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diff --git a/14688-0.txt b/14688-0.txt new file mode 100644 index 0000000..845a79f --- /dev/null +++ b/14688-0.txt @@ -0,0 +1,5605 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 *** + + George Sand + + + UN HIVER A MAJORQUE + + +NOTICE + + +Ce livre porte sa date dans une lettre dédicace à mon ami François +Rollinat, et sa raison d'être dans les réflexions qui ouvrent le +chapitre IV; je ne saurais que les répéter: «Pourquoi voyager quand on +n'y est pas forcé?» Aujourd'hui, revenant des mêmes latitudes traversées +sur un autre point de l'Europe méridionale, je m'adresse la même réponse +qu'autrefois à mon retour de Majorque: «C'est qu'il ne s'agit pas tant +de voyager que de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque +douleur à distraire ou quelque joug à secouer?» + +GEORGE SAND. + +Nohant, 25 août 1855. + + + + +LETTRE +D'UN EX-VOYAGEUR +A UN AMI SÉDENTAIRE. + + +Sédentaire par devoir, tu crois, mon cher François, qu'emporté par le +fier et capricieux _dada_ de l'indépendance, je n'ai pas connu de plus +ardent plaisir en ce monde que celui de traverser mers et montagnes, +lacs et vallées. Hélas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai +faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes +appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand'mère. Je ne doute pas +que tu n'en fasses d'aussi agréables et de plus poétiques mille fois: +c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni +ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacés sur les +plaines neigeuses du pôle, ni les affreuses tempêtes essuyées sur +mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des +fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes +pantoufles, et sans autre dommage que quelques brûlures de cigare à la +doublure de ton pourpoint. + +Pour te réconcilier avec la privation d'espace réel et de mouvement +physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors +de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et +que tu trouveras trop chèrement achetés quelques élans d'admiration et +quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise fortune. + +Cette relation, déjà écrite depuis un an, m'a valu de la part des +habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus +comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour être publiée à la +suite de mon récit; car le ton dont elle est conçue et l'aménité des +reproches qui m'y sont adressés confirmeraient mes assertions sur +l'hospitalité, le goût et la délicatesse des Majorquins à l'égard des +étrangers. Ce serait une pièce justificative assez curieuse: mais qui +pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanité et de la +sottise à publier les compliments qu'on reçoit, n'y en aurait-il pas +peut-être plus encore, par le temps qui court, à faire bruit des injures +dont on est l'objet? + +Je t'en fais donc grâce, et me bornerai à te dire, pour compléter les +détails que je te dois sur cette naïve population majorquine, qu'après +avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de +quarante, m'a-t-on dit, se réunirent pour composer à frais communs +d'imagination un terrible factum contre l'_écrivain immoral_ qui s'était +permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour +l'éducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu'à eux tous +ils eurent de l'esprit comme quatre. + +Mais laissons en paix ces bonnes gens, si échauffés contre moi; ils ont +eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur façon d'agir, de +parler et d'écrire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau +pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les +manières affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une +compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommées, c'est +parce que je ne me considère pas comme un personnage assez important +pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis +sûr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon récit) qu'elles +auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se +croire comprises dans mes irrévérencieuses moqueries, et de douter de +mes sentiments pour elles. + +Je ne t'ai rien dit de Barcelone, où nous avons passé cependant quelques +jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par +mer de Port Vendres à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à +vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à retrouver sur le +rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions +de respirer à Nîmes, mais qui nous avait quittés à Perpignan; la chaleur +de l'été nous attendait à Majorque. A Barcelone, une fraîche brise de +mer tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes +horizons encadrés au loin de rimes tantôt noires et chauves, tantôt +blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans +que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien +mangé l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous +ramener lestement sous les murs de la citadelle. + +Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays +par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les +villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant +domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la +ville, et sortant à l'improviste du creux de chaque rocher pour demander +au voyageur la bourse ou la vie. + +Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de +la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui +descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle +troupes de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal +tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et +chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve, +les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en +les voyant le mal de la faim. + +Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications +élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres +chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée +grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de +petites murailles à meurtrières autour de chaque toit, attestaient +qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En +bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les +traces récentes de l'attaque et de la défense. + +Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de +Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et +de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre. +Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne +par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se +promenait au soleil sur la _rambla_, longue allée plantée d'arbres et +de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et +coquettes, occupées uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de +leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant, +lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant +pas se douter de ce qui se passait de l'autre coté de leurs murailles. +Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, +la ville livrée aux vigilantes promenades des _sérénos_, on n'entendait +plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris +sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore, +qui, à intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités, +de plusieurs points, soit tour à tour, soit, spontanément, tantôt bien +loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du +matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux, +et les bourgeois semblaient dormir profondément, pendant que le port +s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter. + +Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander +quels étaient ces bruits étranges et effrayants de la nuit, il vous +était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il +n'était pas prudent de s'en informer. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +I. + +Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine +d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription +taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace. + +La prétention est un peu forte, si l'on considère la position +géographique de ce vallon, mais légitime jusqu'à un certain point, +si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiquèrent les +premiers aux poëtes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva +son admirable drame de _Manfred_. + +On peut dire en général, et en se plaçant au point de vue de la mode, +que la Suisse n'a été découverte par le beau monde et par les artistes +que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable +Christophe Colomb de la poésie alpestre, et, comme l'a très-bien observé +M. de Chateaubriand, il est le père du romantisme dans notre langue. + +N'ayant pas précisément les mêmes titres que Jean-Jacques à +l'immortalité, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai +trouvé que j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les +deux Anglais de la vallée de Chamounix, et réclamer l'honneur d'avoir +découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il +ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque +roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte, ou +tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner +envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me +sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là, je +renonçai à la gloire de ma découverte, et ne la constatai ni sur le +granit ni sur le papier. + +Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que +j'éprouvais alors, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette +découverte; car chacun, après m'avoir lu, m'eût répondu qu'il n'y avait +pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui; +car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et +un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, +l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne +songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du +dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux +amateurs de voyages. + +Donc, si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes souvenirs, c'est +parce que j'ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli +volume intitulé: + +_Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens_. + +Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses +palmiers, ses aloès, ses monuments arabes et ses costumes grecs. +Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique, et je +retrouvais toutes mes impressions effacées déjà, du moins à ce que +je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne +réveillât en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et +alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins +celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent, +laborieux, plein de rapidité et de conscience dans l'exécution, et +auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais +d'avoir découvert l'île de Majorque. + +Ce voyage de M. Laurens au fond de la Méditerranée, sur des rives où la +mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup +plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert. +Néanmoins, si la civilisation européenne était arrivée à ce point de +supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles +des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la +vapeur était organisée directement de chez nous vers ces parages, +Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y +rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des +beautés aussi suaves et des grandeurs étranges et sublimes qui +fourniraient à la peinture de nouveaux aliments. + +Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux +artistes robustes de corps et passionnés d'esprit. Un temps viendra sans +doute où les amateurs délicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront +aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu'à Genève. + +Longtemps associé aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux +monuments de la France, M. Laurens, livré maintenant à ses propres +forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles +il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un +grand battement de cœur en touchant ces rives où tant de déceptions +l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il +allait chercher là, il devait le trouver, et toutes ses espérances +furent réalisées; car, je le répète, Majorque est l'Eldorado de la +peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a +conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe, +jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa +_malpropreté grandiose_, comme dit Henri Heine à propos des femmes du +marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage, plus riche en +végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général, a tout autant de +largeur, de calme et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel +de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient. + +En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse +donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une +continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à +reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle +semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte des formes +altières et bizarres; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous +lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime +du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant, +le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise +capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et, jusqu'au moindre +cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de +vanité pour le plaisir des yeux. + +Avant tout, nous donnerons une description très-succincte de la +grande Baléare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire +géographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand +on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et +la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin, qu'un étranger ne +doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde, +sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour +s'être permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui +plaisait, a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui +l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur, +résolu à compléter son album ailleurs que dans les prisons d'État de +Majorque, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des +sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les +pierres des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque, je ne +serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails +qui nous ont été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes +incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement +entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se démentent et se +dénigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se résoudre à +redresser quelques inexactitudes, sauf à en commettre beaucoup d'autres. +Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique; et, pour ne +pas me départir de mon rôle de voyageur, je commence par déclarer qu'il +est incontestablement supérieur à tous ceux qui le précèdent. + +[Note 1: «La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage +fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d'une haie de cactus. +C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon +dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine +à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, +contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint +à l'instant une prison pour moi. + +«J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour +démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir +à la protection du consul français de Soller, et, quel que fût son +empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles +heures, gardé par le señor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, véritable +dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à +la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement +militaire; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le +talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur, +excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son +dévouement trop aveugle au salut de l'État. Il était bien naturel que ce +pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare +en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier +ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon cœur d'avoir été +pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution» (_Souvenirs d'un +voyage d'art à l'île de Majorque_, par J.-B. Laurens.)] + + + +II. + +Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains, +que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir +été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se nomme réellement +aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais +appelée Majorque, comme il a plu à plusieurs de nos géographes de +l'établir, mais Palma. + +Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare, +vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin, +et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du climat +et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues +sud-est de Barcelone, à 45 du point le plus voisin de la côte africaine, +et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234 +milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et +la moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000 +individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en +contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque. + +[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y +un paso de 5 pies geometricos.» (Miguel de Vargas, Descriciones de las +islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)] + +La température varie assez notablement suivant les diverses expositions. +L'été est brûlant dans toute la plaine; mais la chaîne de montagnes qui +s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son +identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les +points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent +à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de +l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le +terrible hiver de 1784, le thermomètre de Réaumur se trouva une seule +fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres +jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11.--Or, +cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver +ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une des plus +froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et +lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 +ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et +à midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures, +c'est-à-dire après que le soleil était couché pour nous derrière les +pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait +subitement à 9 et même à 8 degrés. + +Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines +années, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité +dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est +sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers +l'Afrique, et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord +la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes +septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface +inclinée du nord-ouest au sud-est, et la navigation, à peu près +impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte, +_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est +facile et sûre au midi. + + * * * * * + +Malgré ses ouragans et ses aspérités, Majorque, à bon droit nommée par +les anciens l'île dorée; est extrêmement fertile, et ses produits sont +d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les +habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour +faire la pâtisserie blanche et légère, appelée _pan de Mallorca_. Les +Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à +plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le +plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si +cette spéculation leur est fort avantageuse. + +Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée, +l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination +et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où +l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée, est à l'état +d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et +si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de +l'homme, bras fort maigres et fort débiles, comparativement aux +nôtres, suffisent à tout, mais avec une lenteur inouïe. Il faut une +demi-journée, pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez +nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes +pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait +gaiement sur ses épaules. + +Malgré cette nonchalance, tout est cultivé, et en apparence bien cultivé +à Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misère; mais +au milieu de tous les trésors de la nature, et sous le plus beau ciel, +leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos +paysans. + +Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces +peuples méridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur +apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent +l'absence d'idées et le manque de prévoyance pour l'idéale sérénité de +la vie champêtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-même, +mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque. + +Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne +sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière +est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit; +son travail est une opération des muscles qu'aucun effort de son +intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l'expression +de cette morne mélancolie qui l'accable à son insu, et dont la poésie +nous frappe sans se révéler à lui. N'était la vanité qui l'éveille de +temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de +fête seraient consacrés au sommeil. + +Mais je m'échappe déjà hors du cadre que je me suis tracé. J'oublie que, +dans la rigueur de l'usage, l'article géographique doit mentionner avant +tout l'économie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier +ressort, après les céréales et le bétail, de l'espèce Homme. + +Dans toutes les géographies descriptives que j'ai consultées, j'ai +trouvé à l'article Baléares cette courte indication que je confirme ici, +sauf à revenir plus tard sur les considérations qui en atténuent la +vérité: «Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes +les îles, la race humaine se classe en deux catégories: ceux qui +sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux, +hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est +presque inconnu chez eux.» En vérité, je reviendrai sur ce texte. + +Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a été +prononcé dernièrement à la chambre quelques paroles (au moins +imprudentes) sur l'occupation réalisable de Majorque par les Français, +et je présume que, si cet écrit tombe entre les mains de quelqu'un de +nos députés, il s'intéressera beaucoup plus à la partie des denrées +qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des +Majorquins. + + * * * * * + +Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et +qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits. +Le principal commerce extérieur consiste en amandes, en oranges et en +cochons. O belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes, +ce n'est pas ma faute si je suis forcé d'accoler votre souvenir à celui +de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier +que de vos fleurs embaumées et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui +vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit. + +Je reviens donc à mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus +beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus naïve +admiration, le portrait d'un jeune porc qui, à l'âge candide d'un an et +demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est-à-dire six cents livres. En ce +temps-là, l'exploitation du cochon ne jouissait pas à Majorque de cette +splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux était +entravé par la rapacité des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le +gouvernement espagnol confiait, c'est-à-dire vendait l'entreprise des +approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire, ces +spéculateurs s'opposaient à toute exportation de bétail, et se +réservaient la faculté d'une importation illimitée. + +Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du +soin de leurs troupeaux. La viande se vendant à vil prix et le commerce +extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à +abandonner complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fut +rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les +Arabes la possédaient, et où la seule montagne d'Arta comptait plus +de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait +rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque. + +Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses +richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et +particulièrement celles de Torella et de Galatzo, possédaient de +son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait +quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre; mais ces bois +magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, lors de +l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de +chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces +bois furent soumis alors, et la mesquinerie des dédommagements qui leur +furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois, au lieu +de les augmenter. Aujourd'hui la végétation est encore si abondante +et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé; mais +aujourd'hui comme alors, et à Majorque comme dans toute l'Espagne, +l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le +voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un +régime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est +fait, il se tait encore par habitude. + +Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le bétail ne s'est +point relevé de sa ruine, et il ne s'en relèvera pas, tant que le droit +d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu +de bœufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La +viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal +nourries et mal soignées; les chèvres, qui sont de race africaine, ne +donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres. + +L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les +Majorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue +qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin +de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux. +J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se +croient pas dignes de le manger: c'est absolument le même que nous +cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent +blé blanc ou blé d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgré +la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une +supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes +et à nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort +barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout à apprendre; mais le +cultivateur français a une persévérance et une énergie que le Majorquin +mépriserait comme une agitation désordonnée. + +La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance à +Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intérieur de l'île, ce +commerce est loin d'avoir l'extension et l'activité nécessaires. Cinq +cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire +transporter à dos de mulet cette charge volumineuse du centre à la +côte, il faut dépenser presque autant que la valeur première. Cette +considération fait négliger la culture de l'oranger dans l'intérieur du +pays; Ce n'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des +criques, où nos petits bâtiments viennent charger, que ces arbres +croissent en abondance. Pourtant ils réussiraient partout, et dans notre +montagne de Valdemosa, une des plus froides régions de l'île, nous +avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que +celles de Soller. A la Granja, dans une autre région montagneuse, nous +avons cueilli des limons gros comme la tête. Il me semble qu'à elle +seule l'île de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute +la France, au même prix que les détestables oranges que nous tirons +d'Hyères et de la côte de Gènes. Ce commerce, tant vanté à Majorque, est +donc, comme le reste, entravé par une négligence superbe. + +On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont +certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les +Majorquins, grâce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement. +Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauséeuse +qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter +abondamment qu'en Espagne, où le goût de cette huile infecte règne +également. Mais l'Espagne elle-même est très-riche en oliviers, et si +Majorque lui fournit de l'huile, ce doit être à fort bas prix. + +Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous +l'avons fort mauvaise à un prix exorbitant. Si notre fabrication +était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la +navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction, +nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la +payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur +de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de +paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques +tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres +d'huile d'œillet et de colza pour nous l'offrir au _prix coûtant_; mais +il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur +du climat, si, à vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la +procurer meilleure à bon marché. + +Que nos _assentistes_ français ne s'effraient pourtant pas trop: nous +promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général, de +nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils +ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément +l'amélioration qui vient de l'étranger, et surtout de la France, que je +ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent +pas en général) ils se résoudraient à changer quelque chose au procédé +qu'ils tiennent de leurs pères[3]. + +[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île +de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu'à l'air des champs, +tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition +de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par +jour, et les murailles en sont imbibées. En pleine campagne, si vous +êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur +d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que +derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une +habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette +odeur vous poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un +Majorquin sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci +n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.] + + + +III. + +Ne sachant ni engraisser les bœufs, ni utiliser la laine, ni traire les +vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu'il méprise +l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser +en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie; +ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois très-florissant chez lui +et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne +s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses +armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que +de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas +nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans +toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un +gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le +Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet +et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son +patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout sauver. +L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère +du salut, a commencé. + +Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge +du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'âge de +l'éléphant. + +Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue +du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille +apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus +de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le +plus bel exemple de voracité généreuse, jointe à la simplicité des +goûts et des mœurs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à +Majorque des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque +là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées; +les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et +conservés, et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et +déraisonnable, a été établie de l'île au continent. + +C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si +j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et +périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de +l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer. + +On a acheté en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de +taille à lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages; +mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine +deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à +Barcelone. + +Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs +(je ne parle point des passagers) sont traités à bord, et avec quel +amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable +homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris +tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager +se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son +de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez +bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire, son mari +est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans +le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France, +ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie +pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons +aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagnée +d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie qu'il faut +combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute +sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients, le capitaine +en personne, armé d'un fouet, se précipite au milieu d'eux, et derrière +lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous +la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant +toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon +paternelle, obligée de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette +émotion violente l'influence funeste du roulis. + +Lorsque nous revînmes de Majorque à Barcelone, au mois de mars, il +faisait une chaleur étouffante; cependant il ne nous fut point possible +de mettre le pied sur le pont. Quand même nous eussions bravé le danger +d'avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le +capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par +notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières +heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient +un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie à une noire +mélancolie. Alors on leur administra le fouet, et régulièrement, à +chaque quart d'heure, nous fûmes réveillés par des cris et des clameurs +si épouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés, +de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements +que l'émulation inspirait à ceux-ci, que plusieurs fois nous crûmes que +le troupeau dévorait l'équipage. + +Quand nous eûmes jeté l'ancre, nous aspirions certainement à nous +séparer d'une société aussi étrange, et j'avoue que celle des insulaires +commençait à me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut +permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous +eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût +soucié, tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du +roulis. + +Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était +dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de +sommeil n'avaient pas contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine +n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire +coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon +le préjugé espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme +pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade, il +désirait que ce fût la plus mauvaise. Nous le renvoyâmes à ses cochons; +et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur _le +Phénicien_, un magnifique bateau à vapeur de notre nation, nous +comparions le dévouement du Français à l'hospitalité de l'Espagnol. +Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disputé un lit à un mourant; le +capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couché, +avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand +je voulus solder notre passade, le Français me fit observer que je lui +donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double. + +D'où je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de +ce _globe terraqué_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le +mal moral n'est, dans l'humanité, que le résultat du mal matériel. La +souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous +les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par conséquent il +croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi +et de charité.--Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent +il est avide, égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous +voyons que là où il a pu être grand, il a montré que la grandeur était +en lui; mais il est homme, et, dans la vie privée, là où l'homme doit +succomber, il succombe. + +J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels +qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on +me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des +pourceaux. La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop +bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver +personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux; +car je croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas +à pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de réflexions +viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres +sentiers de Majorque. + + + +IV. + +Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, _que +diable alliez-vous faire sur cette maudite galère?_--Je voudrais bien +entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant +je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque, +_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivité_ fortuite sans +laquelle l'_objectivité_ majorquine ne se fût point révélée sous de +certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au +lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme +une chose toute passive, comme une lunette d'approche à travers laquelle +il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit +volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je +le supplie en outre d'être bien persuadé que je n'ai pas la prétention +de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu +philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à +cet égard, on me rendra la justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la +moindre préoccupation de moi-même. + +Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette +galère, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de +voyager.--Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque +vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends +d'ici me répondre ce que je répondrais à votre place: Je voyage pour +voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais, +enfin, qui vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux +parfois, et toujours semé de déceptions sans nombre?--Le besoin de +voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là, +pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y +cédons tous, même après avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-même +monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se +contenter de rien? + +Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire +à votre place. C'est que nous ne sommes réellement bien nulle part en ce +temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce mot +vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus +souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel: +ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus amèrement que +ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son +train, poursuivant son œuvre dans nos pauvres cœurs, et nous soufflant +toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idéal. + +L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le +défendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son côté où il +lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le +plus grand nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un +peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutôt nous fuyons, car +il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est +celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à +secouer? Aucun. + +Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse +est incapable, je le soutiens, de rester longtemps à la même place sans +souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il +faut être très grand ou très lâche pour cela aujourd'hui), il s'imagine +ajouter quelque chose à son bonheur en voyageant; les amants, les +nouveaux époux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs +et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dépérir +est possédé de la fièvre du juif errant, et s'en va chercher bien vite +au loin quelque nid pour aimer ou quelque gîte pour mourir. + +À Dieu ne plaise que je déclame contre le mouvement des populations, et +que je me représente dans l'avenir les hommes attachés au pays, à la +terre, à la maison comme les polypes à l'éponge! mais si l'intelligence +et la moralité doivent progresser simultanément avec l'industrie, il me +semble que les chemins de fer ne sont pas destinés à promener d'un point +du globe à l'autre des populations attaquées de spleen ou dévorées d'une +activité maladive. + +Je veux me figurer l'espèce humaine plus heureuse, par conséquent plus +calme et plus éclairée, ayant deux vies: l'une, sédentaire, pour le +bonheur domestique, les devoirs de la cité, les méditations studieuses, +le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'échange loyal +qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour +les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la +propagation des idées. Il me semble, en un mot, que le but normal des +voyages est le besoin de contact, de relation et d'échange sympathique +avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir là où il n'y +aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre +nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystère, de l'isolement, et +par une sorte d'ombrage que la société de nos semblables porte à nos +impressions personnelles, soit douces, soit pénibles. + +Quant à moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que +j'éprouvais à cette époque-là particulièrement. Comme le temps manque +pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je +m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque +retraite silencieuse, isolée, où je n'aurais ni billets à écrire, ni +journaux à parcourir, ni visites à recevoir; où je pourrais ne jamais +quitter ma robe de chambre, où les jours auraient douze heures, où je +pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me détacher +du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer +un ou deux ans à étudier un peu l'histoire et à apprendre ma langue par +principes avec mes enfants. + +Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rêve égoïste de planter là un +beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'à +ses amis, pour aller dans quelque île enchantée vivre sans soucis, sans +tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux? + +On peut dire sérieusement que le journalisme, cette première et cette +dernière des choses, comme eût dit Ésope, a créé aux hommes une vie +toute nouvelle, pleine de progrès, d'avantages et de soucis. Cette +voix de l'humanité qui vient chaque matin à notre réveil nous raconter +comment l'humanité a vécu la veille, proclamant tantôt de grandes +vérités, tantôt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun +des pas de l'être humain, et sonnant toutes les heures de la vie +collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgré toutes les +taches et les misères qui s'y trouvent? + +Mais en même temps que cela est nécessaire à l'ensemble de nos pensées +et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant à voir +dans le détail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des +mois s'écoulent dans l'injure et la menace, sans avoir éclairé une seule +question, sans avoir marqué un progrès sensible? Et dans cette attente +qui paraît d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases +minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie, à nous autres +artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans +les flancs du navire, et de ne nous éveiller qu'au bout de quelques +années pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous +trouverons portés? + +Oui, en vérité, si cela pouvait être, si nous pouvions nous abstenir +de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique +pendant quelque temps, nous serions frappés, en y rentrant, du progrès +accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donné; et, quand +nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez +quelque peuple à la marche plus lente et à l'esprit moins ardent que +nous, nous souffrons là des maux que nous n'avions pu prévoir, et nous +nous repentons d'avoir quitté le présent pour le passé, les vivants pour +les morts. + +Voilà tout simplement quel sera le texte de mon récit, et pourquoi je +prends la peine de l'écrire, bien qu'il ne me soit point agréable de le +faire, et que je me fusse promis, en commençant, de me garder le plus +possible des impressions personnelles; mais il me semble à présent que +cette paresse serait une lâcheté, et je me rétracte. + + + +V + +Nous arrivâmes à Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur +comparable à celle de notre mois de juin. Nous avions quitté Paris +quinze jours auparavant, par un temps extrêmement froid; ce nous fut un +grand plaisir, après avoir senti les premières atteintes de l'hiver, +de laisser l'ennemi derrière nous. A ce plaisir se joignit celui +de parcourir une ville très-caractérisée, et qui possède plusieurs +monuments de premier ordre comme beauté ou comme rareté. + +[Illustration: Son Vent.] + +Mais la difficulté de nous établir vint nous préoccuper bientôt, et nous +vîmes que les Espagnols qui nous avaient recommandé Majorque comme le +pays le plus hospitalier et le plus fécond en ressources s'étaient fait +grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contrée aussi voisine des +grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions guère à ne +pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied-à-terre pour les +voyageurs eût dû nous apprendre, en un seul fait, ce qu'était Majorque +par rapport au reste du monde, et nous engager à retourner sur-le-champ +à Barcelone, où du moins il y a une méchante auberge appelée +emphatiquement _l'hôtel des Quatre-Nations_. + +A Palma, il faut être recommandé et annoncé à vingt personnes des plus +marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour espérer de ne pas +coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour +nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutôt +dégarnies, dans une espèce de mauvais lieu, où les étrangers sont bien +heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et +rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments, +du poivre et de l'ail à discrétion. + +En moins d'une heure, nous pûmes nous convaincre que, si nous n'étions +pas enchantés de cette réception, nous serions vus de mauvais œil, +comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regardés +en pitié comme des fous. Malheur à qui n'est pas content de tout en +Espagne! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la +vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le +mépris le plus profond et soulèverait l'indignation universelle contre +vous. Nous nous gardâmes donc bien de nous plaindre, et peu à peu nous +comprîmes à quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent +d'hospitalité. + +Outre le peu d'activité et d'énergie des Majorquins, la guerre civile, +qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercepté, à +cette époque, tout mouvement entre la population de l'île et celle du +continent. + +[Illustration] + +Palma. + +Majorque était devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait +tenir, et les indigènes, retranchés dans leurs foyers, se gardaient bien +d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mère +patrie. + +A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les +douanes, qui frappent tous les objets nécessaires au bien-être[4] d'un +impôt démesure. Palma est arrangée pour un certain nombre d'habitants; +à mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on +ne bâtit guère. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Excepté +peut-être chez deux ou trois familles, le mobilier n'a guère changé +depuis deux cents ans. On ne connaît ni l'empire de la mode, ni le +besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part, +difficulté de l'autre; on reste ainsi. On a le strict nécessaire, mais +on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalité se passe en paroles. + +[Note 4: Pour un piano que nous fîmes venir de France, on exigeait +de nous 700 francs de droits d'entrée; c'était presque la valeur de +l'instrument. Nous voulûmes le renvoyer, cela n'est point permis; le +laisser dans le port jusqu'à nouvel ordre, cela est défendu; le faire +passer hors de la ville (nous étions à la campagne), afin d'éviter au +moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane, +cela était contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'éviter +les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entrée, cela ne +se pouvait pas; le jeter à la mer c'est tout au plus si nous en avions +le droit. Après quinze jours de négociations, nous obtînmes qu'au lieu +de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une +autre, et nous en fûmes quittes pour 400 francs environ.] + +Il y a une phrase consacrée à Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour +se dispenser de rien prêter; elle consiste à tout offrir: _La maison et +tout ce qu'elle contient est à votre disposition_. Vous ne pouvez pas +regarder un tableau, toucher une étoffe, soulever une chaise, sans qu'on +vous dise avec une grâce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais +gardez-vous bien d'accepter, fût-ce une épingle, car ce serait une +indiscrétion grossière. + +Je commis une impertinence de ce genre dès mon arrivée à Palma, et je +crois bien que je ne m'en relèverai jamais dans l'esprit du marquis de +***. J'avais été très-recommandé à ce jeune lion palmesan, et je crus +pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'était +offerte d'une manière si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me +fit bien sentir que j'avais manqué à toutes les convenances, et je me +hâtai de renvoyer l'équipage sans m'en être servi. + +J'ai pourtant trouvé des exceptions à cette règle, mais c'est de la part +de personnes qui avaient voyagé, et qui, sachant bien le monde, +étaient véritablement de tous les pays. Si d'autres étaient portées à +l'obligeance et à la franchise par la bonté de leur cœur, aucune (il +est bien nécessaire de le dire pour constater la gêne que la douane et +le manque d'industrie ont apportée dans ce pays si riche), aucune n'eût +pu nous céder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et +de telles privations, que nous eussions été véritablement indiscrets de +l'accepter. + +Ces impossibilités de leur part, nous fûmes bien à même de les +reconnaître lorsque nous cherchâmes à nous installer. Il était +impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui fût +habitable. + +Un appartement à Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans +portes ni fenêtres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se +sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien +nécessaire en hiver, il faut faire faire les châssis. Chaque locataire, +en se déplaçant (et l'on ne se déplace guère), emporte donc les +fenêtres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur +est obligé de commencer par les remplacer, à moins qu'il n'ait le goût +de vivre en plein vent, et c'est un goût fort répandu à Palma. + +Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes +et fenêtres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin, +si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu +d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matériaux. +Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas. +La vie est si longue! Il faut être Français, c'est-à-dire extravagant et +forcené, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous +avez attendu déjà six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de +plus? Et si vous n'êtes pas content du pays, pourquoi y restez-vous? +Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc +que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas! +Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons à notre +guise.--Mais n'y a-t-il donc rien à louer?--Louer? qu'est-ce que cela? +louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais +il n'y en a donc pas à vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en eût de +tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles +d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de +tout dans ce pays là.--Mais pour faire venir de France, il faut attendre +six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la +sottise de venir ici, la seule manière de la réparer, c'est de s'en +aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup +de patience; _mucha calma_, c'est là sagesse majorquine. + +Nous allions mettre ce conseil à profit, lorsqu'on nous rendit, à bonne +intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de +campagne à louer. + +C'était la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix très-modéré, +selon nous, mais assez élevé pour le pays (environ cent francs par +mois), nous abandonna toute son habitation. Elle était meublée comme +toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle +ou de bois peint en vert, quelques-uns composés de deux tréteaux sur +lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de +paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies à +la chaux, et, par surcroît de luxe, des fenêtres vitrées dans presque +toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pièce qu'on +appelait le salon, quatre horribles devants de cheminée, comme ceux +qu'on voit dans nos plus misérables auberges de village, et que le señor +Gomez, notre propriétaire, avait eu la naïveté de faire encadrer avec +soin comme des estampes précieuses, pour en décorer les lambris de +son manoir. Du reste, la maison était vaste, aérée (trop aérée), bien +distribuée, et dans une très-riante situation, au pied de montagnes +aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une vallée plantureuse que +terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathédrale, et +la mer étincelante à l'horizon. + +Les premiers jours que nous passâmes dans cette retraite furent assez +bien remplis par la promenade et la douce _flânerie_ à laquelle nous +conviaient un climat délicieux, une nature charmante et tout à fait +neuve pour nous. + +Je n'ai jamais été bien loin de mon pays, quoique j'aie passé une grande +partie de ma vie sur les chemins. C'était donc la première fois que +je voyais une végétation et des aspects de terrain essentiellement +différents de ceux que présentent nos latitudes tempérées. Lorsque je +vis l'Italie, je débarquai sur les plages de la Toscane, et l'idée +grandiose que je m'étais faite de ces contrées m'empêcha d'en goûter la +beauté pastorale et la grâce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais +sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu'à Venise sans m'étonner +ni m'émouvoir de rien. Mais à Majorque il n'y avait pour moi aucune +comparaison à faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les +plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractère +à part. Mes enfants en étaient si frappés, qu'ils faisaient collection +de tout, et prétendaient remplir nos malles de ces beaux pavés de quartz +et de marbres veinés de toutes couleurs, dont les talus à _pierres +sèches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant +ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des +apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots. + + + +VI. + +L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que +présente un sol labouré et tourmenté par des cataclysmes postérieurs +à ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nommée +_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des +sites fort divers. + +Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles, +était disposée en larges gradins irrégulièrement jetés autour de ces +monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties +de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent +continuellement, est très-favorable aux arbres, et donne à la campagne +l'aspect d'un verger admirablement soigné. + +À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le +pâturage en pente douce jusqu'à la montagne couverte de sapins. Au pied +de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un torrent +qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en +désordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits +ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à +demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers, +l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient +pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet, +d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours +quelque groupe d'enfants, de femmes et de chèvres accroupis dans les +encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable +pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit +du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que +cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie, nous rappelait +les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement. + +A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en +plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine. +Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de +la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une +forêt. + +Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient +des chaumières d'un grand style, quoique d'une dimension réellement +lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars, +d'étables, de cours et de jardins, un _payés_ (paysan propriétaire) +accumule dans un arpent de terrain, et quel goût inné préside à son +insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement +composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage +une galerie percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait +un toit florentin. Ce couronnement symétrique donne une apparence de +splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus +pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues +entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston alterné +de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et +coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte +haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent +en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris +d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces +paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs +propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et +d'orangers entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume +que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur +magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette +habitation, un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou +se penche sur le côté avec grâce, comme une belle aigrette. + +Cette région est une des plus florissantes de l'île, et les motifs qu'en +donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux îles Baléares +confirment ce que j'ai dit précédemment de l'insuffisance de la culture +en général à Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire impérial +faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le +conduisirent à en rechercher les causes. Il en trouva deux principales. + +La première, c'est la grande quantité de couvents, qui absorbait une +partie de la population déjà si restreinte. Cet inconvénient a disparu, +grâce au décret énergique de M. Mendizabal, que les dévots de Majorque +ne lui pardonneront jamais. + +La seconde est l'esprit de domesticité qui règne chez eux, et qui les +parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus +subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une +suite nombreuse que son revenu suffit à peine à entretenir, quoiqu'elle +ne lui procure aucun bien-être; il est impossible d'être plus mal servi +qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se +demande à quoi un riche majorquin peut dépenser son revenu dans un pays +où il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique +qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui +occupent une portion des bâtiments réservée à cet usage, et qui, dès +qu'ils ont passé une année au service du maître, ont droit pour toute +leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui +veulent se dispenser du service le peuvent en renonçant à quelques +bénéfices; mais l'usage les autorise encore à venir chaque matin manger +le chocolat avec leurs anciens confrères, et à prendre part, comme +Sancho chez Gamache, à toutes les bombances de la maison. + +Au premier abord, ces mœurs semblent patriarcales, et on est tenté +d'admirer le sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître +à valet; mais on s'aperçoit bientôt que c'est un républicanisme à la +manière de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchaînés +par la paresse ou la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe +à Majorque d'avoir quinze domestiques pour un état de maison qui en +comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains +en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par +l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mépriser le plus, du +maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses +semblables, ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au +travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité +humaine. + +Il est arrivé cependant qu'à force de voir augmenter le budget de leurs +dépenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propriétaires +majorquins se sont décidés à remédier à l'incurie de leurs tenanciers et +à la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres +en viager à des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assuré +que, dans toutes les grandes propriétés où l'on avait essayé de ce +moyen, la terre, frappée en apparence de stérilité, avait produit en +telle abondance entre les mains d'hommes intéressés à son amélioration, +qu'en peu d'années les parties contractantes s'étaient trouvées +soulagées de part et d'autre. + +Les prédictions de M. Grasset à cet égard se sont réalisées tout à fait, +et aujourd'hui la région d'Establiments, entre autres, est devenue un +vaste jardin; la population y a augmenté, de nombreuses habitations se +sont élevées sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine +aisance qui ne les a pas beaucoup éclairés encore, mais qui leur a donné +plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des années encore pour que +le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous, +il traverse la douloureuse phase de l'âpreté au gain individuel pour +arriver à comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanité, +nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le +temps. Mais sans doute de meilleures destinées que les nôtres sont +réservées à ces peuples enfants que nous initierons quelque jour à une +civilisation véritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons +fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages +révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a soulevés sur +nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la +terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes +gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites +peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la +Méditerranée. Un jour viendra où nous leur conférerons le baptême de la +vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la +douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos +rêves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu à +peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux insulaires, que +leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui +se les disputent, accourront à notre communion. + +En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la +loi de l'égalité pour tous les hommes et de l'indépendance pour tous les +peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu de la +diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et +le sort de toutes les populations isolées et Restreintes, comme le +Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le +vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à +Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni même la France pour tutrice, +et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence, +qu'à la civilisation étrange que nous portons en Afrique. + +[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'Âne_.] + + + +VII. + +Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies +commencèrent. Jusque-là nous avions eu un temps adorable; les +citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les +premiers jours de décembre, je restai en plein air sur une terrasse +jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une température +délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au +monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est +pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgré +le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui +montait jusqu'à moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là, +non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration, mais comme un oisif +qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à +recueillir les bruits de la nuit et à m'en rendre compte. + +Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies, +ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystérieux, et cette langue +matérielle des choses n'est pas un des moindres signes caractéristiques +dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les +froides parois des marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le +quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et +se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs +et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de +Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien +vive_ des sentinelles et au chant mélancolique des _serenos_ de +Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de +Genève. Le perpétuel craquement des pommes de pin dans les forêts de +la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font +entendre sur les glaciers. + +A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les +ânesses et les mules qui passent la nuit au pâturage l'interrompent +parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et +plus mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans +les lieux les plus déserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas +un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure. +De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible +que la poésie étrangement fantastique et saisissante des Djinns me +revenait en mémoire. + + J'écoute. + Tout fuit. + On doute, + La nuit, + Tout passe; + L'espace + Efface + Le bruit. + +Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et +j'entendais aussi la mère, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli +air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix +moins poétiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque. + +Les cochons s'éveillèrent et se plaignirent sur un mode que je ne +saurais point définir. Alors le _pagès_ père de famille, s'éveilla à la +voix de ses porcs chéris comme la mère s'était éveillée aux pleurs de +son nourrisson. Je l'entendis mettre la tête à la fenêtre et gourmander +les hôtes de l'étable voisine d'une voix magistrale. Les cochons +l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pagès, pour se +rendormir apparemment se mit à réciter son rosaire d'une voix lugubre, +qui, à mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'éteignait ou se +ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore +les cochons laissaient échapper un cri sauvage; le pages élevait alors +la voix sans interrompre sa prière, et les dociles animaux, calmé par +un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononcé d'une certaine façon, se +taisaient aussitôt. Quant à l'enfant, il écoutait sans doute, les yeux +ouverts, livré à l'espèce de stupeur où tes bruits incompris plongent +cette pensée naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystérieux +travail sur elle-même avant de se manifester. + +Mais tout à coup, après des nuits si sereines, le déluge commença. Un +matin, après que le vent nous eut bercés toute la nuit de ses longs +gémissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendîmes, à +notre réveil, le bruit du torrent qui commençait à se frayer une route +parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le +surlendemain, il roulait les roches qui gênaient sa course. Toutes les +fleurs des arbres étaient tombées, et la pluie ruisselait dans nos +chambres mal closes. + +On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins +contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur +fanfaronnade est si grande à cet égard, qu'ils nient absolument ces +inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à +la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous +soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque. Si nous avions mieux +observé la position des pics de montagne et la direction habituelle des +vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances inévitables +qui nous attendaient. + +Mais une autre déception nous était réservée: c'est celle que j'ai +indiquée plus haut, lorsque j'ai commencé à raconter mon voyage par la +fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort délicate, +étant sujet à une forte irritation du larynx, il ressentit bientôt les +atteintes de l'humidité. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois), +c'est le nom de la villa que le señor Gomez nous avait louée, devint +inhabitable. Les murs en étaient si minces, que la chaux dont nos +chambres étaient crépies se gonflait comme une éponge. Jamais, pour mon +compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas très-froid +en réalité: mais pour nous, qui sommes habitués à nous chauffer en +hiver, cette maison sans cheminée était sur nos épaules comme un manteau +de glace, et je me sentais paralysé. + +Nous ne pouvions nous habituer à l'odeur asphyxiante des braseros, et +notre malade commença à souffrir et à tousser. + +De ce moment nous devînmes un objet d'horreur et d'épouvanté pour la +population. Nous fûmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce +qui équivaut à la peste dans les préjugés contagionistes de la médecine +espagnole. Un riche médecin, qui, pour la modique rétribution de 45 +francs, daigna venir nous faire une visite, déclara pourtant que ce +n'était rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnommé _Malvavisco_, à +cause de sa prescription unique. + +Un autre médecin vint obligeamment à notre secours; mais la pharmacie de +Palma était dans un tel dénûment que nous ne pûmes nous procurer que des +drogues détestables. D'ailleurs, la maladie devait être aggravée par +des causes qu'aucune science et aucun dévouement ne pouvaient combattre +efficacement. + + * * * * * + +Un matin, que nous étions livrés à des craintes sérieuses sur la durée +de ces pluies et de ces souffrances qui étaient liées les unes aux +autres, nous reçûmes une lettre du farouche Gomez, qui nous déclarait, +dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle +_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et +menaçait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il +nous priait de déguerpir de son palais dans le plus bref délai possible. + +Ce n'était pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus +rester là sans crainte d'être noyés dans nos chambres; mais notre malade +n'était pas en état d'être transporté sans danger, surtout avec les +moyens de transport qu'on a à Majorque, et le temps qu'il faisait. Et +puis la difficulté était de savoir où nous irions; car le bruit de notre +phtisie s'était répandu instantanément, et nous ne devions plus espérer +de trouver un gîte nulle part, fût-ce à prix d'or, fût-ce pour une nuit. +Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient +l'offre n'étaient pas elles mêmes à l'abri du préjugé, et que d'ailleurs +nous attirerions sur elles, en les approchant, la réprobation qui pesait +sur nous. Sans l'hospitalité du consul de France, qui fit des miracles +pour nous recueillir tous sous son toit, nous étions menacés de camper +dans quelque caverne comme des Bohémiens véritables. + +Un autre miracle se fit, et nous trouvâmes un asile pour l'hiver. Il +y avait à la chartreuse de Valldemosa un Espagnol réfugié qui s'était +caché là pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la +chartreuse, nous avions été frappés de la distinction de ses manières, +de la beauté mélancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et +pourtant confortable de leur cellule. La poésie de cette chartreuse +m'avait tourné la tête. Il se trouva que le couple mystérieux voulut +quitter précipitamment le pays, et qu'il fut aussi charmé de nous céder +son mobilier et sa cellule que nous l'étions d'en faire l'acquisition. +Pour la modique somme de mille francs, nous eûmes donc un ménage +complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour +cent écus, tant les objets de première nécessité sont rares, coûteux, et +difficiles à rassembler à Majorque. + +Comme nous passâmes alors quatre jours à Palma, quoique j'y aie peu +quitté cette fois la cheminée que le consul avait le bonheur de posséder +(le déluge continuant toujours), je ferai ici une lacune à mon récit +pour décrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint +l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'année suivante, +sera le cicérone que je présenterai maintenant au lecteur, comme plus +compétent que moi sur l'archéologie. + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I. + +Quoique Majorque ait été occupée pendant quatre cents ans par les +Maures, elle a gardé peu de traces réelles de leur séjour. Il ne reste +d'eux à Palma qu'une petite salle de bains. + +Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques débris +seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la +naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue à +l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dénué de +vraisemblance.[6] + +[Note 6: «Les Majorquins prétendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique +en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrêta sur une pointe de +l'île où était bâti un temple dédié à Lucine, et qu'Annibal naquit en +cet endroit. On trouve ce même conte dans l'_Histoire de Majorque_, par +Dameto.» (Grasset de Saint-Sauveur.)] + +Mais le goût mauresque s'est perpétué dans les moindres constructions, +et il était nécessaire que M. Laurens redressât toutes les erreurs +archéologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme +moi ne crussent pas retrouver à chaque pas d'authentiques vestiges de +l'architecture arabe. + +«Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date +parût fort ancienne. Les plus intéressantes par leur architecture et +leur antiquité appartenaient toutes au commencement du seizième siècle; +mais l'art gracieux et brillant de cette époque ne s'y montre pas sous +la même forme qu'en France. + +«Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un +grenier très bas.[7] L'entrée, dans la rue, consiste en une porte à +plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre +de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie. +Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de +hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement effilées, qui +leur donnent une apparence entièrement arabe. + +[Note 7: Ce ne sont pas précisément des greniers, mais bien des +étendoirs, appelés dans le pays _porchos_.] + +«Ce caractère est si prononcé, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt +maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes +les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces +fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais +mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste +comme échantillon. + +«Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de +six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres +dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela +m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de +ces fenêtres est aussi joli qu'original. + +«Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt +une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui +forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avancé, +soutenu par des poutres artistement ciselées, préserve cet étage de la +pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumière par les +longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la +masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel. + +«L'escalier, travaillé avec un grand goût, est placé dans une cour, au +centre de la maison, et séparé de l'entrée sur la rue par un vestibule +où l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages +sculptés, ou de quelque blason supporté par des anges. + +«Pendant plus d'un siècle encore après la renaissance, les Majorquins +ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations +particulières. Tout en suivant la même distribution, ils ont apporté +dans les vestibules et dans les escaliers les changements de goût que +l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne +toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une +apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie. + +«Cette prédilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du +goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, même +lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage. +Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faïence peinte de +fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.» + +Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent +bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos +théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité. + +Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes +comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un +puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni +le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais +l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux, +peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y +tient évidemment la place de l'impluvium. + +Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de +jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs +majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère +de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez +le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant +peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française. + +Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles +majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort +embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait +Jacquemont en parlant des mœurs indiennes, d'achever ma lettre en +latin. + +Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M. +Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais +fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à +Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie. +Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine +espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est +des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à +l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les +individus, que la disposition et l'ameublement des habitations. + +[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.] + +A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits +industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il +suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se +faire en un clin d'œil une idée de son caractère, pour se dire si elle +a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit +méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation. + +J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne +m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi +qu'il arrive à bien d'autres. + +J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien +rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand cœur, tout à +fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles, +n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette +demeure est une tête vide et un cœur froid. + +Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre +murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de +bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne +fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau. + +Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre +rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se +représenter la damnation éternelle, mon enfer serait certainement de +vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le +plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien +traîner, où rien ne s'use ni se brise, et où pas un animal ne pénètre, +sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh! +périssent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu'à la +condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat. + +Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de +la propreté, mais dans une excessive paresse, ou une économie +sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité, la _ménagère_ +sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette +propreté, dont je ne puis pas me passer non plus. + +Mais que dire et que penser des mœurs et des idées d'une famille dont +le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prétexte de la +propreté? + +S'il arrive qu'on se trompe aisément, comme je le disais tout à l'heure, +dans les inductions particulières, il est difficile de se tromper dans +les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son +costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans +son langage. + +Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entré +dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si +exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez +leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir +le cœur serré de déplaisir et d'ennui, rien qu'à voir les murailles +nues, les dalles tachées et poudreuses, les meubles rares et malpropres. +Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction; jamais un +livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes +ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est +l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces +d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé. + +Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose +de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au +Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Européen. + +Ainsi toutes ces maisons où les générations se succèdent sans +rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte +individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque +sorte à notre vie humaine, font plutôt l'effet de caravansérails que de +maisons véritables; et tandis que les nôtres donnent l'idée d'un nid +pour la famille, celles-là semblent des gîtes où les groupes d'une +population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit. +Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en était +généralement ainsi dans toute la Péninsule. + +Ainsi que je l'ai dit plus haut, le péristyle ou l'_atrium_ des palais +des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de +Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de bien-être. +Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans +l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé +uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme +d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues, +blanchies à la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits +de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut qu'on n'y +distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers, +bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents +ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton +à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très +haut et recouvertes de pagnes épaisses; de larges portes de bois de +chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une antique +portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé, +mais terni et rongé par le temps: tels sont les palais majorquins à +l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on +mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces +panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté. + +On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond +silence, la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de +l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent +avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les +parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison +sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant +qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de +sonnette du visiteur. + +Cette vie ne manque certainement pas de _caractère_, comme nous dirions +dans l'acception illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais, +si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y +deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction +d'esprit. + + + +II. + +Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja +(bourse) et le Palacio-Real. + +La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant, +leur premier roi chrétien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en +effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en +1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont elle est +entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur +d'ambre. + +Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand +effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable, +comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens comme le +plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de +dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres. + +Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du +portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au +milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce +vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur +trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du chœur on remarque +un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur +montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dévot, +aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux. + +[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces +méridionales.] + +Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à +celle de Barcelone, de même que leur Lonja est infiniment, selon eux, +plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point; +quant au premier, il est insoutenable. + +Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée +qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tête +de Maure en bois peint, coiffée d'un turban, qui termine le pendentif de +l'orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une +longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang +impur du vaincu. + +On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés. +Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que +les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grâce à cet impôt +prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle +où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour +attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec +les nobles dévots du monde entier à cette époque. + +La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions +élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité +parfaite ni une simplicité pleine de goût. + +Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du +quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le +_Magasin Pittoresque_ l'a popularisée par un dessin fort intéressant, +publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste +salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité +élégante. + +Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs +qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée +du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes +publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins, +revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans +cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans +la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins +renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja, +quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes +souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel +des monnaies, sur le Grand-Canal. + +Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point +à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à +fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens +se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres +géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce +monument. + +Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on +remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation +d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en +France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons +et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de +sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après +avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent +les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs +constructions postérieures? + +[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de +décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la +chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment: + +«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de +très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans +leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres +précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte +de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes +armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur +disaient en sarrasin: «--Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi +seulement de quoi vivre.» + +L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de +la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, +occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les +approprier. + +C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le +cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, +Lauro, lui dit: + +«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on +m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un +repas et coucherez cette nuit.» + +«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»] + +Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort +pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus +sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien +de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé +de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes +sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange +gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer. + +Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine +général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M. +Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence: + +«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps +de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine +rencontre-t-on un siège. + +La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en +velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de +trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en +bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi +surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont +suspendus les portraits du roi et de la reine. + +C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette +ou de _gala_, les différents corps de l'administration civile, les +officiers de la garnison, et les étrangers de considération.» + +Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous +avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette +salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre +compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup +sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il était usé, +fané, râpé, et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions +n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très +féroce. Il n'y avait de changé que l'effigie royale; cette fois, c'était +l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le +vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les +modèles dans le _passe-partout_ d'un élève en peinture. Le gouverneur, +pour être logé comme le duc d'Irénéus d'Hoffmann, n'en était pas moins +un homme fort estimé et un prince fort affable. + +Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento, +ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui +des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement +de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses; +mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à +rosaces fort richement sculptées sur bois, alternées avec de longues +cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent porter en +gémissant, car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs +mains. + +Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice, dans lequel se trouve la +collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces +illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un +_roi de carreau_. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant +les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une série +très-intéressante et très-variée des anciens costume revêtus par +l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais +consistorial un magnifique _Saint Sébastien_ de Van Dyck, dont personne, +à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence. + +[Illustration] + +Le fort de Belver. + +«Palma possède une école de dessin, ajoute M. Laurens, qui a déjà formé, +dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit +sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs célèbres, +s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque, +que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que +pendant mon séjour à Palma je ne me suis pas cru entouré de tant +de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur +existence... + +«Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école +espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la +maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images coloriées +étalées par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent +accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.» + +Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de +Montenegro, vieillard octogénaire, autrefois capitaine général, un des +personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus +importants par la richesse. + +Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fûmes admis à visiter, +mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais +absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de +l'épouvante), si un savant compatriote ne m'eût appris l'importance des +trésors devant lesquels j'étais passé indifférent, comme le coq de la +fable au milieu des perles. + +Ce compatriote[11], qui est resté près de deux ans en Catalogne et à +Majorque pour y faire des études sur la langue romane, m'a communiqué +obligeamment ses notes, et m'a autorisé, avec une générosité bien rare +chez les érudits, à y puiser à discrétion. Je ne le ferai pas sans +prévenir mon lecteur que ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes +choses à Majorque que j'y ai été désappointé. + +[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus érudits et l'époux +d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractère le plus noble.] + +[Illustration: Le château de Vademorosa.] + +Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que, +lors de mon séjour, la population majorquine s'était gênée et resserrée +pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés, +et que j'ai, pu, sans erreur et sans prévention, trouver Palma moins +habitable, et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau +surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deux ans auparavant. +Mais j'aime mieux encourir le blâme d'un bienveillant redresseur que +d'écrire sous une autre impression que la mienne propre. + +Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et réprimandé +publiquement, comme je l'ai été en particulier; car le public y gagnera +un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette +relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de +lui donner. + +Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de +cœur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur +Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir +considérer comme les représentants du type général, et qui, je l'espère, +ne douteront pas de mes sentiments à leur égard, si cet écrit tombe +jamais entre leurs mains. + +Je trouve donc dans les notes de M. Tastu, à l'endroit des richesses +intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte +de Montenegro, que j'ai parcourue peu révérencieusement à la suite du +chapelain de la maison, occupé que j'étais d'examiner cet intérieur d'un +vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s'il en +fut, régi silencieusement par un prêtre. + +«Cette bibliothèque, dit M. Tastu, a été composée par l'oncle du comte +de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI. + +«Le savant cardinal avait réuni tout ce que l'Espagne, l'Italie et la +France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite +de la numismatique et des arts de l'antiquité y est surtout au grand +complet. + +«Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort +curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les +miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'art. + +«L'amateur de blason y trouvera encore un armorial où sont dessinés avec +leurs couleurs les écus d'armes de la noblesse espagnole, y compris +ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et +languedociennes. Le manuscrit, qui paraît être du seizième siècle, a +appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despuig et aux Montenegro. En +le feuilletant, nous y avons trouvé l'écu de la famille des _Bonapart_, +d'où descendait notre grand Napoléon, et dont nous avons tiré le +_fac-similé_ qu'on verra ci-après... + + «On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique + du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'œuvre de + calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste + a exercé son précieux travail. Cette carte avait appartenu à Améric + Vespuce, qui l'avait achetée fort cher, comme l'atteste une légende + en écriture du temps, placée sur le dos de ladite carte: «_Questa + ampla pelle, di geographia fù pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati + di oro di marco._ + + «Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera + incessamment publié pour faire suite à l'Atlas catalan-mallorquin de + 1375, inséré dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits + de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.» + +En transcrivant cette note, les cheveux me dressent à la tête, car une +scène affreuse se retrace à ma pensée. + +Nous étions dans cette même bibliothèque de Montenegro, et le chapelain +déroulait devant nous cette même carte nautique, ce monument si précieux +et si rare, acheté par Améric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait +combien par l'amateur d'antiquités le cardinal Despuig!... lorsqu'un +des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un +encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur +la table. L'encrier était plein, mais plein jusqu'aux bords! + +Le parchemin, habitué à être roulé, et poussé peut-être en cet instant +par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et +revint sur lui-même entraînant l'encrier, qui disparut dans le rouleau +bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le +chapelain devint plus pâle que le parchemin. + +On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance! +Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée, et les jolis petits +souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus +noire que le Pont-Euxin. + +Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit. Les +valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un +incendie, et, à grands coups d'éponge et de balai, se mirent à nettoyer +la carte, emportant pêle-mêle rois, mers, îles et continents. + +Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut +en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le +calque exact, et on pourra, grâce à lui, réparer tant bien que mal le +dommage. + +Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur +s'en aperçut! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la +catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moins +tout le poids de la faute, et que ce fait, imputé à des Français, n'aura +pas contribué à les remettre en bonne odeur à Majorque. + +Cet événement tragique nous empêcha d'admirer et même d'apercevoir +aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le +cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous +tardait de fuir avant que le patron rentrât, et, certains d'être accusés +auprès de lui, nous n'osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera +donc encore ici à mon ignorance. + + «Attenant à la bibliothèque du cardinal se trouve un cabinet de + médailles celtibériennes, mauresques, grecques, romaines et du + moyen âge; inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre + affligeant, et qui attend un érudit pour être rangée et classée. + + «Les appartements du comte de Montenegro sont décorés d'objets d'art + en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia, + ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup + de tableaux des écoles espagnole et italienne, dont plusieurs + pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de + l'Europe.» + +Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver, l'ancienne +résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur +la colline d'où il domine la mer avec beaucoup de majesté. C'est une +forteresse d'une grande antiquité, et une des plus dures prisons d'État +de l'Espagne. + +«Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont été élevées +à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de +conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire +au moyen âge.» + +Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de +prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns +encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un +chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des +soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la bouche. + +C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette +époque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus +illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables. + +Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des +écrivains les plus énergiques de l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet +_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas, +_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire +scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements +tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen +âge. + +Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente +description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres +sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter. + +Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite +du prince de la Paix, reçut bientôt après une autre illustration +scientifique et politique. + +Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre +en France que Jovellanos l'est en Espagne, intéressera d'autant plus +qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la +science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes. + + + +III. + +Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à +Majorque, sur la montagne appelée le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reçut +la nouvelle des événements de Madrid et de l'enlèvement de Ferdinand. +L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en +prirent au savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de +Galatzo pour le tuer. + +Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime Ier +lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait +souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginèrent +qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de +débarquement. + +Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick +affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du +méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança +ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le +déguiser. + +M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra +en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui +lui demandèrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils +voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago +répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu. + +En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don +Manuel de Vacaro, qui jusque là avait toujours déféré à ses ordres, +refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son +bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite, +M. Arago ne pouvait tenir. + +Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage, +le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais +répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il +n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer +prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit à cet effet une +chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et, +s'élançant à sa poursuite, allait l'atteindre au moment où les portes de +la forteresse se fermèrent sur lui. + +M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui +fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa +donc par les soins de M. Rodriguez, son associé espagnol dans la mesure +du méridien. + +Le même Majorquin Damian, qui lui avait sauvé la vie au Clot de Galatzo, +le conduisit à Alger sur une barque de pêcheur, ne voulant à aucun prix +débarquer en France ou en Espagne. + +Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le +gardaient, que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils +voulaient l'empoisonner. + +En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il échappa +d'une façon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet, +et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation. + + * * * * * + +Au premier abord, la capitale majorquine ne révèle pas tout le caractère +qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intérieur, en pénétrant +le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé +du style élégant et de la disposition originale de ses moindres +constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de +l'intérieur des terres, qu'elle se présente avec toute sa physionomie +africaine. + +M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un +simple archéologue, et il a retracé un des aspects qui m'avait le plus +pénétré par sa grandeur et sa mélancolie; c'est la partie du rempart +sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint-Augustin, un énorme +massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée. + +Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige +d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et +de nudité, au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart, la +plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de +Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure +en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du +soleil d'un rose étincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un +lilas argenté, et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la +nuit. + +M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma. + +«Tous les soirs, dit-il, à l'heure où le soleil colore vivement les +objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrêtant à chaque pas pour +contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des +lignes des montagnes ou de la mer avec les sommités des édifices de la +ville. + +«Ici, le talus intérieur du rempart était garni d'une effrayante +haie d'aloès d'où sortaient par centaines ces hautes tiges dont +l'inflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. Au delà, des +groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, +des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin +apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes; +enfin, les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des +nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et +lumineux du ciel.» + +Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens +ont rencontré les miennes, c'est celle des ruines du couvent de +Saint-Dominique. + +Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se +trouvent quatre grands palmiers que l'élévation de ce jardin en terrasse +fait paraître gigantesques, et qui font vraiment partie, à cette +hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de +niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de +Saint-Étienne, la tour massive de la célèbre horloge baléarique[12], et +la tour de l'Ange du Palacio-Real. + +[Note 12: «Cette horloge, que les deux principaux historiens de +Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore +il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur: +«Cette machine, très-ancienne, est appelée l'_horloge du Soleil_. Elle +marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant +l'étendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manière +que le 10 juin, elle frappe la première heure du jour à cinq heures et +demie, et la quatorzième à sept et demie, la première de la nuit à huit +et demie, la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est +l'inverse à commencer du 10 décembre. Pendant tout le cours de l'année, +les heures sont exactement réglées, suivant les variations du lever et +du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilité pour +les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes; mais +elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On +ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma; +on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou +d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en +douze heures, à commencer au lever du soleil. + +«Cependant un ecclésiastique, recteur de l'université de Palma, assure, +dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que +des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirèrent cette fameuse +horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils +s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse, conséquente avec le +penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du +prodige. + +«L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à +l'année 1385 l'antiquité de l'horloge baléarique. Elle fut achetée des +pères dominicains et placée dans la tour où elle existe.» (_Voyage aux +îles Baléares et Pithiuses_, 1807.)] + +Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de débris, +où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et +là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus +prompte et plus inexorable, celle des révolutions, a renversé et presque +mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été +un chef-d'œuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque, +quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des +squelettes, attestent du moins la magnificence. + +C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une +source de regrets bien légitimes pour les artistes, que la destruction +de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix +ans, peut-être eussé-je été, moi aussi, plus frappé du vandalisme de +cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette. + +Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait M. Marliani dans son +_Histoire politique de l'Espagne moderne_, déplorer le côté faible et +violent à la fois des mesures que ce décret devait entraîner, j'avoue +qu'au milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était pas la +tristesse que les ruines inspirent ordinairement. La foudre était tombée +là, et la foudre est un instrument aveugle, une force brutale comme la +colère de l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les éléments +et préside à leurs apparents désordres sait bien que les principes d'une +vie nouvelle sont cachés dans la cendre des débris. Il y eut dans +l'atmosphère politique de l'Espagne, le jour où les couvents tombèrent, +quelque chose d'analogue à ce besoin de renouvellement qu'éprouve la +nature dans ses convulsions fécondes. + +Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques mécontents avides +de vengeances ou de dépouilles aient consommé cet acte de violence à la +face de la population consternée. Il faut beaucoup de mécontents pour +réduire ainsi en poussière une énorme masse de bâtiments, et il faut +qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle +voie ainsi accomplir un décret contre lequel elle protesterait dans son +cœur. + +Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée du sommet de ces +dômes fit tomber de l'âme du peuple en sentiment de crainte et de +respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base; et +que chacun, sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystérieuse +et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un mélange de courage et +d'effroi, de fureur et de remords. Le monachisme protégeait bien des +abus et caressait bien des égoïsmes; la dévotion est bien puissante en +Espagne, et sans doute plus d'un démolisseur se repentit et se confessa +le lendemain au religieux qu'il venait de chasser de son asile. Mais il +y a dans le cœur de l'homme le plus ignorant et le plus aveugle quelque +chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confère +une mission souveraine. + +Le peuple espagnol avait bâti de ses deniers et de ses sueurs ces +insolents palais du clergé régulier, à la porte desquels il venait +recevoir depuis des siècles l'obole de la mendicité fainéante et le pain +de l'esclavage intellectuel. Il avait participé à ses crimes, il avait +trempé dans ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de l'inquisition. +Il avait été complice et délateur dans les persécutions atroces dirigées +contre des races entières qu'on voulait extirper de son sein. Et quand +il eut consommé la ruine de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il +eut banni ces Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur, +il eut pour châtiment céleste la misère et l'ignorance. Il eut la +persévérance et la piété de ne pas s'en prendre à ce clergé, son +ouvrage, son corrupteur et son fléau. Il souffrit longtemps, courbé +sous ce joug façonné de ses propres mains. Et puis, un jour, des voix +étranges, audacieuses, firent entendre à ses oreilles et à sa conscience +des paroles d'affranchissement et de délivrance. Il comprit l'erreur +de ses ancêtres, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misère, +et malgré l'idolâtrie qu'il conservait encore pour les images et les +reliques, il brisa ces simulacres, et crut plus énergiquement à son +droit qu'à son culte. + +Quelle est donc cette puissance secrète qui transporta tout d'un coup le +dévot prosterné, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre +les objets de l'adoration de toute sa vie? Ce n'est, à coup sur, ni +le mécontentement des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le +mécontentement de soi-même, c'est l'ennui de sa propre timidité. + +Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense ce jour-là. Il +accomplit un fait décisif, et s'ôta à lui-même les moyens de revenir sur +sa détermination, comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise +ses jouets, afin de ne plus céder à la tentation de les reprendre. + +Quant à don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la peine d'être prononcé +à propos de tels événements), si ce que j'ai appris de son existence +politique m'a été fidèlement rapporté, ce serait plutôt un homme de +principes qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus bel éloge +qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'État aurait trop +présumé de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains +jours, et trop douté en de certains autres, de ce qu'il mirait, pris +parfois des mesures intempestives ou incomplètes, et semé son idée sur +des champs stériles où la semence devait être étouffée ou dévorée, +c'est peut-être une raison suffisante pour qu'on lui dénie l'habileté +d'exécution et la persistance de caractère nécessaires au succès +immédiat de ses entreprises; mais ce n'en est pas une pour que +l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait +ordinairement, ne le signale un jour comme un des esprits les plus +généreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne[13]. + +[Note 13: Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'histoire, a +inspiré M. Marliani lorsqu'il a tracé l'éloge de M. Mendizabal en tête +de la critique de son ministère: «...Ce qu'on ne pourra jamais lui +refuser, ce dont des qualités d'autant plus admirables qu'elles se sont +rarement trouvées dans les hommes qui l'ont précédé au pouvoir: c'est +une foi vive dans l'avenir du pays, c'est un dévouement sans bornes à +la cause de la liberté, c'est un sentiment passionné de nationalité, un +élan sincère vers les idées progressives et même révolutionnaires pour +opérer les réformes que réclame l'état de l'Espagne; c'est une grande +tolérance, une grande générosité envers ses ennemis; c'est enfin un +désintéressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute +occasion sacrifier ses intérêts à ceux de sa patrie, et qu'il a porté +assez loin pour être sorti de ses différents ministères sans un ruban à +sa boutonnière... Il est le premier ministre qui ait pris au sérieux la +régénération de son pays. Son passage aux affaires a marqué un progrès +réel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut +pas la force d'abolir la censure, mais il eut la générosité de délivrer +la presse de toute entrave en faveur de ses ennemis contre lui-même. Il +soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique; +et quand une opposition violente s'éleva contre lui du sein des cortès, +soulevée par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'âme pour +respecter la liberté du député dans le fonctionnaire public. Il déclara +à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que de signer la +destitution d'un député qui avait été comblé de ses bienfaits et qui +était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donné par +M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce genre +aucun modèle à suivre! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples de +cette vertueuse tolérance.» (_Histoire politique de l'Espagne moderne, +par M. Marliani.)] + +Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de +Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom, et qu'il n'était +peut-être pas sans inconvénient pour nous de le prononcer avec éloge et +sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques +du moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni goût ni +intelligence, il y avait un jugement synthétique que je pouvais porter +sur les hommes et même sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il +n'est pas si nécessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connaître +directement une nation, d'en avoir étudié à fond les mœurs; et la vie +matérielle, pour se faire une idée droite, et concevoir un sentiment +vrai de son histoire, de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me +semble qu'il y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande +ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples, et à laquelle +se rattachent tous les fils de leur histoire particulière. Cette ligne, +c'est le sentiment et l'action perpétuelle de l'idéal, ou, si l'on veut, +de la perfectibilité, que les hommes ont porté en eux-mêmes, soit à +l'état d'instinct aveugle, soit à l'état de théorie lumineuse. Les +hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti et pratiqué plus ou moins +à leur manière, et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide +révélation, et qui ont frappé les plus grands coups dans le présent pour +hâter le développement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont +presque toujours le plus mal jugés. On les a flétris et condamnés sans +les connaître, et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur travail +qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques déceptions +passagères, quelques revers incompris les avaient fait descendre. + +Combien de noms fameux dans notre révolution ont été tardivement et +timidement réhabilités! et combien leur mission et leur œuvre sont +encore mal comprises et mal développées! En Espagne, Mendizabal a été +un des ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le plus +courageux, le seul courageux peut-être; et l'acte qui marque sa courte +puissance d'un souvenir ineffaçable, la destruction radicale des +couvents, lui a été si durement reproché, que j'éprouve le besoin +de protester ici en faveur de cette audacieuse résolution et de +l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et la mit en +pratique. + +Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la +vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies, et qui, elles +aussi, semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la +vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le respect +des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de +barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau +est inutile, et qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des +usines; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras populaire est +une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive, +tout aussi émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une +administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la +destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou +d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef +politique qui, dans un jour décisif et périlleux, sacrifie l'art et la +science à des biens plus précieux, la raison, la justice, la liberté +religieuse, et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour +la pompe catholique et son respect pour ses moines, trouve assez de +cœur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'œil, font comme +l'équipage battu de la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à +la mer. + +Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont +nous déplorons la chute sont des cachots où a langui durant des siècles, +soit l'âme, soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes +qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde, +célèbrent dans leurs vers, sur ces débris de hochets dorés et de férules +ensanglantées, l'âge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien +beaux vers de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la +révolution française. Cette pièce se termine par une pensée très-neuve +en poésie, comme en politique: + + «Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la + charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!» + +Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, oserai-je +transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains? +Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence, +là où il s'agit pour lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet +en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances? Puisse ce +fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche +nomenclature d'édifices que je viens de faire! + + + +IV. + +LE COUVENT DE L'INQUISITION. + +Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes se rencontrèrent à +la clarté sereine de la lune. L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre +courbé sous le poids des années, et pourtant celui-là était le plus +jeune des deux. + +Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; car la nuit était +avancée, la rue déserte, et l'heure sonnait lugubre et lente au clocher +de la cathédrale. + +Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole: + +«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible +et brisé: n'attends rien de moi non plus, car je suis pauvre et nu sur +la terre. + +--Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui +m'attaquent, et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les +voleurs. + +--Frère, reprit l'homme aux traits flétris, pourquoi donc as-tu +tressailli tout à l'heure à mon approche? + +--Parce que je suis un peu superstitieux, comme tous les artistes, et +que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus, +et dont nous foulons les tombes brisées. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu +également frémi à mon approche? + +--Parce que je suis très-superstitieux, comme tous les moines, et que je +t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renfermé vivant +dans les tombes que tu foules. + +--Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et +vainement cherchés sur le sol de l'Espagne? + +--Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté du soleil; mais, dans +les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton +attente est remplie; que veux-tu faire d'un moine? + +--Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses traits dans ma +mémoire, afin de les retracer par la peinture; recueillir ses paroles, +afin de les redire à mes compatriotes; le connaître enfin, pour me +pénétrer de ce qu'il y a de mystérieux, de poétique et de grand dans la +personne du moine et dans la vie du cloître. + +--D'où te vient, ô voyageur! l'étrange idée que tu te fais de ces +choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination des papes est abattue, +les moines proscrits, les cloîtres supprimés? + +--Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers le passé, et des +imaginations ardentes frappées de la poésie du moyen âge. Tout ce qui +peut nous en apporter un faible parfum, nous le cherchons, nous le +vénérons, nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon père, que nous +soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous +haïssons ce peuple brutal qui souille et brise tout ce qu'il touche. +Bien loin de ratifier ses arrêts de meurtre et de destruction, nous nous +efforçons dans nos tableaux, dans nos poésies, sur nos théâtres, dans +toutes nos œuvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions, +et de ranimer l'esprit de mysticisme qui engendra l'art chrétien, cet +enfant sublime! + +--Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays +libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le présent? Ils ont +tant de choses nouvelles à chanter, à peindre, à illustrer! et ils +vivraient, comme tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux? +Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une inspiration riante +et féconde, lorsque Dieu, dans sa bonté, leur a fait une vie si douce et +si belle? + +--J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut être telle que tu le +la représentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des +faits politiques, et les questions sociales nous intéressent encore +moins. Nous chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour +de nous. Les arts languissent, l'inspiration est étouffée, le mauvais +goût triomphe, la vie matérielle absorbe les hommes; et, si nous +n'avions pas le culte du passé et les monuments des siècles de foi pour +nous retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que nous gardons +à grand'peine. + +--On m'avait dit pourtant que jamais le génie humain n'avait porté aussi +loin que dans vos contrées la science du bonheur, les merveilles de +l'industrie, les bienfaits de la liberté. On m'avait donc trompé? + +--Si on t'a dit, mon père, qu'en aucun temps on n'avait puisé dans les +richesses matérielles un si grand luxe, un tel bien-être, et, dans la +ruine de l'ancienne société, une si effrayante diversité de goûts, +d'opinions et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a pas +dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre heureux, nous ont +avilis et dégradés, on ne t'a pas dit toute la vérité. + +--D'où peut donc venir un résultat si étrange? Toutes les sources du +bonheur se sont empoisonnées sur vos lèvres, et ce qui fait l'homme +grand, juste et bon, le bien-être et la liberté, vous a faits petits et +misérables? Explique-moi ce prodige. + +--Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement +de pain? Si nous avons perdu la foi, tout ce que nous avons acquis +d'ailleurs n'a pu profiter à nos âmes. + +--Explique-moi encore, mon fils, comment vous avez perdu la foi, alors +que, les persécutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu +élargir vos âmes et lever vos yeux vers la lumière divine? C'était +le moment de croire, puisque c'était le moment de savoir. Et, à ce +moment-là, vous avez douté? Quel nuage a donc passé sur vos têtes? + +--Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. L'examen n'est-il +pas incompatible avec la foi, mon père? + +--C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! si la foi est compatible +avec la vérité. Tu ne crois donc à rien, mon fils? ou bien tu crois au +mensonge? + +--Hélas! moi, je ne crois qu'à l'art. Mais n'est-ce pas assez pour +donner à l'âme une force, une confiance et des joies sublimes? + +--Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. Il y a donc encore +chez vous quelques hommes heureux? Et toi-même, tu t'es donc préservé de +l'abattement et de la douleur? + +--Non, mon père; les artistes sont les plus malheureux, les plus +indignés, les plus tourmentés des hommes; car ils voient chaque jour +tomber plus bas l'objet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants +pour le relever. + +--D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent périr les arts au +lieu de les faire revivre? + +--C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il n'y a plus d'art +possible. + +--Ne viens-tu pas de me dire que l'art était pour toi une religion? Tu te +contredis, mon fils, ou bien je ne sais pas te comprendre. + +--Et comment ne serions-nous pas en contradiction avec nous-mêmes, ô mon +père! nous autres à qui Dieu a confié une mission que le monde nous +dénie, nous à qui le présent ferme les portes de la gloire, de +l'inspiration, de la vie; nous qui sommes forcés de vivre dans le passé, +et d'interroger les morts sur les secrets de l'éternelle beauté dont les +hommes d'aujourd'hui ont perdu le culte et renversé les autels? Devant +les œuvres des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler +nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; mais +lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, et qu'un monde incrédule et +borné souffle sur nous le froid du dédain et de la raillerie, nous ne +pouvons rien produire qui soit conforme à notre idéal, et la pensée +meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière. + +Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune éclairait son visage +triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise +naïve et bienveillante. + +--Asseyons-nous ici, dit ce dernier après un moment de silence, en +s'arrêtant près de la balustrade massive d'une terrasse qui dominait la +ville, la campagne et la mer.» + +C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère riche de fleurs, +de fontaines et de marbres précieux, aujourd'hui jonché de décombres et +envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur +et de rapidité sur les ruines. + +Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans sa main, et la jeta +loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit: + +«Cette piqûre est vive, dit-il, mais elle n'est point dangereuse. Mon +fils, cette ronce que tu touches sans ménagement et qui te blesse, c'est +l'emblème de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. +Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels, +et s'installent sur les débris des antiques splendeurs de ce monde. Vois +avec quelle sève et quelle puissance ces herbes folles ont rempli +les parterres où nous cultivions avec soin des plantes délicates et +précieuses dont pas une n'a résisté à l'abandon! De même les hommes +simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles +ont repris leurs droits, et ont étouffé cette plante vénéneuse qui +croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition. + +--Ne pouvaient-ils donc l'étouffer sans détruire avec elle les +sanctuaires de l'art chrétien et les œuvres du génie? + +--Il fallait arracher la plante maudite, car elle était, vivace et +rampante. Il a fallu détruire jusque dans leurs fondements ces cloîtres +où sa racine était cachée. + +--Eh bien, mon père, ces herbes épineuses qui croissent à la place, en +quoi sont-elles belles et à quoi sont-elles bonnes?» + +Le moine rêva un instant et répondit: + +«Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans doute vous ferez un +dessin d'après ces ruines? + +--Certainement. Où voulez-vous en venir? + +--Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons +sur les décombres, et qui se balancent au vent, ou bien en ferez-vous +un accessoire heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans un +tableau de Salvator Rosa? + +--Elles sont les inséparables compagnes des ruines, et aucun peintre ne +manque d'en tirer parti. + +--Elles ont donc leur beauté, leur signification, et par conséquent leur +utilité. + +--Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père; asseyez des +mendiants et des bohémiens sur ces ruines, elles n'en seront que +plus sinistres et plus désolées. L'aspect du tableau y gagnera; mais +l'humanité, qu'y gagne-t-elle? + +--Un beau tableau peut-être, et à coup sûr une grande leçon. Mais vous +autres artistes; qui donnez cette leçon-là, vous ne comprenez pas ce +que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de +l'herbe qui pousse. + +--Vous êtes sévère; vous qui parlez ainsi, on pourrait vous répondre que +vous ne voyez dans cette catastrophe que votre prison détruite et votre +liberté recouvrée; car je, soupçonne, mon père, que le couvent n'était +pas de votre goût. + +--Et vous, mon fils, auriez-vous poussé l'amour de l'art, et de la poésie +jusqu'à vivre ici sans regret? + +--Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle vie du monde. Oh! +que ce couvent devait être vaste et d'un noble style! Que ces vestiges +annoncent de splendeur et d'élégance! Qu'il devait être doux de venir +ici, le soir, respirer une douce brise et rêver au bruit de la mer, +lorsque ces légères galeries étaient payées de riches mosaïques, que +des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre, et qu'une +lampe d'argent s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire! +De quelle paix profonde, de quel majestueux silence vous deviez jouir +lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une +invincible enceinte, et qu'on se signait en baissant la voix chaque +fois qu'on passait devant vos mystérieux portiques! Eh qui n'eût voulu +pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues et toutes les +ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme +et l'oubli du monde entier, à la condition d'y rester artiste et d'y +pouvoir consacrer dix ans, vingt ans peut-être, à un seul tableau qu'on +eût poli lentement, comme un diamant précieux, et qu'on eût vu placer +sur un autel, non pour y être jugé et critiqué par le premier ignorant +venu, mais salué et invoqué comme une digne représentation de la +Divinité même! + +--Étranger, dit le moine d'un ton sévère, tes paroles sont pleines +d'orgueil et tes rêves ne sont que vanité. Dans cet art dont tu parles +avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-même, et +l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tes yeux qu'un moyen de te +grandir et de déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à +cet art égoïste sans croire à aucune religion ni à aucune société. Mais +peut-être n'as-tu pas mûri ces choses dans ton esprit avant de les dire; +peut-être ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et +de terreur. Viens avec moi, et peut-être ce que je vais t'en apprendre +changera tes sentiments et tes pensées. + +À travers des montagnes de décombres et des précipices incertains et +croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au +centre du monastère détruit; et là, à la place où avaient été les +prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un +massif d'architecture épais de quinze pieds, que la bêche et la pioche +avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse croûte +de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du sein de +la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes des autres +par des massifs aussi épais que ceux qui pesaient sur leurs voûtes +lugubres. + +«Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas +des puits, ce ne sont pas même des tombes; ce sont les cachots de +l'inquisition. C'est là que, durant plusieurs siècles sont péri +lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant +Dieu, soit dégradés par le vice, soit égarés par la fureur, soit +inspirés par le génie et la vertu, ont osé avoir une pensée différente +de celle de l'inquisition. + +«Ces pères dominicains étaient des savants, des lettrés, des artistes +même. Ils avaient de vastes bibliothèques où les subtilités de la +théologie, reliées dans l'or et la moire, étalaient sur des rayons +d'ébène leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant +l'homme, ce livre vivant où de sa propre main Dieu a écrit sa pensée, +ils le descendaient vivant et le tenaient caché dans les entrailles +de la terre. Ils avaient des vases d'argent ciselés, des calices +étincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or +et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'élection, ce calice rempli +de la grâce céleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient +vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux +cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour +qu'on en met à élever un enfant, qui voyait sans pitié son semblable, +son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe. + +«Voilà ce que c'est que le moine, mon fils, voilà ce que c'est que +le cloître. Férocité brutale d'un côté, de l'autre lâche terreur; +intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles, voilà ce que c'est que +l'inquisition. + +«Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la +main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures +qu'elle a ébranlées ou ternies, faut-il replacer la dalle du sépulcre +sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs +bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?» + +L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner +curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte +que la volonté humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre +l'horrible désespoir d'une telle captivité. Mais à peine ce tableau se +fut-il peint à son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut +remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées +peser sur son âme; ses membres frémirent, l'air manqua à sa poitrine, +il se sentit défaillir en voulant s'élancer hors de cet abîme, et il +s'écria en étendant les bras vers le moine, qui était resté à l'entrée: + +«Aidez-moi, mon père au nom du ciel, aidez-moi à sortir d'ici! + +--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu +éprouves en regardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête, +imagine comment je l'éprouvai lorsque je revis le soleil après dix ans +d'un pareil supplice! + +--Vous, malheureux moine! s'écria le voyageur en se hâtant de marcher +vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipée +sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'étais resté +là un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne +croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites, d'aussi +profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et +s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise; j'ai vu aussi +les cachots du palais ducal, avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait +frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le +sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai +eu là que l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot +où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se +présente à l'esprit. O mon Dieu! être là et ne pouvoir mourir! + +--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en découvrant sa tête chauve et +flétrie; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage +mâle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un +vieillard. + +«Comment je méritai et comment je supportai ma lente agonie, il +n'importe. Je ne demande pas ta pitié; je n'en ai plus besoin, heureux +et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et +ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des +moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais, +puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces +émotions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son œuvre. + +«Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais +tout à l'heure pleurer le passé, et parmi lesquelles je reviens chaque +nuit me prosterner pour remercier Dieu du présent, ta main et ton génie +seront animés peut-être d'une pensée plus haute que celle d'un lâche +regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments, qui sont pour +les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mérite que de +rappeler les faits que l'humanité consacra par leur érection, et souvent +ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé, tu as vu +à Gènes un pont jeté sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et +pesante église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité +d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans +un temple avec les dévots de sa paroisse. Tu as vu peut-être aussi ces +pyramides d'Égypte qui sont l'effrayant témoignage de l'esclavage des +nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents +pour satisfaire la soif inextinguible des divinités barbares. Mais vous +autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans les œuvres +de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans +vous pénétrer de l'idée dont cette œuvre est la forme. Ainsi votre +intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre cœur +repousserait s'il en avait conscience. + +«Voilà pourquoi vos propres œuvres manquent souvent de la vraie couleur +de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans +les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement +d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre. + +--Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je +ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse +s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de +notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse +superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes divinités de la +Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs +formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins, +nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet; +enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de +l'école de Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes, +de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien, nous n'avons plus sous les +yeux qu'un monceau de pierres. + +--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits +divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les +Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y +croyaient déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des +sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art, c'est-à-dire à vous-mêmes! +vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est +palpable et vivant pour vous.» + +«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à +retracer le jour de ma délivrance; j'aurais représenté des hommes hardis +et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre, +pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer, +et relevant de la dalle fétide des spectres à l'œil terne, au sourire +effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, +la lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées, +et c'eût été un sujet aussi beau, aussi approprié à mon temps que le +Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du +peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'œuvre +de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les +anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de +tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux +qu'il ne le fut jamais avant sa chute. + +[Illustration: Armoiries.] + +«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges +futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en +voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle +j'écrirais ceci sur la pierre consacrée: + +«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet +autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et +au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinaires, +abominables au Dieu de miséricorde.» + + + +V. + +Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison +de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de +quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de +prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est +bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour la _licence +poétique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire. + +Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain +fonds de vérité, j'ai vu à Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une +paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, _la fleur +de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti +que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était +un homme dans la force de l'âge, avec des yeux fort vifs et des manières +enjouée. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint +office. + +A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset +de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au +préalable, un pompeux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en +relation à Majorque: + +On voit cependant encore dans le cloître de Saint-Dominique des +peintures qui rappellent la barbarie exercée autrefois sur les juifs. +Chacun des malheureux qui ont été brûlés est représenté dans un tableau +au bas duquel sont écrits son nom, son âge, et l'époque où il fut +victime. + +«On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés, +formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de +Palma, sous la ridicule dénomination de _chouettes_, avaient en vain +offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments +affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait... + +[Illustration: Armoiries. (Page 27.)] + +«Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le +cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes +peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces +tableaux plusieurs marqués d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il, +les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au +vent. + +«Mon sang se glaça; je sortis brusquement, le cœur navré et l'esprit +frappé de cette scène. + +«Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755 +par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualités et +délits des malheureux sentenciés à Majorque depuis l'année 1645 jusqu'en +1691. + +«Je lus en frémissant cet écrit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une +femme, brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts, +pour le même délit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps +avaient été brûlés; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées +au vent; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de +mahométisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prévenus +de judaïsme, brûlés en effigie, ayant eu le bonheur de s'échapper. +Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et étrangers, +accusés de judaïsme, d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons, +après s'être rétractés publiquement et remis dans le sein de l'Église.» + +Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de l'inquisition non +moins horrible. + +M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte: + +«Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement +condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs +biens confisqués et appliqués au fisc royal; déclarés inhabiles et +incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices, tant +ecclésiastiques que séculiers, ni autres offices publics ni +honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à +celles qui en dépendent, ni or ni argent, perles, pierres précieuses, +corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter à cheval, ni porter des +armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois +et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office, +sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition +s'étendant, pour les femmes condamnées au feu, à leurs fils et à leurs +filles, et pour les hommes jusqu'à leurs petits-fils en ligne masculine, +condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie, +ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des +fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras +séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effacera ou +raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures, ou +armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de +manière _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mémoire +de leur sentence et de son exécution_.» + +Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre époque, et +quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations +de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette +race infortunée à Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de +l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du +décret de Mendizabal. + +Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de +l'inquisition, sans faire part à mes lecteurs d'une découverte assez +curieuse, dont tout l'honneur revient à M. Tastu, et qui eût fait, il +y a trente ans, la fortune de cet érudit, à moins qu'il ne l'eût, d'un +cœur joyeux, portée au maître du monde, sans songer à en tirer parti +pour lui-même, supposition qui est bien plus conforme que l'autre à son +caractère d'artiste insouciant et désintéressé. + +Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La +voici telle qu'elle a été remise entre mes mains, avec l'autorisation de +la publier. + + +COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE, + +A PALMA DE MALLORCA. + +Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de +l'ordre des frères prêcheurs à Mallorca. Il était originaire de la +Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier à la conquête de la grande +Baléare, en 1229. Son instruction était grande et variée, sa dévotion +remarquable; ce qui lui donnait auprès du _Conquistador_, de ses nobles +compagnons, et des soldats même, une puissante autorité. Il haranguait +les troupes, célébrait le service divin, donnait la communion aux +assistants et combattait les infidèles, comme le faisaient à cette +époque les ecclésiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et +le père Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans +priaient, dit-on après Dieu et la sainte Vierge, le père Michel Fabra. + +L'illustre dominicain avait reçu l'habit de son ordre à Toulouse des +mains de son ami Dominique: il fut envoyé par lui à Paris avec deux +autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui +qui établi à Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une +donation que lui fit le procureur du premier évêque de Mallorca, D. J. +R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231. + +Une mosquée et quelques toises de terrain qui en dépendaient servirent +à la première fondation. Les frères prêcheurs agrandirent plus tard +la communauté, au moyen d'un commerce lucratif de toute espèce de +marchandises, et des donations assez fréquentes qui leur étaient faites +par les fidèles. Cependant le premier fondateur, frère de Michel de +Fabra, était allé mourir à Valence, qu'il avait aidé à conquérir. + +Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas +que celui-ci fût de la famille du père Michel, son homonyme; on sait +seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traça plus tard ceux +de la cathédrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres +des rois d'Aragon. + +Le couvent et son église ont dû éprouver bien des changements avec le +temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses +parties des monuments ruinés par la mine. Ici reste à peine debout un +riche portail, dont le style tient du quatorzième siècle; mais plus +loin, faisant partie du monument, ces arches brisées, ces lourdes clefs +de voûte gisantes sur les décombres, vous annoncent que des architectes +autres que Jaime Fabra, mais bien inférieurs à lui, ont passé par là. + +Sur ces vastes ruines où il n'est resté debout que quelques palmiers +séculaires, conservés à notre instante prière, nous avons pu déplorer, +comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine +et de Saint-François de Barcelone, que la froide politique eût seule +présidé à ces démolitions faites sans discernement. + +En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu à voir tomber les +convents de Saint-Jérôme à Palma, ou le convent de Saint-François qui +bordait en la gênant la _muralla de Mar_ à Barcelone; mais, au nom de +l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme +monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de +Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens +de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit +cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des +archives du couvent? On y lisait, après les noms de N. Cotoner, grand +maître de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La +Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui était le couvent, +appartient aujourd'hui à l'entrepreneur des démolitions. + +Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais +ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intérêt que nous prenions +à ces ruines, à ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout +homme du peuple, partisan du grand Napoléon, s'empressa de nous indiquer +la tombe armoriée des _Bonapart_, ses aïeux, car telle est la tradition +mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques +recherches à ce sujet; mais, occupé d'autres travaux, nous n'avons pu y +donner le temps et l'attention nécessaires pour les compléter. + +Nous avons retrouvé les armoiries des _Bonapart_, qui sont: + +Parti d'azur, chargé de six étoiles d'or, à six pointes, deux, deux et +deux, et de gueules, au lion d'or léopardé, au chef d'or, chargé d'un +aigle naissant de sable; + +1º Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses +renfermées dans la bibliothèque de M. le comte de Montenegro, nous avons +pris un _fac-similé_ de ces armoiries; + +2º A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau +d'exécution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon, +et dans lequel on trouve, à la date du 15 juin 1549, les preuves de +noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi +les quatre quartiers, celui de l'aïeule maternelle, qui était de la +maison de _Bonapart_. + +Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la +couronne d'Aragon, se trouvent mentionnés deux actes à la date de +1276, relatifs à des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine +provençale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la +même époque, l'altération mallorquine, serait devenu _Bonapart_. + +En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'île de Corse en +qualité de _régent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est +à lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on +a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman, +_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On +sait que les membres de la famille de Napoléon signaient indifféremment +_Bonaparte_ ou _Buonaparte_. + +Qui sait l'importance que ces légers indices, découverts quelques années +plus tôt, auraient pu acquérir, s'ils avaient servi à démontrer à +Napoléon, qui tenait tant à être Français, que sa famille était +originaire de France? + +Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui, la découverte de +M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au +chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je +procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter. + +Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de +l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées +(j'en demande bien pardon à la mode), n'est pas un si grand prince, mais +qui, de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se +faire adopter par la France, et la postérité ne lui demandera pas si ses +ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais +l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette +race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit, un +fait isolé. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les +générations antérieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes +d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi +d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir +compte, comme de monuments très-significatifs, pourraient bien jeter +quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens +Bonaparte. + +En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de +ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel +parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique, n'est +ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune? +Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de +superstition, et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il +donc connaissance de son écu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'à +la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses +aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de +voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes. + +BONAPART. + +(Tiré d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles +de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait à D. Juan Dantelo cronista de +Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothèque du comte de +Montenegro Le MS. est du seizième siècle.) + +Mallorca, 20 septembre 1837. + +M. TASTU. + +PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549. + + + +Nº 1. + +FORTUNY. + +SON PARE, SOLAR DE MALLORCA + +FORTUNY. + +Son père, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus +negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable, +deux, deux et un. + + + +Nº 2. + +COS. + +SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS. + +Sa mère, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant +una flor de lliri sobre lo cap, del mateix. + +Champ de gueules, ours d'or couronné d'une fleur de lis de même. + + + +Nº 3. BONAPART. + +SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA. + +BONAPART. + +Son aïeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca. + +Ici manquait l'explication du blason: les différences proviennent +de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il +décalquait; d'ailleurs il a manqué d'exactitude. + + + +Nº 4. GARI. + +SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA. + + +GARI. + +Son aïeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca. + +Parlit en pal, primer vermell, ad très torres de plata, en dos, y una; +segon blau, ab très faxas ondeades, de plata. + +Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois +fasces ondées, d'argent. + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + +I. + +Nous partîmes pour Valldemosa, vers la mi-décembre, par une matinée +sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au +milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir +de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines +fertiles d'Establiments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt +boisés, tantôt secs et pierreux, tantôt humides et frais, et partout +cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien. + +Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne +s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères +de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un +certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se +vantent d'avoir soumis tout leur territoire. + +Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche; car rien n'est +plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils +veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchés, +échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de +joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes +choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier +pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant +s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et +s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de +gros rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bord du +torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; enfin une ferme +jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme +une vigie pour guider le voyageur dans la solitude. + +La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre +et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans +les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques, la nature, livrée +à de trop rudes influences atmosphériques, n'échappait à la main de +l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour +subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses +propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un +ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la +rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace, +le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage; et +quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île, +l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui +doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane, où, dans +les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces +d'Atala ou de Chaclas. + +Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère +aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins +très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas; mais praticables +aux voitures, vous allez en juger. + +La voiture _à volonté_ du pays est la _tartane_, espèce de +coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune +espèce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet à quatre places, +portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues +solides, de ferrures massives, et garni à l'intérieur d'un demi-pied +de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser +quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux +abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de +siège, les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre +les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les +cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bête, et +d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point +mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque +effroyable secousse qu'il reçoive; et il ne s'interrompt que pour +proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son +cheval hésite à se jeter dans quelque précipice, ou à grimper quelque +muraille de rochers. + +Car c'est ainsi qu'on se promène: ravins, torrents, fondrières, haies +vives, fossés, se présentent en vain; on ne s'arrête pas pour si peu. +Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin. + +Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure +de mauvais goût, et vous demandez à votre guide quelle mouche le +pique.--C'est le chemin, vous répond-il.--Mais cette rivière?--C'est le +chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours +le chemin.--A la bonne heure! + +Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti, de +bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous +auriez infailliblement les membres brisés, de remettre votre âme à Dieu, +et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle. + +Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de +balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et +peut-être à l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les +bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la +montagne et l'autre dans le ravin. + +On s'habitue très-vite à un danger dont on voit les autres ne tenir +aucun compte: pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas +toujours; mais, quand on verse, on ne se relève guère. M. Tastu avait +éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route +d'Establiments, et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé +d'horribles douleurs à la tête, qui ne refroidissent pourtant pas son +désir de retourner à Majorque. + +Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les +nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée, +quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les +obstacles. Quatre ou six fortes mules traînent légèrement ces lourdes +machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et +solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable +audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques +contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures. + +Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante +jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca: +«En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente +el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de +precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de +Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso,» etc. + +Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais, +ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou +deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le +cas échéant, il faut dételer les bœufs de la charette ou les chevaux +de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons, +souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables +contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps, +le voyageur, retardé n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise +majorquine: _mucha calma_, pour son édification particulière. + +Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs +routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a +que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la +Chartreuse à Palma, et réciproquement; six fois j'ai suivi une route +différente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer +par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin +qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé. + +De Palma à Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues +majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois +heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la +troisième, on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie +(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais très-étroite, +horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin. + +Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque; mais c'est en vain +que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain +que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le cœur +de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins +leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes, +le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes +d'herbes et de fleurs; la montagne était riante, et le vallon encaissé +de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier. + +Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied à terre; car aucune +charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à +l'œil par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, +et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de +beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de +plus mélancolique en même temps, que ces perspectives où le chêne vert, +le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs +nuances variées en berceaux profonds; véritables abîmes de verdure, +où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse +somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain +détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un +mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi +cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se +penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la +vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen, +je ferme les yeux, et je revois comme dans un rêve cette montagne +verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel +rose. + +La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés +jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au +nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le +monastère. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'âpreté +de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un +vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue, et auquel +une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur +divers plans, donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'opéra. + +Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond +incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans +de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces +gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre +taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de +beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de +la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en +dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone. +Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas, +à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent +tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux, +côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute +saison. + +La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au +nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce +jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des +bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient. +De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés. +Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible +ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense +plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan +par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au +profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et +au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des +nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'œil distingue +encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres, +fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de +plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux, +c'est la plaine; et à cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne +commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme, on +croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au +retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Méditerranée +trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective +éblouissante. + +C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à +désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent +rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails +infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues +profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne +suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'œuvre de Dieu; et s'il +fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer +une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et +l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de +bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble +qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle +création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je +m'imagine d'après l'emphase de leur forme. + +Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces +heures de contemplation passées à la Chartreuse. Il me venait bien +des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule +d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné +de bons yeux! + +Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles +sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession +est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et +la loi qui préside à tous les abus de la sensation, c'est l'énervement. +C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en +général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des +pâtres pour la beauté de leurs montagnes. + +Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard +descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et hâtait la +chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. +Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne +de gauche, et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle +de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier, +lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers, +ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crêtes +d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprès, noirs +obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient +leurs têtes dans ce fluide embrasé; les régimes de dattes de nos +palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre, +coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: l'une inondée +des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un +paysage d'hiver. + +La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la règle des +chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au +décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant +moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres, +celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à-dire +considéré comme domaine de l'État. L'État majorquin, ne sachant comment +utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils +achevassent de s'écrouler, de louer les cellules aux personnes qui +voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité +extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter, +peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient +de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les +empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le +dirai ci-après; mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais œil +notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables. + +Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée, durant les +chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent +chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus +frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver +le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurâmes, la Chartreuse +avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le +sacristain et la Maria-Antonia. + +La Maria-Antonia était une sorte de femme de charge qui était venue +d'Espagne pour échapper, je crois, à la misère, et qui avait loué une +cellule pour exploiter les hôtes passagers de la Chartreuse. Sa cellule +était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que +la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie +femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née, +ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs +patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle +avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser, +d'un air outragé, et presque en se voilant la face, toute espèce de +rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour +l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir +l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit +de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un +crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre +disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez +elle votre servante et votre marmite. + +Mais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage, et +prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai +jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour +puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier +plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à +la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été +une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait +désintéressé dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la +Catalina, cette grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet +de chambre; et la _niña_, petit monstre ébouriffé qui nous servait de +groom, aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de +l'Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter: les +deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la +petite répondant _amen_, tout en escamotant avec une dextérité sans +égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à +faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais +lorsque les plaies interceptèrent fréquemment les communications avec +Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la +Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes +forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton +pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé, presque sur +mon chevet, certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner +du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de +poisson, pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux +de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes. + +Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux +chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs +du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était +atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une señorita qui avait +passé quelques mois avec ses parents à la Chartreuse, et il disait pour +s'excuser, qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges +en peinture. Il n'était pas beau le moins du monde; mais il avait des +prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent +les gens de sa classe, il avait un pantalon européen et des bretelles +qui certainement donnaient dans l'œil des filles de l'endroit. Sa sœur +était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le +couvent, ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le +village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la +Maria-Antonia, qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait +pas d'appétit. + +Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour +reprendre sa robe jadis blanche, et réciter tout seul ses offices en +grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la +guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédât), on le +voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte +noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des +opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes. +C'était un vieillard très méfiant. Ne se plaignant de rien, et priant +peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte +inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son +chiendent à prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir +été relevé de son vœu de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de +la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la +porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes +médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui +craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et +si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander +ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un +chartreux à la Chartreuse. + +Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture, mais +c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement +construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de +taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette +vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans +le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses +accolées l'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules +composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur un des côtés +du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles. +Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour +prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de +dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de +saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je +le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de +ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers +dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore +en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les +siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une +fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant +tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces +voûtées, sombres, et carrelées d'émail, une fraîcheur qui pouvait bien +faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les +jours brûlants de la canicule. + +La quatrième face du nouveau cloître, au centre duquel règne un petit +préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout +à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines, +est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté +contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions +y trouver des orgues; nous avions oublié que la règle des chartreux +supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et +un plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en +belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement +disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et +les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs +nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné +attestent une habileté dans la main-d'œuvre qu'on ne trouve plus en +France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution +consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île, +m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession +à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était +certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant +venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc, +il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve +et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons. +Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya +représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre +chambre, le scandalisèrent un peu; mais ayant aperçu la _Descente de +croix_ gravée d'après Rubens, il resta longtemps absorbé dans une +contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait: «Il n'y +a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois, +d'aussi beau et d'aussi _naturel_.» + +Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et +les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le +jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son +travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche +entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne +l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins +le sont avec les étrangers; et cela sans aucune espèce de scrupule, +quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse, dit-on, dans les rapports +qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux, +et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets +d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus +bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon +nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'était un verre de +cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont +certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les +besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou +d'un Cafre. + +Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet +d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint +Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en +étaient remarquables: les mains, admirablement étudiées, avaient un +mouvement d'invocation pieuse et déchirante; l'expression de la tête +était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était +l'œuvre d'un ignorant; car la statue placée en regard, et exécutée par +le même manœuvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait +eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation +religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute +que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec +un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification +de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette +philosophie du passé est debout dans la solitude. + +L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau, +communique à celui-ci par un détour fort, simple que, grâce à mon peu de +mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement +dans le troisième cloître. + +Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il +est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'œil +charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien +cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que +le chartreux creusait durant sa vie, et où rien ne devait disputer sa +mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par +le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé la physionomie +de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir +incroyable le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre +où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et +les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres +noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu +la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre +qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux +laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être +déjà plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son +dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier +nain (_chamaerops_) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes +enfants, et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son +espèce. + +Autour de ce petit cloître sont disposées les anciennes chapelles des +chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées, et le +sacristain ne les ouvre à personne, circonstance qui piquait beaucoup +notre, curiosité. A force de regarder au travers des fentes dans nos +promenades, nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de +sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans +ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à +Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière. + +Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres. +Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne +tiennent plus à rien, et quand nous les traversions le soir par un +gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait +pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un +fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix +lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces +galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course précipitée +des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le +sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient +tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis de grands +brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui, +pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient +invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour +nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille +autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans +mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le +plus romantique de la terre. + +Je n'étais pas fâché de voir en plein, et en réalité une bonne fois, ce +que je n'avais vu qu'en rêve, ou dans les ballades à la mode, et dans +l'acte des nonnes de _Robert le Diable_, à l'Opéra. Les apparitions +fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à +l'heure; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant +moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en +général. + +A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la +partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que +bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une +petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres +constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des +retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires; plusieurs petites +cours entourées d'étables pour la bétail de la communauté, des logements +pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme +on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno. + +Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la +montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et +nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne +sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs +abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si +récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le +pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos +cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs, jusque +dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire +des _oremus_, étaient encore lisibles. + +Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures, +nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards +plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien +rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du +supérieur était encore à sa place, et l'ordre des exercices religieux de +la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au +milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de +saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux. +L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés +n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de +fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient +encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets +contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui +envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient aux +petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque. + +Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien +plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées. +Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée +rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils +espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui +sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme +des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes; +et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un +tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils étaient perdus +pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la +superstition entrait peut-être bien pour quelque chose. + +Car, on s'en défendrait en vain, ces demeures sinistres, consacrées à un +culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination, +et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y +conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs +fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait; +elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les +combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le +soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je +n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte +de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés, +et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus +qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai +conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière. + +[Illustration: Costumes majorcains.] + +Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous +eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les +ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui +le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il +était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des +cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin, où était suspendu +un long rosaire, appelant les moines, dans ses déclamations avinées, et +priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu +de lumière s'échapper de notre cellule, c'était là surtout qu'il venait +rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. Il entrait chez +la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs +sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son +brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de +politesses et de ruses; car le sacristain n'était pas très-brave, et +craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à +notre porte à des heures indues; et quand il était fatigué d'appeler en +vain le père Nicolas, qui était son idée fixe, il se laissait tomber aux +pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre +porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son +chapelet dans l'autre. + +Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme +à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par +ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on +avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la +double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siégé +autrement formidable; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un +malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était +pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_, +car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de +l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un +saint homme qui n'en manquait aucune. + +[Illustration: Serano de Palma.] + +Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que +je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je +ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec +continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître, +pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre +comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans +interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur +des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, +et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient, +un bataillon d'êtres abominables à Dieu et aux hommes. Ce n'était rien +moins que Lucifer en personne, accompagné de toute sa cour, un maître +diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui +un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau, des queues de cheval, +des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères, +en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces +vilains gnômes. Après les confessions que je viens de faire, je puis +avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps +après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de +volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, +à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une +apparence vraiment surnaturelle. + +C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui +fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la +cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange, qui accompagnait leur marche +était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques +sales et hideux, jouaient en même temps, et non sur un rythme coupé et +mesuré, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable à +celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent +leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le +supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils +l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une _coplita_ sur +une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais; +puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou +quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en +se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale, +qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à +de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère +très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et +traînantes dans leur plus grande animation. + +Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait +des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes +majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est +de type et de tradition arabes[14]. + +[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone à Palma, par une +nuit tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence +extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord, +excepté le timonier, qui pour résister au danger d'en faire autant, +chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût +dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart, ou qu'il était à +demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son +chant était des plus étranges. Il suivait un rhythme et des modulations +en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au +hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise. +C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation +nonchalante de la voix, où la pensée avait peu de part, mais qui suivait +le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à +une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et +monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.] + +Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec +beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de +farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Belzébuth +daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat. +Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa +personne, de me parler en français, et, voulant me demander si je me +plaisais à la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par +le mot français _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un léger +contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes +les langues. + +Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans +la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de +papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre. +L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce +de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à +jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de +l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi +encore. + +Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche +tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant, avec une +assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser +presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait +inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et +silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des +Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-même, avec sa cape de moine et +son grand bâton noir à tête d'argent. + +Les boleros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces +grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent +les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et +continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit +de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoir en +chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller +à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration +universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place +qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure +du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et +très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière +espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus +risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps +captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces +messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge. + +Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les +costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les +femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, +appelée _rebozillo_, composée de deux pièces superposées; une qui est +attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une +guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre +qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme _rebozillo en +volant_; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont +attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du +rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la +ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste +flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mérinos ou en soie +noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et +sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent +passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles +ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec +recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas +à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou, et plusieurs +brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la +ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies; +leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur +physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je +ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté. + +Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous +au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il +se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'étoffe de soie +bariolée, découpé en cœur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la +veste noire (_sayo_) courte et collante à la taille, comme un corsage de +femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches +par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte +de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils +ont la taille serrée dans une ceinture de couleur, et de larges caleçons +bouffants comme les Turcs, en étoffes rayés, coton et soie, fabriquées +dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve, +et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à +larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et +des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de +cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un +foulard ou un mouchoir d'indienne, en manière de turban, qui leur sied +beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui +couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prêtres, le sommet de +la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur +sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière +bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) +autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette +chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de +l'énergie à toutes les figures. + +Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque +encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune +jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour +tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils +se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou +d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils +marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire +sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers +pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours, +en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche +en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en +silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence +et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot +qui se fierait à leur mine. + +Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant +très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours +explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets +étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont +presque tous les jambes arquées. + +Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient, +sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement +accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les +représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune +et d'un type grivois, qui rompt tout à coup la filiation. Les moines +auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une +vingtaine d'années seulement? + +--Ceci n'est qu'une facétie de voyage. + + + +II. + +J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie +monastique dans ces lieux où sa trace était encore si récente. Je +n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits +mystérieux relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à +ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux +qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais +voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes +jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux, +auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux +barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle +et un du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques +séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à +chacun ce qu'il pensait de l'autre. + +Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire +avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge +tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au cœur par le spectacle des +guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant +cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à +s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion +de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus. +Mais le chartreux du dix-neuvième siècle, fermant les yeux à la marche +devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des +autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni +l'église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa +Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa +vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts, +et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la +considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne +pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire +une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, +d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y +eût une foi réelle à l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne +fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi +qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux +mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou +complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses +alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de +terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et +plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma +cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces +angoisses et ces agitations que je lui attribuais. + +Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la +Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de +salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de +ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mœurs +cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que +toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes, +les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai +la description de celle que nous habitions pour donner une idée de +l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que +possible. + +Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec +élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et +d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par +un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois +pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la +prière, à la méditation, elle avait pour tout meuble un large siège à +prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut, enfoncé et fixé +dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à +coucher du chartreux; au fond était située l'alcôve, très-basse et +dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier +de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située +au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur +le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine +consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus, +suivant la règle absolue, en plein air: une voûte ouverte sur le jardin +protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui +permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur +ne l'aurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette +troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science +de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable. + +Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau +long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus +un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres +frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur +un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de +la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles +de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite, +au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la +montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes, +le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond +du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin. + +Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un +réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur +autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la +balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant +dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés +égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la +soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de +vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des +moines pour le bain et la sobriété des mœurs majorquines à cet égard, +on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en +ablutions comme des prêtres indiens. + +Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers, +entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le +réservoir; de berceaux embaumés, c'était comme un joli salon de fleurs +et de Verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours +humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les +jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des +orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant +de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage +à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose, dont j'ai +parlé déjà; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs +rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les +plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la +splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel +dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le +sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables +jouissances du chartreux, telles je me les promis à moi-même en +m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées +pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie +d'une phalange choisie de poëtes et d'artistes. + +Mais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence +et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être, +c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette +cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes +privations de la règle, et forcée d'en observer la lettre sans en +comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite +à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espèce humaine +rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à +quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la +même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière; +enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par +sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout +cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et +d'impuissance. + +Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature +a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce +qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance; la +tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du +chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement +mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit +d'ascétisme. Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à +prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette +épouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux +s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des +semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les +faire rentrer dans l'ordre. + +Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de +notre Chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut +pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de +poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme +je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai +tâché de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas +pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le +repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent +délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme +s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et +complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais +visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du même sentiment, et il +l'exprima en maître: + +«Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils +nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus +de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après +l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit +que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous +d'autres pensées et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul +signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils +ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux. + +«Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes +fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence +solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas, +plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en +un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source +ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel? + +«Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme: il est né pour +l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit +rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée?» (_Affaires de +Rome_.) + +Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de +réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des +explications de M. La Mennais avec le saint-siège, m'a toujours frappé, +et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre +le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines +obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres +affaissés, dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la +nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes +comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prêtre, animé de +la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces +moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les +lévites de la mort immobiles sous leurs suaires; là, l'apôtre de la vie, +voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà +un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses +pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie +sainte de la liberté morale. + +Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que +celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa, et c'est +encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication +fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans +intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans +ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait. + +«Dès l'année 1409, les Mallorquins, réunis en grande assemblée, +décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour +l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, évêque +de Mallorca, camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti-pape Pierre de +Luna), qui écrivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour +implorer l'assistance apostolique de maître Vincent, et qui, l'année +suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. +Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses +prédications et ordonna des processions de nuit. La plus grande +sécheresse régnait dans l'île; mais au troisième sermon de maître +Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi +Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila: + +«Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur +de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le +premier jour de septembre, et qu'il y a été solennellement reçu. Le +samedi au matin, il a commencé à prêcher devant une foule immense, +qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des +processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des +enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'était tombé de +l'eau, le Seigneur Dieu, touché des prières des enfants et du peuple, a +voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît tomber, dès +le troisième sermon, une pluie abondante sur toute l'île, ce qui a +beaucoup réjoui les habitants. + +«Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux +seigneur, et exhausse votre royale couronne. + +«Mallorca, 11 septembre 1413.» + +«La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle +façon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent +de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du +couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles. + +«Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prêcha à Palma, d'où il partit pour +visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa, dans le monastère +qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en +considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux. +Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma et voyageait avec +lui. A Valldemosa plus encore qu'à Palma, l'église se trouva trop petite +pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs: + +«La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent +Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville +se trouve une propriété qu'on appelle _Son Gual_; là se rendit le +missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste +et uni; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de +chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint +à tomber en abondance. Le démon, promoteur des vents, des éclairs et du +tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour +se mettre à l'abri, ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux, +lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et +à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui +l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le +champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage. + +«Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres +l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété +de _Son Gual_ ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir +s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint +Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant +voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en +devoir de le dépecer; mais les outils se brisaient à l'instant, et, +comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle, +et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se +fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique à portée de la ville, +personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique. + +«Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres +hameaux, guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une +fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède +ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le +nom de _Sa bassa Ferrera_. + +«Saint Vincent passa six mois dans l'île, d'où il fut rappelé par +Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait +l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un +sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma; et +après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné +des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien +des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition +s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares.» + +Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu +à une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en +ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent +Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans +l'histoire des langues. Voici cette note: + +«Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin, et les prononçait en +langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint +prédicateur, qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique +leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si +on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la +langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi, +était, à peu de chose près, la même; les peuples et les lettrés surtout +s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre, +en Écosse, en Irlande, à Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux +îles Baléares; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on +ne la parlait, une langue romane, sœur, parente ou alliée de la langue +valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier. + +«D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du +poète Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace, +d'Ausias-March, et de tant d'autres célébrités européennes[15]?» + +[Note 15: Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane +limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, +a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, +la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée +qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact +étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence, +le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est +celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. +Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon +faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à +Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille +d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le +Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premières +années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome +mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les +articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles +se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques +localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article _lo_ +masculin, le, et _la_ féminin, la, le mallorquin a les articles +suivants: + +MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel. + +FÉMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel. + +MASCULIN ET FÉMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel. + +MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au féminin singulier; _nas_, +les, au féminin pluriel. + +Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage +antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la +conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles, +comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément: +la rustique, _plebea_, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et +la langue académique littéraire, _autica illustra_, que le temps, la +civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, +le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque +province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A +Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances +officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les +grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous +passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque +_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national +que vous l'entendez chanter: + + Sas alloles, tots es diamenges, + Quan no tenen res mes que fer, + Van a regar es claveller, + Dihent-li: Veu! ja que no menjes! + + «Les jeunes filles, tous les dimanches, + Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire + Vont arroser le pot d'œillets, + Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!» + +La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la +mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait +rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne +manque pas de lui répondre: + + Allotes, filau! filau! + Que sa camya se riu; + Y sino l'apadassau, + No v's arribar 'a s'estiu! + + «Fillettes, filez! filez! + Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit). + Et si vous n'y mettez une pièce, + Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.» + +Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des +étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une +Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: +«Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon +cœur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter +la molle cantilène comme une phrase musicale. + +Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me +permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le +_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième +siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle: + + Cercats d'uy may, jà siats bella e pros, + 'quels vostres pres, e laus, e ris plesents, + Car vengut es lo temps que m'aureis mens, + Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros, + Ne la semblança gaya; + Car trobat n'ay + Altra quel m'play + Sol que lui playa! + Altra, sens vos, per que l'in volray be, + E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve. + + «Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble + Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que + pour vous; + Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous. + Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer, + Ni votre feinte gaieté + Car j'ai trouvé + Une autre qui me plaît: + Si je pouvais seulement lui plaire! + Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré, + De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire» + +Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement +musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours, +_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île +de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, +entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces _troubadors_ que +s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant +finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les +troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée +de la nuit, chantant les _coblets_ improvisées sur le ton de l'éloge ou +de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser +ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce +plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca. + +(_Note de M. Tustu_)] + + + +III + +Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales +dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des +villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la +sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison +rustique. + +«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792 +par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs +fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre +plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende, +ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer +rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les +prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas +par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa +sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait +continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des +feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite +et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les +divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la +petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées +par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa +mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans +ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine +l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa +cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses +cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et +vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle +avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas +sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés +pour l'assister et la défendre dans les tentations. + +«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de +Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le +chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. +Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des +miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des +prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les +interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, +puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui +se trouva vrai. + +«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du +Psalmiste:--«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.» + +«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les +plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas, +remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la +sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à +Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le +jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour +de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât +perpétuellement sur son tombeau. + +«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent +des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig +lui a consacré un autel et un service religieux.» + +J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il +n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis +la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique +l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa +n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que +les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien, +la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la +poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne +d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places +d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple; +mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres +qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre. +La _pagesa_ Catalina était _obéissante, pauvre, chaste et humble_: les +pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris +sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils +dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation. +Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de +l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses +bienheureux. + +Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville +dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de +plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est +un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque +inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui +partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le +village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on +voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou +les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi +dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce, +qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout, +elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux +pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de +conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire +d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve +sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait +les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec +un billet de confession ou une messe. + +L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs +de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant +l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en +général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de +1836 relative à l'expulsion subite des moines. + +«Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune, +ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons +qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes +rigueurs, quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les +moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas, et du moment où les biens +qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle +de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le +reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de +fainéantise et d'égoïsme des paysans: ils comprirent fort bien que le +gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une +corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les +mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les +restes d'oisifs repus.» + +Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des +raisons matérielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une +province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une +population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des vœux +secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils +étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il +pût être; et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à +l'époque de nôtre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans se +don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette +alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie +des Majorquins (je les crois très-capables de faire des bons soldats), +mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du +repos. + +Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des +brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et +réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de +quoi il s'agit, réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se +répand dans tout le hameau, et de là dans toute l'île. La nouvelle du +débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles, et le +capitaine-général reçoit la déposition du prêtre, qui, soit la honte de +se dédire, soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les +carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face +au danger: Palma fut déclarée en état de siège, et toutes les forces +militaires de l'île furent mises sur pied. + +Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied +étranger ne s'imprima, comme dans l'île de Robinson, sur le sable du +rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, +et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en +prison comme un séditieux. Mais les mesures de précautions ne furent +pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à l'époque des +exécutions de Maroto, l'état de siège durait encore. + +Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins +semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui +bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce +n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni +méchanceté ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance +aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du +journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté +quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais +voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu +compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticité: + + «Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux + des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop + recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les + juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence + de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une + certitude que nous ne voulons pas révoquer en doute, mais que nous + ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les + destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera + pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps + une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre + notre opinion, et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne + point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu + la situation se dessiner plus nettement,» etc. + +La prudence et la réserve sont, de l'aveu même des Majorquins, la +tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent +jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais si vous +leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent +bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il +suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se +détournent du chemin pour vous éviter. + +Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves +gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous +eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu +nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de +quelque pierre à la tête au détour d'un buisson. Malheureusement cet +acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et +nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière +d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et +juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la +désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous +prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma +fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais +qu'une _jeune personne_ de neuf ans courût les montagnes _déguisée en +homme_. Ce n'étaient pas seulement les paysans qui affectaient cette +pruderie. + +Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur +les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous +poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds, parce que +nous ne comprenions pas, et quand nous eûmes compris, nous le fûmes +encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu, +qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne +nous vendre leur poisson, leurs œufs et leurs légumes qu'à des prix +exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage. +A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un +air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de +terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait +majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour +entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir +marchandé. + +Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre +les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le +troisième demandait le triple, si bien qu'il fallait être à leur merci +et mener une vie d'anachorètes, plus dispendieuse que n'eût été à Paris +une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner +à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre +providence, et dont, si j'étais empereur romain, je voudrais mettre le +bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie, +aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que +ce fût; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain +comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux. + +C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien +portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du +repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois +et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle +et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une +affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme +un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé +jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire +pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade. + +Mais l'autre, loin de prospérer avec l'air humide et les privations +dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fut condamné par toute +la faculté de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais +l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe, +dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait, +comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous +résigner pour lui, et je connus pour la première fois de grands chagrins +pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou +_chippé_ par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait +pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les +flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai +mangé à Pise ou à Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais +pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je +pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir tous +les jours à notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manière +dont ils étaient apprêtés, quand nous n'y avions pas l'œil et la main, +lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce +dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous +vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes _maîtres Floh_, dont +Hoffmann eût fait autant de malins esprits, mais que certainement il +n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire +d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table. + +[Illustration: Valldemosa.] + +Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous +toutes les formes et sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de +saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de sa gargote, et +disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir: +du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on +fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc, +et au moins deux cents espèces de boudins, assaisonnés d'une telle +profusion d'ail, de poivre, de piment et d'épices corrosives de tout +genre, qu'on y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur +la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens: +ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par +le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie +de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des +oranges sucrées; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches +de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel +blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. Il y a +bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, +chaque graine qu'on nous eût vendue pour les engraisser eût été taxée +sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était +aussi plat et aussi sec que les poulets. + +Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce, pour avoir le +plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son +corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des +oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à +cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand +morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes +hommage à la Maria-Antonia, qui l'apprêta et le dégusta avec délices. + +Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous +eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne, +nous vîmes les pages quitter leurs travaux et se précipiter vers des +gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire +d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incompréhensibles. +Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de +ces volatiles inconnus. «Qu'est-ce que cela mange?» se disait-on en les +regardant. Et quelques-uns répondaient: «Peut-être que cela ne mange +pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours +dans l'air.» Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par +l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des +condors, ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies +de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis. + +[Illustration: Escalier du château de Valldemosa.] + +A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis. +Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que +le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les +vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu aux +Majorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix +plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins +chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à +nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui +était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source +qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque: nos +dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne +saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut +peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne +pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés +incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre, +de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau +du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le +jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En +revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga +et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre +de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une +pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute +l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans +éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de +Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et +charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes, +dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait +l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de +disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le +faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que, +comparativement au nôtre, ce n'était rien encore; et nous avions le +plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus, +nous n'eûmes pas de discussion: c'est bien le plus détestable fruit que +je sache. + +Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète, +contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée +fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même +dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les +plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions +des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le +premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta +cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau +qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer, +et à peine l'était-il, qu'il devenait rouge, et qu'après avoir ouvert +longtemps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir +presque aussitôt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant +fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière +dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par +dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal +sacré. Quelque purifiante pour l'âme que put être cette odeur sainte, +j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un +mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans +un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs. +J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre +j'avais pu mériter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encensé, +quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes +flatteries; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier +de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou +à un journaliste! + +Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis, +reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans +l'église de son couvent, l'image de la Divinité; et cette émanation +céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons +du huitième fossé de l'enfer. + +Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irréprochables, +des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres, +et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée +que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française, +établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres +de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous +avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe +dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques, et ou +les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche. + +Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme +celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux +en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine. +Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces +nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni +par le soleil, et de ces belles peaux de moutons à longs poils, d'une +finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prépare fort bien dans le +pays. + +Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires +dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de +chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois +blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles +très-élégants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de +tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve, +et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de +Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe. + +Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner +l'Europe de ces jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège, +et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matière +précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on +se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de +fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à +travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est +vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la +remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant à moi, elle m'a +semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchanté: +nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était +presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie +par les pores du vase, le vase, étant resté à sec, sur cette plaque +brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette +eau était d'un froid glacial, quoique la chaleur du poêle fit noircir le +bois qu'on posait dessus. + +Ce joli vase, entouré d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille +extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes +les dorures de nos Sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux +mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et quatre cents +francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de +la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti +à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en +chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des +Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps +que ses découpures légères et ses aiguilles effilées, projetant sur la +muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle +noire et de ses clochetons agrandis, rendaient à la cellule tout son +caractère antique et monacal. + +Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de _Son-Vent_, ce riche +personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il +n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût l'air de spéculer +sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès +pour avoir brisé chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de +pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il +nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_ +de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose +malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison +qu'il nous avait loué; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce +que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous +eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes +donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des +nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses +pages. + +Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des +vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment +que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a +de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et +quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite +qu'elle fût, avec les Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une +mauvaise foi impudente et une avidité grossière; et quand j'ajouterai +qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés +de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si +vantée par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la +chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être +permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu. +Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux +communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée +et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les +peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique +et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers, +sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur et des vertus +antiques, etc., etc.!.... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je +l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants, +élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et +assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent +soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus +dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée +contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de +raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres. +Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais +un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me +punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je +leur répondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste, +les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage +en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les +malades; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus +intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du +temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé +avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et +s'étaient tenus auprès pour les soigner, que plusieurs avaient été +victimes de leur zèle, et avaient succombé à la contagion, ce qui +n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la +charité: le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion +du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa +cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un +étranger. + +Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été +émerveillés pourtant de l'hospitalité et du désintéressement du fermier +majorquin. Ils ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas +d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de +parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on +soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un +fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que +toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans +une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles +rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent +cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation +financière. + +Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et +ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en +argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, +et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne +sont plus que de nobles représentants chargés de se faire les uns aux +autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les +honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement +ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à la bourse des +juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit précédemment +combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés +et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres +chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger +au luxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs +ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts +avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en +vertu des titres à eux concédés par les chevaliers. + +Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans +sa créance, paie à son seigneur le moins possible et au banquier le +plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est +inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande +tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie +diabolique: dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que +pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre +nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital. +Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs +pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez +nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement +sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile +et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais +propriétaires du terrain, et le pagès tremble devant eux. Il se retourne +vers son ancien maître avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse, +il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé +à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes +choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux. + +Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche +(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe +intermédiaire?), et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pagès. +Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et +vous verrez! + +Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des mœurs +paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne +connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à +mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il +n'est pas plus haïssable qu'un bœuf ou un mouton, car il n'est guère +plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il +récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage; mais il +mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son +pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne, +ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un +étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à +son compatriote: au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins +de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins. + +Nous avions surnommé Majorque _l'île des Singes,_ parce que, nous voyant +environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes, +nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune +et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs +espiègles et fuyards. + +Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures +revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin, végéter ainsi +dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent +bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race +est perfectible, que son avenir est le même que celui des races plus +avancées, et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux, +inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment +de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les +chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence, +épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le +cœur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres +est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou +d'être aimés, de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être +assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur +d'autres hommes ne réjouit que le cœur des orgueilleux. Je m'imagine +que tous les cœurs généreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler, +mais élever à eux, en un clin d'œil, tout ce qui est au-dessous d'eux, +afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'échange, d'égalité +et de communauté, qui est l'idéal religieux de la conscience humaine. + +Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les cœurs, et que +ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes, +en ressentent une souffrance étrange, amère, à laquelle ils ne savent +pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils +ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur +tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont +dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils +retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des +premiers. + + + +IV + +Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et +quand la subsistance de chaque jour était conquise, moyennant la guerre +aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du +poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans +mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade +empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos +vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait +jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les +aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos +pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre. +La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous +sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie +efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un +de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas +une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire +le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger +de son voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste. +Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les +autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie +qui nous étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves +le cœur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force +qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous +souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne +comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par +eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié. + +J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion +scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin, et grand +médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur +mon cœur. + +Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle +ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres, +peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est +trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse +qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phtisie laryngée. + +Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui +ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres +heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux phtisiques, +pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses +étaient absolument contraires, et la saignée eût été mortelle. Le malade +en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai +soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais +pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de +lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais +la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que +chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et si +vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me +disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en +préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était +celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des +Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel +de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés. + +Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les +mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible, mais +malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du +pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par +la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque +pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le +lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y +a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on +nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous +l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus +plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins +pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la +cour de la Chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces +prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et +la plus aimable personne du monde, une belle petite chèvre d'Afrique, +au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez +très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup +des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais +ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes +enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres +diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites +et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce +lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de +cas, mais qui nous parut repoussante. + +Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité; elle +n'avait pas deux ans, et son lait était fort délicat; mais elle en était +fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait +coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop majorquine pour +cela), mais de rêver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen +qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de +bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère +cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de +notre parterre: rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue +et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les +pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine +blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on +n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur +les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit +un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais +à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si +petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la +Maria-Antonia, la _niña_ et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous +le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous +eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du +lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi, +faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions +guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'une +malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Espagne +est noir, huileux, et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont +pas l'habitude. + +Un jour nous nous crûmes sauvés, parce que nous aperçûmes des violettes +dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi +faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il +nous le fit payer à raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui +vaut trois sous de France. + +A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres +et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit; +car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer +aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que +mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un +poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et +pour nous promener; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants +étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le +nez hors de notre lanière pour entrer dans les paysages les plus variés +et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des +montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un +rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée, +un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif +d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de +lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces +plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie +prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable +fraîcheur. + +Nous fîmes surtout deux promenades remarquables. Je ne me rappelle pas +la première avec plaisir, quoiqu'elle fût magnifique d'aspects. Mais +notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre +séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue +qui détermina l'invasion de sa maladie. Notre but était un ermitage +situé au bord de la mer, à trois milles de la Chartreuse. Nous suivîmes +le bras droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par un +chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à la côte nord de +l'île. A chaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de +la mer, vue à des profondeurs considérables, au travers de la plus belle +végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles, +couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans +falaises pâles, sans grèves désolées et sans plage limoneuse. Dans +tout ce que j'ai vu des côtes de France, même sur les hauteurs de +Port-Vendres, où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a +toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant vanté de +Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés d'énormes lézards qui +sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de +leur nombre toujours croissant, comme dans un mauvais rêve. A Royant, à +Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de +varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la +mer. A Majorque, je la vis enfin comme je l'avais rêvée, limpide et +bleue comme le ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir +régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable, +vue d'une certaine hauteur, et encadrée de forêts d'un vert sombre. +Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait +une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière. +Néanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre +l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique très-belle, n'eut pas le +caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte +quelques mois plus tard. + +Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq n'avaient +aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que +leur profession le comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous +les trouvâmes occupés à bêcher, la grande solitude de la mer s'étend +sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus +stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le +supérieur quitta sa bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége; +ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. Il +nous parla des austérités de la vie qu'il menait, et surtout du froid +intolérable qui régnait sur ce rivage; mais quand nous lui demandâmes +s'il y gelait quelquefois, nous ne pûmes jamais lui faire comprendre ce +que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue, +et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de +Majorque. Cependant il avait une idée de la France pour avoir vu passer +la flotte qui marcha en 1830 à la conquête d'Alger; ç'avait été le plus +beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il +nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger; et quand +nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de +grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple. + +Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, où nous vîmes le +doyen des ermites. Nous le prîmes pour un centenaire, et fûmes surpris +d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme était dans un +état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à +fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes. +Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd; et, le +prieur l'ayant appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour +de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait +toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure décomposée, +dont je détournai les yeux avec empressement, comme de la chose la plus +effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur fîmes +l'aumône, car ils appartenaient à un ordre mendiant, et sont encore en +grande vénération parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de +rien. + +En revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par un vent violent +qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si +fatigante que notre malade en fut brisé. + +La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de +Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma +vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne +sache pas qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois dans +ma vie. + +Les pluies avaient enfin cessé, et le printemps se faisait tout à coup. +Nous étions au mois de février; tous les amandiers étaient en fleurs, +et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la +couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule différence +que l'œil pût trouver entre les deux saisons; car les arbres de cette +région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure +n'ont point à subir les coups de la gelée; les gazons conservent toute +leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil +pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de +neige, la bourrasque balançait, sur nos berceaux treillagés, de jolies +petites roses grimpantes, qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient +pas moins de fort bonne humeur. + +Comme, du côté du nord, je regardais la mer de la porte du couvent, un +jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois +heures, nous nous mîmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir +la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre +curiosité, quoique mes enfants, qui couraient comme des chamois, +m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la +visite à l'ermitage, première cause de notre douleur, m'eût laissé une +rancune assez fondée, soit que je ne m'attendisse pas à voir de la +plaine un aussi beau déploiement de mer que je l'avais vu du haut de +la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon +encaissé de Valldemosa. + +J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Chartreuse la chaîne +s'ouvre, et qu'une plaine légèrement inclinée monte entre ses deux bras +élargis jusqu'à la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter +à l'horizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement +commettaient une erreur singulière: au lieu de voir que la plaine +montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de +moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, +et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment +m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec +la Chartreuse, fût plus basse de deux à trois mille pieds? Je m'étonnais +bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que +je la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phénomène, et je ne +sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois +de Paris, car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais +pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à +quinze ou vingt lieues de la côte, tandis que la mer battait la base +de l'île à une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes +enfants m'engageaient à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à +deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de +deux pas d'enfant, c'est-à-dire, dans la réalité, de deux pas de géant; +car on sait que les enfants marchent par la tête, sans jamais se +souvenir qu'ils ont des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit +Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du +monde sans s'en apercevoir. + +Enfin je me laissai entraîner par eux, certain que nous n'atteindrions +jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils +prétendait savoir le chemin; mais, comme tout est chemin quand on a des +bottes de sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus dans la +vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que je ne pouvais pas, comme +lui et sa sœur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis +un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers +la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre, +et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à +l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le +parti de demander au premier paysan que je rencontrerais si, par hasard, +il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer. + +Sous un massif de saules, dans un fossé bourbeux, trois pastourelles, +peut-être trois fées travesties, remuaient la crotte avec des pelles +pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première +n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la même qui +remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse +dent. La seconde vieille était, selon toutes les apparences, Carabosse, +la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux +nous firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du +côté de ma fille, dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde +hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils, +dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième, +qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du fossé, et, +jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à +marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée; mais +sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler +_Périca de Pier-Bruno_. + +Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et +ma chèvre sont les seuls êtres vivants qui aient gardé un peu de mon +cœur à Valldemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre +eût rougi de l'être; mais, quand elle eut un peu marché dans le gazon +humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme +ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et +curieux, son obligeance désintéressée, nous la firent trouver aussi pure +qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats, +avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la +régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa +taille était fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De +dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante, +et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la +lisière de son champ, puis nous fit traverser une prairie semée et +bordée d'arbres et de gros blocs de rocher; et je ne vis plus du tout la +mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne, et que la +malicieuse Périca se moquait de nous. + +Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré, et +nous vîmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de +sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous +nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un +autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de +ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. +Peu à peu je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre; le sentier, +quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais bien pour des +pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau, que pour le coup +j'avais, non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle +dans le cerveau; et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles +calcaires qui se dressaient comme des géants de cent pieds de haut le +long des parois de la côte, cherchant toujours à voir le fond d'une anse +qui s'enfonçait sur ma droite dans les terres, et où les barques de +pêcheurs paraissaient grosses comme des mouches. + +Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous de moi que la +mer toute bleue. Le sentier avait été se promener je ne sais où; la +Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à +quatre pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et vis ma +fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger; et, +quand j'eus fait un peu de réflexion, je m'aperçus que la terreur et le +désespoir de ces enfants n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et +je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait, à moins que je +n'eusse réussi à marcher à la renverse, comme une mouche sur le plafond; +car les rochers où je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la +base de l'île était rongée profondément au-dessous. Quand je vis +le danger où j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus une peur +épouvantable, et je me dépêchai de remonter avec eux; mais, quand je les +eus en sûreté derrière un des gigantesques pains de sucre, il me +prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de +l'excavation. + +Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là, +et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre +sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre +dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je +commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues +se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels accords +magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de +découvrir, lorsque mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer +violemment en arrière. Force me fut de tomber de la façon la moins +poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure +et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit +de si belles remontrances que je renonçai à mon entreprise, mais non pas +sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent +tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce +jour-là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages. + +Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que +ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est +absolument vrai qu'en fait d'art et d'œuvre humaine. Quant à moi, soit +que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait +plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus +souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, +et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des +heures où je l'étais moi-même. + +Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher. +J'aurais peut-être vu là Amphitrite en personne sous une voûte de nacre +et le front couronné d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu +que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en +ravin comme des colonnes, les; autres pendantes comme des stalactites +de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des +attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous +déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient sur l'abîme, +et du fond, de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au +ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue +d'une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait, +de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra. + +Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles +liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois, nous +arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes +point jusqu'à la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en +morceaux pour montrer à notre malade un fragment, gros comme sa tête, +de cette plante merveilleuse. Périca, chargée d'un grand fagot qu'elle +avait ramassé en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et +rapides, elle nous donnait à chaque instant par le nez, nous reconduisit +jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la Chartreuse +pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire +accepter. Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais +quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une créature humaine +douce, charmante et serviable sans arrière-pensée! Le soir nous étions +tous réjouis de ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être +sympathique. + + + +V. + +Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à +Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle +pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour +cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques +à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais +quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je +lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le +vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout +le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque là, il ne saurait +faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du +chemin, tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers, tantôt +devant une croix de pierre, délicat ouvrage du quinzième siècle, et +tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers. + +Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères +nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation +la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains. +C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le +contraire, quand même j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas +le moindre désir. A voir l'aspect formidable, la grosseur démesurée et +les altitudes furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination les +a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se +promène le soir sous leur ombrage, il est nécessaire de bien se +rappeler que ce sont là des arbres; car si on en croyait les yeux +et l'imagination, on serait saisi d'épouvanté au milieu de tous ces +monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons +énormes, la gueule béante et les ailes déployées; les autres se roulant +sur eux-mêmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec +fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop, +emportant sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là un reptile +sans nom qui dévore une biche pantelante; plus loin un satyre qui +danse avec un bouc, moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre +crevassé, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix +arbres distincts, et qui représente tous ces monstres divers pour se +réunir en une seule tête, horrible comme celle des fétiches indiens, et +couronnée d'une seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui +jetteront un coup d'œil sur les planches de M. Laurens ne doivent pas +craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés. +Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires, et +j'espère que le _Magasin pittoresque_, cet amusant et infatigable +vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en +route un beau matin pour nous en rapporter quelques échantillons de +premier choix. + +Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés d'où l'on s'attend +toujours à entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant +ou leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait +rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau[16]. Les eaux +limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupré. +Des parties plus arrangées et où la nature, quoique libre, semble +prendre, par excès de coquetterie, des airs classiques et fiers, +tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables _fouillis_ +où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de +guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne +vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une +baguette magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma poche. + +[Note 16: Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours, +n'est point connu du public, grâce à l'obstination du jury de peinture, +qui lui interdit depuis plusieurs années le droit d'exposer des +chef-d'œuvres.] + +Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son +palais jauni et délabré, n'ai-je pas songé à Decamps, le grand maître +de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique, +l'homme de génie, qui sait donner de l'esprit, de la gaieté, de la +poésie, de la vie en un mot, aux murailles même! Les beaux enfants +basanés qui jouaient dans notre cloître, en costume de moines, +l'auraient diverti au suprême degré. Il aurait eu là des singes à +discrétion, et des anges à côté des singes, des pourceaux à face +humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres; +Périca, belle comme Galatée, crottée comme un barbet, et riant au soleil +comme tout ce qui est beau sur la terre. + +Mais c'est vous, Eugène, mon vieux ami, mon cher artiste, que j'aurais +voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait +l'inondation livide. + +Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant +de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas, non plus qu'à +moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce soir-là +archi-romantique, archi-folle et archi-sublime. + +Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies +de l'hiver, pour aller disputer le piano de Pleyel aux féroces douaniers +de Palma. La matinée avait été assez pure et les chemins praticables; +mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de +plus belle. Ici, nous nous plaignons de la pluie, et nous ne savons ce +que c'est: nos plus longues pluies ne durent pas deux heures; un nuage +succède à un autre, et entre les deux il y a toujours un peu de répit. A +Majorque, un nuage permanent enveloppe l'île, et s'y installe jusqu'à ce +qu'il soit épuisé; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre +et cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution +d'intensité. + +Nous remontâmes, vers le coucher du soleil, dans le birlocho, espérant +arriver à la Chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et +faillîmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvisé. +Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille +difficultés pour se mettre en route: son cheval était déferré, son mulet +boiteux, son essieu cassé, que sais-je! Nous commencions à connaître +assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le +forçâmes de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine du +monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas, il refusait +nos cigares; il ne jurait même pas après son mulet, ce qui était bien +mauvais signe; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, +il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui +connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, nous eûmes bientôt +rencontré le torrent, et nous y entrâmes, mais nous n'en sortîmes pas. +Le bon torrent, mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le +chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivière dont les +eaux bouillonnantes nous arrivaient de face, à grand bruit et au pas de +course. + +Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur notre pusillanimité, +vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à +pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de +pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si +bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable. +Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques, +puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne. +Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable +se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et +dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait +très-bien, et nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au +dire de mon fils, _la marée montait_, nous allions au hasard, recevant +des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier +semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes +si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre +l'âme: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge +du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en +reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre +chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en +distance, se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi +à un niveau inférieur. + +Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon +compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la +figure du birlocho, qui, debout, les jambes écartées sur son brancard, +mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos +dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris +confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa +destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent +pas dire, mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil +sur leur front. + +Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre +malheureux sort, se résigna à le partager, et devenant tout à coup +héroïque: «N'ayez pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix +paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui +trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, et se releva enfin à +demi noyé. La brouette s'enfonça de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de +l'autre côté: «Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres, +des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un +navire qui a touché les écueils sans se briser. + +Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il fallut recommencer +cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de +gagner la montagne. Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet, +épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et +du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous +descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait +maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes ainsi pied à terre +je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension, +pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet +s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes +le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la +Chartreuse à pied. + +Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent +impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes. +D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à +grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait +souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque, +dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La +pluie tombait à flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient +à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des +ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux, +sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant +craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions +forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poète narquois, +que Jupiter eût mouché la chandelle. + +C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu, +Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets +et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune +reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur +rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient +comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs +linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous +la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante +de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée +du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne +sais quel rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau +trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à +peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en +réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air, +disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous +semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même +pas voir le sol où nous hasardions les pieds. + +Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes +hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait, +et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures +à faire cette dernière lieue. + +Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre +ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en +état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de +supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante; +il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour nous +consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en +chœur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future. +«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est +phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi, +quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme +personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis s'arrangeront comme +ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là; pour moi, je +ne m'en mêlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!» + +Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité +nous trouvâmes sur le navire majorquin. + +Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour +toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience +d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant +de la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. Quelques +instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous +rendîmes à bord du _Méléagre_. + +En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propreté et +l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes +et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant, +du médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant la main +de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous +sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme: «Vive la +France!» Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les +sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé. + +Et la morale de cette narration, puérile peut-être, mais sincère, c'est +que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres, +avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, +mais bien avec les hommes ses semblables. + +Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est +le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du +combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend +que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est +point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler +l'abîme qui se creuse au fond de l'âme. + +J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur bon enfant +avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi, mes frères, nous +avons le cœur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce +qu'il nous reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement; +car nous sommes comme ces enfant d'un même sein qui se taquinent, se +querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter. + + + +FIN D'UN HIVER A MAJORQUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver à Majorque, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14688 *** |
