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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:08 -0700 |
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Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai +faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes +appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas +que tu n'en fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois: +c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni +ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacés sur les +plaines neigeuses du pôle, ni les affreuses tempêtes essuyées sur +mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des +fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes +pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures de cigare à la +doublure de ton pourpoint. + +Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de mouvement +physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors +de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et +que tu trouveras trop chèrement achetés quelques élans d'admiration et +quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise fortune. + +Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la part des +habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus +comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour être publiée à la +suite de mon récit; car le ton dont elle est conçue et l'aménité des +reproches qui m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur +l'hospitalité, le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard des +étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: mais qui +pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanité et de la +sottise à publier les compliments qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas +peut-être plus encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures +dont on est l'objet? + +Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour compléter les +détails que je te dois sur cette naïve population majorquine, qu'après +avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de +quarante, m'a-t-on dit, se réunirent pour composer à frais communs +d'imagination un terrible factum contre l'_écrivain immoral_ qui s'était +permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour +l'éducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu'à eux tous +ils eurent de l'esprit comme quatre. + +Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés contre moi; ils ont +eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur façon d'agir, de +parler et d'écrire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau +pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les +manières affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une +compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommées, c'est +parce que je ne me considère pas comme un personnage assez important +pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis +sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) qu'elles +auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se +croire comprises dans mes irrévérencieuses moqueries, et de douter de +mes sentiments pour elles. + +Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé cependant quelques +jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par +mer de Port Vendres à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à +vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver sur le +rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions +de respirer à Nîmes, mais qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur +de l'été nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise de +mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes +horizons encadrés au loin de rimes tantôt noires et chauves, tantôt +blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans +que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien +mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous +ramener lestement sous les murs de la citadelle. + +Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays +par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les +villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant +domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la +ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher pour demander +au voyageur la bourse ou la vie. + +Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de +la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui +descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle +troupes de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal +tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et +chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve, +les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en +les voyant le mal de la faim. + +Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications +élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres +chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée +grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de +petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, attestaient +qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En +bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les +traces récentes de l'attaque et de la défense. + +Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de +Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et +de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre. +Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne +par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se +promenait au soleil sur la _rambla_, longue allée plantée d'arbres et +de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et +coquettes, occupées uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de +leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant, +lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant +pas se douter de ce qui se passait de l'autre coté de leurs murailles. +Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, +la ville livrée aux vigilantes promenades des _sérénos_, on n'entendait +plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris +sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore, +qui, à intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités, +de plusieurs points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien +loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du +matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux, +et les bourgeois semblaient dormir profondément, pendant que le port +s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter. + +Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander +quels étaient ces bruits étranges et effrayants de la nuit, il vous +était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il +n'était pas prudent de s'en informer. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +I. + +Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine +d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription +taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace. + +La prétention est un peu forte, si l'on considère la position +géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à un certain point, +si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiquèrent les +premiers aux poëtes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva +son admirable drame de _Manfred_. + +On peut dire en général, et en se plaçant au point de vue de la mode, +que la Suisse n'a été découverte par le beau monde et par les artistes +que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable +Christophe Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien observé +M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme dans notre langue. + +N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques à +l'immortalité, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai +trouvé que j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les +deux Anglais de la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir +découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il +ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque +roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte, ou +tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner +envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me +sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là , je +renonçai à la gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le +granit ni sur le papier. + +Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que +j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette +découverte; car chacun, après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait +pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui; +car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et +un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, +l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne +songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du +dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux +amateurs de voyages. + +Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes souvenirs, c'est +parce que j'ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli +volume intitulé: + +_Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens_. + +Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses +palmiers, ses aloès, ses monuments arabes et ses costumes grecs. +Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique, et je +retrouvais toutes mes impressions effacées déjà , du moins à ce que +je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne +réveillât en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et +alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins +celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent, +laborieux, plein de rapidité et de conscience dans l'exécution, et +auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais +d'avoir découvert l'île de Majorque. + +Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, sur des rives où la +mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup +plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert. +Néanmoins, si la civilisation européenne était arrivée à ce point de +supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles +des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la +vapeur était organisée directement de chez nous vers ces parages, +Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y +rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des +beautés aussi suaves et des grandeurs étranges et sublimes qui +fourniraient à la peinture de nouveaux aliments. + +Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux +artistes robustes de corps et passionnés d'esprit. Un temps viendra sans +doute où les amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront +aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à Genève. + +Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux +monuments de la France, M. Laurens, livré maintenant à ses propres +forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles +il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un +grand battement de cÅ“ur en touchant ces rives où tant de déceptions +l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il +allait chercher là , il devait le trouver, et toutes ses espérances +furent réalisées; car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la +peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a +conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe, +jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa +_malpropreté grandiose_, comme dit Henri Heine à propos des femmes du +marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche en +végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, a tout autant de +largeur, de calme et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel +de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient. + +En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse +donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une +continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à +reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle +semble l'attendre et l'inviter. Là , la végétation affecte des formes +altières et bizarres; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous +lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime +du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant, +le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise +capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et, jusqu'au moindre +cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de +vanité pour le plaisir des yeux. + +Avant tout, nous donnerons une description très-succincte de la +grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire +géographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand +on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et +la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un étranger ne +doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde, +sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour +s'être permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui +plaisait, a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui +l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur, +résolu à compléter son album ailleurs que dans les prisons d'État de +Majorque, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des +sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les +pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, je ne +serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails +qui nous ont été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes +incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement +entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent et se +dénigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se résoudre à +redresser quelques inexactitudes, sauf à en commettre beaucoup d'autres. +Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne +pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence par déclarer qu'il +est incontestablement supérieur à tous ceux qui le précèdent. + +[Note 1: «La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage +fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus. +C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon +dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine +à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, +contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint +à l'instant une prison pour moi. + +«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour +démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir +à la protection du consul français de Soller, et, quel que fût son +empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles +heures, gardé par le señor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, véritable +dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à +la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement +militaire; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le +talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur, +excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son +dévouement trop aveugle au salut de l'État. Il était bien naturel que ce +pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare +en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier +ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon cÅ“ur d'avoir été +pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution» (_Souvenirs d'un +voyage d'art à l'île de Majorque_, par J.-B. Laurens.)] + + + +II. + +Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains, +que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir +été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement +aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais +appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs de nos géographes de +l'établir, mais Palma. + +Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare, +vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin, +et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat +et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues +sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus voisin de la côte africaine, +et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234 +milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et +la moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000 +individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en +contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque. + +[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y +un paso de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las +islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)] + +La température varie assez notablement suivant les diverses expositions. +L'été est brûlant dans toute la plaine; mais la chaîne de montagnes qui +s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son +identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les +points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent +à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de +l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le +terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se trouva une seule +fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres +jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11.--Or, +cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver +ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une des plus +froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et +lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 +ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et +à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures, +c'est-à -dire après que le soleil était couché pour nous derrière les +pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait +subitement à 9 et même à 8 degrés. + +Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines +années, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité +dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est +sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers +l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord +la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes +septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface +inclinée du nord-ouest au sud-est, et la navigation, à peu près +impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte, +_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est +facile et sûre au midi. + + * * * * * + +Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon droit nommée par +les anciens l'île dorée; est extrêmement fertile, et ses produits sont +d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les +habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour +faire la pâtisserie blanche et légère, appelée _pan de Mallorca_. Les +Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à +plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le +plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si +cette spéculation leur est fort avantageuse. + +Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée, +l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination +et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où +l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée, est à l'état +d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et +si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de +l'homme, bras fort maigres et fort débiles, comparativement aux +nôtres, suffisent à tout, mais avec une lenteur inouïe. Il faut une +demi-journée, pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez +nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes +pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait +gaiement sur ses épaules. + +Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence bien cultivé +à Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misère; mais +au milieu de tous les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel, +leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos +paysans. + +Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces +peuples méridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur +apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent +l'absence d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale sérénité de +la vie champêtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-même, +mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque. + +Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne +sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière +est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit; +son travail est une opération des muscles qu'aucun effort de son +intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression +de cette morne mélancolie qui l'accable à son insu, et dont la poésie +nous frappe sans se révéler à lui. N'était la vanité qui l'éveille de +temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de +fête seraient consacrés au sommeil. + +Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis tracé. J'oublie que, +dans la rigueur de l'usage, l'article géographique doit mentionner avant +tout l'économie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier +ressort, après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme. + +Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, j'ai +trouvé à l'article Baléares cette courte indication que je confirme ici, +sauf à revenir plus tard sur les considérations qui en atténuent la +vérité: «Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes +les îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux qui +sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux, +hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est +presque inconnu chez eux.» En vérité, je reviendrai sur ce texte. + +Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a été +prononcé dernièrement à la chambre quelques paroles (au moins +imprudentes) sur l'occupation réalisable de Majorque par les Français, +et je présume que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de +nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des denrées +qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des +Majorquins. + + * * * * * + +Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et +qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits. +Le principal commerce extérieur consiste en amandes, en oranges et en +cochons. O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes, +ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler votre souvenir à celui +de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier +que de vos fleurs embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui +vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit. + +Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus +beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus naïve +admiration, le portrait d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et +demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à -dire six cents livres. En ce +temps-là , l'exploitation du cochon ne jouissait pas à Majorque de cette +splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux était +entravé par la rapacité des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le +gouvernement espagnol confiait, c'est-à -dire vendait l'entreprise des +approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire, ces +spéculateurs s'opposaient à toute exportation de bétail, et se +réservaient la faculté d'une importation illimitée. + +Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du +soin de leurs troupeaux. La viande se vendant à vil prix et le commerce +extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à +abandonner complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut +rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les +Arabes la possédaient, et où la seule montagne d'Arta comptait plus +de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait +rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque. + +Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses +richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et +particulièrement celles de Torella et de Galatzo, possédaient de +son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait +quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois +magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, lors de +l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de +chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces +bois furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements qui leur +furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois, au lieu +de les augmenter. Aujourd'hui la végétation est encore si abondante +et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; mais +aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme dans toute l'Espagne, +l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le +voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un +régime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est +fait, il se tait encore par habitude. + +Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le bétail ne s'est +point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera pas, tant que le droit +d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu +de bÅ“ufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La +viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal +nourries et mal soignées; les chèvres, qui sont de race africaine, ne +donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres. + +L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les +Majorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue +qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin +de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux. +J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se +croient pas dignes de le manger: c'est absolument le même que nous +cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent +blé blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgré +la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une +supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes +et à nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort +barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; mais le +cultivateur français a une persévérance et une énergie que le Majorquin +mépriserait comme une agitation désordonnée. + +La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance à +Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intérieur de l'île, ce +commerce est loin d'avoir l'extension et l'activité nécessaires. Cinq +cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire +transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du centre à la +côte, il faut dépenser presque autant que la valeur première. Cette +considération fait négliger la culture de l'oranger dans l'intérieur du +pays; Ce n'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des +criques, où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres +croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient partout, et dans notre +montagne de Valdemosa, une des plus froides régions de l'île, nous +avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que +celles de Soller. A la Granja, dans une autre région montagneuse, nous +avons cueilli des limons gros comme la tête. Il me semble qu'à elle +seule l'île de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute +la France, au même prix que les détestables oranges que nous tirons +d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, tant vanté à Majorque, est +donc, comme le reste, entravé par une négligence superbe. + +On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont +certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les +Majorquins, grâce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement. +Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse +qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter +abondamment qu'en Espagne, où le goût de cette huile infecte règne +également. Mais l'Espagne elle-même est très-riche en oliviers, et si +Majorque lui fournit de l'huile, ce doit être à fort bas prix. + +Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous +l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. Si notre fabrication +était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la +navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction, +nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la +payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur +de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de +paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques +tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres +d'huile d'Å“illet et de colza pour nous l'offrir au _prix coûtant_; mais +il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur +du climat, si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la +procurer meilleure à bon marché. + +Que nos _assentistes_ français ne s'effraient pourtant pas trop: nous +promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général, de +nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils +ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément +l'amélioration qui vient de l'étranger, et surtout de la France, que je +ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent +pas en général) ils se résoudraient à changer quelque chose au procédé +qu'ils tiennent de leurs pères[3]. + +[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île +de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs, +tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition +de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par +jour, et les murailles en sont imbibées. En pleine campagne, si vous +êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur +d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que +derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une +habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette +odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un +Majorquin sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci +n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.] + + + +III. + +Ne sachant ni engraisser les bÅ“ufs, ni utiliser la laine, ni traire les +vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu'il méprise +l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser +en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie; +ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant chez lui +et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne +s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses +armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que +de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas +nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans +toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un +gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le +Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet +et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son +patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout sauver. +L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère +du salut, a commencé. + +Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge +du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'âge de +l'éléphant. + +Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue +du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille +apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus +de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le +plus bel exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des +goûts et des mÅ“urs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à +Majorque des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque +là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées; +les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et +conservés, et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et +déraisonnable, a été établie de l'île au continent. + +C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si +j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et +périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de +l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer. + +On a acheté en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de +taille à lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages; +mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine +deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à +Barcelone. + +Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs +(je ne parle point des passagers) sont traités à bord, et avec quel +amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable +homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris +tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager +se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son +de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez +bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire, son mari +est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans +le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France, +ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie +pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons +aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée +d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie qu'il faut +combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute +sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients, le capitaine +en personne, armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière +lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous +la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant +toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon +paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette +émotion violente l'influence funeste du roulis. + +Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au mois de mars, il +faisait une chaleur étouffante; cependant il ne nous fut point possible +de mettre le pied sur le pont. Quand même nous eussions bravé le danger +d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le +capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par +notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières +heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient +un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie à une noire +mélancolie. Alors on leur administra le fouet, et régulièrement, à +chaque quart d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs +si épouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés, +de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements +que l'émulation inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que +le troupeau dévorait l'équipage. + +Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement à nous +séparer d'une société aussi étrange, et j'avoue que celle des insulaires +commençait à me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut +permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous +eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût +soucié, tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du +roulis. + +Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était +dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de +sommeil n'avaient pas contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine +n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire +coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon +le préjugé espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme +pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade, il +désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le renvoyâmes à ses cochons; +et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur _le +Phénicien_, un magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous +comparions le dévouement du Français à l'hospitalité de l'Espagnol. +Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disputé un lit à un mourant; le +capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couché, +avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand +je voulus solder notre passade, le Français me fit observer que je lui +donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double. + +D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de +ce _globe terraqué_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le +mal moral n'est, dans l'humanité, que le résultat du mal matériel. La +souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous +les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par conséquent il +croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi +et de charité.--Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent +il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous +voyons que là où il a pu être grand, il a montré que la grandeur était +en lui; mais il est homme, et, dans la vie privée, là où l'homme doit +succomber, il succombe. + +J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels +qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on +me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des +pourceaux. La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop +bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver +personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux; +car je croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas +à pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de réflexions +viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres +sentiers de Majorque. + + + +IV. + +Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, _que +diable alliez-vous faire sur cette maudite galère?_--Je voudrais bien +entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant +je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque, +_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivité_ fortuite sans +laquelle l'_objectivité_ majorquine ne se fût point révélée sous de +certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au +lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme +une chose toute passive, comme une lunette d'approche à travers laquelle +il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit +volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je +le supplie en outre d'être bien persuadé que je n'ai pas la prétention +de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu +philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à +cet égard, on me rendra la justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la +moindre préoccupation de moi-même. + +Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette +galère, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de +voyager.--Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque +vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends +d'ici me répondre ce que je répondrais à votre place: Je voyage pour +voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais, +enfin, qui vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux +parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?--Le besoin de +voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là , +pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y +cédons tous, même après avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-même +monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se +contenter de rien? + +Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire +à votre place. C'est que nous ne sommes réellement bien nulle part en ce +temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot +vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus +souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel: +ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus amèrement que +ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son +train, poursuivant son Å“uvre dans nos pauvres cÅ“urs, et nous soufflant +toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idéal. + +L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le +défendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son côté où il +lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le +plus grand nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un +peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt nous fuyons, car +il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est +celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à +secouer? Aucun. + +Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse +est incapable, je le soutiens, de rester longtemps à la même place sans +souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il +faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), il s'imagine +ajouter quelque chose à son bonheur en voyageant; les amants, les +nouveaux époux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs +et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dépérir +est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en va chercher bien vite +au loin quelque nid pour aimer ou quelque gîte pour mourir. + +À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement des populations, et +que je me représente dans l'avenir les hommes attachés au pays, à la +terre, à la maison comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence +et la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, il me +semble que les chemins de fer ne sont pas destinés à promener d'un point +du globe à l'autre des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une +activité maladive. + +Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, par conséquent plus +calme et plus éclairée, ayant deux vies: l'une, sédentaire, pour le +bonheur domestique, les devoirs de la cité, les méditations studieuses, +le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange loyal +qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour +les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la +propagation des idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des +voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange sympathique +avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir là où il n'y +aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre +nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystère, de l'isolement, et +par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables porte à nos +impressions personnelles, soit douces, soit pénibles. + +Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que +j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. Comme le temps manque +pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je +m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque +retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni billets à écrire, ni +journaux à parcourir, ni visites à recevoir; où je pourrais ne jamais +quitter ma robe de chambre, où les jours auraient douze heures, où je +pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me détacher +du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer +un ou deux ans à étudier un peu l'histoire et à apprendre ma langue par +principes avec mes enfants. + +Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste de planter là un +beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'à +ses amis, pour aller dans quelque île enchantée vivre sans soucis, sans +tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux? + +On peut dire sérieusement que le journalisme, cette première et cette +dernière des choses, comme eût dit Ésope, a créé aux hommes une vie +toute nouvelle, pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette +voix de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil nous raconter +comment l'humanité a vécu la veille, proclamant tantôt de grandes +vérités, tantôt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun +des pas de l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie +collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgré toutes les +taches et les misères qui s'y trouvent? + +Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble de nos pensées +et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir +dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des +mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule +question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente +qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases +minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres +artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans +les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques +années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous +trouverons portés? + +Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir +de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique +pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès +accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand +nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez +quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que +nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous +nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour +les morts. + +Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je +prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le +faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus +possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que +cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte. + + + +V + +Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur +comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris +quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un +grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver, +de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui +de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs +monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté. + +[Illustration: Son Vent.] + +Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous +vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le +pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait +grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des +grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne +pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à -terre pour les +voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque +par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ +à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée +emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_. + +A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus +marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas +coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour +nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt +dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien +heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et +rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, +du poivre et de l'ail à discrétion. + +En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions +pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais Å“il, +comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés +en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en +Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la +vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le +mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre +vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous +comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent +d'hospitalité. + +Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile, +qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à +cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du +continent. + +[Illustration] + +Palma. + +Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait +tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien +d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère +patrie. + +A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les +douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un +impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants; +à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on +ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté +peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé +depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le +besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part, +difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais +on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles. + +[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait +de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de +l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le +laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire +passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au +moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane, +cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter +les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne +se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions +le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu +de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une +autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.] + +Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour +se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et +tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas +regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on +vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais +gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une +indiscrétion grossière. + +Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je +crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de +***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus +pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était +offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me +fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me +hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi. + +J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part +de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde, +étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à +l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur cÅ“ur, aucune (il +est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et +le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût +pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et +de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de +l'accepter. + +Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les +reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était +impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût +habitable. + +Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans +portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se +sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien +nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire, +en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les +fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur +est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût +de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma. + +Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes +et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin, +si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu +d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux. +Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas. +La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à -dire extravagant et +forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous +avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de +plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous? +Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc +que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas! +Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre +guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela? +louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais +il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de +tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles +d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de +tout dans ce pays là .--Mais pour faire venir de France, il faut attendre +six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la +sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en +aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup +de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine. + +Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne +intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de +campagne à louer. + +C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré, +selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par +mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme +toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle +ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur +lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de +paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à +la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque +toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on +appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux +qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor +Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec +soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de +son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien +distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes +aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que +terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et +la mer étincelante à l'horizon. + +Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez +bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous +conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait +neuve pour nous. + +Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande +partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que +je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement +différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je +vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée +grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la +beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais +sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner +ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune +comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les +plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère +à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection +de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz +et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres +sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant +ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des +apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots. + + + +VI. + +L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que +présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs +à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée +_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des +sites fort divers. + +Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles, +était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces +monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties +de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent +continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne +l'aspect d'un verger admirablement soigné. + +À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le +pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied +de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent +qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en +désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits +ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à +demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers, +l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient +pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet, +d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours +quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les +encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable +pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit +du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que +cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait +les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement. + +A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en +plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine. +Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de +la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une +forêt. + +Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient +des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement +lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars, +d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire) +accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son +insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement +composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage +une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait +un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de +splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus +pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues +entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné +de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et +coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte +haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent +en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris +d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces +paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs +propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et +d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume +que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur +magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette +habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou +se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette. + +Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en +donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares +confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture +en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial +faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le +conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales. + +La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une +partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu, +grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque +ne lui pardonneront jamais. + +La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les +parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus +subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une +suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle +ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi +qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se +demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays +où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique +qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui +occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès +qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute +leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui +veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques +bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger +le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme +Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison. + +Au premier abord, ces mÅ“urs semblent patriarcales, et on est tenté +d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître +à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la +manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés +par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe +à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en +comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains +en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par +l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du +maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses +semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au +travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité +humaine. + +Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs +dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires +majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et +à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres +en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré +que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce +moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en +telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration, +qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées +soulagées de part et d'autre. + +Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait, +et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un +vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se +sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine +aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné +plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que +le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous, +il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour +arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité, +nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le +temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont +réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une +civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons +fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages +révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur +nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la +terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes +gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites +peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la +Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la +vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la +douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos +rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à +peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que +leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui +se les disputent, accourront à notre communion. + +En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la +loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les +peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la +diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et +le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le +Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le +vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à +Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice, +et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence, +qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique. + +[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.] + + + +VII. + +Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies +commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les +citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les +premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse +jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température +délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au +monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est +pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré +le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui +montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là , +non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif +qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à +recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte. + +Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies, +ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue +matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques +dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les +froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le +quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et +se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs +et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de +Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien +vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de +Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de +Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de +la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font +entendre sur les glaciers. + +A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les +ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent +parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et +plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans +les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas +un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure. +De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible +que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me +revenait en mémoire. + + J'écoute. + Tout fuit. + On doute, + La nuit, + Tout passe; + L'espace + Efface + Le bruit. + +Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et +j'entendais aussi la mère, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli +air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix +moins poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque. + +Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un mode que je ne +saurais point définir. Alors le _pagès_ père de famille, s'éveilla à la +voix de ses porcs chéris comme la mère s'était éveillée aux pleurs de +son nourrisson. Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander +les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. Les cochons +l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pagès, pour se +rendormir apparemment se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre, +qui, à mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait ou se +ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore +les cochons laissaient échapper un cri sauvage; le pages élevait alors +la voix sans interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé par +un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononcé d'une certaine façon, se +taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, il écoutait sans doute, les yeux +ouverts, livré à l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent +cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystérieux +travail sur elle-même avant de se manifester. + +Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge commença. Un +matin, après que le vent nous eut bercés toute la nuit de ses longs +gémissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à +notre réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer une route +parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le +surlendemain, il roulait les roches qui gênaient sa course. Toutes les +fleurs des arbres étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos +chambres mal closes. + +On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins +contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur +fanfaronnade est si grande à cet égard, qu'ils nient absolument ces +inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à +la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous +soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. Si nous avions mieux +observé la position des pics de montagne et la direction habituelle des +vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances inévitables +qui nous attendaient. + +Mais une autre déception nous était réservée: c'est celle que j'ai +indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé à raconter mon voyage par la +fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort délicate, +étant sujet à une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les +atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois), +c'est le nom de la villa que le señor Gomez nous avait louée, devint +inhabitable. Les murs en étaient si minces, que la chaux dont nos +chambres étaient crépies se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon +compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas très-froid +en réalité: mais pour nous, qui sommes habitués à nous chauffer en +hiver, cette maison sans cheminée était sur nos épaules comme un manteau +de glace, et je me sentais paralysé. + +Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante des braseros, et +notre malade commença à souffrir et à tousser. + +De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et d'épouvanté pour la +population. Nous fûmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce +qui équivaut à la peste dans les préjugés contagionistes de la médecine +espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique rétribution de 45 +francs, daigna venir nous faire une visite, déclara pourtant que ce +n'était rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnommé _Malvavisco_, à +cause de sa prescription unique. + +Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; mais la pharmacie de +Palma était dans un tel dénûment que nous ne pûmes nous procurer que des +drogues détestables. D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par +des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne pouvaient combattre +efficacement. + + * * * * * + +Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses sur la durée +de ces pluies et de ces souffrances qui étaient liées les unes aux +autres, nous reçûmes une lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait, +dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle +_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et +menaçait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il +nous priait de déguerpir de son palais dans le plus bref délai possible. + +Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus +rester là sans crainte d'être noyés dans nos chambres; mais notre malade +n'était pas en état d'être transporté sans danger, surtout avec les +moyens de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. Et +puis la difficulté était de savoir où nous irions; car le bruit de notre +phtisie s'était répandu instantanément, et nous ne devions plus espérer +de trouver un gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit. +Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient +l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du préjugé, et que d'ailleurs +nous attirerions sur elles, en les approchant, la réprobation qui pesait +sur nous. Sans l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles +pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés de camper +dans quelque caverne comme des Bohémiens véritables. + +Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile pour l'hiver. Il +y avait à la chartreuse de Valldemosa un Espagnol réfugié qui s'était +caché là pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la +chartreuse, nous avions été frappés de la distinction de ses manières, +de la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et +pourtant confortable de leur cellule. La poésie de cette chartreuse +m'avait tourné la tête. Il se trouva que le couple mystérieux voulut +quitter précipitamment le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous céder +son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en faire l'acquisition. +Pour la modique somme de mille francs, nous eûmes donc un ménage +complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour +cent écus, tant les objets de première nécessité sont rares, coûteux, et +difficiles à rassembler à Majorque. + +Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, quoique j'y aie peu +quitté cette fois la cheminée que le consul avait le bonheur de posséder +(le déluge continuant toujours), je ferai ici une lacune à mon récit +pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint +l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'année suivante, +sera le cicérone que je présenterai maintenant au lecteur, comme plus +compétent que moi sur l'archéologie. + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I. + +Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre cents ans par les +Maures, elle a gardé peu de traces réelles de leur séjour. Il ne reste +d'eux à Palma qu'une petite salle de bains. + +Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques débris +seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la +naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à +l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de +vraisemblance.[6] + +[Note 6: «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique +en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de +l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en +cet endroit. On trouve ce même conte dans l'_Histoire de Majorque_, par +Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)] + +Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres constructions, +et il était nécessaire que M. Laurens redressât toutes les erreurs +archéologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme +moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques vestiges de +l'architecture arabe. + +«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date +parût fort ancienne. Les plus intéressantes par leur architecture et +leur antiquité appartenaient toutes au commencement du seizième siècle; +mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y montre pas sous +la même forme qu'en France. + +«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un +grenier très bas.[7] L'entrée, dans la rue, consiste en une porte à +plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre +de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie. +Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de +hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement effilées, qui +leur donnent une apparence entièrement arabe. + +[Note 7: Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des +étendoirs, appelés dans le pays _porchos_.] + +«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt +maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes +les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces +fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais +mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste +comme échantillon. + +«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de +six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres +dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela +m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de +ces fenêtres est aussi joli qu'original. + +«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt +une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui +forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avancé, +soutenu par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage de la +pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumière par les +longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la +masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel. + +«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé dans une cour, au +centre de la maison, et séparé de l'entrée sur la rue par un vestibule +où l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages +sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges. + +«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, les Majorquins +ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations +particulières. Tout en suivant la même distribution, ils ont apporté +dans les vestibules et dans les escaliers les changements de goût que +l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne +toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une +apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie. + +«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du +goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, même +lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage. +Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faïence peinte de +fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.» + +Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent +bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos +théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité. + +Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes +comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un +puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni +le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais +l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux, +peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y +tient évidemment la place de l'impluvium. + +Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de +jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs +majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère +de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez +le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant +peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française. + +Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles +majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort +embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait +Jacquemont en parlant des mÅ“urs indiennes, d'achever ma lettre en +latin. + +Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M. +Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais +fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à +Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie. +Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine +espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est +des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à +l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les +individus, que la disposition et l'ameublement des habitations. + +[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.] + +A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits +industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il +suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se +faire en un clin d'Å“il une idée de son caractère, pour se dire si elle +a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit +méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation. + +J'ai mes systèmes là -dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne +m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi +qu'il arrive à bien d'autres. + +J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien +rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand cÅ“ur, tout à +fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles, +n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette +demeure est une tête vide et un cÅ“ur froid. + +Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre +murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de +bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne +fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau. + +Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre +rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se +représenter la damnation éternelle, mon enfer serait certainement de +vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le +plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien +traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où pas un animal ne pénètre, +sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh! +périssent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la +condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat. + +Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de +la propreté, mais dans une excessive paresse, ou une économie +sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité, la _ménagère_ +sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette +propreté, dont je ne puis pas me passer non plus. + +Mais que dire et que penser des mÅ“urs et des idées d'une famille dont +le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prétexte de la +propreté? + +S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le disais tout à l'heure, +dans les inductions particulières, il est difficile de se tromper dans +les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son +costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans +son langage. + +Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entré +dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si +exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez +leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir +le cÅ“ur serré de déplaisir et d'ennui, rien qu'à voir les murailles +nues, les dalles tachées et poudreuses, les meubles rares et malpropres. +Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais un +livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes +ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est +l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces +d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé. + +Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose +de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au +Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen. + +Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent sans +rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte +individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque +sorte à notre vie humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de +maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent l'idée d'un nid +pour la famille, celles-là semblent des gîtes où les groupes d'une +population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit. +Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en était +généralement ainsi dans toute la Péninsule. + +Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'_atrium_ des palais +des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de +Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de bien-être. +Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans +l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé +uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme +d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues, +blanchies à la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits +de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut qu'on n'y +distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers, +bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents +ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton +à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très +haut et recouvertes de pagnes épaisses; de larges portes de bois de +chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique +portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé, +mais terni et rongé par le temps: tels sont les palais majorquins à +l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on +mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces +panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté. + +On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond +silence, la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de +l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent +avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les +parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison +sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant +qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de +sonnette du visiteur. + +Cette vie ne manque certainement pas de _caractère_, comme nous dirions +dans l'acception illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais, +si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y +deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction +d'esprit. + + + +II. + +Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja +(bourse) et le Palacio-Real. + +La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant, +leur premier roi chrétien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en +effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en +1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont elle est +entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur +d'ambre. + +Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand +effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable, +comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens comme le +plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de +dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres. + +Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du +portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au +milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce +vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur +trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du chÅ“ur on remarque +un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur +montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dévot, +aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux. + +[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces +méridionales.] + +Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à +celle de Barcelone, de même que leur Lonja est infiniment, selon eux, +plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point; +quant au premier, il est insoutenable. + +Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée +qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tête +de Maure en bois peint, coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de +l'orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une +longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang +impur du vaincu. + +On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés. +Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que +les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt +prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle +où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour +attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec +les nobles dévots du monde entier à cette époque. + +La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions +élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité +parfaite ni une simplicité pleine de goût. + +Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du +quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le +_Magasin Pittoresque_ l'a popularisée par un dessin fort intéressant, +publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste +salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité +élégante. + +Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs +qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée +du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes +publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins, +revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans +cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans +la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins +renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja, +quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes +souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel +des monnaies, sur le Grand-Canal. + +Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point +à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à +fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens +se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres +géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce +monument. + +Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on +remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation +d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en +France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons +et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de +sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après +avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent +les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs +constructions postérieures? + +[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de +décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la +chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment: + +«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de +très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans +leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres +précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte +de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes +armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur +disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi +seulement de quoi vivre.» + +L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de +la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, +occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les +approprier. + +C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le +cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, +Lauro, lui dit: + +«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on +m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un +repas et coucherez cette nuit.» + +«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»] + +Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort +pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus +sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien +de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé +de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes +sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange +gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer. + +Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine +général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M. +Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence: + +«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps +de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine +rencontre-t-on un siège. + +La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en +velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de +trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en +bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi +surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont +suspendus les portraits du roi et de la reine. + +C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette +ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les +officiers de la garnison, et les étrangers de considération.» + +Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous +avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette +salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre +compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup +sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé, +fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions +n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très +féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était +l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le +vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les +modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur, +pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins +un homme fort estimé et un prince fort affable. + +Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento, +ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui +des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement +de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses; +mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à +rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues +cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en +gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs +mains. + +Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la +collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces +illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un +_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant +les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série +très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par +l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais +consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne, +à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence. + +[Illustration] + +Le fort de Belver. + +«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé, +dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit +sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres, +s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque, +que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que +pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant +de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur +existence... + +«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école +espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la +maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées +étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent +accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.» + +Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de +Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des +personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus +importants par la richesse. + +Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter, +mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais +absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de +l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des +trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la +fable au milieu des perles. + +Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à +Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué +obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare +chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans +prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes +choses à Majorque que j'y ai été désappointé. + +[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux +d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.] + +[Illustration: Le château de Vademorosa.] + +Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que, +lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée +pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés, +et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins +habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau +surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant. +Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que +d'écrire sous une autre impression que la mienne propre. + +Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé +publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera +un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette +relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de +lui donner. + +Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de +cÅ“ur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur +Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir +considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère, +ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe +jamais entre leurs mains. + +Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses +intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte +de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du +chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un +vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en +fut, régi silencieusement par un prêtre. + +«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte +de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI. + +«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la +France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite +de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand +complet. + +«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort +curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les +miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art. + +«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec +leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris +ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et +languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a +appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En +le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_, +d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le +_fac-similé_ qu'on verra ci-après... + + «On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique + du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'Å“uvre de + calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste + a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric + Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende + en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa + ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati + di oro di marco._ + + «Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera + incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de + 1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits + de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.» + +En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une +scène affreuse se retrace à ma pensée. + +Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain +déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux +et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait +combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un +des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un +encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur +la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords! + +Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant +par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et +revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau +bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le +chapelain devint plus pâle que le parchemin. + +On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance! +Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits +souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus +noire que le Pont-Euxin. + +Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les +valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un +incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer +la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents. + +Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut +en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le +calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le +dommage. + +Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur +s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la +catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins +tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura +pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque. + +Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir +aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le +cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous +tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés +auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera +donc encore ici à mon ignorance. + + «Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de + médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du + moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre + affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée. + + «Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art + en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia, + ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup + de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs + pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de + l'Europe.» + +Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne +résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur +la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une +forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État +de l'Espagne. + +«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées +à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de +conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire +au moyen âge.» + +Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de +prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns +encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un +chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des +soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche. + +C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette +époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus +illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables. + +Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des +écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet +_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas, +_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire +scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements +tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen +âge. + +Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente +description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres +sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter. + +Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite +du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration +scientifique et politique. + +Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre +en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus +qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la +science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes. + + + +III. + +Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à +Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut +la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand. +L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en +prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de +Galatzo pour le tuer. + +Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier +lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait +souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent +qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de +débarquement. + +Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick +affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du +méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança +ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le +déguiser. + +M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra +en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui +lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils +voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago +répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu. + +En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don +Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres, +refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son +bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite, +M. Arago ne pouvait tenir. + +Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage, +le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais +répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il +n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer +prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une +chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et, +s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de +la forteresse se fermèrent sur lui. + +M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui +fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa +donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure +du méridien. + +Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo, +le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix +débarquer en France ou en Espagne. + +Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le +gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils +voulaient l'empoisonner. + +En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa +d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet, +et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation. + + * * * * * + +Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère +qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant +le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé +du style élégant et de la disposition originale de ses moindres +constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de +l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie +africaine. + +M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un +simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus +pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart +sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme +massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée. + +Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige +d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et +de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la +plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de +Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure +en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du +soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un +lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la +nuit. + +M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma. + +«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les +objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour +contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des +lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la +ville. + +«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante +haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont +l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà , des +groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, +des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin +apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes; +enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des +nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et +lumineux du ciel.» + +Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens +ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de +Saint-Dominique. + +Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se +trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse +fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette +hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de +niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de +Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et +la tour de l'Ange du Palacio-Real. + +[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de +Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore +il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur: +«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle +marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant +l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière +que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et +demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit +et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est +l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année, +les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et +du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour +les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais +elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On +ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma; +on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou +d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en +douze heures, à commencer au lever du soleil. + +«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure, +dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que +des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse +horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils +s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le +penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du +prodige. + +«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à +l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des +pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux +îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)] + +Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris, +où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et +là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus +prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque +mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été +un chef-d'Å“uvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque, +quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des +squelettes, attestent du moins la magnificence. + +C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une +source de regrets bien légitimes pour les artistes, que la destruction +de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix +ans, peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme de +cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette. + +Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait M. Marliani dans son +_Histoire politique de l'Espagne moderne_, déplorer le côté faible et +violent à la fois des mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue +qu'au milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était pas la +tristesse que les ruines inspirent ordinairement. La foudre était tombée +là , et la foudre est un instrument aveugle, une force brutale comme la +colère de l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les éléments +et préside à leurs apparents désordres sait bien que les principes d'une +vie nouvelle sont cachés dans la cendre des débris. Il y eut dans +l'atmosphère politique de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent, +quelque chose d'analogue à ce besoin de renouvellement qu'éprouve la +nature dans ses convulsions fécondes. + +Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques mécontents avides +de vengeances ou de dépouilles aient consommé cet acte de violence à la +face de la population consternée. Il faut beaucoup de mécontents pour +réduire ainsi en poussière une énorme masse de bâtiments, et il faut +qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle +voie ainsi accomplir un décret contre lequel elle protesterait dans son +cÅ“ur. + +Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée du sommet de ces +dômes fit tomber de l'âme du peuple en sentiment de crainte et de +respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base; et +que chacun, sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystérieuse +et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un mélange de courage et +d'effroi, de fureur et de remords. Le monachisme protégeait bien des +abus et caressait bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en +Espagne, et sans doute plus d'un démolisseur se repentit et se confessa +le lendemain au religieux qu'il venait de chasser de son asile. Mais il +y a dans le cÅ“ur de l'homme le plus ignorant et le plus aveugle quelque +chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère +une mission souveraine. + +Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses sueurs ces +insolents palais du clergé régulier, à la porte desquels il venait +recevoir depuis des siècles l'obole de la mendicité fainéante et le pain +de l'esclavage intellectuel. Il avait participé à ses crimes, il avait +trempé dans ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition. +Il avait été complice et délateur dans les persécutions atroces dirigées +contre des races entières qu'on voulait extirper de son sein. Et quand +il eut consommé la ruine de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il +eut banni ces Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur, +il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. Il eut la +persévérance et la piété de ne pas s'en prendre à ce clergé, son +ouvrage, son corrupteur et son fléau. Il souffrit longtemps, courbé +sous ce joug façonné de ses propres mains. Et puis, un jour, des voix +étranges, audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience +des paroles d'affranchissement et de délivrance. Il comprit l'erreur +de ses ancêtres, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misère, +et malgré l'idolâtrie qu'il conservait encore pour les images et les +reliques, il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à son +droit qu'à son culte. + +Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta tout d'un coup le +dévot prosterné, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre +les objets de l'adoration de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni +le mécontentement des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le +mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre timidité. + +Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense ce jour-là . Il +accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même les moyens de revenir sur +sa détermination, comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise +ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les reprendre. + +Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la peine d'être prononcé +à propos de tels événements), si ce que j'ai appris de son existence +politique m'a été fidèlement rapporté, ce serait plutôt un homme de +principes qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus bel éloge +qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'État aurait trop +présumé de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains +jours, et trop douté en de certains autres, de ce qu'il mirait, pris +parfois des mesures intempestives ou incomplètes, et semé son idée sur +des champs stériles où la semence devait être étouffée ou dévorée, +c'est peut-être une raison suffisante pour qu'on lui dénie l'habileté +d'exécution et la persistance de caractère nécessaires au succès +immédiat de ses entreprises; mais ce n'en est pas une pour que +l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait +ordinairement, ne le signale un jour comme un des esprits les plus +généreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne[13]. + +[Note 13: Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a +inspiré M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête +de la critique de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui +refuser, ce dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont +rarement trouvées dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est +une foi vive dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à +la cause de la liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un +élan sincère vers les idées progressives et même révolutionnaires pour +opérer les réformes que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande +tolérance, une grande générosité envers ses ennemis; c'est enfin un +désintéressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute +occasion sacrifier ses intérêts à ceux de sa patrie, et qu'il a porté +assez loin pour être sorti de ses différents ministères sans un ruban à +sa boutonnière... Il est le premier ministre qui ait pris au sérieux la +régénération de son pays. Son passage aux affaires a marqué un progrès +réel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut +pas la force d'abolir la censure, mais il eut la générosité de délivrer +la presse de toute entrave en faveur de ses ennemis contre lui-même. Il +soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique; +et quand une opposition violente s'éleva contre lui du sein des cortès, +soulevée par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'âme pour +respecter la liberté du député dans le fonctionnaire public. Il déclara +à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que de signer la +destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits et qui +était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donné par +M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce genre +aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples de +cette vertueuse tolérance.» (_Histoire politique de l'Espagne moderne, +par M. Marliani.)] + +Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de +Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom, et qu'il n'était +peut-être pas sans inconvénient pour nous de le prononcer avec éloge et +sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques +du moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni goût ni +intelligence, il y avait un jugement synthétique que je pouvais porter +sur les hommes et même sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il +n'est pas si nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître +directement une nation, d'en avoir étudié à fond les mÅ“urs; et la vie +matérielle, pour se faire une idée droite, et concevoir un sentiment +vrai de son histoire, de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me +semble qu'il y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande +ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, et à laquelle +se rattachent tous les fils de leur histoire particulière. Cette ligne, +c'est le sentiment et l'action perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut, +de la perfectibilité, que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à +l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. Les +hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti et pratiqué plus ou moins +à leur manière, et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide +révélation, et qui ont frappé les plus grands coups dans le présent pour +hâter le développement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont +presque toujours le plus mal jugés. On les a flétris et condamnés sans +les connaître, et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur travail +qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques déceptions +passagères, quelques revers incompris les avaient fait descendre. + +Combien de noms fameux dans notre révolution ont été tardivement et +timidement réhabilités! et combien leur mission et leur Å“uvre sont +encore mal comprises et mal développées! En Espagne, Mendizabal a été +un des ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le plus +courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte qui marque sa courte +puissance d'un souvenir ineffaçable, la destruction radicale des +couvents, lui a été si durement reproché, que j'éprouve le besoin +de protester ici en faveur de cette audacieuse résolution et de +l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et la mit en +pratique. + +Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la +vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies, et qui, elles +aussi, semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la +vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le respect +des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de +barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau +est inutile, et qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des +usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras populaire est +une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive, +tout aussi émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une +administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la +destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou +d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef +politique qui, dans un jour décisif et périlleux, sacrifie l'art et la +science à des biens plus précieux, la raison, la justice, la liberté +religieuse, et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour +la pompe catholique et son respect pour ses moines, trouve assez de +cÅ“ur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'Å“il, font comme +l'équipage battu de la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à +la mer. + +Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont +nous déplorons la chute sont des cachots où a langui durant des siècles, +soit l'âme, soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes +qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde, +célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de hochets dorés et de férules +ensanglantées, l'âge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien +beaux vers de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la +révolution française. Cette pièce se termine par une pensée très-neuve +en poésie, comme en politique: + + «Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la + charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!» + +Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, oserai-je +transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains? +Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence, +là où il s'agit pour lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet +en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances? Puisse ce +fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche +nomenclature d'édifices que je viens de faire! + + + +IV. + +LE COUVENT DE L'INQUISITION. + +Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes se rencontrèrent à +la clarté sereine de la lune. L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre +courbé sous le poids des années, et pourtant celui-là était le plus +jeune des deux. + +Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; car la nuit était +avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait lugubre et lente au clocher +de la cathédrale. + +Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole: + +«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible +et brisé: n'attends rien de moi non plus, car je suis pauvre et nu sur +la terre. + +--Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui +m'attaquent, et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les +voleurs. + +--Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi donc as-tu +tressailli tout à l'heure à mon approche? + +--Parce que je suis un peu superstitieux, comme tous les artistes, et +que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus, +et dont nous foulons les tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu +également frémi à mon approche? + +--Parce que je suis très-superstitieux, comme tous les moines, et que je +t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renfermé vivant +dans les tombes que tu foules. + +--Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et +vainement cherchés sur le sol de l'Espagne? + +--Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté du soleil; mais, dans +les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton +attente est remplie; que veux-tu faire d'un moine? + +--Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses traits dans ma +mémoire, afin de les retracer par la peinture; recueillir ses paroles, +afin de les redire à mes compatriotes; le connaître enfin, pour me +pénétrer de ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand dans la +personne du moine et dans la vie du cloître. + +--D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu te fais de ces +choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination des papes est abattue, +les moines proscrits, les cloîtres supprimés? + +--Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers le passé, et des +imaginations ardentes frappées de la poésie du moyen âge. Tout ce qui +peut nous en apporter un faible parfum, nous le cherchons, nous le +vénérons, nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon père, que nous +soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous +haïssons ce peuple brutal qui souille et brise tout ce qu'il touche. +Bien loin de ratifier ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous +efforçons dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos théâtres, dans +toutes nos Å“uvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions, +et de ranimer l'esprit de mysticisme qui engendra l'art chrétien, cet +enfant sublime! + +--Que dis-tu là , mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays +libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le présent? Ils ont +tant de choses nouvelles à chanter, à peindre, à illustrer! et ils +vivraient, comme tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux? +Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une inspiration riante +et féconde, lorsque Dieu, dans sa bonté, leur a fait une vie si douce et +si belle? + +--J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut être telle que tu le +la représentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des +faits politiques, et les questions sociales nous intéressent encore +moins. Nous chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour +de nous. Les arts languissent, l'inspiration est étouffée, le mauvais +goût triomphe, la vie matérielle absorbe les hommes; et, si nous +n'avions pas le culte du passé et les monuments des siècles de foi pour +nous retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que nous gardons +à grand'peine. + +--On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain n'avait porté aussi +loin que dans vos contrées la science du bonheur, les merveilles de +l'industrie, les bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé? + +--Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on n'avait puisé dans les +richesses matérielles un si grand luxe, un tel bien-être, et, dans la +ruine de l'ancienne société, une si effrayante diversité de goûts, +d'opinions et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a pas +dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre heureux, nous ont +avilis et dégradés, on ne t'a pas dit toute la vérité. + +--D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes les sources du +bonheur se sont empoisonnées sur vos lèvres, et ce qui fait l'homme +grand, juste et bon, le bien-être et la liberté, vous a faits petits et +misérables? Explique-moi ce prodige. + +--Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement +de pain? Si nous avons perdu la foi, tout ce que nous avons acquis +d'ailleurs n'a pu profiter à nos âmes. + +--Explique-moi encore, mon fils, comment vous avez perdu la foi, alors +que, les persécutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu +élargir vos âmes et lever vos yeux vers la lumière divine? C'était +le moment de croire, puisque c'était le moment de savoir. Et, à ce +moment-là , vous avez douté? Quel nuage a donc passé sur vos têtes? + +--Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. L'examen n'est-il +pas incompatible avec la foi, mon père? + +--C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! si la foi est compatible +avec la vérité. Tu ne crois donc à rien, mon fils? ou bien tu crois au +mensonge? + +--Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas assez pour +donner à l'âme une force, une confiance et des joies sublimes? + +--Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. Il y a donc encore +chez vous quelques hommes heureux? Et toi-même, tu t'es donc préservé de +l'abattement et de la douleur? + +--Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, les plus +indignés, les plus tourmentés des hommes; car ils voient chaque jour +tomber plus bas l'objet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants +pour le relever. + +--D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent périr les arts au +lieu de les faire revivre? + +--C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il n'y a plus d'art +possible. + +--Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi une religion? Tu te +contredis, mon fils, ou bien je ne sais pas te comprendre. + +--Et comment ne serions-nous pas en contradiction avec nous-mêmes, ô mon +père! nous autres à qui Dieu a confié une mission que le monde nous +dénie, nous à qui le présent ferme les portes de la gloire, de +l'inspiration, de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans le passé, +et d'interroger les morts sur les secrets de l'éternelle beauté dont les +hommes d'aujourd'hui ont perdu le culte et renversé les autels? Devant +les Å“uvres des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler +nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; mais +lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, et qu'un monde incrédule et +borné souffle sur nous le froid du dédain et de la raillerie, nous ne +pouvons rien produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée +meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière. + +Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait son visage +triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise +naïve et bienveillante. + +--Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment de silence, en +s'arrêtant près de la balustrade massive d'une terrasse qui dominait la +ville, la campagne et la mer.» + +C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère riche de fleurs, +de fontaines et de marbres précieux, aujourd'hui jonché de décombres et +envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur +et de rapidité sur les ruines. + +Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans sa main, et la jeta +loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit: + +«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point dangereuse. Mon +fils, cette ronce que tu touches sans ménagement et qui te blesse, c'est +l'emblème de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. +Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels, +et s'installent sur les débris des antiques splendeurs de ce monde. Vois +avec quelle sève et quelle puissance ces herbes folles ont rempli +les parterres où nous cultivions avec soin des plantes délicates et +précieuses dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même les hommes +simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles +ont repris leurs droits, et ont étouffé cette plante vénéneuse qui +croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition. + +--Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec elle les +sanctuaires de l'art chrétien et les Å“uvres du génie? + +--Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, vivace et +rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs fondements ces cloîtres +où sa racine était cachée. + +--Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui croissent à la place, en +quoi sont-elles belles et à quoi sont-elles bonnes?» + +Le moine rêva un instant et répondit: + +«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans doute vous ferez un +dessin d'après ces ruines? + +--Certainement. Où voulez-vous en venir? + +--Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons +sur les décombres, et qui se balancent au vent, ou bien en ferez-vous +un accessoire heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans un +tableau de Salvator Rosa? + +--Elles sont les inséparables compagnes des ruines, et aucun peintre ne +manque d'en tirer parti. + +--Elles ont donc leur beauté, leur signification, et par conséquent leur +utilité. + +--Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; asseyez des +mendiants et des bohémiens sur ces ruines, elles n'en seront que +plus sinistres et plus désolées. L'aspect du tableau y gagnera; mais +l'humanité, qu'y gagne-t-elle? + +--Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une grande leçon. Mais vous +autres artistes; qui donnez cette leçon-là , vous ne comprenez pas ce +que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de +l'herbe qui pousse. + +--Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait vous répondre que +vous ne voyez dans cette catastrophe que votre prison détruite et votre +liberté recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent n'était +pas de votre goût. + +--Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de l'art, et de la poésie +jusqu'à vivre ici sans regret? + +--Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle vie du monde. Oh! +que ce couvent devait être vaste et d'un noble style! Que ces vestiges +annoncent de splendeur et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir +ici, le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la mer, +lorsque ces légères galeries étaient payées de riches mosaïques, que +des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre, et qu'une +lampe d'argent s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire! +De quelle paix profonde, de quel majestueux silence vous deviez jouir +lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une +invincible enceinte, et qu'on se signait en baissant la voix chaque +fois qu'on passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût voulu +pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues et toutes les +ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme +et l'oubli du monde entier, à la condition d'y rester artiste et d'y +pouvoir consacrer dix ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on +eût poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on eût vu placer +sur un autel, non pour y être jugé et critiqué par le premier ignorant +venu, mais salué et invoqué comme une digne représentation de la +Divinité même! + +--Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles sont pleines +d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. Dans cet art dont tu parles +avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et +l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de te +grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à +cet art égoïste sans croire à aucune religion ni à aucune société. Mais +peut-être n'as-tu pas mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire; +peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et +de terreur. Viens avec moi, et peut-être ce que je vais t'en apprendre +changera tes sentiments et tes pensées. + +À travers des montagnes de décombres et des précipices incertains et +croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au +centre du monastère détruit; et là , à la place où avaient été les +prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un +massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche et la pioche +avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse croûte +de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du sein de +la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes des autres +par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient sur leurs voûtes +lugubres. + +«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas +des puits, ce ne sont pas même des tombes; ce sont les cachots de +l'inquisition. C'est là que, durant plusieurs siècles sont péri +lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant +Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, soit +inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir une pensée différente +de celle de l'inquisition. + +«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, des artistes +même. Ils avaient de vastes bibliothèques où les subtilités de la +théologie, reliées dans l'or et la moire, étalaient sur des rayons +d'ébène leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant +l'homme, ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa pensée, +ils le descendaient vivant et le tenaient caché dans les entrailles +de la terre. Ils avaient des vases d'argent ciselés, des calices +étincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or +et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli +de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient +vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux +cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour +qu'on en met à élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable, +son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe. + +«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce que c'est que +le cloître. Férocité brutale d'un côté, de l'autre lâche terreur; +intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles, voilà ce que c'est que +l'inquisition. + +«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la +main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures +qu'elle a ébranlées ou ternies, faut-il replacer la dalle du sépulcre +sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs +bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?» + +L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner +curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte +que la volonté humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre +l'horrible désespoir d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se +fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut +remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées +peser sur son âme; ses membres frémirent, l'air manqua à sa poitrine, +il se sentit défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il +s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était resté à l'entrée: + +«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à sortir d'ici! + +--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu +éprouves en regardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête, +imagine comment je l'éprouvai lorsque je revis le soleil après dix ans +d'un pareil supplice! + +--Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en se hâtant de marcher +vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipée +sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté +là un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne +croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites, d'aussi +profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et +s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai vu aussi +les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait +frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le +sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai +eu là que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot +où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se +présente à l'esprit. O mon Dieu! être là et ne pouvoir mourir! + +--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant sa tête chauve et +flétrie; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage +mâle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un +vieillard. + +«Comment je méritai et comment je supportai ma lente agonie, il +n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en ai plus besoin, heureux +et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et +ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des +moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais, +puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces +émotions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son Å“uvre. + +«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais +tout à l'heure pleurer le passé, et parmi lesquelles je reviens chaque +nuit me prosterner pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie +seront animés peut-être d'une pensée plus haute que celle d'un lâche +regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments, qui sont pour +les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de +rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, et souvent +ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé, tu as vu +à Gènes un pont jeté sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et +pesante église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité +d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans +un temple avec les dévots de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces +pyramides d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage des +nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents +pour satisfaire la soif inextinguible des divinités barbares. Mais vous +autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans les Å“uvres +de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans +vous pénétrer de l'idée dont cette Å“uvre est la forme. Ainsi votre +intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre cÅ“ur +repousserait s'il en avait conscience. + +«Voilà pourquoi vos propres Å“uvres manquent souvent de la vraie couleur +de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans +les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement +d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre. + +--Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je +ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse +s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de +notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse +superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités de la +Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs +formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins, +nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet; +enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de +l'école de Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes, +de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les +yeux qu'un monceau de pierres. + +--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits +divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les +Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y +croyaient déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des +sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à -dire à vous-mêmes! +vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est +palpable et vivant pour vous.» + +«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à +retracer le jour de ma délivrance; j'aurais représenté des hommes hardis +et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre, +pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer, +et relevant de la dalle fétide des spectres à l'Å“il terne, au sourire +effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, +la lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées, +et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps que le +Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du +peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'Å“uvre +de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les +anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de +tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux +qu'il ne le fut jamais avant sa chute. + +[Illustration: Armoiries.] + +«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges +futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en +voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle +j'écrirais ceci sur la pierre consacrée: + +«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet +autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et +au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinaires, +abominables au Dieu de miséricorde.» + + + +V. + +Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison +de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de +quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de +prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est +bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour la _licence +poétique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire. + +Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain +fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une +paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, _la fleur +de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti +que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était +un homme dans la force de l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières +enjouée. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint +office. + +A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset +de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au +préalable, un pompeux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en +relation à Majorque: + +On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique des +peintures qui rappellent la barbarie exercée autrefois sur les juifs. +Chacun des malheureux qui ont été brûlés est représenté dans un tableau +au bas duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il fut +victime. + +«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés, +formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de +Palma, sous la ridicule dénomination de _chouettes_, avaient en vain +offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments +affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait... + +[Illustration: Armoiries. (Page 27.)] + +«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le +cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes +peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces +tableaux plusieurs marqués d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il, +les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au +vent. + +«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le cÅ“ur navré et l'esprit +frappé de cette scène. + +«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755 +par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualités et +délits des malheureux sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en +1691. + +«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une +femme, brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts, +pour le même délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps +avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées +au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de +mahométisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus +de judaïsme, brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper. +Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et étrangers, +accusés de judaïsme, d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons, +après s'être rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.» + +Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de l'inquisition non +moins horrible. + +M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte: + +«Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement +condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs +biens confisqués et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et +incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, tant +ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics ni +honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à +celles qui en dépendent, ni or ni argent, perles, pierres précieuses, +corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des +armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois +et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office, +sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition +s'étendant, pour les femmes condamnées au feu, à leurs fils et à leurs +filles, et pour les hommes jusqu'à leurs petits-fils en ligne masculine, +condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie, +ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des +fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras +séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effacera ou +raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures, ou +armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de +manière _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mémoire +de leur sentence et de son exécution_.» + +Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre époque, et +quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations +de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette +race infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de +l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du +décret de Mendizabal. + +Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de +l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs d'une découverte assez +curieuse, dont tout l'honneur revient à M. Tastu, et qui eût fait, il +y a trente ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, d'un +cÅ“ur joyeux, portée au maître du monde, sans songer à en tirer parti +pour lui-même, supposition qui est bien plus conforme que l'autre à son +caractère d'artiste insouciant et désintéressé. + +Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La +voici telle qu'elle a été remise entre mes mains, avec l'autorisation de +la publier. + + +COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE, + +A PALMA DE MALLORCA. + +Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de +l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. Il était originaire de la +Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier à la conquête de la grande +Baléare, en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion +remarquable; ce qui lui donnait auprès du _Conquistador_, de ses nobles +compagnons, et des soldats même, une puissante autorité. Il haranguait +les troupes, célébrait le service divin, donnait la communion aux +assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient à cette +époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et +le père Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans +priaient, dit-on après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra. + +L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à Toulouse des +mains de son ami Dominique: il fut envoyé par lui à Paris avec deux +autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui +qui établi à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une +donation que lui fit le procureur du premier évêque de Mallorca, D. J. +R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231. + +Une mosquée et quelques toises de terrain qui en dépendaient servirent +à la première fondation. Les frères prêcheurs agrandirent plus tard +la communauté, au moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de +marchandises, et des donations assez fréquentes qui leur étaient faites +par les fidèles. Cependant le premier fondateur, frère de Michel de +Fabra, était allé mourir à Valence, qu'il avait aidé à conquérir. + +Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas +que celui-ci fût de la famille du père Michel, son homonyme; on sait +seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard ceux +de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres +des rois d'Aragon. + +Le couvent et son église ont dû éprouver bien des changements avec le +temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses +parties des monuments ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un +riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; mais plus +loin, faisant partie du monument, ces arches brisées, ces lourdes clefs +de voûte gisantes sur les décombres, vous annoncent que des architectes +autres que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé par là . + +Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que quelques palmiers +séculaires, conservés à notre instante prière, nous avons pu déplorer, +comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine +et de Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût seule +présidé à ces démolitions faites sans discernement. + +En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir tomber les +convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le convent de Saint-François qui +bordait en la gênant la _muralla de Mar_ à Barcelone; mais, au nom de +l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme +monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de +Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens +de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit +cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des +archives du couvent? On y lisait, après les noms de N. Cotoner, grand +maître de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La +Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent, +appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions. + +Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais +ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intérêt que nous prenions +à ces ruines, à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout +homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa de nous indiquer +la tombe armoriée des _Bonapart_, ses aïeux, car telle est la tradition +mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques +recherches à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous n'avons pu y +donner le temps et l'attention nécessaires pour les compléter. + +Nous avons retrouvé les armoiries des _Bonapart_, qui sont: + +Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, deux, deux et +deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, au chef d'or, chargé d'un +aigle naissant de sable; + +1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses +renfermées dans la bibliothèque de M. le comte de Montenegro, nous avons +pris un _fac-similé_ de ces armoiries; + +2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau +d'exécution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon, +et dans lequel on trouve, à la date du 15 juin 1549, les preuves de +noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi +les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, qui était de la +maison de _Bonapart_. + +Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la +couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés deux actes à la date de +1276, relatifs à des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine +provençale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la +même époque, l'altération mallorquine, serait devenu _Bonapart_. + +En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'île de Corse en +qualité de _régent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est +à lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on +a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman, +_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On +sait que les membres de la famille de Napoléon signaient indifféremment +_Bonaparte_ ou _Buonaparte_. + +Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts quelques années +plus tôt, auraient pu acquérir, s'ils avaient servi à démontrer à +Napoléon, qui tenait tant à être Français, que sa famille était +originaire de France? + +Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, la découverte de +M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au +chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je +procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter. + +Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de +l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées +(j'en demande bien pardon à la mode), n'est pas un si grand prince, mais +qui, de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se +faire adopter par la France, et la postérité ne lui demandera pas si ses +ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais +l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette +race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit, un +fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les +générations antérieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes +d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi +d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir +compte, comme de monuments très-significatifs, pourraient bien jeter +quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens +Bonaparte. + +En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de +ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel +parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est +ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune? +Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de +superstition, et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il +donc connaissance de son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à +la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses +aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de +voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes. + +BONAPART. + +(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles +de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista de +Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte de +Montenegro Le MS. est du seizième siècle.) + +Mallorca, 20 septembre 1837. + +M. TASTU. + +PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549. + + + +Nº 1. + +FORTUNY. + +SON PARE, SOLAR DE MALLORCA + +FORTUNY. + +Son père, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus +negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable, +deux, deux et un. + + + +Nº 2. + +COS. + +SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS. + +Sa mère, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant +una flor de lliri sobre lo cap, del mateix. + +Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de lis de même. + + + +Nº 3. BONAPART. + +SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA. + +BONAPART. + +Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca. + +Ici manquait l'explication du blason: les différences proviennent +de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il +décalquait; d'ailleurs il a manqué d'exactitude. + + + +Nº 4. GARI. + +SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA. + + +GARI. + +Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca. + +Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, en dos, y una; +segon blau, ab très faxas ondeades, de plata. + +Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois +fasces ondées, d'argent. + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + +I. + +Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, par une matinée +sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au +milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir +de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines +fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt +boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides et frais, et partout +cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien. + +Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne +s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères +de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un +certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se +vantent d'avoir soumis tout leur territoire. + +Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; car rien n'est +plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils +veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchés, +échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de +joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes +choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier +pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant +s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et +s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de +gros rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bord du +torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une ferme +jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme +une vigie pour guider le voyageur dans la solitude. + +La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre +et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans +les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques, la nature, livrée +à de trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la main de +l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour +subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses +propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un +ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la +rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace, +le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage; et +quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île, +l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui +doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane, où, dans +les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces +d'Atala ou de Chaclas. + +Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère +aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins +très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas; mais praticables +aux voitures, vous allez en juger. + +La voiture _à volonté_ du pays est la _tartane_, espèce de +coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune +espèce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet à quatre places, +portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues +solides, de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un demi-pied +de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser +quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux +abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de +siège, les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre +les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les +cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, et +d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point +mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque +effroyable secousse qu'il reçoive; et il ne s'interrompt que pour +proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son +cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou à grimper quelque +muraille de rochers. + +Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, fondrières, haies +vives, fossés, se présentent en vain; on ne s'arrête pas pour si peu. +Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin. + +Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure +de mauvais goût, et vous demandez à votre guide quelle mouche le +pique.--C'est le chemin, vous répond-il.--Mais cette rivière?--C'est le +chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours +le chemin.--A la bonne heure! + +Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti, de +bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous +auriez infailliblement les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu, +et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle. + +Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de +balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et +peut-être à l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les +bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la +montagne et l'autre dans le ravin. + +On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les autres ne tenir +aucun compte: pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas +toujours; mais, quand on verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait +éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route +d'Establiments, et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé +d'horribles douleurs à la tête, qui ne refroidissent pourtant pas son +désir de retourner à Majorque. + +Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les +nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée, +quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les +obstacles. Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces lourdes +machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et +solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable +audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques +contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures. + +Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante +jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca: +«En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente +el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de +precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de +Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc. + +Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais, +ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou +deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le +cas échéant, il faut dételer les bÅ“ufs de la charette ou les chevaux +de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons, +souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables +contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps, +le voyageur, retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise +majorquine: _mucha calma_, pour son édification particulière. + +Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs +routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a +que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la +Chartreuse à Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route +différente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer +par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin +qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé. + +De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues +majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois +heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la +troisième, on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie +(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais très-étroite, +horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin. + +Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; mais c'est en vain +que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain +que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le cÅ“ur +de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins +leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes, +le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes +d'herbes et de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé +de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier. + +Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à terre; car aucune +charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à +l'Å“il par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, +et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de +beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de +plus mélancolique en même temps, que ces perspectives où le chêne vert, +le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs +nuances variées en berceaux profonds; véritables abîmes de verdure, +où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse +somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain +détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un +mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi +cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se +penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la +vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen, +je ferme les yeux, et je revois comme dans un rêve cette montagne +verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel +rose. + +La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés +jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au +nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le +monastère. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'âpreté +de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un +vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue, et auquel +une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur +divers plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra. + +Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond +incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans +de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces +gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre +taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de +beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de +la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en +dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone. +Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas, +à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent +tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux, +côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute +saison. + +La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au +nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce +jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des +bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient. +De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés. +Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible +ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense +plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan +par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au +profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et +au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des +nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'Å“il distingue +encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres, +fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de +plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux, +c'est la plaine; et à cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne +commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme, on +croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au +retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée +trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective +éblouissante. + +C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à +désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent +rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails +infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues +profondeurs, tout est là , et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne +suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'Å“uvre de Dieu; et s'il +fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer +une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et +l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de +bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble +qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle +création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je +m'imagine d'après l'emphase de leur forme. + +Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces +heures de contemplation passées à la Chartreuse. Il me venait bien +des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule +d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné +de bons yeux! + +Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles +sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession +est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et +la loi qui préside à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement. +C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en +général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des +pâtres pour la beauté de leurs montagnes. + +Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard +descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et hâtait la +chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. +Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne +de gauche, et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle +de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier, +lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers, +ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crêtes +d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs +obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient +leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes de dattes de nos +palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre, +coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée +des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un +paysage d'hiver. + +La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la règle des +chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au +décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant +moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres, +celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à -dire +considéré comme domaine de l'État. L'État majorquin, ne sachant comment +utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils +achevassent de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes qui +voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité +extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter, +peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient +de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les +empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le +dirai ci-après; mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais Å“il +notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables. + +Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, durant les +chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent +chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus +frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver +le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la Chartreuse +avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le +sacristain et la Maria-Antonia. + +La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge qui était venue +d'Espagne pour échapper, je crois, à la misère, et qui avait loué une +cellule pour exploiter les hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule +était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que +la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie +femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née, +ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs +patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle +avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser, +d'un air outragé, et presque en se voilant la face, toute espèce de +rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour +l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir +l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit +de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un +crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre +disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez +elle votre servante et votre marmite. + +Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage, et +prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai +jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour +puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier +plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à +la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été +une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait +désintéressé dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la +Catalina, cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet +de chambre; et la _niña_, petit monstre ébouriffé qui nous servait de +groom, aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de +l'Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter: les +deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la +petite répondant _amen_, tout en escamotant avec une dextérité sans +égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à +faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais +lorsque les plaies interceptèrent fréquemment les communications avec +Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la +Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes +forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton +pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur +mon chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner +du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de +poisson, pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux +de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes. + +Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux +chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs +du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était +atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita qui avait +passé quelques mois avec ses parents à la Chartreuse, et il disait pour +s'excuser, qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges +en peinture. Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait des +prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent +les gens de sa classe, il avait un pantalon européen et des bretelles +qui certainement donnaient dans l'Å“il des filles de l'endroit. Sa sÅ“ur +était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le +couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le +village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la +Maria-Antonia, qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait +pas d'appétit. + +Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour +reprendre sa robe jadis blanche, et réciter tout seul ses offices en +grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la +guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on le +voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte +noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des +opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes. +C'était un vieillard très méfiant. Ne se plaignant de rien, et priant +peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte +inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son +chiendent à prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir +été relevé de son vÅ“u de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de +la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la +porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes +médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui +craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et +si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander +ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un +chartreux à la Chartreuse. + +Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture, mais +c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement +construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de +taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette +vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans +le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses +accolées l'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules +composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur un des côtés +du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles. +Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour +prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de +dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de +saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je +le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de +ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers +dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore +en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les +siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une +fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant +tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces +voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une fraîcheur qui pouvait bien +faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les +jours brûlants de la canicule. + +La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel règne un petit +préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout +à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines, +est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté +contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions +y trouver des orgues; nous avions oublié que la règle des chartreux +supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et +un plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en +belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement +disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et +les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs +nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné +attestent une habileté dans la main-d'Å“uvre qu'on ne trouve plus en +France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution +consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île, +m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession +à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était +certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant +venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc, +il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve +et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons. +Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya +représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre +chambre, le scandalisèrent un peu; mais ayant aperçu la _Descente de +croix_ gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé dans une +contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait: «Il n'y +a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois, +d'aussi beau et d'aussi _naturel_.» + +Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et +les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le +jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son +travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche +entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne +l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins +le sont avec les étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule, +quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les rapports +qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux, +et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets +d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus +bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon +nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'était un verre de +cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont +certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les +besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou +d'un Cafre. + +Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet +d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint +Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en +étaient remarquables: les mains, admirablement étudiées, avaient un +mouvement d'invocation pieuse et déchirante; l'expression de la tête +était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était +l'Å“uvre d'un ignorant; car la statue placée en regard, et exécutée par +le même manÅ“uvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait +eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation +religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute +que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec +un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification +de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette +philosophie du passé est debout dans la solitude. + +L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau, +communique à celui-ci par un détour fort, simple que, grâce à mon peu de +mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement +dans le troisième cloître. + +Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il +est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'Å“il +charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien +cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que +le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne devait disputer sa +mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par +le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie +de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir +incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre +où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et +les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres +noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu +la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre +qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux +laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être +déjà plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son +dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier +nain (_chamaerops_) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes +enfants, et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son +espèce. + +Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes chapelles des +chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées, et le +sacristain ne les ouvre à personne, circonstance qui piquait beaucoup +notre, curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans nos +promenades, nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de +sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans +ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à +Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière. + +Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres. +Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne +tiennent plus à rien, et quand nous les traversions le soir par un +gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait +pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un +fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix +lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces +galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course précipitée +des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le +sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient +tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis de grands +brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui, +pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient +invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour +nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille +autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans +mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le +plus romantique de la terre. + +Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité une bonne fois, ce +que je n'avais vu qu'en rêve, ou dans les ballades à la mode, et dans +l'acte des nonnes de _Robert le Diable_, à l'Opéra. Les apparitions +fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à +l'heure; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant +moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en +général. + +A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la +partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que +bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une +petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres +constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des +retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires; plusieurs petites +cours entourées d'étables pour la bétail de la communauté, des logements +pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme +on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno. + +Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la +montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et +nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne +sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs +abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si +récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le +pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos +cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs, jusque +dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire +des _oremus_, étaient encore lisibles. + +Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures, +nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards +plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien +rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du +supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices religieux de +la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au +milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de +saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux. +L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés +n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de +fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient +encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets +contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui +envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient aux +petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque. + +Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien +plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées. +Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée +rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils +espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui +sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme +des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes; +et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un +tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient perdus +pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la +superstition entrait peut-être bien pour quelque chose. + +Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, consacrées à un +culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination, +et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y +conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs +fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait; +elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les +combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le +soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je +n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte +de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés, +et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus +qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai +conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière. + +[Illustration: Costumes majorcains.] + +Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous +eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les +ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui +le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il +était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des +cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin, où était suspendu +un long rosaire, appelant les moines, dans ses déclamations avinées, et +priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu +de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là surtout qu'il venait +rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. Il entrait chez +la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs +sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son +brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de +politesses et de ruses; car le sacristain n'était pas très-brave, et +craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à +notre porte à des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en +vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait tomber aux +pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre +porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son +chapelet dans l'autre. + +Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme +à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par +ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on +avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la +double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siégé +autrement formidable; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un +malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était +pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_, +car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de +l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un +saint homme qui n'en manquait aucune. + +[Illustration: Serano de Palma.] + +Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que +je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je +ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec +continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître, +pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre +comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans +interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur +des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, +et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient, +un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien +moins que Lucifer en personne, accompagné de toute sa cour, un maître +diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui +un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des queues de cheval, +des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères, +en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces +vilains gnômes. Après les confessions que je viens de faire, je puis +avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps +après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de +volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, +à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une +apparence vraiment surnaturelle. + +C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui +fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la +cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange, qui accompagnait leur marche +était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques +sales et hideux, jouaient en même temps, et non sur un rythme coupé et +mesuré, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable à +celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent +leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le +supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils +l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une _coplita_ sur +une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais; +puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou +quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en +se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale, +qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à +de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère +très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et +traînantes dans leur plus grande animation. + +Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait +des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes +majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est +de type et de tradition arabes[14]. + +[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, par une +nuit tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence +extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord, +excepté le timonier, qui pour résister au danger d'en faire autant, +chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût +dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart, ou qu'il était à +demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son +chant était des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations +en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au +hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise. +C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation +nonchalante de la voix, où la pensée avait peu de part, mais qui suivait +le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à +une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et +monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.] + +Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec +beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de +farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth +daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat. +Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa +personne, de me parler en français, et, voulant me demander si je me +plaisais à la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par +le mot français _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un léger +contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes +les langues. + +Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans +la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de +papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre. +L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce +de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à +jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de +l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi +encore. + +Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche +tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant, avec une +assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser +presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait +inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et +silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des +Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, avec sa cape de moine et +son grand bâton noir à tête d'argent. + +Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces +grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent +les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et +continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit +de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoir en +chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller +à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration +universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place +qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure +du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et +très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière +espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus +risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps +captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces +messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge. + +Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les +costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les +femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, +appelée _rebozillo_, composée de deux pièces superposées; une qui est +attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une +guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre +qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme _rebozillo en +volant_; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont +attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du +rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la +ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste +flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mérinos ou en soie +noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et +sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent +passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles +ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec +recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas +à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs +brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la +ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies; +leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur +physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je +ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté. + +Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous +au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il +se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'étoffe de soie +bariolée, découpé en cÅ“ur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la +veste noire (_sayo_) courte et collante à la taille, comme un corsage de +femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches +par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte +de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils +ont la taille serrée dans une ceinture de couleur, et de larges caleçons +bouffants comme les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées +dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve, +et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à +larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et +des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de +cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un +foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière de turban, qui leur sied +beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui +couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet de +la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur +sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière +bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) +autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette +chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de +l'énergie à toutes les figures. + +Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque +encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune +jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour +tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils +se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou +d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils +marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire +sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers +pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours, +en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche +en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en +silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence +et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot +qui se fierait à leur mine. + +Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant +très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours +explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets +étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont +presque tous les jambes arquées. + +Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient, +sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement +accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les +représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune +et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines +auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une +vingtaine d'années seulement? + +--Ceci n'est qu'une facétie de voyage. + + + +II. + +J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie +monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je +n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits +mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à +ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux +qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais +voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes +jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux, +auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux +barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle +et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques +séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à +chacun ce qu'il pensait de l'autre. + +Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire +avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge +tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au cÅ“ur par le spectacle des +guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant +cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à +s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion +de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus. +Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche +devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des +autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni +l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa +Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa +vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts, +et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la +considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne +pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire +une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, +d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y +eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne +fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi +qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux +mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou +complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses +alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de +terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et +plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma +cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces +angoisses et ces agitations que je lui attribuais. + +Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la +Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de +salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de +ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mÅ“urs +cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que +toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes, +les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai +la description de celle que nous habitions pour donner une idée de +l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que +possible. + +Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec +élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et +d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par +un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois +pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la +prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à +prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé +dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à +coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et +dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier +de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située +au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur +le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine +consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus, +suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin +protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui +permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur +ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette +troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science +de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable. + +Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau +long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus +un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres +frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur +un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de +la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles +de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite, +au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la +montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes, +le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond +du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin. + +Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un +réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur +autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la +balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant +dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés +égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la +soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de +vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des +moines pour le bain et la sobriété des mÅ“urs majorquines à cet égard, +on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en +ablutions comme des prêtres indiens. + +Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers, +entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le +réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs +et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours +humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les +jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des +orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant +de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage +à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai +parlé déjà ; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs +rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les +plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la +splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel +dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le +sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables +jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en +m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées +pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie +d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes. + +Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence +et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être, +c'est-à -dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette +cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes +privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en +comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite +à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine +rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à +quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la +même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière; +enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par +sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout +cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et +d'impuissance. + +Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature +a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce +qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la +tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du +chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement +mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit +d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à +prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette +épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux +s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des +semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les +faire rentrer dans l'ordre. + +Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de +notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut +pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de +poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme +je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai +tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas +pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le +repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent +délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme +s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et +complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais +visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il +l'exprima en maître: + +«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils +nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus +de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après +l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit +que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous +d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul +signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils +ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux. + +«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes +fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence +solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas, +plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en +un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source +ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel? + +«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour +l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit +rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de +Rome_.) + +Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de +réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des +explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé, +et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre +le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines +obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres +affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la +nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes +comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de +la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces +moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les +lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là , l'apôtre de la vie, +voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà +un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses +pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie +sainte de la liberté morale. + +Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que +celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est +encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication +fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans +intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans +ce temps-là , et avec quelle solennité on le recevait. + +«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée, +décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour +l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque +de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de +Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour +implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année +suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. +Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses +prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande +sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître +Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi +Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila: + +«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur +de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le +premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le +samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense, +qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des +processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des +enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de +l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a +voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès +le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a +beaucoup réjoui les habitants. + +«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux +seigneur, et exhausse votre royale couronne. + +«Mallorca, 11 septembre 1413.» + +«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle +façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent +de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du +couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles. + +«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour +visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère +qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en +considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux. +Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec +lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite +pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs: + +«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent +Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville +se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le +missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste +et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de +chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint +à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du +tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour +se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux, +lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et +à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui +l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le +champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage. + +«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres +l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété +de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir +s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint +Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant +voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en +devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et, +comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle, +et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se +fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville, +personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique. + +«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres +hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une +fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède +ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le +nom de _Sa bassa Ferrera_. + +«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par +Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait +l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un +sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et +après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné +des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien +des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition +s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.» + +Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu +à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en +ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent +Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans +l'histoire des langues. Voici cette note: + +«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en +langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint +prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique +leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si +on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la +langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi, +était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout +s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre, +en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux +îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on +ne la parlait, une langue romane, sÅ“ur, parente ou alliée de la langue +valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier. + +«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du +poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace, +d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?» + +[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane +limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, +a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, +la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée +qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact +étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence, +le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est +celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. +Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon +faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à +Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille +d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le +Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières +années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome +mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les +articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles +se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques +localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_ +masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles +suivants: + +MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel. + +FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel. + +MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel. + +MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_, +les, au féminin pluriel. + +Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage +antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la +conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à -dire que dans ces îles, +comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément: +la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et +la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la +civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, +le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque +province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A +Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances +officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les +grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous +passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque +_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national +que vous l'entendez chanter: + + Sas alloles, tots es diamenges, + Quan no tenen res mes que fer, + Van a regar es claveller, + Dihent-li: Veu! ja que no menjes! + + «Les jeunes filles, tous les dimanches, + Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire + Vont arroser le pot d'Å“illets, + Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!» + +La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la +mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait +rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne +manque pas de lui répondre: + + Allotes, filau! filau! + Que sa camya se riu; + Y sino l'apadassau, + No v's arribar 'a s'estiu! + + «Fillettes, filez! filez! + Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit). + Et si vous n'y mettez une pièce, + Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.» + +Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des +étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une +Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: +«Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon +cÅ“ur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter +la molle cantilène comme une phrase musicale. + +Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me +permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le +_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième +siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle: + + Cercats d'uy may, jà siats bella e pros, + 'quels vostres pres, e laus, e ris plesents, + Car vengut es lo temps que m'aureis mens, + Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros, + Ne la semblança gaya; + Car trobat n'ay + Altra quel m'play + Sol que lui playa! + Altra, sens vos, per que l'in volray be, + E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve. + + «Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble + Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que + pour vous; + Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous. + Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer, + Ni votre feinte gaieté + Car j'ai trouvé + Une autre qui me plaît: + Si je pouvais seulement lui plaire! + Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré, + De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire» + +Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement +musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours, +_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île +de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, +entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces _troubadors_ que +s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant +finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les +troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée +de la nuit, chantant les _coblets_ improvisées sur le ton de l'éloge ou +de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser +ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce +plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca. + +(_Note de M. Tustu_)] + + + +III + +Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales +dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des +villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la +sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison +rustique. + +«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792 +par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs +fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre +plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende, +ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer +rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les +prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas +par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa +sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait +continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des +feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite +et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les +divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la +petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées +par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa +mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans +ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine +l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa +cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses +cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et +vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle +avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas +sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés +pour l'assister et la défendre dans les tentations. + +«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de +Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le +chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. +Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des +miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des +prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les +interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, +puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui +se trouva vrai. + +«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du +Psalmiste:--«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.» + +«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les +plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas, +remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la +sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à +Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le +jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour +de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât +perpétuellement sur son tombeau. + +«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent +des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig +lui a consacré un autel et un service religieux.» + +J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il +n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis +la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique +l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa +n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que +les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien, +la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la +poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne +d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places +d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple; +mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres +qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre. +La _pagesa_ Catalina était _obéissante, pauvre, chaste et humble_: les +pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris +sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils +dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation. +Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de +l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses +bienheureux. + +Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville +dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de +plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est +un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque +inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui +partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le +village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on +voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou +les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi +dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce, +qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout, +elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux +pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de +conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire +d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve +sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait +les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec +un billet de confession ou une messe. + +L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs +de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant +l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en +général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de +1836 relative à l'expulsion subite des moines. + +«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune, +ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons +qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes +rigueurs, quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les +moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du moment où les biens +qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle +de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le +reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de +fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent fort bien que le +gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une +corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les +mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les +restes d'oisifs repus.» + +Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des +raisons matérielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une +province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une +population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des vÅ“ux +secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils +étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il +pût être; et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à +l'époque de nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans se +don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette +alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie +des Majorquins (je les crois très-capables de faire des bons soldats), +mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du +repos. + +Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des +brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et +réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de +quoi il s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se +répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. La nouvelle du +débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles, et le +capitaine-général reçoit la déposition du prêtre, qui, soit la honte de +se dédire, soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les +carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face +au danger: Palma fut déclarée en état de siège, et toutes les forces +militaires de l'île furent mises sur pied. + +Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied +étranger ne s'imprima, comme dans l'île de Robinson, sur le sable du +rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, +et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en +prison comme un séditieux. Mais les mesures de précautions ne furent +pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à l'époque des +exécutions de Maroto, l'état de siège durait encore. + +Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins +semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui +bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce +n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni +méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance +aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du +journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté +quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais +voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu +compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticité: + + «Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux + des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop + recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les + juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence + de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une + certitude que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que nous + ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les + destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera + pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps + une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre + notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne + point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu + la situation se dessiner plus nettement,» etc. + +La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des Majorquins, la +tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent +jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais si vous +leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent +bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il +suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se +détournent du chemin pour vous éviter. + +Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves +gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous +eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu +nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de +quelque pierre à la tête au détour d'un buisson. Malheureusement cet +acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et +nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière +d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et +juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la +désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous +prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma +fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais +qu'une _jeune personne_ de neuf ans courût les montagnes _déguisée en +homme_. Ce n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette +pruderie. + +Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur +les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous +poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que +nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, nous le fûmes +encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu, +qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne +nous vendre leur poisson, leurs Å“ufs et leurs légumes qu'à des prix +exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage. +A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un +air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de +terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait +majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour +entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir +marchandé. + +Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre +les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le +troisième demandait le triple, si bien qu'il fallait être à leur merci +et mener une vie d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris +une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner +à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre +providence, et dont, si j'étais empereur romain, je voudrais mettre le +bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie, +aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que +ce fût; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain +comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux. + +C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien +portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du +repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois +et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle +et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une +affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme +un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé +jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire +pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade. + +Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et les privations +dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fut condamné par toute +la faculté de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais +l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe, +dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait, +comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous +résigner pour lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins +pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou +_chippé_ par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait +pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les +flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai +mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais +pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je +pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir tous +les jours à notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manière +dont ils étaient apprêtés, quand nous n'y avions pas l'Å“il et la main, +lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce +dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous +vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes _maîtres Floh_, dont +Hoffmann eût fait autant de malins esprits, mais que certainement il +n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire +d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table. + +[Illustration: Valldemosa.] + +Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous +toutes les formes et sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de +saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de sa gargote, et +disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir: +du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on +fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc, +et au moins deux cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle +profusion d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives de tout +genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur +la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens: +ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par +le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie +de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des +oranges sucrées; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches +de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel +blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. Il y a +bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, +chaque graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été taxée +sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était +aussi plat et aussi sec que les poulets. + +Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, pour avoir le +plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son +corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des +oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à +cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand +morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes +hommage à la Maria-Antonia, qui l'apprêta et le dégusta avec délices. + +Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous +eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne, +nous vîmes les pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des +gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire +d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incompréhensibles. +Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de +ces volatiles inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en les +regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être que cela ne mange +pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours +dans l'air.» Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par +l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des +condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies +de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis. + +[Illustration: Escalier du château de Valldemosa.] + +A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis. +Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que +le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les +vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu aux +Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix +plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins +chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à +nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui +était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source +qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque: nos +dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne +saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut +peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne +pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés +incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre, +de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau +du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le +jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En +revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga +et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre +de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une +pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute +l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans +éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de +Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et +charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes, +dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait +l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de +disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le +faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que, +comparativement au nôtre, ce n'était rien encore; et nous avions le +plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus, +nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable fruit que +je sache. + +Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète, +contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée +fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même +dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les +plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions +des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le +premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta +cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau +qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer, +et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert +longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir +presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant +fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière +dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par +dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal +sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte, +j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un +mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans +un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs. +J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre +j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé, +quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes +flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier +de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou +à un journaliste! + +Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis, +reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans +l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation +céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons +du huitième fossé de l'enfer. + +Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables, +des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres, +et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée +que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française, +établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres +de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous +avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe +dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou +les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche. + +Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme +celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux +en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine. +Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces +nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni +par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une +finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le +pays. + +Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires +dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de +chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois +blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles +très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de +tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve, +et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de +Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe. + +Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner +l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège, +et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière +précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on +se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de +fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à +travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est +vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la +remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a +semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté: +nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était +presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie +par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque +brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette +eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le +bois qu'on posait dessus. + +Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille +extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes +les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux +mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents +francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de +la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti +à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en +chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des +Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps +que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la +muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle +noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son +caractère antique et monacal. + +Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche +personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il +n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer +sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès +pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de +pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il +nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_ +de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose +malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison +qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce +que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous +eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes +donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des +nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses +pages. + +Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des +vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment +que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a +de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et +quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite +qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une +mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai +qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés +de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si +vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la +chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être +permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu. +Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux +communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée +et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les +peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique +et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers, +sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus +antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je +l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants, +élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et +assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent +soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus +dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée +contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de +raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres. +Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais +un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me +punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je +leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste, +les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage +en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les +malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus +intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du +temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé +avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et +s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été +victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui +n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la +charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion +du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa +cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un +étranger. + +Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été +émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier +majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas +d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de +parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on +soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un +fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que +toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans +une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles +rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent +cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation +financière. + +Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et +ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en +argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, +et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne +sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux +autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les +honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement +ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des +juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment +combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés +et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres +chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger +au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs +ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts +avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en +vertu des titres à eux concédés par les chevaliers. + +Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans +sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le +plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est +inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande +tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie +diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que +pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre +nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital. +Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs +pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez +nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement +sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile +et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais +propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne +vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse, +il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé +à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes +choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux. + +Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche +(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe +intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès. +Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et +vous verrez! + +Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des mÅ“urs +paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne +connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à +mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il +n'est pas plus haïssable qu'un bÅ“uf ou un mouton, car il n'est guère +plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il +récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il +mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son +pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne, +ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un +étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à +son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins +de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins. + +Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant +environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes, +nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune +et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs +espiègles et fuyards. + +Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures +revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi +dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent +bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race +est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus +avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux, +inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment +de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les +chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence, +épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le +cÅ“ur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres +est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou +d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être +assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur +d'autres hommes ne réjouit que le cÅ“ur des orgueilleux. Je m'imagine +que tous les cÅ“urs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler, +mais élever à eux, en un clin d'Å“il, tout ce qui est au-dessous d'eux, +afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité +et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine. + +Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les cÅ“urs, et que +ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes, +en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent +pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils +ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur +tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont +dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils +retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des +premiers. + + + +IV + +Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et +quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre +aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du +poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans +mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade +empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos +vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait +jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les +aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos +pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre. +La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous +sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie +efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un +de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas +une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire +le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger +de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste. +Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les +autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie +qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves +le cÅ“ur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force +qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous +souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne +comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par +eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié. + +J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion +scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand +médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur +mon cÅ“ur. + +Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle +ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres, +peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est +trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse +qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée. + +Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui +ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres +heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques, +pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses +étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade +en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai +soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais +pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de +lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais +la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que +chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si +vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me +disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en +préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était +celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des +Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel +de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés. + +Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les +mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais +malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du +pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par +la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque +pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le +lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y +a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on +nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous +l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus +plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins +pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la +cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces +prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et +la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique, +au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez +très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup +des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais +ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes +enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres +diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites +et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce +lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de +cas, mais qui nous parut repoussante. + +Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle +n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était +fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait +coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour +cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen +qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de +bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère +cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de +notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue +et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les +pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine +blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on +n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur +les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit +un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais +à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si +petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la +Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous +le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous +eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du +lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi, +faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions +guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une +malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne +est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont +pas l'habitude. + +Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes +dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi +faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il +nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui +vaut trois sous de France. + +A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres +et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit; +car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer +aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que +mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un +poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et +pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants +étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le +nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés +et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des +montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un +rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée, +un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif +d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de +lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces +plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie +prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable +fraîcheur. + +Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. Je ne me rappelle pas +la première avec plaisir, quoiqu'elle fût magnifique d'aspects. Mais +notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre +séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue +qui détermina l'invasion de sa maladie. Notre but était un ermitage +situé au bord de la mer, à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes +le bras droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par un +chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à la côte nord de +l'île. A chaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de +la mer, vue à des profondeurs considérables, au travers de la plus belle +végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles, +couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans +falaises pâles, sans grèves désolées et sans plage limoneuse. Dans +tout ce que j'ai vu des côtes de France, même sur les hauteurs de +Port-Vendres, où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a +toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant vanté de +Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés d'énormes lézards qui +sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de +leur nombre toujours croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, à +Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de +varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la +mer. A Majorque, je la vis enfin comme je l'avais rêvée, limpide et +bleue comme le ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir +régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable, +vue d'une certaine hauteur, et encadrée de forêts d'un vert sombre. +Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait +une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière. +Néanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre +l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, n'eut pas le +caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte +quelques mois plus tard. + +Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq n'avaient +aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que +leur profession le comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous +les trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la mer s'étend +sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus +stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le +supérieur quitta sa bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége; +ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. Il +nous parla des austérités de la vie qu'il menait, et surtout du froid +intolérable qui régnait sur ce rivage; mais quand nous lui demandâmes +s'il y gelait quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre ce +que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue, +et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de +Majorque. Cependant il avait une idée de la France pour avoir vu passer +la flotte qui marcha en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus +beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il +nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger; et quand +nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de +grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple. + +Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, où nous vîmes le +doyen des ermites. Nous le prîmes pour un centenaire, et fûmes surpris +d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un +état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à +fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes. +Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le +prieur l'ayant appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour +de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait +toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure décomposée, +dont je détournai les yeux avec empressement, comme de la chose la plus +effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur fîmes +l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, et sont encore en +grande vénération parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de +rien. + +En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par un vent violent +qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si +fatigante que notre malade en fut brisé. + +La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de +Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma +vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne +sache pas qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois dans +ma vie. + +Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait tout à coup. +Nous étions au mois de février; tous les amandiers étaient en fleurs, +et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la +couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence +que l'Å“il pût trouver entre les deux saisons; car les arbres de cette +région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure +n'ont point à subir les coups de la gelée; les gazons conservent toute +leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil +pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de +neige, la bourrasque balançait, sur nos berceaux treillagés, de jolies +petites roses grimpantes, qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient +pas moins de fort bonne humeur. + +Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la porte du couvent, un +jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois +heures, nous nous mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir +la grève de ce côté-là . Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre +curiosité, quoique mes enfants, qui couraient comme des chamois, +m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la +visite à l'ermitage, première cause de notre douleur, m'eût laissé une +rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse pas à voir de la +plaine un aussi beau déploiement de mer que je l'avais vu du haut de +la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon +encaissé de Valldemosa. + +J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse la chaîne +s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée monte entre ses deux bras +élargis jusqu'à la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter +à l'horizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement +commettaient une erreur singulière: au lieu de voir que la plaine +montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de +moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, +et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment +m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec +la Chartreuse, fût plus basse de deux à trois mille pieds? Je m'étonnais +bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que +je la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, et je ne +sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois +de Paris, car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais +pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à +quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la mer battait la base +de l'île à une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes +enfants m'engageaient à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à +deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de +deux pas d'enfant, c'est-à -dire, dans la réalité, de deux pas de géant; +car on sait que les enfants marchent par la tête, sans jamais se +souvenir qu'ils ont des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit +Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du +monde sans s'en apercevoir. + +Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que nous n'atteindrions +jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils +prétendait savoir le chemin; mais, comme tout est chemin quand on a des +bottes de sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus dans la +vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que je ne pouvais pas, comme +lui et sa sÅ“ur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis +un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers +la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre, +et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à +l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le +parti de demander au premier paysan que je rencontrerais si, par hasard, +il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer. + +Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, trois pastourelles, +peut-être trois fées travesties, remuaient la crotte avec des pelles +pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première +n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la même qui +remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse +dent. La seconde vieille était, selon toutes les apparences, Carabosse, +la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux +nous firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du +côté de ma fille, dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde +hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils, +dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième, +qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du fossé, et, +jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à +marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée; mais +sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler +_Périca de Pier-Bruno_. + +Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et +ma chèvre sont les seuls êtres vivants qui aient gardé un peu de mon +cÅ“ur à Valldemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre +eût rougi de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le gazon +humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme +ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et +curieux, son obligeance désintéressée, nous la firent trouver aussi pure +qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats, +avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la +régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa +taille était fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De +dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante, +et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la +lisière de son champ, puis nous fit traverser une prairie semée et +bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; et je ne vis plus du tout la +mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne, et que la +malicieuse Périca se moquait de nous. + +Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré, et +nous vîmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de +sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous +nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un +autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de +ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. +Peu à peu je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier, +quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais bien pour des +pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau, que pour le coup +j'avais, non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle +dans le cerveau; et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles +calcaires qui se dressaient comme des géants de cent pieds de haut le +long des parois de la côte, cherchant toujours à voir le fond d'une anse +qui s'enfonçait sur ma droite dans les terres, et où les barques de +pêcheurs paraissaient grosses comme des mouches. + +Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous de moi que la +mer toute bleue. Le sentier avait été se promener je ne sais où; la +Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à +quatre pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et vis ma +fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger; et, +quand j'eus fait un peu de réflexion, je m'aperçus que la terreur et le +désespoir de ces enfants n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et +je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à moins que je +n'eusse réussi à marcher à la renverse, comme une mouche sur le plafond; +car les rochers où je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la +base de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je vis +le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus une peur +épouvantable, et je me dépêchai de remonter avec eux; mais, quand je les +eus en sûreté derrière un des gigantesques pains de sucre, il me +prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de +l'excavation. + +Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là , +et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre +sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre +dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je +commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues +se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels accords +magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de +découvrir, lorsque mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer +violemment en arrière. Force me fut de tomber de la façon la moins +poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure +et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit +de si belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, mais non pas +sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent +tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce +jour-là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages. + +Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que +ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est +absolument vrai qu'en fait d'art et d'Å“uvre humaine. Quant à moi, soit +que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait +plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus +souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, +et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des +heures où je l'étais moi-même. + +Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher. +J'aurais peut-être vu là Amphitrite en personne sous une voûte de nacre +et le front couronné d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu +que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en +ravin comme des colonnes, les; autres pendantes comme des stalactites +de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des +attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous +déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient sur l'abîme, +et du fond, de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au +ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue +d'une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait, +de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra. + +Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles +liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois, nous +arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes +point jusqu'à la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en +morceaux pour montrer à notre malade un fragment, gros comme sa tête, +de cette plante merveilleuse. Périca, chargée d'un grand fagot qu'elle +avait ramassé en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et +rapides, elle nous donnait à chaque instant par le nez, nous reconduisit +jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la Chartreuse +pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire +accepter. Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais +quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une créature humaine +douce, charmante et serviable sans arrière-pensée! Le soir nous étions +tous réjouis de ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être +sympathique. + + + +V. + +Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à +Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle +pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour +cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques +à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais +quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je +lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le +vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout +le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque là , il ne saurait +faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du +chemin, tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers, tantôt +devant une croix de pierre, délicat ouvrage du quinzième siècle, et +tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers. + +Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères +nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation +la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains. +C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le +contraire, quand même j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas +le moindre désir. A voir l'aspect formidable, la grosseur démesurée et +les altitudes furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination les +a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se +promène le soir sous leur ombrage, il est nécessaire de bien se +rappeler que ce sont là des arbres; car si on en croyait les yeux +et l'imagination, on serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces +monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons +énormes, la gueule béante et les ailes déployées; les autres se roulant +sur eux-mêmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec +fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop, +emportant sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là un reptile +sans nom qui dévore une biche pantelante; plus loin un satyre qui +danse avec un bouc, moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre +crevassé, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix +arbres distincts, et qui représente tous ces monstres divers pour se +réunir en une seule tête, horrible comme celle des fétiches indiens, et +couronnée d'une seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui +jetteront un coup d'Å“il sur les planches de M. Laurens ne doivent pas +craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés. +Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires, et +j'espère que le _Magasin pittoresque_, cet amusant et infatigable +vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en +route un beau matin pour nous en rapporter quelques échantillons de +premier choix. + +Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés d'où l'on s'attend +toujours à entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant +ou leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait +rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau[16]. Les eaux +limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupré. +Des parties plus arrangées et où la nature, quoique libre, semble +prendre, par excès de coquetterie, des airs classiques et fiers, +tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables _fouillis_ +où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de +guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne +vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une +baguette magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma poche. + +[Note 16: Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours, +n'est point connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture, +qui lui interdit depuis plusieurs années le droit d'exposer des +chef-d'Å“uvres.] + +Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son +palais jauni et délabré, n'ai-je pas songé à Decamps, le grand maître +de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique, +l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la gaieté, de la +poésie, de la vie en un mot, aux murailles même! Les beaux enfants +basanés qui jouaient dans notre cloître, en costume de moines, +l'auraient diverti au suprême degré. Il aurait eu là des singes à +discrétion, et des anges à côté des singes, des pourceaux à face +humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres; +Périca, belle comme Galatée, crottée comme un barbet, et riant au soleil +comme tout ce qui est beau sur la terre. + +Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher artiste, que j'aurais +voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait +l'inondation livide. + +Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant +de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas, non plus qu'à +moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce soir-là +archi-romantique, archi-folle et archi-sublime. + +Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies +de l'hiver, pour aller disputer le piano de Pleyel aux féroces douaniers +de Palma. La matinée avait été assez pure et les chemins praticables; +mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de +plus belle. Ici, nous nous plaignons de la pluie, et nous ne savons ce +que c'est: nos plus longues pluies ne durent pas deux heures; un nuage +succède à un autre, et entre les deux il y a toujours un peu de répit. A +Majorque, un nuage permanent enveloppe l'île, et s'y installe jusqu'à ce +qu'il soit épuisé; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre +et cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution +d'intensité. + +Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le birlocho, espérant +arriver à la Chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et +faillîmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvisé. +Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille +difficultés pour se mettre en route: son cheval était déferré, son mulet +boiteux, son essieu cassé, que sais-je! Nous commencions à connaître +assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le +forçâmes de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine du +monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas, il refusait +nos cigares; il ne jurait même pas après son mulet, ce qui était bien +mauvais signe; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, +il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui +connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, nous eûmes bientôt +rencontré le torrent, et nous y entrâmes, mais nous n'en sortîmes pas. +Le bon torrent, mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le +chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivière dont les +eaux bouillonnantes nous arrivaient de face, à grand bruit et au pas de +course. + +Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur notre pusillanimité, +vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à +pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de +pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si +bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable. +Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques, +puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne. +Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable +se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et +dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait +très-bien, et nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au +dire de mon fils, _la marée montait_, nous allions au hasard, recevant +des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier +semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes +si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre +l'âme: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge +du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en +reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre +chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en +distance, se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi +à un niveau inférieur. + +Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon +compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la +figure du birlocho, qui, debout, les jambes écartées sur son brancard, +mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos +dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris +confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa +destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent +pas dire, mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil +sur leur front. + +Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre +malheureux sort, se résigna à le partager, et devenant tout à coup +héroïque: «N'ayez pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix +paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui +trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, et se releva enfin à +demi noyé. La brouette s'enfonça de côté: «Nous y voilà !» se rejeta de +l'autre côté: «Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres, +des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un +navire qui a touché les écueils sans se briser. + +Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il fallut recommencer +cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de +gagner la montagne. Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet, +épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et +du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous +descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait +maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes ainsi pied à terre +je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension, +pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet +s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes +le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la +Chartreuse à pied. + +Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent +impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes. +D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à +grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait +souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque, +dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La +pluie tombait à flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient +à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des +ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux, +sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant +craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions +forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poète narquois, +que Jupiter eût mouché la chandelle. + +C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu, +Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets +et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune +reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur +rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient +comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs +linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous +la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante +de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée +du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne +sais quel rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau +trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à +peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en +réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air, +disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous +semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même +pas voir le sol où nous hasardions les pieds. + +Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes +hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait, +et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures +à faire cette dernière lieue. + +Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre +ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en +état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de +supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante; +il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour nous +consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en +chÅ“ur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future. +«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est +phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi, +quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme +personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis s'arrangeront comme +ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là ; pour moi, je +ne m'en mêlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!» + +Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité +nous trouvâmes sur le navire majorquin. + +Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour +toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience +d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant +de la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. Quelques +instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous +rendîmes à bord du _Méléagre_. + +En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propreté et +l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes +et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant, +du médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant la main +de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous +sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme: «Vive la +France!» Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les +sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé. + +Et la morale de cette narration, puérile peut-être, mais sincère, c'est +que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres, +avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, +mais bien avec les hommes ses semblables. + +Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est +le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du +combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend +que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est +point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler +l'abîme qui se creuse au fond de l'âme. + +J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur bon enfant +avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi, mes frères, nous +avons le cÅ“ur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce +qu'il nous reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement; +car nous sommes comme ces enfant d'un même sein qui se taquinent, se +querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter. + + + +FIN D'UN HIVER A MAJORQUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 *** diff --git a/14688-h/14688-h.htm b/14688-h/14688-h.htm new file mode 100644 index 0000000..59a2d29 --- /dev/null +++ b/14688-h/14688-h.htm @@ -0,0 +1,6822 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Un hiver à Majorque</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +--> +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 ***</div> + +<h3>George Sand</h3> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + +<br><br> +<h1>UN HIVER A MAJORQUE</h1> +<br><br><br> + +<h3>NOTICE</h3> + + +<p>Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon +ami François Rollinat, et sa raison d'être dans les +réflexions qui ouvrent le chapitre IV; je ne saurais que +les répéter: «Pourquoi voyager quand on n'y est pas +forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes +traversées sur un autre point de l'Europe méridionale, +je m'adresse la même réponse qu'autrefois à mon retour +de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant de voyager que +de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque +douleur à distraire ou quelque joug à secouer?»</p> + +<p>GEORGE SAND.</p> + +<p>Nohant, 25 août 1855.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LETTRE<br> +D'UN EX-VOYAGEUR<br> +A UN AMI SÉDENTAIRE.</h3> + + +<p>Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, +qu'emporté par le fier et capricieux <i>dada</i> de l'indépendance, +je n'ai pas connu de plus ardent plaisir en ce +monde que celui de traverser mers et montagnes, lacs et +vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, +je les ai faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre +chaude et les coudes appuyés sur les bras râpés du +fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas que tu n'en +fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois: +c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton +temps, ni ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni +tes pieds glacés sur les plaines neigeuses du pôle, ni les +affreuses tempêtes essuyées sur mer, ni tes attaques de +brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des fatigues +que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter +tes pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures +de cigare à la doublure de ton pourpoint.</p> + +<p>Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de +mouvement physique, je t'envoie la relation du dernier +voyage que j'ai fait hors de France, certain que tu me +plaindras plus que tu ne m'envieras, et que tu trouveras +trop chèrement achetés quelques élans d'admiration +et quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise +fortune.</p> + +<p>Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la +part des habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes +et des plus comiques. Je regrette qu'elle soit trop +longue pour être publiée à la suite de mon récit; car le +ton dont elle est conçue et l'aménité des reproches qui +m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur l'hospitalité, +le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard +des étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: +mais qui pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, +s'il y a de la vanité et de la sottise à publier les compliments +qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas peut-être plus +encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures +dont on est l'objet?</p> + +<p>Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour +compléter les détails que je te dois sur cette naïve population +majorquine, qu'après avoir lu ma relation, les plus +habiles avocats de Palma, au nombre de quarante, m'a-t-on +dit, se réunirent pour composer à frais communs +d'imagination un terrible factum contre l'<i>écrivain immoral</i> +qui s'était permis de rire de leur amour pour le gain +et de leur sollicitude pour l'éducation du porc. C'est le +cas de dire <i>avec l'autre</i> qu'à eux tous ils eurent de l'esprit +comme quatre.</p> + +<p>Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés +contre moi; ils ont eu le temps de se calmer, et moi celui +d'oublier leur façon d'agir, de parler et d'écrire. Je ne +me rappelle plus, des insulaires de ce beau pays, que les +cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les manières +affectueuses seront toujours dans mon souvenir +comme une compensation et un bienfait du sort. Si je ne +les ai pas nommées, c'est parce que je ne me considère +pas comme un personnage assez important pour les honorer +et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis +sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) +qu'elles auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui +les empêchera de se croire comprises dans mes irrévérencieuses +moqueries, et de douter de mes sentiments pour +elles.</p> + +<p>Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé +cependant quelques jours fort remplis avant de nous embarquer +pour Majorque. Aller par mer de Port Vendres à +Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à vapeur, +est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver +sur le rivage de Catalogne l'air printanier qu'au +mois de novembre nous venions de respirer à Nîmes, mais +qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur de l'été +nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise +de mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout +nuage les vastes horizons encadrés au loin de rimes tantôt +noires et chauves, tantôt blanches de neige. Nous fîmes +une excursion dans la campagne, non sans que les bons +petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent +bien mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise +rencontre, nous ramener lestement sous les murs de la +citadelle.</p> + +<p>Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient +tout ce pays par bandes vagabondes, coupant les +routes, faisant invasion dans les villes et villages, rançonnant +jusqu'aux moindres habitations, élisant domicile +dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de +la ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher +pour demander au voyageur la bourse ou la vie.</p> + +<p>Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs +lieues au bord de la mer, et ne rencontrâmes que des détachements +de christinos qui descendaient à Barcelone. +On nous dit que c'étaient les plus belle troupes de l'Espagne: +c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal +tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais +hommes et chevaux étaient si maigres, les uns avaient la +face si jaune et si hâve, les autres la tête si basse et les +flancs si creusés, qu'on sentait en les voyant le mal de la +faim.</p> + +<p>Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications +élevées autour des moindres hameaux et devant +la porte des plus pauvres chaumières: un petit mur d'enceinte +en pierres sèches, une tour crénelée grande et +épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien +de petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, +attestaient qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne +se croyait en sûreté. En bien des endroits, ces petites fortifications +ruinées portaient les traces récentes de l'attaque +et de la défense.</p> + +<p>Quand on avait franchi les formidables et immenses +fortifications de Barcelone, je ne sais combien de portes, +de ponts-levis, de poternes et de remparts, rien n'annonçait +plus qu'on fût dans une ville de guerre. Derrière une +triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne +par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse +se promenait au soleil sur la <i>rambla</i>, longue allée plantée +d'arbres et de maisons comme nos boulevards: les +femmes, belles, gracieuses et coquettes, occupées uniquement +du pli de leurs mantilles et du jeu de leurs +éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, +causant, lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra +italien, et ne paraissant pas se douter de ce qui se passait +de l'autre coté de leurs murailles. Mais quand la +nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, la +ville livrée aux vigilantes promenades des <i>sérénos</i>, on +n'entendait plus, au milieu du bruissement monotone de +la mer, que les cris sinistres des sentinelles, et des coups +de feu, plus sinistres encore, qui, à intervalles inégaux, +partaient, tantôt rares, tantôt précipités, de plusieurs +points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien +loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières +lueurs du matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant +une heure ou deux, et les bourgeois semblaient +dormir profondément, pendant que le port s'éveillait et +que le peuple des matelots commençait à s'agiter.</p> + +<p>Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait +de demander quels étaient ces bruits étranges et +effrayants de la nuit, il vous était répondu en souriant +que cela ne regardait personne et qu'il n'était pas prudent +de s'en informer.</p> +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, +une cinquantaine d'années, la vallée de Chamounix, ainsi +que l'atteste une inscription taillée sur un quartier de +roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.</p> + +<p>La prétention est un peu forte, si l'on considère la +position géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à +un certain point, si ces touristes, dont je n'ai pas +retenu les noms, indiquèrent les premiers aux poëtes et +aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva son +admirable drame de <i>Manfred</i>.</p> + +<p>On peut dire en général, et en se plaçant au point de +vue de la mode, que la Suisse n'a été découverte par le +beau monde et par les artistes que depuis le siècle dernier. +Jean-Jacques Rousseau est le véritable Christophe +Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien +observé M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme +dans notre langue.</p> + +<p>N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques +à l'immortalité, et en cherchant bien ceux que +je pourrais avoir, j'ai trouvé que j'aurais peut-être pu +m'illustrer de la même manière que les deux Anglais de +la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir +découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu +si exigeant, qu'il ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire +inciser mon nom sur quelque roche baléarique. On eût +exigé de moi une description assez exacte, ou tout au +moins une relation assez poétique de mon voyage, pour +donner envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; +et comme je ne me sentis point dans une disposition +d'esprit extatique en ce pays-là , je renonçai à la +gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le +granit ni sur le papier.</p> + +<p>Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des +contrariétés que j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été +possible de me vanter de cette découverte; car chacun, +après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait pas de +quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui; +car Majorque est pour les peintres un des +plus beaux pays de la terre et un des plus ignorés. Là +où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, l'expression +littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je +ne songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon +et le burin du dessinateur pour révéler les grandeurs et +les grâces de la nature aux amateurs de voyages.</p> + +<p>Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes +souvenirs, c'est parce que j'ai trouvé un de ces derniers +matins sur ma table un joli volume intitulé:</p> + +<p><i>Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, +par J.-B. Laurens</i>.</p> + +<p>Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver +Majorque avec ses palmiers, ses aloès, ses monuments +arabes et ses costumes grecs. Je reconnaissais tous les +sites avec leur couleur poétique, et je retrouvais toutes +mes impressions effacées déjà , du moins à ce que je +croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, +qui ne réveillât en moi un monde de souvenirs, +comme on dit aujourd'hui; et alors je me suis senti, +sinon la force de raconter mon voyage, du moins celle +de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent, +laborieux, plein de rapidité et de conscience +dans l'exécution, et auquel il faut certainement restituer +l'honneur que je m'attribuais d'avoir découvert l'île de +Majorque.</p> + +<p>Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, +sur des rives où la mer est parfois aussi peu hospitalière +que les habitants, est beaucoup plus méritoire que la +promenade de nos deux Anglais au Montanvert. Néanmoins, +si la civilisation européenne était arrivée à ce +point de supprimer les douaniers et les gendarmes, ces +manifestations visibles des méfiances et des antipathies +nationales; si la navigation à la vapeur était organisée +directement de chez nous vers ces parages, Majorque +ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y +rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement +des beautés aussi suaves et des grandeurs étranges +et sublimes qui fourniraient à la peinture de nouveaux +aliments.</p> + +<p>Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander +ce voyage qu'aux artistes robustes de corps et +passionnés d'esprit. Un temps viendra sans doute où les +amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront +aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à +Genève.</p> + +<p>Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor +sur les vieux monuments de la France, M. Laurens, +livré maintenant à ses propres forces, a imaginé, l'an +dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles il avait eu +si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé +un grand battement de coeur en touchant ces rives où +tant de déceptions l'attendaient peut-être en réponse à +ses songes dorés. Mais ce qu'il allait chercher là , il devait +le trouver, et toutes ses espérances furent réalisées; +car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la peinture. +Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui +a conservé dans ses moindres constructions la tradition +du style arabe, jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, +et triomphant dans sa <i>malpropreté grandiose</i>, comme +dit Henri Heine à propos des femmes du marché aux +herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche +en végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, +a tout autant de largeur, de calme et de simplicité. C'est +la verte Helvétie sous le ciel de la Calabre, avec la solennité +et le silence de l'Orient.</p> + +<p>En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui +passe sans cesse donnent aux aspects une mobilité de +couleur et pour ainsi dire une continuité de mouvement +que la peinture n'est pas toujours heureuse à reproduire. +La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle +semble l'attendre et l'inviter. Là , la végétation affecte +des formes altières et bizarres; mais elle ne déploie pas +ce luxe désordonné sous lequel les lignes du paysage +suisse disparaissent trop souvent. La cime du rocher +dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant, +le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans +que la brise capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, +et, jusqu'au moindre cactus rabougri au bord du +chemin, tout semble poser avec une sorte de vanité pour +le plaisir des yeux.</p> + +<p>Avant tout, nous donnerons une description très-succincte +de la grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un +article de dictionnaire géographique. Cela n'est point si +facile qu'on le suppose, surtout quand on cherche à s'instruire +dans le pays même. La prudence de l'Espagnol +et la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un +étranger ne doit adresser à qui que ce soit la question +la plus oiseuse du monde, sous peine de passer pour un +agent politique. Ce bon M. Laurens, pour s'être permis +de <i>croquer</i> un castillo en ruines dont l'aspect lui plaisait, +a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, +qui l'accusait de lever le plan de sa forteresse<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Aussi +notre voyageur, résolu à compléter son album ailleurs +que dans les prisons d'État de Majorque, s'est-il bien +gardé de s'enquérir d'autre chose que des sentiers de la +montagne et d'interroger d'autres documents que les +pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, +je ne serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse +consulté le peu de détails qui nous ont été transmis sur +ces contrées. Mais là ont recommencé mes incertitudes; +car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement +entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent +et se dénigrent si superbement les uns les autres, +qu'il faut se résoudre à redresser quelques inexactitudes, +sauf à en commettre beaucoup d'autres. Voici toutefois +mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne +pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence +par déclarer qu'il est incontestablement supérieur à tous +ceux qui le précèdent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>«La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage fut +une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus. C'était le +castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon dessin, que +je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine à faire peur, +ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, contrairement aux lois +du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint à l'instant une prison +pour moi.</p> + +<p>«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour +démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir à la +protection du consul français de Soller, et, quel que fût son empressement, +je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles heures, gardé par +le señor <i>Sei-Dedos</i>, gouverneur du fort, véritable dragon des Hespérides. +La tentation me prenait quelquefois de jeter à la mer, du haut de son +bastion, ce dragon risible et son accoutrement militaire; mais sa mine +désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le talent de Charlet, j'aurais +passé mon temps à étudier mon gouverneur, excellent modèle de caricature. +Au reste, je lui pardonnais son dévouement trop aveugle au salut +de l'État. Il était bien naturel que ce pauvre homme, n'ayant d'autre distraction +que celle de fumer son cigare en regardant la mer, profitât de +l'occasion que je lui offrais de varier ses occupations. Je revins donc à +Soller, riant de bon coeur d'avoir été pris pour un ennemi de la patrie et +de la constitution» (<i>Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque</i>, +par J.-B. Laurens.)</p></blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Majorque, que M. Laurens appelle <i>Balearis Major</i>, +comme les Romains, que le roi des historiens majorquins, +le docteur Juan Dameto, dit avoir été plus anciennement +appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement +aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne +s'est jamais appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs +de nos géographes de l'établir, mais Palma.</p> + +<p>Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel +Baléare, vestige d'un continent dont la Méditerranée +doit avoir envahi le bassin, et qui, ayant uni sans +doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat et des +productions de l'une et de l'autre. Elle est située à +25 lieues sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus +voisin de la côte africaine, et je crois à 95 ou 100 de la +rade de Toulon. Sa surface est de 1,234 milles carrés<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, +son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et la +moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était +de 136,000 individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. +La ville de Palma en contient 36,000, au lieu de 32,000 +qu'elle comptait à cette époque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y un paso +de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las islas +Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)</blockquote> + +<p>La température varie assez notablement suivant les +diverses expositions. L'été est brûlant dans toute la +plaine; mais la chaîne de montagnes qui s'étend du +nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son +identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, +dont les points les plus rapprochés affectent cette inclinaison +et correspondent à ses angles les plus saillants) +influe beaucoup sur la température de l'hiver. Ainsi +Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant +le terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se +trouva une seule fois à 6 degrés au-dessus de glace dans +un jour de janvier; que d'autres jours il monta à 16, et +que le plus souvent il se maintint à 11.—Or, cette +température fut à peu près celle que nous eûmes dans +un hiver ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui +est réputée une des plus froides régions de l'île. Dans les +nuits les plus rigoureuses, et lorsque nous avions deux +pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 ou 7 degrés. +A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, +et à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers +trois heures, c'est-à -dire après que le soleil était couché +pour nous derrière les pics de montagnes qui nous entouraient, +le thermomètre redescendait subitement à 9 et +même à 8 degrés.</p> + +<p>Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, +dans certaines années, les pluies d'hiver tombent avec +une abondance et une continuité dont nous n'avons en +France aucune idée. En général, le climat est sain et +généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse +vers l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques +du nord la Cordillère médiane et l'escarpement +considérable des côtes septentrionales. Ainsi, le plan +général de l'île est une surface inclinée du nord-ouest +au sud-est, et la navigation, à peu près impossible au +nord à cause des déchirures et des précipices de la côte, +<i>escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo</i> (Miguel +de Vargas), est facile et sûre au midi.</p> +<br> + +<p>Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon +droit nommée par les anciens l'île dorée; est extrêmement +fertile, et ses produits sont d'une qualité exquise. +Le froment y est si pur et si beau, que les habitants +l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone +pour faire la pâtisserie blanche et légère, appelée <i>pan de +Mallorca</i>. Les Majorquins font venir de Galice et de +Biscaye un blé plus grossier et à plus bas prix, dont ils +se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le plus +riche en blé excellent, on mange du pain détestable. +J'ignore si cette spéculation leur est fort avantageuse.</p> + +<p>Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le +plus arriérée, l'usage du cultivateur ne prouve rien autre +chose que son obstination et son ignorance. A plus forte +raison en est-il ainsi à Majorque, où l'agriculture, bien +que fort minutieusement soignée, est à l'état d'enfance. +Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et +si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; +les bras de l'homme, bras fort maigres et fort +débiles, comparativement aux nôtres, suffisent à tout, +mais avec une lenteur inouïe. Il faut une demi-journée, +pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez +nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des +plus robustes pour remuer un fardeau que le moindre de +nos portefaix enlèverait gaiement sur ses épaules.</p> + +<p>Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence +bien cultivé à Majorque. Ces insulaires ne connaissent +point, dit-on, la misère; mais au milieu de tous +les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel, leur +vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de +nos paysans.</p> + +<p>Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur +le bonheur de ces peuples méridionaux, dont les figures +et les costumes pittoresques leur apparaissent le dimanche +aux rayons du soleil, et dont ils prennent l'absence +d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale +sérénité de la vie champêtre. C est une erreur que j'ai +souvent commise moi-même, mais dont je suis bien revenu, +surtout depuis que j'ai vu Majorque.</p> + +<p>Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que +ce paysan qui ne sait que prier, chanter, travailler, et +qui ne pense jamais. Sa prière est une formule stupide +qui ne présente aucun sens à son esprit; son travail est +une opération des muscles qu'aucun effort de son intelligence +ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression +de cette morne mélancolie qui l'accable à son +insu, et dont la poésie nous frappe sans se révéler à lui. +N'était la vanité qui l'éveille de temps en temps de sa +torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de fête +seraient consacrés au sommeil.</p> + +<p>Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis +tracé. J'oublie que, dans la rigueur de l'usage, l'article +géographique doit mentionner avant tout l'économie productive +et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier ressort, +après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme.</p> + +<p>Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, +j'ai trouvé à l'article Baléares cette courte indication +que je confirme ici, sauf à revenir plus tard sur +les considérations qui en atténuent la vérité: «Ces insulaires +sont <i>fort affables</i> (on sait que, dans toutes les +îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux +qui sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). +Ils sont doux, hospitaliers; il est rare qu'ils commettent +des crimes, et le vol est presque inconnu chez eux.» En +vérité, je reviendrai sur ce texte.</p> + +<p>Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois +qu'il a été prononcé dernièrement à la chambre quelques +paroles (au moins imprudentes) sur l'occupation +réalisable de Majorque par les Français, et je présume +que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de +nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des +denrées qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation +intellectuelle des Majorquins.</p> + +<br> + +<p>Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité +admirable, et qu'une culture plus active et plus savante +en décuplerait les produits. Le principal commerce extérieur +consiste en amandes, en oranges et en cochons. +O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes, +ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler +votre souvenir à celui de ces ignobles pourceaux dont +le Majorquin est plus jaloux et plus fier que de vos fleurs +embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin +qui vous cultive n'est pas plus poétique que le député +qui me lit.</p> + +<p>Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, +sont les plus beaux de la terre, et le docteur Miguel +Vargas fait, avec la plus naïve admiration, le portrait +d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et demi, +pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à -dire six cents livres. +En ce temps-là , l'exploitation du cochon ne jouissait pas +à Majorque de cette splendeur qu'elle a acquise de nos +jours. Le commerce des bestiaux était entravé par la +rapacité des <i>assentistes</i> ou fournisseurs, auxquels le +gouvernement espagnol confiait, c'est-à -dire vendait l'entreprise +des approvisionnements. En vertu de leur pouvoir +discrétionnaire, ces spéculateurs s'opposaient à toute +exportation de bétail, et se réservaient la faculté d'une +importation illimitée.</p> + +<p>Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les +cultivateurs du soin de leurs troupeaux. La viande se +vendant à vil prix et le commerce extérieur étant prohibé, +ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à abandonner +complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut +rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque +le temps où les Arabes la possédaient, et où la seule +montagne d'Arta comptait plus de têtes de vaches fécondes +et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait rassembler +aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de +Majorque.</p> + +<p>Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays +de ses richesses naturelles. Le même écrivain rapporte +que les montagnes, et particulièrement celles de Torella +et de Galatzo, possédaient de son temps les plus beaux +arbres du monde. Certain olivier avait quarante-deux +pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois +magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, +qui, lors de l'expédition espagnole contre Alger, +en tirèrent toute une flottille de chaloupes canonnières. +Les vexations auxquelles les propriétaires de ces bois +furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements +qui leur furent donnés, engagèrent les Majorquins +à détruire leurs bois, au lieu de les augmenter. +Aujourd'hui la végétation est encore si abondante et si +belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; +mais aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme +dans toute l'Espagne, l'<i>abus</i> est encore le premier de +tous les pouvoirs. Cependant le voyageur n'entend jamais +une plainte, parce qu'au commencement d'un régime +injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le +mal est fait, il se tait encore par habitude.</p> + +<p>Quoique la tyrannie des <i>assentistes</i> ait disparu, le +bétail ne s'est point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera +pas, tant que le droit d'exportation sera limité au +commerce des pourceaux. On voit fort peu de boeufs et +de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. +La viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle +race, mais mal nourries et mal soignées; les chèvres, +qui sont de race africaine, ne donnent pas la dixième +partie du lait que donnent les nôtres.</p> + +<p>L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les +éloges que les Majorquins donnent à leur manière de +les cultiver, je crois que l'algue qu'ils emploient est un +très-maigre fumier, et que ces terres sont loin de rapporter +ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi +généreux. J'ai regardé attentivement ce blé si précieux +que les habitants ne se croient pas dignes de le manger: +c'est absolument le même que nous cultivons dans nos +provinces centrales, et que nos paysans appellent blé +blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, +malgré la différence du climat. Celui de Majorque devrait +avoir pourtant une supériorité marquée sur celui +que nous disputons à nos hivers si rudes et à nos printemps +si variables. Et pourtant notre agriculture est fort +barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; +mais le cultivateur français a une persévérance +et une énergie que le Majorquin mépriserait comme une +agitation désordonnée.</p> + +<p>La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en +abondance à Majorque; cependant, faute de chemins +dans l'intérieur de l'île, ce commerce est loin d'avoir +l'extension et l'activité nécessaires. Cinq cents oranges +se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire +transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du +centre à la côte, il faut dépenser presque autant que la +valeur première. Cette considération fait négliger la culture +de l'oranger dans l'intérieur du pays; Ce n'est que +dans la vallée de Soller et dans le voisinage des criques, +où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres +croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient +partout, et dans notre montagne de Valdemosa, une des +plus froides régions de l'île, nous avions des citrons et +des oranges magnifiques, quoique plus tardives que +celles de Soller. A la Granja, dans une autre région +montagneuse, nous avons cueilli des limons gros comme +la tête. Il me semble qu'à elle seule l'île de Majorque +pourrait entretenir de ces fruits exquis toute la France, +au même prix que les détestables oranges que nous +tirons d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, +tant vanté à Majorque, est donc, comme le reste, entravé +par une négligence superbe.</p> + +<p>On peut en dire autant du produit immense des oliviers, +qui sont certainement les plus beaux qu'il y ait +au monde, et que les Majorquins, grâce aux traditions +arabes, savent cultiver parfaitement. Malheureusement +ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse +qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais +exporter abondamment qu'en Espagne, où le goût de +cette huile infecte règne également. Mais l'Espagne elle-même +est très-riche en oliviers, et si Majorque lui fournit +de l'huile, ce doit être à fort bas prix.</p> + +<p>Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive +en France, et nous l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. +Si notre fabrication était connue à Majorque et si +Majorque avait des chemins, enfin si la navigation commerciale +était réellement organisée dans cette direction, +nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce +que nous la payons, et nous l'aurions pure et abondante, +quelle que fut la rigueur de l'hiver. Je sais bien que les +industriels qui cultivent l'olivier de paix en France préfèrent +de beaucoup vendre au poids de l'or quelques +tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient +dans des foudres d'huile d'oeillet et de colza pour nous +l'offrir au <i>prix coûtant</i>; mais il serait étrange qu'on +s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur du climat, +si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous +la procurer meilleure à bon marché.</p> + +<p>Que nos <i>assentistes</i> français ne s'effraient pourtant +pas trop: nous promettrions au Majorquin, et, je crois, +à l'Espagnol en général, de nous approvisionner chez +eux et de décupler leur richesse, qu'ils ne changeraient +rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément l'amélioration +qui vient de l'étranger, et surtout de la +France, que je ne sais si pour de l'argent (cet argent +que cependant ils ne méprisent pas en général) ils se +résoudraient à changer quelque chose au procédé qu'ils +tiennent de leurs pères<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île de Majorque, +maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs, tout est imprégné +de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition de tous les mets, +chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par jour, et les murailles +en sont imbibées. En pleine campagne, si vous êtes égaré, vous n'avez +qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur d'huile rance arrive sur les ailes +de la brise, vous pouvez être sûr que derrière le rocher ou sous le massif +de cactus vous allez trouver une habitation. Si dans le lieu le plus sauvage +et le plus désert cette odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez +à cent pas de vous un Majorquin sur son âne descendre la colline et +se diriger vers vous. Ceci n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est +l'exacte vérité.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Ne sachant ni engraisser les boeufs, ni utiliser la laine, +ni traire les vaches (le Majorquin déteste le lait et le +beurre autant qu'il méprise l'industrie); ne sachant pas +faire pousser assez de froment pour oser en manger; ne +daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie; +ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant +chez lui et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant +pas de chevaux (l'Espagne s'empare maternellement de +tous les poulains de Majorque pour ses armées, d'où il +résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que +de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); +ne jugeant pas nécessaire d'avoir une seule route, un +seul sentier praticable dans toute son île, puisque le droit +d'exportation est livré au caprice d'un gouvernement qui +n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le Majorquin +végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son +chapelet et rapiécer ses chausses, plus malades que celles +de don Quichotte, son patron en misère et en fierté, +lorsque le cochon est venu tout sauver. L'exportation de +ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère du +salut, a commencé.</p> + +<p>Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles +futurs, l'âge du cochon, comme les musulmans comptent +dans leur histoire l'âge de l'éléphant.</p> + +<p>Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le +sol, la figue du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, +et les mères de famille apprennent à économiser la fève +et la patate. Le cochon ne permet plus de rien gaspiller, +car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le plus bel +exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des +goûts et des moeurs, qu'on puisse offrir aux nations. +Aussi jouit-il à Majorque des droits et des prérogatives +qu'on n'avait point songé jusque là à offrir aux hommes. +Les habitations ont été élargies, aérées; les fruits qui +pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et conservés, +et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée +superflue et déraisonnable, a été établie de l'île au continent.</p> + +<p>C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de +Majorque; car si j'avais eu la pensée d'y aller il y a +trois ans, le voyage, long et périlleux sur les caboteurs +m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de l'exportation du +cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.</p> + +<p>On a acheté en Angleterre un joli petit <i>steamer</i>, qui +n'est point de taille à lutter contre les vents du nord, si +terribles dans ces parages; mais qui, lorsque le temps +est serein, transporte une fois par semaine deux cents +cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à +Barcelone.</p> + +<p>Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse +ces messieurs (je ne parle point des passagers) +sont traités à bord, et avec quel amour on les dépose à +terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable +homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces +nobles bêtes, a pris tout à fait leur cri et même un peu +de leur désinvolture. Si un passager se plaint du bruit +qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son de l'or +monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est +assez bégueule pour remarquer l'infection répandue +dans le navire, son mari est là pour lui répondre que +l'argent ne sent point mauvais, et que sans le cochon +il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de +France, ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal +de mer, qu'il n'essaie pas de réclamer le moindre soin +des gens de l'équipage; car les cochons aussi ont le mal +de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée +d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie +qu'il faut combattre à tout prix. Alors, abjurant toute +compassion et toute sympathie pour conserver l'existence +à ses chers clients, le capitaine en personne, +armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière +lui les matelots et les mousses, chacun saisissant +ce qui lui tombe sous la main, qui une barre de fer, +qui un bout de corde, en un instant toute la bande +muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon +paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre +par cette émotion violente l'influence funeste du +roulis.</p> + +<p>Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au +mois de mars, il faisait une chaleur étouffante; cependant +il ne nous fut point possible de mettre le pied sur +le pont. Quand même nous eussions bravé le danger +d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de +mauvaise humeur, le capitaine ne nous eut point permis, +sans doute, de les contrarier par notre présence. +Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières +heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua +qu'ils avaient un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient +en proie à une noire mélancolie. Alors on leur +administra le fouet, et régulièrement, à chaque quart +d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs +si épouvantables, d'une part la douleur et la rage +des cochons fustigés, de l'autre les encouragements du +capitaine à ses gens et les jurements que l'émulation +inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que +le troupeau dévorait l'équipage.</p> + +<p>Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement +à nous séparer d'une société aussi étrange, et +j'avoue que celle des insulaires commençait à me peser +presque autant que l'autre; mais il ne nous fut permis +de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. +Nous eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres +que personne ne s'en fût soucié, tant qu'il y avait un +cochon à mettre à terre et à délivrer du roulis.</p> + +<p>Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille +était dangereusement malade. La traversée, la +mauvaise odeur et l'absence de sommeil n'avaient pas +contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine n'avait +eu d'autre attention pour nous que de nous prier +de ne pas faire coucher notre malade dans le meilleur +lit de la cabine, parce que, selon le préjugé espagnol, +toute maladie est contagieuse; et comme notre homme +pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le +malade, il désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le +renvoyâmes à ses cochons; et quinze jours après, lorsque +nous revenions en France sur <i>le Phénicien</i>, un +magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous comparions +le dévouement du Français à l'hospitalité de +l'Espagnol. Le capitaine d'<i>el Mallorquin</i> avait disputé +un lit à un mourant; le capitaine marseillais, ne trouvant +pas notre malade assez bien couché, avait ôté les matelas +de son propre lit pour les lui donner... Quand je +voulus solder notre passade, le Français me fit observer +que je lui donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer +double.</p> + +<p>D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement +bon sur un coin de ce <i>globe terraqué</i>, ni exclusivement +mauvais sur un autre coin. Le mal moral n'est, dans +l'humanité, que le résultat du mal matériel. La souffrance +engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte +dans tous les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; +par conséquent il croit à la contagion, il craint +la maladie et la mort, il manque de foi et de charité.—Il +est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent +il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, +nous voyons que là où il a pu être grand, il a +montré que la grandeur était en lui; mais il est homme, +et, dans la vie privée, là où l'homme doit succomber, +il succombe.</p> + +<p>J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des +hommes tels qu'ils me sont apparus à Majorque; car +aussi bien j'espère qu'on me tient quitte de parler davantage +des olives, des vaches et des pourceaux. La +longueur même de ce dernier article n'est pas de trop +bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient +s'en trouver personnellement blessés, et je prends maintenant +mon récit au sérieux; car je croyais n'avoir rien +à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas à pas dans son +<i>Voyage d'art</i>, et je vois que beaucoup de réflexions +viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans +les âpres sentiers de Majorque.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<p>Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, +me dira-t-on, <i>que diable alliez-vous faire sur cette +maudite galère?</i>—Je voudrais bien entretenir le lecteur +le moins possible de moi et des miens; cependant +je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai +vu à Majorque, <i>moi et nous</i>; moi et nous, c'est la +<i>subjectivité</i> fortuite sans laquelle l'<i>objectivité</i> majorquine +ne se fût point révélée sous de certains aspects, +sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au +lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité +comme une chose toute passive, comme une +lunette d'approche à travers laquelle il pourra regarder +ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit +volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que +d'y aller voir. Je le supplie en outre d'être bien persuadé +que je n'ai pas la prétention de l'intéresser aux +accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu +philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé +ma pensée à cet égard, on me rendra la justice +de reconnaître qu'il n'y entre pas la moindre préoccupation +de moi-même.</p> + +<p>Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai +dans cette galère, et le voici en deux mots: c'est que +j'avais envie de voyager.—Et, à mon tour, je ferai +une question à mon lecteur: Lorsque vous voyagez, +cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?—Je vous entends +d'ici me répondre ce que je répondrais à votre +place: Je voyage pour voyager.—Je sais bien que le +voyage est un plaisir par lui-même; mais, enfin, qui +vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux +parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?—Le +besoin de voyager.—Eh bien! dites-moi +donc ce que c'est que ce besoin-là , pourquoi nous en +sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous +y cédons tous, même après avoir reconnu mainte et +mainte fois que lui-même monte en croupe derrière nous +pour ne nous point lâcher, et ne se contenter de rien?</p> + +<p>Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la +franchise de le faire à votre place. C'est que nous ne +sommes réellement bien nulle part en ce temps-ci, et +que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot +vous ennuie, le sentiment du <i>mieux</i>), le voyage est +une des plus souriantes et des plus trompeuses. Tout +va mal dans le monde officiel: ceux qui le nient le sentent +aussi profondément et plus amèrement que ceux +qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours +son train, poursuivant son oeuvre dans nos pauvres +coeurs, et nous soufflant toujours ce sentiment du mieux, +cette recherche de l'idéal.</p> + +<p>L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de +ceux qui le défendent, ne satisfait aucun de nous, et +chacun va de son côté où il lui plaît. Celui-ci se jette +dans l'art, cet autre dans la science, le plus grand nombre +s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons +un peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt +nous fuyons, car il ne s'agit pas tant de voyager que de +partir, entendez-vous? Quel est celui de nous qui n'a +pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer? +Aucun.</p> + +<p>Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi +par la paresse est incapable, je le soutiens, de +rester longtemps à la même place sans souffrir et sans +désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il +faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), +il s'imagine ajouter quelque chose à son bonheur en +voyageant; les amants, les nouveaux époux partent +pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs et les +hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre +ou dépérir est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en +va chercher bien vite au loin quelque nid pour aimer ou +quelque gîte pour mourir.</p> + +<p>À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement +des populations, et que je me représente dans l'avenir +les hommes attachés au pays, à la terre, à la maison +comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence et +la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, +il me semble que les chemins de fer ne sont +pas destinés à promener d'un point du globe à l'autre +des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une +activité maladive.</p> + +<p>Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, +par conséquent plus calme et plus éclairée, ayant deux +vies: l'une, sédentaire, pour le bonheur domestique, +les devoirs de la cité, les méditations studieuses, le +recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange +loyal qui remplacerait le honteux trafic que nous +appelons le commerce, pour les inspirations de l'art, les +recherches scientifiques et surtout la propagation des +idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des +voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange +sympathique avec les hommes, et qu'il ne devrait pas +y avoir plaisir là où il n'y aurait pas devoir. Et il me +semble qu'au contraire, la plupart d'entre nous, aujourd'hui, +voyagent en vue du mystère, de l'isolement, +et par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables +porte à nos impressions personnelles, soit douces, +soit pénibles.</p> + +<p>Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un +besoin de repos que j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. +Comme le temps manque pour toutes choses +dans ce monde que nous nous sommes fait, je m'imaginai +encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais +quelque retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni +billets à écrire, ni journaux à parcourir, ni visites à +recevoir; où je pourrais ne jamais quitter ma robe de +chambre, où les jours auraient douze heures, où je +pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, +me détacher du mouvement d'esprit qui nous travaille +tous en France, et consacrer un ou deux ans à étudier +un peu l'histoire et à apprendre ma langue par principes +avec mes enfants.</p> + +<p>Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste +de planter là un beau matin ses affaires, ses habitudes, +ses connaissances et jusqu'à ses amis, pour aller dans +quelque île enchantée vivre sans soucis, sans tracasseries, +sans obligations, et surtout sans journaux?</p> + +<p>On peut dire sérieusement que le journalisme, cette +première et cette dernière des choses, comme eût dit +Ésope, a créé aux hommes une vie toute nouvelle, +pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette voix +de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil +nous raconter comment l'humanité a vécu la veille, +proclamant tantôt de grandes vérités, tantôt d'effroyables +mensonges, mais toujours marquant chacun des pas de +l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie +collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, +malgré toutes les taches et les misères qui s'y trouvent?</p> + +<p>Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble +de nos pensées et de nos actions, n'est-ce pas +bien affreux et bien repoussant à voir dans le détail, +lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des +mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir +éclairé une seule question, sans avoir marqué un progrès +sensible? Et dans cette attente qui paraît d'autant +plus longue qu'on nous en signale toutes les phases minutieusement, +ne nous prend-il pas souvent envie, à +nous autres artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, +de nous endormir dans les flancs du navire, et +de ne nous éveiller qu'au bout de quelques années pour +saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous +nous trouverons portés?</p> + +<p>Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions +nous abstenir de la vie collective, et nous isoler de tout +contact avec la politique pendant quelque temps, nous +serions frappés, en y rentrant, du progrès accompli +hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; +et, quand nous fuyons le foyer d'action pour chercher +l'oubli et le repos chez quelque peuple à la marche plus +lente et à l'esprit moins ardent que nous, nous souffrons +là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous nous +repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les +vivants pour les morts.</p> + +<p>Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, +et pourquoi je prends la peine de l'écrire, bien qu'il +ne me soit point agréable de le faire, et que je me fusse +promis, en commençant, de me garder le plus possible +des impressions personnelles; mais il me semble à présent +que cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, +par une chaleur comparable à celle de notre mois de +juin. Nous avions quitté Paris quinze jours auparavant, +par un temps extrêmement froid; ce nous fut un grand +plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver, +de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se +joignit celui de parcourir une ville très-caractérisée, et +qui possède plusieurs monuments de premier ordre +comme beauté ou comme rareté.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> +<br> + +<p>Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper +bientôt, et nous vîmes que les Espagnols qui nous avaient +recommandé Majorque comme le pays le plus hospitalier +et le plus fécond en ressources s'étaient fait grandement +illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine +des grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions +guère à ne pas trouver une seule auberge. Cette +absence de pied-à -terre pour les voyageurs eût dû nous +apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque par +rapport au reste du monde, et nous engager à retourner +sur-le-champ à Barcelone, où du moins il y a une méchante +auberge appelée emphatiquement <i>l'hôtel des +Quatre-Nations</i>.</p> + +<p>A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt +personnes des plus marquantes, et attendu depuis plusieurs +mois, pour espérer de ne pas coucher en plein +champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour nous, ce +fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou +plutôt dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les +étrangers sont bien heureux de trouver chacun un lit de +sangle avec un matelas douillet et rebondi comme une +ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, du +poivre et de l'ail à discrétion.</p> + +<p>En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre +que, si nous n'étions pas enchantés de cette réception, +nous serions vus de mauvais oeil, comme des impertinents +et des brouillons, ou tout au moins regardés en +pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content +de tout en Espagne! La plus légère grimace que vous +feriez en trouvant de la vermine dans les lits et des +scorpions dans la soupe vous attirerait le mépris le plus +profond et soulèverait l'indignation universelle contre +vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, +et peu à peu nous comprîmes à quoi tenaient ce manque +de ressources et ce manque apparent d'hospitalité.</p> + +<p>Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, +la guerre civile, qui bouleversait l'Espagne depuis si +longtemps, avait intercepté, à cette époque, tout mouvement +entre la population de l'île et celle du continent.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + +<br> +<p>Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols +qu'il y en pouvait tenir, et les indigènes, retranchés +dans leurs foyers, se gardaient bien d'en sortir pour +aller chercher des aventures et des coups dans la mère +patrie.</p> + +<p>A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie +et les douanes, qui frappent tous les objets nécessaires +au bien-être<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> d'un impôt démesure. Palma est arrangée +pour un certain nombre d'habitants; à mesure que la +population augmente, on se serre un peu plus, et on +ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. +Excepté peut-être chez deux ou trois familles, le +mobilier n'a guère changé depuis deux cents ans. On ne +connaît ni l'empire de la mode, ni le besoin du luxe, ni +celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part, difficulté +de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, +mais on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se +passe en paroles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait de nous +700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de l'instrument. +Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le laisser dans le +port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire passer hors de la +ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au moins les droits de la +porte, qui sont distincts des droits de douane, cela était contraire aux +lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter les droits de sortie, qui sont +autres que les droits d'entrée, cela ne se pouvait pas; le jeter à la mer +c'est tout au plus si nous en avions le droit. +Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu de sortir +de la ville par une certaine porte, il sortirait par une autre, et nous en +fûmes quittes pour 400 francs environ.*</blockquote> + +<p>Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans +toute l'Espagne, pour se dispenser de rien prêter; elle +consiste à tout offrir: <i>La maison et tout ce qu'elle contient +est à votre disposition</i>. Vous ne pouvez pas regarder +un tableau, toucher une étoffe, soulever une +chaise, sans qu'on vous dise avec une grâce parfaite: +<i>Es a la disposition de uste</i>. Mais gardez-vous bien +d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une indiscrétion +grossière.</p> + +<p>Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée +à Palma, et je crois bien que je ne m'en relèverai +jamais dans l'esprit du marquis de ***. J'avais été très-recommandé +à ce jeune lion palmesan, et je crus pouvoir +accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle +m'était offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain +un billet de lui me fit bien sentir que j'avais manqué +à toutes les convenances, et je me hâtai de renvoyer +l'équipage sans m'en être servi.</p> + +<p>J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais +c'est de la part de personnes qui avaient voyagé, et qui, +sachant bien le monde, étaient véritablement de tous les +pays. Si d'autres étaient portées à l'obligeance et à la +franchise par la bonté de leur coeur, aucune (il est bien +nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane +et le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si +riche), aucune n'eût pu nous céder un coin de sa maison +sans s'imposer de tels embarras et de telles privations, +que nous eussions été véritablement indiscrets de +l'accepter.</p> + +<p>Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à +même de les reconnaître lorsque nous cherchâmes à +nous installer. Il était impossible de trouver dans toute +la ville un seul appartement qui fût habitable.</p> + +<p>Un appartement à Palma se compose de quatre murs +absolument nus, sans portes ni fenêtres. Dans la plupart +des maisons bourgeoises, on ne se sert pas de vitres; et +lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien nécessaire +en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire, +en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte +donc les fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des +portes. Son successeur est obligé de commencer par les +remplacer, à moins qu'il n'ait le goût de vivre en plein +vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.</p> + +<p>Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement +les portes et fenêtres, mais les lits, les tables, +les chaises, tout enfin, si simple et si primitif que soit +l'ameublement. Il y a fort peu d'ouvriers; ils ne vont +pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux. Il y a +toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se +presse pas. La vie est si longue! Il faut être Français, +c'est-à -dire extravagant et forcené, pour vouloir qu'une +chose soit faite tout de suite. Et si vous avez attendu +déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois +de plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi +y restez-vous? Avait-on besoin de vous ici? On s'en +passait fort bien. Vous croyez donc que vous allez mettre +tout sens dessus dessous? Oh! que non pas! Nous autres, +voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre +guise.—Mais n'y a-t-il donc rien à louer?—Louer? +qu'est-ce que cela? louer des meubles? Est-ce qu'il y en +a de trop pour qu'on en loue?—Mais il n'y en a donc +pas à vendre?—Vendre? il faudrait qu'il y en eût de +tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire +des meubles d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir +de France, puisqu'il y a de tout dans ce pays là .—Mais +pour faire venir de France, il faut attendre six mois +tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on +fait la sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, +c'est de s'en aller?—C'est ce que je vous conseille, +ou bien prenez patience, beaucoup de patience; +<i>mucha calma</i>, c'est là sagesse majorquine.</p> + +<p>Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous +rendit, à bonne intention certainement, le mauvais service +de nous trouver une maison de campagne à louer.</p> + +<p>C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix +très-modéré, selon nous, mais assez élevé pour le pays +(environ cent francs par mois), nous abandonna toute +son habitation. Elle était meublée comme toutes les +maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de +sangle ou de bois peint en vert, quelques-uns composés +de deux tréteaux sur lesquels on pose deux planches et +un mince matelas; les chaises de paille; les tables de +bois brut; les murailles nues bien blanchies à la chaux, +et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque +toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, +dans la pièce qu'on appelait le salon, quatre horribles +devants de cheminée, comme ceux qu'on voit dans nos +plus misérables auberges de village, et que le señor +Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire +encadrer avec soin comme des estampes précieuses, +pour en décorer les lambris de son manoir. Du reste, la +maison était vaste, aérée (trop aérée), bien distribuée, +et dans une très-riante situation, au pied de montagnes +aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée +plantureuse que terminaient les murailles jaunes de +Palma, la masse de sa cathédrale, et la mer étincelante +à l'horizon.</p> + +<p>Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite +furent assez bien remplis par la promenade et la +douce <i>flânerie</i> à laquelle nous conviaient un climat délicieux, +une nature charmante et tout à fait neuve pour +nous.</p> + +<p>Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique +j'aie passé une grande partie de ma vie sur les chemins. +C'était donc la première fois que je voyais une végétation +et des aspects de terrain essentiellement différents +de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque +je vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, +et l'idée grandiose que je m'étais faite de ces +contrées m'empêcha d'en goûter la beauté pastorale et +la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais sur +les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans +m'étonner ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il +n'y avait pour moi aucune comparaison à faire avec des +sites connus. Les hommes, les maisons, les plantes, et +jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un +caractère à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils +faisaient collection de tout, et prétendaient remplir nos +malles de ces beaux pavés de quartz et de marbres +veinés de toutes couleurs, dont les talus à <i>pierres sèches</i> +bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous +voyant ramasser jusqu'aux branches mortes, nous +prenaient les uns pour des apothicaires, les autres nous +regardaient comme de francs idiots.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p>L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement +perpétuel que présente un sol labouré et tourmenté +par des cataclysmes postérieurs à ceux du monde le primitif. +La partie que nous habitions alors, nommée <i>Establiments</i>, +renfermait, dans un horizon de quelques +lieues, des sites fort divers.</p> + +<p>Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des +tertres fertiles, était disposée en larges gradins irrégulièrement +jetés autour de ces monticules. Cette culture +en terrasse, adoptée dans toutes les parties de l'île, que +les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent +continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne +à la campagne l'aspect d'un verger admirablement +soigné.</p> + +<p>À notre droite, les collines s'élevaient progressivement +depuis le pâturage en pente douce jusqu'à la montagne +couverte de sapins. Au pied de ces montagnes +coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent +qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de +cailloux en désordre. Mais les belles mousses qui couvraient +ces pierres, les petits ponts verdis par l'humidité, +fendus par la violence des courants, et à demi +cachés dans les branches pendantes des saules et des +peupliers, l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et +touffus qui se penchaient pour faire un berceau de verdure +d'une rive à l'autre, un mince filet, d'eau qui courait +sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours +quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres +accroupis dans les encaissements mystérieux, faisaient +de ce site quelque chose d'admirable pour la +peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans +le lit du torrent, et nous appelions ce coin de paysage +<i>le Poussin</i>, parce que cette nature libre, élégante et +fière dans sa mélancolie, nous rappelait les sites que ce +grand maître semble avoir chéris particulièrement.</p> + +<p>A quelques centaines de pas de notre ermitage, le +torrent se divisait en plusieurs ramifications, et son +cours semblait se perdre dans la plaine. Les oliviers et +les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de la +terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect +d'une forêt.</p> + +<p>Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie +boisée s'élevaient des chaumières d'un grand style, +quoique d'une dimension réellement lilliputienne. On ne +se figure pas combien de granges, de hangars, d'étables, +de cours et de jardins, un <i>payés</i> (paysan propriétaire) +accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné +préside à son insu à cette disposition capricieuse. La +maisonnette est ordinairement composée de deux étages +avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage une +galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux +que surmonterait un toit florentin. Ce couronnement +symétrique donne une apparence de splendeur et de +force aux constructions les plus frêles et les plus pauvres, +et les énormes grappes de maïs qui sèchent à +l'air, suspendues entre chaque ouverture de la galerie, +forment un lourd feston alterné de rouge et de jaune +d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et coquet. +Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une +forte haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres +s'entrelacent en muraille et protègent contre les +vents du froid les frêles abris d'algues et de roseaux qui +servent à serrer les brebis. Comme ces paysans ne se +volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs propriétés +qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers +et d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive +guère d'autre légume que le piment et la pomme +d'amour; mais tout cela est d'une couleur magnifique, +et souvent, pour couronner le joli tableau que forme +cette habitation, un seul palmier déploie au milieu son +gracieux parasol, ou se penche sur le côté avec grâce, +comme une belle aigrette.</p> + +<p>Cette région est une des plus florissantes de l'île, et +les motifs qu'en donne M. Grasset de Saint-Sauveur +dans son Voyage aux îles Baléares confirment ce que j'ai +dit précédemment de l'insuffisance de la culture en général +à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire +impérial faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance +des pages majorquins le conduisirent à en rechercher +les causes. Il en trouva deux principales.</p> + +<p>La première, c'est la grande quantité de couvents, +qui absorbait une partie de la population déjà si restreinte. +Cet inconvénient a disparu, grâce au décret +énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque +ne lui pardonneront jamais.</p> + +<p>La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez +eux, et qui les parque par douzaines au service des riches +et des nobles. Cet abus subsiste encore dans toute sa vigueur. +Tout aristocrate majorquin a une suite nombreuse +que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle +ne lui procure aucun bien-être; il est impossible +d'être plus mal servi qu'on ne l'est par cette espèce de +serviteurs honoraires. Quand on se demande à quoi un +riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays +où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne +se l'explique qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants +des deux sexes, qui occupent une portion des +bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès qu'ils ont +passé une année au service du maître, ont droit pour +toute leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. +Ceux qui veulent se dispenser du service le peuvent +en renonçant à quelques bénéfices; mais l'usage +les autorise encore à venir chaque matin manger le chocolat +avec leurs anciens confrères, et à prendre part, +comme Sancho chez Gamache, à toutes les bombances +de la maison.</p> + +<p>Au premier abord, ces moeurs semblent patriarcales, +et on est tenté d'admirer le sentiment républicain qui +préside à ces rapports de maître à valet; mais on s'aperçoit +bientôt que c'est un républicanisme à la manière de +l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés +par la paresse ou la misère à la vanité de leurs +patrons. C'est un luxe à Majorque d'avoir quinze domestiques +pour un état de maison qui en comporterait +deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains +en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès +proscrite par l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel +mépriser le plus, du maître qui encourage et perpétue +ainsi l'abaissement moral de ses semblables, ou +de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au travail +qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme +à la dignité humaine.</p> + +<p>Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter +le budget de leurs dépenses et diminuer celui de leurs +revenus, de riches propriétaires majorquins se sont décidés +à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et à la +disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de +leurs terres en viager à des paysans, et M. Grasset de +Saint-Sauveur s'est assuré que, dans toutes les grandes +propriétés où l'on avait essayé de ce moyen, la terre, +frappée en apparence de stérilité, avait produit en telle +abondance entre les mains d'hommes intéressés à son +amélioration, qu'en peu d'années les parties contractantes +s'étaient trouvées soulagées de part et d'autre.</p> + +<p>Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont +réalisées tout à fait, et aujourd'hui la région d'Establiments, +entre autres, est devenue un vaste jardin; la +population y a augmenté, de nombreuses habitations se +sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis +une certaine aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés +encore, mais qui leur a donné plus d'aptitude au travail. +Il faudra bien des années encore pour que le Majorquin +soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous, il +traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel +pour arriver à comprendre que ce n'est pas encore +le but de l'humanité, nous pouvons bien lui +laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le temps. +Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres +sont réservées à ces peuples enfants que nous initierons +quelque jour à une civilisation véritable, sans leur reprocher +tout ce que nous aurons fait pour eux. Ils ne +sont pas assez grands pour braver les orages révolutionnaires +que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés +sur nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus +par le reste de la terre, nous avons fait des pas +immenses, et le bruit de nos luttes gigantesques n'a pas +éveillé de leur profond sommeil ces petites peuplades +qui dorment à la portée de notre canon au sein de la +Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons +le baptême de la vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet +comme les ouvriers de la douzième heure. Trouvons +le mot de notre destinée sociale, réalisons nos +rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes +entreront peu à peu dans notre église révolutionnaire, +ces malheureux insulaires, que leur faiblesse livre sans +cesse comme une proie aux nations marâtres qui se les +disputent, accourront à notre communion.</p> + +<p>En attendant ce jour où, les premiers en Europe, +nous proclamerons la loi de l'égalité pour tous les hommes +et de l'indépendance pour tous les peuples, la loi +du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la diplomatie +gouverne le monde; le droit des gens n'est +qu'un mot, et le sort de toutes les populations isolées et +Restreintes, +comme le Transylvain, le Turc on le Hongrois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, +est d'être dévorées par le vainqueur. S'il en devait être +toujours ainsi, je ne souhaiterais à Majorque ni l'Espagne, +ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice, +et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son +existence, qu'à la civilisation étrange que nous portons +en Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> La Fontaine, fable des <i>Voleurs et l'Âne</i>.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<p>Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque +les pluies commencèrent. Jusque-là nous avions eu +un temps adorable; les citronniers et les myrtes étaient +encore en fleurs, et, dans les premiers jours de décembre, +je restai en plein air sur une terrasse jusqu'à cinq +heures du matin, livré au bien-être d'une température +délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais +personne au monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme +de la belle nature n'est pas capable de me +rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré +le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum +des fleurs qui montait jusqu'à moi, ma veillée n'était +pas fort émouvante. J'étais là , non comme eût fait un +poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif qui +contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en +souviens, à recueillir les bruits de la nuit et à m'en +rendre compte.</p> + +<p>Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays +a ses harmonies, ses plaintes, ses cris, ses chuchotements +mystérieux, et cette langue matérielle des choses +n'est pas un des moindres signes caractéristiques dont +le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de +l'eau sur les froides parois des marbres, le pas pesant et +mesuré des sbires sur le quai, le cri aigu et presque enfantin +des mulots, qui se poursuivent et se querellent +sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs et +singuliers qui troublent faiblement le morne silence des +nuits de Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone +de la mer, au <i>quien vive</i> des sentinelles et au +chant mélancolique des <i>serenos</i> de Barcelone. Le lac +Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de +Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin +dans les forêts de la Suisse ne ressemble en rien non +plus aux craquements qui se font entendre sur les glaciers.</p> + +<p>A Majorque, le silence est plus profond que partout +ailleurs. Les ânesses et les mules qui passent la nuit au +pâturage l'interrompent parfois en secouant leurs clochettes, +dont le son est moins grave et plus mélodique +que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans +les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. +Il n'est pas un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche +avec elle à toute heure. De ma terrasse, j'entendais +aussi la mer, mais si lointaine et si faible que la poésie +étrangement fantastique et saisissante des Djinns me revenait +en mémoire.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'écoute.</p> +<p>Tout fuit.</p> +<p>On doute,</p> +<p>La nuit,</p> +<p>Tout passe;</p> +<p>L'espace</p> +<p>Efface</p> +<p>Le bruit.</p> + </div> </div> + +<p>Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un +petit enfant, et j'entendais aussi la mère, qui, pour +l'endormir, lui chantait un joli air du pays, bien monotone, +bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix moins +poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de +Majorque.</p> + +<p>Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un +mode que je ne saurais point définir. Alors le <i>pagès</i> +père de famille, s'éveilla à la voix de ses porcs chéris +comme la mère s'était éveillée aux pleurs de son nourrisson. +Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander +les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. +Les cochons l'entendirent fort bien, car ils se +turent. Puis le pagès, pour se rendormir apparemment +se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre, qui, à +mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait +ou se ranimait comme le murmure lointain des vagues. +De temps en temps encore les cochons laissaient échapper +un cri sauvage; le pages élevait alors la voix sans +interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé +par un <i>Ora pro nobis</i> ou un <i>Ave Maria</i> prononcé +d'une certaine façon, se taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, +il écoutait sans doute, les yeux ouverts, livré à +l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent +cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait +un si mystérieux travail sur elle-même avant de se manifester.</p> + +<p>Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge +commença. Un matin, après que le vent nous eut +bercés toute la nuit de ses longs gémissements, tandis +que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à notre +réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer +une route parmi les pierres de son lit. Le lendemain, +il parlait plus haut; le surlendemain, il roulait les roches +qui gênaient sa course. Toutes les fleurs des arbres +étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos chambres +mal closes.</p> + +<p>On ne comprend pas le peu de précautions que prennent +les Majorquins contre ces fléaux du vent et de la +pluie. Leur illusion ou leur fanfaronnade est si grande +à cet égard, qu'ils nient absolument ces inclémences +accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à la +fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, +ils nous soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. +Si nous avions mieux observé la position des pics de +montagne et la direction habituelle des vents, nous nous +serions convaincus d'avance des souffrances inévitables +qui nous attendaient.</p> + +<p>Mais une autre déception nous était réservée: c'est +celle que j'ai indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé +à raconter mon voyage par la fin. Un d'entre nous tomba +malade. D'une complexion fort délicate, étant sujet à +une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les +atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (<i>Son-Vent</i> +en patois), c'est le nom de la villa que le señor Gomez +nous avait louée, devint inhabitable. Les murs en étaient +si minces, que la chaux dont nos chambres étaient crépies +se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon +compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit +pas très-froid en réalité: mais pour nous, qui sommes +habitués à nous chauffer en hiver, cette maison sans +cheminée était sur nos épaules comme un manteau de +glace, et je me sentais paralysé.</p> + +<p>Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante +des braseros, et notre malade commença à souffrir et à +tousser.</p> + +<p>De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et +d'épouvanté pour la population. Nous fûmes atteints et +convaincus de phtisie pulmonaire, ce qui équivaut à la +peste dans les préjugés contagionistes de la médecine +espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique +rétribution de 45 francs, daigna venir nous faire une +visite, déclara pourtant que ce n'était rien, et n'ordonna +rien. Nous l'avions surnommé <i>Malvavisco</i>, à cause de +sa prescription unique.</p> + +<p>Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; +mais la pharmacie de Palma était dans un tel dénûment +que nous ne pûmes nous procurer que des drogues détestables. +D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par +des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne +pouvaient combattre efficacement.</p> + +<br> + +<p>Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses +sur la durée de ces pluies et de ces souffrances +qui étaient liées les unes aux autres, nous reçûmes une +lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait, dans le +style espagnol, que nous <i>tenions</i> une personne, laquelle +<i>tenait</i> une maladie qui portait la contagion dans ses +foyers, et menaçait par anticipation les jours de sa famille; +en vertu de quoi il nous priait de déguerpir de +son palais dans le plus bref délai possible.</p> + +<p>Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous +ne pouvions plus rester là sans crainte d'être noyés dans +nos chambres; mais notre malade n'était pas en état +d'être transporté sans danger, surtout avec les moyens +de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. +Et puis la difficulté était de savoir où nous irions; +car le bruit de notre phtisie s'était répandu instantanément, +et nous ne devions plus espérer de trouver un +gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit. +Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous +en feraient l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du +préjugé, et que d'ailleurs nous attirerions sur elles, en les +approchant, la réprobation qui pesait sur nous. Sans +l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles +pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés +de camper dans quelque caverne comme des Bohémiens +véritables.</p> + +<p>Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile +pour l'hiver. Il y avait à la chartreuse de Valldemosa un +Espagnol réfugié qui s'était caché là pour je ne sais +quel motif politique. En allant visiter la chartreuse, nous +avions été frappés de la distinction de ses manières, de +la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement +rustique et pourtant confortable de leur cellule. +La poésie de cette chartreuse m'avait tourné la tête. Il +se trouva que le couple mystérieux voulut quitter précipitamment +le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous +céder son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en +faire l'acquisition. Pour la modique somme de mille +francs, nous eûmes donc un ménage complet, mais tel +que nous eussions pu nous le procurer en France pour +cent écus, tant les objets de première nécessité sont +rares, coûteux, et difficiles à rassembler à Majorque.</p> + +<p>Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, +quoique j'y aie peu quitté cette fois la cheminée que le +consul avait le bonheur de posséder (le déluge continuant +toujours), je ferai ici une lacune à mon récit +pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, +qui vint l'explorer et en dessiner les plus beaux +aspects l'année suivante, sera le cicérone que je présenterai +maintenant au lecteur, comme plus compétent que +moi sur l'archéologie.</p> +<br><br><br> + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre +cents ans par les Maures, elle a gardé peu de traces +réelles de leur séjour. Il ne reste d'eux à Palma qu'une +petite salle de bains.</p> + +<p>Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, +quelques débris seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, +et la tradition de la naissance d'Annibal, que +M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à l'outrecuidance +majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de vraisemblance.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique +en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de +l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en +cet endroit. On trouve ce même conte dans l'<i>Histoire de Majorque</i>, +par Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)</blockquote> + +<p>Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres +constructions, et il était nécessaire que M. Laurens +redressât toutes les erreurs archéologiques de ses +devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme +moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques +vestiges de l'architecture arabe.</p> + +<p>«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de +maisons dont la date parût fort ancienne. Les plus intéressantes +par leur architecture et leur antiquité appartenaient +toutes au commencement du seizième siècle; +mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y +montre pas sous la même forme qu'en France.</p> + +<p>«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée +qu'un étage et un grenier très bas.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> L'entrée, dans la +rue, consiste en une porte à plein cintre, sans aucun +ornement; mais la dimension et le grand nombre de +pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande +physionomie. Le jour pénètre dans les grandes salles du +premier étage à travers de hautes fenêtres divisées par +des colonnes excessivement effilées, qui leur donnent +une apparence entièrement arabe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des étendoirs, +appelés dans le pays <i>porchos</i>.</blockquote> + +<p>«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner +plus de vingt maisons construites d'une manière +identique, et les étudier dans toutes les parties de leur +construction pour arriver à la certitude que ces fenêtres +n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais +mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de +Grenade nous reste comme échantillon.</p> + +<p>«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, +avec une hauteur de six pieds, n'ont qu'un diamètre +de trois pouces. La finesse des marbres dont elles sont +faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela +m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en +soit, l'aspect de ces fenêtres est aussi joli qu'original.</p> + +<p>«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une +galerie, ou plutôt une suite de fenêtres rapprochées et +copiées exactement sur celles qui forment le couronnement +de la <i>Lonja</i>. Enfin, un toit fort avancé, soutenu +par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage +de la pluie ou du soleil, et produit des effets piquants +de lumière par les longues ombres qu'il projette sur la +maison, et par l'opposition de la masse brune de la +charpente avec les tons brillants du ciel.</p> + +<p>«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé +dans une cour, au centre de la maison, et séparé de +l'entrée sur la rue par un vestibule où l'on remarque +des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages +sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges.</p> + +<p>«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, +les Majorquins ont mis un grand luxe dans la construction +de leurs habitations particulières. Tout en suivant +la même distribution, ils ont apporté dans les vestibules +et dans les escaliers les changements de goût que l'architecture +devait amener. Ainsi l'on trouve partout la +colonne toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, +donnent toujours une apparence somptueuse aux +demeures de l'aristocratie.</p> + +<p>«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et +ce souvenir du goût arabe se retrouvent aussi dans les +plus humbles habitations, même lorsqu'une seule échelle +conduit directement de la rue au premier étage. Alors, +chaque marche est recouverte de carreaux en faïence +peinte de fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.»</p> + +<p>Cette description est fort exacte, et les dessins de +M. Laurens rendent bien l'élégance de ces intérieurs +dont le péristyle fournirait à nos théâtres de beaux décors +d'une extrême simplicité.</p> + +<p>Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées +de colonnes comme le <i>cortile</i> des palais de Venise, ont +aussi pour la plupart un puits d'un goût très pur au +milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni le même usage +que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais +l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables +préaux, peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. +Le puits du milieu y tient évidemment la place de l'impluvium.</p> + +<p>Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et +de tendines de jonc, ils ont un aspect à la fois élégant +et sévère, dont les seigneurs majorquins ne comprennent +nullement la poésie; car ils ne manquent guère de +s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en +admirez le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, +ou méprisant peut-être en eux-mêmes ce ridicule +excès de courtoisie française.</p> + +<p>Au reste, tout n'est pas également poétique dans la +demeure des nobles majorquins. Il est certains détails +de malpropreté dont je serais fort embarrassé de donner +l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait Jacquemont +en parlant des moeurs indiennes, d'achever ma +lettre en latin.</p> + +<p>Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au +passage que M. Grasset de Saint-Sauveur, écrivain +moins sérieux que M. Laurens, mais fort véridique sur +ce point, consacre à la situation des garde-manger à +Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne +et d'Italie. Ce passage est remarquable à cause +d'une prescription de la médecine espagnole qui règne +encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est des +plus étranges.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> L'intérieur de ces palais ne répond nullement à +l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme +chez les individus, que la disposition et l'ameublement +des habitations.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.</blockquote> + +<p>A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance +des produits industriels font varier si étrangement l'aspect +des appartements, il suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer +chez une personne aisée pour se faire en un clin +d'oeil une idée de son caractère, pour se dire si elle a +du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, +un esprit méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou +de l'ostentation.</p> + +<p>J'ai mes systèmes là -dessus, comme chacun a les +siens, ce qui ne m'empêche pas de me tromper fort +souvent dans mes inductions, ainsi qu'il arrive à bien +d'autres.</p> + +<p>J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée +et très-bien rangée. A moins qu'une grande intelligence +et un grand coeur, tout à fait emportés hors de la sphère +des petites observations matérielles, n'habitent là comme +sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette demeure +est une tête vide et un coeur froid.</p> + +<p>Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement +entre quatre murailles, on n'éprouve pas le besoin de +les remplir, ne fût-ce que de bûches et de paniers, et +d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne fût-ce +qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.</p> + +<p>Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie +et l'ordre rigoureux me navrent de tristesse; et si mon +imagination pouvait se représenter la damnation éternelle, +mon enfer serait certainement de vivre à jamais +dans certaines maisons de province où règne l'ordre le +plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on +ne voit rien traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où +pas un animal ne pénètre, sous prétexte que les choses +animées gâtent les choses inanimées. Eh! périssent tous +les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la condition +de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou +un chat.</p> + +<p>Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans +l'amour véritable de la propreté, mais dans une excessive +paresse, ou dans une économie sordide. Avec un +peu plus de soin et d'activité, la <i>ménagère</i> sympathique +à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur +cette propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.</p> + +<p>Mais que dire et que penser des moeurs et des idées +d'une famille dont le <i>home</i> est vide et immobile, sans +avoir l'excuse ou le prétexte de la propreté?</p> + +<p>S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le +disais tout à l'heure, dans les inductions particulières, +il est difficile de se tromper dans les inductions générales. +Le caractère d'un peuple se révèle dans son costume +et dans son ameublement, aussi bien que dans ses +traits et dans son langage.</p> + +<p>Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, +je suis entré dans un assez grand nombre de +maisons; tout s'y ressemblait si exactement que je pouvais +conclure de là à un caractère général chez leurs +occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs +sans avoir le coeur serré de déplaisir et d'ennui, rien +qu'à voir les murailles nues, les dalles tachées et poudreuses, +les meubles rares et malpropres. Tout y portait +témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais +un livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne +lisent pas, les femmes ne cousent même pas. Le seul +indice d'une occupation domestique, c'est l'odeur de +l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces +d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare +semés sur le pavé.</p> + +<p>Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation +quelque chose de mort et de creux qui n'a pas d'analogue +chez nous, et qui donne au Majorquin plus de +ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen.</p> + +<p>Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent +sans rien transformer autour d'elles, et sans marquer +aucune empreinte individuelle sur les choses qui +ordinairement participent en quelque sorte à notre vie +humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de +maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent +l'idée d'un nid pour la famille, celles-là semblent des +gîtes où les groupes d'une population errante se retireraient +indifféremment pour passer la nuit. Des personnes +qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il +en était généralement ainsi dans toute la Péninsule.</p> + +<p>Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'<i>atrium</i> +des palais des <i>chevaliers</i> (c'est ainsi que s'intitulent +encore les patriciens de Majorque) ont un grand caractère +d'hospitalité et même de bien-être. Mais dès que +vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans l'intérieur +des chambres, vous croyez entrer dans un lieu +disposé uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement +dans la forme d'un carré long, très-élevées, +très-froides, très-sombres, toutes nues, blanchies à la +chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits +de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, +si haut qu'on n'y distingue rien; quatre ou cinq chaises +d'un cuir gras et mangé aux vers, bordées de gros +clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents +ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques +peaux de mouton à longs poils jetées çà et là sur le +pavé; des croisées placées très haut et recouvertes de +pagnes épaisses; de larges portes de bois de chêne noir +ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique +portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement +brodé, mais terni et rongé par le temps: tels +sont les palais majorquins à l'intérieur. On n'y voit +guère d'autres tables que celles où l'on mange; les +glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans +ces panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune +clarté.</p> + +<p>On trouve le maître de la maison debout et fumant +dans un profond silence, la maîtresse assise sur une +grande chaise et jouant de l'éventail sans penser à rien. +On ne voit jamais les enfants: ils vivent avec les domestiques, +à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les +parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient +dans la maison sans rien faire. Les vingt ou trente +valets font la sieste, pendant qu'une vieille servante +hérissée ouvre la porte au quinzième coup de sonnette +du visiteur.</p> + +<p>Cette vie ne manque certainement pas de <i>caractère</i>, +comme nous dirions dans l'acception illimitée que nous +donnons aujourd'hui à ce mot; mais, si l'on condamnait +à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y +deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue +par réaction d'esprit.</p> +<br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, +la Lonja (bourse) et le Palacio-Real.</p> + +<p>La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don +Jaime le Conquérant, leur premier roi chrétien et en +quelque sorte leur Charlemagne, fut en effet entreprise +sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en 1604. +Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont +elle est entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une +belle couleur d'ambre.</p> + +<p>Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la +mer, est d'un grand effet lorsqu'on entre dans le port; +mais elle n'a de vraiment estimable, comme goût, que +le portail méridional, signalé par M. Laurens comme +le plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais +eu occasion de dessiner. L'intérieur est des plus sévères +et des plus sombres.</p> + +<p>Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les +larges ouvertures du portail principal et renversant +les tableaux et les vases sacrés au milieu des offices, +on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce +vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> +de longueur sur trois cent soixante-quinze de largeur. +Au milieu du choeur on remarque un sarcophage de +marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour +leur montrer la momie de don Jaime II, fils du <i>Conquistador</i>, +prince dévot, aussi faible et aussi doux que +son père fut entreprenant et belliqueux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Le <i>palmo</i> espagnol est le <i>pan</i> de nos provinces méridionales.</blockquote> + +<p>Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est +très-supérieure à celle de Barcelone, de même que +leur Lonja est infiniment, selon eux, plus belle que +celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point; +quant au premier, il est insoutenable.</p> + +<p>Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le +singulier trophée qui orne la plupart des métropoles de +l'Espagne: c'est la hideuse tête de Maure en bois peint, +coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de l'orgue. +Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée +d'une longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous +pour figurer le sang impur du vaincu.</p> + +<p>On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux +écussons armoriés. Apposer ainsi son blason dans la +maison de Dieu était un privilège que les chevaliers majorquins +payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt +prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée +dans un siècle où la dévotion était refroidie. Il faudrait +être bien injuste pour attribuer aux seuls Majorquins +une faiblesse qui leur a été commune avec les nobles +dévots du monde entier à cette époque.</p> + +<p>La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par +ses proportions élégantes et un caractère d'originalité +que n'excluent ni une régularité parfaite ni une simplicité +pleine de goût.</p> + +<p>Cette bourse fut commencée et terminée dans la première +moitié du quinzième siècle. L'illustre Jovellanos +l'a décrite avec soin, et le <i>Magasin Pittoresque</i> l'a +popularisée par un dessin fort intéressant, publié il y +a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste +salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une +ténuité élégante.</p> + +<p>Destinée jadis aux réunions des marchands et des +nombreux navigateurs qui affluaient à Palma, la Lonja +témoigne de la splendeur passée du commerce majorquin; +aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes publiques. +Ce devait être une chose intéressante de voir les +Majorquins, revêtus des riches costumes de leurs pères, +s'ébattre gravement dans cette antique salle de bal; +mais la pluie nous tenait alors captifs dans la montagne, +et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins +renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. +Quant à la Lonja, quelque belle qu'elle m'ait paru, elle +n'a pas fait fort dans mes souvenirs à cet adorable bijou +qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel des monnaies, +sur le Grand-Canal.</p> + +<p>Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur +n'hésite point à croire romain et mauresque +(ce qui lui a inspiré des émotions tout à fait dans le +goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens +se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit +des petites fenêtres géminées, et des colonnettes énigmatiques +qu'il a étudiées dans ce monument.</p> + +<p>Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies +de goût qu'on remarque dans tant de constructions +majorquines à l'intercalation d'anciens fragments dans des +constructions subséquentes? De même qu'en France et +en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons +et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les +ornements de sculpture, n'est-il pas probable que les +chrétiens de Majorque, après avoir renversé tous les +ouvrages mauresques<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, en utilisèrent les riches débris +et les incrustèrent de plus en plus dans leurs constructions +postérieures?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a><p>La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de décembre +de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la chronique de +Marsigli (inédite ). En voici un fragment:</p> + +<p>«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de +très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans leur +main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres précieuses, +des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte de +joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes armes +qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur disaient en +sarrasin: «—Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi seulement de +quoi vivre.»</p> + +<p>L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de +la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, occupés +qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les approprier.</p> + +<p>C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir +le cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, Lauro, +lui dit:</p> + +<p>«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et +qu'on m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez +un repas et coucherez cette nuit.»</p> + +<p>«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»</p></blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un +aspect fort pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus +incommode et de plus sauvagement moyen âge que cette +habitation seigneuriale; mais aussi rien de plus fier, de +plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé +de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades +grimpant les unes sur les autres à une hauteur considérable, +et terminées par un ange gothique, qui, du sein +des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.</p> + +<p>Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence +du capitaine général, le personnage le plus éminent de +l'île. Voici comment M. Grasset de Saint-Sauveur décrit +l'intérieur de cette résidence:</p> + +<p>«La première pièce est une espèce de vestibule servant +de corps de garde. On passe à droite dans deux +grandes salles, où à peine rencontre-t-on un siège.</p> + +<p>La troisième est la salle d'audience; elle est décorée +d'un trône en velours cramoisi enrichi de crépons en +or, porté sur une estrade de trois marches couvertes +d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en bois doré. +Le dais qui couvre le trône est également de velours +cramoisi surmonté de panaches en plumes d'autruche. +Au-dessus du trône sont suspendus les portraits du roi +et de la reine.</p> + +<p>C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours +d'étiquette ou de <i>gala</i>, les différents corps de l'administration +civile, les officiers de la garnison, et les étrangers +de considération.»</p> + +<p>Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, +pour qui nous avions des lettres, nous fit en effet +l'honneur de recevoir dans cette salle celui de nous qui +se chargea d'aller les lui présenter. Notre compagnon +trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même +à coup sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en +1807; car il était usé, fané, râpé, et quelque peu taché +d'huile et de bougie. Les deux lions n'étaient plus guère +dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très féroce. +Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette +fois, c'était l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne +de cabaret, qui occupait le vieux cadre doré où ses +augustes ancêtres s'étaient succédé comme les modèles +dans le <i>passe-partout</i> d'un élève en peinture. Le gouverneur, +pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, +n'en était pas moins un homme fort estimé et un +prince fort affable.</p> + +<p>Un quatrième monument fort remarquable est le +palais de l'Ayuntamiento, ouvrage du seizième siècle, +dont on compare avec raison le style à celui des palais +de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement +de ses bords, comme ceux des palais florentins +et des chalets suisses; mais il a cela de particulier, +qu'il est soutenu par des caissons à rosaces fort richement +sculptées sur bois, alternées avec de longues cariatides +couchées sous cet auvent, qu'elles semblent +porter en gémissant, car la plupart d'entre elles ont la +face cachée dans leurs mains.</p> + +<p>Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel +se trouve la collection des portraits des grands hommes +de Majorque. Au nombre de ces illustres personnages, +on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un <i>roi +de carreau</i>. On y voit aussi un très-ancien tableau +représentant les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, +lequel offre une série très-intéressante et très-variée +des anciens costume revêtus par l'innombrable +cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais +consistorial un magnifique <i>Saint Sébastien</i> de Van Dyck, +dont personne, à Majorque, ne m'a daigné signaler +l'existence.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, +qui a déjà formé, dans notre dix-neuvième siècle +seulement, trente-six peintres, huit sculpteurs, onze +architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres, +s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de +Majorque, que vient de publier le savant Antonio Furio. +J'avoue ingénument que pendant mon séjour à +Palma je ne me suis pas cru entouré de tant de grands +hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur +existence...</p> + +<p>«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux +de l'école espagnole... Mais si vous parcourez les +magasins, si vous entrez dans la maison du simple citoyen, +vous n'y trouverez que ces images coloriées étalées +par des colporteurs sur nos places publiques, et qui +ne trouvent accès en France que sous l'humble toit du +pauvre paysan.»</p> + +<p>Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du +comte de Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois +capitaine général, un des personnages de Majorque les +plus illustres par la naissance et les plus importants par +la richesse.</p> + +<p>Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes +admis à visiter, mais dont je n'ouvris pas un seul volume, +et dont je ne saurais absolument rien dire (tant mon +respect pour les livres est voisin de l'épouvante), si un +savant compatriote ne m'eût appris l'importance des +trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme +le coq de la fable au milieu des perles.</p> + +<p>Ce compatriote<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, qui est resté près de deux ans en +Catalogne et à Majorque pour y faire des études sur la +langue romane, m'a communiqué obligeamment ses notes, +et m'a autorisé, avec une générosité bien rare chez +les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas +sans prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi +enthousiasmé de toutes choses à Majorque que j'y ai été +désappointé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux d'une de +nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.</blockquote> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + + +<p>Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence +d'impressions, que, lors de mon séjour, la population +majorquine s'était gênée et resserrée pour faire place à +vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés, et +que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver +Palma moins habitable, et les Majorquins moins disposés +à accueillir un nouveau surcroît d'étrangers qu'ils ne +l'étaient sans doute deux ans auparavant. Mais j'aime +mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur +que d'écrire sous une autre impression que la mienne +propre.</p> + +<p>Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et +réprimandé publiquement, comme je l'ai été en particulier; +car le public y gagnera un livre bien plus exact +et bien plus intéressant sur Majorque que cette relation +décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis +forcé de lui donner.</p> + +<p>Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec +grand contentement de coeur, je le jure, tout ce qui +me pourra faire changer d'opinion sur Les Majorquins: +j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir +considérer comme les représentants du type général, +et qui, je l'espère, ne douteront pas de mes sentiments +à leur égard, si cet écrit tombe jamais entre leurs mains.</p> + +<p>Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit +des richesses intellectuelles que possède encore +Majorque, cette bibliothèque du comte de Montenegro, +que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du +chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner +cet intérieur d'un vieux chevalier majorquin célibataire; +intérieur triste et grave s'il en fut, régi silencieusement +par un prêtre.</p> + +<p>«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée +par l'oncle du comte de Montenegro, le cardinal Antonio +Despuig, l'ami intime de Pie VI.</p> + +<p>«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, +l'Italie et la France avaient de remarquable en bibliographie. +La partie qui traite de la numismatique et des +arts de l'antiquité y est surtout au grand complet.</p> + +<p>«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, +il en est un fort curieux pour les amateurs de calligraphie: +c'est un livre d'heures. Les miniatures en sont +précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.</p> + +<p>«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial +où sont dessinés avec leurs couleurs les écus d'armes de +la noblesse espagnole, y compris ceux des familles aragonaises, +mallorquines, roussillonnaises et languedociennes. +Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a appartenu +à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. +En le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de +la famille des <i>Bonapart</i>, d'où descendait notre grand +Napoléon, et dont nous avons tiré le <i>fac-similé</i> qu'on +verra ci-après...</p> + +<blockquote><p> +«On trouve encore dans cette bibliothèque la belle +carte nautique du Mallorquin Valsequa, manuscrit de +1439, chef-d'oeuvre de calligraphie et de dessin topographique, +sur lequel le miniaturiste a exercé son précieux +travail. Cette carte avait appartenu à Améric Vespuce, +qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une +légende en écriture du temps, placée sur le dos de ladite +carte: «<i>Questa ampla pelle, di geographia fù pagata da +Amerigo Vespucci CXXX ducati di oro di marco.</i></p> + +<p>«Ce précieux monument de la géographie du moyen +âge sera incessamment publié pour faire suite à l'Atlas +catalan-mallorquin de 1375, inséré dans le XIVe vol., +2e partie, des Notices de manuscrits de l'Académie des +Inscriptions et Belles-Lettres.» +</p></blockquote> + +<p>En transcrivant cette note, les cheveux me dressent +à la tête, car une scène affreuse se retrace à ma pensée.</p> + +<p>Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, +et le chapelain déroulait devant nous cette même +carte nautique, ce monument si précieux et si rare, +acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait +combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... +lorsqu'un des quarante ou cinquante domestiques de la +maison imagina de poser un encrier de liège sur un des +coins du parchemin pour le tenir ouvert sur la table. +L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!</p> + +<p>Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être +en cet instant par quelque malin esprit, fit un effort, +un craquement, un saut, et revint sur lui-même entraînant +l'encrier, qui disparut dans le rouleau bondissant +et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; +le chapelain devint plus pâle que le parchemin.</p> + +<p>On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une +vaine espérance! Hélas! l'encrier était vide! La carte +était inondée, et les jolis petits souverains peints en miniature +voguaient littéralement sur une mer plus noire +que le Pont-Euxin.</p> + +<p>Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain +s'évanouit. Les valets accoururent avec des seaux d'eau, +comme s'il se fût agi d'un incendie, et, à grands coups +d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer la carte, emportant +pêle-mêle rois, mers, îles et continents.</p> + +<p>Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, +la carte fut en partie gâtée, mais non pas sans ressource; +M. Tastu en avait pris le calque exact, et on pourra, +grâce à lui, réparer tant bien que mal le dommage.</p> + +<p>Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier +lorsque son seigneur s'en aperçut! Nous étions tous à +six pas de la table au moment de la catastrophe; mais +je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins +tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des +Français, n'aura pas contribué à les remettre en bonne +odeur à Majorque.</p> + +<p>Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et +même d'apercevoir aucune des merveilles que renferme +le palais de Montenegro, ni le cabinet de médailles, ni +les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous tardait de +fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés +auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de +M. Tastu suppléera donc encore ici à mon ignorance.</p> + +<blockquote><p> +«Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un +cabinet de médailles celtibériennes, mauresques, grecques, +romaines et du moyen âge; inappréciable collection, +aujourd'hui dans un désordre affligeant, et qui attend +un érudit pour être rangée et classée.</p> + +<p>«Les appartements du comte de Montenegro sont décorés +d'objets d'art en marbre ou en bronze antique, +provenants des fouilles d'Ariccia, ou achetés à Rome par le +cardinal. On y voit aussi beaucoup de tableaux des écoles +espagnole et italienne, dont plusieurs pourraient figurer +avec éclat dans les plus belles galeries de l'Europe.» +</p></blockquote> + +<p>Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, +l'ancienne résidence des rois de Majorque, quoique je +ne l'aie vue que de loin, sur la colline d'où il domine la +mer avec beaucoup de majesté. C'est une forteresse +d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons +d'État de l'Espagne.</p> + +<p>«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, +ont été élevées à la fin du treizième siècle, et elles +montrent dans un bel état de conservation un des plus +curieux monuments de l'architecture militaire au moyen +âge.»</p> + +<p>Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine +de prisonniers carlistes, couverts de haillons +et presque nus, quelques-uns encore enfants, qui mangeaient +à la gamelle avec une gaieté bruyante un chaudron +de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés +par des soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la +bouche.</p> + +<p>C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement +à cette époque le trop-plein des prisons de Barcelone. +Mais des captifs plus illustres ont vu se fermer +sur eux ces portes redoutables.</p> + +<p>Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus +éloquents et des écrivains les plus énergiques de l'Espagne, +y expia son célèbre pamphlet <i>Pan y toros</i>, dans +la <i>torre de homenage, cuya cuva</i>, dit Vargas, <i>es la mas +cruda prision</i>. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire +scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des +événements tragiques dont elle avait été le théâtre au +temps des guerres du moyen âge.</p> + +<p>Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur +île une excellente description de leur cathédrale et de +leur Lonja. En un mot, ses Lettres sur Majorque sont les +meilleurs documents qu'on puisse consulter.</p> + +<p>Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le +règne parasite du prince de la Paix, reçut bientôt après +une autre illustration scientifique et politique.</p> + +<p>Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme +aussi justement célèbre en France que Jovellanos l'est +en Espagne, intéressera d'autant plus qu'elle est un des +chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la +science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, +M. Arago était, en 1803, à Majorque, sur la montagne +appelée le <i>Clot de Galatzo</i>, lorsqu'il reçut la nouvelle +des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand. +L'exaspération des habitants de Majorque fut telle +alors qu'ils s'en prirent au savant français, et se dirigèrent +en foule vers le Clot de Galatzo pour le tuer.</p> + +<p>Cette montagne est située au-dessus de la côte où +descendit Jaime Ier lorsqu'il conquit Majorque sur les +Maures; et comme M. Arago y faisait souvent allumer +des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent +qu'il faisait des signaux à une escadre française portant +une armée de débarquement.</p> + +<p>Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie +sur le brick affecté par le gouvernement espagnol +aux opérations de la mesure du méridien, résolut d'avertir +M. Arago du danger qu'il courait. Il devança ses +compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de +marin pour le déguiser.</p> + +<p>M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à +Palma. Il rencontra en chemin ceux-là mêmes qui allaient +pour le mettre en pièces, et qui lui demandèrent +des renseignements sur le maudit <i>gabacho</i> dont ils +voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, +M. Arago répondit à toutes leurs questions, et ne fut +pas reconnu.</p> + +<p>En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais +le capitaine don Manuel de Vacaro, qui jusque là avait +toujours déféré à ses ordres, refusa formellement de le +conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son bord pour +tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite, +M. Arago ne pouvait tenir.</p> + +<p>Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant +formé sur le rivage, le capitaine Vacaro avertit M. Arago +qu'il ne pouvait plus désormais répondre de sa vie; ajoutant, +sur l'avis du capitaine général, qu'il n'y avait pour +lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer prisonnier +dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet +une chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple +s'en aperçut, et, s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre +au moment où les portes de la forteresse se fermèrent +sur lui.</p> + +<p>M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le +capitaine général lui fit dire enfin qu'il fermerait les +yeux sur son évasion. Il s'échappa donc par les soins de +M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure du +méridien.</p> + +<p>Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la +vie au Clot de Galatzo, le conduisit à Alger sur une +barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix débarquer +en France ou en Espagne.</p> + +<p>Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats +suisses qui le gardaient, que des moines de l'île leur +avaient promis de l'argent s'ils voulaient l'empoisonner.</p> + +<p>En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, +auxquels il échappa d'une façon encore plus miraculeuse; +mais ceci sortirait de notre sujet, et nous espérons +qu'un jour il écrira cette intéressante relation.</p> + +<br> + +<p>Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle +pas tout le caractère qui est en elle. C'est en la parcourant +dans l'intérieur, en pénétrant le soir dans ses rues +profondes et mystérieuses, qu'on est frappé du style +élégant et de la disposition originale de ses moindres +constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on +y arrive de l'intérieur des terres, qu'elle se présente +avec toute sa physionomie africaine.</p> + +<p>M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût +point frappé un simple archéologue, et il a retracé un +des aspects qui m'avait le plus pénétré par sa grandeur +et sa mélancolie; c'est la partie du rempart sur laquelle +s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un +énorme massif carré sans autre ouverture qu'une petite +porte cintrée.</p> + +<p>Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, +dernier vestige d'une forteresse des templiers, premier +plan, admirable de tristesse et de nudité, au tableau +magnifique qui se déroule au bas du rempart, la plaine +riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues +de Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie +d'heure en heure en s'harmonisant toujours de plus en +plus: nous l'avons vu au coucher du soleil d'un rose +étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un lilas +argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée +de la nuit.</p> + +<p>M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des +remparts de Palma.</p> + +<p>«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore +vivement les objets, j'allais lentement par le rempart, +m'arrêtant à chaque pas pour contempler les heureux +accidents qui résultaient de l'arrangement des lignes des +montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices +de la ville.</p> + +<p>«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une +effrayante haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces +hautes tiges dont l'inflorescence rappelle si bien un candélabre +monumental. Au delà , des groupes de palmiers +s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, des +cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus +loin apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées +de vignes; enfin, les aiguilles de la cathédrale, +les clochers et les dômes des nombreuses églises se détachaient +en silhouettes sur le fond pur et lumineux du +ciel.»</p> + +<p>Une autre promenade dans laquelle les sympathies de +M. Laurens ont rencontré les miennes, c'est celle des +ruines du couvent de Saint-Dominique.</p> + +<p>Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers +de marbre se trouvent quatre grands palmiers que l'élévation +de ce jardin en terrasse fait paraître gigantesques, +et qui font vraiment partie, à cette hauteur, des monuments +de la ville avec lesquels leur cime se trouve de +niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet +de la façade de Saint-Étienne, la tour massive de la +célèbre horloge baléarique<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, et la tour de l'Ange du +Palacio-Real.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><p>«Cette horloge, que les deux principaux historiens de Majorque, +Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore il y a trente +ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur: «Cette machine, +très-ancienne, est appelée l'<i>horloge du Soleil</i>. Elle marque les heures +depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant l'étendue plus ou +moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière que le 10 juin, elle +frappe la première heure du jour à cinq heures et demie, et la quatorzième +à sept et demie, la première de la nuit à huit et demie, la neuvième à +quatre et demie de la matinée suivante. C'est l'inverse à commencer du +10 décembre. Pendant tout le cours de l'année, les heures sont exactement +réglées, suivant les variations du lever et du coucher du soleil. Cette horloge +n'est pas d'une grande utilité pour les gens du pays, qui se règlent +d'après les horloges modernes; mais elle sert aux jardiniers pour déterminer +les heures de l'arrosage. On ignore d'où et à quelle époque cette +machine a été apportée à Palma; on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, +de France, d'Allemagne ou d'Italie, où les Romains avaient introduit +l'usage de diviser le jour en douze heures, à commencer au lever du +soleil.</p> + +<p>«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure, +dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que des +Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse horloge +des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils s'étaient +réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le penchant +caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du prodige.</p> + +<p>«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à +l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des pères +dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (<i>Voyage aux îles Baléares +et Pithiuses</i>, 1807.)</p></blockquote> + +<p>Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un +monceau de débris, où quelques arbrisseaux et quelques +plantes aromatiques percent çà et là les décombres, +n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus +prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a +renversé et presque mis en poudre, il y a peu d'années, +ce monument que l'on dit avoir été un chef-d'oeuvre, +et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque, +quelques arcs légers encore debout et se dressant dans +le vide comme des squelettes, attestent du moins la +magnificence.</p> + +<p>C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie +palmesane, et une source de regrets bien légitimes pour +les artistes, que la destruction de ces sanctuaires de +l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix ans, +peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme +de cette destruction que de la page historique dont +elle est la vignette.</p> + +<p>Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait +M. Marliani dans son <i>Histoire politique de l'Espagne +moderne</i>, déplorer le côté faible et violent à la fois des +mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue qu'au +milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était +pas la tristesse que les ruines inspirent ordinairement. +La foudre était tombée là , et la foudre est un instrument +aveugle, une force brutale comme la colère de +l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les +éléments et préside à leurs apparents désordres sait bien +que les principes d'une vie nouvelle sont cachés dans la +cendre des débris. Il y eut dans l'atmosphère politique +de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent, quelque +chose d'analogue à ce besoin de renouvellement +qu'éprouve la nature dans ses convulsions fécondes.</p> + +<p>Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques +mécontents avides de vengeances ou de dépouilles +aient consommé cet acte de violence à la face de la population +consternée. Il faut beaucoup de mécontents +pour réduire ainsi en poussière une énorme masse de +bâtiments, et il faut qu'il y ait bien peu de sympathies +dans une population pour qu'elle voie ainsi accomplir un +décret contre lequel elle protesterait dans son coeur.</p> + +<p>Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée +du sommet de ces dômes fit tomber de l'âme du peuple +en sentiment de crainte et de respect qui n'y tenait pas +plus que le clocher monacal sur sa base; et que chacun, +sentant remuer ses entrailles par une impulsion +mystérieuse et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un +mélange de courage et d'effroi, de fureur et de remords. +Le monachisme protégeait bien des abus et caressait +bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en Espagne, +et sans doute plus d'un démolisseur se repentit +et se confessa le lendemain au religieux qu'il venait de +chasser de son asile. Mais il y a dans le coeur de l'homme +le plus ignorant et le plus aveugle quelque chose qui le +fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère +une mission souveraine.</p> + +<p>Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses +sueurs ces insolents palais du clergé régulier, à la porte +desquels il venait recevoir depuis des siècles l'obole de +la mendicité fainéante et le pain de l'esclavage intellectuel. +Il avait participé à ses crimes, il avait trempé dans +ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition. +Il avait été complice et délateur dans les persécutions +atroces dirigées contre des races entières qu'on voulait +extirper de son sein. Et quand il eut consommé la ruine +de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il eut banni ces +Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur, +il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. +Il eut la persévérance et la piété de ne pas s'en prendre +à ce clergé, son ouvrage, son corrupteur et son fléau. +Il souffrit longtemps, courbé sous ce joug façonné de +ses propres mains. Et puis, un jour, des voix étranges, +audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience +des paroles d'affranchissement et de délivrance. +Il comprit l'erreur de ses ancêtres, rougit de son abaissement, +s'indigna de sa misère, et malgré l'idolâtrie +qu'il conservait encore pour les images et les reliques, +il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à +son droit qu'à son culte.</p> + +<p>Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta +tout d'un coup le dévot prosterné, au point de tourner +son fanatisme d'un jour contre les objets de l'adoration +de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni le mécontentement +des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le +mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre +timidité.</p> + +<p>Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense +ce jour-là . Il accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même +les moyens de revenir sur sa détermination, +comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise +ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les +reprendre.</p> + +<p>Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la +peine d'être prononcé à propos de tels événements), si +ce que j'ai appris de son existence politique m'a été fidèlement +rapporté, ce serait plutôt un homme de principes +qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus +bel éloge qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme +d'État aurait trop présumé de la situation intellectuelle +de l'Espagne en de certains jours, et trop douté en de +certains autres, de ce qu'il mirait, pris parfois des mesures +intempestives ou incomplètes, et semé son idée +sur des champs stériles où la semence devait être étouffée +ou dévorée, c'est peut-être une raison suffisante +pour qu'on lui dénie l'habileté d'exécution et la persistance +de caractère nécessaires au succès immédiat de ses +entreprises; mais ce n'en est pas une pour que l'histoire, +prise d'un point de vue plus philosophique qu'on +ne le fait ordinairement, ne le signale un jour comme +un des esprits les plus généreux et les plus ardemment +progressifs de l'Espagne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a inspiré +M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête de la critique +de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui refuser, ce +dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont rarement trouvées +dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est une foi vive +dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à la cause de la +liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un élan sincère vers +les idées progressives et même révolutionnaires pour opérer les réformes +que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande tolérance, une grande +générosité envers ses ennemis; c'est enfin un désintéressement personnel +qui lui a fait en tout temps et en toute occasion sacrifier ses intérêts à +ceux de sa patrie, et qu'il a porté assez loin pour être sorti de ses différents +ministères sans un ruban à sa boutonnière... Il est le premier ministre +qui ait pris au sérieux la régénération de son pays. Son passage +aux affaires a marqué un progrès réel. Le ministre parlait cette fois le +langage du patriote. Il n'eut pas la force d'abolir la censure, mais il eut +la générosité de délivrer la presse de toute entrave en faveur de ses +ennemis contre lui-même. Il soumit ses actes administratifs au libre examen +de l'opinion publique; et quand une opposition violente s'éleva +contre lui du sein des cortès, soulevée par ses anciens amis, il eut assez +de grandeur d'âme pour respecter la liberté du député dans le fonctionnaire +public. Il déclara à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que +de signer la destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits +et qui était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple +donné par M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce +genre aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples +de cette vertueuse tolérance.» (<i>Histoire politique de l'Espagne moderne</i>, +par M. Marliani.)</blockquote> + +<p>Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines +des couvents de Majorque, lorsque j'entendais maudire +son nom, et qu'il n'était peut-être pas sans inconvénient +pour nous de le prononcer avec éloge et sympathie. Je +me disais alors qu'en dehors des questions politiques du +moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir +ni goût ni intelligence, il y avait un jugement synthétique +que je pouvais porter sur les hommes et même +sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il n'est pas si +nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître +directement une nation, d'en avoir étudié à fond les +moeurs; et la vie matérielle, pour se faire une idée droite, +et concevoir un sentiment vrai de son histoire, de son +avenir, de sa vie morale en un mot. Il me semble qu'il +y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande +ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, +et à laquelle se rattachent tous les fils de leur histoire +particulière. Cette ligne, c'est le sentiment et l'action +perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut, de la perfectibilité, +que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à +l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. +Les hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti +et pratiqué plus ou moins à leur manière, et les +plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide révélation, +et qui ont frappé les plus grands coups dans le +présent pour hâter le développement de l'avenir, sont +ceux que les contemporains ont presque toujours le plus +mal jugés. On les a flétris et condamnés sans les connaître, +et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur +travail qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques +déceptions passagères, quelques revers incompris les +avaient fait descendre.</p> + +<p>Combien de noms fameux dans notre révolution ont +été tardivement et timidement réhabilités! et combien +leur mission et leur oeuvre sont encore mal comprises et +mal développées! En Espagne, Mendizabal a été un des +ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le +plus courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte +qui marque sa courte puissance d'un souvenir ineffaçable, +la destruction radicale des couvents, lui a été si +durement reproché, que j'éprouve le besoin de protester +ici en faveur de cette audacieuse résolution et de +l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et +la mit en pratique.</p> + +<p>Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie +soudainement à la vue de ces ruines que le temps +n'a pas encore noircies, et qui, elles aussi, semblent +protester contre le passé et proclamer le réveil de la +vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût +et le respect des arts, je ne sens pas en moi des instincts +de vengeance et de barbarie; enfin je ne suis pas de +ceux qui disent que le culte du beau est inutile, et +qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des +usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras +populaire est une page de l'histoire tout aussi grande, +tout aussi instructive, tout aussi émouvante qu'un aqueduc +romain ou un amphithéâtre. Une administration +gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la destruction +d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine +ou d'économie ridicule, ferait un acte grossier et +coupable; mais un chef politique qui, dans un jour décisif +et périlleux, sacrifie l'art et la science à des biens +plus précieux, la raison, la justice, la liberté religieuse, +et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour +pour la pompe catholique et son respect pour ses moines, +trouve assez de coeur et de bras pour exécuter ce +décret en un clin d'oeil, font comme l'équipage battu de +la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à la mer.</p> + +<p>Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous +ces monuments dont nous déplorons la chute sont des +cachots où a langui durant des siècles, soit l'âme, soit +le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes +qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance +du monde, célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de +hochets dorés et de férules ensanglantées, l'âge viril qui +a su s'en affranchir! Il y a de bien beaux vers de Chamisso +sur le château de ses ancêtres rasé par la révolution +française. Cette pièce se termine par une pensée +très-neuve en poésie, comme en politique:</p> + +<blockquote><p> +«Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la +charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!» +</p></blockquote> + +<p>Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, +oserai-je transcrire quelques pages que m'inspira le couvent +des dominicains? Pourquoi non, puisque aussi bien +le lecteur doit s'armer d'indulgence, là où il s'agit pour +lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet en immolant +son amour-propre et ses anciennes tendances? +Puisse ce fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété +sur la sèche nomenclature d'édifices que je viens +de faire!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>LE COUVENT DE L'INQUISITION.</h3> + +<p>Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes +se rencontrèrent à la clarté sereine de la lune. L'un +semblait à la fleur de l'âge, l'autre courbé sous le poids +des années, et pourtant celui-là était le plus jeune des +deux.</p> + +<p>Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; +car la nuit était avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait +lugubre et lente au clocher de la cathédrale.</p> + +<p>Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:</p> + +<p>«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de +moi; je suis faible et brisé: n'attends rien de moi non +plus, car je suis pauvre et nu sur la terre.</p> + +<p>—Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile +qu'à ceux qui m'attaquent, et, comme toi, je suis trop +pauvre pour craindre les voleurs.</p> + +<p>—Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi +donc as-tu tressailli tout à l'heure à mon approche?</p> + +<p>—Parce que je suis un peu superstitieux, comme +tous les artistes, et que je t'ai pris pour le spectre d'un +de ces moines qui ne sont plus, et dont nous foulons les +tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu également +frémi à mon approche?</p> + +<p>—Parce que je suis très-superstitieux, comme tous +les moines, et que je t'ai pris pour le spectre d'un de +ces moines qui m'ont renfermé vivant dans les tombes +que tu foules.</p> + +<p>—Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que +j'ai avidement et vainement cherchés sur le sol de l'Espagne?</p> + +<p>—Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté +du soleil; mais, dans les ombres de la nuit, tu pourras +nous rencontrer encore. Maintenant ton attente est remplie; +que veux-tu faire d'un moine?</p> + +<p>—Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses +traits dans ma mémoire, afin de les retracer par la peinture; +recueillir ses paroles, afin de les redire à mes +compatriotes; le connaître enfin, pour me pénétrer de +ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand +dans la personne du moine et dans la vie du cloître.</p> + +<p>—D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu +te fais de ces choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination +des papes est abattue, les moines proscrits, les +cloîtres supprimés?</p> + +<p>—Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers +le passé, et des imaginations ardentes frappées de +la poésie du moyen âge. Tout ce qui peut nous en apporter +un faible parfum, nous le cherchons, nous le vénérons, +nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon +père, que nous soyons tous des profanateurs aveugles. +Nous autres artistes, nous haïssons ce peuple brutal qui +souille et brise tout ce qu'il touche. Bien loin de ratifier +ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous efforçons +dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos +théâtres, dans toutes nos oeuvres enfin, de rendre la +vie aux vieilles traditions, et de ranimer l'esprit de mysticisme +qui engendra l'art chrétien, cet enfant sublime!</p> + +<p>—Que dis-tu là , mon fils? Est-il possible que les +artistes de ton pays libre et florissant s'inspirent ailleurs +que dans le présent? Ils ont tant de choses nouvelles à +chanter, à peindre, à illustrer! et ils vivraient, comme +tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux? +Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une +inspiration riante et féconde, lorsque Dieu, dans sa +bonté, leur a fait une vie si douce et si belle?</p> + +<p>—J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut +être telle que tu le la représentes. Nous autres artistes, +nous ne nous occupons point des faits politiques, et les +questions sociales nous intéressent encore moins. Nous +chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour +de nous. Les arts languissent, l'inspiration est +étouffée, le mauvais goût triomphe, la vie matérielle +absorbe les hommes; et, si nous n'avions pas le culte +du passé et les monuments des siècles de foi pour nous +retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que +nous gardons à grand'peine.</p> + +<p>—On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain +n'avait porté aussi loin que dans vos contrées la +science du bonheur, les merveilles de l'industrie, les +bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé?</p> + +<p>—Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on +n'avait puisé dans les richesses matérielles un si grand +luxe, un tel bien-être, et, dans la ruine de l'ancienne +société, une si effrayante diversité de goûts, d'opinions +et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a +pas dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre +heureux, nous ont avilis et dégradés, on ne t'a pas dit +toute la vérité.</p> + +<p>—D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes +les sources du bonheur se sont empoisonnées sur vos +lèvres, et ce qui fait l'homme grand, juste et bon, le +bien-être et la liberté, vous a faits petits et misérables? +Explique-moi ce prodige.</p> + +<p>—Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme +ne vit pas seulement de pain? Si nous avons perdu la +foi, tout ce que nous avons acquis d'ailleurs n'a pu profiter +à nos âmes.</p> + +<p>—Explique-moi encore, mon fils, comment vous +avez perdu la foi, alors que, les persécutions religieuses +cessant chez vous, vous avez pu élargir vos âmes et +lever vos yeux vers la lumière divine? C'était le moment +de croire, puisque c'était le moment de savoir. +Et, à ce moment-là , vous avez douté? Quel nuage a +donc passé sur vos têtes?</p> + +<p>—Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. +L'examen n'est-il pas incompatible avec la foi, mon +père?</p> + +<p>—C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! +si la foi est compatible avec la vérité. Tu ne crois donc +à rien, mon fils? ou bien tu crois au mensonge?</p> + +<p>—Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas +assez pour donner à l'âme une force, une confiance et +des joies sublimes?</p> + +<p>—Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. +Il y a donc encore chez vous quelques hommes heureux? +Et toi-même, tu t'es donc préservé de l'abattement et +de la douleur?</p> + +<p>—Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, +les plus indignés, les plus tourmentés des hommes; car +ils voient chaque jour tomber plus bas l'objet de leur +culte, et leurs efforts sont impuissants pour le relever.</p> + +<p>—D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent +périr les arts au lieu de les faire revivre?</p> + +<p>—C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il +n'y a plus d'art possible.</p> + +<p>—Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi +une religion? Tu te contredis, mon fils, ou bien je ne +sais pas te comprendre.</p> + +<p>—Et comment ne serions-nous pas en contradiction +avec nous-mêmes, ô mon père! nous autres à qui Dieu +a confié une mission que le monde nous dénie, nous à +qui le présent ferme les portes de la gloire, de l'inspiration, +de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans +le passé, et d'interroger les morts sur les secrets de +l'éternelle beauté dont les hommes d'aujourd'hui ont +perdu le culte et renversé les autels? Devant les oeuvres +des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler +nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; +mais lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, +et qu'un monde incrédule et borné souffle sur nous le +froid du dédain et de la raillerie, nous ne pouvons rien +produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée +meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière.</p> + +<p>Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait +son visage triste et fier, et le moine immobile le +contemplait avec une surprise naïve et bienveillante.</p> + +<p>—Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment +de silence, en s'arrêtant près de la balustrade massive +d'une terrasse qui dominait la ville, la campagne et +la mer.»</p> + +<p>C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère +riche de fleurs, de fontaines et de marbres précieux, +aujourd'hui jonché de décombres et envahi par toutes +les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur et +de rapidité sur les ruines.</p> + +<p>Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans +sa main, et la jeta loin de lui avec un cri de douleur. Le +moine sourit:</p> + +<p>«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point +dangereuse. Mon fils, cette ronce que tu touches sans +ménagement et qui te blesse, c'est l'emblème de ces +hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. Ils +envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur +les autels, et s'installent sur les débris des antiques +splendeurs de ce monde. Vois avec quelle sève et quelle +puissance ces herbes folles ont rempli les parterres où +nous cultivions avec soin des plantes délicates et précieuses +dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même +les hommes simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors +comme des herbes inutiles ont repris leurs droits, +et ont étouffé cette plante vénéneuse qui croissait dans +l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.</p> + +<p>—Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec +elle les sanctuaires de l'art chrétien et les oeuvres du +génie?</p> + +<p>—Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, +vivace et rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs +fondements ces cloîtres où sa racine était cachée.</p> + +<p>—Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui +croissent à la place, en quoi sont-elles belles et à quoi +sont-elles bonnes?»</p> + +<p>Le moine rêva un instant et répondit:</p> + +<p>«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans +doute vous ferez un dessin d'après ces ruines?</p> + +<p>—Certainement. Où voulez-vous en venir?</p> + +<p>—Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui +retombent en festons sur les décombres, et qui se balancent +au vent, ou bien en ferez-vous un accessoire +heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans +un tableau de Salvator Rosa?</p> + +<p>—Elles sont les inséparables compagnes des ruines, +et aucun peintre ne manque d'en tirer parti.</p> + +<p>—Elles ont donc leur beauté, leur signification, et +par conséquent leur utilité.</p> + +<p>—Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; +asseyez des mendiants et des bohémiens sur ces ruines, +elles n'en seront que plus sinistres et plus désolées. +L'aspect du tableau y gagnera; mais l'humanité, qu'y +gagne-t-elle?</p> + +<p>—Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une +grande leçon. Mais vous autres artistes; qui donnez cette +leçon-là , vous ne comprenez pas ce que vous faites, et +vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de +l'herbe qui pousse.</p> + +<p>—Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait +vous répondre que vous ne voyez dans cette +catastrophe que votre prison détruite et votre liberté +recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent +n'était pas de votre goût.</p> + +<p>—Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de +l'art, et de la poésie jusqu'à vivre ici sans regret?</p> + +<p>—Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle +vie du monde. Oh! que ce couvent devait être vaste et +d'un noble style! Que ces vestiges annoncent de splendeur +et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir ici, +le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la +mer, lorsque ces légères galeries étaient payées de riches +mosaïques, que des eaux cristallines murmuraient +dans des bassins de marbre, et qu'une lampe d'argent +s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire! +De quelle paix profonde, de quel majestueux silence +vous deviez jouir lorsque le respect et la confiance des +hommes vous entouraient d'une invincible enceinte, et +qu'on se signait en baissant la voix chaque fois qu'on +passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût +voulu pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues +et toutes les ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer +ici, dans le calme et l'oubli du monde entier, à la +condition d'y rester artiste et d'y pouvoir consacrer dix +ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on eût +poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on +eût vu placer sur un autel, non pour y être jugé et critiqué +par le premier ignorant venu, mais salué et invoqué +comme une digne représentation de la Divinité même!</p> + +<p>—Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles +sont pleines d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. +Dans cet art dont tu parles avec tant d'emphase et que +tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et l'isolement +que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de +te grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment +tu peux croire à cet art égoïste sans croire à aucune +religion ni à aucune société. Mais peut-être n'as-tu pas +mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire; +peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de +corruption et de terreur. Viens avec moi, et peut-être +ce que je vais t'en apprendre changera tes sentiments et +tes pensées.</p> + +<p>À travers des montagnes de décombres et des précipices +incertains et croulants, le moine conduisit, non +sans danger, le jeune voyageur au centre du monastère +détruit; et là , à la place où avaient été les prisons, il le +fit descendre avec précaution le long des parois d'un +massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche +et la pioche avaient fendu dans toute sa profondeur. Au +sein de cette affreuse croûte de pierre et de ciment s'ouvraient, +comme des gueules béantes du sein de la terre, +des loges sans air et sans jour, séparées les unes des +autres par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient +sur leurs voûtes lugubres.</p> + +<p>«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, +ce ne sont pas des puits, ce ne sont pas même des +tombes; ce sont les cachots de l'inquisition. C'est là +que, durant plusieurs siècles sont péri lentement tous +les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant +Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, +soit inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir +une pensée différente de celle de l'inquisition.</p> + +<p>«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, +des artistes même. Ils avaient de vastes bibliothèques +où les subtilités de la théologie, reliées dans l'or et la +moire, étalaient sur des rayons d'ébène leurs marges +reluisantes de perles et de rubis; et cependant l'homme, +ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa +pensée, ils le descendaient vivant et le tenaient caché +dans les entrailles de la terre. Ils avaient des vases d'argent +ciselés, des calices étincelants de pierreries, des +tableaux magnifiques et des madones d'or et d'ivoire; et +cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli +de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le +livraient vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. +Tel d'entre eux cultivant des roses et des jonquilles +avec autant de soin et d'amour qu'on en met à +élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable, +son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la +tombe.</p> + +<p>«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce +que c'est que le cloître. Férocité brutale d'un côté, de +l'autre lâche terreur; intelligence égoïste ou dévotion +sans entrailles, voilà ce que c'est que l'inquisition.</p> + +<p>«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière +des cieux la main des libérateurs a rencontré quelques +colonnes et quelques dorures qu'elle a ébranlées ou ternies, +faut-il replacer la dalle du sépulcre sur les victimes +expirantes, et verser des larmes sur le sort de +leurs bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et +d'esclaves?»</p> + +<p>L'artiste était descendu dans une des caves pour en +examiner curieusement les parois. Un instant il essaya +de se représenter la lutte que la volonté humaine, ensevelie +vivante, pouvait soutenir contre l'horrible désespoir +d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se +fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, +qu'elle en fut remplie d'angoisse et de terreur. Il crut +sentir ces voûtes glacées peser sur son âme; ses membres +frémirent, l'air manqua à sa poitrine, il se sentit +défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il +s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était +resté à l'entrée:</p> + +<p>«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à +sortir d'ici!</p> + +<p>—Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la +main, ce que tu éprouves en regardant maintenant les +étoiles brillantes sur ta tête, imagine comment je l'éprouvai +lorsque je revis le soleil après dix ans d'un pareil +supplice!</p> + +<p>—Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en +se hâtant de marcher vers le jardin; vous avez pu supporter +dix ans de cette mort anticipée sans perdre la +raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté là +un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. +Non, je ne croyais pas que la vue d'un cachot pût produire +d'aussi subites, d'aussi profondes terreurs, et je +ne comprends pas que la pensée s'y habitue et s'y soumette. +J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai +vu aussi les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse +où l'on tombait frappé par une main invisible, +et la dalle percée de trous par où le sang allait rejoindre +les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai eu là +que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans +ce cachot où je viens de descendre, c'est l'épouvantable +idée de la vie qui se présente à l'esprit. O mon Dieu! +être là et ne pouvoir mourir!</p> + +<p>—Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant +sa tête chauve et flétrie; je ne compte pas plus d'années +que n'en révèlent ton visage mâle et ton front serein, et +pourtant tu m'as pris sans doute pour un vieillard.</p> + +<p>«Comment je méritai et comment je supportai ma lente +agonie, il n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en +ai plus besoin, heureux et jeune que je me sens aujourd'hui +en regardant ces murs détruits et ces cachots +vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des +moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon +pour tous. Mais, puisque tu es artiste, il te sera salutaire +d'avoir connu une de ces émotions sans lesquelles +l'artiste ne comprendrait pas son oeuvre.</p> + +<p>«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur +lesquelles tu venais tout à l'heure pleurer le passé, et +parmi lesquelles je reviens chaque nuit me prosterner +pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie +seront animés peut-être d'une pensée plus haute que +celle d'un lâche regret ou d'une stérile admiration. +Bien des monuments, qui sont pour les antiquaires des +objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de +rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, +et souvent ce furent des faits iniques ou puérils. +Puisque tu as voyagé, tu as vu à Gènes un pont jeté +sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et pesante +église coûteusement élevée dans un quartier désert +par la vanité d'un patricien qui ne voulait point +passer l'eau ni s'agenouiller dans un temple avec les dévots +de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces pyramides +d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage +des nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang +humain coulait par torrents pour satisfaire la soif inextinguible +des divinités barbares. Mais vous autres artistes, +vous ne considérez, pour la plupart, dans les +oeuvres de l'homme que l'a beauté ou la singularité de +l'exécution, sans vous pénétrer de l'idée dont cette oeuvre +est la forme. Ainsi votre intelligence adore souvent +l'expression d'un sentiment que votre coeur repousserait +s'il en avait conscience.</p> + +<p>«Voilà pourquoi vos propres oeuvres manquent souvent +de la vraie couleur de la vie, surtout lorsque, au +lieu d'exprimer celle qui circule dans les veines de +l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement +d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas +comprendre.</p> + +<p>—Mon père, répondit le jeune homme, je comprends +tes leçons et je ne les rejette pas absolument; mais +crois-tu donc que l'art puisse s'inspirer d'une telle philosophie? +Tu expliques, avec la raison de notre âge, ce +qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse +superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités +de la Grèce, nous mettions à nu les banales allégories +cachées sous leurs formes voluptueuses; si, au lieu +de la divine madone des Florentins, nous peignions, +comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet; +enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un +philosophe naïf de l'école de Platon; au lieu de divinités +n'aurions plus que des hommes, de même qu'ici, au +lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les +yeux qu'un monceau de pierres.</p> + +<p>—Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont +donné des traits divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y +croyaient encore; et si les Hollandais lui ont donné des +traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y croyaient déjà +plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des +sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à -dire +à vous-mêmes! vous ne réussirez jamais. N'essayez +donc de retracer que ce qui est palpable et vivant pour +vous.»</p> + +<p>«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau +consacré à retracer le jour de ma délivrance; j'aurais +représenté des hommes hardis et robustes, le marteau +dans une main et le flambeau dans l'autre, pénétrant +dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te +montrer, et relevant de la dalle fétide des spectres à +l'oeil terne, au sourire effaré. On aurait vu, en guise +d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, la lumière des +cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées, +et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps +que le Jugement dernier de Michel-Ange le fut +au sien: car ces hommes du peuple, qui te semblent si +grossiers et si méprisables dans l'oeuvre de la destruction, +m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous +les anges du ciel; de même que cette ruine, qui est +pour toi un objet de tristesse et de consternation est +pour, moi un monument plus religieux qu'il ne le fut +jamais avant sa chute.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + + +<p>«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre +aux âges futurs un témoignage de la grandeur et +de la puissance du nôtre, je n'en voudrais pas d'autre que +cette montagne de débris, au faîte de laquelle j'écrirais +ceci sur la pierre consacrée:</p> + +<p>«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes +adorèrent sur cet autel le Dieu des vengeances et +des supplices. Au jour de la justice, et au nom, de l'humanité, +les hommes ont renversé ces autels sanguinaires, +abominables au Dieu de miséricorde.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<p>Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de +la maison de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots +creusés dans des massifs de quatorze pieds d'épaisseur. +Il est fort possible qu'il n'y eût point de prisonniers dans +ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est bon +de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour +la <i>licence poétique</i> que j'ai prise dans le fragment +qu'on vient de lire.</p> + +<p>Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien +qui n'ait un certain fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, +un prêtre, aujourd'hui curé d'une paroisse de Palma, +qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, <i>la fleur de +sa jeunesse</i>, dans les prisons de l'inquisition, et n'en +être sorti que par la protection d'une dame qui lui portait +un vif intérêt. C'était un homme dans la force de +l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières enjouée. +Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du +saint office.</p> + +<p>A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un +passage de Grasset de Saint Sauveur, qu'on ne peut +accuser de partialité; car il fait, au préalable, un pompeux +éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en relation +à Majorque:</p> + +<p>On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique +des peintures qui rappellent la barbarie +exercée autrefois sur les juifs. Chacun des malheureux +qui ont été brûlés est représenté dans un tableau au bas +duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il +fut victime.</p> + +<p>«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants +de ces infortunés, formant aujourd'hui une classe +particulière parmi les habitants de Palma, sous la ridicule +dénomination de <i>chouettes</i>, avaient en vain offert +des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces +monuments affligeants. Je me suis refusé à croire ce +fait...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p>«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me +promenant dans le cloître des dominicains, je considérais +avec douleur ces tristes peintures: un moine s'approcha +de moi, et me fit remarquer parmi ces tableaux +plusieurs marqués d'ossements en croix.—Ce sont, +me dit-il, les portraits de ceux dont les cendres ont été +exhumées et jetées au vent.</p> + +<p>«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le coeur +navré et l'esprit frappé de cette scène.</p> + +<p>«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation +imprimée en 1755 par l'ordre de l'inquisition, contenant +les noms, surnoms, qualités et délits des malheureux +sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en +1691.</p> + +<p>«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre +Majorquins, dont une femme, brûlés vifs pour cause de +judaïsme; trente-deux autres morts, pour le même +délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps +avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées +et jetées au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; +un Majorquin, de mahométisme; six Portugais, +dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus de judaïsme, +brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper. +Je comptai deux cent seize autres victimes, +Majorquins et étrangers, accusés de judaïsme, d'hérésie +ou de mahométisme, sortis des prisons, après s'être +rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.»</p> + +<p>Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de +l'inquisition non moins horrible.</p> + +<p>M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la +traduction exacte:</p> + +<p>«Tous les coupables mentionnés dans cette relation +ont été publiquement condamnés par le saint-office, +comme hérétiques formels; tous leurs biens confisqués +et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et incapables +d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, +tant ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics +ni honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, +ni faire porter à celles qui en dépendent, ni or +ni argent, perles, pierres précieuses, corail, soie, camelot, +ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des +armes, ni exercer et user des autres choses qui, par +droit commun, lois et pragmatiques de ce royaume, +instructions et style du saint office, sont prohibées à +des individus ainsi dégradés; la même prohibition s'étendant, +pour les femmes condamnées au feu, à leurs +fils et à leurs filles, et pour les hommes jusqu'à leurs +petits-fils en ligne masculine, condamnant en même +temps la mémoire de ceux exécutés en effigie, ordonnant +que leurs ossements (pouvant les distinguer de +ceux des fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la +justice et au bras séculier, pour être brûlés et réduits +en cendres; que l'on effacera ou raclera toutes inscriptions +qui se trouveraient sur les sépultures, ou armes, +soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, +de manière <i>qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, +que la mémoire de leur sentence et de son exécution</i>.»</p> + +<p>Quand on lit de semblables documents, si voisins de +notre époque, et quand on voit l'invincible haine qui, +après douze ou quinze générations de juifs convertis au +christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette race +infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit +de l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le +dit à l'époque du décret de Mendizabal.</p> + +<p>Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas +du couvent de l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs +d'une découverte assez curieuse, dont tout l'honneur +revient à M. Tastu, et qui eût fait, il y a trente +ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, +d'un coeur joyeux, portée au maître du monde, sans +songer à en tirer parti pour lui-même, supposition qui +est bien plus conforme que l'autre à son caractère d'artiste +insouciant et désintéressé.</p> + +<p>Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de +la tronquer. La voici telle qu'elle a été remise entre mes +mains, avec l'autorisation de la publier.</p><br><br> + +<h3>COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,</h3> +<h4>A PALMA DE MALLORCA.</h4> + +<p>Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, +fut le fondateur de l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. +Il était originaire de la Vieille-Castille, et accompagnait +Jacques Ier à la conquête de la grande Baléare, +en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion +remarquable; ce qui lui donnait auprès du <i>Conquistador</i>, +de ses nobles compagnons, et des soldats +même, une puissante autorité. Il haranguait les troupes, +célébrait le service divin, donnait la communion aux +assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient +à cette époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient +que la sainte Vierge et le père Michel seuls les avaient +conquis. Les soldats aragonais-catalans priaient, dit-on +après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra.</p> + +<p>L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à +Toulouse des mains de son ami Dominique: il fut envoyé +par lui à Paris avec deux autres compagnons pour +y remplir une mission importante. Ce fut lui qui établi +à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen +d'une donation que lui fit le procureur du premier évêque +de Mallorca, D. J. R. de Torella: ceci se passait en +l'an 1231.</p> + +<p>Une mosquée et quelques toises de terrain qui en +dépendaient servirent à la première fondation. Les frères +prêcheurs agrandirent plus tard la communauté, au +moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de marchandises, +et des donations assez fréquentes qui leur +étaient faites par les fidèles. Cependant le premier fondateur, +frère de Michel de Fabra, était allé mourir à +Valence, qu'il avait aidé à conquérir.</p> + +<p>Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. +On ne dit pas que celui-ci fût de la famille du +père Michel, son homonyme; on sait seulement qu'il +donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard +ceux de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres +sur les terres des rois d'Aragon.</p> + +<p>Le couvent et son église ont dû éprouver bien des +changements avec le temps, si l'on compare un instant, +comme nous l'avons fait, les diverses parties des monuments +ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un +riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; +mais plus loin, faisant partie du monument, ces arches +brisées, ces lourdes clefs de voûte gisantes sur les décombres, +vous annoncent que des architectes autres +que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé +par là .</p> + +<p>Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que +quelques palmiers séculaires, conservés à notre instante +prière, nous avons pu déplorer, comme nous l'avons +fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine et de +Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût +seule présidé à ces démolitions faites sans discernement.</p> + +<p>En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir +tomber les convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le +convent de Saint-François qui bordait en la gênant la +<i>muralla de Mar</i> à Barcelone; mais, au nom de l'histoire, +au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme +monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone +et celui de Saint-Dominique de Palma, dont les nefs +abritaient les tombes des gens de bien, <i>les sepulturas +de personas de be</i>, comme le dit un petit cahier que +nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des +archives du couvent? On y lisait, après les noms de +N. Cotoner, grand maître de Malte, ceux des Damelo, +des Muntaner, des Villalonga, des La Remana, des +Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent, +appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions.</p> + +<p>Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier +abord vous saisit, mais ensuite vous captive et vous +rassure, voyant l'intérêt que nous prenions à ces ruines, +à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout +homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa +de nous indiquer la tombe armoriée des <i>Bonapart</i>, +ses aïeux, car telle est la tradition mallorquine. Elle +nous a paru assez curieuse pour faire quelques recherches +à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous +n'avons pu y donner le temps et l'attention nécessaires +pour les compléter.</p> + +<p>Nous avons retrouvé les armoiries des <i>Bonapart</i>, qui +sont:</p> + +<p>Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, +deux, deux et deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, +au chef d'or, chargé d'un aigle naissant de sable;</p> + +<p>1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait +partie des richesses renfermées dans la bibliothèque de +M. le comte de Montenegro, nous avons pris un <i>fac-similé</i> +de ces armoiries;</p> + +<p>2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, +moins beau d'exécution, appartenant au savant archiviste +de la couronne d'Aragon, et dans lequel on trouve, +à la date du 15 juin 1549, les preuves de noblesse de +la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, +parmi les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, +qui était de la maison de <i>Bonapart</i>.</p> + +<p>Dans le registre: <i>Indice</i>: <i>Pedro III</i>, tome II des +archives de la couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés +deux actes à la date de 1276, relatifs à des membres +de la famille <i>Bonpar</i>. Ce nom, d'origine provençale +ou languedocienne, en subissant, comme tant +d'autres de la même époque, l'altération mallorquine, +serait devenu <i>Bonapart</i>.</p> + +<p>En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa +dans l'île de Corse en qualité de <i>régent</i> ou gouverneur +pour le roi Martin d'Aragon; et c'est à lui qu'on ferait +remonter l'origine des <i>Bonaparte</i>, ou, comme on a dit +plus tard: <i>Buonaparte</i>; ainsi <i>Bonapart</i> est le nom +roman, <i>Bonaparte</i> l'italien ancien, et <i>Buonaparte</i> +l'italien moderne. On sait que les membres de la famille +de Napoléon signaient indifféremment <i>Bonaparte</i> ou +<i>Buonaparte</i>.</p> + +<p>Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts +quelques années plus tôt, auraient pu acquérir, +s'ils avaient servi à démontrer à Napoléon, qui tenait +tant à être Français, que sa famille était originaire de +France?</p> + +<p>Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, +la découverte de M. Tastu n'en est pas moins +intéressante, et si j'avais quelque voix au chapitre des +fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, +je procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter.</p> + +<p>Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de +s'assurer de l'origine française de Napoléon. Ce grand +capitaine, qui, dans mes idées (j'en demande bien pardon +à la mode), n'est pas un si grand prince, mais qui, +de sa nature personnelle, était certes un grand homme, +a bien su se faire adopter par la France, et la postérité +ne lui demandera pas si ses ancêtres furent Florentins, +Corses, Majorquins ou Languedociens; mais l'histoire +sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette +race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident +fortuit, un fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant +bien, on trouverait dans les générations antérieures de +cette famille des hommes ou des femmes dignes d'une +telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont +la loi d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit +toujours tenir compte, comme de monuments très-significatifs, +pourraient bien jeter quelque lumière sur +la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens Bonaparte.</p> + +<p>En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique +que celui de ces chevaliers majorquins? Ce lion +dans l'altitude du combat, ce ciel parsemé d'étoiles +d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est ce +pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu +commune? Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles +avec une sorte de superstition, et qui donnait l'aigle +pour blason à la France, avait-il donc connaissance de +son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à la +source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le +silence sur ses aïeux espagnols? C'est le sort des grands +hommes, après leur mort, de voir les nations se disputer +leurs berceaux ou leurs tombes.</p> + +<p>BONAPART.</p> + +<p>(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles +de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista +de Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte +de Montenegro Le MS. est du seizième siècle.)</p> + +<p>Mallorca, 20 septembre 1837.</p> + +<p>M. TASTU.</p> + +<p>PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.</p> + +<p>Nº 1.</p> + +<p>FORTUNY.</p> + +<p>SON PARE, SOLAR DE MALLORCA</p> + +<p>FORTUNY.</p> + +<p>Son père, ancienne maison noble de Mallorca. +Camp de plata, cinq torteus negres, en dos, dos, y un. +Champ d'argent, cinq tourteaux de sable, deux, deux +et un.</p> + +<p>Nº 2.</p> + +<p>COS.</p> + +<p>SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. +COS.</p> + +<p>Sa mère, maison noble de Mallorca. +Camp vermell; un os de or, portant una flor de lliri +sobre lo cap, del mateix.</p> + +<p>Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de +lis de même.</p> + +<p>Nº 3. +BONAPART.</p> + +<p>SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.</p> + +<p>BONAPART.</p> + +<p>Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.</p> + +<p>Ici manquait l'explication du blason: les différences +proviennent de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas +tenu compte qu'il décalquait; d'ailleurs il a manqué +d'exactitude.</p> + +<p>Nº 4. +GARI.</p> + +<p>SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.</p> + + +<p>GARI.</p> + +<p>Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.</p> + +<p>Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, +en dos, y una; segon blau, ab très faxas ondeades, de +plata.</p> + +<p>Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, +une, et trois fasces ondées, d'argent.</p> +<br><br><br> + + +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p>Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, +par une matinée sereine, et nous allâmes prendre possession +de notre chartreuse au milieu d'un de ces beaux +rayons de soleil d'automne qui allaient devenir de plus +en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines +fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, +tantôt boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides +et frais, et partout cahotés de mouvements abrupts +qui ne ressemblent à rien.</p> + +<p>Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, +la nature ne s'était montrée à moi aussi libre dans +ses allures que sur ces bruyères de Majorque, espaces +assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un certain +démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins +se vantent d'avoir soumis tout leur territoire.</p> + +<p>Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; +car rien n'est plus beau que ces terrains négligés +qui produisent tout ce qu'ils veulent, et qui ne se font +faute de rien: arbres tortueux, penchés, échevelés; +ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et +de joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; +et toutes choses prenant là les formes qu'il plaît +à Dieu, ravin, colline, sentier pierreux tombant tout à +coup dans une carrière, chemin verdoyant s'enfonçant +dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant +et s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; +puis des taillis semés de gros rochers qu'on dirait tombés +du ciel, des chemins creux au bord du torrent entre +des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une +ferme jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant +son palmier comme une vigie pour guider le voyageur +dans la solitude.</p> + +<p>La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect +de création libre et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. +Il me semblait que, dans les sites les plus sauvages +des montagnes helvétiques, la nature, livrée à de +trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la +main de l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures +contraintes, et pour subir, comme une âme fougueuse +livrée à elle-même, l'esclavage de ses propres +déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers +d'un ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes +bourrasques qui la rasent en courant les mers. La fleur +couchée se relève plus vivace, le tronc brisé enfante de +plus nombreux rejetons après l'orage; et quoiqu'il n'y +ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île, +l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon +ou de révolte qui doit la faire ressembler à ces belles +savanes de la Louisiane, où, dans les rêves chéris de +ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces +d'Atala ou de Chaclas.</p> + +<p>Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait +guère aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention +d'avoir des chemins très-agréables. Agréables à la vue, +je ne le nie pas; mais praticables aux voitures, vous +allez en juger.</p> + +<p>La voiture <i>à volonté</i> du pays est la <i>tartane</i>, espèce +de coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un +mulet, et sans aucune espèce de ressort; ou le <i>birlucho</i>, +sorte de cabriolet à quatre places, portant sur son brancard +comme la tartane, comme elle doué de roues solides, +de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un +demi-pied de bourre de laine. Une telle doublure vous +donne bien un peu à penser quand vous vous installez +pour la première fois dans ce véhicule aux abords doucereux! +Le cocher s'assied sur une planchette qui lui +sert de siège, les pieds écartés sur les brancards, et la +croupe du cheval entre les jambes, de sorte qu'il a l'avantage +de sentir non-seulement tous les cahots de sa +brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, +et d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. +Il ne paraît point mécontent de cette façon d'aller, car +il chante tout le temps, quelque effroyable secousse qu'il +reçoive; et il ne s'interrompt que pour proférer d'un +air flegmatique des jurements épouvantables lorsque +son cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou +à grimper quelque muraille de rochers.</p> + +<p>Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, +fondrières, haies vives, fossés, se présentent en vain; on +ne s'arrête pas pour si peu. Tout cela s'appelle d'ailleurs +le chemin.</p> + +<p>Au départ, vous prenez cette course au clocher pour +une gageure de mauvais goût, et vous demandez à votre +guide quelle mouche le pique.—C'est le chemin, vous +répond-il.—Mais cette rivière?—C'est le chemin.—Et +ce trou profond?—Le chemin.—Et ce buisson +aussi?—Toujours le chemin.—A la bonne heure!</p> + +<p>Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre +votre parti, de bénir le matelas qui tapisse la caisse de +la voiture et sans lequel vous auriez infailliblement +les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu, et +de contempler le paysage en attendant la mort ou un +miracle.</p> + +<p>Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, +grâce au peu de balancement de la voiture, à la solidité +des jambes du cheval, et peut-être à l'incurie du cocher, +qui le laisse faire, se croise les bras et fume tranquillement +son cigare, tandis qu'une roue court sur la montagne +et l'autre dans le ravin.</p> + +<p>On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les +autres ne tenir aucun compte: pourtant le danger est +fort réel. On ne verse pas toujours; mais, quand on +verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait éprouvé +l'année précédente un accident de ce genre sur notre +route d'Establiments, et il était resté pour mort sur la +place. Il en a gardé d'horribles douleurs à la tête, qui +ne refroidissent pourtant pas son désir de retourner à +Majorque.</p> + +<p>Les personnes du pays ont presque toutes une sorte +de voiture, et les nobles ont de ces carrosses du temps +de Louis XIV, à boîte évasée, quelques-uns à huit glaces, +et dont les roues énormes bravent tous les obstacles. +Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces +lourdes machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, +mais spacieuses et solides, dans lesquelles +on franchit au galop et avec une incroyable audace les +plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques +contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes +courbatures.</p> + +<p>Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, +qui ne plaisante jamais, parle en ces termes de <i>los horrorosos +caminos</i> de Mallorca: «En cuyo esencial ramo +de policia no se puede ponderar bastantemente el +abandono de esta Balear. El que llaman camino es +una cadena de precipicios intratables, y el transito +desde Palma hasta los montes de Galatzo presenta al +infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc.</p> + +<p>Aux environs des villes, les chemins sont un peu +moins dangereux; mais, ils ont le grave inconvénient +d'être resserrés entre deux murailles ou deux fossés qui +ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le +cas échéant, il faut dételer les boeufs de la charette ou +les chevaux de la voiture, et que l'un des deux équipages +s'en aille à reculons, souvent pendant un long trajet. Ce +sont alors d'interminables contestations pour savoir qui +prendra ce parti; et, pendant ce temps, le voyageur, +retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise +majorquine: <i>mucha calma</i>, pour son édification particulière.</p> + +<p>Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour +entretenir leurs routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces +routes-là à discrétion. On n'a que l'embarras du choix. +J'ai fait trois fois seulement la route de la Chartreuse à +Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route +différente, et six fois le <i>birlucho</i> s'est perdu et nous a +fait errer par monts et par vaux, sous prétexte de chercher +un septième chemin qu'il disait être le meilleur de +tous, et qu'il n'a jamais trouvé.</p> + +<p>De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais +trois lieues majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant +bien, en moins de trois heures. On monte insensiblement +pendant les deux premières; à la troisième, on +entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie +(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais +très-étroite, horriblement rapide, et plus dangereuse +que tout le reste du chemin.</p> + +<p>Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; +mais c'est en vain que les montagnes se dressent de chaque +côté de la gorge, c'est en vain que le torrent bondit +de roche en roche; c'est seulement dans le coeur de +l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les +Majorquins leur attribuent. Au mois de décembre, et +malgré les pluies récentes, le torrent était encore un +charmant ruisseau courant parmi des touffes d'herbes et +de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé +de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin +printanier.</p> + +<p>Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à +terre; car aucune charrette ne peut gravir le chemin +pavé qui y mène, chemin admirable à l'oeil par son mouvement +hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, et +les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant +de beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien +vu de plus, riant, et de plus mélancolique en même +temps, que ces perspectives où le chêne vert, le caroubier, +le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient +leurs nuances variées en berceaux profonds; véritables +abîmes de verdure, où le torrent précipite sa course +sous des buissons d'une richesse somptueuse et d'une +grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain détour +de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet +d'un mont, une de ces jolies maisonnettes arabes +que j'ai décrites, à demi cachée dans les raquettes de +ses nopals, et un grand palmier qui se penche sur +l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand +la vue des boues et des brouillards de Paris me jette +dans le spleen, je ferme les yeux, et je revois comme +dans un rêve cette montagne verdoyante, ces roches +fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel rose.</p> + +<p>La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux +resserrés jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré +de hautes montagnes et fermé au nord par le versant +d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le monastère. +Les chartreux ont adouci, par un travail immense, +l'âpreté de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui +termine la chaîne un vaste jardin ceint de murailles qui +ne gênent point la vue, et auquel une bordure de cyprès +à forme pyramidale, disposés deux à deux sur divers +plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra.</p> + +<p>Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe +tout le fond incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins +sur les premiers plans de la montagne. Au clair +de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces gradins est +dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre +taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un +groupe de beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit +les eaux de source de la montagne, et les déverse aux +plateaux inférieurs par des canaux en dalles, tout semblables +à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone. +Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux +pour n'être pas, à Majorque comme en Catalogne, un +travail des Maures. Ils parcourent tout l'intérieur de l'île, +et ceux qui partent du jardin des chartreux, côtoyant +le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute +saison.</p> + +<p>La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de +montagnes, s'ouvre au nord sur une vallée spacieuse +qui s'élargit et s'élève en pente douce jusqu'à la côte +escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des +bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers +l'orient. De cette chartreuse pittoresque on domine donc +la mer des deux côtés. Tandis qu'on l'entend gronder +au nord, on l'aperçoit comme une faible ligne brillante +au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense +plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré +au premier plan par de noirs rochers couverts de sapins, +au second par des montagnes au profil hardiment +découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et +au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil +couchant dore des nuances les plus chaudes, et sur la +croupe desquels l'oeil distingue encore, à une lieue de +distance, la silhouette microscopique des arbres, fine +comme l'antenne des papillons, noire et nette comme +un trait de plume à l'encre de Chine sur un fond d'or +étincelant. Ce fond lumineux, c'est la plaine; et à cette +distance, lorsque les vapeurs de la montagne commencent +à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur +l'abîme, on croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer +est encore plus loin, et, au retour du soleil, quand la +plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée trace +une bande d'argent vif aux confins de cette perspective +éblouissante.</p> + +<p>C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne +laissent rien à désirer, rien à imaginer. Tout ce que le +poëte et le peintre peuvent rêver, la nature l'a créé en +cet endroit. Ensemble immense, détails infinis, variété +inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues +profondeurs, tout est là , et l'art n'y peut rien ajouter. +L'esprit ne suffit pas toujours à goûter et à comprendre +l'oeuvre de Dieu; et s'il fait un retour sur lui-même, c'est +pour sentir son impuissance à créer une expression +quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et +l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art +dévore, de bien regarder de tels sites et de les regarder +souvent. Il me semble qu'ils y prendraient pour cet art +divin qui préside à l'éternelle création des choses un +certain respect qui leur manque, à ce que je m'imagine +d'après l'emphase de leur forme.</p> + +<p>Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des +mots que dans ces heures de contemplation passées à la +Chartreuse. Il me venait bien des élans religieux; mais +il ne m'arrivait pas d'autre formule d'enthousiasme que +celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné de +bons yeux!</p> + +<p>Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de +ces spectacles sublimes est rafraîchissante et salutaire, +leur continuelle possession est dangereuse. On s'habitue +à vivre sous l'empire de la sensation, et la loi qui préside +à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement. C'est +ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines +en général pour la poésie de leurs monastères, et celle +des paysans et des pâtres pour la beauté de leurs montagnes.</p> + +<p>Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout +cela, car le brouillard descendait presque tous les soirs +au coucher du soleil, et hâtait la chute des journées +déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. Jusqu'à +midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la +grande montagne de gauche, et à trois heures nous retombions +dans l'ombre de celle de droite. Mais quels +beaux effets de lumière nous pouvions étudier, lorsque +les rayons obliques pénétrant par les déchirures des +rochers, ou glissant entre les croupes des montagnes, +venaient tracer des crêtes d'or et de pourpre sur nos +seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs obélisques +qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient +leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes +de dattes de nos palmiers semblaient des grappes de +rubis, et une grande ligne d'ombre, coupant la vallée +en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée +des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue +comme un paysage d'hiver.</p> + +<p>La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, +suivant la règle des chartreux, treize religieux y compris +le supérieur, avait échappé au décret qui ordonna, en +1836, la démolition des monastères contenant moins de +douze personnes en communauté; mais, comme toutes +les autres, celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, +c'est-à -dire considéré comme domaine de l'État. +L'État majorquin, ne sachant comment utiliser ces vastes +bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils achevassent +de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes +qui voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers +fût d'une modicité extrême, les villageois de Valldemosa +n'en avaient pas voulu profiter, peut-être à cause de +leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient de leurs +moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui +ne les empêchait pas de venir y danser dans les nuits +du carnaval, comme je le dirai ci-après; mais ce qui leur +faisait regarder de très-mauvais oeil notre présence irrévérencieuse +dans ces murs vénérables.</p> + +<p>Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, +durant les chaleurs de l'été, par les petits bourgeois +palmesans, qui viennent chercher, sur ces hauteurs et +sous ces voûtes épaisses, un air plus frais que dans la +plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver le +froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la +Chartreuse avait pour tous habitants, outre moi et ma +famille, le pharmacien, le sacristain et la Maria-Antonia.</p> + +<p>La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge +qui était venue d'Espagne pour échapper, je crois, à la +misère, et qui avait loué une cellule pour exploiter les +hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule était située +à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis +que la dame était censée nous servir de ménagère. C'était +une ex-jolie femme, fine, proprette en apparence, +doucereuse, se disant bien née, ayant de charmantes +manières, un son de voix harmonieux, des airs patelins, +et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle +avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de +refuser, d'un air outragé, et presque en se voilant la +face, toute espèce de rétribution pour ses soins. Elle +agissait ainsi, disait-elle, pour l'amour de Dieu, <i>por +l'assistencia</i>, et dans le seul but d'obtenir l'amitié de +ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit +de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises +de paille, un crucifix, et quelques plats de terre. Elle +mettait tout cela à votre disposition avec beaucoup de +générosité, et vous pouviez installer chez elle votre servante +et votre marmite.</p> + +<p>Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre +ménage, et prélevait pour elle le plus pur de vos nippes +et de votre dîner. Je n'ai jamais vu de bouche dévote +plus friande, ni de doigts plus agiles pour puiser, sans +se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier +plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses +hôtes chéris à la dérobée, tout en fredonnant un cantique +ou un boléro. C'eût été une chose curieuse et divertissante, +si on eût pu être tout à fait désintéressé dans la +question, que devoir cette bonne Antonia, et la Catalina, +cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de +valet de chambre; et la <i>niña</i>, petit monstre ébouriffé qui +nous servait de groom, aux prises toutes trois avec notre +dîner. C'était l'heure de l'Angélus, et ces trois chattes +ne manquaient pas de le réciter: les deux vieilles en +duo, faisant main basse sur tous les plats, et la petite +répondant <i>amen</i>, tout en escamotant avec une dextérité +sans égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. +C'était un tableau à faire et qui valait bien la peine +qu'on feignit de ne rien voir; mais lorsque les plaies +interceptèrent fréquemment les communications avec +Palma, et que les aliments devinrent rares, <i>l'assistencia</i> +de la Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, +et nous fûmes forcés de nous succéder, mes enfants +et moi, dans le rôle de planton pour surveiller les +vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur mon +chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au +déjeuner du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour +sur certains plats de poisson, pour écarter de nos +fourneaux en plein vent ces petits oiseaux de rapine qui +ne nous eussent laissé que les arêtes.</p> + +<p>Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être +servi la messe aux chartreux dans son enfance, et qui +désormais était dépositaire des clefs du couvent. Il y +avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était +atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita +qui avait passé quelques mois avec ses parents à +la Chartreuse, et il disait pour s'excuser, qu'il n'était +chargé par l'État que de garder les vierges en peinture. +Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait +des prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume +demi-arabe que portent les gens de sa classe, il avait +un pantalon européen et des bretelles qui certainement +donnaient dans l'oeil des filles de l'endroit. Sa soeur était +la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient +pas le couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient +une maison dans le village; mais ils faisaient leur ronde +chaque jour et fréquentaient la Maria-Antonia, qui les +invitait à manger notre dîner quand elle n'avait pas +d'appétit.</p> + +<p>Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait +dans sa cellule pour reprendre sa robe jadis blanche, +et réciter tout seul ses offices en grande tenue. Quand +on sonnait à sa porte pour lui demander de la guimauve +ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on +le voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître +en culotte noire, en bas et en petite veste, absolument +dans le costume des opérateurs que Molière faisait danser +en ballet dans ses intermèdes. C'était un vieillard très méfiant. +Ne se plaignant de rien, et priant peut-être +pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte +inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous +vendait son chiendent à prix d'or, et se consolait par +ces petits profits d'avoir été relevé de son voeu de pauvreté. +Sa cellule était située bien loin de la nôtre, à +l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la +porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et +d'autres plantes médicinales de la plus belle venue. Caché +là comme un vieux lièvre qui craint de mettre +les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et si +nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui +demander ses juleps, nous ne nous serions jamais +doutés qu'il y eût encore un chartreux à la Chartreuse.</p> + +<p>Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement +d'architecture, mais c'est un assemblage de bâtiments +très-fortement et très-largement construits. Avec une +pareille enceinte et une telle masse de pierres de taille, +il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant +cette vaste construction avait été élevée pour douze +personnes. Rien que dans le nouveau cloître (car ce +monastère se compose de trois chartreuses accolées l'une +à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules composées +chacune de trois pièces spacieuses donnant sur +un des côtés du cloître. Sur les deux faces latérales sont +situées douze chapelles. Chaque religieux avait la sienne, +dans laquelle il s'enfermait pour prier seul. Toutes ces +chapelles sont diversement ornées, couvertes de dorures +et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues +de saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas +trop aimé, je le confesse, à les rencontrer la nuit hors +de leurs niches. Le pavé de ces oratoires est formé de +faïences émaillées et disposées en divers dessins de mosaïque +d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore +en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait +traversé les siècles à Majorque. Enfin chacune de ces +chapelles est munie d'une fontaine ou d'une conque en +beau marbre du pays, chaque chartreux étant tenu de +laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces +pièces voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une +fraîcheur qui pouvait bien faire des longues heures de +la prière une sorte de volupté dans les jours brûlants +de la canicule.</p> + +<p>La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel +règne un petit préau planté symétriquement de +buis qui n'ont pas encore perdu tout à fait les formes +pyramidales imposées par le ciseau des moines, est parallèle +à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté +contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. +Nous espérions y trouver des orgues; nous avions oublié +que la règle des chartreux supprimait toute espèce +d'instruments de musique, comme un vain luxe et un +plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef +pavée en belles faïences très-finement peintes, à bouquets +de fleurs artistement disposés comme sur un tapis. +Les lambris boisés, les confessionnaux et les portes sont +d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs +nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement +orné attestent une habileté dans la main-d'oeuvre +qu'on ne trouve plus en France dans les ouvrages de +menuiserie. Malheureusement cette exécution consciencieuse +est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute +l'île, m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient +conservé cette profession à l'état d'art. Le menuisier +que nous employâmes à la Chartreuse était certainement +un artiste, mais seulement en musique et en +peinture. Étant venu un jour à notre cellule pour y +poser quelques rayons de bois blanc, il regarda tout notre +petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve +et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les +Grecs esclavons. Les esquisses que mon fils avait faites +d'après des dessins de Goya représentant des moines en +goguette, et dont il avait orné notre chambre, le scandalisèrent +un peu; mais ayant aperçu la <i>Descente de +croix</i> gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé +dans une contemplation étrange. Nous lui demandâmes +ce qu'il en pensait: «Il n'y a rien dans toute l'île de +Majorque, nous répondit-il dans son patois, d'aussi beau +et d'aussi <i>naturel</i>.»</p> + +<p>Ce mot de <i>naturel</i> dans la bouche d'un paysan qui +avait la chevelure et les manières d'un sauvage nous +frappa beaucoup. Le son du piano et le jeu de l'artiste +le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son +travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, +la bouche entr'ouverte et les yeux hors de la tête. +Ces instincts élevés ne l'empêchaient pas d'être voleur +comme tous les paysans majorquins le sont avec les +étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule, quoiqu'ils +soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les +rapports qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail +un prix fabuleux, et il portait les mains avec convoitise +sur tous les petits objets d'industrie française +que nous avions apportés pour notre usage. J'eus bien +de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de +mon nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, +c'était un verre de cristal taillé, ou peut-être la brosse +à dents qui s'y trouvait, et dont certainement il ne +comprenait pas la destination. Cet homme avait les besoins +d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un +Malais ou d'un Cafre.</p> + +<p>Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner +le seul objet d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. +C'était une statue de saint Bruno en bois peint, +placée dans l'église. Le dessin et la couleur en étaient +remarquables: les mains, admirablement étudiées, +avaient un mouvement d'invocation pieuse et déchirante; +l'expression de la tête était vraiment sublime de +foi et de douleur. Et pourtant c'était l'oeuvre d'un ignorant; +car la statue placée en regard, et exécutée par le +même manoeuvre, était pitoyable sous tous les rapports; +mais il avait eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, +un élan d'exaltation religieuse peut-être, qui +l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute que jamais +le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu +avec un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était +la personnification de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque +même, l'emblème de cette philosophie du passé +est debout dans la solitude.</p> + +<p>L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans +le nouveau, communique à celui-ci par un détour fort, +simple que, grâce à mon peu de mémoire locale, je n'ai +jamais pu retrouver sans me perdre préalablement dans +le troisième cloître.</p> + +<p>Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier +parce qu'il est le plus ancien, est aussi le plus +petit. Il présente un coup d'oeil charmant. Le préau qu'il +embrasse de ses murailles brisées est l'ancien cimetière +des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes +que le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne +devait disputer sa mémoire au néant de la mort. Les +sépultures sont à peine indiquées par le renflement des +touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie +de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un +plaisir incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres +à croix de pierre où se suspendent en festons toutes les +herbes vagabondes des ruines, et les grands cyprès verticaux +qui s'élèvent la nuit comme des spectres noirs +autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait +pas vu la lune se lever derrière la belle montagne de +grès couleur d'ambre qui domine ce cloître, et qu'il n'ait +pas mis au premier plan un vieux laurier au tronc énorme +et à la tête desséchée qui n'existait peut-être déjà plus +lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans +son dessin et dans son texte une mention honorable +pour le beau palmier nain (<i>chamaerops</i>) que j'ai défendu +contre l'ardeur naturaliste de mes enfants, et qui +est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans +son espèce.</p> + +<p>Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes +chapelles des chartreux du quinzième siècle. Elles sont +hermétiquement fermées, et le sacristain ne les ouvre +à personne, circonstance qui piquait beaucoup notre, +curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans +nos promenades, nous avons cru apercevoir de beaux +débris de meubles et de sculptures en bois très-anciennes. +Il pourrait bien se trouver dans ces galetas mystérieux +beaucoup de richesses enfouies dont personne à +Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.</p> + +<p>Le second cloître a douze cellules et douze chapelles +comme les autres. Ses arcades ont beaucoup de caractère +dans leur délabrement. Elles ne tiennent plus à +rien, et quand nous les traversions le soir par un gros +temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il +ne passait pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit +tomber un pan de mur ou un fragment de voûte. Jamais +je n'ai entendu le vent promener des voix lamentables +et pousser des hurlements désespérés, comme +dans ces galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, +la course précipitée des nuages, la grande clameur +monotone de la mer interrompue par le sifflement +de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient +tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis +de grands brouillards qui tombaient tout à coup comme +un linceul, et qui, pénétrant dans les cloîtres par les +arcades brisées, nous rendaient invisibles et faisaient +paraître la petite lampe que nous portions pour nous +diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, +et mille autres détails de cette vie cénobitique qui se +pressent à la fois dans mon souvenir: tout cela faisait +bien de cette Chartreuse le séjour le plus romantique +de la terre.</p> + +<p>Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité +une bonne fois, ce que je n'avais vu qu'en rêve, ou +dans les ballades à la mode, et dans l'acte des nonnes +de <i>Robert le Diable</i>, à l'Opéra. Les apparitions fantastiques +ne nous manquèrent même pas, comme je le +dirai tout à l'heure; et à propos de tout ce romantisme +matérialisé qui posait devant moi, je n'étais pas sans +faire quelques réflexions sur le romantisme en général.</p> + +<p>A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il +faut joindre la partie réservée au supérieur, que nous +ne pûmes visiter, non plus que bien d'autres recoins +mystérieux; les cellules des frères convers, une petite +église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs +autres constructions destinées aux personnes de marque +qui y venaient faire des retraites ou accomplir des dévotions +pénitentiaires; plusieurs petites cours entourées +d'étables pour la bétail de la communauté, des logements +pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout +un phalanstère, comme on dirait aujourd'hui, sous l'invocation +de la Vierge et de saint Bruno.</p> + +<p>Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher +de gravir la montagne, nous faisions notre promenade +à couvert dans le couvent, et nous en avions +pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je +ne sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre +dans ces murs abandonnés le secret intime de la vie +monastique. Sa trace était si récente, que je croyais +toujours entendre le bruit des sandales sur le pavé et le +murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. +Dans nos cellules, des oraisons latines imprimées et +collées sur les murs, jusque dans des réduits secrets où +je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire des <i>oremus</i>, +étaient encore lisibles.</p> + +<p>Un jour que nous allions à la découverte dans des +galeries supérieures, nous trouvâmes devant nous une +jolie tribune, d'où nos regards plongèrent dans une +grande et belle chapelle, si meublée et si bien rangée, +qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du +supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices +religieux de la semaine, affiché dans un cadre de +bois noir, pendait de la voûte au milieu des stalles du +chapitre. Chaque stalle avait une petite image de saint +collée au dossier, probablement le patron de chaque +religieux. L'odeur d'encens dont les murs avaient été +si longtemps imprégnés n'était pas encore tout à fait +dissipée. Les autels étaient parés de fleurs desséchées, +et les cierges à demi consumés se dressaient encore +dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces +objets contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur +des ronces qui envahissaient les fenêtres, et les +cris des polissons qui jouaient aux petits palets dans les +cloîtres avec des fragments de mosaïque.</p> + +<p>Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait +bien plus vivement encore à ces explorations enjouées +et passionnées. Certainement, ma fille s'attendait +à trouver quelque palais de fée rempli de merveilles +dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils espérait +découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre +enfoui sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les +voir grimper comme des chats sur des planches déjetées +et sur des terrasses tremblantes; et quand, me devançant +de quelques pas, ils disparaissaient dans un tournant +d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient +perdus pour moi, et je doublais le pas avec une sorte +de terreur où la superstition entrait peut-être bien pour +quelque chose.</p> + +<p>Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, +consacrées à un culte plus sinistre encore, agissent +quelque peu sur l'imagination, et je défierais le +cerveau le plus calme et le plus froid de s'y conserver +longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites +peurs fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont +pas sans attrait; elles sont pourtant assez réelles pour +qu'il soit nécessaire de les combattre en soi-même. J'avoue +que je n'ai guère traversé le cloître le soir sans +une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que +je n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, +dans la crainte de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient +cependant pas disposés, et ils couraient volontiers +au clair de la lune sous ces arceaux rompus qui +vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je +les ai conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, +après que nous eûmes rencontré un grand vieillard qui +se promenait parfois dans les ténèbres. C'était un ancien +serviteur ou client de la communauté, à qui le vin et la +dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il +était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux +portes des cellules désertes avec un grand bourdon de +pèlerin, où était suspendu un long rosaire, appelant les +moines, dans ses déclamations avinées, et priant d'une +voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un +peu de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là +surtout qu'il venait rôder avec des menaces et des jurements +épouvantables. Il entrait chez la Maria-Antonia, +qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs sermons +entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de +son brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher +à force de politesses et de ruses; car le sacristain +n'était pas très-brave, et craignait de s'en faire un ennemi. +Notre homme venait alors frapper à notre porte à +des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en +vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait +tomber aux pieds de la madone dont la niche était située +à quelques pas de notre porte, et s'y endormait, son couteau +ouvert dans une main, et son chapelet dans l'autre.</p> + +<p>Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce +n'était point un homme à se jeter sur les gens à l'improviste. +Comme il s'annonçait de loin par ses exclamations +entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, +on avait le temps de battre en retraite devant cet animal +sauvage, et la double porte en plein chêne de notre +cellule eût pu soutenir un siégé autrement formidable; +mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un +malade accablé, auquel il disputait quelques heures de +repos, n'était pas toujours comique. Il fallait le subir +pourtant avec <i>mucha calma</i>, car nous n'eussions certes +reçu aucune protection de la police de l'endroit; nous +n'allions point à la messe, et notre ennemi était un saint +homme qui n'en manquait aucune.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p>Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition +d'un autre genre, que je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord +un bruit inexplicable et que je ne pourrais comparer +qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec continuité +sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître, +pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert +et sombre comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait +toujours sans interruption, et bientôt une faible +clarté blanchit la vaste profondeur des voûtes. Peu à peu +elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, et nous +vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient, +un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux +hommes. Ce n'était rien moins que Lucifer en personne, +accompagné de toute sa cour, un maître diable tout +noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de +lui un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des +queues de cheval, des oripeaux de toutes couleurs, et +des diablesses ou des bergères, en habits blancs et roses, +qui avaient l'air d'être enlevées par ces vilains gnômes. +Après les confessions que je viens de faire, je puis +avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore +un peu de temps après avoir compris ce que c'était, +il me fallut un certain effort de volonté pour tenir ma +lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, à laquelle +l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient +une apparence vraiment surnaturelle.</p> + +<p>C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits +bourgeois, qui fêtaient le mardi gras et venaient établir +leur bal rustique dans la cellule de Maria-Antonia. Le +bruit étrange, qui accompagnait leur marche était celui +des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de +masques sales et hideux, jouaient en même temps, et +non sur un rythme coupé et mesuré, comme en Espagne, +mais avec un roulement continu semblable à celui +du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent +leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il +faut du courage pour le supporter un quart d'heure. +Quand ils sont en marche de fête, ils l'interrompent +tout d'un coup pour chanter à l'unisson une <i>coplita</i> +sur une phrase musicale qui recommence toujours et +semble ne finir jamais; puis les castagnettes reprennent +leur roulement, qui dure trois ou quatre minutes. Rien +de plus sauvage que cette manière de se réjouir en se +brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase +musicale, qui n'est rien par elle-même, prend un +grand caractère jetée ainsi à de longs intervalles, et par +ces voix qui ont aussi un caractère très-particulier. Elles +sont voilées dans leur plus grand éclat et traînantes dans +leur plus grande animation.</p> + +<p>Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et +M. Tastu, qui a fait des recherches à cet égard, s'est +convaincu que les principaux rhythmes majorquins, +leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, +est de type et de tradition arabes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, +par une nuit tiède et sombre, éclairée seulement +par une phosphorescence extraordinaire dans le sillage du navire, +tout le monde dormait à bord, excepté le timonier, qui pour résister +au danger d'en faire autant, chanta toute la nuit, mais d'une voix si +douce et si ménagée qu'on eût dit qu'il craignait d'éveiller +les hommes de quart, ou qu'il était à demi endormi lui-même. +Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son chant était +des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations +en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller +sa voix au hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et +balancée par la brise. C'était une rêverie plutôt qu'un chant, +une sorte de divagation nonchalante de la voix, où la pensée +avait peu de part, mais qui suivait le balancement du navire, +le faible bruit du remous, et ressemblait à une improvisation vague, +renfermée pourtant dans des formes douces et monotones. +Cette voix de la contemplation avait un grand charme.</blockquote> + +<p>Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous +entourèrent avec beaucoup de douceur et de politesse, +car les Majorquins n'ont rien de farouche ni d'hostile, +en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth daigna +m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il +était avocat. Puis il essaya, pour me donner une plus +haute idée encore de sa personne, de me parler en +français, et, voulant me demander si je me plaisais à +la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol <i>cartuxa</i> par +le mot français <i>cartouche</i> ce qui ne laissait pas de faire +un léger contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas +forcé de parler toutes les langues.</p> + +<p>Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous +les suivîmes dans la cellule de Maria-Antonia, qui était +décorée de petites lanternes de papier suspendues, en +travers de la salle, à des guirlandes de lierre. L'orchestre, +composé d'une grande et d'une petite guitare, +d'une espèce de violon aigu et de trois ou quatre paires +de castagnettes, commença à jouer les jotas et les fandangos +indigènes, qui ressemblent à ceux de l'Espagne, +mais dont le rhythme est plus original et le tour plus +hardi encore.</p> + +<p>Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, +un riche tenancier du pays, qui s'était marié, peu de +jours auparavant, avec une assez belle fille. Le nouvel +époux fut le seul homme condamné à danser presque +toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait +inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, +grave et silencieuse, était assise par terre, accroupie à +la manière des Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, +avec sa cape de moine et son grand bâton noir à +tête d'argent.</p> + +<p>Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et +point de ces grâces profanes qu'on admire en Andalousie. +Hommes et femmes se tiennent les bras étendus +et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et +continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait +pour l'acquit de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, +il alla s'asseoir en chien comme les autres, et les +<i>malins</i> de l'endroit vinrent briller à leur tour. Un +jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration +universelle par la raideur de ses mouvements et des +sauts sur place qui ressemblaient à des bonds galvaniques, +sans éclairer sa figure du moindre éclair de gaieté. +Un gros laboureur, très-coquet et très-suffisant, voulut +passer la jambe et arrondir les bras à la manière espagnole; +il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la +plus risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique +nous eût longtemps captivés, n'était l'odeur d'huile +rance et d'ail qu'exhalaient ces messieurs et ces dames, +et qui prenait réellement à la gorge.</p> + +<p>Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt +pour nous que les costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants +et très-gracieux. Les femmes portent une sorte +de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, appelée +<i>rebozillo</i>, composée de deux pièces superposées; +une qui est attachée sur la tête un peu en arrière, passant +sous le menton comme une guimpe de religieuse, +et qui se nomme <i>rebozillo en amount</i>; et l'autre qui +flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme <i>rebozillo +en volant</i>; les cheveux, séparés en bandeaux +lissés sur le front, sont attachés derrière pour retomber +en une grosse tresse qui sort du rebozillo, flotte +sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la ceinture. +En négligé de la semaine, la chevelure non tressée +reste flottante sur le dos en <i>estoffade</i>. Le corsage, +en mérinos ou en soie noire, décolleté, à manches courtes, +est garni, au-dessus du coude et sur les coutures +du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent passées +dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. +Elles ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit +et chaussé avec recherche dans les jours de fête. +Une simple villageoise a des bas à jour, des souliers +de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs brasses +de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la +ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu +de jolies; leurs traits étaient réguliers comme ceux des +Andalouses, mais leur physionomie plus candide et plus +douce. Dans le canton de Soller, où je ne suis point +allé, elles ont une grande réputation de beauté.</p> + +<p>Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais +ils le semblaient tous au premier abord, à cause du costume +avantageux qu'ils portent. Il se compose, le dimanche, +d'un gilet (<i>guarde-pits</i>) d'étoffe de soie bariolée, +découpé en coeur et très-ouvert sur la poitrine, +ainsi que la veste noire (<i>sayo</i>) courte et collante à la +taille, comme un corsage de femme. Une chemise d'un +blanc magnifique, attachée au cou et aux manches par +une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine +couverte de beau linge, ce qui donne toujours un grand +lustre à la toilette. Ils ont la taille serrée dans une ceinture +de couleur, et de larges caleçons bouffants comme +les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées +dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir +ou fauve, et des souliers de peau de veau sans apprêt +et sans teint. Le chapeau à larges bords, en poil de chat +sauvage (<i>morine</i>), avec des cordons et des glands noirs +en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de cet +ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur +tête un foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière +de turban, qui leur sied beaucoup mieux. L'hiver, ils +ont souvent une calotte de laine noire qui couvre leur +tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet +de la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu +sait que cela ne leur sert pas à grand'chose! soit par +dévotion. Leur vigoureuse crinière bouffante, rude et +crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) autour +de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète +cette chevelure, taillée exactement à la mode du moyen +âge, et qui donne de l'énergie à toutes les figures.</p> + +<p>Dans les champs, leur costume, plus négligé, est +plus pittoresque encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes +de guêtres de cuir jaune jusqu'aux genoux, suivant +la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour tout +vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans +l'hiver, ils se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air +d'un froc de moine, ou d'une grande peau de chèvre +d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils marchent +par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie +noire sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les +prendrait volontiers pour un troupeau marchant sur les +pieds de derrière. Presque toujours, en se rendant aux +champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche +en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres +suivent en silence, emboîtant le pas, et baissant le nez +d'un air plein d'innocence et de stupidité. Ils ne manquent +pourtant pas de finesse, et bien sot qui se fierait +à leur mine.</p> + +<p>Ils sont généralement grands, et leur costume, en les +rendant très-minces, les fait paraître plus grands encore. +Leur cou, toujours explosé à l'air, est beau et vigoureux; +leur poitrine, libre de gilets étroits et de bretelles, est +ouverte et bien développée; mais ils ont presque tous +les jambes arquées.</p> + +<p>Nous avons cru observer que les vieillards et les +hommes mûrs étaient, sinon beaux dans leurs traits, +du moins graves et d'un type noblement accentué. Ceux-là +ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les représente +poétiquement. La jeune génération nous a semblé +commune et d'un type grivois, qui rompt tout à +coup la filiation. Les moines auraient-ils cessé d'intervenir +dans l'intimité domestique depuis une vingtaine +d'années seulement?</p> + +<p>—Ceci n'est qu'une facétie de voyage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le +secret de la vie monastique dans ces lieux où sa trace +était encore si récente. Je n'entends point dire par là +que je m'attendisse à découvrir des faits mystérieux +relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais +à ces murs abandonnés de me révéler la pensée +intime des reclus licencieux qu'ils avaient, durant des +siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais voulu suivre +le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces +âmes jetées là par chaque génération comme un holocauste +à ce Dieu jaloux, auquel il avait fallu des victimes +humaines aussi bien qu'aux dieux barbares. Enfin +j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle +et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces +deux catholiques séparés dans leur foi, sans le savoir, +par des abîmes, et demander à chacun ce qu'il pensait +de l'autre.</p> + +<p>Il me semblait que la vie du premier était assez facile +à reconstruire avec vraisemblance dans ma pensée. Je +voyais ce chrétien du moyen âge tout d'une pièce, fervent, +sincère, brisé au coeur par le spectacle des guerres, +des discordes et des souffrances de ses contemporains, +fuyant cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation +ascétique à s'abstraire et à se détacher autant que +possible d'une vie où la notion de la perfectibilité des +masses n'était point accessible aux individus. Mais le +chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la +marche devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent +à la vie des autres hommes, ne comprenant plus +ni la religion, ni le pape, ni l'église, ni la société, ni +lui-même, et ne voyant plus dans sa Chartreuse qu'une +habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa vocation +qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts, +et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, +la déférence et la considération des dévots, des paysans +et des femmes, celui-là je ne pouvais me le représenter +aussi aisément. Je ne pouvais faire une appréciation +exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, d'aveuglement, +d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible +qu'il y eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet +homme, à moins qu'il ne fût absolument dépourvu d'intelligence. +Il était impossible aussi qu'il y eût un athéisme +prononcé; car sa vie entière eût été un odieux mensonge, +et je ne saurais croire à un homme complètement stupide +ou complètement vil. C'est l'image de ses combats +intérieurs, de ses alternatives de révolte et de soumission, +de doute philosophique et de terreur superstitieuse +que j'avais devant les yeux comme un enfer; et plus je +m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité +ma cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination +frappée ces angoisses et ces agitations que je +lui attribuais.</p> + +<p>Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et +sur la Chartreuse moderne pour suivre la marche des +besoins de bien-être, de salubrité et même d'élégance, +qui s'étaient glissés dans la vie de ces anachorètes, mais +aussi pour signaler le relâchement des moeurs cénobitiques, +de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis +que toutes les anciennes cellules étaient sombres, +étroites et mal closes, les nouvelles étaient aérées, claires +et bien construites. Je ferai la description de celle +que nous habitions pour donner une idée de l'austérité +de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant +que possible.</p> + +<p>Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, +voûtées avec élégance et aérées au fond par des rosaces +à jour, toutes diverses et d'un très-joli dessin. Ces trois +pièces étaient séparées du cloître par un retour sombre +et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois +pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la +lecture, à la prière, à la méditation, elle avait pour tout +meuble un large siège à prie-Dieu et à dossier, de six ou +huit pieds de haut, enfoncé et fixé dans la muraille. La +pièce à droite de celle-ci était la chambre à coucher du +chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et +dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche +était l'atelier de travail, le réfectoire, le magasin du +solitaire. Une armoire située au fond avait un compartiment +de bois qui s'ouvrait en lucarne sur le cloître, et +par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine consistait +en deux petits fourneaux situés au dehors, mais +non plus, suivant la règle absolue, en plein air: une +voûte ouverte sur le jardin protégeait contre la pluie le +travail culinaire du moine, et lui permettait de s'adonner +à cette occupation un peu plus que le fondateur ne l'aurait +voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette +troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, +quoique la science de l'architecte n'eût pas été jusqu'à +rendre cette cheminée praticable.</p> + +<p>Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des +rosaces, un boyau long, étroit et sombre, destiné à l'aération +de la cellule, et au-dessus un grenier pour serrer +le maïs, les oignons, les fèves et autres frugales provisions +d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur +un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de +la totalité de la cellule, qui était séparé des jardins voisins +par des murailles de dix pieds, et s'appuyait sur une +terrasse fortement construite, au-dessus d'un petit bois +d'orangers, qui occupait ce gradin de la montagne. Le +gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes, +le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite +jusqu'au fond du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était +un immense jardin.</p> + +<p>Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur +à droite un réservoir en pierres de taille, de trois à +quatre pieds de large sur autant de profondeur, recevant, +par des canaux pratiqués dans la balustrade de la +terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant dans +le parterre par une croix de pierre qui le coupait en +quatre carrés égaux. Je n'ai jamais compris une telle +provision d'eau pour abreuver la soif d'un seul homme, +ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de vingt +pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière +des moines pour le bain et la sobriété des +moeurs majorquines à cet égard, on pourrait croire que +ces bons chartreux passaient leur vie en ablutions comme +des prêtres indiens.</p> + +<p>Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers +et d'orangers, entouré d'allées exhaussées en briques +et ombragées, ainsi que le réservoir; de berceaux +embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs et de +Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les +jours humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau +courante dans les jours brûlants, respirer au bord d'une +belle terrasse le parfum des orangers, dont la cime touffue +apportait sous ses yeux un dôme éclatant de fleurs +et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le +paysage à la fois austère et gracieux, mélancolique et +grandiose, dont j'ai parlé déjà ; enfin cultiver pour la +volupté de ses regards des fleurs rares et précieuses, +cueillir pour étancher sa soif les fruits les plus savoureux, +écouter les bruits sublimes de la mer, contempler +la splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, +et adorer l'Éternel dans le plus beau temple que jamais +il ait ouvert à l'homme dans le sein de la nature. Telles +me parurent au premier abord les ineffables jouissances +du chartreux, telles je me les promis à moi-même en +m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir +été disposées pour satisfaire les magnifiques caprices +d'imagination ou de rêverie d'une phalange choisie de +poëtes et d'artistes.</p> + +<p>Mais quand on se représente l'existence d'un homme +sans intelligence et par conséquent sans rêverie et sans +méditation, sans foi peut-être, c'est-à -dire sans enthousiasme +et sans recueillement, enfouie dans cette cellule +aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes +privations de la règle, et forcée d'en observer +la lettre sans en comprendre l'esprit, condamnée à +l'horreur de la solitude, réduite à n'apercevoir que de +loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine rampant +au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à +quelques autres âmes captives, vouées au même silence, +enfermées dans la même tombe, toujours voisines et +toujours séparées, même dans la prière; enfin quand on +se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par +sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, +tout cela redevient triste et sombre comme +une vie de néant, d'erreur et d'impuissance.</p> + +<p>Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce +moine pour qui la nature a épuisé ses plus beaux spectacles, +et qui n'en jouit pas, parce qu'il n'a point un +autre homme à qui faire partager sa jouissance; la tristesse +brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du +froid et du chaud, comme un animal, comme une +plante; et le refroidissement mortel de ce chrétien chez +qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit d'ascétisme. +Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et +à prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui +d'échapper à cette épouvantable claustration; et l'on +m'a dit que les derniers chartreux s'en faisaient si peu +faute, que certains d'entre eux s'absentaient des semaines +et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de +les faire rentrer dans l'ordre.</p> + +<p>Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse +description de notre Chartreuse, sans avoir donné la +moindre idée de ce qu'elle eut pour nous d'enchanteur +au premier abord, et de ce qu'elle perdit de poésie à +nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, +comme je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, +et maintenant que j'ai tâché de communiquer mes impressions, +je me demande pourquoi je n'ai pas pu dire +en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir +que le repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, +paraissent délicieux à une âme fatiguée, mais +qu'avec la réflexion ce charme s'évanouit. C'est qu'il +n'appartient qu'au génie de tracer une vive et complète +peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La +Mennais visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du +même sentiment, et il l'exprima en maître:</p> + +<p>«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la +prière commune. Ils nous parurent tous d'un âge assez +avancé, et d'une stature au-dessus de la moyenne. +Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après +l'office à genoux, immobiles, dans une méditation +profonde. On eût dit que déjà ils n'étaient plus de la +terre; leur tête chauve ployait sous d'autres pensées +et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul signe +extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau +blanc, ils ressemblaient à ces statues qui prient sur les +vieux tombeaux.</p> + +<p>«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, +pour certaines âmes fatiguées du monde et désabusées +de ses illusions, cette existence solitaire. Qui n'a point +aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas, plus +d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé +le repos en un coin de la forêt, ou dans la grotte de +la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent +les oiseaux du ciel?</p> + +<p>«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de +l'homme: il est né pour l'action; il a sa tâche qu'il +doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit rude? n'est-ce +point à l'amour qu'elle est proposée?» (<i>Affaires de +Rome</i>.)</p> + +<p>Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, +d'idées et de réflexions profondes, jetée comme par hasard +au milieu du récit des explications de M. La Mennais +avec le saint-siège, m'a toujours frappé, et je suis +certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre +le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, +moines obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, +spectres affaissés, dernières manifestations +d'un culte près de rentrer dans la nuit du passé, agenouillés +sur la pierre du tombeau, froids et mornes +comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier +prêtre, animé de la dernière étincelle du génie de l'Église, +méditant sur le sort de ces moines, les regardant en +artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les lévites de la +mort immobiles sous leurs suaires; là , l'apôtre de la vie, +voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, +donnant déjà un dernier adieu sympathique à la +poésie du cloître, et secouant de ses pieds la poussière +de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie sainte +de la liberté morale.</p> + +<p>Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma +Chartreuse que celui de la prédication de saint Vincent +Ferrier à Valldemosa, et c'est encore à M. Tastu que +j'en dois la relation exacte. Cette prédication fut l'événement +important de Majorque en 1413, et il n'est pas +sans intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait +un missionnaire dans ce temps-là , et avec quelle solennité +on le recevait.</p> + +<p>«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande +assemblée, décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent +Ferrer, ou Ferrier, pour l'engager à venir prêcher à +Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque de Mallorca, +camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape +Pierre de Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de +Valence une lettre pour implorer l'assistance apostolique +de maître Vincent, et qui, l'année suivante, l'attendit +à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. Dès le +lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença +ses prédications et ordonna des processions de +nuit. La plus grande sécheresse régnait dans l'île; mais +au troisième sermon de maître Vincent, la pluie tomba. +Ces détails furent ainsi mandés au roi Ferdinand par son +procureur royal don Pedro de Casaldaguila:</p> + +<p>«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, +j'ai l'honneur de vous annoncer que maître +Vincent est arrivé dans cette cité le premier jour de +septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le +samedi au matin, il a commencé à prêcher devant +une foule immense, qui l'écoute avec tant de dévotion, +que toutes les nuits on fait des processions dans +lesquelles on voit des hommes, des femmes et des enfants +se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était +tombé de l'eau, le Seigneur Dieu, touché des +prières des enfants et du peuple, a voulu que ce +royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, +dès le troisième sermon, une pluie abondante sur +toute l'île, ce qui a beaucoup réjoui les habitants.</p> + +<p>«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, +très-victorieux seigneur, et exhausse votre royale couronne.</p> + +<p>«Mallorca, 11 septembre 1413.»</p> + +<p>«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire +croissait de telle façon, que, ne pouvant l'admettre dans +la vaste église du couvent de Saint-Dominique, on fut +obligé de lui livrer l'immense jardin du couvent, en +dressant des échafauds et abattant des murailles.</p> + +<p>«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, +d'où il partit pour visiter l'île. Sa première station fut à +Valldemosa, dans le monastère qui devait le recevoir et +le loger, et qu'il avait choisi sans doute en considération +de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux. +Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma +et voyageait avec lui. A Valldemosa plus encore qu'à +Palma, l'église se trouva trop petite pour contenir la +foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:</p> + +<p>«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps +où saint Vincent Ferrier y sema la divine parole. Sur le +territoire de ladite ville se trouve une propriété qu'on +appelle <i>Son Gual</i>; là se rendit le missionnaire, suivi +d'une multitude infinie. Le terrain était vaste et uni; le +tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit +de chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, +la pluie vint à tomber en abondance. Le démon, +promoteur des vents, des éclairs et du tonnerre, semblait +vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour +se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns +d'entre eux, lorsque Vincent leur commanda de ne pas +bouger, se mit en prière, et à l'instant un nuage s'étendit +comme un dais sur lui et sur ceux qui l'écoutaient, +tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le +champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.</p> + +<p>«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, +car nos ancêtres l'avaient religieusement conservé. Depuis, +les héritiers de la propriété de <i>Son Gual</i> ayant +négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir s'en +effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique +de saint Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques +de la propriété, ayant voulu faire du bois, jetèrent leur +vue sur l'olivier et se mirent en devoir de le dépecer; +mais les outils se brisaient à l'instant, et, comme la nouvelle +en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle, +et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet +arbre se fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique +à portée de la ville, personne n'osa y toucher, le respectant +comme une relique.</p> + +<p>«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans +les moindres hameaux, guérissant le corps et l'âme des +malheureux. L'eau d'une fontaine qui coule dans les environs +de Valldemosa était le seul remède ordonné par +le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous +le nom de <i>Sa bassa Ferrera</i>.</p> + +<p>«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut +rappelé par Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à +éteindre le schisme qui désolait l'Occident. Le saint +missionnaire prit congé des Mallorquins dans un sermon +qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de +Palma; et après avoir béni son auditoire, il partit pour +s'embarquer, accompagné des jurés, de la noblesse, et +de la multitude du peuple, opérant bien des miracles, +comme le racontent les chroniques, et comme la tradition +s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»</p> + +<p>Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny +Eissler, donne lieu à une remarque de M. Tastu, curieuse +sous deux rapports: le premier, en ce qu'elle +explique fort naturellement un des miracles de saint +Vincent Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un +fait important dans l'histoire des langues. Voici cette note:</p> + +<p>«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et +les prononçait en langue limosine. On a regardé comme +un miracle cette puissance du saint prédicateur, qui +faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique leur +parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus +naturel, si on se reporte au temps où florissait maître +Vincent. A cette époque, la langue romane des trois +grandes contrées du nord, du centre et du midi, était, +à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés +surtout s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des +succès en Angleterre, en Écosse, en Irlande, à Paris, +en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux îles Baléares; +c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on +ne la parlait, une langue romane, soeur, parente ou +alliée de la langue valencienne, la langue maternelle de +Vincent Ferrier.</p> + +<p>«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le +contemporain du poète Chaucer, de Jean Froissart, de +Christine de Pisan, de Boccace, d'Ausias-March, et de +tant d'autres célébrités européennes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p>Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane limosine, +cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, a +comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, la mallorquine +est celle qui a subi le moins de variations, concentrée qu'elle est +dans ses îles, où elle est préservée de tout contact étranger. Le languedocien, +aujourd'hui même dans son état de décadence, le gracieux patois +languedocien de Montpellier et de ses environs, est celui qui offre le plus +d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. Cela s'explique par les +fréquents séjours que les rois d'Aragon faisaient avec leur cour dans la +ville de Montpellier. Pierre II, tué à Muret (1243) en combattant Simon de +Montfort, avait épousé Marie, fille d'un comte de Montpellier, et eut de ce +mariage Jaime Ier, dit <i>le Conquistador</i> qui naquit dans cette ville et y +passa les premières années de son enfance. Un des caractères qui distinguent +l'idiome mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, +ce sont les articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces +articles se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques +localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article <i>lo</i> masculin, +le, et <i>la</i> féminin, la, le mallorquin a les articles suivants:</p> + +<p>MASCULIN.—Singulier: <i>So</i>, le; <i>sos</i>, les, au pluriel.</p> + +<p>FÉMININ.—Singulier: <i>Sa</i>, la; <i>sas</i>, les, au pluriel.</p> + +<p>MASCULIN ET FÉMININ.—Singulier: <i>Es</i>, <i>els</i>, les, au pluriel.</p> + +<p>MASCULIN.—Singulier: <i>En</i>, le; <i>na</i>, la, au féminin singulier; <i>nas</i>, les, +au féminin pluriel.</p> + +<p>Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage +antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la +conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à -dire que dans ces îles, +comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément: +la rustique, <i>plebea</i>, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et la langue +académique littéraire, <i>autica illustra</i>, que le temps, la civilisation ou le +génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, le castillan est la +langue littéraire des Espagnes; cependant chaque province a conservé +pour l'usage journalier son dialecte spécial. A Mallorca, le castillan n'est +guère employé que dans les circonstances officielles; mais dans la vie +habituelle, chez le peuple comme chez les grands seigneurs, vous n'entendrez +parler que le mallorquin. Si vous passez devant le balcon où une +jeune fille, une Allote (du mauresque <i>aila, lella</i>) arrose ses fleurs, c'est +dans son doux idiome national que vous l'entendez chanter:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Sas alloles, tots es diamenges,</p> +<p class="i6">Quan no tenen res mes que fer,</p> +<p class="i6">Van a regar es claveller,</p> +<p class="i6">Dihent-li: Veu! ja que no menjes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">«Les jeunes filles, tous les dimanches,</p> +<p class="i6"> Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire</p> +<p class="i6"> Vont arroser le pot d'oeillets,</p> +<p class="i6"> Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»</p> + </div> </div> + +<p>La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à +la mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous +fait rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne +manque pas de lui répondre:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Allotes, filau! filau!</p> +<p class="i6">Que sa camya se riu;</p> +<p class="i6">Y sino l'apadassau,</p> +<p class="i6">No v's arribar 'a s'estiu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">«Fillettes, filez! filez!</p> +<p class="i6">Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).</p> +<p class="i6">Et si vous n'y mettez une pièce,</p> +<p class="i6">Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»</p> + </div> </div> + +<p>Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des +étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une Mallorquine +vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: «Bona nit +tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon coeur +ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter la molle +cantilène comme une phrase musicale.</p> + +<p>Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me permettrai +de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le +<i>Mercader mallorqui</i> (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième +siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,</p> +<p>'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,</p> +<p>Car vengut es lo temps que m'aureis mens,</p> +<p>Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,</p> +<p class="i4">Ne la semblança gaya;</p> +<p class="i4">Car trobat n'ay</p> +<p class="i4">Altra quel m'play</p> +<p class="i4">Sol que lui playa!</p> +<p>Altra, sens vos, per que l'in volray be,</p> +<p>E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble</p> +<p>Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que pour vous;</p> +<p>Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.</p> +<p>Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,</p> +<p class="i4">Ni votre feinte gaieté</p> +<p class="i4">Car j'ai trouvé</p> +<p class="i4">Une autre qui me plaît:</p> +<p class="i4">Si je pouvais seulement lui plaire!</p> +<p>Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,</p> +<p>De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»</p> + </div> </div> + +<p>Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement +musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours, +<i>troubadors</i>, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île de +Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, entre +autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces <i>troubadors</i> que s'adressent +ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant finance, et +d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les troubadours vont sous +les balcons des jeunes filles, à une heure avancée de la nuit, chantant les +<i>coblets</i> improvisées sur le ton de l'éloge ou de la plainte, quelquefois même +l'injure, que leur font adresser ceux qui paient le poëte-musicien. Les +étrangers peuvent se donner ce plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans +l'île de Mallorca.</p> + +<p>(<i>Note de M. Tustu</i>)</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser +les annales dévotes de Valldemosa; car, ayant à +parler de la piété fanatique des villageois avec lesquels +nous fûmes en rapport, je dois mentionner la sainte +dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la +maison rustique.</p> + +<p>«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, +béatifiée en 1792 par le pape Pie VI. La vie de cette +sainte fille a été écrite plusieurs fois, et en dernier lieu +par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre plusieurs +traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende, +ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la +vit observer rigoureusement les jours de jeûne, bien +avant l'âge où l'Église les prescrit. Dès ses premiers ans +elle s'abstint de faire plus d'un repas par jour. Sa dévotion +à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa +sainte mère était si fervente, que dans ses promenades +elle récitait continuellement le rosaire, se servant, pour +compter les dizaines, des feuilles des oliviers ou des +lentisques. Son goût pour la retraite et les exercices +religieux, son éloignement pour les bals et les divertissements +profanes, l'avaient fait surnommer la <i>viejecita</i>, +la petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient +récompensées par les visites des anges et de toute la +cour céleste: Jésus-Christ, sa mère et les saints se faisaient +ses domestiques; Marie la soignait dans ses maladies; +saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine +l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant +et remplissant sa cruche à la fontaine; sainte Catherine +sa patronne accommodait ses cheveux et la soignait en +tout comme eût fait une mère attentive et vigilante; +saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures +qu'elle avait reçues dans ses luttes avec le démon, car +sa victoire n'était pas sans combat; enfin saint Pierre et +saint Paul se tenaient à ses côtés pour l'assister et la défendre +dans les tentations.</p> + +<p>«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le +monastère de Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple +des pénitentes, et, comme le chante l'Église en ses +prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. Ses historiens +lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des +miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à +Mallorca des prières publiques pour la santé du pape +Pie V, un jour Catalina les interrompit tout à coup en +disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, puisqu'à cette +même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce +qui se trouva vrai.</p> + +<p>«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces +paroles du Psalmiste:—«Seigneur, je remets mon +esprit entre vos mains.»</p> + +<p>«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; +on lui rendit les plus grands honneurs. Une pieuse dame +de Mallorca, dona Juana de Pochas, remplaça le sépulcre +en bois dans lequel on avait déposé d'abord la sainte +fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda +à Gênes; elle institua en outre, par son testament, une +messe pour le jour de la translation de la bienheureuse, +et une autre pour le jour de sainte Catherine sa patronne; +elle voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement sur son +tombeau.</p> + +<p>«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui +dans le couvent des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, +où le cardinal Despuig lui a consacré un autel +et un service religieux.»</p> + +<p>J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, +parce qu'il n'entre pas du tout dans mes idées +de nier la sainteté, et je dis la sainteté véritable et de +bon aloi, des âmes ferventes. Quoique l'enthousiasme +et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa +n'aient plus le même sens religieux et la même valeur +philosophique que les inspirations et les extases des +saints du beau temps chrétien, la <i>viejecita Tomasa </i> +n'en est pas moins une cousine germaine de la poétique +bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne +d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de +marquer des places d'honneur dans le royaume des +cieux aux plus humbles enfants du peuple; mais les +temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des +apôtres qui veulent agrandir la place du peuple dans le +royaume de la terre. La <i>pagesa</i> Catalina était <i>obéissante, +pauvre, chaste et humble</i>: les pages valldemosans +ont si peu profité de ses exemples et si peu compris +sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants +parce que mon fils dessinait les ruines du couvent, ce +qui leur parut une profanation. Ils faisaient comme +l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de l'auto-da-fé +et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de +ses bienheureux.</p> + +<p>Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de +s'appeler ville dès le temps des Arabes, est situé dans +le giron de la montagne, de plain-pied avec la Chartreuse, +dont il semble être une annexe. C'est un amas +de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque +inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart +des pêcheurs qui partent le matin pour ne rentrer qu'à +la nuit. Pendant tout le jour, le village est rempli de +femmes, les plus babillardes du monde, que l'on voit +sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou +les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles +sont aussi dévotes que les hommes; mais leur dévotion +est moins intolérante, parce, qu'elle est plus sincère. +C'est une supériorité que, là comme partout, elles ont +sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes +aux pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, +d'habitude ou de conviction, tandis que chez les hommes +c'est le plus souvent une affaire d'ambition ou d'intérêt. +La France en a offert une assez forte prouve sous les +règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on +achetait les grands et les petits emplois de l'administration +et de l'armée avec un billet de confession ou une messe.</p> + +<p>L'attachement des Majorquins pour les moines est +fondé sur des motifs de cupidité; et je ne saurais mieux +le faire comprendre qu'en citant l'opinion de M. Marliani +opinion d'autant plus digne de confiance qu'en +général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé +à la mesure de 1836 relative à l'expulsion subite +des moines.</p> + +<p>«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux +de leur fortune, ils avaient créé des intérêts réels entre +eux et les paysans; les colons qui travaillaient les biens +des couvents n'éprouvaient pas de grandes rigueurs, +quant à la quotité comme à la régularité des fermages. +Les moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du +moment où les biens qu'ils possédaient suffisaient aux +exigences de l'existence matérielle de chacun d'eux, ils +se montraient fort accommodants pour tout le reste. La +brusque spoliation des moines blessait donc les calculs +de fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent +fort bien que le gouvernement et le nouveau propriétaire +seraient plus exigeants qu'une corporation de parasites +sans intérêts de famille ni de société. Les mendiants qui +pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les +restes d'oisifs repus.»</p> + +<p>Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer +que par des raisons matérielles; car il est impossible, +d'ailleurs, de voir une province moins liée à +l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une population +moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des +voeux secrets qu'ils formaient pour la restauration des +vieilles coutumes, ils étaient cependant effrayés de tout +nouveau bouleversement, quel qu'il pût être; et l'alerte +qui avait fait mettre l'île en état de siège, à l'époque de +nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans +se don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine +Isabelle. Cette alerte est un fait qui peint assez bien, je +ne dirai pas la poltronnerie des Majorquins (je les crois +très-capables de faire des bons soldats), mais les anxiétés +produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du +repos.</p> + +<p>Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était +envahie par des brigands; il se lève tout effaré, sous +l'impression de ce cauchemar, et réveille sa servante; +celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de quoi il +s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante +se répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. +La nouvelle du débarquement de l'armée carliste s'empare +de toutes les cervelles, et le capitaine-général reçoit +la déposition du prêtre, qui, soit la honte de se dédire, +soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les +carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises +pour faire face au danger: Palma fut déclarée en état de +siège, et toutes les forces militaires de l'île furent mises +sur pied.</p> + +<p>Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, +aucune trace d'un pied étranger ne s'imprima, comme +dans l'île de Robinson, sur le sable du rivage. L'autorité +punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, et, +au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, +l'envoya en prison comme un séditieux. Mais les mesures +de précautions ne furent pas révoquées, et, lorsque +nous quittâmes Majorque, à l'époque des exécutions de +Maroto, l'état de siège durait encore.</p> + +<p>Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les +Majorquins semblaient vouloir se faire les uns aux autres +des événements qui bouleversaient alors la face de +l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce n'est en famille +et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni +méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner +une méfiance aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de +si plaisant que les articles du journal de Palma, et j'ai +toujours regretté de n'en avoir pas emporté quelques +numéros pour échantillons de la polémique majorquine. +Mais voici, sans exagération, la forme dans laquelle, +après avoir rendu compte des faits, on en commentait le +sens et l'authenticité:</p> + +<blockquote><p> +«Quelque prouvés que puissent paraître ces événements +aux yeux des personnes disposées à les accueillir, +nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs d'en +attendre la suite avant de les juger. Les réflexions qui +se présentent à l'esprit en présence de pareils faits demandent +à être mûries, dans l'attente d'une certitude +que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que +nous ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes +assertions. Les destinées de l'Espagne sont enveloppées +d'un voile qui ne tardera pas à être soulevé, +mais auquel nul ne doit porter avant le temps une main +imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre +notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits +sages de ne point se prononcer sur les actes des divers +partis, avant d'avoir vu la situation se dessiner plus +nettement,» etc. +</p></blockquote> + +<p>La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des +Majorquins, la tendance dominante de leur caractère. +Les paysans ne vous rencontrent jamais dans la campagne +sans échanger avec vous un salut; mais si vous +leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, +ils se gardent bien de vous répondre, quand même vous +parleriez leur patois. Il suffit que vous ayez un air étranger +pour qu'ils vous craignent et se détournent du chemin +pour vous éviter.</p> + +<p>Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence +avec ces braves gens, si nous eussions fait acte +de présence à leur église. Ils ne nous eussent pas moins +rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu +nous promener au milieu de leurs champs sans risquer +d'être atteints de quelque pierre à la tête au détour +d'un buisson. Malheureusement cet acte de prudence +ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et +nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien +notre manière d'être les scandalisait. Ils nous appelaient +païens, mahométans et juifs; ce qui est pis que tout, +selon eux. L'alcade nous signalait à la désapprobation +de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous +prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le +pantalon de ma fille les scandalisaient beaucoup aussi. +Ils trouvaient fort mauvais qu'une <i>jeune personne</i> de +neuf ans courût les montagnes <i>déguisée en homme</i>. Ce +n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette +pruderie.</p> + +<p>Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait +dans le village et sur les chemins pour avertir les retardataires +de se rendre aux offices nous poursuivait en +vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que +nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, +nous le fûmes encore davantage. Ils eurent alors +un moyen de venger la gloire de Dieu, qui n'était pas +chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne +nous vendre leur poisson, leurs oeufs et leurs légumes +qu'à des prix exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer +aucun tarif, aucun usage. A la moindre observation: +<i>Vous n'en voulez pas?</i> disait le pages d'un +air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses +pommes de terre dans sa besace; <i>vous n'en aurez pas</i>. +Et il se retirait majestueusement, sans qu'il fût possible +de le faire revenir pour entrer en composition. Il nous +faisait jeûner pour nous punir d'avoir marchandé.</p> + +<p>Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de +rabais entre les vendeurs. Celui qui venait le second +demandait le double, et le troisième demandait le triple, +si bien qu'il fallait être à leur merci et mener une vie +d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris +une vie de prince. Nous avions la ressource de nous +approvisionner à Palma par l'intermédiaire du cuisinier +du consul, qui fut notre providence, et dont, si j'étais +empereur romain, je voudrais mettre le bonnet de coton +au rang des constellations. Mais les jours de pluie, aucun +messager ne voulait se risquer sur les chemins, à +quelque prix que ce fût; et comme il plut pendant deux +mois, nous eûmes souvent du pain comme du biscuit +de mer et de véritables dîners de chartreux.</p> + +<p>C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions +tous été bien portants. Je suis fort sobre et même stoïque +par nature à l'endroit du repas. Le splendide appétit +de mes enfants faisait flèche de tout bois et régal +de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle +et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et +guérissait une affection rhumatismale des plus graves, +en courant dès le matin, comme un lièvre échappé, +dans les grandes plantes de la montagne, mouillé jusqu'à +la ceinture. La Providence permettait à la bonne +nature de faire pour lui ces prodiges; c'était bien assez +d'un malade.</p> + +<p>Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et +les privations dépérissait d'une manière effrayante. +Quoiqu'il fut condamné par toute la faculté de Palma, +il n'avait aucune affection chronique; mais l'absence de +régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe, +dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. +Il se résignait, comme on sait se résigner pour soi-même; +nous, nous ne pouvions pas nous résigner pour +lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins +pour de petites contrariétés, la colère pour un +bouillon poivré ou <i>chippé</i> par les servantes, l'anxiété +pour un pain frais qui n'arrivait pas, ou qui s'était +changé en éponge en traversant le torrent sur les flancs +d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que +j'ai mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, +que je n'oublierais pas l'arrivée du panier aux provisions +à la Chartreuse. Que n'eussé-je pas donné pour +avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir +tous les jours à notre malade! Les aliments majorquins, +et surtout la manière dont ils étaient apprêtés, quand +nous n'y avions pas l'oeil et la main, lui causaient un +invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce dégoût +était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, +nous vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes +<i>maîtres Floh</i>, dont Hoffmann eût fait autant de malins +esprits, mais que certainement il n'eût pas mangés en +sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire d'enfants +qu'ils faillirent tomber sous la table.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + +<p>Le fond de la cuisine majorquine est invariablement +le cochon sous toutes les formes et sous tous les aspects. +C'est là qu'eût été de saison le dicton du petit Savoyard +faisant l'éloge de sa gargote, et disant avec admiration +qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir: du +cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A +Majorque, on fabrique, j'en suis sûr, plus de deux +mille sortes de mets avec le porc, et au moins deux +cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle profusion +d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives +de tout genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. +Vous voyez paraître sur la table vingt plats qui ressemblent +à toutes sortes de mets chrétiens: ne vous y fiez +pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites +par le diable, en personne. Enfin vient au dessert une +tarte en pâtisserie de fort bonne mine, avec des tranches +de fruit qui ressemblent à des oranges sucrées; +c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches de +<i>tomatigas</i>, de pommes d'amour et de piment, le tout +saupoudré de sel blanc que vous prendriez pour du sucre +à son air d'innocence. Il y a bien des poulets, mais ils +n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, chaque +graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été +taxée sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait +de la mer était aussi plat et aussi sec que les poulets.</p> + +<p>Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, +pour avoir le plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu +d'animal plus horrible. Son corps était gros comme celui +d'un dindon, ses yeux larges comme des oranges, et ses +bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à cinq +pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était +un friand morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa +mine, et nous en fîmes hommage à la Maria-Antonia, +qui l'apprêta et le dégusta avec délices.</p> + +<p>Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces +bonnes gens, nous eûmes bien notre tour quelques +jours après. En descendant la montagne, nous vîmes les +pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des gens +arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une +paire d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, +incompréhensibles. Toute la population de la montagne +fut mise en émoi par l'apparition de ces volatiles +inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en +les regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être +que cela ne mange pas!—Cela vit-il sur terre ou sur +mer?—Probablement cela vit toujours dans l'air.» Enfin +les deux oiseaux avaient failli être étouffés par l'admiration +publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient +ni des condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, +mais bien deux belles oies de basse-cour qu'un riche +seigneur envoyait en présent à un de ses amis.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont +abondants et exquis. Nous avions pour ordinaire du +moscatel aussi bon et aussi peu cher que le Chypre +qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les vins +rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu +aux Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés +d'alcool, et d'un prix plus élevé que notre plus simple +ordinaire de France. Tous ces vins chauds et capiteux +étaient fort contraires à notre malade, et même à nous, +à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de +l'eau, qui était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté +de cette eau de source qu'il faut attribuer un fait dont +nous fîmes bientôt la remarque: nos dents avaient acquis +une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne +saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La +cause en fut peut-être dans notre sobriété forcée. +N'ayant pas de beurre, et ne pouvant supporter la +graisse, l'huile nauséeuse et les procédés incendiaires de +la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre, +de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de +sauce, de l'eau du torrent à laquelle nous avions parfois +le sybaritisme de mêler le jus d'une orange verte fraîchement +cueillie dans notre parterre. En revanche, nous +avions des desserts splendides: des patates de Malaga et +des courges de Valence confites, et du raisin digne de la +terre de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, +et couvert d'une pellicule un peu épaisse, qui aide à sa +conservation pendant toute l'année. Il est exquis, et on +en peut manger tant qu'on veut sans éprouver le gonflement +d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de Fontainebleau +est aqueux et frais; celui de Majorque est +sucré et charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre +à boire. Ces grappes, dont quelques-unes pesaient de +vingt à vingt-cinq livres, eussent fait l'admiration d'un +peintre. C'était notre ressource dans les temps de +disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher +en nous le faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils +ne savaient pas que, comparativement au nôtre, ce +n'était rien encore; et nous avions le plaisir de nous +moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus, +nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable +fruit que je sache.</p> + +<p>Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je +le répète, contraires et même funestes à l'un de nous, +les autres l'eussent trouvée fort acceptable en elle-même. +Nous avions réussi même à Majorque, même +dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec +les paysans les plus rusés du monde, à nous créer une +sorte de bien-être. Nous avions des vitres, des portes et +un poêle, un poêle unique en son genre, que le premier +forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui +nous coûta cent francs. C'était tout simplement un +cylindre de fer avec un tuyau qui passait par la fenêtre. +Il fallait bien une heure pour l'allumer, et à peine +l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert +longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les +rouvrir presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En +outre, le soi-disant fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en +guise de mastic, d'une matière dont les Indiens enduisent +leurs maisons et même leurs personnes par dévotion, +la vache étant réputée chez eux, comme on sait, +un animal sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put +être cette odeur sainte, j'atteste qu'au feu elle est peu +délectable pour les sens. Pendant un mois que ce mastic +mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans +un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les +adulateurs. J'avais beau chercher dans ma mémoire par +quelle faute de ce genre j'avais pu mériter un pareil supplice, +quel pouvoir j'avais encensé, quel pape ou quel +roi j'avais encouragé dans son erreur par mes flatteries; +je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier +de la chambre sur la conscience, pas même une +révérence à un gendarme ou à un journaliste!</p> + +<p>Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du +benjoin exquis, reste de la provision de parfums dont +on encensait naguère, dans l'église de son couvent, +l'image de la Divinité; et cette émanation céleste combattit +victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons +du huitième fossé de l'enfer.</p> + +<p>Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle +irréprochables, des matelas peu mollets, plus chers +qu'à Paris, mais neufs et propres, et de ces grands et +excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée +que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une +dame française, établie dans le pays, avait eu la bonté +de nous céder quelques livres de plumes qu'elle avait fait +venir pour elle de Marseille et dont nous avions fait +deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand +luxe dans une contrée où les oies passent pour des êtres +fantastiques, et ou les poulets ont des démangeaisons +même en sortant de la broche.</p> + +<p>Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises +de paille comme celles qu'on voit dans nos chaumières +de paysans, et un sofa voluptueux en bois blanc avec des +coussins de toile à matelas rembourrés de laine. Le sol, +très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert +de ces nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un +gazon jauni par le soleil, et de ces belles peaux +de moutons à longs poils, d'une finesse et d'une blancheur +admirables, qu'on prépare fort bien dans le pays.</p> + +<p>Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a +point d'armoires dans les anciennes maisons de Majorque, +et surtout dans les cellules de chartreux. On y +serre ses effets dans de grands coffres de bois blanc. Nos +malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles +très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui +nous avait servi de tapis de pied en voyage, devint une +portière somptueuse devant l'alcôve, et mon fils orna le +poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de Felanitz, +dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.</p> + +<p>Felanitz est un village de Majorque qui mériterait +d'approvisionner l'Europe de ces jolis vases, si légers +qu'on les croirait de liège, et d'un grain si fin qu'on en +prendrait l'argile pour une matière précieuse. On fait +là de petites cruches d'une forme exquise dont on se +sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un +état de fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse +que l'eau s'échappe à travers les flancs du vase, et qu'en +moins d'une demi-journée il est vide. Je ne suis pas +physicien le moins du monde, et peut-être la remarque +que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a +semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent +paru enchanté: nous le laissions rempli d'eau sur le +poêle, dont la table en fer était presque toujours rouge, +et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie par les pores +du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque brûlante, +ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte +d'eau, cette eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur +du poêle fit noircir le bois qu'on posait dessus.</p> + +<p>Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie +sur la muraille extérieure, était plus satisfaisant pour +des yeux d'artistes que toutes les dorures de nos Sèvres +modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux mains des +douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre +cents francs de contribution, remplissait la voûte élevée et +retentissante de la cellule d'un son magnifique. Enfin, le +sacristain avait consenti à transporter chez nous une belle +grande chaise gothique sculptée en chêne, que les rats +et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des Chartreux, +et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en +même temps que ses découpures légères et ses aiguilles +effilées, projetant sur la muraille, au reflet de la lampe +du soir, l'ombre de sa riche dentelle noire et de ses clochetons +agrandis, rendaient à la cellule tout son caractère +antique et monacal.</p> + +<p>Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de <i>Son-Vent</i>, +ce riche personnage qui nous avait loué sa maison +en cachette, parce qu'il n'était pas convenable qu'un +citoyen de Majorque eût l'air de spéculer sur sa propriété, +nous avait fait un esclandre et menacés d'un +procès pour avoir brisé chez lui (<i>estropeado</i>) quelques +assiettes de terre de pipe qu'il nous fit payer comme des +porcelaines de Chine. En outre, il nous fit payer (toujours +par menace) le <i>badigeonnage</i> et le <i>repicage</i> +de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. +A quelque chose malheur est bon, car il s'empressa de +nous vendre le linge de maison qu'il nous avait loué; +et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce que nous +avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que +nous eussions payé son vieux linge comme du neuf. +Grâce à lui, nous ne fûmes donc pas forcés de semer du +lin pour avoir un jour des draps et des nappes, comme +ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses pages.</p> + +<p>Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que +je rapporte des vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas +conservé plus de ressentiment que ma bourse de regret; +mais personne ne contestera que ce qu'il y a de plus +intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; +et quand je dirai que je n'ai pas eu une seule +relation d'argent, si petite qu'elle fût, avec les Majorquins, +où je n'aie rencontré de leur part une mauvaise +foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai +qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant +d'être indignés de notre peu de foi, on conviendra +que la piété des âmes simples, si vantée par certains +conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la chose +la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il +doit être permis de désirer une autre manière de comprendre +et d'honorer Dieu. Quant à moi, à qui l'on a +tant rebattu les oreilles de ces lieux communs: que c'est +un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée +et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la +place; que les peuples qui ne sont point infectés du poison +de l'examen philosophique et de la frénésie révolutionnaire +sont seuls moraux, hospitaliers, sincères; +qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des +vertus antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu +plus qu'ailleurs, je l'avoue, de ces graves objections. +Lorsque je voyais mes petits enfants, élevés dans l'abomination +de la désolation de la philosophie, servir et +assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au +milieu de cent soixante mille Majorquins qui se seraient +détournés avec la plus dure inhumanité, avec la plus +lâche terreur, d'une maladie réputée contagieuse, je me +disais que ces petits scélérats avaient plus de raison et +de charité que toute cette population de saints et d'apôtres. +Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de +dire que je commettais un grand crime en exposant mes +enfants à la contagion, et que, pour me punir de mon +aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je +leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous +avait la peste, les autres ne s'écarteraient pas de son +lit; que ce n'était pas l'usage en France, pas plus depuis +la révolution qu'auparavant, d'abandonner les malades; +que des prisonniers espagnols affectés des maladies les +plus intenses et les plus pernicieuses avaient traversé +nos campagnes du temps des guerres de Napoléon, et +que nos paysans, après avoir partagé avec eux leur gamelle +et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et s'étaient +tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été +victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, +ce qui n'avait pas empêché les survivants de pratiquer +l'hospitalité et la charité: le Majorquin secouait +la tête et souriait de pitié. La notion du dévouement +envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa +cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance +envers un étranger.</p> + +<p>Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île +ont été émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement +du fermier majorquin. Ils ont écrit avec +admiration que, s'il n'y avait pas d'auberge en ce pays, +il n'en était pas moins facile et agréable de parcourir +des campagnes où une simple recommandation suffit +pour qu'on soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple +recommandation est un fait assez important, ce me +semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que toutes les +castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont +dans une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de +bons et faciles rapports, où la charité religieuse et la +sympathie humaine n'entrent cependant pour rien. Quelques +mots expliqueront cette situation financière.</p> + +<p>Les nobles sont riches quant au fonds, indigents +quant au revenu, et ruinés grâce aux emprunts. Les +juifs, qui sont nombreux, et riches en argent comptant, +ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, et +l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers +ne sont plus que de nobles représentants chargés +de se faire les uns aux autres, ainsi qu'aux rares étrangers +qui abordent dans l'île, les honneurs de leurs domaines +et de leurs palais. Pour remplir dignement ces +fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la +bourse des juifs, et chaque année la boule de neige +grossit. J'ai dit précédemment combien le revenu des +terres est paralysé à cause du manque de débouchés et +d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les +pauvres chevaliers à consommer lentement et paisiblement +leur ruine sans déroger au luxe, je ferais mieux de +dire à l'indigente prodigalité de leurs ancêtres. Les agioteurs +sont donc dans un rapport continuel d'intérêts avec +les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, +en vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.</p> + +<p>Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à +cette division dans sa créance, paie à son seigneur le +moins possible et au banquier le plus qu'il peut. Le +seigneur est dépendant et résigné, le juif est inexorable, +mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande +tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but +avec un génie diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur +une propriété, il faut que pièce à pièce elle vienne toute +à lui, et son intérêt est de se rendre nécessaire jusqu'à +ce que la dette ait atteint la valeur du capital. Dans vingt +ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs +pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils +ont fait chez nous, et relever leur tête encore courbée et +humiliée hypocritement sous les dédains mal dissimulés +des nobles et l'horreur puérile et impuissante des prolétaires. +En attendant, ils sont les vrais propriétaires du +terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne +vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant +de tendresse, il tire à soi les dernières bribes de sa +fortune. Il est donc intéressé à satisfaire ces deux puissances, +et même à leur complaire en toutes choses, afin +de n'être pas écrasé entre les deux.</p> + +<p>Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, +soit par un riche (et par quels autres le seriez-vous, +puisqu'il n'y a point là de classe intermédiaire?), et à +l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès. Mais +essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, +et vous verrez!</p> + +<p>Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de +la bonté, des moeurs paisibles, une nature calme et patiente. +Il n'aime point le mal, il ne connaît pas le bien. +Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à mériter le +paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. +Il n'est pas plus haïssable qu'un boeuf ou un mouton, +car il n'est guère plus homme que les êtres endormis +dans l'innocence de la brute. Il récite des prières, il est +superstitieux comme un sauvage; mais il mangerait son +semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de +son pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il +trompe, rançonne, ment, insulte et pille, sans le moindre +embarras de conscience. Un étranger n'est pas un homme +pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à son compatriote: +au-delà des mers l'humanité n'existe dans les +desseins de Dieu que pour apporter de petits profits aux +Majorquins.</p> + +<p>Nous avions surnommé Majorque <i>l'île des Singes,</i> +parce que, nous voyant environnés de ces bêtes sournoises, +pillardes et pourtant innocentes, nous nous +étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de +rancune et de dépit que n'en causent aux Indiens les +jockos et les orangs espiègles et fuyards.</p> + +<p>Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir +des créatures revêtues de la forme humaine, et marquées +du sceau divin, végéter ainsi dans une sphère qui +n'est point celle de l'humanité présente. On sent bien +que cet être imparfait est capable de comprendre, que +sa race est perfectible, que son avenir est le même que +celui des races plus avancées, et qu'il n'y a là qu'une +question de temps, grande à nos yeux, inappréciable +dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment +de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée +par les chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète +guère la Providence, épouvante et contriste notre existence +d'un jour. Nous sentons par le coeur, par l'esprit, +par les entrailles, que la vie de tous les autres est liée à +la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer +ou d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister +et d'être assistés. Le sentiment d'une supériorité +intellectuelle et morale sur d'autres hommes ne réjouit +que le coeur des orgueilleux. Je m'imagine que tous les +coeurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler, +mais élever à eux, en un clin d'oeil, tout ce qui est +au-dessous d'eux, afin de vivre enfin de la vraie vie de +sympathie, d'échange, d'égalité et de communauté, qui +est l'idéal religieux de la conscience humaine.</p> + +<p>Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les +coeurs, et que ceux de nous qui le combattent et croient +l'étouffer par des sophismes, en ressentent une souffrance +étrange, amère, à laquelle ils ne savent pas donner +un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent +quand ils ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent +et s'affligent de leur tendre vainement la main; et ceux +qui ne veulent aider personne sont dévorés de l'ennui +et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils retombent +dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous +des premiers.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que +dans un désert, et quand la subsistance de chaque jour +était conquise, moyennant la guerre aux <i>singes</i>, nous +nous asseyions en famille pour en rire autour du poêle. +Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait +dans mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. +L'état de notre malade empirait toujours; le vent pleurait +dans le ravin, la pluie battait nos vitres, la voix du +tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait jeter sa +note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. +Les aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, +venaient dévorer nos pauvres passereaux jusque sur le +grenadier qui remplissait ma fenêtre. La mer furieuse +retenait les embarcations dans les ports; nous nous sentions +prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute +sympathie efficace. La mort semblait planer sur nos têtes +pour s'emparer de l'un de nous, et nous étions seuls à +lui disputer sa proie. Il n'y avait pas une seule créature +humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire le +pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu +danger de son voisinage. Cette pensée d'hostilité +était affreusement triste. Nous nous sentions bien assez +forts pour remplacer les uns pour les autres, à force de +soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie +qui nous étaient déniées; je crois même que dans de +telles épreuves le coeur grandit et l'affection s'exalte, +retrempée de toute la force qu'elle puise dans le sentiment +de la solidarité humaine. Mais nous souffrions dans +nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne +comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin +d'être plaints par eux, il nous fallait ressentir la plus +douloureuse pitié.</p> + +<p>J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune +notion scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu +être médecin, et grand médecin, pour soigner la maladie +dont toute la responsabilité pesait sur mon coeur.</p> + +<p>Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en +doute ni le zèle ni le talent, se trompait, comme tout +médecin, même des plus illustres, peut se tromper, et +comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est +trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation +nerveuse qui produisait plusieurs des phénomènes +d'une phtisie laryngée.</p> + +<p>Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains +moments, et qui ne voyait pas les symptômes +contraires, évidents pour moi à d'autres heures, s'était +prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques, +pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes +ces choses étaient absolument contraires, et la saignée +eût été mortelle. Le malade en avait l'instinct, et moi, +qui, sans rien savoir de la médecine, ai soigné beaucoup +de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais +pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me +tromper, et de lutter contre les affirmations d'un homme +de l'art; et quand je voyais la maladie empirer, j'étais +véritablement livré à des angoisses que chacun doit +comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et +si vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait +une voix qui me disait jusque dans mon sommeil: Une +saignée le tuerait, et si tu l'en préserves, il ne mourra +pas. Je suis persuadé que cette voix était celle de la +Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des +Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, +je remercie le ciel de ne m'avoir pas ôté la confiance qui +nous a sauvés.</p> + +<p>Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous +en vîmes les mauvais effets, nous nous y conformâmes +aussi peu que possible, mais malheureusement il n'y +eut guère à opter entre les épices brûlantes du pays et +la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes +par la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, +assez rare à Majorque pour n'en produire aucun. Nous +pensions encore à cette époque que le lait ferait merveille, +et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y +a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre +qu'on nous vendait était toujours bu en chemin par les +enfants qui nous l'apportaient, ce qui n'empêchait pas +que le vase ne nous arrivât plus plein qu'au départ. +C'était un miracle qui s'opérait tous les matins pour le +pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière +dans la cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. +Pour mettre fin à ces prodiges, nous nous procurâmes +une chèvre. C'était bien la plus douce et la plus aimable +personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique, +au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, +le nez très-busqué et les oreilles pendantes. Ces +animaux diffèrent beaucoup des nôtres. Ils ont la robe +du chevreuil et le profil du mouton; mais ils n'ont pas +la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes enjouées. +Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. +Ces chèvres diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles +ont les mamelles fort petites et donnent fort peu de lait. +Quand elles sont dans la force de l'âge, ce lait a une +saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup +de cas, mais qui nous parut repoussante.</p> + +<p>Notre amie de la Chartreuse en était à sa première +maternité; elle n'avait pas deux ans, et son lait était +fort délicat; mais elle en était fort avare, surtout lorsque, +séparée du troupeau avec lequel elle avait coutume, +non de gambader (elle était trop sérieuse, trop +majorquine pour cela), mais de rêver au sommet des +montagnes; elle tomba dans un spleen qui n'était pas +sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de bien +belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, +naguère cultivées par les chartreux, croissaient encore +dans les rigoles de notre parterre: rien ne la consola +de sa captivité. Elle errait éperdue et désolée dans les +cloîtres, poussant des gémissements à fendre les pierres. +Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis +dont la laine blanche et touffue avait six pouces de long, +une de ces brebis comme on n'en voit chez nous que +sur la devanture des marchands de joujoux ou sur les +éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne +lui rendit un peu de calme, et nous donna elle-même +un lait assez crémeux. Mais à elles deux, et quoique bien +nourries, elles en fournissaient une si petite quantité, +que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la +Maria-Antonia, la <i>niña</i> et la Catalina rendaient à notre +bétail. Nous le mîmes sous clef dans une petite cour au +pied du clocher, et nous eûmes le soin de traire nous-mêmes. +Ce lait, des plus légers, mêlé à du lait d'amandes +que nous pilions alternativement, mes enfants et moi, +faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous +n'en pouvions guère avoir d'autre. Toutes les drogues de +Palma étaient d'une malpropreté intolérable. Le sucre +mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne est noir, huileux, +et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont +pas l'habitude.</p> + +<p>Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous +aperçûmes des violettes dans le jardin d'un riche fermier. +Il nous permit d'en cueillir de quoi faire une infusion, +et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, +il nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou +majorquin, qui vaut trois sous de France.</p> + +<p>A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer +nos chambres et de faire nos lits nous-mêmes quand +nous tenions à dormir la nuit; car la servante majorquine +ne pouvait y toucher sans nous communiquer +aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes +propriétés que mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir +observer sur le dos d'un poulet rôti. Il nous restait +à peine quelques heures pour travailler et pour nous +promener; mais ces heures étaient bien employées. Les +enfants étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions +ensuite qu'à mettre le nez hors de notre lanière pour +entrer dans les paysages les plus variés et les plus admirables. +A chaque pas, au milieu du vaste cadre des +montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite +chapelle sur un rocher escarpé, un bosquet de rosages +jeté à pic sur une pente lézardée, un ermitage auprès +d'une source pleine de grands roseaux, un massif d'arbres +sur d'énormes fragments de roches mousseuses et +brodées de lierre. Quand le soleil daignait se montrer +un instant, toutes ces plantes, toutes ces pierres et tous +ces terrains lavés par la pluie prenaient une couleur +éclatante et des reflets d'une incroyable fraîcheur.</p> + +<p>Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. +Je ne me rappelle pas la première avec plaisir, quoiqu'elle +fût magnifique d'aspects. Mais notre malade, +alors bien portant (c'était au commencement de notre +séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit +une fatigue qui détermina l'invasion de sa maladie. +Notre but était un ermitage situé au bord de la mer, +à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes le bras +droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par +un chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à +la côte nord de l'île. A chaque détour du sentier, nous +eûmes le spectacle grandiose de la mer, vue à des profondeurs +considérables, au travers de la plus belle végétation. +C'était la première fois que je voyais des rives +fertiles, couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la +première vague, sans falaises pâles, sans grèves désolées +et sans plage limoneuse. Dans tout ce que j'ai vu des +côtes de France, même sur les hauteurs de Port-Vendres, +où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a toujours +semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant +vanté de Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés +d'énormes lézards qui sortent par milliers sous vos +pieds, et semblent vous poursuivre de leur nombre toujours +croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, +à Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, +une ceinture de varechs gluants et une arène stérile nous +gâtent les approches de la mer. A Majorque, je la vis +enfin comme je l'avais rêvée, limpide et bleue comme le +ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir +régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est +inappréciable, vue d'une certaine hauteur, et encadrée +de forêts d'un vert sombre. Chaque pas que nous faisions +sur la montagne sinueuse nous présentait une nouvelle +perspective toujours plus sublime que la dernière. Néanmoins, +comme il nous fallut redescendre beaucoup pour +atteindre l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, +n'eut pas le caractère de grandeur que je lui trouvai +en un autre endroit de la côte quelques mois plus tard.</p> + +<p>Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre +ou cinq n'avaient aucune poésie. Leur habitation est +aussi misérable et aussi sauvage que leur profession le +comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous les +trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la +mer s'étend sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement +les plus stupides du monde. Ils ne portaient +aucun costume religieux. Le supérieur quitta sa +bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége; ses +cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. +Il nous parla des austérités de la vie qu'il menait, +et surtout du froid intolérable qui régnait sur ce +rivage; mais quand nous lui demandâmes s'il y gelait +quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre +ce que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans +aucune langue, et n'avait jamais entendu parler de pays +plus froids que l'île de Majorque. Cependant il avait une +idée de la France pour avoir vu passer la flotte qui marcha +en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus +beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle +de sa vie. Il nous demanda si les Français avaient réussi +à prendre Alger; et quand nous lui eûmes dit qu'ils venaient +de prendre Constantine, il ouvrit de grands yeux +et s'écria que les Français étaient un grand peuple.</p> + +<p>Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, +où nous vîmes le doyen des ermites. Nous le prîmes +pour un centenaire, et fûmes surpris d'apprendre qu'il +n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un +état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement +à fabriquer des cuillers de bois avec des +mains terreuses et tremblantes. Il ne fit aucune attention +à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le prieur l'ayant +appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour +de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. +Il y avait toute une vie d'abaissement intellectuel +sur cette figure décomposée, dont je détournai les +yeux avec empressement, comme de la chose la plus +effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur +fîmes l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, +et sont encore en grande vénération parmi les +paysans, qui ne les laissent manquer de rien.</p> + +<p>En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par +un vent violent qui nous renversa plusieurs fois, et qui +rendit notre marche si fatigante que notre malade en fut +brisé.</p> + +<p>La seconde promenade eut lieu quelques jours avant +notre départ de Majorque, et celle-là m'a fait une impression +que je n'oublierai de ma vie. Jamais le spectacle +de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne sache pas +qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois +dans ma vie.</p> + +<p>Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait +tout à coup. Nous étions au mois de février; tous +les amandiers étaient en fleurs, et les prés se remplissaient +de jonquilles embaumées. C'était, sauf la couleur +du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence +que l'oeil pût trouver entre les deux saisons; car +les arbres de cette région sont vivaces pour la plupart. +Ceux qui poussent de bonne heure n'ont point à subir +les coups de la gelée; les gazons conservent toute leur +fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée +de soleil pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin +avait un demi-pied de neige, la bourrasque balançait, +sur nos berceaux treillagés, de jolies petites roses grimpantes, +qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient +pas moins de fort bonne humeur.</p> + +<p>Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la +porte du couvent, un jour que notre malade était assez +bien pour rester seul deux ou trois heures, nous nous +mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir +la grève de ce côté-là . Jusqu'alors je n'en avais pas eu +la moindre curiosité, quoique mes enfants, qui couraient +comme des chamois, m'assurassent que c'était le +plus bel endroit du monde. Soit que la visite à l'ermitage, +première cause de notre douleur, m'eût laissé +une rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse +pas à voir de la plaine un aussi beau déploiement de mer +que je l'avais vu du haut de la montagne, je n'avais +pas encore eu la tentation de sortir du vallon encaissé +de Valldemosa.</p> + +<p>J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse +la chaîne s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée +monte entre ses deux bras élargis jusqu'à la mer. Or, +en regardant tous les jours la mer monter à l'horizon +bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement +commettaient une erreur singulière: au lieu de +voir que la plaine montait et qu'elle cessait tout à coup +à une distance très-rapprochée de moi, je m'imaginais +qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, et que +le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment +m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait +de niveau avec la Chartreuse, fût plus basse de +deux à trois mille pieds? Je m'étonnais bien quelquefois +qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que je +la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, +et je ne sais pas pourquoi je me permets quelquefois +de me moquer des bourgeois de Paris, car j'étais +plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais pas +que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards +était à quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la +mer battait la base de l'île à une demi-heure du chemin +de la Chartreuse. Aussi, quand mes enfants m'engageaient +à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à +deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il +s'agissait de deux pas d'enfant, c'est-à -dire, dans la +réalité, de deux pas de géant; car on sait que les enfants +marchent par la tête, sans jamais se souvenir qu'ils ont +des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit Poucet +sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour +du monde sans s'en apercevoir.</p> + +<p>Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que +nous n'atteindrions jamais ce rivage fantastique qui me +semblait si loin. Mon fils prétendait savoir le chemin; +mais, comme tout est chemin quand on a des bottes de +sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus +dans la vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que +je ne pouvais pas, comme lui et sa soeur, enjamber les +fossés, les haies et les torrents. Depuis un quart d'heure +je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers +la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à +notre rencontre, et plus nous avancions, plus la mer +semblait s'enfoncer et s'abîmer à l'horizon. Je crus enfin +que nous lui tournions le dos, et je pris le parti de demander +au premier paysan que je rencontrerais si, par +hasard, il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi +la mer.</p> + +<p>Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, +trois pastourelles, peut-être trois fées travesties, remuaient +la crotte avec des pelles pour y chercher je ne +sais quel talisman ou quelle salade. La première n'avait +qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la +même qui remue ses maléfices dans une casserole avec +cette unique et affreuse dent. La seconde vieille était, +selon toutes les apparences, Carabosse, la plus mortelle +ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux +nous firent une horrible grimace. La première avança +sa terrible dent du côté de ma fille, dont la fraîcheur +éveillait son appétit. La seconde hocha la tête et brandit +sa béquille pour casser les reins à mon fils, dont la taille +droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième, +qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du +fossé, et, jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de +la main et se mit à marcher devant nous. C'était certainement +une bonne petite fée; mais sous son travestissement +de montagnarde il lui plaisait de s'appeler <i>Périca +de Pier-Bruno</i>.</p> + +<p>Périca est la plus gentille créature majorquine que +j'aie vue. Elle et ma chèvre sont les seuls êtres vivants +qui aient gardé un peu de mon coeur à Valldemosa. La +petite fille était crottée comme la petite chèvre eût rougi +de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le +gazon humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, +mais mignons comme ceux d'une Andalouse, et son joli +sourire, son babil confiant et curieux, son obligeance désintéressée, +nous la firent trouver aussi pure qu'une perle +fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats, +avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. +C'était la régularité de lignes et la beauté de plans de la +statuaire grecque. Sa taille était fine comme un jonc, et +ses bras nus, couleur de bistre. De dessous son rebozillo +de grosse toile sortait sa chevelure flottante, et mêlée +comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit +à la lisière de son champ, puis nous fit traverser une +prairie semée et bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; +et je ne vis plus du tout la mer, ce qui me fit +croire que nous entrions dans la montagne, et que la +malicieuse Périca se moquait de nous.</p> + +<p>Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui +fermait le pré, et nous vîmes un sentier qui tournait autour +d'une grosse roche en pain de sucre. Nous tournâmes +avec le sentier, et, comme par enchantement, +nous nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de +l'immensité, avec un autre rivage à une lieue de distance +sous nos pieds. Le premier effet de ce spectacle inattendu +fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. Peu à peu +je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier, +quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais +bien pour des pieds de chèvre. Ce que je voyais était si +beau, que pour le coup j'avais, non pas des bottes de +sept lieues, mais des ailes d'hirondelle dans le cerveau; +et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles calcaires +qui se dressaient comme des géants de cent pieds +de haut le long des parois de la côte, cherchant toujours +à voir le fond d'une anse qui s'enfonçait sur ma droite +dans les terres, et où les barques de pêcheurs paraissaient +grosses comme des mouches.</p> + +<p>Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous +de moi que la mer toute bleue. Le sentier avait été +se promener je ne sais où; la Périca criait au-dessus de +ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à quatre +pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et +vis ma fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour +l'interroger; et, quand j'eus fait un peu de réflexion, +je m'aperçus que la terreur et le désespoir de ces enfants +n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et je +fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à +moins que je n'eusse réussi à marcher à la renverse, +comme une mouche sur le plafond; car les rochers où +je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la base +de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je +vis le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus +une peur épouvantable, et je me dépêchai de remonter +avec eux; mais, quand je les eus en sûreté derrière +un des gigantesques pains de sucre, il me prit une nouvelle +rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de +l'excavation.</p> + +<p>Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais +là , et mon imagination prenait le grand galop. Je +descendis par un autre sentier, m'accrochant aux ronces +et embrassant les aiguilles de pierre dont chacune marquait +une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je commençais +à entrevoir la bouche immense de l'excavation +où les vagues se précipitaient avec une harmonie étrange. +Je ne sais quels accords magiques je croyais entendre, +ni quel monde inconnu je me flattais de découvrir, lorsque +mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer +violemment en arrière. Force me fut de tomber de la +façon la moins poétique du monde, non pas en avant, ce +qui eût été la fin de l'aventure et la mienne, mais assis +comme une personne raisonnable. L'enfant me fit de si +belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, +mais non pas sans un regret qui me poursuit encore; +car mes pantoufles deviennent tous les ans plus lourdes, +et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce jour-là +repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.</p> + +<p>Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un +autre, que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on +rêve. Mais cela n'est absolument vrai qu'en fait d'art et +d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie l'imagination +paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus +de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai +le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle +que je ne l'avais prévu, et je ne me souviens pas de +l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je +l'étais moi-même.</p> + +<p>Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu +tourner le rocher. J'aurais peut-être vu là Amphitrite +en personne sous une voûte de nacre et le front couronné +d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu +que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant +de ravin en ravin comme des colonnes, les; autres pendantes +comme des stalactites de caverne en caverne, et +toutes affectant des formes bizarres et des attitudes fantastiques. +Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais +tous déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient +sur l'abîme, et du fond, de cet abîme une autre +montagne s'élevait à pic jusqu'au ciel, une montagne +de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue d'une +hauteur considérable, produit cette illusion, comme +chacun sait, de paraître un plan vertical. L'explique +qui voudra.</p> + +<p>Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. +Les plus belles liliacées du monde croissent dans ces rochers. +A nous trois, nous arrachâmes enfin un oignon +d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes point jusqu'à +la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa +en morceaux pour montrer à notre malade un fragment, +gros comme sa tête, de cette plante merveilleuse. Périca, +chargée d'un grand fagot qu'elle avait ramassé en +chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et rapides, +elle nous donnait à chaque instant par le nez, +nous reconduisit jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai +de venir jusqu'à la Chartreuse pour lui faire un petit +présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter. +Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais +quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes +une créature humaine douce, charmante et serviable +sans arrière-pensée! Le soir nous étions tous réjouis de +ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être +sympathique.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Entre ces deux promenades, la première et la dernière +que nous fîmes à Majorque, nous en avions fait +plusieurs autres que je ne me rappelle pas, de peur de +montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour +cette nature belle partout, et partout semée d'habitations +pittoresques à qui mieux mieux, chaumières, +palais, églises, monastères. Si jamais quelqu'un de nos +grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je +lui recommande la maison de campagne de la Granja de +Fortuny, avec le vallon aux cédrats qui s'ouvre devant +ses colonnades de marbre, et tout le chemin qui y conduit. +Mais, sans aller jusque là , il ne saurait faire dix +pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque +angle du chemin, tantôt devant une citerne arabe +ombragée de palmiers, tantôt devant une croix de pierre, +délicat ouvrage du quinzième siècle, et tantôt à la lisière +d'un bois d'oliviers.</p> + +<p>Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces +antiques pères nourriciers de Majorque. Les Majorquins +en font remonter la plantation la plus récente au temps +de l'occupation de leur île par les Romains. C'est ce +que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de +prouver le contraire, quand même j'en aurais envie, et +j'avoue que je n'en ai pas le moindre désir. A voir l'aspect +formidable, la grosseur démesurée et les altitudes +furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination +les a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. +Quand on se promène le soir sous leur ombrage, +il est nécessaire de bien se rappeler que ce sont là des arbres; +car si on en croyait les yeux et l'imagination, on +serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces monstres +fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des +dragons énormes, la gueule béante et les ailes déployées; +les autres se roulant sur eux-mêmes comme des boas +engourdis; d'autres s'embrassant avec fureur comme des +lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop, emportant +sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là +un reptile sans nom qui dévore une biche pantelante; +plus loin un satyre qui danse avec un bouc, moins laid +que lui; et souvent c'est un seul arbre crevassé, noueux, +tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de +dix arbres distincts, et qui représente tous ces monstres +divers pour se réunir en une seule tête, horrible +comme celle des fétiches indiens, et couronnée d'une +seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui +jetteront un coup d'oeil sur les planches de M. Laurens +ne doivent pas craindre qu'il ait exagéré la physionomie +des oliviers qu'il a dessinés. Il aurait pu choisir des +spécimens encore plus extraordinaires, et j'espère que le +<i>Magasin pittoresque</i>, cet amusant et infatigable vulgarisateur +des merveilles de l'art et de la nature, se +mettra en route un beau matin pour nous en rapporter +quelques échantillons de premier choix.</p> + +<p>Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés +d'où l'on s'attend toujours à entendre sortir des voix +prophétiques, et le ciel étincelant ou leur âpre silhouette +se dessine si vigoureusement, il ne faudrait rien moins +que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Les +eaux limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes +appelleraient Dupré. Des parties plus arrangées et où la +nature, quoique libre, semble prendre, par excès de +coquetterie, des airs classiques et fiers, tenteraient le +sévère Corot. Mais pour rendre les adorables <i>fouillis</i> +où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de +vieux troncs et de guirlandes éplorées se penche sur la +source mystérieuse où la cigogne vient tremper ses longues +jambes, j'aurais voulu avoir, comme une baguette +magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma +poche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours, n'est point +connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture, qui lui interdit +depuis plusieurs années le droit d'exposer des chef-d'oeuvres.</blockquote> + +<p>Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin +au seuil de son palais jauni et délabré, n'ai-je +pas songé à Decamps, le grand maître de la caricature +sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique, +l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la +gaieté, de la poésie, de la vie en un mot, aux murailles +même! Les beaux enfants basanés qui jouaient dans +notre cloître, en costume de moines, l'auraient diverti +au suprême degré. Il aurait eu là des singes à discrétion, +et des anges à côté des singes, des pourceaux à +face humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux +et non moins malpropres; Périca, belle comme Galatée, +crottée comme un barbet, et riant au soleil comme +tout ce qui est beau sur la terre.</p> + +<p>Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher +artiste, que j'aurais voulu mener la nuit dans la montagne +lorsque la lune éclairait l'inondation livide.</p> + +<p>Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec +mon pauvre enfant de quatorze ans, mais où le courage +ne lui manqua pas, non plus qu'à moi la faculté de +voir comme la nature s'était faite ce soir-là archi-romantique, +archi-folle et archi-sublime.</p> + +<p>Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, +au milieu des pluies de l'hiver, pour aller disputer le +piano de Pleyel aux féroces douaniers de Palma. La +matinée avait été assez pure et les chemins praticables; +mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse +recommença de plus belle. Ici, nous nous plaignons de +la pluie, et nous ne savons ce que c'est: nos plus longues +pluies ne durent pas deux heures; un nuage succède +à un autre, et entre les deux il y a toujours un +peu de répit. A Majorque, un nuage permanent enveloppe +l'île, et s'y installe jusqu'à ce qu'il soit épuisé; +cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre et +cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution +d'intensité.</p> + +<p>Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le +birlocho, espérant arriver à la Chartreuse en trois heures. +Nous en mîmes sept, et faillîmes coucher avec les +grenouilles au sein de quelque lac improvisé. Le birlocho +était d'une humeur massacrante; il avait fait mille +difficultés pour se mettre en route: son cheval était +déferré, son mulet boiteux, son essieu cassé, que sais-je! +Nous commencions à connaître assez le Majorquin +pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le forçâmes +de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine +du monde pendant les premières heures. Il ne chantait +pas, il refusait nos cigares; il ne jurait même pas après +son mulet, ce qui était bien mauvais signe; il avait +la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, il avait +commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins +à lui connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, +nous eûmes bientôt rencontré le torrent, et nous y entrâmes, +mais nous n'en sortîmes pas. Le bon torrent, +mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur +le chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une +rivière dont les eaux bouillonnantes nous arrivaient de +face, à grand bruit et au pas de course.</p> + +<p>Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur +notre pusillanimité, vit que notre parti était pris, il +perdit son sang-froid et commença à pester et à jurer à +faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de pierres +taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient +si bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille +de la fable. Puis, ne sachant où se promener, +elles s'étaient répandues en flaques, puis en mares, puis +en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne. +Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni +à quel diable se damner. Il prit un bain de jambes qu'il +avait assez bien mérité, et dont il nous trouva peu disposés +à le plaindre. La brouette fermait très-bien, et +nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au +dire de mon fils, <i>la marée montait</i>, nous allions au +hasard, recevant des secousses effroyables, et tombant +dans des trous dont le dernier semblait toujours devoir +nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes si +bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir +avant de rendre l'âme: le birlocho se leva et se mit en +devoir de grimper sur la berge du chemin qui se trouvait +à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en reconnaissant, +à la lueur du crépuscule, que cette berge +n'était autre chose que le canal de Valldemosa, devenu +fleuve, qui, de distance en distance, se déversait en +cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi à un niveau +inférieur.</p> + +<p>Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu +peur pour mon compte, et grand'peur pour mon enfant. +Je le regardai; il riait de la figure du birlocho, qui, +debout, les jambes écartées sur son brancard, mesurait +l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à +nos dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, +je repris confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui +l'instinct de sa destinée, et je m'en remis à ce pressentiment +que les enfants ne savent pas dire, mais qui se +répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil +sur leur front.</p> + +<p>Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de +nous abandonner à notre malheureux sort, se résigna à +le partager, et devenant tout à coup héroïque: «N'ayez +pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix paternelle.—Puis +il fit un grand cri, et fouetta son mulet, +qui trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, +et se releva enfin à demi noyé. La brouette s'enfonça +de côté: «Nous y voilà !» se rejeta de l'autre côté: +«Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres, des +bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, +comme un navire qui a touché les écueils sans +se briser.</p> + +<p>Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il +fallut recommencer cet essai de voyage nautique en +carriole une douzaine de fois avant de gagner la montagne. +Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le +mulet, épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par +le bruit du torrent et du vent dans la montagne, se mit +à reculer jusqu'au précipice. Nous descendîmes pour +pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait +maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes +ainsi pied à terre je ne sais combien de fois; et au bout +de deux heures d'ascension, pendant lesquelles nous +n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet s'étant acculé +sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous +prîmes le parti de laisser là l'homme, la voiture et la +bête, et de gagner la Chartreuse à pied.</p> + +<p>Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide +était un torrent impétueux contre lequel il fallait lutter +avec de bonnes jambes. D'autres menus torrents improvisés, +descendant du haut des rochers à grand bruit, +débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait +souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser +à tout risque, dans la crainte qu'en un instant ils ne +devinssent infranchissables. La pluie tombait à flots; de +gros nuages plus noirs que l'encre voilaient à chaque +instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des +ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent +impétueux, sentant la cime des arbres se plier jusque +sur nos têtes, entendant craquer les sapins et rouler les +pierres autour de nous, nous étions forcés de nous arrêter +pour attendre, comme disait un poète narquois, +que Jupiter eût mouché la chandelle.</p> + +<p>C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que +vous eussiez vu, Eugène, le ciel et la terre pâlir et +s'illuminer tour à tour des reflets et des ombres les plus +sinistres et les plus étranges. Quand la lune reprenait +son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur +rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées +sombres arrivaient comme des spectres avides pour l'envelopper +dans les plis de leurs linceuls. Ils couraient +sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous la montrer +plus belle et plus secourable. Alors la montagne +ruisselante de cascades et les arbres déracinés par la +tempête nous donnaient l'idée du chaos. Nous pensions +à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne sais quel +rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel +pinceau trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton +et de l'Érèbe. Et à peine avions-nous contemplé +ce tableau infernal qui posait en réalité devant nous, +que la lune, dévorée par les monstres de l'air, disparaissait +et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où +nous semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, +car nous ne pouvions même pas voir le sol où nous hasardions +les pieds.</p> + +<p>Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, +et nous fûmes hors de danger en quittant le cours +des eaux. La fatigue nous accablait, et nous étions nu-pieds, +ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures à +faire cette dernière lieue.</p> + +<p>Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin +put reprendre ses courses hebdomadaires à Barcelone. +Notre malade ne semblait pas en état de soutenir +la traversée, mais il semblait également incapable de +supporter une semaine de plus à Majorque. La situation +était effrayante; il y avait des jours où je perdais l'espoir +et le courage. Pour nous consoler, la Maria-Antonia +et ses habitués du village répétaient en choeur autour +de nous les discours les plus édifiants sur la vie future. +«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord +parce qu'il est phtisique, ensuite parce qu'il ne se +confesse pas.—S'il en est ainsi, quand il sera mort, +nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme +personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis +s'arrangeront comme ils pourront. Il faudra voir comment +ils se tireront de là ; pour moi, je ne m'en mêlerai +pas.—Ni moi.—Ni moi; et amen!»</p> + +<p>Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle +hospitalité nous trouvâmes sur le navire majorquin.</p> + +<p>Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si +pressés d'en finir pour toute l'éternité avec cette race +inhumaine, que je n'eus pas la patience d'attendre la fin +du débarquement. J'écrivis un billet au commandant de +la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. +Quelques instants après, il vint nous chercher dans son +canot, et nous nous rendîmes à bord du <i>Méléagre</i>.</p> + +<p>En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu +avec la propreté et l'élégance d'un salon, en nous voyant +entourés de figures intelligentes et affables, en recevant +les soins généreux et empressés du commandant, du +médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant +la main de l'excellent et spirituel consul de France, +M. Gautier d'Arc, nous sautâmes de joie sur le pont en +criant du fond de l'âme: «Vive la France!» Il nous semblait +avoir fait le tour du monde et quitter les sauvages +de la Polynésie pour le monde civilisé.</p> + +<p>Et la morale de cette narration, puérile peut-être, +mais sincère, c'est que l'homme n'est pas fait pour vivre +avec des arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec +la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, mais bien +avec les hommes ses semblables.</p> + +<p>Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine +que la solitude est le grand refuge contre les atteintes, +le grand remède aux blessures du combat; c'est une +grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend +que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, +il n'est point d'admiration poétique ni de jouissances +d'art capables de combler l'abîme qui se creuse +au fond de l'âme.</p> + +<p>J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur +bon enfant avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais +croyez-moi, mes frères, nous avons le coeur trop aimant +pour nous passer les uns des autres; et ce qu'il nous +reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement; +car nous sommes comme ces enfant d'un même +sein qui se taquinent, se querellent, se battent même, +et ne peuvent cependant pas se quitter.</p> +<br><br> + + +FIN D'UN HIVER A MAJORQUE +<br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/14688-h/images/01.png b/14688-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..457baa7 --- /dev/null +++ b/14688-h/images/01.png diff --git a/14688-h/images/02.png b/14688-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e42143b --- /dev/null +++ b/14688-h/images/02.png diff --git a/14688-h/images/03.png b/14688-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe970e0 --- /dev/null +++ b/14688-h/images/03.png diff --git a/14688-h/images/04.png b/14688-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a453677 --- /dev/null +++ b/14688-h/images/04.png diff --git a/14688-h/images/05.png b/14688-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4c0b10a --- /dev/null +++ b/14688-h/images/05.png diff --git a/14688-h/images/06.png b/14688-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..27173da --- /dev/null +++ b/14688-h/images/06.png diff --git a/14688-h/images/07.png b/14688-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f017b0a --- /dev/null +++ b/14688-h/images/07.png diff --git a/14688-h/images/08.png b/14688-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d631cb1 --- /dev/null +++ b/14688-h/images/08.png diff --git a/14688-h/images/09.png b/14688-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59cd623 --- /dev/null +++ b/14688-h/images/09.png diff --git a/14688-h/images/10.png b/14688-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..284af8c --- /dev/null +++ b/14688-h/images/10.png diff --git a/14688-h/images/11.png b/14688-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9547772 --- /dev/null +++ b/14688-h/images/11.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un hiver à Majorque + +Author: George Sand + +Release Date: January 13, 2005 [EBook #14688] +Last Updated: September 30, 2009 + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE *** + + + + +Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + George Sand + + + UN HIVER A MAJORQUE + + +NOTICE + + +Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon ami François +Rollinat, et sa raison d'être dans les réflexions qui ouvrent le +chapitre IV; je ne saurais que les répéter: «Pourquoi voyager quand on +n'y est pas forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes traversées +sur un autre point de l'Europe méridionale, je m'adresse la même réponse +qu'autrefois à mon retour de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant +de voyager que de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque +douleur à distraire ou quelque joug à secouer?» + +GEORGE SAND. + +Nohant, 25 août 1855. + + + + +LETTRE +D'UN EX-VOYAGEUR +A UN AMI SÉDENTAIRE. + + +Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, qu'emporté par le +fier et capricieux _dada_ de l'indépendance, je n'ai pas connu de plus +ardent plaisir en ce monde que celui de traverser mers et montagnes, +lacs et vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai +faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes +appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas +que tu n'en fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois: +c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni +ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacés sur les +plaines neigeuses du pôle, ni les affreuses tempêtes essuyées sur +mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des +fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes +pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures de cigare à la +doublure de ton pourpoint. + +Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de mouvement +physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors +de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et +que tu trouveras trop chèrement achetés quelques élans d'admiration et +quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise fortune. + +Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la part des +habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus +comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour être publiée à la +suite de mon récit; car le ton dont elle est conçue et l'aménité des +reproches qui m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur +l'hospitalité, le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard des +étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: mais qui +pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanité et de la +sottise à publier les compliments qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas +peut-être plus encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures +dont on est l'objet? + +Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour compléter les +détails que je te dois sur cette naïve population majorquine, qu'après +avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de +quarante, m'a-t-on dit, se réunirent pour composer à frais communs +d'imagination un terrible factum contre l'_écrivain immoral_ qui s'était +permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour +l'éducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu'à eux tous +ils eurent de l'esprit comme quatre. + +Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés contre moi; ils ont +eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur façon d'agir, de +parler et d'écrire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau +pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les +manières affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une +compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommées, c'est +parce que je ne me considère pas comme un personnage assez important +pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis +sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) qu'elles +auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se +croire comprises dans mes irrévérencieuses moqueries, et de douter de +mes sentiments pour elles. + +Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé cependant quelques +jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par +mer de Port Vendres à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à +vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver sur le +rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions +de respirer à Nîmes, mais qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur +de l'été nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise de +mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes +horizons encadrés au loin de rimes tantôt noires et chauves, tantôt +blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans +que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien +mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous +ramener lestement sous les murs de la citadelle. + +Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays +par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les +villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant +domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la +ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher pour demander +au voyageur la bourse ou la vie. + +Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de +la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui +descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle +troupes de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal +tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et +chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve, +les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en +les voyant le mal de la faim. + +Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications +élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres +chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée +grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de +petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, attestaient +qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En +bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les +traces récentes de l'attaque et de la défense. + +Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de +Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et +de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre. +Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne +par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se +promenait au soleil sur la _rambla_, longue allée plantée d'arbres et +de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et +coquettes, occupées uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de +leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant, +lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant +pas se douter de ce qui se passait de l'autre coté de leurs murailles. +Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, +la ville livrée aux vigilantes promenades des _sérénos_, on n'entendait +plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris +sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore, +qui, à intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités, +de plusieurs points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien +loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du +matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux, +et les bourgeois semblaient dormir profondément, pendant que le port +s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter. + +Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander +quels étaient ces bruits étranges et effrayants de la nuit, il vous +était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il +n'était pas prudent de s'en informer. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +I. + +Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine +d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription +taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace. + +La prétention est un peu forte, si l'on considère la position +géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à un certain point, +si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiquèrent les +premiers aux poëtes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva +son admirable drame de _Manfred_. + +On peut dire en général, et en se plaçant au point de vue de la mode, +que la Suisse n'a été découverte par le beau monde et par les artistes +que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable +Christophe Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien observé +M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme dans notre langue. + +N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques à +l'immortalité, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai +trouvé que j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les +deux Anglais de la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir +découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il +ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque +roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte, ou +tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner +envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me +sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là , je +renonçai à la gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le +granit ni sur le papier. + +Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que +j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette +découverte; car chacun, après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait +pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui; +car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et +un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, +l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne +songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du +dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux +amateurs de voyages. + +Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes souvenirs, c'est +parce que j'ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli +volume intitulé: + +_Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens_. + +Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses +palmiers, ses aloès, ses monuments arabes et ses costumes grecs. +Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique, et je +retrouvais toutes mes impressions effacées déjà , du moins à ce que +je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne +réveillât en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et +alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins +celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent, +laborieux, plein de rapidité et de conscience dans l'exécution, et +auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais +d'avoir découvert l'île de Majorque. + +Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, sur des rives où la +mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup +plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert. +Néanmoins, si la civilisation européenne était arrivée à ce point de +supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles +des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la +vapeur était organisée directement de chez nous vers ces parages, +Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y +rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des +beautés aussi suaves et des grandeurs étranges et sublimes qui +fourniraient à la peinture de nouveaux aliments. + +Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux +artistes robustes de corps et passionnés d'esprit. Un temps viendra sans +doute où les amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront +aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à Genève. + +Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux +monuments de la France, M. Laurens, livré maintenant à ses propres +forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles +il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un +grand battement de cÅ“ur en touchant ces rives où tant de déceptions +l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il +allait chercher là , il devait le trouver, et toutes ses espérances +furent réalisées; car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la +peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a +conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe, +jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa +_malpropreté grandiose_, comme dit Henri Heine à propos des femmes du +marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche en +végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, a tout autant de +largeur, de calme et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel +de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient. + +En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse +donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une +continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à +reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle +semble l'attendre et l'inviter. Là , la végétation affecte des formes +altières et bizarres; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous +lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime +du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant, +le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise +capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et, jusqu'au moindre +cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de +vanité pour le plaisir des yeux. + +Avant tout, nous donnerons une description très-succincte de la +grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire +géographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand +on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et +la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un étranger ne +doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde, +sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour +s'être permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui +plaisait, a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui +l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur, +résolu à compléter son album ailleurs que dans les prisons d'État de +Majorque, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des +sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les +pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, je ne +serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails +qui nous ont été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes +incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement +entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent et se +dénigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se résoudre à +redresser quelques inexactitudes, sauf à en commettre beaucoup d'autres. +Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne +pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence par déclarer qu'il +est incontestablement supérieur à tous ceux qui le précèdent. + +[Note 1: «La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage +fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus. +C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon +dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine +à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, +contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint +à l'instant une prison pour moi. + +«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour +démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir +à la protection du consul français de Soller, et, quel que fût son +empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles +heures, gardé par le señor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, véritable +dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à +la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement +militaire; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le +talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur, +excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son +dévouement trop aveugle au salut de l'État. Il était bien naturel que ce +pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare +en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier +ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon cÅ“ur d'avoir été +pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution» (_Souvenirs d'un +voyage d'art à l'île de Majorque_, par J.-B. Laurens.)] + + + +II. + +Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains, +que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir +été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement +aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais +appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs de nos géographes de +l'établir, mais Palma. + +Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare, +vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin, +et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat +et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues +sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus voisin de la côte africaine, +et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234 +milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et +la moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000 +individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en +contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque. + +[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y +un paso de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las +islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)] + +La température varie assez notablement suivant les diverses expositions. +L'été est brûlant dans toute la plaine; mais la chaîne de montagnes qui +s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son +identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les +points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent +à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de +l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le +terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se trouva une seule +fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres +jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11.--Or, +cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver +ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une des plus +froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et +lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 +ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et +à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures, +c'est-à -dire après que le soleil était couché pour nous derrière les +pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait +subitement à 9 et même à 8 degrés. + +Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines +années, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité +dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est +sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers +l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord +la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes +septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface +inclinée du nord-ouest au sud-est, et la navigation, à peu près +impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte, +_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est +facile et sûre au midi. + + * * * * * + +Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon droit nommée par +les anciens l'île dorée; est extrêmement fertile, et ses produits sont +d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les +habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour +faire la pâtisserie blanche et légère, appelée _pan de Mallorca_. Les +Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à +plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le +plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si +cette spéculation leur est fort avantageuse. + +Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée, +l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination +et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où +l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée, est à l'état +d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et +si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de +l'homme, bras fort maigres et fort débiles, comparativement aux +nôtres, suffisent à tout, mais avec une lenteur inouïe. Il faut une +demi-journée, pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez +nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes +pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait +gaiement sur ses épaules. + +Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence bien cultivé +à Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misère; mais +au milieu de tous les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel, +leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos +paysans. + +Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces +peuples méridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur +apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent +l'absence d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale sérénité de +la vie champêtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-même, +mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque. + +Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne +sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière +est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit; +son travail est une opération des muscles qu'aucun effort de son +intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression +de cette morne mélancolie qui l'accable à son insu, et dont la poésie +nous frappe sans se révéler à lui. N'était la vanité qui l'éveille de +temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de +fête seraient consacrés au sommeil. + +Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis tracé. J'oublie que, +dans la rigueur de l'usage, l'article géographique doit mentionner avant +tout l'économie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier +ressort, après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme. + +Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, j'ai +trouvé à l'article Baléares cette courte indication que je confirme ici, +sauf à revenir plus tard sur les considérations qui en atténuent la +vérité: «Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes +les îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux qui +sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux, +hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est +presque inconnu chez eux.» En vérité, je reviendrai sur ce texte. + +Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a été +prononcé dernièrement à la chambre quelques paroles (au moins +imprudentes) sur l'occupation réalisable de Majorque par les Français, +et je présume que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de +nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des denrées +qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des +Majorquins. + + * * * * * + +Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et +qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits. +Le principal commerce extérieur consiste en amandes, en oranges et en +cochons. O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes, +ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler votre souvenir à celui +de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier +que de vos fleurs embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui +vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit. + +Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus +beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus naïve +admiration, le portrait d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et +demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à -dire six cents livres. En ce +temps-là , l'exploitation du cochon ne jouissait pas à Majorque de cette +splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux était +entravé par la rapacité des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le +gouvernement espagnol confiait, c'est-à -dire vendait l'entreprise des +approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire, ces +spéculateurs s'opposaient à toute exportation de bétail, et se +réservaient la faculté d'une importation illimitée. + +Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du +soin de leurs troupeaux. La viande se vendant à vil prix et le commerce +extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à +abandonner complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut +rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les +Arabes la possédaient, et où la seule montagne d'Arta comptait plus +de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait +rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque. + +Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses +richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et +particulièrement celles de Torella et de Galatzo, possédaient de +son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait +quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois +magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, lors de +l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de +chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces +bois furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements qui leur +furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois, au lieu +de les augmenter. Aujourd'hui la végétation est encore si abondante +et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; mais +aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme dans toute l'Espagne, +l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le +voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un +régime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est +fait, il se tait encore par habitude. + +Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le bétail ne s'est +point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera pas, tant que le droit +d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu +de bÅ“ufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La +viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal +nourries et mal soignées; les chèvres, qui sont de race africaine, ne +donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres. + +L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les +Majorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue +qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin +de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux. +J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se +croient pas dignes de le manger: c'est absolument le même que nous +cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent +blé blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgré +la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une +supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes +et à nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort +barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; mais le +cultivateur français a une persévérance et une énergie que le Majorquin +mépriserait comme une agitation désordonnée. + +La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance à +Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intérieur de l'île, ce +commerce est loin d'avoir l'extension et l'activité nécessaires. Cinq +cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire +transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du centre à la +côte, il faut dépenser presque autant que la valeur première. Cette +considération fait négliger la culture de l'oranger dans l'intérieur du +pays; Ce n'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des +criques, où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres +croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient partout, et dans notre +montagne de Valdemosa, une des plus froides régions de l'île, nous +avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que +celles de Soller. A la Granja, dans une autre région montagneuse, nous +avons cueilli des limons gros comme la tête. Il me semble qu'à elle +seule l'île de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute +la France, au même prix que les détestables oranges que nous tirons +d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, tant vanté à Majorque, est +donc, comme le reste, entravé par une négligence superbe. + +On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont +certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les +Majorquins, grâce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement. +Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse +qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter +abondamment qu'en Espagne, où le goût de cette huile infecte règne +également. Mais l'Espagne elle-même est très-riche en oliviers, et si +Majorque lui fournit de l'huile, ce doit être à fort bas prix. + +Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous +l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. Si notre fabrication +était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la +navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction, +nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la +payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur +de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de +paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques +tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres +d'huile d'Å“illet et de colza pour nous l'offrir au _prix coûtant_; mais +il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur +du climat, si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la +procurer meilleure à bon marché. + +Que nos _assentistes_ français ne s'effraient pourtant pas trop: nous +promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général, de +nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils +ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément +l'amélioration qui vient de l'étranger, et surtout de la France, que je +ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent +pas en général) ils se résoudraient à changer quelque chose au procédé +qu'ils tiennent de leurs pères[3]. + +[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île +de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs, +tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition +de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par +jour, et les murailles en sont imbibées. En pleine campagne, si vous +êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur +d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que +derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une +habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette +odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un +Majorquin sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci +n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.] + + + +III. + +Ne sachant ni engraisser les bÅ“ufs, ni utiliser la laine, ni traire les +vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu'il méprise +l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser +en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie; +ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant chez lui +et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne +s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses +armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que +de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas +nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans +toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un +gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le +Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet +et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son +patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout sauver. +L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère +du salut, a commencé. + +Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge +du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'âge de +l'éléphant. + +Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue +du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille +apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus +de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le +plus bel exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des +goûts et des mÅ“urs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à +Majorque des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque +là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées; +les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et +conservés, et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et +déraisonnable, a été établie de l'île au continent. + +C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si +j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et +périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de +l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer. + +On a acheté en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de +taille à lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages; +mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine +deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à +Barcelone. + +Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs +(je ne parle point des passagers) sont traités à bord, et avec quel +amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable +homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris +tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager +se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son +de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez +bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire, son mari +est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans +le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France, +ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie +pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons +aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée +d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie qu'il faut +combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute +sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients, le capitaine +en personne, armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière +lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous +la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant +toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon +paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette +émotion violente l'influence funeste du roulis. + +Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au mois de mars, il +faisait une chaleur étouffante; cependant il ne nous fut point possible +de mettre le pied sur le pont. Quand même nous eussions bravé le danger +d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le +capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par +notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières +heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient +un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie à une noire +mélancolie. Alors on leur administra le fouet, et régulièrement, à +chaque quart d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs +si épouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés, +de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements +que l'émulation inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que +le troupeau dévorait l'équipage. + +Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement à nous +séparer d'une société aussi étrange, et j'avoue que celle des insulaires +commençait à me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut +permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous +eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût +soucié, tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du +roulis. + +Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était +dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de +sommeil n'avaient pas contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine +n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire +coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon +le préjugé espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme +pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade, il +désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le renvoyâmes à ses cochons; +et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur _le +Phénicien_, un magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous +comparions le dévouement du Français à l'hospitalité de l'Espagnol. +Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disputé un lit à un mourant; le +capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couché, +avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand +je voulus solder notre passade, le Français me fit observer que je lui +donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double. + +D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de +ce _globe terraqué_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le +mal moral n'est, dans l'humanité, que le résultat du mal matériel. La +souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous +les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par conséquent il +croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi +et de charité.--Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent +il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous +voyons que là où il a pu être grand, il a montré que la grandeur était +en lui; mais il est homme, et, dans la vie privée, là où l'homme doit +succomber, il succombe. + +J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels +qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on +me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des +pourceaux. La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop +bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver +personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux; +car je croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas +à pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de réflexions +viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres +sentiers de Majorque. + + + +IV. + +Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, _que +diable alliez-vous faire sur cette maudite galère?_--Je voudrais bien +entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant +je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque, +_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivité_ fortuite sans +laquelle l'_objectivité_ majorquine ne se fût point révélée sous de +certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au +lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme +une chose toute passive, comme une lunette d'approche à travers laquelle +il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit +volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je +le supplie en outre d'être bien persuadé que je n'ai pas la prétention +de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu +philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à +cet égard, on me rendra la justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la +moindre préoccupation de moi-même. + +Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette +galère, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de +voyager.--Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque +vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends +d'ici me répondre ce que je répondrais à votre place: Je voyage pour +voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais, +enfin, qui vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux +parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?--Le besoin de +voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là , +pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y +cédons tous, même après avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-même +monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se +contenter de rien? + +Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire +à votre place. C'est que nous ne sommes réellement bien nulle part en ce +temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot +vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus +souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel: +ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus amèrement que +ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son +train, poursuivant son Å“uvre dans nos pauvres cÅ“urs, et nous soufflant +toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idéal. + +L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le +défendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son côté où il +lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le +plus grand nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un +peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt nous fuyons, car +il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est +celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à +secouer? Aucun. + +Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse +est incapable, je le soutiens, de rester longtemps à la même place sans +souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il +faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), il s'imagine +ajouter quelque chose à son bonheur en voyageant; les amants, les +nouveaux époux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs +et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dépérir +est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en va chercher bien vite +au loin quelque nid pour aimer ou quelque gîte pour mourir. + +À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement des populations, et +que je me représente dans l'avenir les hommes attachés au pays, à la +terre, à la maison comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence +et la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, il me +semble que les chemins de fer ne sont pas destinés à promener d'un point +du globe à l'autre des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une +activité maladive. + +Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, par conséquent plus +calme et plus éclairée, ayant deux vies: l'une, sédentaire, pour le +bonheur domestique, les devoirs de la cité, les méditations studieuses, +le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange loyal +qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour +les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la +propagation des idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des +voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange sympathique +avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir là où il n'y +aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre +nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystère, de l'isolement, et +par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables porte à nos +impressions personnelles, soit douces, soit pénibles. + +Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que +j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. Comme le temps manque +pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je +m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque +retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni billets à écrire, ni +journaux à parcourir, ni visites à recevoir; où je pourrais ne jamais +quitter ma robe de chambre, où les jours auraient douze heures, où je +pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me détacher +du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer +un ou deux ans à étudier un peu l'histoire et à apprendre ma langue par +principes avec mes enfants. + +Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste de planter là un +beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'à +ses amis, pour aller dans quelque île enchantée vivre sans soucis, sans +tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux? + +On peut dire sérieusement que le journalisme, cette première et cette +dernière des choses, comme eût dit Ésope, a créé aux hommes une vie +toute nouvelle, pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette +voix de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil nous raconter +comment l'humanité a vécu la veille, proclamant tantôt de grandes +vérités, tantôt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun +des pas de l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie +collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgré toutes les +taches et les misères qui s'y trouvent? + +Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble de nos pensées +et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir +dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des +mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule +question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente +qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases +minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres +artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans +les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques +années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous +trouverons portés? + +Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir +de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique +pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès +accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand +nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez +quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que +nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous +nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour +les morts. + +Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je +prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le +faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus +possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que +cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte. + + + +V + +Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur +comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris +quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un +grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver, +de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui +de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs +monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté. + +[Illustration: Son Vent.] + +Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous +vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le +pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait +grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des +grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne +pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à -terre pour les +voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque +par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ +à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée +emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_. + +A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus +marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas +coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour +nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt +dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien +heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et +rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, +du poivre et de l'ail à discrétion. + +En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions +pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais Å“il, +comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés +en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en +Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la +vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le +mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre +vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous +comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent +d'hospitalité. + +Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile, +qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à +cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du +continent. + +[Illustration] + +Palma. + +Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait +tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien +d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère +patrie. + +A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les +douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un +impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants; +à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on +ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté +peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé +depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le +besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part, +difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais +on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles. + +[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait +de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de +l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le +laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire +passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au +moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane, +cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter +les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne +se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions +le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu +de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une +autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.] + +Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour +se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et +tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas +regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on +vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais +gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une +indiscrétion grossière. + +Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je +crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de +***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus +pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était +offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me +fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me +hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi. + +J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part +de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde, +étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à +l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur cÅ“ur, aucune (il +est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et +le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût +pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et +de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de +l'accepter. + +Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les +reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était +impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût +habitable. + +Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans +portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se +sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien +nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire, +en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les +fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur +est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût +de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma. + +Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes +et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin, +si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu +d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux. +Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas. +La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à -dire extravagant et +forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous +avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de +plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous? +Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc +que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas! +Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre +guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela? +louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais +il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de +tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles +d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de +tout dans ce pays là .--Mais pour faire venir de France, il faut attendre +six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la +sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en +aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup +de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine. + +Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne +intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de +campagne à louer. + +C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré, +selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par +mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme +toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle +ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur +lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de +paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à +la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque +toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on +appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux +qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor +Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec +soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de +son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien +distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes +aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que +terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et +la mer étincelante à l'horizon. + +Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez +bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous +conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait +neuve pour nous. + +Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande +partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que +je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement +différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je +vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée +grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la +beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais +sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner +ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune +comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les +plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère +à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection +de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz +et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres +sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant +ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des +apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots. + + + +VI. + +L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que +présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs +à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée +_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des +sites fort divers. + +Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles, +était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces +monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties +de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent +continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne +l'aspect d'un verger admirablement soigné. + +À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le +pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied +de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent +qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en +désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits +ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à +demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers, +l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient +pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet, +d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours +quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les +encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable +pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit +du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que +cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait +les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement. + +A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en +plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine. +Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de +la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une +forêt. + +Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient +des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement +lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars, +d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire) +accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son +insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement +composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage +une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait +un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de +splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus +pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues +entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné +de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et +coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte +haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent +en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris +d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces +paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs +propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et +d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume +que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur +magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette +habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou +se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette. + +Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en +donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares +confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture +en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial +faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le +conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales. + +La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une +partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu, +grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque +ne lui pardonneront jamais. + +La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les +parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus +subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une +suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle +ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi +qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se +demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays +où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique +qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui +occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès +qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute +leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui +veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques +bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger +le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme +Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison. + +Au premier abord, ces mÅ“urs semblent patriarcales, et on est tenté +d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître +à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la +manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés +par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe +à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en +comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains +en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par +l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du +maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses +semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au +travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité +humaine. + +Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs +dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires +majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et +à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres +en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré +que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce +moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en +telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration, +qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées +soulagées de part et d'autre. + +Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait, +et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un +vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se +sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine +aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné +plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que +le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous, +il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour +arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité, +nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le +temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont +réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une +civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons +fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages +révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur +nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la +terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes +gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites +peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la +Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la +vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la +douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos +rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à +peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que +leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui +se les disputent, accourront à notre communion. + +En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la +loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les +peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la +diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et +le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le +Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le +vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à +Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice, +et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence, +qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique. + +[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.] + + + +VII. + +Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies +commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les +citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les +premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse +jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température +délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au +monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est +pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré +le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui +montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là , +non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif +qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à +recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte. + +Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies, +ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue +matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques +dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les +froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le +quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et +se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs +et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de +Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien +vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de +Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de +Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de +la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font +entendre sur les glaciers. + +A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les +ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent +parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et +plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans +les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas +un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure. +De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible +que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me +revenait en mémoire. + + J'écoute. + Tout fuit. + On doute, + La nuit, + Tout passe; + L'espace + Efface + Le bruit. + +Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et +j'entendais aussi la mère, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli +air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix +moins poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque. + +Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un mode que je ne +saurais point définir. Alors le _pagès_ père de famille, s'éveilla à la +voix de ses porcs chéris comme la mère s'était éveillée aux pleurs de +son nourrisson. Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander +les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. Les cochons +l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pagès, pour se +rendormir apparemment se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre, +qui, à mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait ou se +ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore +les cochons laissaient échapper un cri sauvage; le pages élevait alors +la voix sans interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé par +un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononcé d'une certaine façon, se +taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, il écoutait sans doute, les yeux +ouverts, livré à l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent +cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystérieux +travail sur elle-même avant de se manifester. + +Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge commença. Un +matin, après que le vent nous eut bercés toute la nuit de ses longs +gémissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à +notre réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer une route +parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le +surlendemain, il roulait les roches qui gênaient sa course. Toutes les +fleurs des arbres étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos +chambres mal closes. + +On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins +contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur +fanfaronnade est si grande à cet égard, qu'ils nient absolument ces +inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à +la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous +soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. Si nous avions mieux +observé la position des pics de montagne et la direction habituelle des +vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances inévitables +qui nous attendaient. + +Mais une autre déception nous était réservée: c'est celle que j'ai +indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé à raconter mon voyage par la +fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort délicate, +étant sujet à une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les +atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois), +c'est le nom de la villa que le señor Gomez nous avait louée, devint +inhabitable. Les murs en étaient si minces, que la chaux dont nos +chambres étaient crépies se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon +compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas très-froid +en réalité: mais pour nous, qui sommes habitués à nous chauffer en +hiver, cette maison sans cheminée était sur nos épaules comme un manteau +de glace, et je me sentais paralysé. + +Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante des braseros, et +notre malade commença à souffrir et à tousser. + +De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et d'épouvanté pour la +population. Nous fûmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce +qui équivaut à la peste dans les préjugés contagionistes de la médecine +espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique rétribution de 45 +francs, daigna venir nous faire une visite, déclara pourtant que ce +n'était rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnommé _Malvavisco_, à +cause de sa prescription unique. + +Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; mais la pharmacie de +Palma était dans un tel dénûment que nous ne pûmes nous procurer que des +drogues détestables. D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par +des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne pouvaient combattre +efficacement. + + * * * * * + +Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses sur la durée +de ces pluies et de ces souffrances qui étaient liées les unes aux +autres, nous reçûmes une lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait, +dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle +_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et +menaçait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il +nous priait de déguerpir de son palais dans le plus bref délai possible. + +Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus +rester là sans crainte d'être noyés dans nos chambres; mais notre malade +n'était pas en état d'être transporté sans danger, surtout avec les +moyens de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. Et +puis la difficulté était de savoir où nous irions; car le bruit de notre +phtisie s'était répandu instantanément, et nous ne devions plus espérer +de trouver un gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit. +Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient +l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du préjugé, et que d'ailleurs +nous attirerions sur elles, en les approchant, la réprobation qui pesait +sur nous. Sans l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles +pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés de camper +dans quelque caverne comme des Bohémiens véritables. + +Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile pour l'hiver. Il +y avait à la chartreuse de Valldemosa un Espagnol réfugié qui s'était +caché là pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la +chartreuse, nous avions été frappés de la distinction de ses manières, +de la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et +pourtant confortable de leur cellule. La poésie de cette chartreuse +m'avait tourné la tête. Il se trouva que le couple mystérieux voulut +quitter précipitamment le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous céder +son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en faire l'acquisition. +Pour la modique somme de mille francs, nous eûmes donc un ménage +complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour +cent écus, tant les objets de première nécessité sont rares, coûteux, et +difficiles à rassembler à Majorque. + +Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, quoique j'y aie peu +quitté cette fois la cheminée que le consul avait le bonheur de posséder +(le déluge continuant toujours), je ferai ici une lacune à mon récit +pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint +l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'année suivante, +sera le cicérone que je présenterai maintenant au lecteur, comme plus +compétent que moi sur l'archéologie. + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I. + +Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre cents ans par les +Maures, elle a gardé peu de traces réelles de leur séjour. Il ne reste +d'eux à Palma qu'une petite salle de bains. + +Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques débris +seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la +naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à +l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de +vraisemblance.[6] + +[Note 6: «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique +en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de +l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en +cet endroit. On trouve ce même conte dans l'_Histoire de Majorque_, par +Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)] + +Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres constructions, +et il était nécessaire que M. Laurens redressât toutes les erreurs +archéologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme +moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques vestiges de +l'architecture arabe. + +«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date +parût fort ancienne. Les plus intéressantes par leur architecture et +leur antiquité appartenaient toutes au commencement du seizième siècle; +mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y montre pas sous +la même forme qu'en France. + +«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un +grenier très bas.[7] L'entrée, dans la rue, consiste en une porte à +plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre +de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie. +Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de +hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement effilées, qui +leur donnent une apparence entièrement arabe. + +[Note 7: Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des +étendoirs, appelés dans le pays _porchos_.] + +«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt +maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes +les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces +fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais +mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste +comme échantillon. + +«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de +six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres +dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela +m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de +ces fenêtres est aussi joli qu'original. + +«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt +une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui +forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avancé, +soutenu par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage de la +pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumière par les +longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la +masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel. + +«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé dans une cour, au +centre de la maison, et séparé de l'entrée sur la rue par un vestibule +où l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages +sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges. + +«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, les Majorquins +ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations +particulières. Tout en suivant la même distribution, ils ont apporté +dans les vestibules et dans les escaliers les changements de goût que +l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne +toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une +apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie. + +«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du +goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, même +lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage. +Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faïence peinte de +fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.» + +Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent +bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos +théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité. + +Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes +comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un +puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni +le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais +l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux, +peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y +tient évidemment la place de l'impluvium. + +Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de +jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs +majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère +de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez +le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant +peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française. + +Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles +majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort +embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait +Jacquemont en parlant des mÅ“urs indiennes, d'achever ma lettre en +latin. + +Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M. +Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais +fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à +Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie. +Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine +espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est +des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à +l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les +individus, que la disposition et l'ameublement des habitations. + +[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.] + +A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits +industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il +suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se +faire en un clin d'Å“il une idée de son caractère, pour se dire si elle +a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit +méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation. + +J'ai mes systèmes là -dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne +m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi +qu'il arrive à bien d'autres. + +J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien +rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand cÅ“ur, tout à +fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles, +n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette +demeure est une tête vide et un cÅ“ur froid. + +Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre +murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de +bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne +fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau. + +Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre +rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se +représenter la damnation éternelle, mon enfer serait certainement de +vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le +plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien +traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où pas un animal ne pénètre, +sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh! +périssent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la +condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat. + +Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de +la propreté, mais dans une excessive paresse, ou une économie +sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité, la _ménagère_ +sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette +propreté, dont je ne puis pas me passer non plus. + +Mais que dire et que penser des mÅ“urs et des idées d'une famille dont +le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prétexte de la +propreté? + +S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le disais tout à l'heure, +dans les inductions particulières, il est difficile de se tromper dans +les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son +costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans +son langage. + +Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entré +dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si +exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez +leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir +le cÅ“ur serré de déplaisir et d'ennui, rien qu'à voir les murailles +nues, les dalles tachées et poudreuses, les meubles rares et malpropres. +Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais un +livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes +ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est +l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces +d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé. + +Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose +de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au +Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen. + +Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent sans +rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte +individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque +sorte à notre vie humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de +maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent l'idée d'un nid +pour la famille, celles-là semblent des gîtes où les groupes d'une +population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit. +Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en était +généralement ainsi dans toute la Péninsule. + +Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'_atrium_ des palais +des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de +Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de bien-être. +Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans +l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé +uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme +d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues, +blanchies à la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits +de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut qu'on n'y +distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers, +bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents +ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton +à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très +haut et recouvertes de pagnes épaisses; de larges portes de bois de +chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique +portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé, +mais terni et rongé par le temps: tels sont les palais majorquins à +l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on +mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces +panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté. + +On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond +silence, la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de +l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent +avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les +parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison +sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant +qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de +sonnette du visiteur. + +Cette vie ne manque certainement pas de _caractère_, comme nous dirions +dans l'acception illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais, +si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y +deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction +d'esprit. + + + +II. + +Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja +(bourse) et le Palacio-Real. + +La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant, +leur premier roi chrétien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en +effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en +1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont elle est +entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur +d'ambre. + +Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand +effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable, +comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens comme le +plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de +dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres. + +Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du +portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au +milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce +vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur +trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du chÅ“ur on remarque +un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur +montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dévot, +aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux. + +[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces +méridionales.] + +Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à +celle de Barcelone, de même que leur Lonja est infiniment, selon eux, +plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point; +quant au premier, il est insoutenable. + +Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée +qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tête +de Maure en bois peint, coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de +l'orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une +longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang +impur du vaincu. + +On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés. +Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que +les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt +prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle +où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour +attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec +les nobles dévots du monde entier à cette époque. + +La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions +élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité +parfaite ni une simplicité pleine de goût. + +Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du +quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le +_Magasin Pittoresque_ l'a popularisée par un dessin fort intéressant, +publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste +salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité +élégante. + +Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs +qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée +du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes +publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins, +revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans +cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans +la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins +renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja, +quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes +souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel +des monnaies, sur le Grand-Canal. + +Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point +à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à +fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens +se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres +géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce +monument. + +Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on +remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation +d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en +France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons +et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de +sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après +avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent +les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs +constructions postérieures? + +[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de +décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la +chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment: + +«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de +très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans +leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres +précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte +de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes +armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur +disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi +seulement de quoi vivre.» + +L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de +la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, +occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les +approprier. + +C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le +cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, +Lauro, lui dit: + +«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on +m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un +repas et coucherez cette nuit.» + +«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»] + +Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort +pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus +sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien +de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé +de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes +sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange +gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer. + +Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine +général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M. +Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence: + +«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps +de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine +rencontre-t-on un siège. + +La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en +velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de +trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en +bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi +surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont +suspendus les portraits du roi et de la reine. + +C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette +ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les +officiers de la garnison, et les étrangers de considération.» + +Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous +avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette +salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre +compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup +sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé, +fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions +n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très +féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était +l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le +vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les +modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur, +pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins +un homme fort estimé et un prince fort affable. + +Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento, +ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui +des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement +de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses; +mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à +rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues +cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en +gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs +mains. + +Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la +collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces +illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un +_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant +les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série +très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par +l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais +consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne, +à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence. + +[Illustration] + +Le fort de Belver. + +«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé, +dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit +sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres, +s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque, +que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que +pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant +de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur +existence... + +«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école +espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la +maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées +étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent +accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.» + +Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de +Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des +personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus +importants par la richesse. + +Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter, +mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais +absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de +l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des +trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la +fable au milieu des perles. + +Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à +Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué +obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare +chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans +prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes +choses à Majorque que j'y ai été désappointé. + +[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux +d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.] + +[Illustration: Le château de Vademorosa.] + +Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que, +lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée +pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés, +et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins +habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau +surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant. +Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que +d'écrire sous une autre impression que la mienne propre. + +Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé +publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera +un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette +relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de +lui donner. + +Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de +cÅ“ur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur +Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir +considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère, +ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe +jamais entre leurs mains. + +Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses +intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte +de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du +chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un +vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en +fut, régi silencieusement par un prêtre. + +«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte +de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI. + +«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la +France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite +de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand +complet. + +«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort +curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les +miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art. + +«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec +leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris +ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et +languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a +appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En +le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_, +d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le +_fac-similé_ qu'on verra ci-après... + + «On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique + du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'Å“uvre de + calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste + a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric + Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende + en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa + ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati + di oro di marco._ + + «Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera + incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de + 1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits + de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.» + +En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une +scène affreuse se retrace à ma pensée. + +Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain +déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux +et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait +combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un +des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un +encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur +la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords! + +Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant +par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et +revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau +bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le +chapelain devint plus pâle que le parchemin. + +On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance! +Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits +souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus +noire que le Pont-Euxin. + +Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les +valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un +incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer +la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents. + +Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut +en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le +calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le +dommage. + +Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur +s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la +catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins +tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura +pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque. + +Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir +aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le +cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous +tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés +auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera +donc encore ici à mon ignorance. + + «Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de + médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du + moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre + affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée. + + «Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art + en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia, + ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup + de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs + pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de + l'Europe.» + +Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne +résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur +la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une +forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État +de l'Espagne. + +«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées +à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de +conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire +au moyen âge.» + +Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de +prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns +encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un +chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des +soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche. + +C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette +époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus +illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables. + +Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des +écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet +_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas, +_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire +scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements +tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen +âge. + +Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente +description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres +sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter. + +Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite +du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration +scientifique et politique. + +Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre +en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus +qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la +science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes. + + + +III. + +Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à +Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut +la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand. +L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en +prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de +Galatzo pour le tuer. + +Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier +lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait +souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent +qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de +débarquement. + +Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick +affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du +méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança +ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le +déguiser. + +M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra +en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui +lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils +voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago +répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu. + +En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don +Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres, +refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son +bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite, +M. Arago ne pouvait tenir. + +Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage, +le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais +répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il +n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer +prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une +chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et, +s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de +la forteresse se fermèrent sur lui. + +M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui +fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa +donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure +du méridien. + +Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo, +le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix +débarquer en France ou en Espagne. + +Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le +gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils +voulaient l'empoisonner. + +En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa +d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet, +et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation. + + * * * * * + +Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère +qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant +le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé +du style élégant et de la disposition originale de ses moindres +constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de +l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie +africaine. + +M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un +simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus +pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart +sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme +massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée. + +Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige +d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et +de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la +plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de +Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure +en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du +soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un +lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la +nuit. + +M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma. + +«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les +objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour +contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des +lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la +ville. + +«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante +haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont +l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà , des +groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, +des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin +apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes; +enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des +nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et +lumineux du ciel.» + +Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens +ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de +Saint-Dominique. + +Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se +trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse +fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette +hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de +niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de +Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et +la tour de l'Ange du Palacio-Real. + +[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de +Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore +il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur: +«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle +marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant +l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière +que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et +demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit +et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est +l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année, +les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et +du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour +les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais +elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On +ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma; +on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou +d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en +douze heures, à commencer au lever du soleil. + +«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure, +dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que +des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse +horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils +s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le +penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du +prodige. + +«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à +l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des +pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux +îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)] + +Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris, +où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et +là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus +prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque +mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été +un chef-d'Å“uvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque, +quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des +squelettes, attestent du moins la magnificence. + +C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une +source de regrets bien légitimes pour les artistes, que la destruction +de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix +ans, peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme de +cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette. + +Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait M. Marliani dans son +_Histoire politique de l'Espagne moderne_, déplorer le côté faible et +violent à la fois des mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue +qu'au milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était pas la +tristesse que les ruines inspirent ordinairement. La foudre était tombée +là , et la foudre est un instrument aveugle, une force brutale comme la +colère de l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les éléments +et préside à leurs apparents désordres sait bien que les principes d'une +vie nouvelle sont cachés dans la cendre des débris. Il y eut dans +l'atmosphère politique de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent, +quelque chose d'analogue à ce besoin de renouvellement qu'éprouve la +nature dans ses convulsions fécondes. + +Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques mécontents avides +de vengeances ou de dépouilles aient consommé cet acte de violence à la +face de la population consternée. Il faut beaucoup de mécontents pour +réduire ainsi en poussière une énorme masse de bâtiments, et il faut +qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle +voie ainsi accomplir un décret contre lequel elle protesterait dans son +cÅ“ur. + +Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée du sommet de ces +dômes fit tomber de l'âme du peuple en sentiment de crainte et de +respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base; et +que chacun, sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystérieuse +et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un mélange de courage et +d'effroi, de fureur et de remords. Le monachisme protégeait bien des +abus et caressait bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en +Espagne, et sans doute plus d'un démolisseur se repentit et se confessa +le lendemain au religieux qu'il venait de chasser de son asile. Mais il +y a dans le cÅ“ur de l'homme le plus ignorant et le plus aveugle quelque +chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère +une mission souveraine. + +Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses sueurs ces +insolents palais du clergé régulier, à la porte desquels il venait +recevoir depuis des siècles l'obole de la mendicité fainéante et le pain +de l'esclavage intellectuel. Il avait participé à ses crimes, il avait +trempé dans ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition. +Il avait été complice et délateur dans les persécutions atroces dirigées +contre des races entières qu'on voulait extirper de son sein. Et quand +il eut consommé la ruine de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il +eut banni ces Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur, +il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. Il eut la +persévérance et la piété de ne pas s'en prendre à ce clergé, son +ouvrage, son corrupteur et son fléau. Il souffrit longtemps, courbé +sous ce joug façonné de ses propres mains. Et puis, un jour, des voix +étranges, audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience +des paroles d'affranchissement et de délivrance. Il comprit l'erreur +de ses ancêtres, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misère, +et malgré l'idolâtrie qu'il conservait encore pour les images et les +reliques, il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à son +droit qu'à son culte. + +Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta tout d'un coup le +dévot prosterné, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre +les objets de l'adoration de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni +le mécontentement des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le +mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre timidité. + +Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense ce jour-là . Il +accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même les moyens de revenir sur +sa détermination, comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise +ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les reprendre. + +Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la peine d'être prononcé +à propos de tels événements), si ce que j'ai appris de son existence +politique m'a été fidèlement rapporté, ce serait plutôt un homme de +principes qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus bel éloge +qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'État aurait trop +présumé de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains +jours, et trop douté en de certains autres, de ce qu'il mirait, pris +parfois des mesures intempestives ou incomplètes, et semé son idée sur +des champs stériles où la semence devait être étouffée ou dévorée, +c'est peut-être une raison suffisante pour qu'on lui dénie l'habileté +d'exécution et la persistance de caractère nécessaires au succès +immédiat de ses entreprises; mais ce n'en est pas une pour que +l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait +ordinairement, ne le signale un jour comme un des esprits les plus +généreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne[13]. + +[Note 13: Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a +inspiré M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête +de la critique de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui +refuser, ce dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont +rarement trouvées dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est +une foi vive dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à +la cause de la liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un +élan sincère vers les idées progressives et même révolutionnaires pour +opérer les réformes que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande +tolérance, une grande générosité envers ses ennemis; c'est enfin un +désintéressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute +occasion sacrifier ses intérêts à ceux de sa patrie, et qu'il a porté +assez loin pour être sorti de ses différents ministères sans un ruban à +sa boutonnière... Il est le premier ministre qui ait pris au sérieux la +régénération de son pays. Son passage aux affaires a marqué un progrès +réel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut +pas la force d'abolir la censure, mais il eut la générosité de délivrer +la presse de toute entrave en faveur de ses ennemis contre lui-même. Il +soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique; +et quand une opposition violente s'éleva contre lui du sein des cortès, +soulevée par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'âme pour +respecter la liberté du député dans le fonctionnaire public. Il déclara +à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que de signer la +destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits et qui +était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donné par +M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce genre +aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples de +cette vertueuse tolérance.» (_Histoire politique de l'Espagne moderne, +par M. Marliani.)] + +Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de +Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom, et qu'il n'était +peut-être pas sans inconvénient pour nous de le prononcer avec éloge et +sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques +du moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni goût ni +intelligence, il y avait un jugement synthétique que je pouvais porter +sur les hommes et même sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il +n'est pas si nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître +directement une nation, d'en avoir étudié à fond les mÅ“urs; et la vie +matérielle, pour se faire une idée droite, et concevoir un sentiment +vrai de son histoire, de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me +semble qu'il y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande +ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, et à laquelle +se rattachent tous les fils de leur histoire particulière. Cette ligne, +c'est le sentiment et l'action perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut, +de la perfectibilité, que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à +l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. Les +hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti et pratiqué plus ou moins +à leur manière, et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide +révélation, et qui ont frappé les plus grands coups dans le présent pour +hâter le développement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont +presque toujours le plus mal jugés. On les a flétris et condamnés sans +les connaître, et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur travail +qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques déceptions +passagères, quelques revers incompris les avaient fait descendre. + +Combien de noms fameux dans notre révolution ont été tardivement et +timidement réhabilités! et combien leur mission et leur Å“uvre sont +encore mal comprises et mal développées! En Espagne, Mendizabal a été +un des ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le plus +courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte qui marque sa courte +puissance d'un souvenir ineffaçable, la destruction radicale des +couvents, lui a été si durement reproché, que j'éprouve le besoin +de protester ici en faveur de cette audacieuse résolution et de +l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et la mit en +pratique. + +Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la +vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies, et qui, elles +aussi, semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la +vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le respect +des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de +barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau +est inutile, et qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des +usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras populaire est +une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive, +tout aussi émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une +administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la +destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou +d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef +politique qui, dans un jour décisif et périlleux, sacrifie l'art et la +science à des biens plus précieux, la raison, la justice, la liberté +religieuse, et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour +la pompe catholique et son respect pour ses moines, trouve assez de +cÅ“ur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'Å“il, font comme +l'équipage battu de la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à +la mer. + +Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont +nous déplorons la chute sont des cachots où a langui durant des siècles, +soit l'âme, soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes +qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde, +célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de hochets dorés et de férules +ensanglantées, l'âge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien +beaux vers de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la +révolution française. Cette pièce se termine par une pensée très-neuve +en poésie, comme en politique: + + «Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la + charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!» + +Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, oserai-je +transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains? +Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence, +là où il s'agit pour lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet +en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances? Puisse ce +fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche +nomenclature d'édifices que je viens de faire! + + + +IV. + +LE COUVENT DE L'INQUISITION. + +Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes se rencontrèrent à +la clarté sereine de la lune. L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre +courbé sous le poids des années, et pourtant celui-là était le plus +jeune des deux. + +Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; car la nuit était +avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait lugubre et lente au clocher +de la cathédrale. + +Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole: + +«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible +et brisé: n'attends rien de moi non plus, car je suis pauvre et nu sur +la terre. + +--Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui +m'attaquent, et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les +voleurs. + +--Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi donc as-tu +tressailli tout à l'heure à mon approche? + +--Parce que je suis un peu superstitieux, comme tous les artistes, et +que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus, +et dont nous foulons les tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu +également frémi à mon approche? + +--Parce que je suis très-superstitieux, comme tous les moines, et que je +t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renfermé vivant +dans les tombes que tu foules. + +--Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et +vainement cherchés sur le sol de l'Espagne? + +--Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté du soleil; mais, dans +les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton +attente est remplie; que veux-tu faire d'un moine? + +--Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses traits dans ma +mémoire, afin de les retracer par la peinture; recueillir ses paroles, +afin de les redire à mes compatriotes; le connaître enfin, pour me +pénétrer de ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand dans la +personne du moine et dans la vie du cloître. + +--D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu te fais de ces +choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination des papes est abattue, +les moines proscrits, les cloîtres supprimés? + +--Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers le passé, et des +imaginations ardentes frappées de la poésie du moyen âge. Tout ce qui +peut nous en apporter un faible parfum, nous le cherchons, nous le +vénérons, nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon père, que nous +soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous +haïssons ce peuple brutal qui souille et brise tout ce qu'il touche. +Bien loin de ratifier ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous +efforçons dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos théâtres, dans +toutes nos Å“uvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions, +et de ranimer l'esprit de mysticisme qui engendra l'art chrétien, cet +enfant sublime! + +--Que dis-tu là , mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays +libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le présent? Ils ont +tant de choses nouvelles à chanter, à peindre, à illustrer! et ils +vivraient, comme tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux? +Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une inspiration riante +et féconde, lorsque Dieu, dans sa bonté, leur a fait une vie si douce et +si belle? + +--J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut être telle que tu le +la représentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des +faits politiques, et les questions sociales nous intéressent encore +moins. Nous chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour +de nous. Les arts languissent, l'inspiration est étouffée, le mauvais +goût triomphe, la vie matérielle absorbe les hommes; et, si nous +n'avions pas le culte du passé et les monuments des siècles de foi pour +nous retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que nous gardons +à grand'peine. + +--On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain n'avait porté aussi +loin que dans vos contrées la science du bonheur, les merveilles de +l'industrie, les bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé? + +--Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on n'avait puisé dans les +richesses matérielles un si grand luxe, un tel bien-être, et, dans la +ruine de l'ancienne société, une si effrayante diversité de goûts, +d'opinions et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a pas +dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre heureux, nous ont +avilis et dégradés, on ne t'a pas dit toute la vérité. + +--D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes les sources du +bonheur se sont empoisonnées sur vos lèvres, et ce qui fait l'homme +grand, juste et bon, le bien-être et la liberté, vous a faits petits et +misérables? Explique-moi ce prodige. + +--Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement +de pain? Si nous avons perdu la foi, tout ce que nous avons acquis +d'ailleurs n'a pu profiter à nos âmes. + +--Explique-moi encore, mon fils, comment vous avez perdu la foi, alors +que, les persécutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu +élargir vos âmes et lever vos yeux vers la lumière divine? C'était +le moment de croire, puisque c'était le moment de savoir. Et, à ce +moment-là , vous avez douté? Quel nuage a donc passé sur vos têtes? + +--Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. L'examen n'est-il +pas incompatible avec la foi, mon père? + +--C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! si la foi est compatible +avec la vérité. Tu ne crois donc à rien, mon fils? ou bien tu crois au +mensonge? + +--Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas assez pour +donner à l'âme une force, une confiance et des joies sublimes? + +--Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. Il y a donc encore +chez vous quelques hommes heureux? Et toi-même, tu t'es donc préservé de +l'abattement et de la douleur? + +--Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, les plus +indignés, les plus tourmentés des hommes; car ils voient chaque jour +tomber plus bas l'objet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants +pour le relever. + +--D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent périr les arts au +lieu de les faire revivre? + +--C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il n'y a plus d'art +possible. + +--Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi une religion? Tu te +contredis, mon fils, ou bien je ne sais pas te comprendre. + +--Et comment ne serions-nous pas en contradiction avec nous-mêmes, ô mon +père! nous autres à qui Dieu a confié une mission que le monde nous +dénie, nous à qui le présent ferme les portes de la gloire, de +l'inspiration, de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans le passé, +et d'interroger les morts sur les secrets de l'éternelle beauté dont les +hommes d'aujourd'hui ont perdu le culte et renversé les autels? Devant +les Å“uvres des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler +nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; mais +lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, et qu'un monde incrédule et +borné souffle sur nous le froid du dédain et de la raillerie, nous ne +pouvons rien produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée +meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière. + +Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait son visage +triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise +naïve et bienveillante. + +--Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment de silence, en +s'arrêtant près de la balustrade massive d'une terrasse qui dominait la +ville, la campagne et la mer.» + +C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère riche de fleurs, +de fontaines et de marbres précieux, aujourd'hui jonché de décombres et +envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur +et de rapidité sur les ruines. + +Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans sa main, et la jeta +loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit: + +«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point dangereuse. Mon +fils, cette ronce que tu touches sans ménagement et qui te blesse, c'est +l'emblème de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. +Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels, +et s'installent sur les débris des antiques splendeurs de ce monde. Vois +avec quelle sève et quelle puissance ces herbes folles ont rempli +les parterres où nous cultivions avec soin des plantes délicates et +précieuses dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même les hommes +simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles +ont repris leurs droits, et ont étouffé cette plante vénéneuse qui +croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition. + +--Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec elle les +sanctuaires de l'art chrétien et les Å“uvres du génie? + +--Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, vivace et +rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs fondements ces cloîtres +où sa racine était cachée. + +--Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui croissent à la place, en +quoi sont-elles belles et à quoi sont-elles bonnes?» + +Le moine rêva un instant et répondit: + +«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans doute vous ferez un +dessin d'après ces ruines? + +--Certainement. Où voulez-vous en venir? + +--Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons +sur les décombres, et qui se balancent au vent, ou bien en ferez-vous +un accessoire heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans un +tableau de Salvator Rosa? + +--Elles sont les inséparables compagnes des ruines, et aucun peintre ne +manque d'en tirer parti. + +--Elles ont donc leur beauté, leur signification, et par conséquent leur +utilité. + +--Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; asseyez des +mendiants et des bohémiens sur ces ruines, elles n'en seront que +plus sinistres et plus désolées. L'aspect du tableau y gagnera; mais +l'humanité, qu'y gagne-t-elle? + +--Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une grande leçon. Mais vous +autres artistes; qui donnez cette leçon-là , vous ne comprenez pas ce +que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de +l'herbe qui pousse. + +--Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait vous répondre que +vous ne voyez dans cette catastrophe que votre prison détruite et votre +liberté recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent n'était +pas de votre goût. + +--Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de l'art, et de la poésie +jusqu'à vivre ici sans regret? + +--Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle vie du monde. Oh! +que ce couvent devait être vaste et d'un noble style! Que ces vestiges +annoncent de splendeur et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir +ici, le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la mer, +lorsque ces légères galeries étaient payées de riches mosaïques, que +des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre, et qu'une +lampe d'argent s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire! +De quelle paix profonde, de quel majestueux silence vous deviez jouir +lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une +invincible enceinte, et qu'on se signait en baissant la voix chaque +fois qu'on passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût voulu +pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues et toutes les +ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme +et l'oubli du monde entier, à la condition d'y rester artiste et d'y +pouvoir consacrer dix ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on +eût poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on eût vu placer +sur un autel, non pour y être jugé et critiqué par le premier ignorant +venu, mais salué et invoqué comme une digne représentation de la +Divinité même! + +--Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles sont pleines +d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. Dans cet art dont tu parles +avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et +l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de te +grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à +cet art égoïste sans croire à aucune religion ni à aucune société. Mais +peut-être n'as-tu pas mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire; +peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et +de terreur. Viens avec moi, et peut-être ce que je vais t'en apprendre +changera tes sentiments et tes pensées. + +À travers des montagnes de décombres et des précipices incertains et +croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au +centre du monastère détruit; et là , à la place où avaient été les +prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un +massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche et la pioche +avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse croûte +de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du sein de +la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes des autres +par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient sur leurs voûtes +lugubres. + +«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas +des puits, ce ne sont pas même des tombes; ce sont les cachots de +l'inquisition. C'est là que, durant plusieurs siècles sont péri +lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant +Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, soit +inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir une pensée différente +de celle de l'inquisition. + +«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, des artistes +même. Ils avaient de vastes bibliothèques où les subtilités de la +théologie, reliées dans l'or et la moire, étalaient sur des rayons +d'ébène leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant +l'homme, ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa pensée, +ils le descendaient vivant et le tenaient caché dans les entrailles +de la terre. Ils avaient des vases d'argent ciselés, des calices +étincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or +et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli +de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient +vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux +cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour +qu'on en met à élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable, +son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe. + +«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce que c'est que +le cloître. Férocité brutale d'un côté, de l'autre lâche terreur; +intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles, voilà ce que c'est que +l'inquisition. + +«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la +main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures +qu'elle a ébranlées ou ternies, faut-il replacer la dalle du sépulcre +sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs +bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?» + +L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner +curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte +que la volonté humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre +l'horrible désespoir d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se +fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut +remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées +peser sur son âme; ses membres frémirent, l'air manqua à sa poitrine, +il se sentit défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il +s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était resté à l'entrée: + +«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à sortir d'ici! + +--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu +éprouves en regardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête, +imagine comment je l'éprouvai lorsque je revis le soleil après dix ans +d'un pareil supplice! + +--Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en se hâtant de marcher +vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipée +sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté +là un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne +croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites, d'aussi +profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et +s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai vu aussi +les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait +frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le +sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai +eu là que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot +où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se +présente à l'esprit. O mon Dieu! être là et ne pouvoir mourir! + +--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant sa tête chauve et +flétrie; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage +mâle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un +vieillard. + +«Comment je méritai et comment je supportai ma lente agonie, il +n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en ai plus besoin, heureux +et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et +ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des +moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais, +puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces +émotions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son Å“uvre. + +«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais +tout à l'heure pleurer le passé, et parmi lesquelles je reviens chaque +nuit me prosterner pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie +seront animés peut-être d'une pensée plus haute que celle d'un lâche +regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments, qui sont pour +les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de +rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, et souvent +ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé, tu as vu +à Gènes un pont jeté sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et +pesante église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité +d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans +un temple avec les dévots de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces +pyramides d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage des +nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents +pour satisfaire la soif inextinguible des divinités barbares. Mais vous +autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans les Å“uvres +de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans +vous pénétrer de l'idée dont cette Å“uvre est la forme. Ainsi votre +intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre cÅ“ur +repousserait s'il en avait conscience. + +«Voilà pourquoi vos propres Å“uvres manquent souvent de la vraie couleur +de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans +les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement +d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre. + +--Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je +ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse +s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de +notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse +superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités de la +Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs +formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins, +nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet; +enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de +l'école de Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes, +de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les +yeux qu'un monceau de pierres. + +--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits +divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les +Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y +croyaient déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des +sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à -dire à vous-mêmes! +vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est +palpable et vivant pour vous.» + +«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à +retracer le jour de ma délivrance; j'aurais représenté des hommes hardis +et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre, +pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer, +et relevant de la dalle fétide des spectres à l'Å“il terne, au sourire +effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, +la lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées, +et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps que le +Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du +peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'Å“uvre +de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les +anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de +tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux +qu'il ne le fut jamais avant sa chute. + +[Illustration: Armoiries.] + +«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges +futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en +voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle +j'écrirais ceci sur la pierre consacrée: + +«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet +autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et +au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinaires, +abominables au Dieu de miséricorde.» + + + +V. + +Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison +de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de +quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de +prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est +bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour la _licence +poétique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire. + +Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain +fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une +paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, _la fleur +de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti +que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était +un homme dans la force de l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières +enjouée. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint +office. + +A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset +de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au +préalable, un pompeux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en +relation à Majorque: + +On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique des +peintures qui rappellent la barbarie exercée autrefois sur les juifs. +Chacun des malheureux qui ont été brûlés est représenté dans un tableau +au bas duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il fut +victime. + +«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés, +formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de +Palma, sous la ridicule dénomination de _chouettes_, avaient en vain +offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments +affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait... + +[Illustration: Armoiries. (Page 27.)] + +«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le +cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes +peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces +tableaux plusieurs marqués d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il, +les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au +vent. + +«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le cÅ“ur navré et l'esprit +frappé de cette scène. + +«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755 +par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualités et +délits des malheureux sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en +1691. + +«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une +femme, brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts, +pour le même délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps +avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées +au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de +mahométisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus +de judaïsme, brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper. +Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et étrangers, +accusés de judaïsme, d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons, +après s'être rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.» + +Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de l'inquisition non +moins horrible. + +M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte: + +«Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement +condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs +biens confisqués et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et +incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, tant +ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics ni +honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à +celles qui en dépendent, ni or ni argent, perles, pierres précieuses, +corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des +armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois +et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office, +sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition +s'étendant, pour les femmes condamnées au feu, à leurs fils et à leurs +filles, et pour les hommes jusqu'à leurs petits-fils en ligne masculine, +condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie, +ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des +fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras +séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effacera ou +raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures, ou +armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de +manière _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mémoire +de leur sentence et de son exécution_.» + +Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre époque, et +quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations +de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette +race infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de +l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du +décret de Mendizabal. + +Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de +l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs d'une découverte assez +curieuse, dont tout l'honneur revient à M. Tastu, et qui eût fait, il +y a trente ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, d'un +cÅ“ur joyeux, portée au maître du monde, sans songer à en tirer parti +pour lui-même, supposition qui est bien plus conforme que l'autre à son +caractère d'artiste insouciant et désintéressé. + +Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La +voici telle qu'elle a été remise entre mes mains, avec l'autorisation de +la publier. + + +COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE, + +A PALMA DE MALLORCA. + +Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de +l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. Il était originaire de la +Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier à la conquête de la grande +Baléare, en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion +remarquable; ce qui lui donnait auprès du _Conquistador_, de ses nobles +compagnons, et des soldats même, une puissante autorité. Il haranguait +les troupes, célébrait le service divin, donnait la communion aux +assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient à cette +époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et +le père Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans +priaient, dit-on après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra. + +L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à Toulouse des +mains de son ami Dominique: il fut envoyé par lui à Paris avec deux +autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui +qui établi à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une +donation que lui fit le procureur du premier évêque de Mallorca, D. J. +R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231. + +Une mosquée et quelques toises de terrain qui en dépendaient servirent +à la première fondation. Les frères prêcheurs agrandirent plus tard +la communauté, au moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de +marchandises, et des donations assez fréquentes qui leur étaient faites +par les fidèles. Cependant le premier fondateur, frère de Michel de +Fabra, était allé mourir à Valence, qu'il avait aidé à conquérir. + +Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas +que celui-ci fût de la famille du père Michel, son homonyme; on sait +seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard ceux +de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres +des rois d'Aragon. + +Le couvent et son église ont dû éprouver bien des changements avec le +temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses +parties des monuments ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un +riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; mais plus +loin, faisant partie du monument, ces arches brisées, ces lourdes clefs +de voûte gisantes sur les décombres, vous annoncent que des architectes +autres que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé par là . + +Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que quelques palmiers +séculaires, conservés à notre instante prière, nous avons pu déplorer, +comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine +et de Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût seule +présidé à ces démolitions faites sans discernement. + +En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir tomber les +convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le convent de Saint-François qui +bordait en la gênant la _muralla de Mar_ à Barcelone; mais, au nom de +l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme +monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de +Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens +de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit +cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des +archives du couvent? On y lisait, après les noms de N. Cotoner, grand +maître de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La +Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent, +appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions. + +Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais +ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intérêt que nous prenions +à ces ruines, à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout +homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa de nous indiquer +la tombe armoriée des _Bonapart_, ses aïeux, car telle est la tradition +mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques +recherches à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous n'avons pu y +donner le temps et l'attention nécessaires pour les compléter. + +Nous avons retrouvé les armoiries des _Bonapart_, qui sont: + +Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, deux, deux et +deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, au chef d'or, chargé d'un +aigle naissant de sable; + +1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses +renfermées dans la bibliothèque de M. le comte de Montenegro, nous avons +pris un _fac-similé_ de ces armoiries; + +2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau +d'exécution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon, +et dans lequel on trouve, à la date du 15 juin 1549, les preuves de +noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi +les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, qui était de la +maison de _Bonapart_. + +Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la +couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés deux actes à la date de +1276, relatifs à des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine +provençale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la +même époque, l'altération mallorquine, serait devenu _Bonapart_. + +En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'île de Corse en +qualité de _régent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est +à lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on +a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman, +_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On +sait que les membres de la famille de Napoléon signaient indifféremment +_Bonaparte_ ou _Buonaparte_. + +Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts quelques années +plus tôt, auraient pu acquérir, s'ils avaient servi à démontrer à +Napoléon, qui tenait tant à être Français, que sa famille était +originaire de France? + +Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, la découverte de +M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au +chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je +procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter. + +Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de +l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées +(j'en demande bien pardon à la mode), n'est pas un si grand prince, mais +qui, de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se +faire adopter par la France, et la postérité ne lui demandera pas si ses +ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais +l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette +race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit, un +fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les +générations antérieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes +d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi +d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir +compte, comme de monuments très-significatifs, pourraient bien jeter +quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens +Bonaparte. + +En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de +ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel +parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est +ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune? +Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de +superstition, et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il +donc connaissance de son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à +la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses +aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de +voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes. + +BONAPART. + +(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles +de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista de +Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte de +Montenegro Le MS. est du seizième siècle.) + +Mallorca, 20 septembre 1837. + +M. TASTU. + +PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549. + + + +Nº 1. + +FORTUNY. + +SON PARE, SOLAR DE MALLORCA + +FORTUNY. + +Son père, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus +negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable, +deux, deux et un. + + + +Nº 2. + +COS. + +SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS. + +Sa mère, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant +una flor de lliri sobre lo cap, del mateix. + +Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de lis de même. + + + +Nº 3. BONAPART. + +SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA. + +BONAPART. + +Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca. + +Ici manquait l'explication du blason: les différences proviennent +de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il +décalquait; d'ailleurs il a manqué d'exactitude. + + + +Nº 4. GARI. + +SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA. + + +GARI. + +Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca. + +Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, en dos, y una; +segon blau, ab très faxas ondeades, de plata. + +Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois +fasces ondées, d'argent. + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + +I. + +Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, par une matinée +sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au +milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir +de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines +fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt +boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides et frais, et partout +cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien. + +Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne +s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères +de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un +certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se +vantent d'avoir soumis tout leur territoire. + +Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; car rien n'est +plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils +veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchés, +échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de +joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes +choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier +pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant +s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et +s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de +gros rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bord du +torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une ferme +jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme +une vigie pour guider le voyageur dans la solitude. + +La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre +et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans +les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques, la nature, livrée +à de trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la main de +l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour +subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses +propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un +ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la +rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace, +le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage; et +quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île, +l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui +doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane, où, dans +les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces +d'Atala ou de Chaclas. + +Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère +aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins +très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas; mais praticables +aux voitures, vous allez en juger. + +La voiture _à volonté_ du pays est la _tartane_, espèce de +coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune +espèce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet à quatre places, +portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues +solides, de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un demi-pied +de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser +quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux +abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de +siège, les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre +les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les +cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, et +d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point +mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque +effroyable secousse qu'il reçoive; et il ne s'interrompt que pour +proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son +cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou à grimper quelque +muraille de rochers. + +Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, fondrières, haies +vives, fossés, se présentent en vain; on ne s'arrête pas pour si peu. +Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin. + +Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure +de mauvais goût, et vous demandez à votre guide quelle mouche le +pique.--C'est le chemin, vous répond-il.--Mais cette rivière?--C'est le +chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours +le chemin.--A la bonne heure! + +Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti, de +bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous +auriez infailliblement les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu, +et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle. + +Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de +balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et +peut-être à l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les +bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la +montagne et l'autre dans le ravin. + +On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les autres ne tenir +aucun compte: pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas +toujours; mais, quand on verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait +éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route +d'Establiments, et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé +d'horribles douleurs à la tête, qui ne refroidissent pourtant pas son +désir de retourner à Majorque. + +Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les +nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée, +quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les +obstacles. Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces lourdes +machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et +solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable +audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques +contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures. + +Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante +jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca: +«En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente +el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de +precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de +Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc. + +Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais, +ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou +deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le +cas échéant, il faut dételer les bÅ“ufs de la charette ou les chevaux +de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons, +souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables +contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps, +le voyageur, retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise +majorquine: _mucha calma_, pour son édification particulière. + +Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs +routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a +que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la +Chartreuse à Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route +différente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer +par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin +qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé. + +De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues +majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois +heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la +troisième, on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie +(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais très-étroite, +horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin. + +Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; mais c'est en vain +que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain +que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le cÅ“ur +de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins +leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes, +le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes +d'herbes et de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé +de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier. + +Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à terre; car aucune +charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à +l'Å“il par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, +et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de +beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de +plus mélancolique en même temps, que ces perspectives où le chêne vert, +le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs +nuances variées en berceaux profonds; véritables abîmes de verdure, +où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse +somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain +détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un +mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi +cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se +penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la +vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen, +je ferme les yeux, et je revois comme dans un rêve cette montagne +verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel +rose. + +La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés +jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au +nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le +monastère. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'âpreté +de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un +vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue, et auquel +une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur +divers plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra. + +Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond +incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans +de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces +gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre +taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de +beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de +la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en +dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone. +Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas, +à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent +tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux, +côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute +saison. + +La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au +nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce +jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des +bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient. +De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés. +Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible +ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense +plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan +par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au +profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et +au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des +nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'Å“il distingue +encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres, +fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de +plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux, +c'est la plaine; et à cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne +commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme, on +croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au +retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée +trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective +éblouissante. + +C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à +désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent +rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails +infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues +profondeurs, tout est là , et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne +suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'Å“uvre de Dieu; et s'il +fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer +une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et +l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de +bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble +qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle +création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je +m'imagine d'après l'emphase de leur forme. + +Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces +heures de contemplation passées à la Chartreuse. Il me venait bien +des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule +d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné +de bons yeux! + +Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles +sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession +est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et +la loi qui préside à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement. +C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en +général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des +pâtres pour la beauté de leurs montagnes. + +Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard +descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et hâtait la +chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. +Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne +de gauche, et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle +de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier, +lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers, +ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crêtes +d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs +obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient +leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes de dattes de nos +palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre, +coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée +des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un +paysage d'hiver. + +La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la règle des +chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au +décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant +moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres, +celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à -dire +considéré comme domaine de l'État. L'État majorquin, ne sachant comment +utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils +achevassent de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes qui +voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité +extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter, +peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient +de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les +empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le +dirai ci-après; mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais Å“il +notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables. + +Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, durant les +chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent +chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus +frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver +le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la Chartreuse +avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le +sacristain et la Maria-Antonia. + +La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge qui était venue +d'Espagne pour échapper, je crois, à la misère, et qui avait loué une +cellule pour exploiter les hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule +était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que +la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie +femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née, +ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs +patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle +avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser, +d'un air outragé, et presque en se voilant la face, toute espèce de +rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour +l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir +l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit +de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un +crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre +disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez +elle votre servante et votre marmite. + +Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage, et +prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai +jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour +puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier +plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à +la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été +une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait +désintéressé dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la +Catalina, cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet +de chambre; et la _niña_, petit monstre ébouriffé qui nous servait de +groom, aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de +l'Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter: les +deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la +petite répondant _amen_, tout en escamotant avec une dextérité sans +égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à +faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais +lorsque les plaies interceptèrent fréquemment les communications avec +Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la +Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes +forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton +pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur +mon chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner +du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de +poisson, pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux +de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes. + +Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux +chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs +du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était +atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita qui avait +passé quelques mois avec ses parents à la Chartreuse, et il disait pour +s'excuser, qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges +en peinture. Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait des +prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent +les gens de sa classe, il avait un pantalon européen et des bretelles +qui certainement donnaient dans l'Å“il des filles de l'endroit. Sa sÅ“ur +était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le +couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le +village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la +Maria-Antonia, qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait +pas d'appétit. + +Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour +reprendre sa robe jadis blanche, et réciter tout seul ses offices en +grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la +guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on le +voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte +noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des +opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes. +C'était un vieillard très méfiant. Ne se plaignant de rien, et priant +peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte +inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son +chiendent à prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir +été relevé de son vÅ“u de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de +la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la +porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes +médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui +craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et +si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander +ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un +chartreux à la Chartreuse. + +Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture, mais +c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement +construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de +taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette +vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans +le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses +accolées l'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules +composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur un des côtés +du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles. +Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour +prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de +dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de +saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je +le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de +ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers +dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore +en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les +siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une +fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant +tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces +voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une fraîcheur qui pouvait bien +faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les +jours brûlants de la canicule. + +La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel règne un petit +préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout +à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines, +est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté +contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions +y trouver des orgues; nous avions oublié que la règle des chartreux +supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et +un plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en +belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement +disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et +les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs +nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné +attestent une habileté dans la main-d'Å“uvre qu'on ne trouve plus en +France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution +consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île, +m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession +à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était +certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant +venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc, +il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve +et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons. +Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya +représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre +chambre, le scandalisèrent un peu; mais ayant aperçu la _Descente de +croix_ gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé dans une +contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait: «Il n'y +a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois, +d'aussi beau et d'aussi _naturel_.» + +Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et +les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le +jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son +travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche +entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne +l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins +le sont avec les étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule, +quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les rapports +qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux, +et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets +d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus +bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon +nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'était un verre de +cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont +certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les +besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou +d'un Cafre. + +Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet +d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint +Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en +étaient remarquables: les mains, admirablement étudiées, avaient un +mouvement d'invocation pieuse et déchirante; l'expression de la tête +était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était +l'Å“uvre d'un ignorant; car la statue placée en regard, et exécutée par +le même manÅ“uvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait +eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation +religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute +que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec +un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification +de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette +philosophie du passé est debout dans la solitude. + +L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau, +communique à celui-ci par un détour fort, simple que, grâce à mon peu de +mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement +dans le troisième cloître. + +Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il +est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'Å“il +charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien +cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que +le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne devait disputer sa +mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par +le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie +de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir +incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre +où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et +les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres +noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu +la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre +qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux +laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être +déjà plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son +dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier +nain (_chamaerops_) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes +enfants, et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son +espèce. + +Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes chapelles des +chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées, et le +sacristain ne les ouvre à personne, circonstance qui piquait beaucoup +notre, curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans nos +promenades, nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de +sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans +ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à +Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière. + +Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres. +Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne +tiennent plus à rien, et quand nous les traversions le soir par un +gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait +pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un +fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix +lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces +galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course précipitée +des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le +sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient +tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis de grands +brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui, +pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient +invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour +nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille +autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans +mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le +plus romantique de la terre. + +Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité une bonne fois, ce +que je n'avais vu qu'en rêve, ou dans les ballades à la mode, et dans +l'acte des nonnes de _Robert le Diable_, à l'Opéra. Les apparitions +fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à +l'heure; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant +moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en +général. + +A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la +partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que +bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une +petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres +constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des +retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires; plusieurs petites +cours entourées d'étables pour la bétail de la communauté, des logements +pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme +on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno. + +Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la +montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et +nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne +sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs +abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si +récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le +pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos +cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs, jusque +dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire +des _oremus_, étaient encore lisibles. + +Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures, +nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards +plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien +rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du +supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices religieux de +la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au +milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de +saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux. +L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés +n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de +fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient +encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets +contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui +envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient aux +petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque. + +Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien +plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées. +Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée +rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils +espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui +sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme +des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes; +et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un +tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient perdus +pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la +superstition entrait peut-être bien pour quelque chose. + +Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, consacrées à un +culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination, +et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y +conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs +fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait; +elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les +combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le +soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je +n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte +de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés, +et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus +qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai +conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière. + +[Illustration: Costumes majorcains.] + +Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous +eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les +ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui +le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il +était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des +cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin, où était suspendu +un long rosaire, appelant les moines, dans ses déclamations avinées, et +priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu +de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là surtout qu'il venait +rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. Il entrait chez +la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs +sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son +brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de +politesses et de ruses; car le sacristain n'était pas très-brave, et +craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à +notre porte à des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en +vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait tomber aux +pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre +porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son +chapelet dans l'autre. + +Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme +à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par +ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on +avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la +double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siégé +autrement formidable; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un +malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était +pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_, +car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de +l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un +saint homme qui n'en manquait aucune. + +[Illustration: Serano de Palma.] + +Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que +je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je +ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec +continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître, +pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre +comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans +interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur +des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, +et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient, +un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien +moins que Lucifer en personne, accompagné de toute sa cour, un maître +diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui +un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des queues de cheval, +des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères, +en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces +vilains gnômes. Après les confessions que je viens de faire, je puis +avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps +après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de +volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, +à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une +apparence vraiment surnaturelle. + +C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui +fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la +cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange, qui accompagnait leur marche +était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques +sales et hideux, jouaient en même temps, et non sur un rythme coupé et +mesuré, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable à +celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent +leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le +supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils +l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une _coplita_ sur +une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais; +puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou +quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en +se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale, +qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à +de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère +très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et +traînantes dans leur plus grande animation. + +Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait +des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes +majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est +de type et de tradition arabes[14]. + +[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, par une +nuit tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence +extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord, +excepté le timonier, qui pour résister au danger d'en faire autant, +chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût +dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart, ou qu'il était à +demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son +chant était des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations +en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au +hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise. +C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation +nonchalante de la voix, où la pensée avait peu de part, mais qui suivait +le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à +une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et +monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.] + +Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec +beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de +farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth +daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat. +Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa +personne, de me parler en français, et, voulant me demander si je me +plaisais à la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par +le mot français _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un léger +contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes +les langues. + +Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans +la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de +papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre. +L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce +de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à +jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de +l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi +encore. + +Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche +tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant, avec une +assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser +presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait +inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et +silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des +Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, avec sa cape de moine et +son grand bâton noir à tête d'argent. + +Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces +grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent +les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et +continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit +de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoir en +chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller +à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration +universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place +qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure +du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et +très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière +espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus +risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps +captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces +messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge. + +Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les +costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les +femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, +appelée _rebozillo_, composée de deux pièces superposées; une qui est +attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une +guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre +qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme _rebozillo en +volant_; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont +attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du +rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la +ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste +flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mérinos ou en soie +noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et +sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent +passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles +ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec +recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas +à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs +brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la +ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies; +leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur +physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je +ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté. + +Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous +au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il +se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'étoffe de soie +bariolée, découpé en cÅ“ur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la +veste noire (_sayo_) courte et collante à la taille, comme un corsage de +femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches +par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte +de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils +ont la taille serrée dans une ceinture de couleur, et de larges caleçons +bouffants comme les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées +dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve, +et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à +larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et +des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de +cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un +foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière de turban, qui leur sied +beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui +couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet de +la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur +sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière +bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) +autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette +chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de +l'énergie à toutes les figures. + +Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque +encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune +jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour +tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils +se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou +d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils +marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire +sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers +pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours, +en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche +en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en +silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence +et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot +qui se fierait à leur mine. + +Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant +très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours +explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets +étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont +presque tous les jambes arquées. + +Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient, +sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement +accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les +représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune +et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines +auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une +vingtaine d'années seulement? + +--Ceci n'est qu'une facétie de voyage. + + + +II. + +J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie +monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je +n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits +mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à +ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux +qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais +voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes +jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux, +auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux +barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle +et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques +séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à +chacun ce qu'il pensait de l'autre. + +Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire +avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge +tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au cÅ“ur par le spectacle des +guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant +cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à +s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion +de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus. +Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche +devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des +autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni +l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa +Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa +vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts, +et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la +considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne +pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire +une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, +d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y +eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne +fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi +qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux +mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou +complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses +alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de +terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et +plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma +cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces +angoisses et ces agitations que je lui attribuais. + +Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la +Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de +salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de +ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mÅ“urs +cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que +toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes, +les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai +la description de celle que nous habitions pour donner une idée de +l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que +possible. + +Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec +élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et +d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par +un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois +pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la +prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à +prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé +dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à +coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et +dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier +de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située +au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur +le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine +consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus, +suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin +protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui +permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur +ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette +troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science +de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable. + +Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau +long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus +un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres +frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur +un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de +la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles +de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite, +au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la +montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes, +le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond +du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin. + +Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un +réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur +autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la +balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant +dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés +égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la +soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de +vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des +moines pour le bain et la sobriété des mÅ“urs majorquines à cet égard, +on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en +ablutions comme des prêtres indiens. + +Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers, +entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le +réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs +et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours +humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les +jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des +orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant +de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage +à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai +parlé déjà ; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs +rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les +plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la +splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel +dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le +sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables +jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en +m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées +pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie +d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes. + +Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence +et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être, +c'est-à -dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette +cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes +privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en +comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite +à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine +rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à +quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la +même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière; +enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par +sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout +cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et +d'impuissance. + +Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature +a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce +qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la +tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du +chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement +mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit +d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à +prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette +épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux +s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des +semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les +faire rentrer dans l'ordre. + +Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de +notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut +pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de +poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme +je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai +tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas +pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le +repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent +délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme +s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et +complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais +visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il +l'exprima en maître: + +«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils +nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus +de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après +l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit +que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous +d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul +signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils +ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux. + +«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes +fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence +solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas, +plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en +un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source +ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel? + +«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour +l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit +rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de +Rome_.) + +Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de +réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des +explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé, +et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre +le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines +obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres +affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la +nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes +comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de +la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces +moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les +lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là , l'apôtre de la vie, +voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà +un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses +pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie +sainte de la liberté morale. + +Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que +celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est +encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication +fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans +intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans +ce temps-là , et avec quelle solennité on le recevait. + +«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée, +décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour +l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque +de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de +Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour +implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année +suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. +Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses +prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande +sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître +Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi +Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila: + +«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur +de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le +premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le +samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense, +qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des +processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des +enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de +l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a +voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès +le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a +beaucoup réjoui les habitants. + +«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux +seigneur, et exhausse votre royale couronne. + +«Mallorca, 11 septembre 1413.» + +«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle +façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent +de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du +couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles. + +«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour +visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère +qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en +considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux. +Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec +lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite +pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs: + +«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent +Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville +se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le +missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste +et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de +chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint +à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du +tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour +se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux, +lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et +à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui +l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le +champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage. + +«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres +l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété +de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir +s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint +Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant +voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en +devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et, +comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle, +et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se +fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville, +personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique. + +«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres +hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une +fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède +ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le +nom de _Sa bassa Ferrera_. + +«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par +Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait +l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un +sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et +après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné +des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien +des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition +s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.» + +Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu +à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en +ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent +Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans +l'histoire des langues. Voici cette note: + +«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en +langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint +prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique +leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si +on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la +langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi, +était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout +s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre, +en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux +îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on +ne la parlait, une langue romane, sÅ“ur, parente ou alliée de la langue +valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier. + +«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du +poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace, +d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?» + +[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane +limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, +a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, +la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée +qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact +étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence, +le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est +celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. +Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon +faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à +Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille +d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le +Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières +années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome +mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les +articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles +se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques +localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_ +masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles +suivants: + +MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel. + +FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel. + +MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel. + +MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_, +les, au féminin pluriel. + +Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage +antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la +conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à -dire que dans ces îles, +comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément: +la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et +la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la +civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, +le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque +province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A +Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances +officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les +grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous +passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque +_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national +que vous l'entendez chanter: + + Sas alloles, tots es diamenges, + Quan no tenen res mes que fer, + Van a regar es claveller, + Dihent-li: Veu! ja que no menjes! + + «Les jeunes filles, tous les dimanches, + Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire + Vont arroser le pot d'Å“illets, + Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!» + +La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la +mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait +rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne +manque pas de lui répondre: + + Allotes, filau! filau! + Que sa camya se riu; + Y sino l'apadassau, + No v's arribar 'a s'estiu! + + «Fillettes, filez! filez! + Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit). + Et si vous n'y mettez une pièce, + Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.» + +Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des +étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une +Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: +«Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon +cÅ“ur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter +la molle cantilène comme une phrase musicale. + +Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me +permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le +_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième +siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle: + + Cercats d'uy may, jà siats bella e pros, + 'quels vostres pres, e laus, e ris plesents, + Car vengut es lo temps que m'aureis mens, + Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros, + Ne la semblança gaya; + Car trobat n'ay + Altra quel m'play + Sol que lui playa! + Altra, sens vos, per que l'in volray be, + E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve. + + «Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble + Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que + pour vous; + Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous. + Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer, + Ni votre feinte gaieté + Car j'ai trouvé + Une autre qui me plaît: + Si je pouvais seulement lui plaire! + Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré, + De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire» + +Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement +musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours, +_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île +de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, +entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces _troubadors_ que +s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant +finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les +troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée +de la nuit, chantant les _coblets_ improvisées sur le ton de l'éloge ou +de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser +ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce +plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca. + +(_Note de M. Tustu_)] + + + +III + +Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales +dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des +villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la +sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison +rustique. + +«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792 +par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs +fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre +plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende, +ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer +rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les +prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas +par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa +sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait +continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des +feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite +et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les +divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la +petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées +par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa +mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans +ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine +l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa +cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses +cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et +vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle +avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas +sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés +pour l'assister et la défendre dans les tentations. + +«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de +Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le +chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. +Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des +miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des +prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les +interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, +puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui +se trouva vrai. + +«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du +Psalmiste:--«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.» + +«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les +plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas, +remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la +sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à +Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le +jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour +de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât +perpétuellement sur son tombeau. + +«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent +des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig +lui a consacré un autel et un service religieux.» + +J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il +n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis +la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique +l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa +n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que +les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien, +la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la +poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne +d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places +d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple; +mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres +qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre. +La _pagesa_ Catalina était _obéissante, pauvre, chaste et humble_: les +pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris +sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils +dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation. +Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de +l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses +bienheureux. + +Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville +dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de +plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est +un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque +inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui +partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le +village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on +voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou +les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi +dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce, +qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout, +elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux +pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de +conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire +d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve +sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait +les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec +un billet de confession ou une messe. + +L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs +de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant +l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en +général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de +1836 relative à l'expulsion subite des moines. + +«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune, +ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons +qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes +rigueurs, quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les +moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du moment où les biens +qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle +de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le +reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de +fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent fort bien que le +gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une +corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les +mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les +restes d'oisifs repus.» + +Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des +raisons matérielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une +province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une +population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des vÅ“ux +secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils +étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il +pût être; et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à +l'époque de nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans se +don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette +alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie +des Majorquins (je les crois très-capables de faire des bons soldats), +mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du +repos. + +Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des +brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et +réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de +quoi il s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se +répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. La nouvelle du +débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles, et le +capitaine-général reçoit la déposition du prêtre, qui, soit la honte de +se dédire, soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les +carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face +au danger: Palma fut déclarée en état de siège, et toutes les forces +militaires de l'île furent mises sur pied. + +Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied +étranger ne s'imprima, comme dans l'île de Robinson, sur le sable du +rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, +et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en +prison comme un séditieux. Mais les mesures de précautions ne furent +pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à l'époque des +exécutions de Maroto, l'état de siège durait encore. + +Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins +semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui +bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce +n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni +méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance +aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du +journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté +quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais +voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu +compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticité: + + «Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux + des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop + recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les + juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence + de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une + certitude que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que nous + ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les + destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera + pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps + une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre + notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne + point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu + la situation se dessiner plus nettement,» etc. + +La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des Majorquins, la +tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent +jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais si vous +leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent +bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il +suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se +détournent du chemin pour vous éviter. + +Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves +gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous +eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu +nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de +quelque pierre à la tête au détour d'un buisson. Malheureusement cet +acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et +nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière +d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et +juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la +désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous +prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma +fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais +qu'une _jeune personne_ de neuf ans courût les montagnes _déguisée en +homme_. Ce n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette +pruderie. + +Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur +les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous +poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que +nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, nous le fûmes +encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu, +qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne +nous vendre leur poisson, leurs Å“ufs et leurs légumes qu'à des prix +exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage. +A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un +air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de +terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait +majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour +entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir +marchandé. + +Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre +les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le +troisième demandait le triple, si bien qu'il fallait être à leur merci +et mener une vie d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris +une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner +à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre +providence, et dont, si j'étais empereur romain, je voudrais mettre le +bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie, +aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que +ce fût; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain +comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux. + +C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien +portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du +repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois +et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle +et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une +affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme +un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé +jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire +pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade. + +Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et les privations +dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fut condamné par toute +la faculté de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais +l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe, +dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait, +comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous +résigner pour lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins +pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou +_chippé_ par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait +pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les +flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai +mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais +pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je +pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir tous +les jours à notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manière +dont ils étaient apprêtés, quand nous n'y avions pas l'Å“il et la main, +lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce +dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous +vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes _maîtres Floh_, dont +Hoffmann eût fait autant de malins esprits, mais que certainement il +n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire +d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table. + +[Illustration: Valldemosa.] + +Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous +toutes les formes et sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de +saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de sa gargote, et +disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir: +du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on +fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc, +et au moins deux cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle +profusion d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives de tout +genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur +la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens: +ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par +le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie +de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des +oranges sucrées; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches +de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel +blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. Il y a +bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, +chaque graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été taxée +sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était +aussi plat et aussi sec que les poulets. + +Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, pour avoir le +plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son +corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des +oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à +cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand +morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes +hommage à la Maria-Antonia, qui l'apprêta et le dégusta avec délices. + +Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous +eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne, +nous vîmes les pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des +gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire +d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incompréhensibles. +Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de +ces volatiles inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en les +regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être que cela ne mange +pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours +dans l'air.» Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par +l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des +condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies +de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis. + +[Illustration: Escalier du château de Valldemosa.] + +A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis. +Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que +le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les +vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu aux +Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix +plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins +chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à +nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui +était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source +qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque: nos +dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne +saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut +peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne +pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés +incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre, +de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau +du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le +jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En +revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga +et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre +de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une +pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute +l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans +éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de +Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et +charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes, +dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait +l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de +disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le +faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que, +comparativement au nôtre, ce n'était rien encore; et nous avions le +plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus, +nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable fruit que +je sache. + +Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète, +contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée +fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même +dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les +plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions +des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le +premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta +cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau +qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer, +et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert +longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir +presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant +fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière +dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par +dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal +sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte, +j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un +mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans +un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs. +J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre +j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé, +quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes +flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier +de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou +à un journaliste! + +Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis, +reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans +l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation +céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons +du huitième fossé de l'enfer. + +Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables, +des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres, +et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée +que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française, +établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres +de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous +avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe +dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou +les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche. + +Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme +celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux +en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine. +Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces +nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni +par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une +finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le +pays. + +Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires +dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de +chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois +blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles +très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de +tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve, +et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de +Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe. + +Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner +l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège, +et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière +précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on +se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de +fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à +travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est +vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la +remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a +semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté: +nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était +presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie +par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque +brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette +eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le +bois qu'on posait dessus. + +Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille +extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes +les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux +mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents +francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de +la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti +à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en +chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des +Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps +que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la +muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle +noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son +caractère antique et monacal. + +Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche +personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il +n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer +sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès +pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de +pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il +nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_ +de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose +malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison +qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce +que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous +eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes +donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des +nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses +pages. + +Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des +vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment +que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a +de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et +quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite +qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une +mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai +qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés +de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si +vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la +chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être +permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu. +Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux +communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée +et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les +peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique +et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers, +sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus +antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je +l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants, +élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et +assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent +soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus +dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée +contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de +raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres. +Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais +un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me +punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je +leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste, +les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage +en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les +malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus +intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du +temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé +avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et +s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été +victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui +n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la +charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion +du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa +cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un +étranger. + +Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été +émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier +majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas +d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de +parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on +soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un +fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que +toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans +une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles +rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent +cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation +financière. + +Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et +ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en +argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, +et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne +sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux +autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les +honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement +ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des +juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment +combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés +et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres +chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger +au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs +ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts +avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en +vertu des titres à eux concédés par les chevaliers. + +Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans +sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le +plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est +inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande +tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie +diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que +pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre +nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital. +Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs +pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez +nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement +sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile +et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais +propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne +vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse, +il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé +à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes +choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux. + +Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche +(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe +intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès. +Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et +vous verrez! + +Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des mÅ“urs +paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne +connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à +mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il +n'est pas plus haïssable qu'un bÅ“uf ou un mouton, car il n'est guère +plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il +récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il +mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son +pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne, +ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un +étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à +son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins +de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins. + +Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant +environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes, +nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune +et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs +espiègles et fuyards. + +Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures +revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi +dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent +bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race +est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus +avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux, +inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment +de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les +chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence, +épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le +cÅ“ur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres +est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou +d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être +assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur +d'autres hommes ne réjouit que le cÅ“ur des orgueilleux. Je m'imagine +que tous les cÅ“urs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler, +mais élever à eux, en un clin d'Å“il, tout ce qui est au-dessous d'eux, +afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité +et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine. + +Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les cÅ“urs, et que +ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes, +en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent +pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils +ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur +tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont +dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils +retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des +premiers. + + + +IV + +Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et +quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre +aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du +poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans +mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade +empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos +vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait +jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les +aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos +pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre. +La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous +sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie +efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un +de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas +une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire +le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger +de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste. +Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les +autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie +qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves +le cÅ“ur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force +qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous +souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne +comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par +eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié. + +J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion +scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand +médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur +mon cÅ“ur. + +Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle +ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres, +peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est +trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse +qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée. + +Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui +ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres +heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques, +pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses +étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade +en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai +soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais +pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de +lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais +la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que +chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si +vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me +disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en +préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était +celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des +Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel +de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés. + +Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les +mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais +malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du +pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par +la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque +pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le +lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y +a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on +nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous +l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus +plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins +pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la +cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces +prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et +la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique, +au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez +très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup +des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais +ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes +enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres +diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites +et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce +lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de +cas, mais qui nous parut repoussante. + +Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle +n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était +fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait +coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour +cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen +qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de +bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère +cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de +notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue +et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les +pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine +blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on +n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur +les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit +un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais +à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si +petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la +Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous +le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous +eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du +lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi, +faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions +guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une +malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne +est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont +pas l'habitude. + +Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes +dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi +faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il +nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui +vaut trois sous de France. + +A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres +et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit; +car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer +aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que +mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un +poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et +pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants +étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le +nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés +et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des +montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un +rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée, +un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif +d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de +lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces +plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie +prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable +fraîcheur. + +Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. Je ne me rappelle pas +la première avec plaisir, quoiqu'elle fût magnifique d'aspects. Mais +notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre +séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue +qui détermina l'invasion de sa maladie. Notre but était un ermitage +situé au bord de la mer, à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes +le bras droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par un +chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à la côte nord de +l'île. A chaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de +la mer, vue à des profondeurs considérables, au travers de la plus belle +végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles, +couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans +falaises pâles, sans grèves désolées et sans plage limoneuse. Dans +tout ce que j'ai vu des côtes de France, même sur les hauteurs de +Port-Vendres, où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a +toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant vanté de +Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés d'énormes lézards qui +sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de +leur nombre toujours croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, à +Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de +varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la +mer. A Majorque, je la vis enfin comme je l'avais rêvée, limpide et +bleue comme le ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir +régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable, +vue d'une certaine hauteur, et encadrée de forêts d'un vert sombre. +Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait +une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière. +Néanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre +l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, n'eut pas le +caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte +quelques mois plus tard. + +Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq n'avaient +aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que +leur profession le comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous +les trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la mer s'étend +sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus +stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le +supérieur quitta sa bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége; +ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. Il +nous parla des austérités de la vie qu'il menait, et surtout du froid +intolérable qui régnait sur ce rivage; mais quand nous lui demandâmes +s'il y gelait quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre ce +que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue, +et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de +Majorque. Cependant il avait une idée de la France pour avoir vu passer +la flotte qui marcha en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus +beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il +nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger; et quand +nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de +grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple. + +Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, où nous vîmes le +doyen des ermites. Nous le prîmes pour un centenaire, et fûmes surpris +d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un +état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à +fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes. +Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le +prieur l'ayant appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour +de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait +toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure décomposée, +dont je détournai les yeux avec empressement, comme de la chose la plus +effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur fîmes +l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, et sont encore en +grande vénération parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de +rien. + +En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par un vent violent +qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si +fatigante que notre malade en fut brisé. + +La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de +Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma +vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne +sache pas qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois dans +ma vie. + +Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait tout à coup. +Nous étions au mois de février; tous les amandiers étaient en fleurs, +et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la +couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence +que l'Å“il pût trouver entre les deux saisons; car les arbres de cette +région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure +n'ont point à subir les coups de la gelée; les gazons conservent toute +leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil +pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de +neige, la bourrasque balançait, sur nos berceaux treillagés, de jolies +petites roses grimpantes, qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient +pas moins de fort bonne humeur. + +Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la porte du couvent, un +jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois +heures, nous nous mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir +la grève de ce côté-là . Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre +curiosité, quoique mes enfants, qui couraient comme des chamois, +m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la +visite à l'ermitage, première cause de notre douleur, m'eût laissé une +rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse pas à voir de la +plaine un aussi beau déploiement de mer que je l'avais vu du haut de +la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon +encaissé de Valldemosa. + +J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse la chaîne +s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée monte entre ses deux bras +élargis jusqu'à la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter +à l'horizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement +commettaient une erreur singulière: au lieu de voir que la plaine +montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de +moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, +et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment +m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec +la Chartreuse, fût plus basse de deux à trois mille pieds? Je m'étonnais +bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que +je la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, et je ne +sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois +de Paris, car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais +pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à +quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la mer battait la base +de l'île à une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes +enfants m'engageaient à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à +deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de +deux pas d'enfant, c'est-à -dire, dans la réalité, de deux pas de géant; +car on sait que les enfants marchent par la tête, sans jamais se +souvenir qu'ils ont des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit +Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du +monde sans s'en apercevoir. + +Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que nous n'atteindrions +jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils +prétendait savoir le chemin; mais, comme tout est chemin quand on a des +bottes de sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus dans la +vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que je ne pouvais pas, comme +lui et sa sÅ“ur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis +un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers +la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre, +et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à +l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le +parti de demander au premier paysan que je rencontrerais si, par hasard, +il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer. + +Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, trois pastourelles, +peut-être trois fées travesties, remuaient la crotte avec des pelles +pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première +n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la même qui +remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse +dent. La seconde vieille était, selon toutes les apparences, Carabosse, +la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux +nous firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du +côté de ma fille, dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde +hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils, +dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième, +qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du fossé, et, +jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à +marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée; mais +sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler +_Périca de Pier-Bruno_. + +Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et +ma chèvre sont les seuls êtres vivants qui aient gardé un peu de mon +cÅ“ur à Valldemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre +eût rougi de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le gazon +humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme +ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et +curieux, son obligeance désintéressée, nous la firent trouver aussi pure +qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats, +avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la +régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa +taille était fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De +dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante, +et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la +lisière de son champ, puis nous fit traverser une prairie semée et +bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; et je ne vis plus du tout la +mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne, et que la +malicieuse Périca se moquait de nous. + +Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré, et +nous vîmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de +sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous +nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un +autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de +ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. +Peu à peu je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier, +quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais bien pour des +pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau, que pour le coup +j'avais, non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle +dans le cerveau; et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles +calcaires qui se dressaient comme des géants de cent pieds de haut le +long des parois de la côte, cherchant toujours à voir le fond d'une anse +qui s'enfonçait sur ma droite dans les terres, et où les barques de +pêcheurs paraissaient grosses comme des mouches. + +Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous de moi que la +mer toute bleue. Le sentier avait été se promener je ne sais où; la +Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à +quatre pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et vis ma +fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger; et, +quand j'eus fait un peu de réflexion, je m'aperçus que la terreur et le +désespoir de ces enfants n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et +je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à moins que je +n'eusse réussi à marcher à la renverse, comme une mouche sur le plafond; +car les rochers où je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la +base de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je vis +le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus une peur +épouvantable, et je me dépêchai de remonter avec eux; mais, quand je les +eus en sûreté derrière un des gigantesques pains de sucre, il me +prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de +l'excavation. + +Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là , +et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre +sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre +dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je +commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues +se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels accords +magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de +découvrir, lorsque mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer +violemment en arrière. Force me fut de tomber de la façon la moins +poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure +et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit +de si belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, mais non pas +sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent +tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce +jour-là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages. + +Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que +ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est +absolument vrai qu'en fait d'art et d'Å“uvre humaine. Quant à moi, soit +que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait +plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus +souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, +et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des +heures où je l'étais moi-même. + +Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher. +J'aurais peut-être vu là Amphitrite en personne sous une voûte de nacre +et le front couronné d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu +que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en +ravin comme des colonnes, les; autres pendantes comme des stalactites +de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des +attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous +déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient sur l'abîme, +et du fond, de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au +ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue +d'une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait, +de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra. + +Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles +liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois, nous +arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes +point jusqu'à la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en +morceaux pour montrer à notre malade un fragment, gros comme sa tête, +de cette plante merveilleuse. Périca, chargée d'un grand fagot qu'elle +avait ramassé en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et +rapides, elle nous donnait à chaque instant par le nez, nous reconduisit +jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la Chartreuse +pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire +accepter. Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais +quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une créature humaine +douce, charmante et serviable sans arrière-pensée! Le soir nous étions +tous réjouis de ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être +sympathique. + + + +V. + +Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à +Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle +pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour +cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques +à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais +quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je +lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le +vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout +le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque là , il ne saurait +faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du +chemin, tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers, tantôt +devant une croix de pierre, délicat ouvrage du quinzième siècle, et +tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers. + +Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères +nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation +la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains. +C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le +contraire, quand même j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas +le moindre désir. A voir l'aspect formidable, la grosseur démesurée et +les altitudes furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination les +a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se +promène le soir sous leur ombrage, il est nécessaire de bien se +rappeler que ce sont là des arbres; car si on en croyait les yeux +et l'imagination, on serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces +monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons +énormes, la gueule béante et les ailes déployées; les autres se roulant +sur eux-mêmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec +fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop, +emportant sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là un reptile +sans nom qui dévore une biche pantelante; plus loin un satyre qui +danse avec un bouc, moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre +crevassé, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix +arbres distincts, et qui représente tous ces monstres divers pour se +réunir en une seule tête, horrible comme celle des fétiches indiens, et +couronnée d'une seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui +jetteront un coup d'Å“il sur les planches de M. Laurens ne doivent pas +craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés. +Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires, et +j'espère que le _Magasin pittoresque_, cet amusant et infatigable +vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en +route un beau matin pour nous en rapporter quelques échantillons de +premier choix. + +Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés d'où l'on s'attend +toujours à entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant +ou leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait +rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau[16]. Les eaux +limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupré. +Des parties plus arrangées et où la nature, quoique libre, semble +prendre, par excès de coquetterie, des airs classiques et fiers, +tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables _fouillis_ +où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de +guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne +vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une +baguette magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma poche. + +[Note 16: Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours, +n'est point connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture, +qui lui interdit depuis plusieurs années le droit d'exposer des +chef-d'Å“uvres.] + +Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son +palais jauni et délabré, n'ai-je pas songé à Decamps, le grand maître +de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique, +l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la gaieté, de la +poésie, de la vie en un mot, aux murailles même! Les beaux enfants +basanés qui jouaient dans notre cloître, en costume de moines, +l'auraient diverti au suprême degré. Il aurait eu là des singes à +discrétion, et des anges à côté des singes, des pourceaux à face +humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres; +Périca, belle comme Galatée, crottée comme un barbet, et riant au soleil +comme tout ce qui est beau sur la terre. + +Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher artiste, que j'aurais +voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait +l'inondation livide. + +Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant +de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas, non plus qu'à +moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce soir-là +archi-romantique, archi-folle et archi-sublime. + +Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies +de l'hiver, pour aller disputer le piano de Pleyel aux féroces douaniers +de Palma. La matinée avait été assez pure et les chemins praticables; +mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de +plus belle. Ici, nous nous plaignons de la pluie, et nous ne savons ce +que c'est: nos plus longues pluies ne durent pas deux heures; un nuage +succède à un autre, et entre les deux il y a toujours un peu de répit. A +Majorque, un nuage permanent enveloppe l'île, et s'y installe jusqu'à ce +qu'il soit épuisé; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre +et cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution +d'intensité. + +Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le birlocho, espérant +arriver à la Chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et +faillîmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvisé. +Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille +difficultés pour se mettre en route: son cheval était déferré, son mulet +boiteux, son essieu cassé, que sais-je! Nous commencions à connaître +assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le +forçâmes de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine du +monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas, il refusait +nos cigares; il ne jurait même pas après son mulet, ce qui était bien +mauvais signe; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, +il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui +connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, nous eûmes bientôt +rencontré le torrent, et nous y entrâmes, mais nous n'en sortîmes pas. +Le bon torrent, mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le +chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivière dont les +eaux bouillonnantes nous arrivaient de face, à grand bruit et au pas de +course. + +Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur notre pusillanimité, +vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à +pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de +pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si +bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable. +Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques, +puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne. +Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable +se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et +dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait +très-bien, et nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au +dire de mon fils, _la marée montait_, nous allions au hasard, recevant +des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier +semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes +si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre +l'âme: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge +du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en +reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre +chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en +distance, se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi +à un niveau inférieur. + +Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon +compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la +figure du birlocho, qui, debout, les jambes écartées sur son brancard, +mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos +dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris +confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa +destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent +pas dire, mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil +sur leur front. + +Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre +malheureux sort, se résigna à le partager, et devenant tout à coup +héroïque: «N'ayez pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix +paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui +trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, et se releva enfin à +demi noyé. La brouette s'enfonça de côté: «Nous y voilà !» se rejeta de +l'autre côté: «Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres, +des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un +navire qui a touché les écueils sans se briser. + +Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il fallut recommencer +cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de +gagner la montagne. Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet, +épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et +du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous +descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait +maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes ainsi pied à terre +je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension, +pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet +s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes +le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la +Chartreuse à pied. + +Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent +impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes. +D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à +grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait +souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque, +dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La +pluie tombait à flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient +à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des +ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux, +sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant +craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions +forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poète narquois, +que Jupiter eût mouché la chandelle. + +C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu, +Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets +et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune +reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur +rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient +comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs +linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous +la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante +de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée +du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne +sais quel rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau +trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à +peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en +réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air, +disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous +semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même +pas voir le sol où nous hasardions les pieds. + +Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes +hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait, +et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures +à faire cette dernière lieue. + +Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre +ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en +état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de +supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante; +il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour nous +consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en +chÅ“ur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future. +«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est +phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi, +quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme +personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis s'arrangeront comme +ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là ; pour moi, je +ne m'en mêlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!» + +Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité +nous trouvâmes sur le navire majorquin. + +Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour +toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience +d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant +de la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. Quelques +instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous +rendîmes à bord du _Méléagre_. + +En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propreté et +l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes +et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant, +du médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant la main +de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous +sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme: «Vive la +France!» Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les +sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé. + +Et la morale de cette narration, puérile peut-être, mais sincère, c'est +que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres, +avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, +mais bien avec les hommes ses semblables. + +Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est +le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du +combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend +que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est +point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler +l'abîme qui se creuse au fond de l'âme. + +J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur bon enfant +avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi, mes frères, nous +avons le cÅ“ur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce +qu'il nous reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement; +car nous sommes comme ces enfant d'un même sein qui se taquinent, se +querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter. + + + +FIN D'UN HIVER A MAJORQUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE *** + +***** This file should be named 14688-8.txt or 14688-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/6/8/14688/ + +Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un hiver à Majorque + +Author: George Sand + +Release Date: January 13, 2005 [EBook #14688] +Last Updated: September 30, 2009 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE *** + + + + +Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + George Sand + + + UN HIVER A MAJORQUE + + +NOTICE + + +Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon ami François +Rollinat, et sa raison d'être dans les réflexions qui ouvrent le +chapitre IV; je ne saurais que les répéter: «Pourquoi voyager quand on +n'y est pas forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes traversées +sur un autre point de l'Europe méridionale, je m'adresse la même réponse +qu'autrefois à mon retour de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant +de voyager que de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque +douleur à distraire ou quelque joug à secouer?» + +GEORGE SAND. + +Nohant, 25 août 1855. + + + + +LETTRE +D'UN EX-VOYAGEUR +A UN AMI SÉDENTAIRE. + + +Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, qu'emporté par le +fier et capricieux _dada_ de l'indépendance, je n'ai pas connu de plus +ardent plaisir en ce monde que celui de traverser mers et montagnes, +lacs et vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai +faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes +appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas +que tu n'en fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois: +c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni +ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacés sur les +plaines neigeuses du pôle, ni les affreuses tempêtes essuyées sur +mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des +fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes +pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures de cigare à la +doublure de ton pourpoint. + +Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de mouvement +physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors +de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et +que tu trouveras trop chèrement achetés quelques élans d'admiration et +quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise fortune. + +Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la part des +habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus +comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour être publiée à la +suite de mon récit; car le ton dont elle est conçue et l'aménité des +reproches qui m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur +l'hospitalité, le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard des +étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: mais qui +pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanité et de la +sottise à publier les compliments qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas +peut-être plus encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures +dont on est l'objet? + +Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour compléter les +détails que je te dois sur cette naïve population majorquine, qu'après +avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de +quarante, m'a-t-on dit, se réunirent pour composer à frais communs +d'imagination un terrible factum contre l'_écrivain immoral_ qui s'était +permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour +l'éducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu'à eux tous +ils eurent de l'esprit comme quatre. + +Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés contre moi; ils ont +eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur façon d'agir, de +parler et d'écrire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau +pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les +manières affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une +compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommées, c'est +parce que je ne me considère pas comme un personnage assez important +pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis +sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) qu'elles +auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se +croire comprises dans mes irrévérencieuses moqueries, et de douter de +mes sentiments pour elles. + +Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé cependant quelques +jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par +mer de Port Vendres à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à +vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver sur le +rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions +de respirer à Nîmes, mais qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur +de l'été nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise de +mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes +horizons encadrés au loin de rimes tantôt noires et chauves, tantôt +blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans +que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien +mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous +ramener lestement sous les murs de la citadelle. + +Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays +par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les +villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant +domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la +ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher pour demander +au voyageur la bourse ou la vie. + +Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de +la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui +descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle +troupes de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal +tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et +chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve, +les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en +les voyant le mal de la faim. + +Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications +élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres +chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée +grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de +petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, attestaient +qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En +bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les +traces récentes de l'attaque et de la défense. + +Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de +Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et +de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre. +Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne +par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se +promenait au soleil sur la _rambla_, longue allée plantée d'arbres et +de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et +coquettes, occupées uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de +leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant, +lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant +pas se douter de ce qui se passait de l'autre coté de leurs murailles. +Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, +la ville livrée aux vigilantes promenades des _sérénos_, on n'entendait +plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris +sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore, +qui, à intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités, +de plusieurs points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien +loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du +matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux, +et les bourgeois semblaient dormir profondément, pendant que le port +s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter. + +Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander +quels étaient ces bruits étranges et effrayants de la nuit, il vous +était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il +n'était pas prudent de s'en informer. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +I. + +Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine +d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription +taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace. + +La prétention est un peu forte, si l'on considère la position +géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à un certain point, +si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiquèrent les +premiers aux poëtes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva +son admirable drame de _Manfred_. + +On peut dire en général, et en se plaçant au point de vue de la mode, +que la Suisse n'a été découverte par le beau monde et par les artistes +que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable +Christophe Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien observé +M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme dans notre langue. + +N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques à +l'immortalité, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai +trouvé que j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les +deux Anglais de la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir +découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il +ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque +roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte, ou +tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner +envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me +sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là, je +renonçai à la gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le +granit ni sur le papier. + +Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que +j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette +découverte; car chacun, après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait +pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui; +car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et +un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, +l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne +songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du +dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux +amateurs de voyages. + +Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes souvenirs, c'est +parce que j'ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli +volume intitulé: + +_Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens_. + +Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses +palmiers, ses aloès, ses monuments arabes et ses costumes grecs. +Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique, et je +retrouvais toutes mes impressions effacées déjà, du moins à ce que +je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne +réveillât en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et +alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins +celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent, +laborieux, plein de rapidité et de conscience dans l'exécution, et +auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais +d'avoir découvert l'île de Majorque. + +Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, sur des rives où la +mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup +plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert. +Néanmoins, si la civilisation européenne était arrivée à ce point de +supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles +des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la +vapeur était organisée directement de chez nous vers ces parages, +Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y +rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des +beautés aussi suaves et des grandeurs étranges et sublimes qui +fourniraient à la peinture de nouveaux aliments. + +Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux +artistes robustes de corps et passionnés d'esprit. Un temps viendra sans +doute où les amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront +aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à Genève. + +Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux +monuments de la France, M. Laurens, livré maintenant à ses propres +forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles +il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un +grand battement de coeur en touchant ces rives où tant de déceptions +l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il +allait chercher là, il devait le trouver, et toutes ses espérances +furent réalisées; car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la +peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a +conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe, +jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa +_malpropreté grandiose_, comme dit Henri Heine à propos des femmes du +marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche en +végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, a tout autant de +largeur, de calme et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel +de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient. + +En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse +donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une +continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à +reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle +semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte des formes +altières et bizarres; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous +lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime +du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant, +le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise +capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et, jusqu'au moindre +cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de +vanité pour le plaisir des yeux. + +Avant tout, nous donnerons une description très-succincte de la +grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire +géographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand +on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et +la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un étranger ne +doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde, +sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour +s'être permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui +plaisait, a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui +l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur, +résolu à compléter son album ailleurs que dans les prisons d'État de +Majorque, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des +sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les +pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, je ne +serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails +qui nous ont été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes +incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement +entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent et se +dénigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se résoudre à +redresser quelques inexactitudes, sauf à en commettre beaucoup d'autres. +Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne +pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence par déclarer qu'il +est incontestablement supérieur à tous ceux qui le précèdent. + +[Note 1: «La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage +fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus. +C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon +dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine +à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, +contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint +à l'instant une prison pour moi. + +«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour +démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir +à la protection du consul français de Soller, et, quel que fût son +empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles +heures, gardé par le señor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, véritable +dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à +la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement +militaire; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le +talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur, +excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son +dévouement trop aveugle au salut de l'État. Il était bien naturel que ce +pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare +en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier +ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon coeur d'avoir été +pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution» (_Souvenirs d'un +voyage d'art à l'île de Majorque_, par J.-B. Laurens.)] + + + +II. + +Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains, +que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir +été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement +aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais +appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs de nos géographes de +l'établir, mais Palma. + +Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare, +vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin, +et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat +et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues +sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus voisin de la côte africaine, +et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234 +milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et +la moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000 +individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en +contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque. + +[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y +un paso de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las +islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)] + +La température varie assez notablement suivant les diverses expositions. +L'été est brûlant dans toute la plaine; mais la chaîne de montagnes qui +s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son +identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les +points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent +à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de +l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le +terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se trouva une seule +fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres +jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11.--Or, +cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver +ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une des plus +froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et +lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 +ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et +à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures, +c'est-à-dire après que le soleil était couché pour nous derrière les +pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait +subitement à 9 et même à 8 degrés. + +Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines +années, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité +dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est +sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers +l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord +la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes +septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface +inclinée du nord-ouest au sud-est, et la navigation, à peu près +impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte, +_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est +facile et sûre au midi. + + * * * * * + +Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon droit nommée par +les anciens l'île dorée; est extrêmement fertile, et ses produits sont +d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les +habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour +faire la pâtisserie blanche et légère, appelée _pan de Mallorca_. Les +Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à +plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le +plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si +cette spéculation leur est fort avantageuse. + +Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée, +l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination +et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où +l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée, est à l'état +d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et +si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de +l'homme, bras fort maigres et fort débiles, comparativement aux +nôtres, suffisent à tout, mais avec une lenteur inouïe. Il faut une +demi-journée, pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez +nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes +pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait +gaiement sur ses épaules. + +Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence bien cultivé +à Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misère; mais +au milieu de tous les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel, +leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos +paysans. + +Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces +peuples méridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur +apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent +l'absence d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale sérénité de +la vie champêtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-même, +mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque. + +Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne +sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière +est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit; +son travail est une opération des muscles qu'aucun effort de son +intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression +de cette morne mélancolie qui l'accable à son insu, et dont la poésie +nous frappe sans se révéler à lui. N'était la vanité qui l'éveille de +temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de +fête seraient consacrés au sommeil. + +Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis tracé. J'oublie que, +dans la rigueur de l'usage, l'article géographique doit mentionner avant +tout l'économie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier +ressort, après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme. + +Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, j'ai +trouvé à l'article Baléares cette courte indication que je confirme ici, +sauf à revenir plus tard sur les considérations qui en atténuent la +vérité: «Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes +les îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux qui +sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux, +hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est +presque inconnu chez eux.» En vérité, je reviendrai sur ce texte. + +Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a été +prononcé dernièrement à la chambre quelques paroles (au moins +imprudentes) sur l'occupation réalisable de Majorque par les Français, +et je présume que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de +nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des denrées +qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des +Majorquins. + + * * * * * + +Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et +qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits. +Le principal commerce extérieur consiste en amandes, en oranges et en +cochons. O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes, +ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler votre souvenir à celui +de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier +que de vos fleurs embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui +vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit. + +Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus +beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus naïve +admiration, le portrait d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et +demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres. En ce +temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas à Majorque de cette +splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux était +entravé par la rapacité des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le +gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise des +approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire, ces +spéculateurs s'opposaient à toute exportation de bétail, et se +réservaient la faculté d'une importation illimitée. + +Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du +soin de leurs troupeaux. La viande se vendant à vil prix et le commerce +extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à +abandonner complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut +rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les +Arabes la possédaient, et où la seule montagne d'Arta comptait plus +de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait +rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque. + +Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses +richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et +particulièrement celles de Torella et de Galatzo, possédaient de +son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait +quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois +magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, lors de +l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de +chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces +bois furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements qui leur +furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois, au lieu +de les augmenter. Aujourd'hui la végétation est encore si abondante +et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; mais +aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme dans toute l'Espagne, +l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le +voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un +régime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est +fait, il se tait encore par habitude. + +Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le bétail ne s'est +point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera pas, tant que le droit +d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu +de boeufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La +viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal +nourries et mal soignées; les chèvres, qui sont de race africaine, ne +donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres. + +L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les +Majorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue +qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin +de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux. +J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se +croient pas dignes de le manger: c'est absolument le même que nous +cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent +blé blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgré +la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une +supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes +et à nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort +barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; mais le +cultivateur français a une persévérance et une énergie que le Majorquin +mépriserait comme une agitation désordonnée. + +La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance à +Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intérieur de l'île, ce +commerce est loin d'avoir l'extension et l'activité nécessaires. Cinq +cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire +transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du centre à la +côte, il faut dépenser presque autant que la valeur première. Cette +considération fait négliger la culture de l'oranger dans l'intérieur du +pays; Ce n'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des +criques, où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres +croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient partout, et dans notre +montagne de Valdemosa, une des plus froides régions de l'île, nous +avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que +celles de Soller. A la Granja, dans une autre région montagneuse, nous +avons cueilli des limons gros comme la tête. Il me semble qu'à elle +seule l'île de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute +la France, au même prix que les détestables oranges que nous tirons +d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, tant vanté à Majorque, est +donc, comme le reste, entravé par une négligence superbe. + +On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont +certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les +Majorquins, grâce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement. +Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse +qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter +abondamment qu'en Espagne, où le goût de cette huile infecte règne +également. Mais l'Espagne elle-même est très-riche en oliviers, et si +Majorque lui fournit de l'huile, ce doit être à fort bas prix. + +Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous +l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. Si notre fabrication +était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la +navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction, +nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la +payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur +de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de +paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques +tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres +d'huile d'oeillet et de colza pour nous l'offrir au _prix coûtant_; mais +il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur +du climat, si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la +procurer meilleure à bon marché. + +Que nos _assentistes_ français ne s'effraient pourtant pas trop: nous +promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général, de +nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils +ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément +l'amélioration qui vient de l'étranger, et surtout de la France, que je +ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent +pas en général) ils se résoudraient à changer quelque chose au procédé +qu'ils tiennent de leurs pères[3]. + +[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île +de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs, +tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition +de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par +jour, et les murailles en sont imbibées. En pleine campagne, si vous +êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur +d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que +derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une +habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette +odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un +Majorquin sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci +n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.] + + + +III. + +Ne sachant ni engraisser les boeufs, ni utiliser la laine, ni traire les +vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu'il méprise +l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser +en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie; +ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant chez lui +et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne +s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses +armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que +de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas +nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans +toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un +gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le +Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet +et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son +patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout sauver. +L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère +du salut, a commencé. + +Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge +du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'âge de +l'éléphant. + +Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue +du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille +apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus +de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le +plus bel exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des +goûts et des moeurs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à +Majorque des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque +là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées; +les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et +conservés, et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et +déraisonnable, a été établie de l'île au continent. + +C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si +j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et +périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de +l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer. + +On a acheté en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de +taille à lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages; +mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine +deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à +Barcelone. + +Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs +(je ne parle point des passagers) sont traités à bord, et avec quel +amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable +homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris +tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager +se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son +de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez +bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire, son mari +est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans +le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France, +ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie +pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons +aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée +d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie qu'il faut +combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute +sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients, le capitaine +en personne, armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière +lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous +la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant +toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon +paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette +émotion violente l'influence funeste du roulis. + +Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au mois de mars, il +faisait une chaleur étouffante; cependant il ne nous fut point possible +de mettre le pied sur le pont. Quand même nous eussions bravé le danger +d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le +capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par +notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières +heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient +un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie à une noire +mélancolie. Alors on leur administra le fouet, et régulièrement, à +chaque quart d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs +si épouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés, +de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements +que l'émulation inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que +le troupeau dévorait l'équipage. + +Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement à nous +séparer d'une société aussi étrange, et j'avoue que celle des insulaires +commençait à me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut +permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous +eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût +soucié, tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du +roulis. + +Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était +dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de +sommeil n'avaient pas contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine +n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire +coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon +le préjugé espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme +pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade, il +désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le renvoyâmes à ses cochons; +et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur _le +Phénicien_, un magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous +comparions le dévouement du Français à l'hospitalité de l'Espagnol. +Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disputé un lit à un mourant; le +capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couché, +avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand +je voulus solder notre passade, le Français me fit observer que je lui +donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double. + +D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de +ce _globe terraqué_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le +mal moral n'est, dans l'humanité, que le résultat du mal matériel. La +souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous +les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par conséquent il +croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi +et de charité.--Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent +il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous +voyons que là où il a pu être grand, il a montré que la grandeur était +en lui; mais il est homme, et, dans la vie privée, là où l'homme doit +succomber, il succombe. + +J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels +qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on +me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des +pourceaux. La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop +bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver +personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux; +car je croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas +à pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de réflexions +viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres +sentiers de Majorque. + + + +IV. + +Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, _que +diable alliez-vous faire sur cette maudite galère?_--Je voudrais bien +entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant +je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque, +_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivité_ fortuite sans +laquelle l'_objectivité_ majorquine ne se fût point révélée sous de +certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au +lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme +une chose toute passive, comme une lunette d'approche à travers laquelle +il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit +volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je +le supplie en outre d'être bien persuadé que je n'ai pas la prétention +de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu +philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à +cet égard, on me rendra la justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la +moindre préoccupation de moi-même. + +Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette +galère, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de +voyager.--Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque +vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends +d'ici me répondre ce que je répondrais à votre place: Je voyage pour +voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais, +enfin, qui vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux +parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?--Le besoin de +voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là, +pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y +cédons tous, même après avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-même +monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se +contenter de rien? + +Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire +à votre place. C'est que nous ne sommes réellement bien nulle part en ce +temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot +vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus +souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel: +ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus amèrement que +ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son +train, poursuivant son oeuvre dans nos pauvres coeurs, et nous soufflant +toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idéal. + +L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le +défendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son côté où il +lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le +plus grand nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un +peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt nous fuyons, car +il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est +celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à +secouer? Aucun. + +Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse +est incapable, je le soutiens, de rester longtemps à la même place sans +souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il +faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), il s'imagine +ajouter quelque chose à son bonheur en voyageant; les amants, les +nouveaux époux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs +et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dépérir +est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en va chercher bien vite +au loin quelque nid pour aimer ou quelque gîte pour mourir. + +À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement des populations, et +que je me représente dans l'avenir les hommes attachés au pays, à la +terre, à la maison comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence +et la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, il me +semble que les chemins de fer ne sont pas destinés à promener d'un point +du globe à l'autre des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une +activité maladive. + +Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, par conséquent plus +calme et plus éclairée, ayant deux vies: l'une, sédentaire, pour le +bonheur domestique, les devoirs de la cité, les méditations studieuses, +le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange loyal +qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour +les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la +propagation des idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des +voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange sympathique +avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir là où il n'y +aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre +nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystère, de l'isolement, et +par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables porte à nos +impressions personnelles, soit douces, soit pénibles. + +Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que +j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. Comme le temps manque +pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je +m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque +retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni billets à écrire, ni +journaux à parcourir, ni visites à recevoir; où je pourrais ne jamais +quitter ma robe de chambre, où les jours auraient douze heures, où je +pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me détacher +du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer +un ou deux ans à étudier un peu l'histoire et à apprendre ma langue par +principes avec mes enfants. + +Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste de planter là un +beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'à +ses amis, pour aller dans quelque île enchantée vivre sans soucis, sans +tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux? + +On peut dire sérieusement que le journalisme, cette première et cette +dernière des choses, comme eût dit Ésope, a créé aux hommes une vie +toute nouvelle, pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette +voix de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil nous raconter +comment l'humanité a vécu la veille, proclamant tantôt de grandes +vérités, tantôt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun +des pas de l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie +collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgré toutes les +taches et les misères qui s'y trouvent? + +Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble de nos pensées +et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir +dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des +mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule +question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente +qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases +minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres +artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans +les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques +années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous +trouverons portés? + +Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir +de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique +pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès +accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand +nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez +quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que +nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous +nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour +les morts. + +Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je +prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le +faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus +possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que +cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte. + + + +V + +Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur +comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris +quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un +grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver, +de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui +de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs +monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté. + +[Illustration: Son Vent.] + +Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous +vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le +pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait +grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des +grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne +pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à-terre pour les +voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque +par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ +à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée +emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_. + +A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus +marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas +coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour +nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt +dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien +heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et +rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, +du poivre et de l'ail à discrétion. + +En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions +pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais oeil, +comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés +en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en +Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la +vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le +mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre +vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous +comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent +d'hospitalité. + +Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile, +qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à +cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du +continent. + +[Illustration] + +Palma. + +Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait +tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien +d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère +patrie. + +A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les +douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un +impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants; +à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on +ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté +peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé +depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le +besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part, +difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais +on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles. + +[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait +de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de +l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le +laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire +passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au +moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane, +cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter +les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne +se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions +le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu +de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une +autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.] + +Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour +se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et +tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas +regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on +vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais +gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une +indiscrétion grossière. + +Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je +crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de +***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus +pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était +offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me +fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me +hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi. + +J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part +de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde, +étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à +l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur coeur, aucune (il +est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et +le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût +pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et +de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de +l'accepter. + +Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les +reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était +impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût +habitable. + +Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans +portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se +sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien +nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire, +en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les +fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur +est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût +de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma. + +Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes +et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin, +si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu +d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux. +Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas. +La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à-dire extravagant et +forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous +avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de +plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous? +Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc +que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas! +Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre +guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela? +louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais +il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de +tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles +d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de +tout dans ce pays là.--Mais pour faire venir de France, il faut attendre +six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la +sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en +aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup +de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine. + +Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne +intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de +campagne à louer. + +C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré, +selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par +mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme +toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle +ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur +lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de +paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à +la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque +toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on +appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux +qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor +Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec +soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de +son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien +distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes +aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que +terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et +la mer étincelante à l'horizon. + +Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez +bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous +conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait +neuve pour nous. + +Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande +partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que +je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement +différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je +vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée +grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la +beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais +sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner +ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune +comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les +plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère +à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection +de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz +et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres +sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant +ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des +apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots. + + + +VI. + +L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que +présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs +à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée +_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des +sites fort divers. + +Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles, +était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces +monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties +de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent +continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne +l'aspect d'un verger admirablement soigné. + +À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le +pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied +de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent +qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en +désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits +ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à +demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers, +l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient +pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet, +d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours +quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les +encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable +pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit +du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que +cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait +les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement. + +A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en +plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine. +Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de +la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une +forêt. + +Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient +des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement +lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars, +d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire) +accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son +insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement +composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage +une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait +un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de +splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus +pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues +entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné +de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et +coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte +haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent +en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris +d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces +paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs +propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et +d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume +que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur +magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette +habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou +se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette. + +Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en +donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares +confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture +en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial +faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le +conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales. + +La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une +partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu, +grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque +ne lui pardonneront jamais. + +La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les +parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus +subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une +suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle +ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi +qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se +demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays +où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique +qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui +occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès +qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute +leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui +veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques +bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger +le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme +Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison. + +Au premier abord, ces moeurs semblent patriarcales, et on est tenté +d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître +à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la +manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés +par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe +à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en +comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains +en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par +l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du +maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses +semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au +travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité +humaine. + +Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs +dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires +majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et +à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres +en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré +que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce +moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en +telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration, +qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées +soulagées de part et d'autre. + +Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait, +et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un +vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se +sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine +aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné +plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que +le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous, +il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour +arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité, +nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le +temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont +réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une +civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons +fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages +révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur +nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la +terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes +gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites +peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la +Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la +vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la +douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos +rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à +peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que +leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui +se les disputent, accourront à notre communion. + +En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la +loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les +peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la +diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et +le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le +Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le +vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à +Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice, +et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence, +qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique. + +[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.] + + + +VII. + +Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies +commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les +citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les +premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse +jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température +délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au +monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est +pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré +le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui +montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là, +non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif +qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à +recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte. + +Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies, +ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue +matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques +dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les +froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le +quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et +se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs +et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de +Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien +vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de +Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de +Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de +la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font +entendre sur les glaciers. + +A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les +ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent +parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et +plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans +les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas +un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure. +De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible +que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me +revenait en mémoire. + + J'écoute. + Tout fuit. + On doute, + La nuit, + Tout passe; + L'espace + Efface + Le bruit. + +Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et +j'entendais aussi la mère, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli +air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix +moins poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque. + +Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un mode que je ne +saurais point définir. Alors le _pagès_ père de famille, s'éveilla à la +voix de ses porcs chéris comme la mère s'était éveillée aux pleurs de +son nourrisson. Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander +les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. Les cochons +l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pagès, pour se +rendormir apparemment se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre, +qui, à mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait ou se +ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore +les cochons laissaient échapper un cri sauvage; le pages élevait alors +la voix sans interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé par +un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononcé d'une certaine façon, se +taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, il écoutait sans doute, les yeux +ouverts, livré à l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent +cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystérieux +travail sur elle-même avant de se manifester. + +Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge commença. Un +matin, après que le vent nous eut bercés toute la nuit de ses longs +gémissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à +notre réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer une route +parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le +surlendemain, il roulait les roches qui gênaient sa course. Toutes les +fleurs des arbres étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos +chambres mal closes. + +On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins +contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur +fanfaronnade est si grande à cet égard, qu'ils nient absolument ces +inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à +la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous +soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. Si nous avions mieux +observé la position des pics de montagne et la direction habituelle des +vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances inévitables +qui nous attendaient. + +Mais une autre déception nous était réservée: c'est celle que j'ai +indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé à raconter mon voyage par la +fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort délicate, +étant sujet à une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les +atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois), +c'est le nom de la villa que le señor Gomez nous avait louée, devint +inhabitable. Les murs en étaient si minces, que la chaux dont nos +chambres étaient crépies se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon +compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas très-froid +en réalité: mais pour nous, qui sommes habitués à nous chauffer en +hiver, cette maison sans cheminée était sur nos épaules comme un manteau +de glace, et je me sentais paralysé. + +Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante des braseros, et +notre malade commença à souffrir et à tousser. + +De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et d'épouvanté pour la +population. Nous fûmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce +qui équivaut à la peste dans les préjugés contagionistes de la médecine +espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique rétribution de 45 +francs, daigna venir nous faire une visite, déclara pourtant que ce +n'était rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnommé _Malvavisco_, à +cause de sa prescription unique. + +Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; mais la pharmacie de +Palma était dans un tel dénûment que nous ne pûmes nous procurer que des +drogues détestables. D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par +des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne pouvaient combattre +efficacement. + + * * * * * + +Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses sur la durée +de ces pluies et de ces souffrances qui étaient liées les unes aux +autres, nous reçûmes une lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait, +dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle +_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et +menaçait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il +nous priait de déguerpir de son palais dans le plus bref délai possible. + +Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus +rester là sans crainte d'être noyés dans nos chambres; mais notre malade +n'était pas en état d'être transporté sans danger, surtout avec les +moyens de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. Et +puis la difficulté était de savoir où nous irions; car le bruit de notre +phtisie s'était répandu instantanément, et nous ne devions plus espérer +de trouver un gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit. +Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient +l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du préjugé, et que d'ailleurs +nous attirerions sur elles, en les approchant, la réprobation qui pesait +sur nous. Sans l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles +pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés de camper +dans quelque caverne comme des Bohémiens véritables. + +Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile pour l'hiver. Il +y avait à la chartreuse de Valldemosa un Espagnol réfugié qui s'était +caché là pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la +chartreuse, nous avions été frappés de la distinction de ses manières, +de la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et +pourtant confortable de leur cellule. La poésie de cette chartreuse +m'avait tourné la tête. Il se trouva que le couple mystérieux voulut +quitter précipitamment le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous céder +son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en faire l'acquisition. +Pour la modique somme de mille francs, nous eûmes donc un ménage +complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour +cent écus, tant les objets de première nécessité sont rares, coûteux, et +difficiles à rassembler à Majorque. + +Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, quoique j'y aie peu +quitté cette fois la cheminée que le consul avait le bonheur de posséder +(le déluge continuant toujours), je ferai ici une lacune à mon récit +pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint +l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'année suivante, +sera le cicérone que je présenterai maintenant au lecteur, comme plus +compétent que moi sur l'archéologie. + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I. + +Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre cents ans par les +Maures, elle a gardé peu de traces réelles de leur séjour. Il ne reste +d'eux à Palma qu'une petite salle de bains. + +Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques débris +seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la +naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à +l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de +vraisemblance.[6] + +[Note 6: «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique +en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de +l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en +cet endroit. On trouve ce même conte dans l'_Histoire de Majorque_, par +Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)] + +Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres constructions, +et il était nécessaire que M. Laurens redressât toutes les erreurs +archéologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme +moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques vestiges de +l'architecture arabe. + +«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date +parût fort ancienne. Les plus intéressantes par leur architecture et +leur antiquité appartenaient toutes au commencement du seizième siècle; +mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y montre pas sous +la même forme qu'en France. + +«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un +grenier très bas.[7] L'entrée, dans la rue, consiste en une porte à +plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre +de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie. +Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de +hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement effilées, qui +leur donnent une apparence entièrement arabe. + +[Note 7: Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des +étendoirs, appelés dans le pays _porchos_.] + +«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt +maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes +les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces +fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais +mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste +comme échantillon. + +«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de +six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres +dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela +m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de +ces fenêtres est aussi joli qu'original. + +«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt +une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui +forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avancé, +soutenu par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage de la +pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumière par les +longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la +masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel. + +«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé dans une cour, au +centre de la maison, et séparé de l'entrée sur la rue par un vestibule +où l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages +sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges. + +«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, les Majorquins +ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations +particulières. Tout en suivant la même distribution, ils ont apporté +dans les vestibules et dans les escaliers les changements de goût que +l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne +toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une +apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie. + +«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du +goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, même +lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage. +Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faïence peinte de +fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.» + +Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent +bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos +théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité. + +Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes +comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un +puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni +le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais +l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux, +peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y +tient évidemment la place de l'impluvium. + +Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de +jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs +majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère +de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez +le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant +peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française. + +Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles +majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort +embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait +Jacquemont en parlant des moeurs indiennes, d'achever ma lettre en +latin. + +Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M. +Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais +fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à +Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie. +Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine +espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est +des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à +l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les +individus, que la disposition et l'ameublement des habitations. + +[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.] + +A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits +industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il +suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se +faire en un clin d'oeil une idée de son caractère, pour se dire si elle +a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit +méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation. + +J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne +m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi +qu'il arrive à bien d'autres. + +J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien +rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand coeur, tout à +fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles, +n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette +demeure est une tête vide et un coeur froid. + +Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre +murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de +bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne +fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau. + +Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre +rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se +représenter la damnation éternelle, mon enfer serait certainement de +vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le +plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien +traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où pas un animal ne pénètre, +sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh! +périssent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la +condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat. + +Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de +la propreté, mais dans une excessive paresse, ou une économie +sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité, la _ménagère_ +sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette +propreté, dont je ne puis pas me passer non plus. + +Mais que dire et que penser des moeurs et des idées d'une famille dont +le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prétexte de la +propreté? + +S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le disais tout à l'heure, +dans les inductions particulières, il est difficile de se tromper dans +les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son +costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans +son langage. + +Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entré +dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si +exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez +leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir +le coeur serré de déplaisir et d'ennui, rien qu'à voir les murailles +nues, les dalles tachées et poudreuses, les meubles rares et malpropres. +Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais un +livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes +ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est +l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces +d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé. + +Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose +de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au +Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen. + +Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent sans +rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte +individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque +sorte à notre vie humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de +maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent l'idée d'un nid +pour la famille, celles-là semblent des gîtes où les groupes d'une +population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit. +Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en était +généralement ainsi dans toute la Péninsule. + +Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'_atrium_ des palais +des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de +Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de bien-être. +Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans +l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé +uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme +d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues, +blanchies à la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits +de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut qu'on n'y +distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers, +bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents +ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton +à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très +haut et recouvertes de pagnes épaisses; de larges portes de bois de +chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique +portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé, +mais terni et rongé par le temps: tels sont les palais majorquins à +l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on +mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces +panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté. + +On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond +silence, la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de +l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent +avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les +parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison +sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant +qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de +sonnette du visiteur. + +Cette vie ne manque certainement pas de _caractère_, comme nous dirions +dans l'acception illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais, +si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y +deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction +d'esprit. + + + +II. + +Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja +(bourse) et le Palacio-Real. + +La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant, +leur premier roi chrétien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en +effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en +1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont elle est +entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur +d'ambre. + +Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand +effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable, +comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens comme le +plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de +dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres. + +Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du +portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au +milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce +vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur +trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du choeur on remarque +un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur +montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dévot, +aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux. + +[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces +méridionales.] + +Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à +celle de Barcelone, de même que leur Lonja est infiniment, selon eux, +plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point; +quant au premier, il est insoutenable. + +Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée +qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tête +de Maure en bois peint, coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de +l'orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une +longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang +impur du vaincu. + +On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés. +Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que +les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt +prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle +où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour +attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec +les nobles dévots du monde entier à cette époque. + +La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions +élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité +parfaite ni une simplicité pleine de goût. + +Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du +quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le +_Magasin Pittoresque_ l'a popularisée par un dessin fort intéressant, +publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste +salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité +élégante. + +Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs +qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée +du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes +publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins, +revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans +cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans +la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins +renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja, +quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes +souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel +des monnaies, sur le Grand-Canal. + +Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point +à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à +fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens +se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres +géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce +monument. + +Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on +remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation +d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en +France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons +et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de +sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après +avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent +les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs +constructions postérieures? + +[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de +décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la +chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment: + +«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de +très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans +leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres +précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte +de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes +armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur +disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi +seulement de quoi vivre.» + +L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de +la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, +occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les +approprier. + +C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le +cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, +Lauro, lui dit: + +«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on +m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un +repas et coucherez cette nuit.» + +«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»] + +Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort +pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus +sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien +de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé +de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes +sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange +gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer. + +Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine +général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M. +Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence: + +«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps +de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine +rencontre-t-on un siège. + +La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en +velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de +trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en +bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi +surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont +suspendus les portraits du roi et de la reine. + +C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette +ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les +officiers de la garnison, et les étrangers de considération.» + +Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous +avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette +salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre +compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup +sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé, +fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions +n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très +féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était +l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le +vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les +modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur, +pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins +un homme fort estimé et un prince fort affable. + +Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento, +ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui +des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement +de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses; +mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à +rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues +cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en +gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs +mains. + +Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la +collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces +illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un +_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant +les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série +très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par +l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais +consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne, +à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence. + +[Illustration] + +Le fort de Belver. + +«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé, +dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit +sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres, +s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque, +que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que +pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant +de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur +existence... + +«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école +espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la +maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées +étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent +accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.» + +Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de +Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des +personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus +importants par la richesse. + +Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter, +mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais +absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de +l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des +trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la +fable au milieu des perles. + +Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à +Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué +obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare +chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans +prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes +choses à Majorque que j'y ai été désappointé. + +[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux +d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.] + +[Illustration: Le château de Vademorosa.] + +Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que, +lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée +pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés, +et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins +habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau +surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant. +Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que +d'écrire sous une autre impression que la mienne propre. + +Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé +publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera +un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette +relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de +lui donner. + +Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de +coeur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur +Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir +considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère, +ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe +jamais entre leurs mains. + +Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses +intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte +de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du +chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un +vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en +fut, régi silencieusement par un prêtre. + +«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte +de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI. + +«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la +France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite +de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand +complet. + +«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort +curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les +miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art. + +«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec +leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris +ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et +languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a +appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En +le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_, +d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le +_fac-similé_ qu'on verra ci-après... + + «On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique + du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'oeuvre de + calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste + a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric + Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende + en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa + ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati + di oro di marco._ + + «Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera + incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de + 1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits + de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.» + +En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une +scène affreuse se retrace à ma pensée. + +Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain +déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux +et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait +combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un +des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un +encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur +la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords! + +Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant +par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et +revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau +bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le +chapelain devint plus pâle que le parchemin. + +On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance! +Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits +souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus +noire que le Pont-Euxin. + +Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les +valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un +incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer +la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents. + +Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut +en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le +calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le +dommage. + +Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur +s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la +catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins +tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura +pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque. + +Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir +aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le +cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous +tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés +auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera +donc encore ici à mon ignorance. + + «Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de + médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du + moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre + affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée. + + «Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art + en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia, + ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup + de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs + pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de + l'Europe.» + +Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne +résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur +la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une +forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État +de l'Espagne. + +«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées +à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de +conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire +au moyen âge.» + +Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de +prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns +encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un +chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des +soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche. + +C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette +époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus +illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables. + +Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des +écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet +_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas, +_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire +scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements +tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen +âge. + +Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente +description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres +sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter. + +Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite +du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration +scientifique et politique. + +Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre +en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus +qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la +science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes. + + + +III. + +Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à +Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut +la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand. +L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en +prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de +Galatzo pour le tuer. + +Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier +lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait +souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent +qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de +débarquement. + +Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick +affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du +méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança +ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le +déguiser. + +M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra +en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui +lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils +voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago +répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu. + +En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don +Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres, +refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son +bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite, +M. Arago ne pouvait tenir. + +Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage, +le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais +répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il +n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer +prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une +chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et, +s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de +la forteresse se fermèrent sur lui. + +M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui +fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa +donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure +du méridien. + +Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo, +le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix +débarquer en France ou en Espagne. + +Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le +gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils +voulaient l'empoisonner. + +En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa +d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet, +et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation. + + * * * * * + +Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère +qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant +le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé +du style élégant et de la disposition originale de ses moindres +constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de +l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie +africaine. + +M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un +simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus +pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart +sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme +massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée. + +Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige +d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et +de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la +plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de +Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure +en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du +soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un +lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la +nuit. + +M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma. + +«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les +objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour +contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des +lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la +ville. + +«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante +haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont +l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà, des +groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, +des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin +apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes; +enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des +nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et +lumineux du ciel.» + +Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens +ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de +Saint-Dominique. + +Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se +trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse +fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette +hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de +niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de +Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et +la tour de l'Ange du Palacio-Real. + +[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de +Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore +il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur: +«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle +marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant +l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière +que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et +demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit +et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est +l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année, +les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et +du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour +les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais +elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On +ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma; +on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou +d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en +douze heures, à commencer au lever du soleil. + +«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure, +dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que +des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse +horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils +s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le +penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du +prodige. + +«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à +l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des +pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux +îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)] + +Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris, +où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et +là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus +prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque +mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été +un chef-d'oeuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque, +quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des +squelettes, attestent du moins la magnificence. + +C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une +source de regrets bien légitimes pour les artistes, que la destruction +de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix +ans, peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme de +cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette. + +Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait M. Marliani dans son +_Histoire politique de l'Espagne moderne_, déplorer le côté faible et +violent à la fois des mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue +qu'au milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était pas la +tristesse que les ruines inspirent ordinairement. La foudre était tombée +là, et la foudre est un instrument aveugle, une force brutale comme la +colère de l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les éléments +et préside à leurs apparents désordres sait bien que les principes d'une +vie nouvelle sont cachés dans la cendre des débris. Il y eut dans +l'atmosphère politique de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent, +quelque chose d'analogue à ce besoin de renouvellement qu'éprouve la +nature dans ses convulsions fécondes. + +Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques mécontents avides +de vengeances ou de dépouilles aient consommé cet acte de violence à la +face de la population consternée. Il faut beaucoup de mécontents pour +réduire ainsi en poussière une énorme masse de bâtiments, et il faut +qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle +voie ainsi accomplir un décret contre lequel elle protesterait dans son +coeur. + +Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée du sommet de ces +dômes fit tomber de l'âme du peuple en sentiment de crainte et de +respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base; et +que chacun, sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystérieuse +et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un mélange de courage et +d'effroi, de fureur et de remords. Le monachisme protégeait bien des +abus et caressait bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en +Espagne, et sans doute plus d'un démolisseur se repentit et se confessa +le lendemain au religieux qu'il venait de chasser de son asile. Mais il +y a dans le coeur de l'homme le plus ignorant et le plus aveugle quelque +chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère +une mission souveraine. + +Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses sueurs ces +insolents palais du clergé régulier, à la porte desquels il venait +recevoir depuis des siècles l'obole de la mendicité fainéante et le pain +de l'esclavage intellectuel. Il avait participé à ses crimes, il avait +trempé dans ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition. +Il avait été complice et délateur dans les persécutions atroces dirigées +contre des races entières qu'on voulait extirper de son sein. Et quand +il eut consommé la ruine de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il +eut banni ces Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur, +il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. Il eut la +persévérance et la piété de ne pas s'en prendre à ce clergé, son +ouvrage, son corrupteur et son fléau. Il souffrit longtemps, courbé +sous ce joug façonné de ses propres mains. Et puis, un jour, des voix +étranges, audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience +des paroles d'affranchissement et de délivrance. Il comprit l'erreur +de ses ancêtres, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misère, +et malgré l'idolâtrie qu'il conservait encore pour les images et les +reliques, il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à son +droit qu'à son culte. + +Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta tout d'un coup le +dévot prosterné, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre +les objets de l'adoration de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni +le mécontentement des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le +mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre timidité. + +Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense ce jour-là. Il +accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même les moyens de revenir sur +sa détermination, comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise +ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les reprendre. + +Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la peine d'être prononcé +à propos de tels événements), si ce que j'ai appris de son existence +politique m'a été fidèlement rapporté, ce serait plutôt un homme de +principes qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus bel éloge +qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'État aurait trop +présumé de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains +jours, et trop douté en de certains autres, de ce qu'il mirait, pris +parfois des mesures intempestives ou incomplètes, et semé son idée sur +des champs stériles où la semence devait être étouffée ou dévorée, +c'est peut-être une raison suffisante pour qu'on lui dénie l'habileté +d'exécution et la persistance de caractère nécessaires au succès +immédiat de ses entreprises; mais ce n'en est pas une pour que +l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait +ordinairement, ne le signale un jour comme un des esprits les plus +généreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne[13]. + +[Note 13: Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a +inspiré M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête +de la critique de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui +refuser, ce dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont +rarement trouvées dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est +une foi vive dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à +la cause de la liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un +élan sincère vers les idées progressives et même révolutionnaires pour +opérer les réformes que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande +tolérance, une grande générosité envers ses ennemis; c'est enfin un +désintéressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute +occasion sacrifier ses intérêts à ceux de sa patrie, et qu'il a porté +assez loin pour être sorti de ses différents ministères sans un ruban à +sa boutonnière... Il est le premier ministre qui ait pris au sérieux la +régénération de son pays. Son passage aux affaires a marqué un progrès +réel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut +pas la force d'abolir la censure, mais il eut la générosité de délivrer +la presse de toute entrave en faveur de ses ennemis contre lui-même. Il +soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique; +et quand une opposition violente s'éleva contre lui du sein des cortès, +soulevée par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'âme pour +respecter la liberté du député dans le fonctionnaire public. Il déclara +à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que de signer la +destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits et qui +était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donné par +M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce genre +aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples de +cette vertueuse tolérance.» (_Histoire politique de l'Espagne moderne, +par M. Marliani.)] + +Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de +Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom, et qu'il n'était +peut-être pas sans inconvénient pour nous de le prononcer avec éloge et +sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques +du moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni goût ni +intelligence, il y avait un jugement synthétique que je pouvais porter +sur les hommes et même sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il +n'est pas si nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître +directement une nation, d'en avoir étudié à fond les moeurs; et la vie +matérielle, pour se faire une idée droite, et concevoir un sentiment +vrai de son histoire, de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me +semble qu'il y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande +ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, et à laquelle +se rattachent tous les fils de leur histoire particulière. Cette ligne, +c'est le sentiment et l'action perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut, +de la perfectibilité, que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à +l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. Les +hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti et pratiqué plus ou moins +à leur manière, et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide +révélation, et qui ont frappé les plus grands coups dans le présent pour +hâter le développement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont +presque toujours le plus mal jugés. On les a flétris et condamnés sans +les connaître, et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur travail +qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques déceptions +passagères, quelques revers incompris les avaient fait descendre. + +Combien de noms fameux dans notre révolution ont été tardivement et +timidement réhabilités! et combien leur mission et leur oeuvre sont +encore mal comprises et mal développées! En Espagne, Mendizabal a été +un des ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le plus +courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte qui marque sa courte +puissance d'un souvenir ineffaçable, la destruction radicale des +couvents, lui a été si durement reproché, que j'éprouve le besoin +de protester ici en faveur de cette audacieuse résolution et de +l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et la mit en +pratique. + +Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la +vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies, et qui, elles +aussi, semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la +vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le respect +des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de +barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau +est inutile, et qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des +usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras populaire est +une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive, +tout aussi émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une +administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la +destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou +d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef +politique qui, dans un jour décisif et périlleux, sacrifie l'art et la +science à des biens plus précieux, la raison, la justice, la liberté +religieuse, et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour +la pompe catholique et son respect pour ses moines, trouve assez de +coeur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'oeil, font comme +l'équipage battu de la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à +la mer. + +Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont +nous déplorons la chute sont des cachots où a langui durant des siècles, +soit l'âme, soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes +qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde, +célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de hochets dorés et de férules +ensanglantées, l'âge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien +beaux vers de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la +révolution française. Cette pièce se termine par une pensée très-neuve +en poésie, comme en politique: + + «Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la + charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!» + +Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, oserai-je +transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains? +Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence, +là où il s'agit pour lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet +en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances? Puisse ce +fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche +nomenclature d'édifices que je viens de faire! + + + +IV. + +LE COUVENT DE L'INQUISITION. + +Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes se rencontrèrent à +la clarté sereine de la lune. L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre +courbé sous le poids des années, et pourtant celui-là était le plus +jeune des deux. + +Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; car la nuit était +avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait lugubre et lente au clocher +de la cathédrale. + +Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole: + +«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible +et brisé: n'attends rien de moi non plus, car je suis pauvre et nu sur +la terre. + +--Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui +m'attaquent, et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les +voleurs. + +--Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi donc as-tu +tressailli tout à l'heure à mon approche? + +--Parce que je suis un peu superstitieux, comme tous les artistes, et +que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus, +et dont nous foulons les tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu +également frémi à mon approche? + +--Parce que je suis très-superstitieux, comme tous les moines, et que je +t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renfermé vivant +dans les tombes que tu foules. + +--Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et +vainement cherchés sur le sol de l'Espagne? + +--Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté du soleil; mais, dans +les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton +attente est remplie; que veux-tu faire d'un moine? + +--Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses traits dans ma +mémoire, afin de les retracer par la peinture; recueillir ses paroles, +afin de les redire à mes compatriotes; le connaître enfin, pour me +pénétrer de ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand dans la +personne du moine et dans la vie du cloître. + +--D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu te fais de ces +choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination des papes est abattue, +les moines proscrits, les cloîtres supprimés? + +--Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers le passé, et des +imaginations ardentes frappées de la poésie du moyen âge. Tout ce qui +peut nous en apporter un faible parfum, nous le cherchons, nous le +vénérons, nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon père, que nous +soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous +haïssons ce peuple brutal qui souille et brise tout ce qu'il touche. +Bien loin de ratifier ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous +efforçons dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos théâtres, dans +toutes nos oeuvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions, +et de ranimer l'esprit de mysticisme qui engendra l'art chrétien, cet +enfant sublime! + +--Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays +libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le présent? Ils ont +tant de choses nouvelles à chanter, à peindre, à illustrer! et ils +vivraient, comme tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux? +Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une inspiration riante +et féconde, lorsque Dieu, dans sa bonté, leur a fait une vie si douce et +si belle? + +--J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut être telle que tu le +la représentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des +faits politiques, et les questions sociales nous intéressent encore +moins. Nous chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour +de nous. Les arts languissent, l'inspiration est étouffée, le mauvais +goût triomphe, la vie matérielle absorbe les hommes; et, si nous +n'avions pas le culte du passé et les monuments des siècles de foi pour +nous retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que nous gardons +à grand'peine. + +--On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain n'avait porté aussi +loin que dans vos contrées la science du bonheur, les merveilles de +l'industrie, les bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé? + +--Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on n'avait puisé dans les +richesses matérielles un si grand luxe, un tel bien-être, et, dans la +ruine de l'ancienne société, une si effrayante diversité de goûts, +d'opinions et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a pas +dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre heureux, nous ont +avilis et dégradés, on ne t'a pas dit toute la vérité. + +--D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes les sources du +bonheur se sont empoisonnées sur vos lèvres, et ce qui fait l'homme +grand, juste et bon, le bien-être et la liberté, vous a faits petits et +misérables? Explique-moi ce prodige. + +--Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement +de pain? Si nous avons perdu la foi, tout ce que nous avons acquis +d'ailleurs n'a pu profiter à nos âmes. + +--Explique-moi encore, mon fils, comment vous avez perdu la foi, alors +que, les persécutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu +élargir vos âmes et lever vos yeux vers la lumière divine? C'était +le moment de croire, puisque c'était le moment de savoir. Et, à ce +moment-là, vous avez douté? Quel nuage a donc passé sur vos têtes? + +--Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. L'examen n'est-il +pas incompatible avec la foi, mon père? + +--C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! si la foi est compatible +avec la vérité. Tu ne crois donc à rien, mon fils? ou bien tu crois au +mensonge? + +--Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas assez pour +donner à l'âme une force, une confiance et des joies sublimes? + +--Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. Il y a donc encore +chez vous quelques hommes heureux? Et toi-même, tu t'es donc préservé de +l'abattement et de la douleur? + +--Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, les plus +indignés, les plus tourmentés des hommes; car ils voient chaque jour +tomber plus bas l'objet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants +pour le relever. + +--D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent périr les arts au +lieu de les faire revivre? + +--C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il n'y a plus d'art +possible. + +--Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi une religion? Tu te +contredis, mon fils, ou bien je ne sais pas te comprendre. + +--Et comment ne serions-nous pas en contradiction avec nous-mêmes, ô mon +père! nous autres à qui Dieu a confié une mission que le monde nous +dénie, nous à qui le présent ferme les portes de la gloire, de +l'inspiration, de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans le passé, +et d'interroger les morts sur les secrets de l'éternelle beauté dont les +hommes d'aujourd'hui ont perdu le culte et renversé les autels? Devant +les oeuvres des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler +nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; mais +lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, et qu'un monde incrédule et +borné souffle sur nous le froid du dédain et de la raillerie, nous ne +pouvons rien produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée +meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière. + +Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait son visage +triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise +naïve et bienveillante. + +--Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment de silence, en +s'arrêtant près de la balustrade massive d'une terrasse qui dominait la +ville, la campagne et la mer.» + +C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère riche de fleurs, +de fontaines et de marbres précieux, aujourd'hui jonché de décombres et +envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur +et de rapidité sur les ruines. + +Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans sa main, et la jeta +loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit: + +«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point dangereuse. Mon +fils, cette ronce que tu touches sans ménagement et qui te blesse, c'est +l'emblème de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. +Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels, +et s'installent sur les débris des antiques splendeurs de ce monde. Vois +avec quelle sève et quelle puissance ces herbes folles ont rempli +les parterres où nous cultivions avec soin des plantes délicates et +précieuses dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même les hommes +simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles +ont repris leurs droits, et ont étouffé cette plante vénéneuse qui +croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition. + +--Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec elle les +sanctuaires de l'art chrétien et les oeuvres du génie? + +--Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, vivace et +rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs fondements ces cloîtres +où sa racine était cachée. + +--Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui croissent à la place, en +quoi sont-elles belles et à quoi sont-elles bonnes?» + +Le moine rêva un instant et répondit: + +«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans doute vous ferez un +dessin d'après ces ruines? + +--Certainement. Où voulez-vous en venir? + +--Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons +sur les décombres, et qui se balancent au vent, ou bien en ferez-vous +un accessoire heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans un +tableau de Salvator Rosa? + +--Elles sont les inséparables compagnes des ruines, et aucun peintre ne +manque d'en tirer parti. + +--Elles ont donc leur beauté, leur signification, et par conséquent leur +utilité. + +--Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; asseyez des +mendiants et des bohémiens sur ces ruines, elles n'en seront que +plus sinistres et plus désolées. L'aspect du tableau y gagnera; mais +l'humanité, qu'y gagne-t-elle? + +--Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une grande leçon. Mais vous +autres artistes; qui donnez cette leçon-là, vous ne comprenez pas ce +que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de +l'herbe qui pousse. + +--Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait vous répondre que +vous ne voyez dans cette catastrophe que votre prison détruite et votre +liberté recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent n'était +pas de votre goût. + +--Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de l'art, et de la poésie +jusqu'à vivre ici sans regret? + +--Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle vie du monde. Oh! +que ce couvent devait être vaste et d'un noble style! Que ces vestiges +annoncent de splendeur et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir +ici, le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la mer, +lorsque ces légères galeries étaient payées de riches mosaïques, que +des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre, et qu'une +lampe d'argent s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire! +De quelle paix profonde, de quel majestueux silence vous deviez jouir +lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une +invincible enceinte, et qu'on se signait en baissant la voix chaque +fois qu'on passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût voulu +pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues et toutes les +ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme +et l'oubli du monde entier, à la condition d'y rester artiste et d'y +pouvoir consacrer dix ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on +eût poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on eût vu placer +sur un autel, non pour y être jugé et critiqué par le premier ignorant +venu, mais salué et invoqué comme une digne représentation de la +Divinité même! + +--Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles sont pleines +d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. Dans cet art dont tu parles +avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et +l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de te +grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à +cet art égoïste sans croire à aucune religion ni à aucune société. Mais +peut-être n'as-tu pas mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire; +peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et +de terreur. Viens avec moi, et peut-être ce que je vais t'en apprendre +changera tes sentiments et tes pensées. + +À travers des montagnes de décombres et des précipices incertains et +croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au +centre du monastère détruit; et là, à la place où avaient été les +prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un +massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche et la pioche +avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse croûte +de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du sein de +la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes des autres +par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient sur leurs voûtes +lugubres. + +«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas +des puits, ce ne sont pas même des tombes; ce sont les cachots de +l'inquisition. C'est là que, durant plusieurs siècles sont péri +lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant +Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, soit +inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir une pensée différente +de celle de l'inquisition. + +«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, des artistes +même. Ils avaient de vastes bibliothèques où les subtilités de la +théologie, reliées dans l'or et la moire, étalaient sur des rayons +d'ébène leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant +l'homme, ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa pensée, +ils le descendaient vivant et le tenaient caché dans les entrailles +de la terre. Ils avaient des vases d'argent ciselés, des calices +étincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or +et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli +de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient +vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux +cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour +qu'on en met à élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable, +son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe. + +«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce que c'est que +le cloître. Férocité brutale d'un côté, de l'autre lâche terreur; +intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles, voilà ce que c'est que +l'inquisition. + +«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la +main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures +qu'elle a ébranlées ou ternies, faut-il replacer la dalle du sépulcre +sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs +bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?» + +L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner +curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte +que la volonté humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre +l'horrible désespoir d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se +fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut +remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées +peser sur son âme; ses membres frémirent, l'air manqua à sa poitrine, +il se sentit défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il +s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était resté à l'entrée: + +«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à sortir d'ici! + +--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu +éprouves en regardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête, +imagine comment je l'éprouvai lorsque je revis le soleil après dix ans +d'un pareil supplice! + +--Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en se hâtant de marcher +vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipée +sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté +là un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne +croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites, d'aussi +profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et +s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai vu aussi +les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait +frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le +sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai +eu là que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot +où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se +présente à l'esprit. O mon Dieu! être là et ne pouvoir mourir! + +--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant sa tête chauve et +flétrie; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage +mâle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un +vieillard. + +«Comment je méritai et comment je supportai ma lente agonie, il +n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en ai plus besoin, heureux +et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et +ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des +moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais, +puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces +émotions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son oeuvre. + +«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais +tout à l'heure pleurer le passé, et parmi lesquelles je reviens chaque +nuit me prosterner pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie +seront animés peut-être d'une pensée plus haute que celle d'un lâche +regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments, qui sont pour +les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de +rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, et souvent +ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé, tu as vu +à Gènes un pont jeté sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et +pesante église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité +d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans +un temple avec les dévots de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces +pyramides d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage des +nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents +pour satisfaire la soif inextinguible des divinités barbares. Mais vous +autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans les oeuvres +de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans +vous pénétrer de l'idée dont cette oeuvre est la forme. Ainsi votre +intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre coeur +repousserait s'il en avait conscience. + +«Voilà pourquoi vos propres oeuvres manquent souvent de la vraie couleur +de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans +les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement +d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre. + +--Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je +ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse +s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de +notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse +superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités de la +Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs +formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins, +nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet; +enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de +l'école de Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes, +de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les +yeux qu'un monceau de pierres. + +--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits +divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les +Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y +croyaient déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des +sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire à vous-mêmes! +vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est +palpable et vivant pour vous.» + +«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à +retracer le jour de ma délivrance; j'aurais représenté des hommes hardis +et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre, +pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer, +et relevant de la dalle fétide des spectres à l'oeil terne, au sourire +effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, +la lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées, +et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps que le +Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du +peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'oeuvre +de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les +anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de +tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux +qu'il ne le fut jamais avant sa chute. + +[Illustration: Armoiries.] + +«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges +futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en +voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle +j'écrirais ceci sur la pierre consacrée: + +«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet +autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et +au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinaires, +abominables au Dieu de miséricorde.» + + + +V. + +Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison +de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de +quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de +prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est +bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour la _licence +poétique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire. + +Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain +fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une +paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, _la fleur +de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti +que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était +un homme dans la force de l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières +enjouée. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint +office. + +A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset +de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au +préalable, un pompeux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en +relation à Majorque: + +On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique des +peintures qui rappellent la barbarie exercée autrefois sur les juifs. +Chacun des malheureux qui ont été brûlés est représenté dans un tableau +au bas duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il fut +victime. + +«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés, +formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de +Palma, sous la ridicule dénomination de _chouettes_, avaient en vain +offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments +affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait... + +[Illustration: Armoiries. (Page 27.)] + +«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le +cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes +peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces +tableaux plusieurs marqués d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il, +les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au +vent. + +«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le coeur navré et l'esprit +frappé de cette scène. + +«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755 +par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualités et +délits des malheureux sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en +1691. + +«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une +femme, brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts, +pour le même délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps +avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées +au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de +mahométisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus +de judaïsme, brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper. +Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et étrangers, +accusés de judaïsme, d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons, +après s'être rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.» + +Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de l'inquisition non +moins horrible. + +M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte: + +«Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement +condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs +biens confisqués et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et +incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, tant +ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics ni +honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à +celles qui en dépendent, ni or ni argent, perles, pierres précieuses, +corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des +armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois +et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office, +sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition +s'étendant, pour les femmes condamnées au feu, à leurs fils et à leurs +filles, et pour les hommes jusqu'à leurs petits-fils en ligne masculine, +condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie, +ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des +fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras +séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effacera ou +raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures, ou +armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de +manière _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mémoire +de leur sentence et de son exécution_.» + +Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre époque, et +quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations +de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette +race infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de +l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du +décret de Mendizabal. + +Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de +l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs d'une découverte assez +curieuse, dont tout l'honneur revient à M. Tastu, et qui eût fait, il +y a trente ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, d'un +coeur joyeux, portée au maître du monde, sans songer à en tirer parti +pour lui-même, supposition qui est bien plus conforme que l'autre à son +caractère d'artiste insouciant et désintéressé. + +Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La +voici telle qu'elle a été remise entre mes mains, avec l'autorisation de +la publier. + + +COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE, + +A PALMA DE MALLORCA. + +Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de +l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. Il était originaire de la +Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier à la conquête de la grande +Baléare, en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion +remarquable; ce qui lui donnait auprès du _Conquistador_, de ses nobles +compagnons, et des soldats même, une puissante autorité. Il haranguait +les troupes, célébrait le service divin, donnait la communion aux +assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient à cette +époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et +le père Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans +priaient, dit-on après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra. + +L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à Toulouse des +mains de son ami Dominique: il fut envoyé par lui à Paris avec deux +autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui +qui établi à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une +donation que lui fit le procureur du premier évêque de Mallorca, D. J. +R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231. + +Une mosquée et quelques toises de terrain qui en dépendaient servirent +à la première fondation. Les frères prêcheurs agrandirent plus tard +la communauté, au moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de +marchandises, et des donations assez fréquentes qui leur étaient faites +par les fidèles. Cependant le premier fondateur, frère de Michel de +Fabra, était allé mourir à Valence, qu'il avait aidé à conquérir. + +Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas +que celui-ci fût de la famille du père Michel, son homonyme; on sait +seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard ceux +de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres +des rois d'Aragon. + +Le couvent et son église ont dû éprouver bien des changements avec le +temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses +parties des monuments ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un +riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; mais plus +loin, faisant partie du monument, ces arches brisées, ces lourdes clefs +de voûte gisantes sur les décombres, vous annoncent que des architectes +autres que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé par là. + +Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que quelques palmiers +séculaires, conservés à notre instante prière, nous avons pu déplorer, +comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine +et de Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût seule +présidé à ces démolitions faites sans discernement. + +En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir tomber les +convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le convent de Saint-François qui +bordait en la gênant la _muralla de Mar_ à Barcelone; mais, au nom de +l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme +monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de +Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens +de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit +cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des +archives du couvent? On y lisait, après les noms de N. Cotoner, grand +maître de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La +Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent, +appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions. + +Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais +ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intérêt que nous prenions +à ces ruines, à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout +homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa de nous indiquer +la tombe armoriée des _Bonapart_, ses aïeux, car telle est la tradition +mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques +recherches à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous n'avons pu y +donner le temps et l'attention nécessaires pour les compléter. + +Nous avons retrouvé les armoiries des _Bonapart_, qui sont: + +Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, deux, deux et +deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, au chef d'or, chargé d'un +aigle naissant de sable; + +1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses +renfermées dans la bibliothèque de M. le comte de Montenegro, nous avons +pris un _fac-similé_ de ces armoiries; + +2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau +d'exécution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon, +et dans lequel on trouve, à la date du 15 juin 1549, les preuves de +noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi +les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, qui était de la +maison de _Bonapart_. + +Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la +couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés deux actes à la date de +1276, relatifs à des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine +provençale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la +même époque, l'altération mallorquine, serait devenu _Bonapart_. + +En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'île de Corse en +qualité de _régent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est +à lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on +a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman, +_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On +sait que les membres de la famille de Napoléon signaient indifféremment +_Bonaparte_ ou _Buonaparte_. + +Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts quelques années +plus tôt, auraient pu acquérir, s'ils avaient servi à démontrer à +Napoléon, qui tenait tant à être Français, que sa famille était +originaire de France? + +Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, la découverte de +M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au +chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je +procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter. + +Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de +l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées +(j'en demande bien pardon à la mode), n'est pas un si grand prince, mais +qui, de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se +faire adopter par la France, et la postérité ne lui demandera pas si ses +ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais +l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette +race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit, un +fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les +générations antérieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes +d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi +d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir +compte, comme de monuments très-significatifs, pourraient bien jeter +quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens +Bonaparte. + +En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de +ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel +parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est +ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune? +Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de +superstition, et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il +donc connaissance de son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à +la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses +aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de +voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes. + +BONAPART. + +(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles +de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista de +Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte de +Montenegro Le MS. est du seizième siècle.) + +Mallorca, 20 septembre 1837. + +M. TASTU. + +PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549. + + + +Nº 1. + +FORTUNY. + +SON PARE, SOLAR DE MALLORCA + +FORTUNY. + +Son père, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus +negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable, +deux, deux et un. + + + +Nº 2. + +COS. + +SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS. + +Sa mère, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant +una flor de lliri sobre lo cap, del mateix. + +Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de lis de même. + + + +Nº 3. BONAPART. + +SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA. + +BONAPART. + +Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca. + +Ici manquait l'explication du blason: les différences proviennent +de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il +décalquait; d'ailleurs il a manqué d'exactitude. + + + +Nº 4. GARI. + +SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA. + + +GARI. + +Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca. + +Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, en dos, y una; +segon blau, ab très faxas ondeades, de plata. + +Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois +fasces ondées, d'argent. + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + +I. + +Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, par une matinée +sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au +milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir +de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines +fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt +boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides et frais, et partout +cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien. + +Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne +s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères +de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un +certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se +vantent d'avoir soumis tout leur territoire. + +Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; car rien n'est +plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils +veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchés, +échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de +joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes +choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier +pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant +s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et +s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de +gros rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bord du +torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une ferme +jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme +une vigie pour guider le voyageur dans la solitude. + +La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre +et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans +les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques, la nature, livrée +à de trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la main de +l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour +subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses +propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un +ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la +rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace, +le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage; et +quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île, +l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui +doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane, où, dans +les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces +d'Atala ou de Chaclas. + +Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère +aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins +très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas; mais praticables +aux voitures, vous allez en juger. + +La voiture _à volonté_ du pays est la _tartane_, espèce de +coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune +espèce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet à quatre places, +portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues +solides, de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un demi-pied +de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser +quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux +abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de +siège, les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre +les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les +cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, et +d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point +mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque +effroyable secousse qu'il reçoive; et il ne s'interrompt que pour +proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son +cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou à grimper quelque +muraille de rochers. + +Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, fondrières, haies +vives, fossés, se présentent en vain; on ne s'arrête pas pour si peu. +Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin. + +Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure +de mauvais goût, et vous demandez à votre guide quelle mouche le +pique.--C'est le chemin, vous répond-il.--Mais cette rivière?--C'est le +chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours +le chemin.--A la bonne heure! + +Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti, de +bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous +auriez infailliblement les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu, +et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle. + +Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de +balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et +peut-être à l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les +bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la +montagne et l'autre dans le ravin. + +On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les autres ne tenir +aucun compte: pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas +toujours; mais, quand on verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait +éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route +d'Establiments, et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé +d'horribles douleurs à la tête, qui ne refroidissent pourtant pas son +désir de retourner à Majorque. + +Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les +nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée, +quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les +obstacles. Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces lourdes +machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et +solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable +audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques +contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures. + +Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante +jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca: +«En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente +el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de +precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de +Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc. + +Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais, +ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou +deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le +cas échéant, il faut dételer les boeufs de la charette ou les chevaux +de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons, +souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables +contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps, +le voyageur, retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise +majorquine: _mucha calma_, pour son édification particulière. + +Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs +routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a +que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la +Chartreuse à Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route +différente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer +par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin +qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé. + +De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues +majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois +heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la +troisième, on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie +(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais très-étroite, +horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin. + +Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; mais c'est en vain +que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain +que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le coeur +de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins +leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes, +le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes +d'herbes et de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé +de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier. + +Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à terre; car aucune +charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à +l'oeil par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, +et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de +beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de +plus mélancolique en même temps, que ces perspectives où le chêne vert, +le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs +nuances variées en berceaux profonds; véritables abîmes de verdure, +où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse +somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain +détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un +mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi +cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se +penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la +vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen, +je ferme les yeux, et je revois comme dans un rêve cette montagne +verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel +rose. + +La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés +jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au +nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le +monastère. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'âpreté +de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un +vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue, et auquel +une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur +divers plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra. + +Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond +incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans +de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces +gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre +taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de +beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de +la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en +dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone. +Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas, +à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent +tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux, +côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute +saison. + +La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au +nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce +jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des +bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient. +De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés. +Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible +ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense +plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan +par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au +profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et +au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des +nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'oeil distingue +encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres, +fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de +plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux, +c'est la plaine; et à cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne +commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme, on +croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au +retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée +trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective +éblouissante. + +C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à +désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent +rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails +infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues +profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne +suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'oeuvre de Dieu; et s'il +fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer +une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et +l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de +bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble +qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle +création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je +m'imagine d'après l'emphase de leur forme. + +Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces +heures de contemplation passées à la Chartreuse. Il me venait bien +des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule +d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné +de bons yeux! + +Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles +sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession +est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et +la loi qui préside à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement. +C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en +général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des +pâtres pour la beauté de leurs montagnes. + +Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard +descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et hâtait la +chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. +Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne +de gauche, et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle +de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier, +lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers, +ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crêtes +d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs +obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient +leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes de dattes de nos +palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre, +coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée +des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un +paysage d'hiver. + +La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la règle des +chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au +décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant +moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres, +celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à-dire +considéré comme domaine de l'État. L'État majorquin, ne sachant comment +utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils +achevassent de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes qui +voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité +extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter, +peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient +de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les +empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le +dirai ci-après; mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais oeil +notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables. + +Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, durant les +chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent +chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus +frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver +le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la Chartreuse +avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le +sacristain et la Maria-Antonia. + +La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge qui était venue +d'Espagne pour échapper, je crois, à la misère, et qui avait loué une +cellule pour exploiter les hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule +était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que +la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie +femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née, +ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs +patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle +avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser, +d'un air outragé, et presque en se voilant la face, toute espèce de +rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour +l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir +l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit +de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un +crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre +disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez +elle votre servante et votre marmite. + +Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage, et +prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai +jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour +puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier +plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à +la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été +une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait +désintéressé dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la +Catalina, cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet +de chambre; et la _niña_, petit monstre ébouriffé qui nous servait de +groom, aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de +l'Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter: les +deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la +petite répondant _amen_, tout en escamotant avec une dextérité sans +égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à +faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais +lorsque les plaies interceptèrent fréquemment les communications avec +Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la +Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes +forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton +pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur +mon chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner +du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de +poisson, pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux +de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes. + +Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux +chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs +du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était +atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita qui avait +passé quelques mois avec ses parents à la Chartreuse, et il disait pour +s'excuser, qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges +en peinture. Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait des +prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent +les gens de sa classe, il avait un pantalon européen et des bretelles +qui certainement donnaient dans l'oeil des filles de l'endroit. Sa soeur +était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le +couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le +village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la +Maria-Antonia, qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait +pas d'appétit. + +Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour +reprendre sa robe jadis blanche, et réciter tout seul ses offices en +grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la +guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on le +voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte +noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des +opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes. +C'était un vieillard très méfiant. Ne se plaignant de rien, et priant +peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte +inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son +chiendent à prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir +été relevé de son voeu de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de +la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la +porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes +médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui +craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et +si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander +ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un +chartreux à la Chartreuse. + +Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture, mais +c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement +construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de +taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette +vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans +le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses +accolées l'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules +composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur un des côtés +du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles. +Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour +prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de +dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de +saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je +le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de +ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers +dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore +en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les +siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une +fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant +tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces +voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une fraîcheur qui pouvait bien +faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les +jours brûlants de la canicule. + +La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel règne un petit +préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout +à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines, +est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté +contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions +y trouver des orgues; nous avions oublié que la règle des chartreux +supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et +un plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en +belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement +disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et +les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs +nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné +attestent une habileté dans la main-d'oeuvre qu'on ne trouve plus en +France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution +consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île, +m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession +à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était +certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant +venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc, +il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve +et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons. +Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya +représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre +chambre, le scandalisèrent un peu; mais ayant aperçu la _Descente de +croix_ gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé dans une +contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait: «Il n'y +a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois, +d'aussi beau et d'aussi _naturel_.» + +Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et +les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le +jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son +travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche +entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne +l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins +le sont avec les étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule, +quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les rapports +qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux, +et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets +d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus +bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon +nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'était un verre de +cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont +certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les +besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou +d'un Cafre. + +Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet +d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint +Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en +étaient remarquables: les mains, admirablement étudiées, avaient un +mouvement d'invocation pieuse et déchirante; l'expression de la tête +était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était +l'oeuvre d'un ignorant; car la statue placée en regard, et exécutée par +le même manoeuvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait +eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation +religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute +que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec +un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification +de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette +philosophie du passé est debout dans la solitude. + +L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau, +communique à celui-ci par un détour fort, simple que, grâce à mon peu de +mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement +dans le troisième cloître. + +Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il +est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'oeil +charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien +cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que +le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne devait disputer sa +mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par +le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie +de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir +incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre +où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et +les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres +noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu +la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre +qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux +laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être +déjà plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son +dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier +nain (_chamaerops_) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes +enfants, et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son +espèce. + +Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes chapelles des +chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées, et le +sacristain ne les ouvre à personne, circonstance qui piquait beaucoup +notre, curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans nos +promenades, nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de +sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans +ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à +Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière. + +Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres. +Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne +tiennent plus à rien, et quand nous les traversions le soir par un +gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait +pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un +fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix +lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces +galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course précipitée +des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le +sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient +tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis de grands +brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui, +pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient +invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour +nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille +autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans +mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le +plus romantique de la terre. + +Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité une bonne fois, ce +que je n'avais vu qu'en rêve, ou dans les ballades à la mode, et dans +l'acte des nonnes de _Robert le Diable_, à l'Opéra. Les apparitions +fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à +l'heure; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant +moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en +général. + +A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la +partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que +bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une +petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres +constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des +retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires; plusieurs petites +cours entourées d'étables pour la bétail de la communauté, des logements +pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme +on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno. + +Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la +montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et +nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne +sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs +abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si +récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le +pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos +cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs, jusque +dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire +des _oremus_, étaient encore lisibles. + +Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures, +nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards +plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien +rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du +supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices religieux de +la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au +milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de +saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux. +L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés +n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de +fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient +encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets +contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui +envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient aux +petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque. + +Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien +plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées. +Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée +rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils +espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui +sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme +des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes; +et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un +tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient perdus +pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la +superstition entrait peut-être bien pour quelque chose. + +Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, consacrées à un +culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination, +et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y +conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs +fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait; +elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les +combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le +soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je +n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte +de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés, +et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus +qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai +conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière. + +[Illustration: Costumes majorcains.] + +Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous +eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les +ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui +le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il +était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des +cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin, où était suspendu +un long rosaire, appelant les moines, dans ses déclamations avinées, et +priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu +de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là surtout qu'il venait +rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. Il entrait chez +la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs +sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son +brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de +politesses et de ruses; car le sacristain n'était pas très-brave, et +craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à +notre porte à des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en +vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait tomber aux +pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre +porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son +chapelet dans l'autre. + +Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme +à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par +ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on +avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la +double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siégé +autrement formidable; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un +malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était +pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_, +car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de +l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un +saint homme qui n'en manquait aucune. + +[Illustration: Serano de Palma.] + +Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que +je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je +ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec +continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître, +pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre +comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans +interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur +des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, +et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient, +un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien +moins que Lucifer en personne, accompagné de toute sa cour, un maître +diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui +un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des queues de cheval, +des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères, +en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces +vilains gnômes. Après les confessions que je viens de faire, je puis +avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps +après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de +volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, +à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une +apparence vraiment surnaturelle. + +C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui +fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la +cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange, qui accompagnait leur marche +était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques +sales et hideux, jouaient en même temps, et non sur un rythme coupé et +mesuré, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable à +celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent +leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le +supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils +l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une _coplita_ sur +une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais; +puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou +quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en +se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale, +qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à +de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère +très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et +traînantes dans leur plus grande animation. + +Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait +des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes +majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est +de type et de tradition arabes[14]. + +[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, par une +nuit tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence +extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord, +excepté le timonier, qui pour résister au danger d'en faire autant, +chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût +dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart, ou qu'il était à +demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son +chant était des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations +en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au +hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise. +C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation +nonchalante de la voix, où la pensée avait peu de part, mais qui suivait +le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à +une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et +monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.] + +Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec +beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de +farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth +daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat. +Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa +personne, de me parler en français, et, voulant me demander si je me +plaisais à la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par +le mot français _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un léger +contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes +les langues. + +Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans +la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de +papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre. +L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce +de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à +jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de +l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi +encore. + +Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche +tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant, avec une +assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser +presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait +inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et +silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des +Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, avec sa cape de moine et +son grand bâton noir à tête d'argent. + +Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces +grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent +les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et +continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit +de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoir en +chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller +à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration +universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place +qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure +du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et +très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière +espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus +risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps +captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces +messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge. + +Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les +costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les +femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, +appelée _rebozillo_, composée de deux pièces superposées; une qui est +attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une +guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre +qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme _rebozillo en +volant_; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont +attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du +rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la +ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste +flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mérinos ou en soie +noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et +sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent +passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles +ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec +recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas +à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs +brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la +ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies; +leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur +physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je +ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté. + +Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous +au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il +se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'étoffe de soie +bariolée, découpé en coeur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la +veste noire (_sayo_) courte et collante à la taille, comme un corsage de +femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches +par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte +de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils +ont la taille serrée dans une ceinture de couleur, et de larges caleçons +bouffants comme les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées +dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve, +et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à +larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et +des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de +cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un +foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière de turban, qui leur sied +beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui +couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet de +la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur +sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière +bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) +autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette +chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de +l'énergie à toutes les figures. + +Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque +encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune +jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour +tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils +se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou +d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils +marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire +sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers +pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours, +en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche +en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en +silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence +et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot +qui se fierait à leur mine. + +Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant +très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours +explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets +étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont +presque tous les jambes arquées. + +Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient, +sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement +accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les +représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune +et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines +auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une +vingtaine d'années seulement? + +--Ceci n'est qu'une facétie de voyage. + + + +II. + +J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie +monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je +n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits +mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à +ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux +qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais +voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes +jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux, +auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux +barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle +et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques +séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à +chacun ce qu'il pensait de l'autre. + +Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire +avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge +tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au coeur par le spectacle des +guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant +cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à +s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion +de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus. +Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche +devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des +autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni +l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa +Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa +vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts, +et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la +considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne +pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire +une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, +d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y +eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne +fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi +qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux +mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou +complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses +alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de +terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et +plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma +cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces +angoisses et ces agitations que je lui attribuais. + +Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la +Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de +salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de +ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des moeurs +cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que +toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes, +les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai +la description de celle que nous habitions pour donner une idée de +l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que +possible. + +Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec +élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et +d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par +un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois +pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la +prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à +prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé +dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à +coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et +dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier +de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située +au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur +le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine +consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus, +suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin +protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui +permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur +ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette +troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science +de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable. + +Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau +long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus +un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres +frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur +un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de +la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles +de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite, +au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la +montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes, +le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond +du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin. + +Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un +réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur +autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la +balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant +dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés +égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la +soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de +vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des +moines pour le bain et la sobriété des moeurs majorquines à cet égard, +on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en +ablutions comme des prêtres indiens. + +Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers, +entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le +réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs +et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours +humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les +jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des +orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant +de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage +à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai +parlé déjà; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs +rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les +plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la +splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel +dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le +sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables +jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en +m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées +pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie +d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes. + +Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence +et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être, +c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette +cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes +privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en +comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite +à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine +rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à +quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la +même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière; +enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par +sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout +cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et +d'impuissance. + +Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature +a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce +qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la +tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du +chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement +mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit +d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à +prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette +épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux +s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des +semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les +faire rentrer dans l'ordre. + +Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de +notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut +pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de +poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme +je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai +tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas +pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le +repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent +délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme +s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et +complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais +visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il +l'exprima en maître: + +«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils +nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus +de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après +l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit +que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous +d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul +signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils +ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux. + +«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes +fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence +solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas, +plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en +un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source +ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel? + +«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour +l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit +rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de +Rome_.) + +Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de +réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des +explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé, +et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre +le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines +obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres +affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la +nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes +comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de +la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces +moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les +lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie, +voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà +un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses +pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie +sainte de la liberté morale. + +Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que +celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est +encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication +fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans +intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans +ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait. + +«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée, +décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour +l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque +de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de +Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour +implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année +suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. +Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses +prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande +sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître +Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi +Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila: + +«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur +de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le +premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le +samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense, +qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des +processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des +enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de +l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a +voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès +le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a +beaucoup réjoui les habitants. + +«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux +seigneur, et exhausse votre royale couronne. + +«Mallorca, 11 septembre 1413.» + +«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle +façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent +de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du +couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles. + +«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour +visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère +qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en +considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux. +Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec +lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite +pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs: + +«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent +Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville +se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le +missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste +et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de +chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint +à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du +tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour +se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux, +lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et +à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui +l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le +champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage. + +«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres +l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété +de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir +s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint +Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant +voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en +devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et, +comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle, +et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se +fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville, +personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique. + +«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres +hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une +fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède +ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le +nom de _Sa bassa Ferrera_. + +«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par +Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait +l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un +sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et +après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné +des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien +des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition +s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.» + +Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu +à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en +ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent +Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans +l'histoire des langues. Voici cette note: + +«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en +langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint +prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique +leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si +on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la +langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi, +était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout +s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre, +en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux +îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on +ne la parlait, une langue romane, soeur, parente ou alliée de la langue +valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier. + +«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du +poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace, +d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?» + +[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane +limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, +a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, +la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée +qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact +étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence, +le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est +celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. +Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon +faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à +Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille +d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le +Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières +années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome +mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les +articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles +se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques +localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_ +masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles +suivants: + +MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel. + +FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel. + +MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel. + +MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_, +les, au féminin pluriel. + +Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage +antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la +conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles, +comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément: +la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et +la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la +civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, +le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque +province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A +Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances +officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les +grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous +passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque +_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national +que vous l'entendez chanter: + + Sas alloles, tots es diamenges, + Quan no tenen res mes que fer, + Van a regar es claveller, + Dihent-li: Veu! ja que no menjes! + + «Les jeunes filles, tous les dimanches, + Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire + Vont arroser le pot d'oeillets, + Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!» + +La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la +mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait +rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne +manque pas de lui répondre: + + Allotes, filau! filau! + Que sa camya se riu; + Y sino l'apadassau, + No v's arribar 'a s'estiu! + + «Fillettes, filez! filez! + Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit). + Et si vous n'y mettez une pièce, + Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.» + +Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des +étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une +Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: +«Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon +coeur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter +la molle cantilène comme une phrase musicale. + +Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me +permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le +_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième +siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle: + + Cercats d'uy may, jà siats bella e pros, + 'quels vostres pres, e laus, e ris plesents, + Car vengut es lo temps que m'aureis mens, + Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros, + Ne la semblança gaya; + Car trobat n'ay + Altra quel m'play + Sol que lui playa! + Altra, sens vos, per que l'in volray be, + E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve. + + «Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble + Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que + pour vous; + Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous. + Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer, + Ni votre feinte gaieté + Car j'ai trouvé + Une autre qui me plaît: + Si je pouvais seulement lui plaire! + Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré, + De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire» + +Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement +musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours, +_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île +de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, +entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces _troubadors_ que +s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant +finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les +troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée +de la nuit, chantant les _coblets_ improvisées sur le ton de l'éloge ou +de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser +ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce +plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca. + +(_Note de M. Tustu_)] + + + +III + +Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales +dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des +villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la +sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison +rustique. + +«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792 +par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs +fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre +plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende, +ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer +rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les +prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas +par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa +sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait +continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des +feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite +et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les +divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la +petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées +par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa +mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans +ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine +l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa +cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses +cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et +vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle +avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas +sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés +pour l'assister et la défendre dans les tentations. + +«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de +Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le +chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. +Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des +miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des +prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les +interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, +puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui +se trouva vrai. + +«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du +Psalmiste:--«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.» + +«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les +plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas, +remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la +sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à +Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le +jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour +de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât +perpétuellement sur son tombeau. + +«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent +des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig +lui a consacré un autel et un service religieux.» + +J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il +n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis +la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique +l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa +n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que +les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien, +la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la +poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne +d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places +d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple; +mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres +qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre. +La _pagesa_ Catalina était _obéissante, pauvre, chaste et humble_: les +pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris +sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils +dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation. +Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de +l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses +bienheureux. + +Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville +dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de +plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est +un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque +inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui +partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le +village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on +voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou +les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi +dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce, +qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout, +elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux +pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de +conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire +d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve +sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait +les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec +un billet de confession ou une messe. + +L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs +de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant +l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en +général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de +1836 relative à l'expulsion subite des moines. + +«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune, +ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons +qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes +rigueurs, quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les +moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du moment où les biens +qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle +de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le +reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de +fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent fort bien que le +gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une +corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les +mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les +restes d'oisifs repus.» + +Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des +raisons matérielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une +province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une +population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des voeux +secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils +étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il +pût être; et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à +l'époque de nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans se +don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette +alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie +des Majorquins (je les crois très-capables de faire des bons soldats), +mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du +repos. + +Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des +brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et +réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de +quoi il s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se +répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. La nouvelle du +débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles, et le +capitaine-général reçoit la déposition du prêtre, qui, soit la honte de +se dédire, soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les +carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face +au danger: Palma fut déclarée en état de siège, et toutes les forces +militaires de l'île furent mises sur pied. + +Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied +étranger ne s'imprima, comme dans l'île de Robinson, sur le sable du +rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, +et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en +prison comme un séditieux. Mais les mesures de précautions ne furent +pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à l'époque des +exécutions de Maroto, l'état de siège durait encore. + +Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins +semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui +bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce +n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni +méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance +aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du +journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté +quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais +voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu +compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticité: + + «Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux + des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop + recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les + juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence + de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une + certitude que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que nous + ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les + destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera + pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps + une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre + notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne + point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu + la situation se dessiner plus nettement,» etc. + +La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des Majorquins, la +tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent +jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais si vous +leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent +bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il +suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se +détournent du chemin pour vous éviter. + +Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves +gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous +eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu +nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de +quelque pierre à la tête au détour d'un buisson. Malheureusement cet +acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et +nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière +d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et +juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la +désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous +prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma +fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais +qu'une _jeune personne_ de neuf ans courût les montagnes _déguisée en +homme_. Ce n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette +pruderie. + +Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur +les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous +poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que +nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, nous le fûmes +encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu, +qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne +nous vendre leur poisson, leurs oeufs et leurs légumes qu'à des prix +exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage. +A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un +air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de +terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait +majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour +entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir +marchandé. + +Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre +les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le +troisième demandait le triple, si bien qu'il fallait être à leur merci +et mener une vie d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris +une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner +à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre +providence, et dont, si j'étais empereur romain, je voudrais mettre le +bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie, +aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que +ce fût; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain +comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux. + +C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien +portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du +repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois +et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle +et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une +affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme +un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé +jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire +pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade. + +Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et les privations +dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fut condamné par toute +la faculté de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais +l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe, +dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait, +comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous +résigner pour lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins +pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou +_chippé_ par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait +pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les +flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai +mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais +pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je +pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir tous +les jours à notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manière +dont ils étaient apprêtés, quand nous n'y avions pas l'oeil et la main, +lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce +dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous +vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes _maîtres Floh_, dont +Hoffmann eût fait autant de malins esprits, mais que certainement il +n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire +d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table. + +[Illustration: Valldemosa.] + +Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous +toutes les formes et sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de +saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de sa gargote, et +disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir: +du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on +fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc, +et au moins deux cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle +profusion d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives de tout +genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur +la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens: +ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par +le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie +de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des +oranges sucrées; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches +de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel +blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. Il y a +bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, +chaque graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été taxée +sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était +aussi plat et aussi sec que les poulets. + +Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, pour avoir le +plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son +corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des +oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à +cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand +morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes +hommage à la Maria-Antonia, qui l'apprêta et le dégusta avec délices. + +Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous +eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne, +nous vîmes les pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des +gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire +d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incompréhensibles. +Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de +ces volatiles inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en les +regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être que cela ne mange +pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours +dans l'air.» Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par +l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des +condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies +de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis. + +[Illustration: Escalier du château de Valldemosa.] + +A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis. +Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que +le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les +vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu aux +Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix +plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins +chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à +nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui +était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source +qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque: nos +dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne +saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut +peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne +pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés +incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre, +de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau +du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le +jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En +revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga +et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre +de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une +pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute +l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans +éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de +Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et +charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes, +dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait +l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de +disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le +faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que, +comparativement au nôtre, ce n'était rien encore; et nous avions le +plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus, +nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable fruit que +je sache. + +Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète, +contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée +fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même +dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les +plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions +des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le +premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta +cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau +qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer, +et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert +longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir +presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant +fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière +dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par +dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal +sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte, +j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un +mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans +un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs. +J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre +j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé, +quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes +flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier +de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou +à un journaliste! + +Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis, +reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans +l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation +céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons +du huitième fossé de l'enfer. + +Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables, +des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres, +et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée +que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française, +établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres +de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous +avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe +dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou +les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche. + +Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme +celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux +en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine. +Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces +nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni +par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une +finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le +pays. + +Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires +dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de +chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois +blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles +très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de +tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve, +et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de +Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe. + +Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner +l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège, +et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière +précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on +se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de +fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à +travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est +vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la +remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a +semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté: +nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était +presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie +par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque +brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette +eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le +bois qu'on posait dessus. + +Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille +extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes +les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux +mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents +francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de +la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti +à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en +chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des +Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps +que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la +muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle +noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son +caractère antique et monacal. + +Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche +personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il +n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer +sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès +pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de +pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il +nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_ +de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose +malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison +qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce +que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous +eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes +donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des +nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses +pages. + +Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des +vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment +que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a +de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et +quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite +qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une +mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai +qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés +de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si +vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la +chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être +permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu. +Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux +communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée +et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les +peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique +et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers, +sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus +antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je +l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants, +élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et +assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent +soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus +dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée +contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de +raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres. +Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais +un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me +punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je +leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste, +les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage +en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les +malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus +intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du +temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé +avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et +s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été +victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui +n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la +charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion +du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa +cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un +étranger. + +Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été +émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier +majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas +d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de +parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on +soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un +fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que +toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans +une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles +rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent +cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation +financière. + +Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et +ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en +argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, +et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne +sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux +autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les +honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement +ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des +juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment +combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés +et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres +chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger +au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs +ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts +avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en +vertu des titres à eux concédés par les chevaliers. + +Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans +sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le +plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est +inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande +tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie +diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que +pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre +nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital. +Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs +pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez +nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement +sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile +et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais +propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne +vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse, +il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé +à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes +choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux. + +Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche +(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe +intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès. +Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et +vous verrez! + +Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des moeurs +paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne +connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à +mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il +n'est pas plus haïssable qu'un boeuf ou un mouton, car il n'est guère +plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il +récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il +mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son +pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne, +ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un +étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à +son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins +de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins. + +Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant +environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes, +nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune +et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs +espiègles et fuyards. + +Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures +revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi +dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent +bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race +est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus +avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux, +inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment +de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les +chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence, +épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le +coeur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres +est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou +d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être +assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur +d'autres hommes ne réjouit que le coeur des orgueilleux. Je m'imagine +que tous les coeurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler, +mais élever à eux, en un clin d'oeil, tout ce qui est au-dessous d'eux, +afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité +et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine. + +Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les coeurs, et que +ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes, +en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent +pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils +ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur +tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont +dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils +retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des +premiers. + + + +IV + +Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et +quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre +aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du +poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans +mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade +empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos +vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait +jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les +aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos +pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre. +La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous +sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie +efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un +de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas +une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire +le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger +de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste. +Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les +autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie +qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves +le coeur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force +qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous +souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne +comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par +eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié. + +J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion +scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand +médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur +mon coeur. + +Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle +ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres, +peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est +trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse +qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée. + +Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui +ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres +heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques, +pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses +étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade +en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai +soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais +pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de +lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais +la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que +chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si +vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me +disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en +préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était +celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des +Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel +de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés. + +Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les +mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais +malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du +pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par +la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque +pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le +lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y +a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on +nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous +l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus +plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins +pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la +cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces +prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et +la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique, +au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez +très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup +des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais +ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes +enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres +diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites +et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce +lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de +cas, mais qui nous parut repoussante. + +Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle +n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était +fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait +coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour +cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen +qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de +bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère +cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de +notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue +et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les +pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine +blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on +n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur +les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit +un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais +à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si +petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la +Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous +le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous +eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du +lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi, +faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions +guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une +malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne +est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont +pas l'habitude. + +Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes +dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi +faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il +nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui +vaut trois sous de France. + +A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres +et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit; +car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer +aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que +mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un +poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et +pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants +étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le +nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés +et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des +montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un +rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée, +un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif +d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de +lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces +plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie +prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable +fraîcheur. + +Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. Je ne me rappelle pas +la première avec plaisir, quoiqu'elle fût magnifique d'aspects. Mais +notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre +séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue +qui détermina l'invasion de sa maladie. Notre but était un ermitage +situé au bord de la mer, à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes +le bras droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par un +chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à la côte nord de +l'île. A chaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de +la mer, vue à des profondeurs considérables, au travers de la plus belle +végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles, +couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans +falaises pâles, sans grèves désolées et sans plage limoneuse. Dans +tout ce que j'ai vu des côtes de France, même sur les hauteurs de +Port-Vendres, où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a +toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant vanté de +Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés d'énormes lézards qui +sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de +leur nombre toujours croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, à +Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de +varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la +mer. A Majorque, je la vis enfin comme je l'avais rêvée, limpide et +bleue comme le ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir +régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable, +vue d'une certaine hauteur, et encadrée de forêts d'un vert sombre. +Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait +une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière. +Néanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre +l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, n'eut pas le +caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte +quelques mois plus tard. + +Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq n'avaient +aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que +leur profession le comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous +les trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la mer s'étend +sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus +stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le +supérieur quitta sa bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége; +ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. Il +nous parla des austérités de la vie qu'il menait, et surtout du froid +intolérable qui régnait sur ce rivage; mais quand nous lui demandâmes +s'il y gelait quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre ce +que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue, +et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de +Majorque. Cependant il avait une idée de la France pour avoir vu passer +la flotte qui marcha en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus +beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il +nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger; et quand +nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de +grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple. + +Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, où nous vîmes le +doyen des ermites. Nous le prîmes pour un centenaire, et fûmes surpris +d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un +état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à +fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes. +Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le +prieur l'ayant appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour +de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait +toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure décomposée, +dont je détournai les yeux avec empressement, comme de la chose la plus +effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur fîmes +l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, et sont encore en +grande vénération parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de +rien. + +En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par un vent violent +qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si +fatigante que notre malade en fut brisé. + +La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de +Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma +vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne +sache pas qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois dans +ma vie. + +Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait tout à coup. +Nous étions au mois de février; tous les amandiers étaient en fleurs, +et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la +couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence +que l'oeil pût trouver entre les deux saisons; car les arbres de cette +région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure +n'ont point à subir les coups de la gelée; les gazons conservent toute +leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil +pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de +neige, la bourrasque balançait, sur nos berceaux treillagés, de jolies +petites roses grimpantes, qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient +pas moins de fort bonne humeur. + +Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la porte du couvent, un +jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois +heures, nous nous mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir +la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre +curiosité, quoique mes enfants, qui couraient comme des chamois, +m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la +visite à l'ermitage, première cause de notre douleur, m'eût laissé une +rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse pas à voir de la +plaine un aussi beau déploiement de mer que je l'avais vu du haut de +la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon +encaissé de Valldemosa. + +J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse la chaîne +s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée monte entre ses deux bras +élargis jusqu'à la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter +à l'horizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement +commettaient une erreur singulière: au lieu de voir que la plaine +montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de +moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, +et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment +m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec +la Chartreuse, fût plus basse de deux à trois mille pieds? Je m'étonnais +bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que +je la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, et je ne +sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois +de Paris, car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais +pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à +quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la mer battait la base +de l'île à une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes +enfants m'engageaient à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à +deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de +deux pas d'enfant, c'est-à-dire, dans la réalité, de deux pas de géant; +car on sait que les enfants marchent par la tête, sans jamais se +souvenir qu'ils ont des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit +Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du +monde sans s'en apercevoir. + +Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que nous n'atteindrions +jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils +prétendait savoir le chemin; mais, comme tout est chemin quand on a des +bottes de sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus dans la +vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que je ne pouvais pas, comme +lui et sa soeur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis +un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers +la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre, +et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à +l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le +parti de demander au premier paysan que je rencontrerais si, par hasard, +il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer. + +Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, trois pastourelles, +peut-être trois fées travesties, remuaient la crotte avec des pelles +pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première +n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la même qui +remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse +dent. La seconde vieille était, selon toutes les apparences, Carabosse, +la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux +nous firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du +côté de ma fille, dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde +hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils, +dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième, +qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du fossé, et, +jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à +marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée; mais +sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler +_Périca de Pier-Bruno_. + +Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et +ma chèvre sont les seuls êtres vivants qui aient gardé un peu de mon +coeur à Valldemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre +eût rougi de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le gazon +humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme +ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et +curieux, son obligeance désintéressée, nous la firent trouver aussi pure +qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats, +avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la +régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa +taille était fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De +dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante, +et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la +lisière de son champ, puis nous fit traverser une prairie semée et +bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; et je ne vis plus du tout la +mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne, et que la +malicieuse Périca se moquait de nous. + +Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré, et +nous vîmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de +sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous +nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un +autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de +ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. +Peu à peu je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier, +quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais bien pour des +pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau, que pour le coup +j'avais, non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle +dans le cerveau; et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles +calcaires qui se dressaient comme des géants de cent pieds de haut le +long des parois de la côte, cherchant toujours à voir le fond d'une anse +qui s'enfonçait sur ma droite dans les terres, et où les barques de +pêcheurs paraissaient grosses comme des mouches. + +Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous de moi que la +mer toute bleue. Le sentier avait été se promener je ne sais où; la +Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à +quatre pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et vis ma +fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger; et, +quand j'eus fait un peu de réflexion, je m'aperçus que la terreur et le +désespoir de ces enfants n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et +je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à moins que je +n'eusse réussi à marcher à la renverse, comme une mouche sur le plafond; +car les rochers où je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la +base de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je vis +le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus une peur +épouvantable, et je me dépêchai de remonter avec eux; mais, quand je les +eus en sûreté derrière un des gigantesques pains de sucre, il me +prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de +l'excavation. + +Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là, +et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre +sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre +dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je +commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues +se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels accords +magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de +découvrir, lorsque mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer +violemment en arrière. Force me fut de tomber de la façon la moins +poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure +et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit +de si belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, mais non pas +sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent +tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce +jour-là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages. + +Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que +ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est +absolument vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit +que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait +plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus +souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, +et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des +heures où je l'étais moi-même. + +Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher. +J'aurais peut-être vu là Amphitrite en personne sous une voûte de nacre +et le front couronné d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu +que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en +ravin comme des colonnes, les; autres pendantes comme des stalactites +de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des +attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous +déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient sur l'abîme, +et du fond, de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au +ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue +d'une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait, +de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra. + +Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles +liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois, nous +arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes +point jusqu'à la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en +morceaux pour montrer à notre malade un fragment, gros comme sa tête, +de cette plante merveilleuse. Périca, chargée d'un grand fagot qu'elle +avait ramassé en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et +rapides, elle nous donnait à chaque instant par le nez, nous reconduisit +jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la Chartreuse +pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire +accepter. Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais +quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une créature humaine +douce, charmante et serviable sans arrière-pensée! Le soir nous étions +tous réjouis de ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être +sympathique. + + + +V. + +Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à +Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle +pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour +cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques +à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais +quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je +lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le +vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout +le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque là, il ne saurait +faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du +chemin, tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers, tantôt +devant une croix de pierre, délicat ouvrage du quinzième siècle, et +tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers. + +Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères +nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation +la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains. +C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le +contraire, quand même j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas +le moindre désir. A voir l'aspect formidable, la grosseur démesurée et +les altitudes furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination les +a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se +promène le soir sous leur ombrage, il est nécessaire de bien se +rappeler que ce sont là des arbres; car si on en croyait les yeux +et l'imagination, on serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces +monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons +énormes, la gueule béante et les ailes déployées; les autres se roulant +sur eux-mêmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec +fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop, +emportant sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là un reptile +sans nom qui dévore une biche pantelante; plus loin un satyre qui +danse avec un bouc, moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre +crevassé, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix +arbres distincts, et qui représente tous ces monstres divers pour se +réunir en une seule tête, horrible comme celle des fétiches indiens, et +couronnée d'une seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui +jetteront un coup d'oeil sur les planches de M. Laurens ne doivent pas +craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés. +Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires, et +j'espère que le _Magasin pittoresque_, cet amusant et infatigable +vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en +route un beau matin pour nous en rapporter quelques échantillons de +premier choix. + +Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés d'où l'on s'attend +toujours à entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant +ou leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait +rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau[16]. Les eaux +limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupré. +Des parties plus arrangées et où la nature, quoique libre, semble +prendre, par excès de coquetterie, des airs classiques et fiers, +tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables _fouillis_ +où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de +guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne +vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une +baguette magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma poche. + +[Note 16: Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours, +n'est point connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture, +qui lui interdit depuis plusieurs années le droit d'exposer des +chef-d'oeuvres.] + +Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son +palais jauni et délabré, n'ai-je pas songé à Decamps, le grand maître +de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique, +l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la gaieté, de la +poésie, de la vie en un mot, aux murailles même! Les beaux enfants +basanés qui jouaient dans notre cloître, en costume de moines, +l'auraient diverti au suprême degré. Il aurait eu là des singes à +discrétion, et des anges à côté des singes, des pourceaux à face +humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres; +Périca, belle comme Galatée, crottée comme un barbet, et riant au soleil +comme tout ce qui est beau sur la terre. + +Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher artiste, que j'aurais +voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait +l'inondation livide. + +Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant +de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas, non plus qu'à +moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce soir-là +archi-romantique, archi-folle et archi-sublime. + +Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies +de l'hiver, pour aller disputer le piano de Pleyel aux féroces douaniers +de Palma. La matinée avait été assez pure et les chemins praticables; +mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de +plus belle. Ici, nous nous plaignons de la pluie, et nous ne savons ce +que c'est: nos plus longues pluies ne durent pas deux heures; un nuage +succède à un autre, et entre les deux il y a toujours un peu de répit. A +Majorque, un nuage permanent enveloppe l'île, et s'y installe jusqu'à ce +qu'il soit épuisé; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre +et cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution +d'intensité. + +Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le birlocho, espérant +arriver à la Chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et +faillîmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvisé. +Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille +difficultés pour se mettre en route: son cheval était déferré, son mulet +boiteux, son essieu cassé, que sais-je! Nous commencions à connaître +assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le +forçâmes de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine du +monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas, il refusait +nos cigares; il ne jurait même pas après son mulet, ce qui était bien +mauvais signe; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, +il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui +connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, nous eûmes bientôt +rencontré le torrent, et nous y entrâmes, mais nous n'en sortîmes pas. +Le bon torrent, mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le +chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivière dont les +eaux bouillonnantes nous arrivaient de face, à grand bruit et au pas de +course. + +Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur notre pusillanimité, +vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à +pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de +pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si +bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable. +Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques, +puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne. +Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable +se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et +dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait +très-bien, et nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au +dire de mon fils, _la marée montait_, nous allions au hasard, recevant +des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier +semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes +si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre +l'âme: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge +du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en +reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre +chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en +distance, se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi +à un niveau inférieur. + +Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon +compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la +figure du birlocho, qui, debout, les jambes écartées sur son brancard, +mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos +dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris +confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa +destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent +pas dire, mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil +sur leur front. + +Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre +malheureux sort, se résigna à le partager, et devenant tout à coup +héroïque: «N'ayez pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix +paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui +trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, et se releva enfin à +demi noyé. La brouette s'enfonça de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de +l'autre côté: «Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres, +des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un +navire qui a touché les écueils sans se briser. + +Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il fallut recommencer +cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de +gagner la montagne. Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet, +épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et +du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous +descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait +maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes ainsi pied à terre +je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension, +pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet +s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes +le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la +Chartreuse à pied. + +Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent +impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes. +D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à +grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait +souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque, +dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La +pluie tombait à flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient +à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des +ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux, +sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant +craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions +forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poète narquois, +que Jupiter eût mouché la chandelle. + +C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu, +Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets +et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune +reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur +rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient +comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs +linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous +la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante +de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée +du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne +sais quel rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau +trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à +peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en +réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air, +disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous +semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même +pas voir le sol où nous hasardions les pieds. + +Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes +hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait, +et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures +à faire cette dernière lieue. + +Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre +ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en +état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de +supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante; +il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour nous +consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en +choeur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future. +«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est +phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi, +quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme +personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis s'arrangeront comme +ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là; pour moi, je +ne m'en mêlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!» + +Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité +nous trouvâmes sur le navire majorquin. + +Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour +toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience +d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant +de la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. Quelques +instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous +rendîmes à bord du _Méléagre_. + +En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propreté et +l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes +et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant, +du médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant la main +de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous +sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme: «Vive la +France!» Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les +sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé. + +Et la morale de cette narration, puérile peut-être, mais sincère, c'est +que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres, +avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, +mais bien avec les hommes ses semblables. + +Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est +le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du +combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend +que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est +point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler +l'abîme qui se creuse au fond de l'âme. + +J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur bon enfant +avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi, mes frères, nous +avons le coeur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce +qu'il nous reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement; +car nous sommes comme ces enfant d'un même sein qui se taquinent, se +querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter. + + + +FIN D'UN HIVER A MAJORQUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE *** + +***** This file should be named 14688-8.txt or 14688-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/6/8/14688/ + +Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14688-8.zip b/old/14688-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..464861b --- /dev/null +++ b/old/14688-8.zip diff --git a/old/14688-h.zip b/old/14688-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4a4f41f --- /dev/null +++ b/old/14688-h.zip diff --git a/old/14688-h/14688-h.htm b/old/14688-h/14688-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f2c7349 --- /dev/null +++ b/old/14688-h/14688-h.htm @@ -0,0 +1,7242 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Un hiver à Majorque</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un hiver à Majorque + +Author: George Sand + +Release Date: January 13, 2005 [EBook #14688] +Last Updated: September 30, 2009 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE *** + + + + +Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + +<h3>George Sand</h3> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + +<br><br> +<h1>UN HIVER A MAJORQUE</h1> +<br><br><br> + +<h3>NOTICE</h3> + + +<p>Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon +ami François Rollinat, et sa raison d'être dans les +réflexions qui ouvrent le chapitre IV; je ne saurais que +les répéter: «Pourquoi voyager quand on n'y est pas +forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes +traversées sur un autre point de l'Europe méridionale, +je m'adresse la même réponse qu'autrefois à mon retour +de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant de voyager que +de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque +douleur à distraire ou quelque joug à secouer?»</p> + +<p>GEORGE SAND.</p> + +<p>Nohant, 25 août 1855.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LETTRE<br> +D'UN EX-VOYAGEUR<br> +A UN AMI SÉDENTAIRE.</h3> + + +<p>Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, +qu'emporté par le fier et capricieux <i>dada</i> de l'indépendance, +je n'ai pas connu de plus ardent plaisir en ce +monde que celui de traverser mers et montagnes, lacs et +vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, +je les ai faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre +chaude et les coudes appuyés sur les bras râpés du +fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas que tu n'en +fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois: +c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton +temps, ni ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni +tes pieds glacés sur les plaines neigeuses du pôle, ni les +affreuses tempêtes essuyées sur mer, ni tes attaques de +brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des fatigues +que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter +tes pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures +de cigare à la doublure de ton pourpoint.</p> + +<p>Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de +mouvement physique, je t'envoie la relation du dernier +voyage que j'ai fait hors de France, certain que tu me +plaindras plus que tu ne m'envieras, et que tu trouveras +trop chèrement achetés quelques élans d'admiration +et quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise +fortune.</p> + +<p>Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la +part des habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes +et des plus comiques. Je regrette qu'elle soit trop +longue pour être publiée à la suite de mon récit; car le +ton dont elle est conçue et l'aménité des reproches qui +m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur l'hospitalité, +le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard +des étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: +mais qui pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, +s'il y a de la vanité et de la sottise à publier les compliments +qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas peut-être plus +encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures +dont on est l'objet?</p> + +<p>Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour +compléter les détails que je te dois sur cette naïve population +majorquine, qu'après avoir lu ma relation, les plus +habiles avocats de Palma, au nombre de quarante, m'a-t-on +dit, se réunirent pour composer à frais communs +d'imagination un terrible factum contre l'<i>écrivain immoral</i> +qui s'était permis de rire de leur amour pour le gain +et de leur sollicitude pour l'éducation du porc. C'est le +cas de dire <i>avec l'autre</i> qu'à eux tous ils eurent de l'esprit +comme quatre.</p> + +<p>Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés +contre moi; ils ont eu le temps de se calmer, et moi celui +d'oublier leur façon d'agir, de parler et d'écrire. Je ne +me rappelle plus, des insulaires de ce beau pays, que les +cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les manières +affectueuses seront toujours dans mon souvenir +comme une compensation et un bienfait du sort. Si je ne +les ai pas nommées, c'est parce que je ne me considère +pas comme un personnage assez important pour les honorer +et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis +sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) +qu'elles auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui +les empêchera de se croire comprises dans mes irrévérencieuses +moqueries, et de douter de mes sentiments pour +elles.</p> + +<p>Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé +cependant quelques jours fort remplis avant de nous embarquer +pour Majorque. Aller par mer de Port Vendres à +Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à vapeur, +est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver +sur le rivage de Catalogne l'air printanier qu'au +mois de novembre nous venions de respirer à Nîmes, mais +qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur de l'été +nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise +de mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout +nuage les vastes horizons encadrés au loin de rimes tantôt +noires et chauves, tantôt blanches de neige. Nous fîmes +une excursion dans la campagne, non sans que les bons +petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent +bien mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise +rencontre, nous ramener lestement sous les murs de la +citadelle.</p> + +<p>Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient +tout ce pays par bandes vagabondes, coupant les +routes, faisant invasion dans les villes et villages, rançonnant +jusqu'aux moindres habitations, élisant domicile +dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de +la ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher +pour demander au voyageur la bourse ou la vie.</p> + +<p>Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs +lieues au bord de la mer, et ne rencontrâmes que des détachements +de christinos qui descendaient à Barcelone. +On nous dit que c'étaient les plus belle troupes de l'Espagne: +c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal +tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais +hommes et chevaux étaient si maigres, les uns avaient la +face si jaune et si hâve, les autres la tête si basse et les +flancs si creusés, qu'on sentait en les voyant le mal de la +faim.</p> + +<p>Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications +élevées autour des moindres hameaux et devant +la porte des plus pauvres chaumières: un petit mur d'enceinte +en pierres sèches, une tour crénelée grande et +épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien +de petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, +attestaient qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne +se croyait en sûreté. En bien des endroits, ces petites fortifications +ruinées portaient les traces récentes de l'attaque +et de la défense.</p> + +<p>Quand on avait franchi les formidables et immenses +fortifications de Barcelone, je ne sais combien de portes, +de ponts-levis, de poternes et de remparts, rien n'annonçait +plus qu'on fût dans une ville de guerre. Derrière une +triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne +par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse +se promenait au soleil sur la <i>rambla</i>, longue allée plantée +d'arbres et de maisons comme nos boulevards: les +femmes, belles, gracieuses et coquettes, occupées uniquement +du pli de leurs mantilles et du jeu de leurs +éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, +causant, lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra +italien, et ne paraissant pas se douter de ce qui se passait +de l'autre coté de leurs murailles. Mais quand la +nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, la +ville livrée aux vigilantes promenades des <i>sérénos</i>, on +n'entendait plus, au milieu du bruissement monotone de +la mer, que les cris sinistres des sentinelles, et des coups +de feu, plus sinistres encore, qui, à intervalles inégaux, +partaient, tantôt rares, tantôt précipités, de plusieurs +points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien +loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières +lueurs du matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant +une heure ou deux, et les bourgeois semblaient +dormir profondément, pendant que le port s'éveillait et +que le peuple des matelots commençait à s'agiter.</p> + +<p>Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait +de demander quels étaient ces bruits étranges et +effrayants de la nuit, il vous était répondu en souriant +que cela ne regardait personne et qu'il n'était pas prudent +de s'en informer.</p> +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, +une cinquantaine d'années, la vallée de Chamounix, ainsi +que l'atteste une inscription taillée sur un quartier de +roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.</p> + +<p>La prétention est un peu forte, si l'on considère la +position géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à +un certain point, si ces touristes, dont je n'ai pas +retenu les noms, indiquèrent les premiers aux poëtes et +aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva son +admirable drame de <i>Manfred</i>.</p> + +<p>On peut dire en général, et en se plaçant au point de +vue de la mode, que la Suisse n'a été découverte par le +beau monde et par les artistes que depuis le siècle dernier. +Jean-Jacques Rousseau est le véritable Christophe +Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien +observé M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme +dans notre langue.</p> + +<p>N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques +à l'immortalité, et en cherchant bien ceux que +je pourrais avoir, j'ai trouvé que j'aurais peut-être pu +m'illustrer de la même manière que les deux Anglais de +la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir +découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu +si exigeant, qu'il ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire +inciser mon nom sur quelque roche baléarique. On eût +exigé de moi une description assez exacte, ou tout au +moins une relation assez poétique de mon voyage, pour +donner envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; +et comme je ne me sentis point dans une disposition +d'esprit extatique en ce pays-là, je renonçai à la +gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le +granit ni sur le papier.</p> + +<p>Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des +contrariétés que j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été +possible de me vanter de cette découverte; car chacun, +après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait pas de +quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui; +car Majorque est pour les peintres un des +plus beaux pays de la terre et un des plus ignorés. Là +où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, l'expression +littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je +ne songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon +et le burin du dessinateur pour révéler les grandeurs et +les grâces de la nature aux amateurs de voyages.</p> + +<p>Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes +souvenirs, c'est parce que j'ai trouvé un de ces derniers +matins sur ma table un joli volume intitulé:</p> + +<p><i>Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, +par J.-B. Laurens</i>.</p> + +<p>Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver +Majorque avec ses palmiers, ses aloès, ses monuments +arabes et ses costumes grecs. Je reconnaissais tous les +sites avec leur couleur poétique, et je retrouvais toutes +mes impressions effacées déjà, du moins à ce que je +croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, +qui ne réveillât en moi un monde de souvenirs, +comme on dit aujourd'hui; et alors je me suis senti, +sinon la force de raconter mon voyage, du moins celle +de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent, +laborieux, plein de rapidité et de conscience +dans l'exécution, et auquel il faut certainement restituer +l'honneur que je m'attribuais d'avoir découvert l'île de +Majorque.</p> + +<p>Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, +sur des rives où la mer est parfois aussi peu hospitalière +que les habitants, est beaucoup plus méritoire que la +promenade de nos deux Anglais au Montanvert. Néanmoins, +si la civilisation européenne était arrivée à ce +point de supprimer les douaniers et les gendarmes, ces +manifestations visibles des méfiances et des antipathies +nationales; si la navigation à la vapeur était organisée +directement de chez nous vers ces parages, Majorque +ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y +rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement +des beautés aussi suaves et des grandeurs étranges +et sublimes qui fourniraient à la peinture de nouveaux +aliments.</p> + +<p>Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander +ce voyage qu'aux artistes robustes de corps et +passionnés d'esprit. Un temps viendra sans doute où les +amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront +aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à +Genève.</p> + +<p>Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor +sur les vieux monuments de la France, M. Laurens, +livré maintenant à ses propres forces, a imaginé, l'an +dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles il avait eu +si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé +un grand battement de coeur en touchant ces rives où +tant de déceptions l'attendaient peut-être en réponse à +ses songes dorés. Mais ce qu'il allait chercher là, il devait +le trouver, et toutes ses espérances furent réalisées; +car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la peinture. +Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui +a conservé dans ses moindres constructions la tradition +du style arabe, jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, +et triomphant dans sa <i>malpropreté grandiose</i>, comme +dit Henri Heine à propos des femmes du marché aux +herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche +en végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, +a tout autant de largeur, de calme et de simplicité. C'est +la verte Helvétie sous le ciel de la Calabre, avec la solennité +et le silence de l'Orient.</p> + +<p>En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui +passe sans cesse donnent aux aspects une mobilité de +couleur et pour ainsi dire une continuité de mouvement +que la peinture n'est pas toujours heureuse à reproduire. +La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle +semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte +des formes altières et bizarres; mais elle ne déploie pas +ce luxe désordonné sous lequel les lignes du paysage +suisse disparaissent trop souvent. La cime du rocher +dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant, +le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans +que la brise capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, +et, jusqu'au moindre cactus rabougri au bord du +chemin, tout semble poser avec une sorte de vanité pour +le plaisir des yeux.</p> + +<p>Avant tout, nous donnerons une description très-succincte +de la grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un +article de dictionnaire géographique. Cela n'est point si +facile qu'on le suppose, surtout quand on cherche à s'instruire +dans le pays même. La prudence de l'Espagnol +et la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un +étranger ne doit adresser à qui que ce soit la question +la plus oiseuse du monde, sous peine de passer pour un +agent politique. Ce bon M. Laurens, pour s'être permis +de <i>croquer</i> un castillo en ruines dont l'aspect lui plaisait, +a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, +qui l'accusait de lever le plan de sa forteresse<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Aussi +notre voyageur, résolu à compléter son album ailleurs +que dans les prisons d'État de Majorque, s'est-il bien +gardé de s'enquérir d'autre chose que des sentiers de la +montagne et d'interroger d'autres documents que les +pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, +je ne serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse +consulté le peu de détails qui nous ont été transmis sur +ces contrées. Mais là ont recommencé mes incertitudes; +car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement +entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent +et se dénigrent si superbement les uns les autres, +qu'il faut se résoudre à redresser quelques inexactitudes, +sauf à en commettre beaucoup d'autres. Voici toutefois +mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne +pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence +par déclarer qu'il est incontestablement supérieur à tous +ceux qui le précèdent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>«La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage fut +une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus. C'était le +castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon dessin, que +je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine à faire peur, +ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, contrairement aux lois +du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint à l'instant une prison +pour moi.</p> + +<p>«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour +démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir à la +protection du consul français de Soller, et, quel que fût son empressement, +je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles heures, gardé par +le señor <i>Sei-Dedos</i>, gouverneur du fort, véritable dragon des Hespérides. +La tentation me prenait quelquefois de jeter à la mer, du haut de son +bastion, ce dragon risible et son accoutrement militaire; mais sa mine +désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le talent de Charlet, j'aurais +passé mon temps à étudier mon gouverneur, excellent modèle de caricature. +Au reste, je lui pardonnais son dévouement trop aveugle au salut +de l'État. Il était bien naturel que ce pauvre homme, n'ayant d'autre distraction +que celle de fumer son cigare en regardant la mer, profitât de +l'occasion que je lui offrais de varier ses occupations. Je revins donc à +Soller, riant de bon coeur d'avoir été pris pour un ennemi de la patrie et +de la constitution» (<i>Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque</i>, +par J.-B. Laurens.)</p></blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Majorque, que M. Laurens appelle <i>Balearis Major</i>, +comme les Romains, que le roi des historiens majorquins, +le docteur Juan Dameto, dit avoir été plus anciennement +appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement +aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne +s'est jamais appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs +de nos géographes de l'établir, mais Palma.</p> + +<p>Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel +Baléare, vestige d'un continent dont la Méditerranée +doit avoir envahi le bassin, et qui, ayant uni sans +doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat et des +productions de l'une et de l'autre. Elle est située à +25 lieues sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus +voisin de la côte africaine, et je crois à 95 ou 100 de la +rade de Toulon. Sa surface est de 1,234 milles carrés<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, +son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et la +moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était +de 136,000 individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. +La ville de Palma en contient 36,000, au lieu de 32,000 +qu'elle comptait à cette époque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y un paso +de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las islas +Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)</blockquote> + +<p>La température varie assez notablement suivant les +diverses expositions. L'été est brûlant dans toute la +plaine; mais la chaîne de montagnes qui s'étend du +nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son +identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, +dont les points les plus rapprochés affectent cette inclinaison +et correspondent à ses angles les plus saillants) +influe beaucoup sur la température de l'hiver. Ainsi +Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant +le terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se +trouva une seule fois à 6 degrés au-dessus de glace dans +un jour de janvier; que d'autres jours il monta à 16, et +que le plus souvent il se maintint à 11.—Or, cette +température fut à peu près celle que nous eûmes dans +un hiver ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui +est réputée une des plus froides régions de l'île. Dans les +nuits les plus rigoureuses, et lorsque nous avions deux +pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 ou 7 degrés. +A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, +et à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers +trois heures, c'est-à-dire après que le soleil était couché +pour nous derrière les pics de montagnes qui nous entouraient, +le thermomètre redescendait subitement à 9 et +même à 8 degrés.</p> + +<p>Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, +dans certaines années, les pluies d'hiver tombent avec +une abondance et une continuité dont nous n'avons en +France aucune idée. En général, le climat est sain et +généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse +vers l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques +du nord la Cordillère médiane et l'escarpement +considérable des côtes septentrionales. Ainsi, le plan +général de l'île est une surface inclinée du nord-ouest +au sud-est, et la navigation, à peu près impossible au +nord à cause des déchirures et des précipices de la côte, +<i>escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo</i> (Miguel +de Vargas), est facile et sûre au midi.</p> +<br> + +<p>Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon +droit nommée par les anciens l'île dorée; est extrêmement +fertile, et ses produits sont d'une qualité exquise. +Le froment y est si pur et si beau, que les habitants +l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone +pour faire la pâtisserie blanche et légère, appelée <i>pan de +Mallorca</i>. Les Majorquins font venir de Galice et de +Biscaye un blé plus grossier et à plus bas prix, dont ils +se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le plus +riche en blé excellent, on mange du pain détestable. +J'ignore si cette spéculation leur est fort avantageuse.</p> + +<p>Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le +plus arriérée, l'usage du cultivateur ne prouve rien autre +chose que son obstination et son ignorance. A plus forte +raison en est-il ainsi à Majorque, où l'agriculture, bien +que fort minutieusement soignée, est à l'état d'enfance. +Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et +si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; +les bras de l'homme, bras fort maigres et fort +débiles, comparativement aux nôtres, suffisent à tout, +mais avec une lenteur inouïe. Il faut une demi-journée, +pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez +nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des +plus robustes pour remuer un fardeau que le moindre de +nos portefaix enlèverait gaiement sur ses épaules.</p> + +<p>Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence +bien cultivé à Majorque. Ces insulaires ne connaissent +point, dit-on, la misère; mais au milieu de tous +les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel, leur +vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de +nos paysans.</p> + +<p>Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur +le bonheur de ces peuples méridionaux, dont les figures +et les costumes pittoresques leur apparaissent le dimanche +aux rayons du soleil, et dont ils prennent l'absence +d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale +sérénité de la vie champêtre. C est une erreur que j'ai +souvent commise moi-même, mais dont je suis bien revenu, +surtout depuis que j'ai vu Majorque.</p> + +<p>Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que +ce paysan qui ne sait que prier, chanter, travailler, et +qui ne pense jamais. Sa prière est une formule stupide +qui ne présente aucun sens à son esprit; son travail est +une opération des muscles qu'aucun effort de son intelligence +ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression +de cette morne mélancolie qui l'accable à son +insu, et dont la poésie nous frappe sans se révéler à lui. +N'était la vanité qui l'éveille de temps en temps de sa +torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de fête +seraient consacrés au sommeil.</p> + +<p>Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis +tracé. J'oublie que, dans la rigueur de l'usage, l'article +géographique doit mentionner avant tout l'économie productive +et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier ressort, +après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme.</p> + +<p>Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, +j'ai trouvé à l'article Baléares cette courte indication +que je confirme ici, sauf à revenir plus tard sur +les considérations qui en atténuent la vérité: «Ces insulaires +sont <i>fort affables</i> (on sait que, dans toutes les +îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux +qui sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). +Ils sont doux, hospitaliers; il est rare qu'ils commettent +des crimes, et le vol est presque inconnu chez eux.» En +vérité, je reviendrai sur ce texte.</p> + +<p>Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois +qu'il a été prononcé dernièrement à la chambre quelques +paroles (au moins imprudentes) sur l'occupation +réalisable de Majorque par les Français, et je présume +que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de +nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des +denrées qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation +intellectuelle des Majorquins.</p> + +<br> + +<p>Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité +admirable, et qu'une culture plus active et plus savante +en décuplerait les produits. Le principal commerce extérieur +consiste en amandes, en oranges et en cochons. +O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes, +ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler +votre souvenir à celui de ces ignobles pourceaux dont +le Majorquin est plus jaloux et plus fier que de vos fleurs +embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin +qui vous cultive n'est pas plus poétique que le député +qui me lit.</p> + +<p>Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, +sont les plus beaux de la terre, et le docteur Miguel +Vargas fait, avec la plus naïve admiration, le portrait +d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et demi, +pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres. +En ce temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas +à Majorque de cette splendeur qu'elle a acquise de nos +jours. Le commerce des bestiaux était entravé par la +rapacité des <i>assentistes</i> ou fournisseurs, auxquels le +gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise +des approvisionnements. En vertu de leur pouvoir +discrétionnaire, ces spéculateurs s'opposaient à toute +exportation de bétail, et se réservaient la faculté d'une +importation illimitée.</p> + +<p>Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les +cultivateurs du soin de leurs troupeaux. La viande se +vendant à vil prix et le commerce extérieur étant prohibé, +ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à abandonner +complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut +rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque +le temps où les Arabes la possédaient, et où la seule +montagne d'Arta comptait plus de têtes de vaches fécondes +et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait rassembler +aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de +Majorque.</p> + +<p>Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays +de ses richesses naturelles. Le même écrivain rapporte +que les montagnes, et particulièrement celles de Torella +et de Galatzo, possédaient de son temps les plus beaux +arbres du monde. Certain olivier avait quarante-deux +pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois +magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, +qui, lors de l'expédition espagnole contre Alger, +en tirèrent toute une flottille de chaloupes canonnières. +Les vexations auxquelles les propriétaires de ces bois +furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements +qui leur furent donnés, engagèrent les Majorquins +à détruire leurs bois, au lieu de les augmenter. +Aujourd'hui la végétation est encore si abondante et si +belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; +mais aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme +dans toute l'Espagne, l'<i>abus</i> est encore le premier de +tous les pouvoirs. Cependant le voyageur n'entend jamais +une plainte, parce qu'au commencement d'un régime +injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le +mal est fait, il se tait encore par habitude.</p> + +<p>Quoique la tyrannie des <i>assentistes</i> ait disparu, le +bétail ne s'est point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera +pas, tant que le droit d'exportation sera limité au +commerce des pourceaux. On voit fort peu de boeufs et +de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. +La viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle +race, mais mal nourries et mal soignées; les chèvres, +qui sont de race africaine, ne donnent pas la dixième +partie du lait que donnent les nôtres.</p> + +<p>L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les +éloges que les Majorquins donnent à leur manière de +les cultiver, je crois que l'algue qu'ils emploient est un +très-maigre fumier, et que ces terres sont loin de rapporter +ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi +généreux. J'ai regardé attentivement ce blé si précieux +que les habitants ne se croient pas dignes de le manger: +c'est absolument le même que nous cultivons dans nos +provinces centrales, et que nos paysans appellent blé +blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, +malgré la différence du climat. Celui de Majorque devrait +avoir pourtant une supériorité marquée sur celui +que nous disputons à nos hivers si rudes et à nos printemps +si variables. Et pourtant notre agriculture est fort +barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; +mais le cultivateur français a une persévérance +et une énergie que le Majorquin mépriserait comme une +agitation désordonnée.</p> + +<p>La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en +abondance à Majorque; cependant, faute de chemins +dans l'intérieur de l'île, ce commerce est loin d'avoir +l'extension et l'activité nécessaires. Cinq cents oranges +se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire +transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du +centre à la côte, il faut dépenser presque autant que la +valeur première. Cette considération fait négliger la culture +de l'oranger dans l'intérieur du pays; Ce n'est que +dans la vallée de Soller et dans le voisinage des criques, +où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres +croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient +partout, et dans notre montagne de Valdemosa, une des +plus froides régions de l'île, nous avions des citrons et +des oranges magnifiques, quoique plus tardives que +celles de Soller. A la Granja, dans une autre région +montagneuse, nous avons cueilli des limons gros comme +la tête. Il me semble qu'à elle seule l'île de Majorque +pourrait entretenir de ces fruits exquis toute la France, +au même prix que les détestables oranges que nous +tirons d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, +tant vanté à Majorque, est donc, comme le reste, entravé +par une négligence superbe.</p> + +<p>On peut en dire autant du produit immense des oliviers, +qui sont certainement les plus beaux qu'il y ait +au monde, et que les Majorquins, grâce aux traditions +arabes, savent cultiver parfaitement. Malheureusement +ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse +qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais +exporter abondamment qu'en Espagne, où le goût de +cette huile infecte règne également. Mais l'Espagne elle-même +est très-riche en oliviers, et si Majorque lui fournit +de l'huile, ce doit être à fort bas prix.</p> + +<p>Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive +en France, et nous l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. +Si notre fabrication était connue à Majorque et si +Majorque avait des chemins, enfin si la navigation commerciale +était réellement organisée dans cette direction, +nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce +que nous la payons, et nous l'aurions pure et abondante, +quelle que fut la rigueur de l'hiver. Je sais bien que les +industriels qui cultivent l'olivier de paix en France préfèrent +de beaucoup vendre au poids de l'or quelques +tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient +dans des foudres d'huile d'oeillet et de colza pour nous +l'offrir au <i>prix coûtant</i>; mais il serait étrange qu'on +s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur du climat, +si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous +la procurer meilleure à bon marché.</p> + +<p>Que nos <i>assentistes</i> français ne s'effraient pourtant +pas trop: nous promettrions au Majorquin, et, je crois, +à l'Espagnol en général, de nous approvisionner chez +eux et de décupler leur richesse, qu'ils ne changeraient +rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément l'amélioration +qui vient de l'étranger, et surtout de la +France, que je ne sais si pour de l'argent (cet argent +que cependant ils ne méprisent pas en général) ils se +résoudraient à changer quelque chose au procédé qu'ils +tiennent de leurs pères<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île de Majorque, +maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs, tout est imprégné +de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition de tous les mets, +chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par jour, et les murailles +en sont imbibées. En pleine campagne, si vous êtes égaré, vous n'avez +qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur d'huile rance arrive sur les ailes +de la brise, vous pouvez être sûr que derrière le rocher ou sous le massif +de cactus vous allez trouver une habitation. Si dans le lieu le plus sauvage +et le plus désert cette odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez +à cent pas de vous un Majorquin sur son âne descendre la colline et +se diriger vers vous. Ceci n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est +l'exacte vérité.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Ne sachant ni engraisser les boeufs, ni utiliser la laine, +ni traire les vaches (le Majorquin déteste le lait et le +beurre autant qu'il méprise l'industrie); ne sachant pas +faire pousser assez de froment pour oser en manger; ne +daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie; +ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant +chez lui et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant +pas de chevaux (l'Espagne s'empare maternellement de +tous les poulains de Majorque pour ses armées, d'où il +résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que +de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); +ne jugeant pas nécessaire d'avoir une seule route, un +seul sentier praticable dans toute son île, puisque le droit +d'exportation est livré au caprice d'un gouvernement qui +n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le Majorquin +végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son +chapelet et rapiécer ses chausses, plus malades que celles +de don Quichotte, son patron en misère et en fierté, +lorsque le cochon est venu tout sauver. L'exportation de +ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère du +salut, a commencé.</p> + +<p>Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles +futurs, l'âge du cochon, comme les musulmans comptent +dans leur histoire l'âge de l'éléphant.</p> + +<p>Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le +sol, la figue du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, +et les mères de famille apprennent à économiser la fève +et la patate. Le cochon ne permet plus de rien gaspiller, +car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le plus bel +exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des +goûts et des moeurs, qu'on puisse offrir aux nations. +Aussi jouit-il à Majorque des droits et des prérogatives +qu'on n'avait point songé jusque là à offrir aux hommes. +Les habitations ont été élargies, aérées; les fruits qui +pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et conservés, +et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée +superflue et déraisonnable, a été établie de l'île au continent.</p> + +<p>C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de +Majorque; car si j'avais eu la pensée d'y aller il y a +trois ans, le voyage, long et périlleux sur les caboteurs +m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de l'exportation du +cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.</p> + +<p>On a acheté en Angleterre un joli petit <i>steamer</i>, qui +n'est point de taille à lutter contre les vents du nord, si +terribles dans ces parages; mais qui, lorsque le temps +est serein, transporte une fois par semaine deux cents +cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à +Barcelone.</p> + +<p>Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse +ces messieurs (je ne parle point des passagers) +sont traités à bord, et avec quel amour on les dépose à +terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable +homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces +nobles bêtes, a pris tout à fait leur cri et même un peu +de leur désinvolture. Si un passager se plaint du bruit +qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son de l'or +monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est +assez bégueule pour remarquer l'infection répandue +dans le navire, son mari est là pour lui répondre que +l'argent ne sent point mauvais, et que sans le cochon +il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de +France, ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal +de mer, qu'il n'essaie pas de réclamer le moindre soin +des gens de l'équipage; car les cochons aussi ont le mal +de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée +d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie +qu'il faut combattre à tout prix. Alors, abjurant toute +compassion et toute sympathie pour conserver l'existence +à ses chers clients, le capitaine en personne, +armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière +lui les matelots et les mousses, chacun saisissant +ce qui lui tombe sous la main, qui une barre de fer, +qui un bout de corde, en un instant toute la bande +muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon +paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre +par cette émotion violente l'influence funeste du +roulis.</p> + +<p>Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au +mois de mars, il faisait une chaleur étouffante; cependant +il ne nous fut point possible de mettre le pied sur +le pont. Quand même nous eussions bravé le danger +d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de +mauvaise humeur, le capitaine ne nous eut point permis, +sans doute, de les contrarier par notre présence. +Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières +heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua +qu'ils avaient un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient +en proie à une noire mélancolie. Alors on leur +administra le fouet, et régulièrement, à chaque quart +d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs +si épouvantables, d'une part la douleur et la rage +des cochons fustigés, de l'autre les encouragements du +capitaine à ses gens et les jurements que l'émulation +inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que +le troupeau dévorait l'équipage.</p> + +<p>Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement +à nous séparer d'une société aussi étrange, et +j'avoue que celle des insulaires commençait à me peser +presque autant que l'autre; mais il ne nous fut permis +de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. +Nous eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres +que personne ne s'en fût soucié, tant qu'il y avait un +cochon à mettre à terre et à délivrer du roulis.</p> + +<p>Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille +était dangereusement malade. La traversée, la +mauvaise odeur et l'absence de sommeil n'avaient pas +contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine n'avait +eu d'autre attention pour nous que de nous prier +de ne pas faire coucher notre malade dans le meilleur +lit de la cabine, parce que, selon le préjugé espagnol, +toute maladie est contagieuse; et comme notre homme +pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le +malade, il désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le +renvoyâmes à ses cochons; et quinze jours après, lorsque +nous revenions en France sur <i>le Phénicien</i>, un +magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous comparions +le dévouement du Français à l'hospitalité de +l'Espagnol. Le capitaine d'<i>el Mallorquin</i> avait disputé +un lit à un mourant; le capitaine marseillais, ne trouvant +pas notre malade assez bien couché, avait ôté les matelas +de son propre lit pour les lui donner... Quand je +voulus solder notre passade, le Français me fit observer +que je lui donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer +double.</p> + +<p>D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement +bon sur un coin de ce <i>globe terraqué</i>, ni exclusivement +mauvais sur un autre coin. Le mal moral n'est, dans +l'humanité, que le résultat du mal matériel. La souffrance +engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte +dans tous les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; +par conséquent il croit à la contagion, il craint +la maladie et la mort, il manque de foi et de charité.—Il +est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent +il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, +nous voyons que là où il a pu être grand, il a +montré que la grandeur était en lui; mais il est homme, +et, dans la vie privée, là où l'homme doit succomber, +il succombe.</p> + +<p>J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des +hommes tels qu'ils me sont apparus à Majorque; car +aussi bien j'espère qu'on me tient quitte de parler davantage +des olives, des vaches et des pourceaux. La +longueur même de ce dernier article n'est pas de trop +bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient +s'en trouver personnellement blessés, et je prends maintenant +mon récit au sérieux; car je croyais n'avoir rien +à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas à pas dans son +<i>Voyage d'art</i>, et je vois que beaucoup de réflexions +viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans +les âpres sentiers de Majorque.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<p>Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, +me dira-t-on, <i>que diable alliez-vous faire sur cette +maudite galère?</i>—Je voudrais bien entretenir le lecteur +le moins possible de moi et des miens; cependant +je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai +vu à Majorque, <i>moi et nous</i>; moi et nous, c'est la +<i>subjectivité</i> fortuite sans laquelle l'<i>objectivité</i> majorquine +ne se fût point révélée sous de certains aspects, +sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au +lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité +comme une chose toute passive, comme une +lunette d'approche à travers laquelle il pourra regarder +ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit +volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que +d'y aller voir. Je le supplie en outre d'être bien persuadé +que je n'ai pas la prétention de l'intéresser aux +accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu +philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé +ma pensée à cet égard, on me rendra la justice +de reconnaître qu'il n'y entre pas la moindre préoccupation +de moi-même.</p> + +<p>Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai +dans cette galère, et le voici en deux mots: c'est que +j'avais envie de voyager.—Et, à mon tour, je ferai +une question à mon lecteur: Lorsque vous voyagez, +cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?—Je vous entends +d'ici me répondre ce que je répondrais à votre +place: Je voyage pour voyager.—Je sais bien que le +voyage est un plaisir par lui-même; mais, enfin, qui +vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux +parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?—Le +besoin de voyager.—Eh bien! dites-moi +donc ce que c'est que ce besoin-là, pourquoi nous en +sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous +y cédons tous, même après avoir reconnu mainte et +mainte fois que lui-même monte en croupe derrière nous +pour ne nous point lâcher, et ne se contenter de rien?</p> + +<p>Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la +franchise de le faire à votre place. C'est que nous ne +sommes réellement bien nulle part en ce temps-ci, et +que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot +vous ennuie, le sentiment du <i>mieux</i>), le voyage est +une des plus souriantes et des plus trompeuses. Tout +va mal dans le monde officiel: ceux qui le nient le sentent +aussi profondément et plus amèrement que ceux +qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours +son train, poursuivant son oeuvre dans nos pauvres +coeurs, et nous soufflant toujours ce sentiment du mieux, +cette recherche de l'idéal.</p> + +<p>L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de +ceux qui le défendent, ne satisfait aucun de nous, et +chacun va de son côté où il lui plaît. Celui-ci se jette +dans l'art, cet autre dans la science, le plus grand nombre +s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons +un peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt +nous fuyons, car il ne s'agit pas tant de voyager que de +partir, entendez-vous? Quel est celui de nous qui n'a +pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer? +Aucun.</p> + +<p>Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi +par la paresse est incapable, je le soutiens, de +rester longtemps à la même place sans souffrir et sans +désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il +faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), +il s'imagine ajouter quelque chose à son bonheur en +voyageant; les amants, les nouveaux époux partent +pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs et les +hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre +ou dépérir est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en +va chercher bien vite au loin quelque nid pour aimer ou +quelque gîte pour mourir.</p> + +<p>À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement +des populations, et que je me représente dans l'avenir +les hommes attachés au pays, à la terre, à la maison +comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence et +la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, +il me semble que les chemins de fer ne sont +pas destinés à promener d'un point du globe à l'autre +des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une +activité maladive.</p> + +<p>Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, +par conséquent plus calme et plus éclairée, ayant deux +vies: l'une, sédentaire, pour le bonheur domestique, +les devoirs de la cité, les méditations studieuses, le +recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange +loyal qui remplacerait le honteux trafic que nous +appelons le commerce, pour les inspirations de l'art, les +recherches scientifiques et surtout la propagation des +idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des +voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange +sympathique avec les hommes, et qu'il ne devrait pas +y avoir plaisir là où il n'y aurait pas devoir. Et il me +semble qu'au contraire, la plupart d'entre nous, aujourd'hui, +voyagent en vue du mystère, de l'isolement, +et par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables +porte à nos impressions personnelles, soit douces, +soit pénibles.</p> + +<p>Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un +besoin de repos que j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. +Comme le temps manque pour toutes choses +dans ce monde que nous nous sommes fait, je m'imaginai +encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais +quelque retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni +billets à écrire, ni journaux à parcourir, ni visites à +recevoir; où je pourrais ne jamais quitter ma robe de +chambre, où les jours auraient douze heures, où je +pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, +me détacher du mouvement d'esprit qui nous travaille +tous en France, et consacrer un ou deux ans à étudier +un peu l'histoire et à apprendre ma langue par principes +avec mes enfants.</p> + +<p>Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste +de planter là un beau matin ses affaires, ses habitudes, +ses connaissances et jusqu'à ses amis, pour aller dans +quelque île enchantée vivre sans soucis, sans tracasseries, +sans obligations, et surtout sans journaux?</p> + +<p>On peut dire sérieusement que le journalisme, cette +première et cette dernière des choses, comme eût dit +Ésope, a créé aux hommes une vie toute nouvelle, +pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette voix +de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil +nous raconter comment l'humanité a vécu la veille, +proclamant tantôt de grandes vérités, tantôt d'effroyables +mensonges, mais toujours marquant chacun des pas de +l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie +collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, +malgré toutes les taches et les misères qui s'y trouvent?</p> + +<p>Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble +de nos pensées et de nos actions, n'est-ce pas +bien affreux et bien repoussant à voir dans le détail, +lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des +mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir +éclairé une seule question, sans avoir marqué un progrès +sensible? Et dans cette attente qui paraît d'autant +plus longue qu'on nous en signale toutes les phases minutieusement, +ne nous prend-il pas souvent envie, à +nous autres artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, +de nous endormir dans les flancs du navire, et +de ne nous éveiller qu'au bout de quelques années pour +saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous +nous trouverons portés?</p> + +<p>Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions +nous abstenir de la vie collective, et nous isoler de tout +contact avec la politique pendant quelque temps, nous +serions frappés, en y rentrant, du progrès accompli +hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; +et, quand nous fuyons le foyer d'action pour chercher +l'oubli et le repos chez quelque peuple à la marche plus +lente et à l'esprit moins ardent que nous, nous souffrons +là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous nous +repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les +vivants pour les morts.</p> + +<p>Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, +et pourquoi je prends la peine de l'écrire, bien qu'il +ne me soit point agréable de le faire, et que je me fusse +promis, en commençant, de me garder le plus possible +des impressions personnelles; mais il me semble à présent +que cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, +par une chaleur comparable à celle de notre mois de +juin. Nous avions quitté Paris quinze jours auparavant, +par un temps extrêmement froid; ce nous fut un grand +plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver, +de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se +joignit celui de parcourir une ville très-caractérisée, et +qui possède plusieurs monuments de premier ordre +comme beauté ou comme rareté.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> +<br> + +<p>Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper +bientôt, et nous vîmes que les Espagnols qui nous avaient +recommandé Majorque comme le pays le plus hospitalier +et le plus fécond en ressources s'étaient fait grandement +illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine +des grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions +guère à ne pas trouver une seule auberge. Cette +absence de pied-à-terre pour les voyageurs eût dû nous +apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque par +rapport au reste du monde, et nous engager à retourner +sur-le-champ à Barcelone, où du moins il y a une méchante +auberge appelée emphatiquement <i>l'hôtel des +Quatre-Nations</i>.</p> + +<p>A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt +personnes des plus marquantes, et attendu depuis plusieurs +mois, pour espérer de ne pas coucher en plein +champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour nous, ce +fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou +plutôt dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les +étrangers sont bien heureux de trouver chacun un lit de +sangle avec un matelas douillet et rebondi comme une +ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, du +poivre et de l'ail à discrétion.</p> + +<p>En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre +que, si nous n'étions pas enchantés de cette réception, +nous serions vus de mauvais oeil, comme des impertinents +et des brouillons, ou tout au moins regardés en +pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content +de tout en Espagne! La plus légère grimace que vous +feriez en trouvant de la vermine dans les lits et des +scorpions dans la soupe vous attirerait le mépris le plus +profond et soulèverait l'indignation universelle contre +vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, +et peu à peu nous comprîmes à quoi tenaient ce manque +de ressources et ce manque apparent d'hospitalité.</p> + +<p>Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, +la guerre civile, qui bouleversait l'Espagne depuis si +longtemps, avait intercepté, à cette époque, tout mouvement +entre la population de l'île et celle du continent.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + +<br> +<p>Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols +qu'il y en pouvait tenir, et les indigènes, retranchés +dans leurs foyers, se gardaient bien d'en sortir pour +aller chercher des aventures et des coups dans la mère +patrie.</p> + +<p>A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie +et les douanes, qui frappent tous les objets nécessaires +au bien-être<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> d'un impôt démesure. Palma est arrangée +pour un certain nombre d'habitants; à mesure que la +population augmente, on se serre un peu plus, et on +ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. +Excepté peut-être chez deux ou trois familles, le +mobilier n'a guère changé depuis deux cents ans. On ne +connaît ni l'empire de la mode, ni le besoin du luxe, ni +celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part, difficulté +de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, +mais on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se +passe en paroles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait de nous +700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de l'instrument. +Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le laisser dans le +port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire passer hors de la +ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au moins les droits de la +porte, qui sont distincts des droits de douane, cela était contraire aux +lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter les droits de sortie, qui sont +autres que les droits d'entrée, cela ne se pouvait pas; le jeter à la mer +c'est tout au plus si nous en avions le droit. +Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu de sortir +de la ville par une certaine porte, il sortirait par une autre, et nous en +fûmes quittes pour 400 francs environ.*</blockquote> + +<p>Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans +toute l'Espagne, pour se dispenser de rien prêter; elle +consiste à tout offrir: <i>La maison et tout ce qu'elle contient +est à votre disposition</i>. Vous ne pouvez pas regarder +un tableau, toucher une étoffe, soulever une +chaise, sans qu'on vous dise avec une grâce parfaite: +<i>Es a la disposition de uste</i>. Mais gardez-vous bien +d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une indiscrétion +grossière.</p> + +<p>Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée +à Palma, et je crois bien que je ne m'en relèverai +jamais dans l'esprit du marquis de ***. J'avais été très-recommandé +à ce jeune lion palmesan, et je crus pouvoir +accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle +m'était offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain +un billet de lui me fit bien sentir que j'avais manqué +à toutes les convenances, et je me hâtai de renvoyer +l'équipage sans m'en être servi.</p> + +<p>J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais +c'est de la part de personnes qui avaient voyagé, et qui, +sachant bien le monde, étaient véritablement de tous les +pays. Si d'autres étaient portées à l'obligeance et à la +franchise par la bonté de leur coeur, aucune (il est bien +nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane +et le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si +riche), aucune n'eût pu nous céder un coin de sa maison +sans s'imposer de tels embarras et de telles privations, +que nous eussions été véritablement indiscrets de +l'accepter.</p> + +<p>Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à +même de les reconnaître lorsque nous cherchâmes à +nous installer. Il était impossible de trouver dans toute +la ville un seul appartement qui fût habitable.</p> + +<p>Un appartement à Palma se compose de quatre murs +absolument nus, sans portes ni fenêtres. Dans la plupart +des maisons bourgeoises, on ne se sert pas de vitres; et +lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien nécessaire +en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire, +en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte +donc les fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des +portes. Son successeur est obligé de commencer par les +remplacer, à moins qu'il n'ait le goût de vivre en plein +vent, et c'est un goût fort répandu à Palma.</p> + +<p>Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement +les portes et fenêtres, mais les lits, les tables, +les chaises, tout enfin, si simple et si primitif que soit +l'ameublement. Il y a fort peu d'ouvriers; ils ne vont +pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux. Il y a +toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se +presse pas. La vie est si longue! Il faut être Français, +c'est-à-dire extravagant et forcené, pour vouloir qu'une +chose soit faite tout de suite. Et si vous avez attendu +déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois +de plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi +y restez-vous? Avait-on besoin de vous ici? On s'en +passait fort bien. Vous croyez donc que vous allez mettre +tout sens dessus dessous? Oh! que non pas! Nous autres, +voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre +guise.—Mais n'y a-t-il donc rien à louer?—Louer? +qu'est-ce que cela? louer des meubles? Est-ce qu'il y en +a de trop pour qu'on en loue?—Mais il n'y en a donc +pas à vendre?—Vendre? il faudrait qu'il y en eût de +tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire +des meubles d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir +de France, puisqu'il y a de tout dans ce pays là.—Mais +pour faire venir de France, il faut attendre six mois +tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on +fait la sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, +c'est de s'en aller?—C'est ce que je vous conseille, +ou bien prenez patience, beaucoup de patience; +<i>mucha calma</i>, c'est là sagesse majorquine.</p> + +<p>Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous +rendit, à bonne intention certainement, le mauvais service +de nous trouver une maison de campagne à louer.</p> + +<p>C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix +très-modéré, selon nous, mais assez élevé pour le pays +(environ cent francs par mois), nous abandonna toute +son habitation. Elle était meublée comme toutes les +maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de +sangle ou de bois peint en vert, quelques-uns composés +de deux tréteaux sur lesquels on pose deux planches et +un mince matelas; les chaises de paille; les tables de +bois brut; les murailles nues bien blanchies à la chaux, +et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque +toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, +dans la pièce qu'on appelait le salon, quatre horribles +devants de cheminée, comme ceux qu'on voit dans nos +plus misérables auberges de village, et que le señor +Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire +encadrer avec soin comme des estampes précieuses, +pour en décorer les lambris de son manoir. Du reste, la +maison était vaste, aérée (trop aérée), bien distribuée, +et dans une très-riante situation, au pied de montagnes +aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée +plantureuse que terminaient les murailles jaunes de +Palma, la masse de sa cathédrale, et la mer étincelante +à l'horizon.</p> + +<p>Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite +furent assez bien remplis par la promenade et la +douce <i>flânerie</i> à laquelle nous conviaient un climat délicieux, +une nature charmante et tout à fait neuve pour +nous.</p> + +<p>Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique +j'aie passé une grande partie de ma vie sur les chemins. +C'était donc la première fois que je voyais une végétation +et des aspects de terrain essentiellement différents +de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque +je vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, +et l'idée grandiose que je m'étais faite de ces +contrées m'empêcha d'en goûter la beauté pastorale et +la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais sur +les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans +m'étonner ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il +n'y avait pour moi aucune comparaison à faire avec des +sites connus. Les hommes, les maisons, les plantes, et +jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un +caractère à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils +faisaient collection de tout, et prétendaient remplir nos +malles de ces beaux pavés de quartz et de marbres +veinés de toutes couleurs, dont les talus à <i>pierres sèches</i> +bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous +voyant ramasser jusqu'aux branches mortes, nous +prenaient les uns pour des apothicaires, les autres nous +regardaient comme de francs idiots.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p>L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement +perpétuel que présente un sol labouré et tourmenté +par des cataclysmes postérieurs à ceux du monde le primitif. +La partie que nous habitions alors, nommée <i>Establiments</i>, +renfermait, dans un horizon de quelques +lieues, des sites fort divers.</p> + +<p>Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des +tertres fertiles, était disposée en larges gradins irrégulièrement +jetés autour de ces monticules. Cette culture +en terrasse, adoptée dans toutes les parties de l'île, que +les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent +continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne +à la campagne l'aspect d'un verger admirablement +soigné.</p> + +<p>À notre droite, les collines s'élevaient progressivement +depuis le pâturage en pente douce jusqu'à la montagne +couverte de sapins. Au pied de ces montagnes +coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent +qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de +cailloux en désordre. Mais les belles mousses qui couvraient +ces pierres, les petits ponts verdis par l'humidité, +fendus par la violence des courants, et à demi +cachés dans les branches pendantes des saules et des +peupliers, l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et +touffus qui se penchaient pour faire un berceau de verdure +d'une rive à l'autre, un mince filet, d'eau qui courait +sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours +quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres +accroupis dans les encaissements mystérieux, faisaient +de ce site quelque chose d'admirable pour la +peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans +le lit du torrent, et nous appelions ce coin de paysage +<i>le Poussin</i>, parce que cette nature libre, élégante et +fière dans sa mélancolie, nous rappelait les sites que ce +grand maître semble avoir chéris particulièrement.</p> + +<p>A quelques centaines de pas de notre ermitage, le +torrent se divisait en plusieurs ramifications, et son +cours semblait se perdre dans la plaine. Les oliviers et +les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de la +terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect +d'une forêt.</p> + +<p>Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie +boisée s'élevaient des chaumières d'un grand style, +quoique d'une dimension réellement lilliputienne. On ne +se figure pas combien de granges, de hangars, d'étables, +de cours et de jardins, un <i>payés</i> (paysan propriétaire) +accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné +préside à son insu à cette disposition capricieuse. La +maisonnette est ordinairement composée de deux étages +avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage une +galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux +que surmonterait un toit florentin. Ce couronnement +symétrique donne une apparence de splendeur et de +force aux constructions les plus frêles et les plus pauvres, +et les énormes grappes de maïs qui sèchent à +l'air, suspendues entre chaque ouverture de la galerie, +forment un lourd feston alterné de rouge et de jaune +d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et coquet. +Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une +forte haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres +s'entrelacent en muraille et protègent contre les +vents du froid les frêles abris d'algues et de roseaux qui +servent à serrer les brebis. Comme ces paysans ne se +volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs propriétés +qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers +et d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive +guère d'autre légume que le piment et la pomme +d'amour; mais tout cela est d'une couleur magnifique, +et souvent, pour couronner le joli tableau que forme +cette habitation, un seul palmier déploie au milieu son +gracieux parasol, ou se penche sur le côté avec grâce, +comme une belle aigrette.</p> + +<p>Cette région est une des plus florissantes de l'île, et +les motifs qu'en donne M. Grasset de Saint-Sauveur +dans son Voyage aux îles Baléares confirment ce que j'ai +dit précédemment de l'insuffisance de la culture en général +à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire +impérial faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance +des pages majorquins le conduisirent à en rechercher +les causes. Il en trouva deux principales.</p> + +<p>La première, c'est la grande quantité de couvents, +qui absorbait une partie de la population déjà si restreinte. +Cet inconvénient a disparu, grâce au décret +énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque +ne lui pardonneront jamais.</p> + +<p>La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez +eux, et qui les parque par douzaines au service des riches +et des nobles. Cet abus subsiste encore dans toute sa vigueur. +Tout aristocrate majorquin a une suite nombreuse +que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle +ne lui procure aucun bien-être; il est impossible +d'être plus mal servi qu'on ne l'est par cette espèce de +serviteurs honoraires. Quand on se demande à quoi un +riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays +où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne +se l'explique qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants +des deux sexes, qui occupent une portion des +bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès qu'ils ont +passé une année au service du maître, ont droit pour +toute leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. +Ceux qui veulent se dispenser du service le peuvent +en renonçant à quelques bénéfices; mais l'usage +les autorise encore à venir chaque matin manger le chocolat +avec leurs anciens confrères, et à prendre part, +comme Sancho chez Gamache, à toutes les bombances +de la maison.</p> + +<p>Au premier abord, ces moeurs semblent patriarcales, +et on est tenté d'admirer le sentiment républicain qui +préside à ces rapports de maître à valet; mais on s'aperçoit +bientôt que c'est un républicanisme à la manière de +l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés +par la paresse ou la misère à la vanité de leurs +patrons. C'est un luxe à Majorque d'avoir quinze domestiques +pour un état de maison qui en comporterait +deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains +en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès +proscrite par l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel +mépriser le plus, du maître qui encourage et perpétue +ainsi l'abaissement moral de ses semblables, ou +de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au travail +qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme +à la dignité humaine.</p> + +<p>Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter +le budget de leurs dépenses et diminuer celui de leurs +revenus, de riches propriétaires majorquins se sont décidés +à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et à la +disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de +leurs terres en viager à des paysans, et M. Grasset de +Saint-Sauveur s'est assuré que, dans toutes les grandes +propriétés où l'on avait essayé de ce moyen, la terre, +frappée en apparence de stérilité, avait produit en telle +abondance entre les mains d'hommes intéressés à son +amélioration, qu'en peu d'années les parties contractantes +s'étaient trouvées soulagées de part et d'autre.</p> + +<p>Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont +réalisées tout à fait, et aujourd'hui la région d'Establiments, +entre autres, est devenue un vaste jardin; la +population y a augmenté, de nombreuses habitations se +sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis +une certaine aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés +encore, mais qui leur a donné plus d'aptitude au travail. +Il faudra bien des années encore pour que le Majorquin +soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous, il +traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel +pour arriver à comprendre que ce n'est pas encore +le but de l'humanité, nous pouvons bien lui +laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le temps. +Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres +sont réservées à ces peuples enfants que nous initierons +quelque jour à une civilisation véritable, sans leur reprocher +tout ce que nous aurons fait pour eux. Ils ne +sont pas assez grands pour braver les orages révolutionnaires +que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés +sur nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus +par le reste de la terre, nous avons fait des pas +immenses, et le bruit de nos luttes gigantesques n'a pas +éveillé de leur profond sommeil ces petites peuplades +qui dorment à la portée de notre canon au sein de la +Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons +le baptême de la vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet +comme les ouvriers de la douzième heure. Trouvons +le mot de notre destinée sociale, réalisons nos +rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes +entreront peu à peu dans notre église révolutionnaire, +ces malheureux insulaires, que leur faiblesse livre sans +cesse comme une proie aux nations marâtres qui se les +disputent, accourront à notre communion.</p> + +<p>En attendant ce jour où, les premiers en Europe, +nous proclamerons la loi de l'égalité pour tous les hommes +et de l'indépendance pour tous les peuples, la loi +du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la diplomatie +gouverne le monde; le droit des gens n'est +qu'un mot, et le sort de toutes les populations isolées et +Restreintes, +comme le Transylvain, le Turc on le Hongrois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, +est d'être dévorées par le vainqueur. S'il en devait être +toujours ainsi, je ne souhaiterais à Majorque ni l'Espagne, +ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice, +et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son +existence, qu'à la civilisation étrange que nous portons +en Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> La Fontaine, fable des <i>Voleurs et l'Âne</i>.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<p>Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque +les pluies commencèrent. Jusque-là nous avions eu +un temps adorable; les citronniers et les myrtes étaient +encore en fleurs, et, dans les premiers jours de décembre, +je restai en plein air sur une terrasse jusqu'à cinq +heures du matin, livré au bien-être d'une température +délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais +personne au monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme +de la belle nature n'est pas capable de me +rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré +le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum +des fleurs qui montait jusqu'à moi, ma veillée n'était +pas fort émouvante. J'étais là, non comme eût fait un +poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif qui +contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en +souviens, à recueillir les bruits de la nuit et à m'en +rendre compte.</p> + +<p>Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays +a ses harmonies, ses plaintes, ses cris, ses chuchotements +mystérieux, et cette langue matérielle des choses +n'est pas un des moindres signes caractéristiques dont +le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de +l'eau sur les froides parois des marbres, le pas pesant et +mesuré des sbires sur le quai, le cri aigu et presque enfantin +des mulots, qui se poursuivent et se querellent +sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs et +singuliers qui troublent faiblement le morne silence des +nuits de Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone +de la mer, au <i>quien vive</i> des sentinelles et au +chant mélancolique des <i>serenos</i> de Barcelone. Le lac +Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de +Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin +dans les forêts de la Suisse ne ressemble en rien non +plus aux craquements qui se font entendre sur les glaciers.</p> + +<p>A Majorque, le silence est plus profond que partout +ailleurs. Les ânesses et les mules qui passent la nuit au +pâturage l'interrompent parfois en secouant leurs clochettes, +dont le son est moins grave et plus mélodique +que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans +les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. +Il n'est pas un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche +avec elle à toute heure. De ma terrasse, j'entendais +aussi la mer, mais si lointaine et si faible que la poésie +étrangement fantastique et saisissante des Djinns me revenait +en mémoire.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'écoute.</p> +<p>Tout fuit.</p> +<p>On doute,</p> +<p>La nuit,</p> +<p>Tout passe;</p> +<p>L'espace</p> +<p>Efface</p> +<p>Le bruit.</p> + </div> </div> + +<p>Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un +petit enfant, et j'entendais aussi la mère, qui, pour +l'endormir, lui chantait un joli air du pays, bien monotone, +bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix moins +poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de +Majorque.</p> + +<p>Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un +mode que je ne saurais point définir. Alors le <i>pagès</i> +père de famille, s'éveilla à la voix de ses porcs chéris +comme la mère s'était éveillée aux pleurs de son nourrisson. +Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander +les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. +Les cochons l'entendirent fort bien, car ils se +turent. Puis le pagès, pour se rendormir apparemment +se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre, qui, à +mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait +ou se ranimait comme le murmure lointain des vagues. +De temps en temps encore les cochons laissaient échapper +un cri sauvage; le pages élevait alors la voix sans +interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé +par un <i>Ora pro nobis</i> ou un <i>Ave Maria</i> prononcé +d'une certaine façon, se taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, +il écoutait sans doute, les yeux ouverts, livré à +l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent +cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait +un si mystérieux travail sur elle-même avant de se manifester.</p> + +<p>Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge +commença. Un matin, après que le vent nous eut +bercés toute la nuit de ses longs gémissements, tandis +que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à notre +réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer +une route parmi les pierres de son lit. Le lendemain, +il parlait plus haut; le surlendemain, il roulait les roches +qui gênaient sa course. Toutes les fleurs des arbres +étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos chambres +mal closes.</p> + +<p>On ne comprend pas le peu de précautions que prennent +les Majorquins contre ces fléaux du vent et de la +pluie. Leur illusion ou leur fanfaronnade est si grande +à cet égard, qu'ils nient absolument ces inclémences +accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à la +fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, +ils nous soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. +Si nous avions mieux observé la position des pics de +montagne et la direction habituelle des vents, nous nous +serions convaincus d'avance des souffrances inévitables +qui nous attendaient.</p> + +<p>Mais une autre déception nous était réservée: c'est +celle que j'ai indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé +à raconter mon voyage par la fin. Un d'entre nous tomba +malade. D'une complexion fort délicate, étant sujet à +une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les +atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (<i>Son-Vent</i> +en patois), c'est le nom de la villa que le señor Gomez +nous avait louée, devint inhabitable. Les murs en étaient +si minces, que la chaux dont nos chambres étaient crépies +se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon +compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit +pas très-froid en réalité: mais pour nous, qui sommes +habitués à nous chauffer en hiver, cette maison sans +cheminée était sur nos épaules comme un manteau de +glace, et je me sentais paralysé.</p> + +<p>Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante +des braseros, et notre malade commença à souffrir et à +tousser.</p> + +<p>De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et +d'épouvanté pour la population. Nous fûmes atteints et +convaincus de phtisie pulmonaire, ce qui équivaut à la +peste dans les préjugés contagionistes de la médecine +espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique +rétribution de 45 francs, daigna venir nous faire une +visite, déclara pourtant que ce n'était rien, et n'ordonna +rien. Nous l'avions surnommé <i>Malvavisco</i>, à cause de +sa prescription unique.</p> + +<p>Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; +mais la pharmacie de Palma était dans un tel dénûment +que nous ne pûmes nous procurer que des drogues détestables. +D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par +des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne +pouvaient combattre efficacement.</p> + +<br> + +<p>Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses +sur la durée de ces pluies et de ces souffrances +qui étaient liées les unes aux autres, nous reçûmes une +lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait, dans le +style espagnol, que nous <i>tenions</i> une personne, laquelle +<i>tenait</i> une maladie qui portait la contagion dans ses +foyers, et menaçait par anticipation les jours de sa famille; +en vertu de quoi il nous priait de déguerpir de +son palais dans le plus bref délai possible.</p> + +<p>Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous +ne pouvions plus rester là sans crainte d'être noyés dans +nos chambres; mais notre malade n'était pas en état +d'être transporté sans danger, surtout avec les moyens +de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. +Et puis la difficulté était de savoir où nous irions; +car le bruit de notre phtisie s'était répandu instantanément, +et nous ne devions plus espérer de trouver un +gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit. +Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous +en feraient l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du +préjugé, et que d'ailleurs nous attirerions sur elles, en les +approchant, la réprobation qui pesait sur nous. Sans +l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles +pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés +de camper dans quelque caverne comme des Bohémiens +véritables.</p> + +<p>Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile +pour l'hiver. Il y avait à la chartreuse de Valldemosa un +Espagnol réfugié qui s'était caché là pour je ne sais +quel motif politique. En allant visiter la chartreuse, nous +avions été frappés de la distinction de ses manières, de +la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement +rustique et pourtant confortable de leur cellule. +La poésie de cette chartreuse m'avait tourné la tête. Il +se trouva que le couple mystérieux voulut quitter précipitamment +le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous +céder son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en +faire l'acquisition. Pour la modique somme de mille +francs, nous eûmes donc un ménage complet, mais tel +que nous eussions pu nous le procurer en France pour +cent écus, tant les objets de première nécessité sont +rares, coûteux, et difficiles à rassembler à Majorque.</p> + +<p>Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, +quoique j'y aie peu quitté cette fois la cheminée que le +consul avait le bonheur de posséder (le déluge continuant +toujours), je ferai ici une lacune à mon récit +pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, +qui vint l'explorer et en dessiner les plus beaux +aspects l'année suivante, sera le cicérone que je présenterai +maintenant au lecteur, comme plus compétent que +moi sur l'archéologie.</p> +<br><br><br> + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre +cents ans par les Maures, elle a gardé peu de traces +réelles de leur séjour. Il ne reste d'eux à Palma qu'une +petite salle de bains.</p> + +<p>Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, +quelques débris seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, +et la tradition de la naissance d'Annibal, que +M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à l'outrecuidance +majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de vraisemblance.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique +en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de +l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en +cet endroit. On trouve ce même conte dans l'<i>Histoire de Majorque</i>, +par Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)</blockquote> + +<p>Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres +constructions, et il était nécessaire que M. Laurens +redressât toutes les erreurs archéologiques de ses +devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme +moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques +vestiges de l'architecture arabe.</p> + +<p>«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de +maisons dont la date parût fort ancienne. Les plus intéressantes +par leur architecture et leur antiquité appartenaient +toutes au commencement du seizième siècle; +mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y +montre pas sous la même forme qu'en France.</p> + +<p>«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée +qu'un étage et un grenier très bas.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> L'entrée, dans la +rue, consiste en une porte à plein cintre, sans aucun +ornement; mais la dimension et le grand nombre de +pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande +physionomie. Le jour pénètre dans les grandes salles du +premier étage à travers de hautes fenêtres divisées par +des colonnes excessivement effilées, qui leur donnent +une apparence entièrement arabe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des étendoirs, +appelés dans le pays <i>porchos</i>.</blockquote> + +<p>«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner +plus de vingt maisons construites d'une manière +identique, et les étudier dans toutes les parties de leur +construction pour arriver à la certitude que ces fenêtres +n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais +mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de +Grenade nous reste comme échantillon.</p> + +<p>«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, +avec une hauteur de six pieds, n'ont qu'un diamètre +de trois pouces. La finesse des marbres dont elles sont +faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela +m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en +soit, l'aspect de ces fenêtres est aussi joli qu'original.</p> + +<p>«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une +galerie, ou plutôt une suite de fenêtres rapprochées et +copiées exactement sur celles qui forment le couronnement +de la <i>Lonja</i>. Enfin, un toit fort avancé, soutenu +par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage +de la pluie ou du soleil, et produit des effets piquants +de lumière par les longues ombres qu'il projette sur la +maison, et par l'opposition de la masse brune de la +charpente avec les tons brillants du ciel.</p> + +<p>«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé +dans une cour, au centre de la maison, et séparé de +l'entrée sur la rue par un vestibule où l'on remarque +des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages +sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges.</p> + +<p>«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, +les Majorquins ont mis un grand luxe dans la construction +de leurs habitations particulières. Tout en suivant +la même distribution, ils ont apporté dans les vestibules +et dans les escaliers les changements de goût que l'architecture +devait amener. Ainsi l'on trouve partout la +colonne toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, +donnent toujours une apparence somptueuse aux +demeures de l'aristocratie.</p> + +<p>«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et +ce souvenir du goût arabe se retrouvent aussi dans les +plus humbles habitations, même lorsqu'une seule échelle +conduit directement de la rue au premier étage. Alors, +chaque marche est recouverte de carreaux en faïence +peinte de fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.»</p> + +<p>Cette description est fort exacte, et les dessins de +M. Laurens rendent bien l'élégance de ces intérieurs +dont le péristyle fournirait à nos théâtres de beaux décors +d'une extrême simplicité.</p> + +<p>Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées +de colonnes comme le <i>cortile</i> des palais de Venise, ont +aussi pour la plupart un puits d'un goût très pur au +milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni le même usage +que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais +l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables +préaux, peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. +Le puits du milieu y tient évidemment la place de l'impluvium.</p> + +<p>Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et +de tendines de jonc, ils ont un aspect à la fois élégant +et sévère, dont les seigneurs majorquins ne comprennent +nullement la poésie; car ils ne manquent guère de +s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en +admirez le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, +ou méprisant peut-être en eux-mêmes ce ridicule +excès de courtoisie française.</p> + +<p>Au reste, tout n'est pas également poétique dans la +demeure des nobles majorquins. Il est certains détails +de malpropreté dont je serais fort embarrassé de donner +l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait Jacquemont +en parlant des moeurs indiennes, d'achever ma +lettre en latin.</p> + +<p>Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au +passage que M. Grasset de Saint-Sauveur, écrivain +moins sérieux que M. Laurens, mais fort véridique sur +ce point, consacre à la situation des garde-manger à +Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne +et d'Italie. Ce passage est remarquable à cause +d'une prescription de la médecine espagnole qui règne +encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est des +plus étranges.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> L'intérieur de ces palais ne répond nullement à +l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme +chez les individus, que la disposition et l'ameublement +des habitations.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.</blockquote> + +<p>A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance +des produits industriels font varier si étrangement l'aspect +des appartements, il suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer +chez une personne aisée pour se faire en un clin +d'oeil une idée de son caractère, pour se dire si elle a +du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, +un esprit méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou +de l'ostentation.</p> + +<p>J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les +siens, ce qui ne m'empêche pas de me tromper fort +souvent dans mes inductions, ainsi qu'il arrive à bien +d'autres.</p> + +<p>J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée +et très-bien rangée. A moins qu'une grande intelligence +et un grand coeur, tout à fait emportés hors de la sphère +des petites observations matérielles, n'habitent là comme +sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette demeure +est une tête vide et un coeur froid.</p> + +<p>Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement +entre quatre murailles, on n'éprouve pas le besoin de +les remplir, ne fût-ce que de bûches et de paniers, et +d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne fût-ce +qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.</p> + +<p>Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie +et l'ordre rigoureux me navrent de tristesse; et si mon +imagination pouvait se représenter la damnation éternelle, +mon enfer serait certainement de vivre à jamais +dans certaines maisons de province où règne l'ordre le +plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on +ne voit rien traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où +pas un animal ne pénètre, sous prétexte que les choses +animées gâtent les choses inanimées. Eh! périssent tous +les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la condition +de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou +un chat.</p> + +<p>Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans +l'amour véritable de la propreté, mais dans une excessive +paresse, ou dans une économie sordide. Avec un +peu plus de soin et d'activité, la <i>ménagère</i> sympathique +à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur +cette propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.</p> + +<p>Mais que dire et que penser des moeurs et des idées +d'une famille dont le <i>home</i> est vide et immobile, sans +avoir l'excuse ou le prétexte de la propreté?</p> + +<p>S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le +disais tout à l'heure, dans les inductions particulières, +il est difficile de se tromper dans les inductions générales. +Le caractère d'un peuple se révèle dans son costume +et dans son ameublement, aussi bien que dans ses +traits et dans son langage.</p> + +<p>Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, +je suis entré dans un assez grand nombre de +maisons; tout s'y ressemblait si exactement que je pouvais +conclure de là à un caractère général chez leurs +occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs +sans avoir le coeur serré de déplaisir et d'ennui, rien +qu'à voir les murailles nues, les dalles tachées et poudreuses, +les meubles rares et malpropres. Tout y portait +témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais +un livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne +lisent pas, les femmes ne cousent même pas. Le seul +indice d'une occupation domestique, c'est l'odeur de +l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces +d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare +semés sur le pavé.</p> + +<p>Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation +quelque chose de mort et de creux qui n'a pas d'analogue +chez nous, et qui donne au Majorquin plus de +ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen.</p> + +<p>Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent +sans rien transformer autour d'elles, et sans marquer +aucune empreinte individuelle sur les choses qui +ordinairement participent en quelque sorte à notre vie +humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de +maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent +l'idée d'un nid pour la famille, celles-là semblent des +gîtes où les groupes d'une population errante se retireraient +indifféremment pour passer la nuit. Des personnes +qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il +en était généralement ainsi dans toute la Péninsule.</p> + +<p>Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'<i>atrium</i> +des palais des <i>chevaliers</i> (c'est ainsi que s'intitulent +encore les patriciens de Majorque) ont un grand caractère +d'hospitalité et même de bien-être. Mais dès que +vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans l'intérieur +des chambres, vous croyez entrer dans un lieu +disposé uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement +dans la forme d'un carré long, très-élevées, +très-froides, très-sombres, toutes nues, blanchies à la +chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits +de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, +si haut qu'on n'y distingue rien; quatre ou cinq chaises +d'un cuir gras et mangé aux vers, bordées de gros +clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents +ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques +peaux de mouton à longs poils jetées çà et là sur le +pavé; des croisées placées très haut et recouvertes de +pagnes épaisses; de larges portes de bois de chêne noir +ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique +portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement +brodé, mais terni et rongé par le temps: tels +sont les palais majorquins à l'intérieur. On n'y voit +guère d'autres tables que celles où l'on mange; les +glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans +ces panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune +clarté.</p> + +<p>On trouve le maître de la maison debout et fumant +dans un profond silence, la maîtresse assise sur une +grande chaise et jouant de l'éventail sans penser à rien. +On ne voit jamais les enfants: ils vivent avec les domestiques, +à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les +parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient +dans la maison sans rien faire. Les vingt ou trente +valets font la sieste, pendant qu'une vieille servante +hérissée ouvre la porte au quinzième coup de sonnette +du visiteur.</p> + +<p>Cette vie ne manque certainement pas de <i>caractère</i>, +comme nous dirions dans l'acception illimitée que nous +donnons aujourd'hui à ce mot; mais, si l'on condamnait +à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y +deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue +par réaction d'esprit.</p> +<br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, +la Lonja (bourse) et le Palacio-Real.</p> + +<p>La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don +Jaime le Conquérant, leur premier roi chrétien et en +quelque sorte leur Charlemagne, fut en effet entreprise +sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en 1604. +Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont +elle est entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une +belle couleur d'ambre.</p> + +<p>Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la +mer, est d'un grand effet lorsqu'on entre dans le port; +mais elle n'a de vraiment estimable, comme goût, que +le portail méridional, signalé par M. Laurens comme +le plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais +eu occasion de dessiner. L'intérieur est des plus sévères +et des plus sombres.</p> + +<p>Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les +larges ouvertures du portail principal et renversant +les tableaux et les vases sacrés au milieu des offices, +on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce +vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> +de longueur sur trois cent soixante-quinze de largeur. +Au milieu du choeur on remarque un sarcophage de +marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour +leur montrer la momie de don Jaime II, fils du <i>Conquistador</i>, +prince dévot, aussi faible et aussi doux que +son père fut entreprenant et belliqueux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Le <i>palmo</i> espagnol est le <i>pan</i> de nos provinces méridionales.</blockquote> + +<p>Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est +très-supérieure à celle de Barcelone, de même que +leur Lonja est infiniment, selon eux, plus belle que +celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point; +quant au premier, il est insoutenable.</p> + +<p>Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le +singulier trophée qui orne la plupart des métropoles de +l'Espagne: c'est la hideuse tête de Maure en bois peint, +coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de l'orgue. +Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée +d'une longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous +pour figurer le sang impur du vaincu.</p> + +<p>On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux +écussons armoriés. Apposer ainsi son blason dans la +maison de Dieu était un privilège que les chevaliers majorquins +payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt +prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée +dans un siècle où la dévotion était refroidie. Il faudrait +être bien injuste pour attribuer aux seuls Majorquins +une faiblesse qui leur a été commune avec les nobles +dévots du monde entier à cette époque.</p> + +<p>La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par +ses proportions élégantes et un caractère d'originalité +que n'excluent ni une régularité parfaite ni une simplicité +pleine de goût.</p> + +<p>Cette bourse fut commencée et terminée dans la première +moitié du quinzième siècle. L'illustre Jovellanos +l'a décrite avec soin, et le <i>Magasin Pittoresque</i> l'a +popularisée par un dessin fort intéressant, publié il y +a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste +salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une +ténuité élégante.</p> + +<p>Destinée jadis aux réunions des marchands et des +nombreux navigateurs qui affluaient à Palma, la Lonja +témoigne de la splendeur passée du commerce majorquin; +aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes publiques. +Ce devait être une chose intéressante de voir les +Majorquins, revêtus des riches costumes de leurs pères, +s'ébattre gravement dans cette antique salle de bal; +mais la pluie nous tenait alors captifs dans la montagne, +et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins +renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. +Quant à la Lonja, quelque belle qu'elle m'ait paru, elle +n'a pas fait fort dans mes souvenirs à cet adorable bijou +qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel des monnaies, +sur le Grand-Canal.</p> + +<p>Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur +n'hésite point à croire romain et mauresque +(ce qui lui a inspiré des émotions tout à fait dans le +goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens +se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit +des petites fenêtres géminées, et des colonnettes énigmatiques +qu'il a étudiées dans ce monument.</p> + +<p>Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies +de goût qu'on remarque dans tant de constructions +majorquines à l'intercalation d'anciens fragments dans des +constructions subséquentes? De même qu'en France et +en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons +et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les +ornements de sculpture, n'est-il pas probable que les +chrétiens de Majorque, après avoir renversé tous les +ouvrages mauresques<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, en utilisèrent les riches débris +et les incrustèrent de plus en plus dans leurs constructions +postérieures?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a><p>La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de décembre +de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la chronique de +Marsigli (inédite ). En voici un fragment:</p> + +<p>«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de +très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans leur +main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres précieuses, +des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte de +joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes armes +qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur disaient en +sarrasin: «—Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi seulement de +quoi vivre.»</p> + +<p>L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de +la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, occupés +qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les approprier.</p> + +<p>C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir +le cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, Lauro, +lui dit:</p> + +<p>«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et +qu'on m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez +un repas et coucherez cette nuit.»</p> + +<p>«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»</p></blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un +aspect fort pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus +incommode et de plus sauvagement moyen âge que cette +habitation seigneuriale; mais aussi rien de plus fier, de +plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé +de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades +grimpant les unes sur les autres à une hauteur considérable, +et terminées par un ange gothique, qui, du sein +des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.</p> + +<p>Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence +du capitaine général, le personnage le plus éminent de +l'île. Voici comment M. Grasset de Saint-Sauveur décrit +l'intérieur de cette résidence:</p> + +<p>«La première pièce est une espèce de vestibule servant +de corps de garde. On passe à droite dans deux +grandes salles, où à peine rencontre-t-on un siège.</p> + +<p>La troisième est la salle d'audience; elle est décorée +d'un trône en velours cramoisi enrichi de crépons en +or, porté sur une estrade de trois marches couvertes +d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en bois doré. +Le dais qui couvre le trône est également de velours +cramoisi surmonté de panaches en plumes d'autruche. +Au-dessus du trône sont suspendus les portraits du roi +et de la reine.</p> + +<p>C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours +d'étiquette ou de <i>gala</i>, les différents corps de l'administration +civile, les officiers de la garnison, et les étrangers +de considération.»</p> + +<p>Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, +pour qui nous avions des lettres, nous fit en effet +l'honneur de recevoir dans cette salle celui de nous qui +se chargea d'aller les lui présenter. Notre compagnon +trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même +à coup sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en +1807; car il était usé, fané, râpé, et quelque peu taché +d'huile et de bougie. Les deux lions n'étaient plus guère +dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très féroce. +Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette +fois, c'était l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne +de cabaret, qui occupait le vieux cadre doré où ses +augustes ancêtres s'étaient succédé comme les modèles +dans le <i>passe-partout</i> d'un élève en peinture. Le gouverneur, +pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, +n'en était pas moins un homme fort estimé et un +prince fort affable.</p> + +<p>Un quatrième monument fort remarquable est le +palais de l'Ayuntamiento, ouvrage du seizième siècle, +dont on compare avec raison le style à celui des palais +de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement +de ses bords, comme ceux des palais florentins +et des chalets suisses; mais il a cela de particulier, +qu'il est soutenu par des caissons à rosaces fort richement +sculptées sur bois, alternées avec de longues cariatides +couchées sous cet auvent, qu'elles semblent +porter en gémissant, car la plupart d'entre elles ont la +face cachée dans leurs mains.</p> + +<p>Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel +se trouve la collection des portraits des grands hommes +de Majorque. Au nombre de ces illustres personnages, +on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un <i>roi +de carreau</i>. On y voit aussi un très-ancien tableau +représentant les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, +lequel offre une série très-intéressante et très-variée +des anciens costume revêtus par l'innombrable +cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais +consistorial un magnifique <i>Saint Sébastien</i> de Van Dyck, +dont personne, à Majorque, ne m'a daigné signaler +l'existence.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, +qui a déjà formé, dans notre dix-neuvième siècle +seulement, trente-six peintres, huit sculpteurs, onze +architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres, +s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de +Majorque, que vient de publier le savant Antonio Furio. +J'avoue ingénument que pendant mon séjour à +Palma je ne me suis pas cru entouré de tant de grands +hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur +existence...</p> + +<p>«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux +de l'école espagnole... Mais si vous parcourez les +magasins, si vous entrez dans la maison du simple citoyen, +vous n'y trouverez que ces images coloriées étalées +par des colporteurs sur nos places publiques, et qui +ne trouvent accès en France que sous l'humble toit du +pauvre paysan.»</p> + +<p>Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du +comte de Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois +capitaine général, un des personnages de Majorque les +plus illustres par la naissance et les plus importants par +la richesse.</p> + +<p>Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes +admis à visiter, mais dont je n'ouvris pas un seul volume, +et dont je ne saurais absolument rien dire (tant mon +respect pour les livres est voisin de l'épouvante), si un +savant compatriote ne m'eût appris l'importance des +trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme +le coq de la fable au milieu des perles.</p> + +<p>Ce compatriote<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, qui est resté près de deux ans en +Catalogne et à Majorque pour y faire des études sur la +langue romane, m'a communiqué obligeamment ses notes, +et m'a autorisé, avec une générosité bien rare chez +les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas +sans prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi +enthousiasmé de toutes choses à Majorque que j'y ai été +désappointé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux d'une de +nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.</blockquote> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + + +<p>Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence +d'impressions, que, lors de mon séjour, la population +majorquine s'était gênée et resserrée pour faire place à +vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés, et +que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver +Palma moins habitable, et les Majorquins moins disposés +à accueillir un nouveau surcroît d'étrangers qu'ils ne +l'étaient sans doute deux ans auparavant. Mais j'aime +mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur +que d'écrire sous une autre impression que la mienne +propre.</p> + +<p>Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et +réprimandé publiquement, comme je l'ai été en particulier; +car le public y gagnera un livre bien plus exact +et bien plus intéressant sur Majorque que cette relation +décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis +forcé de lui donner.</p> + +<p>Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec +grand contentement de coeur, je le jure, tout ce qui +me pourra faire changer d'opinion sur Les Majorquins: +j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir +considérer comme les représentants du type général, +et qui, je l'espère, ne douteront pas de mes sentiments +à leur égard, si cet écrit tombe jamais entre leurs mains.</p> + +<p>Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit +des richesses intellectuelles que possède encore +Majorque, cette bibliothèque du comte de Montenegro, +que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du +chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner +cet intérieur d'un vieux chevalier majorquin célibataire; +intérieur triste et grave s'il en fut, régi silencieusement +par un prêtre.</p> + +<p>«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée +par l'oncle du comte de Montenegro, le cardinal Antonio +Despuig, l'ami intime de Pie VI.</p> + +<p>«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, +l'Italie et la France avaient de remarquable en bibliographie. +La partie qui traite de la numismatique et des +arts de l'antiquité y est surtout au grand complet.</p> + +<p>«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, +il en est un fort curieux pour les amateurs de calligraphie: +c'est un livre d'heures. Les miniatures en sont +précieuses; il est des meilleurs temps de l'art.</p> + +<p>«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial +où sont dessinés avec leurs couleurs les écus d'armes de +la noblesse espagnole, y compris ceux des familles aragonaises, +mallorquines, roussillonnaises et languedociennes. +Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a appartenu +à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. +En le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de +la famille des <i>Bonapart</i>, d'où descendait notre grand +Napoléon, et dont nous avons tiré le <i>fac-similé</i> qu'on +verra ci-après...</p> + +<blockquote><p> +«On trouve encore dans cette bibliothèque la belle +carte nautique du Mallorquin Valsequa, manuscrit de +1439, chef-d'oeuvre de calligraphie et de dessin topographique, +sur lequel le miniaturiste a exercé son précieux +travail. Cette carte avait appartenu à Améric Vespuce, +qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une +légende en écriture du temps, placée sur le dos de ladite +carte: «<i>Questa ampla pelle, di geographia fù pagata da +Amerigo Vespucci CXXX ducati di oro di marco.</i></p> + +<p>«Ce précieux monument de la géographie du moyen +âge sera incessamment publié pour faire suite à l'Atlas +catalan-mallorquin de 1375, inséré dans le XIVe vol., +2e partie, des Notices de manuscrits de l'Académie des +Inscriptions et Belles-Lettres.» +</p></blockquote> + +<p>En transcrivant cette note, les cheveux me dressent +à la tête, car une scène affreuse se retrace à ma pensée.</p> + +<p>Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, +et le chapelain déroulait devant nous cette même +carte nautique, ce monument si précieux et si rare, +acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait +combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... +lorsqu'un des quarante ou cinquante domestiques de la +maison imagina de poser un encrier de liège sur un des +coins du parchemin pour le tenir ouvert sur la table. +L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords!</p> + +<p>Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être +en cet instant par quelque malin esprit, fit un effort, +un craquement, un saut, et revint sur lui-même entraînant +l'encrier, qui disparut dans le rouleau bondissant +et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; +le chapelain devint plus pâle que le parchemin.</p> + +<p>On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une +vaine espérance! Hélas! l'encrier était vide! La carte +était inondée, et les jolis petits souverains peints en miniature +voguaient littéralement sur une mer plus noire +que le Pont-Euxin.</p> + +<p>Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain +s'évanouit. Les valets accoururent avec des seaux d'eau, +comme s'il se fût agi d'un incendie, et, à grands coups +d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer la carte, emportant +pêle-mêle rois, mers, îles et continents.</p> + +<p>Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, +la carte fut en partie gâtée, mais non pas sans ressource; +M. Tastu en avait pris le calque exact, et on pourra, +grâce à lui, réparer tant bien que mal le dommage.</p> + +<p>Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier +lorsque son seigneur s'en aperçut! Nous étions tous à +six pas de la table au moment de la catastrophe; mais +je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins +tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des +Français, n'aura pas contribué à les remettre en bonne +odeur à Majorque.</p> + +<p>Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et +même d'apercevoir aucune des merveilles que renferme +le palais de Montenegro, ni le cabinet de médailles, ni +les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous tardait de +fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés +auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de +M. Tastu suppléera donc encore ici à mon ignorance.</p> + +<blockquote><p> +«Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un +cabinet de médailles celtibériennes, mauresques, grecques, +romaines et du moyen âge; inappréciable collection, +aujourd'hui dans un désordre affligeant, et qui attend +un érudit pour être rangée et classée.</p> + +<p>«Les appartements du comte de Montenegro sont décorés +d'objets d'art en marbre ou en bronze antique, +provenants des fouilles d'Ariccia, ou achetés à Rome par le +cardinal. On y voit aussi beaucoup de tableaux des écoles +espagnole et italienne, dont plusieurs pourraient figurer +avec éclat dans les plus belles galeries de l'Europe.» +</p></blockquote> + +<p>Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, +l'ancienne résidence des rois de Majorque, quoique je +ne l'aie vue que de loin, sur la colline d'où il domine la +mer avec beaucoup de majesté. C'est une forteresse +d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons +d'État de l'Espagne.</p> + +<p>«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, +ont été élevées à la fin du treizième siècle, et elles +montrent dans un bel état de conservation un des plus +curieux monuments de l'architecture militaire au moyen +âge.»</p> + +<p>Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine +de prisonniers carlistes, couverts de haillons +et presque nus, quelques-uns encore enfants, qui mangeaient +à la gamelle avec une gaieté bruyante un chaudron +de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés +par des soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la +bouche.</p> + +<p>C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement +à cette époque le trop-plein des prisons de Barcelone. +Mais des captifs plus illustres ont vu se fermer +sur eux ces portes redoutables.</p> + +<p>Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus +éloquents et des écrivains les plus énergiques de l'Espagne, +y expia son célèbre pamphlet <i>Pan y toros</i>, dans +la <i>torre de homenage, cuya cuva</i>, dit Vargas, <i>es la mas +cruda prision</i>. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire +scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des +événements tragiques dont elle avait été le théâtre au +temps des guerres du moyen âge.</p> + +<p>Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur +île une excellente description de leur cathédrale et de +leur Lonja. En un mot, ses Lettres sur Majorque sont les +meilleurs documents qu'on puisse consulter.</p> + +<p>Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le +règne parasite du prince de la Paix, reçut bientôt après +une autre illustration scientifique et politique.</p> + +<p>Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme +aussi justement célèbre en France que Jovellanos l'est +en Espagne, intéressera d'autant plus qu'elle est un des +chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la +science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, +M. Arago était, en 1803, à Majorque, sur la montagne +appelée le <i>Clot de Galatzo</i>, lorsqu'il reçut la nouvelle +des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand. +L'exaspération des habitants de Majorque fut telle +alors qu'ils s'en prirent au savant français, et se dirigèrent +en foule vers le Clot de Galatzo pour le tuer.</p> + +<p>Cette montagne est située au-dessus de la côte où +descendit Jaime Ier lorsqu'il conquit Majorque sur les +Maures; et comme M. Arago y faisait souvent allumer +des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent +qu'il faisait des signaux à une escadre française portant +une armée de débarquement.</p> + +<p>Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie +sur le brick affecté par le gouvernement espagnol +aux opérations de la mesure du méridien, résolut d'avertir +M. Arago du danger qu'il courait. Il devança ses +compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de +marin pour le déguiser.</p> + +<p>M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à +Palma. Il rencontra en chemin ceux-là mêmes qui allaient +pour le mettre en pièces, et qui lui demandèrent +des renseignements sur le maudit <i>gabacho</i> dont ils +voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, +M. Arago répondit à toutes leurs questions, et ne fut +pas reconnu.</p> + +<p>En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais +le capitaine don Manuel de Vacaro, qui jusque là avait +toujours déféré à ses ordres, refusa formellement de le +conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son bord pour +tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite, +M. Arago ne pouvait tenir.</p> + +<p>Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant +formé sur le rivage, le capitaine Vacaro avertit M. Arago +qu'il ne pouvait plus désormais répondre de sa vie; ajoutant, +sur l'avis du capitaine général, qu'il n'y avait pour +lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer prisonnier +dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet +une chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple +s'en aperçut, et, s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre +au moment où les portes de la forteresse se fermèrent +sur lui.</p> + +<p>M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le +capitaine général lui fit dire enfin qu'il fermerait les +yeux sur son évasion. Il s'échappa donc par les soins de +M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure du +méridien.</p> + +<p>Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la +vie au Clot de Galatzo, le conduisit à Alger sur une +barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix débarquer +en France ou en Espagne.</p> + +<p>Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats +suisses qui le gardaient, que des moines de l'île leur +avaient promis de l'argent s'ils voulaient l'empoisonner.</p> + +<p>En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, +auxquels il échappa d'une façon encore plus miraculeuse; +mais ceci sortirait de notre sujet, et nous espérons +qu'un jour il écrira cette intéressante relation.</p> + +<br> + +<p>Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle +pas tout le caractère qui est en elle. C'est en la parcourant +dans l'intérieur, en pénétrant le soir dans ses rues +profondes et mystérieuses, qu'on est frappé du style +élégant et de la disposition originale de ses moindres +constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on +y arrive de l'intérieur des terres, qu'elle se présente +avec toute sa physionomie africaine.</p> + +<p>M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût +point frappé un simple archéologue, et il a retracé un +des aspects qui m'avait le plus pénétré par sa grandeur +et sa mélancolie; c'est la partie du rempart sur laquelle +s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un +énorme massif carré sans autre ouverture qu'une petite +porte cintrée.</p> + +<p>Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, +dernier vestige d'une forteresse des templiers, premier +plan, admirable de tristesse et de nudité, au tableau +magnifique qui se déroule au bas du rempart, la plaine +riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues +de Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie +d'heure en heure en s'harmonisant toujours de plus en +plus: nous l'avons vu au coucher du soleil d'un rose +étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un lilas +argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée +de la nuit.</p> + +<p>M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des +remparts de Palma.</p> + +<p>«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore +vivement les objets, j'allais lentement par le rempart, +m'arrêtant à chaque pas pour contempler les heureux +accidents qui résultaient de l'arrangement des lignes des +montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices +de la ville.</p> + +<p>«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une +effrayante haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces +hautes tiges dont l'inflorescence rappelle si bien un candélabre +monumental. Au delà, des groupes de palmiers +s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, des +cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus +loin apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées +de vignes; enfin, les aiguilles de la cathédrale, +les clochers et les dômes des nombreuses églises se détachaient +en silhouettes sur le fond pur et lumineux du +ciel.»</p> + +<p>Une autre promenade dans laquelle les sympathies de +M. Laurens ont rencontré les miennes, c'est celle des +ruines du couvent de Saint-Dominique.</p> + +<p>Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers +de marbre se trouvent quatre grands palmiers que l'élévation +de ce jardin en terrasse fait paraître gigantesques, +et qui font vraiment partie, à cette hauteur, des monuments +de la ville avec lesquels leur cime se trouve de +niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet +de la façade de Saint-Étienne, la tour massive de la +célèbre horloge baléarique<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, et la tour de l'Ange du +Palacio-Real.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><p>«Cette horloge, que les deux principaux historiens de Majorque, +Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore il y a trente +ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur: «Cette machine, +très-ancienne, est appelée l'<i>horloge du Soleil</i>. Elle marque les heures +depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant l'étendue plus ou +moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière que le 10 juin, elle +frappe la première heure du jour à cinq heures et demie, et la quatorzième +à sept et demie, la première de la nuit à huit et demie, la neuvième à +quatre et demie de la matinée suivante. C'est l'inverse à commencer du +10 décembre. Pendant tout le cours de l'année, les heures sont exactement +réglées, suivant les variations du lever et du coucher du soleil. Cette horloge +n'est pas d'une grande utilité pour les gens du pays, qui se règlent +d'après les horloges modernes; mais elle sert aux jardiniers pour déterminer +les heures de l'arrosage. On ignore d'où et à quelle époque cette +machine a été apportée à Palma; on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, +de France, d'Allemagne ou d'Italie, où les Romains avaient introduit +l'usage de diviser le jour en douze heures, à commencer au lever du +soleil.</p> + +<p>«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure, +dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que des +Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse horloge +des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils s'étaient +réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le penchant +caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du prodige.</p> + +<p>«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à +l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des pères +dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (<i>Voyage aux îles Baléares +et Pithiuses</i>, 1807.)</p></blockquote> + +<p>Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un +monceau de débris, où quelques arbrisseaux et quelques +plantes aromatiques percent çà et là les décombres, +n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus +prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a +renversé et presque mis en poudre, il y a peu d'années, +ce monument que l'on dit avoir été un chef-d'oeuvre, +et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque, +quelques arcs légers encore debout et se dressant dans +le vide comme des squelettes, attestent du moins la +magnificence.</p> + +<p>C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie +palmesane, et une source de regrets bien légitimes pour +les artistes, que la destruction de ces sanctuaires de +l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix ans, +peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme +de cette destruction que de la page historique dont +elle est la vignette.</p> + +<p>Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait +M. Marliani dans son <i>Histoire politique de l'Espagne +moderne</i>, déplorer le côté faible et violent à la fois des +mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue qu'au +milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était +pas la tristesse que les ruines inspirent ordinairement. +La foudre était tombée là, et la foudre est un instrument +aveugle, une force brutale comme la colère de +l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les +éléments et préside à leurs apparents désordres sait bien +que les principes d'une vie nouvelle sont cachés dans la +cendre des débris. Il y eut dans l'atmosphère politique +de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent, quelque +chose d'analogue à ce besoin de renouvellement +qu'éprouve la nature dans ses convulsions fécondes.</p> + +<p>Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques +mécontents avides de vengeances ou de dépouilles +aient consommé cet acte de violence à la face de la population +consternée. Il faut beaucoup de mécontents +pour réduire ainsi en poussière une énorme masse de +bâtiments, et il faut qu'il y ait bien peu de sympathies +dans une population pour qu'elle voie ainsi accomplir un +décret contre lequel elle protesterait dans son coeur.</p> + +<p>Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée +du sommet de ces dômes fit tomber de l'âme du peuple +en sentiment de crainte et de respect qui n'y tenait pas +plus que le clocher monacal sur sa base; et que chacun, +sentant remuer ses entrailles par une impulsion +mystérieuse et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un +mélange de courage et d'effroi, de fureur et de remords. +Le monachisme protégeait bien des abus et caressait +bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en Espagne, +et sans doute plus d'un démolisseur se repentit +et se confessa le lendemain au religieux qu'il venait de +chasser de son asile. Mais il y a dans le coeur de l'homme +le plus ignorant et le plus aveugle quelque chose qui le +fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère +une mission souveraine.</p> + +<p>Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses +sueurs ces insolents palais du clergé régulier, à la porte +desquels il venait recevoir depuis des siècles l'obole de +la mendicité fainéante et le pain de l'esclavage intellectuel. +Il avait participé à ses crimes, il avait trempé dans +ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition. +Il avait été complice et délateur dans les persécutions +atroces dirigées contre des races entières qu'on voulait +extirper de son sein. Et quand il eut consommé la ruine +de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il eut banni ces +Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur, +il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. +Il eut la persévérance et la piété de ne pas s'en prendre +à ce clergé, son ouvrage, son corrupteur et son fléau. +Il souffrit longtemps, courbé sous ce joug façonné de +ses propres mains. Et puis, un jour, des voix étranges, +audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience +des paroles d'affranchissement et de délivrance. +Il comprit l'erreur de ses ancêtres, rougit de son abaissement, +s'indigna de sa misère, et malgré l'idolâtrie +qu'il conservait encore pour les images et les reliques, +il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à +son droit qu'à son culte.</p> + +<p>Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta +tout d'un coup le dévot prosterné, au point de tourner +son fanatisme d'un jour contre les objets de l'adoration +de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni le mécontentement +des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le +mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre +timidité.</p> + +<p>Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense +ce jour-là. Il accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même +les moyens de revenir sur sa détermination, +comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise +ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les +reprendre.</p> + +<p>Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la +peine d'être prononcé à propos de tels événements), si +ce que j'ai appris de son existence politique m'a été fidèlement +rapporté, ce serait plutôt un homme de principes +qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus +bel éloge qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme +d'État aurait trop présumé de la situation intellectuelle +de l'Espagne en de certains jours, et trop douté en de +certains autres, de ce qu'il mirait, pris parfois des mesures +intempestives ou incomplètes, et semé son idée +sur des champs stériles où la semence devait être étouffée +ou dévorée, c'est peut-être une raison suffisante +pour qu'on lui dénie l'habileté d'exécution et la persistance +de caractère nécessaires au succès immédiat de ses +entreprises; mais ce n'en est pas une pour que l'histoire, +prise d'un point de vue plus philosophique qu'on +ne le fait ordinairement, ne le signale un jour comme +un des esprits les plus généreux et les plus ardemment +progressifs de l'Espagne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a inspiré +M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête de la critique +de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui refuser, ce +dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont rarement trouvées +dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est une foi vive +dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à la cause de la +liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un élan sincère vers +les idées progressives et même révolutionnaires pour opérer les réformes +que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande tolérance, une grande +générosité envers ses ennemis; c'est enfin un désintéressement personnel +qui lui a fait en tout temps et en toute occasion sacrifier ses intérêts à +ceux de sa patrie, et qu'il a porté assez loin pour être sorti de ses différents +ministères sans un ruban à sa boutonnière... Il est le premier ministre +qui ait pris au sérieux la régénération de son pays. Son passage +aux affaires a marqué un progrès réel. Le ministre parlait cette fois le +langage du patriote. Il n'eut pas la force d'abolir la censure, mais il eut +la générosité de délivrer la presse de toute entrave en faveur de ses +ennemis contre lui-même. Il soumit ses actes administratifs au libre examen +de l'opinion publique; et quand une opposition violente s'éleva +contre lui du sein des cortès, soulevée par ses anciens amis, il eut assez +de grandeur d'âme pour respecter la liberté du député dans le fonctionnaire +public. Il déclara à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que +de signer la destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits +et qui était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple +donné par M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce +genre aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples +de cette vertueuse tolérance.» (<i>Histoire politique de l'Espagne moderne</i>, +par M. Marliani.)</blockquote> + +<p>Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines +des couvents de Majorque, lorsque j'entendais maudire +son nom, et qu'il n'était peut-être pas sans inconvénient +pour nous de le prononcer avec éloge et sympathie. Je +me disais alors qu'en dehors des questions politiques du +moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir +ni goût ni intelligence, il y avait un jugement synthétique +que je pouvais porter sur les hommes et même +sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il n'est pas si +nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître +directement une nation, d'en avoir étudié à fond les +moeurs; et la vie matérielle, pour se faire une idée droite, +et concevoir un sentiment vrai de son histoire, de son +avenir, de sa vie morale en un mot. Il me semble qu'il +y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande +ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, +et à laquelle se rattachent tous les fils de leur histoire +particulière. Cette ligne, c'est le sentiment et l'action +perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut, de la perfectibilité, +que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à +l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. +Les hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti +et pratiqué plus ou moins à leur manière, et les +plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide révélation, +et qui ont frappé les plus grands coups dans le +présent pour hâter le développement de l'avenir, sont +ceux que les contemporains ont presque toujours le plus +mal jugés. On les a flétris et condamnés sans les connaître, +et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur +travail qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques +déceptions passagères, quelques revers incompris les +avaient fait descendre.</p> + +<p>Combien de noms fameux dans notre révolution ont +été tardivement et timidement réhabilités! et combien +leur mission et leur oeuvre sont encore mal comprises et +mal développées! En Espagne, Mendizabal a été un des +ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le +plus courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte +qui marque sa courte puissance d'un souvenir ineffaçable, +la destruction radicale des couvents, lui a été si +durement reproché, que j'éprouve le besoin de protester +ici en faveur de cette audacieuse résolution et de +l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et +la mit en pratique.</p> + +<p>Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie +soudainement à la vue de ces ruines que le temps +n'a pas encore noircies, et qui, elles aussi, semblent +protester contre le passé et proclamer le réveil de la +vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût +et le respect des arts, je ne sens pas en moi des instincts +de vengeance et de barbarie; enfin je ne suis pas de +ceux qui disent que le culte du beau est inutile, et +qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des +usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras +populaire est une page de l'histoire tout aussi grande, +tout aussi instructive, tout aussi émouvante qu'un aqueduc +romain ou un amphithéâtre. Une administration +gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la destruction +d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine +ou d'économie ridicule, ferait un acte grossier et +coupable; mais un chef politique qui, dans un jour décisif +et périlleux, sacrifie l'art et la science à des biens +plus précieux, la raison, la justice, la liberté religieuse, +et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour +pour la pompe catholique et son respect pour ses moines, +trouve assez de coeur et de bras pour exécuter ce +décret en un clin d'oeil, font comme l'équipage battu de +la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à la mer.</p> + +<p>Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous +ces monuments dont nous déplorons la chute sont des +cachots où a langui durant des siècles, soit l'âme, soit +le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes +qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance +du monde, célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de +hochets dorés et de férules ensanglantées, l'âge viril qui +a su s'en affranchir! Il y a de bien beaux vers de Chamisso +sur le château de ses ancêtres rasé par la révolution +française. Cette pièce se termine par une pensée +très-neuve en poésie, comme en politique:</p> + +<blockquote><p> +«Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la +charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!» +</p></blockquote> + +<p>Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, +oserai-je transcrire quelques pages que m'inspira le couvent +des dominicains? Pourquoi non, puisque aussi bien +le lecteur doit s'armer d'indulgence, là où il s'agit pour +lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet en immolant +son amour-propre et ses anciennes tendances? +Puisse ce fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété +sur la sèche nomenclature d'édifices que je viens +de faire!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>LE COUVENT DE L'INQUISITION.</h3> + +<p>Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes +se rencontrèrent à la clarté sereine de la lune. L'un +semblait à la fleur de l'âge, l'autre courbé sous le poids +des années, et pourtant celui-là était le plus jeune des +deux.</p> + +<p>Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; +car la nuit était avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait +lugubre et lente au clocher de la cathédrale.</p> + +<p>Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:</p> + +<p>«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de +moi; je suis faible et brisé: n'attends rien de moi non +plus, car je suis pauvre et nu sur la terre.</p> + +<p>—Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile +qu'à ceux qui m'attaquent, et, comme toi, je suis trop +pauvre pour craindre les voleurs.</p> + +<p>—Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi +donc as-tu tressailli tout à l'heure à mon approche?</p> + +<p>—Parce que je suis un peu superstitieux, comme +tous les artistes, et que je t'ai pris pour le spectre d'un +de ces moines qui ne sont plus, et dont nous foulons les +tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu également +frémi à mon approche?</p> + +<p>—Parce que je suis très-superstitieux, comme tous +les moines, et que je t'ai pris pour le spectre d'un de +ces moines qui m'ont renfermé vivant dans les tombes +que tu foules.</p> + +<p>—Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que +j'ai avidement et vainement cherchés sur le sol de l'Espagne?</p> + +<p>—Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté +du soleil; mais, dans les ombres de la nuit, tu pourras +nous rencontrer encore. Maintenant ton attente est remplie; +que veux-tu faire d'un moine?</p> + +<p>—Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses +traits dans ma mémoire, afin de les retracer par la peinture; +recueillir ses paroles, afin de les redire à mes +compatriotes; le connaître enfin, pour me pénétrer de +ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand +dans la personne du moine et dans la vie du cloître.</p> + +<p>—D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu +te fais de ces choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination +des papes est abattue, les moines proscrits, les +cloîtres supprimés?</p> + +<p>—Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers +le passé, et des imaginations ardentes frappées de +la poésie du moyen âge. Tout ce qui peut nous en apporter +un faible parfum, nous le cherchons, nous le vénérons, +nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon +père, que nous soyons tous des profanateurs aveugles. +Nous autres artistes, nous haïssons ce peuple brutal qui +souille et brise tout ce qu'il touche. Bien loin de ratifier +ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous efforçons +dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos +théâtres, dans toutes nos oeuvres enfin, de rendre la +vie aux vieilles traditions, et de ranimer l'esprit de mysticisme +qui engendra l'art chrétien, cet enfant sublime!</p> + +<p>—Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les +artistes de ton pays libre et florissant s'inspirent ailleurs +que dans le présent? Ils ont tant de choses nouvelles à +chanter, à peindre, à illustrer! et ils vivraient, comme +tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux? +Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une +inspiration riante et féconde, lorsque Dieu, dans sa +bonté, leur a fait une vie si douce et si belle?</p> + +<p>—J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut +être telle que tu le la représentes. Nous autres artistes, +nous ne nous occupons point des faits politiques, et les +questions sociales nous intéressent encore moins. Nous +chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour +de nous. Les arts languissent, l'inspiration est +étouffée, le mauvais goût triomphe, la vie matérielle +absorbe les hommes; et, si nous n'avions pas le culte +du passé et les monuments des siècles de foi pour nous +retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que +nous gardons à grand'peine.</p> + +<p>—On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain +n'avait porté aussi loin que dans vos contrées la +science du bonheur, les merveilles de l'industrie, les +bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé?</p> + +<p>—Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on +n'avait puisé dans les richesses matérielles un si grand +luxe, un tel bien-être, et, dans la ruine de l'ancienne +société, une si effrayante diversité de goûts, d'opinions +et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a +pas dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre +heureux, nous ont avilis et dégradés, on ne t'a pas dit +toute la vérité.</p> + +<p>—D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes +les sources du bonheur se sont empoisonnées sur vos +lèvres, et ce qui fait l'homme grand, juste et bon, le +bien-être et la liberté, vous a faits petits et misérables? +Explique-moi ce prodige.</p> + +<p>—Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme +ne vit pas seulement de pain? Si nous avons perdu la +foi, tout ce que nous avons acquis d'ailleurs n'a pu profiter +à nos âmes.</p> + +<p>—Explique-moi encore, mon fils, comment vous +avez perdu la foi, alors que, les persécutions religieuses +cessant chez vous, vous avez pu élargir vos âmes et +lever vos yeux vers la lumière divine? C'était le moment +de croire, puisque c'était le moment de savoir. +Et, à ce moment-là, vous avez douté? Quel nuage a +donc passé sur vos têtes?</p> + +<p>—Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. +L'examen n'est-il pas incompatible avec la foi, mon +père?</p> + +<p>—C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! +si la foi est compatible avec la vérité. Tu ne crois donc +à rien, mon fils? ou bien tu crois au mensonge?</p> + +<p>—Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas +assez pour donner à l'âme une force, une confiance et +des joies sublimes?</p> + +<p>—Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. +Il y a donc encore chez vous quelques hommes heureux? +Et toi-même, tu t'es donc préservé de l'abattement et +de la douleur?</p> + +<p>—Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, +les plus indignés, les plus tourmentés des hommes; car +ils voient chaque jour tomber plus bas l'objet de leur +culte, et leurs efforts sont impuissants pour le relever.</p> + +<p>—D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent +périr les arts au lieu de les faire revivre?</p> + +<p>—C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il +n'y a plus d'art possible.</p> + +<p>—Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi +une religion? Tu te contredis, mon fils, ou bien je ne +sais pas te comprendre.</p> + +<p>—Et comment ne serions-nous pas en contradiction +avec nous-mêmes, ô mon père! nous autres à qui Dieu +a confié une mission que le monde nous dénie, nous à +qui le présent ferme les portes de la gloire, de l'inspiration, +de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans +le passé, et d'interroger les morts sur les secrets de +l'éternelle beauté dont les hommes d'aujourd'hui ont +perdu le culte et renversé les autels? Devant les oeuvres +des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler +nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; +mais lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, +et qu'un monde incrédule et borné souffle sur nous le +froid du dédain et de la raillerie, nous ne pouvons rien +produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée +meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière.</p> + +<p>Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait +son visage triste et fier, et le moine immobile le +contemplait avec une surprise naïve et bienveillante.</p> + +<p>—Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment +de silence, en s'arrêtant près de la balustrade massive +d'une terrasse qui dominait la ville, la campagne et +la mer.»</p> + +<p>C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère +riche de fleurs, de fontaines et de marbres précieux, +aujourd'hui jonché de décombres et envahi par toutes +les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur et +de rapidité sur les ruines.</p> + +<p>Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans +sa main, et la jeta loin de lui avec un cri de douleur. Le +moine sourit:</p> + +<p>«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point +dangereuse. Mon fils, cette ronce que tu touches sans +ménagement et qui te blesse, c'est l'emblème de ces +hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. Ils +envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur +les autels, et s'installent sur les débris des antiques +splendeurs de ce monde. Vois avec quelle sève et quelle +puissance ces herbes folles ont rempli les parterres où +nous cultivions avec soin des plantes délicates et précieuses +dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même +les hommes simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors +comme des herbes inutiles ont repris leurs droits, +et ont étouffé cette plante vénéneuse qui croissait dans +l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.</p> + +<p>—Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec +elle les sanctuaires de l'art chrétien et les oeuvres du +génie?</p> + +<p>—Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, +vivace et rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs +fondements ces cloîtres où sa racine était cachée.</p> + +<p>—Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui +croissent à la place, en quoi sont-elles belles et à quoi +sont-elles bonnes?»</p> + +<p>Le moine rêva un instant et répondit:</p> + +<p>«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans +doute vous ferez un dessin d'après ces ruines?</p> + +<p>—Certainement. Où voulez-vous en venir?</p> + +<p>—Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui +retombent en festons sur les décombres, et qui se balancent +au vent, ou bien en ferez-vous un accessoire +heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans +un tableau de Salvator Rosa?</p> + +<p>—Elles sont les inséparables compagnes des ruines, +et aucun peintre ne manque d'en tirer parti.</p> + +<p>—Elles ont donc leur beauté, leur signification, et +par conséquent leur utilité.</p> + +<p>—Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; +asseyez des mendiants et des bohémiens sur ces ruines, +elles n'en seront que plus sinistres et plus désolées. +L'aspect du tableau y gagnera; mais l'humanité, qu'y +gagne-t-elle?</p> + +<p>—Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une +grande leçon. Mais vous autres artistes; qui donnez cette +leçon-là, vous ne comprenez pas ce que vous faites, et +vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de +l'herbe qui pousse.</p> + +<p>—Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait +vous répondre que vous ne voyez dans cette +catastrophe que votre prison détruite et votre liberté +recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent +n'était pas de votre goût.</p> + +<p>—Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de +l'art, et de la poésie jusqu'à vivre ici sans regret?</p> + +<p>—Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle +vie du monde. Oh! que ce couvent devait être vaste et +d'un noble style! Que ces vestiges annoncent de splendeur +et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir ici, +le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la +mer, lorsque ces légères galeries étaient payées de riches +mosaïques, que des eaux cristallines murmuraient +dans des bassins de marbre, et qu'une lampe d'argent +s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire! +De quelle paix profonde, de quel majestueux silence +vous deviez jouir lorsque le respect et la confiance des +hommes vous entouraient d'une invincible enceinte, et +qu'on se signait en baissant la voix chaque fois qu'on +passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût +voulu pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues +et toutes les ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer +ici, dans le calme et l'oubli du monde entier, à la +condition d'y rester artiste et d'y pouvoir consacrer dix +ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on eût +poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on +eût vu placer sur un autel, non pour y être jugé et critiqué +par le premier ignorant venu, mais salué et invoqué +comme une digne représentation de la Divinité même!</p> + +<p>—Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles +sont pleines d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. +Dans cet art dont tu parles avec tant d'emphase et que +tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et l'isolement +que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de +te grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment +tu peux croire à cet art égoïste sans croire à aucune +religion ni à aucune société. Mais peut-être n'as-tu pas +mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire; +peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de +corruption et de terreur. Viens avec moi, et peut-être +ce que je vais t'en apprendre changera tes sentiments et +tes pensées.</p> + +<p>À travers des montagnes de décombres et des précipices +incertains et croulants, le moine conduisit, non +sans danger, le jeune voyageur au centre du monastère +détruit; et là, à la place où avaient été les prisons, il le +fit descendre avec précaution le long des parois d'un +massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche +et la pioche avaient fendu dans toute sa profondeur. Au +sein de cette affreuse croûte de pierre et de ciment s'ouvraient, +comme des gueules béantes du sein de la terre, +des loges sans air et sans jour, séparées les unes des +autres par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient +sur leurs voûtes lugubres.</p> + +<p>«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, +ce ne sont pas des puits, ce ne sont pas même des +tombes; ce sont les cachots de l'inquisition. C'est là +que, durant plusieurs siècles sont péri lentement tous +les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant +Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, +soit inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir +une pensée différente de celle de l'inquisition.</p> + +<p>«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, +des artistes même. Ils avaient de vastes bibliothèques +où les subtilités de la théologie, reliées dans l'or et la +moire, étalaient sur des rayons d'ébène leurs marges +reluisantes de perles et de rubis; et cependant l'homme, +ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa +pensée, ils le descendaient vivant et le tenaient caché +dans les entrailles de la terre. Ils avaient des vases d'argent +ciselés, des calices étincelants de pierreries, des +tableaux magnifiques et des madones d'or et d'ivoire; et +cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli +de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le +livraient vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. +Tel d'entre eux cultivant des roses et des jonquilles +avec autant de soin et d'amour qu'on en met à +élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable, +son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la +tombe.</p> + +<p>«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce +que c'est que le cloître. Férocité brutale d'un côté, de +l'autre lâche terreur; intelligence égoïste ou dévotion +sans entrailles, voilà ce que c'est que l'inquisition.</p> + +<p>«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière +des cieux la main des libérateurs a rencontré quelques +colonnes et quelques dorures qu'elle a ébranlées ou ternies, +faut-il replacer la dalle du sépulcre sur les victimes +expirantes, et verser des larmes sur le sort de +leurs bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et +d'esclaves?»</p> + +<p>L'artiste était descendu dans une des caves pour en +examiner curieusement les parois. Un instant il essaya +de se représenter la lutte que la volonté humaine, ensevelie +vivante, pouvait soutenir contre l'horrible désespoir +d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se +fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, +qu'elle en fut remplie d'angoisse et de terreur. Il crut +sentir ces voûtes glacées peser sur son âme; ses membres +frémirent, l'air manqua à sa poitrine, il se sentit +défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il +s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était +resté à l'entrée:</p> + +<p>«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à +sortir d'ici!</p> + +<p>—Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la +main, ce que tu éprouves en regardant maintenant les +étoiles brillantes sur ta tête, imagine comment je l'éprouvai +lorsque je revis le soleil après dix ans d'un pareil +supplice!</p> + +<p>—Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en +se hâtant de marcher vers le jardin; vous avez pu supporter +dix ans de cette mort anticipée sans perdre la +raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté là +un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. +Non, je ne croyais pas que la vue d'un cachot pût produire +d'aussi subites, d'aussi profondes terreurs, et je +ne comprends pas que la pensée s'y habitue et s'y soumette. +J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai +vu aussi les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse +où l'on tombait frappé par une main invisible, +et la dalle percée de trous par où le sang allait rejoindre +les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai eu là +que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans +ce cachot où je viens de descendre, c'est l'épouvantable +idée de la vie qui se présente à l'esprit. O mon Dieu! +être là et ne pouvoir mourir!</p> + +<p>—Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant +sa tête chauve et flétrie; je ne compte pas plus d'années +que n'en révèlent ton visage mâle et ton front serein, et +pourtant tu m'as pris sans doute pour un vieillard.</p> + +<p>«Comment je méritai et comment je supportai ma lente +agonie, il n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en +ai plus besoin, heureux et jeune que je me sens aujourd'hui +en regardant ces murs détruits et ces cachots +vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des +moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon +pour tous. Mais, puisque tu es artiste, il te sera salutaire +d'avoir connu une de ces émotions sans lesquelles +l'artiste ne comprendrait pas son oeuvre.</p> + +<p>«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur +lesquelles tu venais tout à l'heure pleurer le passé, et +parmi lesquelles je reviens chaque nuit me prosterner +pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie +seront animés peut-être d'une pensée plus haute que +celle d'un lâche regret ou d'une stérile admiration. +Bien des monuments, qui sont pour les antiquaires des +objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de +rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, +et souvent ce furent des faits iniques ou puérils. +Puisque tu as voyagé, tu as vu à Gènes un pont jeté +sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et pesante +église coûteusement élevée dans un quartier désert +par la vanité d'un patricien qui ne voulait point +passer l'eau ni s'agenouiller dans un temple avec les dévots +de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces pyramides +d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage +des nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang +humain coulait par torrents pour satisfaire la soif inextinguible +des divinités barbares. Mais vous autres artistes, +vous ne considérez, pour la plupart, dans les +oeuvres de l'homme que l'a beauté ou la singularité de +l'exécution, sans vous pénétrer de l'idée dont cette oeuvre +est la forme. Ainsi votre intelligence adore souvent +l'expression d'un sentiment que votre coeur repousserait +s'il en avait conscience.</p> + +<p>«Voilà pourquoi vos propres oeuvres manquent souvent +de la vraie couleur de la vie, surtout lorsque, au +lieu d'exprimer celle qui circule dans les veines de +l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement +d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas +comprendre.</p> + +<p>—Mon père, répondit le jeune homme, je comprends +tes leçons et je ne les rejette pas absolument; mais +crois-tu donc que l'art puisse s'inspirer d'une telle philosophie? +Tu expliques, avec la raison de notre âge, ce +qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse +superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités +de la Grèce, nous mettions à nu les banales allégories +cachées sous leurs formes voluptueuses; si, au lieu +de la divine madone des Florentins, nous peignions, +comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet; +enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un +philosophe naïf de l'école de Platon; au lieu de divinités +n'aurions plus que des hommes, de même qu'ici, au +lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les +yeux qu'un monceau de pierres.</p> + +<p>—Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont +donné des traits divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y +croyaient encore; et si les Hollandais lui ont donné des +traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y croyaient déjà +plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des +sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire +à vous-mêmes! vous ne réussirez jamais. N'essayez +donc de retracer que ce qui est palpable et vivant pour +vous.»</p> + +<p>«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau +consacré à retracer le jour de ma délivrance; j'aurais +représenté des hommes hardis et robustes, le marteau +dans une main et le flambeau dans l'autre, pénétrant +dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te +montrer, et relevant de la dalle fétide des spectres à +l'oeil terne, au sourire effaré. On aurait vu, en guise +d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, la lumière des +cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées, +et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps +que le Jugement dernier de Michel-Ange le fut +au sien: car ces hommes du peuple, qui te semblent si +grossiers et si méprisables dans l'oeuvre de la destruction, +m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous +les anges du ciel; de même que cette ruine, qui est +pour toi un objet de tristesse et de consternation est +pour, moi un monument plus religieux qu'il ne le fut +jamais avant sa chute.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + + +<p>«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre +aux âges futurs un témoignage de la grandeur et +de la puissance du nôtre, je n'en voudrais pas d'autre que +cette montagne de débris, au faîte de laquelle j'écrirais +ceci sur la pierre consacrée:</p> + +<p>«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes +adorèrent sur cet autel le Dieu des vengeances et +des supplices. Au jour de la justice, et au nom, de l'humanité, +les hommes ont renversé ces autels sanguinaires, +abominables au Dieu de miséricorde.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<p>Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de +la maison de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots +creusés dans des massifs de quatorze pieds d'épaisseur. +Il est fort possible qu'il n'y eût point de prisonniers dans +ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est bon +de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour +la <i>licence poétique</i> que j'ai prise dans le fragment +qu'on vient de lire.</p> + +<p>Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien +qui n'ait un certain fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, +un prêtre, aujourd'hui curé d'une paroisse de Palma, +qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, <i>la fleur de +sa jeunesse</i>, dans les prisons de l'inquisition, et n'en +être sorti que par la protection d'une dame qui lui portait +un vif intérêt. C'était un homme dans la force de +l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières enjouée. +Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du +saint office.</p> + +<p>A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un +passage de Grasset de Saint Sauveur, qu'on ne peut +accuser de partialité; car il fait, au préalable, un pompeux +éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en relation +à Majorque:</p> + +<p>On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique +des peintures qui rappellent la barbarie +exercée autrefois sur les juifs. Chacun des malheureux +qui ont été brûlés est représenté dans un tableau au bas +duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il +fut victime.</p> + +<p>«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants +de ces infortunés, formant aujourd'hui une classe +particulière parmi les habitants de Palma, sous la ridicule +dénomination de <i>chouettes</i>, avaient en vain offert +des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces +monuments affligeants. Je me suis refusé à croire ce +fait...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p>«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me +promenant dans le cloître des dominicains, je considérais +avec douleur ces tristes peintures: un moine s'approcha +de moi, et me fit remarquer parmi ces tableaux +plusieurs marqués d'ossements en croix.—Ce sont, +me dit-il, les portraits de ceux dont les cendres ont été +exhumées et jetées au vent.</p> + +<p>«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le coeur +navré et l'esprit frappé de cette scène.</p> + +<p>«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation +imprimée en 1755 par l'ordre de l'inquisition, contenant +les noms, surnoms, qualités et délits des malheureux +sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en +1691.</p> + +<p>«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre +Majorquins, dont une femme, brûlés vifs pour cause de +judaïsme; trente-deux autres morts, pour le même +délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps +avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées +et jetées au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; +un Majorquin, de mahométisme; six Portugais, +dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus de judaïsme, +brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper. +Je comptai deux cent seize autres victimes, +Majorquins et étrangers, accusés de judaïsme, d'hérésie +ou de mahométisme, sortis des prisons, après s'être +rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.»</p> + +<p>Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de +l'inquisition non moins horrible.</p> + +<p>M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la +traduction exacte:</p> + +<p>«Tous les coupables mentionnés dans cette relation +ont été publiquement condamnés par le saint-office, +comme hérétiques formels; tous leurs biens confisqués +et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et incapables +d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, +tant ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics +ni honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, +ni faire porter à celles qui en dépendent, ni or +ni argent, perles, pierres précieuses, corail, soie, camelot, +ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des +armes, ni exercer et user des autres choses qui, par +droit commun, lois et pragmatiques de ce royaume, +instructions et style du saint office, sont prohibées à +des individus ainsi dégradés; la même prohibition s'étendant, +pour les femmes condamnées au feu, à leurs +fils et à leurs filles, et pour les hommes jusqu'à leurs +petits-fils en ligne masculine, condamnant en même +temps la mémoire de ceux exécutés en effigie, ordonnant +que leurs ossements (pouvant les distinguer de +ceux des fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la +justice et au bras séculier, pour être brûlés et réduits +en cendres; que l'on effacera ou raclera toutes inscriptions +qui se trouveraient sur les sépultures, ou armes, +soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, +de manière <i>qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, +que la mémoire de leur sentence et de son exécution</i>.»</p> + +<p>Quand on lit de semblables documents, si voisins de +notre époque, et quand on voit l'invincible haine qui, +après douze ou quinze générations de juifs convertis au +christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette race +infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit +de l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le +dit à l'époque du décret de Mendizabal.</p> + +<p>Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas +du couvent de l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs +d'une découverte assez curieuse, dont tout l'honneur +revient à M. Tastu, et qui eût fait, il y a trente +ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, +d'un coeur joyeux, portée au maître du monde, sans +songer à en tirer parti pour lui-même, supposition qui +est bien plus conforme que l'autre à son caractère d'artiste +insouciant et désintéressé.</p> + +<p>Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de +la tronquer. La voici telle qu'elle a été remise entre mes +mains, avec l'autorisation de la publier.</p><br><br> + +<h3>COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,</h3> +<h4>A PALMA DE MALLORCA.</h4> + +<p>Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, +fut le fondateur de l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. +Il était originaire de la Vieille-Castille, et accompagnait +Jacques Ier à la conquête de la grande Baléare, +en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion +remarquable; ce qui lui donnait auprès du <i>Conquistador</i>, +de ses nobles compagnons, et des soldats +même, une puissante autorité. Il haranguait les troupes, +célébrait le service divin, donnait la communion aux +assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient +à cette époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient +que la sainte Vierge et le père Michel seuls les avaient +conquis. Les soldats aragonais-catalans priaient, dit-on +après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra.</p> + +<p>L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à +Toulouse des mains de son ami Dominique: il fut envoyé +par lui à Paris avec deux autres compagnons pour +y remplir une mission importante. Ce fut lui qui établi +à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen +d'une donation que lui fit le procureur du premier évêque +de Mallorca, D. J. R. de Torella: ceci se passait en +l'an 1231.</p> + +<p>Une mosquée et quelques toises de terrain qui en +dépendaient servirent à la première fondation. Les frères +prêcheurs agrandirent plus tard la communauté, au +moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de marchandises, +et des donations assez fréquentes qui leur +étaient faites par les fidèles. Cependant le premier fondateur, +frère de Michel de Fabra, était allé mourir à +Valence, qu'il avait aidé à conquérir.</p> + +<p>Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. +On ne dit pas que celui-ci fût de la famille du +père Michel, son homonyme; on sait seulement qu'il +donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard +ceux de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres +sur les terres des rois d'Aragon.</p> + +<p>Le couvent et son église ont dû éprouver bien des +changements avec le temps, si l'on compare un instant, +comme nous l'avons fait, les diverses parties des monuments +ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un +riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; +mais plus loin, faisant partie du monument, ces arches +brisées, ces lourdes clefs de voûte gisantes sur les décombres, +vous annoncent que des architectes autres +que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé +par là.</p> + +<p>Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que +quelques palmiers séculaires, conservés à notre instante +prière, nous avons pu déplorer, comme nous l'avons +fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine et de +Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût +seule présidé à ces démolitions faites sans discernement.</p> + +<p>En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir +tomber les convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le +convent de Saint-François qui bordait en la gênant la +<i>muralla de Mar</i> à Barcelone; mais, au nom de l'histoire, +au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme +monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone +et celui de Saint-Dominique de Palma, dont les nefs +abritaient les tombes des gens de bien, <i>les sepulturas +de personas de be</i>, comme le dit un petit cahier que +nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des +archives du couvent? On y lisait, après les noms de +N. Cotoner, grand maître de Malte, ceux des Damelo, +des Muntaner, des Villalonga, des La Remana, des +Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent, +appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions.</p> + +<p>Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier +abord vous saisit, mais ensuite vous captive et vous +rassure, voyant l'intérêt que nous prenions à ces ruines, +à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout +homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa +de nous indiquer la tombe armoriée des <i>Bonapart</i>, +ses aïeux, car telle est la tradition mallorquine. Elle +nous a paru assez curieuse pour faire quelques recherches +à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous +n'avons pu y donner le temps et l'attention nécessaires +pour les compléter.</p> + +<p>Nous avons retrouvé les armoiries des <i>Bonapart</i>, qui +sont:</p> + +<p>Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, +deux, deux et deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, +au chef d'or, chargé d'un aigle naissant de sable;</p> + +<p>1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait +partie des richesses renfermées dans la bibliothèque de +M. le comte de Montenegro, nous avons pris un <i>fac-similé</i> +de ces armoiries;</p> + +<p>2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, +moins beau d'exécution, appartenant au savant archiviste +de la couronne d'Aragon, et dans lequel on trouve, +à la date du 15 juin 1549, les preuves de noblesse de +la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, +parmi les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, +qui était de la maison de <i>Bonapart</i>.</p> + +<p>Dans le registre: <i>Indice</i>: <i>Pedro III</i>, tome II des +archives de la couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés +deux actes à la date de 1276, relatifs à des membres +de la famille <i>Bonpar</i>. Ce nom, d'origine provençale +ou languedocienne, en subissant, comme tant +d'autres de la même époque, l'altération mallorquine, +serait devenu <i>Bonapart</i>.</p> + +<p>En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa +dans l'île de Corse en qualité de <i>régent</i> ou gouverneur +pour le roi Martin d'Aragon; et c'est à lui qu'on ferait +remonter l'origine des <i>Bonaparte</i>, ou, comme on a dit +plus tard: <i>Buonaparte</i>; ainsi <i>Bonapart</i> est le nom +roman, <i>Bonaparte</i> l'italien ancien, et <i>Buonaparte</i> +l'italien moderne. On sait que les membres de la famille +de Napoléon signaient indifféremment <i>Bonaparte</i> ou +<i>Buonaparte</i>.</p> + +<p>Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts +quelques années plus tôt, auraient pu acquérir, +s'ils avaient servi à démontrer à Napoléon, qui tenait +tant à être Français, que sa famille était originaire de +France?</p> + +<p>Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, +la découverte de M. Tastu n'en est pas moins +intéressante, et si j'avais quelque voix au chapitre des +fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, +je procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter.</p> + +<p>Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de +s'assurer de l'origine française de Napoléon. Ce grand +capitaine, qui, dans mes idées (j'en demande bien pardon +à la mode), n'est pas un si grand prince, mais qui, +de sa nature personnelle, était certes un grand homme, +a bien su se faire adopter par la France, et la postérité +ne lui demandera pas si ses ancêtres furent Florentins, +Corses, Majorquins ou Languedociens; mais l'histoire +sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette +race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident +fortuit, un fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant +bien, on trouverait dans les générations antérieures de +cette famille des hommes ou des femmes dignes d'une +telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont +la loi d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit +toujours tenir compte, comme de monuments très-significatifs, +pourraient bien jeter quelque lumière sur +la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens Bonaparte.</p> + +<p>En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique +que celui de ces chevaliers majorquins? Ce lion +dans l'altitude du combat, ce ciel parsemé d'étoiles +d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est ce +pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu +commune? Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles +avec une sorte de superstition, et qui donnait l'aigle +pour blason à la France, avait-il donc connaissance de +son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à la +source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le +silence sur ses aïeux espagnols? C'est le sort des grands +hommes, après leur mort, de voir les nations se disputer +leurs berceaux ou leurs tombes.</p> + +<p>BONAPART.</p> + +<p>(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles +de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista +de Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte +de Montenegro Le MS. est du seizième siècle.)</p> + +<p>Mallorca, 20 septembre 1837.</p> + +<p>M. TASTU.</p> + +<p>PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.</p> + +<p>Nº 1.</p> + +<p>FORTUNY.</p> + +<p>SON PARE, SOLAR DE MALLORCA</p> + +<p>FORTUNY.</p> + +<p>Son père, ancienne maison noble de Mallorca. +Camp de plata, cinq torteus negres, en dos, dos, y un. +Champ d'argent, cinq tourteaux de sable, deux, deux +et un.</p> + +<p>Nº 2.</p> + +<p>COS.</p> + +<p>SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. +COS.</p> + +<p>Sa mère, maison noble de Mallorca. +Camp vermell; un os de or, portant una flor de lliri +sobre lo cap, del mateix.</p> + +<p>Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de +lis de même.</p> + +<p>Nº 3. +BONAPART.</p> + +<p>SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.</p> + +<p>BONAPART.</p> + +<p>Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.</p> + +<p>Ici manquait l'explication du blason: les différences +proviennent de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas +tenu compte qu'il décalquait; d'ailleurs il a manqué +d'exactitude.</p> + +<p>Nº 4. +GARI.</p> + +<p>SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.</p> + + +<p>GARI.</p> + +<p>Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.</p> + +<p>Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, +en dos, y una; segon blau, ab très faxas ondeades, de +plata.</p> + +<p>Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, +une, et trois fasces ondées, d'argent.</p> +<br><br><br> + + +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p>Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, +par une matinée sereine, et nous allâmes prendre possession +de notre chartreuse au milieu d'un de ces beaux +rayons de soleil d'automne qui allaient devenir de plus +en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines +fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, +tantôt boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides +et frais, et partout cahotés de mouvements abrupts +qui ne ressemblent à rien.</p> + +<p>Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, +la nature ne s'était montrée à moi aussi libre dans +ses allures que sur ces bruyères de Majorque, espaces +assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un certain +démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins +se vantent d'avoir soumis tout leur territoire.</p> + +<p>Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; +car rien n'est plus beau que ces terrains négligés +qui produisent tout ce qu'ils veulent, et qui ne se font +faute de rien: arbres tortueux, penchés, échevelés; +ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et +de joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; +et toutes choses prenant là les formes qu'il plaît +à Dieu, ravin, colline, sentier pierreux tombant tout à +coup dans une carrière, chemin verdoyant s'enfonçant +dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant +et s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; +puis des taillis semés de gros rochers qu'on dirait tombés +du ciel, des chemins creux au bord du torrent entre +des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une +ferme jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant +son palmier comme une vigie pour guider le voyageur +dans la solitude.</p> + +<p>La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect +de création libre et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. +Il me semblait que, dans les sites les plus sauvages +des montagnes helvétiques, la nature, livrée à de +trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la +main de l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures +contraintes, et pour subir, comme une âme fougueuse +livrée à elle-même, l'esclavage de ses propres +déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers +d'un ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes +bourrasques qui la rasent en courant les mers. La fleur +couchée se relève plus vivace, le tronc brisé enfante de +plus nombreux rejetons après l'orage; et quoiqu'il n'y +ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île, +l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon +ou de révolte qui doit la faire ressembler à ces belles +savanes de la Louisiane, où, dans les rêves chéris de +ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces +d'Atala ou de Chaclas.</p> + +<p>Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait +guère aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention +d'avoir des chemins très-agréables. Agréables à la vue, +je ne le nie pas; mais praticables aux voitures, vous +allez en juger.</p> + +<p>La voiture <i>à volonté</i> du pays est la <i>tartane</i>, espèce +de coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un +mulet, et sans aucune espèce de ressort; ou le <i>birlucho</i>, +sorte de cabriolet à quatre places, portant sur son brancard +comme la tartane, comme elle doué de roues solides, +de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un +demi-pied de bourre de laine. Une telle doublure vous +donne bien un peu à penser quand vous vous installez +pour la première fois dans ce véhicule aux abords doucereux! +Le cocher s'assied sur une planchette qui lui +sert de siège, les pieds écartés sur les brancards, et la +croupe du cheval entre les jambes, de sorte qu'il a l'avantage +de sentir non-seulement tous les cahots de sa +brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, +et d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. +Il ne paraît point mécontent de cette façon d'aller, car +il chante tout le temps, quelque effroyable secousse qu'il +reçoive; et il ne s'interrompt que pour proférer d'un +air flegmatique des jurements épouvantables lorsque +son cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou +à grimper quelque muraille de rochers.</p> + +<p>Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, +fondrières, haies vives, fossés, se présentent en vain; on +ne s'arrête pas pour si peu. Tout cela s'appelle d'ailleurs +le chemin.</p> + +<p>Au départ, vous prenez cette course au clocher pour +une gageure de mauvais goût, et vous demandez à votre +guide quelle mouche le pique.—C'est le chemin, vous +répond-il.—Mais cette rivière?—C'est le chemin.—Et +ce trou profond?—Le chemin.—Et ce buisson +aussi?—Toujours le chemin.—A la bonne heure!</p> + +<p>Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre +votre parti, de bénir le matelas qui tapisse la caisse de +la voiture et sans lequel vous auriez infailliblement +les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu, et +de contempler le paysage en attendant la mort ou un +miracle.</p> + +<p>Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, +grâce au peu de balancement de la voiture, à la solidité +des jambes du cheval, et peut-être à l'incurie du cocher, +qui le laisse faire, se croise les bras et fume tranquillement +son cigare, tandis qu'une roue court sur la montagne +et l'autre dans le ravin.</p> + +<p>On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les +autres ne tenir aucun compte: pourtant le danger est +fort réel. On ne verse pas toujours; mais, quand on +verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait éprouvé +l'année précédente un accident de ce genre sur notre +route d'Establiments, et il était resté pour mort sur la +place. Il en a gardé d'horribles douleurs à la tête, qui +ne refroidissent pourtant pas son désir de retourner à +Majorque.</p> + +<p>Les personnes du pays ont presque toutes une sorte +de voiture, et les nobles ont de ces carrosses du temps +de Louis XIV, à boîte évasée, quelques-uns à huit glaces, +et dont les roues énormes bravent tous les obstacles. +Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces +lourdes machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, +mais spacieuses et solides, dans lesquelles +on franchit au galop et avec une incroyable audace les +plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques +contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes +courbatures.</p> + +<p>Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, +qui ne plaisante jamais, parle en ces termes de <i>los horrorosos +caminos</i> de Mallorca: «En cuyo esencial ramo +de policia no se puede ponderar bastantemente el +abandono de esta Balear. El que llaman camino es +una cadena de precipicios intratables, y el transito +desde Palma hasta los montes de Galatzo presenta al +infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc.</p> + +<p>Aux environs des villes, les chemins sont un peu +moins dangereux; mais, ils ont le grave inconvénient +d'être resserrés entre deux murailles ou deux fossés qui +ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le +cas échéant, il faut dételer les boeufs de la charette ou +les chevaux de la voiture, et que l'un des deux équipages +s'en aille à reculons, souvent pendant un long trajet. Ce +sont alors d'interminables contestations pour savoir qui +prendra ce parti; et, pendant ce temps, le voyageur, +retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise +majorquine: <i>mucha calma</i>, pour son édification particulière.</p> + +<p>Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour +entretenir leurs routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces +routes-là à discrétion. On n'a que l'embarras du choix. +J'ai fait trois fois seulement la route de la Chartreuse à +Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route +différente, et six fois le <i>birlucho</i> s'est perdu et nous a +fait errer par monts et par vaux, sous prétexte de chercher +un septième chemin qu'il disait être le meilleur de +tous, et qu'il n'a jamais trouvé.</p> + +<p>De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais +trois lieues majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant +bien, en moins de trois heures. On monte insensiblement +pendant les deux premières; à la troisième, on +entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie +(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais +très-étroite, horriblement rapide, et plus dangereuse +que tout le reste du chemin.</p> + +<p>Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; +mais c'est en vain que les montagnes se dressent de chaque +côté de la gorge, c'est en vain que le torrent bondit +de roche en roche; c'est seulement dans le coeur de +l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les +Majorquins leur attribuent. Au mois de décembre, et +malgré les pluies récentes, le torrent était encore un +charmant ruisseau courant parmi des touffes d'herbes et +de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé +de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin +printanier.</p> + +<p>Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à +terre; car aucune charrette ne peut gravir le chemin +pavé qui y mène, chemin admirable à l'oeil par son mouvement +hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, et +les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant +de beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien +vu de plus, riant, et de plus mélancolique en même +temps, que ces perspectives où le chêne vert, le caroubier, +le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient +leurs nuances variées en berceaux profonds; véritables +abîmes de verdure, où le torrent précipite sa course +sous des buissons d'une richesse somptueuse et d'une +grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain détour +de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet +d'un mont, une de ces jolies maisonnettes arabes +que j'ai décrites, à demi cachée dans les raquettes de +ses nopals, et un grand palmier qui se penche sur +l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand +la vue des boues et des brouillards de Paris me jette +dans le spleen, je ferme les yeux, et je revois comme +dans un rêve cette montagne verdoyante, ces roches +fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel rose.</p> + +<p>La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux +resserrés jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré +de hautes montagnes et fermé au nord par le versant +d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le monastère. +Les chartreux ont adouci, par un travail immense, +l'âpreté de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui +termine la chaîne un vaste jardin ceint de murailles qui +ne gênent point la vue, et auquel une bordure de cyprès +à forme pyramidale, disposés deux à deux sur divers +plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra.</p> + +<p>Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe +tout le fond incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins +sur les premiers plans de la montagne. Au clair +de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces gradins est +dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre +taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un +groupe de beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit +les eaux de source de la montagne, et les déverse aux +plateaux inférieurs par des canaux en dalles, tout semblables +à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone. +Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux +pour n'être pas, à Majorque comme en Catalogne, un +travail des Maures. Ils parcourent tout l'intérieur de l'île, +et ceux qui partent du jardin des chartreux, côtoyant +le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute +saison.</p> + +<p>La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de +montagnes, s'ouvre au nord sur une vallée spacieuse +qui s'élargit et s'élève en pente douce jusqu'à la côte +escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des +bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers +l'orient. De cette chartreuse pittoresque on domine donc +la mer des deux côtés. Tandis qu'on l'entend gronder +au nord, on l'aperçoit comme une faible ligne brillante +au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense +plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré +au premier plan par de noirs rochers couverts de sapins, +au second par des montagnes au profil hardiment +découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et +au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil +couchant dore des nuances les plus chaudes, et sur la +croupe desquels l'oeil distingue encore, à une lieue de +distance, la silhouette microscopique des arbres, fine +comme l'antenne des papillons, noire et nette comme +un trait de plume à l'encre de Chine sur un fond d'or +étincelant. Ce fond lumineux, c'est la plaine; et à cette +distance, lorsque les vapeurs de la montagne commencent +à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur +l'abîme, on croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer +est encore plus loin, et, au retour du soleil, quand la +plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée trace +une bande d'argent vif aux confins de cette perspective +éblouissante.</p> + +<p>C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne +laissent rien à désirer, rien à imaginer. Tout ce que le +poëte et le peintre peuvent rêver, la nature l'a créé en +cet endroit. Ensemble immense, détails infinis, variété +inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues +profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter. +L'esprit ne suffit pas toujours à goûter et à comprendre +l'oeuvre de Dieu; et s'il fait un retour sur lui-même, c'est +pour sentir son impuissance à créer une expression +quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et +l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art +dévore, de bien regarder de tels sites et de les regarder +souvent. Il me semble qu'ils y prendraient pour cet art +divin qui préside à l'éternelle création des choses un +certain respect qui leur manque, à ce que je m'imagine +d'après l'emphase de leur forme.</p> + +<p>Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des +mots que dans ces heures de contemplation passées à la +Chartreuse. Il me venait bien des élans religieux; mais +il ne m'arrivait pas d'autre formule d'enthousiasme que +celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné de +bons yeux!</p> + +<p>Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de +ces spectacles sublimes est rafraîchissante et salutaire, +leur continuelle possession est dangereuse. On s'habitue +à vivre sous l'empire de la sensation, et la loi qui préside +à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement. C'est +ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines +en général pour la poésie de leurs monastères, et celle +des paysans et des pâtres pour la beauté de leurs montagnes.</p> + +<p>Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout +cela, car le brouillard descendait presque tous les soirs +au coucher du soleil, et hâtait la chute des journées +déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. Jusqu'à +midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la +grande montagne de gauche, et à trois heures nous retombions +dans l'ombre de celle de droite. Mais quels +beaux effets de lumière nous pouvions étudier, lorsque +les rayons obliques pénétrant par les déchirures des +rochers, ou glissant entre les croupes des montagnes, +venaient tracer des crêtes d'or et de pourpre sur nos +seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs obélisques +qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient +leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes +de dattes de nos palmiers semblaient des grappes de +rubis, et une grande ligne d'ombre, coupant la vallée +en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée +des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue +comme un paysage d'hiver.</p> + +<p>La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, +suivant la règle des chartreux, treize religieux y compris +le supérieur, avait échappé au décret qui ordonna, en +1836, la démolition des monastères contenant moins de +douze personnes en communauté; mais, comme toutes +les autres, celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, +c'est-à-dire considéré comme domaine de l'État. +L'État majorquin, ne sachant comment utiliser ces vastes +bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils achevassent +de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes +qui voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers +fût d'une modicité extrême, les villageois de Valldemosa +n'en avaient pas voulu profiter, peut-être à cause de +leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient de leurs +moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui +ne les empêchait pas de venir y danser dans les nuits +du carnaval, comme je le dirai ci-après; mais ce qui leur +faisait regarder de très-mauvais oeil notre présence irrévérencieuse +dans ces murs vénérables.</p> + +<p>Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, +durant les chaleurs de l'été, par les petits bourgeois +palmesans, qui viennent chercher, sur ces hauteurs et +sous ces voûtes épaisses, un air plus frais que dans la +plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver le +froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la +Chartreuse avait pour tous habitants, outre moi et ma +famille, le pharmacien, le sacristain et la Maria-Antonia.</p> + +<p>La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge +qui était venue d'Espagne pour échapper, je crois, à la +misère, et qui avait loué une cellule pour exploiter les +hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule était située +à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis +que la dame était censée nous servir de ménagère. C'était +une ex-jolie femme, fine, proprette en apparence, +doucereuse, se disant bien née, ayant de charmantes +manières, un son de voix harmonieux, des airs patelins, +et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle +avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de +refuser, d'un air outragé, et presque en se voilant la +face, toute espèce de rétribution pour ses soins. Elle +agissait ainsi, disait-elle, pour l'amour de Dieu, <i>por +l'assistencia</i>, et dans le seul but d'obtenir l'amitié de +ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit +de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises +de paille, un crucifix, et quelques plats de terre. Elle +mettait tout cela à votre disposition avec beaucoup de +générosité, et vous pouviez installer chez elle votre servante +et votre marmite.</p> + +<p>Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre +ménage, et prélevait pour elle le plus pur de vos nippes +et de votre dîner. Je n'ai jamais vu de bouche dévote +plus friande, ni de doigts plus agiles pour puiser, sans +se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier +plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses +hôtes chéris à la dérobée, tout en fredonnant un cantique +ou un boléro. C'eût été une chose curieuse et divertissante, +si on eût pu être tout à fait désintéressé dans la +question, que devoir cette bonne Antonia, et la Catalina, +cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de +valet de chambre; et la <i>niña</i>, petit monstre ébouriffé qui +nous servait de groom, aux prises toutes trois avec notre +dîner. C'était l'heure de l'Angélus, et ces trois chattes +ne manquaient pas de le réciter: les deux vieilles en +duo, faisant main basse sur tous les plats, et la petite +répondant <i>amen</i>, tout en escamotant avec une dextérité +sans égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. +C'était un tableau à faire et qui valait bien la peine +qu'on feignit de ne rien voir; mais lorsque les plaies +interceptèrent fréquemment les communications avec +Palma, et que les aliments devinrent rares, <i>l'assistencia</i> +de la Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, +et nous fûmes forcés de nous succéder, mes enfants +et moi, dans le rôle de planton pour surveiller les +vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur mon +chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au +déjeuner du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour +sur certains plats de poisson, pour écarter de nos +fourneaux en plein vent ces petits oiseaux de rapine qui +ne nous eussent laissé que les arêtes.</p> + +<p>Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être +servi la messe aux chartreux dans son enfance, et qui +désormais était dépositaire des clefs du couvent. Il y +avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était +atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita +qui avait passé quelques mois avec ses parents à +la Chartreuse, et il disait pour s'excuser, qu'il n'était +chargé par l'État que de garder les vierges en peinture. +Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait +des prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume +demi-arabe que portent les gens de sa classe, il avait +un pantalon européen et des bretelles qui certainement +donnaient dans l'oeil des filles de l'endroit. Sa soeur était +la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient +pas le couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient +une maison dans le village; mais ils faisaient leur ronde +chaque jour et fréquentaient la Maria-Antonia, qui les +invitait à manger notre dîner quand elle n'avait pas +d'appétit.</p> + +<p>Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait +dans sa cellule pour reprendre sa robe jadis blanche, +et réciter tout seul ses offices en grande tenue. Quand +on sonnait à sa porte pour lui demander de la guimauve +ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on +le voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître +en culotte noire, en bas et en petite veste, absolument +dans le costume des opérateurs que Molière faisait danser +en ballet dans ses intermèdes. C'était un vieillard très méfiant. +Ne se plaignant de rien, et priant peut-être +pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte +inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous +vendait son chiendent à prix d'or, et se consolait par +ces petits profits d'avoir été relevé de son voeu de pauvreté. +Sa cellule était située bien loin de la nôtre, à +l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la +porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et +d'autres plantes médicinales de la plus belle venue. Caché +là comme un vieux lièvre qui craint de mettre +les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et si +nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui +demander ses juleps, nous ne nous serions jamais +doutés qu'il y eût encore un chartreux à la Chartreuse.</p> + +<p>Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement +d'architecture, mais c'est un assemblage de bâtiments +très-fortement et très-largement construits. Avec une +pareille enceinte et une telle masse de pierres de taille, +il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant +cette vaste construction avait été élevée pour douze +personnes. Rien que dans le nouveau cloître (car ce +monastère se compose de trois chartreuses accolées l'une +à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules composées +chacune de trois pièces spacieuses donnant sur +un des côtés du cloître. Sur les deux faces latérales sont +situées douze chapelles. Chaque religieux avait la sienne, +dans laquelle il s'enfermait pour prier seul. Toutes ces +chapelles sont diversement ornées, couvertes de dorures +et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues +de saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas +trop aimé, je le confesse, à les rencontrer la nuit hors +de leurs niches. Le pavé de ces oratoires est formé de +faïences émaillées et disposées en divers dessins de mosaïque +d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore +en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait +traversé les siècles à Majorque. Enfin chacune de ces +chapelles est munie d'une fontaine ou d'une conque en +beau marbre du pays, chaque chartreux étant tenu de +laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces +pièces voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une +fraîcheur qui pouvait bien faire des longues heures de +la prière une sorte de volupté dans les jours brûlants +de la canicule.</p> + +<p>La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel +règne un petit préau planté symétriquement de +buis qui n'ont pas encore perdu tout à fait les formes +pyramidales imposées par le ciseau des moines, est parallèle +à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté +contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. +Nous espérions y trouver des orgues; nous avions oublié +que la règle des chartreux supprimait toute espèce +d'instruments de musique, comme un vain luxe et un +plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef +pavée en belles faïences très-finement peintes, à bouquets +de fleurs artistement disposés comme sur un tapis. +Les lambris boisés, les confessionnaux et les portes sont +d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs +nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement +orné attestent une habileté dans la main-d'oeuvre +qu'on ne trouve plus en France dans les ouvrages de +menuiserie. Malheureusement cette exécution consciencieuse +est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute +l'île, m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient +conservé cette profession à l'état d'art. Le menuisier +que nous employâmes à la Chartreuse était certainement +un artiste, mais seulement en musique et en +peinture. Étant venu un jour à notre cellule pour y +poser quelques rayons de bois blanc, il regarda tout notre +petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve +et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les +Grecs esclavons. Les esquisses que mon fils avait faites +d'après des dessins de Goya représentant des moines en +goguette, et dont il avait orné notre chambre, le scandalisèrent +un peu; mais ayant aperçu la <i>Descente de +croix</i> gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé +dans une contemplation étrange. Nous lui demandâmes +ce qu'il en pensait: «Il n'y a rien dans toute l'île de +Majorque, nous répondit-il dans son patois, d'aussi beau +et d'aussi <i>naturel</i>.»</p> + +<p>Ce mot de <i>naturel</i> dans la bouche d'un paysan qui +avait la chevelure et les manières d'un sauvage nous +frappa beaucoup. Le son du piano et le jeu de l'artiste +le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son +travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, +la bouche entr'ouverte et les yeux hors de la tête. +Ces instincts élevés ne l'empêchaient pas d'être voleur +comme tous les paysans majorquins le sont avec les +étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule, quoiqu'ils +soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les +rapports qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail +un prix fabuleux, et il portait les mains avec convoitise +sur tous les petits objets d'industrie française +que nous avions apportés pour notre usage. J'eus bien +de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de +mon nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, +c'était un verre de cristal taillé, ou peut-être la brosse +à dents qui s'y trouvait, et dont certainement il ne +comprenait pas la destination. Cet homme avait les besoins +d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un +Malais ou d'un Cafre.</p> + +<p>Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner +le seul objet d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. +C'était une statue de saint Bruno en bois peint, +placée dans l'église. Le dessin et la couleur en étaient +remarquables: les mains, admirablement étudiées, +avaient un mouvement d'invocation pieuse et déchirante; +l'expression de la tête était vraiment sublime de +foi et de douleur. Et pourtant c'était l'oeuvre d'un ignorant; +car la statue placée en regard, et exécutée par le +même manoeuvre, était pitoyable sous tous les rapports; +mais il avait eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, +un élan d'exaltation religieuse peut-être, qui +l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute que jamais +le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu +avec un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était +la personnification de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque +même, l'emblème de cette philosophie du passé +est debout dans la solitude.</p> + +<p>L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans +le nouveau, communique à celui-ci par un détour fort, +simple que, grâce à mon peu de mémoire locale, je n'ai +jamais pu retrouver sans me perdre préalablement dans +le troisième cloître.</p> + +<p>Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier +parce qu'il est le plus ancien, est aussi le plus +petit. Il présente un coup d'oeil charmant. Le préau qu'il +embrasse de ses murailles brisées est l'ancien cimetière +des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes +que le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne +devait disputer sa mémoire au néant de la mort. Les +sépultures sont à peine indiquées par le renflement des +touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie +de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un +plaisir incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres +à croix de pierre où se suspendent en festons toutes les +herbes vagabondes des ruines, et les grands cyprès verticaux +qui s'élèvent la nuit comme des spectres noirs +autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait +pas vu la lune se lever derrière la belle montagne de +grès couleur d'ambre qui domine ce cloître, et qu'il n'ait +pas mis au premier plan un vieux laurier au tronc énorme +et à la tête desséchée qui n'existait peut-être déjà plus +lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans +son dessin et dans son texte une mention honorable +pour le beau palmier nain (<i>chamaerops</i>) que j'ai défendu +contre l'ardeur naturaliste de mes enfants, et qui +est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans +son espèce.</p> + +<p>Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes +chapelles des chartreux du quinzième siècle. Elles sont +hermétiquement fermées, et le sacristain ne les ouvre +à personne, circonstance qui piquait beaucoup notre, +curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans +nos promenades, nous avons cru apercevoir de beaux +débris de meubles et de sculptures en bois très-anciennes. +Il pourrait bien se trouver dans ces galetas mystérieux +beaucoup de richesses enfouies dont personne à +Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.</p> + +<p>Le second cloître a douze cellules et douze chapelles +comme les autres. Ses arcades ont beaucoup de caractère +dans leur délabrement. Elles ne tiennent plus à +rien, et quand nous les traversions le soir par un gros +temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il +ne passait pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit +tomber un pan de mur ou un fragment de voûte. Jamais +je n'ai entendu le vent promener des voix lamentables +et pousser des hurlements désespérés, comme +dans ces galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, +la course précipitée des nuages, la grande clameur +monotone de la mer interrompue par le sifflement +de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient +tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis +de grands brouillards qui tombaient tout à coup comme +un linceul, et qui, pénétrant dans les cloîtres par les +arcades brisées, nous rendaient invisibles et faisaient +paraître la petite lampe que nous portions pour nous +diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, +et mille autres détails de cette vie cénobitique qui se +pressent à la fois dans mon souvenir: tout cela faisait +bien de cette Chartreuse le séjour le plus romantique +de la terre.</p> + +<p>Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité +une bonne fois, ce que je n'avais vu qu'en rêve, ou +dans les ballades à la mode, et dans l'acte des nonnes +de <i>Robert le Diable</i>, à l'Opéra. Les apparitions fantastiques +ne nous manquèrent même pas, comme je le +dirai tout à l'heure; et à propos de tout ce romantisme +matérialisé qui posait devant moi, je n'étais pas sans +faire quelques réflexions sur le romantisme en général.</p> + +<p>A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il +faut joindre la partie réservée au supérieur, que nous +ne pûmes visiter, non plus que bien d'autres recoins +mystérieux; les cellules des frères convers, une petite +église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs +autres constructions destinées aux personnes de marque +qui y venaient faire des retraites ou accomplir des dévotions +pénitentiaires; plusieurs petites cours entourées +d'étables pour la bétail de la communauté, des logements +pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout +un phalanstère, comme on dirait aujourd'hui, sous l'invocation +de la Vierge et de saint Bruno.</p> + +<p>Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher +de gravir la montagne, nous faisions notre promenade +à couvert dans le couvent, et nous en avions +pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je +ne sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre +dans ces murs abandonnés le secret intime de la vie +monastique. Sa trace était si récente, que je croyais +toujours entendre le bruit des sandales sur le pavé et le +murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. +Dans nos cellules, des oraisons latines imprimées et +collées sur les murs, jusque dans des réduits secrets où +je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire des <i>oremus</i>, +étaient encore lisibles.</p> + +<p>Un jour que nous allions à la découverte dans des +galeries supérieures, nous trouvâmes devant nous une +jolie tribune, d'où nos regards plongèrent dans une +grande et belle chapelle, si meublée et si bien rangée, +qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du +supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices +religieux de la semaine, affiché dans un cadre de +bois noir, pendait de la voûte au milieu des stalles du +chapitre. Chaque stalle avait une petite image de saint +collée au dossier, probablement le patron de chaque +religieux. L'odeur d'encens dont les murs avaient été +si longtemps imprégnés n'était pas encore tout à fait +dissipée. Les autels étaient parés de fleurs desséchées, +et les cierges à demi consumés se dressaient encore +dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces +objets contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur +des ronces qui envahissaient les fenêtres, et les +cris des polissons qui jouaient aux petits palets dans les +cloîtres avec des fragments de mosaïque.</p> + +<p>Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait +bien plus vivement encore à ces explorations enjouées +et passionnées. Certainement, ma fille s'attendait +à trouver quelque palais de fée rempli de merveilles +dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils espérait +découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre +enfoui sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les +voir grimper comme des chats sur des planches déjetées +et sur des terrasses tremblantes; et quand, me devançant +de quelques pas, ils disparaissaient dans un tournant +d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient +perdus pour moi, et je doublais le pas avec une sorte +de terreur où la superstition entrait peut-être bien pour +quelque chose.</p> + +<p>Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, +consacrées à un culte plus sinistre encore, agissent +quelque peu sur l'imagination, et je défierais le +cerveau le plus calme et le plus froid de s'y conserver +longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites +peurs fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont +pas sans attrait; elles sont pourtant assez réelles pour +qu'il soit nécessaire de les combattre en soi-même. J'avoue +que je n'ai guère traversé le cloître le soir sans +une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que +je n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, +dans la crainte de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient +cependant pas disposés, et ils couraient volontiers +au clair de la lune sous ces arceaux rompus qui +vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je +les ai conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, +après que nous eûmes rencontré un grand vieillard qui +se promenait parfois dans les ténèbres. C'était un ancien +serviteur ou client de la communauté, à qui le vin et la +dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il +était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux +portes des cellules désertes avec un grand bourdon de +pèlerin, où était suspendu un long rosaire, appelant les +moines, dans ses déclamations avinées, et priant d'une +voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un +peu de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là +surtout qu'il venait rôder avec des menaces et des jurements +épouvantables. Il entrait chez la Maria-Antonia, +qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs sermons +entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de +son brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher +à force de politesses et de ruses; car le sacristain +n'était pas très-brave, et craignait de s'en faire un ennemi. +Notre homme venait alors frapper à notre porte à +des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en +vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait +tomber aux pieds de la madone dont la niche était située +à quelques pas de notre porte, et s'y endormait, son couteau +ouvert dans une main, et son chapelet dans l'autre.</p> + +<p>Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce +n'était point un homme à se jeter sur les gens à l'improviste. +Comme il s'annonçait de loin par ses exclamations +entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, +on avait le temps de battre en retraite devant cet animal +sauvage, et la double porte en plein chêne de notre +cellule eût pu soutenir un siégé autrement formidable; +mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un +malade accablé, auquel il disputait quelques heures de +repos, n'était pas toujours comique. Il fallait le subir +pourtant avec <i>mucha calma</i>, car nous n'eussions certes +reçu aucune protection de la police de l'endroit; nous +n'allions point à la messe, et notre ennemi était un saint +homme qui n'en manquait aucune.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p>Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition +d'un autre genre, que je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord +un bruit inexplicable et que je ne pourrais comparer +qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec continuité +sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître, +pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert +et sombre comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait +toujours sans interruption, et bientôt une faible +clarté blanchit la vaste profondeur des voûtes. Peu à peu +elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, et nous +vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient, +un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux +hommes. Ce n'était rien moins que Lucifer en personne, +accompagné de toute sa cour, un maître diable tout +noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de +lui un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des +queues de cheval, des oripeaux de toutes couleurs, et +des diablesses ou des bergères, en habits blancs et roses, +qui avaient l'air d'être enlevées par ces vilains gnômes. +Après les confessions que je viens de faire, je puis +avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore +un peu de temps après avoir compris ce que c'était, +il me fallut un certain effort de volonté pour tenir ma +lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, à laquelle +l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient +une apparence vraiment surnaturelle.</p> + +<p>C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits +bourgeois, qui fêtaient le mardi gras et venaient établir +leur bal rustique dans la cellule de Maria-Antonia. Le +bruit étrange, qui accompagnait leur marche était celui +des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de +masques sales et hideux, jouaient en même temps, et +non sur un rythme coupé et mesuré, comme en Espagne, +mais avec un roulement continu semblable à celui +du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent +leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il +faut du courage pour le supporter un quart d'heure. +Quand ils sont en marche de fête, ils l'interrompent +tout d'un coup pour chanter à l'unisson une <i>coplita</i> +sur une phrase musicale qui recommence toujours et +semble ne finir jamais; puis les castagnettes reprennent +leur roulement, qui dure trois ou quatre minutes. Rien +de plus sauvage que cette manière de se réjouir en se +brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase +musicale, qui n'est rien par elle-même, prend un +grand caractère jetée ainsi à de longs intervalles, et par +ces voix qui ont aussi un caractère très-particulier. Elles +sont voilées dans leur plus grand éclat et traînantes dans +leur plus grande animation.</p> + +<p>Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et +M. Tastu, qui a fait des recherches à cet égard, s'est +convaincu que les principaux rhythmes majorquins, +leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, +est de type et de tradition arabes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, +par une nuit tiède et sombre, éclairée seulement +par une phosphorescence extraordinaire dans le sillage du navire, +tout le monde dormait à bord, excepté le timonier, qui pour résister +au danger d'en faire autant, chanta toute la nuit, mais d'une voix si +douce et si ménagée qu'on eût dit qu'il craignait d'éveiller +les hommes de quart, ou qu'il était à demi endormi lui-même. +Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son chant était +des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations +en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller +sa voix au hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et +balancée par la brise. C'était une rêverie plutôt qu'un chant, +une sorte de divagation nonchalante de la voix, où la pensée +avait peu de part, mais qui suivait le balancement du navire, +le faible bruit du remous, et ressemblait à une improvisation vague, +renfermée pourtant dans des formes douces et monotones. +Cette voix de la contemplation avait un grand charme.</blockquote> + +<p>Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous +entourèrent avec beaucoup de douceur et de politesse, +car les Majorquins n'ont rien de farouche ni d'hostile, +en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth daigna +m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il +était avocat. Puis il essaya, pour me donner une plus +haute idée encore de sa personne, de me parler en +français, et, voulant me demander si je me plaisais à +la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol <i>cartuxa</i> par +le mot français <i>cartouche</i> ce qui ne laissait pas de faire +un léger contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas +forcé de parler toutes les langues.</p> + +<p>Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous +les suivîmes dans la cellule de Maria-Antonia, qui était +décorée de petites lanternes de papier suspendues, en +travers de la salle, à des guirlandes de lierre. L'orchestre, +composé d'une grande et d'une petite guitare, +d'une espèce de violon aigu et de trois ou quatre paires +de castagnettes, commença à jouer les jotas et les fandangos +indigènes, qui ressemblent à ceux de l'Espagne, +mais dont le rhythme est plus original et le tour plus +hardi encore.</p> + +<p>Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, +un riche tenancier du pays, qui s'était marié, peu de +jours auparavant, avec une assez belle fille. Le nouvel +époux fut le seul homme condamné à danser presque +toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait +inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, +grave et silencieuse, était assise par terre, accroupie à +la manière des Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, +avec sa cape de moine et son grand bâton noir à +tête d'argent.</p> + +<p>Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et +point de ces grâces profanes qu'on admire en Andalousie. +Hommes et femmes se tiennent les bras étendus +et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et +continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait +pour l'acquit de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, +il alla s'asseoir en chien comme les autres, et les +<i>malins</i> de l'endroit vinrent briller à leur tour. Un +jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration +universelle par la raideur de ses mouvements et des +sauts sur place qui ressemblaient à des bonds galvaniques, +sans éclairer sa figure du moindre éclair de gaieté. +Un gros laboureur, très-coquet et très-suffisant, voulut +passer la jambe et arrondir les bras à la manière espagnole; +il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la +plus risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique +nous eût longtemps captivés, n'était l'odeur d'huile +rance et d'ail qu'exhalaient ces messieurs et ces dames, +et qui prenait réellement à la gorge.</p> + +<p>Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt +pour nous que les costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants +et très-gracieux. Les femmes portent une sorte +de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, appelée +<i>rebozillo</i>, composée de deux pièces superposées; +une qui est attachée sur la tête un peu en arrière, passant +sous le menton comme une guimpe de religieuse, +et qui se nomme <i>rebozillo en amount</i>; et l'autre qui +flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme <i>rebozillo +en volant</i>; les cheveux, séparés en bandeaux +lissés sur le front, sont attachés derrière pour retomber +en une grosse tresse qui sort du rebozillo, flotte +sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la ceinture. +En négligé de la semaine, la chevelure non tressée +reste flottante sur le dos en <i>estoffade</i>. Le corsage, +en mérinos ou en soie noire, décolleté, à manches courtes, +est garni, au-dessus du coude et sur les coutures +du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent passées +dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. +Elles ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit +et chaussé avec recherche dans les jours de fête. +Une simple villageoise a des bas à jour, des souliers +de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs brasses +de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la +ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu +de jolies; leurs traits étaient réguliers comme ceux des +Andalouses, mais leur physionomie plus candide et plus +douce. Dans le canton de Soller, où je ne suis point +allé, elles ont une grande réputation de beauté.</p> + +<p>Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais +ils le semblaient tous au premier abord, à cause du costume +avantageux qu'ils portent. Il se compose, le dimanche, +d'un gilet (<i>guarde-pits</i>) d'étoffe de soie bariolée, +découpé en coeur et très-ouvert sur la poitrine, +ainsi que la veste noire (<i>sayo</i>) courte et collante à la +taille, comme un corsage de femme. Une chemise d'un +blanc magnifique, attachée au cou et aux manches par +une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine +couverte de beau linge, ce qui donne toujours un grand +lustre à la toilette. Ils ont la taille serrée dans une ceinture +de couleur, et de larges caleçons bouffants comme +les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées +dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir +ou fauve, et des souliers de peau de veau sans apprêt +et sans teint. Le chapeau à larges bords, en poil de chat +sauvage (<i>morine</i>), avec des cordons et des glands noirs +en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de cet +ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur +tête un foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière +de turban, qui leur sied beaucoup mieux. L'hiver, ils +ont souvent une calotte de laine noire qui couvre leur +tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet +de la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu +sait que cela ne leur sert pas à grand'chose! soit par +dévotion. Leur vigoureuse crinière bouffante, rude et +crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) autour +de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète +cette chevelure, taillée exactement à la mode du moyen +âge, et qui donne de l'énergie à toutes les figures.</p> + +<p>Dans les champs, leur costume, plus négligé, est +plus pittoresque encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes +de guêtres de cuir jaune jusqu'aux genoux, suivant +la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour tout +vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans +l'hiver, ils se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air +d'un froc de moine, ou d'une grande peau de chèvre +d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils marchent +par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie +noire sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les +prendrait volontiers pour un troupeau marchant sur les +pieds de derrière. Presque toujours, en se rendant aux +champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche +en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres +suivent en silence, emboîtant le pas, et baissant le nez +d'un air plein d'innocence et de stupidité. Ils ne manquent +pourtant pas de finesse, et bien sot qui se fierait +à leur mine.</p> + +<p>Ils sont généralement grands, et leur costume, en les +rendant très-minces, les fait paraître plus grands encore. +Leur cou, toujours explosé à l'air, est beau et vigoureux; +leur poitrine, libre de gilets étroits et de bretelles, est +ouverte et bien développée; mais ils ont presque tous +les jambes arquées.</p> + +<p>Nous avons cru observer que les vieillards et les +hommes mûrs étaient, sinon beaux dans leurs traits, +du moins graves et d'un type noblement accentué. Ceux-là +ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les représente +poétiquement. La jeune génération nous a semblé +commune et d'un type grivois, qui rompt tout à +coup la filiation. Les moines auraient-ils cessé d'intervenir +dans l'intimité domestique depuis une vingtaine +d'années seulement?</p> + +<p>—Ceci n'est qu'une facétie de voyage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le +secret de la vie monastique dans ces lieux où sa trace +était encore si récente. Je n'entends point dire par là +que je m'attendisse à découvrir des faits mystérieux +relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais +à ces murs abandonnés de me révéler la pensée +intime des reclus licencieux qu'ils avaient, durant des +siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais voulu suivre +le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces +âmes jetées là par chaque génération comme un holocauste +à ce Dieu jaloux, auquel il avait fallu des victimes +humaines aussi bien qu'aux dieux barbares. Enfin +j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle +et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces +deux catholiques séparés dans leur foi, sans le savoir, +par des abîmes, et demander à chacun ce qu'il pensait +de l'autre.</p> + +<p>Il me semblait que la vie du premier était assez facile +à reconstruire avec vraisemblance dans ma pensée. Je +voyais ce chrétien du moyen âge tout d'une pièce, fervent, +sincère, brisé au coeur par le spectacle des guerres, +des discordes et des souffrances de ses contemporains, +fuyant cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation +ascétique à s'abstraire et à se détacher autant que +possible d'une vie où la notion de la perfectibilité des +masses n'était point accessible aux individus. Mais le +chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la +marche devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent +à la vie des autres hommes, ne comprenant plus +ni la religion, ni le pape, ni l'église, ni la société, ni +lui-même, et ne voyant plus dans sa Chartreuse qu'une +habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa vocation +qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts, +et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, +la déférence et la considération des dévots, des paysans +et des femmes, celui-là je ne pouvais me le représenter +aussi aisément. Je ne pouvais faire une appréciation +exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, d'aveuglement, +d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible +qu'il y eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet +homme, à moins qu'il ne fût absolument dépourvu d'intelligence. +Il était impossible aussi qu'il y eût un athéisme +prononcé; car sa vie entière eût été un odieux mensonge, +et je ne saurais croire à un homme complètement stupide +ou complètement vil. C'est l'image de ses combats +intérieurs, de ses alternatives de révolte et de soumission, +de doute philosophique et de terreur superstitieuse +que j'avais devant les yeux comme un enfer; et plus je +m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité +ma cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination +frappée ces angoisses et ces agitations que je +lui attribuais.</p> + +<p>Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et +sur la Chartreuse moderne pour suivre la marche des +besoins de bien-être, de salubrité et même d'élégance, +qui s'étaient glissés dans la vie de ces anachorètes, mais +aussi pour signaler le relâchement des moeurs cénobitiques, +de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis +que toutes les anciennes cellules étaient sombres, +étroites et mal closes, les nouvelles étaient aérées, claires +et bien construites. Je ferai la description de celle +que nous habitions pour donner une idée de l'austérité +de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant +que possible.</p> + +<p>Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, +voûtées avec élégance et aérées au fond par des rosaces +à jour, toutes diverses et d'un très-joli dessin. Ces trois +pièces étaient séparées du cloître par un retour sombre +et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois +pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la +lecture, à la prière, à la méditation, elle avait pour tout +meuble un large siège à prie-Dieu et à dossier, de six ou +huit pieds de haut, enfoncé et fixé dans la muraille. La +pièce à droite de celle-ci était la chambre à coucher du +chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et +dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche +était l'atelier de travail, le réfectoire, le magasin du +solitaire. Une armoire située au fond avait un compartiment +de bois qui s'ouvrait en lucarne sur le cloître, et +par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine consistait +en deux petits fourneaux situés au dehors, mais +non plus, suivant la règle absolue, en plein air: une +voûte ouverte sur le jardin protégeait contre la pluie le +travail culinaire du moine, et lui permettait de s'adonner +à cette occupation un peu plus que le fondateur ne l'aurait +voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette +troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, +quoique la science de l'architecte n'eût pas été jusqu'à +rendre cette cheminée praticable.</p> + +<p>Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des +rosaces, un boyau long, étroit et sombre, destiné à l'aération +de la cellule, et au-dessus un grenier pour serrer +le maïs, les oignons, les fèves et autres frugales provisions +d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur +un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de +la totalité de la cellule, qui était séparé des jardins voisins +par des murailles de dix pieds, et s'appuyait sur une +terrasse fortement construite, au-dessus d'un petit bois +d'orangers, qui occupait ce gradin de la montagne. Le +gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes, +le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite +jusqu'au fond du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était +un immense jardin.</p> + +<p>Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur +à droite un réservoir en pierres de taille, de trois à +quatre pieds de large sur autant de profondeur, recevant, +par des canaux pratiqués dans la balustrade de la +terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant dans +le parterre par une croix de pierre qui le coupait en +quatre carrés égaux. Je n'ai jamais compris une telle +provision d'eau pour abreuver la soif d'un seul homme, +ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de vingt +pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière +des moines pour le bain et la sobriété des +moeurs majorquines à cet égard, on pourrait croire que +ces bons chartreux passaient leur vie en ablutions comme +des prêtres indiens.</p> + +<p>Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers +et d'orangers, entouré d'allées exhaussées en briques +et ombragées, ainsi que le réservoir; de berceaux +embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs et de +Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les +jours humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau +courante dans les jours brûlants, respirer au bord d'une +belle terrasse le parfum des orangers, dont la cime touffue +apportait sous ses yeux un dôme éclatant de fleurs +et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le +paysage à la fois austère et gracieux, mélancolique et +grandiose, dont j'ai parlé déjà; enfin cultiver pour la +volupté de ses regards des fleurs rares et précieuses, +cueillir pour étancher sa soif les fruits les plus savoureux, +écouter les bruits sublimes de la mer, contempler +la splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, +et adorer l'Éternel dans le plus beau temple que jamais +il ait ouvert à l'homme dans le sein de la nature. Telles +me parurent au premier abord les ineffables jouissances +du chartreux, telles je me les promis à moi-même en +m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir +été disposées pour satisfaire les magnifiques caprices +d'imagination ou de rêverie d'une phalange choisie de +poëtes et d'artistes.</p> + +<p>Mais quand on se représente l'existence d'un homme +sans intelligence et par conséquent sans rêverie et sans +méditation, sans foi peut-être, c'est-à-dire sans enthousiasme +et sans recueillement, enfouie dans cette cellule +aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes +privations de la règle, et forcée d'en observer +la lettre sans en comprendre l'esprit, condamnée à +l'horreur de la solitude, réduite à n'apercevoir que de +loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine rampant +au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à +quelques autres âmes captives, vouées au même silence, +enfermées dans la même tombe, toujours voisines et +toujours séparées, même dans la prière; enfin quand on +se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par +sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, +tout cela redevient triste et sombre comme +une vie de néant, d'erreur et d'impuissance.</p> + +<p>Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce +moine pour qui la nature a épuisé ses plus beaux spectacles, +et qui n'en jouit pas, parce qu'il n'a point un +autre homme à qui faire partager sa jouissance; la tristesse +brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du +froid et du chaud, comme un animal, comme une +plante; et le refroidissement mortel de ce chrétien chez +qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit d'ascétisme. +Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et +à prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui +d'échapper à cette épouvantable claustration; et l'on +m'a dit que les derniers chartreux s'en faisaient si peu +faute, que certains d'entre eux s'absentaient des semaines +et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de +les faire rentrer dans l'ordre.</p> + +<p>Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse +description de notre Chartreuse, sans avoir donné la +moindre idée de ce qu'elle eut pour nous d'enchanteur +au premier abord, et de ce qu'elle perdit de poésie à +nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, +comme je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, +et maintenant que j'ai tâché de communiquer mes impressions, +je me demande pourquoi je n'ai pas pu dire +en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir +que le repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, +paraissent délicieux à une âme fatiguée, mais +qu'avec la réflexion ce charme s'évanouit. C'est qu'il +n'appartient qu'au génie de tracer une vive et complète +peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La +Mennais visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du +même sentiment, et il l'exprima en maître:</p> + +<p>«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la +prière commune. Ils nous parurent tous d'un âge assez +avancé, et d'une stature au-dessus de la moyenne. +Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après +l'office à genoux, immobiles, dans une méditation +profonde. On eût dit que déjà ils n'étaient plus de la +terre; leur tête chauve ployait sous d'autres pensées +et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul signe +extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau +blanc, ils ressemblaient à ces statues qui prient sur les +vieux tombeaux.</p> + +<p>«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, +pour certaines âmes fatiguées du monde et désabusées +de ses illusions, cette existence solitaire. Qui n'a point +aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas, plus +d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé +le repos en un coin de la forêt, ou dans la grotte de +la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent +les oiseaux du ciel?</p> + +<p>«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de +l'homme: il est né pour l'action; il a sa tâche qu'il +doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit rude? n'est-ce +point à l'amour qu'elle est proposée?» (<i>Affaires de +Rome</i>.)</p> + +<p>Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, +d'idées et de réflexions profondes, jetée comme par hasard +au milieu du récit des explications de M. La Mennais +avec le saint-siège, m'a toujours frappé, et je suis +certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre +le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, +moines obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, +spectres affaissés, dernières manifestations +d'un culte près de rentrer dans la nuit du passé, agenouillés +sur la pierre du tombeau, froids et mornes +comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier +prêtre, animé de la dernière étincelle du génie de l'Église, +méditant sur le sort de ces moines, les regardant en +artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les lévites de la +mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie, +voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, +donnant déjà un dernier adieu sympathique à la +poésie du cloître, et secouant de ses pieds la poussière +de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie sainte +de la liberté morale.</p> + +<p>Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma +Chartreuse que celui de la prédication de saint Vincent +Ferrier à Valldemosa, et c'est encore à M. Tastu que +j'en dois la relation exacte. Cette prédication fut l'événement +important de Majorque en 1413, et il n'est pas +sans intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait +un missionnaire dans ce temps-là, et avec quelle solennité +on le recevait.</p> + +<p>«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande +assemblée, décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent +Ferrer, ou Ferrier, pour l'engager à venir prêcher à +Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque de Mallorca, +camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape +Pierre de Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de +Valence une lettre pour implorer l'assistance apostolique +de maître Vincent, et qui, l'année suivante, l'attendit +à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. Dès le +lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença +ses prédications et ordonna des processions de +nuit. La plus grande sécheresse régnait dans l'île; mais +au troisième sermon de maître Vincent, la pluie tomba. +Ces détails furent ainsi mandés au roi Ferdinand par son +procureur royal don Pedro de Casaldaguila:</p> + +<p>«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, +j'ai l'honneur de vous annoncer que maître +Vincent est arrivé dans cette cité le premier jour de +septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le +samedi au matin, il a commencé à prêcher devant +une foule immense, qui l'écoute avec tant de dévotion, +que toutes les nuits on fait des processions dans +lesquelles on voit des hommes, des femmes et des enfants +se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était +tombé de l'eau, le Seigneur Dieu, touché des +prières des enfants et du peuple, a voulu que ce +royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, +dès le troisième sermon, une pluie abondante sur +toute l'île, ce qui a beaucoup réjoui les habitants.</p> + +<p>«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, +très-victorieux seigneur, et exhausse votre royale couronne.</p> + +<p>«Mallorca, 11 septembre 1413.»</p> + +<p>«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire +croissait de telle façon, que, ne pouvant l'admettre dans +la vaste église du couvent de Saint-Dominique, on fut +obligé de lui livrer l'immense jardin du couvent, en +dressant des échafauds et abattant des murailles.</p> + +<p>«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, +d'où il partit pour visiter l'île. Sa première station fut à +Valldemosa, dans le monastère qui devait le recevoir et +le loger, et qu'il avait choisi sans doute en considération +de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux. +Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma +et voyageait avec lui. A Valldemosa plus encore qu'à +Palma, l'église se trouva trop petite pour contenir la +foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:</p> + +<p>«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps +où saint Vincent Ferrier y sema la divine parole. Sur le +territoire de ladite ville se trouve une propriété qu'on +appelle <i>Son Gual</i>; là se rendit le missionnaire, suivi +d'une multitude infinie. Le terrain était vaste et uni; le +tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit +de chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, +la pluie vint à tomber en abondance. Le démon, +promoteur des vents, des éclairs et du tonnerre, semblait +vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour +se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns +d'entre eux, lorsque Vincent leur commanda de ne pas +bouger, se mit en prière, et à l'instant un nuage s'étendit +comme un dais sur lui et sur ceux qui l'écoutaient, +tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le +champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.</p> + +<p>«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, +car nos ancêtres l'avaient religieusement conservé. Depuis, +les héritiers de la propriété de <i>Son Gual</i> ayant +négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir s'en +effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique +de saint Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques +de la propriété, ayant voulu faire du bois, jetèrent leur +vue sur l'olivier et se mirent en devoir de le dépecer; +mais les outils se brisaient à l'instant, et, comme la nouvelle +en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle, +et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet +arbre se fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique +à portée de la ville, personne n'osa y toucher, le respectant +comme une relique.</p> + +<p>«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans +les moindres hameaux, guérissant le corps et l'âme des +malheureux. L'eau d'une fontaine qui coule dans les environs +de Valldemosa était le seul remède ordonné par +le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous +le nom de <i>Sa bassa Ferrera</i>.</p> + +<p>«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut +rappelé par Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à +éteindre le schisme qui désolait l'Occident. Le saint +missionnaire prit congé des Mallorquins dans un sermon +qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de +Palma; et après avoir béni son auditoire, il partit pour +s'embarquer, accompagné des jurés, de la noblesse, et +de la multitude du peuple, opérant bien des miracles, +comme le racontent les chroniques, et comme la tradition +s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.»</p> + +<p>Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny +Eissler, donne lieu à une remarque de M. Tastu, curieuse +sous deux rapports: le premier, en ce qu'elle +explique fort naturellement un des miracles de saint +Vincent Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un +fait important dans l'histoire des langues. Voici cette note:</p> + +<p>«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et +les prononçait en langue limosine. On a regardé comme +un miracle cette puissance du saint prédicateur, qui +faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique leur +parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus +naturel, si on se reporte au temps où florissait maître +Vincent. A cette époque, la langue romane des trois +grandes contrées du nord, du centre et du midi, était, +à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés +surtout s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des +succès en Angleterre, en Écosse, en Irlande, à Paris, +en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux îles Baléares; +c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on +ne la parlait, une langue romane, soeur, parente ou +alliée de la langue valencienne, la langue maternelle de +Vincent Ferrier.</p> + +<p>«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le +contemporain du poète Chaucer, de Jean Froissart, de +Christine de Pisan, de Boccace, d'Ausias-March, et de +tant d'autres célébrités européennes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p>Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane limosine, +cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, a +comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, la mallorquine +est celle qui a subi le moins de variations, concentrée qu'elle est +dans ses îles, où elle est préservée de tout contact étranger. Le languedocien, +aujourd'hui même dans son état de décadence, le gracieux patois +languedocien de Montpellier et de ses environs, est celui qui offre le plus +d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. Cela s'explique par les +fréquents séjours que les rois d'Aragon faisaient avec leur cour dans la +ville de Montpellier. Pierre II, tué à Muret (1243) en combattant Simon de +Montfort, avait épousé Marie, fille d'un comte de Montpellier, et eut de ce +mariage Jaime Ier, dit <i>le Conquistador</i> qui naquit dans cette ville et y +passa les premières années de son enfance. Un des caractères qui distinguent +l'idiome mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, +ce sont les articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces +articles se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques +localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article <i>lo</i> masculin, +le, et <i>la</i> féminin, la, le mallorquin a les articles suivants:</p> + +<p>MASCULIN.—Singulier: <i>So</i>, le; <i>sos</i>, les, au pluriel.</p> + +<p>FÉMININ.—Singulier: <i>Sa</i>, la; <i>sas</i>, les, au pluriel.</p> + +<p>MASCULIN ET FÉMININ.—Singulier: <i>Es</i>, <i>els</i>, les, au pluriel.</p> + +<p>MASCULIN.—Singulier: <i>En</i>, le; <i>na</i>, la, au féminin singulier; <i>nas</i>, les, +au féminin pluriel.</p> + +<p>Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage +antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la +conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles, +comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément: +la rustique, <i>plebea</i>, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et la langue +académique littéraire, <i>autica illustra</i>, que le temps, la civilisation ou le +génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, le castillan est la +langue littéraire des Espagnes; cependant chaque province a conservé +pour l'usage journalier son dialecte spécial. A Mallorca, le castillan n'est +guère employé que dans les circonstances officielles; mais dans la vie +habituelle, chez le peuple comme chez les grands seigneurs, vous n'entendrez +parler que le mallorquin. Si vous passez devant le balcon où une +jeune fille, une Allote (du mauresque <i>aila, lella</i>) arrose ses fleurs, c'est +dans son doux idiome national que vous l'entendez chanter:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Sas alloles, tots es diamenges,</p> +<p class="i6">Quan no tenen res mes que fer,</p> +<p class="i6">Van a regar es claveller,</p> +<p class="i6">Dihent-li: Veu! ja que no menjes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">«Les jeunes filles, tous les dimanches,</p> +<p class="i6"> Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire</p> +<p class="i6"> Vont arroser le pot d'oeillets,</p> +<p class="i6"> Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»</p> + </div> </div> + +<p>La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à +la mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous +fait rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne +manque pas de lui répondre:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Allotes, filau! filau!</p> +<p class="i6">Que sa camya se riu;</p> +<p class="i6">Y sino l'apadassau,</p> +<p class="i6">No v's arribar 'a s'estiu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">«Fillettes, filez! filez!</p> +<p class="i6">Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).</p> +<p class="i6">Et si vous n'y mettez une pièce,</p> +<p class="i6">Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»</p> + </div> </div> + +<p>Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des +étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une Mallorquine +vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: «Bona nit +tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon coeur +ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter la molle +cantilène comme une phrase musicale.</p> + +<p>Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me permettrai +de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le +<i>Mercader mallorqui</i> (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième +siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,</p> +<p>'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,</p> +<p>Car vengut es lo temps que m'aureis mens,</p> +<p>Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,</p> +<p class="i4">Ne la semblança gaya;</p> +<p class="i4">Car trobat n'ay</p> +<p class="i4">Altra quel m'play</p> +<p class="i4">Sol que lui playa!</p> +<p>Altra, sens vos, per que l'in volray be,</p> +<p>E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble</p> +<p>Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que pour vous;</p> +<p>Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.</p> +<p>Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,</p> +<p class="i4">Ni votre feinte gaieté</p> +<p class="i4">Car j'ai trouvé</p> +<p class="i4">Une autre qui me plaît:</p> +<p class="i4">Si je pouvais seulement lui plaire!</p> +<p>Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,</p> +<p>De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»</p> + </div> </div> + +<p>Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement +musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours, +<i>troubadors</i>, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île de +Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, entre +autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces <i>troubadors</i> que s'adressent +ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant finance, et +d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les troubadours vont sous +les balcons des jeunes filles, à une heure avancée de la nuit, chantant les +<i>coblets</i> improvisées sur le ton de l'éloge ou de la plainte, quelquefois même +l'injure, que leur font adresser ceux qui paient le poëte-musicien. Les +étrangers peuvent se donner ce plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans +l'île de Mallorca.</p> + +<p>(<i>Note de M. Tustu</i>)</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser +les annales dévotes de Valldemosa; car, ayant à +parler de la piété fanatique des villageois avec lesquels +nous fûmes en rapport, je dois mentionner la sainte +dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la +maison rustique.</p> + +<p>«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, +béatifiée en 1792 par le pape Pie VI. La vie de cette +sainte fille a été écrite plusieurs fois, et en dernier lieu +par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre plusieurs +traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende, +ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la +vit observer rigoureusement les jours de jeûne, bien +avant l'âge où l'Église les prescrit. Dès ses premiers ans +elle s'abstint de faire plus d'un repas par jour. Sa dévotion +à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa +sainte mère était si fervente, que dans ses promenades +elle récitait continuellement le rosaire, se servant, pour +compter les dizaines, des feuilles des oliviers ou des +lentisques. Son goût pour la retraite et les exercices +religieux, son éloignement pour les bals et les divertissements +profanes, l'avaient fait surnommer la <i>viejecita</i>, +la petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient +récompensées par les visites des anges et de toute la +cour céleste: Jésus-Christ, sa mère et les saints se faisaient +ses domestiques; Marie la soignait dans ses maladies; +saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine +l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant +et remplissant sa cruche à la fontaine; sainte Catherine +sa patronne accommodait ses cheveux et la soignait en +tout comme eût fait une mère attentive et vigilante; +saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures +qu'elle avait reçues dans ses luttes avec le démon, car +sa victoire n'était pas sans combat; enfin saint Pierre et +saint Paul se tenaient à ses côtés pour l'assister et la défendre +dans les tentations.</p> + +<p>«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le +monastère de Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple +des pénitentes, et, comme le chante l'Église en ses +prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. Ses historiens +lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des +miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à +Mallorca des prières publiques pour la santé du pape +Pie V, un jour Catalina les interrompit tout à coup en +disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, puisqu'à cette +même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce +qui se trouva vrai.</p> + +<p>«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces +paroles du Psalmiste:—«Seigneur, je remets mon +esprit entre vos mains.»</p> + +<p>«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; +on lui rendit les plus grands honneurs. Une pieuse dame +de Mallorca, dona Juana de Pochas, remplaça le sépulcre +en bois dans lequel on avait déposé d'abord la sainte +fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda +à Gênes; elle institua en outre, par son testament, une +messe pour le jour de la translation de la bienheureuse, +et une autre pour le jour de sainte Catherine sa patronne; +elle voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement sur son +tombeau.</p> + +<p>«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui +dans le couvent des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, +où le cardinal Despuig lui a consacré un autel +et un service religieux.»</p> + +<p>J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, +parce qu'il n'entre pas du tout dans mes idées +de nier la sainteté, et je dis la sainteté véritable et de +bon aloi, des âmes ferventes. Quoique l'enthousiasme +et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa +n'aient plus le même sens religieux et la même valeur +philosophique que les inspirations et les extases des +saints du beau temps chrétien, la <i>viejecita Tomasa </i> +n'en est pas moins une cousine germaine de la poétique +bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne +d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de +marquer des places d'honneur dans le royaume des +cieux aux plus humbles enfants du peuple; mais les +temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des +apôtres qui veulent agrandir la place du peuple dans le +royaume de la terre. La <i>pagesa</i> Catalina était <i>obéissante, +pauvre, chaste et humble</i>: les pages valldemosans +ont si peu profité de ses exemples et si peu compris +sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants +parce que mon fils dessinait les ruines du couvent, ce +qui leur parut une profanation. Ils faisaient comme +l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de l'auto-da-fé +et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de +ses bienheureux.</p> + +<p>Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de +s'appeler ville dès le temps des Arabes, est situé dans +le giron de la montagne, de plain-pied avec la Chartreuse, +dont il semble être une annexe. C'est un amas +de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque +inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart +des pêcheurs qui partent le matin pour ne rentrer qu'à +la nuit. Pendant tout le jour, le village est rempli de +femmes, les plus babillardes du monde, que l'on voit +sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou +les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles +sont aussi dévotes que les hommes; mais leur dévotion +est moins intolérante, parce, qu'elle est plus sincère. +C'est une supériorité que, là comme partout, elles ont +sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes +aux pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, +d'habitude ou de conviction, tandis que chez les hommes +c'est le plus souvent une affaire d'ambition ou d'intérêt. +La France en a offert une assez forte prouve sous les +règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on +achetait les grands et les petits emplois de l'administration +et de l'armée avec un billet de confession ou une messe.</p> + +<p>L'attachement des Majorquins pour les moines est +fondé sur des motifs de cupidité; et je ne saurais mieux +le faire comprendre qu'en citant l'opinion de M. Marliani +opinion d'autant plus digne de confiance qu'en +général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé +à la mesure de 1836 relative à l'expulsion subite +des moines.</p> + +<p>«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux +de leur fortune, ils avaient créé des intérêts réels entre +eux et les paysans; les colons qui travaillaient les biens +des couvents n'éprouvaient pas de grandes rigueurs, +quant à la quotité comme à la régularité des fermages. +Les moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du +moment où les biens qu'ils possédaient suffisaient aux +exigences de l'existence matérielle de chacun d'eux, ils +se montraient fort accommodants pour tout le reste. La +brusque spoliation des moines blessait donc les calculs +de fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent +fort bien que le gouvernement et le nouveau propriétaire +seraient plus exigeants qu'une corporation de parasites +sans intérêts de famille ni de société. Les mendiants qui +pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les +restes d'oisifs repus.»</p> + +<p>Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer +que par des raisons matérielles; car il est impossible, +d'ailleurs, de voir une province moins liée à +l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une population +moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des +voeux secrets qu'ils formaient pour la restauration des +vieilles coutumes, ils étaient cependant effrayés de tout +nouveau bouleversement, quel qu'il pût être; et l'alerte +qui avait fait mettre l'île en état de siège, à l'époque de +nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans +se don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine +Isabelle. Cette alerte est un fait qui peint assez bien, je +ne dirai pas la poltronnerie des Majorquins (je les crois +très-capables de faire des bons soldats), mais les anxiétés +produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du +repos.</p> + +<p>Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était +envahie par des brigands; il se lève tout effaré, sous +l'impression de ce cauchemar, et réveille sa servante; +celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de quoi il +s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante +se répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. +La nouvelle du débarquement de l'armée carliste s'empare +de toutes les cervelles, et le capitaine-général reçoit +la déposition du prêtre, qui, soit la honte de se dédire, +soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les +carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises +pour faire face au danger: Palma fut déclarée en état de +siège, et toutes les forces militaires de l'île furent mises +sur pied.</p> + +<p>Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, +aucune trace d'un pied étranger ne s'imprima, comme +dans l'île de Robinson, sur le sable du rivage. L'autorité +punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, et, +au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, +l'envoya en prison comme un séditieux. Mais les mesures +de précautions ne furent pas révoquées, et, lorsque +nous quittâmes Majorque, à l'époque des exécutions de +Maroto, l'état de siège durait encore.</p> + +<p>Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les +Majorquins semblaient vouloir se faire les uns aux autres +des événements qui bouleversaient alors la face de +l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce n'est en famille +et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni +méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner +une méfiance aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de +si plaisant que les articles du journal de Palma, et j'ai +toujours regretté de n'en avoir pas emporté quelques +numéros pour échantillons de la polémique majorquine. +Mais voici, sans exagération, la forme dans laquelle, +après avoir rendu compte des faits, on en commentait le +sens et l'authenticité:</p> + +<blockquote><p> +«Quelque prouvés que puissent paraître ces événements +aux yeux des personnes disposées à les accueillir, +nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs d'en +attendre la suite avant de les juger. Les réflexions qui +se présentent à l'esprit en présence de pareils faits demandent +à être mûries, dans l'attente d'une certitude +que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que +nous ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes +assertions. Les destinées de l'Espagne sont enveloppées +d'un voile qui ne tardera pas à être soulevé, +mais auquel nul ne doit porter avant le temps une main +imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre +notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits +sages de ne point se prononcer sur les actes des divers +partis, avant d'avoir vu la situation se dessiner plus +nettement,» etc. +</p></blockquote> + +<p>La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des +Majorquins, la tendance dominante de leur caractère. +Les paysans ne vous rencontrent jamais dans la campagne +sans échanger avec vous un salut; mais si vous +leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, +ils se gardent bien de vous répondre, quand même vous +parleriez leur patois. Il suffit que vous ayez un air étranger +pour qu'ils vous craignent et se détournent du chemin +pour vous éviter.</p> + +<p>Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence +avec ces braves gens, si nous eussions fait acte +de présence à leur église. Ils ne nous eussent pas moins +rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu +nous promener au milieu de leurs champs sans risquer +d'être atteints de quelque pierre à la tête au détour +d'un buisson. Malheureusement cet acte de prudence +ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et +nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien +notre manière d'être les scandalisait. Ils nous appelaient +païens, mahométans et juifs; ce qui est pis que tout, +selon eux. L'alcade nous signalait à la désapprobation +de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous +prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le +pantalon de ma fille les scandalisaient beaucoup aussi. +Ils trouvaient fort mauvais qu'une <i>jeune personne</i> de +neuf ans courût les montagnes <i>déguisée en homme</i>. Ce +n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette +pruderie.</p> + +<p>Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait +dans le village et sur les chemins pour avertir les retardataires +de se rendre aux offices nous poursuivait en +vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que +nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, +nous le fûmes encore davantage. Ils eurent alors +un moyen de venger la gloire de Dieu, qui n'était pas +chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne +nous vendre leur poisson, leurs oeufs et leurs légumes +qu'à des prix exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer +aucun tarif, aucun usage. A la moindre observation: +<i>Vous n'en voulez pas?</i> disait le pages d'un +air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses +pommes de terre dans sa besace; <i>vous n'en aurez pas</i>. +Et il se retirait majestueusement, sans qu'il fût possible +de le faire revenir pour entrer en composition. Il nous +faisait jeûner pour nous punir d'avoir marchandé.</p> + +<p>Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de +rabais entre les vendeurs. Celui qui venait le second +demandait le double, et le troisième demandait le triple, +si bien qu'il fallait être à leur merci et mener une vie +d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris +une vie de prince. Nous avions la ressource de nous +approvisionner à Palma par l'intermédiaire du cuisinier +du consul, qui fut notre providence, et dont, si j'étais +empereur romain, je voudrais mettre le bonnet de coton +au rang des constellations. Mais les jours de pluie, aucun +messager ne voulait se risquer sur les chemins, à +quelque prix que ce fût; et comme il plut pendant deux +mois, nous eûmes souvent du pain comme du biscuit +de mer et de véritables dîners de chartreux.</p> + +<p>C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions +tous été bien portants. Je suis fort sobre et même stoïque +par nature à l'endroit du repas. Le splendide appétit +de mes enfants faisait flèche de tout bois et régal +de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle +et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et +guérissait une affection rhumatismale des plus graves, +en courant dès le matin, comme un lièvre échappé, +dans les grandes plantes de la montagne, mouillé jusqu'à +la ceinture. La Providence permettait à la bonne +nature de faire pour lui ces prodiges; c'était bien assez +d'un malade.</p> + +<p>Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et +les privations dépérissait d'une manière effrayante. +Quoiqu'il fut condamné par toute la faculté de Palma, +il n'avait aucune affection chronique; mais l'absence de +régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe, +dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. +Il se résignait, comme on sait se résigner pour soi-même; +nous, nous ne pouvions pas nous résigner pour +lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins +pour de petites contrariétés, la colère pour un +bouillon poivré ou <i>chippé</i> par les servantes, l'anxiété +pour un pain frais qui n'arrivait pas, ou qui s'était +changé en éponge en traversant le torrent sur les flancs +d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que +j'ai mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, +que je n'oublierais pas l'arrivée du panier aux provisions +à la Chartreuse. Que n'eussé-je pas donné pour +avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir +tous les jours à notre malade! Les aliments majorquins, +et surtout la manière dont ils étaient apprêtés, quand +nous n'y avions pas l'oeil et la main, lui causaient un +invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce dégoût +était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, +nous vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes +<i>maîtres Floh</i>, dont Hoffmann eût fait autant de malins +esprits, mais que certainement il n'eût pas mangés en +sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire d'enfants +qu'ils faillirent tomber sous la table.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + +<p>Le fond de la cuisine majorquine est invariablement +le cochon sous toutes les formes et sous tous les aspects. +C'est là qu'eût été de saison le dicton du petit Savoyard +faisant l'éloge de sa gargote, et disant avec admiration +qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir: du +cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A +Majorque, on fabrique, j'en suis sûr, plus de deux +mille sortes de mets avec le porc, et au moins deux +cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle profusion +d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives +de tout genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. +Vous voyez paraître sur la table vingt plats qui ressemblent +à toutes sortes de mets chrétiens: ne vous y fiez +pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites +par le diable, en personne. Enfin vient au dessert une +tarte en pâtisserie de fort bonne mine, avec des tranches +de fruit qui ressemblent à des oranges sucrées; +c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches de +<i>tomatigas</i>, de pommes d'amour et de piment, le tout +saupoudré de sel blanc que vous prendriez pour du sucre +à son air d'innocence. Il y a bien des poulets, mais ils +n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, chaque +graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été +taxée sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait +de la mer était aussi plat et aussi sec que les poulets.</p> + +<p>Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, +pour avoir le plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu +d'animal plus horrible. Son corps était gros comme celui +d'un dindon, ses yeux larges comme des oranges, et ses +bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à cinq +pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était +un friand morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa +mine, et nous en fîmes hommage à la Maria-Antonia, +qui l'apprêta et le dégusta avec délices.</p> + +<p>Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces +bonnes gens, nous eûmes bien notre tour quelques +jours après. En descendant la montagne, nous vîmes les +pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des gens +arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une +paire d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, +incompréhensibles. Toute la population de la montagne +fut mise en émoi par l'apparition de ces volatiles +inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en +les regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être +que cela ne mange pas!—Cela vit-il sur terre ou sur +mer?—Probablement cela vit toujours dans l'air.» Enfin +les deux oiseaux avaient failli être étouffés par l'admiration +publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient +ni des condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, +mais bien deux belles oies de basse-cour qu'un riche +seigneur envoyait en présent à un de ses amis.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont +abondants et exquis. Nous avions pour ordinaire du +moscatel aussi bon et aussi peu cher que le Chypre +qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les vins +rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu +aux Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés +d'alcool, et d'un prix plus élevé que notre plus simple +ordinaire de France. Tous ces vins chauds et capiteux +étaient fort contraires à notre malade, et même à nous, +à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de +l'eau, qui était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté +de cette eau de source qu'il faut attribuer un fait dont +nous fîmes bientôt la remarque: nos dents avaient acquis +une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne +saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La +cause en fut peut-être dans notre sobriété forcée. +N'ayant pas de beurre, et ne pouvant supporter la +graisse, l'huile nauséeuse et les procédés incendiaires de +la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre, +de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de +sauce, de l'eau du torrent à laquelle nous avions parfois +le sybaritisme de mêler le jus d'une orange verte fraîchement +cueillie dans notre parterre. En revanche, nous +avions des desserts splendides: des patates de Malaga et +des courges de Valence confites, et du raisin digne de la +terre de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, +et couvert d'une pellicule un peu épaisse, qui aide à sa +conservation pendant toute l'année. Il est exquis, et on +en peut manger tant qu'on veut sans éprouver le gonflement +d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de Fontainebleau +est aqueux et frais; celui de Majorque est +sucré et charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre +à boire. Ces grappes, dont quelques-unes pesaient de +vingt à vingt-cinq livres, eussent fait l'admiration d'un +peintre. C'était notre ressource dans les temps de +disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher +en nous le faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils +ne savaient pas que, comparativement au nôtre, ce +n'était rien encore; et nous avions le plaisir de nous +moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus, +nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable +fruit que je sache.</p> + +<p>Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je +le répète, contraires et même funestes à l'un de nous, +les autres l'eussent trouvée fort acceptable en elle-même. +Nous avions réussi même à Majorque, même +dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec +les paysans les plus rusés du monde, à nous créer une +sorte de bien-être. Nous avions des vitres, des portes et +un poêle, un poêle unique en son genre, que le premier +forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui +nous coûta cent francs. C'était tout simplement un +cylindre de fer avec un tuyau qui passait par la fenêtre. +Il fallait bien une heure pour l'allumer, et à peine +l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert +longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les +rouvrir presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En +outre, le soi-disant fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en +guise de mastic, d'une matière dont les Indiens enduisent +leurs maisons et même leurs personnes par dévotion, +la vache étant réputée chez eux, comme on sait, +un animal sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put +être cette odeur sainte, j'atteste qu'au feu elle est peu +délectable pour les sens. Pendant un mois que ce mastic +mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans +un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les +adulateurs. J'avais beau chercher dans ma mémoire par +quelle faute de ce genre j'avais pu mériter un pareil supplice, +quel pouvoir j'avais encensé, quel pape ou quel +roi j'avais encouragé dans son erreur par mes flatteries; +je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier +de la chambre sur la conscience, pas même une +révérence à un gendarme ou à un journaliste!</p> + +<p>Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du +benjoin exquis, reste de la provision de parfums dont +on encensait naguère, dans l'église de son couvent, +l'image de la Divinité; et cette émanation céleste combattit +victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons +du huitième fossé de l'enfer.</p> + +<p>Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle +irréprochables, des matelas peu mollets, plus chers +qu'à Paris, mais neufs et propres, et de ces grands et +excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée +que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une +dame française, établie dans le pays, avait eu la bonté +de nous céder quelques livres de plumes qu'elle avait fait +venir pour elle de Marseille et dont nous avions fait +deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand +luxe dans une contrée où les oies passent pour des êtres +fantastiques, et ou les poulets ont des démangeaisons +même en sortant de la broche.</p> + +<p>Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises +de paille comme celles qu'on voit dans nos chaumières +de paysans, et un sofa voluptueux en bois blanc avec des +coussins de toile à matelas rembourrés de laine. Le sol, +très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert +de ces nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un +gazon jauni par le soleil, et de ces belles peaux +de moutons à longs poils, d'une finesse et d'une blancheur +admirables, qu'on prépare fort bien dans le pays.</p> + +<p>Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a +point d'armoires dans les anciennes maisons de Majorque, +et surtout dans les cellules de chartreux. On y +serre ses effets dans de grands coffres de bois blanc. Nos +malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles +très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui +nous avait servi de tapis de pied en voyage, devint une +portière somptueuse devant l'alcôve, et mon fils orna le +poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de Felanitz, +dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.</p> + +<p>Felanitz est un village de Majorque qui mériterait +d'approvisionner l'Europe de ces jolis vases, si légers +qu'on les croirait de liège, et d'un grain si fin qu'on en +prendrait l'argile pour une matière précieuse. On fait +là de petites cruches d'une forme exquise dont on se +sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un +état de fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse +que l'eau s'échappe à travers les flancs du vase, et qu'en +moins d'une demi-journée il est vide. Je ne suis pas +physicien le moins du monde, et peut-être la remarque +que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a +semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent +paru enchanté: nous le laissions rempli d'eau sur le +poêle, dont la table en fer était presque toujours rouge, +et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie par les pores +du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque brûlante, +ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte +d'eau, cette eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur +du poêle fit noircir le bois qu'on posait dessus.</p> + +<p>Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie +sur la muraille extérieure, était plus satisfaisant pour +des yeux d'artistes que toutes les dorures de nos Sèvres +modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux mains des +douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre +cents francs de contribution, remplissait la voûte élevée et +retentissante de la cellule d'un son magnifique. Enfin, le +sacristain avait consenti à transporter chez nous une belle +grande chaise gothique sculptée en chêne, que les rats +et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des Chartreux, +et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en +même temps que ses découpures légères et ses aiguilles +effilées, projetant sur la muraille, au reflet de la lampe +du soir, l'ombre de sa riche dentelle noire et de ses clochetons +agrandis, rendaient à la cellule tout son caractère +antique et monacal.</p> + +<p>Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de <i>Son-Vent</i>, +ce riche personnage qui nous avait loué sa maison +en cachette, parce qu'il n'était pas convenable qu'un +citoyen de Majorque eût l'air de spéculer sur sa propriété, +nous avait fait un esclandre et menacés d'un +procès pour avoir brisé chez lui (<i>estropeado</i>) quelques +assiettes de terre de pipe qu'il nous fit payer comme des +porcelaines de Chine. En outre, il nous fit payer (toujours +par menace) le <i>badigeonnage</i> et le <i>repicage</i> +de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. +A quelque chose malheur est bon, car il s'empressa de +nous vendre le linge de maison qu'il nous avait loué; +et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce que nous +avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que +nous eussions payé son vieux linge comme du neuf. +Grâce à lui, nous ne fûmes donc pas forcés de semer du +lin pour avoir un jour des draps et des nappes, comme +ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses pages.</p> + +<p>Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que +je rapporte des vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas +conservé plus de ressentiment que ma bourse de regret; +mais personne ne contestera que ce qu'il y a de plus +intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; +et quand je dirai que je n'ai pas eu une seule +relation d'argent, si petite qu'elle fût, avec les Majorquins, +où je n'aie rencontré de leur part une mauvaise +foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai +qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant +d'être indignés de notre peu de foi, on conviendra +que la piété des âmes simples, si vantée par certains +conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la chose +la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il +doit être permis de désirer une autre manière de comprendre +et d'honorer Dieu. Quant à moi, à qui l'on a +tant rebattu les oreilles de ces lieux communs: que c'est +un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée +et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la +place; que les peuples qui ne sont point infectés du poison +de l'examen philosophique et de la frénésie révolutionnaire +sont seuls moraux, hospitaliers, sincères; +qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des +vertus antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu +plus qu'ailleurs, je l'avoue, de ces graves objections. +Lorsque je voyais mes petits enfants, élevés dans l'abomination +de la désolation de la philosophie, servir et +assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au +milieu de cent soixante mille Majorquins qui se seraient +détournés avec la plus dure inhumanité, avec la plus +lâche terreur, d'une maladie réputée contagieuse, je me +disais que ces petits scélérats avaient plus de raison et +de charité que toute cette population de saints et d'apôtres. +Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de +dire que je commettais un grand crime en exposant mes +enfants à la contagion, et que, pour me punir de mon +aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je +leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous +avait la peste, les autres ne s'écarteraient pas de son +lit; que ce n'était pas l'usage en France, pas plus depuis +la révolution qu'auparavant, d'abandonner les malades; +que des prisonniers espagnols affectés des maladies les +plus intenses et les plus pernicieuses avaient traversé +nos campagnes du temps des guerres de Napoléon, et +que nos paysans, après avoir partagé avec eux leur gamelle +et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et s'étaient +tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été +victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, +ce qui n'avait pas empêché les survivants de pratiquer +l'hospitalité et la charité: le Majorquin secouait +la tête et souriait de pitié. La notion du dévouement +envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa +cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance +envers un étranger.</p> + +<p>Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île +ont été émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement +du fermier majorquin. Ils ont écrit avec +admiration que, s'il n'y avait pas d'auberge en ce pays, +il n'en était pas moins facile et agréable de parcourir +des campagnes où une simple recommandation suffit +pour qu'on soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple +recommandation est un fait assez important, ce me +semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que toutes les +castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont +dans une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de +bons et faciles rapports, où la charité religieuse et la +sympathie humaine n'entrent cependant pour rien. Quelques +mots expliqueront cette situation financière.</p> + +<p>Les nobles sont riches quant au fonds, indigents +quant au revenu, et ruinés grâce aux emprunts. Les +juifs, qui sont nombreux, et riches en argent comptant, +ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, et +l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers +ne sont plus que de nobles représentants chargés +de se faire les uns aux autres, ainsi qu'aux rares étrangers +qui abordent dans l'île, les honneurs de leurs domaines +et de leurs palais. Pour remplir dignement ces +fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la +bourse des juifs, et chaque année la boule de neige +grossit. J'ai dit précédemment combien le revenu des +terres est paralysé à cause du manque de débouchés et +d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les +pauvres chevaliers à consommer lentement et paisiblement +leur ruine sans déroger au luxe, je ferais mieux de +dire à l'indigente prodigalité de leurs ancêtres. Les agioteurs +sont donc dans un rapport continuel d'intérêts avec +les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, +en vertu des titres à eux concédés par les chevaliers.</p> + +<p>Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à +cette division dans sa créance, paie à son seigneur le +moins possible et au banquier le plus qu'il peut. Le +seigneur est dépendant et résigné, le juif est inexorable, +mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande +tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but +avec un génie diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur +une propriété, il faut que pièce à pièce elle vienne toute +à lui, et son intérêt est de se rendre nécessaire jusqu'à +ce que la dette ait atteint la valeur du capital. Dans vingt +ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs +pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils +ont fait chez nous, et relever leur tête encore courbée et +humiliée hypocritement sous les dédains mal dissimulés +des nobles et l'horreur puérile et impuissante des prolétaires. +En attendant, ils sont les vrais propriétaires du +terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne +vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant +de tendresse, il tire à soi les dernières bribes de sa +fortune. Il est donc intéressé à satisfaire ces deux puissances, +et même à leur complaire en toutes choses, afin +de n'être pas écrasé entre les deux.</p> + +<p>Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, +soit par un riche (et par quels autres le seriez-vous, +puisqu'il n'y a point là de classe intermédiaire?), et à +l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès. Mais +essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, +et vous verrez!</p> + +<p>Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de +la bonté, des moeurs paisibles, une nature calme et patiente. +Il n'aime point le mal, il ne connaît pas le bien. +Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à mériter le +paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. +Il n'est pas plus haïssable qu'un boeuf ou un mouton, +car il n'est guère plus homme que les êtres endormis +dans l'innocence de la brute. Il récite des prières, il est +superstitieux comme un sauvage; mais il mangerait son +semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de +son pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il +trompe, rançonne, ment, insulte et pille, sans le moindre +embarras de conscience. Un étranger n'est pas un homme +pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à son compatriote: +au-delà des mers l'humanité n'existe dans les +desseins de Dieu que pour apporter de petits profits aux +Majorquins.</p> + +<p>Nous avions surnommé Majorque <i>l'île des Singes,</i> +parce que, nous voyant environnés de ces bêtes sournoises, +pillardes et pourtant innocentes, nous nous +étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de +rancune et de dépit que n'en causent aux Indiens les +jockos et les orangs espiègles et fuyards.</p> + +<p>Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir +des créatures revêtues de la forme humaine, et marquées +du sceau divin, végéter ainsi dans une sphère qui +n'est point celle de l'humanité présente. On sent bien +que cet être imparfait est capable de comprendre, que +sa race est perfectible, que son avenir est le même que +celui des races plus avancées, et qu'il n'y a là qu'une +question de temps, grande à nos yeux, inappréciable +dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment +de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée +par les chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète +guère la Providence, épouvante et contriste notre existence +d'un jour. Nous sentons par le coeur, par l'esprit, +par les entrailles, que la vie de tous les autres est liée à +la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer +ou d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister +et d'être assistés. Le sentiment d'une supériorité +intellectuelle et morale sur d'autres hommes ne réjouit +que le coeur des orgueilleux. Je m'imagine que tous les +coeurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler, +mais élever à eux, en un clin d'oeil, tout ce qui est +au-dessous d'eux, afin de vivre enfin de la vraie vie de +sympathie, d'échange, d'égalité et de communauté, qui +est l'idéal religieux de la conscience humaine.</p> + +<p>Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les +coeurs, et que ceux de nous qui le combattent et croient +l'étouffer par des sophismes, en ressentent une souffrance +étrange, amère, à laquelle ils ne savent pas donner +un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent +quand ils ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent +et s'affligent de leur tendre vainement la main; et ceux +qui ne veulent aider personne sont dévorés de l'ennui +et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils retombent +dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous +des premiers.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que +dans un désert, et quand la subsistance de chaque jour +était conquise, moyennant la guerre aux <i>singes</i>, nous +nous asseyions en famille pour en rire autour du poêle. +Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait +dans mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. +L'état de notre malade empirait toujours; le vent pleurait +dans le ravin, la pluie battait nos vitres, la voix du +tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait jeter sa +note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. +Les aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, +venaient dévorer nos pauvres passereaux jusque sur le +grenadier qui remplissait ma fenêtre. La mer furieuse +retenait les embarcations dans les ports; nous nous sentions +prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute +sympathie efficace. La mort semblait planer sur nos têtes +pour s'emparer de l'un de nous, et nous étions seuls à +lui disputer sa proie. Il n'y avait pas une seule créature +humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire le +pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu +danger de son voisinage. Cette pensée d'hostilité +était affreusement triste. Nous nous sentions bien assez +forts pour remplacer les uns pour les autres, à force de +soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie +qui nous étaient déniées; je crois même que dans de +telles épreuves le coeur grandit et l'affection s'exalte, +retrempée de toute la force qu'elle puise dans le sentiment +de la solidarité humaine. Mais nous souffrions dans +nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne +comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin +d'être plaints par eux, il nous fallait ressentir la plus +douloureuse pitié.</p> + +<p>J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune +notion scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu +être médecin, et grand médecin, pour soigner la maladie +dont toute la responsabilité pesait sur mon coeur.</p> + +<p>Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en +doute ni le zèle ni le talent, se trompait, comme tout +médecin, même des plus illustres, peut se tromper, et +comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est +trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation +nerveuse qui produisait plusieurs des phénomènes +d'une phtisie laryngée.</p> + +<p>Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains +moments, et qui ne voyait pas les symptômes +contraires, évidents pour moi à d'autres heures, s'était +prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques, +pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes +ces choses étaient absolument contraires, et la saignée +eût été mortelle. Le malade en avait l'instinct, et moi, +qui, sans rien savoir de la médecine, ai soigné beaucoup +de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais +pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me +tromper, et de lutter contre les affirmations d'un homme +de l'art; et quand je voyais la maladie empirer, j'étais +véritablement livré à des angoisses que chacun doit +comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et +si vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait +une voix qui me disait jusque dans mon sommeil: Une +saignée le tuerait, et si tu l'en préserves, il ne mourra +pas. Je suis persuadé que cette voix était celle de la +Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des +Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, +je remercie le ciel de ne m'avoir pas ôté la confiance qui +nous a sauvés.</p> + +<p>Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous +en vîmes les mauvais effets, nous nous y conformâmes +aussi peu que possible, mais malheureusement il n'y +eut guère à opter entre les épices brûlantes du pays et +la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes +par la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, +assez rare à Majorque pour n'en produire aucun. Nous +pensions encore à cette époque que le lait ferait merveille, +et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y +a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre +qu'on nous vendait était toujours bu en chemin par les +enfants qui nous l'apportaient, ce qui n'empêchait pas +que le vase ne nous arrivât plus plein qu'au départ. +C'était un miracle qui s'opérait tous les matins pour le +pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière +dans la cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. +Pour mettre fin à ces prodiges, nous nous procurâmes +une chèvre. C'était bien la plus douce et la plus aimable +personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique, +au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, +le nez très-busqué et les oreilles pendantes. Ces +animaux diffèrent beaucoup des nôtres. Ils ont la robe +du chevreuil et le profil du mouton; mais ils n'ont pas +la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes enjouées. +Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. +Ces chèvres diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles +ont les mamelles fort petites et donnent fort peu de lait. +Quand elles sont dans la force de l'âge, ce lait a une +saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup +de cas, mais qui nous parut repoussante.</p> + +<p>Notre amie de la Chartreuse en était à sa première +maternité; elle n'avait pas deux ans, et son lait était +fort délicat; mais elle en était fort avare, surtout lorsque, +séparée du troupeau avec lequel elle avait coutume, +non de gambader (elle était trop sérieuse, trop +majorquine pour cela), mais de rêver au sommet des +montagnes; elle tomba dans un spleen qui n'était pas +sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de bien +belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, +naguère cultivées par les chartreux, croissaient encore +dans les rigoles de notre parterre: rien ne la consola +de sa captivité. Elle errait éperdue et désolée dans les +cloîtres, poussant des gémissements à fendre les pierres. +Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis +dont la laine blanche et touffue avait six pouces de long, +une de ces brebis comme on n'en voit chez nous que +sur la devanture des marchands de joujoux ou sur les +éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne +lui rendit un peu de calme, et nous donna elle-même +un lait assez crémeux. Mais à elles deux, et quoique bien +nourries, elles en fournissaient une si petite quantité, +que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la +Maria-Antonia, la <i>niña</i> et la Catalina rendaient à notre +bétail. Nous le mîmes sous clef dans une petite cour au +pied du clocher, et nous eûmes le soin de traire nous-mêmes. +Ce lait, des plus légers, mêlé à du lait d'amandes +que nous pilions alternativement, mes enfants et moi, +faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous +n'en pouvions guère avoir d'autre. Toutes les drogues de +Palma étaient d'une malpropreté intolérable. Le sucre +mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne est noir, huileux, +et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont +pas l'habitude.</p> + +<p>Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous +aperçûmes des violettes dans le jardin d'un riche fermier. +Il nous permit d'en cueillir de quoi faire une infusion, +et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, +il nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou +majorquin, qui vaut trois sous de France.</p> + +<p>A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer +nos chambres et de faire nos lits nous-mêmes quand +nous tenions à dormir la nuit; car la servante majorquine +ne pouvait y toucher sans nous communiquer +aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes +propriétés que mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir +observer sur le dos d'un poulet rôti. Il nous restait +à peine quelques heures pour travailler et pour nous +promener; mais ces heures étaient bien employées. Les +enfants étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions +ensuite qu'à mettre le nez hors de notre lanière pour +entrer dans les paysages les plus variés et les plus admirables. +A chaque pas, au milieu du vaste cadre des +montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite +chapelle sur un rocher escarpé, un bosquet de rosages +jeté à pic sur une pente lézardée, un ermitage auprès +d'une source pleine de grands roseaux, un massif d'arbres +sur d'énormes fragments de roches mousseuses et +brodées de lierre. Quand le soleil daignait se montrer +un instant, toutes ces plantes, toutes ces pierres et tous +ces terrains lavés par la pluie prenaient une couleur +éclatante et des reflets d'une incroyable fraîcheur.</p> + +<p>Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. +Je ne me rappelle pas la première avec plaisir, quoiqu'elle +fût magnifique d'aspects. Mais notre malade, +alors bien portant (c'était au commencement de notre +séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit +une fatigue qui détermina l'invasion de sa maladie. +Notre but était un ermitage situé au bord de la mer, +à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes le bras +droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par +un chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à +la côte nord de l'île. A chaque détour du sentier, nous +eûmes le spectacle grandiose de la mer, vue à des profondeurs +considérables, au travers de la plus belle végétation. +C'était la première fois que je voyais des rives +fertiles, couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la +première vague, sans falaises pâles, sans grèves désolées +et sans plage limoneuse. Dans tout ce que j'ai vu des +côtes de France, même sur les hauteurs de Port-Vendres, +où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a toujours +semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant +vanté de Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés +d'énormes lézards qui sortent par milliers sous vos +pieds, et semblent vous poursuivre de leur nombre toujours +croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, +à Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, +une ceinture de varechs gluants et une arène stérile nous +gâtent les approches de la mer. A Majorque, je la vis +enfin comme je l'avais rêvée, limpide et bleue comme le +ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir +régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est +inappréciable, vue d'une certaine hauteur, et encadrée +de forêts d'un vert sombre. Chaque pas que nous faisions +sur la montagne sinueuse nous présentait une nouvelle +perspective toujours plus sublime que la dernière. Néanmoins, +comme il nous fallut redescendre beaucoup pour +atteindre l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, +n'eut pas le caractère de grandeur que je lui trouvai +en un autre endroit de la côte quelques mois plus tard.</p> + +<p>Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre +ou cinq n'avaient aucune poésie. Leur habitation est +aussi misérable et aussi sauvage que leur profession le +comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous les +trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la +mer s'étend sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement +les plus stupides du monde. Ils ne portaient +aucun costume religieux. Le supérieur quitta sa +bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége; ses +cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. +Il nous parla des austérités de la vie qu'il menait, +et surtout du froid intolérable qui régnait sur ce +rivage; mais quand nous lui demandâmes s'il y gelait +quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre +ce que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans +aucune langue, et n'avait jamais entendu parler de pays +plus froids que l'île de Majorque. Cependant il avait une +idée de la France pour avoir vu passer la flotte qui marcha +en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus +beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle +de sa vie. Il nous demanda si les Français avaient réussi +à prendre Alger; et quand nous lui eûmes dit qu'ils venaient +de prendre Constantine, il ouvrit de grands yeux +et s'écria que les Français étaient un grand peuple.</p> + +<p>Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, +où nous vîmes le doyen des ermites. Nous le prîmes +pour un centenaire, et fûmes surpris d'apprendre qu'il +n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un +état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement +à fabriquer des cuillers de bois avec des +mains terreuses et tremblantes. Il ne fit aucune attention +à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le prieur l'ayant +appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour +de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. +Il y avait toute une vie d'abaissement intellectuel +sur cette figure décomposée, dont je détournai les +yeux avec empressement, comme de la chose la plus +effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur +fîmes l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, +et sont encore en grande vénération parmi les +paysans, qui ne les laissent manquer de rien.</p> + +<p>En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par +un vent violent qui nous renversa plusieurs fois, et qui +rendit notre marche si fatigante que notre malade en fut +brisé.</p> + +<p>La seconde promenade eut lieu quelques jours avant +notre départ de Majorque, et celle-là m'a fait une impression +que je n'oublierai de ma vie. Jamais le spectacle +de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne sache pas +qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois +dans ma vie.</p> + +<p>Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait +tout à coup. Nous étions au mois de février; tous +les amandiers étaient en fleurs, et les prés se remplissaient +de jonquilles embaumées. C'était, sauf la couleur +du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence +que l'oeil pût trouver entre les deux saisons; car +les arbres de cette région sont vivaces pour la plupart. +Ceux qui poussent de bonne heure n'ont point à subir +les coups de la gelée; les gazons conservent toute leur +fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée +de soleil pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin +avait un demi-pied de neige, la bourrasque balançait, +sur nos berceaux treillagés, de jolies petites roses grimpantes, +qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient +pas moins de fort bonne humeur.</p> + +<p>Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la +porte du couvent, un jour que notre malade était assez +bien pour rester seul deux ou trois heures, nous nous +mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir +la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu +la moindre curiosité, quoique mes enfants, qui couraient +comme des chamois, m'assurassent que c'était le +plus bel endroit du monde. Soit que la visite à l'ermitage, +première cause de notre douleur, m'eût laissé +une rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse +pas à voir de la plaine un aussi beau déploiement de mer +que je l'avais vu du haut de la montagne, je n'avais +pas encore eu la tentation de sortir du vallon encaissé +de Valldemosa.</p> + +<p>J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse +la chaîne s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée +monte entre ses deux bras élargis jusqu'à la mer. Or, +en regardant tous les jours la mer monter à l'horizon +bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement +commettaient une erreur singulière: au lieu de +voir que la plaine montait et qu'elle cessait tout à coup +à une distance très-rapprochée de moi, je m'imaginais +qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, et que +le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment +m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait +de niveau avec la Chartreuse, fût plus basse de +deux à trois mille pieds? Je m'étonnais bien quelquefois +qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que je +la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, +et je ne sais pas pourquoi je me permets quelquefois +de me moquer des bourgeois de Paris, car j'étais +plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais pas +que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards +était à quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la +mer battait la base de l'île à une demi-heure du chemin +de la Chartreuse. Aussi, quand mes enfants m'engageaient +à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à +deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il +s'agissait de deux pas d'enfant, c'est-à-dire, dans la +réalité, de deux pas de géant; car on sait que les enfants +marchent par la tête, sans jamais se souvenir qu'ils ont +des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit Poucet +sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour +du monde sans s'en apercevoir.</p> + +<p>Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que +nous n'atteindrions jamais ce rivage fantastique qui me +semblait si loin. Mon fils prétendait savoir le chemin; +mais, comme tout est chemin quand on a des bottes de +sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus +dans la vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que +je ne pouvais pas, comme lui et sa soeur, enjamber les +fossés, les haies et les torrents. Depuis un quart d'heure +je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers +la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à +notre rencontre, et plus nous avancions, plus la mer +semblait s'enfoncer et s'abîmer à l'horizon. Je crus enfin +que nous lui tournions le dos, et je pris le parti de demander +au premier paysan que je rencontrerais si, par +hasard, il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi +la mer.</p> + +<p>Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, +trois pastourelles, peut-être trois fées travesties, remuaient +la crotte avec des pelles pour y chercher je ne +sais quel talisman ou quelle salade. La première n'avait +qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la +même qui remue ses maléfices dans une casserole avec +cette unique et affreuse dent. La seconde vieille était, +selon toutes les apparences, Carabosse, la plus mortelle +ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux +nous firent une horrible grimace. La première avança +sa terrible dent du côté de ma fille, dont la fraîcheur +éveillait son appétit. La seconde hocha la tête et brandit +sa béquille pour casser les reins à mon fils, dont la taille +droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième, +qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du +fossé, et, jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de +la main et se mit à marcher devant nous. C'était certainement +une bonne petite fée; mais sous son travestissement +de montagnarde il lui plaisait de s'appeler <i>Périca +de Pier-Bruno</i>.</p> + +<p>Périca est la plus gentille créature majorquine que +j'aie vue. Elle et ma chèvre sont les seuls êtres vivants +qui aient gardé un peu de mon coeur à Valldemosa. La +petite fille était crottée comme la petite chèvre eût rougi +de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le +gazon humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, +mais mignons comme ceux d'une Andalouse, et son joli +sourire, son babil confiant et curieux, son obligeance désintéressée, +nous la firent trouver aussi pure qu'une perle +fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats, +avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. +C'était la régularité de lignes et la beauté de plans de la +statuaire grecque. Sa taille était fine comme un jonc, et +ses bras nus, couleur de bistre. De dessous son rebozillo +de grosse toile sortait sa chevelure flottante, et mêlée +comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit +à la lisière de son champ, puis nous fit traverser une +prairie semée et bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; +et je ne vis plus du tout la mer, ce qui me fit +croire que nous entrions dans la montagne, et que la +malicieuse Périca se moquait de nous.</p> + +<p>Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui +fermait le pré, et nous vîmes un sentier qui tournait autour +d'une grosse roche en pain de sucre. Nous tournâmes +avec le sentier, et, comme par enchantement, +nous nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de +l'immensité, avec un autre rivage à une lieue de distance +sous nos pieds. Le premier effet de ce spectacle inattendu +fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. Peu à peu +je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier, +quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais +bien pour des pieds de chèvre. Ce que je voyais était si +beau, que pour le coup j'avais, non pas des bottes de +sept lieues, mais des ailes d'hirondelle dans le cerveau; +et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles calcaires +qui se dressaient comme des géants de cent pieds +de haut le long des parois de la côte, cherchant toujours +à voir le fond d'une anse qui s'enfonçait sur ma droite +dans les terres, et où les barques de pêcheurs paraissaient +grosses comme des mouches.</p> + +<p>Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous +de moi que la mer toute bleue. Le sentier avait été +se promener je ne sais où; la Périca criait au-dessus de +ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à quatre +pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et +vis ma fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour +l'interroger; et, quand j'eus fait un peu de réflexion, +je m'aperçus que la terreur et le désespoir de ces enfants +n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et je +fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à +moins que je n'eusse réussi à marcher à la renverse, +comme une mouche sur le plafond; car les rochers où +je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la base +de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je +vis le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus +une peur épouvantable, et je me dépêchai de remonter +avec eux; mais, quand je les eus en sûreté derrière +un des gigantesques pains de sucre, il me prit une nouvelle +rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de +l'excavation.</p> + +<p>Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais +là, et mon imagination prenait le grand galop. Je +descendis par un autre sentier, m'accrochant aux ronces +et embrassant les aiguilles de pierre dont chacune marquait +une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je commençais +à entrevoir la bouche immense de l'excavation +où les vagues se précipitaient avec une harmonie étrange. +Je ne sais quels accords magiques je croyais entendre, +ni quel monde inconnu je me flattais de découvrir, lorsque +mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer +violemment en arrière. Force me fut de tomber de la +façon la moins poétique du monde, non pas en avant, ce +qui eût été la fin de l'aventure et la mienne, mais assis +comme une personne raisonnable. L'enfant me fit de si +belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, +mais non pas sans un regret qui me poursuit encore; +car mes pantoufles deviennent tous les ans plus lourdes, +et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce jour-là +repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.</p> + +<p>Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un +autre, que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on +rêve. Mais cela n'est absolument vrai qu'en fait d'art et +d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie l'imagination +paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus +de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai +le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle +que je ne l'avais prévu, et je ne me souviens pas de +l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je +l'étais moi-même.</p> + +<p>Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu +tourner le rocher. J'aurais peut-être vu là Amphitrite +en personne sous une voûte de nacre et le front couronné +d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu +que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant +de ravin en ravin comme des colonnes, les; autres pendantes +comme des stalactites de caverne en caverne, et +toutes affectant des formes bizarres et des attitudes fantastiques. +Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais +tous déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient +sur l'abîme, et du fond, de cet abîme une autre +montagne s'élevait à pic jusqu'au ciel, une montagne +de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue d'une +hauteur considérable, produit cette illusion, comme +chacun sait, de paraître un plan vertical. L'explique +qui voudra.</p> + +<p>Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. +Les plus belles liliacées du monde croissent dans ces rochers. +A nous trois, nous arrachâmes enfin un oignon +d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes point jusqu'à +la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa +en morceaux pour montrer à notre malade un fragment, +gros comme sa tête, de cette plante merveilleuse. Périca, +chargée d'un grand fagot qu'elle avait ramassé en +chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et rapides, +elle nous donnait à chaque instant par le nez, +nous reconduisit jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai +de venir jusqu'à la Chartreuse pour lui faire un petit +présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter. +Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais +quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes +une créature humaine douce, charmante et serviable +sans arrière-pensée! Le soir nous étions tous réjouis de +ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être +sympathique.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Entre ces deux promenades, la première et la dernière +que nous fîmes à Majorque, nous en avions fait +plusieurs autres que je ne me rappelle pas, de peur de +montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour +cette nature belle partout, et partout semée d'habitations +pittoresques à qui mieux mieux, chaumières, +palais, églises, monastères. Si jamais quelqu'un de nos +grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je +lui recommande la maison de campagne de la Granja de +Fortuny, avec le vallon aux cédrats qui s'ouvre devant +ses colonnades de marbre, et tout le chemin qui y conduit. +Mais, sans aller jusque là, il ne saurait faire dix +pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque +angle du chemin, tantôt devant une citerne arabe +ombragée de palmiers, tantôt devant une croix de pierre, +délicat ouvrage du quinzième siècle, et tantôt à la lisière +d'un bois d'oliviers.</p> + +<p>Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces +antiques pères nourriciers de Majorque. Les Majorquins +en font remonter la plantation la plus récente au temps +de l'occupation de leur île par les Romains. C'est ce +que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de +prouver le contraire, quand même j'en aurais envie, et +j'avoue que je n'en ai pas le moindre désir. A voir l'aspect +formidable, la grosseur démesurée et les altitudes +furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination +les a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. +Quand on se promène le soir sous leur ombrage, +il est nécessaire de bien se rappeler que ce sont là des arbres; +car si on en croyait les yeux et l'imagination, on +serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces monstres +fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des +dragons énormes, la gueule béante et les ailes déployées; +les autres se roulant sur eux-mêmes comme des boas +engourdis; d'autres s'embrassant avec fureur comme des +lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop, emportant +sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là +un reptile sans nom qui dévore une biche pantelante; +plus loin un satyre qui danse avec un bouc, moins laid +que lui; et souvent c'est un seul arbre crevassé, noueux, +tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de +dix arbres distincts, et qui représente tous ces monstres +divers pour se réunir en une seule tête, horrible +comme celle des fétiches indiens, et couronnée d'une +seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui +jetteront un coup d'oeil sur les planches de M. Laurens +ne doivent pas craindre qu'il ait exagéré la physionomie +des oliviers qu'il a dessinés. Il aurait pu choisir des +spécimens encore plus extraordinaires, et j'espère que le +<i>Magasin pittoresque</i>, cet amusant et infatigable vulgarisateur +des merveilles de l'art et de la nature, se +mettra en route un beau matin pour nous en rapporter +quelques échantillons de premier choix.</p> + +<p>Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés +d'où l'on s'attend toujours à entendre sortir des voix +prophétiques, et le ciel étincelant ou leur âpre silhouette +se dessine si vigoureusement, il ne faudrait rien moins +que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Les +eaux limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes +appelleraient Dupré. Des parties plus arrangées et où la +nature, quoique libre, semble prendre, par excès de +coquetterie, des airs classiques et fiers, tenteraient le +sévère Corot. Mais pour rendre les adorables <i>fouillis</i> +où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de +vieux troncs et de guirlandes éplorées se penche sur la +source mystérieuse où la cigogne vient tremper ses longues +jambes, j'aurais voulu avoir, comme une baguette +magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma +poche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours, n'est point +connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture, qui lui interdit +depuis plusieurs années le droit d'exposer des chef-d'oeuvres.</blockquote> + +<p>Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin +au seuil de son palais jauni et délabré, n'ai-je +pas songé à Decamps, le grand maître de la caricature +sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique, +l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la +gaieté, de la poésie, de la vie en un mot, aux murailles +même! Les beaux enfants basanés qui jouaient dans +notre cloître, en costume de moines, l'auraient diverti +au suprême degré. Il aurait eu là des singes à discrétion, +et des anges à côté des singes, des pourceaux à +face humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux +et non moins malpropres; Périca, belle comme Galatée, +crottée comme un barbet, et riant au soleil comme +tout ce qui est beau sur la terre.</p> + +<p>Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher +artiste, que j'aurais voulu mener la nuit dans la montagne +lorsque la lune éclairait l'inondation livide.</p> + +<p>Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec +mon pauvre enfant de quatorze ans, mais où le courage +ne lui manqua pas, non plus qu'à moi la faculté de +voir comme la nature s'était faite ce soir-là archi-romantique, +archi-folle et archi-sublime.</p> + +<p>Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, +au milieu des pluies de l'hiver, pour aller disputer le +piano de Pleyel aux féroces douaniers de Palma. La +matinée avait été assez pure et les chemins praticables; +mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse +recommença de plus belle. Ici, nous nous plaignons de +la pluie, et nous ne savons ce que c'est: nos plus longues +pluies ne durent pas deux heures; un nuage succède +à un autre, et entre les deux il y a toujours un +peu de répit. A Majorque, un nuage permanent enveloppe +l'île, et s'y installe jusqu'à ce qu'il soit épuisé; +cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre et +cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution +d'intensité.</p> + +<p>Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le +birlocho, espérant arriver à la Chartreuse en trois heures. +Nous en mîmes sept, et faillîmes coucher avec les +grenouilles au sein de quelque lac improvisé. Le birlocho +était d'une humeur massacrante; il avait fait mille +difficultés pour se mettre en route: son cheval était +déferré, son mulet boiteux, son essieu cassé, que sais-je! +Nous commencions à connaître assez le Majorquin +pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le forçâmes +de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine +du monde pendant les premières heures. Il ne chantait +pas, il refusait nos cigares; il ne jurait même pas après +son mulet, ce qui était bien mauvais signe; il avait +la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, il avait +commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins +à lui connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, +nous eûmes bientôt rencontré le torrent, et nous y entrâmes, +mais nous n'en sortîmes pas. Le bon torrent, +mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur +le chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une +rivière dont les eaux bouillonnantes nous arrivaient de +face, à grand bruit et au pas de course.</p> + +<p>Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur +notre pusillanimité, vit que notre parti était pris, il +perdit son sang-froid et commença à pester et à jurer à +faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de pierres +taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient +si bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille +de la fable. Puis, ne sachant où se promener, +elles s'étaient répandues en flaques, puis en mares, puis +en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne. +Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni +à quel diable se damner. Il prit un bain de jambes qu'il +avait assez bien mérité, et dont il nous trouva peu disposés +à le plaindre. La brouette fermait très-bien, et +nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au +dire de mon fils, <i>la marée montait</i>, nous allions au +hasard, recevant des secousses effroyables, et tombant +dans des trous dont le dernier semblait toujours devoir +nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes si +bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir +avant de rendre l'âme: le birlocho se leva et se mit en +devoir de grimper sur la berge du chemin qui se trouvait +à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en reconnaissant, +à la lueur du crépuscule, que cette berge +n'était autre chose que le canal de Valldemosa, devenu +fleuve, qui, de distance en distance, se déversait en +cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi à un niveau +inférieur.</p> + +<p>Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu +peur pour mon compte, et grand'peur pour mon enfant. +Je le regardai; il riait de la figure du birlocho, qui, +debout, les jambes écartées sur son brancard, mesurait +l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à +nos dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, +je repris confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui +l'instinct de sa destinée, et je m'en remis à ce pressentiment +que les enfants ne savent pas dire, mais qui se +répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil +sur leur front.</p> + +<p>Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de +nous abandonner à notre malheureux sort, se résigna à +le partager, et devenant tout à coup héroïque: «N'ayez +pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix paternelle.—Puis +il fit un grand cri, et fouetta son mulet, +qui trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, +et se releva enfin à demi noyé. La brouette s'enfonça +de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de l'autre côté: +«Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres, des +bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, +comme un navire qui a touché les écueils sans +se briser.</p> + +<p>Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il +fallut recommencer cet essai de voyage nautique en +carriole une douzaine de fois avant de gagner la montagne. +Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le +mulet, épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par +le bruit du torrent et du vent dans la montagne, se mit +à reculer jusqu'au précipice. Nous descendîmes pour +pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait +maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes +ainsi pied à terre je ne sais combien de fois; et au bout +de deux heures d'ascension, pendant lesquelles nous +n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet s'étant acculé +sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous +prîmes le parti de laisser là l'homme, la voiture et la +bête, et de gagner la Chartreuse à pied.</p> + +<p>Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide +était un torrent impétueux contre lequel il fallait lutter +avec de bonnes jambes. D'autres menus torrents improvisés, +descendant du haut des rochers à grand bruit, +débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait +souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser +à tout risque, dans la crainte qu'en un instant ils ne +devinssent infranchissables. La pluie tombait à flots; de +gros nuages plus noirs que l'encre voilaient à chaque +instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des +ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent +impétueux, sentant la cime des arbres se plier jusque +sur nos têtes, entendant craquer les sapins et rouler les +pierres autour de nous, nous étions forcés de nous arrêter +pour attendre, comme disait un poète narquois, +que Jupiter eût mouché la chandelle.</p> + +<p>C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que +vous eussiez vu, Eugène, le ciel et la terre pâlir et +s'illuminer tour à tour des reflets et des ombres les plus +sinistres et les plus étranges. Quand la lune reprenait +son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur +rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées +sombres arrivaient comme des spectres avides pour l'envelopper +dans les plis de leurs linceuls. Ils couraient +sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous la montrer +plus belle et plus secourable. Alors la montagne +ruisselante de cascades et les arbres déracinés par la +tempête nous donnaient l'idée du chaos. Nous pensions +à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne sais quel +rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel +pinceau trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton +et de l'Érèbe. Et à peine avions-nous contemplé +ce tableau infernal qui posait en réalité devant nous, +que la lune, dévorée par les monstres de l'air, disparaissait +et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où +nous semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, +car nous ne pouvions même pas voir le sol où nous hasardions +les pieds.</p> + +<p>Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, +et nous fûmes hors de danger en quittant le cours +des eaux. La fatigue nous accablait, et nous étions nu-pieds, +ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures à +faire cette dernière lieue.</p> + +<p>Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin +put reprendre ses courses hebdomadaires à Barcelone. +Notre malade ne semblait pas en état de soutenir +la traversée, mais il semblait également incapable de +supporter une semaine de plus à Majorque. La situation +était effrayante; il y avait des jours où je perdais l'espoir +et le courage. Pour nous consoler, la Maria-Antonia +et ses habitués du village répétaient en choeur autour +de nous les discours les plus édifiants sur la vie future. +«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord +parce qu'il est phtisique, ensuite parce qu'il ne se +confesse pas.—S'il en est ainsi, quand il sera mort, +nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme +personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis +s'arrangeront comme ils pourront. Il faudra voir comment +ils se tireront de là; pour moi, je ne m'en mêlerai +pas.—Ni moi.—Ni moi; et amen!»</p> + +<p>Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle +hospitalité nous trouvâmes sur le navire majorquin.</p> + +<p>Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si +pressés d'en finir pour toute l'éternité avec cette race +inhumaine, que je n'eus pas la patience d'attendre la fin +du débarquement. J'écrivis un billet au commandant de +la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. +Quelques instants après, il vint nous chercher dans son +canot, et nous nous rendîmes à bord du <i>Méléagre</i>.</p> + +<p>En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu +avec la propreté et l'élégance d'un salon, en nous voyant +entourés de figures intelligentes et affables, en recevant +les soins généreux et empressés du commandant, du +médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant +la main de l'excellent et spirituel consul de France, +M. Gautier d'Arc, nous sautâmes de joie sur le pont en +criant du fond de l'âme: «Vive la France!» Il nous semblait +avoir fait le tour du monde et quitter les sauvages +de la Polynésie pour le monde civilisé.</p> + +<p>Et la morale de cette narration, puérile peut-être, +mais sincère, c'est que l'homme n'est pas fait pour vivre +avec des arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec +la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, mais bien +avec les hommes ses semblables.</p> + +<p>Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine +que la solitude est le grand refuge contre les atteintes, +le grand remède aux blessures du combat; c'est une +grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend +que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, +il n'est point d'admiration poétique ni de jouissances +d'art capables de combler l'abîme qui se creuse +au fond de l'âme.</p> + +<p>J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur +bon enfant avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais +croyez-moi, mes frères, nous avons le coeur trop aimant +pour nous passer les uns des autres; et ce qu'il nous +reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement; +car nous sommes comme ces enfant d'un même +sein qui se taquinent, se querellent, se battent même, +et ne peuvent cependant pas se quitter.</p> +<br><br> + + +FIN D'UN HIVER A MAJORQUE +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER À MAJORQUE *** + +***** This file should be named 14688-h.htm or 14688-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/6/8/14688/ + +Produced by George Sand project PM, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/14688-h/images/01.png b/old/14688-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..457baa7 --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/01.png diff --git a/old/14688-h/images/02.png b/old/14688-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e42143b --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/02.png diff --git a/old/14688-h/images/03.png b/old/14688-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe970e0 --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/03.png diff --git a/old/14688-h/images/04.png b/old/14688-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a453677 --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/04.png diff --git a/old/14688-h/images/05.png b/old/14688-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4c0b10a --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/05.png diff --git a/old/14688-h/images/06.png b/old/14688-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..27173da --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/06.png diff --git a/old/14688-h/images/07.png b/old/14688-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f017b0a --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/07.png diff --git a/old/14688-h/images/08.png b/old/14688-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d631cb1 --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/08.png diff --git a/old/14688-h/images/09.png b/old/14688-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59cd623 --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/09.png diff --git a/old/14688-h/images/10.png b/old/14688-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..284af8c --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/10.png diff --git a/old/14688-h/images/11.png b/old/14688-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9547772 --- /dev/null +++ b/old/14688-h/images/11.png |
