>Histoire politique de l'Espagne moderne</i>,
+par M. Marliani.)</blockquote>
+
+<p>Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines
+des couvents de Majorque, lorsque j'entendais maudire
+son nom, et qu'il n'était peut-être pas sans inconvénient
+pour nous de le prononcer avec éloge et sympathie. Je
+me disais alors qu'en dehors des questions politiques du
+moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir
+ni goût ni intelligence, il y avait un jugement synthétique
+que je pouvais porter sur les hommes et même
+sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il n'est pas si
+nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître
+directement une nation, d'en avoir étudié à fond les
+moeurs; et la vie matérielle, pour se faire une idée droite,
+et concevoir un sentiment vrai de son histoire, de son
+avenir, de sa vie morale en un mot. Il me semble qu'il
+y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande
+ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples,
+et à laquelle se rattachent tous les fils de leur histoire
+particulière. Cette ligne, c'est le sentiment et l'action
+perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut, de la perfectibilité,
+que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à
+l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse.
+Les hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti
+et pratiqué plus ou moins à leur manière, et les
+plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide révélation,
+et qui ont frappé les plus grands coups dans le
+présent pour hâter le développement de l'avenir, sont
+ceux que les contemporains ont presque toujours le plus
+mal jugés. On les a flétris et condamnés sans les connaître,
+et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur
+travail qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques
+déceptions passagères, quelques revers incompris les
+avaient fait descendre.</p>
+
+<p>Combien de noms fameux dans notre révolution ont
+été tardivement et timidement réhabilités! et combien
+leur mission et leur oeuvre sont encore mal comprises et
+mal développées! En Espagne, Mendizabal a été un des
+ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le
+plus courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte
+qui marque sa courte puissance d'un souvenir ineffaçable,
+la destruction radicale des couvents, lui a été si
+durement reproché, que j'éprouve le besoin de protester
+ici en faveur de cette audacieuse résolution et de
+l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et
+la mit en pratique.</p>
+
+<p>Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie
+soudainement à la vue de ces ruines que le temps
+n'a pas encore noircies, et qui, elles aussi, semblent
+protester contre le passé et proclamer le réveil de la
+vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût
+et le respect des arts, je ne sens pas en moi des instincts
+de vengeance et de barbarie; enfin je ne suis pas de
+ceux qui disent que le culte du beau est inutile, et
+qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des
+usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras
+populaire est une page de l'histoire tout aussi grande,
+tout aussi instructive, tout aussi émouvante qu'un aqueduc
+romain ou un amphithéâtre. Une administration
+gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la destruction
+d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine
+ou d'économie ridicule, ferait un acte grossier et
+coupable; mais un chef politique qui, dans un jour décisif
+et périlleux, sacrifie l'art et la science à des biens
+plus précieux, la raison, la justice, la liberté religieuse,
+et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour
+pour la pompe catholique et son respect pour ses moines,
+trouve assez de coeur et de bras pour exécuter ce
+décret en un clin d'oeil, font comme l'équipage battu de
+la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à la mer.</p>
+
+<p>Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous
+ces monuments dont nous déplorons la chute sont des
+cachots où a langui durant des siècles, soit l'âme, soit
+le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes
+qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance
+du monde, célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de
+hochets dorés et de férules ensanglantées, l'âge viril qui
+a su s'en affranchir! Il y a de bien beaux vers de Chamisso
+sur le château de ses ancêtres rasé par la révolution
+française. Cette pièce se termine par une pensée
+très-neuve en poésie, comme en politique:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la
+charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!»
+</p></blockquote>
+
+<p>Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie,
+oserai-je transcrire quelques pages que m'inspira le couvent
+des dominicains? Pourquoi non, puisque aussi bien
+le lecteur doit s'armer d'indulgence, là où il s'agit pour
+lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet en immolant
+son amour-propre et ses anciennes tendances?
+Puisse ce fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété
+sur la sèche nomenclature d'édifices que je viens
+de faire!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>LE COUVENT DE L'INQUISITION.</h3>
+
+<p>Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes
+se rencontrèrent à la clarté sereine de la lune. L'un
+semblait à la fleur de l'âge, l'autre courbé sous le poids
+des années, et pourtant celui-là était le plus jeune des
+deux.</p>
+
+<p>Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face;
+car la nuit était avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait
+lugubre et lente au clocher de la cathédrale.</p>
+
+<p>Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:</p>
+
+<p>«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de
+moi; je suis faible et brisé: n'attends rien de moi non
+plus, car je suis pauvre et nu sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile
+qu'à ceux qui m'attaquent, et, comme toi, je suis trop
+pauvre pour craindre les voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi
+donc as-tu tressailli tout à l'heure à mon approche?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis un peu superstitieux, comme
+tous les artistes, et que je t'ai pris pour le spectre d'un
+de ces moines qui ne sont plus, et dont nous foulons les
+tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu également
+frémi à mon approche?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis très-superstitieux, comme tous
+les moines, et que je t'ai pris pour le spectre d'un de
+ces moines qui m'ont renfermé vivant dans les tombes
+que tu foules.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que
+j'ai avidement et vainement cherchés sur le sol de l'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté
+du soleil; mais, dans les ombres de la nuit, tu pourras
+nous rencontrer encore. Maintenant ton attente est remplie;
+que veux-tu faire d'un moine?</p>
+
+<p>&mdash;Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses
+traits dans ma mémoire, afin de les retracer par la peinture;
+recueillir ses paroles, afin de les redire à mes
+compatriotes; le connaître enfin, pour me pénétrer de
+ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand
+dans la personne du moine et dans la vie du cloître.</p>
+
+<p>&mdash;D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu
+te fais de ces choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination
+des papes est abattue, les moines proscrits, les
+cloîtres supprimés?</p>
+
+<p>&mdash;Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers
+le passé, et des imaginations ardentes frappées de
+la poésie du moyen âge. Tout ce qui peut nous en apporter
+un faible parfum, nous le cherchons, nous le vénérons,
+nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon
+père, que nous soyons tous des profanateurs aveugles.
+Nous autres artistes, nous haïssons ce peuple brutal qui
+souille et brise tout ce qu'il touche. Bien loin de ratifier
+ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous efforçons
+dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos
+théâtres, dans toutes nos oeuvres enfin, de rendre la
+vie aux vieilles traditions, et de ranimer l'esprit de mysticisme
+qui engendra l'art chrétien, cet enfant sublime!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les
+artistes de ton pays libre et florissant s'inspirent ailleurs
+que dans le présent? Ils ont tant de choses nouvelles à
+chanter, à peindre, à illustrer! et ils vivraient, comme
+tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux?
+Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une
+inspiration riante et féconde, lorsque Dieu, dans sa
+bonté, leur a fait une vie si douce et si belle?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut
+être telle que tu le la représentes. Nous autres artistes,
+nous ne nous occupons point des faits politiques, et les
+questions sociales nous intéressent encore moins. Nous
+chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour
+de nous. Les arts languissent, l'inspiration est
+étouffée, le mauvais goût triomphe, la vie matérielle
+absorbe les hommes; et, si nous n'avions pas le culte
+du passé et les monuments des siècles de foi pour nous
+retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que
+nous gardons à grand'peine.</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain
+n'avait porté aussi loin que dans vos contrées la
+science du bonheur, les merveilles de l'industrie, les
+bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on
+n'avait puisé dans les richesses matérielles un si grand
+luxe, un tel bien-être, et, dans la ruine de l'ancienne
+société, une si effrayante diversité de goûts, d'opinions
+et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a
+pas dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre
+heureux, nous ont avilis et dégradés, on ne t'a pas dit
+toute la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes
+les sources du bonheur se sont empoisonnées sur vos
+lèvres, et ce qui fait l'homme grand, juste et bon, le
+bien-être et la liberté, vous a faits petits et misérables?
+Explique-moi ce prodige.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme
+ne vit pas seulement de pain? Si nous avons perdu la
+foi, tout ce que nous avons acquis d'ailleurs n'a pu profiter
+à nos âmes.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi encore, mon fils, comment vous
+avez perdu la foi, alors que, les persécutions religieuses
+cessant chez vous, vous avez pu élargir vos âmes et
+lever vos yeux vers la lumière divine? C'était le moment
+de croire, puisque c'était le moment de savoir.
+Et, à ce moment-là, vous avez douté? Quel nuage a
+donc passé sur vos têtes?</p>
+
+<p>&mdash;Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines.
+L'examen n'est-il pas incompatible avec la foi, mon
+père?</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme si tu demandais, ô jeune homme!
+si la foi est compatible avec la vérité. Tu ne crois donc
+à rien, mon fils? ou bien tu crois au mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas
+assez pour donner à l'âme une force, une confiance et
+des joies sublimes?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas.
+Il y a donc encore chez vous quelques hommes heureux?
+Et toi-même, tu t'es donc préservé de l'abattement et
+de la douleur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux,
+les plus indignés, les plus tourmentés des hommes; car
+ils voient chaque jour tomber plus bas l'objet de leur
+culte, et leurs efforts sont impuissants pour le relever.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent
+périr les arts au lieu de les faire revivre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il
+n'y a plus d'art possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi
+une religion? Tu te contredis, mon fils, ou bien je ne
+sais pas te comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment ne serions-nous pas en contradiction
+avec nous-mêmes, ô mon père! nous autres à qui Dieu
+a confié une mission que le monde nous dénie, nous à
+qui le présent ferme les portes de la gloire, de l'inspiration,
+de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans
+le passé, et d'interroger les morts sur les secrets de
+l'éternelle beauté dont les hommes d'aujourd'hui ont
+perdu le culte et renversé les autels? Devant les oeuvres
+des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler
+nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme;
+mais lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux,
+et qu'un monde incrédule et borné souffle sur nous le
+froid du dédain et de la raillerie, nous ne pouvons rien
+produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée
+meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière.</p>
+
+<p>Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait
+son visage triste et fier, et le moine immobile le
+contemplait avec une surprise naïve et bienveillante.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment
+de silence, en s'arrêtant près de la balustrade massive
+d'une terrasse qui dominait la ville, la campagne et
+la mer.»</p>
+
+<p>C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère
+riche de fleurs, de fontaines et de marbres précieux,
+aujourd'hui jonché de décombres et envahi par toutes
+les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur et
+de rapidité sur les ruines.</p>
+
+<p>Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans
+sa main, et la jeta loin de lui avec un cri de douleur. Le
+moine sourit:</p>
+
+<p>«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point
+dangereuse. Mon fils, cette ronce que tu touches sans
+ménagement et qui te blesse, c'est l'emblème de ces
+hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. Ils
+envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur
+les autels, et s'installent sur les débris des antiques
+splendeurs de ce monde. Vois avec quelle sève et quelle
+puissance ces herbes folles ont rempli les parterres où
+nous cultivions avec soin des plantes délicates et précieuses
+dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même
+les hommes simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors
+comme des herbes inutiles ont repris leurs droits,
+et ont étouffé cette plante vénéneuse qui croissait dans
+l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec
+elle les sanctuaires de l'art chrétien et les oeuvres du
+génie?</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait arracher la plante maudite, car elle était,
+vivace et rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs
+fondements ces cloîtres où sa racine était cachée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui
+croissent à la place, en quoi sont-elles belles et à quoi
+sont-elles bonnes?»</p>
+
+<p>Le moine rêva un instant et répondit:</p>
+
+<p>«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans
+doute vous ferez un dessin d'après ces ruines?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Où voulez-vous en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui
+retombent en festons sur les décombres, et qui se balancent
+au vent, ou bien en ferez-vous un accessoire
+heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans
+un tableau de Salvator Rosa?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont les inséparables compagnes des ruines,
+et aucun peintre ne manque d'en tirer parti.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont donc leur beauté, leur signification, et
+par conséquent leur utilité.</p>
+
+<p>&mdash;Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père;
+asseyez des mendiants et des bohémiens sur ces ruines,
+elles n'en seront que plus sinistres et plus désolées.
+L'aspect du tableau y gagnera; mais l'humanité, qu'y
+gagne-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une
+grande leçon. Mais vous autres artistes; qui donnez cette
+leçon-là, vous ne comprenez pas ce que vous faites, et
+vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de
+l'herbe qui pousse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait
+vous répondre que vous ne voyez dans cette
+catastrophe que votre prison détruite et votre liberté
+recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent
+n'était pas de votre goût.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de
+l'art, et de la poésie jusqu'à vivre ici sans regret?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle
+vie du monde. Oh! que ce couvent devait être vaste et
+d'un noble style! Que ces vestiges annoncent de splendeur
+et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir ici,
+le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la
+mer, lorsque ces légères galeries étaient payées de riches
+mosaïques, que des eaux cristallines murmuraient
+dans des bassins de marbre, et qu'une lampe d'argent
+s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire!
+De quelle paix profonde, de quel majestueux silence
+vous deviez jouir lorsque le respect et la confiance des
+hommes vous entouraient d'une invincible enceinte, et
+qu'on se signait en baissant la voix chaque fois qu'on
+passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût
+voulu pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues
+et toutes les ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer
+ici, dans le calme et l'oubli du monde entier, à la
+condition d'y rester artiste et d'y pouvoir consacrer dix
+ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on eût
+poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on
+eût vu placer sur un autel, non pour y être jugé et critiqué
+par le premier ignorant venu, mais salué et invoqué
+comme une digne représentation de la Divinité même!</p>
+
+<p>&mdash;Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles
+sont pleines d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité.
+Dans cet art dont tu parles avec tant d'emphase et que
+tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et l'isolement
+que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de
+te grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment
+tu peux croire à cet art égoïste sans croire à aucune
+religion ni à aucune société. Mais peut-être n'as-tu pas
+mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire;
+peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de
+corruption et de terreur. Viens avec moi, et peut-être
+ce que je vais t'en apprendre changera tes sentiments et
+tes pensées.</p>
+
+<p>À travers des montagnes de décombres et des précipices
+incertains et croulants, le moine conduisit, non
+sans danger, le jeune voyageur au centre du monastère
+détruit; et là, à la place où avaient été les prisons, il le
+fit descendre avec précaution le long des parois d'un
+massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche
+et la pioche avaient fendu dans toute sa profondeur. Au
+sein de cette affreuse croûte de pierre et de ciment s'ouvraient,
+comme des gueules béantes du sein de la terre,
+des loges sans air et sans jour, séparées les unes des
+autres par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient
+sur leurs voûtes lugubres.</p>
+
+<p>«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois,
+ce ne sont pas des puits, ce ne sont pas même des
+tombes; ce sont les cachots de l'inquisition. C'est là
+que, durant plusieurs siècles sont péri lentement tous
+les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant
+Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur,
+soit inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir
+une pensée différente de celle de l'inquisition.</p>
+
+<p>«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés,
+des artistes même. Ils avaient de vastes bibliothèques
+où les subtilités de la théologie, reliées dans l'or et la
+moire, étalaient sur des rayons d'ébène leurs marges
+reluisantes de perles et de rubis; et cependant l'homme,
+ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa
+pensée, ils le descendaient vivant et le tenaient caché
+dans les entrailles de la terre. Ils avaient des vases d'argent
+ciselés, des calices étincelants de pierreries, des
+tableaux magnifiques et des madones d'or et d'ivoire; et
+cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli
+de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le
+livraient vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre.
+Tel d'entre eux cultivant des roses et des jonquilles
+avec autant de soin et d'amour qu'on en met à
+élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable,
+son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la
+tombe.</p>
+
+<p>«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce
+que c'est que le cloître. Férocité brutale d'un côté, de
+l'autre lâche terreur; intelligence égoïste ou dévotion
+sans entrailles, voilà ce que c'est que l'inquisition.</p>
+
+<p>«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière
+des cieux la main des libérateurs a rencontré quelques
+colonnes et quelques dorures qu'elle a ébranlées ou ternies,
+faut-il replacer la dalle du sépulcre sur les victimes
+expirantes, et verser des larmes sur le sort de
+leurs bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et
+d'esclaves?»</p>
+
+<p>L'artiste était descendu dans une des caves pour en
+examiner curieusement les parois. Un instant il essaya
+de se représenter la lutte que la volonté humaine, ensevelie
+vivante, pouvait soutenir contre l'horrible désespoir
+d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se
+fut-il peint à son imagination vive et impressionnable,
+qu'elle en fut remplie d'angoisse et de terreur. Il crut
+sentir ces voûtes glacées peser sur son âme; ses membres
+frémirent, l'air manqua à sa poitrine, il se sentit
+défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il
+s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était
+resté à l'entrée:</p>
+
+<p>«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à
+sortir d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la
+main, ce que tu éprouves en regardant maintenant les
+étoiles brillantes sur ta tête, imagine comment je l'éprouvai
+lorsque je revis le soleil après dix ans d'un pareil
+supplice!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en
+se hâtant de marcher vers le jardin; vous avez pu supporter
+dix ans de cette mort anticipée sans perdre la
+raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté là
+un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux.
+Non, je ne croyais pas que la vue d'un cachot pût produire
+d'aussi subites, d'aussi profondes terreurs, et je
+ne comprends pas que la pensée s'y habitue et s'y soumette.
+J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai
+vu aussi les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse
+où l'on tombait frappé par une main invisible,
+et la dalle percée de trous par où le sang allait rejoindre
+les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai eu là
+que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans
+ce cachot où je viens de descendre, c'est l'épouvantable
+idée de la vie qui se présente à l'esprit. O mon Dieu!
+être là et ne pouvoir mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant
+sa tête chauve et flétrie; je ne compte pas plus d'années
+que n'en révèlent ton visage mâle et ton front serein, et
+pourtant tu m'as pris sans doute pour un vieillard.</p>
+
+<p>«Comment je méritai et comment je supportai ma lente
+agonie, il n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en
+ai plus besoin, heureux et jeune que je me sens aujourd'hui
+en regardant ces murs détruits et ces cachots
+vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des
+moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon
+pour tous. Mais, puisque tu es artiste, il te sera salutaire
+d'avoir connu une de ces émotions sans lesquelles
+l'artiste ne comprendrait pas son oeuvre.</p>
+
+<p>«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur
+lesquelles tu venais tout à l'heure pleurer le passé, et
+parmi lesquelles je reviens chaque nuit me prosterner
+pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie
+seront animés peut-être d'une pensée plus haute que
+celle d'un lâche regret ou d'une stérile admiration.
+Bien des monuments, qui sont pour les antiquaires des
+objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de
+rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection,
+et souvent ce furent des faits iniques ou puérils.
+Puisque tu as voyagé, tu as vu à Gènes un pont jeté
+sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et pesante
+église coûteusement élevée dans un quartier désert
+par la vanité d'un patricien qui ne voulait point
+passer l'eau ni s'agenouiller dans un temple avec les dévots
+de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces pyramides
+d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage
+des nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang
+humain coulait par torrents pour satisfaire la soif inextinguible
+des divinités barbares. Mais vous autres artistes,
+vous ne considérez, pour la plupart, dans les
+oeuvres de l'homme que l'a beauté ou la singularité de
+l'exécution, sans vous pénétrer de l'idée dont cette oeuvre
+est la forme. Ainsi votre intelligence adore souvent
+l'expression d'un sentiment que votre coeur repousserait
+s'il en avait conscience.</p>
+
+<p>«Voilà pourquoi vos propres oeuvres manquent souvent
+de la vraie couleur de la vie, surtout lorsque, au
+lieu d'exprimer celle qui circule dans les veines de
+l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement
+d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit le jeune homme, je comprends
+tes leçons et je ne les rejette pas absolument; mais
+crois-tu donc que l'art puisse s'inspirer d'une telle philosophie?
+Tu expliques, avec la raison de notre âge, ce
+qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse
+superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités
+de la Grèce, nous mettions à nu les banales allégories
+cachées sous leurs formes voluptueuses; si, au lieu
+de la divine madone des Florentins, nous peignions,
+comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet;
+enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un
+philosophe naïf de l'école de Platon; au lieu de divinités
+n'aurions plus que des hommes, de même qu'ici, au
+lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les
+yeux qu'un monceau de pierres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont
+donné des traits divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y
+croyaient encore; et si les Hollandais lui ont donné des
+traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y croyaient déjà
+plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des
+sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire
+à vous-mêmes! vous ne réussirez jamais. N'essayez
+donc de retracer que ce qui est palpable et vivant pour
+vous.»</p>
+
+<p>«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau
+consacré à retracer le jour de ma délivrance; j'aurais
+représenté des hommes hardis et robustes, le marteau
+dans une main et le flambeau dans l'autre, pénétrant
+dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te
+montrer, et relevant de la dalle fétide des spectres à
+l'oeil terne, au sourire effaré. On aurait vu, en guise
+d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, la lumière des
+cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées,
+et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps
+que le Jugement dernier de Michel-Ange le fut
+au sien: car ces hommes du peuple, qui te semblent si
+grossiers et si méprisables dans l'oeuvre de la destruction,
+m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous
+les anges du ciel; de même que cette ruine, qui est
+pour toi un objet de tristesse et de consternation est
+pour, moi un monument plus religieux qu'il ne le fut
+jamais avant sa chute.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+
+<p>«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre
+aux âges futurs un témoignage de la grandeur et
+de la puissance du nôtre, je n'en voudrais pas d'autre que
+cette montagne de débris, au faîte de laquelle j'écrirais
+ceci sur la pierre consacrée:</p>
+
+<p>«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes
+adorèrent sur cet autel le Dieu des vengeances et
+des supplices. Au jour de la justice, et au nom, de l'humanité,
+les hommes ont renversé ces autels sanguinaires,
+abominables au Dieu de miséricorde.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de
+la maison de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots
+creusés dans des massifs de quatorze pieds d'épaisseur.
+Il est fort possible qu'il n'y eût point de prisonniers dans
+ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est bon
+de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour
+la <i>licence poétique</i> que j'ai prise dans le fragment
+qu'on vient de lire.</p>
+
+<p>Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien
+qui n'ait un certain fonds de vérité, j'ai vu à Majorque,
+un prêtre, aujourd'hui curé d'une paroisse de Palma,
+qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, <i>la fleur de
+sa jeunesse</i>, dans les prisons de l'inquisition, et n'en
+être sorti que par la protection d'une dame qui lui portait
+un vif intérêt. C'était un homme dans la force de
+l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières enjouée.
+Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du
+saint office.</p>
+
+<p>A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un
+passage de Grasset de Saint Sauveur, qu'on ne peut
+accuser de partialité; car il fait, au préalable, un pompeux
+éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en relation
+à Majorque:</p>
+
+<p>On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique
+des peintures qui rappellent la barbarie
+exercée autrefois sur les juifs. Chacun des malheureux
+qui ont été brûlés est représenté dans un tableau au bas
+duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il
+fut victime.</p>
+
+<p>«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants
+de ces infortunés, formant aujourd'hui une classe
+particulière parmi les habitants de Palma, sous la ridicule
+dénomination de <i>chouettes</i>, avaient en vain offert
+des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces
+monuments affligeants. Je me suis refusé à croire ce
+fait...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+<p>«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me
+promenant dans le cloître des dominicains, je considérais
+avec douleur ces tristes peintures: un moine s'approcha
+de moi, et me fit remarquer parmi ces tableaux
+plusieurs marqués d'ossements en croix.&mdash;Ce sont,
+me dit-il, les portraits de ceux dont les cendres ont été
+exhumées et jetées au vent.</p>
+
+<p>«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le coeur
+navré et l'esprit frappé de cette scène.</p>
+
+<p>«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation
+imprimée en 1755 par l'ordre de l'inquisition, contenant
+les noms, surnoms, qualités et délits des malheureux
+sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en
+1691.</p>
+
+<p>«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre
+Majorquins, dont une femme, brûlés vifs pour cause de
+judaïsme; trente-deux autres morts, pour le même
+délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps
+avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées
+et jetées au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme;
+un Majorquin, de mahométisme; six Portugais,
+dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus de judaïsme,
+brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper.
+Je comptai deux cent seize autres victimes,
+Majorquins et étrangers, accusés de judaïsme, d'hérésie
+ou de mahométisme, sortis des prisons, après s'être
+rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.»</p>
+
+<p>Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de
+l'inquisition non moins horrible.</p>
+
+<p>M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la
+traduction exacte:</p>
+
+<p>«Tous les coupables mentionnés dans cette relation
+ont été publiquement condamnés par le saint-office,
+comme hérétiques formels; tous leurs biens confisqués
+et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et incapables
+d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices,
+tant ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics
+ni honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes,
+ni faire porter à celles qui en dépendent, ni or
+ni argent, perles, pierres précieuses, corail, soie, camelot,
+ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des
+armes, ni exercer et user des autres choses qui, par
+droit commun, lois et pragmatiques de ce royaume,
+instructions et style du saint office, sont prohibées à
+des individus ainsi dégradés; la même prohibition s'étendant,
+pour les femmes condamnées au feu, à leurs
+fils et à leurs filles, et pour les hommes jusqu'à leurs
+petits-fils en ligne masculine, condamnant en même
+temps la mémoire de ceux exécutés en effigie, ordonnant
+que leurs ossements (pouvant les distinguer de
+ceux des fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la
+justice et au bras séculier, pour être brûlés et réduits
+en cendres; que l'on effacera ou raclera toutes inscriptions
+qui se trouveraient sur les sépultures, ou armes,
+soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit,
+de manière <i>qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre,
+que la mémoire de leur sentence et de son exécution</i>.»</p>
+
+<p>Quand on lit de semblables documents, si voisins de
+notre époque, et quand on voit l'invincible haine qui,
+après douze ou quinze générations de juifs convertis au
+christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette race
+infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit
+de l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le
+dit à l'époque du décret de Mendizabal.</p>
+
+<p>Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas
+du couvent de l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs
+d'une découverte assez curieuse, dont tout l'honneur
+revient à M. Tastu, et qui eût fait, il y a trente
+ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût,
+d'un coeur joyeux, portée au maître du monde, sans
+songer à en tirer parti pour lui-même, supposition qui
+est bien plus conforme que l'autre à son caractère d'artiste
+insouciant et désintéressé.</p>
+
+<p>Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de
+la tronquer. La voici telle qu'elle a été remise entre mes
+mains, avec l'autorisation de la publier.</p><br><br>
+
+<h3>COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,</h3>
+<h4>A PALMA DE MALLORCA.</h4>
+
+<p>Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra,
+fut le fondateur de l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca.
+Il était originaire de la Vieille-Castille, et accompagnait
+Jacques Ier à la conquête de la grande Baléare,
+en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion
+remarquable; ce qui lui donnait auprès du <i>Conquistador</i>,
+de ses nobles compagnons, et des soldats
+même, une puissante autorité. Il haranguait les troupes,
+célébrait le service divin, donnait la communion aux
+assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient
+à cette époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient
+que la sainte Vierge et le père Michel seuls les avaient
+conquis. Les soldats aragonais-catalans priaient, dit-on
+après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra.</p>
+
+<p>L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à
+Toulouse des mains de son ami Dominique: il fut envoyé
+par lui à Paris avec deux autres compagnons pour
+y remplir une mission importante. Ce fut lui qui établi
+à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen
+d'une donation que lui fit le procureur du premier évêque
+de Mallorca, D. J. R. de Torella: ceci se passait en
+l'an 1231.</p>
+
+<p>Une mosquée et quelques toises de terrain qui en
+dépendaient servirent à la première fondation. Les frères
+prêcheurs agrandirent plus tard la communauté, au
+moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de marchandises,
+et des donations assez fréquentes qui leur
+étaient faites par les fidèles. Cependant le premier fondateur,
+frère de Michel de Fabra, était allé mourir à
+Valence, qu'il avait aidé à conquérir.</p>
+
+<p>Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains.
+On ne dit pas que celui-ci fût de la famille du
+père Michel, son homonyme; on sait seulement qu'il
+donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard
+ceux de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres
+sur les terres des rois d'Aragon.</p>
+
+<p>Le couvent et son église ont dû éprouver bien des
+changements avec le temps, si l'on compare un instant,
+comme nous l'avons fait, les diverses parties des monuments
+ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un
+riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle;
+mais plus loin, faisant partie du monument, ces arches
+brisées, ces lourdes clefs de voûte gisantes sur les décombres,
+vous annoncent que des architectes autres
+que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé
+par là.</p>
+
+<p>Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que
+quelques palmiers séculaires, conservés à notre instante
+prière, nous avons pu déplorer, comme nous l'avons
+fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine et de
+Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût
+seule présidé à ces démolitions faites sans discernement.</p>
+
+<p>En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir
+tomber les convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le
+convent de Saint-François qui bordait en la gênant la
+<i>muralla de Mar</i> à Barcelone; mais, au nom de l'histoire,
+au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme
+monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone
+et celui de Saint-Dominique de Palma, dont les nefs
+abritaient les tombes des gens de bien, <i>les sepulturas
+de personas de be</i>, comme le dit un petit cahier que
+nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des
+archives du couvent? On y lisait, après les noms de
+N. Cotoner, grand maître de Malte, ceux des Damelo,
+des Muntaner, des Villalonga, des La Remana, des
+Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent,
+appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions.</p>
+
+<p>Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier
+abord vous saisit, mais ensuite vous captive et vous
+rassure, voyant l'intérêt que nous prenions à ces ruines,
+à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout
+homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa
+de nous indiquer la tombe armoriée des <i>Bonapart</i>,
+ses aïeux, car telle est la tradition mallorquine. Elle
+nous a paru assez curieuse pour faire quelques recherches
+à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous
+n'avons pu y donner le temps et l'attention nécessaires
+pour les compléter.</p>
+
+<p>Nous avons retrouvé les armoiries des <i>Bonapart</i>, qui
+sont:</p>
+
+<p>Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes,
+deux, deux et deux, et de gueules, au lion d'or léopardé,
+au chef d'or, chargé d'un aigle naissant de sable;</p>
+
+<p>1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait
+partie des richesses renfermées dans la bibliothèque de
+M. le comte de Montenegro, nous avons pris un <i>fac-similé</i>
+de ces armoiries;</p>
+
+<p>2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol,
+moins beau d'exécution, appartenant au savant archiviste
+de la couronne d'Aragon, et dans lequel on trouve,
+à la date du 15 juin 1549, les preuves de noblesse de
+la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure,
+parmi les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle,
+qui était de la maison de <i>Bonapart</i>.</p>
+
+<p>Dans le registre: <i>Indice</i>: <i>Pedro III</i>, tome II des
+archives de la couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés
+deux actes à la date de 1276, relatifs à des membres
+de la famille <i>Bonpar</i>. Ce nom, d'origine provençale
+ou languedocienne, en subissant, comme tant
+d'autres de la même époque, l'altération mallorquine,
+serait devenu <i>Bonapart</i>.</p>
+
+<p>En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa
+dans l'île de Corse en qualité de <i>régent</i> ou gouverneur
+pour le roi Martin d'Aragon; et c'est à lui qu'on ferait
+remonter l'origine des <i>Bonaparte</i>, ou, comme on a dit
+plus tard: <i>Buonaparte</i>; ainsi <i>Bonapart</i> est le nom
+roman, <i>Bonaparte</i> l'italien ancien, et <i>Buonaparte</i>
+l'italien moderne. On sait que les membres de la famille
+de Napoléon signaient indifféremment <i>Bonaparte</i> ou
+<i>Buonaparte</i>.</p>
+
+<p>Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts
+quelques années plus tôt, auraient pu acquérir,
+s'ils avaient servi à démontrer à Napoléon, qui tenait
+tant à être Français, que sa famille était originaire de
+France?</p>
+
+<p>Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui,
+la découverte de M. Tastu n'en est pas moins
+intéressante, et si j'avais quelque voix au chapitre des
+fonds destinés aux lettres par le gouvernement français,
+je procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter.</p>
+
+<p>Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de
+s'assurer de l'origine française de Napoléon. Ce grand
+capitaine, qui, dans mes idées (j'en demande bien pardon
+à la mode), n'est pas un si grand prince, mais qui,
+de sa nature personnelle, était certes un grand homme,
+a bien su se faire adopter par la France, et la postérité
+ne lui demandera pas si ses ancêtres furent Florentins,
+Corses, Majorquins ou Languedociens; mais l'histoire
+sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette
+race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident
+fortuit, un fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant
+bien, on trouverait dans les générations antérieures de
+cette famille des hommes ou des femmes dignes d'une
+telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont
+la loi d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit
+toujours tenir compte, comme de monuments très-significatifs,
+pourraient bien jeter quelque lumière sur
+la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens Bonaparte.</p>
+
+<p>En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique
+que celui de ces chevaliers majorquins? Ce lion
+dans l'altitude du combat, ce ciel parsemé d'étoiles
+d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est ce
+pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu
+commune? Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles
+avec une sorte de superstition, et qui donnait l'aigle
+pour blason à la France, avait-il donc connaissance de
+son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à la
+source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le
+silence sur ses aïeux espagnols? C'est le sort des grands
+hommes, après leur mort, de voir les nations se disputer
+leurs berceaux ou leurs tombes.</p>
+
+<p>BONAPART.</p>
+
+<p>(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles
+de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista
+de Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte
+de Montenegro Le MS. est du seizième siècle.)</p>
+
+<p>Mallorca, 20 septembre 1837.</p>
+
+<p>M. TASTU.</p>
+
+<p>PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.</p>
+
+<p>Nº 1.</p>
+
+<p>FORTUNY.</p>
+
+<p>SON PARE, SOLAR DE MALLORCA</p>
+
+<p>FORTUNY.</p>
+
+<p>Son père, ancienne maison noble de Mallorca.
+Camp de plata, cinq torteus negres, en dos, dos, y un.
+Champ d'argent, cinq tourteaux de sable, deux, deux
+et un.</p>
+
+<p>Nº 2.</p>
+
+<p>COS.</p>
+
+<p>SA MARE, SOLAR DE MALLORCA.
+COS.</p>
+
+<p>Sa mère, maison noble de Mallorca.
+Camp vermell; un os de or, portant una flor de lliri
+sobre lo cap, del mateix.</p>
+
+<p>Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de
+lis de même.</p>
+
+<p>Nº 3.
+BONAPART.</p>
+
+<p>SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.</p>
+
+<p>BONAPART.</p>
+
+<p>Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.</p>
+
+<p>Ici manquait l'explication du blason: les différences
+proviennent de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas
+tenu compte qu'il décalquait; d'ailleurs il a manqué
+d'exactitude.</p>
+
+<p>Nº 4.
+GARI.</p>
+
+<p>SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.</p>
+
+
+<p>GARI.</p>
+
+<p>Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.</p>
+
+<p>Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata,
+en dos, y una; segon blau, ab très faxas ondeades, de
+plata.</p>
+
+<p>Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux,
+une, et trois fasces ondées, d'argent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre,
+par une matinée sereine, et nous allâmes prendre possession
+de notre chartreuse au milieu d'un de ces beaux
+rayons de soleil d'automne qui allaient devenir de plus
+en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines
+fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains,
+tantôt boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides
+et frais, et partout cahotés de mouvements abrupts
+qui ne ressemblent à rien.</p>
+
+<p>Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées,
+la nature ne s'était montrée à moi aussi libre dans
+ses allures que sur ces bruyères de Majorque, espaces
+assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un certain
+démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins
+se vantent d'avoir soumis tout leur territoire.</p>
+
+<p>Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche;
+car rien n'est plus beau que ces terrains négligés
+qui produisent tout ce qu'ils veulent, et qui ne se font
+faute de rien: arbres tortueux, penchés, échevelés;
+ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et
+de joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes;
+et toutes choses prenant là les formes qu'il plaît
+à Dieu, ravin, colline, sentier pierreux tombant tout à
+coup dans une carrière, chemin verdoyant s'enfonçant
+dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant
+et s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic;
+puis des taillis semés de gros rochers qu'on dirait tombés
+du ciel, des chemins creux au bord du torrent entre
+des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une
+ferme jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant
+son palmier comme une vigie pour guider le voyageur
+dans la solitude.</p>
+
+<p>La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect
+de création libre et primitive qui m'a tant charmé à Majorque.
+Il me semblait que, dans les sites les plus sauvages
+des montagnes helvétiques, la nature, livrée à de
+trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la
+main de l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures
+contraintes, et pour subir, comme une âme fougueuse
+livrée à elle-même, l'esclavage de ses propres
+déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers
+d'un ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes
+bourrasques qui la rasent en courant les mers. La fleur
+couchée se relève plus vivace, le tronc brisé enfante de
+plus nombreux rejetons après l'orage; et quoiqu'il n'y
+ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île,
+l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon
+ou de révolte qui doit la faire ressembler à ces belles
+savanes de la Louisiane, où, dans les rêves chéris de
+ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces
+d'Atala ou de Chaclas.</p>
+
+<p>Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait
+guère aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention
+d'avoir des chemins très-agréables. Agréables à la vue,
+je ne le nie pas; mais praticables aux voitures, vous
+allez en juger.</p>
+
+<p>La voiture <i>à volonté</i> du pays est la <i>tartane</i>, espèce
+de coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un
+mulet, et sans aucune espèce de ressort; ou le <i>birlucho</i>,
+sorte de cabriolet à quatre places, portant sur son brancard
+comme la tartane, comme elle doué de roues solides,
+de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un
+demi-pied de bourre de laine. Une telle doublure vous
+donne bien un peu à penser quand vous vous installez
+pour la première fois dans ce véhicule aux abords doucereux!
+Le cocher s'assied sur une planchette qui lui
+sert de siège, les pieds écartés sur les brancards, et la
+croupe du cheval entre les jambes, de sorte qu'il a l'avantage
+de sentir non-seulement tous les cahots de sa
+brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête,
+et d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps.
+Il ne paraît point mécontent de cette façon d'aller, car
+il chante tout le temps, quelque effroyable secousse qu'il
+reçoive; et il ne s'interrompt que pour proférer d'un
+air flegmatique des jurements épouvantables lorsque
+son cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou
+à grimper quelque muraille de rochers.</p>
+
+<p>Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents,
+fondrières, haies vives, fossés, se présentent en vain; on
+ne s'arrête pas pour si peu. Tout cela s'appelle d'ailleurs
+le chemin.</p>
+
+<p>Au départ, vous prenez cette course au clocher pour
+une gageure de mauvais goût, et vous demandez à votre
+guide quelle mouche le pique.&mdash;C'est le chemin, vous
+répond-il.&mdash;Mais cette rivière?&mdash;C'est le chemin.&mdash;Et
+ce trou profond?&mdash;Le chemin.&mdash;Et ce buisson
+aussi?&mdash;Toujours le chemin.&mdash;A la bonne heure!</p>
+
+<p>Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre
+votre parti, de bénir le matelas qui tapisse la caisse de
+la voiture et sans lequel vous auriez infailliblement
+les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu, et
+de contempler le paysage en attendant la mort ou un
+miracle.</p>
+
+<p>Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf,
+grâce au peu de balancement de la voiture, à la solidité
+des jambes du cheval, et peut-être à l'incurie du cocher,
+qui le laisse faire, se croise les bras et fume tranquillement
+son cigare, tandis qu'une roue court sur la montagne
+et l'autre dans le ravin.</p>
+
+<p>On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les
+autres ne tenir aucun compte: pourtant le danger est
+fort réel. On ne verse pas toujours; mais, quand on
+verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait éprouvé
+l'année précédente un accident de ce genre sur notre
+route d'Establiments, et il était resté pour mort sur la
+place. Il en a gardé d'horribles douleurs à la tête, qui
+ne refroidissent pourtant pas son désir de retourner à
+Majorque.</p>
+
+<p>Les personnes du pays ont presque toutes une sorte
+de voiture, et les nobles ont de ces carrosses du temps
+de Louis XIV, à boîte évasée, quelques-uns à huit glaces,
+et dont les roues énormes bravent tous les obstacles.
+Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces
+lourdes machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses,
+mais spacieuses et solides, dans lesquelles
+on franchit au galop et avec une incroyable audace les
+plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques
+contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes
+courbatures.</p>
+
+<p>Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol,
+qui ne plaisante jamais, parle en ces termes de <i>los horrorosos
+caminos</i> de Mallorca: «En cuyo esencial ramo
+de policia no se puede ponderar bastantemente el
+abandono de esta Balear. El que llaman camino es
+una cadena de precipicios intratables, y el transito
+desde Palma hasta los montes de Galatzo presenta al
+infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc.</p>
+
+<p>Aux environs des villes, les chemins sont un peu
+moins dangereux; mais, ils ont le grave inconvénient
+d'être resserrés entre deux murailles ou deux fossés qui
+ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le
+cas échéant, il faut dételer les boeufs de la charette ou
+les chevaux de la voiture, et que l'un des deux équipages
+s'en aille à reculons, souvent pendant un long trajet. Ce
+sont alors d'interminables contestations pour savoir qui
+prendra ce parti; et, pendant ce temps, le voyageur,
+retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise
+majorquine: <i>mucha calma</i>, pour son édification particulière.</p>
+
+<p>Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour
+entretenir leurs routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces
+routes-là à discrétion. On n'a que l'embarras du choix.
+J'ai fait trois fois seulement la route de la Chartreuse à
+Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route
+différente, et six fois le <i>birlucho</i> s'est perdu et nous a
+fait errer par monts et par vaux, sous prétexte de chercher
+un septième chemin qu'il disait être le meilleur de
+tous, et qu'il n'a jamais trouvé.</p>
+
+<p>De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais
+trois lieues majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant
+bien, en moins de trois heures. On monte insensiblement
+pendant les deux premières; à la troisième, on
+entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie
+(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais
+très-étroite, horriblement rapide, et plus dangereuse
+que tout le reste du chemin.</p>
+
+<p>Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque;
+mais c'est en vain que les montagnes se dressent de chaque
+côté de la gorge, c'est en vain que le torrent bondit
+de roche en roche; c'est seulement dans le coeur de
+l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les
+Majorquins leur attribuent. Au mois de décembre, et
+malgré les pluies récentes, le torrent était encore un
+charmant ruisseau courant parmi des touffes d'herbes et
+de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé
+de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin
+printanier.</p>
+
+<p>Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à
+terre; car aucune charrette ne peut gravir le chemin
+pavé qui y mène, chemin admirable à l'oeil par son mouvement
+hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, et
+les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant
+de beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien
+vu de plus, riant, et de plus mélancolique en même
+temps, que ces perspectives où le chêne vert, le caroubier,
+le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient
+leurs nuances variées en berceaux profonds; véritables
+abîmes de verdure, où le torrent précipite sa course
+sous des buissons d'une richesse somptueuse et d'une
+grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain détour
+de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet
+d'un mont, une de ces jolies maisonnettes arabes
+que j'ai décrites, à demi cachée dans les raquettes de
+ses nopals, et un grand palmier qui se penche sur
+l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand
+la vue des boues et des brouillards de Paris me jette
+dans le spleen, je ferme les yeux, et je revois comme
+dans un rêve cette montagne verdoyante, ces roches
+fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel rose.</p>
+
+<p>La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux
+resserrés jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré
+de hautes montagnes et fermé au nord par le versant
+d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le monastère.
+Les chartreux ont adouci, par un travail immense,
+l'âpreté de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui
+termine la chaîne un vaste jardin ceint de murailles qui
+ne gênent point la vue, et auquel une bordure de cyprès
+à forme pyramidale, disposés deux à deux sur divers
+plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra.</p>
+
+<p>Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe
+tout le fond incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins
+sur les premiers plans de la montagne. Au clair
+de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces gradins est
+dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre
+taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un
+groupe de beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit
+les eaux de source de la montagne, et les déverse aux
+plateaux inférieurs par des canaux en dalles, tout semblables
+à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone.
+Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux
+pour n'être pas, à Majorque comme en Catalogne, un
+travail des Maures. Ils parcourent tout l'intérieur de l'île,
+et ceux qui partent du jardin des chartreux, côtoyant
+le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute
+saison.</p>
+
+<p>La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de
+montagnes, s'ouvre au nord sur une vallée spacieuse
+qui s'élargit et s'élève en pente douce jusqu'à la côte
+escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des
+bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers
+l'orient. De cette chartreuse pittoresque on domine donc
+la mer des deux côtés. Tandis qu'on l'entend gronder
+au nord, on l'aperçoit comme une faible ligne brillante
+au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense
+plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré
+au premier plan par de noirs rochers couverts de sapins,
+au second par des montagnes au profil hardiment
+découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et
+au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil
+couchant dore des nuances les plus chaudes, et sur la
+croupe desquels l'oeil distingue encore, à une lieue de
+distance, la silhouette microscopique des arbres, fine
+comme l'antenne des papillons, noire et nette comme
+un trait de plume à l'encre de Chine sur un fond d'or
+étincelant. Ce fond lumineux, c'est la plaine; et à cette
+distance, lorsque les vapeurs de la montagne commencent
+à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur
+l'abîme, on croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer
+est encore plus loin, et, au retour du soleil, quand la
+plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée trace
+une bande d'argent vif aux confins de cette perspective
+éblouissante.</p>
+
+<p>C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne
+laissent rien à désirer, rien à imaginer. Tout ce que le
+poëte et le peintre peuvent rêver, la nature l'a créé en
+cet endroit. Ensemble immense, détails infinis, variété
+inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues
+profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter.
+L'esprit ne suffit pas toujours à goûter et à comprendre
+l'oeuvre de Dieu; et s'il fait un retour sur lui-même, c'est
+pour sentir son impuissance à créer une expression
+quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et
+l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art
+dévore, de bien regarder de tels sites et de les regarder
+souvent. Il me semble qu'ils y prendraient pour cet art
+divin qui préside à l'éternelle création des choses un
+certain respect qui leur manque, à ce que je m'imagine
+d'après l'emphase de leur forme.</p>
+
+<p>Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des
+mots que dans ces heures de contemplation passées à la
+Chartreuse. Il me venait bien des élans religieux; mais
+il ne m'arrivait pas d'autre formule d'enthousiasme que
+celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné de
+bons yeux!</p>
+
+<p>Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de
+ces spectacles sublimes est rafraîchissante et salutaire,
+leur continuelle possession est dangereuse. On s'habitue
+à vivre sous l'empire de la sensation, et la loi qui préside
+à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement. C'est
+ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines
+en général pour la poésie de leurs monastères, et celle
+des paysans et des pâtres pour la beauté de leurs montagnes.</p>
+
+<p>Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout
+cela, car le brouillard descendait presque tous les soirs
+au coucher du soleil, et hâtait la chute des journées
+déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. Jusqu'à
+midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la
+grande montagne de gauche, et à trois heures nous retombions
+dans l'ombre de celle de droite. Mais quels
+beaux effets de lumière nous pouvions étudier, lorsque
+les rayons obliques pénétrant par les déchirures des
+rochers, ou glissant entre les croupes des montagnes,
+venaient tracer des crêtes d'or et de pourpre sur nos
+seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs obélisques
+qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient
+leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes
+de dattes de nos palmiers semblaient des grappes de
+rubis, et une grande ligne d'ombre, coupant la vallée
+en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée
+des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue
+comme un paysage d'hiver.</p>
+
+<p>La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste,
+suivant la règle des chartreux, treize religieux y compris
+le supérieur, avait échappé au décret qui ordonna, en
+1836, la démolition des monastères contenant moins de
+douze personnes en communauté; mais, comme toutes
+les autres, celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé,
+c'est-à-dire considéré comme domaine de l'État.
+L'État majorquin, ne sachant comment utiliser ces vastes
+bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils achevassent
+de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes
+qui voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers
+fût d'une modicité extrême, les villageois de Valldemosa
+n'en avaient pas voulu profiter, peut-être à cause de
+leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient de leurs
+moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui
+ne les empêchait pas de venir y danser dans les nuits
+du carnaval, comme je le dirai ci-après; mais ce qui leur
+faisait regarder de très-mauvais oeil notre présence irrévérencieuse
+dans ces murs vénérables.</p>
+
+<p>Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée,
+durant les chaleurs de l'été, par les petits bourgeois
+palmesans, qui viennent chercher, sur ces hauteurs et
+sous ces voûtes épaisses, un air plus frais que dans la
+plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver le
+froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la
+Chartreuse avait pour tous habitants, outre moi et ma
+famille, le pharmacien, le sacristain et la Maria-Antonia.</p>
+
+<p>La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge
+qui était venue d'Espagne pour échapper, je crois, à la
+misère, et qui avait loué une cellule pour exploiter les
+hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule était située
+à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis
+que la dame était censée nous servir de ménagère. C'était
+une ex-jolie femme, fine, proprette en apparence,
+doucereuse, se disant bien née, ayant de charmantes
+manières, un son de voix harmonieux, des airs patelins,
+et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle
+avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de
+refuser, d'un air outragé, et presque en se voilant la
+face, toute espèce de rétribution pour ses soins. Elle
+agissait ainsi, disait-elle, pour l'amour de Dieu, <i>por
+l'assistencia</i>, et dans le seul but d'obtenir l'amitié de
+ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit
+de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises
+de paille, un crucifix, et quelques plats de terre. Elle
+mettait tout cela à votre disposition avec beaucoup de
+générosité, et vous pouviez installer chez elle votre servante
+et votre marmite.</p>
+
+<p>Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre
+ménage, et prélevait pour elle le plus pur de vos nippes
+et de votre dîner. Je n'ai jamais vu de bouche dévote
+plus friande, ni de doigts plus agiles pour puiser, sans
+se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier
+plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses
+hôtes chéris à la dérobée, tout en fredonnant un cantique
+ou un boléro. C'eût été une chose curieuse et divertissante,
+si on eût pu être tout à fait désintéressé dans la
+question, que devoir cette bonne Antonia, et la Catalina,
+cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de
+valet de chambre; et la <i>niña</i>, petit monstre ébouriffé qui
+nous servait de groom, aux prises toutes trois avec notre
+dîner. C'était l'heure de l'Angélus, et ces trois chattes
+ne manquaient pas de le réciter: les deux vieilles en
+duo, faisant main basse sur tous les plats, et la petite
+répondant <i>amen</i>, tout en escamotant avec une dextérité
+sans égale quelque côtelette ou quelque fruit confit.
+C'était un tableau à faire et qui valait bien la peine
+qu'on feignit de ne rien voir; mais lorsque les plaies
+interceptèrent fréquemment les communications avec
+Palma, et que les aliments devinrent rares, <i>l'assistencia</i>
+de la Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante,
+et nous fûmes forcés de nous succéder, mes enfants
+et moi, dans le rôle de planton pour surveiller les
+vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur mon
+chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au
+déjeuner du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour
+sur certains plats de poisson, pour écarter de nos
+fourneaux en plein vent ces petits oiseaux de rapine qui
+ne nous eussent laissé que les arêtes.</p>
+
+<p>Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être
+servi la messe aux chartreux dans son enfance, et qui
+désormais était dépositaire des clefs du couvent. Il y
+avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était
+atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita
+qui avait passé quelques mois avec ses parents à
+la Chartreuse, et il disait pour s'excuser, qu'il n'était
+chargé par l'État que de garder les vierges en peinture.
+Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait
+des prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume
+demi-arabe que portent les gens de sa classe, il avait
+un pantalon européen et des bretelles qui certainement
+donnaient dans l'oeil des filles de l'endroit. Sa soeur était
+la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient
+pas le couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient
+une maison dans le village; mais ils faisaient leur ronde
+chaque jour et fréquentaient la Maria-Antonia, qui les
+invitait à manger notre dîner quand elle n'avait pas
+d'appétit.</p>
+
+<p>Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait
+dans sa cellule pour reprendre sa robe jadis blanche,
+et réciter tout seul ses offices en grande tenue. Quand
+on sonnait à sa porte pour lui demander de la guimauve
+ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on
+le voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître
+en culotte noire, en bas et en petite veste, absolument
+dans le costume des opérateurs que Molière faisait danser
+en ballet dans ses intermèdes. C'était un vieillard très méfiant.
+Ne se plaignant de rien, et priant peut-être
+pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte
+inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous
+vendait son chiendent à prix d'or, et se consolait par
+ces petits profits d'avoir été relevé de son voeu de pauvreté.
+Sa cellule était située bien loin de la nôtre, à
+l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la
+porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et
+d'autres plantes médicinales de la plus belle venue. Caché
+là comme un vieux lièvre qui craint de mettre
+les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et si
+nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui
+demander ses juleps, nous ne nous serions jamais
+doutés qu'il y eût encore un chartreux à la Chartreuse.</p>
+
+<p>Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement
+d'architecture, mais c'est un assemblage de bâtiments
+très-fortement et très-largement construits. Avec une
+pareille enceinte et une telle masse de pierres de taille,
+il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant
+cette vaste construction avait été élevée pour douze
+personnes. Rien que dans le nouveau cloître (car ce
+monastère se compose de trois chartreuses accolées l'une
+à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules composées
+chacune de trois pièces spacieuses donnant sur
+un des côtés du cloître. Sur les deux faces latérales sont
+situées douze chapelles. Chaque religieux avait la sienne,
+dans laquelle il s'enfermait pour prier seul. Toutes ces
+chapelles sont diversement ornées, couvertes de dorures
+et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues
+de saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas
+trop aimé, je le confesse, à les rencontrer la nuit hors
+de leurs niches. Le pavé de ces oratoires est formé de
+faïences émaillées et disposées en divers dessins de mosaïque
+d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore
+en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait
+traversé les siècles à Majorque. Enfin chacune de ces
+chapelles est munie d'une fontaine ou d'une conque en
+beau marbre du pays, chaque chartreux étant tenu de
+laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces
+pièces voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une
+fraîcheur qui pouvait bien faire des longues heures de
+la prière une sorte de volupté dans les jours brûlants
+de la canicule.</p>
+
+<p>La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel
+règne un petit préau planté symétriquement de
+buis qui n'ont pas encore perdu tout à fait les formes
+pyramidales imposées par le ciseau des moines, est parallèle
+à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté
+contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère.
+Nous espérions y trouver des orgues; nous avions oublié
+que la règle des chartreux supprimait toute espèce
+d'instruments de musique, comme un vain luxe et un
+plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef
+pavée en belles faïences très-finement peintes, à bouquets
+de fleurs artistement disposés comme sur un tapis.
+Les lambris boisés, les confessionnaux et les portes sont
+d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs
+nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement
+orné attestent une habileté dans la main-d'oeuvre
+qu'on ne trouve plus en France dans les ouvrages de
+menuiserie. Malheureusement cette exécution consciencieuse
+est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute
+l'île, m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient
+conservé cette profession à l'état d'art. Le menuisier
+que nous employâmes à la Chartreuse était certainement
+un artiste, mais seulement en musique et en
+peinture. Étant venu un jour à notre cellule pour y
+poser quelques rayons de bois blanc, il regarda tout notre
+petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve
+et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les
+Grecs esclavons. Les esquisses que mon fils avait faites
+d'après des dessins de Goya représentant des moines en
+goguette, et dont il avait orné notre chambre, le scandalisèrent
+un peu; mais ayant aperçu la <i>Descente de
+croix</i> gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé
+dans une contemplation étrange. Nous lui demandâmes
+ce qu'il en pensait: «Il n'y a rien dans toute l'île de
+Majorque, nous répondit-il dans son patois, d'aussi beau
+et d'aussi <i>naturel</i>.»</p>
+
+<p>Ce mot de <i>naturel</i> dans la bouche d'un paysan qui
+avait la chevelure et les manières d'un sauvage nous
+frappa beaucoup. Le son du piano et le jeu de l'artiste
+le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son
+travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant,
+la bouche entr'ouverte et les yeux hors de la tête.
+Ces instincts élevés ne l'empêchaient pas d'être voleur
+comme tous les paysans majorquins le sont avec les
+étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule, quoiqu'ils
+soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les
+rapports qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail
+un prix fabuleux, et il portait les mains avec convoitise
+sur tous les petits objets d'industrie française
+que nous avions apportés pour notre usage. J'eus bien
+de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de
+mon nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus,
+c'était un verre de cristal taillé, ou peut-être la brosse
+à dents qui s'y trouvait, et dont certainement il ne
+comprenait pas la destination. Cet homme avait les besoins
+d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un
+Malais ou d'un Cafre.</p>
+
+<p>Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner
+le seul objet d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse.
+C'était une statue de saint Bruno en bois peint,
+placée dans l'église. Le dessin et la couleur en étaient
+remarquables: les mains, admirablement étudiées,
+avaient un mouvement d'invocation pieuse et déchirante;
+l'expression de la tête était vraiment sublime de
+foi et de douleur. Et pourtant c'était l'oeuvre d'un ignorant;
+car la statue placée en regard, et exécutée par le
+même manoeuvre, était pitoyable sous tous les rapports;
+mais il avait eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration,
+un élan d'exaltation religieuse peut-être, qui
+l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute que jamais
+le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu
+avec un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était
+la personnification de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque
+même, l'emblème de cette philosophie du passé
+est debout dans la solitude.</p>
+
+<p>L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans
+le nouveau, communique à celui-ci par un détour fort,
+simple que, grâce à mon peu de mémoire locale, je n'ai
+jamais pu retrouver sans me perdre préalablement dans
+le troisième cloître.</p>
+
+<p>Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier
+parce qu'il est le plus ancien, est aussi le plus
+petit. Il présente un coup d'oeil charmant. Le préau qu'il
+embrasse de ses murailles brisées est l'ancien cimetière
+des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes
+que le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne
+devait disputer sa mémoire au néant de la mort. Les
+sépultures sont à peine indiquées par le renflement des
+touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie
+de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un
+plaisir incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres
+à croix de pierre où se suspendent en festons toutes les
+herbes vagabondes des ruines, et les grands cyprès verticaux
+qui s'élèvent la nuit comme des spectres noirs
+autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait
+pas vu la lune se lever derrière la belle montagne de
+grès couleur d'ambre qui domine ce cloître, et qu'il n'ait
+pas mis au premier plan un vieux laurier au tronc énorme
+et à la tête desséchée qui n'existait peut-être déjà plus
+lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans
+son dessin et dans son texte une mention honorable
+pour le beau palmier nain (<i>chamaerops</i>) que j'ai défendu
+contre l'ardeur naturaliste de mes enfants, et qui
+est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans
+son espèce.</p>
+
+<p>Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes
+chapelles des chartreux du quinzième siècle. Elles sont
+hermétiquement fermées, et le sacristain ne les ouvre
+à personne, circonstance qui piquait beaucoup notre,
+curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans
+nos promenades, nous avons cru apercevoir de beaux
+débris de meubles et de sculptures en bois très-anciennes.
+Il pourrait bien se trouver dans ces galetas mystérieux
+beaucoup de richesses enfouies dont personne à
+Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.</p>
+
+<p>Le second cloître a douze cellules et douze chapelles
+comme les autres. Ses arcades ont beaucoup de caractère
+dans leur délabrement. Elles ne tiennent plus à
+rien, et quand nous les traversions le soir par un gros
+temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il
+ne passait pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit
+tomber un pan de mur ou un fragment de voûte. Jamais
+je n'ai entendu le vent promener des voix lamentables
+et pousser des hurlements désespérés, comme
+dans ces galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents,
+la course précipitée des nuages, la grande clameur
+monotone de la mer interrompue par le sifflement
+de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient
+tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis
+de grands brouillards qui tombaient tout à coup comme
+un linceul, et qui, pénétrant dans les cloîtres par les
+arcades brisées, nous rendaient invisibles et faisaient
+paraître la petite lampe que nous portions pour nous
+diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries,
+et mille autres détails de cette vie cénobitique qui se
+pressent à la fois dans mon souvenir: tout cela faisait
+bien de cette Chartreuse le séjour le plus romantique
+de la terre.</p>
+
+<p>Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité
+une bonne fois, ce que je n'avais vu qu'en rêve, ou
+dans les ballades à la mode, et dans l'acte des nonnes
+de <i>Robert le Diable</i>, à l'Opéra. Les apparitions fantastiques
+ne nous manquèrent même pas, comme je le
+dirai tout à l'heure; et à propos de tout ce romantisme
+matérialisé qui posait devant moi, je n'étais pas sans
+faire quelques réflexions sur le romantisme en général.</p>
+
+<p>A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il
+faut joindre la partie réservée au supérieur, que nous
+ne pûmes visiter, non plus que bien d'autres recoins
+mystérieux; les cellules des frères convers, une petite
+église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs
+autres constructions destinées aux personnes de marque
+qui y venaient faire des retraites ou accomplir des dévotions
+pénitentiaires; plusieurs petites cours entourées
+d'étables pour la bétail de la communauté, des logements
+pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout
+un phalanstère, comme on dirait aujourd'hui, sous l'invocation
+de la Vierge et de saint Bruno.</p>
+
+<p>Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher
+de gravir la montagne, nous faisions notre promenade
+à couvert dans le couvent, et nous en avions
+pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je
+ne sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre
+dans ces murs abandonnés le secret intime de la vie
+monastique. Sa trace était si récente, que je croyais
+toujours entendre le bruit des sandales sur le pavé et le
+murmure de la prière sous les voûtes des chapelles.
+Dans nos cellules, des oraisons latines imprimées et
+collées sur les murs, jusque dans des réduits secrets où
+je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire des <i>oremus</i>,
+étaient encore lisibles.</p>
+
+<p>Un jour que nous allions à la découverte dans des
+galeries supérieures, nous trouvâmes devant nous une
+jolie tribune, d'où nos regards plongèrent dans une
+grande et belle chapelle, si meublée et si bien rangée,
+qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du
+supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices
+religieux de la semaine, affiché dans un cadre de
+bois noir, pendait de la voûte au milieu des stalles du
+chapitre. Chaque stalle avait une petite image de saint
+collée au dossier, probablement le patron de chaque
+religieux. L'odeur d'encens dont les murs avaient été
+si longtemps imprégnés n'était pas encore tout à fait
+dissipée. Les autels étaient parés de fleurs desséchées,
+et les cierges à demi consumés se dressaient encore
+dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces
+objets contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur
+des ronces qui envahissaient les fenêtres, et les
+cris des polissons qui jouaient aux petits palets dans les
+cloîtres avec des fragments de mosaïque.</p>
+
+<p>Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait
+bien plus vivement encore à ces explorations enjouées
+et passionnées. Certainement, ma fille s'attendait
+à trouver quelque palais de fée rempli de merveilles
+dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils espérait
+découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre
+enfoui sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les
+voir grimper comme des chats sur des planches déjetées
+et sur des terrasses tremblantes; et quand, me devançant
+de quelques pas, ils disparaissaient dans un tournant
+d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient
+perdus pour moi, et je doublais le pas avec une sorte
+de terreur où la superstition entrait peut-être bien pour
+quelque chose.</p>
+
+<p>Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres,
+consacrées à un culte plus sinistre encore, agissent
+quelque peu sur l'imagination, et je défierais le
+cerveau le plus calme et le plus froid de s'y conserver
+longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites
+peurs fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont
+pas sans attrait; elles sont pourtant assez réelles pour
+qu'il soit nécessaire de les combattre en soi-même. J'avoue
+que je n'ai guère traversé le cloître le soir sans
+une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que
+je n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants,
+dans la crainte de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient
+cependant pas disposés, et ils couraient volontiers
+au clair de la lune sous ces arceaux rompus qui
+vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je
+les ai conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir,
+après que nous eûmes rencontré un grand vieillard qui
+se promenait parfois dans les ténèbres. C'était un ancien
+serviteur ou client de la communauté, à qui le vin et la
+dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il
+était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux
+portes des cellules désertes avec un grand bourdon de
+pèlerin, où était suspendu un long rosaire, appelant les
+moines, dans ses déclamations avinées, et priant d'une
+voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un
+peu de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là
+surtout qu'il venait rôder avec des menaces et des jurements
+épouvantables. Il entrait chez la Maria-Antonia,
+qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs sermons
+entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de
+son brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher
+à force de politesses et de ruses; car le sacristain
+n'était pas très-brave, et craignait de s'en faire un ennemi.
+Notre homme venait alors frapper à notre porte à
+des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en
+vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait
+tomber aux pieds de la madone dont la niche était située
+à quelques pas de notre porte, et s'y endormait, son couteau
+ouvert dans une main, et son chapelet dans l'autre.</p>
+
+<p>Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce
+n'était point un homme à se jeter sur les gens à l'improviste.
+Comme il s'annonçait de loin par ses exclamations
+entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé,
+on avait le temps de battre en retraite devant cet animal
+sauvage, et la double porte en plein chêne de notre
+cellule eût pu soutenir un siégé autrement formidable;
+mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un
+malade accablé, auquel il disputait quelques heures de
+repos, n'était pas toujours comique. Il fallait le subir
+pourtant avec <i>mucha calma</i>, car nous n'eussions certes
+reçu aucune protection de la police de l'endroit; nous
+n'allions point à la messe, et notre ennemi était un saint
+homme qui n'en manquait aucune.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<p>Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition
+d'un autre genre, que je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord
+un bruit inexplicable et que je ne pourrais comparer
+qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec continuité
+sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître,
+pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert
+et sombre comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait
+toujours sans interruption, et bientôt une faible
+clarté blanchit la vaste profondeur des voûtes. Peu à peu
+elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, et nous
+vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient,
+un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux
+hommes. Ce n'était rien moins que Lucifer en personne,
+accompagné de toute sa cour, un maître diable tout
+noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de
+lui un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des
+queues de cheval, des oripeaux de toutes couleurs, et
+des diablesses ou des bergères, en habits blancs et roses,
+qui avaient l'air d'être enlevées par ces vilains gnômes.
+Après les confessions que je viens de faire, je puis
+avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore
+un peu de temps après avoir compris ce que c'était,
+il me fallut un certain effort de volonté pour tenir ma
+lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, à laquelle
+l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient
+une apparence vraiment surnaturelle.</p>
+
+<p>C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits
+bourgeois, qui fêtaient le mardi gras et venaient établir
+leur bal rustique dans la cellule de Maria-Antonia. Le
+bruit étrange, qui accompagnait leur marche était celui
+des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de
+masques sales et hideux, jouaient en même temps, et
+non sur un rythme coupé et mesuré, comme en Espagne,
+mais avec un roulement continu semblable à celui
+du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent
+leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il
+faut du courage pour le supporter un quart d'heure.
+Quand ils sont en marche de fête, ils l'interrompent
+tout d'un coup pour chanter à l'unisson une <i>coplita</i>
+sur une phrase musicale qui recommence toujours et
+semble ne finir jamais; puis les castagnettes reprennent
+leur roulement, qui dure trois ou quatre minutes. Rien
+de plus sauvage que cette manière de se réjouir en se
+brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase
+musicale, qui n'est rien par elle-même, prend un
+grand caractère jetée ainsi à de longs intervalles, et par
+ces voix qui ont aussi un caractère très-particulier. Elles
+sont voilées dans leur plus grand éclat et traînantes dans
+leur plus grande animation.</p>
+
+<p>Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et
+M. Tastu, qui a fait des recherches à cet égard, s'est
+convaincu que les principaux rhythmes majorquins,
+leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot,
+est de type et de tradition arabes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Lorsque nous allions de Barcelone à Palma,
+par une nuit tiède et sombre, éclairée seulement
+par une phosphorescence extraordinaire dans le sillage du navire,
+tout le monde dormait à bord, excepté le timonier, qui pour résister
+au danger d'en faire autant, chanta toute la nuit, mais d'une voix si
+douce et si ménagée qu'on eût dit qu'il craignait d'éveiller
+les hommes de quart, ou qu'il était à demi endormi lui-même.
+Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son chant était
+des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations
+en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller
+sa voix au hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et
+balancée par la brise. C'était une rêverie plutôt qu'un chant,
+une sorte de divagation nonchalante de la voix, où la pensée
+avait peu de part, mais qui suivait le balancement du navire,
+le faible bruit du remous, et ressemblait à une improvisation vague,
+renfermée pourtant dans des formes douces et monotones.
+Cette voix de la contemplation avait un grand charme.</blockquote>
+
+<p>Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous
+entourèrent avec beaucoup de douceur et de politesse,
+car les Majorquins n'ont rien de farouche ni d'hostile,
+en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth daigna
+m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il
+était avocat. Puis il essaya, pour me donner une plus
+haute idée encore de sa personne, de me parler en
+français, et, voulant me demander si je me plaisais à
+la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol <i>cartuxa</i> par
+le mot français <i>cartouche</i> ce qui ne laissait pas de faire
+un léger contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas
+forcé de parler toutes les langues.</p>
+
+<p>Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous
+les suivîmes dans la cellule de Maria-Antonia, qui était
+décorée de petites lanternes de papier suspendues, en
+travers de la salle, à des guirlandes de lierre. L'orchestre,
+composé d'une grande et d'une petite guitare,
+d'une espèce de violon aigu et de trois ou quatre paires
+de castagnettes, commença à jouer les jotas et les fandangos
+indigènes, qui ressemblent à ceux de l'Espagne,
+mais dont le rhythme est plus original et le tour plus
+hardi encore.</p>
+
+<p>Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres,
+un riche tenancier du pays, qui s'était marié, peu de
+jours auparavant, avec une assez belle fille. Le nouvel
+époux fut le seul homme condamné à danser presque
+toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait
+inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée,
+grave et silencieuse, était assise par terre, accroupie à
+la manière des Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même,
+avec sa cape de moine et son grand bâton noir à
+tête d'argent.</p>
+
+<p>Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et
+point de ces grâces profanes qu'on admire en Andalousie.
+Hommes et femmes se tiennent les bras étendus
+et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et
+continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait
+pour l'acquit de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée,
+il alla s'asseoir en chien comme les autres, et les
+<i>malins</i> de l'endroit vinrent briller à leur tour. Un
+jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration
+universelle par la raideur de ses mouvements et des
+sauts sur place qui ressemblaient à des bonds galvaniques,
+sans éclairer sa figure du moindre éclair de gaieté.
+Un gros laboureur, très-coquet et très-suffisant, voulut
+passer la jambe et arrondir les bras à la manière espagnole;
+il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la
+plus risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique
+nous eût longtemps captivés, n'était l'odeur d'huile
+rance et d'ail qu'exhalaient ces messieurs et ces dames,
+et qui prenait réellement à la gorge.</p>
+
+<p>Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt
+pour nous que les costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants
+et très-gracieux. Les femmes portent une sorte
+de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, appelée
+<i>rebozillo</i>, composée de deux pièces superposées;
+une qui est attachée sur la tête un peu en arrière, passant
+sous le menton comme une guimpe de religieuse,
+et qui se nomme <i>rebozillo en amount</i>; et l'autre qui
+flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme <i>rebozillo
+en volant</i>; les cheveux, séparés en bandeaux
+lissés sur le front, sont attachés derrière pour retomber
+en une grosse tresse qui sort du rebozillo, flotte
+sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la ceinture.
+En négligé de la semaine, la chevelure non tressée
+reste flottante sur le dos en <i>estoffade</i>. Le corsage,
+en mérinos ou en soie noire, décolleté, à manches courtes,
+est garni, au-dessus du coude et sur les coutures
+du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent passées
+dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse.
+Elles ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit
+et chaussé avec recherche dans les jours de fête.
+Une simple villageoise a des bas à jour, des souliers
+de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs brasses
+de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la
+ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu
+de jolies; leurs traits étaient réguliers comme ceux des
+Andalouses, mais leur physionomie plus candide et plus
+douce. Dans le canton de Soller, où je ne suis point
+allé, elles ont une grande réputation de beauté.</p>
+
+<p>Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais
+ils le semblaient tous au premier abord, à cause du costume
+avantageux qu'ils portent. Il se compose, le dimanche,
+d'un gilet (<i>guarde-pits</i>) d'étoffe de soie bariolée,
+découpé en coeur et très-ouvert sur la poitrine,
+ainsi que la veste noire (<i>sayo</i>) courte et collante à la
+taille, comme un corsage de femme. Une chemise d'un
+blanc magnifique, attachée au cou et aux manches par
+une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine
+couverte de beau linge, ce qui donne toujours un grand
+lustre à la toilette. Ils ont la taille serrée dans une ceinture
+de couleur, et de larges caleçons bouffants comme
+les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées
+dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir
+ou fauve, et des souliers de peau de veau sans apprêt
+et sans teint. Le chapeau à larges bords, en poil de chat
+sauvage (<i>morine</i>), avec des cordons et des glands noirs
+en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de cet
+ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur
+tête un foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière
+de turban, qui leur sied beaucoup mieux. L'hiver, ils
+ont souvent une calotte de laine noire qui couvre leur
+tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet
+de la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu
+sait que cela ne leur sert pas à grand'chose! soit par
+dévotion. Leur vigoureuse crinière bouffante, rude et
+crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) autour
+de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète
+cette chevelure, taillée exactement à la mode du moyen
+âge, et qui donne de l'énergie à toutes les figures.</p>
+
+<p>Dans les champs, leur costume, plus négligé, est
+plus pittoresque encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes
+de guêtres de cuir jaune jusqu'aux genoux, suivant
+la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour tout
+vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans
+l'hiver, ils se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air
+d'un froc de moine, ou d'une grande peau de chèvre
+d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils marchent
+par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie
+noire sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les
+prendrait volontiers pour un troupeau marchant sur les
+pieds de derrière. Presque toujours, en se rendant aux
+champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche
+en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres
+suivent en silence, emboîtant le pas, et baissant le nez
+d'un air plein d'innocence et de stupidité. Ils ne manquent
+pourtant pas de finesse, et bien sot qui se fierait
+à leur mine.</p>
+
+<p>Ils sont généralement grands, et leur costume, en les
+rendant très-minces, les fait paraître plus grands encore.
+Leur cou, toujours explosé à l'air, est beau et vigoureux;
+leur poitrine, libre de gilets étroits et de bretelles, est
+ouverte et bien développée; mais ils ont presque tous
+les jambes arquées.</p>
+
+<p>Nous avons cru observer que les vieillards et les
+hommes mûrs étaient, sinon beaux dans leurs traits,
+du moins graves et d'un type noblement accentué. Ceux-là
+ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les représente
+poétiquement. La jeune génération nous a semblé
+commune et d'un type grivois, qui rompt tout à
+coup la filiation. Les moines auraient-ils cessé d'intervenir
+dans l'intimité domestique depuis une vingtaine
+d'années seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est qu'une facétie de voyage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le
+secret de la vie monastique dans ces lieux où sa trace
+était encore si récente. Je n'entends point dire par là
+que je m'attendisse à découvrir des faits mystérieux
+relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais
+à ces murs abandonnés de me révéler la pensée
+intime des reclus licencieux qu'ils avaient, durant des
+siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais voulu suivre
+le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces
+âmes jetées là par chaque génération comme un holocauste
+à ce Dieu jaloux, auquel il avait fallu des victimes
+humaines aussi bien qu'aux dieux barbares. Enfin
+j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle
+et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces
+deux catholiques séparés dans leur foi, sans le savoir,
+par des abîmes, et demander à chacun ce qu'il pensait
+de l'autre.</p>
+
+<p>Il me semblait que la vie du premier était assez facile
+à reconstruire avec vraisemblance dans ma pensée. Je
+voyais ce chrétien du moyen âge tout d'une pièce, fervent,
+sincère, brisé au coeur par le spectacle des guerres,
+des discordes et des souffrances de ses contemporains,
+fuyant cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation
+ascétique à s'abstraire et à se détacher autant que
+possible d'une vie où la notion de la perfectibilité des
+masses n'était point accessible aux individus. Mais le
+chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la
+marche devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent
+à la vie des autres hommes, ne comprenant plus
+ni la religion, ni le pape, ni l'église, ni la société, ni
+lui-même, et ne voyant plus dans sa Chartreuse qu'une
+habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa vocation
+qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts,
+et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel,
+la déférence et la considération des dévots, des paysans
+et des femmes, celui-là je ne pouvais me le représenter
+aussi aisément. Je ne pouvais faire une appréciation
+exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, d'aveuglement,
+d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible
+qu'il y eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet
+homme, à moins qu'il ne fût absolument dépourvu d'intelligence.
+Il était impossible aussi qu'il y eût un athéisme
+prononcé; car sa vie entière eût été un odieux mensonge,
+et je ne saurais croire à un homme complètement stupide
+ou complètement vil. C'est l'image de ses combats
+intérieurs, de ses alternatives de révolte et de soumission,
+de doute philosophique et de terreur superstitieuse
+que j'avais devant les yeux comme un enfer; et plus je
+m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité
+ma cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination
+frappée ces angoisses et ces agitations que je
+lui attribuais.</p>
+
+<p>Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et
+sur la Chartreuse moderne pour suivre la marche des
+besoins de bien-être, de salubrité et même d'élégance,
+qui s'étaient glissés dans la vie de ces anachorètes, mais
+aussi pour signaler le relâchement des moeurs cénobitiques,
+de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis
+que toutes les anciennes cellules étaient sombres,
+étroites et mal closes, les nouvelles étaient aérées, claires
+et bien construites. Je ferai la description de celle
+que nous habitions pour donner une idée de l'austérité
+de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant
+que possible.</p>
+
+<p>Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses,
+voûtées avec élégance et aérées au fond par des rosaces
+à jour, toutes diverses et d'un très-joli dessin. Ces trois
+pièces étaient séparées du cloître par un retour sombre
+et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois
+pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la
+lecture, à la prière, à la méditation, elle avait pour tout
+meuble un large siège à prie-Dieu et à dossier, de six ou
+huit pieds de haut, enfoncé et fixé dans la muraille. La
+pièce à droite de celle-ci était la chambre à coucher du
+chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et
+dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche
+était l'atelier de travail, le réfectoire, le magasin du
+solitaire. Une armoire située au fond avait un compartiment
+de bois qui s'ouvrait en lucarne sur le cloître, et
+par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine consistait
+en deux petits fourneaux situés au dehors, mais
+non plus, suivant la règle absolue, en plein air: une
+voûte ouverte sur le jardin protégeait contre la pluie le
+travail culinaire du moine, et lui permettait de s'adonner
+à cette occupation un peu plus que le fondateur ne l'aurait
+voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette
+troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements,
+quoique la science de l'architecte n'eût pas été jusqu'à
+rendre cette cheminée praticable.</p>
+
+<p>Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des
+rosaces, un boyau long, étroit et sombre, destiné à l'aération
+de la cellule, et au-dessus un grenier pour serrer
+le maïs, les oignons, les fèves et autres frugales provisions
+d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur
+un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de
+la totalité de la cellule, qui était séparé des jardins voisins
+par des murailles de dix pieds, et s'appuyait sur une
+terrasse fortement construite, au-dessus d'un petit bois
+d'orangers, qui occupait ce gradin de la montagne. Le
+gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes,
+le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite
+jusqu'au fond du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était
+un immense jardin.</p>
+
+<p>Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur
+à droite un réservoir en pierres de taille, de trois à
+quatre pieds de large sur autant de profondeur, recevant,
+par des canaux pratiqués dans la balustrade de la
+terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant dans
+le parterre par une croix de pierre qui le coupait en
+quatre carrés égaux. Je n'ai jamais compris une telle
+provision d'eau pour abreuver la soif d'un seul homme,
+ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de vingt
+pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière
+des moines pour le bain et la sobriété des
+moeurs majorquines à cet égard, on pourrait croire que
+ces bons chartreux passaient leur vie en ablutions comme
+des prêtres indiens.</p>
+
+<p>Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers
+et d'orangers, entouré d'allées exhaussées en briques
+et ombragées, ainsi que le réservoir; de berceaux
+embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs et de
+Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les
+jours humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau
+courante dans les jours brûlants, respirer au bord d'une
+belle terrasse le parfum des orangers, dont la cime touffue
+apportait sous ses yeux un dôme éclatant de fleurs
+et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le
+paysage à la fois austère et gracieux, mélancolique et
+grandiose, dont j'ai parlé déjà; enfin cultiver pour la
+volupté de ses regards des fleurs rares et précieuses,
+cueillir pour étancher sa soif les fruits les plus savoureux,
+écouter les bruits sublimes de la mer, contempler
+la splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel,
+et adorer l'Éternel dans le plus beau temple que jamais
+il ait ouvert à l'homme dans le sein de la nature. Telles
+me parurent au premier abord les ineffables jouissances
+du chartreux, telles je me les promis à moi-même en
+m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir
+été disposées pour satisfaire les magnifiques caprices
+d'imagination ou de rêverie d'une phalange choisie de
+poëtes et d'artistes.</p>
+
+<p>Mais quand on se représente l'existence d'un homme
+sans intelligence et par conséquent sans rêverie et sans
+méditation, sans foi peut-être, c'est-à-dire sans enthousiasme
+et sans recueillement, enfouie dans cette cellule
+aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes
+privations de la règle, et forcée d'en observer
+la lettre sans en comprendre l'esprit, condamnée à
+l'horreur de la solitude, réduite à n'apercevoir que de
+loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine rampant
+au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à
+quelques autres âmes captives, vouées au même silence,
+enfermées dans la même tombe, toujours voisines et
+toujours séparées, même dans la prière; enfin quand on
+se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par
+sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances,
+tout cela redevient triste et sombre comme
+une vie de néant, d'erreur et d'impuissance.</p>
+
+<p>Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce
+moine pour qui la nature a épuisé ses plus beaux spectacles,
+et qui n'en jouit pas, parce qu'il n'a point un
+autre homme à qui faire partager sa jouissance; la tristesse
+brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du
+froid et du chaud, comme un animal, comme une
+plante; et le refroidissement mortel de ce chrétien chez
+qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit d'ascétisme.
+Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et
+à prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui
+d'échapper à cette épouvantable claustration; et l'on
+m'a dit que les derniers chartreux s'en faisaient si peu
+faute, que certains d'entre eux s'absentaient des semaines
+et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de
+les faire rentrer dans l'ordre.</p>
+
+<p>Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse
+description de notre Chartreuse, sans avoir donné la
+moindre idée de ce qu'elle eut pour nous d'enchanteur
+au premier abord, et de ce qu'elle perdit de poésie à
+nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé,
+comme je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs,
+et maintenant que j'ai tâché de communiquer mes impressions,
+je me demande pourquoi je n'ai pas pu dire
+en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir
+que le repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque,
+paraissent délicieux à une âme fatiguée, mais
+qu'avec la réflexion ce charme s'évanouit. C'est qu'il
+n'appartient qu'au génie de tracer une vive et complète
+peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La
+Mennais visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du
+même sentiment, et il l'exprima en maître:</p>
+
+<p>«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la
+prière commune. Ils nous parurent tous d'un âge assez
+avancé, et d'une stature au-dessus de la moyenne.
+Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après
+l'office à genoux, immobiles, dans une méditation
+profonde. On eût dit que déjà ils n'étaient plus de la
+terre; leur tête chauve ployait sous d'autres pensées
+et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul signe
+extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau
+blanc, ils ressemblaient à ces statues qui prient sur les
+vieux tombeaux.</p>
+
+<p>«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a,
+pour certaines âmes fatiguées du monde et désabusées
+de ses illusions, cette existence solitaire. Qui n'a point
+aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas, plus
+d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé
+le repos en un coin de la forêt, ou dans la grotte de
+la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent
+les oiseaux du ciel?</p>
+
+<p>«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de
+l'homme: il est né pour l'action; il a sa tâche qu'il
+doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit rude? n'est-ce
+point à l'amour qu'elle est proposée?» (<i>Affaires de
+Rome</i>.)</p>
+
+<p>Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations,
+d'idées et de réflexions profondes, jetée comme par hasard
+au milieu du récit des explications de M. La Mennais
+avec le saint-siège, m'a toujours frappé, et je suis
+certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre
+le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières,
+moines obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants,
+spectres affaissés, dernières manifestations
+d'un culte près de rentrer dans la nuit du passé, agenouillés
+sur la pierre du tombeau, froids et mornes
+comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier
+prêtre, animé de la dernière étincelle du génie de l'Église,
+méditant sur le sort de ces moines, les regardant en
+artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les lévites de la
+mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie,
+voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée,
+donnant déjà un dernier adieu sympathique à la
+poésie du cloître, et secouant de ses pieds la poussière
+de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie sainte
+de la liberté morale.</p>
+
+<p>Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma
+Chartreuse que celui de la prédication de saint Vincent
+Ferrier à Valldemosa, et c'est encore à M. Tastu que
+j'en dois la relation exacte. Cette prédication fut l'événement
+important de Majorque en 1413, et il n'est pas
+sans intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait
+un missionnaire dans ce temps-là, et avec quelle solennité
+on le recevait.</p>
+
+<p>«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande
+assemblée, décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent
+Ferrer, ou Ferrier, pour l'engager à venir prêcher à
+Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque de Mallorca,
+camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape
+Pierre de Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de
+Valence une lettre pour implorer l'assistance apostolique
+de maître Vincent, et qui, l'année suivante, l'attendit
+à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. Dès le
+lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença
+ses prédications et ordonna des processions de
+nuit. La plus grande sécheresse régnait dans l'île; mais
+au troisième sermon de maître Vincent, la pluie tomba.
+Ces détails furent ainsi mandés au roi Ferdinand par son
+procureur royal don Pedro de Casaldaguila:</p>
+
+<p>«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur,
+j'ai l'honneur de vous annoncer que maître
+Vincent est arrivé dans cette cité le premier jour de
+septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le
+samedi au matin, il a commencé à prêcher devant
+une foule immense, qui l'écoute avec tant de dévotion,
+que toutes les nuits on fait des processions dans
+lesquelles on voit des hommes, des femmes et des enfants
+se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était
+tombé de l'eau, le Seigneur Dieu, touché des
+prières des enfants et du peuple, a voulu que ce
+royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber,
+dès le troisième sermon, une pluie abondante sur
+toute l'île, ce qui a beaucoup réjoui les habitants.</p>
+
+<p>«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années,
+très-victorieux seigneur, et exhausse votre royale couronne.</p>
+
+<p>«Mallorca, 11 septembre 1413.»</p>
+
+<p>«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire
+croissait de telle façon, que, ne pouvant l'admettre dans
+la vaste église du couvent de Saint-Dominique, on fut
+obligé de lui livrer l'immense jardin du couvent, en
+dressant des échafauds et abattant des murailles.</p>
+
+<p>«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma,
+d'où il partit pour visiter l'île. Sa première station fut à
+Valldemosa, dans le monastère qui devait le recevoir et
+le loger, et qu'il avait choisi sans doute en considération
+de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux.
+Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma
+et voyageait avec lui. A Valldemosa plus encore qu'à
+Palma, l'église se trouva trop petite pour contenir la
+foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:</p>
+
+<p>«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps
+où saint Vincent Ferrier y sema la divine parole. Sur le
+territoire de ladite ville se trouve une propriété qu'on
+appelle <i>Son Gual</i>; là se rendit le missionnaire, suivi
+d'une multitude infinie. Le terrain était vaste et uni; le
+tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit
+de chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier,
+la pluie vint à tomber en abondance. Le démon,
+promoteur des vents, des éclairs et du tonnerre, semblait
+vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour
+se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns
+d'entre eux, lorsque Vincent leur commanda de ne pas
+bouger, se mit en prière, et à l'instant un nuage s'étendit
+comme un dais sur lui et sur ceux qui l'écoutaient,
+tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le
+champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.</p>
+
+<p>«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle,
+car nos ancêtres l'avaient religieusement conservé. Depuis,
+les héritiers de la propriété de <i>Son Gual</i> ayant
+négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir s'en
+effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique
+de saint Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques
+de la propriété, ayant voulu faire du bois, jetèrent leur
+vue sur l'olivier et se mirent en devoir de le dépecer;
+mais les outils se brisaient à l'instant, et, comme la nouvelle
+en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle,
+et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet
+arbre se fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique
+à portée de la ville, personne n'osa y toucher, le respectant
+comme une relique.</p>
+
+<p>«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans
+les moindres hameaux, guérissant le corps et l'âme des
+malheureux. L'eau d'une fontaine qui coule dans les environs
+de Valldemosa était le seul remède ordonné par
+le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous
+le nom de <i>Sa bassa Ferrera</i>.</p>
+
+<p>«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut
+rappelé par Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à
+éteindre le schisme qui désolait l'Occident. Le saint
+missionnaire prit congé des Mallorquins dans un sermon
+qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de
+Palma; et après avoir béni son auditoire, il partit pour
+s'embarquer, accompagné des jurés, de la noblesse, et
+de la multitude du peuple, opérant bien des miracles,
+comme le racontent les chroniques, et comme la tradition
+s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»</p>
+
+<p>Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny
+Eissler, donne lieu à une remarque de M. Tastu, curieuse
+sous deux rapports: le premier, en ce qu'elle
+explique fort naturellement un des miracles de saint
+Vincent Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un
+fait important dans l'histoire des langues. Voici cette note:</p>
+
+<p>«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et
+les prononçait en langue limosine. On a regardé comme
+un miracle cette puissance du saint prédicateur, qui
+faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique leur
+parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus
+naturel, si on se reporte au temps où florissait maître
+Vincent. A cette époque, la langue romane des trois
+grandes contrées du nord, du centre et du midi, était,
+à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés
+surtout s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des
+succès en Angleterre, en Écosse, en Irlande, à Paris,
+en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux îles Baléares;
+c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on
+ne la parlait, une langue romane, soeur, parente ou
+alliée de la langue valencienne, la langue maternelle de
+Vincent Ferrier.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le
+contemporain du poète Chaucer, de Jean Froissart, de
+Christine de Pisan, de Boccace, d'Ausias-March, et de
+tant d'autres célébrités européennes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p>Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane limosine,
+cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, a
+comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, la mallorquine
+est celle qui a subi le moins de variations, concentrée qu'elle est
+dans ses îles, où elle est préservée de tout contact étranger. Le languedocien,
+aujourd'hui même dans son état de décadence, le gracieux patois
+languedocien de Montpellier et de ses environs, est celui qui offre le plus
+d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. Cela s'explique par les
+fréquents séjours que les rois d'Aragon faisaient avec leur cour dans la
+ville de Montpellier. Pierre II, tué à Muret (1243) en combattant Simon de
+Montfort, avait épousé Marie, fille d'un comte de Montpellier, et eut de ce
+mariage Jaime Ier, dit <i>le Conquistador</i> qui naquit dans cette ville et y
+passa les premières années de son enfance. Un des caractères qui distinguent
+l'idiome mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc,
+ce sont les articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces
+articles se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques
+localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article <i>lo</i> masculin,
+le, et <i>la</i> féminin, la, le mallorquin a les articles suivants:</p>
+
+<p>MASCULIN.&mdash;Singulier: <i>So</i>, le; <i>sos</i>, les, au pluriel.</p>
+
+<p>FÉMININ.&mdash;Singulier: <i>Sa</i>, la; <i>sas</i>, les, au pluriel.</p>
+
+<p>MASCULIN ET FÉMININ.&mdash;Singulier: <i>Es</i>, <i>els</i>, les, au pluriel.</p>
+
+<p>MASCULIN.&mdash;Singulier: <i>En</i>, le; <i>na</i>, la, au féminin singulier; <i>nas</i>, les,
+au féminin pluriel.</p>
+
+<p>Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage
+antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la
+conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles,
+comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément:
+la rustique, <i>plebea</i>, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et la langue
+académique littéraire, <i>autica illustra</i>, que le temps, la civilisation ou le
+génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, le castillan est la
+langue littéraire des Espagnes; cependant chaque province a conservé
+pour l'usage journalier son dialecte spécial. A Mallorca, le castillan n'est
+guère employé que dans les circonstances officielles; mais dans la vie
+habituelle, chez le peuple comme chez les grands seigneurs, vous n'entendrez
+parler que le mallorquin. Si vous passez devant le balcon où une
+jeune fille, une Allote (du mauresque <i>aila, lella</i>) arrose ses fleurs, c'est
+dans son doux idiome national que vous l'entendez chanter:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">Sas alloles, tots es diamenges,</p>
+<p class="i6">Quan no tenen res mes que fer,</p>
+<p class="i6">Van a regar es claveller,</p>
+<p class="i6">Dihent-li: Veu! ja que no menjes!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">«Les jeunes filles, tous les dimanches,</p>
+<p class="i6"> Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire</p>
+<p class="i6"> Vont arroser le pot d'oeillets,</p>
+<p class="i6"> Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à
+la mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous
+fait rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne
+manque pas de lui répondre:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">Allotes, filau! filau!</p>
+<p class="i6">Que sa camya se riu;</p>
+<p class="i6">Y sino l'apadassau,</p>
+<p class="i6">No v's arribar 'a s'estiu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">«Fillettes, filez! filez!</p>
+<p class="i6">Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).</p>
+<p class="i6">Et si vous n'y mettez une pièce,</p>
+<p class="i6">Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des
+étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une Mallorquine
+vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: «Bona nit
+tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon coeur
+ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter la molle
+cantilène comme une phrase musicale.</p>
+
+<p>Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me permettrai
+de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le
+<i>Mercader mallorqui</i> (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième
+siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,</p>
+<p>'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,</p>
+<p>Car vengut es lo temps que m'aureis mens,</p>
+<p>Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,</p>
+<p class="i4">Ne la semblança gaya;</p>
+<p class="i4">Car trobat n'ay</p>
+<p class="i4">Altra quel m'play</p>
+<p class="i4">Sol que lui playa!</p>
+<p>Altra, sens vos, per que l'in volray be,</p>
+<p>E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble</p>
+<p>Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que pour vous;</p>
+<p>Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.</p>
+<p>Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,</p>
+<p class="i4">Ni votre feinte gaieté</p>
+<p class="i4">Car j'ai trouvé</p>
+<p class="i4">Une autre qui me plaît:</p>
+<p class="i4">Si je pouvais seulement lui plaire!</p>
+<p>Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,</p>
+<p>De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement
+musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours,
+<i>troubadors</i>, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île de
+Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, entre
+autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces <i>troubadors</i> que s'adressent
+ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant finance, et
+d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les troubadours vont sous
+les balcons des jeunes filles, à une heure avancée de la nuit, chantant les
+<i>coblets</i> improvisées sur le ton de l'éloge ou de la plainte, quelquefois même
+l'injure, que leur font adresser ceux qui paient le poëte-musicien. Les
+étrangers peuvent se donner ce plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans
+l'île de Mallorca.</p>
+
+<p>(<i>Note de M. Tustu</i>)</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser
+les annales dévotes de Valldemosa; car, ayant à
+parler de la piété fanatique des villageois avec lesquels
+nous fûmes en rapport, je dois mentionner la sainte
+dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la
+maison rustique.</p>
+
+<p>«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas,
+béatifiée en 1792 par le pape Pie VI. La vie de cette
+sainte fille a été écrite plusieurs fois, et en dernier lieu
+par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre plusieurs
+traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende,
+ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la
+vit observer rigoureusement les jours de jeûne, bien
+avant l'âge où l'Église les prescrit. Dès ses premiers ans
+elle s'abstint de faire plus d'un repas par jour. Sa dévotion
+à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa
+sainte mère était si fervente, que dans ses promenades
+elle récitait continuellement le rosaire, se servant, pour
+compter les dizaines, des feuilles des oliviers ou des
+lentisques. Son goût pour la retraite et les exercices
+religieux, son éloignement pour les bals et les divertissements
+profanes, l'avaient fait surnommer la <i>viejecita</i>,
+la petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient
+récompensées par les visites des anges et de toute la
+cour céleste: Jésus-Christ, sa mère et les saints se faisaient
+ses domestiques; Marie la soignait dans ses maladies;
+saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine
+l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant
+et remplissant sa cruche à la fontaine; sainte Catherine
+sa patronne accommodait ses cheveux et la soignait en
+tout comme eût fait une mère attentive et vigilante;
+saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures
+qu'elle avait reçues dans ses luttes avec le démon, car
+sa victoire n'était pas sans combat; enfin saint Pierre et
+saint Paul se tenaient à ses côtés pour l'assister et la défendre
+dans les tentations.</p>
+
+<p>«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le
+monastère de Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple
+des pénitentes, et, comme le chante l'Église en ses
+prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. Ses historiens
+lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des
+miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à
+Mallorca des prières publiques pour la santé du pape
+Pie V, un jour Catalina les interrompit tout à coup en
+disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, puisqu'à cette
+même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce
+qui se trouva vrai.</p>
+
+<p>«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces
+paroles du Psalmiste:&mdash;«Seigneur, je remets mon
+esprit entre vos mains.»</p>
+
+<p>«Sa mort fut regardée comme une calamité publique;
+on lui rendit les plus grands honneurs. Une pieuse dame
+de Mallorca, dona Juana de Pochas, remplaça le sépulcre
+en bois dans lequel on avait déposé d'abord la sainte
+fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda
+à Gênes; elle institua en outre, par son testament, une
+messe pour le jour de la translation de la bienheureuse,
+et une autre pour le jour de sainte Catherine sa patronne;
+elle voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement sur son
+tombeau.</p>
+
+<p>«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui
+dans le couvent des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie,
+où le cardinal Despuig lui a consacré un autel
+et un service religieux.»</p>
+
+<p>J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende,
+parce qu'il n'entre pas du tout dans mes idées
+de nier la sainteté, et je dis la sainteté véritable et de
+bon aloi, des âmes ferventes. Quoique l'enthousiasme
+et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa
+n'aient plus le même sens religieux et la même valeur
+philosophique que les inspirations et les extases des
+saints du beau temps chrétien, la <i>viejecita Tomasa </i>
+n'en est pas moins une cousine germaine de la poétique
+bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne
+d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de
+marquer des places d'honneur dans le royaume des
+cieux aux plus humbles enfants du peuple; mais les
+temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des
+apôtres qui veulent agrandir la place du peuple dans le
+royaume de la terre. La <i>pagesa</i> Catalina était <i>obéissante,
+pauvre, chaste et humble</i>: les pages valldemosans
+ont si peu profité de ses exemples et si peu compris
+sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants
+parce que mon fils dessinait les ruines du couvent, ce
+qui leur parut une profanation. Ils faisaient comme
+l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de l'auto-da-fé
+et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de
+ses bienheureux.</p>
+
+<p>Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de
+s'appeler ville dès le temps des Arabes, est situé dans
+le giron de la montagne, de plain-pied avec la Chartreuse,
+dont il semble être une annexe. C'est un amas
+de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque
+inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart
+des pêcheurs qui partent le matin pour ne rentrer qu'à
+la nuit. Pendant tout le jour, le village est rempli de
+femmes, les plus babillardes du monde, que l'on voit
+sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou
+les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles
+sont aussi dévotes que les hommes; mais leur dévotion
+est moins intolérante, parce, qu'elle est plus sincère.
+C'est une supériorité que, là comme partout, elles ont
+sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes
+aux pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme,
+d'habitude ou de conviction, tandis que chez les hommes
+c'est le plus souvent une affaire d'ambition ou d'intérêt.
+La France en a offert une assez forte prouve sous les
+règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on
+achetait les grands et les petits emplois de l'administration
+et de l'armée avec un billet de confession ou une messe.</p>
+
+<p>L'attachement des Majorquins pour les moines est
+fondé sur des motifs de cupidité; et je ne saurais mieux
+le faire comprendre qu'en citant l'opinion de M. Marliani
+opinion d'autant plus digne de confiance qu'en
+général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé
+à la mesure de 1836 relative à l'expulsion subite
+des moines.</p>
+
+<p>«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux
+de leur fortune, ils avaient créé des intérêts réels entre
+eux et les paysans; les colons qui travaillaient les biens
+des couvents n'éprouvaient pas de grandes rigueurs,
+quant à la quotité comme à la régularité des fermages.
+Les moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du
+moment où les biens qu'ils possédaient suffisaient aux
+exigences de l'existence matérielle de chacun d'eux, ils
+se montraient fort accommodants pour tout le reste. La
+brusque spoliation des moines blessait donc les calculs
+de fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent
+fort bien que le gouvernement et le nouveau propriétaire
+seraient plus exigeants qu'une corporation de parasites
+sans intérêts de famille ni de société. Les mendiants qui
+pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les
+restes d'oisifs repus.»</p>
+
+<p>Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer
+que par des raisons matérielles; car il est impossible,
+d'ailleurs, de voir une province moins liée à
+l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une population
+moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des
+voeux secrets qu'ils formaient pour la restauration des
+vieilles coutumes, ils étaient cependant effrayés de tout
+nouveau bouleversement, quel qu'il pût être; et l'alerte
+qui avait fait mettre l'île en état de siège, à l'époque de
+nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans
+se don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine
+Isabelle. Cette alerte est un fait qui peint assez bien, je
+ne dirai pas la poltronnerie des Majorquins (je les crois
+très-capables de faire des bons soldats), mais les anxiétés
+produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du
+repos.</p>
+
+<p>Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était
+envahie par des brigands; il se lève tout effaré, sous
+l'impression de ce cauchemar, et réveille sa servante;
+celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de quoi il
+s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante
+se répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île.
+La nouvelle du débarquement de l'armée carliste s'empare
+de toutes les cervelles, et le capitaine-général reçoit
+la déposition du prêtre, qui, soit la honte de se dédire,
+soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les
+carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises
+pour faire face au danger: Palma fut déclarée en état de
+siège, et toutes les forces militaires de l'île furent mises
+sur pied.</p>
+
+<p>Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea,
+aucune trace d'un pied étranger ne s'imprima, comme
+dans l'île de Robinson, sur le sable du rivage. L'autorité
+punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, et,
+au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire,
+l'envoya en prison comme un séditieux. Mais les mesures
+de précautions ne furent pas révoquées, et, lorsque
+nous quittâmes Majorque, à l'époque des exécutions de
+Maroto, l'état de siège durait encore.</p>
+
+<p>Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les
+Majorquins semblaient vouloir se faire les uns aux autres
+des événements qui bouleversaient alors la face de
+l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce n'est en famille
+et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni
+méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner
+une méfiance aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de
+si plaisant que les articles du journal de Palma, et j'ai
+toujours regretté de n'en avoir pas emporté quelques
+numéros pour échantillons de la polémique majorquine.
+Mais voici, sans exagération, la forme dans laquelle,
+après avoir rendu compte des faits, on en commentait le
+sens et l'authenticité:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Quelque prouvés que puissent paraître ces événements
+aux yeux des personnes disposées à les accueillir,
+nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs d'en
+attendre la suite avant de les juger. Les réflexions qui
+se présentent à l'esprit en présence de pareils faits demandent
+à être mûries, dans l'attente d'une certitude
+que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que
+nous ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes
+assertions. Les destinées de l'Espagne sont enveloppées
+d'un voile qui ne tardera pas à être soulevé,
+mais auquel nul ne doit porter avant le temps une main
+imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre
+notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits
+sages de ne point se prononcer sur les actes des divers
+partis, avant d'avoir vu la situation se dessiner plus
+nettement,» etc.
+</p></blockquote>
+
+<p>La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des
+Majorquins, la tendance dominante de leur caractère.
+Les paysans ne vous rencontrent jamais dans la campagne
+sans échanger avec vous un salut; mais si vous
+leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux,
+ils se gardent bien de vous répondre, quand même vous
+parleriez leur patois. Il suffit que vous ayez un air étranger
+pour qu'ils vous craignent et se détournent du chemin
+pour vous éviter.</p>
+
+<p>Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence
+avec ces braves gens, si nous eussions fait acte
+de présence à leur église. Ils ne nous eussent pas moins
+rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu
+nous promener au milieu de leurs champs sans risquer
+d'être atteints de quelque pierre à la tête au détour
+d'un buisson. Malheureusement cet acte de prudence
+ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et
+nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien
+notre manière d'être les scandalisait. Ils nous appelaient
+païens, mahométans et juifs; ce qui est pis que tout,
+selon eux. L'alcade nous signalait à la désapprobation
+de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous
+prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le
+pantalon de ma fille les scandalisaient beaucoup aussi.
+Ils trouvaient fort mauvais qu'une <i>jeune personne</i> de
+neuf ans courût les montagnes <i>déguisée en homme</i>. Ce
+n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette
+pruderie.</p>
+
+<p>Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait
+dans le village et sur les chemins pour avertir les retardataires
+de se rendre aux offices nous poursuivait en
+vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que
+nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris,
+nous le fûmes encore davantage. Ils eurent alors
+un moyen de venger la gloire de Dieu, qui n'était pas
+chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne
+nous vendre leur poisson, leurs oeufs et leurs légumes
+qu'à des prix exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer
+aucun tarif, aucun usage. A la moindre observation:
+<i>Vous n'en voulez pas?</i> disait le pages d'un
+air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses
+pommes de terre dans sa besace; <i>vous n'en aurez pas</i>.
+Et il se retirait majestueusement, sans qu'il fût possible
+de le faire revenir pour entrer en composition. Il nous
+faisait jeûner pour nous punir d'avoir marchandé.</p>
+
+<p>Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de
+rabais entre les vendeurs. Celui qui venait le second
+demandait le double, et le troisième demandait le triple,
+si bien qu'il fallait être à leur merci et mener une vie
+d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris
+une vie de prince. Nous avions la ressource de nous
+approvisionner à Palma par l'intermédiaire du cuisinier
+du consul, qui fut notre providence, et dont, si j'étais
+empereur romain, je voudrais mettre le bonnet de coton
+au rang des constellations. Mais les jours de pluie, aucun
+messager ne voulait se risquer sur les chemins, à
+quelque prix que ce fût; et comme il plut pendant deux
+mois, nous eûmes souvent du pain comme du biscuit
+de mer et de véritables dîners de chartreux.</p>
+
+<p>C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions
+tous été bien portants. Je suis fort sobre et même stoïque
+par nature à l'endroit du repas. Le splendide appétit
+de mes enfants faisait flèche de tout bois et régal
+de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle
+et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et
+guérissait une affection rhumatismale des plus graves,
+en courant dès le matin, comme un lièvre échappé,
+dans les grandes plantes de la montagne, mouillé jusqu'à
+la ceinture. La Providence permettait à la bonne
+nature de faire pour lui ces prodiges; c'était bien assez
+d'un malade.</p>
+
+<p>Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et
+les privations dépérissait d'une manière effrayante.
+Quoiqu'il fut condamné par toute la faculté de Palma,
+il n'avait aucune affection chronique; mais l'absence de
+régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe,
+dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever.
+Il se résignait, comme on sait se résigner pour soi-même;
+nous, nous ne pouvions pas nous résigner pour
+lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins
+pour de petites contrariétés, la colère pour un
+bouillon poivré ou <i>chippé</i> par les servantes, l'anxiété
+pour un pain frais qui n'arrivait pas, ou qui s'était
+changé en éponge en traversant le torrent sur les flancs
+d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que
+j'ai mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans,
+que je n'oublierais pas l'arrivée du panier aux provisions
+à la Chartreuse. Que n'eussé-je pas donné pour
+avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir
+tous les jours à notre malade! Les aliments majorquins,
+et surtout la manière dont ils étaient apprêtés, quand
+nous n'y avions pas l'oeil et la main, lui causaient un
+invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce dégoût
+était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet,
+nous vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes
+<i>maîtres Floh</i>, dont Hoffmann eût fait autant de malins
+esprits, mais que certainement il n'eût pas mangés en
+sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire d'enfants
+qu'ils faillirent tomber sous la table.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+<p>Le fond de la cuisine majorquine est invariablement
+le cochon sous toutes les formes et sous tous les aspects.
+C'est là qu'eût été de saison le dicton du petit Savoyard
+faisant l'éloge de sa gargote, et disant avec admiration
+qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir: du
+cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A
+Majorque, on fabrique, j'en suis sûr, plus de deux
+mille sortes de mets avec le porc, et au moins deux
+cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle profusion
+d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives
+de tout genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau.
+Vous voyez paraître sur la table vingt plats qui ressemblent
+à toutes sortes de mets chrétiens: ne vous y fiez
+pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites
+par le diable, en personne. Enfin vient au dessert une
+tarte en pâtisserie de fort bonne mine, avec des tranches
+de fruit qui ressemblent à des oranges sucrées;
+c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches de
+<i>tomatigas</i>, de pommes d'amour et de piment, le tout
+saupoudré de sel blanc que vous prendriez pour du sucre
+à son air d'innocence. Il y a bien des poulets, mais ils
+n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, chaque
+graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été
+taxée sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait
+de la mer était aussi plat et aussi sec que les poulets.</p>
+
+<p>Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce,
+pour avoir le plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu
+d'animal plus horrible. Son corps était gros comme celui
+d'un dindon, ses yeux larges comme des oranges, et ses
+bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à cinq
+pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était
+un friand morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa
+mine, et nous en fîmes hommage à la Maria-Antonia,
+qui l'apprêta et le dégusta avec délices.</p>
+
+<p>Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces
+bonnes gens, nous eûmes bien notre tour quelques
+jours après. En descendant la montagne, nous vîmes les
+pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des gens
+arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une
+paire d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux,
+incompréhensibles. Toute la population de la montagne
+fut mise en émoi par l'apparition de ces volatiles
+inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en
+les regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être
+que cela ne mange pas!&mdash;Cela vit-il sur terre ou sur
+mer?&mdash;Probablement cela vit toujours dans l'air.» Enfin
+les deux oiseaux avaient failli être étouffés par l'admiration
+publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient
+ni des condors, ni des phénix, ni des hippogriffes,
+mais bien deux belles oies de basse-cour qu'un riche
+seigneur envoyait en présent à un de ses amis.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont
+abondants et exquis. Nous avions pour ordinaire du
+moscatel aussi bon et aussi peu cher que le Chypre
+qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les vins
+rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu
+aux Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés
+d'alcool, et d'un prix plus élevé que notre plus simple
+ordinaire de France. Tous ces vins chauds et capiteux
+étaient fort contraires à notre malade, et même à nous,
+à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de
+l'eau, qui était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté
+de cette eau de source qu'il faut attribuer un fait dont
+nous fîmes bientôt la remarque: nos dents avaient acquis
+une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne
+saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La
+cause en fut peut-être dans notre sobriété forcée.
+N'ayant pas de beurre, et ne pouvant supporter la
+graisse, l'huile nauséeuse et les procédés incendiaires de
+la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre,
+de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de
+sauce, de l'eau du torrent à laquelle nous avions parfois
+le sybaritisme de mêler le jus d'une orange verte fraîchement
+cueillie dans notre parterre. En revanche, nous
+avions des desserts splendides: des patates de Malaga et
+des courges de Valence confites, et du raisin digne de la
+terre de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong,
+et couvert d'une pellicule un peu épaisse, qui aide à sa
+conservation pendant toute l'année. Il est exquis, et on
+en peut manger tant qu'on veut sans éprouver le gonflement
+d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de Fontainebleau
+est aqueux et frais; celui de Majorque est
+sucré et charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre
+à boire. Ces grappes, dont quelques-unes pesaient de
+vingt à vingt-cinq livres, eussent fait l'admiration d'un
+peintre. C'était notre ressource dans les temps de
+disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher
+en nous le faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils
+ne savaient pas que, comparativement au nôtre, ce
+n'était rien encore; et nous avions le plaisir de nous
+moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus,
+nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable
+fruit que je sache.</p>
+
+<p>Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je
+le répète, contraires et même funestes à l'un de nous,
+les autres l'eussent trouvée fort acceptable en elle-même.
+Nous avions réussi même à Majorque, même
+dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec
+les paysans les plus rusés du monde, à nous créer une
+sorte de bien-être. Nous avions des vitres, des portes et
+un poêle, un poêle unique en son genre, que le premier
+forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui
+nous coûta cent francs. C'était tout simplement un
+cylindre de fer avec un tuyau qui passait par la fenêtre.
+Il fallait bien une heure pour l'allumer, et à peine
+l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert
+longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les
+rouvrir presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En
+outre, le soi-disant fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en
+guise de mastic, d'une matière dont les Indiens enduisent
+leurs maisons et même leurs personnes par dévotion,
+la vache étant réputée chez eux, comme on sait,
+un animal sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put
+être cette odeur sainte, j'atteste qu'au feu elle est peu
+délectable pour les sens. Pendant un mois que ce mastic
+mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans
+un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les
+adulateurs. J'avais beau chercher dans ma mémoire par
+quelle faute de ce genre j'avais pu mériter un pareil supplice,
+quel pouvoir j'avais encensé, quel pape ou quel
+roi j'avais encouragé dans son erreur par mes flatteries;
+je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier
+de la chambre sur la conscience, pas même une
+révérence à un gendarme ou à un journaliste!</p>
+
+<p>Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du
+benjoin exquis, reste de la provision de parfums dont
+on encensait naguère, dans l'église de son couvent,
+l'image de la Divinité; et cette émanation céleste combattit
+victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons
+du huitième fossé de l'enfer.</p>
+
+<p>Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle
+irréprochables, des matelas peu mollets, plus chers
+qu'à Paris, mais neufs et propres, et de ces grands et
+excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée
+que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une
+dame française, établie dans le pays, avait eu la bonté
+de nous céder quelques livres de plumes qu'elle avait fait
+venir pour elle de Marseille et dont nous avions fait
+deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand
+luxe dans une contrée où les oies passent pour des êtres
+fantastiques, et ou les poulets ont des démangeaisons
+même en sortant de la broche.</p>
+
+<p>Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises
+de paille comme celles qu'on voit dans nos chaumières
+de paysans, et un sofa voluptueux en bois blanc avec des
+coussins de toile à matelas rembourrés de laine. Le sol,
+très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert
+de ces nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un
+gazon jauni par le soleil, et de ces belles peaux
+de moutons à longs poils, d'une finesse et d'une blancheur
+admirables, qu'on prépare fort bien dans le pays.</p>
+
+<p>Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a
+point d'armoires dans les anciennes maisons de Majorque,
+et surtout dans les cellules de chartreux. On y
+serre ses effets dans de grands coffres de bois blanc. Nos
+malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles
+très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui
+nous avait servi de tapis de pied en voyage, devint une
+portière somptueuse devant l'alcôve, et mon fils orna le
+poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de Felanitz,
+dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.</p>
+
+<p>Felanitz est un village de Majorque qui mériterait
+d'approvisionner l'Europe de ces jolis vases, si légers
+qu'on les croirait de liège, et d'un grain si fin qu'on en
+prendrait l'argile pour une matière précieuse. On fait
+là de petites cruches d'une forme exquise dont on se
+sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un
+état de fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse
+que l'eau s'échappe à travers les flancs du vase, et qu'en
+moins d'une demi-journée il est vide. Je ne suis pas
+physicien le moins du monde, et peut-être la remarque
+que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a
+semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent
+paru enchanté: nous le laissions rempli d'eau sur le
+poêle, dont la table en fer était presque toujours rouge,
+et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie par les pores
+du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque brûlante,
+ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte
+d'eau, cette eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur
+du poêle fit noircir le bois qu'on posait dessus.</p>
+
+<p>Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie
+sur la muraille extérieure, était plus satisfaisant pour
+des yeux d'artistes que toutes les dorures de nos Sèvres
+modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux mains des
+douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre
+cents francs de contribution, remplissait la voûte élevée et
+retentissante de la cellule d'un son magnifique. Enfin, le
+sacristain avait consenti à transporter chez nous une belle
+grande chaise gothique sculptée en chêne, que les rats
+et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des Chartreux,
+et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en
+même temps que ses découpures légères et ses aiguilles
+effilées, projetant sur la muraille, au reflet de la lampe
+du soir, l'ombre de sa riche dentelle noire et de ses clochetons
+agrandis, rendaient à la cellule tout son caractère
+antique et monacal.</p>
+
+<p>Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de <i>Son-Vent</i>,
+ce riche personnage qui nous avait loué sa maison
+en cachette, parce qu'il n'était pas convenable qu'un
+citoyen de Majorque eût l'air de spéculer sur sa propriété,
+nous avait fait un esclandre et menacés d'un
+procès pour avoir brisé chez lui (<i>estropeado</i>) quelques
+assiettes de terre de pipe qu'il nous fit payer comme des
+porcelaines de Chine. En outre, il nous fit payer (toujours
+par menace) le <i>badigeonnage</i> et le <i>repicage</i>
+de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume.
+A quelque chose malheur est bon, car il s'empressa de
+nous vendre le linge de maison qu'il nous avait loué;
+et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce que nous
+avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que
+nous eussions payé son vieux linge comme du neuf.
+Grâce à lui, nous ne fûmes donc pas forcés de semer du
+lin pour avoir un jour des draps et des nappes, comme
+ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses pages.</p>
+
+<p>Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que
+je rapporte des vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas
+conservé plus de ressentiment que ma bourse de regret;
+mais personne ne contestera que ce qu'il y a de plus
+intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes;
+et quand je dirai que je n'ai pas eu une seule
+relation d'argent, si petite qu'elle fût, avec les Majorquins,
+où je n'aie rencontré de leur part une mauvaise
+foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai
+qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant
+d'être indignés de notre peu de foi, on conviendra
+que la piété des âmes simples, si vantée par certains
+conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la chose
+la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il
+doit être permis de désirer une autre manière de comprendre
+et d'honorer Dieu. Quant à moi, à qui l'on a
+tant rebattu les oreilles de ces lieux communs: que c'est
+un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée
+et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la
+place; que les peuples qui ne sont point infectés du poison
+de l'examen philosophique et de la frénésie révolutionnaire
+sont seuls moraux, hospitaliers, sincères;
+qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des
+vertus antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu
+plus qu'ailleurs, je l'avoue, de ces graves objections.
+Lorsque je voyais mes petits enfants, élevés dans l'abomination
+de la désolation de la philosophie, servir et
+assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au
+milieu de cent soixante mille Majorquins qui se seraient
+détournés avec la plus dure inhumanité, avec la plus
+lâche terreur, d'une maladie réputée contagieuse, je me
+disais que ces petits scélérats avaient plus de raison et
+de charité que toute cette population de saints et d'apôtres.
+Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de
+dire que je commettais un grand crime en exposant mes
+enfants à la contagion, et que, pour me punir de mon
+aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je
+leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous
+avait la peste, les autres ne s'écarteraient pas de son
+lit; que ce n'était pas l'usage en France, pas plus depuis
+la révolution qu'auparavant, d'abandonner les malades;
+que des prisonniers espagnols affectés des maladies les
+plus intenses et les plus pernicieuses avaient traversé
+nos campagnes du temps des guerres de Napoléon, et
+que nos paysans, après avoir partagé avec eux leur gamelle
+et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et s'étaient
+tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été
+victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion,
+ce qui n'avait pas empêché les survivants de pratiquer
+l'hospitalité et la charité: le Majorquin secouait
+la tête et souriait de pitié. La notion du dévouement
+envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa
+cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance
+envers un étranger.</p>
+
+<p>Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île
+ont été émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement
+du fermier majorquin. Ils ont écrit avec
+admiration que, s'il n'y avait pas d'auberge en ce pays,
+il n'en était pas moins facile et agréable de parcourir
+des campagnes où une simple recommandation suffit
+pour qu'on soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple
+recommandation est un fait assez important, ce me
+semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que toutes les
+castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont
+dans une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de
+bons et faciles rapports, où la charité religieuse et la
+sympathie humaine n'entrent cependant pour rien. Quelques
+mots expliqueront cette situation financière.</p>
+
+<p>Les nobles sont riches quant au fonds, indigents
+quant au revenu, et ruinés grâce aux emprunts. Les
+juifs, qui sont nombreux, et riches en argent comptant,
+ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, et
+l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers
+ne sont plus que de nobles représentants chargés
+de se faire les uns aux autres, ainsi qu'aux rares étrangers
+qui abordent dans l'île, les honneurs de leurs domaines
+et de leurs palais. Pour remplir dignement ces
+fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la
+bourse des juifs, et chaque année la boule de neige
+grossit. J'ai dit précédemment combien le revenu des
+terres est paralysé à cause du manque de débouchés et
+d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les
+pauvres chevaliers à consommer lentement et paisiblement
+leur ruine sans déroger au luxe, je ferais mieux de
+dire à l'indigente prodigalité de leurs ancêtres. Les agioteurs
+sont donc dans un rapport continuel d'intérêts avec
+les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages,
+en vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.</p>
+
+<p>Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à
+cette division dans sa créance, paie à son seigneur le
+moins possible et au banquier le plus qu'il peut. Le
+seigneur est dépendant et résigné, le juif est inexorable,
+mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande
+tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but
+avec un génie diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur
+une propriété, il faut que pièce à pièce elle vienne toute
+à lui, et son intérêt est de se rendre nécessaire jusqu'à
+ce que la dette ait atteint la valeur du capital. Dans vingt
+ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs
+pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils
+ont fait chez nous, et relever leur tête encore courbée et
+humiliée hypocritement sous les dédains mal dissimulés
+des nobles et l'horreur puérile et impuissante des prolétaires.
+En attendant, ils sont les vrais propriétaires du
+terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne
+vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant
+de tendresse, il tire à soi les dernières bribes de sa
+fortune. Il est donc intéressé à satisfaire ces deux puissances,
+et même à leur complaire en toutes choses, afin
+de n'être pas écrasé entre les deux.</p>
+
+<p>Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble,
+soit par un riche (et par quels autres le seriez-vous,
+puisqu'il n'y a point là de classe intermédiaire?), et à
+l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès. Mais
+essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation,
+et vous verrez!</p>
+
+<p>Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de
+la bonté, des moeurs paisibles, une nature calme et patiente.
+Il n'aime point le mal, il ne connaît pas le bien.
+Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à mériter le
+paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité.
+Il n'est pas plus haïssable qu'un boeuf ou un mouton,
+car il n'est guère plus homme que les êtres endormis
+dans l'innocence de la brute. Il récite des prières, il est
+superstitieux comme un sauvage; mais il mangerait son
+semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de
+son pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il
+trompe, rançonne, ment, insulte et pille, sans le moindre
+embarras de conscience. Un étranger n'est pas un homme
+pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à son compatriote:
+au-delà des mers l'humanité n'existe dans les
+desseins de Dieu que pour apporter de petits profits aux
+Majorquins.</p>
+
+<p>Nous avions surnommé Majorque <i>l'île des Singes,</i>
+parce que, nous voyant environnés de ces bêtes sournoises,
+pillardes et pourtant innocentes, nous nous
+étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de
+rancune et de dépit que n'en causent aux Indiens les
+jockos et les orangs espiègles et fuyards.</p>
+
+<p>Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir
+des créatures revêtues de la forme humaine, et marquées
+du sceau divin, végéter ainsi dans une sphère qui
+n'est point celle de l'humanité présente. On sent bien
+que cet être imparfait est capable de comprendre, que
+sa race est perfectible, que son avenir est le même que
+celui des races plus avancées, et qu'il n'y a là qu'une
+question de temps, grande à nos yeux, inappréciable
+dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment
+de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée
+par les chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète
+guère la Providence, épouvante et contriste notre existence
+d'un jour. Nous sentons par le coeur, par l'esprit,
+par les entrailles, que la vie de tous les autres est liée à
+la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer
+ou d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister
+et d'être assistés. Le sentiment d'une supériorité
+intellectuelle et morale sur d'autres hommes ne réjouit
+que le coeur des orgueilleux. Je m'imagine que tous les
+coeurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler,
+mais élever à eux, en un clin d'oeil, tout ce qui est
+au-dessous d'eux, afin de vivre enfin de la vraie vie de
+sympathie, d'échange, d'égalité et de communauté, qui
+est l'idéal religieux de la conscience humaine.</p>
+
+<p>Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les
+coeurs, et que ceux de nous qui le combattent et croient
+l'étouffer par des sophismes, en ressentent une souffrance
+étrange, amère, à laquelle ils ne savent pas donner
+un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent
+quand ils ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent
+et s'affligent de leur tendre vainement la main; et ceux
+qui ne veulent aider personne sont dévorés de l'ennui
+et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils retombent
+dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous
+des premiers.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que
+dans un désert, et quand la subsistance de chaque jour
+était conquise, moyennant la guerre aux <i>singes</i>, nous
+nous asseyions en famille pour en rire autour du poêle.
+Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait
+dans mon sein les efforts de gaieté et de sérénité.
+L'état de notre malade empirait toujours; le vent pleurait
+dans le ravin, la pluie battait nos vitres, la voix du
+tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait jeter sa
+note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants.
+Les aigles et les vautours, enhardis par le brouillard,
+venaient dévorer nos pauvres passereaux jusque sur le
+grenadier qui remplissait ma fenêtre. La mer furieuse
+retenait les embarcations dans les ports; nous nous sentions
+prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute
+sympathie efficace. La mort semblait planer sur nos têtes
+pour s'emparer de l'un de nous, et nous étions seuls à
+lui disputer sa proie. Il n'y avait pas une seule créature
+humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire le
+pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu
+danger de son voisinage. Cette pensée d'hostilité
+était affreusement triste. Nous nous sentions bien assez
+forts pour remplacer les uns pour les autres, à force de
+soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie
+qui nous étaient déniées; je crois même que dans de
+telles épreuves le coeur grandit et l'affection s'exalte,
+retrempée de toute la force qu'elle puise dans le sentiment
+de la solidarité humaine. Mais nous souffrions dans
+nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne
+comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin
+d'être plaints par eux, il nous fallait ressentir la plus
+douloureuse pitié.</p>
+
+<p>J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune
+notion scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu
+être médecin, et grand médecin, pour soigner la maladie
+dont toute la responsabilité pesait sur mon coeur.</p>
+
+<p>Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en
+doute ni le zèle ni le talent, se trompait, comme tout
+médecin, même des plus illustres, peut se tromper, et
+comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est
+trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation
+nerveuse qui produisait plusieurs des phénomènes
+d'une phtisie laryngée.</p>
+
+<p>Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains
+moments, et qui ne voyait pas les symptômes
+contraires, évidents pour moi à d'autres heures, s'était
+prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques,
+pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes
+ces choses étaient absolument contraires, et la saignée
+eût été mortelle. Le malade en avait l'instinct, et moi,
+qui, sans rien savoir de la médecine, ai soigné beaucoup
+de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais
+pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me
+tromper, et de lutter contre les affirmations d'un homme
+de l'art; et quand je voyais la maladie empirer, j'étais
+véritablement livré à des angoisses que chacun doit
+comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et
+si vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait
+une voix qui me disait jusque dans mon sommeil: Une
+saignée le tuerait, et si tu l'en préserves, il ne mourra
+pas. Je suis persuadé que cette voix était celle de la
+Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des
+Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi,
+je remercie le ciel de ne m'avoir pas ôté la confiance qui
+nous a sauvés.</p>
+
+<p>Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous
+en vîmes les mauvais effets, nous nous y conformâmes
+aussi peu que possible, mais malheureusement il n'y
+eut guère à opter entre les épices brûlantes du pays et
+la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes
+par la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur,
+assez rare à Majorque pour n'en produire aucun. Nous
+pensions encore à cette époque que le lait ferait merveille,
+et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y
+a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre
+qu'on nous vendait était toujours bu en chemin par les
+enfants qui nous l'apportaient, ce qui n'empêchait pas
+que le vase ne nous arrivât plus plein qu'au départ.
+C'était un miracle qui s'opérait tous les matins pour le
+pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière
+dans la cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine.
+Pour mettre fin à ces prodiges, nous nous procurâmes
+une chèvre. C'était bien la plus douce et la plus aimable
+personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique,
+au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes,
+le nez très-busqué et les oreilles pendantes. Ces
+animaux diffèrent beaucoup des nôtres. Ils ont la robe
+du chevreuil et le profil du mouton; mais ils n'ont pas
+la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes enjouées.
+Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie.
+Ces chèvres diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles
+ont les mamelles fort petites et donnent fort peu de lait.
+Quand elles sont dans la force de l'âge, ce lait a une
+saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup
+de cas, mais qui nous parut repoussante.</p>
+
+<p>Notre amie de la Chartreuse en était à sa première
+maternité; elle n'avait pas deux ans, et son lait était
+fort délicat; mais elle en était fort avare, surtout lorsque,
+séparée du troupeau avec lequel elle avait coutume,
+non de gambader (elle était trop sérieuse, trop
+majorquine pour cela), mais de rêver au sommet des
+montagnes; elle tomba dans un spleen qui n'était pas
+sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de bien
+belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques,
+naguère cultivées par les chartreux, croissaient encore
+dans les rigoles de notre parterre: rien ne la consola
+de sa captivité. Elle errait éperdue et désolée dans les
+cloîtres, poussant des gémissements à fendre les pierres.
+Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis
+dont la laine blanche et touffue avait six pouces de long,
+une de ces brebis comme on n'en voit chez nous que
+sur la devanture des marchands de joujoux ou sur les
+éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne
+lui rendit un peu de calme, et nous donna elle-même
+un lait assez crémeux. Mais à elles deux, et quoique bien
+nourries, elles en fournissaient une si petite quantité,
+que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la
+Maria-Antonia, la <i>niña</i> et la Catalina rendaient à notre
+bétail. Nous le mîmes sous clef dans une petite cour au
+pied du clocher, et nous eûmes le soin de traire nous-mêmes.
+Ce lait, des plus légers, mêlé à du lait d'amandes
+que nous pilions alternativement, mes enfants et moi,
+faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous
+n'en pouvions guère avoir d'autre. Toutes les drogues de
+Palma étaient d'une malpropreté intolérable. Le sucre
+mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne est noir, huileux,
+et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont
+pas l'habitude.</p>
+
+<p>Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous
+aperçûmes des violettes dans le jardin d'un riche fermier.
+Il nous permit d'en cueillir de quoi faire une infusion,
+et, quand nous eûmes fait notre petit paquet,
+il nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou
+majorquin, qui vaut trois sous de France.</p>
+
+<p>A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer
+nos chambres et de faire nos lits nous-mêmes quand
+nous tenions à dormir la nuit; car la servante majorquine
+ne pouvait y toucher sans nous communiquer
+aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes
+propriétés que mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir
+observer sur le dos d'un poulet rôti. Il nous restait
+à peine quelques heures pour travailler et pour nous
+promener; mais ces heures étaient bien employées. Les
+enfants étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions
+ensuite qu'à mettre le nez hors de notre lanière pour
+entrer dans les paysages les plus variés et les plus admirables.
+A chaque pas, au milieu du vaste cadre des
+montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite
+chapelle sur un rocher escarpé, un bosquet de rosages
+jeté à pic sur une pente lézardée, un ermitage auprès
+d'une source pleine de grands roseaux, un massif d'arbres
+sur d'énormes fragments de roches mousseuses et
+brodées de lierre. Quand le soleil daignait se montrer
+un instant, toutes ces plantes, toutes ces pierres et tous
+ces terrains lavés par la pluie prenaient une couleur
+éclatante et des reflets d'une incroyable fraîcheur.</p>
+
+<p>Nous fîmes surtout deux promenades remarquables.
+Je ne me rappelle pas la première avec plaisir, quoiqu'elle
+fût magnifique d'aspects. Mais notre malade,
+alors bien portant (c'était au commencement de notre
+séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit
+une fatigue qui détermina l'invasion de sa maladie.
+Notre but était un ermitage situé au bord de la mer,
+à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes le bras
+droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par
+un chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à
+la côte nord de l'île. A chaque détour du sentier, nous
+eûmes le spectacle grandiose de la mer, vue à des profondeurs
+considérables, au travers de la plus belle végétation.
+C'était la première fois que je voyais des rives
+fertiles, couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la
+première vague, sans falaises pâles, sans grèves désolées
+et sans plage limoneuse. Dans tout ce que j'ai vu des
+côtes de France, même sur les hauteurs de Port-Vendres,
+où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a toujours
+semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant
+vanté de Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés
+d'énormes lézards qui sortent par milliers sous vos
+pieds, et semblent vous poursuivre de leur nombre toujours
+croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant,
+à Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages,
+une ceinture de varechs gluants et une arène stérile nous
+gâtent les approches de la mer. A Majorque, je la vis
+enfin comme je l'avais rêvée, limpide et bleue comme le
+ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir
+régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est
+inappréciable, vue d'une certaine hauteur, et encadrée
+de forêts d'un vert sombre. Chaque pas que nous faisions
+sur la montagne sinueuse nous présentait une nouvelle
+perspective toujours plus sublime que la dernière. Néanmoins,
+comme il nous fallut redescendre beaucoup pour
+atteindre l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle,
+n'eut pas le caractère de grandeur que je lui trouvai
+en un autre endroit de la côte quelques mois plus tard.</p>
+
+<p>Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre
+ou cinq n'avaient aucune poésie. Leur habitation est
+aussi misérable et aussi sauvage que leur profession le
+comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous les
+trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la
+mer s'étend sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement
+les plus stupides du monde. Ils ne portaient
+aucun costume religieux. Le supérieur quitta sa
+bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége; ses
+cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque.
+Il nous parla des austérités de la vie qu'il menait,
+et surtout du froid intolérable qui régnait sur ce
+rivage; mais quand nous lui demandâmes s'il y gelait
+quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre
+ce que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans
+aucune langue, et n'avait jamais entendu parler de pays
+plus froids que l'île de Majorque. Cependant il avait une
+idée de la France pour avoir vu passer la flotte qui marcha
+en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus
+beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle
+de sa vie. Il nous demanda si les Français avaient réussi
+à prendre Alger; et quand nous lui eûmes dit qu'ils venaient
+de prendre Constantine, il ouvrit de grands yeux
+et s'écria que les Français étaient un grand peuple.</p>
+
+<p>Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre,
+où nous vîmes le doyen des ermites. Nous le prîmes
+pour un centenaire, et fûmes surpris d'apprendre qu'il
+n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un
+état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement
+à fabriquer des cuillers de bois avec des
+mains terreuses et tremblantes. Il ne fit aucune attention
+à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le prieur l'ayant
+appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour
+de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement.
+Il y avait toute une vie d'abaissement intellectuel
+sur cette figure décomposée, dont je détournai les
+yeux avec empressement, comme de la chose la plus
+effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur
+fîmes l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant,
+et sont encore en grande vénération parmi les
+paysans, qui ne les laissent manquer de rien.</p>
+
+<p>En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par
+un vent violent qui nous renversa plusieurs fois, et qui
+rendit notre marche si fatigante que notre malade en fut
+brisé.</p>
+
+<p>La seconde promenade eut lieu quelques jours avant
+notre départ de Majorque, et celle-là m'a fait une impression
+que je n'oublierai de ma vie. Jamais le spectacle
+de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne sache pas
+qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois
+dans ma vie.</p>
+
+<p>Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait
+tout à coup. Nous étions au mois de février; tous
+les amandiers étaient en fleurs, et les prés se remplissaient
+de jonquilles embaumées. C'était, sauf la couleur
+du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence
+que l'oeil pût trouver entre les deux saisons; car
+les arbres de cette région sont vivaces pour la plupart.
+Ceux qui poussent de bonne heure n'ont point à subir
+les coups de la gelée; les gazons conservent toute leur
+fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée
+de soleil pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin
+avait un demi-pied de neige, la bourrasque balançait,
+sur nos berceaux treillagés, de jolies petites roses grimpantes,
+qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient
+pas moins de fort bonne humeur.</p>
+
+<p>Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la
+porte du couvent, un jour que notre malade était assez
+bien pour rester seul deux ou trois heures, nous nous
+mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir
+la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu
+la moindre curiosité, quoique mes enfants, qui couraient
+comme des chamois, m'assurassent que c'était le
+plus bel endroit du monde. Soit que la visite à l'ermitage,
+première cause de notre douleur, m'eût laissé
+une rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse
+pas à voir de la plaine un aussi beau déploiement de mer
+que je l'avais vu du haut de la montagne, je n'avais
+pas encore eu la tentation de sortir du vallon encaissé
+de Valldemosa.</p>
+
+<p>J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse
+la chaîne s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée
+monte entre ses deux bras élargis jusqu'à la mer. Or,
+en regardant tous les jours la mer monter à l'horizon
+bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement
+commettaient une erreur singulière: au lieu de
+voir que la plaine montait et qu'elle cessait tout à coup
+à une distance très-rapprochée de moi, je m'imaginais
+qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, et que
+le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment
+m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait
+de niveau avec la Chartreuse, fût plus basse de
+deux à trois mille pieds? Je m'étonnais bien quelquefois
+qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que je
+la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène,
+et je ne sais pas pourquoi je me permets quelquefois
+de me moquer des bourgeois de Paris, car j'étais
+plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais pas
+que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards
+était à quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la
+mer battait la base de l'île à une demi-heure du chemin
+de la Chartreuse. Aussi, quand mes enfants m'engageaient
+à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à
+deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il
+s'agissait de deux pas d'enfant, c'est-à-dire, dans la
+réalité, de deux pas de géant; car on sait que les enfants
+marchent par la tête, sans jamais se souvenir qu'ils ont
+des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit Poucet
+sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour
+du monde sans s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que
+nous n'atteindrions jamais ce rivage fantastique qui me
+semblait si loin. Mon fils prétendait savoir le chemin;
+mais, comme tout est chemin quand on a des bottes de
+sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus
+dans la vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que
+je ne pouvais pas, comme lui et sa soeur, enjamber les
+fossés, les haies et les torrents. Depuis un quart d'heure
+je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers
+la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à
+notre rencontre, et plus nous avancions, plus la mer
+semblait s'enfoncer et s'abîmer à l'horizon. Je crus enfin
+que nous lui tournions le dos, et je pris le parti de demander
+au premier paysan que je rencontrerais si, par
+hasard, il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi
+la mer.</p>
+
+<p>Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux,
+trois pastourelles, peut-être trois fées travesties, remuaient
+la crotte avec des pelles pour y chercher je ne
+sais quel talisman ou quelle salade. La première n'avait
+qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la
+même qui remue ses maléfices dans une casserole avec
+cette unique et affreuse dent. La seconde vieille était,
+selon toutes les apparences, Carabosse, la plus mortelle
+ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux
+nous firent une horrible grimace. La première avança
+sa terrible dent du côté de ma fille, dont la fraîcheur
+éveillait son appétit. La seconde hocha la tête et brandit
+sa béquille pour casser les reins à mon fils, dont la taille
+droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième,
+qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du
+fossé, et, jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de
+la main et se mit à marcher devant nous. C'était certainement
+une bonne petite fée; mais sous son travestissement
+de montagnarde il lui plaisait de s'appeler <i>Périca
+de Pier-Bruno</i>.</p>
+
+<p>Périca est la plus gentille créature majorquine que
+j'aie vue. Elle et ma chèvre sont les seuls êtres vivants
+qui aient gardé un peu de mon coeur à Valldemosa. La
+petite fille était crottée comme la petite chèvre eût rougi
+de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le
+gazon humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs,
+mais mignons comme ceux d'une Andalouse, et son joli
+sourire, son babil confiant et curieux, son obligeance désintéressée,
+nous la firent trouver aussi pure qu'une perle
+fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats,
+avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche.
+C'était la régularité de lignes et la beauté de plans de la
+statuaire grecque. Sa taille était fine comme un jonc, et
+ses bras nus, couleur de bistre. De dessous son rebozillo
+de grosse toile sortait sa chevelure flottante, et mêlée
+comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit
+à la lisière de son champ, puis nous fit traverser une
+prairie semée et bordée d'arbres et de gros blocs de rocher;
+et je ne vis plus du tout la mer, ce qui me fit
+croire que nous entrions dans la montagne, et que la
+malicieuse Périca se moquait de nous.</p>
+
+<p>Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui
+fermait le pré, et nous vîmes un sentier qui tournait autour
+d'une grosse roche en pain de sucre. Nous tournâmes
+avec le sentier, et, comme par enchantement,
+nous nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de
+l'immensité, avec un autre rivage à une lieue de distance
+sous nos pieds. Le premier effet de ce spectacle inattendu
+fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. Peu à peu
+je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier,
+quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais
+bien pour des pieds de chèvre. Ce que je voyais était si
+beau, que pour le coup j'avais, non pas des bottes de
+sept lieues, mais des ailes d'hirondelle dans le cerveau;
+et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles calcaires
+qui se dressaient comme des géants de cent pieds
+de haut le long des parois de la côte, cherchant toujours
+à voir le fond d'une anse qui s'enfonçait sur ma droite
+dans les terres, et où les barques de pêcheurs paraissaient
+grosses comme des mouches.</p>
+
+<p>Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous
+de moi que la mer toute bleue. Le sentier avait été
+se promener je ne sais où; la Périca criait au-dessus de
+ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à quatre
+pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et
+vis ma fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour
+l'interroger; et, quand j'eus fait un peu de réflexion,
+je m'aperçus que la terreur et le désespoir de ces enfants
+n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et je
+fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à
+moins que je n'eusse réussi à marcher à la renverse,
+comme une mouche sur le plafond; car les rochers où
+je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la base
+de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je
+vis le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus
+une peur épouvantable, et je me dépêchai de remonter
+avec eux; mais, quand je les eus en sûreté derrière
+un des gigantesques pains de sucre, il me prit une nouvelle
+rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de
+l'excavation.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais
+là, et mon imagination prenait le grand galop. Je
+descendis par un autre sentier, m'accrochant aux ronces
+et embrassant les aiguilles de pierre dont chacune marquait
+une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je commençais
+à entrevoir la bouche immense de l'excavation
+où les vagues se précipitaient avec une harmonie étrange.
+Je ne sais quels accords magiques je croyais entendre,
+ni quel monde inconnu je me flattais de découvrir, lorsque
+mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer
+violemment en arrière. Force me fut de tomber de la
+façon la moins poétique du monde, non pas en avant, ce
+qui eût été la fin de l'aventure et la mienne, mais assis
+comme une personne raisonnable. L'enfant me fit de si
+belles remontrances que je renonçai à mon entreprise,
+mais non pas sans un regret qui me poursuit encore;
+car mes pantoufles deviennent tous les ans plus lourdes,
+et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce jour-là
+repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.</p>
+
+<p>Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un
+autre, que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on
+rêve. Mais cela n'est absolument vrai qu'en fait d'art et
+d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie l'imagination
+paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus
+de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai
+le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle
+que je ne l'avais prévu, et je ne me souviens pas de
+l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je
+l'étais moi-même.</p>
+
+<p>Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu
+tourner le rocher. J'aurais peut-être vu là Amphitrite
+en personne sous une voûte de nacre et le front couronné
+d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu
+que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant
+de ravin en ravin comme des colonnes, les; autres pendantes
+comme des stalactites de caverne en caverne, et
+toutes affectant des formes bizarres et des attitudes fantastiques.
+Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais
+tous déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient
+sur l'abîme, et du fond, de cet abîme une autre
+montagne s'élevait à pic jusqu'au ciel, une montagne
+de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue d'une
+hauteur considérable, produit cette illusion, comme
+chacun sait, de paraître un plan vertical. L'explique
+qui voudra.</p>
+
+<p>Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes.
+Les plus belles liliacées du monde croissent dans ces rochers.
+A nous trois, nous arrachâmes enfin un oignon
+d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes point jusqu'à
+la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa
+en morceaux pour montrer à notre malade un fragment,
+gros comme sa tête, de cette plante merveilleuse. Périca,
+chargée d'un grand fagot qu'elle avait ramassé en
+chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et rapides,
+elle nous donnait à chaque instant par le nez,
+nous reconduisit jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai
+de venir jusqu'à la Chartreuse pour lui faire un petit
+présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter.
+Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais
+quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes
+une créature humaine douce, charmante et serviable
+sans arrière-pensée! Le soir nous étions tous réjouis de
+ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être
+sympathique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Entre ces deux promenades, la première et la dernière
+que nous fîmes à Majorque, nous en avions fait
+plusieurs autres que je ne me rappelle pas, de peur de
+montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour
+cette nature belle partout, et partout semée d'habitations
+pittoresques à qui mieux mieux, chaumières,
+palais, églises, monastères. Si jamais quelqu'un de nos
+grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je
+lui recommande la maison de campagne de la Granja de
+Fortuny, avec le vallon aux cédrats qui s'ouvre devant
+ses colonnades de marbre, et tout le chemin qui y conduit.
+Mais, sans aller jusque là, il ne saurait faire dix
+pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque
+angle du chemin, tantôt devant une citerne arabe
+ombragée de palmiers, tantôt devant une croix de pierre,
+délicat ouvrage du quinzième siècle, et tantôt à la lisière
+d'un bois d'oliviers.</p>
+
+<p>Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces
+antiques pères nourriciers de Majorque. Les Majorquins
+en font remonter la plantation la plus récente au temps
+de l'occupation de leur île par les Romains. C'est ce
+que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de
+prouver le contraire, quand même j'en aurais envie, et
+j'avoue que je n'en ai pas le moindre désir. A voir l'aspect
+formidable, la grosseur démesurée et les altitudes
+furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination
+les a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal.
+Quand on se promène le soir sous leur ombrage,
+il est nécessaire de bien se rappeler que ce sont là des arbres;
+car si on en croyait les yeux et l'imagination, on
+serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces monstres
+fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des
+dragons énormes, la gueule béante et les ailes déployées;
+les autres se roulant sur eux-mêmes comme des boas
+engourdis; d'autres s'embrassant avec fureur comme des
+lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop, emportant
+sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là
+un reptile sans nom qui dévore une biche pantelante;
+plus loin un satyre qui danse avec un bouc, moins laid
+que lui; et souvent c'est un seul arbre crevassé, noueux,
+tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de
+dix arbres distincts, et qui représente tous ces monstres
+divers pour se réunir en une seule tête, horrible
+comme celle des fétiches indiens, et couronnée d'une
+seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui
+jetteront un coup d'oeil sur les planches de M. Laurens
+ne doivent pas craindre qu'il ait exagéré la physionomie
+des oliviers qu'il a dessinés. Il aurait pu choisir des
+spécimens encore plus extraordinaires, et j'espère que le
+<i>Magasin pittoresque</i>, cet amusant et infatigable vulgarisateur
+des merveilles de l'art et de la nature, se
+mettra en route un beau matin pour nous en rapporter
+quelques échantillons de premier choix.</p>
+
+<p>Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés
+d'où l'on s'attend toujours à entendre sortir des voix
+prophétiques, et le ciel étincelant ou leur âpre silhouette
+se dessine si vigoureusement, il ne faudrait rien moins
+que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Les
+eaux limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes
+appelleraient Dupré. Des parties plus arrangées et où la
+nature, quoique libre, semble prendre, par excès de
+coquetterie, des airs classiques et fiers, tenteraient le
+sévère Corot. Mais pour rendre les adorables <i>fouillis</i>
+où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de
+vieux troncs et de guirlandes éplorées se penche sur la
+source mystérieuse où la cigogne vient tremper ses longues
+jambes, j'aurais voulu avoir, comme une baguette
+magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma
+poche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours, n'est point
+connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture, qui lui interdit
+depuis plusieurs années le droit d'exposer des chef-d'oeuvres.</blockquote>
+
+<p>Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin
+au seuil de son palais jauni et délabré, n'ai-je
+pas songé à Decamps, le grand maître de la caricature
+sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique,
+l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la
+gaieté, de la poésie, de la vie en un mot, aux murailles
+même! Les beaux enfants basanés qui jouaient dans
+notre cloître, en costume de moines, l'auraient diverti
+au suprême degré. Il aurait eu là des singes à discrétion,
+et des anges à côté des singes, des pourceaux à
+face humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux
+et non moins malpropres; Périca, belle comme Galatée,
+crottée comme un barbet, et riant au soleil comme
+tout ce qui est beau sur la terre.</p>
+
+<p>Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher
+artiste, que j'aurais voulu mener la nuit dans la montagne
+lorsque la lune éclairait l'inondation livide.</p>
+
+<p>Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec
+mon pauvre enfant de quatorze ans, mais où le courage
+ne lui manqua pas, non plus qu'à moi la faculté de
+voir comme la nature s'était faite ce soir-là archi-romantique,
+archi-folle et archi-sublime.</p>
+
+<p>Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi,
+au milieu des pluies de l'hiver, pour aller disputer le
+piano de Pleyel aux féroces douaniers de Palma. La
+matinée avait été assez pure et les chemins praticables;
+mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse
+recommença de plus belle. Ici, nous nous plaignons de
+la pluie, et nous ne savons ce que c'est: nos plus longues
+pluies ne durent pas deux heures; un nuage succède
+à un autre, et entre les deux il y a toujours un
+peu de répit. A Majorque, un nuage permanent enveloppe
+l'île, et s'y installe jusqu'à ce qu'il soit épuisé;
+cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre et
+cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution
+d'intensité.</p>
+
+<p>Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le
+birlocho, espérant arriver à la Chartreuse en trois heures.
+Nous en mîmes sept, et faillîmes coucher avec les
+grenouilles au sein de quelque lac improvisé. Le birlocho
+était d'une humeur massacrante; il avait fait mille
+difficultés pour se mettre en route: son cheval était
+déferré, son mulet boiteux, son essieu cassé, que sais-je!
+Nous commencions à connaître assez le Majorquin
+pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le forçâmes
+de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine
+du monde pendant les premières heures. Il ne chantait
+pas, il refusait nos cigares; il ne jurait même pas après
+son mulet, ce qui était bien mauvais signe; il avait
+la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, il avait
+commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins
+à lui connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus,
+nous eûmes bientôt rencontré le torrent, et nous y entrâmes,
+mais nous n'en sortîmes pas. Le bon torrent,
+mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur
+le chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une
+rivière dont les eaux bouillonnantes nous arrivaient de
+face, à grand bruit et au pas de course.</p>
+
+<p>Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur
+notre pusillanimité, vit que notre parti était pris, il
+perdit son sang-froid et commença à pester et à jurer à
+faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de pierres
+taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient
+si bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille
+de la fable. Puis, ne sachant où se promener,
+elles s'étaient répandues en flaques, puis en mares, puis
+en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne.
+Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni
+à quel diable se damner. Il prit un bain de jambes qu'il
+avait assez bien mérité, et dont il nous trouva peu disposés
+à le plaindre. La brouette fermait très-bien, et
+nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au
+dire de mon fils, <i>la marée montait</i>, nous allions au
+hasard, recevant des secousses effroyables, et tombant
+dans des trous dont le dernier semblait toujours devoir
+nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes si
+bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir
+avant de rendre l'âme: le birlocho se leva et se mit en
+devoir de grimper sur la berge du chemin qui se trouvait
+à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en reconnaissant,
+à la lueur du crépuscule, que cette berge
+n'était autre chose que le canal de Valldemosa, devenu
+fleuve, qui, de distance en distance, se déversait en
+cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi à un niveau
+inférieur.</p>
+
+<p>Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu
+peur pour mon compte, et grand'peur pour mon enfant.
+Je le regardai; il riait de la figure du birlocho, qui,
+debout, les jambes écartées sur son brancard, mesurait
+l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à
+nos dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai,
+je repris confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui
+l'instinct de sa destinée, et je m'en remis à ce pressentiment
+que les enfants ne savent pas dire, mais qui se
+répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil
+sur leur front.</p>
+
+<p>Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de
+nous abandonner à notre malheureux sort, se résigna à
+le partager, et devenant tout à coup héroïque: «N'ayez
+pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix paternelle.&mdash;Puis
+il fit un grand cri, et fouetta son mulet,
+qui trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore,
+et se releva enfin à demi noyé. La brouette s'enfonça
+de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de l'autre côté:
+«Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres, des
+bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve,
+comme un navire qui a touché les écueils sans
+se briser.</p>
+
+<p>Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il
+fallut recommencer cet essai de voyage nautique en
+carriole une douzaine de fois avant de gagner la montagne.
+Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le
+mulet, épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par
+le bruit du torrent et du vent dans la montagne, se mit
+à reculer jusqu'au précipice. Nous descendîmes pour
+pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait
+maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes
+ainsi pied à terre je ne sais combien de fois; et au bout
+de deux heures d'ascension, pendant lesquelles nous
+n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet s'étant acculé
+sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous
+prîmes le parti de laisser là l'homme, la voiture et la
+bête, et de gagner la Chartreuse à pied.</p>
+
+<p>Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide
+était un torrent impétueux contre lequel il fallait lutter
+avec de bonnes jambes. D'autres menus torrents improvisés,
+descendant du haut des rochers à grand bruit,
+débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait
+souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser
+à tout risque, dans la crainte qu'en un instant ils ne
+devinssent infranchissables. La pluie tombait à flots; de
+gros nuages plus noirs que l'encre voilaient à chaque
+instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des
+ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent
+impétueux, sentant la cime des arbres se plier jusque
+sur nos têtes, entendant craquer les sapins et rouler les
+pierres autour de nous, nous étions forcés de nous arrêter
+pour attendre, comme disait un poète narquois,
+que Jupiter eût mouché la chandelle.</p>
+
+<p>C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que
+vous eussiez vu, Eugène, le ciel et la terre pâlir et
+s'illuminer tour à tour des reflets et des ombres les plus
+sinistres et les plus étranges. Quand la lune reprenait
+son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur
+rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées
+sombres arrivaient comme des spectres avides pour l'envelopper
+dans les plis de leurs linceuls. Ils couraient
+sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous la montrer
+plus belle et plus secourable. Alors la montagne
+ruisselante de cascades et les arbres déracinés par la
+tempête nous donnaient l'idée du chaos. Nous pensions
+à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne sais quel
+rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel
+pinceau trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton
+et de l'Érèbe. Et à peine avions-nous contemplé
+ce tableau infernal qui posait en réalité devant nous,
+que la lune, dévorée par les monstres de l'air, disparaissait
+et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où
+nous semblions flotter nous-mêmes comme des nuages,
+car nous ne pouvions même pas voir le sol où nous hasardions
+les pieds.</p>
+
+<p>Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne,
+et nous fûmes hors de danger en quittant le cours
+des eaux. La fatigue nous accablait, et nous étions nu-pieds,
+ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures à
+faire cette dernière lieue.</p>
+
+<p>Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin
+put reprendre ses courses hebdomadaires à Barcelone.
+Notre malade ne semblait pas en état de soutenir
+la traversée, mais il semblait également incapable de
+supporter une semaine de plus à Majorque. La situation
+était effrayante; il y avait des jours où je perdais l'espoir
+et le courage. Pour nous consoler, la Maria-Antonia
+et ses habitués du village répétaient en choeur autour
+de nous les discours les plus édifiants sur la vie future.
+«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord
+parce qu'il est phtisique, ensuite parce qu'il ne se
+confesse pas.&mdash;S'il en est ainsi, quand il sera mort,
+nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme
+personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis
+s'arrangeront comme ils pourront. Il faudra voir comment
+ils se tireront de là; pour moi, je ne m'en mêlerai
+pas.&mdash;Ni moi.&mdash;Ni moi; et amen!»</p>
+
+<p>Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle
+hospitalité nous trouvâmes sur le navire majorquin.</p>
+
+<p>Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si
+pressés d'en finir pour toute l'éternité avec cette race
+inhumaine, que je n'eus pas la patience d'attendre la fin
+du débarquement. J'écrivis un billet au commandant de
+la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque.
+Quelques instants après, il vint nous chercher dans son
+canot, et nous nous rendîmes à bord du <i>Méléagre</i>.</p>
+
+<p>En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu
+avec la propreté et l'élégance d'un salon, en nous voyant
+entourés de figures intelligentes et affables, en recevant
+les soins généreux et empressés du commandant, du
+médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant
+la main de l'excellent et spirituel consul de France,
+M. Gautier d'Arc, nous sautâmes de joie sur le pont en
+criant du fond de l'âme: «Vive la France!» Il nous semblait
+avoir fait le tour du monde et quitter les sauvages
+de la Polynésie pour le monde civilisé.</p>
+
+<p>Et la morale de cette narration, puérile peut-être,
+mais sincère, c'est que l'homme n'est pas fait pour vivre
+avec des arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec
+la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, mais bien
+avec les hommes ses semblables.</p>
+
+<p>Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine
+que la solitude est le grand refuge contre les atteintes,
+le grand remède aux blessures du combat; c'est une
+grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend
+que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables,
+il n'est point d'admiration poétique ni de jouissances
+d'art capables de combler l'abîme qui se creuse
+au fond de l'âme.</p>
+
+<p>J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur
+bon enfant avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais
+croyez-moi, mes frères, nous avons le coeur trop aimant
+pour nous passer les uns des autres; et ce qu'il nous
+reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement;
+car nous sommes comme ces enfant d'un même
+sein qui se taquinent, se querellent, se battent même,
+et ne peuvent cependant pas se quitter.</p>
+<br><br>
+
+
+FIN D'UN HIVER A MAJORQUE
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE ***
+
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